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+Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les enfants des Tuileries
+
+Author: Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+Illustrator: E. Bayard
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
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+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
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+
+
+ BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+
+
+ LES ENFANTS
+ DES TUILERIES
+
+
+ PAR
+
+ MME LA VICOMTESSE DE PITRAY
+ NÉE DE SÉGUR
+
+
+
+ Ouvrage illustré
+ DE 29 VIGNETTES SUR BOIS
+ PAR É. BAYARD
+
+
+ NEUVIÈME ÉDITION
+
+
+ 1903
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79
+
+
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec
+57 vignettes par H. Castelli.
+
+Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec
+78 gravures d'après A. Marie.
+
+Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par
+Riou.
+
+_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_
+
+
+
+A MA FILLE
+
+JEANNE DE PITRAY
+
+Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta
+charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une
+Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère,
+de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une
+Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de
+tout son coeur.
+
+Ta mère,
+
+Vicomtesse DE PITRAY,
+Née de SÉGUR.
+
+Livet, 14 mai 1856.
+
+
+
+ LES ENFANTS
+ DES TUILERIES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.
+
+
+Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure,
+des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous
+regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma
+pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes
+de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je?
+
+Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par
+une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait
+d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les
+pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit
+bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne
+parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur
+sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était
+étalée sur ses genoux.
+
+Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un
+_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa
+chaise et pousser un cri de frayeur.
+
+«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot
+d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête!
+
+--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne
+nouvelle, devine un peu.»
+
+Irène bondit de sa chaise.
+
+«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux
+brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?
+
+--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?
+
+--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma
+charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à
+l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles
+pour faire enrager toutes nos amies!
+
+--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en
+donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons
+faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui
+aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon
+marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un
+meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme
+nous.
+
+IRÈNE.
+
+C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et
+d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle
+jolie tournure!
+
+JULIEN.
+
+.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs,
+qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le
+monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!
+
+IRÈNE.
+
+Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris?
+
+JULIEN.
+
+Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour
+qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens,
+regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._)
+
+IRÈNE.
+
+Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me
+semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les
+objets.
+
+JULIEN.
+
+Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.
+
+IRÈNE.
+
+Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents,
+mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à
+vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici.
+
+JULIEN, _avec humeur._
+
+Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu
+m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis
+myope!
+
+IRÈNE, _avec ironie._
+
+Cela me fera plaisir!
+
+JULIEN, _gravement._
+
+Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas?
+
+IRÈNE.
+
+Oui: après?
+
+JULIEN.
+
+Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»
+
+Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien
+allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du
+jardinier.
+
+[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)]
+
+IRÈNE.
+
+Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez?
+
+LÉONORE.
+
+Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire
+combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir.
+
+IRÈNE.
+
+Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu!
+quelle horreur! quelle infamie!
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce qu'il y a?
+
+IRÈNE.
+
+Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle
+fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à
+l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête!
+
+LÉONORE, _interdite._
+
+Je suis bien fâchée, mamzelle....
+
+IRÈNE.
+
+Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de
+ma poupée. Veux-tu?
+
+LÉONORE.
+
+Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!
+
+IRÈNE, _riant._
+
+Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries:
+elle a grand besoin de se remonter chez Béreux.
+
+LÉONORE.
+
+Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?
+
+IRÈNE.
+
+C'est sa couturière, ma chère amie.
+
+LÉONORE, _avec stupeur_.
+
+Mamzelle vot' poupée a une couturière?
+
+IRÈNE.
+
+Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te
+figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà
+son coffre à bijoux.
+
+LÉONORE, _saisie_.
+
+Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...
+
+Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement
+les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout
+admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un
+air de protection:
+
+«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la
+supporter; c'est si triste! toujours être seul.
+
+--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène?
+disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle
+devrait vous faire bien plaisir!
+
+--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des
+occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est
+sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites
+ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et
+très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à
+Paris que nous menons une vie agréable.
+
+AMABLE.
+
+Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer
+ici, monsieur Julien?
+
+JULIEN.
+
+Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se
+déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes.
+Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie
+ressource que la société d'Irène!
+
+IRÈNE, _s'approchant_.
+
+Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu
+es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui
+pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que
+te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée....
+
+JULIEN.
+
+Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la
+roue....»
+
+Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et
+Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus
+désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une
+continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa
+collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une
+chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs.
+
+Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était
+agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour
+davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère
+était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le
+tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville,
+leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât
+très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa
+famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une
+heure chaque jour.
+
+Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent
+d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre
+un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien
+s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate
+rose.
+
+JULIEN.
+
+Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et
+Armand de Kermadio.
+
+JULIEN.
+
+Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...
+
+IRÈNE.
+
+Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris
+vers le 15 novembre. Ainsi tu vois....
+
+JULIEN.
+
+Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer,
+toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas
+causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance
+honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de
+tailleur.
+
+IRÈNE.
+
+Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que
+c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!...
+
+JULIEN.
+
+Oh!... elle est digne de son frère.
+
+IRÈNE.
+
+C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille!
+
+JULIEN.
+
+Toujours de bonne humeur.
+
+IRÈNE.
+
+Et très-complaisante.
+
+JULIEN.
+
+C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir
+aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous!
+
+La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville
+quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la
+maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs
+maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui
+choquait ces braves gens.
+
+Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant
+de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces
+charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés
+dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des
+poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les
+attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à
+leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance
+avec les petits de Kermadio.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DEUX PETITS BRETONS.
+
+
+«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu:
+vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous
+vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre
+promenade accoutumée.
+
+--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth,
+d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,
+que je me dépêche....
+
+MADEMOISELLE HEIGER, souriant.
+
+Voilà qui est curieux, par exemple!
+
+ÉLISABETH.
