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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires d'un artiste
+
+Author: Charles Gounod
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ CHARLES GOUNOD
+
+ MÉMOIRES
+
+ D'UN ARTISTE
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1896
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux).
+
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+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus
+intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de
+l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions
+qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut
+s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une
+existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se
+cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui
+se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le
+fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une
+opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou
+salutaire peut l'être à d'autres.
+
+Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler
+de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je
+l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou
+lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit
+avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se
+trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que
+lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la
+mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me
+mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre
+si j'en suis sorti.
+
+ * * * * *
+
+Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui
+nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est,
+ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud
+de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus
+directe de l'éternelle sollicitude de Dieu.
+
+Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon
+pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je
+veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé,
+qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce
+qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne.
+
+Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie.
+
+Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne
+plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire,
+au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre
+éternel!
+
+
+
+
+I
+
+L'ENFANCE
+
+
+Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin
+1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle
+Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses
+aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait,
+chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle
+jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme
+mademoiselle Mars.
+
+Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait
+rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société,
+les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,
+dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée.
+
+Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie
+n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode
+difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances,
+d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les
+réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne
+tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances
+conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux
+contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer
+le souci.
+
+Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un
+courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance
+maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est
+par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et
+de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un
+moyen d'existence.
+
+La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la
+cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre
+utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et
+commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle
+elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses
+enfants.
+
+Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du
+devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit
+que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité
+de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque
+maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit
+et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté,
+petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que
+lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la
+somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours
+pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur
+de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur
+du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec
+bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez
+elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé
+d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son
+jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et
+suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les
+trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon.
+
+Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre
+ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable.
+Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la
+_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien
+d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces
+âmes-là.
+
+Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime
+renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à
+rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître.
+Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à
+l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses
+capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un
+piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni
+porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût,
+représentait encore un gros impôt pour un si mince budget.
+
+À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un
+événement qui eut sur son avenir une influence décisive.
+
+Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient
+les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart
+qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du
+grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son
+immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin
+bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le
+bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait
+pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son œuvre de géant.
+
+Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel,
+contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le
+dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement.
+Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des
+jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de
+vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut
+l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par
+Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons
+et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait
+passionnément et sérieusement la musique.
+
+Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur
+son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à
+l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors
+vingt-six ans et demi.
+
+ * * * * *
+
+Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son
+mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué,
+et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier
+dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains,
+Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle
+un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil.
+Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur
+d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour,
+en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à
+pied. Aussitôt il s'écria:
+
+--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte!
+
+Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le
+fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises
+différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse
+montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie
+d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme
+adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se
+trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable
+tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par
+Drouais à voir son œuvre de concours: il déclara sincèrement à son
+camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux
+tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant
+indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de
+cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix
+de la justice et celle de l'intérêt personnel.
+
+Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie,
+une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande œuvre. Doué
+comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut
+chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il
+tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter
+de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en
+fournira un exemple.
+
+M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je
+crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père
+beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme
+dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon
+père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à
+reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui
+assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu
+annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était,
+dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un
+mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à
+quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont
+plusieurs sont des œuvres de premier ordre, conservées encore
+aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été
+exécutées.
+
+Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un
+talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent
+indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre
+eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de
+fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était
+pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de
+l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les
+yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout
+bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires,
+manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance
+arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là
+que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de
+la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'œuvre
+commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui.
+
+Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à
+ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la
+maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le
+verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme
+professeur de piano.
+
+Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la
+mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion
+de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve
+avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi,
+qui allais avoir cinq ans le 17 juin.
+
+ * * * * *
+
+En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je
+dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son
+incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et
+l'appui du père qui nous était enlevé.
+
+Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé
+Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de
+la maison qu'il avait habitée.
+
+À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui.
+
+--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux
+enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même
+temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander
+deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment
+prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je
+vous prie de me procurer du travail.
+
+Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et
+continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves
+voulaient bien y consentir.
+
+Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette
+noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir
+dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son
+dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc
+maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de
+nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien,
+était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin
+lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles
+des leçons de musique.
+
+Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite
+famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de
+front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de
+suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter
+entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du
+terrain.
+
+Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit
+nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi
+nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une
+émotion qu'il est facile de comprendre.
+
+Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue
+surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au
+coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds
+en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de
+coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et
+que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon
+illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M.
+Ingres.
+
+Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi,
+couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec
+un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des
+bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche.
+Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou
+quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je
+m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si
+j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien;
+mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant
+les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la
+musique.
+
+Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et
+porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt
+des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de
+là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent
+les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales.
+
+Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler
+autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter,
+et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et
+sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si
+difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà
+la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles
+qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la
+modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et
+le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant
+entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une
+chanson en mode mineur, je m'écriai:
+
+--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)?
+
+J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir
+avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où
+j'aurais pu même être professeur.
+
+Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles
+en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne
+résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en
+crédit.
+
+Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le
+petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin
+s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et
+remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la
+célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour
+le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes
+dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage
+tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa
+une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation
+nouvelle:
+
+--Dans quel ton suis-je?
+
+Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère
+triomphait.
+
+Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait
+elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait,
+bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de
+mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande
+influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle
+m'avait emmené quand j'avais six ans.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit
+encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à
+aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de
+l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma
+mémoire.
+
+Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait
+donc dix ans et demi de plus que moi.
+
+Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles,
+où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le
+premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait
+m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami.
+
+Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de
+professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père,
+l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à
+Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la
+rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la
+rue de l'Orangerie.
+
+Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une
+quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce
+d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de
+l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui
+allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans
+laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance,
+Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué
+comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des
+statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité
+qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre.
+
+À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de
+séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la
+Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne
+du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à
+l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit,
+au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses
+vacances.
+
+Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle
+du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse,
+comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons
+de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et
+chantait souvent aux offices de la chapelle du château.
+
+Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la
+basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait
+l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais
+me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais,
+instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas
+pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer
+faux n'entrait même pas dans ma petite tête.
+
+Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train
+d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de
+passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je
+demandai à ma mère:
+
+--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse?
+
+Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû
+s'égayer de la naïveté de ma question.
+
+J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en
+juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait
+souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui,
+après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe
+de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat,
+une grande et légitime réputation.
+
+ * * * * *
+
+En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept
+ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui
+m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après
+le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma
+présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la
+journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me
+faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me
+reprendre avant le dîner.
+
+La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine,
+près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où
+nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue
+de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis
+pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor
+que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra.
+Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir
+alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la
+pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je
+lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup
+plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris
+en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand
+mes petits camarades se trompaient, il me disait:
+
+--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.
+
+Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si
+lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit:
+
+--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...
+
+Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire
+aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans
+une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit
+donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de
+Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de
+Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la
+pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon.
+
+Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi
+distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile
+d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre
+que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette
+impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et
+pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime
+pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla
+que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à
+craindre.
+
+En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé
+aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie;
+j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et,
+lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée
+Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je
+m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire
+ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi.
+
+ * * * * *
+
+Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais
+l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un
+«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions,
+à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je
+venais d'avoir onze ans.
+
+Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser,
+homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de
+suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur
+d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit
+le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître
+et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et
+est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris.
+
+Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé;
+mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour
+ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe.
+
+J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse»,
+c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à
+moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de
+travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en
+obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis
+enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus
+grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il
+semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais,
+hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien
+galopait fort souvent!... trop souvent.
+
+Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de
+distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition
+me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut
+un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre,
+c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce
+que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien
+de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en
+prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant
+à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que
+les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et
+l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un
+débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même,
+ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne!
+ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va
+répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en
+revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un
+misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»
+
+Et je laissai mon pain.
+
+Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais
+passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je
+m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous
+mes vœux.
+
+Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les
+dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en
+deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux
+moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le
+maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte
+Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de
+Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et
+œuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.
+
+Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus
+tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre,
+une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on
+ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes
+dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite
+troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds,
+deux ténors et deux basses.
+
+Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_,
+il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos
+commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et,
+depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce
+timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables
+voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois,
+sans cet accident, un bon chanteur.
+
+La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut
+remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché
+au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui
+s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la
+tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa
+redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de
+bataillon.
+
+Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous
+le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la
+direction de ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en
+était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la
+musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière
+sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune
+existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère
+aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel
+prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont
+obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de
+second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux
+élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs
+parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette
+fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune
+d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que
+j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_
+de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona;
+Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir
+me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais
+perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit:
+
+--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!
+
+Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu
+lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris
+à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de
+_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre,
+de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère
+mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de
+deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le
+moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler
+devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je
+n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce
+rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et
+que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel
+arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon
+cœur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que
+cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui
+jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement
+fou.
+
+Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et
+absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon
+atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'œil de la nuit;
+c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire,
+moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien
+aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne
+plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur
+copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans
+partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me
+parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et
+de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier
+de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui
+présentai ma copie.
+
+--Et votre brouillon? ajouta-t-il.
+
+Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et
+le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste;
+j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.
+
+ * * * * *
+
+Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de
+plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre
+dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de
+mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger
+une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à
+ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité
+entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais
+plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce
+dernier choix.
+
+Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près
+ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour
+moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait
+partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses
+doléances au proviseur, M. Poirson.
+
+Celui-ci la rassura:
+
+--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est
+un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de
+lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais
+mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas
+musicien!
+
+Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son
+cabinet.
+
+--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être
+musicien?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état!
+
+--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini?
+
+Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans
+se rejeter en arrière.
+
+À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.
+
+--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon;
+nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix
+ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.
+
+Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à
+écrire des vers. Puis il me dit:
+
+--Emporte cela et mets-le-moi en musique.
+
+Je jubilais.
+
+Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une
+anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la
+romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...»
+
+Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé
+par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je
+ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la
+récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le
+proviseur.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?
+
+--Monsieur, ma romance est faite.
+
+--Comment? déjà?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Voyons un peu! chante-moi cela.
+
+--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.
+
+(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y
+en avait un dans la pièce voisine.)
+
+--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.
+
+--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!
+
+--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies?
+
+--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.
+
+--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien
+sans les harmonies.
+
+Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai.
+
+J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis
+s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à
+sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et,
+lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit:
+
+--Allons, maintenant, viens au piano.
+
+Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je
+recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson,
+vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et
+m'embrassait en me disant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+ * * * * *
+
+Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir
+dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un
+consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave
+responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement
+que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux
+appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel
+elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège
+commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi
+longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop
+aisément à mes vœux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle
+eut recours.
+
+Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute
+réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions
+de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était
+alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma
+mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée
+l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le
+collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y
+commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un
+mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon
+et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la
+promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de
+cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma
+mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce
+qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus
+tard:
+
+--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui
+déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène
+contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais
+de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à
+m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le
+reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je
+veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que
+sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une
+sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est
+vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en
+triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en
+tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière
+dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.
+
+Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il
+tint parole, autant du moins qu'il était en lui.
+
+Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha
+quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de
+valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite
+cervelle.
+
+Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:
+
+--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre;
+seulement, il ignore qu'il le sait.
+
+Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie
+un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues,
+canons, etc., ma mère lui demanda:
+
+--Eh bien, qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne
+le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout
+chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.
+
+--Allons! dit ma mère, il faut se résigner.
+
+Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois
+elle m'avait dit:
+
+--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le
+notaire_!...
+
+Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible.
+
+D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la
+menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner
+du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de
+considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois
+pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé
+je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros
+_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en
+train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente
+qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le
+surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence
+pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et
+me dit:
+
+--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là!
+
+Je relevai la tête et répondis:
+
+--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!
+
+--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez
+plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien
+moins.
+
+Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un
+accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière
+que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence
+ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation
+soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_.
+Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres
+dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du
+bon conseil que je venais de recevoir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et
+m'attachaient de plus en plus.
+
+Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et
+ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une
+grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de
+Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée
+auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien,
+est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de
+ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est
+Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_.
+
+Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable
+chef-d'œuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je
+ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de
+manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces
+heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition
+lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de
+l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux
+accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument
+nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint
+cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes
+ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de
+mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma
+mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du
+terrible, je murmurai ces mots:
+
+--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!
+
+L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de
+l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une
+signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble
+qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose
+d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup
+du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de
+Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la
+volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart
+faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue
+exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence
+si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté
+parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et
+inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la
+mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à
+cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du
+trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le
+balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette œuvre immortelle,
+il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne
+ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à
+l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au
+niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les
+plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque
+j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition
+de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.
+
+Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au
+développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_,
+j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la
+Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À
+l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à
+l'autre, la _Symphonie avec chœurs_ du même maître. Ce fut un nouvel
+élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout
+en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie
+gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la
+conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des
+côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque
+chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables
+avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines.
+
+Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait
+mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma
+détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le
+redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me
+déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage
+pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant
+trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était
+là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus
+d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien,
+aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme
+j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de
+travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de
+respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la
+conscription:
+
+--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me
+rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome.
+
+ * * * * *
+
+J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un
+événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes
+camarades.
+
+Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible
+tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était
+être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M.
+Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se
+déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la
+provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière
+d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui
+représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition
+était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le
+coupable resta ignoré.
+
+L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer
+de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce
+de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés
+dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et
+redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment
+sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en
+classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et
+je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il
+fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le
+lire. Puis il dit:
+
+--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers?
+
+Je levai la main.
+
+--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la
+privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous
+a mérité votre délivrance.
+
+On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette
+amnistie...
+
+J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon
+cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades
+Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un
+humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie,
+l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et
+meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le
+«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en
+rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant
+été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de
+me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances;
+j'avais un peu plus de dix-sept ans.
+
+Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que
+mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je
+continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon
+travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat
+ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an.
+
+J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès
+sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions
+dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles
+je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il
+fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais
+engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or,
+il n'y avait pas un jour à perdre.
+
+ * * * * *
+
+Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la
+pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission
+dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous
+mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de
+pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette
+exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon
+passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait
+cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère:
+
+--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre
+manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut
+que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la
+classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.
+
+Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui
+descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par
+excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me
+ravit.
+
+--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que
+mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles
+ont de particulier: tout est pour le mieux!
+
+J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour
+la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano
+et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une
+réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de
+Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.
+
+--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_!
+
+Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens:
+Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à
+l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort
+environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça
+dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de
+plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une
+inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le
+visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur
+m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était
+aimant, il avait un cœur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement
+pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai
+reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un
+titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.
+
+Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et
+de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant
+satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif
+unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter
+coûte que coûte.
+
+J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois.
+Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de
+Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus
+de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir
+à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un
+échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription!
+Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an.
+Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier
+concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un
+voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit
+ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors
+de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage
+ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix,
+l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais
+pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin,
+nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête
+avant de me réveiller.
+
+Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien
+résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de
+ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et
+je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis
+aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et
+une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en
+Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux
+Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne.
+
+ * * * * *
+
+Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année
+que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère;
+pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier,
+petit-fils de Galle.
+
+À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de
+Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du
+musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme
+élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne
+voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix
+lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait
+renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette
+mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait
+remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à
+l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études
+à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de
+l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le
+même jour.
+
+J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là
+qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au
+château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.
+Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du
+célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de
+l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien
+désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que
+moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine
+avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de
+dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus
+vigilante sollicitude.
+
+ * * * * *
+
+Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail
+bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de
+chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des chœurs à
+l'Opéra, me dit un jour:
+
+--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai
+exécuter à Saint-Eustache.
+
+Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq
+mois devant moi; je me mis résolument à l'œuvre, et, au jour dit,
+j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé
+à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de
+payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la
+dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de
+mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même,
+l'exécution à Saint-Eustache.
+
+Ma messe n'était certes pas une œuvre remarquable: elle dénotait
+l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout
+novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la
+possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées
+musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment
+assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte
+sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer.
+Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants
+encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement
+touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après
+l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement
+(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un
+commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la
+lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:
+
+«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au
+_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux!
+Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.»
+
+C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis,
+alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution
+d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de
+sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait
+dit, sept ans auparavant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps
+d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un
+cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je
+trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de
+tout son cœur.
+
+Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui
+j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes,
+préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva
+rapidement.
+
+
+
+
+II
+
+L'ITALIE
+
+
+Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit
+heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue
+Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre
+première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon,
+Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un
+_voiturin_.
+
+Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule
+écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues
+de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de
+regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers
+lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante
+locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance
+à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous
+faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un
+autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel
+de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans
+transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une
+marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du
+poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais!
+
+Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux
+vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été:
+il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche
+qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de
+l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la
+Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement
+progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des
+maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous
+l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le
+27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre
+résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères
+beautés de la nature et de l'art.
+
+Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon
+père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme
+c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun
+par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria:
+
+--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père!
+
+Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du
+charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier
+d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien
+le plus doux accueil possible à mon arrivée.
+
+Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était
+destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on
+appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à
+coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me
+séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire
+suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de
+Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans.
+
+De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je
+m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma
+première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas
+une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires,
+réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans
+cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les
+pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de
+nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes
+camarades.
+
+Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette
+tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce
+fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée,
+d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect
+grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines
+pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire,
+incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il
+n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension,
+reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver
+tout ce que j'aimais.
+
+Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à
+frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et
+là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et
+faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de
+l'antiquité romaine.
+
+J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais
+encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et
+comprendre, au premier coup d'œil, le sens profond de cette ville
+grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade,
+et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par
+le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la
+Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai
+dans la solitude et là je parlerai à son cœur.»
+
+Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées
+d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il
+est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux
+ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son
+présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de
+l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque
+nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle
+une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que
+l'on quitte une _patrie_.
+
+Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout
+autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de
+linceul où j'étais renfermé.
+
+Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction
+favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien
+entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et
+avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon
+premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je
+m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se
+trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être,
+dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon
+opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur
+Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes
+deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa
+Médicis.
+
+Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette
+ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence
+même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un
+plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le
+Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues,
+sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et
+pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations.
+
+J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente
+famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame
+Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un
+élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait
+l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf
+ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi
+admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une
+nature rare: cœur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide
+comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une
+grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de
+moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et
+auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude
+et, au besoin, des soins affectueux et dévoués.
+
+ * * * * *
+
+Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon
+du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs
+entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en
+amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart,
+Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de
+son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et
+d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant,
+moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa
+partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale,
+Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck.
+J'avais lu et étudié les œuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de
+Mozart, je le savais par cœur, et, bien que je ne fusse pas un
+pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler
+M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais
+également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il
+avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la
+nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands
+maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces.
+
+Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée
+inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent,
+longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite,
+ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait
+parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des
+indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité
+touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les
+_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était.
+
+Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier
+devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous
+les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il
+maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs,
+quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le
+grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les
+précieux enseignements.
+
+Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber
+devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la
+vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.
+
+On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de
+l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il
+n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force
+sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la
+force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la
+force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux
+éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie.
+
+On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était
+despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il
+était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne
+donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que
+lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et
+pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait
+à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à
+s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits
+personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères
+propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à
+laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les
+autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur
+nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat
+que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera
+fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de
+défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très
+injustement, d'exclusivisme et d'intolérance.
+
+L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une
+première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de
+lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et
+des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette
+première audition lui avait laissé une impression de raideur, de
+sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria:
+
+--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer!
+
+Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité
+d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer
+l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui
+avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me
+semblait,--et me dit:
+
+--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais
+réentendre cela.
+
+Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans
+doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si
+saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois
+dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres
+errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles
+n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au
+caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et
+qu'il me la redemandait constamment.
+
+Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous
+restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que
+madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer
+le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté.
+
+Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les
+Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il
+regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'œuvre; il avait la
+plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il
+a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme
+le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge
+décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences:
+pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas
+condamner ce que l'on ne préfère pas.
+
+ * * * * *
+
+Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec
+M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un
+album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de
+mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec
+M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me
+dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui
+était propre:
+
+--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras?
+
+Je répondis, un peu troublé:
+
+--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album!
+
+--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc?
+
+--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine
+un peu.. mais... si peu...
+
+--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça!
+
+Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte
+Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque
+attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non
+loin du Colisée.
+
+--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père!
+
+--Oh!... monsieur Ingres!...
+
+Puis, me regardant sérieusement:
+
+--Vous me ferez des calques.
+
+Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui!
+m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais
+suffoqué d'honneur et de joie.
+
+C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais
+à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour
+moi, tant par les chefs-d'œuvre qui passaient sous la pointe soigneuse
+de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de
+M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des
+gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses
+cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres
+de hauteur.
+
+Un jour, M. Ingres me dit:
+
+--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de
+peinture.
+
+--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en
+recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh!
+non, non...
+
+ * * * * *
+
+Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique
+et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux
+occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas
+précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent
+profitables et salutaires.
+
+Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un
+endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la
+chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises
+était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite
+«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle:
+elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil
+lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les
+oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette
+mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières
+expériences.
+
+J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la
+chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami
+Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne
+serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y
+entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y
+peut voir encore l'œuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée
+de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina
+ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du
+Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment
+l'absence de leur hôte sacré.
+
+J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique
+sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan,
+monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une
+intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit
+d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de
+ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité
+particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la
+première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce
+martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en
+soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une
+trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il
+que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y
+revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.
+
+Il y a des œuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel
+elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux
+exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie
+colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces
+incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce
+peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal,
+n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias.
+Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux
+fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent,
+ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après
+eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du
+vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux
+maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le
+spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout
+de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine,
+peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même
+inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et
+si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une
+seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on
+dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde.
+
+Il y a, en effet, entre l'œuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina
+de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien
+difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais
+dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et
+d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même
+absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On
+sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme
+seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe
+qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de
+ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme,
+dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble
+faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art
+de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible
+n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi
+ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord.
+En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de
+pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible.
+
+À l'audition d'une œuvre de Palestrina, il se passe quelque chose
+d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes
+pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se
+trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de
+la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous
+êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans
+malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace
+et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles,
+d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument
+inimitables les œuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien
+de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont
+dictées.
+
+Quant à l'œuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en
+dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non
+seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique
+au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des
+personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire
+essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de
+Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition
+perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant
+qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de
+l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète
+Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre
+Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et
+vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion
+d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi
+dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à
+travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire
+céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue
+des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et
+dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et
+sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des
+premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste
+prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du
+premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en
+relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance
+immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si
+profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et
+la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour
+atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que
+pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et
+produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette
+attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du
+sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père!
+Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive
+par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit
+avec une tendresse si calme et si souveraine!
+
+Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore
+qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On
+pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible,
+que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient
+ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour
+leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient
+leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus
+que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères
+façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement.
+
+ * * * * *
+
+À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les
+offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme
+pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire
+du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des
+opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes œuvres qui,
+malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de
+leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de
+convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de
+plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles
+n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous
+l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre,
+aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au
+point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de
+Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des
+artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois
+grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à
+une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains
+portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais
+de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se
+serait cru chez Guignol.
+
+J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à
+étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les
+_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart,
+le _Guillaume Tell_ de Rossini.
+
+Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette
+fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à
+le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne
+pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais
+la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour
+le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son
+tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc
+d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le
+comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité
+très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive,
+le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte
+hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché,
+endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un
+gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins,
+cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme
+charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit
+corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très
+satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour
+l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le
+lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant
+Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à
+palette: il n'en restait plus trace.
+
+--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné.
+
+Et lui, triomphant, l'air résolu:
+
+--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore.
+
+La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure
+à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des
+hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à
+sacrifier un chef-d'œuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences,
+c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le
+privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible
+qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes.
+
+ * * * * *
+
+La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à
+Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs
+sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu,
+l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres,
+ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur
+art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave
+Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et
+Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons
+de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les
+Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier,
+Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont
+il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable.
+
+Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de
+France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur,
+alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le
+monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus
+tendres et plus fidèles amis.
+
+Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière,
+vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois
+que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui,
+et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous
+faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit
+les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix.
+
+Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce,
+ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes
+et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil,
+cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient
+les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout
+cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs,
+ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente,
+Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi,
+Salerne, Pœstum enfin avec ses admirables temples doriques que
+baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent
+une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le
+ravissement instantané.
+
+Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à
+la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor
+unique par les chefs-d'œuvre d'art antique qu'il renferme et dont la
+plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de
+Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les
+éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être
+l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un
+artiste.
+
+Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter
+Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que
+j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse
+de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses
+rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants.
+
+Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un
+soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou
+s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de
+fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une
+partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est
+difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil
+climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement
+palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont
+faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait
+vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour,
+j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits
+phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de
+quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois
+rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre
+dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en
+soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire
+faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces
+précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement
+rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des
+balles» de l'opéra _le Freischütz_.
+
+Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée
+de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me
+quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans
+des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me
+servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative
+qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard.
+
+Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie.
+Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis
+jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de
+revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je
+m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des
+heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son
+prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée,
+glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane
+et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais
+où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples,
+est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les
+infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des
+bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre
+eux, la concurrence au rabais[1].
+
+[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14
+juillet 1840.
+
+ * * * * *
+
+De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840.
+
+Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au
+soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire
+une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil
+qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme,
+sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont
+la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se
+priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée
+pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures;
+que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une
+leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même
+un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier
+durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait
+s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle
+avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle
+était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour
+vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne
+pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du
+temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux
+essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie
+utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme
+cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au
+samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur,
+et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas
+à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais
+qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce
+laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait
+pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses
+nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire
+tout ce qu'il doit.»
+
+Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non
+pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le
+temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où
+elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son cœur. Plus
+elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot
+charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose:
+«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.»
+
+Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi,
+de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à
+mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse
+n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand
+la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez
+mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_...
+
+Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle
+Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des
+prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe,
+c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe
+en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire.
+L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre)
+était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être
+mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse
+pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère
+m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le
+manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se
+dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste.
+
+On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve
+de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas
+l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus
+digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui
+n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que
+j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en
+dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les
+félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus
+la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église
+Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année
+suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de
+la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et
+les avantages de cette seconde exécution.
+
+[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre
+de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril
+1841.
+
+ * * * * *
+
+Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément
+à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après
+les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples,
+les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome
+encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le
+majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte
+Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un
+cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les
+environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'œil
+découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus
+d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est
+une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite
+par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été
+donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano,
+c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable.
+
+Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au
+voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli,
+Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois
+explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les
+bords ont un caractère si noble et si majestueux.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment
+passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une œuvre
+d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine,
+l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles
+peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les
+Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se
+trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute
+du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature».
+Ces deux chefs-d'œuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce
+peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble
+impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant
+irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme
+dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël
+enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan;
+il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières œuvres
+portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce
+vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines.
+
+Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force
+se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce
+qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël
+vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase.
+L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec
+le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour
+enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands
+évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la
+plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don
+de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les
+splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses.
+
+Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'œuvre qui se trouvent à
+Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer
+les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière
+artistique...
+
+ * * * * *
+
+Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois,
+l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, sœur de la Malibran,
+et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du
+Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses
+débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son
+voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui
+accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de
+_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de
+cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme
+illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze
+ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais
+emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à
+vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa sœur, madame Viardot,
+pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle
+créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante
+supériorité.
+
+Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny
+Henzel, sœur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari,
+peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame
+Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme
+d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se
+devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle
+était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que
+sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'œuvre de
+piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent
+aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano
+avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la
+musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa
+prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'œuvre de la
+musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus;
+entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et
+préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent
+pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel
+quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux
+ans plus tard.
+
+ * * * * *
+
+Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui
+m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique
+de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au
+piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart.
+
+Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien
+me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si
+vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il
+y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté
+spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des
+procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout
+cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le
+corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a
+quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à
+tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples
+métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la
+vie, c'est l'Art.
+
+L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les
+réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la
+lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien,
+du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une
+pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que
+l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la
+dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul,
+il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du
+Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau.
+
+C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là
+qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses
+œuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses œuvres, tant les
+hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de
+l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur,
+il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et
+révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant
+comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art
+propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement
+techniques.
+
+Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait
+suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et
+un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle.
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre
+renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des
+qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme
+aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les
+pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très
+bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui
+venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque
+entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle
+un _bon enfant_.
+
+Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à
+Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances
+ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de
+l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs.
+
+Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je
+ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec
+le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois
+au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière
+extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour
+me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma
+troisième année de pension.
+
+Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à
+cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que
+j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à
+Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai
+dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux
+chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir
+directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ
+m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je
+ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective
+ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la
+route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de
+Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines
+me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je
+pleurai comme un enfant.
+
+
+
+
+III
+
+L'ALLEMAGNE
+
+
+Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout
+naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la
+droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.
+
+Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser
+l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous
+le rapport des œuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune
+(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les
+églises, les couvents regorgent de chefs-d'œuvre. Mais là encore, dans
+cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de
+Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et
+saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé
+sa trace unique, souveraine, incomparable.
+
+Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès
+qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du
+silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que
+dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle
+prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette
+qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du
+Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit,
+ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du
+Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours!
+C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si
+naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité
+d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité.
+L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux
+de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la
+boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait
+absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.
+
+Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me
+pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les
+beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je
+m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de
+Giotto et de Mantegna.
+
+ * * * * *
+
+Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui
+sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome,
+Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de
+l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et
+de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a
+tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des
+arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie
+exceptionnelle et unique au monde, Venise.
+
+Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette
+et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les
+plus opposées: une perle dans une sentine.
+
+Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants:
+elle a ensoleillé la peinture.
+
+Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous
+conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les
+sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la
+pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse
+qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une
+mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité.
+Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et
+auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être;
+toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie
+ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et
+comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne
+silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du
+fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque
+victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur:
+elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil,
+quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le
+flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux
+restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de
+leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils
+s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais!
+
+Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la
+grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra
+sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une
+catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non
+grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au
+luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome.
+
+Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne
+tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et
+qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme.
+La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre
+ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose
+d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme
+vigueur de ton et puissance d'effet.
+
+Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y
+entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que
+j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la
+mesure des attaches et des racines.
+
+Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et
+dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout,
+jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette
+civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre
+enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et
+perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans
+doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant,
+l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les
+chefs-d'œuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée.
+
+ * * * * *
+
+Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en
+diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes
+grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines.
+Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant,
+la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin
+de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne
+que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger
+l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle.
+
+Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française
+qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la
+bonhomie, de la gaieté.
+
+Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y
+connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à
+chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins
+coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait
+proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage
+m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison
+particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de
+mettre cet avis en pratique.
+
+Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour
+engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité
+d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la
+sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma
+nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon
+art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma
+pension pouvait y suffire.
+
+Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut
+_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un
+billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour
+modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire.
+
+C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la
+Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto
+Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était
+supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame
+Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un
+artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il
+conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl.
+Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me
+rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient
+les rôles des trois génies.
+
+Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je
+pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur
+le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès
+lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot
+d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux
+français, les premiers temps furent assez durs.
+
+Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre
+auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se
+nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était
+alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de
+Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à
+venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait
+dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste
+de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est
+aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante
+personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars.
+
+Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques
+semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui
+m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était
+président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait
+entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma
+messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant
+empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les
+solistes, les chœurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi
+fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte
+Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe
+de requiem,--soli, chœurs et orchestre,--pour être exécutée dans la
+même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts.
+
+[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21
+août 1842.
+
+Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt
+pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve
+ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem
+fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que
+tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale
+qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer.
+Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des
+écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi
+couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution
+des chœurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de
+basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait
+avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors,
+Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était
+encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à
+Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_.
+
+Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en
+relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait
+exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes
+les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement
+connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa
+fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique
+musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute
+l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très
+élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant.
+Il disait, que cette œuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui
+cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de
+conception devenue très rare de son temps».
+
+Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait
+tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec
+abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de
+nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis
+Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne,
+Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa
+de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir
+s'installer auprès de moi et me soigner.
+
+On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de
+Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce
+trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore
+par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée
+en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner.
+Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un
+œil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère,
+le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris,
+que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence.
+
+De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la
+Providence m'a comblé.
+
+Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans
+de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne.
+Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une
+nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans
+accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette
+même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser
+échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de
+m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce
+fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt
+après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que
+passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité
+l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'œuvre, la
+célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
+due au pinceau de Raphaël.
+
+À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi
+qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines
+environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation
+d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me
+disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation
+de trois ans et demi.
+
+Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum
+suivant:
+
+--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui,
+maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la
+maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle
+est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne
+peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous
+donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.
+
+--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes
+prescriptions, dans quinze jours vous partirez.
+
+Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et
+quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait
+Mendelssohn pour qui sa sœur, madame Henzel, m'avait donné une lettre
+d'introduction.
+
+Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour
+qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur
+accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier.
+Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que
+Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et
+sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut
+entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles
+les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en
+mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais
+l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem
+de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans
+accompagnement, et me dit:
+
+--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini!
+
+Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un
+tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans.
+
+Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_.
+Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des
+concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer
+pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_
+mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de
+souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau
+et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une
+véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au
+bout de six mois, celle de la charmante sœur à qui je devais d'avoir
+connu son frère!
+
+Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la
+Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut
+me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions
+que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il
+régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en
+état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis,
+et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne
+soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me
+fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une
+religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son
+enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait
+par cœur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_.
+
+Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce
+grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de
+l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux
+chefs-d'œuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie,
+même le plus aimable! ces œuvres exquises qui font aujourd'hui les
+délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui
+les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes
+oreilles qui les avaient autrefois repoussées.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le
+plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis
+donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en
+route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai,
+j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon
+frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous
+prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et
+rapporter tant de joie.
+
+
+
+
+IV
+
+LE RETOUR
+
+
+Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit
+que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage
+eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me
+reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu
+qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments.
+
+Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle
+était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions
+étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de
+Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper
+pendant plusieurs années.
+
+Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon
+aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des
+Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France
+à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon
+retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais
+accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis,
+encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce
+fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je
+serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes
+conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais
+les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur
+avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances
+que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes
+dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici.
+
+Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de
+l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui
+se composait de deux basses, un ténor, un enfant de chœur; puis moi,
+qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle,
+d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison
+et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où
+je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si
+restreints.
+
+Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve
+et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes
+grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma
+première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir
+les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et
+madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins
+du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon
+genre» et à «faire des concessions».
+
+--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat!
+Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les
+édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien
+simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde
+est content. C'est à prendre ou à laisser.
+
+--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte
+votre démission.
+
+Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
+
+Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique
+du curé sonnait à ma porte.
+
+--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler.
+
+--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais.
+
+J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant:
+
+--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la
+cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre?
+Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la
+poudre!...
+
+--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je
+maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du
+tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste
+avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos
+conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien.
+
+--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites!
+
+Puis, après une pause:
+
+--Eh bien, allons, restez.
+
+Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus
+parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus
+déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits
+appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la
+sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an:
+ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de
+trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la
+quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre
+des événements.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette
+maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi,
+et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était
+l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au
+lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins,
+indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas
+rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors
+quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans
+les chœurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des
+élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je
+restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de
+l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai
+droit à lui.
+
+--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens?
+
+--Mais je m'occupe de composition.
+
+--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu?
+
+--Avec Reicha.
+
+--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir.
+
+C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et
+qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie.
+
+J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une
+organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses
+compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais
+l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la
+soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa sœur était
+excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions
+qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de
+Beethoven.
+
+Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel
+il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part
+d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
+mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire
+prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres
+dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était
+chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le
+plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir
+pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie.
+
+Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour
+y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le
+grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut
+ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois
+mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous
+rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit.
+Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami
+l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses
+talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du
+clergé de France.
+
+[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers.
+
+Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me
+sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations
+musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie,
+et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique,
+les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice.
+
+Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie
+vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait
+impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je
+n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette
+période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la
+mention à cette histoire de ma vie.
+
+L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant
+l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je
+faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident
+que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de
+Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement
+informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en
+lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans
+façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien
+de la peine à courir aussi vite que le mensonge.
+
+Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la
+plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il
+était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston
+de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort
+belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et
+Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus
+gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris.
+
+Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de
+quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute
+ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non
+seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite
+amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus
+résolu.
+
+ * * * * *
+
+La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la
+maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et
+demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à
+mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser
+végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une
+situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à
+suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre.
+
+Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et
+le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et
+permanente ouverte au musicien.
+
+La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre
+supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les
+occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne
+s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier
+comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des
+sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à
+l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près
+de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau
+champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais
+personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui
+voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été
+disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience
+de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse.
+
+Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en
+lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque,
+les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin.
+J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux
+qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot:
+Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa
+réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec
+une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de
+Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et
+m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui
+faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai
+plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le
+plus bienveillant intérêt, elle me dit:
+
+--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra?
+
+--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
+de poème.
+
+--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?
+
+--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre
+chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance,
+Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais
+depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le
+camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie
+autrement risquée qu'un tour de cerceau!
+
+--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que
+je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous
+en écrire le poème!
+
+On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui
+accueillit ma proposition à bras ouverts.
+
+--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!...
+
+C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de
+l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à
+m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il
+fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles:
+1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure
+principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être
+mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à
+terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je
+crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel.
+
+Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et
+tranquillité.
+
+Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais
+me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait
+d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2
+avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais
+l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au
+plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une œuvre en trois
+actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait
+le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour
+nous tous!
+
+Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre
+petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des
+larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le
+jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette
+situation amenait des difficultés et des complications d'existence
+auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des
+enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la
+mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences
+enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant
+un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux
+arrangements de la vie de ma pauvre belle-sœur anéantie et
+inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison
+sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en
+moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au
+travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps.
+
+Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage,
+qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment
+en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur
+qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de
+partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle
+avait dans la Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la
+tranquillité dont j'avais besoin.
+
+Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette
+résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la
+veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sœur de M. Viardot et
+d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte,
+remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme
+charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et
+intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée.
+Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques
+auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées
+par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses
+furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord,
+comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le
+besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours
+de larmes et de sanglots.
+
+Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus
+rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame
+Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au
+commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je
+m'empressai de lui faire entendre cette œuvre sur laquelle j'attendais
+son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en
+quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle
+l'accompagnait presque en entier par cœur sur le piano. C'est peut-être
+le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le
+témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette
+prodigieuse musicienne.
+
+ * * * * *
+
+_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril
+1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un
+succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux
+des artistes. Il y avait à la fois, dans cette œuvre, une inexpérience
+de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des
+effets de la scène, des ressources et de la pratique de
+l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct
+généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la
+noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je
+fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles
+je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient
+d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations
+suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier,
+malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui
+d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot:
+«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très
+bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym,
+broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre
+immortelle» furent très applaudies.
+
+La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à
+merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié
+remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée.
+
+Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme
+je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle
+m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs
+de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui
+disant:
+
+--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le
+plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage.
+
+Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit:
+
+--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable
+depuis vingt ans.
+
+Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des
+appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu
+l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière.
+
+_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot
+touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle
+Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus.
+
+On peut, je crois, poser en principe qu'une œuvre dramatique a
+toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le
+succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il
+suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces
+éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et
+compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène,
+les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses
+concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin
+d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des
+œuvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans
+l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce
+condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas
+le pur attrait du beau intellectuel.
+
+Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le
+bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un
+ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence
+et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les
+connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur
+technique d'une œuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et
+d'exiger qu'une œuvre dramatique réponde aux instincts dont il vient
+demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une œuvre
+dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de
+style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même
+indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du
+temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté
+idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens,
+les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique,
+elles ne l'établissent pas.
+
+Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la
+valeur d'une œuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la
+puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en
+fait proprement une œuvre dramatique, expression de ce qui se passe
+dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que
+public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation
+artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le
+critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux
+éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me
+paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante
+mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait
+la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain.
+
+ * * * * *
+
+Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut
+pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et
+d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation,
+si je voudrais écrire la musique des chœurs d'une tragédie en cinq
+actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai
+sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur
+de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait
+plus que de la sécurité sur la valeur de l'œuvre à la collaboration de
+laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé.
+
+Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il
+fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral
+et un renfort de l'orchestre accoutumé[5].
+
+[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du
+19 novembre 1851.
+
+_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques
+jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de
+piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de
+laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina,
+Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère
+du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de
+son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de
+soutenir brillamment l'héritage et la réputation.
+
+[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à
+Lefuel, sans date.
+
+Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith,
+MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La
+part de la musique ne représentait pas moins de quatorze chœurs, un
+solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une
+introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger
+de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et
+les chœurs.
+
+J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la
+difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans
+l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait
+pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était
+présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon
+nouvel ouvrage _gratis_.
+
+_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve
+dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique.
+
+Les «chœurs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une
+couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de
+l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de
+l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en
+général assez heureux.
+
+ * * * * *
+
+Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et
+de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de
+Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur
+lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution.
+
+Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une
+heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles
+m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales
+traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité.
+
+ * * * * *
+
+Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_,
+opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan,
+qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour
+_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à
+«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra
+un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53;
+mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement
+reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre
+1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze
+représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction
+de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne
+laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce
+disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis.
+
+J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait
+assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les
+décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait
+inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les
+raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était
+susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une
+œuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le
+sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient
+d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors
+du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans
+réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant
+impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable.
+
+Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse
+de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées
+avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main
+plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre
+autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les chœurs, au
+premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la
+marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son
+duo avec la Nonne.
+
+Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot,
+MM. Gueymard, Depassio et Merly.
+
+ * * * * *
+
+Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_)
+pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par
+Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la
+Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida
+à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui
+obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une
+messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par
+l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église
+Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois
+depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que
+nous avions perdu le 29 octobre 1853.
+
+Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort
+nous enleva une sœur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme
+d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des
+plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et
+de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple,
+mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets
+inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait
+irrésistiblement ceux qui l'approchaient.
+
+ * * * * *
+
+La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon
+temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette
+institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et
+parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée
+sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes
+séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le
+dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous
+avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait
+pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au
+moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de
+me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et,
+lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au
+monde.
+
+La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie
+et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant
+vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture.
+
+ * * * * *
+
+Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune œuvre
+dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait
+demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl,
+alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois,
+quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un
+air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne
+manquaient pas d'un certain accent pathétique.
+
+En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je
+leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me
+confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La
+première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_.
+Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui
+était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et
+qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans
+lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès.
+
+Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs
+se mirent à l'œuvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon
+travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que
+cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre
+ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions
+prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait
+imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la
+lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait
+courir tout Paris au moment où notre œuvre verrait le jour.
+
+Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue
+soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours
+sans pouvoir me livrer à d'autre travail.
+
+Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en
+chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du
+_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15
+janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce
+d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers
+essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et
+présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes
+étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut,
+_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir
+devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade
+depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le
+lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et
+demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit
+et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils!
+J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que
+ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient
+bénis[8].
+
+[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans
+après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le
+souvenir de cet ouvrage.
+
+[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses
+beaux-frères, M. Pigny.
+
+ * * * * *
+
+_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine
+de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et
+l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du
+directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux
+artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la
+déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle,
+fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint
+un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes
+furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis
+par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux
+principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et
+Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la
+première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est
+d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe
+italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de
+Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme
+moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent
+le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement
+dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la
+bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de
+consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice.
+
+Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe
+déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très
+longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et
+je m'occupai immédiatement de terminer l'œuvre que j'avais interrompue
+pour écrire le _Médecin_.
+
+_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait
+entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant
+mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme
+et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore
+arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait
+demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame
+Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement
+impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le
+lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix
+avait été une véritable inspiration.
+
+Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans
+rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de
+Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très
+agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable.
+Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on
+dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était
+alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et
+l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859.
+
+Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma
+plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur
+ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation
+de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il
+est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de
+conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur
+intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert
+d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et
+s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier
+l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un
+drame.
+
+L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des
+caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit
+recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles
+et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie
+qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet,
+de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures
+d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression
+qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les
+appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise
+à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de
+spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente
+simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que
+successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières
+impressions.
+
+Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire
+attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le
+public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi
+quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le
+rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et
+de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre
+époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de
+montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si
+ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le
+rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a
+laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante
+carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust.
+Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien
+intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille
+à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération
+dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle
+de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par
+mademoiselle Faivre et M. Raynal.
+
+Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas
+grand espoir d'un succès...
+
+
+
+
+LETTRES
+
+I
+
+À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,
+
+ _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._
+
+ Naples, le mardi 14 juillet 1840.
+
+J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que
+je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le
+temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette
+ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois,
+il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à
+partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe,
+et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie
+de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes
+nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je
+pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la
+semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis
+revenir par Pœstum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est
+une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es
+bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je
+prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être
+si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd;
+aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la
+brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés
+en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la
+fraîcheur autant qu'il est possible.
+
+Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort
+curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Pœstum. Je suis enfin monté
+hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme
+étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on
+comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle
+on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait
+beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y
+passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et
+nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est
+une belle partie.
+
+J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te
+remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette
+lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon
+Urbain.
+
+Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou
+mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra.
+Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie,
+à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon
+retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet
+que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas
+cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien
+désireux.
+
+Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas
+m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui
+dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes
+souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la
+formule consacrée.
+
+Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout
+cœur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre
+exil à tous deux, j'ai la part de trois.
+
+Tout à toi de cœur,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses
+aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage,
+bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est
+un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si
+Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince
+Soutzo.
+
+[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.
+
+[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de
+l'Académie, alors, depuis quarante ans.
+
+[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.
+
+
+II
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL
+
+_À Venise, poste restante._
+
+ Rome, le mardi 4 avril 1841.
+
+ Mon cher et tendre père,
+
+Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où
+t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux
+papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire
+s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à
+Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire
+parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et
+ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits
+camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé
+aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour
+beaucoup dans la joie de son succès.
+
+Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est
+naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a
+frustré fort mal à propos dans ce moment-là.
+
+De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi,
+mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman
+croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai
+désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui
+faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à
+propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et
+puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout
+bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans
+l'eau, et voici comment.
+
+M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à
+notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de
+voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études,
+enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à
+la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma
+mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa
+reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après
+avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse
+affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire
+ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages
+contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne
+trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin
+toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais.
+Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le
+tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce
+sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs.
+À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu
+peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et
+voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je
+t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si
+bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage
+et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le
+moment.
+
+J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je
+me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une
+commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis
+consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te
+dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont
+donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon
+petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention
+avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y
+aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours
+heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu
+aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce
+renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne
+diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière
+satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces
+messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter
+pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.
+
+Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai
+grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale
+à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un
+piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête
+chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu
+bonne pour ses mois de pension!
+
+Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse
+comme cela, sur les deux joues et sur l'œil gauche, comme on dit: si tu
+es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de
+main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les
+deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des
+choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de cœur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[12] Architecte, «rapin» de Lefuel.
+
+Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien
+pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur
+Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que
+le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le
+vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à
+l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et
+l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai
+fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La
+messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi
+le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à
+secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des
+choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout
+de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal?
+
+Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi.
+
+ E. HÉBERT.
+
+Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira.
+
+ CH. GOUNOD.
+
+Ce n'est pas vrai.
+
+ MURAT.
+
+[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert,
+etc...
+
+
+III
+
+À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE
+
+_à Nice-Maritime (poste restante)_[14]
+
+ Rome, le 21 juin (lundi).
+
+ Cher bon ami,
+
+Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre
+à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne
+t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de
+Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à
+écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est
+vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à
+reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se
+contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne
+peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut
+encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son
+dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est
+bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami?
+Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me
+confierais de même.
+
+Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton
+habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on
+cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et
+n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des
+papillons.
+
+J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me
+demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me
+venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations
+particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé,
+surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait
+également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de
+très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas
+échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai
+seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai
+pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an
+passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu
+franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de
+toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans
+une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector,
+si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les
+caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point
+qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle
+_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense
+pas que cela doive t'échapper non plus.
+
+Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un
+mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et
+dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à
+Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce
+magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études.
+
+Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à
+Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la
+ferai envoyer où je serai.
+
+J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la
+montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très
+belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé,
+c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et
+j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on
+t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une
+lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne
+sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en
+tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses
+calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après;
+outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au
+besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance.
+Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire
+pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement
+touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère,
+avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va
+beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis
+son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de
+bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon.
+
+Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la
+main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle
+m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait
+tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis
+sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix
+l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon
+retour.
+
+Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons
+doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes,
+ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le
+comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce
+que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au
+reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce
+rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui,
+donne toujours.
+
+Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que
+c'est une bonne œuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien
+des manières.
+
+Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à
+te donner la mienne pendant et après mon voyage.
+
+Je t'embrasse de tout mon cœur de fils.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis
+renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice.
+
+
+IV
+
+ À MONSIEUR H. LEFUEL,
+
+ _À Gênes, poste restante._
+
+_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes,
+ lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._
+
+ Vienne, le 21 août 1842 (lundi).
+
+ Mon cher Hector,
+
+J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le
+premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes,
+mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné
+tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à
+Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis
+vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait
+pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que
+j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi,
+puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses
+nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et
+monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques
+lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de
+mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en
+ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette
+lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette
+incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les
+précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais
+bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au
+point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes
+lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton
+nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins
+j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce
+qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te
+croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que
+je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du
+cœur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais
+aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à
+Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la
+flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi.
+
+J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive
+d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8
+septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été
+jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand
+avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à
+la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait
+connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que
+très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un
+requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le
+2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe
+de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore
+jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore
+rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel
+et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution
+beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner
+une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours
+libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8
+septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte
+à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand
+vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer,
+mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à
+Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12
+septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde,
+Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse
+ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique;
+sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit
+oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et
+puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne,
+où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui
+va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si
+je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon
+voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde,
+Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr.
+
+J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie
+bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le
+souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et
+quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai
+traversés, quand on les compare à l'Italie!
+
+La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné,
+c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en
+descriptions, ni en extases, tu me comprends.
+
+Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon
+camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que
+tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui.
+Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien
+qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement
+nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres:
+
+Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en
+ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons.
+
+Adieu, tout à toi de cœur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+V
+
+MONSIEUR CHARLES GOUNOD,
+
+ _47, rue Pigalle, Paris._
+
+ 19 novembre.
+
+ Mon cher Gounod,
+
+Je viens de lire très attentivement vos chœurs d'_Ulysse_. L'œuvre,
+dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va
+croissant avec celui du drame. Le double chœur du Festin est admirable
+et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La
+Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution.
+La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre
+de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus
+commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part
+large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois
+qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il
+faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos
+_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau.
+
+À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans
+la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les
+honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux
+pacotilleurs.
+
+Mille compliments empressés et bien sincères.
+
+Votre tout dévoué,
+
+ H. BERLIOZ.
+
+
+VI
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL,
+
+ _Rue de Tournon, 20, Paris._
+
+ Mon cher Hector,
+
+Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un
+événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre
+d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le
+mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne
+peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus
+sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et
+j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres.
+
+Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton cœur à cette
+nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le
+souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a
+goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma
+nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que
+sa joie aura réveillé dans le cœur de sa nouvelle sœur! Ce sera,
+j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien
+sympathiques.
+
+Adieu, cher Hector; tout à toi de cœur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+Mes respects affectueux à madame Lefuel.
+
+[15] La veuve de son frère.
+
+
+VII
+
+À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._
+
+ La Luzerne, mardi 28 août 1855.
+
+ Mon bon et cher Pigny,
+
+Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec
+la reconnaissante émotion d'un cœur qui s'y connaît, des attentions
+toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des
+précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre
+assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses
+années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses
+habitudes et de sa vie.
+
+Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation
+(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour
+ces sortes de cœur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à
+ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
+cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une œuvre que je
+n'accomplirai jamais selon mon cœur, c'est-à-dire lui rendre une faible
+partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué
+de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en
+un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de
+la nôtre!...
+
+Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre
+âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on
+vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits
+à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement
+l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère.
+
+CHARLES GOUNOD.
+
+[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de
+Zimmerman.
+
+
+VIII
+
+ Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.
+
+ Mes chers enfants,
+
+Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise
+sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin,
+si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la
+bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et
+_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle
+trouvât une installation, et que ces offres se rapportent
+nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_.
+
+Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité.
+Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre
+cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le
+voici:
+
+Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais
+paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la
+conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre
+sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de
+Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits
+certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour
+que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres
+notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute
+des deux oreilles.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+IX
+
+ 8 Morden Road, Blackheath, near London.
+
+Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les
+propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de
+ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire
+est pour qui les repousse.
+
+Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au
+fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre
+pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du
+jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la
+défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous
+accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il
+devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce
+dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment
+répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à
+se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que
+sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la
+première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux
+hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même
+balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons
+été plus malheureux qu'elle!
+
+Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une
+porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce
+n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!...
+
+Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après
+dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il
+y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la
+part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là
+pour le prouver.
+
+Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici
+est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable
+sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens
+ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me
+détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France
+m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.
+
+Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a
+pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et
+de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie
+gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui
+en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de
+fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des
+hommes, enfonce le fer dans le cœur des hommes pour la possession du
+sol! Barbares! Barbares!...
+
+Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les
+santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que
+n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!...
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+X
+
+ Mercredi, 12 octobre 1870,
+ 8 Morden Road, Blackheath Park, near London.
+
+ Mes chers amis,
+
+Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée
+pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop
+l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas!
+si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons
+donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de
+Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en
+fonctions aujourd'hui.
+
+Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le
+sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la
+sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà
+donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais
+par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont
+le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir
+de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de
+quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la
+conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au
+service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je
+ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à
+des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays.
+
+Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels
+que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en
+prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne
+serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun
+de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est
+exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué
+n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai
+regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir
+_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès
+qu'un autre viendrait le primer.
+
+Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a
+encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands
+problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se
+sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je
+suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi
+commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat,
+quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux,
+serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles
+que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la
+France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son
+unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner.
+
+Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos
+chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je
+n'oublie jamais.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XI
+
+ 19 octobre 1870, midi et demi.
+
+ Chers amis,
+
+Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous
+prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les
+eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument
+nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de
+ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la
+_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais!
+
+Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français
+une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne
+peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à
+un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce
+géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans
+cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable
+devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et
+d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent
+sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin!
+
+Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de
+poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de
+leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes
+se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction,
+une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes
+devant eux!
+
+Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de
+l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces
+braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse!
+TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait
+pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement
+de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente
+mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de
+machines!...
+
+Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XII
+
+ 8 Morden Road, Blackheath Park,
+ Mardi, 8 novembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden
+Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être
+indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va
+falloir se remettre à l'_œuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas
+me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans
+fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce
+soit.
+
+Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner
+des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que
+sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre
+volière dispersée, mon ami! Non les cœurs, mais les yeux et «je ne suis
+pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
+beaucoup!»--comme le bon La Fontaine.
+
+Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non
+seulement au cœur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle,
+qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler
+maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les
+éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble
+enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se
+transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon
+augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne
+son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la
+paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard.
+
+Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle
+et cousin.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XIII
+
+ Mon cher Pi,
+
+Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture
+définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M.
+Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et
+le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui
+se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis
+bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon
+cœur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument
+faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile
+aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que
+je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici,
+et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces
+qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon
+territoire moral_.
+
+Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre
+impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France,
+employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon œuvre[17], afin
+que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et
+en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau),
+mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et
+de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de
+nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_.
+
+
+XIV
+
+ Londres, 24 décembre 1870.
+
+ Chers amis,
+
+Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des
+Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à
+la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année
+humaine bien autrement que notre jour de l'an.
+
+Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel,
+chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour
+nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant
+de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes,
+et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le
+cœur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois,
+l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus
+acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce
+mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus
+odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la
+marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle,
+qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_
+de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse,
+Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...
+
+Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps,
+mais non pas nos cœurs; bien au contraire! il semble que ce rude et
+sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui
+est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un cœur
+plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été
+dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir
+que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous,
+Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon cœur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XV
+
+ Le 25 décembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin
+les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer,
+l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
+de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des
+existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou
+entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de
+tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament
+de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et
+répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain.
+Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est
+incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets,
+il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse
+humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de
+l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se
+montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant
+de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du
+vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque
+chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient
+ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la
+sève, tel le fruit.
+
+Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra
+être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous
+seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il
+faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient
+fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou
+faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients
+pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences
+font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses
+procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de
+grand'mère.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVI
+
+ Jeudi, 16 mars 1871.
+
+ Ma Berthe,
+
+C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous
+afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le
+lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va
+revoir d'affligeant pour son cœur, l'espoir déçu de vous posséder ici
+quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement
+rempli!
+
+Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à
+Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec
+notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à
+gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de
+mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous
+retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique
+que mes œuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma
+France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je
+crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se
+plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est
+qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer
+dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.
+
+Je vous embrasse tous deux du fond du cœur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVII
+
+ Londres, 14 avril 1871.
+
+ Cher ami,
+
+Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir
+d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à
+Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison
+fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun
+à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques
+lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en
+t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur cœur, où tu sais la
+place que tu occupes!
+
+Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon
+dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant
+pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou
+plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en
+arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom
+ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais
+mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un
+nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle
+_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race
+humaine.
+
+Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la
+Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable
+_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les
+Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu.
+La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre;
+c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non
+par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en
+donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et
+matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera
+bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi:
+l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la
+marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.
+
+Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du
+moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance
+dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je
+ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant
+gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité
+imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces
+dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et
+d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître,
+j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un
+tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en
+charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même
+et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un
+engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel
+Dieu a jeté le mouvement humain.
+
+Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on
+arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement
+_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est
+d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être
+_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la
+_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi
+aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule
+sous cette enveloppe.
+
+Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon cœur.
+
+ Ton frère,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[18] Chez Édouard Dubufe.
+
+
+XVIII
+
+À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE
+
+ Mardi 6 janvier 1891.
+
+ Chère princesse,
+
+Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,
+
+Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir
+assise à notre table.
+
+Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur
+de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et
+retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le
+leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge
+d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.
+
+Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en
+présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et
+d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le
+premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le
+feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention
+qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par
+la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes
+grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous
+avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux
+comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos
+couronnes.
+
+À la santé de la princesse Mathilde.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+
+
+DE L'ARTISTE
+
+DANS
+
+LA SOCIÉTÉ MODERNE
+
+
+L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations
+sociales a eu sur l'existence et les œuvres de l'artiste une influence
+considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.
+
+Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non
+moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant
+à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en
+lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on
+se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans
+lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de
+produire des œuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable
+qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».
+
+Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il
+est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et
+productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par
+les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu
+dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent
+tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur.
+En un mot, il est dévoré par le monde.
+
+Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de
+s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se
+trouver en face d'eux-mêmes.
+
+Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le
+travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues
+réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées,
+on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de
+concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir,
+celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle
+appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.
+
+Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières
+qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion
+intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui
+a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont
+elle dispose.
+
+Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si
+ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au
+grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse
+et de la plus saine philosophie:
+
+ L'étude et la visite ont leurs talents à part.
+ Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
+ Un esprit partagé rarement s'y consomme,
+ Et les emplois de feu demandent tout un homme.
+
+Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par
+des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations
+perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une
+correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit
+et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à
+qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites
+tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!
+
+Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent
+votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous
+n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir
+les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile
+de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on
+se résigne!... et voilà le visiteur introduit.
+
+--Pardon, monsieur, je vous dérange!...
+
+--Mais... oui, monsieur.
+
+--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...
+
+--Oh! non!...
+
+--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger?
+
+--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.
+
+--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?
+
+--Toujours, quand on ne me dérange pas.
+
+--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques
+minutes...
+
+--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un
+homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.
+
+C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici
+que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes
+qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en
+connaissance de cause; c'est celle des musiciens.
+
+Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous
+une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à
+la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des
+visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent.
+Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour
+l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui
+dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule.
+D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun
+travail! cela vient tout seul, d'inspiration.
+
+On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations
+indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce
+qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs,
+rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de
+méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques
+qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les
+demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et
+d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette
+épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété
+nationale_ ouverte au public à toute heure du jour.
+
+En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue
+qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux
+curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui
+pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à
+l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de
+nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.
+
+Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur
+de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se
+décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette
+perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité
+superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les
+ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de
+lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond
+de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le
+sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un
+cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir
+vivre de silence.
+
+Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on
+ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que
+des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations
+creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de
+relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!
+
+En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens
+qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer
+celui des autres.
+
+S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens
+imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment
+comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne
+peut-on attendre des gens qui s'ennuient?
+
+Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la
+peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des
+absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à
+persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires
+pour _arriver_.
+
+Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une
+fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.
+
+La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle
+est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est
+encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui
+n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra
+célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu
+en un instant l'objet de faveurs royales.
+
+Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner
+que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_
+celle du _savoir_?
+
+Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès
+que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là,
+tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de
+s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la
+pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions
+vulgaires.
+
+Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que
+c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue
+sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'œuvre extérieure sous
+la garde de l'œuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu
+importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les
+œuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et
+qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et
+de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis
+sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir
+me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres
+termes: Je n'y suis jamais.
+
+Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le
+cliché fournit un tirage considérable:
+
+--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez
+donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...
+
+Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont
+on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné,
+librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps,
+c'est être désorienté, déraciné.
+
+Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le
+connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni
+cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces
+qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici
+le revenu qui rapporte le capital.
+
+S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de
+combien de façons,--c'est assurément le cœur: de la régularité
+permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi
+que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe,
+avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à
+l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se
+déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.
+
+Que dirait le cœur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas
+travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire,
+enfin?
+
+Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le cœur est à la vie du
+corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de
+l'intelligence.
+
+Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour
+ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un
+châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une
+terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si
+l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de
+l'abondance.
+
+Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité,
+voilà la jeunesse et la vie.
+
+Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux,
+chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de
+loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant
+ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour
+l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes
+sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles.
+Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de
+tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant
+lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à
+déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante?
+Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime,
+sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais
+l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est
+lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne
+devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait
+sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois
+plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...
+
+Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:
+
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
+
+Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur;
+l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert
+d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux,
+le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est
+l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet
+des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la
+gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous
+les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.
+
+Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les
+eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus
+humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi
+bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan.
+
+«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son cœur», dit
+un prophète hébreu.
+
+L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée:
+«L'habitude de la retraite en augmente le charme.»
+
+--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont
+les inconvénients de la célébrité!...
+
+Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en
+conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un
+bénéfice médiocrement enviable.
+
+On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste
+qui appartient au monde; ce sont ses _œuvres_: or, point d'œuvres
+fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et
+morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par
+Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure:
+
+ Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour,
+ Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.
+
+Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore
+l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de
+dire deux mots.
+
+À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses,
+d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue,
+l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des
+dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre,
+et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son
+guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux
+caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement
+le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une
+cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la
+cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de
+vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches,
+quelle horrible cacophonie!
+
+Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible
+et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme
+inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons
+pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont
+nous avons besoin pour respirer librement.
+
+Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste,
+le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère
+spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration
+et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait
+vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement
+appelé «l'horrible poids du rien».
+
+Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part,
+singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait
+souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit.
+Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre
+de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui
+manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,
+laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser
+_devenir_ tout ce qu'il _peut être_.
+
+
+
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE
+
+À ROME[19]
+
+[19] Janvier 1882.
+
+
+Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art,
+on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse
+institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un
+devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles
+pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à
+rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui,
+d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus
+frivoles.
+
+Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable
+n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une
+manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser
+la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le
+_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine.
+
+Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque
+année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont
+fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs
+qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui
+concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce
+surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile
+et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même
+pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens
+s'appliquera de soi-même aux autres artistes.
+
+Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École
+de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un vœu plus ou moins
+franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le
+programme de l'opposition. Ce vœu, le voici: «Plus de professeurs! Il
+faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend
+par «l'art moderne».
+
+Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles,
+c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage;
+plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité
+intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y
+a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse.
+
+Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là
+mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir!
+Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus,
+pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas?
+
+Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de
+lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines,
+un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce
+la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme
+n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un
+capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à
+écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un
+instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_
+spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase?
+
+Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_;
+mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et
+il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus
+que de le retirer à qui en a.
+
+D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins,
+c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en
+parler, _il n'y a pas d'art sans science_.
+
+[20] Ingres.
+
+Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable,
+parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est
+communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et
+s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_
+ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas
+des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter
+dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait
+à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre
+à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps
+considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles
+d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du
+sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de
+paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin
+d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.
+
+Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup
+d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand
+nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité
+d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome.
+
+Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste,
+l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été
+pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un
+homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le
+miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce
+serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le
+monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il
+s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome
+n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et
+incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du
+développement artistique.
+
+Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour
+les musiciens compositeurs.
+
+Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection
+considérable de chefs-d'œuvre qui peuvent du moins les intéresser en
+raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que
+va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en
+retirer pour _son art_?
+
+Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections
+aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que
+l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme
+si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas
+être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé
+en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh
+quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose?
+Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc
+que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et
+que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer
+enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui
+fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces
+chefs-d'œuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité
+en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos
+jours, et après nous, et toujours!
+
+Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et
+d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de
+tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se
+développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi
+on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques
+de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous
+les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile,
+Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet
+et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la
+pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique...
+
+Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art
+immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non
+l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie.
+
+Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art?
+J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache
+à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication
+d'un droit méconnu par le despotisme de la routine.
+
+Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la
+nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres
+sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je
+suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette
+définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas
+à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait
+les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est,
+par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce
+qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier
+d'appréciation.
+
+Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi
+long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice
+de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport
+tant d'œuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de
+chefs-d'œuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible
+postérité?
+
+Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde;
+et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si
+l'on songe à la quantité prodigieuse d'œuvres qui ont passionné nos
+pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais,
+abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien
+que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie
+entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre
+saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une œuvre
+d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle
+entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles
+qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_.
+Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de
+l'intelligence.
+
+Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de
+cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations
+de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui
+se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de
+ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique
+pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont
+ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec
+la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette
+campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent!
+
+Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de
+la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et
+d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle
+Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se
+recueillir!
+
+Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et
+sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art
+c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée,
+en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une
+raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des
+défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses
+mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile
+et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc
+à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les
+archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de
+Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne
+sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie
+de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos
+forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de
+l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois,
+contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires
+triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain.
+
+
+
+
+LA NATURE ET L'ART[21]
+
+
+Messieurs,
+
+Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont
+se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le
+moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une
+place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette
+grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger
+vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les
+phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont
+reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les
+plus tranchées de la vie sur le globe.
+
+Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne
+devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un
+quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à
+l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui
+s'ignorait.
+
+L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à
+travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait
+le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire,
+en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées.
+Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que
+des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme
+allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir
+volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la
+liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité
+rationnelle et consciente.
+
+En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou
+détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont
+manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme
+de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour
+dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau.
+
+Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction
+vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds
+de la nature?
+
+La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la
+lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est
+chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la
+culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale,
+c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie,
+la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été
+confiée pour qu'il la _mît en œuvre_, «_ut operatur terram_», selon le
+vieux texte sacré de la Genèse.
+
+L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur
+lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et
+sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la
+nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette
+vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause
+première de l'œuvre d'art.
+
+Toute œuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la
+sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la
+raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au
+beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste
+porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation
+intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du
+terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être.
+
+S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face
+à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le
+copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme,
+supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait
+chez l'artiste les deux facteurs de son œuvre, la fonction personnelle
+qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue
+sa _rationalité_.
+
+Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'œuvre d'art.
+L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle
+d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est
+«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau,
+et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son
+insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion
+qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce
+réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction
+supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa
+loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est
+la «rationalité du beau».
+
+Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre
+à la passion; c'est pourquoi les œuvres d'un ordre tout à fait
+supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le
+signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander».
+
+Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous
+l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'œuvre d'art son
+caractère d'_originalité_.
+
+On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont
+pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal
+anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui
+rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort
+bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente.
+
+L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache
+l'individu au centre commun des esprits. L'œuvre d'art étant le
+produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui
+est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de
+paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le
+passeport de l'individu régularisé par la communauté.
+
+Toutefois, l'œuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans
+l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est
+vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En
+effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les
+données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal,
+en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes
+les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des
+réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait.
+
+Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une
+preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui
+précèdent.
+
+Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait
+placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église,
+disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais
+sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire.
+Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point
+fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins,
+de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas
+une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles.
+
+Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la
+sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le
+traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois
+prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la
+véracité absolue du témoin.
+
+Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu
+un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors
+étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par
+la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond
+d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle
+fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce
+qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette
+direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus
+que le Dieu même de qui on lui parlait.
+
+«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que
+son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous
+le trouverez sublime!»
+
+C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et
+plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son
+art, au simple contact d'une œuvre même de médiocre valeur, mais qui
+aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît
+le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont
+pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation
+musicale de Rossini?
+
+Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de
+l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement
+intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une
+de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque
+pas dans ses œuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus
+ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus.
+
+L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une
+des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la
+terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_;
+c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou
+«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en
+vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes
+mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être,
+la science, raison du vrai, l'art, raison du beau.
+
+Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la
+loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la
+contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des
+deux termes.
+
+Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est
+la divagation de la chimère.
+
+Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa
+loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation
+par les faits.
+
+Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou
+absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_;
+l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans
+le domaine des _maximes_.
+
+De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire
+négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature,
+appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont
+l'œuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux
+ordres de réalités.
+
+S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations
+humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui
+trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un
+véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité.
+
+Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de
+_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de
+subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la
+vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de
+l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions
+supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni
+l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois
+personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt;
+ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les œuvres
+du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_
+de l'éternité même de leur principe.
+
+«Ciel nouveau et nouvelle terre.»
+
+C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes,
+annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse,
+cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem
+nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une
+fiancée parée pour son époux».
+
+Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels
+_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines!
+Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux
+secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération
+infinie!
+
+Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la
+_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un
+glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la
+route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans
+la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et
+de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette
+«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée
+par cette formule suprême:
+
+«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon
+vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!»
+
+[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25
+octobre 1886.
+
+
+
+
+PRÉFACE[22]
+
+À
+
+LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ
+
+
+Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
+particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
+les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
+particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
+tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
+mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient
+de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
+l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
+qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
+d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
+du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
+Révolution:
+
+ J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
+
+Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
+douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
+responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
+la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
+se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse
+de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti
+aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas
+dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
+temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
+voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
+
+En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
+fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
+nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
+l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
+savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
+planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
+trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
+foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
+Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
+_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
+ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
+flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
+infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
+_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
+n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
+mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que
+pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
+définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
+successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
+ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
+le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin
+elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne
+sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
+qu'une question de mode; il prouve que l'œuvre est au niveau de son
+temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
+de s'en montrer si fier.
+
+Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
+transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il
+eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont
+nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
+Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
+l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
+épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
+incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
+est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
+jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
+généreuse et loyale nature.
+
+Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
+prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
+celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
+concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
+vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
+de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
+prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une œuvre qui
+montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
+fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement
+musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente
+opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée
+cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans
+le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument
+supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes
+ses œuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule
+considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à
+lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a
+révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
+triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
+contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
+personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
+ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le
+«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
+_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
+Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
+de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
+comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
+Troie.
+
+Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
+l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
+comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
+nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
+les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
+souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
+défauts.