+
+Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il
+m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait
+jamais tirée, bien sûr.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Ah! comme l'ambition vient....
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans
+cette bonne oeuvre!»
+
+Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute
+réponse.
+
+ARMAND, _entrant_.
+
+«Ah! ah! on s'embrasse ici?
+
+ÉLISABETH.
+
+Pourquoi pas, quand on s'aime.
+
+ARMAND.
+
+C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.
+
+ÉLISABETH.
+
+Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand?
+
+ARMAND, _soupirant_.
+
+Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»
+
+Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé.
+
+«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à
+Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc
+seuls à Paris, jusque-là?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux
+d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter
+les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.
+
+ARMAND.
+
+C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux
+rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je
+viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter
+moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans
+l'eau.
+
+ÉLISABETH.
+
+Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?
+
+ARMAND.
+
+Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux
+coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande
+d'enfants bûcherons.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand?
+
+ARMAND.
+
+Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et
+j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à
+bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans
+dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa.
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là.
+
+ARMAND.
+
+Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me
+fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il
+l'appelle déjà.
+
+--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire
+la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à
+peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.
+
+ARMAND.
+
+Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais
+travaillé aujourd'hui et demain avec toi!
+
+ÉLISABETH.
+
+Merci, Armand, tu es bon....
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce
+quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et
+(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.»
+
+Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.
+
+«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les
+soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous
+aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!
+
+ARMAND.
+
+Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te
+promener?
+
+ÉLISABETH.
+
+Oui, tout de suite (_riant_), Julien.
+
+--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement.
+
+--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne
+sais pourquoi, aux petits de Morville.
+
+--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie
+d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.
+
+--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup,
+mademoiselle,» répondit Armand en hésitant.
+
+Mlle Heiger se mit à rire.
+
+«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.
+
+--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de
+plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je
+conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.
+
+--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à
+Irène.
+
+--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher
+Armand, est très-bien.
+
+--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais
+il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis
+élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de....
+
+--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand!
+
+--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme
+Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe
+occupent moins....
+
+MADEMOISELLE HEIGER, _riant_
+
+Et cela vaut mieux.
+
+--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne
+nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes
+enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous
+nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous
+dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.»
+
+On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une
+foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes
+gens avaient les larmes aux yeux.
+
+«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.
+
+--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre.
+
+--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un
+petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera
+plaisir!
+
+--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à
+souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une
+ingrate, allez!
+
+--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille.
+
+--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans
+vous!
+
+--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le
+village est comme un corps sans âme....
+
+--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles,
+mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.»
+
+M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante,
+et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui
+s'empressaient au-devant de lui.
+
+«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans
+quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous
+aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos
+voisins et vos amis.»
+
+Un cri général s'éleva:
+
+«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!
+
+--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà
+faire le bien comme leurs parents.
+
+--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne.
+
+--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la
+reconnaissance m'étouffe?
+
+--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits
+services rendus, il ne faut pas se croire....
+
+--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à
+ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir
+réparé ma pauv' chaumière, hein?
+
+--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en
+souriant.
+
+--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache
+malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma
+pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son
+arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la
+semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service?
+
+--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc
+Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.
+
+[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)]
+
+Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du
+Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non,
+da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et
+vénérer ces bons coeurs-là....»
+
+Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se
+dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de
+Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement,
+et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ,
+leurs espérances d'un prompt retour.
+
+La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait
+cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La
+mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et
+incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches
+énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du
+soir.
+
+«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix.
+
+--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute
+notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!
+
+--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère!
+quelle joie de la revoir!
+
+--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul
+sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent
+avant tout rejoindre grand'mère!
+
+--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait
+pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si
+complaisante, si indulgente, si....»
+
+Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation
+ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la
+respiration lui manqua tout à coup.
+
+«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne
+vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.
+
+--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez,
+mademoiselle!
+
+--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.
+
+--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que
+moi.
+
+--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.
+
+--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me
+corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant
+ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur.
+
+--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de
+Kermadio, en serrant la main de son fils.
+
+La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les
+deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de
+Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les
+pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se
+passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de
+Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des
+filets à poisson ou dessinait.
+
+Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent
+Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient
+retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ACCIDENT.
+
+
+«Mantes, sept minutes d'arrêt....
+
+--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme
+de Morville à son mari....
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille,
+n'est-ce pas?
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Oui, nous sommes tous dans ce wagon.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route
+ensemble, si vous le permettez.
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Mais comment donc! nous en serons ravis!»
+
+Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio.
+Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du
+wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la
+conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents
+causaient de leur côté.
+
+JULIEN.
+
+Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites
+campagnes?
+
+ARMAND.
+
+Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à
+Paris.
+
+JULIEN.
+
+Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez
+ça, tôt?
+
+ARMAND.
+
+Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et
+toutes si amusantes!
+
+JULIEN.
+
+Lesquelles donc?
+
+ARMAND.
+
+Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à
+loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort
+pour l'hiver, aller chercher des coquilla....
+
+JULIEN, _l'interrompant_.
+
+Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à
+faire toutes ces sales besognes?
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en
+mettre!
+
+JULIEN, _avec dédain_.
+
+Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent
+à cela, et ils ont bien raison.
+
+JULIEN, _avec orgueil_.
+
+Pas les enfants comme il faut, mon cher.
+
+ARMAND.
+
+Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus
+à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient
+aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.
+
+JULIEN.
+
+C'est possible, mais c'est bien drôle!
+
+Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à
+Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?
+
+ÉLISABETH.
+
+Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui
+demander.
+
+IRÈNE, _surprise_.
+
+En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et
+pour ma poupée.
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes,
+l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les
+dimanches, en popeline ou en alpaga.
+
+IRÈNE.