+
+Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
+plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
+s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
+ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
+
+Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
+quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
+l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
+Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
+l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
+ses œuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
+concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
+leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
+la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
+passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
+colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
+symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
+exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
+frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
+et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
+mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
+symbole!»
+
+À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je
+lui fis entendre ladite phrase entière.
+
+Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
+
+--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
+
+--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
+
+Il n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+L'œuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
+de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
+Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
+conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
+symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
+Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
+cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
+véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
+Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
+pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
+_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
+mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
+de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
+intelligent d'en profiter.
+
+Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes
+inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
+est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
+rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
+talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
+irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
+eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
+désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
+intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
+que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
+auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
+honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
+solennelle_, œuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
+observations.
+
+Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
+seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
+montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
+éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
+existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
+tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
+d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
+l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
+penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
+
+Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
+pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
+existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
+charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
+écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
+_correspondance_.
+
+Si les œuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
+lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
+de toutes les choses ici-bas.
+
+[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy,
+éditeur, 1878.
+
+[23] Voir _Correspondance inédite_.
+
+
+
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS
+
+--_HENRI VIII_--[24]
+
+[24] Avril 1883.
+
+
+Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de
+haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande
+situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont
+fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit?
+qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était
+un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le
+monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit:
+«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme
+organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur?
+Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux
+clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le
+seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances
+sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la
+place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une
+des illustrations de son art et de son temps.
+
+D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait
+convaincu que, si l'on dit du bien de l'œuvre d'un confrère, cela
+signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement.
+
+Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il
+nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart?
+Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le
+dit Célimène:
+
+ Que c'est être savant que trouver à redire.
+
+Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela,
+rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de
+places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour
+vous, elle vous attend; le tout est de la prendre.
+
+Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon
+Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce
+qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable:
+c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place
+et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et
+vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas
+la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura,
+demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti
+honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce
+_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose
+pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et
+immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas;
+souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire
+soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû
+qu'à elle seule.
+
+Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop.
+
+M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que
+je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son
+métier comme personne; il sait les maîtres par cœur; il joue et se joue
+de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il
+est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une
+prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une œuvre à
+la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous
+à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il
+n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible
+angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni
+mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et
+de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune.
+
+Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est
+resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas
+de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en
+réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce
+qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en
+soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par
+le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en
+mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux
+_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale
+possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il
+est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint
+avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de
+n'imiter personne, il est assurément lui.
+
+Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri
+VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont
+chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît
+l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue
+émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition,
+il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le
+moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni
+menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes
+les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa
+barque insubmersible.
+
+M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la
+science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment.
+L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se
+reproduira comme thème principal du finale du troisième acte.
+
+Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première
+scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour
+d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers»,
+phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je
+ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout,
+dans le premier acte, un chœur de seigneurs s'entretenant de la
+condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande
+quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de
+Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un chœur de femmes très
+élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une
+page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la
+marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le
+chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri
+VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre
+murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame
+d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de
+l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève
+dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne
+noblement le premier acte.
+
+Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un
+délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente,
+introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier
+ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus
+saillants de la partition.
+
+Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux
+accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de
+la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de
+distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez;
+puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital.
+On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une
+instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce
+duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit:
+«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux
+enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on
+remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la
+noble et malheureuse reine.
+
+Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une
+marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le
+défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe
+ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII
+s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens
+d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler,
+s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau,
+dans lequel intervient le chœur, est d'un sentiment des plus vrais et
+des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine,
+Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de
+celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son
+peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à
+accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va
+être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous
+soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle
+s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves
+pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde.
+Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don
+Gomez.
+
+Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le
+troisième acte.
+
+Le légat tient en main la bulle du Saint-Père:
+
+ Au nom de Clément VII, pontife souverain...
+
+Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on
+fasse entrer le peuple:
+
+ Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger?
+ Non! Jamais!
+ Vous convient-il qu'un homme
+ Dont le vrai pouvoir est à Rome
+ Sur mon trône m'ose outrager?
+ Non! jamais!
+
+Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme
+il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!
+
+Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et
+pompeux ensemble:
+
+ C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne!
+
+ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude
+d'introduction qui sert d'ouverture.
+
+Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est
+la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent
+en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et
+Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la
+musique de danse.
+
+La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant
+cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims.
+
+Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau.
+
+Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la
+reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de
+l'œuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des
+chefs-d'œuvre a passé là.
+
+Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression,
+d'une vérité de déclamation admirables.
+
+La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent,
+quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène
+intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a
+répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche.
+
+Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il
+y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a
+compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une
+puissance d'expression saisissante.
+
+La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en
+langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le
+rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique,
+chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de
+cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la
+salle.
+
+Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner
+l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns.
+
+Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur
+tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus
+les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),
+mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis
+M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain
+(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry).
+
+Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité
+souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce
+rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle
+a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier
+tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la
+réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire
+elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle
+place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!...
+
+Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire
+valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans
+cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité.
+
+M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si
+franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et
+passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré
+toutes les ressources de la puissance et de la douceur.
+
+M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique
+Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on
+le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin
+Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans
+_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,
+dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance.
+L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que
+les chœurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen.
+
+M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en
+M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il
+exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène
+lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et
+dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage,
+auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute
+l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien.
+
+Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des
+œuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie
+nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de
+ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale.
+Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu,
+tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont
+fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée
+avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le
+privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la
+consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui.
+
+Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur
+toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera
+fidèle à ton œuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître:
+qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+MÉMOIRES D'UN ARTISTE
+ Avertissement 1
+ I.--L'enfance 5
+ II.--L'Italie 77
+III.--L'Allemagne 138
+ IV.--Le retour 162
+
+LETTRES> 211
+
+DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297
+
+LA NATURE ET L'ART 313
+
+PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.
+
+ G. D'ANNUNZIO vol.
+ Triomphe de la mort 1
+
+ TH. BENTZON
+ Les Américaines chez elles 1
+
+ DUC DE BROGLIE
+ Lettres de la duchesse de Broglie 1
+
+ JEAN DE CHILRA
+ La Princesse des Ténèbres 1
+
+ ALEXANDRE DUMAS FILS
+ Théâtre des autres, t. I et II 2
+
+ GASTON DESCHAMPS
+ Chemin fleuri 1
+
+ GHIKA
+ Fatalité 1
+
+ ANATOLE FRANCE
+ Le Lys rouge 1
+
+ EDMOND GONDINET
+ Théâtre complet, t. V 1
+
+ GYP vol.
+ Le Bonheur de Ginette 1
+
+ LUDOVIC HALÉVY
+ Karikari 1
+
+ EUGÈNE LABICHE
+ Théâtre complet 10
+
+ LA FEUILLÉE
+ Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1
+
+ PIERRE LOTI
+ La Galilée 1
+
+ LÉON SAY
+ Contre le socialisme 1
+
+ VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL
+ Un Roman d'amour 1
+
+ H. SUDERMANN
+ Le Moulin silencieux 1
+
+ LÉON DE TINSEAU
+ Vers l'Idéal 1
+
+Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber.
+
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
+
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
+Title: Mémoires d'un artiste
+
+Author: Charles Gounod
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+ CHARLES GOUNOD
+
+ MÉMOIRES
+
+ D'UN ARTISTE
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1896
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus
+intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de
+l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions
+qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut
+s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une
+existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se
+cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui
+se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le
+fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une
+opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou
+salutaire peut l'être à d'autres.
+
+Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler
+de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je
+l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou
+lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit
+avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se
+trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que
+lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la
+mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me
+mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre
+si j'en suis sorti.
+
+ * * * * *
+
+Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui
+nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est,
+ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud
+de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus
+directe de l'éternelle sollicitude de Dieu.
+
+Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon
+pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je
+veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé,
+qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce
+qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne.
+
+Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie.
+
+Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne
+plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire,
+au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre
+éternel!
+
+
+
+
+I
+
+L'ENFANCE
+
+
+Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin
+1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle
+Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses
+aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait,
+chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle
+jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme
+mademoiselle Mars.
+
+Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait
+rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société,
+les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,
+dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée.
+
+Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie
+n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode
+difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances,
+d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les
+réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne
+tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances
+conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux
+contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer
+le souci.
+
+Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un
+courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance
+maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est
+par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et
+de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un
+moyen d'existence.
+
+La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la
+cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre
+utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et
+commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle
+elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses
+enfants.
+
+Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du
+devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit
+que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité
+de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque
+maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit
+et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté,
+petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que
+lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la
+somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours
+pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur
+de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur
+du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec
+bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez
+elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé
+d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son
+jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et
+suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les
+trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon.
+
+Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre
+ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable.
+Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la
+_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien
+d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces
+âmes-là.
+
+Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime
+renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à
+rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître.
+Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à
+l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses
+capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un
+piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni
+porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût,
+représentait encore un gros impôt pour un si mince budget.
+
+À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un
+événement qui eut sur son avenir une influence décisive.
+
+Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient
+les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart
+qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du
+grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son
+immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin
+bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le
+bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait
+pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son oeuvre de géant.
+
+Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel,
+contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le
+dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement.
+Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des
+jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de
+vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut
+l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par
+Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons
+et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait
+passionnément et sérieusement la musique.
+
+Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur
+son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à
+l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors
+vingt-six ans et demi.
+
+ * * * * *
+
+Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son
+mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué,
+et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier
+dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains,
+Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle
+un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil.
+Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur
+d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour,
+en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à
+pied. Aussitôt il s'écria:
+
+--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte!
+
+Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le
+fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises
+différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse
+montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie
+d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme
+adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se
+trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable
+tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par
+Drouais à voir son oeuvre de concours: il déclara sincèrement à son
+camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux
+tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant
+indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de
+cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix
+de la justice et celle de l'intérêt personnel.
+
+Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie,
+une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande oeuvre. Doué
+comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut
+chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il
+tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter
+de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en
+fournira un exemple.
+
+M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je
+crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père
+beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme
+dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon
+père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à
+reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui
+assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu
+annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était,
+dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un
+mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à
+quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont
+plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conservées encore
+aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été
+exécutées.
+
+Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un
+talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent
+indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre
+eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de
+fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était
+pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de
+l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les
+yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout
+bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires,
+manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance
+arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là
+que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de
+la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre
+commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui.
+
+Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à
+ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la
+maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le
+verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme
+professeur de piano.
+
+Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la
+mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion
+de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve
+avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi,
+qui allais avoir cinq ans le 17 juin.
+
+ * * * * *
+
+En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je
+dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son
+incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et
+l'appui du père qui nous était enlevé.
+
+Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé
+Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de
+la maison qu'il avait habitée.
+
+À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui.
+
+--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux
+enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même
+temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander
+deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment
+prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je
+vous prie de me procurer du travail.
+
+Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et
+continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves
+voulaient bien y consentir.
+
+Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette
+noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir
+dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son
+dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc
+maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de
+nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien,
+était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin
+lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles
+des leçons de musique.
+
+Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite
+famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de
+front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de
+suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter
+entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du
+terrain.
+
+Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit
+nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi
+nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une
+émotion qu'il est facile de comprendre.
+
+Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue
+surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au
+coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds
+en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de
+coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et
+que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon
+illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M.
+Ingres.
+
+Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi,
+couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec
+un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des
+bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche.
+Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou
+quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je
+m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si
+j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien;
+mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant
+les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la
+musique.
+
+Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et
+porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt
+des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de
+là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent
+les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales.
+
+Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler
+autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter,
+et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et
+sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si
+difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà
+la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles
+qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la
+modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et
+le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant
+entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une
+chanson en mode mineur, je m'écriai:
+
+--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)?
+
+J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir
+avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où
+j'aurais pu même être professeur.
+
+Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles
+en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne
+résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en
+crédit.
+
+Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le
+petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin
+s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et
+remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la
+célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour
+le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes
+dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage
+tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa
+une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation
+nouvelle:
+
+--Dans quel ton suis-je?
+
+Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère
+triomphait.
+
+Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait
+elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait,
+bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de
+mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande
+influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle
+m'avait emmené quand j'avais six ans.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit
+encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à
+aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de
+l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma
+mémoire.
+
+Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait
+donc dix ans et demi de plus que moi.
+
+Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles,
+où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le
+premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait
+m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami.
+
+Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de
+professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père,
+l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à
+Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la
+rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la
+rue de l'Orangerie.
+
+Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une
+quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce
+d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de
+l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui
+allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans
+laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance,
+Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué
+comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des
+statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité
+qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre.
+
+À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de
+séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la
+Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne
+du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à
+l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit,
+au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses
+vacances.
+
+Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle
+du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse,
+comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons
+de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et
+chantait souvent aux offices de la chapelle du château.
+
+Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la
+basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait
+l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais
+me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais,
+instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas
+pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer
+faux n'entrait même pas dans ma petite tête.
+
+Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train
+d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de
+passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je
+demandai à ma mère:
+
+--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse?
+
+Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû
+s'égayer de la naïveté de ma question.
+
+J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en
+juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait
+souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui,
+après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe
+de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat,
+une grande et légitime réputation.
+
+ * * * * *
+
+En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept
+ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui
+m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après
+le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma
+présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la
+journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me
+faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me
+reprendre avant le dîner.
+
+La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine,
+près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où
+nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue
+de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis
+pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor
+que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra.
+Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir
+alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la
+pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je
+lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup
+plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris
+en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand
+mes petits camarades se trompaient, il me disait:
+
+--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.
+
+Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si
+lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit:
+
+--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...
+
+Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire
+aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans
+une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit
+donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de
+Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de
+Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la
+pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon.
+
+Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi
+distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile
+d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre
+que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette
+impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et
+pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime
+pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla
+que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à
+craindre.
+
+En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé
+aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie;
+j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et,
+lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée
+Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je
+m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire
+ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi.
+
+ * * * * *
+
+Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais
+l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un
+«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions,
+à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je
+venais d'avoir onze ans.
+
+Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser,
+homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de
+suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur
+d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit
+le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître
+et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et
+est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris.
+
+Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé;
+mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour
+ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe.
+
+J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse»,
+c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à
+moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de
+travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en
+obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis
+enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus
+grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il
+semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais,
+hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien
+galopait fort souvent!... trop souvent.
+
+Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de
+distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition
+me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut
+un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre,
+c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce
+que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien
+de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en
+prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant
+à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que
+les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et
+l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un
+débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même,
+ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne!
+ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va
+répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en
+revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un
+misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»
+
+Et je laissai mon pain.
+
+Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais
+passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je
+m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous
+mes voeux.
+
+Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les
+dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en
+deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux
+moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le
+maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte
+Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de
+Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et
+oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.
+
+Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus
+tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre,
+une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on
+ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes
+dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite
+troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds,
+deux ténors et deux basses.
+
+Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_,
+il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos
+commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et,
+depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce
+timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables
+voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois,
+sans cet accident, un bon chanteur.
+
+La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut
+remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché
+au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui
+s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la
+tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa
+redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de
+bataillon.
+
+Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous
+le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la
+direction de ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en
+était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la
+musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière
+sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune
+existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère
+aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel
+prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont
+obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de
+second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux
+élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs
+parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette
+fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune
+d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que
+j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_
+de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona;
+Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir
+me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais
+perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit:
+
+--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!
+
+Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu
+lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris
+à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de
+_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre,
+de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère
+mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de
+deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le
+moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler
+devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je
+n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce
+rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et
+que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel
+arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon
+coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que
+cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui
+jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement
+fou.
+
+Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et
+absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon
+atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit;
+c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire,
+moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien
+aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne
+plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur
+copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans
+partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me
+parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et
+de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier
+de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui
+présentai ma copie.
+
+--Et votre brouillon? ajouta-t-il.
+
+Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et
+le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste;
+j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.
+
+ * * * * *
+
+Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de
+plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre
+dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de
+mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger
+une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à
+ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité
+entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais
+plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce
+dernier choix.
+
+Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près
+ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour
+moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait
+partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses
+doléances au proviseur, M. Poirson.
+
+Celui-ci la rassura:
+
+--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est
+un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de
+lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais
+mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas
+musicien!
+
+Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son
+cabinet.
+
+--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être
+musicien?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état!
+
+--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini?
+
+Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans
+se rejeter en arrière.
+
+À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.
+
+--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon;
+nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix
+ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.
+
+Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à
+écrire des vers. Puis il me dit:
+
+--Emporte cela et mets-le-moi en musique.
+
+Je jubilais.
+
+Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une
+anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la
+romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...»
+
+Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé
+par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je
+ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la
+récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le
+proviseur.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?
+
+--Monsieur, ma romance est faite.
+
+--Comment? déjà?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Voyons un peu! chante-moi cela.
+
+--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.
+
+(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y
+en avait un dans la pièce voisine.)
+
+--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.
+
+--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!
+
+--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies?
+
+--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.
+
+--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien
+sans les harmonies.
+
+Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai.
+
+J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis
+s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à
+sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et,
+lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit:
+
+--Allons, maintenant, viens au piano.
+
+Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je
+recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson,
+vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et
+m'embrassait en me disant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+ * * * * *
+
+Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir
+dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un
+consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave
+responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement
+que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux
+appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel
+elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège
+commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi
+longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop
+aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle
+eut recours.
+
+Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute
+réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions
+de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était
+alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma
+mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée
+l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le
+collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y
+commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un
+mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon
+et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la
+promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de
+cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma
+mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce
+qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus
+tard:
+
+--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui
+déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène
+contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais
+de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à
+m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le
+reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je
+veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que
+sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une
+sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est
+vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en
+triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en
+tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière
+dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.
+
+Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il
+tint parole, autant du moins qu'il était en lui.
+
+Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha
+quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de
+valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite
+cervelle.
+
+Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:
+
+--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre;
+seulement, il ignore qu'il le sait.
+
+Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie
+un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues,
+canons, etc., ma mère lui demanda:
+
+--Eh bien, qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne
+le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout
+chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.
+
+--Allons! dit ma mère, il faut se résigner.
+
+Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois
+elle m'avait dit:
+
+--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le
+notaire_!...
+
+Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible.
+
+D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la
+menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner
+du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de
+considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois
+pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé
+je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros
+_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en
+train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente
+qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le
+surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence
+pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et
+me dit:
+
+--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là!
+
+Je relevai la tête et répondis:
+
+--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!
+
+--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez
+plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien
+moins.
+
+Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un
+accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière
+que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence
+ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation
+soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_.
+Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres
+dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du
+bon conseil que je venais de recevoir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et
+m'attachaient de plus en plus.
+
+Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et
+ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une
+grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de
+Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée
+auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien,
+est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de
+ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est
+Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_.
+
+Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable
+chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je
+ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de
+manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces
+heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition
+lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de
+l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux
+accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument
+nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint
+cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes
+ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de
+mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma
+mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du
+terrible, je murmurai ces mots:
+
+--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!
+
+L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de
+l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une
+signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble
+qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose
+d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup
+du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de
+Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la
+volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart
+faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue
+exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence
+si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté
+parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et
+inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la
+mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à
+cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du
+trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le
+balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle,
+il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne
+ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à
+l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au
+niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les
+plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque
+j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition
+de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.
+
+Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au
+développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_,
+j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la
+Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À
+l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à
+l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du même maître. Ce fut un nouvel
+élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout
+en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie
+gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la
+conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des
+côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque
+chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables
+avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines.
+
+Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait
+mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma
+détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le
+redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me
+déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage
+pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant
+trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était
+là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus
+d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien,
+aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme
+j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de
+travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de
+respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la
+conscription:
+
+--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me
+rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome.
+
+ * * * * *
+
+J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un
+événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes
+camarades.
+
+Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible
+tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était
+être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M.
+Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se
+déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la
+provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière
+d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui
+représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition
+était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le
+coupable resta ignoré.
+
+L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer
+de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce
+de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés
+dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et
+redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment
+sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en
+classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et
+je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il
+fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le
+lire. Puis il dit:
+
+--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers?
+
+Je levai la main.
+
+--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la
+privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous
+a mérité votre délivrance.
+
+On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette
+amnistie...
+
+J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon
+cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades
+Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un
+humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie,
+l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et
+meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le
+«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en
+rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant
+été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de
+me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances;
+j'avais un peu plus de dix-sept ans.
+
+Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que
+mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je
+continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon
+travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat
+ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an.
+
+J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès
+sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions
+dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles
+je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il
+fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais
+engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or,
+il n'y avait pas un jour à perdre.
+
+ * * * * *
+
+Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la
+pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission
+dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous
+mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de
+pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette
+exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon
+passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait
+cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère:
+
+--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre
+manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut
+que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la
+classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.
+
+Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui
+descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par
+excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me
+ravit.
+
+--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que
+mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles
+ont de particulier: tout est pour le mieux!
+
+J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour
+la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano
+et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une
+réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de
+Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.
+
+--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_!
+
+Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens:
+Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à
+l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort
+environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça
+dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de
+plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une
+inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le
+visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur
+m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était
+aimant, il avait un coeur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement
+pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai
+reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un
+titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.
+
+Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et
+de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant
+satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif
+unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter
+coûte que coûte.
+
+J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois.
+Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de
+Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus
+de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir
+à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un
+échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription!
+Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an.
+Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier
+concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un
+voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit
+ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors
+de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage
+ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix,
+l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais
+pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin,
+nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête
+avant de me réveiller.
+
+Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien
+résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de
+ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et
+je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis
+aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et
+une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en
+Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux
+Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne.
+
+ * * * * *
+
+Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année
+que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère;
+pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier,
+petit-fils de Galle.
+
+À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de
+Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du
+musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme
+élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne
+voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix
+lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait
+renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette
+mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait
+remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à
+l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études
+à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de
+l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le
+même jour.
+
+J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là
+qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au
+château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.
+Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du
+célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de
+l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien
+désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que
+moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine
+avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de
+dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus
+vigilante sollicitude.
+
+ * * * * *
+
+Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail
+bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de
+chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des choeurs à
+l'Opéra, me dit un jour:
+
+--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai
+exécuter à Saint-Eustache.
+
+Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq
+mois devant moi; je me mis résolument à l'oeuvre, et, au jour dit,
+j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé
+à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de
+payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la
+dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de
+mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même,
+l'exécution à Saint-Eustache.
+
+Ma messe n'était certes pas une oeuvre remarquable: elle dénotait
+l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout
+novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la
+possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées
+musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment
+assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte
+sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer.
+Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants
+encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement
+touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après
+l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement
+(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un
+commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la
+lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:
+
+«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au
+_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux!
+Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.»
+
+C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis,
+alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution
+d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de
+sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait
+dit, sept ans auparavant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps
+d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un
+cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je
+trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de
+tout son coeur.
+
+Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui
+j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes,
+préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva
+rapidement.
+
+
+
+
+II
+
+L'ITALIE
+
+
+Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit
+heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue
+Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre
+première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon,
+Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un
+_voiturin_.
+
+Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule
+écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues
+de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de
+regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers
+lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante
+locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance
+à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous
+faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un
+autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel
+de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans
+transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une
+marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du
+poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais!
+
+Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux
+vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été:
+il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche
+qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de
+l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la
+Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement
+progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des
+maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous
+l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le
+27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre
+résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères
+beautés de la nature et de l'art.
+
+Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon
+père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme
+c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun
+par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria:
+
+--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père!
+
+Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du
+charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier
+d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien
+le plus doux accueil possible à mon arrivée.
+
+Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était
+destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on
+appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à
+coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me
+séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire
+suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de
+Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans.
+
+De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je
+m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma
+première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas
+une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires,
+réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans
+cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les
+pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de
+nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes
+camarades.
+
+Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette
+tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce
+fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée,
+d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect
+grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines
+pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire,
+incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il
+n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension,
+reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver
+tout ce que j'aimais.
+
+Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à
+frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et
+là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et
+faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de
+l'antiquité romaine.
+
+J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais
+encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et
+comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville
+grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade,
+et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par
+le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la
+Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai
+dans la solitude et là je parlerai à son coeur.»
+
+Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées
+d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il
+est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux
+ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son
+présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de
+l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque
+nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle
+une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que
+l'on quitte une _patrie_.
+
+Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout
+autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de
+linceul où j'étais renfermé.
+
+Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction
+favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien
+entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et
+avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon
+premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je
+m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se
+trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être,
+dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon
+opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur
+Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes
+deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa
+Médicis.
+
+Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette
+ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence
+même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un
+plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le
+Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues,
+sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et
+pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations.
+
+J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente
+famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame
+Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un
+élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait
+l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf
+ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi
+admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une
+nature rare: coeur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide
+comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une
+grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de
+moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et
+auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude
+et, au besoin, des soins affectueux et dévoués.
+
+ * * * * *
+
+Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon
+du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs
+entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en
+amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart,
+Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de
+son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et
+d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant,
+moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa
+partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale,
+Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck.
+J'avais lu et étudié les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de
+Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un
+pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler
+M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais
+également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il
+avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la
+nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands
+maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces.
+
+Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée
+inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent,
+longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite,
+ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait
+parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des
+indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité
+touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les
+_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était.
+
+Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier
+devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous
+les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il
+maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs,
+quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le
+grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les
+précieux enseignements.
+
+Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber
+devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la
+vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.
+
+On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de
+l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il
+n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force
+sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la
+force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la
+force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux
+éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie.
+
+On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était
+despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il
+était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne
+donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que
+lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et
+pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait
+à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à
+s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits
+personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères
+propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à
+laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les
+autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur
+nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat
+que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera
+fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de
+défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très
+injustement, d'exclusivisme et d'intolérance.
+
+L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une
+première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de
+lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et
+des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette
+première audition lui avait laissé une impression de raideur, de
+sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria:
+
+--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer!
+
+Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité
+d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer
+l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui
+avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me
+semblait,--et me dit:
+
+--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais
+réentendre cela.
+
+Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans
+doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si
+saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois
+dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres
+errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles
+n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au
+caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et
+qu'il me la redemandait constamment.
+
+Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous
+restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que
+madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer
+le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté.
+
+Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les
+Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il
+regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la
+plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il
+a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme
+le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge
+décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences:
+pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas
+condamner ce que l'on ne préfère pas.
+
+ * * * * *
+
+Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec
+M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un
+album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de
+mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec
+M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me
+dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui
+était propre:
+
+--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras?
+
+Je répondis, un peu troublé:
+
+--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album!
+
+--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc?
+
+--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine
+un peu.. mais... si peu...
+
+--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça!
+
+Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte
+Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque
+attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non
+loin du Colisée.
+
+--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père!
+
+--Oh!... monsieur Ingres!...
+
+Puis, me regardant sérieusement:
+
+--Vous me ferez des calques.
+
+Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui!
+m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais
+suffoqué d'honneur et de joie.
+
+C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais
+à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour
+moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse
+de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de
+M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des
+gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses
+cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres
+de hauteur.
+
+Un jour, M. Ingres me dit:
+
+--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de
+peinture.
+
+--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en
+recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh!
+non, non...
+
+ * * * * *
+
+Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique
+et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux
+occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas
+précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent
+profitables et salutaires.
+
+Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un
+endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la
+chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises
+était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite
+«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle:
+elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil
+lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les
+oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette
+mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières
+expériences.
+
+J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la
+chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami
+Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne
+serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y
+entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y
+peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée
+de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina
+ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du
+Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment
+l'absence de leur hôte sacré.
+
+J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique
+sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan,
+monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une
+intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit
+d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de
+ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité
+particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la
+première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce
+martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en
+soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une
+trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il
+que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y
+revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.
+
+Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel
+elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux
+exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie
+colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces
+incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce
+peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal,
+n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias.
+Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux
+fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent,
+ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après
+eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du
+vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux
+maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le
+spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout
+de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine,
+peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même
+inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et
+si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une
+seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on
+dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde.
+
+Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina
+de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien
+difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais
+dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et
+d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même
+absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On
+sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme
+seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe
+qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de
+ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme,
+dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble
+faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art
+de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible
+n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi
+ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord.
+En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de
+pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible.
+
+À l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose
+d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes
+pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se
+trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de
+la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous
+êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans
+malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace
+et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles,
+d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument
+inimitables les oeuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien
+de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont
+dictées.
+
+Quant à l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en
+dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non
+seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique
+au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des
+personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire
+essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de
+Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition
+perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant
+qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de
+l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète
+Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre
+Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et
+vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion
+d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi
+dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à
+travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire
+céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue
+des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et
+dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et
+sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des
+premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste
+prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du
+premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en
+relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance
+immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si
+profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et
+la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour
+atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que
+pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et
+produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette
+attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du
+sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père!
+Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive
+par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit
+avec une tendresse si calme et si souveraine!
+
+Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore
+qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On
+pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible,
+que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient
+ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour
+leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient
+leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus
+que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères
+façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement.
+
+ * * * * *
+
+À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les
+offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme
+pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire
+du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des
+opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui,
+malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de
+leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de
+convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de
+plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles
+n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous
+l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre,
+aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au
+point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de
+Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des
+artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois
+grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à
+une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains
+portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais
+de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se
+serait cru chez Guignol.
+
+J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à
+étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les
+_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart,
+le _Guillaume Tell_ de Rossini.
+
+Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette
+fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à
+le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne
+pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais
+la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour
+le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son
+tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc
+d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le
+comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité
+très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive,
+le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte
+hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché,
+endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un
+gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins,
+cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme
+charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit
+corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très
+satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour
+l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le
+lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant
+Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à
+palette: il n'en restait plus trace.
+
+--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné.
+
+Et lui, triomphant, l'air résolu:
+
+--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore.
+
+La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure
+à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des
+hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à
+sacrifier un chef-d'oeuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences,
+c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le
+privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible
+qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes.
+
+ * * * * *
+
+La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à
+Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs
+sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu,
+l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres,
+ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur
+art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave
+Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et
+Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons
+de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les
+Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier,
+Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont
+il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable.
+
+Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de
+France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur,
+alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le
+monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus
+tendres et plus fidèles amis.
+
+Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière,
+vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois
+que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui,
+et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous
+faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit
+les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix.
+
+Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce,
+ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes
+et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil,
+cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient
+les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout
+cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs,
+ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente,
+Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi,
+Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que
+baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent
+une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le
+ravissement instantané.
+
+Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à
+la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor
+unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la
+plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de
+Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les
+éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être
+l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un
+artiste.
+
+Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter
+Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que
+j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse
+de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses
+rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants.
+
+Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un
+soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou
+s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de
+fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une
+partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est
+difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil
+climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement
+palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont
+faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait
+vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour,
+j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits
+phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de
+quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois
+rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre
+dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en
+soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire
+faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces
+précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement
+rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des
+balles» de l'opéra _le Freischütz_.
+
+Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée
+de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me
+quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans
+des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me
+servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative
+qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard.
+
+Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie.
+Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis
+jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de
+revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je
+m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des
+heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son
+prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée,
+glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane
+et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais
+où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples,
+est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les
+infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des
+bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre
+eux, la concurrence au rabais[1].
+
+[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14
+juillet 1840.
+
+ * * * * *
+
+De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840.
+
+Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au
+soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire
+une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil
+qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme,
+sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont
+la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se
+priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée
+pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures;
+que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une
+leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même
+un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier
+durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait
+s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle
+avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle
+était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour
+vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne
+pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du
+temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux
+essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie
+utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme
+cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au
+samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur,
+et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas
+à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais
+qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce
+laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait
+pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses
+nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire
+tout ce qu'il doit.»
+
+Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non
+pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le
+temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où
+elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus
+elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot
+charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose:
+«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.»
+
+Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi,
+de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à
+mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse
+n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand
+la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez
+mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_...
+
+Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle
+Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des
+prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe,
+c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe
+en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire.
+L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre)
+était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être
+mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse
+pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère
+m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le
+manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se
+dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste.
+
+On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve
+de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas
+l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus
+digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui
+n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que
+j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en
+dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les
+félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus
+la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église
+Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année
+suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de
+la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et
+les avantages de cette seconde exécution.
+
+[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre
+de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril
+1841.
+
+ * * * * *
+
+Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément
+à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après
+les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples,
+les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome
+encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le
+majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte
+Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un
+cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les
+environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'oeil
+découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus
+d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est
+une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite
+par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été
+donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano,
+c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable.
+
+Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au
+voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli,
+Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois
+explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les
+bords ont un caractère si noble et si majestueux.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment
+passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre
+d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine,
+l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles
+peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les
+Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se
+trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute
+du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature».
+Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce
+peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble
+impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant
+irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme
+dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël
+enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan;
+il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières oeuvres
+portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce
+vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines.
+
+Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force
+se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce
+qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël
+vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase.
+L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec
+le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour
+enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands
+évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la
+plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don
+de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les
+splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses.
+
+Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent à
+Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer
+les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière
+artistique...
+
+ * * * * *
+
+Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois,
+l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran,
+et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du
+Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses
+débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son
+voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui
+accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de
+_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de
+cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme
+illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze
+ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais
+emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à
+vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot,
+pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle
+créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante
+supériorité.
+
+Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny
+Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari,
+peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame
+Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme
+d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se
+devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle
+était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que
+sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'oeuvre de
+piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent
+aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano
+avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la
+musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa
+prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'oeuvre de la
+musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus;
+entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et
+préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent
+pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel
+quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux
+ans plus tard.
+
+ * * * * *
+
+Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui
+m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique
+de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au
+piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart.
+
+Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien
+me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si
+vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il
+y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté
+spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des
+procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout
+cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le
+corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a
+quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à
+tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples
+métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la
+vie, c'est l'Art.
+
+L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les
+réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la
+lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien,
+du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une
+pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que
+l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la
+dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul,
+il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du
+Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau.
+
+C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là
+qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses
+oeuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses oeuvres, tant les
+hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de
+l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur,
+il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et
+révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant
+comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art
+propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement
+techniques.
+
+Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait
+suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et
+un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle.
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre
+renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des
+qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme
+aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les
+pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très
+bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui
+venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque
+entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle
+un _bon enfant_.
+
+Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à
+Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances
+ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de
+l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs.
+
+Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je
+ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec
+le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois
+au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière
+extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour
+me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma
+troisième année de pension.
+
+Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à
+cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que
+j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à
+Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai
+dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux
+chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir
+directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ
+m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je
+ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective
+ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la
+route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de
+Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines
+me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je
+pleurai comme un enfant.
+
+
+
+
+III
+
+L'ALLEMAGNE
+
+
+Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout
+naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la
+droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.
+
+Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser
+l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous
+le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune
+(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les
+églises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais là encore, dans
+cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de
+Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et
+saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé
+sa trace unique, souveraine, incomparable.
+
+Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès
+qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du
+silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que
+dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle
+prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette
+qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du
+Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit,
+ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du
+Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours!
+C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si
+naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité
+d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité.
+L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux
+de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la
+boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait
+absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.
+
+Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me
+pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les
+beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je
+m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de
+Giotto et de Mantegna.
+
+ * * * * *
+
+Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui
+sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome,
+Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de
+l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et
+de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a
+tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des
+arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie
+exceptionnelle et unique au monde, Venise.
+
+Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette
+et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les
+plus opposées: une perle dans une sentine.
+
+Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants:
+elle a ensoleillé la peinture.
+
+Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous
+conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les
+sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la
+pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse
+qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une
+mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité.
+Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et
+auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être;
+toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie
+ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et
+comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne
+silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du
+fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque
+victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur:
+elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil,
+quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le
+flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux
+restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de
+leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils
+s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais!
+
+Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la
+grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra
+sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une
+catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non
+grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au
+luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome.
+
+Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne
+tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et
+qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme.
+La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre
+ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose
+d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme
+vigueur de ton et puissance d'effet.
+
+Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y
+entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que
+j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la
+mesure des attaches et des racines.
+
+Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et
+dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout,
+jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette
+civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre
+enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et
+perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans
+doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant,
+l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les
+chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée.
+
+ * * * * *
+
+Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en
+diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes
+grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines.
+Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant,
+la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin
+de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne
+que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger
+l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle.
+
+Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française
+qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la
+bonhomie, de la gaieté.
+
+Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y
+connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à
+chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins
+coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait
+proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage
+m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison
+particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de
+mettre cet avis en pratique.
+
+Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour
+engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité
+d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la
+sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma
+nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon
+art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma
+pension pouvait y suffire.
+
+Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut
+_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un
+billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour
+modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire.
+
+C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la
+Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto
+Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était
+supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame
+Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un
+artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il
+conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl.
+Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me
+rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient
+les rôles des trois génies.
+
+Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je
+pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur
+le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès
+lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot
+d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux
+français, les premiers temps furent assez durs.
+
+Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre
+auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se
+nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était
+alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de
+Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à
+venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait
+dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste
+de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est
+aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante
+personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars.
+
+Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques
+semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui
+m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était
+président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait
+entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma
+messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant
+empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les
+solistes, les choeurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi
+fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte
+Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe
+de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour être exécutée dans la
+même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts.
+
+[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21
+août 1842.
+
+Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt
+pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve
+ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem
+fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que
+tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale
+qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer.
+Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des
+écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi
+couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution
+des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de
+basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait
+avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors,
+Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était
+encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à
+Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_.
+
+Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en
+relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait
+exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes
+les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement
+connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa
+fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique
+musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute
+l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très
+élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant.
+Il disait, que cette oeuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui
+cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de
+conception devenue très rare de son temps».
+
+Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait
+tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec
+abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de
+nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis
+Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne,
+Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa
+de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir
+s'installer auprès de moi et me soigner.
+
+On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de
+Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce
+trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore
+par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée
+en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner.
+Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un
+oeil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère,
+le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris,
+que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence.
+
+De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la
+Providence m'a comblé.
+
+Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans
+de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne.
+Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une
+nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans
+accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette
+même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser
+échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de
+m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce
+fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt
+après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que
+passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité
+l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la
+célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
+due au pinceau de Raphaël.
+
+À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi
+qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines
+environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation
+d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me
+disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation
+de trois ans et demi.
+
+Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum
+suivant:
+
+--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui,
+maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la
+maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle
+est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne
+peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous
+donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.
+
+--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes
+prescriptions, dans quinze jours vous partirez.
+
+Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et
+quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait
+Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donné une lettre
+d'introduction.
+
+Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour
+qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur
+accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier.
+Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que
+Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et
+sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut
+entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles
+les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en
+mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais
+l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem
+de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans
+accompagnement, et me dit:
+
+--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini!
+
+Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un
+tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans.
+
+Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_.
+Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des
+concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer
+pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_
+mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de
+souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau
+et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une
+véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au
+bout de six mois, celle de la charmante soeur à qui je devais d'avoir
+connu son frère!
+
+Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la
+Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut
+me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions
+que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il
+régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en
+état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis,
+et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne
+soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me
+fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une
+religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son
+enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait
+par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_.
+
+Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce
+grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de
+l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux
+chefs-d'oeuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie,
+même le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les
+délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui
+les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes
+oreilles qui les avaient autrefois repoussées.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le
+plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis
+donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en
+route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai,
+j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon
+frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous
+prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et
+rapporter tant de joie.
+
+
+
+
+IV
+
+LE RETOUR
+
+
+Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit
+que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage
+eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me
+reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu
+qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments.
+
+Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle
+était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions
+étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de
+Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper
+pendant plusieurs années.
+
+Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon
+aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des
+Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France
+à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon
+retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais
+accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis,
+encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce
+fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je
+serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes
+conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais
+les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur
+avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances
+que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes
+dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici.
+
+Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de
+l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui
+se composait de deux basses, un ténor, un enfant de choeur; puis moi,
+qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle,
+d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison
+et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où
+je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si
+restreints.
+
+Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve
+et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes
+grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma
+première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir
+les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et
+madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins
+du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon
+genre» et à «faire des concessions».
+
+--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat!
+Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les
+édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien
+simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde
+est content. C'est à prendre ou à laisser.
+
+--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte
+votre démission.
+
+Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
+
+Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique
+du curé sonnait à ma porte.
+
+--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler.
+
+--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais.
+
+J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant:
+
+--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la
+cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre?
+Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la
+poudre!...
+
+--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je
+maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du
+tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste
+avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos
+conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien.
+
+--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites!
+
+Puis, après une pause:
+
+--Eh bien, allons, restez.
+
+Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus
+parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus
+déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits
+appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la
+sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an:
+ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de
+trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la
+quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre
+des événements.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette
+maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi,
+et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était
+l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au
+lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins,
+indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas
+rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors
+quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans
+les choeurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des
+élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je
+restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de
+l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai
+droit à lui.
+
+--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens?
+
+--Mais je m'occupe de composition.
+
+--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu?
+
+--Avec Reicha.
+
+--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir.
+
+C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et
+qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie.
+
+J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une
+organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses
+compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais
+l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la
+soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur était
+excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions
+qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de
+Beethoven.
+
+Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel
+il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part
+d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
+mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire
+prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres
+dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était
+chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le
+plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir
+pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie.
+
+Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour
+y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le
+grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut
+ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois
+mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous
+rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit.
+Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami
+l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses
+talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du
+clergé de France.
+
+[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers.
+
+Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me
+sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations
+musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie,
+et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique,
+les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice.
+
+Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie
+vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait
+impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je
+n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette
+période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la
+mention à cette histoire de ma vie.
+
+L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant
+l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je
+faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident
+que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de
+Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement
+informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en
+lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans
+façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien
+de la peine à courir aussi vite que le mensonge.
+
+Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la
+plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il
+était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston
+de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort
+belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et
+Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus
+gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris.
+
+Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de
+quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute
+ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non
+seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite
+amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus
+résolu.
+
+ * * * * *
+
+La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la
+maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et
+demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à
+mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser
+végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une
+situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à
+suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre.
+
+Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et
+le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et
+permanente ouverte au musicien.
+
+La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre
+supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les
+occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne
+s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier
+comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des
+sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à
+l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près
+de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau
+champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais
+personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui
+voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été
+disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience
+de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse.
+
+Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en
+lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque,
+les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin.
+J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux
+qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot:
+Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa
+réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec
+une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de
+Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et
+m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui
+faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai
+plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le
+plus bienveillant intérêt, elle me dit:
+
+--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra?
+
+--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
+de poème.
+
+--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?
+
+--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre
+chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance,
+Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais
+depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le
+camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie
+autrement risquée qu'un tour de cerceau!
+
+--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que
+je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous
+en écrire le poème!
+
+On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui
+accueillit ma proposition à bras ouverts.
+
+--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!...
+
+C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de
+l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à
+m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il
+fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles:
+1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure
+principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être
+mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à
+terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je
+crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel.
+
+Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et
+tranquillité.
+
+Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais
+me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait
+d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2
+avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais
+l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au
+plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une oeuvre en trois
+actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait
+le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour
+nous tous!
+
+Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre
+petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des
+larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le
+jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette
+situation amenait des difficultés et des complications d'existence
+auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des
+enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la
+mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences
+enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant
+un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux
+arrangements de la vie de ma pauvre belle-soeur anéantie et
+inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison
+sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en
+moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au
+travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps.
+
+Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage,
+qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment
+en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur
+qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de
+partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle
+avait dans la Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la
+tranquillité dont j'avais besoin.
+
+Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette
+résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la
+veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une soeur de M. Viardot et
+d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte,
+remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme
+charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et
+intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée.
+Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques
+auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées
+par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses
+furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord,
+comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le
+besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours
+de larmes et de sanglots.
+
+Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus
+rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame
+Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au
+commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je
+m'empressai de lui faire entendre cette oeuvre sur laquelle j'attendais
+son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en
+quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle
+l'accompagnait presque en entier par coeur sur le piano. C'est peut-être
+le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le
+témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette
+prodigieuse musicienne.
+
+ * * * * *
+
+_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril
+1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un
+succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux
+des artistes. Il y avait à la fois, dans cette oeuvre, une inexpérience
+de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des
+effets de la scène, des ressources et de la pratique de
+l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct
+généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la
+noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je
+fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles
+je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient
+d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations
+suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier,
+malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui
+d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot:
+«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très
+bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym,
+broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre
+immortelle» furent très applaudies.
+
+La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à
+merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié
+remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée.
+
+Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme
+je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle
+m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs
+de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui
+disant:
+
+--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le
+plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage.
+
+Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit:
+
+--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable
+depuis vingt ans.
+
+Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des
+appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu
+l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière.
+
+_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot
+touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle
+Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus.
+
+On peut, je crois, poser en principe qu'une oeuvre dramatique a
+toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le
+succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il
+suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces
+éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et
+compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène,
+les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses
+concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin
+d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des
+oeuvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans
+l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce
+condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas
+le pur attrait du beau intellectuel.
+
+Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le
+bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un
+ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence
+et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les
+connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur
+technique d'une oeuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et
+d'exiger qu'une oeuvre dramatique réponde aux instincts dont il vient
+demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une oeuvre
+dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de
+style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même
+indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du
+temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté
+idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens,
+les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique,
+elles ne l'établissent pas.
+
+Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la
+valeur d'une oeuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la
+puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en
+fait proprement une oeuvre dramatique, expression de ce qui se passe
+dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que
+public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation
+artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le
+critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux
+éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me
+paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante
+mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait
+la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain.
+
+ * * * * *
+
+Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut
+pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et
+d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation,
+si je voudrais écrire la musique des choeurs d'une tragédie en cinq
+actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai
+sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur
+de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait
+plus que de la sécurité sur la valeur de l'oeuvre à la collaboration de
+laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé.
+
+Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il
+fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral
+et un renfort de l'orchestre accoutumé[5].
+
+[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du
+19 novembre 1851.
+
+_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques
+jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de
+piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de
+laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina,
+Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère
+du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de
+son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de
+soutenir brillamment l'héritage et la réputation.
+
+[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à
+Lefuel, sans date.
+
+Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith,
+MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La
+part de la musique ne représentait pas moins de quatorze choeurs, un
+solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une
+introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger
+de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et
+les choeurs.
+
+J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la
+difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans
+l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait
+pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était
+présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon
+nouvel ouvrage _gratis_.
+
+_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve
+dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique.
+
+Les «choeurs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une
+couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de
+l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de
+l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en
+général assez heureux.
+
+ * * * * *
+
+Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et
+de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de
+Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur
+lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution.
+
+Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une
+heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles
+m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales
+traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité.
+
+ * * * * *
+
+Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_,
+opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan,
+qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour
+_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à
+«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra
+un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53;
+mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement
+reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre
+1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze
+représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction
+de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne
+laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce
+disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis.
+
+J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait
+assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les
+décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait
+inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les
+raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était
+susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une
+oeuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le
+sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient
+d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors
+du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans
+réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant
+impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable.
+
+Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse
+de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées
+avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main
+plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre
+autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les choeurs, au
+premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la
+marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son
+duo avec la Nonne.
+
+Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot,
+MM. Gueymard, Depassio et Merly.
+
+ * * * * *
+
+Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_)
+pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par
+Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la
+Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida
+à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui
+obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une
+messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par
+l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église
+Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois
+depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que
+nous avions perdu le 29 octobre 1853.
+
+Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort
+nous enleva une soeur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme
+d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des
+plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et
+de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple,
+mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets
+inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait
+irrésistiblement ceux qui l'approchaient.
+
+ * * * * *
+
+La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon
+temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette
+institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et
+parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée
+sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes
+séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le
+dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous
+avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait
+pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au
+moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de
+me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et,
+lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au
+monde.
+
+La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie
+et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant
+vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture.
+
+ * * * * *
+
+Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune oeuvre
+dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait
+demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl,
+alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois,
+quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un
+air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne
+manquaient pas d'un certain accent pathétique.
+
+En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je
+leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me
+confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La
+première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_.
+Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui
+était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et
+qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans
+lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès.
+
+Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs
+se mirent à l'oeuvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon
+travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que
+cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre
+ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions
+prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait
+imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la
+lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait
+courir tout Paris au moment où notre oeuvre verrait le jour.
+
+Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue
+soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours
+sans pouvoir me livrer à d'autre travail.
+
+Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en
+chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du
+_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15
+janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce
+d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers
+essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et
+présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes
+étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut,
+_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir
+devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade
+depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le
+lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et
+demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit
+et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils!
+J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que
+ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient
+bénis[8].
+
+[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans
+après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le
+souvenir de cet ouvrage.
+
+[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses
+beaux-frères, M. Pigny.
+
+ * * * * *
+
+_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine
+de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et
+l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du
+directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux
+artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la
+déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle,
+fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint
+un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes
+furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis
+par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux
+principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et
+Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la
+première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est
+d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe
+italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de
+Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme
+moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent
+le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement
+dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la
+bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de
+consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice.
+
+Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe
+déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très
+longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et
+je m'occupai immédiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue
+pour écrire le _Médecin_.
+
+_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait
+entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant
+mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme
+et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore
+arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait
+demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame
+Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement
+impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le
+lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix
+avait été une véritable inspiration.
+
+Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans
+rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de
+Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très
+agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable.
+Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on
+dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était
+alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et
+l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859.
+
+Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma
+plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur
+ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation
+de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il
+est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de
+conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur
+intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert
+d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et
+s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier
+l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un
+drame.
+
+L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des
+caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit
+recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles
+et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie
+qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet,
+de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures
+d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression
+qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les
+appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise
+à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de
+spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente
+simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que
+successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières
+impressions.
+
+Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire
+attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le
+public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi
+quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le
+rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et
+de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre
+époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de
+montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si
+ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le
+rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a
+laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante
+carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust.
+Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien
+intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille
+à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération
+dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle
+de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par
+mademoiselle Faivre et M. Raynal.
+
+Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas
+grand espoir d'un succès...
+
+
+
+
+LETTRES
+
+I
+
+À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,
+
+ _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._
+
+ Naples, le mardi 14 juillet 1840.
+
+J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que
+je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le
+temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette
+ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois,
+il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à
+partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe,
+et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie
+de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes
+nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je
+pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la
+semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis
+revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est
+une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es
+bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je
+prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être
+si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd;
+aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la
+brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés
+en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la
+fraîcheur autant qu'il est possible.
+
+Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort
+curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté
+hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme
+étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on
+comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle
+on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait
+beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y
+passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et
+nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est
+une belle partie.
+
+J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te
+remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette
+lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon
+Urbain.
+
+Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou
+mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra.
+Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie,
+à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon
+retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet
+que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas
+cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien
+désireux.
+
+Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas
+m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui
+dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes
+souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la
+formule consacrée.
+
+Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout
+coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre
+exil à tous deux, j'ai la part de trois.
+
+Tout à toi de coeur,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses
+aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage,
+bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est
+un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si
+Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince
+Soutzo.
+
+[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.
+
+[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de
+l'Académie, alors, depuis quarante ans.
+
+[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.
+
+
+II
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL
+
+_À Venise, poste restante._
+
+ Rome, le mardi 4 avril 1841.
+
+ Mon cher et tendre père,
+
+Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où
+t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux
+papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire
+s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à
+Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire
+parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et
+ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits
+camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé
+aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour
+beaucoup dans la joie de son succès.
+
+Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est
+naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a
+frustré fort mal à propos dans ce moment-là.
+
+De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi,
+mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman
+croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai
+désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui
+faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à
+propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et
+puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout
+bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans
+l'eau, et voici comment.
+
+M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à
+notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de
+voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études,
+enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à
+la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma
+mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa
+reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après
+avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse
+affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire
+ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages
+contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne
+trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin
+toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais.
+Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le
+tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce
+sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs.
+À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu
+peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et
+voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je
+t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si
+bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage
+et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le
+moment.
+
+J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je
+me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une
+commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis
+consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te
+dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont
+donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon
+petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention
+avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y
+aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours
+heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu
+aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce
+renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne
+diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière
+satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces
+messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter
+pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.
+
+Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai
+grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale
+à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un
+piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête
+chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu
+bonne pour ses mois de pension!
+
+Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse
+comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu
+es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de
+main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les
+deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des
+choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[12] Architecte, «rapin» de Lefuel.
+
+Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien
+pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur
+Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que
+le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le
+vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à
+l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et
+l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai
+fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La
+messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi
+le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à
+secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des
+choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout
+de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal?
+
+Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi.
+
+ E. HÉBERT.
+
+Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira.
+
+ CH. GOUNOD.
+
+Ce n'est pas vrai.
+
+ MURAT.
+
+[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert,
+etc...
+
+
+III
+
+À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE
+
+_à Nice-Maritime (poste restante)_[14]
+
+ Rome, le 21 juin (lundi).
+
+ Cher bon ami,
+
+Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre
+à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne
+t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de
+Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à
+écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est
+vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à
+reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se
+contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne
+peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut
+encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son
+dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est
+bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami?
+Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me
+confierais de même.
+
+Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton
+habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on
+cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et
+n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des
+papillons.
+
+J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me
+demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me
+venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations
+particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé,
+surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait
+également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de
+très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas
+échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai
+seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai
+pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an
+passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu
+franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de
+toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans
+une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector,
+si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les
+caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point
+qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle
+_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense
+pas que cela doive t'échapper non plus.
+
+Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un
+mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et
+dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à
+Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce
+magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études.
+
+Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à
+Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la
+ferai envoyer où je serai.
+
+J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la
+montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très
+belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé,
+c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et
+j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on
+t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une
+lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne
+sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en
+tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses
+calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après;
+outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au
+besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance.
+Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire
+pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement
+touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère,
+avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va
+beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis
+son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de
+bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon.
+
+Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la
+main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle
+m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait
+tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis
+sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix
+l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon
+retour.
+
+Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons
+doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes,
+ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le
+comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce
+que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au
+reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce
+rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui,
+donne toujours.
+
+Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que
+c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien
+des manières.
+
+Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à
+te donner la mienne pendant et après mon voyage.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur de fils.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis
+renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice.
+
+
+IV
+
+ À MONSIEUR H. LEFUEL,
+
+ _À Gênes, poste restante._
+
+_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes,
+ lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._
+
+ Vienne, le 21 août 1842 (lundi).
+
+ Mon cher Hector,
+
+J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le
+premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes,
+mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné
+tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à
+Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis
+vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait
+pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que
+j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi,
+puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses
+nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et
+monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques
+lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de
+mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en
+ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette
+lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette
+incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les
+précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais
+bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au
+point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes
+lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton
+nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins
+j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce
+qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te
+croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que
+je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du
+coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais
+aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à
+Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la
+flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi.
+
+J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive
+d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8
+septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été
+jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand
+avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à
+la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait
+connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que
+très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un
+requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le
+2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe
+de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore
+jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore
+rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel
+et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution
+beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner
+une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours
+libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8
+septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte
+à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand
+vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer,
+mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à
+Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12
+septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde,
+Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse
+ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique;
+sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit
+oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et
+puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne,
+où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui
+va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si
+je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon
+voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde,
+Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr.
+
+J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie
+bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le
+souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et
+quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai
+traversés, quand on les compare à l'Italie!
+
+La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné,
+c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en
+descriptions, ni en extases, tu me comprends.
+
+Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon
+camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que
+tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui.
+Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien
+qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement
+nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres:
+
+Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en
+ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons.
+
+Adieu, tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+V
+
+MONSIEUR CHARLES GOUNOD,
+
+ _47, rue Pigalle, Paris._
+
+ 19 novembre.
+
+ Mon cher Gounod,
+
+Je viens de lire très attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre,
+dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va
+croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable
+et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La
+Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution.
+La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre
+de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus
+commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part
+large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois
+qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il
+faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos
+_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau.
+
+À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans
+la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les
+honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux
+pacotilleurs.
+
+Mille compliments empressés et bien sincères.
+
+Votre tout dévoué,
+
+ H. BERLIOZ.
+
+
+VI
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL,
+
+ _Rue de Tournon, 20, Paris._
+
+ Mon cher Hector,
+
+Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un
+événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre
+d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le
+mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne
+peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus
+sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et
+j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres.
+
+Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur à cette
+nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le
+souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a
+goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma
+nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que
+sa joie aura réveillé dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera,
+j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien
+sympathiques.
+
+Adieu, cher Hector; tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+Mes respects affectueux à madame Lefuel.
+
+[15] La veuve de son frère.
+
+
+VII
+
+À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._
+
+ La Luzerne, mardi 28 août 1855.
+
+ Mon bon et cher Pigny,
+
+Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec
+la reconnaissante émotion d'un coeur qui s'y connaît, des attentions
+toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des
+précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre
+assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses
+années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses
+habitudes et de sa vie.
+
+Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation
+(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour
+ces sortes de coeur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à
+ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
+cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une oeuvre que je
+n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est-à-dire lui rendre une faible
+partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué
+de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en
+un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de
+la nôtre!...
+
+Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre
+âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on
+vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits
+à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement
+l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère.
+
+CHARLES GOUNOD.
+
+[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de
+Zimmerman.
+
+
+VIII
+
+ Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.
+
+ Mes chers enfants,
+
+Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise
+sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin,
+si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la
+bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et
+_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle
+trouvât une installation, et que ces offres se rapportent
+nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_.
+
+Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité.
+Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre
+cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le
+voici:
+
+Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais
+paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la
+conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre
+sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de
+Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits
+certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour
+que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres
+notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute
+des deux oreilles.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+IX
+
+ 8 Morden Road, Blackheath, near London.
+
+Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les
+propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de
+ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire
+est pour qui les repousse.
+
+Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au
+fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre
+pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du
+jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la
+défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous
+accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il
+devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce
+dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment
+répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à
+se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que
+sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la
+première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux
+hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même
+balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons
+été plus malheureux qu'elle!
+
+Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une
+porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce
+n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!...
+
+Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après
+dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il
+y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la
+part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là
+pour le prouver.
+
+Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici
+est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable
+sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens
+ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me
+détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France
+m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.
+
+Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a
+pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et
+de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie
+gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui
+en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de
+fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des
+hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du
+sol! Barbares! Barbares!...
+
+Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les
+santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que
+n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!...
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+X
+
+ Mercredi, 12 octobre 1870,
+ 8 Morden Road, Blackheath Park, near London.
+
+ Mes chers amis,
+
+Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée
+pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop
+l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas!
+si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons
+donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de
+Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en
+fonctions aujourd'hui.
+
+Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le
+sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la
+sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà
+donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais
+par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont
+le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir
+de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de
+quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la
+conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au
+service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je
+ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à
+des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays.
+
+Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels
+que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en
+prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne
+serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun
+de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est
+exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué
+n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai
+regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir
+_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès
+qu'un autre viendrait le primer.
+
+Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a
+encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands
+problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se
+sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je
+suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi
+commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat,
+quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux,
+serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles
+que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la
+France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son
+unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner.
+
+Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos
+chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je
+n'oublie jamais.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XI
+
+ 19 octobre 1870, midi et demi.
+
+ Chers amis,
+
+Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous
+prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les
+eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument
+nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de
+ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la
+_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais!
+
+Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français
+une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne
+peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à
+un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce
+géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans
+cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable
+devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et
+d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent
+sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin!
+
+Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de
+poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de
+leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes
+se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction,
+une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes
+devant eux!
+
+Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de
+l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces
+braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse!
+TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait
+pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement
+de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente
+mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de
+machines!...
+
+Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XII
+
+ 8 Morden Road, Blackheath Park,
+ Mardi, 8 novembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden
+Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être
+indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va
+falloir se remettre à l'_oeuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas
+me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans
+fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce
+soit.
+
+Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner
+des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que
+sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre
+volière dispersée, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et «je ne suis
+pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
+beaucoup!»--comme le bon La Fontaine.
+
+Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non
+seulement au coeur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle,
+qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler
+maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les
+éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble
+enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se
+transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon
+augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne
+son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la
+paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard.
+
+Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle
+et cousin.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XIII
+
+ Mon cher Pi,
+
+Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture
+définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M.
+Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et
+le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui
+se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis
+bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon
+coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument
+faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile
+aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que
+je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici,
+et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces
+qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon
+territoire moral_.
+
+Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre
+impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France,
+employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon oeuvre[17], afin
+que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et
+en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau),
+mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et
+de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de
+nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_.
+
+
+XIV
+
+ Londres, 24 décembre 1870.
+
+ Chers amis,
+
+Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des
+Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à
+la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année
+humaine bien autrement que notre jour de l'an.
+
+Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel,
+chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour
+nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant
+de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes,
+et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le
+coeur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois,
+l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus
+acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce
+mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus
+odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la
+marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle,
+qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_
+de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse,
+Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...
+
+Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps,
+mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et
+sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui
+est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un coeur
+plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été
+dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir
+que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous,
+Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XV
+
+ Le 25 décembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin
+les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer,
+l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
+de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des
+existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou
+entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de
+tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament
+de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et
+répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain.
+Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est
+incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets,
+il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse
+humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de
+l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se
+montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant
+de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du
+vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque
+chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient
+ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la
+sève, tel le fruit.
+
+Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra
+être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous
+seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il
+faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient
+fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou
+faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients
+pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences
+font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses
+procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de
+grand'mère.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVI
+
+ Jeudi, 16 mars 1871.
+
+ Ma Berthe,
+
+C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous
+afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le
+lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va
+revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici
+quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement
+rempli!
+
+Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à
+Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec
+notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à
+gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de
+mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous
+retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique
+que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma
+France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je
+crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se
+plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est
+qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer
+dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.
+
+Je vous embrasse tous deux du fond du coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVII
+
+ Londres, 14 avril 1871.
+
+ Cher ami,
+
+Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir
+d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à
+Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison
+fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun
+à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques
+lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en
+t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la
+place que tu occupes!
+
+Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon
+dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant
+pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou
+plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en
+arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom
+ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais
+mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un
+nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle
+_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race
+humaine.
+
+Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la
+Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable
+_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les
+Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu.
+La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre;
+c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non
+par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en
+donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et
+matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera
+bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi:
+l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la
+marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.
+
+Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du
+moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance
+dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je
+ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant
+gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité
+imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces
+dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et
+d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître,
+j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un
+tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en
+charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même
+et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un
+engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel
+Dieu a jeté le mouvement humain.
+
+Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on
+arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement
+_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est
+d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être
+_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la
+_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi
+aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule
+sous cette enveloppe.
+
+Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur.
+
+ Ton frère,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[18] Chez Édouard Dubufe.
+
+
+XVIII
+
+À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE
+
+ Mardi 6 janvier 1891.
+
+ Chère princesse,
+
+Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,
+
+Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir
+assise à notre table.
+
+Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur
+de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et
+retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le
+leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge
+d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.
+
+Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en
+présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et
+d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le
+premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le
+feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention
+qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par
+la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes
+grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous
+avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux
+comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos
+couronnes.
+
+À la santé de la princesse Mathilde.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+
+
+DE L'ARTISTE
+
+DANS
+
+LA SOCIÉTÉ MODERNE
+
+
+L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations
+sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence
+considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.
+
+Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non
+moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant
+à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en
+lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on
+se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans
+lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de
+produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable
+qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».
+
+Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il
+est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et
+productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par
+les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu
+dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent
+tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur.
+En un mot, il est dévoré par le monde.
+
+Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de
+s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se
+trouver en face d'eux-mêmes.
+
+Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le
+travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues
+réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées,
+on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de
+concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir,
+celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle
+appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.
+
+Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières
+qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion
+intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui
+a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont
+elle dispose.
+
+Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si
+ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au
+grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse
+et de la plus saine philosophie:
+
+ L'étude et la visite ont leurs talents à part.
+ Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
+ Un esprit partagé rarement s'y consomme,
+ Et les emplois de feu demandent tout un homme.
+
+Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par
+des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations
+perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une
+correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit
+et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à
+qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites
+tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!
+
+Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent
+votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous
+n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir
+les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile
+de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on
+se résigne!... et voilà le visiteur introduit.
+
+--Pardon, monsieur, je vous dérange!...
+
+--Mais... oui, monsieur.
+
+--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...
+
+--Oh! non!...
+
+--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger?
+
+--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.
+
+--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?
+
+--Toujours, quand on ne me dérange pas.
+
+--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques
+minutes...
+
+--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un
+homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.
+
+C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici
+que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes
+qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en
+connaissance de cause; c'est celle des musiciens.
+
+Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous
+une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à
+la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des
+visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent.
+Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour
+l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui
+dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule.
+D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun
+travail! cela vient tout seul, d'inspiration.
+
+On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations
+indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce
+qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs,
+rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de
+méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques
+qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les
+demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et
+d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette
+épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété
+nationale_ ouverte au public à toute heure du jour.
+
+En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue
+qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux
+curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui
+pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à
+l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de
+nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.
+
+Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur
+de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se
+décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette
+perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité
+superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les
+ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de
+lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond
+de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le
+sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un
+cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir
+vivre de silence.
+
+Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on
+ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que
+des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations
+creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de
+relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!
+
+En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens
+qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer
+celui des autres.
+
+S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens
+imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment
+comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne
+peut-on attendre des gens qui s'ennuient?
+
+Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la
+peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des
+absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à
+persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires
+pour _arriver_.
+
+Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une
+fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.
+
+La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle
+est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est
+encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui
+n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra
+célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu
+en un instant l'objet de faveurs royales.
+
+Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner
+que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_
+celle du _savoir_?
+
+Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès
+que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là,
+tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de
+s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la
+pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions
+vulgaires.
+
+Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que
+c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue
+sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous
+la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu
+importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les
+oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et
+qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et
+de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis
+sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir
+me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres
+termes: Je n'y suis jamais.
+
+Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le
+cliché fournit un tirage considérable:
+
+--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez
+donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...
+
+Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont
+on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné,
+librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps,
+c'est être désorienté, déraciné.
+
+Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le
+connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni
+cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces
+qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici
+le revenu qui rapporte le capital.
+
+S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de
+combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité
+permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi
+que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe,
+avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à
+l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se
+déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.
+
+Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas
+travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire,
+enfin?
+
+Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du
+corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de
+l'intelligence.
+
+Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour
+ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un
+châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une
+terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si
+l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de
+l'abondance.
+
+Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité,
+voilà la jeunesse et la vie.
+
+Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux,
+chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de
+loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant
+ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour
+l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes
+sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles.
+Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de
+tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant
+lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à
+déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante?
+Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime,
+sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais
+l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est
+lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne
+devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait
+sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois
+plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...
+
+Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:
+
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
+
+Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur;
+l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert
+d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux,
+le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est
+l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet
+des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la
+gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous
+les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.
+
+Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les
+eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus
+humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi
+bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan.
+
+«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit
+un prophète hébreu.
+
+L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée:
+«L'habitude de la retraite en augmente le charme.»
+
+--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont
+les inconvénients de la célébrité!...
+
+Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en
+conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un
+bénéfice médiocrement enviable.
+
+On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste
+qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres
+fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et
+morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par
+Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure:
+
+ Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour,
+ Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.
+
+Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore
+l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de
+dire deux mots.
+
+À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses,
+d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue,
+l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des
+dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre,
+et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son
+guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux
+caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement
+le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une
+cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la
+cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de
+vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches,
+quelle horrible cacophonie!
+
+Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible
+et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme
+inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons
+pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont
+nous avons besoin pour respirer librement.
+
+Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste,
+le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère
+spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration
+et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait
+vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement
+appelé «l'horrible poids du rien».
+
+Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part,
+singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait
+souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit.
+Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre
+de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui
+manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,
+laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser
+_devenir_ tout ce qu'il _peut être_.
+
+
+
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE
+
+À ROME[19]
+
+[19] Janvier 1882.
+
+
+Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art,
+on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse
+institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un
+devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles
+pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à
+rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui,
+d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus
+frivoles.
+
+Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable
+n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une
+manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser
+la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le
+_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine.
+
+Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque
+année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont
+fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs
+qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui
+concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce
+surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile
+et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même
+pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens
+s'appliquera de soi-même aux autres artistes.
+
+Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École
+de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un voeu plus ou moins
+franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le
+programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: «Plus de professeurs! Il
+faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend
+par «l'art moderne».
+
+Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles,
+c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage;
+plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité
+intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y
+a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse.
+
+Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là
+mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir!
+Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus,
+pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas?
+
+Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de
+lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines,
+un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce
+la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme
+n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un
+capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à
+écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un
+instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_
+spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase?
+
+Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_;
+mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et
+il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus
+que de le retirer à qui en a.
+
+D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins,
+c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en
+parler, _il n'y a pas d'art sans science_.
+
+[20] Ingres.
+
+Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable,
+parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est
+communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et
+s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_
+ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas
+des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter
+dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait
+à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre
+à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps
+considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles
+d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du
+sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de
+paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin
+d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.
+
+Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup
+d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand
+nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité
+d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome.
+
+Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste,
+l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été
+pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un
+homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le
+miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce
+serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le
+monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il
+s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome
+n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et
+incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du
+développement artistique.
+
+Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour
+les musiciens compositeurs.
+
+Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection
+considérable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intéresser en
+raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que
+va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en
+retirer pour _son art_?
+
+Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections
+aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que
+l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme
+si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas
+être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé
+en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh
+quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose?
+Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc
+que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et
+que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer
+enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui
+fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces
+chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité
+en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos
+jours, et après nous, et toujours!
+
+Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et
+d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de
+tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se
+développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi
+on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques
+de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous
+les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile,
+Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet
+et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la
+pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique...
+
+Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art
+immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non
+l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie.
+
+Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art?
+J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache
+à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication
+d'un droit méconnu par le despotisme de la routine.
+
+Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la
+nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres
+sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je
+suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette
+définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas
+à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait
+les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est,
+par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce
+qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier
+d'appréciation.
+
+Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi
+long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice
+de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport
+tant d'oeuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de
+chefs-d'oeuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible
+postérité?
+
+Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde;
+et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si
+l'on songe à la quantité prodigieuse d'oeuvres qui ont passionné nos
+pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais,
+abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien
+que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie
+entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre
+saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre
+d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle
+entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles
+qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_.
+Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de
+l'intelligence.
+
+Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de
+cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations
+de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui
+se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de
+ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique
+pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont
+ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec
+la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette
+campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent!
+
+Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de
+la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et
+d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle
+Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se
+recueillir!
+
+Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et
+sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art
+c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée,
+en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une
+raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des
+défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses
+mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile
+et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc
+à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les
+archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de
+Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne
+sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie
+de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos
+forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de
+l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois,
+contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires
+triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain.
+
+
+
+
+LA NATURE ET L'ART[21]
+
+
+Messieurs,
+
+Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont
+se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le
+moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une
+place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette
+grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger
+vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les
+phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont
+reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les
+plus tranchées de la vie sur le globe.
+
+Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne
+devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un
+quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à
+l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui
+s'ignorait.
+
+L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à
+travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait
+le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire,
+en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées.
+Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que
+des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme
+allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir
+volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la
+liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité
+rationnelle et consciente.
+
+En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou
+détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont
+manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme
+de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour
+dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau.
+
+Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction
+vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds
+de la nature?
+
+La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la
+lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est
+chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la
+culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale,
+c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie,
+la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été
+confiée pour qu'il la _mît en oeuvre_, «_ut operatur terram_», selon le
+vieux texte sacré de la Genèse.
+
+L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur
+lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et
+sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la
+nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette
+vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause
+première de l'oeuvre d'art.
+
+Toute oeuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la
+sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la
+raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au
+beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste
+porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation
+intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du
+terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être.
+
+S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face
+à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le
+copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme,
+supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait
+chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle
+qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue
+sa _rationalité_.
+
+Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'oeuvre d'art.
+L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle
+d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est
+«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau,
+et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son
+insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion
+qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce
+réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction
+supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa
+loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est
+la «rationalité du beau».
+
+Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre
+à la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout à fait
+supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le
+signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander».
+
+Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous
+l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'oeuvre d'art son
+caractère d'_originalité_.
+
+On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont
+pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal
+anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui
+rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort
+bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente.
+
+L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache
+l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art étant le
+produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui
+est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de
+paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le
+passeport de l'individu régularisé par la communauté.
+
+Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans
+l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est
+vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En
+effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les
+données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal,
+en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes
+les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des
+réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait.
+
+Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une
+preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui
+précèdent.
+
+Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait
+placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église,
+disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais
+sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire.
+Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point
+fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins,
+de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas
+une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles.
+
+Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la
+sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le
+traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois
+prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la
+véracité absolue du témoin.
+
+Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu
+un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors
+étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par
+la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond
+d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle
+fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce
+qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette
+direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus
+que le Dieu même de qui on lui parlait.
+
+«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que
+son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous
+le trouverez sublime!»
+
+C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et
+plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son
+art, au simple contact d'une oeuvre même de médiocre valeur, mais qui
+aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît
+le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont
+pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation
+musicale de Rossini?
+
+Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de
+l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement
+intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une
+de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque
+pas dans ses oeuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus
+ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus.
+
+L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une
+des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la
+terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_;
+c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou
+«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en
+vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes
+mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être,
+la science, raison du vrai, l'art, raison du beau.
+
+Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la
+loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la
+contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des
+deux termes.
+
+Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est
+la divagation de la chimère.
+
+Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa
+loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation
+par les faits.
+
+Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou
+absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_;
+l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans
+le domaine des _maximes_.
+
+De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire
+négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature,
+appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont
+l'oeuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux
+ordres de réalités.
+
+S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations
+humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui
+trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un
+véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité.
+
+Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de
+_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de
+subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la
+vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de
+l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions
+supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni
+l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois
+personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt;
+ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres
+du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_
+de l'éternité même de leur principe.
+
+«Ciel nouveau et nouvelle terre.»
+
+C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes,
+annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse,
+cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem
+nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une
+fiancée parée pour son époux».
+
+Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels
+_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines!
+Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux
+secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération
+infinie!
+
+Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la
+_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un
+glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la
+route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans
+la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et
+de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette
+«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée
+par cette formule suprême:
+
+«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon
+vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!»
+
+[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25
+octobre 1886.
+
+
+
+
+PRÉFACE[22]
+
+
+LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ
+
+
+Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
+particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
+les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
+particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
+tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
+mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient
+de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
+l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
+qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
+d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
+du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
+Révolution:
+
+ J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
+
+Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
+douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
+responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
+la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
+se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse
+de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti
+aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas
+dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
+temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
+voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
+
+En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
+fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
+nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
+l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
+savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
+planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
+trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
+foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
+Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
+_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
+ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
+flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
+infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
+_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
+n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
+mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que
+pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
+définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
+successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
+ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
+le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin
+elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne
+sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
+qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
+temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
+de s'en montrer si fier.
+
+Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
+transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il
+eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont
+nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
+Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
+l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
+épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
+incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
+est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
+jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
+généreuse et loyale nature.
+
+Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
+prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
+celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
+concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
+vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
+de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
+prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui
+montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
+fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement
+musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente
+opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée
+cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans
+le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument
+supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes
+ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule
+considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à
+lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a
+révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
+triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
+contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
+personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
+ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le
+«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
+_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
+Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
+de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
+comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
+Troie.
+
+Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
+l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
+comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
+nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
+les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
+souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
+défauts.
+
+Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
+plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
+s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
+ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
+
+Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
+quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
+l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
+Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
+l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
+ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
+concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
+leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
+la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
+passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
+colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
+symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
+exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
+frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
+et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
+mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
+symbole!»
+
+À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je
+lui fis entendre ladite phrase entière.
+
+Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
+
+--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
+
+--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
+
+Il n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
+de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
+Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
+conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
+symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
+Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
+cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
+véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
+Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
+pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
+_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
+mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
+de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
+intelligent d'en profiter.
+
+Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes
+inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
+est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
+rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
+talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
+irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
+eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
+désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
+intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
+que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
+auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
+honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
+solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
+observations.
+
+Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
+seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
+montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
+éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
+existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
+tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
+d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
+l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
+penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
+
+Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
+pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
+existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
+charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
+écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
+_correspondance_.
+
+Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
+lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
+de toutes les choses ici-bas.
+
+[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy,
+éditeur, 1878.
+
+[23] Voir _Correspondance inédite_.
+
+
+
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS
+
+--_HENRI VIII_--[24]
+
+[24] Avril 1883.
+
+
+Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de
+haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande
+situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont
+fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit?
+qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était
+un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le
+monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit:
+«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme
+organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur?
+Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux
+clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le
+seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances
+sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la
+place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une
+des illustrations de son art et de son temps.
+
+D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait
+convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrère, cela
+signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement.
+
+Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il
+nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart?
+Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le
+dit Célimène:
+
+ Que c'est être savant que trouver à redire.
+
+Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela,
+rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de
+places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour
+vous, elle vous attend; le tout est de la prendre.
+
+Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon
+Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce
+qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable:
+c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place
+et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et
+vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas
+la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura,
+demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti
+honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce
+_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose
+pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et
+immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas;
+souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire
+soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû
+qu'à elle seule.
+
+Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop.
+
+M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que
+je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son
+métier comme personne; il sait les maîtres par coeur; il joue et se joue
+de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il
+est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une
+prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une oeuvre à
+la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous
+à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il
+n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible
+angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni
+mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et
+de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune.
+
+Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est
+resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas
+de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en
+réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce
+qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en
+soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par
+le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en
+mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux
+_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale
+possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il
+est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint
+avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de
+n'imiter personne, il est assurément lui.
+
+Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri
+VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont
+chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît
+l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue
+émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition,
+il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le
+moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni
+menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes
+les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa
+barque insubmersible.
+
+M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la
+science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment.
+L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se
+reproduira comme thème principal du finale du troisième acte.
+
+Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première
+scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour
+d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers»,
+phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je
+ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout,
+dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la
+condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande
+quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de
+Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes très
+élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une
+page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la
+marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le
+chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri
+VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre
+murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame
+d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de
+l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève
+dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne
+noblement le premier acte.
+
+Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un
+délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente,
+introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier
+ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus
+saillants de la partition.
+
+Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux
+accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de
+la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de
+distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez;
+puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital.
+On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une
+instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce
+duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit:
+«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux
+enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on
+remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la
+noble et malheureuse reine.
+
+Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une
+marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le
+défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe
+ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII
+s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens
+d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler,
+s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau,
+dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et
+des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine,
+Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de
+celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son
+peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à
+accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va
+être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous
+soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle
+s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves
+pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde.
+Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don
+Gomez.
+
+Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le
+troisième acte.
+
+Le légat tient en main la bulle du Saint-Père:
+
+ Au nom de Clément VII, pontife souverain...
+
+Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on
+fasse entrer le peuple:
+
+ Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger?
+ Non! Jamais!
+ Vous convient-il qu'un homme
+ Dont le vrai pouvoir est à Rome
+ Sur mon trône m'ose outrager?
+ Non! jamais!
+
+Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme
+il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!
+
+Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et
+pompeux ensemble:
+
+ C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne!
+
+ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude
+d'introduction qui sert d'ouverture.
+
+Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est
+la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent
+en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et
+Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la
+musique de danse.
+
+La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant
+cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims.
+
+Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau.
+
+Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la
+reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de
+l'oeuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des
+chefs-d'oeuvre a passé là.
+
+Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression,
+d'une vérité de déclamation admirables.
+
+La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent,
+quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène
+intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a
+répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche.
+
+Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il
+y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a
+compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une
+puissance d'expression saisissante.
+
+La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en
+langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le
+rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique,
+chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de
+cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la
+salle.
+
+Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner
+l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns.
+
+Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur
+tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus
+les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),
+mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis
+M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain
+(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry).
+
+Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité
+souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce
+rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle
+a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier
+tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la
+réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire
+elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle
+place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!...
+
+Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire
+valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans
+cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité.
+
+M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si
+franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et
+passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré
+toutes les ressources de la puissance et de la douceur.
+
+M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique
+Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on
+le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin
+Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans
+_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,
+dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance.
+L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que
+les choeurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen.
+
+M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en
+M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il
+exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène
+lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et
+dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage,
+auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute
+l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien.
+
+Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des
+oeuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie
+nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de
+ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale.
+Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu,
+tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont
+fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée
+avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le
+privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la
+consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui.
+
+Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur
+toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera
+fidèle à ton oeuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître:
+qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+MÉMOIRES D'UN ARTISTE
+ Avertissement 1
+ I.--L'enfance 5
+ II.--L'Italie 77
+III.--L'Allemagne 138
+ IV.--Le retour 162
+
+LETTRES> 211
+
+DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297
+
+LA NATURE ET L'ART 313
+
+PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.
+
+ G. D'ANNUNZIO vol.
+ Triomphe de la mort 1
+
+ TH. BENTZON
+ Les Américaines chez elles 1
+
+ DUC DE BROGLIE
+ Lettres de la duchesse de Broglie 1
+
+ JEAN DE CHILRA
+ La Princesse des Ténèbres 1
+
+ ALEXANDRE DUMAS FILS
+ Théâtre des autres, t. I et II 2
+
+ GASTON DESCHAMPS
+ Chemin fleuri 1
+
+ GHIKA
+ Fatalité 1
+
+ ANATOLE FRANCE
+ Le Lys rouge 1
+
+ EDMOND GONDINET
+ Théâtre complet, t. V 1
+
+ GYP vol.
+ Le Bonheur de Ginette 1
+
+ LUDOVIC HALÉVY
+ Karikari 1
+
+ EUGÈNE LABICHE
+ Théâtre complet 10
+
+ LA FEUILLÉE
+ Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1
+
+ PIERRE LOTI
+ La Galilée 1
+
+ LÉON SAY
+ Contre le socialisme 1
+
+ VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL
+ Un Roman d'amour 1
+
+ H. SUDERMANN
+ Le Moulin silencieux 1
+
+ LÉON DE TINSEAU
+ Vers l'Idéal 1
+
+Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+ The Project Gutenberg eBook of Memoires d'un artiste, par Charles Gounod.
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires d'un artiste
+
+Author: Charles Gounod
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p>
+
+<p><br /><br /></p>
+
+<h1>CHARLES GOUNOD</h1>
+<p><br /><br /></p>
+
+<h1>M&Eacute;MOIRES</h1>
+<p></p>
+
+<h1>D'UN ARTISTE</h1>
+<p><br /></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span></p>
+
+
+<p class="center">PARIS<br />
+CALMANN L&Eacute;VY, &Eacute;DITEUR<br />
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br />
+&Agrave; LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br />
+1896</p>
+
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg iii]</a></span></p>
+
+
+
+
+<p class="center">
+Droits de traduction et de reproduction r&eacute;serv&eacute;s<br />
+pour tous les pays, y compris la Su&egrave;de, la Norv&egrave;ge et la Hollande.<br />
+<br /><br /><br /><br />
+PARIS.&mdash;IMPRIMERIE CHAIX.&mdash;16034-7-45.&mdash;(Encre Lorilleux).
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
+
+
+<p>Les pages qu'on va lire sont un r&eacute;cit des
+&eacute;v&eacute;nements qui ont le plus int&eacute;ress&eacute; ma vie
+d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties,
+de l'influence qu'ils ont pu exercer sur
+ma carri&egrave;re, et des r&eacute;flexions qu'ils m'ont
+sugg&eacute;r&eacute;es. Sans m'abuser sur le degr&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t
+qui peut s'attacher &agrave; mon individu,
+je crois que le r&eacute;cit exact et simple d'une
+existence d'artiste offre des enseignements
+<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>utiles, qui, parfois, se cachent sous un fait
+ou sous un mot sans importance apparente,
+mais qui se rencontrent avec la disposition
+d'esprit ou le besoin du moment. Le fait le
+plus indiff&eacute;rent, le mot le moins pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;
+est souvent une opportunit&eacute;; j'en ai
+fait l'exp&eacute;rience, et ce qui m'a &eacute;t&eacute; utile ou
+salutaire peut l'&ecirc;tre &agrave; d'autres.</p>
+
+<p>Dans des &laquo;M&eacute;moires&raquo;, on a beaucoup,
+on a m&ecirc;me &agrave; chaque instant &agrave; parler de
+soi. J'ai t&acirc;ch&eacute; de le faire avec impartialit&eacute;
+dans mes jugements; je l'ai fait avec exactitude
+et v&eacute;racit&eacute; dans le r&eacute;cit des &eacute;v&eacute;nements,
+ou lorsqu'il s'agit de rapporter les
+paroles d'autrui &agrave; mon sujet. J'ai dit avec
+sinc&eacute;rit&eacute; ce que je pense de mes ouvrages;
+mais le hibou se trompait dans son jugement
+sur ses petits, et je ne suis pas plus
+que lui &agrave; l'abri de l'illusion. Le temps, s'il
+s'occupe de moi, donnera la mesure de
+mes appr&eacute;ciations; c'est &agrave; lui que je m'en
+rapporte pour me mettre &agrave; ma place,<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
+comme il fait de toute chose, ou pour m'y
+remettre si j'en suis sorti.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce r&eacute;cit est un t&eacute;moignage de v&eacute;n&eacute;ration
+et d'amour envers l'&ecirc;tre qui nous donne le
+plus d'amour en ce monde, une <i>m&egrave;re</i>. La
+m&egrave;re est, ici-bas, la plus parfaite image, le
+rayon le plus pur et le plus chaud de la
+Providence; son intarissable sollicitude est
+l'&eacute;manation la plus directe de l'&eacute;ternelle
+sollicitude de Dieu.</p>
+
+<p>Si j'ai pu &ecirc;tre, ou dire, ou faire quelque
+peu que ce soit de bon pendant ma vie,
+c'est &agrave; ma m&egrave;re que je l'aurai d&ucirc;; c'est &agrave;
+elle que je veux en restituer le m&eacute;rite.
+C'est elle qui m'a nourri, qui m'a &eacute;lev&eacute;, qui
+m'a <i>form&eacute;</i>: non pas &agrave; son image, h&eacute;las!
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop beau; et ce qui en a manqu&eacute;
+n'a pas &eacute;t&eacute; de sa faute, mais de la mienne.</p>
+
+<p>Elle repose sous une pierre simple
+comme l'a &eacute;t&eacute; sa vie.<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p>
+
+<p>Puisse ce souvenir d'un fils bien-aim&eacute;
+laisser sur sa tombe une couronne plus
+durable que nos <i>immortelles d'un jour</i>, et
+assurer &agrave; sa m&eacute;moire, au del&agrave; de ma vie,
+un respect que j'aurais voulu pouvoir
+rendre &eacute;ternel!<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<h3>L'ENFANCE</h3>
+
+
+<p>Ma m&egrave;re naquit &agrave; Rouen, sous le nom
+de Victoire Lemachois, le 4 juin 1780. Son
+p&egrave;re appartenait &agrave; la magistrature. Sa
+m&egrave;re, une demoiselle Heuzey, &eacute;tait dou&eacute;e
+d'une intelligence remarquable et de merveilleuses
+aptitudes pour les arts. Elle &eacute;tait
+po&egrave;te, musicienne; elle composait, chantait,
+jouait de la harpe, et j'ai souvent ou&iuml;
+dire &agrave; ma m&egrave;re qu'elle jouait la trag&eacute;die
+comme mademoiselle Duchesnois et la com&eacute;die
+comme mademoiselle Mars.<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p>
+
+<p>Un ensemble aussi rare de dons naturels
+et exceptionnels la faisait rechercher
+par les personnes les plus distingu&eacute;es de
+la haute soci&eacute;t&eacute;, les d'Houdetot, les de
+Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,
+dont elle &eacute;tait, litt&eacute;ralement, l'enfant
+g&acirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! les facult&eacute;s qui font le
+charme et la s&eacute;duction de la vie n'en assurent
+pas toujours le bonheur. La paix du
+foyer s'accommode difficilement d'une disparit&eacute;
+totale de go&ucirc;ts, de tendances, d'instincts,
+et c'est un r&ecirc;ve dangereux que de
+vouloir assujettir les r&eacute;alit&eacute;s de l'existence
+au r&egrave;gne de l'id&eacute;al. Aussi l'harmonie ne
+tarda-t-elle gu&egrave;re &agrave; d&eacute;serter un int&eacute;rieur
+d'o&ugrave; tant de dissemblances conspiraient &agrave;
+la bannir. L'enfance de ma m&egrave;re en re&ccedil;ut
+le douloureux contre-coup, et sa vie devint
+s&eacute;rieuse &agrave; l'&acirc;ge qui devait encore ignorer
+le souci.<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
+
+<p>Mais Dieu l'avait dou&eacute;e d'une &acirc;me robuste,
+d'une haute raison et d'un courage
+&agrave; toute &eacute;preuve. Priv&eacute;e des premiers soins
+de la vigilance maternelle, r&eacute;duite &agrave; apprendre
+seule la lecture et l'&eacute;criture, c'est
+par elle seule encore qu'elle acquit les premi&egrave;res
+notions du dessin et de la musique,
+dont elle allait &ecirc;tre bient&ocirc;t oblig&eacute;e de se
+faire un moyen d'existence.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution venait de faire perdre &agrave;
+mon grand-p&egrave;re sa position &agrave; la cour de
+Rouen. Ma m&egrave;re ne songea plus qu'&agrave; travailler
+pour se rendre utile. Elle chercha &agrave;
+donner des le&ccedil;ons de piano; elle en trouva
+et commen&ccedil;a ainsi, d&egrave;s l'&acirc;ge de onze ans,
+cette vie laborieuse &agrave; laquelle elle devait
+plus tard, devenue veuve, demander le
+moyen d'&eacute;lever ses enfants.</p>
+
+<p>Stimul&eacute;e par un d&eacute;sir de faire toujours
+mieux, et par une conscience du devoir
+qui dirigea et domina son existence tout<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
+enti&egrave;re, elle comprit que, voulant enseigner,
+il fallait apprendre ce qui constitue l'autorit&eacute;
+de l'enseignement. Elle r&eacute;solut donc de
+chercher, aupr&egrave;s de quelque ma&icirc;tre en
+renom, des conseils qui pussent &agrave; la fois
+affermir son cr&eacute;dit et rassurer sa conscience.
+Pour atteindre son but, elle mit de c&ocirc;t&eacute;,
+petit &agrave; petit,&mdash;sou par sou, peut-&ecirc;tre,&mdash;une
+part du pauvre argent que lui rapportait
+sa modeste client&egrave;le, et, quand elle eut
+&eacute;conomis&eacute; la somme n&eacute;cessaire, elle prit le
+<i>coche</i>,&mdash;qui mettait alors trois jours pour
+aller de Rouen &agrave; Paris,&mdash;et courut tout
+droit chez Adam, professeur de piano au
+Conservatoire, et qui fut le p&egrave;re d'Adolphe
+Adam, l'auteur du <i>Chalet</i> et de tant d'autres
+charmants ouvrages. Adam la re&ccedil;ut avec
+bienveillance; il l'&eacute;couta avec attention et
+distingua de suite, chez elle, les qualit&eacute;s
+qui maintiennent et consolident l'int&eacute;r&ecirc;t
+accord&eacute; d'abord &agrave; d'heureuses aptitudes.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
+Ma m&egrave;re ne pouvant, en raison de son
+jeune &acirc;ge, s'installer &agrave; Paris pour y recevoir,
+d'une fa&ccedil;on r&eacute;guli&egrave;re et suivie, les
+conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait,
+tous les trois mois, le voyage de Rouen &agrave;
+Paris, pour venir prendre une le&ccedil;on.</p>
+
+<p>Une le&ccedil;on tous les trois mois! C'&eacute;tait,
+on en conviendra, une pauvre ration, en
+apparence du moins, pour penser qu'elle
+p&ucirc;t &ecirc;tre profitable. Mais il y a des &acirc;mes
+qui sont une d&eacute;monstration vivante de la
+<i>multiplication des pains</i> dans le d&eacute;sert, et
+l'on verra, par bien d'autres exemples, au
+cours de ce r&eacute;cit, que ma m&egrave;re &eacute;tait une de
+ces &acirc;mes-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cette femme, qui devait se faire, plus
+tard, un si solide et si l&eacute;gitime renom dans
+le professorat, n'&eacute;tait pas, ne pouvait pas
+&ecirc;tre une &eacute;l&egrave;ve &agrave; rien laisser perdre des rares
+et pr&eacute;cieuses instructions de son ma&icirc;tre.
+Aussi Adam fut-il &eacute;merveill&eacute; des progr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
+qu'il constatait d'une le&ccedil;on &agrave; l'autre; et,
+plus sensible encore au courage de sa
+jeune &eacute;l&egrave;ve qu'&agrave; ses capacit&eacute;s musicales, il
+obtint pour elle la livraison gratuite d'un
+piano qui p&ucirc;t lui permettre d'&eacute;tudier assid&ucirc;ment
+sans avoir le souci ni porter le
+fardeau d'une location, qui, si peu co&ucirc;teuse
+qu'elle f&ucirc;t, repr&eacute;sentait encore un
+gros imp&ocirc;t pour un si mince budget.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque temps de l&agrave;, survint, dans
+l'existence de ma m&egrave;re, un &eacute;v&eacute;nement qui
+eut sur son avenir une influence d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>Les ma&icirc;tres en vogue, &agrave; cette &eacute;poque,
+pour la musique de piano, &eacute;taient les Clementi,
+les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne
+parle pas de Mozart qui d&eacute;j&agrave;, &agrave; la suite de
+Haydn, rayonnait sur le monde musical,
+ni du grand S&eacute;bastien Bach qui, depuis
+un si&egrave;cle, &eacute;tait devenu, par son immortel
+recueil de Pr&eacute;ludes et Fugues connu sous
+le nom de <i>Clavecin bien temp&eacute;r&eacute;</i>, le code<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
+insurpassable de l'&eacute;tude du clavier et
+comme le br&eacute;viaire de la composition musicale.
+Beethoven, jeune encore, n'avait pas
+atteint la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; que devait lui conqu&eacute;rir
+son &#339;uvre de g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'un musicien allemand,
+violoniste de m&eacute;rite, Hullmandel, contemporain
+et ami de Beethoven, vint se fixer
+en France, dans le dessein de s'y cr&eacute;er une
+client&egrave;le de le&ccedil;ons d'accompagnement.
+Hullmandel fit un s&eacute;jour &agrave; Rouen, et voulut
+y entendre plusieurs des jeunes personnes
+qui passaient pour &ecirc;tre le mieux organis&eacute;es
+au point de vue musical. Une sorte de concours
+s'ouvrit: ma m&egrave;re y prit part et eut
+l'honneur d'&ecirc;tre tout particuli&egrave;rement distingu&eacute;e
+et f&eacute;licit&eacute;e par Hullmandel, qui la
+d&eacute;signa de suite comme capable de recevoir
+ses le&ccedil;ons et de se faire entendre avec lui
+dans les maisons o&ugrave; l'on cultivait passionn&eacute;ment
+et s&eacute;rieusement la musique.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span></p>
+
+<p>Ici s'arr&ecirc;tent, pour moi, les renseignements
+que je tiens de ma m&egrave;re sur son
+enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien
+de sa vie jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de son mariage,
+qui eut lieu en 1806. Elle avait alors vingt-six
+ans et demi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon p&egrave;re, Fran&ccedil;ois-Louis Gounod, n&eacute;
+en 1758, avait, au moment de son mariage,
+un peu plus de quarante-sept ans. C'&eacute;tait
+un peintre distingu&eacute;, et ma m&egrave;re m'a dit
+souvent qu'il &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme le
+premier dessinateur de son temps par les
+grands artistes ses contemporains, G&eacute;rard,
+Girodet, Gu&eacute;rin, Joseph Vernet, Gros et
+autres. Je me rappelle un mot de G&eacute;rard
+que ma m&egrave;re racontait avec un bien l&eacute;gitime
+orgueil. G&eacute;rard, entour&eacute; de gloire et
+d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur
+d'une grande fortune, avait de fort beaux
+&eacute;quipages. Sortant, un jour, en voiture, il<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
+rencontra, dans les rues de Paris, mon
+p&egrave;re qui &eacute;tait &agrave; pied. Aussit&ocirc;t il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Gounod! &agrave; pied! quand moi je roule
+carrosse! Ah! c'est une honte!</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; &eacute;l&egrave;ve de L&eacute;pici&eacute;, en
+m&ecirc;me temps que Carle Vernet (le fils de
+Joseph et le p&egrave;re d'Horace). Il avait concouru,
+&agrave; deux reprises diff&eacute;rentes, pour le
+grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse
+montrera combien &eacute;taient scrupuleuses
+sa conscience et sa modestie d'artiste
+et de condisciple. Le sujet du concours
+&eacute;tait <i>la Femme adult&egrave;re</i>. Parmi les concurrents
+dont mon p&egrave;re faisait partie, se trouvait
+le peintre Drouais, dont tout le monde
+conna&icirc;t le remarquable tableau qui lui valut
+le grand prix. Mon p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; admis
+par Drouais &agrave; voir son &#339;uvre de concours:
+il d&eacute;clara sinc&egrave;rement &agrave; son camarade qu'il
+n'y avait pas de comparaison possible entre
+leurs deux tableaux, et, de retour dans sa<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
+loge, il creva sa toile, la jugeant indigne
+de figurer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle de Drouais. Cela
+donne la mesure de cette probit&eacute; artistique
+qui ne balan&ccedil;ait pas un instant entre
+la voix de la justice et celle de l'int&eacute;r&ecirc;t
+personnel.</p>
+
+<p>Homme instruit, esprit d&eacute;licat et cultiv&eacute;,
+mon p&egrave;re eut, toute sa vie, une sorte d'effroi
+&agrave; la pens&eacute;e d'entreprendre une grande
+&#339;uvre. Dou&eacute; comme il l'&eacute;tait, peut-&ecirc;tre
+est-ce dans une sant&eacute; assez fr&ecirc;le qu'il faut
+chercher l'explication de cette r&eacute;pugnance;
+peut-&ecirc;tre aussi faut-il tenir compte d'un
+extr&ecirc;me besoin d'ind&eacute;pendance qui lui faisait
+redouter de s'engager dans un travail
+de longue haleine. L'anecdote suivante en
+fournira un exemple.</p>
+
+<p>M. Denon, alors conservateur du Mus&eacute;e
+du Louvre, et en m&ecirc;me temps, je crois,
+surintendant des mus&eacute;es royaux de France,
+avait pour mon p&egrave;re beaucoup de sympa<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>thie
+et faisait grand cas de son talent
+comme dessinateur et comme graveur &agrave;
+l'eau-forte. Il proposa un jour &agrave; mon p&egrave;re
+l'ex&eacute;cution d'un recueil de gravures &agrave; l'eau-forte
+destin&eacute; &agrave; reproduire la collection composant
+le Cabinet des m&eacute;dailles, et lui assurait,
+en retour, et jusqu'&agrave; l'ach&egrave;vement de
+ce travail, un revenu annuel de dix mille
+francs. Pour un m&eacute;nage qui n'avait rien,
+c'&eacute;tait, dans ce temps-l&agrave; surtout, une fortune;
+et il y avait &agrave; faire vivre un mari,
+une femme et deux enfants. Mon p&egrave;re refusa
+net, se bornant &agrave; quelques portraits et &agrave;
+des lithographies qu'on lui commandait, et
+dont plusieurs sont des &#339;uvres de premier
+ordre, conserv&eacute;es encore aujourd'hui dans
+les familles pour lesquelles elles avaient &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;es.</p>
+
+<p>Au reste, dans ces portraits m&ecirc;me qui
+r&eacute;v&eacute;laient un sentiment si fin, un talent si
+s&ucirc;r, la vaillante &eacute;nergie de ma m&egrave;re &eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
+souvent indispensable pour que la t&acirc;che f&ucirc;t
+men&eacute;e jusqu'au bout. Combien d'entre eux
+seraient rest&eacute;s en route, si elle n'y avait
+pas mis la main! Que de fois elle a d&ucirc;
+charger et nettoyer elle-m&ecirc;me la palette!
+Et ce n'&eacute;tait pas tout. Tant qu'il ne s'agissait
+que du c&ocirc;t&eacute; humain du portrait, de
+l'attitude, de la physionomie, des &eacute;l&eacute;ments
+d'expression du visage, les yeux, le regard,
+l'&ecirc;tre int&eacute;rieur en un mot, c'&eacute;tait tout
+plaisir, tout bonheur! Mais, quand il fallait
+en venir au d&eacute;tail des accessoires, manchettes,
+ornements, galons, insignes, etc.,
+oh! alors, la d&eacute;faillance arrivait; l'int&eacute;r&ecirc;t
+n'y &eacute;tait plus; il fallait de la patience;
+c'est l&agrave; que la pauvre &eacute;pouse prenait la
+brosse et endossait la partie ingrate de la
+besogne, achevant, par l'intelligence et le
+courage, l'&#339;uvre commenc&eacute;e par le talent
+et abandonn&eacute;e par la crainte de l'ennui.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, outre son travail de peintre,<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
+avait heureusement consenti &agrave; ouvrir chez
+lui un cours de dessin, qui, non seulement
+amenait &agrave; la maison un peu du n&eacute;cessaire
+pour vivre, mais qui devint, comme on le
+verra plus loin, le point de d&eacute;part de la
+carri&egrave;re de ma m&egrave;re comme professeur de
+piano.</p>
+
+<p>Tel fut le train plus que modeste de
+notre pauvre maison, jusqu'&agrave; la mort de
+mon p&egrave;re, qui eut lieu le 4 mai 1823, &agrave;
+la suite d'une fluxion de poitrine. Il &eacute;tait
+&acirc;g&eacute; de soixante-quatre ans. Ma m&egrave;re restait
+veuve avec deux enfants, mon fr&egrave;re
+a&icirc;n&eacute;, &acirc;g&eacute; de quinze ans et demi, et moi,
+qui allais avoir cinq ans le 17 juin.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En mourant, mon p&egrave;re emportait avec
+lui le gagne-pain de la famille. Je dirai
+maintenant comment ma m&egrave;re, par son
+&eacute;nergie virile et son incomparable tendresse,
+nous rendit, et au del&agrave;, la protec<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>tion
+et l'appui du p&egrave;re qui nous &eacute;tait enlev&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait, &agrave; cette &eacute;poque, quai Voltaire,
+un lithographe nomm&eacute; Delpech,&mdash;dont
+le nom se voyait encore longtemps apr&egrave;s
+sur la fa&ccedil;ade de la maison qu'il avait habit&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; peine devenue veuve, ma m&egrave;re courut
+chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est
+plus; me voil&agrave; seule avec deux enfants &agrave;
+nourrir et &agrave; &eacute;lever; je dois &ecirc;tre d&eacute;sormais
+leur p&egrave;re en m&ecirc;me temps que leur m&egrave;re;
+je travaillerai pour eux. Je viens vous demander
+deux choses: comment taille-t-on
+le crayon lithographique? comment pr&eacute;pare-t-on
+la pierre &agrave; lithographier?... Je
+me charge du reste, et je vous prie de me
+procurer du travail.</p>
+
+<p>Le premier soin de ma m&egrave;re fut d'annoncer
+qu'elle conserverait et continuerait<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
+le cours de dessin de mon p&egrave;re, si les
+parents des &eacute;l&egrave;ves voulaient bien y consentir.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'une voix pour saluer la
+vaillante initiative de cette noble et g&eacute;n&eacute;reuse
+femme qui, au lieu de s'abattre et
+de s'ensevelir dans sa douleur de veuve,
+se relevait et se redressait dans son d&eacute;vouement
+et dans sa tendresse de m&egrave;re. Le
+cours de dessin fut donc maintenu et s'augmenta
+m&ecirc;me rapidement d'un assez grand
+nombre de nouvelles &eacute;l&egrave;ves. Cependant,
+comme ma m&egrave;re, tout en dessinant fort
+bien, &eacute;tait excellente musicienne, les parents
+de ses jeunes &eacute;l&egrave;ves de dessin lui
+demand&egrave;rent si elle consentirait &agrave; donner
+&eacute;galement &agrave; leurs filles des le&ccedil;ons de musique.</p>
+
+<p>Devant cette nouvelle ressource pour
+subvenir aux besoins de la petite famille,
+ma m&egrave;re n'h&eacute;sita pas. Les deux enseigne<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>ments
+march&egrave;rent de front pendant quelque
+temps; mais, comme c'&eacute;tait un mauvais
+moyen de suffire &agrave; la t&acirc;che que de succomber
+&agrave; la peine, il fallut bien opter entre
+les deux professorats, et ce fut la musique
+qui resta ma&icirc;tresse du terrain.</p>
+
+<p>Je n'ai pu conserver de mon p&egrave;re,
+l'ayant si peu connu, qu'un bien petit
+nombre de souvenirs, trois ou quatre au
+plus; mais ils sont encore aussi nets que
+s'ils dataient d'hier. J'&eacute;prouve, &agrave; les retracer
+ici, une &eacute;motion qu'il est facile de
+comprendre.</p>
+
+<p>Au nombre des impressions qui me sont
+rest&eacute;es de lui, je distingue surtout son attitude
+de lecteur attentif, assis, les jambes
+crois&eacute;es, au coin de la chemin&eacute;e, portant
+des lunettes, habill&eacute; d'un pantalon &agrave; pieds
+en molleton, d'une veste &agrave; raies blanches,
+et coiff&eacute; d'un bonnet de coton tel que le
+portaient, d'habitude, les artistes de son<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
+temps, et que je l'ai vu porter encore, bien
+des ann&eacute;es plus tard, par mon illustre et
+regrett&eacute; ami et directeur de l'Acad&eacute;mie de
+France &agrave; Rome, M. Ingres.</p>
+
+<p>Pendant que mon p&egrave;re &eacute;tait ainsi absorb&eacute;
+dans sa lecture, j'&eacute;tais, moi, couch&eacute; &agrave; plat
+ventre au beau milieu de la chambre, et je
+dessinais, avec un crayon blanc sur une
+planche noire vernie, des yeux, des nez et
+des bouches dont mon p&egrave;re avait lui-m&ecirc;me
+trac&eacute; le mod&egrave;le sur ladite planche. Je vois
+cela comme si j'y &eacute;tais encore, et j'avais
+alors quatre ans ou quatre ans et demi tout
+au plus. Cette occupation avait pour moi,
+je m'en souviens, un charme si vif que je
+ne doute nullement que, si j'avais conserv&eacute;
+mon p&egrave;re, je fusse devenu peintre plut&ocirc;t
+que musicien; mais la profession de ma
+m&egrave;re et l'&eacute;ducation que je re&ccedil;us d'elle pendant
+les ann&eacute;es de l'enfance firent pencher
+la balance du c&ocirc;t&eacute; de la musique.<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s la mort de mon
+p&egrave;re dans la maison qui portait et porte
+encore aujourd'hui le n&ordm; 11, place Saint-Andr&eacute;-des-Arts
+(ou plut&ocirc;t des Arcs), ma
+m&egrave;re alla s'&eacute;tablir dans un autre logement,
+non loin de l&agrave;, rue des Grands-Augustins,
+n&ordm; 20. C'est de cette &eacute;poque que datent les
+premiers souvenirs pr&eacute;cis de mes impressions
+musicales.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, qui avait &eacute;t&eacute; ma nourrice,
+m'avait certainement fait avaler autant de
+musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait
+sans chanter, et je peux dire que j'ai
+pris mes premi&egrave;res le&ccedil;ons sans m'en
+douter et sans avoir &agrave; leur donner cette
+attention si p&eacute;nible au premier &acirc;ge et si
+difficile &agrave; obtenir des enfants. Sans en
+avoir conscience, j'avais d&eacute;j&agrave; la notion tr&egrave;s
+claire et tr&egrave;s pr&eacute;cise des intonations et des
+intervalles qu'elles repr&eacute;sentent, des tout
+premiers &eacute;l&eacute;ments qui constituent la mo<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>dulation,
+et de la diff&eacute;rence caract&eacute;ristique
+entre le mode majeur et le mode mineur,
+avant m&ecirc;me de savoir parler, puisqu'un
+jour, ayant entendu chanter dans la rue
+(par quelque mendiant, sans doute) une
+chanson en mode mineur, je m'&eacute;criai:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pourquoi il chante en do
+qui <i>plore</i> (pleure)?</p>
+
+<p>J'avais donc l'oreille parfaitement exerc&eacute;e
+et je pouvais tenir avantageusement d&eacute;j&agrave;
+ma place d'&eacute;l&egrave;ve dans un cours de solf&egrave;ge,
+o&ugrave; j'aurais pu m&ecirc;me &ecirc;tre professeur.</p>
+
+<p>Toute fi&egrave;re de voir son bambin en remontrer
+&agrave; de grandes jeunes filles en fait
+de lecture musicale (et cela gr&acirc;ce &agrave; elle
+seule), ma m&egrave;re ne r&eacute;sista pas au d&eacute;sir de
+montrer son petit &eacute;l&egrave;ve &agrave; quelque musicien
+en cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; cette &eacute;poque un musicien
+nomm&eacute; Jadin, dont le fils et le petit-fils se
+sont fait une r&eacute;putation dans la peinture. Ce<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
+Jadin s'&eacute;tait fait conna&icirc;tre par des romances
+qui avaient eu de la vogue, et remplissait,
+si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur
+dans la c&eacute;l&egrave;bre &eacute;cole de musique
+religieuse de Choron. Ma m&egrave;re lui &eacute;crivit
+pour le prier de vouloir bien venir la voir et
+se rendre compte de mes dispositions musicales.
+Jadin vint &agrave; la maison, me fit
+mettre, le visage tourn&eacute;, dans un coin que
+je vois encore, se mit au piano et improvisa
+une suite d'accords et de modulations, me
+demandant &agrave; chaque modulation nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel ton suis-je?</p>
+
+<p>Je ne me trompai pas une seule fois.
+Jadin fut &eacute;merveill&eacute;. Ma m&egrave;re triomphait.</p>
+
+<p>Pauvre ch&egrave;re m&egrave;re, elle ne se doutait
+pas, alors, qu'elle d&eacute;veloppait elle-m&ecirc;me
+dans son enfant les germes d'une d&eacute;termination
+qui devait, bien peu d'ann&eacute;es
+plus tard, causer sa grande pr&eacute;occupation
+au sujet de mon avenir, et sur laquelle<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
+eut d&eacute;j&agrave;, probablement, une grande influence
+l'audition de <i>Robin des bois</i> au
+th&eacute;&acirc;tre de l'Od&eacute;on, o&ugrave; elle m'avait emmen&eacute;
+quand j'avais six ans.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ceux qui liront ce r&eacute;cit seront sans doute
+surpris que je n'aie rien dit encore de mon
+fr&egrave;re. Cela tient &agrave; ce que son souvenir
+ne se rattache &agrave; aucun de ceux de ma
+premi&egrave;re enfance. Ce n'est gu&egrave;re qu'&agrave;
+partir de l'&acirc;ge de six ans que je lui vois
+prendre place dans ma vie et dans ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re, Louis-Urbain Gounod, &eacute;tait
+n&eacute; le 13 d&eacute;cembre 1807. Il avait donc dix
+ans et demi de plus que moi.</p>
+
+<p>Vers l'&acirc;ge de douze ans, mon fr&egrave;re &eacute;tait
+entr&eacute; au lyc&eacute;e de Versailles, o&ugrave; il resta
+jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles
+que date le premier souvenir que
+j'aie gard&eacute; de ce fr&egrave;re excellent, qui devait<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
+m'&ecirc;tre enlev&eacute; au moment o&ugrave; je pouvais
+appr&eacute;cier la valeur d'un tel ami.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; par le roi
+Louis XVIII aux fonctions de professeur de
+dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup
+mon p&egrave;re, l'avait autoris&eacute; &agrave; occuper,
+pendant le temps que nous passions &agrave; Versailles,
+un logement situ&eacute; dans les vastes
+b&acirc;timents du n&ordm; 6 de la rue de la Surintendance,
+laquelle s'&eacute;tend de la place du
+Ch&acirc;teau &agrave; la rue de l'Orangerie.</p>
+
+<p>Notre appartement, que je vois encore,
+et o&ugrave; l'on montait par une quantit&eacute; d'escaliers
+d'une disposition bizarre, donnait sur
+la pi&egrave;ce d'eau des Suisses et sur les grands
+bois de Satory. Tout le long de l'appartement,
+r&eacute;gnait un corridor qui me semblait
+&agrave; perte de vue et qui allait rejoindre le
+logement occup&eacute; par la famille Beaumont,
+dans laquelle je rencontrai l'un de mes
+premiers compagnons d'enfance, &Eacute;douard<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
+Beaumont, qui devait se faire, plus tard,
+un nom distingu&eacute; comme peintre. Le p&egrave;re
+d'&Eacute;douard &eacute;tait sculpteur, et restaurateur
+des statues du ch&acirc;teau et du parc de Versailles;
+c'est en cette qualit&eacute; qu'il occupait
+le logement faisant suite au n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&Agrave; la mort de mon p&egrave;re, en 1823, on
+avait conserv&eacute; &agrave; ma m&egrave;re le droit de
+s&eacute;journer, aux vacances de chaque ann&eacute;e,
+dans les b&acirc;timents de la Surintendance.
+Cette faveur continua de lui &ecirc;tre accord&eacute;e
+sous le r&egrave;gne du roi Charles X, c'est-&agrave;-dire
+jusqu'en 1830, et fut retir&eacute;e &agrave; l'av&egrave;nement
+de Louis-Philippe. Mon fr&egrave;re qui
+&eacute;tait, comme je l'ai dit, au lyc&eacute;e de Versailles,
+passait au milieu de nous tout le
+temps de ses vacances.</p>
+
+<p>Il y avait un vieux musicien nomm&eacute;
+Rousseau qui &eacute;tait ma&icirc;tre de chapelle du
+ch&acirc;teau de Versailles. Rousseau jouait du
+violoncelle (de la basse, comme on disait<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
+alors), et ma m&egrave;re avait fait donner par
+lui des le&ccedil;ons de violoncelle &agrave; mon fr&egrave;re,
+qui &eacute;tait dou&eacute; d'une voix charmante et
+chantait souvent aux offices de la chapelle
+du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire si ce vieux p&egrave;re Rousseau
+jouait bien ou mal de la basse; mais
+ce que je me rappelle, c'est que mon fr&egrave;re
+me faisait l'effet d'&ecirc;tre assez peu habile sur
+la sienne; et, comme je ne pouvais me
+rendre compte de ce que c'&eacute;tait qu'un
+commen&ccedil;ant, je me figurais, instinctivement,
+que, d&egrave;s qu'on jouait d'un instrument,
+on ne devait pas pouvoir faire autrement
+que d'en jouer juste. L'id&eacute;e qu'on
+p&ucirc;t jouer faux n'entrait m&ecirc;me pas dans
+ma petite t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un jour, j'entendis, de ma chambre,
+mon fr&egrave;re qui &eacute;tait en train d'&eacute;tudier sa
+basse dans la pi&egrave;ce voisine. Frapp&eacute; de la
+quantit&eacute; de passages plus que douteux dont<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
+mon oreille avait eu &agrave; souffrir, je demandai
+&agrave; ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain
+est-elle si fausse?</p>
+
+<p>Je ne me rappelle pas quelle fut sa r&eacute;ponse,
+mais, &agrave; coup s&ucirc;r, elle a d&ucirc; s'&eacute;gayer
+de la na&iuml;vet&eacute; de ma question.</p>
+
+<p>J'ai dit que mon fr&egrave;re avait une tr&egrave;s
+jolie voix: outre que j'ai pu en juger plus
+tard par moi-m&ecirc;me, je l'ai entendu dire &agrave;
+Wartel, qui avait souvent chant&eacute; avec lui
+&agrave; la chapelle royale de Versailles, et qui,
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;cole de musique de
+Choron, fit partie de la troupe de l'Op&eacute;ra
+du temps de Nourrit, et acquit ensuite,
+dans le professorat, une grande et l&eacute;gitime
+r&eacute;putation.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En 1825, ma m&egrave;re tomba malade. J'avais,
+&agrave; cette &eacute;poque, pr&egrave;s de sept ans. Son
+m&eacute;decin, depuis plusieurs ann&eacute;es, &eacute;tait le<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
+docteur Baffos, qui m'avait vu na&icirc;tre, et
+qui &eacute;tait devenu le m&eacute;decin de notre famille
+apr&egrave;s le docteur Hall&eacute;, et &agrave; sa recommandation.
+Baffos, voyant dans ma pr&eacute;sence
+&agrave; la maison un surcro&icirc;t de fatigue
+pour ma m&egrave;re, dont la journ&eacute;e se passait &agrave;
+donner des le&ccedil;ons chez elle, sugg&eacute;ra l'id&eacute;e
+de me faire conduire, chaque matin, dans
+une pension, o&ugrave; l'on venait me reprendre
+avant le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>La pension choisie fut celle d'un certain
+M. Boniface, rue de Touraine, pr&egrave;s l'&Eacute;cole
+de m&eacute;decine, et non loin de la rue des
+Grands-Augustins o&ugrave; nous demeurions.
+Cette pension fut transf&eacute;r&eacute;e, peu de temps
+apr&egrave;s, rue de Cond&eacute;, presque en face du
+th&eacute;&acirc;tre de l'Od&eacute;on. C'est l&agrave; que je vis pour
+la premi&egrave;re fois Duprez, qui devait &ecirc;tre, un
+jour, le grand t&eacute;nor que chacun sait et qui
+brilla d'un &eacute;clat si vif sur la sc&egrave;ne de l'Op&eacute;ra.
+Duprez, qui a environ neuf ans de<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
+plus que moi, pouvait donc avoir alors
+seize ou dix-sept ans. Il &eacute;tait &eacute;l&egrave;ve de
+Choron, et venait dans la pension Boniface
+comme ma&icirc;tre de solf&egrave;ge. Duprez, s'&eacute;tant
+aper&ccedil;u que je lisais la musique aussi ais&eacute;ment
+qu'on lit un livre, et m&ecirc;me beaucoup
+plus couramment que je ne la lirais sans
+doute aujourd'hui, m'avait pris en affection
+toute particuli&egrave;re. Il me prenait sur ses
+genoux, et, quand mes petits camarades se
+trompaient, il me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, petit, montre-leur comment
+il faut faire.</p>
+
+<p>Lorsque, bien des ann&eacute;es plus tard, je
+lui rappelai ces souvenirs, si lointains pour
+lui comme pour moi, il en fut frapp&eacute; et
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'&eacute;tait vous, ce petit gamin
+qui solfiait si bien!...</p>
+
+<p>Cependant, j'approchais de l'&acirc;ge o&ugrave; il
+allait falloir songer &agrave; me faire aborder le<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
+travail dans des conditions un peu plus
+s&eacute;rieuses que dans une maison qui ressemblait
+plut&ocirc;t &agrave; un asile qu'&agrave; une &eacute;cole.
+On me fit donc entrer comme interne dans
+l'institution de M. Letellier, rue de Vaugirard,
+au coin de la rue F&eacute;rou. &Agrave; M. Letellier
+succ&eacute;da bient&ocirc;t M. de Reusse, dont je
+quittai la maison au bout d'un an pour entrer
+dans la pension Hallays-Dabot, place
+de l'Estrapade, pr&egrave;s du Panth&eacute;on.</p>
+
+<p>Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa
+femme aussi clairement, aussi distinctement
+que si je les avais devant les yeux. Il est
+difficile d'imaginer un accueil plus affectueux,
+plus bienveillant, plus tendre que
+celui que je re&ccedil;us d'eux; j'en fus tellement
+touch&eacute; que cette impression suffit pour dissiper
+instantan&eacute;ment toutes mes craintes, et
+pour me faire accepter avec confiance cette
+nouvelle &eacute;preuve d'un r&eacute;gime pour lequel
+je m'&eacute;tais senti une r&eacute;pugnance insurmon<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>table.
+Il me sembla que je retrouvais
+presque un p&egrave;re et qu'aupr&egrave;s de lui je n'avais
+rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>En effet, des deux ann&eacute;es que j'ai pass&eacute;es
+dans sa maison, je n'ai gard&eacute; aucun
+souvenir p&eacute;nible. Son affection pour moi
+ne s'est jamais d&eacute;mentie; j'ai constamment
+trouv&eacute; en lui autant d'&eacute;quit&eacute; que de bont&eacute;;
+et, lorsqu'&agrave; l'&acirc;ge de onze ans, il fut d&eacute;cid&eacute;
+que j'entrerais au lyc&eacute;e Saint-Louis,
+M. Hallays-Dabot me donna un certificat
+si flatteur que je m'abstiendrai de le reproduire.
+J'ai regard&eacute; comme un devoir de
+faire ici acte de reconnaissance envers ce
+qu'il a &eacute;t&eacute; pour moi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les bons renseignements sous la protection
+desquels je quittais l'institution
+Hallays-Dabot avaient contribu&eacute; &agrave; me faire
+obtenir un &laquo;quart de bourse&raquo; au lyc&eacute;e
+Saint-Louis. J'y entrai dans ces condi<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>tions,
+&agrave; la rentr&eacute;e des vacances, c'est-&agrave;-dire
+au mois d'octobre 1829. Je venais d'avoir
+onze ans.</p>
+
+<p>Le proviseur du lyc&eacute;e &eacute;tait alors un
+eccl&eacute;siastique, l'abb&eacute; Ganser, homme doux,
+grave, recueilli, paternel avec ses &eacute;l&egrave;ves. Je
+fus admis de suite dans la classe d&eacute;sign&eacute;e
+sous le nom de sixi&egrave;me. J'eus le bonheur
+d'avoir, d&egrave;s le d&eacute;but, pour professeur,
+l'homme que j'ai sans contredit le plus
+aim&eacute; pendant la dur&eacute;e de mes &eacute;tudes, mon
+chez et v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre et ami, Adolphe R&eacute;gnier,
+membre de l'Institut, qui fut le pr&eacute;cepteur
+et est rest&eacute; l'ami de monseigneur
+le comte de Paris.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas un mauvais &eacute;l&egrave;ve, et mes
+ma&icirc;tres m'ont g&eacute;n&eacute;ralement aim&eacute;; mais
+j'&eacute;tais d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; terrible et je me faisais
+souvent punir pour ma dissipation,
+plut&ocirc;t cependant &agrave; l'&eacute;tude qu'en classe.</p>
+
+<p>J'ai dit que j'&eacute;tais entr&eacute; &agrave; Saint-Louis<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
+avec &laquo;quart de bourse&raquo;, c'est-&agrave;-dire un
+quart de moins &agrave; payer du prix de la pension.
+C'&eacute;tait &agrave; moi de parvenir, peu &agrave;
+peu, par mes bonnes notes de conduite et
+de travail, &agrave; d&eacute;grever ma m&egrave;re de ce que
+lui co&ucirc;tait le coll&egrave;ge, en obtenant graduellement
+la &laquo;demi-bourse&raquo;, puis les trois
+quarts, puis enfin la &laquo;bourse enti&egrave;re&raquo;; et,
+comme j'adorais ma m&egrave;re, et que mon
+plus grand bonheur aurait &eacute;t&eacute; de lui venir
+en aide par mon application, il semble que
+cette pens&eacute;e n'e&ucirc;t pas d&ucirc; m'abandonner un
+instant. Mais, h&eacute;las! le naturel! chassez-le,
+il revient au galop!... Et le mien galopait
+fort souvent!... trop souvent.</p>
+
+<p>Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour
+quelle peccadille de distraction, ou de devoir
+non achev&eacute;, ou de le&ccedil;on non sue. La
+punition me parut sans doute exc&eacute;der la
+faute, car je protestai, ce qui me valut un
+tel surcro&icirc;t de p&eacute;nitence que je fus conduit<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
+au s&eacute;questre, c'est-&agrave;-dire au cachot o&ugrave; je
+devais vivre de pain et d'eau jusqu'&agrave; ce
+que j'eusse achev&eacute; un &eacute;norme <i>pensum</i>,
+consistant en je ne sais combien de lignes
+&agrave; &eacute;crire: cinq cents ou mille; une ineptie.
+Quand je me vis en prison, oh! alors, je
+me fis l'effet d'un criminel. Les Eum&eacute;nides
+criant &agrave; Oreste: &laquo;Il a tu&eacute; sa m&egrave;re!&raquo; ne
+devaient pas &ecirc;tre plus effroyables que les
+pens&eacute;es qui m'assaillirent au moment o&ugrave;
+l'on m'apporta le pain et l'eau du condamn&eacute;.
+Je regardai mon morceau de pain
+et je fus pris d'un d&eacute;bordement de larmes.
+&laquo;Gredin, sc&eacute;l&eacute;rat, inf&acirc;me, me dis-je &agrave;
+moi-m&ecirc;me, ce morceau de pain, c'est le
+travail de ta pauvre m&egrave;re qui te le gagne!
+ta m&egrave;re qui va venir te voir &agrave; l'heure de
+la r&eacute;cr&eacute;ation et &agrave; qui on va r&eacute;pondre que
+tu es en prison, et elle va pleurer dans la
+rue en s'en revenant chez elle sans t'avoir
+vu ni embrass&eacute;! Va, tu n'es qu'un mis&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>rable,
+et tu n'es m&ecirc;me pas digne de
+manger ce pain-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Et je laissai mon pain.</p>
+
+<p>Cependant, rentr&eacute; dans le courant ordinaire,
+je travaillais passablement; et, gr&acirc;ce
+aux prix que je remportais chaque ann&eacute;e,
+je m'acheminais vers l'obtention de cette
+&laquo;bourse enti&egrave;re&raquo;, objet de tous mes
+v&#339;ux.</p>
+
+<p>Il y avait, au lyc&eacute;e Saint-Louis, une
+chapelle dans laquelle tous les dimanches
+on ex&eacute;cutait une messe en musique. La
+tribune &eacute;tait coup&eacute;e en deux et occupait
+toute la largeur de la chapelle. Dans l'une
+des deux moiti&eacute;s se trouvaient l'orgue et
+les bancs r&eacute;serv&eacute;s aux chanteurs. Le ma&icirc;tre
+de chapelle, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; j'entrai au
+lyc&eacute;e, &eacute;tait Hippolyte Monpou, alors attach&eacute;
+comme accompagnateur &agrave; l'&eacute;cole de
+musique de Choron, et qui depuis se fit
+conna&icirc;tre par plusieurs m&eacute;lodies et &#339;uvres<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
+de th&eacute;&acirc;tre qui rendirent son nom assez populaire.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;ducation musicale que j'avais
+re&ccedil;ue de ma m&egrave;re d&egrave;s ma plus tendre enfance,
+je lisais la musique &agrave; premi&egrave;re vue;
+j'avais, en outre, une voix tr&egrave;s jolie et tr&egrave;s
+juste; et, lorsque j'entrai au coll&egrave;ge, on
+ne manqua pas de me pr&eacute;senter &agrave; Monpou
+qui fut &eacute;merveill&eacute; de mes dispositions et
+me d&eacute;signa imm&eacute;diatement comme soprano
+solo de sa petite troupe musicale qui consistait
+en deux premiers dessus, deux seconds,
+deux t&eacute;nors et deux basses.</p>
+
+<p>Une imprudence de Monpou me fit
+perdre la voix. Au moment de la <i>mue</i>, il
+continua &agrave; me faire chanter, en d&eacute;pit du
+silence et du repos command&eacute;s par cette
+phase de transformation des cordes vocales,
+et, depuis lors, je ne retrouvai ni cette
+force, ni cette sonorit&eacute;, ni ce timbre, que
+je poss&eacute;dais &eacute;tant enfant et qui constituent<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
+les v&eacute;ritables voix; la mienne est rest&eacute;e
+couverte et voil&eacute;e. J'eusse fait, je crois,
+sans cet accident, un bon chanteur.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution de 1830 mit fin au provisorat
+de l'abb&eacute; Ganser. Il fut remplac&eacute;
+par M. Liez, ancien professeur au lyc&eacute;e
+Henri IV, tr&egrave;s attach&eacute; au nouveau r&eacute;gime,
+z&eacute;l&eacute; partisan des exercices militaires qui
+s'introduisirent alors dans les coll&egrave;ges, et
+auxquels il assistait la t&ecirc;te haute, la main
+droite pass&eacute;e &agrave; la Napol&eacute;on dans les boutons
+de sa redingote, dans une attitude de
+sergent instructeur ou de chef de bataillon.</p>
+
+<p>Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-m&ecirc;me
+remplac&eacute; par M. Poirson, sous le
+provisorat duquel commencent les &eacute;v&eacute;nements
+qui ont d&eacute;cid&eacute; de la direction de
+ma vie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Parmi les fautes dont je me rendais le
+plus souvent coupable, il en &eacute;tait une pour<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
+laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais
+la musique; et de ce go&ucirc;t passionn&eacute;
+qui a d&eacute;termin&eacute; le choix de ma carri&egrave;re
+sont sorties les premi&egrave;res temp&ecirc;tes qui aient
+troubl&eacute; ma jeune existence. Quiconque a
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans un lyc&eacute;e conna&icirc;t cette f&ecirc;te
+ch&egrave;re aux coll&eacute;giens, la Saint-Charlemagne.
+C'est un grand banquet auquel prennent
+part tous les &eacute;l&egrave;ves qui, depuis la rentr&eacute;e
+des classes, ont obtenu dans les compositions
+une place de premier ou deux places
+de second. Ce banquet est suivi d'un cong&eacute;
+de deux jours qui permet aux &eacute;l&egrave;ves de <i>d&eacute;coucher</i>,
+c'est-&agrave;-dire de passer une nuit chez
+leurs parents: r&eacute;gal tr&egrave;s rare, g&acirc;terie tr&egrave;s
+envi&eacute;e de part et d'autre. Cette f&ecirc;te tombait
+en plein hiver. J'eus, dans l'ann&eacute;e
+1831, la bonne fortune d'y &ecirc;tre convoqu&eacute;;
+et, pour me r&eacute;compenser, ma m&egrave;re me
+promit que j'irais, le soir, avec mon fr&egrave;re,
+au Th&eacute;&acirc;tre-Italien, entendre <i>Otello</i> de Ros<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>sini.
+C'&eacute;tait la Malibran qui jouait le r&ocirc;le
+de Desdemona; Rubini, celui d'Otello;
+Lablache, celui du p&egrave;re. L'attente de ce
+plaisir me rendit fou d'impatience et de
+joie. Je me souviens que j'en avais perdu
+l'app&eacute;tit, si bien qu'&agrave; d&icirc;ner ma m&egrave;re me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne manges pas, tu m'entends,
+tu n'iras pas aux Italiens!</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement je me mis &agrave; manger
+avec <i>r&eacute;signation</i>. Le d&icirc;ner avait eu lieu de
+tr&egrave;s bonne heure, attendu que nous n'avions
+pas de billets pris &agrave; l'avance (ce
+qui e&ucirc;t co&ucirc;t&eacute; plus cher) et que nous &eacute;tions
+oblig&eacute;s de <i>faire queue</i> pour t&acirc;cher d'attraper
+au bureau deux places au parterre,
+de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; pour ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re une
+grosse d&eacute;pense. Il faisait un froid de loup;
+pendant pr&egrave;s de deux heures, mon fr&egrave;re et
+moi nous attend&icirc;mes, les pieds gel&eacute;s, le<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
+moment, si ardemment souhait&eacute;, o&ugrave; la file
+commencerait &agrave; s'&eacute;branler devant l'ouverture
+des bureaux. Nous entr&acirc;mes enfin.
+Jamais je n'oublierai l'impression que j'&eacute;prouvai
+&agrave; la vue de cette salle, de ce
+rideau, de ce lustre. Il me sembla que je
+me trouvais dans un temple, et que quelque
+chose de divin allait m'&ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute;. Le moment
+solennel arrive. On frappe les trois
+coups d'usage; l'ouverture va commencer!
+Mon c&#339;ur bat &agrave; fendre ma poitrine. Ce
+fut un ravissement, un d&eacute;lire que cette
+repr&eacute;sentation. La Malibran, Rubini, Lablache,
+Tamburini (qui jouait Iago), ces
+voix, cet orchestre, tout cela me rendit
+litt&eacute;ralement fou.</p>
+
+<p>Je sortis de l&agrave; compl&egrave;tement brouill&eacute;
+avec la prose de la vie r&eacute;elle, et absolument
+install&eacute; dans ce r&ecirc;ve de l'id&eacute;al qui &eacute;tait
+devenu mon atmosph&egrave;re et mon id&eacute;e fixe.
+Je ne fermai pas l'&#339;il de la nuit; c'&eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
+une obsession, une vraie possession: je ne
+songeais qu'&agrave; faire, moi aussi, un Otello!
+(H&eacute;las! mes th&egrave;mes et mes versions s'en
+sont bien aper&ccedil;us et ressentis!) J'escamotai
+mes devoirs dont je m'&eacute;tais mis &agrave; ne plus
+faire le brouillon et que j'&eacute;crivais tout de
+suite au net, sur copie, pour en &ecirc;tre plus
+vite d&eacute;barrass&eacute;, et pouvoir me livrer sans
+partage &agrave; mon occupation favorite, la composition,
+seul souci qui me par&ucirc;t digne de
+fixer ma pens&eacute;e. Ce fut la source de bien
+des larmes et de gros chagrins. Mon ma&icirc;tre
+d'&eacute;tude, qui me voyait griffonner du papier
+de musique, s'approcha un jour de moi et
+me demanda mon devoir. Je lui pr&eacute;sentai
+ma copie.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre brouillon? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Comme je ne pus le lui montrer, il
+s'empara de mon papier de musique
+et le d&eacute;chira en mille morceaux. Je r&eacute;crimine;
+il me punit; je proteste; j'en<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
+appelle au proviseur; retenue, pensum,
+s&eacute;questre, etc.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette premi&egrave;re pers&eacute;cution, loin de me
+gu&eacute;rir, ne fait qu'enflammer de plus belle
+mon ardeur musicale, et je me promets bien
+de mettre dor&eacute;navant mes joies en s&ucirc;ret&eacute;
+derri&egrave;re l'accomplissement r&eacute;gulier de mes
+devoirs de coll&eacute;gien. Dans ces conjonctures,
+je me d&eacute;cide &agrave; r&eacute;diger une sorte de
+profession de foi dans laquelle je d&eacute;clare
+formellement &agrave; ma m&egrave;re que je veux absolument
+&ecirc;tre artiste: j'avais, un moment,
+h&eacute;sit&eacute; entre la peinture et la musique;
+mais, d&eacute;finitivement, je me sentais plus de
+propension &agrave; rendre mes id&eacute;es en musique,
+et je m'arr&ecirc;tais &agrave; ce dernier choix.</p>
+
+<p>Ma pauvre m&egrave;re fut boulevers&eacute;e. Cela se
+comprend. Elle avait vu de pr&egrave;s ce que
+c'est qu'une vie d'artiste, et probablement
+elle redoutait pour moi une seconde &eacute;dition<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
+de l'existence peu fortun&eacute;e qu'elle avait
+partag&eacute;e avec mon p&egrave;re. Aussi accourut-elle,
+en grand &eacute;moi, conter ses dol&eacute;ances
+au proviseur, M. Poirson.</p>
+
+<p>Celui-ci la rassura:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils
+ne sera pas musicien. C'est un bon petit
+&eacute;l&egrave;ve; il travaille bien; ses professeurs sont
+contents de lui; je me charge de le pousser
+du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;cole normale. J'en fais mon
+affaire; soyez tranquille, madame Gounod,
+votre fils ne sera pas musicien!</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re partit toute remont&eacute;e. Le proviseur
+me fit appeler dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que
+c'est, mon enfant? tu veux &ecirc;tre musicien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, mais tu n'y songes pas! &Ecirc;tre
+musicien, ce n'est pas un &eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? monsieur! Ce n'est pas
+un &eacute;tat de s'appeler Mozart? Rossini?<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
+
+<p>Et je sentis, en lui r&eacute;pondant, ma petite
+t&ecirc;te de treize &agrave; quatorze ans se rejeter en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant, le visage de mon interlocuteur
+changea d'expression.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, c'est comme cela que tu
+l'entends? Eh bien, c'est bon; nous allons
+voir si tu es capable de faire un musicien.
+J'ai depuis dix ans ma loge aux Italiens,
+et je suis bon juge.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il ouvrit un tiroir, en tira une
+feuille de papier et se mit &agrave; &eacute;crire des vers.
+Puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Emporte cela et mets-le-moi en musique.</p>
+
+<p>Je jubilais.</p>
+
+<p>Je le quittai et revins &agrave; l'&eacute;tude; chemin
+faisant, je parcourus avec une anxi&eacute;t&eacute; fi&eacute;vreuse
+les vers qu'il venait de me confier.
+C'&eacute;tait la romance de <i>Joseph</i>: &laquo;&Agrave; peine
+au sortir de l'enfance ...&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
+
+<p>Je ne connaissais ni <i>Joseph</i> ni M&eacute;hul.
+Je n'&eacute;tais donc g&ecirc;n&eacute; ni intimid&eacute; par aucun
+souvenir. On se figure ais&eacute;ment le peu
+d'ardeur que je ressentis pour le th&egrave;me
+latin dans ce moment d'ivresse musicale.
+&Agrave; la r&eacute;cr&eacute;ation suivante, ma romance &eacute;tait
+faite. Je courus en h&acirc;te chez le proviseur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ma romance est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons un peu! chante-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il me faudrait le
+piano, pour m'accompagner.</p>
+
+<p>(M. Poirson avait une fille qui &eacute;tudiait le
+piano, et je savais qu'il y en avait un dans
+la pi&egrave;ce voisine.)</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est inutile; je n'ai pas
+besoin de piano.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi,
+pour mes harmonies!<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Comment, tes harmonies? Et o&ugrave; sont-elles,
+tes harmonies?</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&agrave;, monsieur, dis-je en mettant
+un doigt sur mon front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Eh bien, c'est &eacute;gal, chante
+tout de m&ecirc;me; je comprendrai bien sans
+les harmonies.</p>
+
+<p>Je vis qu'il fallait en passer par l&agrave;, et je
+m'ex&eacute;cutai.</p>
+
+<p>J'en &eacute;tais &agrave; peine &agrave; la moiti&eacute; de la premi&egrave;re
+strophe, que je vis s'attendrir le
+regard de mon juge. Cette vue m'enhardit;
+je commen&ccedil;ais &agrave; sentir la victoire
+passer de mon c&ocirc;t&eacute;. Je poursuivis avec confiance,
+et, lorsque j'eus achev&eacute;, le proviseur
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, maintenant, viens au piano.</p>
+
+<p>Du coup, je triomphais; j'avais toutes
+mes armes en mains. Je recommen&ccedil;ai mon
+petit exercice, et, &agrave; la fin, ce pauvre M. Poirson,
+vaincu, les larmes aux yeux, me pre<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>nait
+la t&ecirc;te dans ses deux mains, et m'embrassait
+en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, fais de la musique!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ma ch&egrave;re sainte m&egrave;re avait prudemment
+agi: sa r&eacute;sistance &eacute;tait un devoir dict&eacute; par
+sa sollicitude; mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des dangers
+qu'offrait un consentement trop facile &agrave;
+mes d&eacute;sirs, se pr&eacute;sentait la grave responsabilit&eacute;
+d'avoir peut-&ecirc;tre entrav&eacute; ma vocation.
+L'encouragement que m'avait donn&eacute;
+le proviseur enlevait &agrave; ma m&egrave;re un des
+principaux appuis de son opposition &agrave; mes
+projets et le premier soutien sur lequel elle
+e&ucirc;t compt&eacute; pour m'en d&eacute;tourner: l'assaut
+&eacute;tait donn&eacute;, le si&egrave;ge commenc&eacute;; il fallut
+capituler. Ma m&egrave;re, cependant, tint bon
+aussi longtemps qu'elle put; et, dans la
+crainte de c&eacute;der trop vite et trop ais&eacute;ment
+&agrave; mes v&#339;ux, voici ce qu'elle imagina et &agrave;
+quel exp&eacute;dient elle eut recours.<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
+
+<p>Il y avait alors &agrave; Paris un musicien allemand
+qui jouissait d'une haute r&eacute;putation
+comme th&eacute;oricien: c'&eacute;tait Antoine Reicha.
+Outre ses fonctions de professeur de composition
+au Conservatoire, dont Cherubini
+&eacute;tait alors directeur, Reicha donnait chez
+lui des le&ccedil;ons particuli&egrave;res. Ma m&egrave;re songea
+&agrave; me mettre entre ses mains et demanda
+au proviseur du lyc&eacute;e l'autorisation de venir
+me prendre les dimanches, &agrave; l'heure o&ugrave;
+le coll&egrave;ge allait en promenade, et de me
+conduire chez Reicha pour y commencer
+l'&eacute;tude de l'harmonie, du contre-point, de
+la fugue, en un mot, les pr&eacute;liminaires de
+l'art de la composition. Ma sortie, ma le&ccedil;on
+et ma rentr&eacute;e au coll&egrave;ge repr&eacute;sentaient environ
+le temps consacr&eacute; &agrave; la promenade;
+mes &eacute;tudes r&eacute;guli&egrave;res ne devaient donc
+souffrir en rien de cette faveur de sortie
+exceptionnelle. Le proviseur consentit, et
+ma m&egrave;re me conduisit chez Reicha. Mais,<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
+en me confiant &agrave; lui, voici ce qu'elle lui
+dit en secret, ainsi qu'elle me l'a racont&eacute;
+elle-m&ecirc;me plus tard:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Reicha, je vous
+am&egrave;ne mon fils, un enfant qui d&eacute;clare
+vouloir se livrer &agrave; la composition musicale.