+
+Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais
+l'air d'une pauvresse!
+
+ÉLISABETH.
+
+Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas
+du tout comme une pauvresse!
+
+IRÈNE, _avec importance_.
+
+Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les
+garnitures de mes toilettes.
+
+ÉLISABETH, _étonnée_.
+
+Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus
+commodes pour jouer.
+
+IRÈNE.
+
+A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries!
+songez donc qu'il y a un monde fou!
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi
+qui y allons toujours.
+
+IRÈNE.
+
+Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe
+de faye....
+
+ÉLISABETH.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_?
+
+IRÈNE, _riant_.
+
+Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la
+soie magnifique, d'un grain tout particulier.
+
+ÉLISABETH.
+
+Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle!
+
+IRÈNE.
+
+Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de
+choix.
+
+ÉLISABETH, _tranquillement_.
+
+Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse
+maman s'en occuper pour moi.
+
+IRÈNE.
+
+Vous avez bien tort! je reprends:
+
+Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur
+toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque
+pareille, garnie de même.
+
+Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes
+noires.
+
+Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et
+gilet gladiateur gris chiné, à manches.
+
+Robe de....
+
+ÉLISABETH.
+
+Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes
+simples pour les Tuileries?
+
+IRÈNE
+
+Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.
+
+ÉLISABETH
+
+Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?
+
+IRÈNE.
+
+Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires;
+certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera
+aussi bien mise que moi.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont
+très-gentilles.
+
+IRÈNE.
+
+Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui
+vous les a données?
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est le bon Dieu.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées?
+
+ÉLISABETH.
+
+Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et
+que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres.
+
+IRÈNE.
+
+Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu,
+qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!
+
+JULIEN, _de même_.
+
+Miséricorde, je suis perdu...»
+
+Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi
+lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de
+verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de
+Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui
+craignaient pour eux.
+
+IRÈNE.
+
+Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel
+malheur! (_Elle sanglote._)
+
+JULIEN.
+
+Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces
+sottises-là!
+
+IRÈNE, _pleurnichant_.
+
+Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux
+bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense.
+
+IRÈNE, _grimpant_.
+
+Ah là! là! que c'est difficile!
+
+M. DE MORVILLE, _agacé_.
+
+Ne crie pas tant: va toujours.
+
+«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la
+glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon
+pauvre sang coule! au secours!»
+
+Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison
+dans les bras de sa mère éperdue.
+
+Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et
+ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.
+
+MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.
+
+Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire
+grand mal!
+
+ARMAND.
+
+Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas.
+
+M. DE KERMADIO, _inquiet_.
+
+Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?
+
+ÉLISABETH, _sans l'écouter._
+
+Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui
+arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)
+
+[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).]
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!
+
+MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.
+
+Qu'y a-t-il donc?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle
+affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de
+verre qui sont dans la plaie....
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en
+prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras.
+
+--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant!
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres.
+
+Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant
+avec soin le bras de cette courageuse enfant.
+
+MADAME DE MORVILLE, _tristement_.
+
+Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta
+frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être
+aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne.
+
+Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure
+d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix:
+
+«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.»
+
+Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois
+pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à
+Irène.
+
+«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure,
+ça empêchera l'air de l'envenimer davantage.
+
+--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant:
+vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.»
+
+On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur
+un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du
+chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une
+locomotive de rechange qui venait d'arriver.
+
+Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur
+avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de
+mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin
+qu'elles eussent plus de solidité.
+
+«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.
+
+--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en
+peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je
+serais comme lui si j'aidais aussi.)
+
+--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au
+contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide!
+
+--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà
+un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai.
+Son père doit être fier de lui!»
+
+Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On
+remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se
+séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux
+d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de
+courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de
+Kermadio.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+AUX TUILERIES.
+
+
+«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?
+
+--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche
+trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir
+fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de
+celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants,
+Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là;
+dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»
+
+Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard
+triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne
+tout entière.
+
+Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la
+toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle
+était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus
+savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle
+trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et
+la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si
+ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:
+
+«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»
+
+Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi
+pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.
+
+«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai
+des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent
+s'impatienter.
+
+--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se
+regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.
+
+En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se
+dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être
+satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent:
+leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures
+élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait
+d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis
+qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses
+révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec
+empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.
+
+JULIEN.
+
+Bonjour, Jordan; où est votre frère?
+
+JORDAN.
+
+Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui
+n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?
+
+JULIEN.
+
+Bravo! part à trois, n'est-ce pas?
+
+JORDAN.
+
+Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les
+fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin.
+Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.
+
+JULIEN.
+
+Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me
+voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares.
+Voulez-vous les voir?
+
+--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.
+
+Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de
+toute espèce.
+
+«Voilà, dit-il.
+
+UN PETIT GARÇON.
+
+C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?
+
+LES AUTRES.
+
+A nous aussi, n'est-ce pas?
+
+JULIEN, _feignant d'hésiter_.
+
+C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu
+qu'ils sont très-chers.
+
+UN PETIT GARÇON.
+
+Ça nous va; nous avons de l'argent.
+
+JULIEN.
+
+Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre
+plus d'un.
+
+LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_.
+
+J'en prends trois! (_Il paye Julien._)
+
+LES AUTRES.
+
+Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.
+
+JULIEN.
+
+Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre
+disposition.»
+
+Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs
+acquisitions.
+
+«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?
+
+--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires.
+Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?
+
+--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.
+
+--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien
+avez-vous payé ça, Jules?
+
+--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.
+
+--Seize francs? dit Jordan.
+
+--Moins.
+
+--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des
+français!...
+
+--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien
+éclatèrent de rire.
+
+«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le
+voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui
+dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?
+
+--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?
+
+--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.
+
+--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?
+
+--Je ne pense pas.
+
+(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)
+
+--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour
+faire si triste mine?
+
+--Oui, répondit-il piteusement.
+
+--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché.
+Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français
+tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»
+
+Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.
+
+Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.
+
+JULES.
+
+Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.
+
+Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire.
+Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.
+
+IRÈNE.
+
+.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça
+jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour,
+ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.
+
+NOÉMI.
+
+La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la
+reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez
+Béreux?
+
+IRÈNE.
+
+Je prends tout chez elle, tu sais.
+
+NOÉMI.
+
+Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?
+
+Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se
+reculèrent vivement.
+
+«Prends garde à mon rouge! dit Constance.
+
+--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.
+
+--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous
+étiez peintes.
+
+--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge,
+faut-il crier des choses pareilles!
+
+--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la
+peine de s'étonner.
+
+--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance
+
+--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?
+
+--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je
+ferai comme vous.
+
+--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»
+
+Constance et Herminie éclatèrent de rire.
+
+«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.
+
+--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas
+autant?»
+
+Constance secoua la tête.
+
+«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.
+
+.... Bonjour, maman.
+
+--Bonjour, petite.
+
+--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.
+
+--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.
+
+CONSTANCE.
+
+Elle n'y pense jamais.
+
+NOÉMI.
+
+Ça doit te faire beaucoup de peine?
+
+CONSTANCE, _avec insouciance_.
+
+Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.
+
+HERMINIE.
+
+Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante
+très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou
+chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais
+s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments
+où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.
+
+NOÉMI.
+
+Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?
+
+HERMINIE.
+
+Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air
+distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre
+chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera
+amusant et cela ne nous chiffonnera pas.
+
+LES PETITES FILES.
+
+C'est cela! c'est une bonne idée!»
+
+Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le
+plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.
+
+Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth
+et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.
+
+«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.
+
+--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.
+
+--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et
+les vêtements modestes de la poupée.
+
+ÉLISABETH.
+
+Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je
+vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne
+mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de
+venir avec nous aujourd'hui.»
+
+Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement,
+suivis de leur bonne, vers les Tuileries.
+
+«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais
+pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.
+
+Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois
+là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne
+pas jouer hors de l'allée de Diane.
+
+ANNA.
+
+Bien, monsieur Armand; j'y compte.»
+
+Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.
+
+«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et
+prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces
+demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.
+
+CONSTANCE, _à demi-voix_.
+
+Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle
+misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas
+vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.
+
+HERMINIE, _de même_.
+
+Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment
+pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise!
+renvoyez-la.
+
+NOÉMI, _de même_.
+
+Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer
+avec elle, croyez-moi.
+
+[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)]
+
+--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons
+pas.»
+
+Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout
+entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de
+reproche et s'éloigna rapidement.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!
+
+CONSTANCE.
+
+Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous
+quand on a une toilette pareille!
+
+HERMINIE.
+
+Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec
+vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma
+chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.
+
+CONSTANCE.
+
+C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler
+_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter.
+
+NOÉMI.
+
+Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons
+plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?
+
+IRÈNE, _tressaillant_.
+
+Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette
+ennuyeuse voisine.
+
+Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé
+près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné,
+il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il
+alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près
+d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se
+promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient
+été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs,
+cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin
+de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs
+tristes aventures.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.
+
+
+A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le
+salon.
+
+«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il
+arrivé quelque accident?
+
+ÉLISABETH.
+
+Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»
+
+Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant,
+elle fondit en larmes.
+
+«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à
+ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui
+est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif
+grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux.
+Assieds-toi là, et parle.»
+
+Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce
+qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de
+ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu.
+Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.
+
+«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.
+
+Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable,
+que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.
+
+MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis
+franchement ce que je pense de _ces gens-là_?
+
+ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!
+
+MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je
+les plains, oh! mais de toute mon âme.
+
+Armand resta interdit.
+
+«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire
+comme vous.
+
+--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit
+très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!
+
+MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.
+
+ARMAND, _surpris_.
+
+Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit
+que....
+
+--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en
+souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas
+savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises.
+Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant,
+irais-tu?
+
+ARMAND, _avec élan_.
+
+Oh oui! maman, sans hésiter.
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de
+sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite
+humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà
+pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»
+
+Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle
+n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante
+de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés,
+mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre
+la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa
+figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.
+
+En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en
+faire autant, sans se gêner.
+
+Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés,
+organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes,
+destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les
+nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux
+boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame
+restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les
+menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris,
+et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne
+et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines
+étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en
+commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.
+
+Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là
+on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y
+avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout
+leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth
+heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.
+
+ÉLISABETH.
+
+Pardon, mad... Oh! Irène....
+
+[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)]
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.
+
+Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène,
+elle reprit:
+
+«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?
+
+--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.
+
+--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton
+affectueux.
+
+--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne
+serait pas agréable pour....
+
+--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.
+
+--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour
+vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement
+m'en vouloir.
+
+--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater:
+«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
+ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
+pardonne, et de toute mon âme.
+
+--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien,
+c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi
+votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant,
+de bons conseils et de bons exemples!
+
+--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.
+
+--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit
+Irène en se rasseyant.
+
+ÉLISABETH, _s'asseyant_.
+
+Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?
+
+IRÈNE.
+
+Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne:
+vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
+cesse: à quoi cela tient-il?
+
+ÉLISABETH.
+
+J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.
+
+IRÈNE.
+
+Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?
+
+ÉLISABETH.
+
+Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.
+
+IRÈNE, _pensive_.
+
+C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!
+
+IRÈNE.
+
+C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de
+promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.
+
+ÉLISABETH.
+
+Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_,
+comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
+mieux?
+
+IRÈNE.