+Je vous l'am&egrave;ne contre mon gr&eacute;; cette carri&egrave;re
+des arts m'effraie pour lui, car je sais
+de quelles difficult&eacute;s elle est h&eacute;riss&eacute;e. Toutefois,
+je ne veux avoir &agrave; m'adresser, ni
+que mon fils soit en droit de m'adresser,
+un jour, le reproche d'avoir entrav&eacute; sa carri&egrave;re
+et mis obstacle &agrave; son bonheur. Je veux
+donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions
+sont r&eacute;elles et que sa vocation est
+solide. C'est pourquoi je vous prie de le
+mettre &agrave; une s&eacute;rieuse &eacute;preuve. Accumulez
+devant lui les difficult&eacute;s: s'il est vraiment
+appel&eacute; &agrave; faire un artiste, elles ne le rebuteront
+pas; il en triomphera. Si, au contraire,
+il se d&eacute;courage, je saurai &agrave; quoi<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
+m'en tenir, et je ne laisserai certainement
+pas s'engager dans une carri&egrave;re dont
+il n'aurait pas l'&eacute;nergie de surmonter les
+premiers obstacles.</p>
+
+<p>Reicha promit &agrave; ma m&egrave;re de me soumettre
+au r&eacute;gime qu'elle exigeait; il tint
+parole, autant du moins qu'il &eacute;tait en lui.</p>
+
+<p>Comme &eacute;chantillon de mes petits talents de
+gamin, j'avais port&eacute; &agrave; Reicha quelques pages
+de musique, des romances, des pr&eacute;ludes, des
+bouts de valse, que sais-je? tout le peu qui
+avait pass&eacute; jusque-l&agrave; par ma petite cervelle.</p>
+
+<p>Sur quoi, Reicha avait dit &agrave; ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant-l&agrave; sait d&eacute;j&agrave; beaucoup de
+ce que j'aurai &agrave; lui apprendre; seulement,
+il ignore qu'il le sait.</p>
+
+<p>Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus
+arriv&eacute; &agrave; des exercices d'harmonie un peu
+plus qu'&eacute;l&eacute;mentaires, contrepoint de toute
+esp&egrave;ce, fugues, canons, etc., ma m&egrave;re lui
+demanda:<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, ch&egrave;re madame, qu'il n'y a
+pas moyen de le d&eacute;go&ucirc;ter: rien ne le
+rebute; tout l'amuse; tout l'int&eacute;resse; et,
+ce qui me pla&icirc;t surtout chez lui, c'est qu'il
+veut toujours savoir <i>le pourquoi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit ma m&egrave;re, il faut se r&eacute;signer.</p>
+
+<p>Je savais qu'avec elle il n'y avait pas &agrave;
+plaisanter. Plusieurs fois elle m'avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, si cela ne marche pas bien,
+un fiacre, et <i>chez le notaire</i>!...</p>
+
+<p>Le notaire! c'&eacute;tait assez pour me faire
+faire l'impossible.</p>
+
+<p>D'autre part, mes notes de coll&egrave;ge
+&eacute;taient bonnes; et, en d&eacute;pit de la menace
+suspendue sur moi de me faire redoubler
+mes classes pour gagner du temps, j'avais
+soin de ne pas donner &agrave; mes ma&icirc;tres le
+droit de consid&eacute;rer ma passion musicale
+comme nuisible &agrave; mes &eacute;tudes. Une fois<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
+pourtant, je fus puni, et m&ecirc;me assez s&eacute;v&egrave;rement,
+pour n'avoir pas achev&eacute; je ne sais
+quel devoir. Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude me mit en
+retenue avec un gros <i>pensum</i>, quelque chose
+comme cinq cents vers &agrave; copier. J'&eacute;tais
+donc en train d'&eacute;crire, ou plut&ocirc;t de gribouiller
+avec cette rapidit&eacute; n&eacute;gligente qu'on
+apporte d'ordinaire &agrave; de semblables exercices,
+lorsque le surveillant s'approcha de
+la table. Apr&egrave;s m'avoir observ&eacute; en silence
+pendant quelques instants, il me mit doucement
+la main sur l'&eacute;paule, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mal &eacute;crit, ce que vous
+faites l&agrave;!</p>
+
+<p>Je relevai la t&ecirc;te et r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! si vous croyez que c'est amusant!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous ennuie parce que vous le
+faites mal; si vous y apportiez plus de soin,
+ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait
+bien moins.<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p>
+
+<p>Cette simple parole, si pleine de sens,
+si tranquille, prononc&eacute;e avec un accent de
+bont&eacute; patiente et persuasive, fut pour moi
+une telle lumi&egrave;re que, depuis ce jour, je
+ne me souviens pas d'avoir apport&eacute; de n&eacute;gligence
+ou de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; &agrave; mon travail: elle
+a &eacute;t&eacute;, pour moi, une r&eacute;v&eacute;lation soudaine,
+compl&egrave;te et d&eacute;finitive de l'<i>attention</i> et de
+l'<i>application</i>. Je me remis &agrave; mon <i>pensum</i>
+que j'achevai dans de tout autres dispositions,
+et l'ennui disparut sous le contentement
+et le profit du bon conseil que je
+venais de recevoir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant, mes &eacute;tudes musicales se poursuivaient
+avec fruit et m'attachaient de
+plus en plus.</p>
+
+<p>Une vacance de plusieurs jours arriva
+(les cong&eacute;s du jour de l'an), et ma m&egrave;re
+en profita pour me procurer un plaisir qui
+fut en m&ecirc;me temps une grande et salu<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>taire
+le&ccedil;on. On donnait aux Italiens le <i>Don
+Giovanni</i> de Mozart. Ma m&egrave;re m'y conduisit
+elle-m&ecirc;me; et cette divine soir&eacute;e pass&eacute;e
+aupr&egrave;s d'elle, dans une petite loge des
+quatri&egrave;mes du Th&eacute;&acirc;tre-Italien, est rest&eacute;e
+l'un des plus m&eacute;morables et des plus d&eacute;licieux
+souvenirs de ma vie. Je ne sais si
+ma m&eacute;moire est fid&egrave;le, mais je crois que
+c'est Reicha qui avait conseill&eacute; &agrave; ma m&egrave;re
+de me mener entendre <i>Don Juan</i>.</p>
+
+<p>Devant le r&eacute;cit de l'&eacute;motion que me fit
+&eacute;prouver cet incomparable chef-d'&#339;uvre,
+je me demande si ma plume pourra jamais
+la traduire, je ne dis pas fid&egrave;lement, cela
+me para&icirc;t impossible, mais au moins de
+mani&egrave;re &agrave; donner quelque id&eacute;e de ce qui
+s'est pass&eacute; en moi pendant ces heures uniques
+dont le charme a domin&eacute; ma vie
+comme une apparition lumineuse et une
+sorte de vision r&eacute;v&eacute;latrice. D&egrave;s le d&eacute;but de
+l'ouverture, je me sentis transport&eacute;, par les<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
+solennels et majestueux accords de la sc&egrave;ne
+finale du Commandeur, dans un monde
+absolument nouveau. Je fus saisi d'une
+terreur qui me gla&ccedil;ait; et, lorsque vint cette
+progression mena&ccedil;ante sur laquelle se d&eacute;roulent
+ces gammes ascendantes et descendantes,
+fatales et implacables comme un
+arr&ecirc;t de mort, je fus pris d'un tel effroi
+que ma t&ecirc;te tomba sur l'&eacute;paule de ma
+m&egrave;re, et qu'ainsi envelopp&eacute; par cette
+double &eacute;treinte du beau et du terrible, je
+murmurai ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, quelle musique! c'est
+vraiment <i>la</i> musique, cela!</p>
+
+<p>L'audition de l'<i>Otello</i> de Rossini avait
+remu&eacute; en moi les fibres de l'instinct musical;
+mais l'effet que me produisit le <i>Don
+Juan</i> eut une signification toute diff&eacute;rente
+et une tout autre port&eacute;e. Il me semble
+qu'il dut y avoir entre ces deux sortes
+d'impressions quelque chose d'analogue &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
+ce que ressentirait un peintre qui passerait
+tout &agrave; coup du contact des ma&icirc;tres v&eacute;nitiens
+&agrave; celui des Rapha&euml;l, des L&eacute;onard de
+Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait
+fait conna&icirc;tre l'ivresse de la volupt&eacute; purement
+musicale: il avait charm&eacute;, enchant&eacute;
+mon oreille. Mozart faisait plus: &agrave; cette
+jouissance si compl&egrave;te au point de vue
+exclusivement musical et sensible, se joignait,
+cette fois, l'influence si profonde et
+si p&eacute;n&eacute;trante de la v&eacute;rit&eacute; d'expression unie
+&agrave; la beaut&eacute; parfaite. Ce fut, d'un bout &agrave;
+l'autre de la partition, un long et inexprimable
+ravissement. Depuis les path&eacute;tiques
+accents du trio de la mort du Commandeur
+et de Donna Anna sur le corps de son
+p&egrave;re, jusqu'&agrave; cette gr&acirc;ce de Zerline, et &agrave;
+cette supr&ecirc;me et magistrale &eacute;l&eacute;gance du trio
+des Masques et de celui qui commence le
+deuxi&egrave;me acte sous le balcon de Donna
+Elvire, tout, enfin (car, dans cette &#339;uvre<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
+immortelle, il faudrait tout citer), me procura
+cette esp&egrave;ce de b&eacute;atitude qu'on ne
+ressent qu'en pr&eacute;sence des choses absolument
+belles qui s'imposent &agrave; l'admiration
+des si&egrave;cles, et servent, pour ainsi dire,
+d'<i>&eacute;tiage</i> au niveau esth&eacute;tique dans les arts.
+Cette repr&eacute;sentation compte pour les plus
+belles &eacute;trennes de mes ann&eacute;es d'enfance; et
+plus tard, lorsque j'obtins le grand prix de
+Rome, en 1839, ce fut de la grande partition
+de <i>Don Juan</i> que ma pauvre m&egrave;re me
+fit cadeau pour me r&eacute;compenser.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave; fut, au reste, particuli&egrave;rement
+favorable au d&eacute;veloppement de ma
+passion pour la musique. Apr&egrave;s <i>Don Juan</i>,
+j'entendis, pendant la semaine sainte, deux
+concerts spirituels de la Soci&eacute;t&eacute; des concerts
+du Conservatoire, alors dirig&eacute;e par
+Habeneck. &Agrave; l'un d'eux, on ex&eacute;cuta la
+<i>Symphonie pastorale</i> de Beethoven, et, &agrave;
+l'autre, la <i>Symphonie avec ch&#339;urs</i> du m&ecirc;me<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
+ma&icirc;tre. Ce fut un nouvel &eacute;lan donn&eacute; &agrave;
+mon ardeur musicale, et je me souviens
+tr&egrave;s bien que, tout en me r&eacute;v&eacute;lant la personnalit&eacute;
+si fi&egrave;re, si hardie de ce g&eacute;nie
+gigantesque et unique, ces deux auditions
+me laiss&egrave;rent comme la conscience instinctive
+d'un langage semblable, au moins
+par bien des c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; celui auquel m'avait
+initi&eacute; l'audition de <i>Don Juan</i>: quelque
+chose me disait que ces deux grands g&eacute;nies
+si diversement incomparables avaient une
+patrie commune et appartenaient aux
+m&ecirc;mes doctrines.</p>
+
+<p>Mon temps de coll&egrave;ge s'avan&ccedil;ait. Parmi
+les ressorts que ma m&egrave;re avait mis en jeu
+pour me donner &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur les cons&eacute;quences
+de ma d&eacute;termination, outre qu'elle
+comptait toujours un peu sur le redoublement
+de mes classes, elle avait esp&eacute;r&eacute; me
+dissuader en me d&eacute;clarant formellement
+que si j'amenais un mauvais num&eacute;ro au<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
+tirage pour la conscription, elle serait oblig&eacute;e
+de me laisser partir, &eacute;tant trop pauvre
+pour payer un rempla&ccedil;ant militaire. &Eacute;videmment,
+ce n'&eacute;tait l&agrave; qu'un exp&eacute;dient: la
+ch&egrave;re femme, qui avait, &agrave; coup s&ucirc;r, mang&eacute;
+plus d'une fois du pain sec pour que ses
+enfants ne manquassent de rien, aurait
+vendu son lit plut&ocirc;t que de se s&eacute;parer de
+l'un de nous; et, comme j'&eacute;tais en &acirc;ge de
+sentir et de comprendre tout ce qu'une
+pareille vie de travail, de d&eacute;vouement et de
+sacrifices m'imposait d'obligations, de respect
+et d'amour pour ma m&egrave;re, je lui dis,
+lorsqu'elle me parla de la conscription:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, maman; ne m'en parlez
+plus; j'en fais mon affaire: je me rach&egrave;terai
+moi-m&ecirc;me, j'aurai le grand prix de
+Rome.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'&eacute;tais alors en troisi&egrave;me. Il s'&eacute;tait pass&eacute;,
+dans la classe, un &eacute;v&eacute;nement qui m'avait<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
+attir&eacute; une certaine consid&eacute;ration parmi
+mes camarades.</p>
+
+<p>Nous avions pour professeur un certain
+M. Roberge qui avait un faible tout particulier
+pour les vers latins. &Ecirc;tre fort en
+vers latins, c'&eacute;tait &ecirc;tre s&ucirc;r de conqu&eacute;rir ses
+bonnes gr&acirc;ces. On avait fait, un jour, &agrave;
+M. Roberge, je ne sais plus quelle farce,
+dont l'auteur ne voulait pas se d&eacute;clarer et
+dont aucun de nous ne se serait permis de
+r&eacute;v&eacute;ler la provenance. M. Roberge, devant
+ce refus d'aveu, frappa la classe enti&egrave;re
+d'une privation de cong&eacute;. Comme on touchait
+aux vacances de P&acirc;ques, qui repr&eacute;sentaient
+peut-&ecirc;tre quatre ou cinq jours de
+sortie, la punition &eacute;tait terrible. N&eacute;anmoins
+la solidarit&eacute; lyc&eacute;enne ne broncha pas et le
+coupable resta ignor&eacute;.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e me vint alors de prendre M. Roberge
+par son faible et d'essayer de le fl&eacute;chir.
+Sans en rien dire &agrave; mes camarades,<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
+je composai une pi&egrave;ce de vers latins dont
+le sujet &eacute;tait le chagrin de petits oiseaux
+enferm&eacute;s dans une cage, loin des campagnes,
+des bois, du soleil, de l'air, et
+redemandant &agrave; grands cris leur libert&eacute;. Il
+faut croire que le sentiment sous la dict&eacute;e
+duquel j'&eacute;crivis mes vers me porta bonheur.
+En entrant en classe, je profitai d'un moment
+o&ugrave; M. Roberge avait les yeux tourn&eacute;s,
+et je d&eacute;posai furtivement sur sa chaise ma
+petite composition. Lorsqu'il fut install&eacute; &agrave;
+sa place, il aper&ccedil;ut le papier, le d&eacute;plia, il
+se mit &agrave; le lire. Puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, quel est l'auteur de cette
+pi&egrave;ce de vers?</p>
+
+<p>Je levai la main.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tr&egrave;s bien, dit-il; puis il
+ajouta:&mdash;Messieurs, je l&egrave;ve la privation
+de cong&eacute;; remerciez votre camarade Gounod
+dont le travail vous a m&eacute;rit&eacute; votre d&eacute;livrance.<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
+
+<p>On devine les honneurs civiques dont
+je fus combl&eacute; en retour de cette amnistie ...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais arriv&eacute; en seconde. Je me retrouvais
+sous le professorat de mon cher
+ma&icirc;tre de sixi&egrave;me, Adolphe R&eacute;gnier. J'avais
+l&agrave; pour camarades Eug&egrave;ne Despois, qui
+devint un brillant &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole normale
+et un humaniste si distingu&eacute;; Octave Ducros
+de Sixt; enfin Albert Delacourtie,
+l'honorable et intelligent avou&eacute; qui est rest&eacute;
+un de mes plus fid&egrave;les et meilleurs amis.
+C'est &agrave; peu pr&egrave;s entre nous quatre que se
+partageait le &laquo;banc d'honneur&raquo;. &Agrave; P&acirc;ques,
+on me jugea assez avanc&eacute; pour passer en
+rh&eacute;torique, o&ugrave; je ne fis qu'un s&eacute;jour de
+trois mois, mes &eacute;tudes ayant &eacute;t&eacute; assez
+satisfaisantes pour que ma m&egrave;re renon&ccedil;&acirc;t
+au fameux projet de me faire redoubler
+des classes. Je quittai le lyc&eacute;e aux vacances;
+j'avais un peu plus de dix-sept ans.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p>
+
+<p>Mais ma philosophie n'&eacute;tait pas faite, et
+ma m&egrave;re n'entendait pas que mes &eacute;tudes
+restassent inachev&eacute;es. Il fut donc convenu
+et exig&eacute; que je continuerais mes &eacute;tudes &agrave;
+la maison, et que, tout en poursuivant mon
+travail de composition, je pr&eacute;parerais mes
+examens pour le baccalaur&eacute;at &egrave;s lettres, que
+je passai en effet au bout d'un an.</p>
+
+<p>J'ai bien souvent regrett&eacute; de n'y avoir
+pas ajout&eacute; le baccalaur&eacute;at &egrave;s sciences, qui
+m'e&ucirc;t familiaris&eacute; de bonne heure avec une
+foule de notions dont je n'ai appr&eacute;ci&eacute; que
+plus tard toute l'importance et sur lesquelles
+je suis malheureusement rest&eacute; un
+ignorant! Mais le temps pressait; il fallait se
+mettre en &eacute;tat de remporter ce prix de Rome
+auquel je m'&eacute;tais engag&eacute;, et qui &eacute;tait une
+question de vie ou de mort pour mon avenir:
+or, il n'y avait pas un jour &agrave; perdre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Reicha venait de mourir: je me trou<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>vais
+sans professeur. Ma m&egrave;re eut la pens&eacute;e
+de me conduire chez Cherubini, et de lui
+demander mon admission dans une des
+classes de composition du Conservatoire.
+J'emportai sous mon bras quelques-uns de
+mes cahiers de le&ccedil;ons avec Reicha, afin
+de pouvoir renseigner Cherubini sur le
+point o&ugrave; j'en &eacute;tais. Cette exhibition ne fut
+pas n&eacute;cessaire. Cherubini s'informa verbalement
+de mon pass&eacute;; et, lorsqu'il sut que
+j'&eacute;tais &eacute;l&egrave;ve de Reicha (qui avait cependant
+profess&eacute; au Conservatoire), il dit &agrave; ma
+m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, il faut qu'il
+recommence tout dans une autre mani&egrave;re.
+Je n'aime pas la mani&egrave;re de Reicha: c'est
+un Allemand; il faut que le petit suive la
+m&eacute;thode italienne: je vais le mettre dans
+la classe de contrepoint et de fugue de
+mon &eacute;l&egrave;ve Hal&eacute;vy.</p>
+
+<p>Or, pour Cherubini, l'&eacute;cole italienne,<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
+c'&eacute;tait la grande &eacute;cole qui descend de Palestrina,
+comme, pour les Allemands, le ma&icirc;tre
+par excellence est S&eacute;bastien Bach. Loin de
+me d&eacute;courager, cette d&eacute;cision me ravit.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, me disais-je et r&eacute;p&eacute;tais-je
+&agrave; ma m&egrave;re, je n'en serai que mieux
+arm&eacute;, ayant pris de chacune de ces deux
+grandes &eacute;coles ce qu'elles ont de particulier:
+tout est pour le mieux!</p>
+
+<p>J'entrai dans la classe d'Hal&eacute;vy; en
+m&ecirc;me temps, Cherubini me mit, pour la
+composition lyrique, entre les mains de
+Berton, l'auteur de <i>Montano et St&eacute;phanie</i> et
+d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient
+joui d'une r&eacute;putation m&eacute;rit&eacute;e; esprit fin,
+aimable, d&eacute;licat, grand admirateur de
+Mozart, dont il recommandait la lecture
+assidue.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez Mozart, r&eacute;p&eacute;tait-il sans cesse,
+lisez les <i>Noces de Figaro</i>!</p>
+
+<p>Il avait bien raison; ce devrait &ecirc;tre le<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
+br&eacute;viaire des musiciens: Mozart est &agrave;
+Palestrina et &agrave; Bach ce que le Nouveau
+Testament est &agrave; l'Ancien dans l'esprit d'une
+seule et m&ecirc;me Bible. Berton &eacute;tant mort
+environ deux mois apr&egrave;s mon entr&eacute;e dans
+sa classe, Cherubini me pla&ccedil;a dans celle
+de Le Sueur, l'auteur des <i>Bardes</i>, de la
+<i>Caverne</i>, de plusieurs messes et oratorios:
+esprit grave, recueilli, ardent, d'une inspiration
+parfois biblique, tr&egrave;s enclin aux
+sujets sacr&eacute;s; grand, le visage p&acirc;le comme
+la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur
+m'accueillit avec une bont&eacute; et une tendresse
+paternelles; il &eacute;tait aimant, il avait
+un c&#339;ur chaud. Sa fr&eacute;quentation, qui,
+malheureusement pour moi, n'a dur&eacute; que
+neuf ou dix mois, m'a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s salutaire, et
+j'ai re&ccedil;u de lui des conseils dont la lumi&egrave;re
+et l'&eacute;l&eacute;vation lui assurent un titre ineffa&ccedil;able
+&agrave; mon souvenir et &agrave; ma reconnaissante
+affection.<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p>
+
+<p>Je refis, sous la direction d'Hal&eacute;vy, tout
+mon chemin de contrepoint et de fugue;
+mais, en d&eacute;pit de mon travail, dont mon
+ma&icirc;tre &eacute;tait pourtant satisfait, je n'obtins
+jamais de prix au Conservatoire; mon
+objectif unique &eacute;tait ce grand prix de Rome
+que je m'&eacute;tais engag&eacute; &agrave; remporter co&ucirc;te
+que co&ucirc;te.</p>
+
+<p>J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je
+concourus pour la premi&egrave;re fois. Je remportai
+le second prix. Lesueur &eacute;tant mort,
+je devins &eacute;l&egrave;ve de Pa&euml;r, qui l'avait remplac&eacute;
+comme professeur de composition. Je
+concourus de nouveau l'ann&eacute;e suivante;
+ma m&egrave;re &eacute;tait pleine de crainte et d'espoir
+&agrave; la fois: d&eacute;sormais, je ne pouvais plus
+avoir que le grand prix ou un &eacute;chec. Ce
+fut un &eacute;chec! J'avais vingt ans, l'&acirc;ge de la
+conscription! Mais mon second prix de
+l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente me valait un sursis d'un
+an. Il me restait donc encore les chances<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
+d'un troisi&egrave;me et dernier concours. Pour
+me consoler de ma d&eacute;faite, ma m&egrave;re m'emmena
+faire un voyage d'un mois en Suisse.
+Elle avait alors, malgr&eacute; ses cinquante-huit
+ans, toute la verdeur d'une femme de trente
+ans. Pour moi qui, en dehors de Paris,
+n'avais encore vu que Versailles, Rouen
+et le Havre, ce voyage ne fut qu'une suite
+d'enchantements, depuis Gen&egrave;ve, par Chamonix,
+l'Oberland, le Righi, les lacs, et le
+retour par B&acirc;le. Je ne d&eacute;sadmirais pas.
+Nous parcourions la Suisse &agrave; dos de mulets,
+partant de grand matin, nous couchant
+tard, ma m&egrave;re toujours lev&eacute;e la premi&egrave;re
+et toute pr&ecirc;te avant de me r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Je rentrai &agrave; Paris plein d'une nouvelle
+ardeur pour le travail, et bien r&eacute;solu &agrave; en
+finir, cette fois, avec le grand prix de
+Rome. L'&eacute;poque de ce concours si impatiemment
+attendu arriva enfin. J'entrai en
+loge, et je remportai le prix. Ma pauvre<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
+m&egrave;re en pleura: de joie, d'abord, puis
+aussi de la pens&eacute;e que ce triomphe, c'&eacute;tait
+la s&eacute;paration prochaine, et une s&eacute;paration
+de trois ans, dont deux pass&eacute;s &agrave; Rome et
+l'autre en Allemagne. Jamais nous ne nous
+&eacute;tions quitt&eacute;s, et la fable des <i>Deux Pigeons</i>
+allait devenir sa pens&eacute;e quotidienne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les artistes qui avaient remport&eacute; les
+autres grands prix la m&ecirc;me ann&eacute;e que
+moi &eacute;taient: pour la peinture, H&eacute;bert; pour
+la sculpture, Gruy&egrave;re; pour l'architecture,
+Le Fuel; pour la gravure en m&eacute;dailles,
+Vauthier, petit-fils de Galle.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin d'octobre avait lieu la distribution
+solennelle des prix de Rome, s&eacute;ance
+publique annuelle, dans laquelle est ex&eacute;cut&eacute;e
+la cantate du musicien laur&eacute;at. Mon
+fr&egrave;re, qui &eacute;tait architecte, avait fait, comme
+&eacute;l&egrave;ve de Huyot, d'excellentes &eacute;tudes &agrave;
+l'&Eacute;cole des beaux-arts. Ne voulant pas<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
+quitter notre m&egrave;re, pr&eacute;voyant peut-&ecirc;tre
+que le grand prix lui enl&egrave;verait, un jour,
+le plus jeune de ses deux fils, mon fr&egrave;re
+avait renonc&eacute; au concours de Rome, qui
+l'e&ucirc;t &eacute;loign&eacute;, pour cinq ans, de cette m&egrave;re
+qu'il adorait et dont il &eacute;tait l'appui et le
+soutien. Mais il avait remport&eacute; ce qu'on
+appelait le prix d&eacute;partemental, qui &eacute;tait
+accord&eacute; &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve ayant obtenu le plus de
+m&eacute;dailles pendant le cours de ses &eacute;tudes &agrave;
+l'&Eacute;cole des beaux-arts. Ce prix &eacute;tait proclam&eacute;
+en s&eacute;ance publique de l'Institut, et
+notre m&egrave;re eut la joie de voir couronner
+ses deux fils le m&ecirc;me jour.</p>
+
+<p>J'ai dit que mon fr&egrave;re avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; au
+lyc&eacute;e de Versailles. C'est l&agrave; qu'il avait
+connu Le Fuel, dont le p&egrave;re &eacute;tait lui-m&ecirc;me
+architecte au ch&acirc;teau, et qui devait,
+plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.
+Le Fuel avait retrouv&eacute; mon fr&egrave;re
+comme condisciple &agrave; l'atelier du c&eacute;l&egrave;bre<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
+architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc
+de Triomphe de l'&Eacute;toile, et, depuis lors, ils
+s'&eacute;taient li&eacute;s d'une amiti&eacute; que rien d&eacute;sormais
+ne devait rompre. Le Fuel avait pr&egrave;s
+de neuf ans de plus que moi. Ma m&egrave;re,
+qui l'aimait comme un fils, me confia &agrave;
+lui, on devine avec quelles instances, et je
+dois &agrave; la m&eacute;moire de cet excellent ami de
+dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la
+plus fid&egrave;le et la plus vigilante sollicitude.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Avant mon d&eacute;part, l'occasion s'offrit &agrave;
+moi de me livrer &agrave; un travail bien s&eacute;rieux
+&agrave; tout &acirc;ge et surtout au mien, une messe.
+Le ma&icirc;tre de chapelle de Saint-Eustache,
+Dietsch, qui &eacute;tait alors chef des ch&#339;urs &agrave;
+l'Op&eacute;ra, me dit un jour:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;crivez donc une messe avant de
+partir pour Rome; je vous la ferai ex&eacute;cuter
+&agrave; Saint-Eustache.</p>
+
+<p>Une messe! de moi! dans Saint-Eus<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>tache!
+Je crus r&ecirc;ver. J'avais cinq mois
+devant moi; je me mis r&eacute;solument &agrave;
+l'&#339;uvre, et, au jour dit, j'&eacute;tais pr&ecirc;t, gr&acirc;ce
+&agrave; l'activit&eacute; laborieuse de ma m&egrave;re qui m'avait
+aid&eacute; &agrave; copier les parties d'orchestre,
+car nous n'avions pas le moyen de payer
+un copiste. Une messe &agrave; grand orchestre,
+s'il vous pla&icirc;t! je la d&eacute;diai, avec autant
+de t&eacute;m&eacute;rit&eacute; que de reconnaissance, &agrave; la
+m&eacute;moire de mon cher et regrett&eacute; ma&icirc;tre
+Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-m&ecirc;me, l'ex&eacute;cution
+&agrave; Saint-Eustache.</p>
+
+<p>Ma messe n'&eacute;tait certes pas une &#339;uvre
+remarquable: elle d&eacute;notait l'inexp&eacute;rience
+qu'on pouvait attendre d'un jeune homme
+encore tout novice dans le maniement de
+cette riche palette de l'orchestre dont la
+possession demande une si longue pratique;
+quant &agrave; la valeur des id&eacute;es musicales consid&eacute;r&eacute;es
+en elles-m&ecirc;mes, elle se bornait &agrave;
+un sentiment assez juste, &agrave; un instinct<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
+assez vrai de conformit&eacute; au sens du texte
+sacr&eacute;; mais la fermet&eacute; du dessin, le voulu
+y laissait fort &agrave; d&eacute;sirer. Quoi qu'il en soit,
+ce premier essai me valut de bienveillants
+encouragements, parmi lesquels celui-ci,
+dont je fus particuli&egrave;rement touch&eacute;. Au
+moment o&ugrave; je rentrais &agrave; la maison avec
+ma m&egrave;re apr&egrave;s l'ex&eacute;cution de la messe, je
+trouvai &agrave; la porte de notre appartement
+(nous demeurions alors au rez-de-chauss&eacute;e
+8, rue de l'&Eacute;peron) un commissionnaire
+qui m'attendait, une lettre &agrave; la main. Je
+prends la lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:</p>
+
+<p>&laquo;Bravo, cher homme que j'ai connu
+enfant! Honneur au <i>Gloria</i>, au <i>Credo</i>, surtout
+au <i>Sanctus</i>! c'est beau; c'est vraiment
+religieux! Bravo et merci; vous m'avez
+rendu bien heureux.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de l'excellent M. Poirson, mon
+ancien proviseur de Saint-Louis, alors proviseur
+du lyc&eacute;e Charlemagne. Il avait vu<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
+annoncer l'ex&eacute;cution d'une messe de moi,
+et il &eacute;tait accouru, tout plein d'int&eacute;r&ecirc;t et
+de sollicitude, pour entendre les d&eacute;buts du
+jeune artiste auquel il avait dit, sept ans
+auparavant:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, fais de la musique!</p>
+
+<p>Je fus tellement touch&eacute; de son souvenir
+que je ne pris m&ecirc;me pas le temps d'entrer
+chez moi; je ne fis qu'un bond dans la
+rue, je montai dans un cabriolet ... et j'arrive
+au lyc&eacute;e Charlemagne, rue Saint-Antoine,
+o&ugrave; je trouve mon cher ancien
+proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse
+de tout son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Je n'avais plus que quatre jours &agrave; passer
+avec cette m&egrave;re de qui j'allais me s&eacute;parer
+pour trois ans et qui, &agrave; travers ses larmes,
+pr&eacute;parait toutes choses pour le jour de mon
+d&eacute;part. Ce jour arriva rapidement.<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>L'ITALIE</h3>
+
+
+<p>Le 5 d&eacute;cembre 1839, Lefuel, Vauthier
+et moi, nous prenions, &agrave; huit heures du
+soir, la malle-poste qui partait de la rue
+Jean-Jacques-Rousseau. Mon fr&egrave;re seul &eacute;tait
+venu nous dire adieu. Notre premi&egrave;re
+&eacute;tape &eacute;tait Lyon. De l&agrave; nous descendions
+le Rh&ocirc;ne par Avignon, Arles, etc ... jusqu'&agrave;
+Marseille. &Agrave; Marseille, nous prenions un
+<i>voiturin</i>.</p>
+
+<p>Le <i>voiturin</i>! que de souvenirs dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
+mot! Pauvre vieux v&eacute;hicule &eacute;croul&eacute;, &eacute;cras&eacute;,
+broy&eacute; sous la vitesse haletante, vertigineuse
+des roues de fer de la vapeur! Le <i>voiturin</i>,
+qui permettait de s'arr&ecirc;ter, de regarder,
+d'admirer paisiblement tous les sites &agrave; travers
+lesquels&mdash;quand ce n'est pas par-dessous
+lesquels&mdash;la rugissante locomotive
+vous emporte maintenant comme un
+simple colis, et vous lance &agrave; travers l'espace
+avec la furie d'un bolide! Le <i>voiturin</i>,
+qui vous faisait passer, peu &agrave; peu, graduellement,
+discr&egrave;tement, d'un aspect &agrave;
+un autre, au lieu de cet obus &agrave; rails qui
+vous prend endormis sous le ciel de Paris
+et vous jette, au r&eacute;veil, sous celui de l'Orient,
+sans transition, ni d'esprit ni de temp&eacute;rature,
+brutalement, comme une marchandise,
+&agrave; l'anglaise! Beaucoup, vite et
+&agrave; fond de cale: comme du poisson qu'on
+exp&eacute;die par le <i>rapide</i> pour qu'il arrive encore
+frais!<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
+
+<p>Si, du moins, le Progr&egrave;s, ce conqu&eacute;rant
+sans piti&eacute;, laissait la vie aux vaincus! Mais
+non: le <i>voiturin</i> n'est plus!... Je le b&eacute;nis
+d'avoir &eacute;t&eacute;: il m'a permis de jouir en
+d&eacute;tail de cette admirable route de la Corniche
+qui pr&eacute;pare si bien le voyageur au
+climat et aux beaut&eacute;s pittoresques de l'Italie:
+Monaco, Menton, Sestri, G&ecirc;nes, la
+Spezia, Trasim&egrave;ne, la Toscane avec Pise,
+Lucques, Sienne, P&eacute;rouse, Florence; enseignement
+progressif et alternatif de la
+nature qui explique les ma&icirc;tres et des
+ma&icirc;tres qui vous apprennent &agrave; regarder
+la nature. Tout cela, nous l'avons pendant
+pr&egrave;s de deux mois d&eacute;gust&eacute;, savour&eacute; &agrave; notre
+aise; et, le 27 janvier 1840, nous entrions
+dans cette Rome qui allait devenir
+notre r&eacute;sidence, notre &eacute;ducatrice, notre
+initiatrice aux grandes et s&eacute;v&egrave;res beaut&eacute;s
+de la nature et de l'art.</p>
+
+<p>Le Directeur de l'Acad&eacute;mie de France &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
+Rome &eacute;tait alors M. Ingres. Mon p&egrave;re l'avait
+connu tout jeune. D&egrave;s notre arriv&eacute;e, nous
+mont&acirc;mes, comme c'&eacute;tait notre devoir,
+chez le directeur, pour lui &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;s,
+chacun par notre nom. Il ne m'eut pas
+plut&ocirc;t aper&ccedil;u qu'il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui &ecirc;tes Gounod! Dieu!
+ressemblez-vous &agrave; votre p&egrave;re!</p>
+
+<p>Et il me fit de mon p&egrave;re, de son talent
+de dessinateur, de sa nature, du charme
+de son esprit et de sa conversation, un
+&eacute;loge que j'&eacute;tais fier d'entendre de la
+bouche d'un artiste de cette valeur, et qui
+&eacute;tait bien le plus doux accueil possible &agrave;
+mon arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Chacun de nous s'&eacute;tant install&eacute; ensuite
+dans le logement qui lui &eacute;tait destin&eacute;,&mdash;logement
+qui se composait d'une grande
+pi&egrave;ce unique qu'on appelait une loge et
+qui servait de cabinet de travail et de
+chambre &agrave; coucher,&mdash;mon premier senti<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>ment
+fut celui de ce long exil qui me s&eacute;parait
+de ma m&egrave;re. Je me demandai comment
+mon travail de pensionnaire suffirait
+&agrave; me faire prendre en patience un
+&eacute;loignement que le s&eacute;jour de Rome et
+celui de l'Allemagne devaient faire durer
+trois ans.</p>
+
+<p>De ma fen&ecirc;tre, j'apercevais au loin le
+d&ocirc;me de Saint-Pierre, et je m'abandonnais
+volontiers &agrave; la m&eacute;lancolie dans laquelle
+me plongeait ma premi&egrave;re exp&eacute;rience de la
+solitude, bien qu'&agrave; tout prendre ce ne f&ucirc;t
+pas une solitude que ce palais o&ugrave; nous
+&eacute;tions vingt-deux pensionnaires, r&eacute;unis
+chaque jour au moins deux fois autour de
+la table commune,&mdash;dans cette fameuse
+salle &agrave; manger tapiss&eacute;e des portraits de tous
+les pensionnaires depuis la fondation de
+l'Acad&eacute;mie,&mdash;et que je fusse de nature &agrave;
+faire de suite connaissance et bon m&eacute;nage
+avec tous mes camarades.<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p>
+
+<p>Je dois l'avouer: une des causes qui
+contribu&egrave;rent le plus &agrave; cette tristesse fut
+assur&eacute;ment l'impression que me fit mon
+arriv&eacute;e &agrave; Rome. Ce fut une d&eacute;ception compl&egrave;te.
+Au lieu de la ville que je m'&eacute;tais
+figur&eacute;e, d'un caract&egrave;re majestueux, d'une
+physionomie saisissante, d'un aspect grandiose,
+pleine de temples, de monuments
+antiques, de ruines pittoresques, je me
+trouvais dans une vraie ville de province,
+vulgaire, incolore, sale presque partout:
+j'&eacute;tais en pleine d&eacute;sillusion, et il n'aurait
+pas fallu grand chose pour me faire renoncer
+&agrave; ma pension, reboucler ma malle
+et me sauver au plus vite &agrave; Paris pour y
+retrouver tout ce que j'aimais.</p>
+
+<p>Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais
+r&ecirc;v&eacute;, mais non de mani&egrave;re &agrave; frapper
+tout d'abord: il fallait l'y chercher; il
+fallait fouiller &ccedil;&agrave; et l&agrave; et interroger peu &agrave;
+peu cette grandeur endormie du glorieux<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
+pass&eacute; et faire revivre, en les fr&eacute;quentant,
+les ruines muettes, les ossements de l'antiquit&eacute;
+romaine.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais trop jeune alors, non seulement
+d'&acirc;ge, mais encore et surtout de caract&egrave;re;
+j'&eacute;tais trop enfant pour saisir et comprendre,
+au premier coup d'&#339;il, le sens profond
+de cette ville grave, aust&egrave;re, qui ne
+me parut que froide, s&egrave;che, triste et maussade,
+et qui parle si bas qu'on ne l'entend
+qu'avec des oreilles pr&eacute;par&eacute;es par le
+silence et initi&eacute;es par le recueillement. Rome
+peut dire ce que la Sainte &Eacute;criture fait
+dire &agrave; Dieu par rapport &agrave; l'&acirc;me: &laquo;Je la
+conduirai dans la solitude et l&agrave; je parlerai
+&agrave; son c&#339;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Rome est, &agrave; elle seule, tant de choses,
+et ces choses sont envelopp&eacute;es d'un calme
+si profond, d'une majest&eacute; si tranquille et si
+sereine qu'il est impossible d'en soup&ccedil;onner,
+au premier abord, le prodigieux en<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>semble
+et l'in&eacute;puisable richesse. Son pass&eacute;
+comme son pr&eacute;sent, son pr&eacute;sent comme sa
+destin&eacute;e, font d'elle la capitale non d'un
+pays mais de l'humanit&eacute;. Quiconque y a
+v&eacute;cu longtemps le sait bien; et, &agrave; quelque
+nation que l'on appartienne, quelque langue
+que l'on parle, Rome parle une langue si
+universelle qu'on ne peut plus la quitter
+sans sentir que l'on quitte une <i>patrie</i>.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, je sentis ma m&eacute;lancolie faire
+place &agrave; une disposition tout autre. Je me
+familiarisai avec Rome et je sortis de cette
+esp&egrave;ce de linceul o&ugrave; j'&eacute;tais renferm&eacute;.</p>
+
+<p>Toutefois je n'&eacute;tais pas demeur&eacute; absolument
+oisif. Ma distraction favorite &eacute;tait
+la lecture du <i>Faust</i> de Goethe, en fran&ccedil;ais,
+bien entendu, car je ne savais pas un mot
+d'allemand; je lisais, en outre, et avec grand
+plaisir, les po&eacute;sies de Lamartine: avant
+de songer &agrave; mon premier envoi de Rome,
+pour lequel j'avais du temps devant moi,<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
+je m'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; &eacute;crire plusieurs m&eacute;lodies,
+au nombre desquelles se trouvaient
+<i>le Vallon</i> ainsi que <i>le Soir</i>, dont la musique
+devait &ecirc;tre, dix ans plus tard, adapt&eacute;e &agrave; la
+sc&egrave;ne de concours du premier acte de mon
+op&eacute;ra, <i>Sapho</i>, sur les beaux vers de mon
+ami et illustre collaborateur &Eacute;mile Augier:
+&laquo;<i>H&eacute;ro, sur la tour solitaire ...</i>&raquo;&mdash;Je les
+&eacute;crivis toutes deux &agrave; peu de jours de distance
+et presque d&egrave;s mon arriv&eacute;e &agrave; la Villa
+M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>Six semaines environ s'&eacute;coul&egrave;rent; mes
+yeux s'&eacute;taient habitu&eacute;s &agrave; cette ville dont le
+silence m'avait caus&eacute; l'impression d'un
+d&eacute;sert; ce silence m&ecirc;me commen&ccedil;ait &agrave;
+me charmer, &agrave; devenir un bien-&ecirc;tre, et je
+trouvais un plaisir particulier &agrave; fr&eacute;quenter
+le Forum, les ruines du Palatin, le Colis&eacute;e,
+tous ces restes d'une grandeur et d'une
+puissance disparues, sur lesquels s'&eacute;tend,
+depuis des si&egrave;cles, la houlette auguste et<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
+pacifique du Pasteur des peuples et de
+la Dominatrice des nations.</p>
+
+<p>J'avais fait connaissance et peu &agrave; peu li&eacute;
+amiti&eacute; avec une excellente famille, les
+Desgoffe, qui recevaient l'hospitalit&eacute; de
+M. et de madame Ingres. Alexandre Desgoffe
+&eacute;tait, non un pensionnaire de Rome,
+mais un &eacute;l&egrave;ve de M. Ingres, paysagiste d'un
+talent noble et s&eacute;v&egrave;re. Il habitait l'Acad&eacute;mie
+avec sa femme et sa fille, une charmante
+enfant de neuf ans,&mdash;devenue depuis
+madame Paul Flandrin, &eacute;pouse et
+m&egrave;re aussi admirable qu'elle avait &eacute;t&eacute; une
+fille parfaite.&mdash;Desgoffe &eacute;tait une nature
+rare: c&#339;ur profond, digne, d&eacute;vou&eacute;, modeste;
+simple et limpide comme un enfant;
+fid&egrave;le et g&eacute;n&eacute;reux. Ce fut, on le
+pense bien, une grande joie pour ma m&egrave;re
+lorsque je lui &eacute;crivis qu'il y avait pr&egrave;s de
+moi des &ecirc;tres excellents qui me t&eacute;moignaient
+une v&eacute;ritable affection et aupr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
+desquels je pouvais trouver quelque adoucissement
+&agrave; ma solitude et, au besoin, des
+soins affectueux et d&eacute;vou&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Notre soir&eacute;e du dimanche se passait habituellement
+dans le grand salon du directeur,
+chez qui les pensionnaires avaient,
+ce jour-l&agrave;, leurs entr&eacute;es de droit. On y faisait
+de la musique. M. Ingres m'avait pris
+en amiti&eacute;. Il &eacute;tait fou de musique; il
+aimait passionn&eacute;ment Haydn, Mozart,
+Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse
+et l'accent path&eacute;tique de son style,
+lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle,
+de Sophocle et d'Euripide. M. Ingres
+jouait du violon: ce n'&eacute;tait pas un ex&eacute;cutant,
+moins encore un virtuose; mais il
+avait, dans sa jeunesse, fait sa partie de
+violon dans l'orchestre du th&eacute;&acirc;tre de sa
+ville natale, Montauban, o&ugrave; il avait pris
+part &agrave; l'ex&eacute;cution des op&eacute;ras de Gluck.<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
+J'avais lu et &eacute;tudi&eacute; les &#339;uvres de Gluck.
+Quant au <i>Don Juan</i> de Mozart, je le savais
+par c&#339;ur, et, bien que je ne fusse pas un
+pianiste, je me tirais assez passablement
+d'affaire pour pouvoir r&eacute;galer M. Ingres
+du souvenir de cette partition qu'il adorait.
+Je savais &eacute;galement, de m&eacute;moire, les symphonies
+de Beethoven, pour lesquelles il
+avait une admiration passionn&eacute;e: nous
+passions souvent une partie de la nuit &agrave;
+nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimit&eacute;
+des grands ma&icirc;tres, et en peu de
+temps je fus tout &agrave; fait dans ses bonnes
+gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>Qui n'a pas connu intimement M. Ingres
+n'a pu avoir de lui qu'une id&eacute;e inexacte et
+fausse. Je l'ai vu de tr&egrave;s pr&egrave;s, famili&egrave;rement,
+souvent, longtemps; et je puis affirmer
+que c'&eacute;tait une nature simple, droite,
+ouverte, pleine de candeur et d'&eacute;lan, et
+d'un enthousiasme qui allait parfois jusqu'&agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
+l'&eacute;loquence. Il avait des tendresses d'enfant
+et des indignations d'ap&ocirc;tre; il &eacute;tait
+d'une na&iuml;vet&eacute; et d'une sensibilit&eacute; touchantes
+et d'une fra&icirc;cheur d'&eacute;motion qu'on ne rencontre
+pas chez les <i>poseurs</i>, comme on s'est
+plu &agrave; dire qu'il l'&eacute;tait.</p>
+
+<p>Sinc&egrave;rement humble et petit devant les
+ma&icirc;tres, mais digne et fier devant la suffisance
+et l'arrogance de la sottise; paternel
+pour tous les pensionnaires qu'il regardait
+comme ses enfants et dont il maintenait le
+rang avec une affection jalouse au milieu des
+visiteurs, quels qu'ils fussent, qui &eacute;taient
+re&ccedil;us dans ses salons, tel &eacute;tait le grand et
+noble artiste dont j'allais avoir le bonheur
+de recueillir les pr&eacute;cieux enseignements.</p>
+
+<p>Je l'ai beaucoup aim&eacute;, et je n'oublierai
+jamais qu'il a laiss&eacute; tomber devant moi
+quelques-uns de ces mots lumineux qui
+suffisent &agrave; &eacute;clairer la vie d'un artiste quand
+il a le bonheur de les comprendre.<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p>
+
+<p>On conna&icirc;t le mot c&eacute;l&egrave;bre de M. Ingres:
+&laquo;Le dessin est la probit&eacute; de l'art.&raquo; Il en
+a dit devant moi un autre qui est toute
+une synth&egrave;se: &laquo;Il n'y a pas de gr&acirc;ce
+sans force.&raquo; C'est qu'en effet la gr&acirc;ce et
+la force sont compl&eacute;mentaires l'une de
+l'autre dans le total de la beaut&eacute;, la force
+pr&eacute;servant la gr&acirc;ce de devenir mi&egrave;vrerie,
+et la gr&acirc;ce emp&ecirc;chant la force de devenir
+brutalit&eacute;. C'est l'harmonie parfaite de ces
+deux &eacute;l&eacute;ments qui marque le sommet de
+l'art et qui constitue le g&eacute;nie.</p>
+
+<p>On a dit, et beaucoup l'ont machinalement
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, qu'il &eacute;tait despotique, intol&eacute;rant,
+exclusif; il n'&eacute;tait rien de tout
+cela. S'il &eacute;tait contagieux, c'est qu'il avait
+la foi, et que rien au monde ne donne
+plus d'autorit&eacute;. Je n'ai vu personne admirer
+plus de choses que lui, pr&eacute;cis&eacute;ment
+parce qu'il voyait mieux que personne
+par o&ugrave; et pourquoi une chose est admi<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>rable.
+Seulement il &eacute;tait prudent; il savait
+&agrave; quel point l'entra&icirc;nement des jeunes
+gens les expose &agrave; s'&eacute;prendre, &agrave; s'engouer,
+sans discernement et sans m&eacute;thode, de
+certains traits personnels &agrave; tel ou tel ma&icirc;tre;
+que ces traits, qui sont les caract&egrave;res propres,
+distinctifs de chaque ma&icirc;tre, leur physionomie
+individuelle &agrave; laquelle on les reconna&icirc;t
+comme nous nous reconnaissons
+les uns les autres, sont pr&eacute;cis&eacute;ment aussi
+les propri&eacute;t&eacute;s incommunicables de leur
+nature; que, par cons&eacute;quent, c'est d'abord
+et tout au moins un plagiat que de les
+vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation
+tournera fatalement &agrave; l'exag&eacute;ration
+de qualit&eacute;s dont l'imitateur fera autant de
+d&eacute;fauts. Voil&agrave; ce qu'&eacute;tait M. Ingres et
+ce qui l'a fait accuser, tr&egrave;s injustement,
+d'exclusivisme et d'intol&eacute;rance.</p>
+
+<p>L'anecdote suivante montrera combien
+il &eacute;tait sinc&egrave;re &agrave; revenir d'une premi&egrave;re<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
+impression et peu obstin&eacute; dans ses r&eacute;pugnances.
+Je venais de lui faire entendre,
+pour la premi&egrave;re fois, l'admirable sc&egrave;ne de
+Caron et des Ombres, dans <i>l'Alceste</i>, non
+de Gluck, mais de Lulli; cette premi&egrave;re
+audition lui avait laiss&eacute; une impression de
+raideur, de s&eacute;cheresse, de duret&eacute; farouche,
+si p&eacute;nible qu'il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux! c'est hideux! ce n'est
+pas de la musique! c'est du fer!</p>
+
+<p>Je me gardai bien, moi jeune homme,
+de tenir t&ecirc;te &agrave; cette imp&eacute;tuosit&eacute; d'un homme
+pour qui j'avais un tel respect; j'attendis
+et laissai passer l'orage. &Agrave; quelque
+temps de l&agrave;, M. Ingres revint sur le souvenir
+que lui avait laiss&eacute; ce morceau,&mdash;souvenir
+d&eacute;j&agrave; un peu adouci, &agrave; ce qu'il
+me semblait,&mdash;et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc cette sc&egrave;ne de Lulli:
+Caron et les Ombres! Je voudrais r&eacute;entendre
+cela.<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p>
+
+<p>Je la lui chantai de nouveau; et, cette
+fois, plus familiaris&eacute; sans doute avec le
+style primitif et rugueux de cette peinture
+si saisissante, il fut frapp&eacute; de ce qu'il y
+a d'ironique et de narquois dans le langage
+de Caron, et de touchant dans les
+plaintes de ces Ombres errantes, &agrave; qui Caron
+refuse le passage dans sa barque parce
+qu'elles n'ont pas de quoi le payer. Peu
+&agrave; peu, il s'attacha tellement au caract&egrave;re de
+cette sc&egrave;ne qu'elle devint un de ses morceaux
+favoris et qu'il me la redemandait
+constamment.</p>
+
+<p>Mais sa passion dominante &eacute;tait le <i>Don
+Juan</i> de Mozart, o&ugrave; nous restions parfois
+ensemble jusqu'&agrave; deux heures du matin,
+au point que madame Ingres, tombant de
+fatigue et de sommeil, &eacute;tait oblig&eacute;e de fermer
+le piano pour nous s&eacute;parer et nous
+envoyer dormir chacun de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'en fait de musique ses<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
+pr&eacute;f&eacute;rences &eacute;taient pour les Allemands et
+qu'il n'aimait pas beaucoup &agrave; parler de
+Rossini; mais il regardait <i>le Barbier de
+S&eacute;ville</i> comme un chef-d'&#339;uvre; il avait
+la plus grande admiration pour un autre
+ma&icirc;tre italien, Cherubini, dont il a laiss&eacute; un
+si magnifique portrait, et que Beethoven
+consid&eacute;rait comme le plus grand ma&icirc;tre
+de son temps, ce qui n'est pas un mince
+&eacute;loge d&eacute;cern&eacute; par un tel homme. D'ailleurs,
+nous avons tous nos pr&eacute;f&eacute;rences:
+pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les
+siennes? Pr&eacute;f&eacute;rer n'est pas condamner ce
+que l'on ne pr&eacute;f&egrave;re pas.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une circonstance particuli&egrave;re favorisa et
+multiplia mes relations avec M. Ingres.
+J'aimais beaucoup &agrave; dessiner: aussi emportais-je
+souvent un album dans mes
+excursions &agrave; travers Rome. Un jour, en
+revenant d'une de mes promenades, je me<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
+trouvai, &agrave; la porte de l'Acad&eacute;mie, nez
+&agrave; nez avec M. Ingres, qui rentrait aussi.
+Il aper&ccedil;ut mon album sous mon bras et
+me dit, en fixant sur moi ce regard &agrave; la
+fois profond et lumineux qui lui &eacute;tait
+propre:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez l&agrave;, sous le
+bras?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis, un peu troubl&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ... monsieur Ingres ... c'est ... un
+album!</p>
+
+<p>&mdash;Un album? et pour quoi faire? vous
+dessinez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur Ingres!... non ...
+c'est-&agrave;-dire ... oui ... je dessine un peu..
+mais ... si peu ...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi
+&ccedil;a!</p>
+
+<p>Et, ouvrant mon album, il tomba sur
+une petite figure de Sainte Catherine que
+je venais de copier, le jour m&ecirc;me, d'apr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
+une fresque attribu&eacute;e &agrave; Masaccio, dans la
+vieille basilique de Saint-Cl&eacute;ment, non
+loin du Colis&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez fait &ccedil;a? me dit
+M. Ingres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;!... mais ... savez-vous bien
+que vous dessinez comme votre p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur Ingres!...</p>
+
+<p>Puis, me regardant s&eacute;rieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez des calques.</p>
+
+<p>Faire des calques pour M. Ingres! peut-&ecirc;tre
+les faire aupr&egrave;s de lui! m'&eacute;clairer de
+ses rayons! me chauffer &agrave; son enthousiasme!
+J'&eacute;tais suffoqu&eacute; d'honneur et de
+joie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, le soir, &agrave;
+la lampe, que je me livrais &agrave; cette occupation
+si attachante et, en m&ecirc;me temps,<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
+si instructive pour moi, tant par les chefs-d'&#339;uvre
+qui passaient sous la pointe soigneuse
+de mon crayon que par tout ce
+que je recueillais de la conversation de
+M. Ingres. Je fis pour lui pr&egrave;s d'une centaine
+de calques, d'apr&egrave;s des gravures de
+sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter
+ses cartons, et dont plusieurs n'avaient
+pas moins de quarante centim&egrave;tres de hauteur.</p>
+
+<p>Un jour, M. Ingres me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, je vous fais revenir
+&agrave; Rome avec le grand prix de peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Ingres, r&eacute;pondis-je,
+changer de carri&egrave;re et en recommencer
+une autre! Et puis, quitter ma m&egrave;re
+encore une fois! Oh! non, non ...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant, comme apr&egrave;s tout j'&eacute;tais
+&agrave; Rome pour me livrer &agrave; la musique et
+non &agrave; la peinture, il fallait songer un peu<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
+s&eacute;rieusement aux occasions d'y entendre
+de la musique. Ces occasions n'&eacute;taient
+pas pr&eacute;cis&eacute;ment fr&eacute;quentes, mais, surtout,
+il s'en fallait qu'elles fussent profitables et
+salutaires.</p>
+
+<p>Et d'abord, en fait de musique religieuse,
+il n'y avait gu&egrave;re qu'un endroit que
+l'on p&ucirc;t d&eacute;cemment et utilement fr&eacute;quenter,
+c'&eacute;tait la chapelle Sixtine, au Vatican:
+ce qui se passait dans les autres &eacute;glises
+&eacute;tait &agrave; faire fr&eacute;mir! En dehors de la
+chapelle Sixtine&mdash;et de celle dite &laquo;des
+Chanoines&raquo;, dans Saint-Pierre&mdash;la musique
+n'&eacute;tait pas m&ecirc;me nulle: elle &eacute;tait ex&eacute;crable.
+On n'imagine pas un tel assemblage,
+en pareil lieu, des inconvenances
+qui s'y &eacute;talaient en l'honneur du ciel. Tous
+les oripeaux de la musique profane passaient
+sur les tr&eacute;teaux de cette mascarade
+religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas apr&egrave;s
+les premi&egrave;res exp&eacute;riences.<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
+
+<p>J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre
+l'office en musique &agrave; la chapelle Sixtine,
+le plus souvent en compagnie de
+mon camarade et ami H&eacute;bert ... Mais la
+Sixtine! pour en parler comme il conviendrait,
+ce ne serait pas trop des auteurs
+de ce qu'on y voit et de ce qu'on
+y entend,&mdash;ou plut&ocirc;t de ce qu'on y entendait
+jadis, car, h&eacute;las! si l'on y peut
+voir encore l'&#339;uvre sublime mais destructible
+et d&eacute;j&agrave; bien alt&eacute;r&eacute;e de l'immortel
+Michel-Ange, il para&icirc;t que les hymnes du
+divin Palestrina ne r&eacute;sonnent plus sous ces
+vo&ucirc;tes que la captivit&eacute; politique du Souverain
+Pontife a rendues muettes et dont
+le vide pleure &eacute;loquemment l'absence de
+leur h&ocirc;te sacr&eacute;.</p>
+
+<p>J'allais donc le plus possible &agrave; la chapelle
+Sixtine. Cette musique s&eacute;v&egrave;re, asc&eacute;tique,
+horizontale et calme comme la ligne
+de l'Oc&eacute;an, monotone &agrave; force de s&eacute;r&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>nit&eacute;,
+antisensuelle, et n&eacute;anmoins d'une
+intensit&eacute; de contemplation qui va parfois
+&agrave; l'extase, me produisit d'abord un effet
+&eacute;trange, presque d&eacute;sagr&eacute;able. &Eacute;tait-ce le
+style m&ecirc;me de ces compositions, enti&egrave;rement
+nouveau pour moi, &eacute;tait-ce la sonorit&eacute;
+particuli&egrave;re de ces voix sp&eacute;ciales que mon
+oreille entendait pour la premi&egrave;re fois, ou
+bien cette attaque ferme jusqu'&agrave; la rudesse,
+ce mart&egrave;lement si saillant qui donne
+un tel relief &agrave; l'ex&eacute;cution en soulignant
+les diverses entr&eacute;es des voix dans ces
+combinaisons d'une trame si pleine et si
+serr&eacute;e,&mdash;je ne saurais le dire. Toujours
+est-il que cette impression, pour bizarre
+qu'elle f&ucirc;t, ne me rebuta point. J'y revins
+encore, puis encore, et je finis par ne
+pouvoir plus m'en passer.</p>
+
+<p>Il y a des &#339;uvres qu'il faut voir ou entendre
+dans le lieu pour lequel elles ont
+&eacute;t&eacute; faites. La chapelle Sixtine est un de<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
+ces lieux exceptionnels; elle est un monument
+unique dans le monde. Le g&eacute;nie
+colossal qui en a d&eacute;cor&eacute; les vo&ucirc;tes et le
+mur de l'autel par ces incomparables
+conceptions de la Gen&egrave;se et du Jugement
+dernier, ce peintre des Proph&egrave;tes, avec
+lesquels il semble traiter d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal,
+n'aura sans doute jamais son pareil, non
+plus qu'Hom&egrave;re ou que Phidias. Les
+hommes de cette trempe et de cette taille
+ne se voient pas deux fois: ce sont des
+synth&egrave;ses; ils embrassent un monde, ils
+l'&eacute;puisent, ils le ferment, et ce qu'ils ont
+dit, nul ne peut plus le redire apr&egrave;s eux.
+La musique palestrinienne semble &ecirc;tre
+une traduction chant&eacute;e du vaste po&egrave;me de
+Michel-Ange, et j'inclinerais &agrave; croire que
+les deux ma&icirc;tres s'&eacute;clairent, pour l'intelligence,
+d'une lumi&egrave;re mutuelle: le spectateur
+d&eacute;veloppe l'auditeur, et r&eacute;ciproquement;
+si bien qu'au bout de quelque temps<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
+on est tent&eacute; de se demander si la chapelle
+Sixtine, peinture et musique, n'est
+pas le produit d'une seule et m&ecirc;me inspiration.
+Musique et peinture s'y p&eacute;n&egrave;trent
+dans une si parfaite et si sublime unit&eacute;
+qu'il semble que le tout soit la double
+parole d'une seule et m&ecirc;me pens&eacute;e, la
+double voix d'un seul et m&ecirc;me cantique;
+on dirait que ce qu'on entend est l'&eacute;cho
+de ce qu'on regarde.</p>
+
+<p>Il y a, en effet, entre l'&#339;uvre de Michel-Ange
+et celle de Palestrina de telles analogies,
+une telle parent&eacute; d'impressions, qu'il
+est bien difficile de n'en pas conclure au
+m&ecirc;me ensemble de qualit&eacute;s, j'allais dire
+de vertus chez ces deux intelligences privil&eacute;gi&eacute;es.
+De part et d'autre, m&ecirc;me simplicit&eacute;,
+m&ecirc;me humilit&eacute; dans l'emploi des
+moyens, m&ecirc;me absence de pr&eacute;occupation de
+l'effet, m&ecirc;me d&eacute;dain de la s&eacute;duction. On
+sent que le proc&eacute;d&eacute; mat&eacute;riel, la main, ne<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
+compte plus, et que l'&acirc;me seule, le regard
+immuablement fix&eacute; vers un monde sup&eacute;rieur,
+ne songe qu'&agrave; r&eacute;pandre dans une
+forme soumise et subjugu&eacute;e toute la sublimit&eacute;
+de ses contemplations. Il n'y a pas
+jusqu'&agrave; la teinte g&eacute;n&eacute;rale, uniforme, dont
+cette peinture et cette musique sont envelopp&eacute;es,
+qui ne semble faite d'une sorte de
+renoncement volontaire &agrave; toutes les teintes:
+l'art de ces deux hommes est pour ainsi
+dire un sacrement o&ugrave; le signe sensible
+n'est plus rien qu'un voile jet&eacute; sur la r&eacute;alit&eacute;
+vivante et divine. Aussi ni l'un ni
+l'autre de ces deux grands ma&icirc;tres ne
+s&eacute;duit-il tout d'abord. En toutes choses,
+c'est l'&eacute;clat ext&eacute;rieur qui attire; l&agrave;, rien
+de pareil: il faut p&eacute;n&eacute;trer au del&agrave; du visible
+et du sensible.</p>
+
+<p>&Agrave; l'audition d'une &#339;uvre de Palestrina,
+il se passe quelque chose d'analogue &agrave;
+l'impression produite par la lecture d'une<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
+des grandes pages de Bossuet: rien ne
+frappe en route, et au bout du chemin on
+se trouve port&eacute; &agrave; des hauteurs prodigieuses;
+serviteur docile et fid&egrave;le de la pens&eacute;e, le
+mot ne vous a ni d&eacute;tourn&eacute; ni arr&ecirc;t&eacute; &agrave; son
+profit, et vous &ecirc;tes parvenu au sommet, sans
+secousse, sans diversion, sans malversation,
+conduit par un guide myst&eacute;rieux qui vous
+a cach&eacute; sa trace et d&eacute;rob&eacute; ses secrets. C'est
+cette absence de proc&eacute;d&eacute;s visibles, d'artifices
+mondains, de coquetterie vaniteuse,
+qui rend absolument inimitables les &#339;uvres
+sup&eacute;rieures: pour les atteindre, il ne faut
+rien de moins que l'esprit qui les a con&ccedil;ues
+et les ravissements qui les ont dict&eacute;es.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'&#339;uvre immense, gigantesque
+de Michel-Ange, que pourrai-je en dire? Ce
+que Michel-Ange a r&eacute;pandu, d&eacute;pens&eacute;, entass&eacute;
+de g&eacute;nie, non seulement comme peintre
+mais comme po&egrave;te, sur les murs de ce lieu
+unique au monde est prodigieux. Quel<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
+assemblage puissant des faits ou des personnages
+qui r&eacute;sument ou symbolisent l'histoire
+capitale, l'histoire essentielle de notre
+race! Quelle conception que cette double
+lign&eacute;e de Proph&egrave;tes et de Sibylles, ces
+voyants et ces voyantes dont l'intuition
+perce les voiles de l'avenir et porte &agrave; travers
+les &acirc;ges l'Esprit devant qui tout est
+pr&eacute;sent! Quel livre que cette vo&ucirc;te remplie
+des origines de l'humanit&eacute;, et qui se rattache,
+par la figure colossale du proph&egrave;te
+Jonas &eacute;chapp&eacute; aux entrailles d'une baleine,
+au triomphe de cet autre Jonas arrach&eacute; par
+sa propre puissance aux t&eacute;n&egrave;bres du tombeau
+et vainqueur de la mort! Quel hosanna
+rayonnant et sublime que cette l&eacute;gion
+d'anges que le transport de leur enthousiasme
+roule et tord pour ainsi dire autour
+des instruments b&eacute;nis de la Passion qu'ils
+emportent &agrave; travers l'espace lumineux jusque
+dans les hauteurs de la gloire c&eacute;leste,<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
+tandis que, dans les ab&icirc;mes inf&eacute;rieurs du
+tableau, la cohue des r&eacute;prouv&eacute;s se d&eacute;tache,
+lugubre et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, sur les livides et derni&egrave;res
+lueurs d'un jour qui semble leur
+dire adieu pour jamais! Et sur la vo&ucirc;te
+m&ecirc;me, quelle traduction &eacute;loquente et path&eacute;tique
+des premi&egrave;res heures de nos premiers
+parents! Quelle r&eacute;v&eacute;lation que ce
+geste prodigieux de l'acte cr&eacute;ateur qui,
+sur cette statue encore inanim&eacute;e du premier
+homme, vient de d&eacute;poser cette &laquo;&acirc;me
+vivante&raquo; qui va le mettre en relation consciente
+avec le principe de son &ecirc;tre! Quelle
+puissance immat&eacute;rielle se d&eacute;gage de cet
+espace vide, si &eacute;troit et d'une si profonde
+signification, laiss&eacute; par le peintre entre le
+doigt cr&eacute;ateur et la cr&eacute;ature, comme s'il
+e&ucirc;t voulu dire que, pour passer et pour
+atteindre, la volont&eacute; divine ne conna&icirc;t
+ni distance ni obstacle, et que pour Dieu,
+acte pur, comme s'exprime la langue th&eacute;o<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>logique,
+vouloir et produire ne sont qu'une
+seule et m&ecirc;me op&eacute;ration! Quelle gr&acirc;ce
+dans cette attitude soumise de la premi&egrave;re
+femme lorsque, tir&eacute;e des profondeurs du
+sommeil d'Adam, elle se trouve en pr&eacute;sence
+de son Cr&eacute;ateur et son P&egrave;re! Quelle
+merveille que cet &eacute;lan d'abandon filial et de
+gratitude expansive par lequel elle s'incline
+sous cette main qui l'accueille et la b&eacute;nit
+avec une tendresse si calme et si souveraine!</p>
+
+<p>Mais il faudrait s'arr&ecirc;ter &agrave; chaque pas, et
+on n'aurait encore qu'effleur&eacute; ce po&egrave;me
+extraordinaire dont l'&eacute;tendue donne le vertige.
+On pourrait presque dire, de ce vaste
+ensemble de peintures de la Bible, que
+c'est la Bible de la peinture. Ah! si les
+jeunes gens soup&ccedil;onnaient ce qu'il y a
+d'&eacute;ducation pour leur intelligence et de
+nourriture pour leur avenir dans ce sanctuaire
+de la chapelle Sixtine, ils y passeraient
+leurs journ&eacute;es enti&egrave;res, et les sol<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>licitations
+de l'int&eacute;r&ecirc;t, pas plus que le
+souci de la renomm&eacute;e, n'auraient de prise
+sur des caract&egrave;res fa&ccedil;onn&eacute;s &agrave; une si haute
+&eacute;cole de ferveur et de recueillement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette grande tradition de musique
+sacr&eacute;e maintenue par les offices de la
+chapelle pontificale, j'avais &agrave; faire aussi
+comme pensionnaire, une part &agrave; l'&eacute;tude de
+la musique dramatique. Le r&eacute;pertoire du
+th&eacute;&acirc;tre, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+enti&egrave;rement compos&eacute; des op&eacute;ras de Bellini,
+de Donizetti, de Mercadante, toutes &#339;uvres
+qui, malgr&eacute; les qualit&eacute;s propres et l'inspiration
+parfois personnelle de leurs auteurs,
+&eacute;taient, par l'ensemble des proc&eacute;d&eacute;s, par
+leur coupe de convention, par certaines
+formes d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;es en formules, autant de
+plantes enroul&eacute;es autour de ce robuste
+tronc rossinien dont elles n'avaient ni la
+s&egrave;ve ni la majest&eacute;, mais qui semblait dis<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>para&icirc;tre
+sous l'&eacute;clat momentan&eacute; de leur
+feuillage &eacute;ph&eacute;m&egrave;re. Il n'y avait, en outre,
+aucun profit musical &agrave; recueillir de ces
+auditions bien inf&eacute;rieures, au point de vue
+de l'ex&eacute;cution, &agrave; celles qu'offrait le Th&eacute;&acirc;tre-Italien
+de Paris, o&ugrave; les m&ecirc;mes ouvrages
+&eacute;taient interpr&eacute;t&eacute;s par l'&eacute;lite des artistes
+contemporains. La mise en sc&egrave;ne elle-m&ecirc;me
+&eacute;tait parfois grotesque. Je me rappelle
+avoir assist&eacute;, au Th&eacute;&acirc;tre Apollo, &agrave;
+Rome, &agrave; une repr&eacute;sentation de <i>Norma</i>,
+dans laquelle les guerriers romains portaient
+une veste et un casque de pompier
+et un pantalon beurre frais de nankin
+&agrave; bandes rouge cerise: c'&eacute;tait absolument
+comique; on se serait cru chez
+Guignol.</p>
+
+<p>J'allais donc rarement au th&eacute;&acirc;tre, et je
+trouvais plus d'avantages &agrave; &eacute;tudier chez moi
+les partitions de mes chers ma&icirc;tres favoris,
+les <i>Alceste</i> de Lulli, les <i>Iphig&eacute;nies</i> de Gluck,<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
+le <i>Don Juan</i> de Mozart, le <i>Guillaume Tell</i>
+de Rossini.</p>
+
+<p>Outre les heures d'intimit&eacute; pass&eacute;es aupr&egrave;s
+de M. Ingres pendant cette fameuse
+p&eacute;riode des <i>calques</i>, j'avais la bonne fortune
+d'&ecirc;tre admis &agrave; le voir travailler dans
+son atelier, et on devine si j'avais garde
+de ne pas profiter d'une telle faveur. Pendant
+qu'il peignait je lui faisais la lecture,
+et on peut penser que je m'interrompais
+plus d'une fois pour le regarder peindre.
+C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et
+achever son tableau si exquis de la <i>Stratonice</i>,
+devenu la propri&eacute;t&eacute; du duc d'Orl&eacute;ans,
+et sa <i>Vierge &agrave; l'hostie</i>, destin&eacute;e &agrave; la
+galerie de M. le comte Demidoff. L'histoire
+de ce dernier tableau offre une particularit&eacute;
+tr&egrave;s int&eacute;ressante dont je fus le
+t&eacute;moin. Dans la composition primitive,
+le premier plan n'&eacute;tait pas occup&eacute; par le
+ciboire surmont&eacute; de la sainte hostie, mais<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
+par une admirable figure de l'Enfant J&eacute;sus,
+couch&eacute;, endormi, la t&ecirc;te reposant sur un
+oreiller dont sa petite main tenait un
+gland avec lequel il avait l'air de jouer encore.
+C'&eacute;tait ou, du moins, cela me semblait
+quelque chose d'exquis, comme gr&acirc;ce
+de dessin, comme charme de peinture,
+comme abandon d'attitude, que ce ravissant
+petit corps si lumineux et si potel&eacute;.
+M. Ingres lui-m&ecirc;me en paraissait tr&egrave;s
+satisfait, et lorsque je le quittai, au moment
+o&ugrave; le d&eacute;clin du jour l'obligea de suspendre
+son travail, il &eacute;tait enchant&eacute; de sa
+journ&eacute;e. Le lendemain, dans l'apr&egrave;s-midi,
+je remonte &agrave; son atelier:&mdash;plus d'Enfant
+J&eacute;sus! La figure avait disparu, enti&egrave;rement
+gratt&eacute;e par le couteau &agrave; palette: il
+n'en restait plus trace.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Ingres! m'&eacute;criai-je
+constern&eacute;.</p>
+
+<p>Et lui, triomphant, l'air r&eacute;solu:<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!...
+souligna-t-il encore.</p>
+
+<p>La splendeur du symbole divin venait
+de lui appara&icirc;tre comme sup&eacute;rieure &agrave; cette
+lumineuse r&eacute;alit&eacute; humaine, et, par suite,
+plus digne des hommages de cette vierge
+adorant son fils: il n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; sacrifier
+un chef-d'&#339;uvre &agrave; une v&eacute;rit&eacute;. C'est
+&agrave; ces nobles pr&eacute;f&eacute;rences, c'est &agrave; cette rigueur
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e qu'on reconna&icirc;t les
+hommes dont le privil&egrave;ge et la r&eacute;compense
+l&eacute;gitime sont dans cette autorit&eacute; inamissible
+qui les classe parmi les guides et
+les docteurs des autres hommes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La compagnie des pensionnaires de mon
+temps, &agrave; l'Acad&eacute;mie de France, &agrave; Rome,
+comptait dans son sein bien des jeunes artistes,
+dont plusieurs sont devenus c&eacute;l&egrave;bres:
+entre autres, Lefuel, H&eacute;bert, Ballu, l'architecte,
+tous trois aujourd'hui membres de<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
+l'Institut; d'autres, ou qui se seraient illustr&eacute;s
+ou qu'une mort pr&eacute;matur&eacute;e a enlev&eacute;s &agrave;
+leur art en pleine esp&eacute;rance pour leur pays:
+Papety le peintre, Octave Blanchard, Buttura,
+Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs
+Di&eacute;bolt et Godde, les musiciens Georges
+Bousquet, Aim&eacute; Maillart; autant de rejetons
+de cette &eacute;cole si d&eacute;cri&eacute;e qui, apr&egrave;s les Hippolyte
+Flandrin et les Ambroise Thomas, produisait
+Cabanel, Victor Mass&eacute;, Guillaume,
+Cavelier, Georges Bizet, Baudry, Massenet et
+tant d'autres artistes &eacute;minents dont il faudrait
+joindre le nom &agrave; cette liste d&eacute;j&agrave; respectable.</p>
+
+<p>Les pensionnaires &eacute;taient souvent invit&eacute;s
+aux soir&eacute;es de l'ambassade de France. C'est
+l&agrave; que je vis, pour la premi&egrave;re fois, Gaston
+de S&eacute;gur, alors attach&eacute; d'ambassade, devenu,
+depuis, le saint &eacute;v&ecirc;que que tout le
+monde sait, et que j'ai eu le bonheur de
+compter au nombre de mes plus tendres
+et plus fid&egrave;les amis.<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p>
+
+<p>Au s&eacute;jour de Rome, qui &eacute;tait la r&eacute;sidence
+permanente et r&eacute;guli&egrave;re, vinrent s'ajouter
+les excursions autoris&eacute;es dans le reste
+de l'Italie.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais l'impression que
+me fit Naples la premi&egrave;re fois que j'y
+arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet,
+mort aujourd'hui, et qui avait eu le
+grand prix de musique l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente.
+Nous faisions le voyage avec le marquis
+Am&eacute;d&eacute;e de Pastoret, qui avait &eacute;crit les paroles
+de la cantate avec laquelle je venais
+de remporter le prix.</p>
+
+<p>Ce climat enchanteur qui fait pressentir
+et deviner le ciel de la Gr&egrave;ce, ce golfe,
+bleu comme le saphir, encadr&eacute; dans une
+ceinture de montagnes et d'&icirc;les dont les
+pentes et les sommets prennent, au coucher
+du soleil, cette gamme incessamment
+changeante de teintes magiques qui d&eacute;fieraient
+les plus riches velours et les pierre<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>ries
+les plus &eacute;tincelantes, tout cela me produisit
+l'effet d'un r&ecirc;ve ou d'un conte de f&eacute;es.