+
+Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes
+ses habitudes, et... je n'en ai guère.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir
+laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je
+vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime
+quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.
+
+IRÈNE, _l'embrassant_.
+
+Voyons les conseils?
+
+ÉLISABETH.
+
+A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne
+et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui
+m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?
+
+IRÈNE.
+
+Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.
+
+ÉLISABETH.
+
+Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!
+
+ÉLISABETH.
+
+Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?
+
+IRÈNE.
+
+Cela moins que le reste.
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau!
+perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose
+très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à
+autre chose et que vous finirez par....
+
+ARMAND, _accourant_.
+
+Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._)
+
+IRÈNE.
+
+Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main:
+j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien
+m'aimer encore.
+
+ARMAND.
+
+J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos
+torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.
+
+--Où est Julien?
+
+IRÈNE.
+
+Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne
+sait que faire.
+
+A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et
+alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville
+fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra
+très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le
+meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux
+brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux
+Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa
+amplement de leur généreuse conduite.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT
+
+
+Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons
+conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer
+une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions,
+elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra
+conduite par Julien.
+
+NOÉMI.
+
+Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous
+interrompre?
+
+IRÈNE.
+
+Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.
+
+JULIEN.
+
+Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?
+
+NOÉMI.
+
+D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos
+toilettes et celles de votre poupée.
+
+IRÈNE, _avec joie_.
+
+C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous
+faire honneur!
+
+JULIEN.
+
+Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle
+Noémi?
+
+IRÈNE, _intriguée_.
+
+Un bal costumé?
+
+NOÉMI.
+
+Bien mieux que ça!
+
+IRÈNE.
+
+Un bal en dominos?
+
+NOÉMI.
+
+Vous n'y êtes pas!
+
+IRÈNE.
+
+Un déjeuner de cérémonie?
+
+JULIEN.
+
+Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!
+
+NOÉMI, _riant_.
+
+Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte
+sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et
+gentille!
+
+NOÉMI.
+
+Acceptez-vous?
+
+IRÈNE.
+
+Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec
+enthousiasme! Que jouerons-nous?
+
+NOÉMI, _sans l'écouter_.
+
+Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes
+de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!
+
+JULIEN.
+
+Et moi, comment serai-je?
+
+NOÉMI.
+
+En Prince Charmant.
+
+JULIEN, _radieux_.
+
+Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je
+suis sûr qu'il me conviendra très-bien!
+
+NOÉMI.
+
+A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos
+costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter
+tous les jours chez moi à deux heures. A demain!
+
+Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante
+perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à
+l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes
+résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth
+s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son
+frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne
+ce genre de plaisir.
+
+Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait
+conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour
+son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se
+retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât
+peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses
+toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de
+Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions.
+Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de
+fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.
+
+Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait
+la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder
+que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère,
+avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à
+l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.
+
+Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le
+célèbre coiffeur se recula en disant:
+
+«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux,
+c'est impossible!»
+
+Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds
+étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des
+flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des
+guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant
+le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure.
+Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous,
+elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du
+spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant
+des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth
+et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir
+venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par
+des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes
+fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une
+touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait
+un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de
+soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné
+le mot pour imiter le costume de cour.
+
+M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs
+louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de
+Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des
+défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs
+corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous,
+comme des pensées importunes.
+
+L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres
+élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des
+regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse
+enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le
+plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère
+de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur
+triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de
+«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles
+ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse;
+jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants,
+leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient
+heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une
+valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et
+s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.
+
+[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)]
+
+«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur;
+laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»
+
+Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la
+vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles
+valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les
+bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de
+Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.
+
+De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la
+reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité,
+que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la
+fin de la soirée.
+
+Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur
+et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle
+négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie
+devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille
+distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses
+répétitions.
+
+Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les
+Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de
+cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?
+
+IRÈNE, _rougissant_.
+
+Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter
+chez elle.
+
+--Ah! dit Élisabeth.
+
+Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise.
+Il y eut un moment de silence.
+
+«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air
+contraint; à revoir, Élisabeth.
+
+ÉLISABETH, _soupirant_.
+
+Au revoir, ma chère Irène.»
+
+Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et
+se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette
+répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne
+pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles
+d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non
+sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa
+encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se
+sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se
+disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer
+Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain,
+son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en
+sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.
+
+Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à
+peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir
+des compliments.
+
+Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal,
+ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur
+amour-propre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.
+
+
+Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient
+très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de
+la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose:
+c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se
+procure un amusement imparfait et passager.
+
+C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils
+fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se
+promener aux Tuileries.
+
+Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler
+de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils
+y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait
+leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce
+jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience
+leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une
+grande gêne.
+
+Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur
+disant:
+
+«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries,
+aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.
+
+ARMAND.
+
+Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à
+merveille hier au soir?
+
+--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.
+
+ARMAND.
+
+Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui
+était hier au soir chez Mme de Valmier.
+
+JULIEN.
+
+Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Non; pas trop!
+
+JULIEN, _vexé_.
+
+Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!
+
+ARMAND.
+
+Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce
+n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les
+_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.
+
+IRÈNE, _se récriant_.
+
+Par exemple, et comment ça?
+
+ÉLISABETH.
+
+Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela
+détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec
+intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère
+amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses
+frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.
+
+IRÈNE, _à demi-voix_.
+
+C'est vrai, Élisabeth.
+
+ÉLISABETH.
+
+Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son
+aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser
+de l'être!
+
+IRÈNE, _soupirant_.
+
+C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!
+
+ARMAND.
+
+Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà
+qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!
+
+JULIEN.
+
+De quelles charades parlez-vous, Armand?
+
+ARMAND.
+
+De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le
+faisons tous les ans.
+
+JULIEN.
+
+Et qui joue avec vous?
+
+ÉLISABETH.
+
+Nos cousins et cousines de Marsy.
+
+IRÈNE.
+
+Et vos costumes, qui les fait?
+
+ARMAND.
+
+Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année
+dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur
+la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon
+d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!
+
+JULIEN, _souriant_.
+
+Le fait est que ça devait être bien drôle!
+
+IRÈNE, _avec curiosité_.
+
+Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et
+Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
+vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis
+sûre.
+
+[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)]
+
+IRÈNE.
+
+Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?
+
+ARMAND.
+
+Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que
+nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.
+
+ÉLISABETH.
+
+D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité
+des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont
+pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!
+
+--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à
+Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et
+partons vite.
+
+--Déjà? dit Élisabeth.
+
+--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.
+
+--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A
+bientôt, n'est-ce pas?»
+
+Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.
+
+Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en
+silence.
+
+«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec
+conviction.
+
+--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit
+Julien.
+
+--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont
+mauvaises.
+
+--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose
+pareille?
+
+IRÈNE.
+
+Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience
+inquiète comme je l'ai.
+
+JULIEN.
+
+En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!
+
+IRÈNE.
+
+Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait
+quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au
+piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être
+orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur
+gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.
+
+JULIEN, _hésitant_.
+
+C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à
+me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y
+avait-il de mal là dedans?
+
+IRÈNE, _avec émotion_.
+
+Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand
+Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui
+souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de
+cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre
+petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère
+l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette,
+mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout
+cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»
+
+Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent
+Julien.
+
+«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me
+sens aussi coupable que toi.»
+
+En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si
+peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta
+d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son
+frère.
+
+«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon
+d'être aimée de son frère! Que je te remercie!
+
+--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à
+mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est
+triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre.
+Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux
+être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de
+nom, mais en réalité.»
+
+Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air
+inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en
+causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur
+égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée
+l'un pour l'autre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LES DEUX CLUBS.
+
+
+«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne
+vous voit presque plus, que devenez-vous?
+
+--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne
+suis pas venue tous ces jours-ci.
+
+CONSTANCE.
+
+Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?
+
+IRÈNE.
+
+Non, vraiment. Laquelle donc?
+
+CONSTANCE.
+
+Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_.
+Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne
+reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en
+paletots élégants.
+
+IRÈNE, _faiblement_.
+
+Mais je ne sais pas si je peux....
+
+CONSTANCE.
+
+Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez
+montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous
+cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»
+
+Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit
+bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les
+enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des
+Tuileries.
+
+IRÈNE.
+
+Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce
+club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis
+jusqu'ici que pour jouer?
+
+HERMINIE, _avec autorité_.
+
+Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux
+échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas
+d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne
+peut durer.
+
+CONSTANCE.
+
+Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des
+enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des
+personnes riches. Que les autres s'en aillent!
+
+Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui
+semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène
+le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et
+de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.
+
+JORDAN.
+
+Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement.
+Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?
+
+TOUS LES ENFANTS.
+
+Oui, oui, lisez!
+
+Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:
+
+«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_.
+
+ART. 1er.
+
+Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.
+
+ART. 2.
+
+Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos
+et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs
+devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.
+
+ART. 3.
+
+Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les
+enfants grossièrement habillés.
+
+ART. 4.
+
+Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_;
+leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs
+de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les
+barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du
+monde pouvant faire cercle et regarder....»
+
+Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants
+tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et
+quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout
+leur coeur.
+
+CONSTANCE, _indignée_.
+
+Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?
+
+JORDAN.
+
+Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!
+
+HERMINIE, _avec majesté_.
+
+Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne
+voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce
+que nous disons.
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à
+haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des
+bêtises, nous rions, voilà tout.
+
+JORDAN, _indigné_.
+
+Des bêtises?...
+
+JACQUES DE MARSY.
+
+Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs
+de beaux vêtements?
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.
+
+ÉLISABETH, _à ses compagnons_.
+
+Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants
+devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un
+club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la
+Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.
+
+VERVINS.
+
+Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos
+vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous,
+gandin?
+
+ÉLISABETH.
+
+Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non,
+monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au
+contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de
+l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous
+trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est
+que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous
+sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste
+quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.
+
+JEANNE DE MARSY.
+
+Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour
+organiser notre club, ça va être très-intéressant.
+
+LES AUTRES ENFANTS.
+
+C'est cela.
+
+ARMAND.
+
+Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous
+dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de
+s'amuser à s'ennuyer!
+
+Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.
+
+Restés seuls, les élégants se regardèrent.
+
+NOÉMI.
+
+Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où
+est donc Irène?
+
+JORDAN.
+
+Et Julien?
+
+HERMINIE.
+
+Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les
+ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.
+
+NOÉMI.
+
+C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les
+autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque:
+je ne peux pas souffrir ces manières-là!
+
+HERMINIE.
+
+Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée;
+ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse
+qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et
+à se regarder dans la glace.
+
+NOÉMI.
+
+N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.
+
+VERVINS.
+
+Voulez-vous regarder mes albums de timbres?
+
+JULES.
+
+C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les
+conseilleront.
+
+Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus
+que:
+
+«J'ai des mexicains: qui en veut?
+
+--Moi, j'en prends cinq.
+
+--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?
+
+--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne
+pourront qu'augmenter.
+
+--Jules, cédez-moi vos russes!
+
+--A combien?
+
+--Dix francs, les cinq.
+
+--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!
+
+--Dites votre chiffre, alors?
+
+--Quinze francs.
+
+--Oh là! là!
+
+--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les
+demande....
+
+--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!
+
+--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?
+
+--Oui, mais mal!
+
+--Combien, voyons?
+
+--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.
+
+--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?
+
+--Vous le voyez bien.»