+Les environs, ces merveilles qu'on appelle
+le V&eacute;suve, Portici, Castellamare, Sorrente,
+Pomp&eacute;&iuml;, Herculanum, les &icirc;les d'Ischia et de
+Capri, Pausilippe, Amalfi, Salerne, P&#339;stum
+enfin avec ses admirables temples doriques
+que baignaient autrefois les flots d'azur de
+la M&eacute;diterran&eacute;e, me sembl&egrave;rent une v&eacute;ritable
+vision. Ce fut absolument l'inverse de
+Rome: le ravissement instantan&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'on ajoute &agrave; de pareilles s&eacute;ductions
+tout l'int&eacute;r&ecirc;t qui s'attache &agrave; la visite du
+Mus&eacute;e de Naples (les <i>Studii</i> ou Mus&eacute;e
+Borbonico), tr&eacute;sor unique par les chefs-d'&#339;uvre
+d'art antique qu'il renferme et
+dont la plupart ont &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;s par les fouilles
+de Pomp&eacute;&iuml;, d'Herculanum, de Nola et autres
+villes enfouies depuis plus de dix-huit
+si&egrave;cles sous les &eacute;ruptions du V&eacute;suve, on
+comprendra facilement ce que doit &ecirc;tre<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
+l'attrait d'une pareille ville, et combien de
+jouissances y attendent un artiste.</p>
+
+<p>Trois fois, pendant mon s&eacute;jour &agrave; Rome,
+j'eus le bonheur de visiter Naples, et parmi
+les plus vives et les plus profondes impressions
+que j'en aie rapport&eacute;es, je place
+en premi&egrave;re ligne cette &icirc;le merveilleuse de
+Capri, si sauvage et si riante &agrave; la fois gr&acirc;ce
+au contraste de ses rochers abruptes et de
+ses coteaux verdoyants.</p>
+
+<p>Ce fut en &eacute;t&eacute; que je visitai Capri pour
+la premi&egrave;re fois. Il faisait un soleil ardent
+et une chaleur torride. Pendant le jour,
+il fallait ou s'enfermer dans une chambre
+en demandant &agrave; l'obscurit&eacute; un peu de fra&icirc;cheur
+et de sommeil, ou se plonger dans
+la mer et y passer une partie de la journ&eacute;e,
+ce que je faisais avec d&eacute;lices. Mais ce
+qu'il est difficile d'imaginer, c'est la splendeur
+des nuits sous un pareil climat, dans
+une telle saison. La vo&ucirc;te du ciel est litt&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>ralement
+palpitante d'&eacute;toiles; on dirait un
+autre Oc&eacute;an dont les vagues sont faites de
+lumi&egrave;re, tant le scintillement des astres
+emplit et fait vibrer l'espace infini. Pendant
+les deux semaines que dura mon
+s&eacute;jour, j'allais souvent &eacute;couter le silence
+vivant de ces nuits phosphorescentes: je
+passais des heures enti&egrave;res, assis sur le
+sommet de quelque roche escarp&eacute;e, les
+yeux attach&eacute;s sur l'horizon, faisant parfois
+rouler, le long de la montagne &agrave; pic, quelque
+gros quartier de pierre dont je suivais le
+bruit jusqu'&agrave; la mer, o&ugrave; il s'engouffrait en
+soulevant un friselis d'&eacute;cume. De loin en
+loin, quelque oiseau solitaire faisait entendre
+une note lugubre et reportait ma
+pens&eacute;e vers ces pr&eacute;cipices fantastiques dont
+le g&eacute;nie de Weber a si merveilleusement
+rendu l'impression de terreur dans son immortelle
+sc&egrave;ne de la &laquo;fonte des balles&raquo; de
+l'op&eacute;ra <i>le Freisch&uuml;tz</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p>
+
+<p>Ce fut dans une de ces excursions nocturnes
+que me vint la premi&egrave;re id&eacute;e de la
+&laquo;nuit de Walp&uuml;rgis&raquo; du <i>Faust</i> de Goethe.
+Cet ouvrage ne me quittait pas; je l'emportais
+partout avec moi, et je consignais,
+dans des notes &eacute;parses, les diff&eacute;rentes id&eacute;es
+que je supposais pouvoir me servir le jour
+o&ugrave; je tenterais d'aborder ce sujet comme
+op&eacute;ra, tentative qui ne s'est r&eacute;alis&eacute;e que
+dix-sept ans plus tard.</p>
+
+<p>Cependant il fallait reprendre la route
+de Rome et rentrer &agrave; l'Acad&eacute;mie. Quelque
+agr&eacute;able et s&eacute;duisant que f&ucirc;t le s&eacute;jour de
+Naples, je n'y suis jamais rest&eacute; sans &eacute;prouver,
+au bout d'un certain temps, le besoin
+de revoir Rome: c'&eacute;tait comme le mal du
+pays qui s'emparait de moi, et je m'&eacute;loignais
+sans tristesse de ce milieu auquel je
+devais cependant des heures si d&eacute;licieuses.
+C'est qu'avec toute sa splendeur et tout
+son prestige, Naples est, en somme, une<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
+ville criarde, tumultueuse, agit&eacute;e, glapissante.
+La population s'y d&eacute;m&egrave;ne et s'y interpelle
+et s'y chicane et s'y dispute, du
+matin au soir et m&ecirc;me du soir au matin,
+sur ces quais o&ugrave; l'on ne conna&icirc;t ni le repos
+ni le silence. L'altercation, &agrave; Naples, est
+l'&eacute;tat normal; on y est assi&eacute;g&eacute;, importun&eacute;,
+obs&eacute;d&eacute; par les infatigables poursuites des
+<i>facchini</i>, des marchands, des cochers, des
+bateliers qui, pour un peu, vous prendraient
+de force et se font, entre eux, la
+concurrence au rabais<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod &agrave; Lefuel,
+en date du 14 juillet 1840.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De retour &agrave; Rome, je me mis au travail.
+C'&eacute;tait &agrave; l'automne de 1840.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le professorat qui, pendant la
+semaine, remplissait du matin au soir les
+journ&eacute;es de ma m&egrave;re, elle trouvait encore
+le temps de me faire une large part de cor<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>respondance.
+Ce n'&eacute;tait gu&egrave;re que sur son
+sommeil qu'elle pouvait prendre les heures
+que me consacrait, sous cette forme, sa
+tendre et constante sollicitude. Je recevais
+d'elle des lettres dont la longueur
+seule me donnait la mesure du repos dont
+elle avait d&ucirc; se priver pour les &eacute;crire. Je
+savais que, d&egrave;s cinq heures, elle &eacute;tait lev&eacute;e
+pour &ecirc;tre pr&ecirc;te &agrave; recevoir sa premi&egrave;re
+&eacute;l&egrave;ve, qui arrivait &agrave; six heures; que, fort
+souvent, l'heure m&ecirc;me de son d&eacute;jeuner
+&eacute;tait sacrifi&eacute;e &agrave; une le&ccedil;on pendant laquelle,
+pour tout repas, elle avalait une soupe, ou
+m&ecirc;me un simple morceau de pain avec un
+verre d'eau rougie; que ce m&eacute;tier durait
+jusqu'&agrave; six heures du soir; qu'apr&egrave;s son
+d&icirc;ner il lui fallait s'occuper des mille soins
+qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle
+avait, d'ailleurs, &agrave; &eacute;crire &agrave; bien d'autres
+qu'&agrave; moi; que, de plus, elle &eacute;tait dame
+de charit&eacute; et travaillait bien souvent de ses<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
+mains pour v&ecirc;tir les pauvres qu'elle visitait;
+mille choses, enfin, qu'on ne pouvait
+concilier qu'&agrave; force d'ordre et de m&eacute;thode
+dans l'emploi du temps:&mdash;c'est qu'elle
+&eacute;tait dou&eacute;e, au plus haut degr&eacute;, de ces
+deux essentielles et fondamentales qualit&eacute;s
+sur lesquelles repose toute vie utile et bien
+remplie. Ah! par exemple, elle avait ray&eacute;
+de son programme cette plaie de <i>la visite</i>
+qui consiste &agrave; perdre son temps, du lundi au
+samedi, pour aller simplement chez les autres
+leur faire perdre le leur, et &agrave; <i>tuer</i> ce
+temps qui fait mourir d'ennui quiconque
+ne l'emploie pas &agrave; <i>vivre</i>. Aussi nous avait-elle
+&eacute;lev&eacute;s avec des maximes courtes, mais
+qui en disaient long, et qu'elle nous jetait
+en passant, avec ce laconisme des gens qui
+n'ont pas le temps d'&ecirc;tre bavards:&mdash;&laquo;Qui
+ne fait pas de d&eacute;penses inutiles
+trouve toujours moyen de faire les d&eacute;penses
+n&eacute;cessaires.&raquo;&mdash;&laquo;Qui ne perd pas une<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
+minute a toujours le temps de faire tout ce
+qu'il doit.&raquo;</p>
+
+<p>Un des amis de notre famille me disait:
+&laquo;Votre m&egrave;re est, pour moi, non pas un
+miracle, mais deux miracles; je ne sais pas
+o&ugrave; elle trouve le temps qu'elle emploie et
+l'argent qu'elle donne.&raquo; Je sais bien, moi,
+o&ugrave; elle trouvait l'un et l'autre: dans sa
+raison et dans son c&#339;ur. Plus elle en avait
+&agrave; faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse
+d'un mot charmant d'&Eacute;mile Augier, mais
+qui signifie absolument la m&ecirc;me chose:
+&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; tellement inoccup&eacute; que je n'ai
+eu le temps de rien faire.&raquo;</p>
+
+<p>Dans les lettres de ma m&egrave;re, mon cher
+et excellent fr&egrave;re glissait aussi, de temps &agrave;
+autre, quelques bonnes paroles et quelques
+sages conseils &agrave; mon adresse. J'en avais
+grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse
+n'a jamais &eacute;t&eacute; mon c&ocirc;t&eacute; fort, et la <i>faiblesse</i>
+est bien <i>forte</i> quand la raison n'est pas l&agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
+pour lui faire contrepoids. H&eacute;las! j'ai assez
+mal profit&eacute; de tout cela, et j'en fais mon
+<i>me&acirc; culp&acirc;</i> ...</p>
+
+<p>Il y a, &agrave; Rome, dans le Corso, une &eacute;glise
+qu'on appelle Saint-Louis-des-Fran&ccedil;ais,
+et qui est desservie par un chanoine et
+des pr&ecirc;tres fran&ccedil;ais. Tous les ans, &agrave; la
+f&ecirc;te du roi Louis-Philippe, c'est-&agrave;-dire le
+1<sup>er</sup> mai, on c&eacute;l&eacute;brait, dans cette &eacute;glise, une
+messe en musique dont la composition revenait
+au musicien pensionnaire. L'ann&eacute;e
+de mon arriv&eacute;e &agrave; Rome, la messe ex&eacute;cut&eacute;e
+(messe avec orchestre) &eacute;tait de mon camarade
+Georges Bousquet. L'ann&eacute;e suivante,
+ce devait &ecirc;tre mon tour. Craignant qu'avec
+mes obligations de pensionnaire je n'eusse
+pas le temps d'accomplir un travail de
+cette importance, ma m&egrave;re m'envoya ma
+messe de Saint-Eustache enti&egrave;rement copi&eacute;e
+de sa main sur le manuscrit de ma partition
+d'orchestre, dont elle ne voulait ni se<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
+dessaisir ni risquer la perte dans le transport
+par la poste.</p>
+
+<p>On imagine ce que j'&eacute;prouvai en recevant,
+&agrave; Rome, cette nouvelle preuve de la
+tendresse et de la patience maternelles. Toutefois
+je n'en fis pas l'usage auquel ma
+m&egrave;re l'avait destin&eacute;e: je trouvai qu'il &eacute;tait
+plus digne d'un artiste consciencieux de
+chercher mieux que cela (ce qui n'&eacute;tait pas
+difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle
+messe que j'avais commenc&eacute;e en vue
+de la f&ecirc;te du roi. Je la composai et j'en
+dirigeai moi-m&ecirc;me l'ex&eacute;cution<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ce travail
+me porta bonheur; outre les f&eacute;licitations,
+fort indulgentes assur&eacute;ment, qu'il me valut,
+je lui dus la nomination de &laquo;Ma&icirc;tre de
+chapelle honoraire &agrave; vie&raquo; de l'&eacute;glise Saint-Louis-des-Fran&ccedil;ais,
+&agrave; Rome. Je ne me<span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
+doutais gu&egrave;re que, l'ann&eacute;e suivante, j'aurais,
+en Allemagne, l'occasion de la faire
+entendre et de la diriger. On verra plus
+loin quels furent pour moi les cons&eacute;quences
+et les avantages de cette seconde ex&eacute;cution.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sur une r&eacute;p&eacute;tition de cette messe voir plus loin,
+p. 216, une lettre de Gounod &agrave; Lefuel, avec post-scriptum
+d'H&eacute;bert, en date du 4 avril 1841.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Plus j'avan&ccedil;ais dans mon s&eacute;jour &agrave; Rome,
+plus je m'attachais profond&eacute;ment &agrave; cette
+ville d'un attrait myst&eacute;rieux et d'une paix
+incomparable. Apr&egrave;s les lignes cr&eacute;nel&eacute;es,
+volcaniques, bondissantes, du crat&egrave;re de
+Naples, les lignes placides, solennelles, silencieuses
+de la campagne de Rome encadr&eacute;e
+par les monts Albains, les montagnes du
+Latium et la Sabine, le majestueux mont
+Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe,
+le Monte Mario, le Janicule, me causaient
+l'impression douce et sereine d'un clo&icirc;tre &agrave;
+ciel ouvert. Un de mes sites de pr&eacute;dilection,
+dans les environs de Rome, &eacute;tait le village<span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
+de Nemi, avec son lac que l'&#339;il d&eacute;couvre
+au fond d'un vaste crat&egrave;re et qui est entour&eacute;
+de bois touffus d'une v&eacute;g&eacute;tation
+splendide. Le tour du lac, par la route sup&eacute;rieure,
+est une des plus ravissantes promenades
+qu'il soit possible de r&ecirc;ver: faite
+par un beau jour et termin&eacute;e par un coucher
+de soleil tel qu'il m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de
+le contempler en apercevant la mer des
+hauteurs de Gensano, c'est un souvenir
+enchanteur et ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Mais les environs de Rome abondent en
+sites admirables et fournissent au voyageur
+et au touriste une s&eacute;rie in&eacute;puisable d'excursions:
+Tivoli, Subiaco, Frascati, Albano,
+l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois
+explor&eacute;s par les peintres paysagistes, sans
+parler de ce Tibre dont les bords ont un
+caract&egrave;re si noble et si majestueux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Parmi les merveilles d'art qu'on ne ren<span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>contre
+qu'&agrave; Rome, comment passerais-je
+sous silence, dans ces souvenirs de ma
+jeunesse, une &#339;uvre d'une beaut&eacute; incomparable
+qui se partage, avec la chapelle Sixtine,
+l'int&eacute;r&ecirc;t et la gloire du Vatican? Je
+veux parler de ces immortelles peintures
+de Rapha&euml;l dont l'ensemble compose ce
+que l'on nomme &laquo;les Loges&raquo; et &laquo;les
+Stances&raquo;: &laquo;<i>le Loggie e le Stanze</i>&raquo;. C'est l&agrave;
+que se trouvent ces pages immortelles de
+<i>l'&Eacute;cole d'Ath&egrave;nes</i> et de la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>,
+dans la salle (<i>stanza</i>) dite &laquo;de
+la Signature&raquo;. Ces deux chefs-d'&#339;uvre,
+parmi tant d'autres dus au pinceau de ce
+peintre unique, ont port&eacute; si haut le prestige
+de la beaut&eacute; qu'il semble impossible qu'on
+les surpasse jamais. Et pourtant, tel est
+l'ascendant irr&eacute;sistible du g&eacute;nie que cet
+homme qui n'a pas son pareil, cet homme
+dont les si&egrave;cles ont plac&eacute; le nom au sommet
+de la gloire, ce Rapha&euml;l enfin, a &eacute;t&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
+troubl&eacute; par Michel-Ange! Il a subi l'&eacute;treinte
+de ce Titan; il a fl&eacute;chi sous le poids de ce
+colosse, et ses derni&egrave;res &#339;uvres portent la
+trace de l'hommage rendu &agrave; l'inspiration
+grandiose de ce vaste et puissant cerveau
+qui a d&eacute;pass&eacute; les proportions humaines.</p>
+
+<p>Rapha&euml;l est le premier; Michel-Ange est
+le seul. Chez Rapha&euml;l, la force se dilate
+et s'&eacute;panouit dans la gr&acirc;ce; chez Michel-Ange,
+c'est la gr&acirc;ce qui semble, au contraire,
+discipliner et soumettre la force.
+Rapha&euml;l vous charme et vous s&eacute;duit, Michel-Ange
+vous fascine et vous &eacute;crase. L'un est
+le peintre du Paradis terrestre; l'autre
+semble plonger, avec le regard de l'aigle,
+comme le captif de Pathmos, jusque dans
+le s&eacute;jour enflamm&eacute; des s&eacute;raphins et des
+archanges. On dirait que ces deux grands
+&eacute;vang&eacute;listes de l'Art ont &eacute;t&eacute; plac&eacute;s l&agrave;, l'un
+pr&egrave;s de l'autre, dans la pl&eacute;nitude des temps
+esth&eacute;tiques, pour que celui qui avait re&ccedil;u<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
+le don de la beaut&eacute; sereine et parfaite f&ucirc;t
+un abri salutaire contre les splendeurs
+&eacute;blouissantes r&eacute;v&eacute;l&eacute;es au chantre des Apocalypses.</p>
+
+<p>Une analyse d&eacute;taill&eacute;e des innombrables
+chefs-d'&#339;uvre qui se trouvent &agrave; Rome sortirait
+des bornes de ces M&eacute;moires o&ugrave; j'ai
+voulu surtout retracer les circonstances
+principales de ma jeunesse et de ma carri&egrave;re
+artistique ...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus,
+pour la premi&egrave;re fois, l'occasion de voir et
+d'entendre Pauline Garcia, s&#339;ur de la Malibran,
+et qui venait d'&eacute;pouser Louis Viardot,
+alors directeur du Th&eacute;&acirc;tre-Italien &agrave; Paris.
+Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses
+d&eacute;buts au Th&eacute;&acirc;tre-Italien avaient &eacute;t&eacute; un
+&eacute;v&eacute;nement. Elle faisait son voyage de noces
+avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir
+de lui accompagner, dans le salon de<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
+l'Acad&eacute;mie, l'air c&eacute;l&egrave;bre et immortel de
+<i>Robin des Bois</i>. Je fus &eacute;merveill&eacute; du talent
+d&eacute;j&agrave; si majestueux de cette enfant qui annon&ccedil;ait
+et qui devait &ecirc;tre, un jour, une femme
+illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix
+ans.&mdash;Chose curieuse! &agrave; douze ans, j'avais
+entendu la Malibran dans l'<i>Otello</i> de Rossini,
+et j'avais emport&eacute; de cette audition
+le r&ecirc;ve de me consacrer &agrave; l'art musical;
+&agrave; vingt-deux ans, je faisais la connaissance
+de sa s&#339;ur, madame Viardot, pour qui je
+devais, &agrave; trente-deux ans, &eacute;crire le r&ocirc;le de
+Sapho, qu'elle cr&eacute;a, en 1851, sur la sc&egrave;ne
+de l'Op&eacute;ra, avec une si &eacute;clatante sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me hiver, j'eus le bonheur de faire
+la connaissance de Fanny Henzel, s&#339;ur de
+Mendelssohn. Elle passait l'hiver &agrave; Rome
+avec son mari, peintre du roi de Prusse,
+et son fils qui &eacute;tait encore enfant. Madame
+Henzel &eacute;tait une musicienne hors ligne,<span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
+pianiste remarquable, femme d'un esprit sup&eacute;rieur,
+petite, fluette, mais d'une &eacute;nergie
+qui se devinait dans ses yeux profonds et
+dans son regard plein de feu. Elle &eacute;tait dou&eacute;e
+de facult&eacute;s rares comme compositeur, et
+c'est &agrave; elle que sont dues plusieurs m&eacute;lodies
+sans paroles publi&eacute;es dans l'&#339;uvre de piano
+et sous le nom de son fr&egrave;re. M. et madame
+Henzel venaient souvent aux soir&eacute;es
+du dimanche, &agrave; l'Acad&eacute;mie; madame Henzel
+se mettait au piano avec cette bonne gr&acirc;ce
+et cette simplicit&eacute; des gens qui font de la
+musique parce qu'ils l'aiment, et, gr&acirc;ce &agrave;
+son beau talent et &agrave; sa prodigieuse m&eacute;moire,
+je fus initi&eacute; &agrave; une foule de chefs-d'&#339;uvre
+de la musique allemande qui
+m'&eacute;taient, &agrave; cette &eacute;poque, absolument inconnus;
+entre autres, quantit&eacute; de morceaux
+de S&eacute;bastien Bach, sonates, fugues
+et pr&eacute;ludes, concertos, et nombre de compositions
+de Mendelssohn qui furent pour<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
+moi autant de r&eacute;v&eacute;lations d'un monde
+ignor&eacute;. M. et madame Henzel quitt&egrave;rent
+Rome pour retourner &agrave; Berlin, o&ugrave; je devais
+les revoir deux ans plus tard.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Avant de quitter l'Acad&eacute;mie, M. Ingres
+voulut me laisser un souvenir qui m'est
+doublement pr&eacute;cieux comme gage de son
+affection et comme relique de son talent;
+il fit mon portrait au crayon, et me repr&eacute;senta
+assis au piano et ayant devant moi
+le <i>Don Juan</i> de Mozart.</p>
+
+<p>Je sentis profond&eacute;ment le vide qu'allait
+me faire son d&eacute;part et combien me manquerait
+cette salutaire influence d'un ma&icirc;tre
+dont la foi &eacute;tait si vive, l'ardeur si communicative
+et la doctrine si s&ucirc;re et si &eacute;lev&eacute;e.
+Il y a, dans les arts, autre chose que le
+savoir technique, l'habilet&eacute; sp&eacute;ciale, la connaissance
+et la possession, m&ecirc;me parfaites,
+des proc&eacute;d&eacute;s: tout cela est bien et m&ecirc;me<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
+absolument n&eacute;cessaire; mais tout cela ne
+constitue que les mat&eacute;riaux de l'artiste,
+l'enveloppe et le corps d'un art particulier
+et d&eacute;termin&eacute;. Dans tous les arts, il y a
+quelque chose qui n'appartient exclusivement
+&agrave; aucun et qui est commun &agrave; tous,
+au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont
+plus que de simples m&eacute;tiers; ce quelque
+chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'&acirc;me
+et la vie, c'est l'Art.</p>
+
+<p>L'Art est une des trois grandes transformations
+que subissent les r&eacute;alit&eacute;s au contact
+de l'esprit humain, selon qu'il les
+consid&egrave;re &agrave; la lumi&egrave;re id&eacute;ale et souveraine
+de l'un des trois grands aspects du Bien,
+du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus
+un r&ecirc;ve pur qu'il n'est une pure copie; il
+n'est ni l'Id&eacute;al seul ni le R&eacute;el seul; il est,
+ainsi que l'homme lui-m&ecirc;me, la rencontre,
+l'union des deux. Il est l'unit&eacute; dans la dualit&eacute;.
+Par l'Id&eacute;al seul, il est au-dessus de<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
+nous; par le R&eacute;el seul, il reste au-dessous.
+La Morale est l'humanisation, l'incarnation
+du Bien; la Science est celle du Vrai;
+l'Art est celle du Beau.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cet apostolat du Beau qu'appartenait
+M. Ingres; c'est l&agrave; qu'&eacute;tait sa
+vie; on le sentait dans ses discours autant
+que dans ses &#339;uvres, et plus encore, peut-&ecirc;tre,
+que dans ses &#339;uvres, tant les hommes
+de <i>foi</i> sont des hommes de <i>d&eacute;sirs</i>, et tant
+l'effort de l'aspiration les emporte au del&agrave;
+du chemin parcouru. De cette hauteur,
+il r&eacute;pandait sur un musicien autant de
+lumi&egrave;re que sur un peintre, et r&eacute;v&eacute;lait &agrave;
+tous le foyer commun des v&eacute;rit&eacute;s sup&eacute;rieures.
+En me faisant comprendre ce que
+c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur
+mon art propre que n'auraient pu le faire
+quantit&eacute; de ma&icirc;tres purement techniques.</p>
+
+<p>Quelque peu que j'eusse recueilli de ce
+pr&eacute;cieux contact, ce peu avait suffi pour<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
+laisser en moi une empreinte qui ne devait
+plus s'effacer et un souvenir qui allait me
+tenir lieu de pr&eacute;sence r&eacute;elle.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut
+remplac&eacute; par M. Schnetz, peintre renomm&eacute;,
+qui devait principalement son
+succ&egrave;s et sa popularit&eacute; &agrave; des qualit&eacute;s de
+sentiment et d'expression. M. Schnetz &eacute;tait
+un homme aimable, affectueux, plein d'esprit
+naturel, tr&egrave;s cordial avec les pensionnaires,
+tr&egrave;s gai, et d'une physionomie tr&egrave;s
+douce et tr&egrave;s bienveillante, en d&eacute;pit d'une
+charmille &eacute;paisse de sourcils noirs qui venait
+rejoindre une chevelure abondante couvrant
+le front presque entier, M. Schnetz
+&eacute;tait, par-dessus tout, le type de ce qu'on
+appelle un <i>bon enfant</i>.</p>
+
+<p>Je passai sous sa direction ma seconde et
+derni&egrave;re ann&eacute;e de s&eacute;jour &agrave; Rome. M. Schnetz
+avait pour Rome une pr&eacute;dilection que les<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
+circonstances ont particuli&egrave;rement favoris&eacute;e.
+Trois fois il a &eacute;t&eacute; directeur de l'Acad&eacute;mie
+de France, o&ugrave; il a laiss&eacute; les meilleurs souvenirs.</p>
+
+<p>Mon temps de r&eacute;sidence &agrave; Rome allait
+expirer avec l'ann&eacute;e 1841; mais je ne me
+sentais pas la force de partir, et je prolongeai
+mon s&eacute;jour, avec le consentement du
+directeur; je restai &agrave; l'Acad&eacute;mie pr&egrave;s de cinq
+mois au del&agrave; de mon temps r&eacute;glementaire,
+et ne partis qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;,
+n'ayant plus que les ressources strictement
+n&eacute;cessaires pour me rendre &agrave; Vienne, o&ugrave;
+je devais toucher le premier semestre de
+ma troisi&egrave;me ann&eacute;e de pension.</p>
+
+<p>Je n'essaierai pas de d&eacute;crire mon chagrin
+lorsqu'il fallut dire adieu &agrave; cette Acad&eacute;mie,
+&agrave; ces chers camarades, &agrave; cette Rome
+o&ugrave; je sentais que j'avais pris racine. Mes
+camarades me firent la conduite jusqu'&agrave;
+Ponte-Molle (Pons Milvius), et, apr&egrave;s les<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
+avoir embrass&eacute;s, je montai dans le voiturin
+qui devait m'arracher, c'est bien le mot, &agrave;
+ces deux ch&egrave;res ann&eacute;es de Terre Promise.
+Si, du moins, j'avais d&ucirc; venir directement
+retrouver ma pauvre m&egrave;re et mon excellent
+fr&egrave;re, le d&eacute;part m'aurait moins co&ucirc;t&eacute;;
+mais j'allais me trouver seul dans un pays
+o&ugrave; je ne connaissais personne, dont j'ignorais
+la langue, et cette perspective ne laissait
+pas de me para&icirc;tre bien froide et bien
+sombre. Tant que la route le permit, mes
+yeux demeur&egrave;rent attach&eacute;s sur la coupole
+de Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce
+centre du monde: puis les collines me la
+d&eacute;rob&egrave;rent tout &agrave; fait. Je tombai dans une
+r&ecirc;verie profonde et je pleurai comme un
+enfant.<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>L'ALLEMAGNE</h3>
+
+
+<p>Quittant Rome pour me rendre en Allemagne,
+j'avais ma route trac&eacute;e tout naturellement
+par Florence et le nord de l'Italie,
+en inclinant sur la droite par Ferrare,
+Padoue, Venise et Trieste.</p>
+
+<p>Je m'arr&ecirc;tai &agrave; Florence, dont je n'entreprendrai
+pas de dresser l'inventaire.
+Florence est, ainsi que Rome, une ville
+in&eacute;puisable sous le rapport des &#339;uvres
+d'art. Les <i>Uffizi</i>, avec leur admirable tribune<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
+(une vraie ch&acirc;sse de reliques du beau), le
+mus&eacute;e Pitti, l'Acad&eacute;mie, les &eacute;glises, les
+couvents regorgent de chefs-d'&#339;uvre. Mais
+l&agrave; encore, dans cette d&eacute;licieuse ville de
+Florence, le sceptre est dans la main de
+Michel-Ange, qui domine tout du haut de
+cette merveilleuse et saisissante Chapelle
+des M&eacute;dicis. L&agrave;, comme &agrave; Rome, son
+g&eacute;nie a laiss&eacute; sa trace unique, souveraine,
+incomparable.</p>
+
+<p>Partout o&ugrave; on le rencontre, Michel-Ange
+impose le recueillement: d&egrave;s qu'il parle,
+on sent qu'il faut se taire; et cette supr&ecirc;me
+autorit&eacute; du silence, il ne l'a peut-&ecirc;tre exerc&eacute;e
+nulle part avec plus d'empire que dans
+cette crypte redoutable de la Chapelle des
+M&eacute;dicis. Quelle prodigieuse conception que
+celle de ce <i>Pensieroso</i>, sentinelle muette
+qui semble veiller sur la mort et attendre,
+immobile, le clairon du Jugement! Quel
+repos et quelle souplesse dans cette figure<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
+de la Nuit, ou plut&ocirc;t de la Paix du sommeil,
+qui fait pendant &agrave; la robuste figure
+du Jour &eacute;tendu et comme encha&icirc;n&eacute; jusqu'&agrave;
+l'aurore du dernier des jours! C'est
+par le sens profond, par l'attitude &agrave; la fois
+id&eacute;ale et si naturelle, que Michel-Ange
+s'&eacute;l&egrave;ve partout &agrave; cette intensit&eacute; d'expression
+qui est le caract&egrave;re propre de sa puissante
+individualit&eacute;. L'ampleur de sa forme est
+comme le lit creus&eacute; par le fleuve majestueux
+de la pens&eacute;e, et c'est ce qui condamne
+forc&eacute;ment &agrave; l'emphase et &agrave; la boursouflure
+toute imitation d'une enveloppe que son
+g&eacute;nie seul pouvait absoudre parce que seul
+il pouvait la remplir et la vivifier.</p>
+
+<p>Mais je suis en route pour l'Allemagne,
+o&ugrave; le temps et l'argent me pressent d'arriver:
+il faut glisser rapidement sur Florence
+et sur les beaux souvenirs que j'en emporte.
+Je traverse Ferrare la d&eacute;serte; je m'arr&ecirc;te
+&agrave; Padoue un jour ou deux pour y<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
+visiter les belles fresques de Giotto et de
+Mantegna.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon s&eacute;jour en Italie m'avait fait conna&icirc;tre
+les trois grandes villes qui sont les
+principaux foyers d'art de cette terre privil&eacute;gi&eacute;e:
+Rome, Florence et Naples; Rome,
+la ville de l'&acirc;me; Florence, la ville de l'esprit;
+Naples, la ville du charme et de la
+lumi&egrave;re, de l'ivresse et de l'&eacute;blouissement.
+Il me restait &agrave; en conna&icirc;tre une quatri&egrave;me,
+qui a tenu, elle aussi, une place immense
+et glorieuse dans l'histoire des arts, et &agrave;
+laquelle sa situation g&eacute;ographique a fait
+une physionomie exceptionnelle et unique
+au monde, Venise.</p>
+
+<p>Venise, joyeuse et triste, lumineuse et
+sombre, rose et livide, coquette et sinistre,
+contraste permanent, assemblage &eacute;trange
+des impressions les plus oppos&eacute;es: une
+perle dans une sentine.<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
+
+<p>Venise est une enchanteresse. C'est la
+patrie des ma&icirc;tres rayonnants: elle a ensoleill&eacute;
+la peinture.</p>
+
+<p>Au rebours de Rome, qui vous attend,
+vous sollicite lentement et vous conquiert
+invinciblement et pour toujours, Venise
+vous saisit par les sens et vous fascine &agrave;
+l'instant m&ecirc;me. Rome, c'est la sereine et
+la pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et
+l'inqui&eacute;tante: l'ivresse qu'elle procure est
+m&ecirc;l&eacute;e (du moins l'a-t-elle &eacute;t&eacute; pour moi)
+d'une m&eacute;lancolie ind&eacute;finissable comme
+serait le sentiment d'une captivit&eacute;. Est-ce le
+souvenir des drames sombres dont elle a &eacute;t&eacute;
+le th&eacute;&acirc;tre et auxquels sa situation m&ecirc;me
+semble l'avoir pr&eacute;destin&eacute;e? Cela peut &ecirc;tre;
+toujours est-il qu'un long s&eacute;jour dans cette
+sorte de n&eacute;cropole amphibie ne me para&icirc;t
+pas possible sans qu'on finisse par s'y
+sentir asphyxi&eacute; et comme englouti par le
+<i>spleen</i>. Ces eaux dormantes dont le morne<span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
+silence baigne le pied de tous les vieux
+palais, cette ombre lugubre du fond de
+laquelle on croit entendre sortir les g&eacute;missements
+de quelque victime illustre, font
+de Venise une esp&egrave;ce de capitale de la Terreur:
+elle a gard&eacute; l'impression du Sinistre.
+Et pourtant, par un beau soleil, quelle
+magie que ce Grand Canal! Quel miroitement
+que ces lagunes o&ugrave; le flot se transforme
+en lumi&egrave;re! Quelle puissance d'&eacute;clat
+dans ces vieux restes d'une ancienne splendeur
+qui semblent se disputer les faveurs
+de leur ciel et leur demander secours
+contre l'ab&icirc;me dans lequel ils s'enfoncent
+chaque jour davantage pour dispara&icirc;tre
+enfin &agrave; jamais!</p>
+
+<p>Rome est un recueillement; Venise est
+une intoxication. Rome est la grande anc&ecirc;tre
+latine qui, par la canalisation de la conqu&ecirc;te,
+r&eacute;pandra sur le monde la catholicit&eacute;
+du langage, pr&eacute;lude et moyen d'une catho<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>licit&eacute;
+plus vaste et plus profonde; Venise est
+une orientale, non grecque mais byzantine:
+on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes,
+au luxe de l'Asie plus qu'aux solennit&eacute;s
+d'Ath&egrave;nes ou de Rome.</p>
+
+<p>Il n'y a pas jusqu'&agrave; cette merveille de
+l'&eacute;glise Saint-Marc qui ne tienne plut&ocirc;t
+d'une mosqu&eacute;e que d'une basilique ou
+d'une cath&eacute;drale, et qui ne s'adresse &agrave;
+l'imagination plus encore qu'au sentiment
+et &agrave; l'&acirc;me. La magnificence de ces mosa&iuml;ques
+et de cet or dont le chatoiement
+sombre ruisselle du haut de la coupole
+jusqu'&agrave; la base est quelque chose d'absolument
+unique au monde. Je ne sais rien
+de comparable comme vigueur de ton et
+puissance d'effet.</p>
+
+<p>Venise est une passion; ce n'est pas un
+amour. Je fus s&eacute;duit en y entrant; lorsque
+je la quittai, je n'&eacute;prouvai pas ce d&eacute;chirement
+que j'avais ressenti en me s&eacute;parant<span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
+de Rome, et qui est le signe et la mesure
+des attaches et des racines.</p>
+
+<p>Naples est un sourire de la Gr&egrave;ce: ses
+horizons noy&eacute;s dans la pourpre et dans
+l'azur, son ciel bleu se refl&eacute;tant dans des
+flots de saphir, tout, jusqu'&agrave; son ancien
+nom de Parth&eacute;nope, tout vous replonge
+dans cette civilisation brillante &agrave; laquelle
+la nature avait pr&eacute;par&eacute; un cadre enchanteur.
+Tout autre est le sourire de Venise,
+&agrave; la fois caressant et perfide: c'est une f&ecirc;te
+au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela,
+sans doute, que, sans m'en rendre compte,
+j'eus plut&ocirc;t, en la quittant, l'impression
+d'une d&eacute;livrance que celle d'un regret,
+malgr&eacute; les chefs-d'&#339;uvre qu'elle renferme
+et la magie dont elle est envelopp&eacute;e.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le bateau &agrave; vapeur me conduit &agrave; Trieste,
+o&ugrave; je monte imm&eacute;diatement en diligence
+pour Graetz. En route, je visite les curieuses<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
+et superbes grottes de stalactites d'Adelberg,
+v&eacute;ritables cath&eacute;drales souterraines.
+Je traverse les montagnes de Carinthie
+dont je dessine, chemin faisant, la silhouette
+dentel&eacute;e. J'arrive &agrave; Graetz, puis &agrave; Olmutz,
+d'o&ugrave; le chemin de fer me conduit jusqu'&agrave;
+Vienne, ma premi&egrave;re &eacute;tape dans cette Allemagne
+que je ne songeais qu'&agrave; traverser le
+plus vite possible pour abr&eacute;ger l'exil qui
+m'&eacute;loignait de la maison maternelle.</p>
+
+<p>Vienne est une ville anim&eacute;e. La population
+y est presque plus fran&ccedil;aise qu'allemande
+par sa vivacit&eacute; de caract&egrave;re: elle a
+de l'entrain, de la bonhomie, de la gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Je n'avais pour Vienne aucune lettre de
+recommandation: je n'y connaissais &acirc;me
+qui vie. Je me logeai provisoirement &agrave;
+l'h&ocirc;tel, sauf &agrave; chercher le plus t&ocirc;t possible
+une installation plus tranquille et moins
+co&ucirc;teuse dans cette ville o&ugrave; j'allais passer
+des mois et o&ugrave; il fallait proportionner mon<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
+train de vie &agrave; mes ressources: un compagnon
+de voyage m'avait conseill&eacute; de me
+loger, si je le pouvais, dans une maison
+particuli&egrave;re, en pension bourgeoise. L'occasion
+s'offrit bient&ocirc;t de mettre cet avis en
+pratique.</p>
+
+<p>Pour rien au monde je n'aurais voulu
+que ma m&egrave;re se priv&acirc;t pour engraisser
+mon petit p&eacute;cule; d'ailleurs, euss&eacute;-je eu la
+moindre vell&eacute;it&eacute; d'une d&eacute;pense inutile, que
+l'exemple d'une vie laborieuse comme la
+sienne e&ucirc;t suffi pour m'en &ocirc;ter la tentation.
+Mon logement, ma nourriture et le th&eacute;&acirc;tre
+o&ugrave; m'appelait n&eacute;cessairement l'&eacute;tude de
+mon art, c'&eacute;tait l&agrave; tout mon budget, et,
+avec de l'ordre, le montant de ma pension
+pouvait y suffire.</p>
+
+<p>Le premier ouvrage que je vis sur les
+affiches de l'Op&eacute;ra de Vienne fut <i>la Fl&ucirc;te
+enchant&eacute;e</i> de Mozart. J'y courus avec empressement,
+et pris un billet des places les<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
+moins ch&egrave;res, tout en haut de la salle.
+Pour modeste que f&ucirc;t ma place, je ne l'aurais
+pas donn&eacute;e pour un empire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que j'entendais
+cette adorable partition de <i>la Fl&ucirc;te enchant&eacute;e</i>.
+Je fus ravi. L'ex&eacute;cution fut excellente.
+C'&eacute;tait Otto Nicola&iuml; qui dirigeait l'orchestre.
+Le r&ocirc;le de la Reine de la nuit &eacute;tait sup&eacute;rieurement
+tenu par une cantatrice d'un
+tr&egrave;s grand talent, madame Hasselt-Barth;
+celui du grand-pr&ecirc;tre Sarastro &eacute;tait chant&eacute;
+par un artiste d'une grande r&eacute;putation,
+dou&eacute; d'une voix admirable qu'il conduisait
+avec une grande m&eacute;thode et un grand
+style: c'&eacute;tait Staudigl. Les autres r&ocirc;les
+&eacute;taient tous tenus avec un tr&egrave;s grand soin,
+et je me rappelle encore les charmantes
+voix des trois gar&ccedil;ons qui remplissaient
+les r&ocirc;les des trois g&eacute;nies.</p>
+
+<p>Je fis passer au directeur ma carte de
+pensionnaire, et demandai si je pouvais le<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
+voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit
+vers lui sur le th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; il me pr&eacute;senta
+aux artistes, avec qui je me trouvai,
+d&egrave;s lors, en relations assez suivies. Comme
+je ne savais pas un tra&icirc;tre mot d'allemand
+et que la plupart d'entre eux ne parlaient
+gu&egrave;re mieux fran&ccedil;ais, les premiers temps
+furent assez durs.</p>
+
+<p>Par bonheur, je rencontrai sur la sc&egrave;ne
+un des artistes de l'orchestre auquel Nicola&iuml;
+me pr&eacute;senta &eacute;galement, et qui parlait fran&ccedil;ais:
+il se nommait L&eacute;vy et &eacute;tait premier
+corniste,&mdash;p&egrave;re de Richard L&eacute;vy, qui &eacute;tait
+alors un enfant de quatorze ans, et qui a
+tenu depuis &agrave; l'Op&eacute;ra de Vienne l'emploi
+de son p&egrave;re.&mdash;Il me fit charmant accueil
+et m'invita &agrave; venir le voir. En peu de
+temps, nous dev&icirc;nmes tr&egrave;s bons amis. Il y
+avait dans la maison trois autres enfants:
+l'a&icirc;n&eacute;, Carl L&eacute;vy, &eacute;tait pianiste de beaucoup
+de talent et compositeur distingu&eacute;; le<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
+second, Gustave, est aujourd'hui &eacute;diteur
+de musique &agrave; Vienne, et la fille, M&eacute;lanie,
+charmante personne, avait &eacute;pous&eacute; le harpiste
+Parish Alwars.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; lui que je dus d'entrer en relations,
+au bout de quelques semaines de
+s&eacute;jour, avec le comte Stockhammer, l'un
+des hommes qui m'aient &eacute;t&eacute; le plus utiles
+&agrave; Vienne. Le comte Stockhammer &eacute;tait
+pr&eacute;sident de la Soci&eacute;t&eacute; philharmonique.
+L&eacute;vy, &agrave; qui j'avais fait entendre ma messe
+de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla
+de ma messe en termes tr&egrave;s favorables.
+Le comte m'offrit, avec un bienveillant
+empressement, de la faire ex&eacute;cuter, dans
+l'&eacute;glise Saint-Charles, par les solistes, les
+ch&#339;urs et l'orchestre de la soci&eacute;t&eacute;<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Le
+jour choisi fut le 14 septembre. On parut
+assez content de mon ouvrage, et le comte<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
+Stockhammer m'en donna sur-le-champ la
+preuve en me demandant une messe de
+requiem,&mdash;soli, ch&#339;urs et orchestre,&mdash;pour
+&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;e dans la m&ecirc;me &eacute;glise, le
+2 novembre, f&ecirc;te de la Comm&eacute;moration
+des morts.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_231'>231</a>, une lettre de Gounod &agrave;
+Lefuel, en date du 21 ao&ucirc;t 1842.</p></div>
+
+<p>Je n'avais que six semaines devant moi.
+Il &eacute;tait impossible d'&ecirc;tre pr&ecirc;t pour l'&eacute;poque
+indiqu&eacute;e, &agrave; moins de travailler jour et nuit,
+sans tr&ecirc;ve ni rel&acirc;che. J'acceptai avec joie
+et ne perdis pas un instant. Le requiem fut
+achev&eacute; en temps voulu. Une seule r&eacute;p&eacute;tition
+fut suffisante pour que tout march&acirc;t
+&agrave; merveille, gr&acirc;ce &agrave; une g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; d'&eacute;ducation
+musicale qu'on ne trouve qu'en
+Allemagne et qui est bien agr&eacute;able &agrave; rencontrer.
+Je fus surtout &eacute;merveill&eacute; de la facilit&eacute;
+avec laquelle les gar&ccedil;ons des &eacute;coles d&eacute;chiffraient
+&agrave; premi&egrave;re vue: ils lisaient tous la
+musique aussi couramment que si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+leur langue maternelle. Aussi l'ex&eacute;cution<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
+des ch&#339;urs fut-elle parfaite. J'avais, parmi
+les solistes, une voix de basse superbe:
+c'&eacute;tait Draxler, qui &eacute;tait alors tout jeune et
+partageait avec Staudigl l'emploi de premi&egrave;re
+basse au th&eacute;&acirc;tre. Depuis lors, Staudigl
+est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a
+remplac&eacute;, &eacute;tait encore au th&eacute;&acirc;tre vingt-cinq
+ans apr&egrave;s, en 1868, lorsque je retournai &agrave;
+Vienne pour y faire repr&eacute;senter mon op&eacute;ra
+de <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>.</p>
+
+<p>Quelque temps avant l'ex&eacute;cution de mon
+requiem, Nicola&iuml; m'avait mis en relation
+avec un compositeur &eacute;minent nomm&eacute;
+Becker, qui s'adonnait exclusivement &agrave; la
+musique de chambre; chez lui se r&eacute;unissait,
+toutes les semaines, un quatuor dont le
+premier violon, Holz, avait intimement
+connu Beethoven, circonstance qui, en
+dehors de son talent, rendait sa fr&eacute;quentation
+tr&egrave;s int&eacute;ressante. Becker &eacute;tait, en outre,
+le critique musical le plus accr&eacute;dit&eacute; peut-<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>&ecirc;tre
+&agrave; cette &eacute;poque dans toute l'Allemagne.
+Il vint entendre mon requiem et en fit un
+compte rendu tr&egrave;s &eacute;logieux, qui, pour un
+jeune homme de mon &acirc;ge, &eacute;tait fort encourageant.
+Il disait, que cette &#339;uvre,
+&laquo;tout en &eacute;tant celle d'un jeune artiste qui
+cherchait encore sa voie et son style, r&eacute;v&eacute;lait
+une grandeur de conception devenue
+tr&egrave;s rare de son temps&raquo;.</p>
+
+<p>Ce grand travail que j'avais accompli en
+si peu de semaines m'avait tellement fatigu&eacute;
+que je tombai malade d'une angine
+tr&egrave;s grave, avec abc&egrave;s &agrave; la gorge. Ne voulant
+pas inqui&eacute;ter ma m&egrave;re, je ne donnai de nouvelles
+v&eacute;ridiques et confidentielles qu'&agrave; mes
+excellents amis Desgoffe, qui &eacute;taient &agrave; Paris.
+D&egrave;s qu'il me sut malade &agrave; Vienne, Desgoffe
+ne balan&ccedil;a pas un instant: il quitta sa femme,
+sa fille, laissa de c&ocirc;t&eacute; les tableaux qu'il pr&eacute;parait
+pour le Salon, et partit pour venir
+s'installer aupr&egrave;s de moi et me soigner.<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p>
+
+<p>On mettait, &agrave; cette &eacute;poque, environ cinq
+ou six jours pour aller de Paris &agrave; Vienne;
+nous &eacute;tions en plein hiver, au mois de d&eacute;cembre,
+et ce trajet, d&eacute;j&agrave; bien p&eacute;nible dans
+une telle saison, le devint plus encore par
+suite d'une indisposition grave que mon
+pauvre ami avait contract&eacute;e en route. Il
+arriva donc &agrave; Vienne ayant besoin lui-m&ecirc;me
+de se soigner. Il n'en passa pas
+moins vingt-deux jours aupr&egrave;s de mon lit,
+dormant d'un &#339;il sur un matelas par terre,
+&eacute;piant, avec la sollicitude d'une m&egrave;re, le
+moindre de mes mouvements, et ne me
+quitta, pour retourner &agrave; Paris, que quand
+le m&eacute;decin l'eut rassur&eacute; sur ma parfaite
+convalescence.</p>
+
+<p>De telles amiti&eacute;s ne se rencontrent pas
+souvent, et, sous ce rapport, la Providence
+m'a combl&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant le succ&egrave;s de mon requiem
+&eacute;tait venu modifier tous mes plans de<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
+s&eacute;jour en Allemagne en me faisant prolonger
+ma r&eacute;sidence &agrave; Vienne. Le comte Stockhammer
+me fit, au nom de la Soci&eacute;t&eacute; philharmonique,
+une nouvelle commande. Il
+s'agissait d'&eacute;crire une messe vocale, sans
+accompagnement, destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;e,
+pendant le car&ecirc;me, dans cette m&ecirc;me &eacute;glise
+de Saint Charles,&mdash;mon patron.&mdash;Je
+n'eus garde de laisser &eacute;chapper cette nouvelle
+occasion de m'exercer d'abord, puis
+de m'entendre, chose si rare et si pr&eacute;cieuse
+au d&eacute;but de la carri&egrave;re. Ce fut mon second
+et mon dernier travail &agrave; Vienne, d'o&ugrave; je
+partis aussit&ocirc;t apr&egrave;s pour me rendre &agrave;
+Berlin par Prague et Dresde o&ugrave; je ne fis
+que passer.&mdash;Je voulus, cependant, ne
+pas quitter Dresde sans avoir visit&eacute; l'admirable
+mus&eacute;e o&ugrave; se trouvent, entre autres
+chefs-d'&#339;uvre, la c&eacute;l&egrave;bre Vierge d'Holbein,
+et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
+due au pinceau de Rapha&euml;l.<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
+
+<p>&Agrave; mon arriv&eacute;e &agrave; Berlin, je m'empressai
+d'aller voir madame Henzel, ainsi qu'elle
+m'avait engag&eacute; &agrave; le faire; mais, au bout
+de trois semaines environ, je tombai de
+nouveau gravement malade d'une inflammation
+d'intestins, au moment m&ecirc;me o&ugrave; je
+venais d'&eacute;crire &agrave; ma m&egrave;re que je me disposais
+&agrave; partir et que j'allais enfin la revoir
+apr&egrave;s une s&eacute;paration de trois ans et demi.</p>
+
+<p>Madame Henzel m'envoya aussit&ocirc;t son
+m&eacute;decin auquel je posai l'ultimatum suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai &agrave; Paris une m&egrave;re qui
+attend mon retour et qui, maintenant,
+compte les heures: si elle me sait retenu
+loin d'elle par la maladie, elle va partir et
+est capable d'en devenir folle en route. Elle
+est &acirc;g&eacute;e. Il faut que je lui donne un motif
+de mon retard, mais ce ne peut &ecirc;tre qu'&agrave;
+bref d&eacute;lai. Quinze jours, c'est tout ce que
+je puis vous donner pour me mettre en
+terre ou me remettre sur pied.<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, me dit le docteur; si vous
+&ecirc;tes r&eacute;solu &agrave; suivre mes prescriptions, dans
+quinze jours vous partirez.</p>
+
+<p>Il tint parole: le quatorzi&egrave;me jour,
+j'&eacute;tais hors d'affaire, et quarante-huit
+heures apr&egrave;s, je partais pour Leipzig, o&ugrave;
+r&eacute;sidait Mendelssohn pour qui sa s&#339;ur,
+madame Henzel, m'avait donn&eacute; une lettre
+d'introduction.</p>
+
+<p>Mendelssohn me re&ccedil;ut admirablement.
+J'emploie ce mot &agrave; dessein pour qualifier
+la condescendance avec laquelle un homme
+de cette valeur accueillait un enfant qui ne
+pouvait &ecirc;tre &agrave; ses yeux qu'un &eacute;colier. Pendant
+les quatre jours que je passai &agrave;
+Leipzig, je puis dire que Mendelssohn ne
+s'occupa que de moi. Il me questionna sur
+mes &eacute;tudes et sur mes travaux avec le plus
+vif et le plus sinc&egrave;re int&eacute;r&ecirc;t; il voulut
+entendre au piano mes derniers essais, et
+je re&ccedil;us de lui les paroles les plus pr&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>cieuses
+d'approbation et d'encouragement.
+Je n'en mentionnerai qu'une seule, dont
+j'ai &eacute;t&eacute; trop fier pour jamais l'oublier. Je
+venais de lui faire entendre le <i>Dies ir&aelig;</i> de
+mon requiem de Vienne. Il mit la main
+sur un morceau &agrave; cinq voix seules, sans
+accompagnement, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, ce morceau-l&agrave; pourrait
+&ecirc;tre sign&eacute; Cherubini!</p>
+
+<p>Ce sont de v&eacute;ritables d&eacute;corations que de
+semblables paroles venant d'un tel ma&icirc;tre,
+et on les porte avec plus d'orgueil que bien
+des rubans.</p>
+
+<p>Mendelssohn &eacute;tait directeur de la Soci&eacute;t&eacute;
+philharmonique <i>Gewandhaus</i>. Cette Soci&eacute;t&eacute;
+ne se r&eacute;unissait pas &agrave; cette &eacute;poque, la saison
+des concerts &eacute;tant pass&eacute;e; il eut la d&eacute;licate
+pr&eacute;venance de la convoquer pour moi et
+me fit entendre sa belle symphonie dite
+&laquo;&Eacute;cossaise&raquo; en <i>la</i> mineur, de la partition
+de laquelle il me fit pr&eacute;sent avec un mot de<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
+souvenir amical &eacute;crit de sa main,&mdash;H&eacute;las!
+la mort pr&eacute;matur&eacute;e de ce beau et charmant
+g&eacute;nie devait bient&ocirc;t faire pour moi de ce souvenir
+une v&eacute;ritable et pr&eacute;cieuse relique!...
+Et cette mort elle-m&ecirc;me suivait, au bout de
+six mois, celle de la charmante s&#339;ur &agrave; qui
+je devais d'avoir connu son fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Mendelssohn ne borna pas ses attentions
+&agrave; cette convocation de la Soci&eacute;t&eacute; philharmonique.
+Il &eacute;tait organiste de premier
+ordre, et voulut me faire conna&icirc;tre plusieurs
+des nombreuses et admirables compositions
+que le grand S&eacute;bastien Bach a
+&eacute;crites pour l'instrument sur lequel il r&eacute;gna
+en souverain. Il fit, &agrave; cette intention, visiter
+et remettre en &eacute;tat le vieil orgue de Saint-Thomas
+que Bach lui-m&ecirc;me avait jou&eacute;
+jadis, et l&agrave;, pendant plus de deux heures,
+me r&eacute;v&eacute;la des merveilles que je ne soup&ccedil;onnais
+pas; puis, pour mettre le comble &agrave;
+ses gracieuset&eacute;s, il me fit cadeau d'un re<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>cueil
+de motets de ce Bach pour lequel il
+avait une religieuse v&eacute;n&eacute;ration, &agrave; l'&eacute;cole
+duquel il avait &eacute;t&eacute; form&eacute; d&egrave;s son enfance,
+et dont, &agrave; l'&acirc;ge de quatorze ans, il dirigeait
+et accompagnait par c&#339;ur le grand oratorio
+de la <i>Passion selon Saint Mathieu</i>.</p>
+
+<p>Telle fut pour moi l'obligeance parfaite
+de cet homme charmant, de ce grand
+artiste, de cet immense musicien, enlev&eacute;,
+dans la fleur de l'&acirc;ge,&mdash;trente-huit ans,&mdash;&agrave;
+l'admiration qu'il avait conquise et
+aux chefs-d'&#339;uvre que lui e&ucirc;t r&eacute;serv&eacute;s
+l'avenir. &Eacute;trange destin&eacute;e du g&eacute;nie, m&ecirc;me
+le plus aimable! ces &#339;uvres exquises qui
+font aujourd'hui les d&eacute;lices des abonn&eacute;s du
+Conservatoire, il a fallu la mort de celui
+qui les avait &eacute;crites pour leur faire trouver
+gr&acirc;ce devant les m&ecirc;mes oreilles qui les
+avaient autrefois repouss&eacute;es.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s avoir vu Mendelssohn, je n'avais<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
+plus qu'un souci: revenir le plus t&ocirc;t possible
+&agrave; Paris et retrouver ma pauvre ch&egrave;re
+m&egrave;re. Je partis donc de Leipzig le 18 mai
+1843; je changeai de voiture dix-sept fois
+en route: sur six nuits, j'en passai quatre
+en voyage; et enfin, le 25 mai, j'arrivais
+&agrave; Paris, o&ugrave; allait commencer pour moi une
+vie nouvelle. Mon fr&egrave;re m'attendait &agrave; l'arriv&eacute;e
+de la diligence, et tous deux nous
+prenions le chemin de cette ch&egrave;re maison
+o&ugrave; j'allais retrouver et rapporter tant de
+joie.<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h3>LE RETOUR</h3>
+
+
+<p>Soit que ces trois ans et demi d'absence
+m'eussent beaucoup chang&eacute;, soit que ma
+derni&egrave;re et encore r&eacute;cente maladie jointe &agrave;
+la fatigue du voyage e&ucirc;t terriblement alt&eacute;r&eacute;
+mes traits, lorsque ma m&egrave;re me revit elle
+ne me reconnut pas. J'avais, il est vrai,
+une &eacute;bauche de barbe, mais si peu qu'on
+en aurait, je crois, m&ecirc;me compt&eacute; les rudiments.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re avait, pendant mon absence,<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
+quitt&eacute; la rue de l'&Eacute;peron, et elle &eacute;tait venue
+s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite
+des Missions &eacute;trang&egrave;res, dont l'&eacute;glise fait le
+coin de la rue du Bac et de la rue de Babylone,
+et o&ugrave; m'attendait le nouveau poste que
+j'allais occuper pendant plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de ladite paroisse, l'abb&eacute; Dumarsais,
+avait &eacute;t&eacute; autrefois mon aum&ocirc;nier
+au lyc&eacute;e Saint-Louis. Il avait succ&eacute;d&eacute;, dans
+la cure des Missions, &agrave; l'abb&eacute; Lecourtier.
+Pendant mon s&eacute;jour &agrave; l'Acad&eacute;mie de France
+&agrave; Rome, l'abb&eacute; Dumarsais m'avait &eacute;crit
+pour me demander d'&ecirc;tre, &agrave; mon retour &agrave;
+Paris, organiste et ma&icirc;tre de chapelle de
+sa paroisse. J'avais accept&eacute; mais en posant
+mes conditions. J'entendais ne recevoir
+d'avis, encore moins d'ordres, ni du cur&eacute;,
+ni de la fabrique, ni de qui que ce f&ucirc;t.
+J'avais mes id&eacute;es, mon sentiment, mes
+convictions: en un mot, je serais le &laquo;cur&eacute;
+de la musique&raquo;; sinon, non. C'&eacute;tait radi<span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>cal.
+Mes conditions avaient &eacute;t&eacute; accept&eacute;es;
+cela ne devait pas faire un pli. Mais les
+habitudes sont tenaces. Le r&eacute;gime musical
+auquel mon pr&eacute;d&eacute;cesseur avait accoutum&eacute;
+ces bons paroissiens &eacute;tait tout l'oppos&eacute; des
+tendances que je rapportais de Rome et
+d'Allemagne. Palestrina et Bach &eacute;taient
+mes dieux, et je venais br&ucirc;ler ce qu'on
+avait ador&eacute; jusqu'ici.</p>
+
+<p>Les ressources dont je disposais &eacute;taient
+&agrave; peu pr&egrave;s nulles. En dehors de l'orgue,
+tr&egrave;s m&eacute;diocre et tr&egrave;s limit&eacute;, j'avais un personnel
+chantant qui se composait de deux
+basses, un t&eacute;nor, un enfant de ch&#339;ur; puis
+moi, qui remplissais &agrave; la fois les fonctions
+de ma&icirc;tre de chapelle, d'organiste, de chanteur
+et de compositeur. Je travaillai donc en
+raison et en vue de ce maigre budget, et ce
+fut un bien que cette n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; je me
+trouvais de tirer le meilleur parti possible
+de moyens si restreints.<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p>
+
+<p>Les choses n'all&egrave;rent pas mal tout d'abord,
+mais, &agrave; une sorte de r&eacute;serve et de
+froideur, je devinai que je n'&eacute;tais pas absolument
+dans les bonnes gr&acirc;ces de mon
+auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la
+fin de ma premi&egrave;re ann&eacute;e, mon cur&eacute; me
+fit appeler et me confia qu'il avait &agrave; subir
+les plaintes et les r&eacute;criminations de ses paroissiens,
+Monsieur tel, et madame telle, qui
+ne trouvaient pas que le service musical f&ucirc;t
+le moins du monde jovial et divertissant.
+Le cur&eacute; m'invita donc &agrave; &laquo;modifier mon
+genre&raquo; et &agrave; &laquo;faire des concessions&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cur&eacute;, lui r&eacute;pondis-je,
+vous savez quel est notre contrat! Je ne
+viens pas consulter vos paroissiens; je
+viens t&acirc;cher de les &eacute;difier. Si <i>mon genre</i> ne
+leur convient pas, la situation est bien
+simple: je me retire, vous rappelez mon
+pr&eacute;d&eacute;cesseur, et tout le monde est content.
+C'est &agrave; prendre ou &agrave; laisser.<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! me dit le cur&eacute;, c'est tr&egrave;s
+bien; c'est entendu, j'accepte votre d&eacute;mission.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, nous nous quittons les
+meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas rentr&eacute; chez moi depuis
+une demi-heure que le domestique du
+cur&eacute; sonnait &agrave; ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est M. le cur&eacute; qui voudrait
+vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... C'est bien, Jean, dites que
+j'y vais.</p>
+
+<p>J'arrive chez le cur&eacute;, qui reprend la
+conversation en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, mon cher enfant,
+vous avez jet&eacute; le manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e,
+tout &agrave; l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen
+de s'entendre? Examinons la question avec
+calme. Vous &ecirc;tes parti l&agrave; comme la
+poudre!...<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cur&eacute;, c'est inutile de
+recommencer cette discussion; je maintiens
+tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les
+objections du tiers et du quart, il n'y a
+pas moyen de rien faire; ou bien je reste
+avec une ind&eacute;pendance compl&egrave;te, ou bien
+je m'en vais: ce sont l&agrave; nos conventions,
+vous le savez, et je n'en rabattrai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible
+homme vous faites!</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allons, restez.</p>
+
+<p>Et &agrave; partir de ce jour, il ne m'en reparla
+plus et me laissa la plus parfaite libert&eacute;
+d'action. Depuis lors, mes opposants les
+plus d&eacute;termin&eacute;s devinrent peu &agrave; peu mes
+plus chauds partisans, et mes petits appointements
+se ressentirent, par suite, de ce
+progr&egrave;s dans la sympathie de mes auditeurs.
+J'&eacute;tais entr&eacute; &agrave; douze cents francs par
+an: ce n'&eacute;tait gu&egrave;re; la seconde ann&eacute;e, on<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
+m'accorda une augmentation de trois cents
+francs; la troisi&egrave;me, j'eus dix-huit cents
+francs, et la quatri&egrave;me deux mille cent.&mdash;Mais
+je ne veux pas anticiper sur l'ordre
+des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ma m&egrave;re et moi, nous habitions la m&ecirc;me
+maison que le cur&eacute;. Dans cette maison
+logeait aussi un eccl&eacute;siastique, de trois ans
+plus &acirc;g&eacute; que moi, et qui avait &eacute;t&eacute; un de
+mes camarades au lyc&eacute;e Saint-Louis. C'&eacute;tait
+l'abb&eacute; Charles Gay. La distance d'&acirc;ge et de
+classe qui nous s&eacute;parait au lyc&eacute;e nous e&ucirc;t
+sans doute laiss&eacute;s parfaitement &eacute;trangers
+ou, du moins, indiff&eacute;rents l'un &agrave; l'autre,
+si un &eacute;l&eacute;ment commun ne nous e&ucirc;t pas rapproch&eacute;s.
+Cet &eacute;l&eacute;ment fut la musique.
+Charles Gay, qui avait alors quatorze ans,
+avait de grandes aptitudes musicales, et
+chantait, dans les ch&#339;urs, la partie de
+second dessus. Il &eacute;tait, en outre, un des<span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
+&eacute;l&egrave;ves les plus brillants du coll&egrave;ge. Il termina
+ses &eacute;tudes, et je restai trois ans
+environ sans le revoir. Je le retrouvai au
+foyer de l'Op&eacute;ra, un soir o&ugrave; l'on jouait
+<i>la Juive</i>. Je le reconnus et j'allai droit &agrave;
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! me dit-il, c'est toi! Et
+qu'est-ce que tu deviens?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je m'occupe de composition.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec
+qui travailles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Reicha.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est
+charmant; il faudra nous revoir.</p>
+
+<p>C'est ainsi que se renoua cette amiti&eacute;
+qui avait commenc&eacute; au coll&egrave;ge et qui est
+rest&eacute;e l'une des plus ch&egrave;res affections de
+ma vie.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en admiration devant cet ami en
+qui je reconnaissais une organisation d'&eacute;lite
+et des facult&eacute;s bien sup&eacute;rieures aux<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
+miennes. Ses compositions me semblaient
+r&eacute;v&eacute;ler un homme de g&eacute;nie, et j'enviais
+l'avenir auquel il me paraissait appel&eacute;.
+J'allais souvent passer la soir&eacute;e chez lui,
+o&ugrave; l'on faisait beaucoup de musique. Sa
+s&#339;ur &eacute;tait excellente pianiste, et j'entendais
+l&agrave; (outre ses propres compositions
+qu'on y essayait entre invit&eacute;s intimes) des
+trios de Mozart et de Beethoven.</p>
+
+<p>Un jour, je re&ccedil;us de mon ami, qui &eacute;tait
+&agrave; la campagne, un mot par lequel il me
+priait de venir le voir, me disant qu'il
+avait &agrave; me faire part d'une nouvelle qui
+m'int&eacute;resserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
+mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il
+m'annon&ccedil;a qu'il voulait se faire pr&ecirc;tre. Je
+m'expliquai alors le sens des in-folio et
+autres gros livres dont, depuis quelque
+temps d&eacute;j&agrave;, j'avais remarqu&eacute; que sa table
+&eacute;tait charg&eacute;e. J'&eacute;tais trop jeune pour comprendre
+un tel revirement, et je le plai<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>gnais
+d'une pr&eacute;f&eacute;rence qui lui faisait sacrifier
+un si bel avenir pour un sort qui me
+paraissait si peu digne d'envie.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, il r&eacute;solut d'aller
+passer quelque temps &agrave; Rome pour y commencer
+ses &eacute;tudes th&eacute;ologiques. Je venais
+alors de remporter le grand prix qui allait
+m'envoyer moi-m&ecirc;me &agrave; Rome pour deux
+ans, et ce fut ainsi que j'y retrouvai mon
+ami, dont l'arriv&eacute;e avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de trois
+mois la mienne. &Agrave; mon retour d'Allemagne,
+les circonstances nous rapprochaient
+encore en nous faisant habiter &agrave;
+Paris sous le m&ecirc;me toit. Pr&ecirc;tre aujourd'hui
+depuis trente ans, vicaire g&eacute;n&eacute;ral de son
+intime ami l'&eacute;v&ecirc;que de Poitiers, l'abb&eacute; Gay<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>
+est devenu par ses vertus et ses talents
+d'orateur et d'&eacute;crivain un des membres les
+plus &eacute;minents du clerg&eacute; de France.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> L'abb&eacute; Gay, depuis, est devenu lui-m&ecirc;me &eacute;v&ecirc;que de
+Poitiers.<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p></div>
+
+<p>Vers la troisi&egrave;me ann&eacute;e de mes fonctions
+de ma&icirc;tre de chapelle, je me sentis une
+vell&eacute;it&eacute; d'adopter la vie eccl&eacute;siastique. &Agrave;
+mes occupations musicales j'avais ajout&eacute;
+quelques &eacute;tudes de philosophie et de th&eacute;ologie,
+et je suivis m&ecirc;me pendant tout un
+hiver, sous l'habit eccl&eacute;siastique, les cours
+de th&eacute;ologie du s&eacute;minaire de Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Mais je m'&eacute;tais &eacute;trangement m&eacute;pris sur
+ma propre nature et sur ma vraie vocation.
+Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il
+me serait impossible de vivre sans mon
+art, et, quittant l'habit pour lequel je
+n'&eacute;tais pas fait, je rentrai dans le monde.
+Je dois cependant &agrave; cette p&eacute;riode de ma
+jeunesse une amiti&eacute; dont je tiens &agrave; honneur
+d'associer la mention &agrave; cette histoire de
+ma vie.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Dumarsais, l'abb&eacute; Gay et moi,
+nous avions &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s, pendant l'&eacute;t&eacute; de<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
+1846 aux bains de mer de Trouville pour
+notre sant&eacute;. Je faillis un jour m'y noyer,
+et la presse s'empara si vite de cet incident
+que la nouvelle en &eacute;tait publi&eacute;e le
+lendemain m&ecirc;me dans des journaux de
+Paris, pendant que, de son c&ocirc;t&eacute;, mon fr&egrave;re
+que j'avais heureusement inform&eacute; de suite
+du danger auquel j'avais &eacute;chapp&eacute;, rassurait
+ma m&egrave;re en lui apportant ma lettre qu'il
+venait de recevoir. On annon&ccedil;ait sans fa&ccedil;on
+que &laquo;j'avais &eacute;t&eacute; rapport&eacute; mort sur une
+civi&egrave;re&raquo;! La v&eacute;rit&eacute; a bien de la peine &agrave;
+courir aussi vite que le mensonge.</p>
+
+<p>Or, dans le courant de notre saison de
+bains, nous rencontr&acirc;mes sur la plage un
+excellent abb&eacute; qui se promenait avec un
+jeune gar&ccedil;on dont il &eacute;tait le pr&eacute;cepteur.
+Cet enfant de douze &agrave; treize ans se nommait
+Gaston de Beaucourt. Sa m&egrave;re, la
+comtesse de Beaucourt, poss&eacute;dait une fort
+belle propri&eacute;t&eacute; &agrave; quelques lieues de Trou<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>ville,
+entre Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que et Lisieux. Elle
+nous engagea, de la fa&ccedil;on la plus courtoise
+et la plus gracieuse, &agrave; nous y arr&ecirc;ter avant
+de retourner &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui
+un homme de quarante-trois ans
+et le meilleur des hommes, est devenu un
+ami de toute ma vie: je dois &agrave; son affection
+si s&ucirc;re, si solide et si tendre, non
+seulement les joies que peut donner par
+elle-m&ecirc;me une aussi parfaite amiti&eacute;, mais
+les preuves du d&eacute;vouement le plus complet
+et le plus r&eacute;solu.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La r&eacute;volution de F&eacute;vrier 1848 venait
+d'&eacute;clater lorsque je quittai la ma&icirc;trise des
+Missions &eacute;trang&egrave;res. J'avais rempli, pendant
+quatre ans et demi, des fonctions
+qui, tout en &eacute;tant tr&egrave;s utiles et tr&egrave;s profitables
+&agrave; mes &eacute;tudes musicales, avaient
+n&eacute;anmoins l'inconv&eacute;nient de me laisser<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
+v&eacute;g&eacute;ter, au point de vue de ma carri&egrave;re
+et de mon avenir, dans une situation sans
+issue. Pour un compositeur il n'y a gu&egrave;re
+qu'une route &agrave; suivre pour se faire un
+nom: c'est le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre est un lieu dans lequel on
+trouve chaque jour l'occasion et le moyen
+de parler au public: c'est une exposition
+quotidienne et permanente ouverte au musicien.</p>
+
+<p>La musique religieuse et la symphonie
+sont assur&eacute;ment d'un ordre sup&eacute;rieur,
+absolument parlant, &agrave; la musique dramatique;
+mais les occasions et les moyens de
+s'y faire conna&icirc;tre sont exceptionnels et ne
+s'adressent qu'&agrave; un public intermittent, au
+lieu d'un public r&eacute;gulier comme celui du
+th&eacute;&acirc;tre. Et puis quelle infinie vari&eacute;t&eacute; dans
+le choix des sujets pour un auteur dramatique!
+Quel champ ouvert &agrave; la fantaisie, &agrave;
+l'imagination, &agrave; l'histoire! Le th&eacute;&acirc;tre me<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
+tentait. J'avais alors pr&egrave;s de trente ans, et
+j'&eacute;tais impatient d'essayer mes forces sur ce
+nouveau champ de bataille. Mais il fallait
+un po&egrave;me, et je ne connaissais personne &agrave;
+qui en demander un; mais il fallait trouver
+un directeur qui voul&ucirc;t de moi et consent&icirc;t
+&agrave; me confier un ouvrage: lequel y e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+dispos&eacute; devant mes ant&eacute;c&eacute;dents de musique
+religieuse et mon inexp&eacute;rience de la sc&egrave;ne?
+Aucun: je me voyais dans une impasse.</p>
+
+<p>Les circonstances plac&egrave;rent sur mon
+chemin un homme qui me mit en lumi&egrave;re.
+Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait,
+&agrave; cette &eacute;poque, les concerts de la Soci&eacute;t&eacute;
+Sainte-C&eacute;cile, rue de la Chauss&eacute;e-d'Antin.