+
+Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de
+celles-ci:
+
+«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?
+
+[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)]
+
+--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma
+chère!
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec
+plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer
+s'est surpassé!»
+
+Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:
+
+«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal
+fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien
+arranger cela.
+
+--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les
+sourcils?
+
+--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de
+cela, comment vous mettez-vous du blanc?
+
+--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold
+cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et
+je me poudre; cela fait un effet admirable.»
+
+Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait
+Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce
+fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.
+
+Élisabeth lut ce qui suit:
+
+_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre,
+fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société
+des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.
+
+ARMAND.
+
+Si je prenais Jordan? (_On rit._)
+
+ÉLISABETH, _continuant_.
+
+_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il
+aura fait dans la semaine.
+
+_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus
+et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons
+conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur
+inspirer de bons sentiments.
+
+ARMAND.
+
+Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous
+demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis
+pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon
+honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre
+en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas
+de moi.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras,
+va!
+
+ARMAND.
+
+Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être
+meilleur, je t'assure.»
+
+On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le
+coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth
+ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.
+
+
+«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son
+amie.
+
+--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.
+
+ÉLISABETH.
+
+Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici,
+pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»
+
+Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au
+fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio,
+qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils
+n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant,
+ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous
+goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté,
+avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.
+
+JULIEN.
+
+Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé
+aujourd'hui.
+
+IRÈNE.
+
+Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?
+
+ÉLISABETH.
+
+Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte
+rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.
+
+ÉLISABETH.
+
+Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si
+cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.
+
+JULIEN.
+
+Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?
+
+ÉLISABETH.
+
+Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.
+
+Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés,
+en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui
+toucha visiblement Irène et Julien.
+
+JACQUES.
+
+Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as
+la parole.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je
+demande à Jeanne de commencer.
+
+On s'assit et Jeanne prit la parole.
+
+«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à
+secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et
+très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la
+vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi
+la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à
+faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à
+tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle
+ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi
+aussi.»
+
+Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se
+regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.
+
+ÉLISABETH.
+
+Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.
+
+JACQUES.
+
+Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la
+jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit
+très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec
+lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne
+parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la
+Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a
+dit brusquement:
+
+«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?
+
+--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous
+pas frères devant le bon Dieu?»
+
+Il me regarda avec des yeux singuliers.
+
+«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!
+
+--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe!
+et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et
+surtout....
+
+--Eh bien? dit-il, achevez.
+
+--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.
+
+--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez
+de moi sans doute....»
+
+J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.
+
+«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce
+pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?
+
+--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»
+
+Adolphe me saisit les mains.
+
+«Vous avez dit....
+
+--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi,
+Adolphe?»
+
+Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu
+le consoler.
+
+«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon
+d'aimer, de se repentir!...»
+
+A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu
+affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté,
+mais soumis.
+
+On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien,
+pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les
+saintes joies de la charité.
+
+Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne
+restait plus qu'Élisabeth et Armand.
+
+ÉLISABETH.
+
+A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.
+
+ARMAND.
+
+Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on
+rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de
+mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit
+tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec
+mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai
+proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa
+méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous
+avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a
+fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez
+lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses
+imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai
+goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui
+donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le
+docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin
+des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en
+disant:
+
+«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous
+le permets.
+
+--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me
+fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de
+nourriture et de boisson de ces jours-ci!
+
+--Voyons, essayez....
+
+--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»
+
+[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)]
+
+Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la
+femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de
+ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon
+mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour
+aller boire à son maudit cabaret.»
+
+--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente,
+Armand!
+
+ARMAND.
+
+A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.
+
+ÉLISABETH.
+
+Très-volontiers; la voici:
+
+«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes;
+comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me
+confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse
+d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne
+le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend
+de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire
+entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux,
+et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la
+soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole,
+lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider
+à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle,
+Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en
+joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse
+pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»
+
+Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis
+approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma
+joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons
+très-bien maintenant!»
+
+Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se
+sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce
+qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.
+
+
+L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les
+actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages
+résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant
+qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se
+le promettait.
+
+C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et
+dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un
+train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits:
+ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le
+plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience
+blâmait en secret.
+
+Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient
+fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par
+leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons,
+quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.
+
+La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins,
+Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des
+affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et
+faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises
+pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait,
+lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.
+
+«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»
+
+Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se
+tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.
+
+«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer,
+au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc
+pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps?
+Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines
+manoeuvres!
+
+VERVINS, _troublé_.
+
+Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un
+amusement comme un autre!
+
+LE SURVEILLANT, _avec force_.
+
+Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns
+les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre
+conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._)
+
+JORDAN, _aigrement_.
+
+Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de
+très-honnête!
+
+LE SURVEILLANT, _avec ironie_.
+
+Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs
+vingt-cinq centimes sur Anastase!
+
+«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en
+plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»
+
+(_Exclamations parmi les enfants._)
+
+ANASTASE, _en colère_.
+
+C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du
+club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre
+Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._)
+
+Étienne, _indigné_.
+
+Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon
+argent comme ça! (_Il suit Anastase._)
+
+LE SURVEILLANT.
+
+Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec
+leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien
+le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à
+vous!»
+
+Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à
+moitié en colère, à moitié terrifiés.
+
+CONSTANCE, _avec aigreur_.
+
+Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui
+nous plaît!
+
+HERMINIE, _tapant du pied_.
+
+Et d'oser nous faire des reproches!
+
+NOÉMI.
+
+Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien
+mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien
+plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants
+simplement mis, je ne sais pas pourquoi!
+
+CONSTANCE, _avec dignité_.
+
+Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles
+toilettes.
+
+HERMINIE.
+
+Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien.
+Viens-tu, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une
+position pareille!
+
+JORDAN.