+J'eus l'occasion de faire entendre, &agrave; ces
+concerts, quelques morceaux qui firent
+une bonne impression. Seghers connaissait
+la famille Viardot: Madame Viardot &eacute;tait
+alors dans tout l'&eacute;clat de son talent et de
+sa r&eacute;putation: c'&eacute;tait en 1849, au moment<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
+o&ugrave; elle venait de cr&eacute;er, avec une autorit&eacute;
+si magistrale, le r&ocirc;le de Fid&egrave;s dans le
+<i>Proph&egrave;te</i>, de Meyerbeer. Madame Viardot
+m'accueillit avec la meilleure gr&acirc;ce et
+m'engagea &agrave; lui apporter plusieurs de mes
+compositions pour les lui faire entendre:
+je me rendis &agrave; son offre avec empressement.
+Je passai plusieurs heures au piano avec
+elle; et, apr&egrave;s m'avoir &eacute;cout&eacute; avec le plus
+bienveillant int&eacute;r&ecirc;t, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Gounod, pourquoi
+n'&eacute;crivez-vous pas un op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, r&eacute;pondis-je, je ne
+demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
+de po&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous ne connaissez personne
+qui puisse vous en faire un?</p>
+
+<p>&mdash;Qui le puisse, mon Dieu, peut-&ecirc;tre;
+mais qui le veuille, c'est autre chose!... Je
+connais, ou plut&ocirc;t j'ai connu jadis, dans
+mon enfance, &Eacute;mile Augier, avec qui j'ai<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
+jou&eacute; au cerceau dans le Luxembourg; mais
+depuis, Augier est devenu c&eacute;l&egrave;bre; moi,
+je n'ai pas de cr&eacute;dit, et le camarade d'enfance
+ne se souciera sans doute gu&egrave;re de
+refaire une partie autrement risqu&eacute;e qu'un
+tour de cerceau!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, me dit madame Viardot,
+allez trouver Augier, et dites-lui que je me
+charge de chanter le principal r&ocirc;le de
+votre op&eacute;ra s'il veut vous en &eacute;crire le
+po&egrave;me!</p>
+
+<p>On devine si je me le fis dire deux fois.
+Je courus chez Augier, qui accueillit ma
+proposition &agrave; bras ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Viardot! s'&eacute;cria-t-il, comment
+donc! mais tout de suite!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Nestor Roqueplan qui se trouvait
+alors &agrave; la direction de l'Op&eacute;ra. Sur la recommandation
+de madame Viardot, il
+consentait bien &agrave; m'abandonner une partie
+du spectacle, mais non la soir&eacute;e enti&egrave;re.<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
+Il fallait donc trouver un sujet qui r&eacute;un&icirc;t
+trois conditions essentielles: 1&ordm; &ecirc;tre court;
+2&ordm; &ecirc;tre s&eacute;rieux; 3&ordm; offrir un r&ocirc;le de femme
+comme figure principale. Nous nous d&eacute;cid&acirc;mes
+pour <i>Sapho</i>. L'ouvrage ne pouvait
+&ecirc;tre mis &agrave; l'&eacute;tude que l'ann&eacute;e suivante;
+d'autre part, Augier avait &agrave; terminer une
+grande pi&egrave;ce dont il s'occupait en ce moment:
+c'&eacute;tait, je crois, <i>Diane</i> pour mademoiselle
+Rachel.</p>
+
+<p>Enfin, je tenais une promesse et j'attendis
+&agrave; la fois avec impatience et tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>Un &eacute;v&eacute;nement douloureux vint frapper
+notre famille au moment o&ugrave; j'allais me
+mettre au travail. C'&eacute;tait au mois d'avril
+1850. Augier venait d'achever le po&egrave;me
+de <i>Sapho</i>, lorsque mon fr&egrave;re tomba malade,
+le 2 avril. Le 3, je signais chez Roqueplan
+le trait&eacute; par lequel je prenais l'engagement
+de lui livrer la partition de <i>Sapho</i> le<span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
+30 septembre au plus tard. J'avais six
+mois pour composer et &eacute;crire une &#339;uvre
+en trois actes, mon d&eacute;but au th&eacute;&acirc;tre. Dans
+la nuit du 6 avril, mon fr&egrave;re rendait le
+dernier soupir. C'&eacute;tait un coup affreux pour
+ma vieille m&egrave;re et pour nous tous!</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re laissait une veuve, m&egrave;re d'un
+enfant de deux ans et d'un autre petit &ecirc;tre
+qui devait venir au monde sept mois plus
+tard, au milieu des larmes, et dont la destin&eacute;e
+&eacute;tait d'entrer dans la vie le 2 novembre,
+le jour m&ecirc;me o&ugrave; l'&Eacute;glise pleure
+avec nous ceux que nous avons perdus.
+Cette situation amenait des difficult&eacute;s et
+des complications d'existence auxquelles il
+fallut songer imm&eacute;diatement. Les questions
+de tutelle des enfants, de succession du
+cabinet d'architecte de mon fr&egrave;re, dont la
+mort laissait une foule d'affaires en suspens,
+toutes les cons&eacute;quences enfin d'un
+malheur aussi soudain et aussi impr&eacute;vu<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
+r&eacute;clam&egrave;rent pendant un mois ma participation
+directe au r&egrave;glement des int&eacute;r&ecirc;ts et
+aux arrangements de la vie de ma pauvre
+belle-s&#339;ur an&eacute;antie et inconsolable. De
+plus, ma malheureuse m&egrave;re avait pens&eacute;
+perdre la raison sous le coup foudroyant
+qui venait de la frapper. Tout conspirait,
+en moi-m&ecirc;me comme autour de moi, &agrave; me
+rendre incapable de me livrer au travail
+pour lequel j'avais d&eacute;j&agrave; si peu de temps.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois cependant, je pus
+songer &agrave; m'occuper de mon ouvrage, qu'il
+&eacute;tait si urgent d'aborder. Madame Viardot,
+qui &eacute;tait &agrave; ce moment en Allemagne, en
+repr&eacute;sentations, et que j'avais instruite du
+malheur qui venait de nous atteindre, m'&eacute;crivit
+sur-le-champ pour me presser de
+partir avec ma m&egrave;re et d'aller nous installer
+dans une propri&eacute;t&eacute; qu'elle avait dans la
+Brie: l&agrave;, je trouverais, me disait-elle, la
+solitude et la tranquillit&eacute; dont j'avais besoin.<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p>
+
+<p>Je suivis son conseil, et nous part&icirc;mes,
+ma m&egrave;re et moi, pour cette r&eacute;sidence o&ugrave;
+se trouvait la m&egrave;re de madame Viardot
+(madame Garcia, la veuve du c&eacute;l&egrave;bre chanteur),
+en compagnie d'une s&#339;ur de M. Viardot
+et d'une jeune fille (l'a&icirc;n&eacute;e des enfants),
+aujourd'hui madame H&eacute;ritte, remarquable
+musicienne compositeur. Je rencontrai l&agrave;
+aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff,
+l'&eacute;minent &eacute;crivain russe, excellent et
+intime ami de la famille Viardot. Je me
+mis au travail d&egrave;s mon arriv&eacute;e. Chose
+&eacute;trange! il semble que les accents douloureux
+et path&eacute;tiques auraient d&ucirc; &ecirc;tre les
+premiers &agrave; remuer mes fibres si r&eacute;cemment
+&eacute;branl&eacute;es par de si cruelles &eacute;motions! Ce
+fut le contraire: les sc&egrave;nes lumineuses
+furent celles qui me saisirent et s'empar&egrave;rent
+de moi tout d'abord, comme si ma
+nature courb&eacute;e par le chagrin et le deuil
+e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; le besoin de r&eacute;agir et de res<span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>pirer
+apr&egrave;s ces heures d'agonie et ces jours
+de larmes et de sanglots.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au calme qui r&eacute;gnait autour de moi,
+mon ouvrage avan&ccedil;a plus rapidement que je
+ne l'avais esp&eacute;r&eacute;. Apr&egrave;s sa saison d'Allemagne,
+madame Viardot fut appel&eacute;e par ses
+engagements en Angleterre; elle en revint
+au commencement de septembre, et trouva
+mon travail presque termin&eacute;. Je m'empressai
+de lui faire entendre cette &#339;uvre sur
+laquelle j'attendais son impression avec
+grande anxi&eacute;t&eacute;: elle s'en montra satisfaite
+et, en quelques jours, elle fut si bien au courant
+de la partition qu'elle l'accompagnait
+presque en entier par c&#339;ur sur le piano. C'est
+peut-&ecirc;tre le tour de force musical le plus extraordinaire
+dont j'aie jamais &eacute;t&eacute; le t&eacute;moin,
+et qui donne la mesure des &eacute;tonnantes
+facult&eacute;s de cette prodigieuse musicienne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Sapho</i> fut repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'Op&eacute;ra, pour la<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
+premi&egrave;re fois, le 16 avril 1851. J'allais
+donc avoir bient&ocirc;t trente-deux ans. Ce ne
+fut pas un succ&egrave;s; et cependant ce d&eacute;but
+me pla&ccedil;a dans une bonne situation aux
+yeux des artistes. Il y avait &agrave; la fois, dans
+cette &#339;uvre, une inexp&eacute;rience de ce qu'on
+nomme le sens du th&eacute;&acirc;tre, une absence
+de connaissance des effets de la sc&egrave;ne, des
+ressources et de la pratique de l'instrumentation,
+et un sentiment vrai de l'expression,
+un instinct g&eacute;n&eacute;ralement juste du
+c&ocirc;t&eacute; lyrique du sujet, et une tendance &agrave; la
+noblesse du style. Le final du premier acte
+produisit un effet dont je fus tout surpris;
+on le bissa avec des acclamations unanimes,
+auxquelles je ne pouvais croire en d&eacute;pit de
+mes oreilles qui en bourdonnaient d'&eacute;motion
+inattendue, et ce <i>bis</i> se reproduisit
+aux repr&eacute;sentations suivantes. L'effet du
+second acte fut inf&eacute;rieur &agrave; celui du premier,
+malgr&eacute; le succ&egrave;s d'une <i>cantil&egrave;ne</i><span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
+chant&eacute;e par madame Viardot, et celui d'un
+<i>duo</i> de genre l&eacute;ger, chant&eacute; par Br&eacute;mond
+et mademoiselle Poinsot: &laquo;Va m'attendre,
+mon ma&icirc;tre!&raquo; Mais le troisi&egrave;me acte produisit
+une tr&egrave;s bonne impression. On bissa
+la chanson du p&acirc;tre: &laquo;Broutez le thym,
+broutez mes ch&egrave;vres&raquo;, et les stances finales
+de Sapho: &laquo;&Ocirc; ma lyre immortelle&raquo; furent
+tr&egrave;s applaudies.</p>
+
+<p>La chanson du p&acirc;tre fut le d&eacute;but du
+t&eacute;nor Aym&egrave;s, qui la chantait &agrave; merveille et
+s'y &eacute;tait fait une r&eacute;putation. Gueymard et
+Mari&eacute; remplissaient les r&ocirc;les de Phaon et
+d'Alc&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, naturellement, assistait &agrave; cette
+premi&egrave;re repr&eacute;sentation. Comme je quittais
+la sc&egrave;ne pour aller la rejoindre dans la salle,
+o&ugrave; elle m'attendait apr&egrave;s la sortie du public,
+je rencontrai, dans les couloirs de l'Op&eacute;ra,
+Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou,
+en lui disant:<span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Berlioz, venez montrer
+ces yeux-l&agrave; &agrave; ma m&egrave;re: c'est le plus
+beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon
+ouvrage.</p>
+
+<p>Berlioz se rendit &agrave; mon d&eacute;sir, et, s'approchant
+de ma m&egrave;re, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne me souviens pas d'avoir
+&eacute;prouv&eacute; une &eacute;motion semblable depuis
+vingt ans.</p>
+
+<p>Il publia sur <i>Sapho</i> un compte rendu qui
+est assur&eacute;ment une des appr&eacute;ciations les
+plus flatteuses et les plus &eacute;lev&eacute;es que j'aie
+eu l'honneur et le bonheur de recueillir
+dans ma carri&egrave;re.</p>
+
+<p><i>Sapho</i> ne fut jou&eacute;e que six fois: l'engagement
+de madame Viardot touchait
+&agrave; sa fin: elle fut remplac&eacute;e dans son r&ocirc;le
+par mademoiselle Masson avec qui l'ouvrage
+n'eut que trois repr&eacute;sentations de
+plus.</p>
+
+<p>On peut, je crois, poser en principe<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
+qu'une &#339;uvre dramatique a toujours, &agrave; peu
+de chose pr&egrave;s, le succ&egrave;s de public qu'elle
+m&eacute;rite. Le succ&egrave;s, au th&eacute;&acirc;tre, est la r&eacute;sultante
+d'un tel ensemble d'&eacute;l&eacute;ments qu'il
+suffit (et les exemples en abondent) de
+l'absence de quelques-uns de ces &eacute;l&eacute;ments,
+parfois m&ecirc;me des plus accessoires, pour balancer
+et compromettre l'empire des qualit&eacute;s
+les plus &eacute;lev&eacute;es. La mise en sc&egrave;ne,
+les divertissements, les d&eacute;cors, les costumes,
+le livret, tant de choses concourent
+au prestige d'un op&eacute;ra! L'attention du
+public a un tel besoin d'&ecirc;tre soutenue et
+soulag&eacute;e par la vari&eacute;t&eacute; du spectacle! Il
+y a des &#339;uvres de premier ordre par
+certains c&ocirc;t&eacute;s qui ont sombr&eacute;, non dans
+l'admiration des artistes, mais dans la
+faveur publique, faute de ce condiment
+n&eacute;cessaire pour les faire accepter de ceux &agrave;
+qui ne suffit pas le pur attrait du beau
+intellectuel.<span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
+
+<p>Je ne pr&eacute;tends en aucune sorte r&eacute;clamer
+pour la destin&eacute;e de <i>Sapho</i> le b&eacute;n&eacute;fice de
+ces consid&eacute;rations. Le public apporte, au
+jugement d'un ouvrage, des titres et des
+droits qui constituent un genre de comp&eacute;tence
+et d'autorit&eacute; &agrave; part. On ne doit ni
+attendre ni exiger de lui les connaissances
+sp&eacute;ciales qui permettent de d&eacute;cider sur la
+valeur technique d'une &#339;uvre d'art; mais
+il a, lui, le droit d'attendre et d'exiger
+qu'une &#339;uvre dramatique r&eacute;ponde aux
+instincts dont il vient demander l'aliment
+et la satisfaction au th&eacute;&acirc;tre. Or une &#339;uvre
+dramatique ne repose pas exclusivement sur
+les qualit&eacute;s de forme et de style: ces qualit&eacute;s
+sont essentielles, assur&eacute;ment; elles sont
+m&ecirc;me indispensables pour prot&eacute;ger un
+ouvrage contre les rapides atteintes du
+temps dont la faux ne s'arr&ecirc;te que devant
+les traces de la beaut&eacute; id&eacute;ale; mais elles
+ne sont ni les seules ni m&ecirc;me, en un<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
+certain sens, les premi&egrave;res: elles consolident
+et affermissent le succ&egrave;s dramatique,
+elles ne l'&eacute;tablissent pas.</p>
+
+<p>Le public du th&eacute;&acirc;tre est un <i>dynamom&egrave;tre</i>:
+il n'a pas &agrave; conna&icirc;tre de la valeur d'une
+&#339;uvre au point de vue du go&ucirc;t; il n'en
+mesure que la puissance passionnelle et
+le degr&eacute; d'&eacute;motion, c'est-&agrave;-dire ce qui en
+fait proprement une &#339;uvre dramatique,
+expression de ce qui se passe dans l'&acirc;me
+humaine personnelle ou collective. Il r&eacute;sulte
+de l&agrave; que public et auteur sont r&eacute;ciproquement
+appel&eacute;s &agrave; faire l'&eacute;ducation
+artistique l'un de l'autre: le public, en &eacute;tant
+pour l'auteur le crit&eacute;rium et la sanction du
+Vrai; l'auteur, en initiant le public aux
+&eacute;l&eacute;ments et aux conditions du Beau. Hors
+de cette distinction, il me para&icirc;t impossible
+d'expliquer cet &eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne de l'incessante
+mobilit&eacute; du public, qui se d&eacute;prend
+le lendemain de ce qui le passionnait la<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
+veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il
+adorera demain.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pour n'&ecirc;tre pas ce qu'on appelle un
+succ&egrave;s, le sort de <i>Sapho</i> n'en eut pas moins
+des cons&eacute;quences profitables &agrave; ma carri&egrave;re
+et &agrave; mon avenir. Et d'abord, Ponsard me
+demanda, le soir m&ecirc;me de la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation, si je voudrais &eacute;crire la musique
+des ch&#339;urs d'une trag&eacute;die en cinq
+actes, <i>Ulysse</i>, qu'il destinait au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais.
+J'acceptai sur-le-champ, sans
+conna&icirc;tre l'ouvrage; mais la r&eacute;putation de
+l'auteur de <i>Lucr&egrave;ce</i>, de <i>Charlotte Corday</i> et
+d'<i>Agn&egrave;s de M&eacute;ranie</i> m'inspirait plus que de
+la s&eacute;curit&eacute; sur la valeur de l'&#339;uvre &agrave; la
+collaboration de laquelle j'avais l'heureuse
+chance d'&ecirc;tre appel&eacute;.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne Houssaye &eacute;tait alors directeur
+de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise. Il fallait annexer
+au personnel ordinaire du th&eacute;&acirc;tre, un per<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>sonnel
+choral et un renfort de l'orchestre
+accoutum&eacute;<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_238'>238</a>, une lettre de Berlioz &agrave; Gounod, en
+date du 19 novembre 1851.</p></div>
+
+<p><i>Ulysse</i> fut repr&eacute;sent&eacute; le 18 juin 1852. Je
+venais d'&eacute;pouser, quelques jours auparavant,
+une fille de Zimmerman<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, le c&eacute;l&egrave;bre
+professeur de piano du Conservatoire, &agrave;
+qui est due la belle &eacute;cole de piano de
+laquelle sont sortis Prudent, Marmontel,
+Goria, Lef&eacute;bure-W&eacute;ly, Ravina, Bizet et tant
+d'autres; je devenais, par cette alliance, le
+beau-fr&egrave;re du jeune peintre &Eacute;douard Dubufe,
+qui d&eacute;j&agrave; portait dignement le nom
+de son p&egrave;re, et dont le fils, Guillaume
+Dubufe, promet aujourd'hui de soutenir
+brillamment l'h&eacute;ritage et la r&eacute;putation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_240'>240</a>, une lettre de Gounod &agrave;
+Lefuel, sans date.</p></div>
+
+<p>Les principaux r&ocirc;les d'<i>Ulysse</i> &eacute;taient
+tenus par mademoiselle Judith, MM. Gef<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>froy,
+Delaunay, Maubant, mademoiselle
+Nathalie et autres. La part de la musique
+ne repr&eacute;sentait pas moins de quatorze
+ch&#339;urs, un solo de t&eacute;nor, plusieurs passages
+de m&eacute;lodrame instrumental et une
+introduction d'orchestre. Il y avait pour le
+musicien un certain danger de monotonie
+dans l'emploi uniforme des m&ecirc;mes ressources,
+l'orchestre et les ch&#339;urs.</p>
+
+<p>J'eus, n&eacute;anmoins, la bonne fortune de
+tourner assez heureusement la difficult&eacute;, et
+ce second ouvrage me valut une nouvelle
+bonne note dans l'opinion des artistes. Ma
+partition eut en outre une chance que n'avait
+pas eue celle de <i>Sapho</i>, pour laquelle
+aucun &eacute;diteur ne s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;: MM. Escudier
+me firent l'honneur et la faveur de
+graver mon nouvel ouvrage <i>gratis</i>.</p>
+
+<p><i>Ulysse</i> fut jou&eacute; une quarantaine de fois.
+C'&eacute;tait la seconde &eacute;preuve dont ma m&egrave;re
+fut t&eacute;moin dans ma carri&egrave;re dramatique.<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
+
+<p>Les &laquo;ch&#339;urs d'<i>Ulysse</i>&raquo; me semblent
+empreints d'un caract&egrave;re et d'une couleur
+assez justes et d'un style assez personnel;
+le maniement de l'orchestre y laisse encore
+bien &agrave; d&eacute;sirer sous le rapport de l'exp&eacute;rience,
+plut&ocirc;t que sous celui du coloris
+dont l'instinct est en g&eacute;n&eacute;ral assez heureux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s mon mariage, je fus
+nomm&eacute; Directeur de l'orph&eacute;on et de l'enseignement
+du chant dans les &eacute;coles communales
+de la Ville de Paris. Je rempla&ccedil;ais,
+&agrave; ce poste, M. Hubert, &eacute;l&egrave;ve et
+successeur lui-m&ecirc;me de Wilhem, le cr&eacute;ateur
+de cette institution.</p>
+
+<p>Ces fonctions que j'ai remplies pendant
+huit ans et demi ont exerc&eacute; une heureuse
+influence sur ma carri&egrave;re musicale par
+l'habitude qu'elles m'ont conserv&eacute;e de
+diriger et d'employer de grandes masses<span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
+vocales trait&eacute;es dans un style simple et
+favorable &agrave; leur meilleure sonorit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ma troisi&egrave;me tentative musicale au th&eacute;&acirc;tre
+fut <i>la Nonne sanglante</i>, op&eacute;ra en cinq actes
+de Scribe et Germain Delavigne. Nestor
+Roqueplan, qui &eacute;tait toujours directeur de
+l'Op&eacute;ra, s'&eacute;tait pris d'affection pour <i>Sapho</i>
+et d'amiti&eacute; pour moi: il disait qu'il me
+trouvait une tendance &agrave; &laquo;faire grand&raquo;.
+C'&eacute;tait lui qui avait d&eacute;sir&eacute; que j'&eacute;crivisse
+pour l'Op&eacute;ra un ouvrage en cinq actes. <i>La
+Nonne sanglante</i> fut &eacute;crite en 1852-53;
+mise en r&eacute;p&eacute;tition le 18 octobre 1853,
+laiss&eacute;e de c&ocirc;t&eacute; et successivement reprise &agrave;
+l'&eacute;tude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe
+le 18 octobre 1854, un an juste apr&egrave;s sa
+premi&egrave;re r&eacute;p&eacute;tition. Elle n'eut que onze
+repr&eacute;sentations, apr&egrave;s lesquelles Roqueplan
+fut remplac&eacute; &agrave; la direction de l'Op&eacute;ra par
+M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
+d&eacute;clar&eacute; qu'il ne laisserait pas jouer plus
+longtemps une &laquo;pareille ordure&raquo;, la pi&egrave;ce
+disparut de l'affiche et n'y a plus reparu
+depuis.</p>
+
+<p>J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent
+des recettes n'autorisait assur&eacute;ment
+pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire.
+Mais les d&eacute;cisions directoriales ont
+parfois, dit-on, des dessous qu'il serait inutile
+de vouloir p&eacute;n&eacute;trer: en pareil cas, on
+donne des pr&eacute;textes: les raisons demeurent
+cach&eacute;es. Je ne sais si <i>la Nonne sanglante</i> &eacute;tait
+susceptible d'un succ&egrave;s durable; je ne le
+pense pas: non que ce f&ucirc;t une &#339;uvre sans
+effet (il y en avait quelques-uns de saisissants);
+mais le sujet &eacute;tait trop uniform&eacute;ment
+sombre; il avait, en outre, l'inconv&eacute;nient
+d'&ecirc;tre plus qu'imaginaire, plus
+qu'invraisemblable: il &eacute;tait en dehors du
+possible, il reposait sur une situation purement
+fantastique, sans r&eacute;alit&eacute;, et par<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
+cons&eacute;quent sans int&eacute;r&ecirc;t dramatique, l'int&eacute;r&ecirc;t
+&eacute;tant impossible en dehors du vrai ou,
+tout au moins, du vraisemblable.</p>
+
+<p>Je crois qu'il y avait &agrave; mon actif, dans
+cet ouvrage, une part s&eacute;rieuse de progr&egrave;s
+dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages
+y sont trait&eacute;es avec une connaissance plus
+s&ucirc;re de l'instrumentation et avec une main
+plus exp&eacute;riment&eacute;e; plusieurs morceaux
+sont d'une bonne couleur, entre autres le
+chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite
+et les ch&#339;urs, au premier acte; au second
+acte, le pr&eacute;lude symphonique des Ruines,
+et la marche des Revenants; au troisi&egrave;me
+acte, une cavatine du t&eacute;nor, et son duo
+avec la Nonne.</p>
+
+<p>Mes principaux interpr&egrave;tes furent mesdemoiselles
+Wertheimber et Poinsot,
+MM. Gueymard, Depassio et Merly.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je me consolai de mon d&eacute;boire en &eacute;cri<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>vant
+une symphonie (n&ordm; 1, en <i>r&eacute;</i>) pour la
+Soci&eacute;t&eacute; des Jeunes artistes, qui venait
+d'&ecirc;tre fond&eacute;e par Pasdeloup et dont tous
+les concerts avaient lieu salle Herz, rue
+de la Victoire. Cette symphonie fut bien
+accueillie, et cet accueil me d&eacute;cida &agrave; en
+&eacute;crire pour la m&ecirc;me soci&eacute;t&eacute;, une seconde
+(n&ordm; 2, en <i>mi b&eacute;mol</i>), qui obtint aussi un
+certain succ&egrave;s. J'&eacute;crivis, &agrave; cette m&ecirc;me
+&eacute;poque, une messe solennelle de Sainte-C&eacute;cile
+qui fut ex&eacute;cut&eacute;e avec succ&egrave;s par l'Association
+des artistes musiciens, le 22 novembre
+1855, dans l'&eacute;glise Saint-Eustache,
+pour la premi&egrave;re fois, et qui a &eacute;t&eacute; jou&eacute;e
+plusieurs fois depuis; elle est d&eacute;di&eacute;e &agrave; la
+m&eacute;moire de mon beau-p&egrave;re, Zimmerman,
+que nous avions perdu le 29 octobre 1853.</p>
+
+<p>Un autre malheur vint frapper notre
+famille: le 6 ao&ucirc;t 1855, la mort nous
+enleva une s&#339;ur a&icirc;n&eacute;e de ma femme,
+Juliette Dubufe, femme d'&Eacute;douard Dubufe,<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
+le peintre, nature dou&eacute;e d'un rare assemblage
+des plus charmantes qualit&eacute;s joint &agrave;
+un talent exceptionnel de sculpteur et de
+pianiste. &laquo;Bont&eacute;, esprit, talent&raquo;, telle fut
+l'inscription simple, mais aussi m&eacute;rit&eacute;e
+qu'&eacute;loquente, qui r&eacute;suma l'&eacute;loge et les
+regrets inspir&eacute;s par cette femme dont la
+gr&acirc;ce exquise captivait irr&eacute;sistiblement ceux
+qui l'approchaient.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La direction de l'orph&eacute;on occupait alors
+la plus grande partie de mon temps: j'&eacute;crivais,
+pour les grandes r&eacute;unions chorales
+de cette institution, nombre de morceaux
+dont quelques-uns furent remarqu&eacute;s, et
+parmi lesquels se trouvent deux messes
+dont l'une avait &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e sous ma direction,
+le 12 juin 1853, dans l'&eacute;glise de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+&agrave; Paris. Ce fut pendant
+une des grandes s&eacute;ances annuelles de
+l'orph&eacute;on que ma femme me donna un<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
+fils, le dimanche 8 juin 1856. (Trois ans
+auparavant, le 13 du m&ecirc;me mois, nous
+avions eu la douleur de perdre un premier
+enfant, une fille qui n'avait pas v&eacute;cu.) Le
+matin du jour o&ugrave; naquit mon fils, ma
+courageuse femme, au moment o&ugrave; j'allais
+partir pour la s&eacute;ance de l'orph&eacute;on, eut la
+force de me cacher les douleurs dont elle
+ressentait les premi&egrave;res atteintes; et, lorsque,
+dans l'apr&egrave;s-midi, je rentrai &agrave; la maison,
+mon fils &eacute;tait au monde.</p>
+
+<p>La venue de cet enfant, que j'avais tant
+d&eacute;sir&eacute;, fut pour nous une joie et une f&ecirc;te:
+nous avons eu le bonheur de le conserver;
+il a maintenant vingt et un ans accomplis
+et se destine &agrave; la peinture.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Depuis <i>la Nonne sanglante</i>, je n'avais
+travaill&eacute; &agrave; aucune &#339;uvre dramatique; mais
+j'avais &eacute;crit un petit oratorio, <i>Tobie</i>, que
+m'avait demand&eacute;, pour l'un de ses concerts<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
+annuels &agrave; b&eacute;n&eacute;fice, George Hainl, alors
+chef d'orchestre du Grand-Th&eacute;&acirc;tre &agrave; Lyon.
+Cet ouvrage a, je crois, quelques qualit&eacute;s
+de sentiment et d'expression; on y avait
+remarqu&eacute; un air assez touchant du jeune
+Tobie et quelques autres passages qui ne
+manquaient pas d'un certain accent path&eacute;tique.</p>
+
+<p>En 1856, je fis connaissance de Jules
+Barbier et de Michel Carr&eacute;. Je leur demandai
+s'ils seraient dispos&eacute;s &agrave; travailler
+avec moi et &agrave; me confier un po&egrave;me; ils y
+consentirent avec beaucoup de bonne gr&acirc;ce.
+La premi&egrave;re id&eacute;e sur laquelle j'attirai leur
+collaboration fut <i>Faust</i>. Cette id&eacute;e leur plut
+beaucoup: nous all&acirc;mes trouver M. Carvalho,
+qui &eacute;tait alors directeur du Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique,
+situ&eacute; boulevard du Temple, et qui
+venait de monter <i>la Reine Topaze</i>, ouvrage de
+Victor Mass&eacute;, dans lequel madame Miolan-Carvalho
+avait un tr&egrave;s grand succ&egrave;s.<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
+
+<p>Notre projet sourit &agrave; M. Carvalho, et aussit&ocirc;t
+mes deux collaborateurs se mirent &agrave;
+l'&#339;uvre. J'&eacute;tais parvenu &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la
+moiti&eacute; de mon travail, lorsque M. Carvalho
+m'annon&ccedil;a que le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin
+pr&eacute;parait un grand m&eacute;lodrame
+intitul&eacute; <i>Faust</i>, et que cette circonstance
+renversait toutes ses combinaisons au
+sujet de notre ouvrage. Il consid&eacute;rait, avec
+raison, comme impossible que nous fussions
+pr&ecirc;ts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre
+part, il jugeait imprudent, au point de vue
+du succ&egrave;s, d'engager, sur un m&ecirc;me sujet, la
+lutte avec un th&eacute;&acirc;tre dont le luxe de mise
+en sc&egrave;ne aurait d&eacute;j&agrave; fait courir tout Paris
+au moment o&ugrave; notre &#339;uvre verrait le jour.</p>
+
+<p>Il nous invita donc &agrave; chercher un autre
+sujet; mais cette d&eacute;convenue soudaine
+m'avait rendu incapable de diversion, et je
+restai huit jours sans pouvoir me livrer &agrave;
+d'autre travail.<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p>
+
+<p>Enfin M. Carvalho me demanda d'&eacute;crire
+un ouvrage comique et d'en chercher la
+donn&eacute;e dans le th&eacute;&acirc;tre de Moli&egrave;re. Ce fut
+l&agrave; l'origine du <i>M&eacute;decin malgr&eacute; lui</i>, qui fut
+repr&eacute;sent&eacute; au Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique le 15 janvier
+1858, jour anniversaire de la naissance
+de Moli&egrave;re<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. L'annonce d'un ouvrage comique
+&eacute;crit par un musicien dont les trois
+premiers essais semblaient indiquer des
+tendances tout autres fit craindre et pr&eacute;sager
+un &eacute;chec. L'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;joua ces
+craintes, dont quelques-unes &eacute;taient peut-&ecirc;tre
+des esp&eacute;rances, et le <i>M&eacute;decin malgr&eacute; lui</i>
+fut, <i>malgr&eacute; cela</i>, mon premier succ&egrave;s de
+public au th&eacute;&acirc;tre. Le plaisir devait en &ecirc;tre
+empoisonn&eacute; par la mort de ma pauvre m&egrave;re
+qui, malade depuis des mois, et compl&egrave;tement
+aveugle depuis deux ans, expirait le<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
+lendemain m&ecirc;me, 16 janvier 1858, &agrave; l'&acirc;ge
+de soixante-dix-sept ans et demi. Il ne m'a
+pas &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'apporter &agrave; ses derniers
+jours ce fruit et cette r&eacute;compense d'une vie
+toute consacr&eacute;e &agrave; l'avenir de ses fils! J'esp&egrave;re,
+du moins, qu'elle a emport&eacute; l'espoir
+et le pressentiment que ses soins n'auraient
+pas &eacute;t&eacute; st&eacute;riles et que ses sacrifices seraient
+b&eacute;nis<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir plus loin, Lettres, p. <a href='#Page_271'>271</a>, comment Gounod,
+trente-trois ans apr&egrave;s, dans un toast &agrave; S. A. I. la princesse
+Mathilde, &eacute;voquait le souvenir de cet ouvrage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_242'>242</a>, une lettre de Gounod &agrave;
+l'un de ses beaux-fr&egrave;res, M. Pigny.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Le M&eacute;decin malgr&eacute; lui</i> donna une s&eacute;rie
+non interrompue d'une centaine de repr&eacute;sentations.
+L'ouvrage fut mont&eacute; avec beaucoup
+de soin, et l'acteur Got, de la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, eut m&ecirc;me, &agrave; la demande
+du directeur, l'obligeance de pr&ecirc;ter
+l'appui de ses pr&eacute;cieux conseils aux artistes
+pour la mise en sc&egrave;ne traditionnelle de la
+pi&egrave;ce et la d&eacute;clamation du dialogue parl&eacute;.<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
+Le r&ocirc;le principal, celui de Sganarelle, fut
+cr&eacute;&eacute; par Meillet, baryton plein de rondeur
+et de verve, qui y obtint un grand succ&egrave;s
+de chanteur et d'acteur. Les autres r&ocirc;les
+d'hommes furent confi&eacute;s &agrave; Girardot, Wartel,
+Fromant et Lesage (remplac&eacute;s depuis par
+Potel et Gabriel), qui s'en acquitt&egrave;rent fort
+bien. Les deux principaux r&ocirc;les de femmes
+&eacute;taient tenus par mesdemoiselles Faivre et
+Girard, toutes deux pleines d'entrain et de
+gaiet&eacute;. Cette partition, la premi&egrave;re que j'aie
+eu l'occasion d'&eacute;crire dans le genre
+comique, est d'une allure facile et l&eacute;g&egrave;re
+qui se rapproche de l'op&eacute;ra bouffe italien.
+J'ai t&acirc;ch&eacute; d'y rappeler, dans certains passages,
+le style de Lulli; mais l'ensemble
+de l'ouvrage reste n&eacute;anmoins dans la forme
+moderne et participe de l'&eacute;cole fran&ccedil;aise.
+Parmi les morceaux qui furent le plus
+go&ucirc;t&eacute;s, se trouve la <i>Chanson des glouglous</i>,
+sup&eacute;rieurement dite par Meillet, &agrave; qui on<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
+la redemandait toujours; le <i>Trio de la
+bastonnade</i>, le <i>Sextuor de la consultation</i>,
+un <i>Fabliau</i>, la <i>Sc&egrave;ne de consultation des
+paysans</i>, et un <i>duo</i> entre Sganarelle et la
+nourrice.</p>
+
+<p>Le <i>Faust</i> de la Porte-Saint-Martin venait
+d'&ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;, et le luxe d&eacute;ploy&eacute; dans
+la mise en sc&egrave;ne n'avait pu assurer &agrave; ce
+m&eacute;lodrame une tr&egrave;s longue carri&egrave;re.
+M. Carvalho se reprit alors &agrave; notre premier
+projet, et je m'occupai imm&eacute;diatement de
+terminer l'&#339;uvre que j'avais interrompue
+pour &eacute;crire le <i>M&eacute;decin</i>.</p>
+
+<p><i>Faust</i> fut mis en r&eacute;p&eacute;tition au mois de
+septembre 1858. Je l'avais fait entendre,
+au foyer du th&eacute;&acirc;tre, &agrave; M. Carvalho, le
+1<sup>er</sup> juillet, avant mon d&eacute;part pour la
+Suisse, o&ugrave; j'allais passer les vacances avec
+ma femme et mon fils, alors &acirc;g&eacute; de deux
+ans. &Agrave; ce moment, rien n'&eacute;tait encore
+arr&ecirc;t&eacute; quant &agrave; la distribution des r&ocirc;les, et<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
+M. Carvalho m'avait demand&eacute; de laisser
+assister &agrave; l'audition que je lui avais donn&eacute;e
+madame Carvalho, qui demeurait en face
+du th&eacute;&acirc;tre. Elle fut tellement impressionn&eacute;e
+par le r&ocirc;le de Marguerite que M. Carvalho
+me pria de le lui donner. Ce fut
+chose convenue, et l'avenir a prouv&eacute; que
+ce choix avait &eacute;t&eacute; une v&eacute;ritable inspiration.</p>
+
+<p>Cependant les &eacute;tudes de <i>Faust</i> ne devaient
+pas se poursuivre sans rencontrer
+de difficult&eacute;s. Le t&eacute;nor &agrave; qui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;
+le r&ocirc;le de Faust ne put, en d&eacute;pit d'une voix
+charmante et d'un physique tr&egrave;s agr&eacute;able,
+soutenir le fardeau de ce r&ocirc;le important et
+consid&eacute;rable. Quelques jours avant l'&eacute;poque
+fix&eacute;e pour la premi&egrave;re repr&eacute;sentation, on
+dut s'occuper de le remplacer, et on eut
+recours &agrave; Barbot qui &eacute;tait alors disponible.
+En un mois, Barbot sut le r&ocirc;le et fut pr&ecirc;t
+&agrave; jouer, et l'ouvrage put &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute; le
+19 mars 1859.<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
+
+<p>Le succ&egrave;s de <i>Faust</i> ne fut pas &eacute;clatant;
+il est cependant jusqu'ici ma plus grande
+r&eacute;ussite au th&eacute;&acirc;tre. Est-ce &agrave; dire qu'il soit
+mon meilleur ouvrage? Je l'ignore absolument;
+en tout cas, j'y vois une confirmation
+de la pens&eacute;e que j'ai exprim&eacute;e plus
+haut sur le succ&egrave;s, &agrave; savoir qu'il est plut&ocirc;t
+la r&eacute;sultante d'un certain concours d'&eacute;l&eacute;ments
+heureux et de conditions favorables
+qu'une preuve et une mesure de la valeur
+intrins&egrave;que de l'ouvrage m&ecirc;me. C'est par
+les surfaces que se conquiert d'abord la
+faveur du public; c'est par le fond qu'elle
+se maintient et s'affermit. Il faut un certain
+temps pour saisir et s'approprier l'expression
+et le sens de cette infinit&eacute; de d&eacute;tails
+dont se compose un drame.</p>
+
+<p>L'art dramatique est un art de portraitiste:
+il doit traduire des caract&egrave;res comme
+un peintre reproduit un visage ou une attitude;
+il doit recueillir et fixer tous les<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
+traits, toutes les inflexions si mobiles et si
+fugitives dont la r&eacute;union constitue cette
+propri&eacute;t&eacute; de physionomie qu'on nomme
+un personnage. Telles sont ces immortelles
+figures d'Hamlet, de Richard III, d'Othello,
+de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures
+d'une ressemblance telle avec le type dont
+elles sont l'expression qu'elles restent dans
+le souvenir comme une r&eacute;alit&eacute; vivante:
+aussi les appelle-t-on justement des cr&eacute;ations.
+La musique dramatique est soumise
+&agrave; cette loi hors de laquelle elle n'existe pas.
+Son objet est de sp&eacute;cialiser des physionomies.
+Or ce que la peinture repr&eacute;sente
+simultan&eacute;ment au regard de l'esprit, la
+musique ne peut le dire que successivement:
+c'est pourquoi elle &eacute;chappe si facilement
+aux premi&egrave;res impressions.</p>
+
+<p>Aucun des ouvrages que j'avais &eacute;crits
+avant <i>Faust</i> ne pouvait faire attendre de
+moi une partition de ce genre; aucun n'y<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
+avait pr&eacute;par&eacute; le public. Ce fut donc, sous
+ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi
+quant &agrave; l'interpr&eacute;tation. Madame Carvalho
+n'avait certes pas attendu le r&ocirc;le de Marguerite
+pour r&eacute;v&eacute;ler les magistrales qualit&eacute;s
+d'ex&eacute;cution et de style qui la placent au
+premier rang parmi les cantatrices de notre
+&eacute;poque; mais aucun r&ocirc;le ne lui avait fourni,
+jusque-l&agrave;, l'occasion de montrer &agrave; ce degr&eacute;
+les c&ocirc;t&eacute;s sup&eacute;rieurs de ce talent si s&ucirc;r, si
+fin, si ferme et si tranquille, je veux dire
+le c&ocirc;t&eacute; lyrique et path&eacute;tique. Le r&ocirc;le de
+Marguerite a &eacute;tabli sa r&eacute;putation sous ce
+rapport, et elle y a laiss&eacute; une empreinte
+qui restera une des gloires de sa brillante
+carri&egrave;re. Barbot se tira en grand musicien
+du r&ocirc;le difficile de Faust. Balanqu&eacute;, qui
+cr&eacute;a le r&ocirc;le de M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, &eacute;tait un com&eacute;dien
+intelligent dont le jeu, le physique
+et la voix se pr&ecirc;taient &agrave; merveille &agrave; ce
+personnage fantastique et satanique: malgr&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
+un peu d'exag&eacute;ration dans le geste et dans
+l'ironie, il eut beaucoup de succ&egrave;s. Le
+petit r&ocirc;le de Siebel et celui de Valentin
+furent tr&egrave;s convenablement tenus par mademoiselle
+Faivre et M. Raynal.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la partition, elle fut assez discut&eacute;e
+pour que je n'eusse pas grand espoir
+d'un succ&egrave;s ...<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRES" id="LETTRES"></a>LETTRES</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">&Agrave; MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,</span><br />
+</p>
+<p class="right"><i>&Agrave; l'Acad&eacute;mie de France, &agrave; Rome, villa M&eacute;dicis.</i><br />
+<br />
+<br />
+Naples, le mardi 14 juillet 1840.<br />
+</p>
+
+<p>J'aurais bien d&eacute;sir&eacute;, cher Hector, t'adresser
+plus t&ocirc;t ce petit mot que je remets &agrave;
+Murat<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Mais je n'ai trouv&eacute; jusqu'&agrave; cette
+heure que le temps d'&eacute;crire &agrave; mon fr&egrave;re
+une assez longue pancarte; et dans cette<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
+ville de Naples, o&ugrave; j'ai fait quelques connaissances
+il y a trois mois, il m'a fallu
+commencer cette fois par me faire voir.
+Maintenant, &agrave; partir d'aujourd'hui, me
+voil&agrave; plus libre. J'ai &eacute;crit aussi &agrave; Desgoffe,
+et j'aurais voulu en faire autant pour ce
+bon H&eacute;bert, auquel je te prie de faire
+bien des excuses de ma part. Il aura certainement
+de mes nouvelles directes un de
+ces jours, et m&ecirc;me tr&egrave;s prochainement, car
+je pense, sans toutefois en &ecirc;tre s&ucirc;r, partir
+mercredi ou jeudi de la semaine prochaine
+pour faire ma tourn&eacute;e des &icirc;les d'Ischia,
+Capri, puis revenir par P&#339;stum, Salerne,
+Amalfi, Sorrento, Pomp&eacute;ia et Naples; c'est
+une affaire d'une douzaine de jours. J'esp&egrave;re,
+cher bon ami, que tu t'es bien port&eacute; depuis
+mon d&eacute;part; je le demande aussi &agrave; Desgoffe,
+que je prie de t'engager &agrave; ne pas trop
+travailler. La chaleur l&agrave;-bas doit &ecirc;tre si
+grande en ce moment! Ici, &agrave; Naples, il<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
+fait quelquefois tr&egrave;s lourd; aujourd'hui
+surtout, nous avons eu un temps d'orage
+assommant; mais la brise de mer n'est pas
+une charge et, surtout pour nous qui sommes
+log&eacute;s en quelque sorte sur la mer, nous en
+jouissons et nous en sentons la fra&icirc;cheur
+autant qu'il est possible.</p>
+
+<p>Naples m'ennuie plus que jamais (la
+ville, s'entend). Je suis fort curieux de Capri
+et d'Ischia, ainsi que de P&#339;stum. Je suis
+enfin mont&eacute; hier aux Camaldules: c'est un
+point de vue admirable, surtout comme &eacute;tendue
+de mer; tu sais si nous aimons la
+mer: plus on la voit, plus on comprend
+la beaut&eacute; de cette simple ligne horizontale
+derri&egrave;re laquelle on pourrait soup&ccedil;onner
+l'infini. Demain soir, &agrave; quatre heures, s'il
+fait beau, nous montons au V&eacute;suve pour
+y voir le coucher du soleil; nous y passons
+la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au
+clair de lune, et nous voyons le lendemain<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
+matin le lever du soleil. Tu vois que c'est
+une belle partie.</p>
+
+<p>J'ai re&ccedil;u avant-hier une lettre de ma
+m&egrave;re, envoy&eacute;e de Rome; je te remercie,
+cher Hector, si c'est &agrave; toi que je dois l'arriv&eacute;e
+de cette lettre. Ma m&egrave;re m'y charge
+de mille amiti&eacute;s pour toi ainsi que mon
+bon Urbain.</p>
+
+<p>Comment t'es-tu trouv&eacute; du tableau de
+M. Ingres? &Eacute;cris-le-moi, ou mets-moi un
+mot dans la lettre de Desgoffe quand il me
+r&eacute;pondra. Envoyez-moi toujours vos lettres
+&agrave; la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, &agrave;
+Naples. Si je suis en tourn&eacute;e pendant ce
+temps, je les trouverai &agrave; mon retour. Dis &agrave;
+H&eacute;bert que je serai tr&egrave;s content aussi de
+savoir l'effet que lui aura produit le tableau
+de M. Ingres: bien que je ne m&eacute;rite pas
+cette nouvelle avant de lui avoir &eacute;crit moi-m&ecirc;me,
+j'en suis bien d&eacute;sireux.</p>
+
+<p>Embrasse bien mon petit fr&egrave;re Vauthier,<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
+que je prie aussi de ne pas m'oublier. Dis
+&agrave; Fleury<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> que je suis bien f&acirc;ch&eacute; de n'avoir
+pu lui dire adieu avant mon d&eacute;part. Enfin je
+te charge, cher ami, de tous mes souvenirs
+pour nos bons camarades en g&eacute;n&eacute;ral et en
+particulier, selon la formule consacr&eacute;e.</p>
+
+<p>Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme
+je t'aime, et c'est de tout c&#339;ur, tu le sais
+bien; au reste, je peux te le dire, car dans
+notre exil &agrave; tous deux, j'ai la part de trois.</p>
+
+<p>Tout &agrave; toi de c&#339;ur,</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+<p>Gu&eacute;nepin<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> t'&eacute;crira sous peu de jours; il
+te dit mille choses aimables; il est fort
+bon gar&ccedil;on pour moi, nous avons fait bon
+voyage, bien que nos nuits aient &eacute;t&eacute; de<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
+trois ou quatre heures au plus: c'est un
+d&eacute;tail. Fais-moi donc l'amiti&eacute; de me dire,
+quand tu m'&eacute;criras, si Desgoffe a renvoy&eacute;
+chercher ma partition de <i>Freisch&uuml;tz</i> chez
+le prince Soutzo.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Murat (Jean), peintre, prix de Rome.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Domestique de confiance des pensionnaires; au service
+de l'Acad&eacute;mie, alors, depuis quarante ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Gu&eacute;nepin (Fran&ccedil;ois-Jean-Baptiste), architecte, prix
+de Rome.</p></div>
+
+<p><br /><br /></p>
+<h3>II</h3>
+
+<p class="center"><span class="smcap">&Agrave; MONSIEUR HECTOR LEFUEL</span></p>
+
+<p class="center"><i>&Agrave; Venise, poste restante.</i></p>
+
+<p class="right">
+Rome, le mardi 4 avril 1841.<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher et tendre p&egrave;re,<br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; que ton enfant d&eacute;sol&eacute; se creusait
+la t&ecirc;te pour savoir o&ugrave; t'&eacute;crire, et il
+commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer de la tendresse
+de son vieux papa, lorsqu'il apprend par
+M. Schnetz que cet intr&eacute;pide centenaire
+s'est transport&eacute; de Florence &agrave; Bologne
+pour se rendre au plus vite &agrave; Venise. C'est<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
+donc &agrave; Venise que ce fils rassur&eacute; se h&acirc;te
+de lui faire parvenir de ses nouvelles pour
+lui dire qu'il se porte tr&egrave;s bien, et ensuite
+que sa messe a obtenu un heureux succ&egrave;s
+parmi ses petits camarades d'abord, et
+en second lieu parmi les en bas. Il a pens&eacute;
+aussit&ocirc;t &agrave; la satisfaction de son vieux p&egrave;re
+et cette pens&eacute;e a &eacute;t&eacute; pour beaucoup dans
+la joie de son succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Il a aussi regrett&eacute; beaucoup l'absence du
+m&ecirc;me vieux p&egrave;re, qui est naturellement
+l'&ecirc;tre auquel il tenait le plus ici, et dont le
+sort l'a frustr&eacute; fort mal &agrave; propos dans ce
+moment-l&agrave;.</p>
+
+<p>De plus, nouvelles de Paris qui me chargent
+de mille amiti&eacute;s pour toi, mon cher
+bon Hector: je ne sais pas comment cela
+se fait, mais maman croyait que j'allais te
+revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai
+d&eacute;sabus&eacute;e sur ce point, et cette d&eacute;sillusion
+n'aura pas &eacute;t&eacute; sans lui faire de peine. Et<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
+puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai re&ccedil;ue
+&agrave; propos d'Urbain: elle m'a donn&eacute; d'abord
+une fameuse alerte de joie, et puis &agrave; la fin
+du paragraphe un affreux renfoncement; il
+s'agissait tout bonnement pour lui du voyage
+en Sicile et &agrave; Rome; mais c'est tomb&eacute; dans
+l'eau, et voici comment.</p>
+
+<p>M. le marquis de Crillon, qui a toujours
+port&eacute; beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; notre famille,
+avait l'intention de s'adjoindre pour son
+compagnon de voyage en Sicile un artiste
+distingu&eacute;, ayant fait de bonnes &eacute;tudes, enfin
+un homme s&eacute;rieux. Bref, il avait pens&eacute; &agrave;
+Urbain. Il arrive donc &agrave; la maison un
+jour, et fait &agrave; ma m&egrave;re la d&eacute;claration de ce
+projet; ma m&egrave;re le remercie de cette extr&ecirc;me
+bont&eacute;, lui en exprime toute sa reconnaissance,
+en parle &agrave; Urbain lorsqu'elle le voit.
+Urbain, apr&egrave;s avoir vite et m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi,
+se d&eacute;cide, et va donner sa r&eacute;ponse
+affirmative &agrave; M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il<span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
+s'est agi d'aller faire ses visites d'adieu &agrave;
+ses clients, il a trouv&eacute; partout des visages
+contrits et d&eacute;sol&eacute;s de le voir partir, des
+regrets universels: on ne trouverait jamais
+&agrave; remplacer sa d&eacute;licatesse, sa loyaut&eacute;, etc ...
+enfin toutes les bonnes et estimables qualit&eacute;s
+que tu lui connais. Circonstance d&eacute;j&agrave;
+entravant les projets de d&eacute;part; mais ce
+n'est pas le tout; voici qui est venu
+mettre les plus gros b&acirc;tons dans les roues:
+ce sont ses int&eacute;r&ecirc;ts compromis pour une
+somme de dix ou douze mille francs. &Agrave; ce
+moment-l&agrave;, sa pr&eacute;sence est devenue indispensable
+&agrave; Paris, comme tu peux bien penser.
+Je suis fort inquiet de cette aventure
+critique et voudrais bien savoir le plus t&ocirc;t
+possible comment cela aura tourn&eacute;: je t'en
+informerai dans ma plus prochaine lettre.
+Pauvre Urbain, qui est si bon et qui s'est
+donn&eacute; tant de mal! Heureusement qu'il a
+bien du courage et qu'il sait supporter de<span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
+vilaines &eacute;preuves; mais c'est dur sur le
+moment.</p>
+
+<p>J'ai su, mon cher Hector, que tu avais
+&eacute;crit &agrave; Gruy&egrave;re; au moment o&ugrave; je me laissais
+aller &agrave; ma jalousie, H&eacute;bert m'a dit:
+&laquo;Console-toi: c'est une commission dont
+il le charge, tout simplement.&raquo; Alors, je
+me suis consol&eacute; dans l'espoir d'en recevoir
+une plus tard pour moi. Je dois te
+dire que j'ai &eacute;t&eacute; fort heureux des t&eacute;moignages
+d'int&eacute;r&ecirc;t que m'ont donn&eacute;s ces
+jours-ci plusieurs de mes camarades, entre
+autres notre bon petit peintre H&eacute;bert: j'ai
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s sensible au soin et &agrave; l'attention avec
+lesquels je l'ai vu &eacute;couter la r&eacute;p&eacute;tition de
+ma messe; il n'y aurait certainement pas
+eu cela chez un indiff&eacute;rent, et on est toujours
+heureux de pouvoir citer ceux qui ne
+le sont pas. Comme je sais que tu aimes
+aussi H&eacute;bert, je suis bien aise de te faire
+parvenir ce renseignement sur son compte,<span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
+bien s&ucirc;r que son attachement pour moi
+ne diminuera en rien le tien pour lui. Il
+se porte aussi d'une mani&egrave;re satisfaisante,
+et me charge de mille amiti&eacute;s pour toi ainsi
+que tous ces messieurs de l'Acad&eacute;mie. Je
+vais voir s'il est chez lui et le tenter pour
+qu'il te mette deux mots au bas de ma
+lettre.</p>
+
+<p>Bazin n'est toujours pas arriv&eacute;; je ne sais
+pas ce qu'il fait: j'ai grand'peur que dans
+l'enthousiasme qu'a d&ucirc; lui t&eacute;moigner sa
+ville natale &agrave; son passage on ne l'ait pris
+lui-m&ecirc;me en nature pour le clouer sur un
+pi&eacute;destal en guise de statue &agrave; son honneur.
+Les Marseillais ont la t&ecirc;te chaude, ils sont
+capables de lui avoir fait celle-l&agrave;; elle serait
+un peu bonne pour ses mois de pension!</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Hector; tu sais comme
+je t'aime, eh bien, je t'embrasse comme
+cela, sur les deux joues et sur l'&#339;il gauche,
+comme on dit: si tu es encore avec<span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
+Court&eacute;p&eacute;e<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, dis-lui que je lui envoie une
+poign&eacute;e de main bien soign&eacute;e aussi. J'esp&egrave;re
+que vous vous portez bien tous les
+deux et que, si vous avez le m&ecirc;me temps que
+nous, vous devez faire des choses superbes.
+Adieu, cher ami. Tout &agrave; toi de c&#339;ur.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Architecte, &laquo;rapin&raquo; de Lefuel.</p></div>
+<p><br /><br /></p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher architecte, je profite de l'occasion
+de notre cher musicien pour te donner
+signe de vie. J'ai appris par notre grand
+sculpteur Gruy&egrave;re que tu &eacute;tais aux prises
+avec une foule de rhumes; j'esp&egrave;re que le
+soleil de la noble et voluptueuse Venise
+te fondra les glaces que le vieux hiver a
+amoncel&eacute;es dans ton cerveau. Tu as eu un
+succ&egrave;s &agrave; l'Exposition; tous ont &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute;s
+de tes dessins, l'ambassadeur et l'ambassadrice
+n'en dorment plus. Je ne te parle pas
+de moi: ce que j'ai fait est trop peu impor<span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>tant
+et trop peu bien pour m&eacute;riter une
+ligne. La messe de notre c&eacute;l&egrave;bre musicien
+a eu un plein succ&egrave;s parmi nous et parmi
+le monde. Elle a &eacute;t&eacute; bien ex&eacute;cut&eacute;e gr&acirc;ce
+&agrave; l'activit&eacute; qu'il a d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; secouer ces
+vieux endormis. Si tu vois Loubens<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, dis-lui
+bien des choses de ma part; et ce
+Court&eacute;p&eacute;e, qu'en fais-tu? peux-tu venir &agrave;
+bout de le faire lever en m&ecirc;me temps que
+toi, &ocirc; travailleur matinal?</p>
+
+<p>Adieu. Si je puis t'&ecirc;tre utile ou agr&eacute;able,
+je suis &agrave; toi.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">
+E. H&Eacute;BERT.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Murat ne veut pas seulement t'&eacute;crire
+deux mots: il dit qu'il t'&eacute;crira.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">
+CH. GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">
+MURAT.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br /></p>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ancien &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole polytechnique, ami de
+Gounod, d'H&eacute;bert, etc ...</p></div>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
+
+<p><br /></p>
+<h3>III</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">&Agrave; MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE</span></p>
+
+<p class="center"><i>&agrave; Nice-Maritime (poste restante)</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p>
+
+<p class="right">
+Rome, le 21 juin (lundi).</p>
+<p><br /></p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cher bon ami,<br />
+</p>
+
+<p>Comme il est bien plus naturel de voir
+un enfant se presser de r&eacute;pondre &agrave; son p&egrave;re
+qu'un p&egrave;re &agrave; son enfant, je commencerai
+par m'excuser de ne t'avoir pas accus&eacute;
+plus t&ocirc;t r&eacute;ception de ta derni&egrave;re lettre dat&eacute;e
+de Mantoue. Mais c'est bien malgr&eacute; moi, je
+t'assure. J'ai eu beaucoup &agrave; &eacute;crire tous ces
+derniers temps, et je n'ai pas encore fini.
+C'est vraiment quelquefois tr&egrave;s occupant et
+m&ecirc;me autre chose que d'avoir &agrave; reconna&icirc;tre<span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
+seul par &eacute;critures l'int&eacute;r&ecirc;t que quelques
+personnes se contentent tr&egrave;s bien de vous
+faire t&eacute;moigner par d'autres, et dont on ne
+peut pas rendre, soi, les remerciements en
+m&ecirc;me monnaie. Enfin il faut encore se
+trouver fort heureux de cet int&eacute;r&ecirc;t-l&agrave;, et ne
+pas faire son d&eacute;go&ucirc;t&eacute; devant un peu d'activit&eacute;:
+sans quoi les autres diraient: &laquo;Il est
+bien facile de lui retirer tout cet embarras&raquo;,
+n'est-ce pas, cher ami? Aussi je ne dis cela
+qu'&agrave; toi ou qu'&agrave; des amis en lesquels je
+me confierais de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je te dirai que j'ai fait aupr&egrave;s de Gruy&egrave;re
+la commission relative &agrave; ton habit autour
+duquel nous avons si longtemps <i>br&ucirc;l&eacute;</i>,
+comme lorsqu'on cherche quelque chose &agrave;
+cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour
+et n'&eacute;tait d&eacute;t&eacute;rior&eacute; ni par de mauvais plis,
+ni par des vers ou des papillons.</p>
+
+<p>J'ai fait aussi tes amiti&eacute;s &agrave; nos camarades
+qui n'ont pas manqu&eacute; de me demander<span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
+d'o&ugrave; j'avais re&ccedil;u une lettre de toi. J'ai r&eacute;pondu
+qu'elle me venait de Mantoue. Alors
+se sont &eacute;lev&eacute;es maintes conversations particuli&egrave;res
+et g&eacute;n&eacute;rales sur ta position comme
+pensionnaire favoris&eacute;, surtout depuis que la
+m&ecirc;me faveur a &eacute;t&eacute; refus&eacute;e &agrave; Gruy&egrave;re, qui
+avait &eacute;galement demand&eacute; &agrave; faire un voyage,
+et qui pr&eacute;tend avoir all&eacute;gu&eacute; de tr&egrave;s bons
+motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement
+de toi pour ne pas &eacute;chauffer les opinions
+qui nous &eacute;taient d&eacute;favorables, mais j'ai seulement
+relev&eacute; &agrave; l'instant un mot d'un pensionnaire
+que je ne nommerai pas, mais
+qui, parlant de la faveur qui d&eacute;j&agrave; t'avait
+&eacute;t&eacute; accord&eacute;e l'an pass&eacute; pour Naples, pr&eacute;sentait
+ta conduite comme peu d&eacute;licate et
+peu franche en allant &agrave; Florence d'abord.
+Je me suis born&eacute; &agrave; exclure de toute ma
+force cette opinion-l&agrave; sans vouloir nullement
+me lancer dans une discussion qui
+aurait pu devenir une dispute. Et puis,<span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
+cher Hector, si tu savais que de choses,
+depuis ton d&eacute;part, se sont pass&eacute;es dans les
+caract&egrave;res de bien des gens! Si cela ne
+change pas, je ne doute point qu'&agrave; ton retour
+tu ne trouves des individus qui font ce
+qu'on appelle <i>leur t&ecirc;te</i>. Je ne suis pas le
+seul &agrave; l'avoir remarqu&eacute;, et je ne pense pas
+que cela doive t'&eacute;chapper non plus.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, dans dix jours je pars pour
+Naples, et je compte rester un mois et demi,
+deux mois, non pas &agrave; Naples m&ecirc;me, mais
+dans le royaume et dans les &icirc;les; pour le
+mois de septembre, je le passerai sans doute
+&agrave; Frascate pour bien revoir &agrave; cette &eacute;poque
+et pour la derni&egrave;re fois ce magnifique
+Monte Cavi dont je voudrais bien faire
+quelques &eacute;tudes.</p>
+
+<p>Si tu m'&eacute;cris pendant mon voyage, adresse
+ta lettre poste restante &agrave; Naples. Quand je
+serai en ville, je la prendrai moi-m&ecirc;me;
+sinon je me la ferai envoyer o&ugrave; je serai.<span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p>
+
+<p>J'ai fait derni&egrave;rement une tourn&eacute;e d'une
+dizaine de jours dans la montagne du c&ocirc;t&eacute;
+de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu
+de tr&egrave;s belles choses comme pays: mais de
+tout, ce qui m'a le plus int&eacute;ress&eacute;, c'est le
+couvent de San Benedetto &agrave; Subiaco. J'ai
+vu l&agrave; des choses et j'ai &eacute;prouv&eacute; des &eacute;motions
+que je n'oublierai jamais de ma vie.</p>
+
+<p>J'ai re&ccedil;u derni&egrave;rement des nouvelles de
+chez moi: on va bien et on t'envoie mille
+affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a
+adress&eacute; une lettre &agrave; G&ecirc;nes de mani&egrave;re
+que tu pusses l'y trouver le 15 du mois:
+je ne sais sur quoi il a jug&eacute; que tu serais
+&agrave; G&ecirc;nes &agrave; cette &eacute;poque, mais en tout cas,
+il me semble qu'il s'est tromp&eacute; de quelque
+peu dans ses calculs. Au reste il vaut
+mieux qu'elle soit arriv&eacute;e avant toi qu'apr&egrave;s;
+outre que tu es s&ucirc;r de la trouver en quittant
+Milan, tu pourrais au besoin te la faire
+envoyer si tu avais quelqu'un de connais<span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>sance.
+Ensuite ma m&egrave;re me dit que Blanchard
+a eu l'extr&ecirc;me gracieuset&eacute; de faire
+pour Urbain un petit dessin de ton portrait,
+ce qui a excessivement touch&eacute; la m&egrave;re et
+le fr&egrave;re. Ce beau Blanchard, &agrave; ce que me
+dit ma m&egrave;re, avait eu la fi&egrave;vre tr&egrave;s forte &agrave;
+Paris depuis son retour, mais il va beaucoup
+mieux maintenant. Il a d&icirc;n&eacute; &agrave; la maison
+plusieurs fois depuis son retour &agrave;
+Paris, et ma m&egrave;re me dit qu'il est fort
+aimable, qu'il a de bonnes mani&egrave;res et
+qu'il lui pla&icirc;t parce qu'il lui a paru fort
+bon.</p>
+
+<p>Tu sais sans doute, si quelque journal
+fran&ccedil;ais t'est tomb&eacute; sous la main, que
+notre Jules Richomme n'est pas re&ccedil;u en
+loge; cette nouvelle m'a caus&eacute; une vive
+peine pour lui et pour sa famille, qui d&eacute;sirerait
+tant le voir remporter le grand prix
+et venir &agrave; Rome. Pour moi je suis s&ucirc;r
+maintenant de le revoir &agrave; Paris; parce que,<span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
+e&ucirc;t-il m&ecirc;me le prix l'ann&eacute;e prochaine, il
+ne partirait en tout cas qu'apr&egrave;s l'&eacute;poque
+de mon retour.</p>
+
+<p>Et toi, cher ami, o&ugrave; en sont tes travaux?
+Il me semble que tes cartons doivent fi&egrave;rement
+se remplir. &Eacute;cris-moi tout cela: comment
+tu te portes, ce que tu fais: bien
+que je ne sois pas tout &agrave; fait apte &agrave; le comprendre,
+je crois que mon avidit&eacute; &agrave; savoir
+tout ce qui te pla&icirc;t et ce que tu aimes,
+m'ouvrira la comprenette jusqu'&agrave; un certain
+point. Au reste je m'en remets absolument
+&agrave; toi pour le compte rendu sous ce
+rapport: tant que cela ne te co&ucirc;tera ni
+trop de temps, ni trop d'ennui, donne
+toujours.</p>
+
+<p>Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et
+aime-moi toujours, parce que c'est une
+bonne &#339;uvre que tu fais, et que cela te
+sera rendu de bien des mani&egrave;res.</p>
+
+<p>Sois aussi exact &agrave; me donner tes<span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
+adresses successives que je le serai &agrave; te
+donner la mienne pendant et apr&egrave;s mon
+voyage.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur de fils.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+<br /></p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cette lettre a &eacute;t&eacute; adress&eacute;e d'abord &laquo;&agrave; Milan, poste
+restante,&raquo; puis renvoy&eacute;e de Milan &agrave; G&ecirc;nes, et de G&ecirc;nes
+&agrave; Nice.</p></div>
+
+<p><br /></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<p class="center"><span class="smcap">
+&Agrave; MONSIEUR H. LEFUEL,</span><br />
+<br />
+<i>&Agrave; G&ecirc;nes, poste restante.</i><br />
+<br />
+<i>Si M. Lefuel ne vient pas r&eacute;clamer ses lettres &agrave; G&ecirc;nes,<br />
+lui envoyer celle-ci &agrave; l'Acad&eacute;mie de France, &agrave; Rome.</i><br />
+<br /></p>
+
+<p class="right">Vienne, le 21 ao&ucirc;t 1842 (lundi).</p>
+<p><br /></p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher Hector,<br />
+</p>
+
+<p>J'ai re&ccedil;u, l'autre semaine, une lettre
+d'H&eacute;bert, auquel j'avais &eacute;crit le premier de
+Vienne; il m'apprend que tu es quelque
+part autour de G&ecirc;nes, mais il ne peut pas<span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
+me dire au juste o&ugrave; tu es. Comme tu m'as
+abandonn&eacute; tout le long de mon voyage,
+cher ami, et que je n'ai trouv&eacute; ni &agrave; Florence
+ni &agrave; Venise ni &agrave; Vienne une ligne
+de tes nouvelles, je me suis vu oblig&eacute; de
+demander &agrave; quelque ami commun si, par
+hasard, il ne saurait pas ton adresse et s'il
+ne pourrait pas me la donner. Par la
+r&eacute;ponse que j'ai re&ccedil;ue d'H&eacute;bert, j'ai vu qu'il
+avait &eacute;t&eacute; plus heureux que moi, puisqu'il
+savait au moins o&ugrave; tu &eacute;tais et o&ugrave; il pouvait
+te donner de ses nouvelles en recevant
+des tiennes. Tu sais pourtant bien,
+abominable et monstrueux p&egrave;re, combien
+ton fils aurait &eacute;t&eacute; content de voir quelques
+lignes de toi! mais tout le long du voyage,
+pas une panse d'A! moi, de mon c&ocirc;t&eacute;,
+comment t'&eacute;crire? partout j'en ai eu envie,
+nulle part je n'en ai eu par toi le moyen.
+D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je crains maintenant que
+cette lettre-ci ne te trouve d&eacute;nich&eacute; d'o&ugrave; tu<span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
+&eacute;tais: de sorte que cette incertitude m'a
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre pour l'adresse de ma lettre
+les pr&eacute;cautions que tu vois. Si j'&eacute;tais pr&egrave;s de
+toi, va, je te gronderais bien fort. Comment!
+tes entrailles patriarcales ont donc
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; au point de n'avoir plus besoin
+d'envoyer quelques-unes de ces bonnes
+lignes auxquelles tu sais que ton premier-n&eacute;
+est si sensible! avec ton nom et ton adresse,
+si tu n'avais pas le temps d'&eacute;crire, moi au
+moins j'aurais pu te tenir au courant de
+tout ce qui m'avait int&eacute;ress&eacute;, de ce qui
+m'int&eacute;resse encore aujourd'hui, choses auxquelles
+je ne puis pas te croire indiff&eacute;rent.
+Enfin, cher et tr&egrave;s cher p&egrave;re et ami, maintenant
+que je t'ai bien grond&eacute;, j'oublie tes
+iniquit&eacute;s; je te pardonne du fond du c&#339;ur,
+je sais depuis longtemps que cela t'emb&ecirc;te
+d'&eacute;crire; je sais aussi que tu ne perds pas
+ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve
+&agrave; Rome pour jeter le manque de tes nou<span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>velles
+sur le compte de la fl&acirc;nerie. Ainsi
+donc, tout est oubli&eacute; except&eacute; toi.</p>
+
+<p>J'aurais voulu pouvoir te dire d&eacute;j&agrave; depuis
+longtemps ce qui m'arrive d'heureux
+ici: c'est de pouvoir faire ex&eacute;cuter &agrave; grand
+orchestre, le 8 septembre, dans une des
+&eacute;glises de Vienne, ma messe de Rome, qui
+a &eacute;t&eacute; jou&eacute;e &agrave; Saint-Louis-des-Fran&ccedil;ais &agrave; la
+f&ecirc;te du Roi. C'est un grand avantage et
+qui n'est encore &eacute;chu &agrave; aucun pensionnaire:
+je dois cela &agrave; la connaissance de
+quelques artistes fort obligeants qui m'en
+ont fait conna&icirc;tre d'autres, <i>influents</i>. &Agrave;
+Vienne, je travaille; je n'y vois que tr&egrave;s
+peu de monde, je ne sors presque pas; je
+suis jusqu'au cou dans un requiem &agrave; grand
+orchestre qui sera probablement ex&eacute;cut&eacute;
+en Allemagne le 2 novembre. On m'a d&eacute;j&agrave;
+offert ici, dans l'&eacute;glise o&ugrave; sera jou&eacute;e ma
+messe de Rome, de m'ex&eacute;cuter aussi mon
+requiem. Comme je ne sais pas encore<span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
+jusqu'&agrave; quel point je serai satisfait de l'ex&eacute;cution,
+je n'ai encore rien d&eacute;cid&eacute; &agrave; part
+moi. &Agrave; Berlin, par la connaissance de madame
+Henzel et de Mendelssohn, il serait
+fort possible que j'obtinsse une ex&eacute;cution
+beaucoup plus belle qu'&agrave; Vienne, et qui
+aurait l'avantage de me donner une position
+meilleure aux yeux des artistes. &Agrave;
+Vienne, je suis toujours libre d'accepter:
+si je suis content de l'ex&eacute;cution de ma
+messe du 8 septembre, je me d&eacute;ciderai &agrave;
+donner mon requiem ici; sinon, je le porte
+&agrave; Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle &eacute;tait
+&agrave; Rome, me disait: &laquo;Quand vous viendrez
+en Allemagne, si vous avez de la musique
+&agrave; faire jouer, mon fr&egrave;re pourra vous &ecirc;tre
+d'un grand secours.&raquo; Je lui ai &eacute;crit &agrave;
+Berlin, il y a quelques jours, et, comme je
+dois partir d'ici le 12 septembre pour faire
+une tourn&eacute;e &agrave; Munich, Leipzig, Berlin,
+Dresde, Prague, je la prie de vouloir bien<span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
+me dire si elle croit que je puisse ou non
+arriver &agrave; Berlin avec des projets d'y faire
+jouer de ma musique; sa r&eacute;ponse influencera
+encore ma d&eacute;cision &agrave; cet &eacute;gard. Si
+elle me dit oui, je reste &agrave; Berlin jusque
+dans les premiers jours de novembre, et
+puis je reviens ensuite &agrave; Paris; sinon, il
+me faut redescendre &agrave; Vienne, o&ugrave; je reviens
+en quatre jours par les chemins de fer. Il
+y en a un qui va de Vienne &agrave; Olmutz, et
+qui me fait faire pr&egrave;s de soixante lieues. Si
+je dois rester &agrave; Berlin pour mon requiem,
+je serai oblig&eacute; d'arranger mon voyage
+diff&eacute;remment et de le faire ainsi: Munich,
+Prague, Dresde, Leipzig, Berlin. Au
+reste, je t'en informerai quand j'en serai
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>J'ai bien des fois regrett&eacute; notre belle
+Rome, cher Hector, et j'envie bien le sort de
+ceux qui y sont encore; ce n'est presque
+que dans le souvenir de ce beau pays<span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
+que je trouve vraiment quelque charme et
+quelque bonheur: si tu savais ce que c'est
+que tous les pays que j'ai travers&eacute;s, quand
+on les compare &agrave; l'Italie!</p>
+
+<p>La derni&egrave;re chose qui m'ait bien vivement
+et profond&eacute;ment impressionn&eacute;, c'est
+Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi
+je ne m'&eacute;talerai pas en descriptions, ni en
+extases, tu me comprends.</p>
+
+<p>Tu as probablement appris de ton c&ocirc;t&eacute;,
+cher ami, la mort de notre bon camarade
+Blanchard. Je mesure &agrave; l'affliction que j'en
+ai eue celle que tu as d&ucirc; &eacute;prouver, toi,
+qui &eacute;tais plus &eacute;troitement li&eacute; que moi avec
+lui. Voil&agrave;, cher, comme on est s&ucirc;r de se
+revoir quand on se quitte, et, bien qu'il
+n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien
+de plus terriblement n&eacute;cessaire que de
+mettre au bas de chacune de ses lettres:</p>
+
+<p>Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse
+comme je t'aime, c'est-&agrave;-dire en ami<span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
+comme un fr&egrave;re: j'esp&egrave;re toujours que
+nous nous reverrons.</p>
+
+<p>Adieu, tout &agrave; toi de c&#339;ur.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br /><br />
+</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">MONSIEUR CHARLES GOUNOD,</span><br />
+<i>47, rue Pigalle, Paris.</i></p>
+
+<p class="right">
+19 novembre.<br />
+<br /></p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher Gounod,<br />
+</p>
+
+<p>Je viens de lire tr&egrave;s attentivement vos
+ch&#339;urs d'<i>Ulysse</i>. L'&#339;uvre, dans son ensemble,
+me para&icirc;t fort remarquable et
+l'int&eacute;r&ecirc;t musical va croissant avec celui du
+drame. Le double ch&#339;ur du Festin est
+admirable et produira un effet entra&icirc;nant
+s'il est convenablement ex&eacute;cut&eacute;. La Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise
+ne doit ni ne peut l&eacute;siner
+sur vos moyens d'ex&eacute;cution. La musique<span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
+seule, selon moi, attirera la foule pendant
+un grand nombre de repr&eacute;sentations. Il est
+donc de l'int&eacute;r&ecirc;t le plus direct, le plus
+commercial, du directeur de ce th&eacute;&acirc;tre, de
+faire au compositeur la part large dans les
+d&eacute;penses et la mise en sc&egrave;ne d'<i>Ulysse</i>; et
+je crois qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez
+pas. <i>Il faut ce qu'il faut</i>, ou rien.
+Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez
+de vos <i>solos</i>: un solo ridicule g&acirc;te
+tout un morceau.</p>
+
+<p>&Agrave; la page marqu&eacute;e d'une corne, se trouve
+une faute de ponctuation dans la musique
+du commencement d'un vers que je vous
+engage &agrave; corriger. <i>Les honn&ecirc;tes gens</i> ne
+doivent pas scander ainsi; laissons cela
+aux pacotilleurs.</p>
+
+<p>Mille compliments empress&eacute;s et bien sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>Votre tout d&eacute;vou&eacute;,</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">
+H. BERLIOZ.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br /></span>
+<span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p>
+
+<p><br /><br /></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">&Agrave; MONSIEUR HECTOR LEFUEL,</span><br />
+
+<i>Rue de Tournon, 20, Paris.</i><br />
+<br /></p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher Hector,<br />
+</p>
+
+<p>Je suis all&eacute; chez toi, il y a environ un
+mois, pour t'informer d'un &eacute;v&eacute;nement tr&egrave;s
+important et &agrave; la connaissance duquel ton
+vieux titre d'ami et de <i>p&egrave;re</i> te donnait un
+droit sp&eacute;cial. Je vais me marier, le mois
+prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.&mdash;Nous
+sommes tous on ne peut
+plus contents de cette union, qui nous
+para&icirc;t offrir les plus s&eacute;rieuses assurances de
+bonheur durable. La famille est excellente,
+et j'ai l'heureuse chance d'y &ecirc;tre
+aim&eacute; de tous les membres.</p>
+
+<p>Je suis s&ucirc;r, cher ami, que tu vas t'as<span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>socier
+de tout ton c&#339;ur &agrave; cette nouvelle
+joie: elle sera momentan&eacute;ment troubl&eacute;e,
+cependant, par le souvenir cruel pour notre
+pauvre Marthe<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> du m&ecirc;me bonheur qu'elle
+a go&ucirc;t&eacute; et qu'elle pleure maintenant tous
+les jours. Dieu veuille que ma nouvelle
+compagne la d&eacute;dommage par son affection
+du mal involontaire que sa joie aura r&eacute;veill&eacute;
+dans le c&#339;ur de sa nouvelle s&#339;ur!
+Ce sera, j'esp&egrave;re, ainsi: car ces deux excellentes
+natures se sont d&eacute;j&agrave; bien sympathiques.</p>
+
+<p>Adieu, cher Hector; tout &agrave; toi de
+c&#339;ur.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Mes respects affectueux &agrave; madame Lefuel.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> La veuve de son fr&egrave;re.<span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p></div>
+
+<p><br /><br /></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">&Agrave; MONSIEUR PIGNY</span><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,
+<br /><i>rue d'Enghien, Paris.</i></p>
+
+<p class="right">
+La Luzerne, mardi 28 ao&ucirc;t 1855.<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon bon et cher Pigny,<br />
+</p>
+
+<p>Dans la lettre que je re&ccedil;ois d'elle aujourd'hui,
+ma m&egrave;re me parle, avec la reconnaissante
+&eacute;motion d'un c&#339;ur qui s'y
+conna&icirc;t, des attentions toutes filiales que
+vous lui avez t&eacute;moign&eacute;es depuis mon d&eacute;part
+et des pr&eacute;cautions d&eacute;licates dont vous lui
+avez offert d'entourer, par votre assistance
+personnelle, son d&eacute;m&eacute;nagement de la campagne,
+p&eacute;nible &agrave; ses ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; lourdes,
+si r&eacute;duit qu'il soit par la simplicit&eacute; de ses
+habitudes et de sa vie.<span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
+
+<p>Vous qui avez, dit-on, une m&egrave;re D&eacute;vouement,
+une m&egrave;re Abn&eacute;gation (j'emploie
+les noms &agrave; dessein, car les &eacute;pith&egrave;tes ne
+suffisent pas pour ces sortes de c&#339;ur-l&agrave;),
+vous me comprendrez si je vous dis que
+donner &agrave; ma m&egrave;re, c'est me donner, &agrave;
+moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
+cher: car c'est me suppl&eacute;er et m'aider dans
+une &#339;uvre que je n'accomplirai jamais
+selon mon c&#339;ur, c'est-&agrave;-dire lui rendre une
+faible partie de ce que sa longue, digne et
+laborieuse existence m'a prodigu&eacute; de soins,
+de sacrifices, d'inqui&eacute;tudes, de d&eacute;vouements
+de tout genre; en un mot, nous avons &eacute;t&eacute;
+toute sa vie, elle n'aura &eacute;t&eacute; qu'une portion
+de la n&ocirc;tre!...</p>
+
+<p>Croyez, mon cher Pigny, que je suis
+profond&eacute;ment touch&eacute; de voir votre &acirc;me d&eacute;j&agrave;
+si parente pour moi, et rien, avec l'affection
+unanime qu'on vous porte ici, ne
+pouvait vous donner plus de titres et plus<span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
+de droits &agrave; la mienne que la pieuse d&eacute;f&eacute;rence
+dont vous avez fait si cordialement
+l'hommage &agrave; ma v&eacute;n&eacute;r&eacute;e et bien-aim&eacute;e
+m&egrave;re.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Pigny, architecte, avait &eacute;pous&eacute;, lui aussi, une
+fille de Zimmerman.</p></div>
+
+<p><br /></p>
+<h3>VIII</h3>
+
+<p class="right">
+Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mes chers enfants,<br />
+</p>
+
+<p>Notre ch&egrave;re grand'm&egrave;re est, et cela se
+comprend de reste, fort ind&eacute;cise sur le parti
+qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui
+circulent ce matin, si elles sont exactes,
+nous annoncent des d&eacute;sastres. Vous savez
+que la bonne Luisa Brown a fait aupr&egrave;s
+de grand'm&egrave;re des offres <i>instantes</i> et <i>r&eacute;it&eacute;r&eacute;es</i>
+de l'abriter chez elle, &agrave; Blackheath, jusqu'&agrave;
+ce qu'elle trouv&acirc;t une installation, et que<span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
+ces offres se rapportent nominativement
+aussi &agrave; <i>vous</i> comme &agrave; <i>nous</i>.</p>
+
+<p>Dans ces conjonctures, je me sens une
+tr&egrave;s grande responsabilit&eacute;. Engager ou dissuader
+me para&icirc;t &eacute;galement grave: je voudrais
+que notre cher Pigny me f&icirc;t conna&icirc;tre
+l&agrave;-dessus son sentiment. Quant au mien, le
+voici:</p>
+
+<p>Si la fortune adverse veut que la Prusse
+triomphe (ce qui ne m'a jamais paru si
+facile que cela), et si la France doit &ecirc;tre
+humili&eacute;e sous la conqu&ecirc;te &eacute;trang&egrave;re, j'avoue
+que je ne me sens pas le courage de vivre
+sous le drapeau ennemi. Or, si la captivit&eacute;
+de l'Empereur, la d&eacute;faite de Mac-Mahon,
+et la perte de quatre-vingt mille hommes
+sont des faits certains, je pense que la
+France est, en ce moment, assez expos&eacute;e
+pour que ce soit un devoir pour moi de
+conduire <i>provisoirement</i> &agrave; Londres notre
+m&egrave;re, ma femme et mes deux enfants.<span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
+Parle, mon Pigny, je t'&eacute;coute des deux
+oreilles.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+<br /><br /></p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p class="center">
+8 Morden Road, Blackheath, near London.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, mon ami, tu as raison: c'est une
+chose honteuse que les propositions de paix
+r&ecirc;v&eacute;es par la Prusse! Mais, Dieu merci,
+la honte de ces propositions reste tout
+enti&egrave;re &agrave; celui qui les a faites; la gloire est
+pour qui les repousse.</p>
+
+<p>Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai
+pas humili&eacute;, mais navr&eacute; jusqu'au fond de
+l'&acirc;me de l'horrible fortune qui s'abat
+aujourd'hui sur notre pauvre ch&egrave;re France!
+C'est au point que je me demande, &agrave; toute
+heure du jour, si le devoir de ceux qui ont
+l'honneur et le bonheur de la d&eacute;fendre n'est
+pas plus l&eacute;ger &agrave; porter que celui que toi et<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
+moi nous accomplissons de notre c&ocirc;t&eacute;, et
+que nul de nous ne voudrait remplir s'il
+devait lui en monter le rouge au visage.
+H&eacute;las! mon pauvre ami, f&ucirc;t-ce dans cette
+seule page de son histoire, la France a trop
+vaillamment r&eacute;pandu son sang g&eacute;n&eacute;reux
+pour que la honte de ceux qui ne songent
+qu'&agrave; se mettre en s&ucirc;ret&eacute; pour leur propre
+compte rejaillisse sur d'autres que sur eux-m&ecirc;mes.
+Mais aujourd'hui la gloire d'une
+victoire (pour la premi&egrave;re fois peut-&ecirc;tre au
+monde!) revient aux machines plus qu'aux
+hommes, et les d&eacute;sastres d'une d&eacute;faite
+seront jug&eacute;s dans la m&ecirc;me balance. La
+Prusse n'a pas &eacute;t&eacute; plus brave que nous, c'est
+nous qui avons &eacute;t&eacute; plus malheureux qu'elle!</p>
+
+<p>Tu sais, et je te le r&eacute;p&egrave;te, que si tu te d&eacute;cidais
+&agrave; rentrer par une porte de Paris, je ne t'y
+laisserais pas rentrer seul:&mdash;la <i>famille</i>, ce
+n'est pas seulement de <i>d&icirc;ner</i> ensemble!...</p>
+
+<p>Nous voici maintenant, cher ami, dans<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
+notre nouvelle habitation, apr&egrave;s dix-huit
+jours pass&eacute;s au sein d'une s&eacute;rieuse et sinc&egrave;re
+hospitalit&eacute;. Il y a des Anglais qui, pour les
+Fran&ccedil;ais, ne sont pas l'<i>Angleterre</i>: la part
+que nos dignes et excellents Brown prennent
+&agrave; notre d&eacute;tresse est l&agrave; pour le prouver.</p>
+
+<p>Toutefois, la tranquillit&eacute; ext&eacute;rieure que
+nous sommes venus chercher ici est loin
+de nous tranquilliser au dedans. Plus cette
+effroyable sanglante guerre d'orgueil et
+d'extermination se prolonge, plus je sens
+ma vie se consumer de deuil pour mon
+pauvre pays, et tout ce qui me d&eacute;tourne
+de ce regard triste que je ne puis d&eacute;tacher
+de ma France m'irrite comme une injure,
+loin de me soulager comme un bienfait.</p>
+
+<p>Malheureuse terre! mis&eacute;rable habitation
+des hommes, o&ugrave; la barbarie n'a pas encore
+cess&eacute; non seulement d'<i>&ecirc;tre</i>, mais d'&ecirc;tre <i>de
+la gloire</i>, et de faire obstacle aux rayons purs
+et bienfaisants de la seule vraie gloire, celle<span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
+de l'<i>amour</i>, de la <i>science</i> et du <i>g&eacute;nie</i>! Humanit&eacute;
+qui en est encore aux difformit&eacute;s
+du chaos et aux monstruosit&eacute;s de l'&acirc;ge de
+fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le
+sol pour le bien des hommes, enfonce le
+fer dans le c&#339;ur des hommes pour la possession
+du sol! Barbares! Barbares!...</p>
+
+<p>Ah! cher ami! je m'arr&ecirc;te: car je ne
+m'arr&ecirc;terais pas de chagrin!... Les sant&eacute;s
+que j'ai pr&egrave;s de moi et que nous aimons
+sont bien: que n'avons-nous pu les cacher
+un peu moins loin!&mdash;dans Paris!...</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+<br /><br /></p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p class="center">
+Mercredi, 12 octobre 1870,<br />
+8 Morden Road, Blackheath Park, near London.<br />
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mes chers amis,<br />
+</p>
+
+<p>Puisque la correspondance est la seule
+ressource qui nous soit laiss&eacute;e pour com<span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>battre
+l'&eacute;preuve de la s&eacute;paration, on ne
+saurait trop l'employer tant que les circonstances
+le permettent: car sait-on, h&eacute;las! si
+ce qui est possible aujourd'hui le sera
+encore demain? Nous avons donc r&eacute;gl&eacute;
+avec grand'm&egrave;re que nous ferions &agrave; tour de
+r&ocirc;le le service de Varangeville pendant le
+temps que vous y s&eacute;journerez; j'entre en
+fonctions aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mon cher Pi, je viens de lire dans un
+journal fran&ccedil;ais que le sous-pr&eacute;fet de Dieppe
+avait fait afficher un arr&ecirc;t&eacute; interdisant la
+sortie de France &agrave; tout citoyen &acirc;g&eacute; de
+moins de soixante ans. Te voil&agrave; donc
+intern&eacute; chez nous, non plus seulement par
+ta propre volont&eacute;, mais par ordre des
+autorit&eacute;s. Mais moi, qui me trouve hors
+de France, et dont le d&eacute;part a eu lieu
+avant toute d&eacute;fense de ce genre, je voudrais
+savoir de toi si le d&eacute;cret en question se
+trouve, ou non, accompagn&eacute; de quelque<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
+autre mesure compl&eacute;mentaire qui me semble
+en &ecirc;tre la cons&eacute;quence ou plut&ocirc;t la cause et
+le principe logique, c'est l'<i>appel au service</i>
+pour tous les hommes valides au-dessous
+de soixante ans: car je ne comprendrais
+pas une interdiction de quitter la France
+s'appliquant &agrave; des hommes dont on ne
+voudrait pas se servir pour d&eacute;fendre le
+pays.</p>
+
+<p>Je te demande donc, &agrave; ce sujet, les renseignements
+les plus officiels que tu puisses
+obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton
+fusil sans en prendre un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toi, et,
+quoique je ne sois pas chasseur, je ne serai
+pas encore assez maladroit pour te tuer,
+sois tranquille. Chacun de nous deux <i>doit</i>
+&ecirc;tre pr&egrave;s de l'autre, d&egrave;s que l'un des deux
+est expos&eacute;, je te l'ai d&eacute;j&agrave; dit, et l'humeur
+peu militaire dont je suis dou&eacute; n'a rien &agrave;
+voir ni &agrave; r&eacute;clamer l&agrave; dedans. Ce que j'ai
+fait, je l'ai regard&eacute; comme un devoir <i>absolu</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
+qui ne serait plus qu'un devoir <i>relatif</i>, et
+par cons&eacute;quent <i>moindre</i>, et par cons&eacute;quent
+<i>nul</i>, d&egrave;s qu'un autre viendrait le primer.</p>
+
+<p>Notre ch&egrave;re pauvre patrie est dans une
+situation bien grave, et n'a encore, que je
+sache, rien travers&eacute; de pareil. Jamais les
+deux grands probl&egrave;mes de la lutte &agrave; l'ext&eacute;rieur
+et de l'union &agrave; l'int&eacute;rieur ne se sont
+pos&eacute;s avec la m&ecirc;me urgence et dans de
+semblables proportions. Je suis convaincu
+de l'unit&eacute; <i>actuelle</i> &agrave; l'int&eacute;rieur, contre l'ennemi
+commun. Est-elle temporaire ou
+durera-t-elle apr&egrave;s l'issue du combat, quelle
+qu'en soit la fin? voil&agrave; la question. Vaincus
+ou victorieux, serons-nous, oui ou non, la
+France r&eacute;publicaine? En tout cas, quelles
+que soient la r&eacute;sistance et la destin&eacute;e de
+Paris, il me semble que la France mettra
+du temps &agrave; &ecirc;tre d&eacute;vor&eacute;e; c'est un gros morceau,
+et son unit&eacute; ne sera peut-&ecirc;tre pas si
+commode &agrave; d&eacute;raciner.<span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p>
+
+<p>Allons, je vous embrasse pour nous
+tous. Mille bonnes amiti&eacute;s &agrave; vos chers
+h&ocirc;tes, et mes tr&egrave;s affectueux respects &agrave;
+M. le cur&eacute;, que je n'oublie jamais.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+<br /><br /></p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p class="right">
+19 octobre 1870, midi et demi.<br />
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Chers amis,<br />
+</p>
+
+<p>Nous allons sortir dans un instant avec
+madame Brown qui va venir nous prendre
+en voiture pour nous conduire au Palais
+de Cristal, dont les eaux jouent aujourd'hui
+pour la derni&egrave;re fois et qu'elle veut
+absolument nous faire voir. Tu juges, mon
+Pigny, si mes yeux seront bien occup&eacute;s de
+ce qui sera devant eux! Je ne vois plus
+que <i>notre patrie</i>! Je la <i>vois</i>, plus encore,
+plus obstin&eacute;ment que si j'y &eacute;tais!<span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p>
+
+<p>Ah! mon pauvre ami! qui se l&egrave;vera
+donc pour tracer au courage fran&ccedil;ais une
+conduite <i>compacte</i> sans laquelle ce courage,
+<i>m&ecirc;me h&eacute;ro&iuml;que</i>, ne peut rien! Tu le vois:
+tous, les uns apr&egrave;s les autres, tombent, <i>un
+&agrave; un</i>, <i>un par un</i>, comme par une fatalit&eacute;
+<i>inou&iuml;e</i>, dans la gueule de ce g&eacute;ant <i>organis&eacute;</i>,
+de cette hydre d'artillerie; tous font
+naufrage dans cet oc&eacute;an ennemi; tous vont
+&eacute;chouer avec une intr&eacute;pidit&eacute; infatigable
+devant cette montagne toujours croissante
+de canons, et de bombes, et d'obus, et
+d'engins inattendus, et de bataillons tout
+pr&ecirc;ts qui semblent sortir de terre partout
+o&ugrave; l'ennemi en a besoin!</p>
+
+<p>Et pendant ce temps-l&agrave;, on destitue nos
+g&eacute;n&eacute;raux, on les change de poste, on les
+laisse sans instruction, on les livre au petit
+bonheur de leur inspiration personnelle et
+priv&eacute;e!... Trois mille cinq cents hommes
+se font hacher pour d&eacute;fendre tant bien que<span class='pagenum'><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
+mal, et jusqu'&agrave; extinction, une gare d'Orl&eacute;ans,
+sans savoir qu'ils ont trente-cinq
+mille hommes devant eux!</p>
+
+<p>Mais c'est de la d&eacute;mence que de prodiguer
+ainsi, dans les t&eacute;n&egrave;bres de l'improvisation
+et du hasard, le sang, le courage,
+l'h&eacute;ro&iuml;sme de ces braves! C'est <span class="smcap">TOUS</span>
+qu'il faudrait &ecirc;tre maintenant devant la
+Prusse! <span class="smcap">TOUS</span>, ou <span class="smcap">PAS UN</span>! Et ce qui
+m'&eacute;tonne, c'est que l'urgence d'une loi
+n'ait pas appel&eacute;, il y a un mois, sous le
+m&ecirc;me drapeau (celui, non seulement de la
+France, mais de l'humanit&eacute;), trois millions
+de Fran&ccedil;ais, et trente mille canons pour
+repousser une invasion non d'<i>hommes</i>,
+mais de machines!...</p>
+
+<p>Voici madame Brown qui arrive! Adieu!
+&agrave; bient&ocirc;t!</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p>
+<p><br /></p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p class="center">
+8 Morden Road, Blackheath Park,<br />
+Mardi, 8 novembre 1870.<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon &Eacute;douard,<br />
+</p>
+
+<p>Voici encore que nous allons changer
+de domicile: nous quittons Morden Road
+samedi pour aller nous installer &agrave; Londres,
+o&ugrave; il va &ecirc;tre indispensable que je sois pour
+mon travail et mes affaires. Il va falloir se
+remettre &agrave; l'<i>&#339;uvre</i> et &agrave; la vie <i>utile</i>, car je
+ne peux pas me laisser plus longtemps &eacute;teindre
+et an&eacute;antir dans une tristesse sans fin
+et sans fruit! Un mois de plus et je serais
+incapable de quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Si je peux produire et vendre, je vendrai;
+si je suis oblig&eacute; de donner des le&ccedil;ons, j'en
+donnerai: car, h&eacute;las! l'armistice se g&acirc;te,
+et ce que sera l'hiver chez nous, personne<span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
+ne le sait. Voil&agrave; donc notre pauvre voli&egrave;re
+dispers&eacute;e, mon ami! Non les c&#339;urs, mais
+les yeux et &laquo;je ne suis pas de ceux qui
+disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
+beaucoup!&raquo;&mdash;comme le bon La Fontaine.</p>
+
+<p>Dis &agrave; mon cher petit Guillaume combien
+ses lettres sont pr&eacute;cieuses, non seulement
+au c&#339;ur de sa grand'm&egrave;re, mais &agrave; la
+tendresse de son oncle, qui cherche et suit,
+avec une sollicitude que j'oserai presque
+appeler maternelle, la trace de tous ses
+sentiments, les &eacute;lans de sa nature, les
+&eacute;l&eacute;ments de son avenir, le mouvement de
+sa pens&eacute;e, tout cet ensemble enfin se composant
+en nous de ce qui <i>persiste</i> et de
+ce qui <i>se transforme</i>. Tout ce que je vois
+en lui est bien bon et de bien bon augure,
+et les graves et tragiques &eacute;v&eacute;nements dont
+le tumulte accompagne son entr&eacute;e dans la
+vie auront donn&eacute; &agrave; toutes ses qualit&eacute;s l'&acirc;ge<span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
+que la paix leur e&ucirc;t peut-&ecirc;tre donn&eacute; vingt
+ans plus tard.</p>
+
+<p>Tout le monde va bien. Jean et Jeanne
+embrassent tendrement leurs oncle et
+cousin.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+<br /><br />
+</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon cher Pi,<br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc encore une fois nos esp&eacute;rances
+tromp&eacute;es par la rupture d&eacute;finitive de cet
+armistice aux chances duquel il me semble
+que M. Thiers avait apport&eacute; toutes les garanties
+d'un n&eacute;gociateur consomm&eacute;, et le
+gouvernement toutes les concessions o&ugrave;
+peut descendre un peuple qui se respecte.&mdash;Et
+maintenant, que va-t-il se passer?
+H&eacute;las! je suis boulevers&eacute; d'y songer! Mais,
+si je ne puis ni d&eacute;tacher ni d&eacute;tourner
+mon c&#339;ur des malheurs de notre cher<span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
+pays, je sens qu'il faut absolument faire
+appel &agrave; mon travail, &agrave; mon devoir, &agrave; mon
+activit&eacute; <i>utile</i>; utile aux miens (car il faut
+les nourrir),&mdash;utile &agrave; moi-m&ecirc;me, car il
+faut que je me tire de cette agonie &agrave;
+distance qui dure depuis notre arriv&eacute;e ici,
+et qui me submergerait comme un d&eacute;luge
+si je n'employais pas les forces qui me
+restent &agrave; <i>r&eacute;agir</i>, moi aussi, contre cette
+<i>invasion de mon territoire moral</i>.</p>
+
+<p>Je vais donc, en pr&eacute;sence des &eacute;v&eacute;nements
+qui me paraissent rendre impossible
+d'ici &agrave; quelque temps, la perspective d'un
+retour en France, employer mon hiver &agrave;
+terminer ou du moins &agrave; avancer mon
+&#339;uvre<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, afin que, quand les eaux se seront
+retir&eacute;es, je puisse ouvrir mon arche, et
+en laisser envoler cette colombe (qui ne
+sera peut-&ecirc;tre qu'un corbeau), mais qui,<span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
+en tout cas, marquera pour moi le retour
+de l'arc-en-ciel et de la tranquillit&eacute; des
+nations.&mdash;Que ne pouvons-nous vous
+avoir pr&egrave;s de nous, mes chers amis!
+Quelle dispersion que la n&ocirc;tre, cet hiver!</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Polyeucte.</i>&mdash;C'est aussi &agrave; ce moment que Gounod
+&eacute;crivit <i>Gallia</i>.</p></div>
+
+<p><br /></p>
+<h3>XIV</h3>
+
+<p class="right">
+Londres, 24 d&eacute;cembre 1870.<br /></p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Chers amis,<br />
+</p>
+
+<p>Nous voici &agrave; la veille d'un grand jour,
+qui est le jour de l'an des Anglais; et
+j'avoue qu'&agrave; mes yeux cette f&ecirc;te de No&euml;l,
+qui nous ram&egrave;ne &agrave; la plus grande date
+de notre histoire, commence la v&eacute;ritable
+ann&eacute;e humaine bien autrement que notre
+jour de l'an.</p>
+
+<p>H&eacute;las! quel que soit celui des deux que
+nous consid&eacute;rions comme tel, chers amis,<span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
+quelle douloureuse ann&eacute;e que celle qui va
+s'achever pour nous tous et pour chacun
+de nous, s&eacute;par&eacute;s les uns des autres, apr&egrave;s
+tant de malheurs accomplis, au milieu de
+tant d'angoisses toujours pr&eacute;sentes, et
+dans l'attente de ce qui peut survenir encore!
+<i>Depuis cinq mois le c&#339;ur n'a pas
+cess&eacute; un jour de g&eacute;mir et de souffrir!</i> Depuis
+cinq mois, l'humanit&eacute; contemple
+l'&eacute;pouvantable spectacle de la destruction
+la plus acharn&eacute;e dans un si&egrave;cle qui s'est
+pompeusement drap&eacute; lui-m&ecirc;me dans ce
+mot de <i>progr&egrave;s</i>, et qui va laisser &agrave; l'histoire
+le souvenir des plus odieuses atrocit&eacute;s!
+Qu'est-ce donc que le progr&egrave;s, si
+ce n'est pas la marche de l'intelligence &agrave;
+la lumi&egrave;re de l'amour? Et ce si&egrave;cle, qu'aura-t-il
+fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais
+pour le <i>bonheur</i> de l'humanit&eacute;? Napol&eacute;on I<sup>er</sup>,
+Napol&eacute;on III, Guillaume de Prusse, Waterloo,
+les mitrailleuses, le canon Krupp!...<span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span></p>
+
+<p>Sur quelles ruines nous nous reverrons!...
+Elles ont s&eacute;par&eacute; nos corps, mais
+non pas nos c&#339;urs; bien au contraire! il
+semble que ce rude et s&eacute;v&egrave;re apprentissage
+doive nous rapprocher plus du centre de
+tout ce qui est vrai, solide et s&ucirc;r dans la
+vie. Je vous envoie donc &agrave; tous un c&#339;ur
+plus tendre et plus attach&eacute; &agrave; travers l'absence
+qu'il ne l'a jamais &eacute;t&eacute; dans des temps
+meilleurs! Tous, nous serons plus p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s
+de nous revoir que si nous ne nous &eacute;tions
+pas quitt&eacute;s. J'embrasse chacun de vous,
+Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de
+mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+<br /><br />
+</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p class="right">
+Le 25 d&eacute;cembre 1870.<br />
+</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon &Eacute;douard,<br />
+</p>
+
+<p>C'est un triste jour de l'an que celui que
+nous allons traverser si loin les uns des<span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
+autres, et s&eacute;par&eacute;s depuis si longtemps!
+Plus de foyer, l'&eacute;loignement des siens,
+l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
+de tout instant sur le sort, la sant&eacute;,
+la vie de ceux qu'on aime, des existences
+fauch&eacute;es par milliers, des carri&egrave;res an&eacute;anties,
+suspendues ou entrav&eacute;es, des familles
+ruin&eacute;es, des provinces ravag&eacute;es, et au bout
+de tout cela une solution encore inconnue:
+voil&agrave; le bilan et le testament de l'ann&eacute;e
+qui va mourir apr&egrave;s avoir englouti tant de
+victimes et r&eacute;pandu tant de d&eacute;sastres! Voil&agrave;
+le r&eacute;sultat <i>actuel</i> du Progr&egrave;s humain. Si
+c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si,
+comme cela est incontestable, la valeur
+des causes doit se mesurer &agrave; celle des effets,
+il faut reconna&icirc;tre que, pour en arriver
+o&ugrave; nous sommes, la sagesse humaine a d&ucirc;
+faire bien fausse route, et que cette raison,
+de l'&eacute;mancipation de laquelle nous sommes
+si jaloux, n'a pas de quoi se montrer bien<span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
+fi&egrave;re de son ind&eacute;pendance et de ses enseignements!
+Si tant de malheurs ont pu
+nous instruire et nous ramener &agrave; la simplicit&eacute;
+du vrai, et au vrai de la simplicit&eacute;,
+tout ne sera pas perdu, et quelque chose
+de pr&eacute;cieux et de salutaire y aura &eacute;t&eacute;
+gagn&eacute;, car tout se tient ici-bas, les cons&eacute;quences
+du faux comme celles de la v&eacute;rit&eacute;;
+telle la s&egrave;ve, tel le fruit.</p>
+
+<p>Que va nous apporter 1871? Je ne le
+sais; mais il me semble que ce devra &ecirc;tre,
+en bien ou en mal, une ann&eacute;e d&eacute;cisive,
+non pas pour nous seulement, mais pour
+l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde
+civilis&eacute;. Il faut enfin savoir &agrave; quoi s'en
+tenir; il est temps que les nations soient
+fix&eacute;es sur ce qui doit les faire vivre ou
+mourir, les rendre fortes ou faibles, leur
+donner la lumi&egrave;re ou l'ombre, les sauver
+des exp&eacute;dients pour les asseoir sur des
+fondements solides et durables. Les sciences<span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
+font ainsi: la politique est une science; elle
+doit avoir sa base et ses proc&eacute;d&eacute;s de
+construction ... Enfin!... Mille tendresses
+d'Anna et de grand'm&egrave;re.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span>
+<br /><br />
+</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p class="right">
+Jeudi, 16 mars 1871.<br />
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ma Berthe,<br />
+</p>
+
+<p>C'est seulement ce matin que nous recevons
+votre lettre du 13. Elle nous afflige
+profond&eacute;ment: le d&eacute;part de notre ch&egrave;re
+m&egrave;re, les motifs qui le lui conseillent et
+m&ecirc;me le lui imposent, la pens&eacute;e de tout
+ce qu'elle va revoir d'affligeant pour son
+c&#339;ur, l'espoir d&eacute;&ccedil;u de vous poss&eacute;der ici
+quelque temps, tout cela va clore tristement
+un hiver si tristement rempli!</p>
+
+<p>Si l'engagement que j'ai contract&eacute; pour
+<span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>le 1<sup>er</sup> mai ne me retenait &agrave; Londres jusque-l&agrave;,
+je serais parti ainsi qu'Anna et mes
+enfants, avec notre m&egrave;re. Le devoir, repr&eacute;sent&eacute;
+par quelques morceaux de pain &agrave;
+gagner, m'enjoint de ne pas partir encore;
+mais la premi&egrave;re huitaine de mai ne s'ach&egrave;vera
+pas sans que nous soyons en route
+pour aller vous retrouver. Malgr&eacute; l'accueil
+tr&egrave;s honorable et la situation artistique
+que mes &#339;uvres m'ont faite ici, je sens que
+ce pays n'est pas ma France: et comme je
+suis beaucoup plus humanitaire qu'autre
+chose, je crois que ma nature et mes habitudes
+fran&ccedil;aises sont trop &acirc;g&eacute;es pour se
+plier &agrave; une transplantation. Je mourrai
+<i>Fran&ccedil;ais</i> malgr&eacute; tout. Ce n'est qu'&agrave; des
+temps encore loin de nous, qu'il sera donn&eacute;
+de faire pr&eacute;dominer dans l'homme la
+<i>patrie de la Terre</i>, sur la <i>terre de la Patrie</i>.</p>
+
+<p>Je vous embrasse tous deux du fond du
+c&#339;ur.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span>
+</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
+
+<p><br /></p>
+<h3>XVII</h3>
+
+<p class="right">
+Londres, 14 avril 1871.<br />
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>Ta lettre du 12 m'arrive &agrave; l'instant, et je
+me mets de suite en devoir d'y r&eacute;pondre,
+dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-&ecirc;tre
+&agrave; temps &agrave; Versailles pour t'y recevoir
+&agrave; ta rentr&eacute;e dans la ch&egrave;re maison fraternelle<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+et que tes deux fr&egrave;res pourront f&ecirc;ter
+ton retour chacun &agrave; leur fa&ccedil;on, l'un par la
+paix de son jardin, l'autre par quelques
+lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant
+sa porte, l'autre en t'ouvrant ses
+bras; tous deux en t'ouvrant leur c&#339;ur, o&ugrave;
+tu sais la place que tu occupes!</p>
+
+<p>H&eacute;las! mon ami, mon cher fr&egrave;re, j'en<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>tends
+comme toi cet horrible canon dont
+le grondement te navre et te d&eacute;sesp&egrave;re &agrave; si
+juste titre! En suivant pas &agrave; pas la marche
+des &eacute;v&eacute;nements et les diverses phases du
+conflit ou plut&ocirc;t de la p&eacute;taudi&egrave;re qui les
+produit et qui les entretient, j'en arrive &agrave;
+sentir tomber une &agrave; une, je ne dirai pas
+mes illusions (le nom ne serait pas digne
+de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...)
+mais mes esp&eacute;rances, au moins actuelles ou
+prochaines, sur l'av&egrave;nement d'un nouvel
+<i>&eacute;tage</i> dans la construction de cette maison
+morale qu'on appelle <i>la Libert&eacute;</i>, et qui est
+pourtant la seule habitation digne de la race
+humaine.</p>
+
+<p>Non, je le r&eacute;p&egrave;te, ce ne sont pas des
+illusions qui disparaissent: la Libert&eacute;
+n'est pas un r&ecirc;ve; c'est une terre de Chanaan,
+une v&eacute;ritable <i>Terre promise</i>. Mais,
+nous ne la verrons encore que de loin,
+comme les H&eacute;breux: pour y entrer, il<span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
+faut que nous devenions le peuple de Dieu.
+La Libert&eacute; est aussi r&eacute;elle que le ciel:
+c'est un ciel sur la terre; c'est une patrie
+des &eacute;lus; mais il faut la m&eacute;riter et la conqu&eacute;rir,
+non par des tyrannies, mais par
+des d&eacute;vouements; non en pillant, mais en
+donnant; non en tuant, mais en faisant
+vivre moralement et mat&eacute;riellement. Moralement
+surtout, car, lorsque la besogne
+morale sera bien comprise, bien d&eacute;termin&eacute;e,
+la question mat&eacute;rielle ira de soi:
+l'hygi&egrave;ne de l'<i>homme</i> d'abord; puis ensuite
+celle de la b&ecirc;te. C'est la marche de la
+justice: c'est pourquoi c'est la marche
+logique.</p>
+
+<p>Quand je repasse en moi-m&ecirc;me o&ugrave; nous
+ont conduits (jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, du moins)
+toutes les g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s morales, tous les cr&eacute;dits
+de confiance dont l'humanit&eacute; politique
+et sociale a &eacute;t&eacute; l'objet jusqu'&agrave; ce jour, je
+ne puis m'emp&ecirc;cher de reconna&icirc;tre que<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
+l'homme a &eacute;t&eacute; trait&eacute; en enfant g&acirc;t&eacute;; je me
+demande si on n'a pas devanc&eacute;, par une
+prodigalit&eacute; imprudente et t&eacute;m&eacute;raire, la distribution
+opportune et sage de tous ces
+dons que l'<i>&acirc;ge de majorit&eacute;</i> est seul capable
+de comprendre et d'utiliser. Nous avons
+encore besoin de tuteurs; et, ma&icirc;tre pour
+ma&icirc;tre, j'en aime mieux <i>un</i> que <i>deux cent
+mille</i>: on peut se d&eacute;livrer d'un tyran (la
+mort naturelle, ce qu'on appelle <i>la belle
+mort</i>, peut s'en charger); mais une tyrannie
+collective, compacte, renaissant d'elle-m&ecirc;me
+et s'alimentant sans cesse de ses
+victimes, dont elle se fait comme un engrais
+perp&eacute;tuel, il est impossible que ce soit l&agrave; le
+<i>plan</i> sur lequel Dieu a jet&eacute; le mouvement
+humain.</p>
+
+<p>Maintenant, si on voulait presser toutes
+les cons&eacute;quences de ceci, on arriverait &agrave;
+cette conclusion: &laquo;La Libert&eacute; n'est que
+l'accomplissement <i>volontaire</i> et <i>conscient</i> de<span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
+la justice.&raquo; Et comme la justice est d'ob&eacute;ir
+&agrave; des lois &eacute;ternelles et immuables, il s'ensuit
+que, pour &ecirc;tre <i>libre</i>, il faut &ecirc;tre <i>soumis</i>.
+Voil&agrave; la <i>fin</i> de tout argument et la <i>base</i> de
+toute vie ... Je bavarderais longtemps l&agrave;-dessus
+(et toi aussi); mais, je ne dois pas
+oublier que ma lettre ne sera pas seule sous
+cette enveloppe.</p>
+
+<p>Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de
+tout mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ton fr&egrave;re,<br />
+</p>
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+<br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Chez &Eacute;douard Dubufe.</p></div>
+
+<p><br /></p>
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">&Agrave;. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE</span><br /></p>
+
+<p class="right">
+Mardi 6 janvier 1891.<br />
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ch&egrave;re princesse,<br />
+</p>
+
+<p>Permettez-moi de proposer un toast &agrave;
+votre sant&eacute;,<span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois nous avons l'honneur
+et la joie de vous voir assise &agrave; notre
+table.</p>
+
+<p>Si c'est un honneur de recevoir la princesse,
+c'est surtout un bonheur de recevoir
+l'amie s&ucirc;re, constante et d&eacute;vou&eacute;e qui a su
+se cr&eacute;er et retenir tant d'amis dont la fid&eacute;lit&eacute;
+fait votre &eacute;loge plus encore que le leur.
+Trop souvent, h&eacute;las! l'ingratitude des oblig&eacute;s
+se charge d'entretenir la m&eacute;moire des
+bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse;
+et puisque l'occasion s'en pr&eacute;sente, permettez-moi
+de rappeler devant ceux qui le
+savent et d'apprendre &agrave; ceux qui l'ignorent
+que si <i>le M&eacute;decin malgr&eacute; lui</i>, le premier de
+mes ouvrages qui m'ait concili&eacute; la faveur
+du public, a vu le feu de la rampe, je le
+dois &agrave; votre enti&egrave;re et chaleureuse intervention
+qui a fait tomber les obstacles
+suscit&eacute;s par le ministre d'&Eacute;tat et par la<span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, et que vous avez mis le
+comble &agrave; nos bonnes gr&acirc;ces en acceptant
+la d&eacute;dicace de cet ouvrage. Je suis s&ucirc;r que
+vous avez moins de bijoux que de souvenirs
+de cette sorte, et qu'&agrave; vos yeux comme
+&agrave; ceux de vos amis, vos bienfaits sont la
+plus riche de vos couronnes.</p>
+
+<p>&Agrave; la sant&eacute; de la princesse Mathilde.</p>
+
+<p class="right">
+<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span>
+<br />
+</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p>
+<p><br /></p>
+<h2><a name="DE_LARTISTE" id="DE_LARTISTE"></a>DE L'ARTISTE</h2>
+
+<h3>DANS</h3>
+
+<h2>LA SOCI&Eacute;T&Eacute; MODERNE</h2>
+
+
+<p>L'extension prodigieuse que la vie moderne
+a donn&eacute;e aux relations sociales a eu
+sur l'existence et les &#339;uvres de l'artiste
+une influence consid&eacute;rable et, si je ne me
+trompe, plut&ocirc;t funeste que salutaire.</p>
+
+<p>Jadis,&mdash;et ce jadis n'est pas encore si
+loin de nous,&mdash;un artiste, non moins
+qu'un savant, &eacute;tait, et &agrave; juste titre, consid&eacute;r&eacute;
+comme appartenant &agrave; l'une des grandes
+corporations d'ouvriers de la pens&eacute;e; on<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
+voyait en lui une sorte de reclus dont la
+cellule &eacute;tait inviolable et sacr&eacute;e; on se faisait
+scrupule de l'arracher au silence et au
+recueillement sans lesquels il est bien difficile,
+sinon impossible, de concevoir et de
+produire des &#339;uvres robustes, victorieuses
+du temps, ce juge redoutable qui &laquo;n'&eacute;pargne
+pas ce qui se fait sans lui&raquo;.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus:
+il est &agrave; tout le monde; il est plus qu'une
+cible, il est une proie. Sa vie personnelle
+et productive est presque tout enti&egrave;re absorb&eacute;e,
+confisqu&eacute;e, gaspill&eacute;e par les pr&eacute;tendues
+obligations de la vie sociale qui l'&eacute;touffent
+peu &agrave; peu dans le r&eacute;seau de ces devoirs
+factices et st&eacute;riles dont se composent tant
+d'existences d&eacute;pourvues d'un but s&eacute;rieux et
+d'un mobile sup&eacute;rieur. En un mot, il est
+d&eacute;vor&eacute; par le monde.</p>
+
+<p>Or, qu'est-ce que le monde? C'est la
+collection des gens qui ont peur de s'en<span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>nuyer,
+et qui ne songent &agrave; sortir d'eux-m&ecirc;mes
+que par crainte de se trouver en
+face d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Lorsqu'on se prend &agrave; faire le d&eacute;compte
+des heures pr&eacute;lev&eacute;es sur le travail d'un
+artiste par la quantit&eacute; toujours croissante
+des menues r&eacute;quisitions qui se disputent et
+s'arrachent l'emploi de ses journ&eacute;es, on se
+demande par quel suppl&eacute;ment d'activit&eacute;,
+par quel effort de concentration, il peut
+trouver le temps d'accomplir son premier
+devoir, celui de faire honneur &agrave; la carri&egrave;re
+qu'il a choisie et &agrave; laquelle appartiennent
+le meilleur de ses forces et le plus pur de
+ses facult&eacute;s.</p>
+
+<p>Il faut bien l'avouer, en faisant tomber
+devant l'artiste des barri&egrave;res qu'une indiff&eacute;rence
+d&eacute;daigneuse, plus encore peut-&ecirc;tre
+qu'une discr&eacute;tion intelligente, avait longtemps
+&eacute;lev&eacute;es devant lui, la soci&eacute;t&eacute; moderne
+lui a caus&eacute; un pr&eacute;judice que ne saurait<span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
+compenser aucun des attraits dont elle
+dispose.</p>
+
+<p>Moli&egrave;re, qui a sond&eacute; d'un regard si profond
+et dessin&eacute; d'une main si ferme tous les
+travers de la vie humaine, adressait, sous
+ce rapport, au grand ministre Colbert, des
+r&eacute;flexions pleines de la plus haute sagesse
+et de la plus saine philosophie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'&eacute;tude et la visite ont leurs talents &agrave; part.<br /></span>
+<span class="i0">Qui se donne &agrave; la cour se d&eacute;robe &agrave; son art;<br /></span>
+<span class="i0">Un esprit partag&eacute; rarement s'y consomme,<br /></span>
+<span class="i0">Et les emplois de feu demandent tout un homme.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un
+esprit incessamment &eacute;cartel&eacute; par des soir&eacute;es
+mondaines, par des d&icirc;ners en ville, par des
+convocations perp&eacute;tuelles &agrave; des r&eacute;unions
+de toute sorte, par l'assaut d'une correspondance
+dont l'importunit&eacute; ne lui laisse
+pas un instant de r&eacute;pit et dont les coupables
+ne songent gu&egrave;re &agrave; se dire: &laquo;Mais voil&agrave;
+un homme &agrave; qui je vole son temps, sa<span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
+pens&eacute;e, sa vie&raquo;; enfin par ces mille petites
+tyrannies dont est faite la grande tyrannie
+de l'indiscr&eacute;tion publique!</p>
+
+<p>Et les visiteurs, cette foule d'inoccup&eacute;s
+et de curieux qui assi&egrave;gent votre porte du
+matin au soir! On me dira: &laquo;C'est votre
+faute; vous n'avez qu'&agrave; fermer votre porte.&raquo;
+&Agrave; merveille; mais alors, voici venir les
+lettres de recommandation, auxquelles il est
+souvent fort difficile de refuser le service
+qu'elles vous demandent; en pr&eacute;sence de
+quoi, on se r&eacute;signe!... et voil&agrave; le visiteur
+introduit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, je vous d&eacute;range!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ... oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, excusez-moi; je me retire; je
+reviendrai une autre fois ...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ... quand peut-on vous voir sans
+vous d&eacute;ranger?<span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, on me d&eacute;range toujours,
+quand j'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? vous &ecirc;tes donc toujours
+tr&egrave;s occup&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, quand on ne me d&eacute;range
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis donc f&acirc;ch&eacute;!... Mais
+je ne vous prendrai que quelques minutes ...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il
+n'en faut pour d&eacute;capiter un homme, voire
+m&ecirc;me une id&eacute;e; mais enfin puisque vous
+voil&agrave;, parlez.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les choses se passent journellement.
+Et je ne prends ici que l'artiste
+en g&eacute;n&eacute;ral. Mais il y a une certaine cat&eacute;gorie
+d'artistes qui est, sous ce rapport,
+tout &agrave; fait privil&eacute;gi&eacute;e; j'en puis parler en
+connaissance de cause; c'est celle des musiciens.</p>
+
+<p>Le peintre, le statuaire, abritent ais&eacute;ment
+leur journ&eacute;e de travail sous une con<span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>signe
+implacable: la s&eacute;ance du mod&egrave;le;
+et encore peuvent-ils, &agrave; la rigueur, continuer
+&agrave; tenir le pinceau ou l'&eacute;bauchoir en pr&eacute;sence
+des visiteurs. Mais le musicien!...
+Oh! le musicien, c'est bien diff&eacute;rent. Comme
+il peut travailler pendant le jour, on lui
+prend ses soir&eacute;es pour l'amusement des
+salons; et comme il peut travailler le soir,
+on lui d&eacute;pense, on lui &eacute;miette ses journ&eacute;es
+sans le moindre scrupule. D'ailleurs, c'est
+si facile, la composition musicale! cela
+n'exige aucun travail! cela vient tout seul,
+d'inspiration.</p>
+
+<p>On ne se figure pas le nombre incalculable
+des sollicitations indiscr&egrave;tes auxquelles
+un musicien est quotidiennement en butte.
+Tout ce qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes,
+vocalistes, compositeurs, rimeurs
+(lyriques ou non lyriques), de professeurs,
+d'inventeurs de m&eacute;thodes, th&eacute;ories, syst&egrave;mes
+quelconques, de fondateurs de p&eacute;riodiques<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
+qui vous pers&eacute;cutent de leurs offres d'abonnement,&mdash;sans
+compter les demandes
+d'autographes, de photographies, les envois
+d'albums et d'&eacute;ventails, et mille autres
+choses encore,&mdash;tout cela constitue cette
+&eacute;pouvantable obsession qui fait du musicien
+une sorte de <i>propri&eacute;t&eacute; nationale</i> ouverte
+au public &agrave; toute heure du jour.</p>
+
+<p>En un mot, ce n'est plus notre maison
+qui est dans la rue, c'est la rue qui traverse
+notre maison; la vie est livr&eacute;e en
+p&acirc;ture aux oisifs, aux curieux, aux ennuy&eacute;s,
+et jusqu'aux <i>reporters</i> de tout genre qui
+p&eacute;n&egrave;trent dans nos int&eacute;rieurs pour initier
+le public, non seulement &agrave; l'intimit&eacute; de nos
+entretiens confidentiels, mais encore &agrave; la
+couleur de nos robes de chambre ou de nos
+vestons de travail.</p>
+
+<p>Eh bien! cela est mauvais et malsain.
+Cette pr&eacute;cieuse et d&eacute;licate pudeur de conscience,
+qui ne s'entretient que par le recueil<span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>lement,
+se d&eacute;colore et se fane, chaque jour
+davantage, au contact de cette perp&eacute;tuelle
+cohue, d'o&ugrave; l'on ne rapporte plus qu'une
+activit&eacute; superficielle, haletante, fi&eacute;vreuse,
+qui s'agite convulsivement sur les ruines
+d'un &eacute;quilibre &agrave; jamais rompu. Adieu les
+heures de calme, de lumineuse s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+qui seules permettent de voir et d'entendre
+au fond de soi-m&ecirc;me; peu &agrave; peu d&eacute;laiss&eacute;
+pour l'agitation du dehors, le sanctuaire
+auguste de l'&eacute;motion et de la pens&eacute;e n'est
+bient&ocirc;t plus qu'un cachot sombre et sourd,
+dans lequel on meurt d'ennui faute d'y
+pouvoir vivre de silence.</p>
+
+<p>Si, du moins, le temps qu'on donne
+&eacute;tait toujours utilement donn&eacute;! Si on ne
+se d&eacute;pensait que pour des &ecirc;tres capables!
+Si on n'encourageait que des &ecirc;tres courageux!
+Mais que de peines perdues! Que
+de conversations creuses! Que de non-valeurs
+qui flottent &agrave; la surface de cet<span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
+oc&eacute;an de relations sans y apporter rien,
+sans en retirer rien!</p>
+
+<p>En somme, la plaie v&eacute;ritable, la plaie
+par excellence, ce sont les gens qui <i>s'ennuient</i>,
+et qui, de peur que le temps ne les
+tue, viennent tuer celui des autres.</p>
+
+<p>S'ennuyer! &Ecirc;tre son propre ennui!
+S'ing&eacute;nier, par tous les moyens imaginables,
+&agrave; s'enfuir de soi-m&ecirc;me! Y a-t-il, au
+monde, un d&eacute;n&ucirc;ment comparable &agrave; celui-l&agrave;,
+et quelle compensation &agrave; ce qu'on leur
+donne peut-on attendre des gens qui s'ennuient?</p>
+
+<p>Il y a une quantit&eacute; d'opinions courantes
+dont on se donne rarement la peine
+de v&eacute;rifier le contenu et qui forment le
+vaste patrimoine des absurdit&eacute;s admises.
+L'une d'elles consiste &agrave; croire, ou plut&ocirc;t
+&agrave; persuader que la sympathie et la protection
+du monde sont n&eacute;cessaires pour <i>arriver</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
+
+<p>Il faut vraiment avoir bien peu ressenti
+la vivifiante atmosph&egrave;re d'une fid&egrave;le conviction
+pour c&eacute;der &agrave; une illusion pareille
+ou pour y demeurer.</p>
+
+<p>La protection du monde! Mais elle n'est
+pas seulement incertaine; elle est ce qu'il
+y a de plus inconstant, de plus versatile;
+et ce qui est encore plus assur&eacute;, c'est
+qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'&agrave; ceux qui
+n'en ont plus besoin, &agrave; l'exemple de ces
+courtisans qui, dans un op&eacute;ra c&eacute;l&egrave;bre,
+accablent de leurs offres de services un
+jeune seigneur devenu en un instant l'objet
+de faveurs royales.</p>
+
+<p>Ah! quand l'<i>existence</i> a pris la place
+de la <i>vie</i>, doit-on s'&eacute;tonner que le <i>para&icirc;tre</i>
+prenne la place de l'<i>&ecirc;tre</i>, et le <i>savoir-faire</i>
+celle du <i>savoir</i>?</p>
+
+<p>D&egrave;s que le Dieu cach&eacute;, le Dieu dont le
+r&egrave;gne est au dedans de nous, d&egrave;s que Celui-l&agrave;
+est absent, il faut bien se fabriquer des<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
+idoles. De l&agrave;, tant d'artistes pr&eacute;occup&eacute;s de
+se r&eacute;pandre, de se montrer partout, de
+s'appuyer sur ce b&acirc;ton fragile de la r&eacute;clame
+dont les d&eacute;bris jonchent la p&eacute;nible route
+de tant d'&acirc;mes sans ferveur et de tant
+d'ambitions vulgaires.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'une protection dont il faille
+se mettre en peine, parce que c'est la seule
+qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue
+sinc&eacute;rit&eacute; en face de soi-m&ecirc;me; c'est
+de placer l'&#339;uvre ext&eacute;rieure sous la garde
+de l'&#339;uvre v&eacute;cue, la parole sous la garde
+de la pens&eacute;e. Peu importe, apr&egrave;s cela, le
+conflit des jugements pour ou contre. Les
+&#339;uvres ne communiquent que la somme
+de chaleur qui les a fait &eacute;clore et qu'elles
+conservent toujours; mais il faut le temps
+d'allumer son feu et de l'entretenir. C'est
+pour cela qu'un compositeur illustre avait
+mis sur sa porte cette inscription significative:
+&laquo;Ceux qui viennent me voir me<span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
+font honneur, ceux qui ne viennent pas
+me font plaisir.&raquo; En d'autres termes: Je
+n'y suis jamais.</p>
+
+<p>Voici une autre banalit&eacute;, &eacute;galement
+accueillie avec faveur, et dont le clich&eacute;
+fournit un tirage consid&eacute;rable:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuerez! vous travaillez
+trop! il faut vous reposer; venez donc nous
+voir; cela vous fera du bien, cela vous
+distraira!...</p>
+
+<p>Cela me distraira! H&eacute;! c'est justement
+ce dont je me plains et ce dont on ne se
+charge que trop!... <i>Se distraire</i>, &agrave; un
+moment donn&eacute;, librement choisi, &agrave; la
+bonne heure; mais <i>&ecirc;tre distrait</i>, &agrave; contretemps,
+c'est &ecirc;tre d&eacute;sorient&eacute;, d&eacute;racin&eacute;.</p>
+
+<p>Le travail, une fatigue! le travail, un
+danger! Ah! qu'il faut peu le conna&icirc;tre
+pour lui faire une pareille injure! Non, le
+travail n'a ni cette ingratitude ni cette
+cruaut&eacute;; il rend au centuple les forces<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
+qu'on lui consacre, et, au rebours des op&eacute;rations
+financi&egrave;res, c'est ici le revenu qui
+rapporte le capital.</p>
+
+<p>S'il est au monde un travailleur occup&eacute;
+sans rel&acirc;che,&mdash;et Dieu sait de combien
+de fa&ccedil;ons,&mdash;c'est assur&eacute;ment le c&#339;ur: de
+la r&eacute;gularit&eacute; permanente de ses battements
+d&eacute;pend celle de notre respiration, ainsi que
+la circulation de ce sang qui charrie et
+distribue &agrave; chaque organe, avec un discernement
+si merveilleux, les divers &eacute;l&eacute;ments
+n&eacute;cessaires &agrave; l'entretien de leurs fonctions;
+et tout ce magnifique ensemble se d&eacute;roule
+jusque pendant notre sommeil, sans un
+moment de tr&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Que dirait le c&#339;ur, si on lui conseillait,
+&agrave; lui aussi, de ne pas travailler tant que cela,
+de prendre un peu de repos, de se distraire,
+enfin?</p>
+
+<p>Or le travail est &agrave; la vie de l'esprit ce
+que le c&#339;ur est &agrave; la vie du corps; c'est la<span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>
+nutrition, la circulation et la respiration de
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Comme toutes les esp&egrave;ces de gymnastique,
+il n'est une fatigue que pour ceux
+qui n'y sont point exerc&eacute;s. On a pr&eacute;sent&eacute;
+le travail comme un ch&acirc;timent et une
+peine; il est une b&eacute;atitude et une sant&eacute;.
+Voyez une terre cultiv&eacute;e et fertile aupr&egrave;s
+d'une terre en friche, et dites si l'aspect de
+la joie et du bonheur n'est pas du c&ocirc;t&eacute; de
+la culture et de l'abondance.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est
+la st&eacute;rilit&eacute;; la f&eacute;condit&eacute;, voil&agrave; la jeunesse et
+la vie.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas, cependant, que l'on
+me cr&ucirc;t tellement quinteux, chagrin, misanthrope,
+que de consid&eacute;rer l'artiste comme
+une sorte de loup-garou. Assur&eacute;ment, et
+je le reconnais sans peine, en &eacute;largissant
+ainsi le cercle des relations, la soci&eacute;t&eacute; moderne
+a multipli&eacute; pour l'artiste les occa<span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>sions
+de contact entre les diff&eacute;rentes classes
+sociales et de rencontres souvent charmantes,
+parfois m&ecirc;me fort utiles. Mais,
+encore un coup, qu'est-ce que cela, au
+prix de ces heures de tranquillit&eacute; d&eacute;licieuse,
+j'allais dire d'esp&eacute;rance divine, pendant
+lesquelles on attend&mdash;et d'une attente
+moins qu'on ne croit sujette &agrave; d&eacute;ception&mdash;la
+visite d'une &eacute;motion vraie ou d'une
+v&eacute;rit&eacute; &eacute;mouvante? Qu'est-ce que tout
+l'&eacute;clat du dehors compar&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re
+intime, sereine et chaude de ce cher Id&eacute;al
+qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre,
+mais qui nous attire jusqu'&agrave; nous
+faire croire que c'est lui qui nous aime,
+bien plus encore que nous ne l'aimons?
+D&egrave;s lors, ne devine-t-on pas quelle &eacute;preuve
+on inflige &agrave; un malheureux qu'on fait sortir
+d'un temple pour le conduire dans un
+palais, f&ucirc;t-il cent fois plus brillant que ceux
+des Mille et une Nuits?...<span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p>
+
+<p>Chacun se rappelle le mot c&eacute;l&egrave;bre d'un
+de nos plus grands po&egrave;tes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il ne s'agit pas, en effet, que tous les
+verres soient de m&ecirc;me grandeur; l'essentiel
+est qu'ils soient toujours pleins. Un
+nain, tout couvert d'or, se trouverait aussi
+bien partag&eacute; qu'un g&eacute;ant, si, pour tous
+deux, le bonheur supr&ecirc;me consistait &agrave; &ecirc;tre
+tout couvert d'or. C'est l'ing&eacute;nieuse comparaison
+imagin&eacute;e par saint Fran&ccedil;ois de
+Sales au sujet des &eacute;lus, pour expliquer
+l'&eacute;galit&eacute; du bonheur dans l'in&eacute;galit&eacute; de la
+gloire; comparaison si fine et si juste
+qu'on peut l'appliquer &agrave; tous les degr&eacute;s
+de la vie et &agrave; toutes les formes de la perfection.</p>
+
+<p>Il n'est pas donn&eacute; &agrave; chacun d'&ecirc;tre un de
+ces fleuves majestueux dont les eaux r&eacute;pandent
+partout la fertilit&eacute; sur leur passage;<span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
+mais le plus humble ruisseau, si l'onde en
+est pure et limpide, refl&egrave;te le ciel aussi bien
+que les plus vastes rivi&egrave;res et que les profondeurs
+de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>&laquo;Je le conduirai dans la solitude, et l&agrave;
+je parlerai &agrave; son c&#339;ur&raquo;, dit un proph&egrave;te
+h&eacute;breu.</p>
+
+<p>L'excellent auteur de l'<i>Imitation</i> exprime
+ainsi la m&ecirc;me pens&eacute;e: &laquo;L'habitude de la
+retraite en augmente le charme.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-on encore avec un air
+gracieux, que voulez-vous? ce sont les
+inconv&eacute;nients de la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;!...</p>
+
+<p>Autre formule dont il serait grand temps
+de faire justice: car, en conscience, &ecirc;tre
+d&eacute;vor&eacute; parce qu'on n'est plus ignor&eacute;, voil&agrave;
+qui est un b&eacute;n&eacute;fice m&eacute;diocrement enviable.</p>
+
+<p>On ne saurait assez le redire: ce n'est
+pas la <i>personne</i> de l'artiste qui appartient
+au monde; ce sont ses <i>&#339;uvres</i>: or, point
+d'&#339;uvres fortes, homog&egrave;nes, durables, avec<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
+un travail constamment interrompu et morcel&eacute;.
+Que le monde se p&eacute;n&egrave;tre donc de ce
+dernier conseil adress&eacute; par Moli&egrave;re &agrave; l'illustre
+ministre de qui je parlais tout &agrave;
+l'heure:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Souffre que, dans leur art, s'avan&ccedil;ant chaque jour,<br /></span>
+<span class="i0">Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Une trop large part accord&eacute;e aux relations
+sociales expose encore l'artiste &agrave; un
+autre danger duquel il n'est peut-&ecirc;tre pas
+inutile de dire deux mots.</p>
+
+<p>&Agrave; force d'entendre bourdonner autour
+de lui tant d'opinions diverses, d'&eacute;loges,
+de critiques, d'engouements pour telles
+productions en vogue, l'artiste en arrive
+insensiblement &agrave; douter de lui, de sa
+nature, des dict&eacute;es de son &eacute;motion personnelle,
+qui lui indiquait la route &agrave; suivre,
+et il finit par se sentir dans un d&eacute;dale
+inextricable; la voix de son guide int&eacute;rieur<span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
+dispara&icirc;t dans le bruit de ce tourbillon, et
+c'est aux caprices d'une faveur inconstante
+comme la mode qu'il mendie vainement le
+point d'appui qu'elle ne peut donner. On
+dit: &laquo;Qui n'entend qu'une cloche n'entend
+qu'un son.&raquo; Cela d&eacute;pend du m&eacute;tal et de la
+fonte de la cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite,
+donne une admirable s&eacute;rie de vibrations
+harmoniques. Mais entendre &agrave; la fois
+toutes les cloches, quelle horrible cacophonie!</p>
+
+<p>Lorsque, par un de ces temps d'orage
+qui rendent la respiration p&eacute;nible et oppress&eacute;e,
+nous disons qu'il fait lourd, nous
+employons un terme inexact; il fait, au
+contraire, tr&egrave;s l&eacute;ger: ce que nous appelons
+pesanteur n'est qu'une rar&eacute;faction, un d&eacute;ficit
+de la quantit&eacute; d'air dont nous avons
+besoin pour respirer librement.</p>
+
+<p>Il en est de m&ecirc;me de l'atmosph&egrave;re intellectuelle.
+Le savant, l'artiste, le po&egrave;te et
+bien d'autres encore ont, eux aussi, leur<span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
+atmosph&egrave;re sp&eacute;ciale, et, par cons&eacute;quent,
+leurs conditions sp&eacute;ciales de respiration et
+d'asphyxie: gardons-nous de les enlever &agrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment qui les fait vivre, et de les &eacute;touffer
+sous ce que Joseph de Maistre a si justement
+appel&eacute; &laquo;l'horrible poids du rien&raquo;.</p>
+
+<p>Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste
+est un &ecirc;tre &agrave; part, singulier, anormal,
+bizarre: c'est un original. D'accord. S'il
+en fait souffrir, il en souffre aussi, et souvent
+beaucoup plus qu'on ne croit. Mais,
+apr&egrave;s tout, c'est peut-&ecirc;tre &agrave; ce qu'il est
+qu'il faut s'en prendre de ce qui lui
+manque, comme, peut-&ecirc;tre aussi, est-ce un
+peu &agrave; ce qui lui manque qu'il doit ce qu'il
+vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,
+laissons-le &ecirc;tre tel qu'il est; c'est le seul
+moyen de le laisser <i>devenir</i> tout ce qu'il
+<i>peut &ecirc;tre</i>.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
+<p><br /></p>
+<h2><a name="LACADEMIE_DE_FRANCE" id="LACADEMIE_DE_FRANCE"></a>L'ACAD&Eacute;MIE DE FRANCE</h2>
+
+<h3>&Agrave; ROME<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Janvier 1882.</p></div>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave;, sous le masque d'un
+soi-disant <i>naturalisme</i> dans l'art, on s'efforce
+de jeter la d&eacute;faveur sur cette noble et g&eacute;n&eacute;reuse
+institution de l'Acad&eacute;mie de France
+&agrave; Rome, il m'a sembl&eacute; que c'&eacute;tait un devoir
+de protester contre des tendances dissolvantes
+qui, si elles pouvaient aspirer &agrave;
+l'honneur de s'appeler des doctrines,
+n'iraient &agrave; rien moins qu'&agrave; l'oblit&eacute;ration<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
+du sens &eacute;lev&eacute; des Beaux-Arts, et qui,
+d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments
+les plus creux et les plus frivoles.</p>
+
+<p>Les avocats de ce qu'on nomme &laquo;l'Art
+moderne&raquo; (comme si l'art v&eacute;ritable n'&eacute;tait
+pas de tous les temps) s'attaquent &agrave; l'&Eacute;cole
+de Rome d'une mani&egrave;re absolue, et leur
+<i>ultimatum</i> est qu'il faut, au plus vite, raser
+la villa M&eacute;dicis comme un foyer d'infection
+artistique. C'est l&agrave; le <i>delenda Carthago</i> de
+la secte anti-romaine.</p>
+
+<p>Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie
+<i>ex professo</i> en faveur des peintres, sculpteurs,
+architectes et graveurs que l'&Eacute;tat
+envoie, chaque ann&eacute;e, &agrave; Rome, pour leur
+assurer, en retour des esp&eacute;rances qu'ils
+ont fait concevoir, le commerce assidu et
+gratuit de ces immortels docteurs qu'on
+nomme &laquo;les ma&icirc;tres&raquo;. Je me bornerai,
+moi musicien, &agrave; ce qui concerne les int&eacute;r&ecirc;ts
+des musiciens compositeurs. Aussi bien,<span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
+est-ce surtout pour eux que l'on affecte de
+regarder comme parfaitement inutile et
+insignifiant le s&eacute;jour &agrave; Rome. Mais la cause
+de l'art &eacute;tant la m&ecirc;me pour tous les arts,
+ce que j'aurai &agrave; dire au sujet des musiciens
+s'appliquera de soi-m&ecirc;me aux autres
+artistes.</p>
+
+<p>Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que
+cet acharnement contre l'&Eacute;cole de Rome
+n'est, lui-m&ecirc;me, que la cons&eacute;quence d'un
+v&#339;u plus ou moins franchement formul&eacute;,
+et qui r&eacute;sume &agrave; peu pr&egrave;s, &agrave; lui seul, tout
+le programme de l'opposition. Ce v&#339;u, le
+voici: &laquo;Plus de professeurs! Il faut voler
+de ses propres ailes!&raquo; C'est l&agrave;, sans doute,
+ce qu'on entend par &laquo;l'art moderne&raquo;.</p>
+
+<p>Ainsi, plus d'&eacute;ducation; plus de notions
+acquises et transmissibles, c'est-&agrave;-dire plus
+de capital, partant plus de patrimoine ni
+d'h&eacute;ritage; plus de pass&eacute;, partant plus de
+traditions, plus de paternit&eacute; intellectuelle;<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
+nous voici en pleine g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e,&mdash;car
+il n'y a pas de milieu: ou l'enseignement
+ou la science infuse.</p>
+
+<p>Et remarquez bien que ceux qui pr&ocirc;nent
+ce syst&egrave;me sont justement ceux-l&agrave; m&ecirc;mes
+qui parlent, &agrave; tout propos, de l'<i>&Eacute;cole de
+l'avenir</i>! L'avenir! Eh! de quel droit l'invoquez-vous
+donc, vous qui, demain, serez
+devenus, pour lui, ce pass&eacute; dont vous ne
+voulez pas?</p>
+
+<p>Merveilleuse contradiction de l'absurde,
+ce &laquo;royaume divis&eacute; au dedans de lui-m&ecirc;me&raquo;!
+Qu'on me montre un emploi
+quelconque des facult&eacute;s humaines, un seul,
+qui repose sur une semblable th&eacute;orie! Est-ce
+le droit? Est-ce la physique, la chimie,
+l'astronomie, la m&eacute;canique? Est-ce que
+l'homme n'est pas un &ecirc;tre <i>enseign&eacute;</i>? Est-ce
+qu'il ne vit pas, en tout, sur un capital de
+notions amass&eacute;es? Est-ce qu'on ne lui
+apprend pas &agrave; lire, &agrave; &eacute;crire, &agrave; marcher, &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
+monter &agrave; cheval, &agrave; manier les armes, &agrave;
+jouer d'un instrument quelconque? Est-ce
+que tout n'a pas sa <i>gymnastique</i> sp&eacute;ciale?
+Or, qu'est-ce qu'une &eacute;cole, sinon un gymnase?</p>
+
+<p>H&eacute; bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce
+qui est <i>science</i> ou <i>m&eacute;tier</i>; mais le g&eacute;nie?
+Le g&eacute;nie ne s'enseigne pas; on en a ou on
+n'en a pas, et il n'est au pouvoir de personne
+de le donner &agrave; qui n'en a pas, non plus
+que de le retirer &agrave; qui en a.</p>
+
+<p>D'accord, et cela est incontestable; mais
+ce qui ne l'est pas moins, c'est que, selon
+le mot d'un grand artiste<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> qui avait qualit&eacute;
+pour en parler, <i>il n'y a pas d'art sans
+science</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Ingres.</p></div>
+
+<p>Non, certes, personne ne communique
+le g&eacute;nie, qui est incommunicable, parce
+qu'il est un <i>don</i> essentiellement personnel:<span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
+mais ce qui est communicable, transmissible,
+c'est le langage au moyen duquel se
+meut et s'exprime le g&eacute;nie, et sans la possession
+duquel il n'est qu'un <i>muet</i> ou un
+<i>impotent</i>. Est-ce que Rapha&euml;l, Mozart,
+Beethoven, n'&eacute;taient pas des hommes de
+g&eacute;nie? Se sont-ils crus, pour cela, autoris&eacute;s
+&agrave; rejeter d&eacute;daigneusement le magist&egrave;re traditionnel
+qui non seulement les initiait &agrave; la
+<i>pratique</i> de leur art, mais encore leur montrait
+la <i>route</i> propre &agrave; les y mener s&ucirc;rement,
+leur &eacute;pargnant ainsi une perte de
+temps consid&eacute;rable &agrave; la recherche d'une
+certitude dont des si&egrave;cles d'exp&eacute;riences leur
+garantissaient le d&eacute;p&ocirc;t? Vraiment, c'est se
+moquer du sens commun que de pr&eacute;tendre
+ainsi d&eacute;tr&ocirc;ner l'histoire &agrave; coups de paralogismes!
+Autant vaut dire que l'orateur et
+l'&eacute;crivain n'ont besoin d'apprendre ni leur
+langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.</p>
+
+<p>Th&eacute;ophile Gautier le disait avec raison:<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>
+&laquo;Si j'&eacute;cris mieux que beaucoup d'autres,
+c'est que <i>j'ai appris mon m&eacute;tier</i>, et que j'ai
+un plus grand nombre de mots &agrave; mes
+ordres.&raquo; Mais, poursuit l'objection, quantit&eacute;
+d'artistes &eacute;minents n'ont pas &eacute;t&eacute; pensionnaire
+de l'&Eacute;cole de Rome.</p>
+
+<p>Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter
+(ce dont, au reste, l'opposition a peu de
+m&eacute;rite &agrave; se targuer si haut) que, pour avoir
+&eacute;t&eacute; pensionnaire de l'&Eacute;cole de Rome, on
+n'en revient pas n&eacute;cessairement un homme
+sup&eacute;rieur. Mais que faut-il en conclure?
+Que Rome n'a pas fait le miracle de donner
+ce que la nature avait refus&eacute;? C'est &eacute;vident,
+et ce serait par trop commode d'avoir du
+g&eacute;nie au prix d'un voyage que tout le
+monde peut faire. Mais ce n'est pas l&agrave; du
+tout ce dont il s'agit. Il s'agit de savoir si,
+&eacute;tant donn&eacute; une organisation d'artiste,
+Rome n'exerce pas sur cette organisation
+une influence incontestable et incomparable<span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
+sous le rapport de l'&eacute;l&eacute;vation de la pens&eacute;e
+et du d&eacute;veloppement artistique.</p>
+
+<p>Cette consid&eacute;ration m'am&egrave;ne &agrave; examiner
+l'utilit&eacute; du s&eacute;jour &agrave; Rome pour les musiciens
+compositeurs.</p>
+
+<p>Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie
+des peintres, des sculpteurs, des architectes,
+des graveurs; ils trouvent l&agrave; une collection
+consid&eacute;rable de chefs-d'&#339;uvre qui peuvent
+du moins les int&eacute;resser en raison de l'art
+sp&eacute;cial auquel ils appartiennent. Mais un
+musicien! Que va-t-il faire &agrave; Rome? Quelle
+musique y entendre? Quel b&eacute;n&eacute;fice en retirer
+pour <i>son art</i>?</p>
+
+<p>Il faut, en v&eacute;rit&eacute;, que ceux qui produisent
+de pareilles objections aient bien peu
+r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce que c'est qu'un artiste. Croit-on
+donc que l'artiste soit tout entier dans
+la seule <i>technique</i> de son art? Comme si le
+<i>m&eacute;tier</i>, dans l'<i>art</i>, &eacute;tait <i>tout</i>! Comme si l'on
+ne pouvait pas &ecirc;tre un <i>praticien</i> habile et<span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
+un artiste vulgaire! un rh&eacute;teur consomm&eacute;
+en m&ecirc;me temps qu'un &eacute;crivain sans style
+ou un orateur sans flamme! Eh quoi! l'&eacute;loquence
+et la virtuosit&eacute; ne sont qu'une
+seule et m&ecirc;me chose? Il n'y a nulle diff&eacute;rence
+entre l'homme et l'instrument? On
+oublie donc que, sous l'<i>artisan</i>, il y a
+l'<i>artiste</i>, c'est-&agrave;-dire l'<i>homme</i>, et que c'est
+lui qu'il faut atteindre, &eacute;clairer, transporter,
+transfigurer enfin, jusqu'&agrave; lui faire aimer
+&eacute;perdument cette incorruptible beaut&eacute; qui
+fait, non pas le succ&egrave;s d'un moment, mais
+l'empire sans fin de ces chefs-d'&#339;uvre qui
+resteront les flambeaux et les guides de
+l'Humanit&eacute; en fait d'art, depuis l'Antiquit&eacute;
+jusqu'&agrave; la Renaissance, et jusqu'&agrave; nos jours,
+et apr&egrave;s nous, et toujours!</p>
+
+<p>Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois
+immuables de nutrition et d'assimilation
+qui r&eacute;gissent le d&eacute;veloppement et le perfectionnement
+de tout organisme? Mais si<span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>
+le musicien n'a besoin que de musique pour
+se d&eacute;velopper et se perfectionner, je ne demanderai
+plus seulement pourquoi on l'envoie
+&agrave; Rome, o&ugrave; il n'a que faire d'aller
+contempler les fresques de Rapha&euml;l et de
+Michel-Ange au Vatican, cette colline qui
+garde tous les oracles! Je demanderai &agrave;
+quoi lui sert de lire Hom&egrave;re, Virgile,
+Tacite, Juv&eacute;nal, Dante et Shakespeare,
+Moli&egrave;re et La Fontaine, Bossuet et Pascal,
+en un mot tous les grands nourriciers de
+la forme et de la pens&eacute;e humaines? &Agrave; quoi
+bon tout cela? Ce n'est pas de la musique ...</p>
+
+<p>Non, sans doute; mais c'est de l'art,
+aussi moderne qu'ancien, de l'art immortel et
+universel, et c'est de cet art-l&agrave; que l'artiste&mdash;non
+l'artisan&mdash;doit faire sa nourriture,
+sa sant&eacute;, sa force et sa vie.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, apr&egrave;s tout, que ce pr&eacute;tendu
+<i>naturalisme</i> dans l'art? J'avoue que
+je serais bien aise d'&ecirc;tre &eacute;difi&eacute; sur le sens<span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
+qu'on attache &agrave; ce mot, dont on semble
+faire le drapeau d'un grief et la revendication
+d'un droit m&eacute;connu par le despotisme
+de la routine.</p>
+
+<p>Veut-on dire que, dans les arts, il faut,
+avant tout, s'appuyer sur la nature, la
+prendre pour point de d&eacute;part? En ce sens,
+tous les ma&icirc;tres sont d'accord. Mais l'art ne
+doit pas en rester l&agrave;; et Rapha&euml;l qui, je
+suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il
+pas donn&eacute; de l'art cette d&eacute;finition aussi
+admirable que trop peu m&eacute;dit&eacute;e: &laquo;L'art
+ne consiste pas &agrave; faire les choses comme la
+nature les <i>fait</i>, mais comme elle <i>devrait les
+faire</i>!&raquo; Paroles sublimes qui disent clairement
+que l'art est, par-dessus tout, un
+choix, une pr&eacute;f&eacute;rence, une v&eacute;ritable <i>s&eacute;lection</i>,
+ce qui suppose une initiation de l'entendement
+&agrave; un crit&eacute;rium particulier d'appr&eacute;ciation.</p>
+
+<p>Si la nature est tout et l'&eacute;ducation rien,<span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
+si la foule en sait aussi long que les ma&icirc;tres,
+comment donc le Temps fait-il constamment
+justice de ces jugements &eacute;ph&eacute;m&egrave;res qui ont
+accueilli, les uns avec transport tant d'&#339;uvres
+bient&ocirc;t oubli&eacute;es, les autres avec d&eacute;dain
+tant de chefs-d'&#339;uvre acclam&eacute;s, depuis,
+par l'admiration de l'infaillible post&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>Que la foule soit juge, peut-&ecirc;tre, en mati&egrave;re
+de <i>drame</i>, je l'accorde; et encore,
+cet aveu serait-il susceptible de bien des
+restrictions, si l'on songe &agrave; la quantit&eacute;
+prodigieuse d'&#339;uvres qui ont passionn&eacute;
+nos p&egrave;res et qui nous laissent aujourd'hui
+assez indiff&eacute;rents. Mais, abstraction faite de
+ces revirements de la popularit&eacute;, il s'en
+faut bien que l'art ne soit que dans le
+<i>drame</i>! Il n'y a pas l'ombre d'analogie
+entre les secousses violentes provoqu&eacute;es
+par un coup de th&eacute;&acirc;tre saisissant, et les
+jouissances sereines et nobles que procure
+une &#339;uvre d'un art exquis et consomm&eacute;:<span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
+nul ne s'avisera d'&eacute;tablir un parall&egrave;le entre
+les &eacute;motions produites par un m&eacute;lodrame
+du boulevard et celles qu'&eacute;veillent les frises
+du Parth&eacute;non ou la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>.
+Il y a l&agrave; tout l'ab&icirc;me qui s&eacute;pare
+le domaine des sensations de celui de
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Que dire, enfin, des incalculables bienfaits
+de cette retraite et de cette s&eacute;curit&eacute;
+loin des bruits fi&eacute;vreux et des constantes
+pr&eacute;occupations de chaque jour? Que dire
+de ce silence o&ugrave; l'on apprend &agrave; &eacute;couter ce
+qui se passe au fond de soi-m&ecirc;me? Que
+dire de ces solitudes profondes, de ces horizons
+dont les lignes majestueuses semblent
+conserver le magique pouvoir de
+ravir la pens&eacute;e jusqu'&agrave; la hauteur des
+grands &eacute;v&eacute;nements dont ils furent les t&eacute;moins?
+Et ce Tibre, dont les eaux s&eacute;v&egrave;res
+gardent, avec la terreur des forfaits qu'elles
+ont engloutis, la tranquillit&eacute; de cette cam<span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>pagne
+romaine au sein de laquelle elles se
+d&eacute;roulent!</p>
+
+<p>Et Rome elle-m&ecirc;me, elle seule, cette
+triple Rome dont le front a re&ccedil;u de la main
+des si&egrave;cles la tiare auguste que porte son
+Pontife Supr&ecirc;me, et d'o&ugrave; rayonne, sur le
+monde, la lumi&egrave;re sans d&eacute;clin de l'&eacute;ternelle
+V&eacute;rit&eacute;! Quel niveau! quel diapason! quel
+milieu pour qui sait se recueillir!</p>
+
+<p>Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant
+nous ces mots &eacute;quivoques et sonores
+de <i>naturalisme</i>, de <i>r&eacute;alisme</i> et autres semblables.
+Oui, l'Art c'est la Nature, <i>d'abord</i>;
+mais la Nature v&eacute;rifi&eacute;e, contr&ocirc;l&eacute;e, pes&eacute;e,
+en un mot <i>jug&eacute;e</i> au tribunal d'un discernement
+qui l'analyse et d'une raison qui la
+rectifie et la restaure: l'Art est une r&eacute;paration
+des d&eacute;faillances et des oublis du
+R&eacute;el; c'est l'immortalisation des choses
+mortelles par une &eacute;limination clairvoyante
+et non par un culte servile et aveugle de<span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>
+leurs c&ocirc;t&eacute;s d&eacute;fectueux et p&eacute;rissables. Conservons-la
+donc &agrave; tout prix, envers et
+contre tout, cette belle &Eacute;cole de Rome dont
+les archives portent des noms comme ceux
+de David, d'Ingres, de Flandrin, de Regnault,
+de Duret, d'H&eacute;rold, d'Hal&eacute;vy, de
+Berlioz, de Bizet, qui ne sont pas, que je
+sache, pour autoriser la piti&eacute; hautaine dont
+on essaie de fl&eacute;trir une dynastie d&eacute;j&agrave; plus
+que s&eacute;culaire. D&eacute;fendons de toutes nos
+forces cet asile sacr&eacute; qui abrite la croissance
+de l'artiste loin de l'obsession pr&eacute;matur&eacute;e
+des besoins de la vie, et le pr&eacute;munit, &agrave; la
+fois, contre les suggestions du mercantilisme
+et contre les vulgaires triomphes
+d'une popularit&eacute; sans noblesse et sans lendemain.<span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><br /></p>
+<h2><a name="LA_NATURE_ET_LART21" id="LA_NATURE_ET_LART21"></a>LA NATURE ET L'ART<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></h2>
+
+
+<p>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Messieurs,<br />
+</p>
+
+<p>Les transformations successives dont la
+terre a &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre et dont se compose
+son histoire, j'allais presque dire son &eacute;ducation,
+depuis le moment o&ugrave; elle s'est d&eacute;tach&eacute;e
+de la n&eacute;buleuse solaire pour occuper
+une place distincte dans l'espace, sont
+comme autant de chapitres de cette grande<span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>
+loi du progr&egrave;s, de ce perp&eacute;tuel <i>devenir</i> qui
+semble diriger vers une finalit&eacute; myst&eacute;rieuse
+le mouvement de la cr&eacute;ation, et dont les
+phases diverses ont pu &ecirc;tre ramen&eacute;es aux
+trois aspects g&eacute;n&eacute;raux qui ont re&ccedil;u le nom
+de <i>r&egrave;gnes</i>, et qui d&eacute;signent les trois manifestations
+les plus tranch&eacute;es de la vie sur
+le globe.</p>
+
+<p>Cependant, tout n'&eacute;tait pas dit encore,
+et l'histoire de la terre ne devait point s'arr&ecirc;ter
+&agrave; ces trois premi&egrave;res formes de la
+vie. Un quatri&egrave;me r&egrave;gne, le r&egrave;gne humain,&mdash;puisque
+la science m&ecirc;me m'autorise &agrave;
+l'appeler ainsi,&mdash;allait prendre possession
+de ce domaine qui s'ignorait.</p>
+
+<p>L'&eacute;norme travail d'&eacute;volution, le prodigieux
+effort d'enfantement &agrave; travers lequel
+se d&eacute;roule le plan de la pens&eacute;e cr&eacute;atrice,
+l'homme allait le reprendre au point o&ugrave;
+l'avaient amen&eacute; ses devanciers, et le conduire,
+en exer&ccedil;ant de plus nobles fonctions,<span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>
+vers de plus hautes destin&eacute;es. Cette loi de
+la vie, dont les cr&eacute;atures n'avaient &eacute;t&eacute;,
+jusqu'&agrave; lui, que des d&eacute;positaires plus ou
+moins passifs mais irresponsables, l'homme
+allait en devenir le <i>confident</i>, &eacute;lev&eacute; au supr&ecirc;me
+honneur d'accomplir volontairement
+sa loi connue, honneur qui constitue la
+notion m&ecirc;me de la libert&eacute;, et qui, d'embl&eacute;e,
+transforme l'activit&eacute; instinctive en activit&eacute;
+rationnelle et consciente.</p>
+
+<p>En un mot, la moralit&eacute; ou d&eacute;termination
+du bien, la science ou d&eacute;termination du
+vrai, l'art ou d&eacute;termination du beau, voil&agrave;
+ce dont manquait la terre avant l'homme,
+et ce dont il &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave; l'homme de la
+doter et de l'embellir comme pontife de la
+raison et de l'amour dans ce temple d&eacute;sormais
+consacr&eacute; au culte du bien, du vrai et
+du beau.</p>
+
+<p>Ainsi envisag&eacute;, qu'est-ce donc que l'artiste?
+Quelle est sa fonction vis-&agrave;-vis des<span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
+donn&eacute;es et, si je puis ainsi parler, de la
+mise de fonds de la nature?</p>
+
+<p>La sublime fonction de l'homme, c'est
+d'&ecirc;tre positivement, et &agrave; la lettre, <i>un nouveau
+cr&eacute;ateur de la terre</i>. C'est lui qui, en tout,
+est charg&eacute; de la <i>faire</i> ce qu'elle doit <i>devenir</i>.
+Non seulement par la culture mat&eacute;rielle,
+mais par la culture intellectuelle et morale,
+c'est-&agrave;-dire par la justice, l'amour, la
+science, les arts, l'industrie, la terre ne
+s'ach&egrave;ve, ne se conclut que par l'homme &agrave;
+qui elle a &eacute;t&eacute; confi&eacute;e pour qu'il la <i>m&icirc;t en
+&#339;uvre</i>, &laquo;<i>ut operatur terram</i>&raquo;, selon le
+vieux texte sacr&eacute; de la Gen&egrave;se.</p>
+
+<p>L'artiste n'est donc pas simplement une
+sorte d'appareil m&eacute;canique sur lequel se
+r&eacute;fl&eacute;chit ou s'imprime l'image des objets
+ext&eacute;rieurs et sensibles; c'est une lyre vivante
+et consciente que le contact de la
+nature r&eacute;v&egrave;le &agrave; elle-m&ecirc;me et fait vibrer; et
+c'est pr&eacute;cis&eacute;ment cette vibration qui est<span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
+l'indice de la vocation artistique et la cause
+premi&egrave;re de l'&#339;uvre d'art.</p>
+
+<p>Toute &#339;uvre d'art doit &eacute;clore sous la lumi&egrave;re
+personnelle de la sensibilit&eacute;, pour se
+consommer dans la lumi&egrave;re impersonnelle
+de la raison. L'art, c'est la r&eacute;alit&eacute; concr&egrave;te
+et sensible f&eacute;cond&eacute;e jusqu'au beau par cette
+autre r&eacute;alit&eacute;, abstraite et intelligible, que
+l'artiste porte en lui-m&ecirc;me et qui est son
+<i>id&eacute;al</i>, c'est-&agrave;-dire cette r&eacute;v&eacute;lation int&eacute;rieure,
+ce tribunal supr&ecirc;me, cette vision toujours
+croissante du terme final vers lequel il tend
+de toute l'ardeur de son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait possible de saisir directement
+l'id&eacute;al, de le contempler face &agrave; face dans
+la vision compl&egrave;te de sa r&eacute;alit&eacute;, il n'y aurait
+plus qu'&agrave; le copier pour le reproduire, ce
+qui reviendrait &agrave; un v&eacute;ritable r&eacute;alisme,
+sup&eacute;rieur assur&eacute;ment, mais d&eacute;finitif et qui,
+du m&ecirc;me coup, supprimerait chez l'artiste
+les deux facteurs de son &#339;uvre, la fonction<span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>
+personnelle qui constitue son <i>originalit&eacute;</i>,
+et la fonction esth&eacute;tique qui constitue sa
+<i>rationalit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Telle n'est pas la position de l'id&eacute;al vis-&agrave;-vis
+de l'&#339;uvre d'art. L'id&eacute;al n'est reproductible
+d'aucune fa&ccedil;on ad&eacute;quate; il est
+un p&ocirc;le d'attraction, une force motrice, on
+le <i>sent</i>, on le <i>subit</i>; c'est &laquo;l'excelsior&raquo;
+ind&eacute;fini, le &laquo;desideratum&raquo; imp&eacute;rieux dans
+l'ordre du beau, et la persistance de son
+t&eacute;moignage intime est la garantie m&ecirc;me de
+son insaisissable r&eacute;alit&eacute;. D&eacute;gager du r&eacute;el
+inf&eacute;rieur et imparfait la notion qui d&eacute;termine
+et mesure le degr&eacute; de conformit&eacute; ou de
+d&eacute;saccord de ce r&eacute;el dans la nature avec sa
+loi dans la raison, telle est la fonction sup&eacute;rieure
+de l'artiste; et ce contr&ocirc;le du r&eacute;el
+dans la nature par sa loi dans la raison est
+ce qu'on nomme &laquo;l'esth&eacute;tique&raquo;. L'esth&eacute;tique
+est la &laquo;rationalit&eacute; du beau&raquo;.</p>
+
+<p>Dans l'art, comme en tout, le r&ocirc;le de<span class='pagenum'><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>
+la raison est de faire &eacute;quilibre &agrave; la passion;
+c'est pourquoi les &#339;uvres d'un ordre tout
+&agrave; fait sup&eacute;rieur sont empreintes de ce caract&egrave;re
+de tranquillit&eacute; qui est le signe de
+la vraie force, &laquo;ma&icirc;tresse de son art jusqu'&agrave;
+le gourmander&raquo;.</p>
+
+<p>Dans cette collaboration de l'artiste avec
+la nature, c'est, nous l'avons vu, l'&eacute;motion
+personnelle qui donne &agrave; l'&#339;uvre d'art son
+caract&egrave;re d'<i>originalit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>On confond souvent l'originalit&eacute; avec
+l'&eacute;tranget&eacute; ou bizarrerie; ce sont pourtant
+choses absolument dissemblables. La bizarrerie
+est un m&eacute;tal anormal, maladif; c'est
+une forme mitig&eacute;e de l'ali&eacute;nation mentale
+et qui rentre dans la classe des cas pathologiques:
+c'est, comme l'exprime fort bien
+son synonyme l'excentricit&eacute;, une d&eacute;viation
+par la tangente.</p>
+
+<p>L'originalit&eacute;, tout au contraire, est le
+rayon distinct qui rattache l'individu au<span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>
+centre commun des esprits. L'&#339;uvre d'art
+&eacute;tant le produit d'une m&egrave;re commune qui
+est la nature et d'un p&egrave;re distinct qui est
+l'artiste, l'originalit&eacute; n'est pas autre chose
+qu'une d&eacute;claration de paternit&eacute;; c'est le
+nom propre associ&eacute; au nom de famille;
+c'est le passeport de l'individu r&eacute;gularis&eacute;
+par la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Toutefois, l'&#339;uvre de l'artiste ne consiste
+pas uniquement dans l'expression de
+sa personne, ce qui en est la marque distinctive,
+il est vrai, la physionomie propre,
+mais, aussi et par cela m&ecirc;me, la limite.
+En effet, si, par la sensibilit&eacute;, l'artiste se
+trouve en contact avec les donn&eacute;es de la
+nature, il entre, par la raison, en contact
+avec l'id&eacute;al, en vertu de cette loi de transfiguration
+qui doit s'appliquer &agrave; toutes
+les r&eacute;alit&eacute;s qui <i>existent</i>, pour les rapprocher,
+de plus en plus, des r&eacute;alit&eacute;s qui <i>sont</i>, autrement
+dit, de leur prototype parfait.<span class='pagenum'><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p>
+
+<p>Qu'on me permette de citer un mot qui
+me semble fournir sinon une preuve, du
+moins une formule assez frappante des
+consid&eacute;rations qui pr&eacute;c&egrave;dent.</p>
+
+<p>Sainte Th&eacute;r&egrave;se, cette femme &eacute;minente
+que l'&eacute;clat de ses lumi&egrave;res a fait placer au
+nombre et au rang des plus illustres docteurs
+de l'&Eacute;glise, disait qu'elle ne se rappelait
+pas avoir jamais entendu un mauvais
+sermon. D&egrave;s qu'elle le dit, je ne demande
+pas mieux que de l'en croire. Il faut, n&eacute;anmoins,
+convenir que, si la grande sainte
+ne s'est point fait illusion, il y a eu l&agrave;, en
+faveur de son temps ou, tout au moins, de
+sa personne, une gr&acirc;ce tout &agrave; fait sp&eacute;ciale
+et qui n'est certes pas une des moindres
+que Dieu puisse accorder &agrave; ses fid&egrave;les.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement
+r&eacute;voquer en doute la sinc&eacute;rit&eacute; d'un
+pareil t&eacute;moignage, il y a moyen de l'expliquer,
+de le traduire, et de comprendre<span class='pagenum'><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>
+comment et jusqu'&agrave; quel degr&eacute; parfois prodigieux
+la relation inexacte d'un fait peut
+se concilier avec la v&eacute;racit&eacute; absolue du
+t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Pourquoi sainte Th&eacute;r&egrave;se ne se souvenait-elle
+pas d'avoir jamais entendu un mauvais
+sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle
+entendait au dehors &eacute;taient spontan&eacute;ment
+transfigur&eacute;s et litt&eacute;ralement <i>cr&eacute;&eacute;s &agrave; nouveau</i>
+par la sublimit&eacute; de celui qu'elle entendait
+en permanence au fond d'elle-m&ecirc;me: c'est
+parce que la parole du pr&eacute;dicateur, si d&eacute;nu&eacute;e
+qu'elle f&ucirc;t de prestige litt&eacute;raire et
+d'artifices oratoires, l'entretenait de ce
+qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une
+fois emport&eacute;e dans cette direction et &agrave; cette
+hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait
+plus que le Dieu m&ecirc;me de qui on lui
+parlait.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez mes yeux&raquo;, disait un peintre
+c&eacute;l&egrave;bre, &agrave; propos d'un mod&egrave;le que son<span class='pagenum'><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>
+interlocuteur trouvait affreux; &laquo;Prenez
+mes yeux, monsieur, et vous le trouverez
+sublime!&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'un grand artiste se r&eacute;v&eacute;lera
+soudainement &agrave; lui-m&ecirc;me et plongera, d'un
+regard instantan&eacute;, jusque dans les profondeurs
+de son art, au simple contact d'une
+&#339;uvre m&ecirc;me de m&eacute;diocre valeur, mais
+qui aura suffi pour faire jaillir en lui la
+divine &eacute;tincelle o&ugrave; se reconna&icirc;t le g&eacute;nie.
+Qui sait si le <i>Barbier de S&eacute;ville</i> et <i>Guillaume
+Tell</i> n'ont pas eu pour berceau le
+tr&eacute;teau paternel qui a commenc&eacute; l'&eacute;ducation
+musicale de Rossini?</p>
+
+<p>Passer des r&eacute;alit&eacute;s ext&eacute;rieures et sensibles
+&agrave; l'&eacute;motion, puis de l'&eacute;motion &agrave; la raison,
+telle est la marche progressive du d&eacute;veloppement
+intellectuel; c'est ce que saint Augustin
+r&eacute;sume admirablement dans une de
+ces formules si nettes et si lumineuses que
+l'on rencontre &agrave; chaque pas dans ses<span class='pagenum'><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>
+&#339;uvres: &laquo;<i>Ab exterioribus ad interiora, ab
+interioribus ad superiora</i>&raquo;, du dehors au
+dedans, du dedans au-dessus.</p>
+
+<p>L'art est une des trois incarnations de
+l'id&eacute;al dans le r&eacute;el; c'est une des trois op&eacute;rations
+de cet esprit qui doit <i>renouveler la
+face de la terre</i>; c'est une des trois <i>renaissances
+de la nature dans l'homme</i>; c'est, en
+un mot, une des trois formes de cette
+&laquo;autog&eacute;nie&raquo; ou &laquo;immortalit&eacute; propre&raquo;
+qui constitue la r&eacute;surrection de l'humanit&eacute;,
+en vertu de ses trois puissances cr&eacute;atrices
+fonctionnellement distinctes mais substantiellement
+identiques, &agrave; savoir: l'amour,
+raison de l'&ecirc;tre, la science, raison du vrai,
+l'art, raison du beau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir essay&eacute; de montrer, dans
+l'union de l'id&eacute;al et du r&eacute;el, la loi qui r&eacute;git le
+progr&egrave;s de l'esprit humain, il resterait &agrave; faire
+la contre-preuve, en montrant o&ugrave; aboutit
+la s&eacute;paration, l'isolement des deux termes.<span class='pagenum'><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
+
+<p>Dans l'art, le r&eacute;el seul est la servilit&eacute; de
+la copie; l'id&eacute;al seul est la divagation de la
+chim&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans la science, le r&eacute;el seul est l'&eacute;nigme
+du fait sans la lumi&egrave;re de sa loi; l'id&eacute;al
+seul est le fant&ocirc;me de la conjecture sans sa
+confirmation par les faits.</p>
+
+<p>Dans la morale, enfin, le r&eacute;el seul est
+l'&eacute;go&iuml;sme de l'int&eacute;r&ecirc;t, ou absence de sanction
+<i>rationnelle</i> dans le domaine de la <i>volont&eacute;</i>;
+l'id&eacute;al seul est l'utopie, ou absence
+de sanction <i>exp&eacute;rimentale</i> dans le domaine
+des <i>maximes</i>.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s, le corps sans l'&acirc;me ou
+l'&acirc;me sans le corps, c'est-&agrave;-dire n&eacute;gation
+de la loi de la vie pour l'&ecirc;tre qui, par sa
+double nature, appartient &agrave; la fois au
+monde sensible et au monde intelligible, et
+dont l'&#339;uvre n'est compl&egrave;te et normale
+qu'&agrave; la condition d'exprimer ces deux ordres
+de r&eacute;alit&eacute;s.<span class='pagenum'><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p>
+
+<p>S'il est un sympt&ocirc;me qui caract&eacute;rise ces
+trois hautes vocations humaines, le service
+du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien
+qui trahisse leur commune divinit&eacute; d'origine
+et les &eacute;l&egrave;ve &agrave; la dignit&eacute; d'un v&eacute;ritable
+apostolat, c'est le d&eacute;sint&eacute;ressement, c'est la
+gratuit&eacute;.</p>
+
+<p>Les fonctions de <i>la vie</i> sont si &eacute;troitement
+soud&eacute;es &agrave; celles de <i>l'existence</i>, que la libert&eacute;
+divine de la vocation est bien oblig&eacute;e de
+subir la n&eacute;cessit&eacute; humaine de la profession;
+aussi les passionn&eacute;s de la vie s'entendent-ils
+g&eacute;n&eacute;ralement fort peu et fort mal aux
+choses de l'existence; mais, en soi et de
+leur nature, toutes les fonctions sup&eacute;rieures
+de l'homme sont <i>gratuites</i>. Ni l'amour, ni
+la science, ni l'art n'ont rien de commun
+avec une estimation v&eacute;nale; ce sont les
+trois personnes divines de la conscience
+humaine; on ne vend que ce qui meurt;
+ce qui est immortel ne peut que se donner.<span class='pagenum'><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>
+C'est pourquoi les &#339;uvres du bien, du vrai
+et du beau d&eacute;fient les si&egrave;cles; elles sont
+<i>vivantes</i> de l'&eacute;ternit&eacute; m&ecirc;me de leur principe.</p>
+
+<p>&laquo;Ciel nouveau et nouvelle terre.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi que le grand captif de Pathmos,
+l'aigle des &eacute;vang&eacute;listes, annonce la fin des
+temps, au chapitre vingt-uni&egrave;me de l'Apocalypse,
+cette vision grandiose qui s'ach&egrave;ve
+dans l'Hosannah de la &laquo;J&eacute;rusalem nouvelle,
+la cit&eacute; sainte, descendant des hauteurs
+c&eacute;lestes, comme une fianc&eacute;e par&eacute;e
+pour son &eacute;poux&raquo;.</p>
+
+<p>Quels voyants sublimes que ces grands
+lyriques du peuple h&eacute;breu! Quels <i>divins</i>
+que ces <i>devins</i> de la croissance et de la
+destin&eacute;e humaines! Job, David, Salomon,
+les proph&egrave;tes, et Paul, et Jean, l'initi&eacute; aux
+secrets &eacute;ternels et aux insondables profondeurs
+de la g&eacute;n&eacute;ration infinie!</p>
+
+<p>Cette J&eacute;rusalem nouvelle, cette patrie
+de l'<i>&eacute;lection</i>, c'est la <i>s&eacute;lection humaine</i>, vic<span class='pagenum'><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>torieuse
+des &eacute;nigmes et rapportant, comme
+un glorieux troph&eacute;e, tous les voiles sacramentels
+tomb&eacute;s, un &agrave; un, sur la route des
+si&egrave;cles; c'est l'intendant laborieux et fid&egrave;le
+qui entre dans la joie de &laquo;son Seigneur&raquo;,
+et qui remet entre les mains de son p&egrave;re et
+de son Dieu, sous la clart&eacute; resplendissante
+d'un &laquo;ciel nouveau&raquo;, cette &laquo;terre nouvelle&raquo;,
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e, <i>re-cr&eacute;&eacute;e</i>, conform&eacute;ment
+&agrave; la loi exprim&eacute;e par cette formule supr&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, je vous le dis, il faut que
+vous naissiez de nouveau; sinon vous n'entrerez
+pas dans le royaume des cieux!&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Lu dans la s&eacute;ance publique annuelle des cinq Acad&eacute;mies
+du 25 octobre 1886.<span class='pagenum'><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><br /></p>
+<h2><a name="PREFACE22" id="PREFACE22"></a>PR&Eacute;FACE<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></h2>
+
+<h3>&Agrave;</h3>
+
+<h3>LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ</h3>
+
+
+<p>Il y a, dans l'humanit&eacute;, certains &ecirc;tres
+dou&eacute;s d'une sensibilit&eacute; particuli&egrave;re, qui
+n'&eacute;prouvent rien de la m&ecirc;me fa&ccedil;on ni au
+m&ecirc;me degr&eacute; que les autres, et pour qui
+l'exception devient la r&egrave;gle. Chez eux, les
+particularit&eacute;s de nature expliquent celles
+de leur vie, laquelle, &agrave; son tour, explique
+celle de leur destin&eacute;e. Or ce sont les exceptions
+qui m&egrave;nent le monde; et cela doit<span class='pagenum'><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>
+&ecirc;tre, parce que ce sont elles qui paient de
+leurs luttes et de leurs souffrances la lumi&egrave;re
+et le mouvement de l'humanit&eacute;.
+Quand ces coryph&eacute;es de l'intelligence sont
+morts de la route qu'ils ont fray&eacute;e, oh!
+alors vient le troupeau de Panurge, tout
+fier d'enfoncer des portes ouvertes; chaque
+mouton, glorieux comme la mouche du
+coche, revendique bien haut l'honneur
+d'avoir fait triompher la R&eacute;volution:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Berlioz fut, comme Beethoven, une des
+illustres victimes de ce douloureux privil&egrave;ge:
+&ecirc;tre une exception; il paya ch&egrave;rement
+cette lourde responsabilit&eacute;! Fatalement,
+les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir.
+Comment voulez-vous que la foule (ce
+<i>profanum vulgus</i> que le po&egrave;te Horace avait
+en ex&eacute;cration) se reconnaisse et s'avoue<span class='pagenum'><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>
+incomp&eacute;tente devant cette petite audacieuse
+de personnalit&eacute; qui a bien le front de venir
+donner en face un d&eacute;menti aux habitudes
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es et &agrave; la routine r&eacute;gnante? Voltaire
+n'a-t-il pas dit (lui, l'esprit s'il en fut)
+que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel,
+cette grande conqu&ecirc;te de notre temps,
+n'est-il pas le verdict sans appel du souverain
+collectif? La voix du peuple n'est-elle
+pas la voix de Dieu?...</p>
+
+<p>En attendant, l'histoire, qui marche toujours
+et qui, de temps &agrave; autre, fait justice
+d'un bon nombre de contrefa&ccedil;ons de la v&eacute;rit&eacute;,
+l'histoire nous enseigne que partout,
+dans tous les ordres, la lumi&egrave;re va de l'individu
+&agrave; la multitude, et non de la multitude
+&agrave; l'individu; du savant aux ignorants, et
+non des ignorants au savant; du soleil aux
+plan&egrave;tes, et non des plan&egrave;tes au soleil. Eh
+quoi! vous voulez que trente-six millions<span class='pagenum'><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>
+d'aveugles repr&eacute;sentent un t&eacute;lescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger?
+Comment! c'est donc la foule qui a
+form&eacute; les Rapha&euml;l et les Michel-Ange, les
+Mozart et les Beethoven, les Newton et les
+Galil&eacute;e? La foule! mais elle passe sa vie &agrave;
+<i>juger</i> et &agrave; <i>se d&eacute;juger</i>, &agrave; condamner tour &agrave;
+tour ses engouements et ses r&eacute;pugnances,
+et vous voudriez qu'elle f&ucirc;t un juge? Cette
+juridiction flottante et contradictoire, vous
+voudriez qu'elle f&ucirc;t une magistrature infaillible?
+Allons, cela est d&eacute;risoire. La foule
+flagelle et crucifie, <i>d'abord</i>, sauf &agrave; revenir
+sur ses arr&ecirc;ts par un repentir tardif, qui
+n'est m&ecirc;me pas, le plus souvent, celui de
+la g&eacute;n&eacute;ration contemporaine, mais de la
+suivante ou des suivantes, et c'est sur la
+tombe du g&eacute;nie que pleuvent les couronnes
+d'immortelles refus&eacute;es &agrave; son front. Le juge
+d&eacute;finitif, qui est la post&eacute;rit&eacute;, n'est qu'une
+superposition de minorit&eacute;s successives: les<span class='pagenum'><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>
+majorit&eacute;s sont des &laquo;conservatoires de <i>statu
+quo</i>&raquo;; je ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement
+leur fonction propre dans
+le m&eacute;canisme g&eacute;n&eacute;ral des choses: elles retiennent
+le char, mais enfin elles ne le font
+pas avancer; elles sont les freins,&mdash;quand
+elles ne sont pas des orni&egrave;res. Le succ&egrave;s
+contemporain n'est, bien souvent, qu'une
+question de mode; il prouve que l'&#339;uvre
+est au niveau de son temps, mais nullement
+qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc
+pas lieu de s'en montrer si fier.</p>
+
+<p>Berlioz &eacute;tait un homme tout d'une pi&egrave;ce,
+sans concessions ni transactions; il appartenait
+&agrave; la race des &laquo;Alceste&raquo;: naturellement,
+il eut contre lui la race des &laquo;Oronte&raquo;;&mdash;et
+Dieu sait si les Orontes sont nombreux!
+On l'a trouv&eacute; quinteux, grincheux,
+hargneux, que sais-je? Mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette
+sensibilit&eacute; excessive pouss&eacute;e jusqu'&agrave; l'irritabilit&eacute;,
+il e&ucirc;t fallu faire la part des choses<span class='pagenum'><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>
+irritantes, des &eacute;preuves personnelles, des
+mille rebuts essuy&eacute;s par cette &acirc;me fi&egrave;re et
+incapable de basses complaisances et de l&acirc;ches
+courbettes; toujours est-il que, si ses jugements
+ont sembl&eacute; durs &agrave; ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les
+attribuer &agrave; ce honteux mobile de la jalousie
+si incompatible avec les hautes proportions
+de cette noble, g&eacute;n&eacute;reuse et loyale nature.</p>
+
+<p>Les &eacute;preuves que Berlioz eut &agrave; traverser
+comme concurrent pour le grand prix de
+Rome furent l'image fid&egrave;le et comme le
+pr&eacute;lude proph&eacute;tique de celles qu'il devait
+rencontrer dans le reste de sa carri&egrave;re. Il
+concourut jusqu'&agrave; quatre fois et n'obtint le
+prix qu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt-sept ans, en 1830,
+&agrave; force de pers&eacute;v&eacute;rance et malgr&eacute; les obstacles
+de toute sorte qu'il eut &agrave; surmonter.
+L'ann&eacute;e m&ecirc;me o&ugrave; il remporta le prix avec
+sa cantate de <i>Sardanapale</i>, il fit ex&eacute;cuter
+une &#339;uvre qui montre o&ugrave; il en &eacute;tait d&eacute;j&agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>
+de son d&eacute;veloppement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de
+l'exp&eacute;rience. Sa <i>Symphonie fantastique</i> (&eacute;pisode
+de la vie d'un artiste) fut un v&eacute;ritable
+&eacute;v&eacute;nement musical, de l'importance duquel
+le fanatisme des uns et la violente opposition
+des autres peuvent donner la mesure.
+Quelque discut&eacute;e cependant que puisse &ecirc;tre
+une semblable composition, elle r&eacute;v&egrave;le, clans
+le jeune homme qui la produisait, des facult&eacute;s
+d'invention absolument sup&eacute;rieures
+et un sentiment po&eacute;tique puissant qu'on
+retrouve dans toutes ses &#339;uvres. Berlioz a
+jet&eacute; dans la circulation musicale une foule
+consid&eacute;rable d'effets et de combinaisons
+d'orchestre inconnus jusqu'&agrave; lui, et dont
+se sont empar&eacute;s m&ecirc;me de tr&egrave;s illustres musiciens:
+il a r&eacute;volutionn&eacute; le domaine de
+l'instrumentation, et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a &laquo;fait &eacute;cole&raquo;.
+Et cependant, malgr&eacute; des triomphes &eacute;cla<span class='pagenum'><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>tants,
+en France comme &agrave; l'&eacute;tranger,
+Berlioz a &eacute;t&eacute; contest&eacute; toute sa vie; en d&eacute;pit
+d'ex&eacute;cutions auxquelles sa direction personnelle
+de chef d'orchestre &eacute;minent et son
+infatigable &eacute;nergie ajoutaient tant de chances
+de r&eacute;ussite et tant d'&eacute;l&eacute;ments de clart&eacute;, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint;
+il lui manqua le &laquo;public&raquo;, ce <i>tout
+le monde</i> qui donne au succ&egrave;s le caract&egrave;re
+de la <i>popularit&eacute;</i>: Berlioz est mort des retards
+de la popularit&eacute;. <i>Les Troyens</i>, cet
+ouvrage qu'il avait pr&eacute;vu devoir &ecirc;tre pour
+lui la source de tant de chagrins, <i>les Troyens</i>
+l'ont achev&eacute;: on peut dire de lui, comme
+de son h&eacute;ro&iuml;que homonyme Hector, qu'il a
+p&eacute;ri sous les murs de Troie.</p>
+
+<p>Chez Berlioz, toutes les impressions,
+toutes les sensations vont &agrave; l'extr&ecirc;me; il
+ne conna&icirc;t la joie et la tristesse qu'&agrave; l'&eacute;tat
+de d&eacute;lire; comme il le dit lui-m&ecirc;me, il est
+un &laquo;volcan&raquo;. C'est que la sensibilit&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>
+nous emporte aussi loin dans la douleur
+que dans la joie: les Thabor et les Golgotha
+sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans
+l'absence des souffrances, pas plus que le
+g&eacute;nie ne consiste dans l'absence des d&eacute;fauts.</p>
+
+<p>Les grands g&eacute;nies souffrent et doivent
+souffrir, mais ils ne sont pas &agrave; plaindre; ils
+ont connu des ivresses ignor&eacute;es du reste des
+hommes, et, s'ils ont pleur&eacute; de tristesse, ils
+ont vers&eacute; des larmes de joie ineffable; cela
+seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce
+qu'il vaut.</p>
+
+<p>Berlioz a &eacute;t&eacute; l'une des plus profondes
+&eacute;motions de ma jeunesse. Il avait quinze
+ans de plus que moi; il &eacute;tait donc &acirc;g&eacute; de
+trente-quatre ans &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; moi, gamin
+de dix-neuf ans, j'&eacute;tudiais la composition
+au Conservatoire, sous les conseils d'Hal&eacute;vy.
+Je me souviens de l'impression que produisirent
+alors sur moi la personne de Berlioz
+et ses &#339;uvres, dont il faisait souvent des<span class='pagenum'><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>
+r&eacute;p&eacute;titions dans la salle des concerts du
+Conservatoire. &Agrave; peine mon ma&icirc;tre Hal&eacute;vy
+avait-il corrig&eacute; ma le&ccedil;on, vite je quittais la
+classe pour aller me blottir dans un coin
+de la salle de concert, et, l&agrave;, je m'enivrais
+de cette musique &eacute;trange, passionn&eacute;e, convulsive,
+qui me d&eacute;voilait des horizons si
+nouveaux et si color&eacute;s. Un jour, entre
+autres, j'avais assist&eacute; &agrave; une r&eacute;p&eacute;tition de la
+symphonie <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>, alors in&eacute;dite
+et que Berlioz allait faire ex&eacute;cuter, peu de
+jours apr&egrave;s, pour la premi&egrave;re fois. Je fus
+tellement frapp&eacute; par l'ampleur du grand
+finale de la &laquo;R&eacute;conciliation des Montaigus
+et des Capulets&raquo;, que je sortis en emportant
+tout enti&egrave;re dans ma m&eacute;moire la
+superbe phrase du fr&egrave;re Laurent: &laquo;Jurez
+tous par l'auguste symbole!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; quelques jours del&agrave;, j'allai voir Berlioz,
+et, me mettant au piano, je lui fis entendre
+ladite phrase enti&egrave;re.<span class='pagenum'><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p>
+
+<p>Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant
+fixement:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable avez-vous pris cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'une de vos r&eacute;p&eacute;titions, lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Il n'en pouvait croire ses oreilles.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre total de Berlioz est consid&eacute;rable.
+D&eacute;j&agrave;, gr&acirc;ce &agrave; l'initiative de deux vaillants
+chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et
+&Eacute;douard Colonne), le public d'aujourd'hui
+a pu conna&icirc;tre plusieurs des vastes conceptions
+de ce grand artiste: la <i>Symphonie
+fantastique</i>, la symphonie <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>,
+la symphonie <i>Harold, l'Enfance du Christ</i>,
+trois ou quatre grandes ouvertures, le
+<i>Requiem</i>, et surtout cette magnifique <i>Damnation
+de Faust</i> qui a excit&eacute; depuis deux
+ans de v&eacute;ritables transports d'enthousiasme
+dont aurait tressailli la cendre de Berlioz,
+si la cendre des morts pouvait tressaillir.
+Que de choses pourtant restent encore &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span>
+explorer! Le <i>Te Deum</i>, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous
+pas? Et ce charmant op&eacute;ra, <i>Beatrix
+et B&eacute;n&eacute;dict</i>, ne se trouvera-t-il pas un directeur
+pour le mettre au r&eacute;pertoire? Ce
+serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz,
+aurait de grandes chances de r&eacute;ussite, sans
+avoir le m&eacute;rite et les dangers de l'audace;
+il serait intelligent d'en profiter.</p>
+
+<p>Les lettres qu'on va lire<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> ont un double
+attrait: elles sont toutes in&eacute;dites et toutes
+&eacute;crites sous l'empire de cette absolue sinc&eacute;rit&eacute;
+qui est l'&eacute;ternel besoin de l'amiti&eacute;.
+On regrettera, sans doute, d'y rencontrer
+certains manques de d&eacute;f&eacute;rence envers des
+hommes que leur talent semblait devoir
+mettre &agrave; l'abri de qualifications irr&eacute;v&eacute;rencieuses
+et injustes; on trouvera, non sans<span class='pagenum'><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>
+raison, que Berlioz e&ucirc;t mieux fait de ne
+pas appeler Bellini un &laquo;petit polisson&raquo;,
+et que la d&eacute;signation d'&laquo;illustre vieillard&raquo;,
+appliqu&eacute;e &agrave; Cherubini dans une intention
+&eacute;videmment malveillante, convenait mal au
+musicien hors ligne que Beethoven consid&eacute;rait
+comme le premier compositeur de
+son temps et auquel il faisait (lui Beethoven,
+le symphoniste g&eacute;ant) l'insigne honneur
+de lui soumettre humblement le manuscrit
+de sa <i>Messe solennelle</i>, &#339;uvre 123, en le
+priant d'y vouloir bien faire ses observations.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, et malgr&eacute; les taches
+dont l'humeur acari&acirc;tre est seule responsable,
+ces lettres sont du plus vif int&eacute;r&ecirc;t.
+Berlioz s'y montre pour ainsi dire <i>&agrave; nu</i>; il
+se laisse aller &agrave; tout ce qu'il &eacute;prouve; il
+entre dans les d&eacute;tails les plus confidentiels
+de son existence d'homme et d'artiste; en
+un mot, il ouvre &agrave; son ami son &acirc;me tout<span class='pagenum'><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>
+enti&egrave;re, et cela dans des termes d'une effusion,
+d'une tendresse, d'une chaleur qui
+montrent combien ces deux amis &eacute;taient
+dignes l'un de l'autre et faits pour se comprendre.
+Se comprendre! ces deux mots
+font penser &agrave; l'immortelle fable de notre
+divin la Fontaine: <i>les deux Amis</i>.</p>
+
+<p>Se comprendre! entrer dans cette communion
+parfaite de sentiments, de pens&eacute;es,
+de sollicitude &agrave; laquelle on donne les deux
+plus beaux noms qui existent dans la langue
+humaine, l'Amour et l'Amiti&eacute;! C'est l&agrave;
+tout le charme de la vie; c'est aussi le plus
+puissant attrait de cette <i>vie &eacute;crite</i>, de cette
+conversation entre absents qu'on a si bien
+nomm&eacute;e la <i>correspondance</i>.</p>
+
+<p>Si les &#339;uvres de Berlioz le font admirer,
+la publication des pr&eacute;sentes lettres fera mieux
+encore: elle le fera aimer, ce qui est la
+meilleure de toutes les choses ici-bas.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Correspondance in&eacute;dite</i> d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann
+L&eacute;vy, &eacute;diteur, 1878.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir <i>Correspondance in&eacute;dite</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p><br /></p>
+<h2><a name="M_CAMILLE_SAINT-SAENS" id="M_CAMILLE_SAINT-SAENS"></a>M. CAMILLE SAINT-SA&Euml;NS</h2>
+
+<h3>&mdash;<i>HENRI VIII</i>&mdash;<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Avril 1883.</p></div>
+
+
+<p>Lorsque, apr&egrave;s des ann&eacute;es de pers&eacute;v&eacute;rance
+et de lutte, un artiste de haute valeur
+est parvenu &agrave; conqu&eacute;rir, dans l'opinion
+publique, la grande situation &agrave; laquelle il
+a droit, chacun s'&eacute;crie,&mdash;m&ecirc;me ceux qui
+lui ont fait l'opposition la plus r&eacute;tive:&mdash;&laquo;Que
+vous avais-je toujours dit? qu'on finirait
+par se rendre.&raquo; Voil&agrave; vingt-cinq ans
+et plus (car c'&eacute;tait un prodigieux enfant),<span class='pagenum'><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>
+que M. Saint-Sa&euml;ns a fait son apparition
+dans le monde musical. Combien de fois,
+depuis lors, ne m'a-t-on pas dit: &laquo;Saint-Sa&euml;ns?
+Ah bah! Vraiment? Vous croyez?...
+Comme pianiste, comme organiste, oh!
+certainement; je ne dis pas; mais comme
+compositeur? Est-ce que ... r&eacute;ellement ...
+vous trouvez?...&raquo; Et tous les vieux clich&eacute;s
+de ce genre. Eh bien, oui; je <i>trouvais</i>,
+et je n'&eacute;tais pas le seul; et aujourd'hui,
+c'est tout le monde qui <i>trouve</i>. Les d&eacute;fiances
+sont tomb&eacute;es: les pr&eacute;jug&eacute;s sont vaincus:
+M. Saint-Sa&euml;ns est dans la place; il n'a
+plus qu'&agrave; dire: &laquo;J'y suis, j'y reste.&raquo; Il
+demeurera une des illustrations de son art
+et de son temps.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s une opinion admise, para&icirc;t-il,
+chez certains artistes, il serait convaincu
+que, si l'on dit du bien de l'&#339;uvre d'un
+confr&egrave;re, cela signifie naturellement qu'on
+en pense du mal,&mdash;et r&eacute;ciproquement.<span class='pagenum'><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p>
+
+<p>Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du
+talent ou du g&eacute;nie, est-il n&eacute;cessaire de le
+refuser &agrave; d'autres? Est-ce que Beethoven a
+tu&eacute; Mozart? Est-ce que Rossini emp&ecirc;chera
+Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme
+le dit C&eacute;lim&egrave;ne:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Que c'est &ecirc;tre savant que trouver &agrave; redire.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place
+pour vous? Oh! quant &agrave; cela, rassurez-vous;
+dans le temple de la Gloire, il restera toujours
+plus de places libres qu'il n'y en aura
+jamais d'occup&eacute;es. S'il y en a une pour
+vous, elle vous attend; le tout est de la
+prendre.</p>
+
+<p>Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'&ecirc;tre
+pas <i>le premier</i>. H&eacute;, mon Dieu! cette pr&eacute;occupation
+chagrine et inqui&egrave;te du m&eacute;rite
+relatif est ce qu'il y a, au monde, de plus
+contraire au m&eacute;rite r&eacute;el et v&eacute;ritable: c'est
+toujours la vilaine histoire de l'amour-<span class='pagenum'><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span>propre
+usurpant la place et les devoirs de
+l'amour. Aimons notre art; d&eacute;fendons honn&ecirc;tement
+et vaillamment quiconque le sert
+avec noblesse et courage; ne retenons pas
+la v&eacute;rit&eacute; &laquo;captive dans l'injustice&raquo;; la conscience
+publique saura, demain, ce que l'on
+s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul
+parti honorable &agrave; prendre, c'est de pr&eacute;parer
+le jugement de la post&eacute;rit&eacute;, ce <i>vox
+populi, vox Dei</i>, qui ne fixe pas les rangs
+par faveur ou, chose pire encore, par int&eacute;r&ecirc;t,
+mais qui prononce dans l'infaillible
+et immortelle justice. Taire la v&eacute;rit&eacute;, c'est
+prouver qu'on ne l'aime pas; souffrir parce
+qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu
+le faire soi-m&ecirc;me, c'est montrer qu'on voulait
+pour soi l'hommage qui n'est d&ucirc; qu'&agrave;
+elle seule.</p>
+
+<p>Faisons la lumi&egrave;re autant que nous le
+pouvons; il n'y en a jamais trop.</p>
+
+<p>M. Saint-Sa&euml;ns est une des plus &eacute;ton<span class='pagenum'><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>nantes
+organisations musicales que je connaisse.
+C'est un musicien arm&eacute; de toutes
+pi&egrave;ces. Il poss&egrave;de son m&eacute;tier comme personne;
+il sait les ma&icirc;tres par c&#339;ur; il joue
+et se joue de l'orchestre comme il joue et
+se joue du piano,&mdash;c'est tout dire. Il est
+dou&eacute; du sens descriptif &agrave; un degr&eacute; tout &agrave;
+fait rare; il a une prodigieuse facult&eacute; d'assimilation:
+il &eacute;crirait, &agrave; volont&eacute;, une &#339;uvre
+&agrave; la Rossini, &agrave; la Verdi, &agrave; la Schumann,
+&agrave; la Wagner; il les conna&icirc;t tous &agrave; fond, ce
+qui est peut-&ecirc;tre le plus s&ucirc;r moyen de
+n'en imiter aucun. Il n'est pas agit&eacute; par la
+crainte de ne pas produire d'effet (terrible
+angoisse des pusillanimes); jamais il n'exag&egrave;re;
+aussi n'est-il ni mi&egrave;vre, ni violent, ni
+emphatique. Il use de toutes les combinaisons
+et de toutes les ressources sans abuser
+ni &ecirc;tre l'esclave d'aucune.</p>
+
+<p>Ce n'est point un p&eacute;dant, un solennel,
+un <i>transcendanteux</i>; il est rest&eacute; bien trop<span class='pagenum'><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>
+enfant et devenu bien trop savant pour
+cela. Il n'a pas de syst&egrave;me; il n'est d'aucun
+parti, d'aucune clique: il ne se pose en
+r&eacute;formateur de quoi que ce soit: il &eacute;crit
+avec ce qu'il <i>sent</i> et ce qu'il <i>sait</i>. Mozart
+non plus n'a rien r&eacute;form&eacute;; je ne sache pas
+qu'il en soit moins au sommet de l'art.
+Autre m&eacute;rite (sur lequel j'insiste, par le
+temps qui court), M. Saint-Sa&euml;ns fait de
+la musique qui <i>va en mesure</i> et qui ne
+s'&eacute;tale pas &agrave; chaque instant sur ces ineptes
+et odieux <i>temps d'arr&ecirc;t</i> avec lesquels il n'y
+a plus d'ossature musicale possible, et qui
+ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie.
+Il est simplement un musicien de
+la grande race: il dessine et il peint avec
+la libert&eacute; de main d'un ma&icirc;tre; et, si c'est
+&ecirc;tre soi que de n'imiter personne, il est
+assur&eacute;ment lui.</p>
+
+<p>Je n'ai point &agrave; raconter ici, par le menu,
+le livret de l'op&eacute;ra <i>Henri VIII</i>: tous les<span class='pagenum'><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>
+comptes rendus de la premi&egrave;re repr&eacute;sentation
+se sont charg&eacute;s de ce soin. Au demeurant,
+tout le monde conna&icirc;t l'histoire&mdash;j'allais
+dire de ce pourceau couronn&eacute;,&mdash;de
+ce Barbe-Bleue &eacute;m&eacute;rite, doubl&eacute; d'un
+pitoyable et vaniteux th&eacute;ologien. &Agrave; son
+ambition, il ne fallait rien moins que la
+tiare, et le pape le troublait, pour le
+moins, autant que les femmes et la boisson.
+Mais il n'y a ni temp&ecirc;te ni menace
+qui tienne: en fait de rodomontades, la
+papaut&eacute; en a vu de toutes les couleurs, ce
+qui ne l'a pas emp&ecirc;ch&eacute;e de dormir en paix
+dans sa barque insubmersible.</p>
+
+<p>M. Saint-Sa&euml;ns n'a pas &eacute;crit d'ouverture.
+Ce n'est certes pas que la science symphonique
+lui fasse d&eacute;faut; il l'a prouv&eacute; surabondamment.
+L'ouvrage d&eacute;bute par un pr&eacute;lude
+bas&eacute; sur un th&egrave;me anglais qui se
+reproduira comme th&egrave;me principal du
+finale du troisi&egrave;me acte.<span class='pagenum'><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span></p>
+
+<p>Ce pr&eacute;lude s'encha&icirc;ne, sans interruption,
+avec le drame. D&egrave;s la premi&egrave;re sc&egrave;ne,
+entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur
+d'Espagne &agrave; la cour d'Henri VIII, se
+trouve un charmant cantabile &laquo;La beaut&eacute;
+que je sers&raquo;, phrase pleine de jeunesse
+dont la terminaison, sur les mots &laquo;Bien
+que je ne la nomme pas&raquo;, est ravissante
+de simplicit&eacute;. On remarque surtout, dans
+le premier acte, un ch&#339;ur de seigneurs
+s'entretenant de la condamnation de Buckingham;
+une cantil&egrave;ne du roi: &laquo;Qui donc
+commande quand il aime?&raquo; phrase pleine
+de v&eacute;rit&eacute; d'expression; l'entr&eacute;e d'Anne de
+Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant
+un ch&#339;ur de femmes tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant:
+&laquo;Salut &agrave; toi qui nous viens de la France!&raquo;
+auquel succ&egrave;de une page tout &agrave; fait remarquable
+sc&eacute;niquement et musicalement,&mdash;c'est
+la marche fun&egrave;bre accompagnant
+Buckingham &agrave; sa derni&egrave;re demeure, sur le<span class='pagenum'><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span>
+chant du <i>De Profundis</i> sup&eacute;rieurement
+combin&eacute; avec les apart&eacute;s d'Henri VIII et
+d'Anne sur le devant de la sc&egrave;ne, pendant
+que l'orchestre murmure, en m&ecirc;me temps
+que le roi, &agrave; l'oreille de la jeune dame
+d'honneur, la phrase caressante qui se
+reproduira dans le cours de l'ouvrage: &laquo;Si
+tu savais comme je t'aime!&raquo; Cette belle
+sc&egrave;ne s'ach&egrave;ve dans un magistral ensemble
+de grande envergure dramatique, qui couronne
+noblement le premier acte.</p>
+
+<p>Le second acte se passe dans le parc de
+Richmond. Il s'ouvre par un d&eacute;licieux
+pr&eacute;lude d'une instrumentation fine et transparente,
+introduisant un th&egrave;me ravissant
+qui repara&icirc;tra plus loin dans le dernier
+ensemble du duo entre le roi et Anne de
+Boleyn, un des morceaux les plus saillants
+de la partition.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un monologue de Don Gomez,
+dans lequel on rencontre de beaux accents<span class='pagenum'><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>
+de d&eacute;clamation, para&icirc;t Anne de Boleyn,
+accompagn&eacute;e de dames de la cour qui lui
+offrent des fleurs, page remplie de charme
+et de distinction. Vient ensuite une sc&egrave;ne
+rapide entre Anne et Don Gomez; puis le
+grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est
+un morceau capital. On y sent circuler
+partout une sensualit&eacute; impatiente, noy&eacute;e
+dans une instrumentation pleine de caresses
+f&eacute;lines. Le dernier ensemble de ce duo est
+exquis et d'un charme de sonorit&eacute; incomparable.
+L'air qui suit: &laquo;Reine! je serai
+reine!&raquo; est d'un beau caract&egrave;re d'orgueilleux
+enivrement. Dans le duo entre Anne
+de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on
+remarque les accents tour &agrave; tour pleins de
+cl&eacute;mence et de fiert&eacute; de la noble et malheureuse
+reine.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me acte repr&eacute;sente la salle du
+synode, et s'ouvre par une marche processionnelle
+d'un caract&egrave;re majestueux qui<span class='pagenum'><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>
+accompagne le d&eacute;fil&eacute; de la cour et des
+juges. Alors commence un grand et superbe
+ensemble: &laquo;Toi qui veilles sur l'Angleterre!&raquo;,
+apr&egrave;s lequel Henri VIII s'adresse &agrave; l'assembl&eacute;e
+synodale: &laquo;Vous tous qui m'&eacute;coutez,
+gens d'&eacute;glise et de loi!&raquo; Catherine,
+tr&egrave;s &eacute;mue, pouvant &agrave; peine parler, s'avance
+vers le roi et le supplie d'avoir piti&eacute; d'elle.
+Ce morceau, dans lequel intervient le
+ch&#339;ur, est d'un sentiment des plus vrais
+et des plus touchants. Devant le d&eacute;dain
+cruel du roi pour la pauvre reine, Don
+Gomez se l&egrave;ve et d&eacute;clare qu'il prend,
+comme Espagnol, la d&eacute;fense de celle dont
+il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en
+appelle &agrave; son peuple, &laquo;les fils de la noble
+Angleterre&raquo;, qui se proclament pr&ecirc;ts &agrave; accepter
+les d&eacute;crets du Ciel, d&eacute;crets dont l'archev&ecirc;que
+de Cantorb&eacute;ry va &ecirc;tre l'organe: &laquo;Nous
+d&eacute;clarons nul et contraire aux lois l'hymen
+&agrave; nous soumis!&raquo; Catherine se r&eacute;volte, et,<span class='pagenum'><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>
+dans un superbe &eacute;lan de fiert&eacute;, elle s'&eacute;crie:
+&laquo;Peuple, que de ton roi d&eacute;shonore le
+crime, tu ne te l&egrave;ves pas!&raquo; Cette page est
+remarquable et laisse une impression profonde.
+Catherine en appelle au jugement
+de la post&eacute;rit&eacute;. Elle sort avec Don Gomez.</p>
+
+<p>Para&icirc;t le l&eacute;gat, et alors commence la
+grande sc&egrave;ne qui termine le troisi&egrave;me acte.</p>
+
+<p>Le l&eacute;gat tient en main la bulle du Saint-P&egrave;re:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Au nom de Cl&eacute;ment VII, pontife souverain ...</p></div>
+
+<p>Le roi, pouss&eacute; &agrave; bout, ordonne qu'on
+ouvre les portes du palais et qu'on fasse
+entrer le peuple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous pla&icirc;t-il recevoir des lois de l'&eacute;tranger?<br /></span>
+<span class="i4">Non! Jamais!<br /></span>
+<span class="i2">Vous convient-il qu'un homme<br /></span>
+<span class="i2">Dont le vrai pouvoir est &agrave; Rome<br /></span>
+<span class="i2">Sur mon tr&ocirc;ne m'ose outrager?<br /></span>
+<span class="i4">Non! jamais!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et le roi se proclame chef de l'&Eacute;glise de
+l'Angleterre; et pour sa femme il prend<span class='pagenum'><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span>
+dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!</p>
+
+<p>Toute cette sc&egrave;ne, magistralement conduite,
+se termine par un grand et pompeux
+ensemble:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'en est donc fait! Il a bris&eacute; sa cha&icirc;ne!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>ensemble dont le th&egrave;me est le chant national,
+expos&eacute; par le pr&eacute;lude d'introduction qui
+sert d'ouverture.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me acte est aussi divis&eacute; en deux
+tableaux, dont le premier est la chambre
+d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les
+musiciens ex&eacute;cutent en sc&egrave;ne un gracieux
+divertissement dans&eacute;, pendant lequel Norfolk
+et Surrey se livrent &agrave; un <i>a parte</i> tr&egrave;s ing&eacute;nieusement
+combin&eacute; avec la musique de danse.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne suivante, entre Anne et Don
+Gomez, contient un charmant cantabile
+chant&eacute; avec beaucoup d'expression par
+M. Dereims.<span class='pagenum'><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span></p>
+
+<p>Un dialogue entre le roi et Don Gomez
+termine le premier tableau.</p>
+
+<p>Le second tableau repr&eacute;sente une vaste
+pi&egrave;ce des appartements de la reine Catherine,
+rel&eacute;gu&eacute;e au ch&acirc;teau de Kimbolton.
+Toute cette fin de l'&#339;uvre de M. Saint-Sa&euml;ns
+est absolument d'un ma&icirc;tre; le souffle
+des chefs-d'&#339;uvre a pass&eacute; l&agrave;.</p>
+
+<p>Le monologue de la reine est d'un accent
+de douleur, d'une expression, d'une v&eacute;rit&eacute;
+de d&eacute;clamation admirables.</p>
+
+<p>La reine distribue ensuite, comme souvenirs,
+aux femmes qui l'entourent, quelques-uns
+des objets qui lui ont appartenu.
+Cette toute petite sc&egrave;ne intime est tr&egrave;s
+grande par le sentiment profond que l'auteur
+y a r&eacute;pandu, tant la v&eacute;rit&eacute; agrandit
+tout ce qu'elle touche.</p>
+
+<p>Vient ensuite la magnifique sc&egrave;ne entre
+Catherine et Anne de Boleyn; il y a l&agrave; des
+accents d'indignation superbes, que made<span class='pagenum'><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>moiselle
+Krauss a compris et rendus en
+trag&eacute;dienne consomm&eacute;e dont le jeu atteint
+une puissance d'expression saisissante.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re page de ce second et dernier
+tableau est ce qu'on nomme, en langage
+de th&eacute;&acirc;tre, le <i>clou</i> de la pi&egrave;ce. C'est irr&eacute;sistible,
+et le rideau ne peut tomber sur
+rien de plus empoignant. Situation, musique,
+chant et jeu des interpr&egrave;tes, tout contribue
+&agrave; l'impression puissante de cette admirable
+sc&egrave;ne qui a soulev&eacute; les applaudissements de
+toute la salle.</p>
+
+<p>Tel est, autant du moins qu'un expos&eacute;
+aussi rapide en puisse donner l'id&eacute;e, le
+nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Sa&euml;ns.</p>
+
+<p>Parmi les interpr&egrave;tes qui, tous, se sont
+montr&eacute;s &agrave; la hauteur de leur t&acirc;che, il
+convient de citer, en premi&egrave;re ligne, ceux
+&agrave; qui sont &eacute;chus les trois plus grands r&ocirc;les:
+Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),
+mademoiselle Richard (Anne de Boleyn),<span class='pagenum'><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
+M. Lassalle (Henri VIII). Puis M. Boudouresque
+(le l&eacute;gat du Pape), M. Dereims
+(Don Gomez), M. Lorrain (Norfolk), M. Sapin
+(Surrey), M. Gaspard (l'archev&ecirc;que de Cantorb&eacute;ry).</p>
+
+<p>Mademoiselle Krauss est d'une grandeur,
+d'une noblesse, d'une dignit&eacute; souveraines.
+Comme actrice et comme cantatrice, elle a
+d&eacute;ploy&eacute;, dans ce r&ocirc;le de Catherine d'Aragon,
+une puissance path&eacute;tique merveilleuse; elle
+a, en particulier, jou&eacute;, chant&eacute;, souffert,
+pendant tout le dernier tableau, avec une
+v&eacute;rit&eacute; et une intensit&eacute; d'expression &agrave; rendre
+la r&eacute;alit&eacute; positivement suffocante. Ah! la
+grande artiste! quel r&eacute;pertoire elle soutient!
+quelle vaillance elle apporte &agrave; tous ses
+r&ocirc;les! quelle place elle occupe!&mdash;et quel
+vide laisserait son d&eacute;part!...</p>
+
+<p>Mademoiselle Richard a trouv&eacute;, dans Anne
+de Boleyn, l'occasion de faire valoir tout le
+charme de son bel et g&eacute;n&eacute;reux organe dont<span class='pagenum'><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>
+rien, dans cette sage et saine musique, ne
+surm&egrave;ne la moelleuse sonorit&eacute;.</p>
+
+<p>M. Lassalle a donn&eacute; au r&ocirc;le d'Henri VIII
+tout l'int&eacute;r&ecirc;t de sa diction si franche, de son
+articulation si claire, de son jeu tour &agrave; tour
+sombre et passionn&eacute;, et de cette voix privil&eacute;gi&eacute;e
+qui poss&egrave;de &agrave; un &eacute;gal degr&eacute; toutes les
+ressources de la puissance et de la douceur.</p>
+
+<p>M. Boudouresque semble &ecirc;tre n&eacute; cardinal;
+n'en d&eacute;plaise au diabolique Bertram et au
+huguenot Marcel qu'il repr&eacute;sente avec tant
+de talent, on le dirait mis au monde pour
+jouer les princes de l'&Eacute;glise, t&eacute;moin Brogni,
+dans la <i>Juive</i>, et le l&eacute;gat du pape auquel il
+a donn&eacute;, dans <i>Henri VIII</i>, un caract&egrave;re
+imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,
+dans le r&ocirc;le de Don Gomez, par ses qualit&eacute;s
+de charme et d'&eacute;l&eacute;gance. L'orchestre,
+sous la conduite de M. Alt&egrave;s, a &eacute;t&eacute; admirable,
+ainsi que les ch&#339;urs si soigneusement
+instruits et dirig&eacute;s par M. Jules Cohen.<span class='pagenum'><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span></p>
+
+<p>M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part
+dans cette affaire. Il a cru en M. Saint-Sa&euml;ns
+et, d&egrave;s son av&egrave;nement &agrave; la direction
+de l'Op&eacute;ra, il exprimait son d&eacute;sir de lui
+ouvrir les portes de notre premi&egrave;re sc&egrave;ne
+lyrique. Il a d&eacute;ploy&eacute;, comme toujours, sa
+sollicitude intelligente et d&eacute;vou&eacute;e de directeur
+artiste au service de ce noble et s&eacute;rieux
+ouvrage, auquel un autre v&eacute;ritable artiste,
+M. R&eacute;gnier, a consacr&eacute; toute l'exp&eacute;rience
+sc&eacute;nique de sa longue et brillante carri&egrave;re
+de com&eacute;dien.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc, mon cher Saint-Sa&euml;ns, ton
+nom d&eacute;sormais attach&eacute; &agrave; l'une des &#339;uvres
+qui auront le plus honor&eacute; l'art fran&ccedil;ais et
+notre Acad&eacute;mie nationale de musique. Pour
+ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un
+de ceux-l&agrave;), ta destin&eacute;e &eacute;tait certaine; tu
+n'as pas eu d'enfance musicale. Infatigablement
+couv&eacute; par ton intelligente et g&eacute;n&eacute;reuse
+m&egrave;re, tu as eu, tout de suite, pour<span class='pagenum'><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
+nourriciers les ma&icirc;tres du grand art; ils
+t'ont fait robuste et ferme dans ta voie.
+Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, la renomm&eacute;e avait
+devanc&eacute; pour toi cette popularit&eacute; dont le
+th&eacute;&acirc;tre semble avoir le privil&egrave;ge exclusif;
+il ne manquait plus &agrave; ton autorit&eacute; que la
+cons&eacute;cration d'un &eacute;clatant succ&egrave;s dramatique;
+tu la tiens aujourd'hui.</p>
+
+<p>Va donc maintenant, cher grand musicien;
+ta cause est victorieuse sur toute la
+ligne. Parce que tu as &eacute;t&eacute; fid&egrave;le &agrave; ton art,
+l'avenir sera fid&egrave;le &agrave; ton &#339;uvre. Dieu t'a
+donn&eacute; la lumi&egrave;re et la main d'un ma&icirc;tre:
+qu'il te les conserve longtemps, pour toi
+comme pour nous tous.<span class='pagenum'><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span></p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TABLE</h2>
+
+<div class='center'>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1">
+
+
+<tr><td align='left'><span class="smcap">M&Eacute;MOIRES D'UN ARTISTE</span></td>
+<td align='right'><a href='#Page_1'>1</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Avertissement</td>
+<td align='right'><a href='#Page_1'>1</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#I"><b>I.</b></a> &mdash;L'enfance</td>
+<td align='right'><a href='#Page_5'>5</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#II"><b>II.</b></a> &mdash;L'Italie</td>
+<td align='right'><a href='#Page_77'>77</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#III"><b>III.</b></a> &mdash;L'Allemagne</td>
+<td align='right'><a href='#Page_138'>138</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#IV"><b>IV.</b></a> &mdash;Le retour</td>
+<td align='right'><a href='#Page_162'>162</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#LETTRES"><span class="smcap">LETTRES</span></a></td>
+<td align='right'><a href='#Page_211'>211</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#DE_LARTISTE"><span class="smcap">DE L'ARTISTE DANS LA SOCI&Eacute;T&Eacute; MODERNE</span></a> </td>
+<td align='right'><a href='#Page_275'>275</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#LACADEMIE_DE_FRANCE"><span class="smcap">L'ACAD&Eacute;MIE DE FRANCE &Agrave; ROME</span></a></td>
+<td align='right'><a href='#Page_297'>297</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#LA_NATURE_ET_LART21"><span class="smcap">LA NATURE ET L'ART</span></a></td>
+<td align='right'><a href='#Page_313'>313</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#PREFACE22"><span class="smcap">PR&Eacute;FACE &Agrave; LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ</span></a>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</td>
+<td align='right'><a href='#Page_329'>329</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#M_CAMILLE_SAINT-SAENS"><span class="smcap">M. CAMILLE SAINT-SA&Euml;NS</span></a></td>
+<td align='right'><a href='#Page_343'>343</a></td></tr>
+
+</table>
+</div>
+<p><br /></p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
+<p class="center">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE CHAIX.&mdash;16034-7-95.&mdash;(Encre Lorilleux).</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p><br /></p>
+<h2>DERNI&Egrave;RES PUBLICATIONS</h2>
+
+
+<p class="center">Format grand in-18 &agrave; 3 fr. 50 le volume.</p>
+
+<div class='center'>
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1">
+
+<tr><td align='center'><b>G. D'ANNUNZIO</b></td>
+<td align='right'> vol.</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>GYP</b></td>
+<td align='right'>vol.</td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Triomphe de la mort.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Le Bonheur de Ginette.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>TH. BENTZON</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>LUDOVIC HAL&Eacute;VY</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Les Am&eacute;ricaines chez elles.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Karikari.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>DUC DE BROGLIE</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>EUG&Egrave;NE LABICHE</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Lettres de la duchesse de<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Broglie.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Th&eacute;&acirc;tre complet.</td>
+<td align='right'> 10</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>JEAN DE CHILRA</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>LA FEUILL&Eacute;E</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>La Princesse des T&eacute;n&egrave;bres.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Le Cahier bleu d'un petit<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;jeune homme.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>ALEXANDRE DUMAS FILS</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>PIERRE LOTI</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Th&eacute;&acirc;tre des autres, t. I<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;et II.</td>
+<td align='right'> 2</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>La Galil&eacute;e.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>GASTON DESCHAMPS</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>L&Eacute;ON SAY</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Chemin fleuri.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Contre le socialisme.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>GHIKA</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>VICOMTE DE SPOELBERCH <br />DE LOVENJOUL</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Fatalit&eacute;.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Un Roman d'amour.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>ANATOLE FRANCE</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>H. SUDERMANN</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Le Lys rouge.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Le Moulin silencieux.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+<tr><td></td>
+<td></td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td></td>
+<td></td></tr>
+
+<tr><td align='center'><b>EDMOND GONDINET</b></td>
+<td align='right'> </td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='center'><b>L&Eacute;ON DE TINSEAU</b></td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td align='left'>Th&eacute;&acirc;tre complet, t. V.</td>
+<td align='right'> 1</td>
+<td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td>
+<td align='left'>Vers l'Id&eacute;al.</td>
+<td align='right'> 1</td></tr>
+
+</table>
+</div>
+
+<p><br /><br /></p>
+<p class="center">Paris.&mdash;Imprimerie A. <span class="smcap">Delafoy</span>, 3, rue Auber.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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