+
+Comment, vous vous en allez! Et notre club?
+
+JULIEN.
+
+Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...
+
+CONSTANCE.
+
+Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!
+
+IRÈNE.
+
+Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club
+qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis;
+aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur
+dire que je serai très-contente de jouer avec eux.
+
+CONSTANCE.
+
+Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon
+satin lilas sera perdu....
+
+HERMINIE.
+
+Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe
+de l'eau dans le cou....
+
+NOÉMI.
+
+Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!
+
+Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_
+courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue
+torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant
+l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux
+tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se
+disant des choses désagréables les uns aux autres.
+
+Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état
+le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient
+toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.
+
+La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils
+accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants
+consternés.
+
+UN GAMIN.
+
+Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli
+spectacle!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur
+son menton...
+
+TROISIÈME GAMIN.
+
+Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir
+pêle-mêle. C'est comme pour les pies!
+
+[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)]
+
+PREMIER GAMIN.
+
+C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!
+
+JORDAN.
+
+Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.
+
+PREMIER GAMIN.
+
+M'sieur a ses nerfs?
+
+JULES.
+
+Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_).
+
+ En avant, marchons,
+ Contre ces garçons....
+
+(_Il s'avance vers Jules._)
+
+JULES, _reculant_.
+
+Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!
+
+TROISIÈME GAMIN.
+
+Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!
+
+LA BONNE.
+
+Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.
+
+PREMIER GAMIN.
+
+La rue est à tout le monde, d'abord....
+
+DEUXIÈME GAMIN
+
+Et puis, c'est pas des enfants, ça!
+
+HERMINIE, _indignée_.
+
+Par exemple!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.
+
+CONSTANCE, _furieuse_.
+
+Ça! l'insolent!
+
+UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_.
+
+Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les
+chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs,
+veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et
+venir.
+
+Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux
+barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent
+piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au
+détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant
+quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les
+passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines
+ridicules du _beau monde_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH
+
+
+Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:
+
+ «Chère amie,
+
+ Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de
+ vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à
+ huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,
+ devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je
+ t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.
+
+ Ton amie dévouée,
+
+ ÉLISABETH DE KERMADIO.»
+
+Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de
+porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de
+vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé,
+la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.
+
+Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié
+sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur
+eux.
+
+Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent
+ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils
+se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le
+soir.
+
+JEANNE.
+
+Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je
+vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la
+queue d'une, pour ma part!
+
+PAUL.
+
+Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez
+sans ça! (_Il réfléchit._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples,
+aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._)
+
+JACQUES.
+
+Je crois que... non, ce serait mauvais!
+
+ARMAND.
+
+Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....
+
+[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)]
+
+JEANNE.
+
+Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait
+jamais!
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce
+soir, si nous allons de ce train-là.
+
+JEANNE.
+
+C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos
+costumes!...
+
+FRANÇOISE.
+
+Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous
+aider!
+
+JACQUES.
+
+Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite
+après, à ce que dit Armand.
+
+FRANÇOISE.
+
+J'en sais un! j'en sais un superbe....
+
+TOUS.
+
+Qu'est-ce que c'est? dis vite!
+
+FRANÇOISE, _triomphante_.
+
+_Mésange!_ C'est ça, un joli mot?
+
+JEANNE, _réfléchissant_.
+
+Il n'est pas facile.
+
+ÉLISABETH.
+
+Il est même impossible!
+
+FRANÇOISE, _vivement_.
+
+Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?
+
+ÉLISABETH.
+
+Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot
+_més_, comment nous en tirer?
+
+FRANÇOISE.
+
+La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_,
+parce qu'il sera embarrassé.
+
+(_Les enfants rient._)
+
+François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger
+entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.
+
+MADAME DE MARSY.
+
+Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu
+facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi!
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+_Balai, piqueur...._
+
+JACQUES.
+
+Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.
+
+TOUS.
+
+C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien.
+
+JACQUES, _affairé_.
+
+_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela.
+
+Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier
+mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de
+sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement
+général.
+
+Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par
+Paul d'Aubert[1].
+
+[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._]
+
+TOUS.
+
+Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!
+
+MADAME DE MARSY.
+
+Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.
+
+PAUL.
+
+Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.
+
+JEANNE.
+
+_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer.
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!
+
+MADAME DE MARSY.
+
+En effet, c'est simple et facile à jouer.
+
+PAUL.
+
+Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le
+charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_,
+un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.
+
+LES ENFANTS.
+
+Bravo! c'est parfait.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun,
+d'arranger les costumes et les décors.
+
+Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout
+organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara
+malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de
+sanglier.
+
+PAUL, _vivement_.
+
+Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je
+jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.
+
+JEANNE, _riant_.
+
+Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!
+
+PAUL, _se rebiffant_.
+
+Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme
+ça! l'année dernière, c'était la même histoire....
+
+JEANNE, _gaiement_.
+
+Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!
+
+PAUL, _décidé_.
+
+J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu
+ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!
+
+Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à
+la satisfaction générale.
+
+Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par
+l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien
+étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se
+tireraient de leurs rôles.
+
+Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on
+leva le rideau et la première charade commença.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+PREMIÈRE CHARADE.
+
+
+PIQUE.
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS.
+
+ Mme Petit-Colin, portière[2] _Mlle Jeanne._
+
+ Mme Gros-Colin, portière[3] _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Conciliant, voisin[4] _M. Jacques._
+
+ Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5] _M. Paul._
+
+ Titi, fils de Mme Gros-Colin[6] _M. Armand._
+
+ Marinette, fille de M. Conciliant[7] _Mlle Françoise._
+
+ Le théâtre représente une loge de concierge.
+
+[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes
+couleurs, collier d'énormes boules.]
+
+[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert,
+doigts couverts de bagues.]
+
+[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate
+très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.]
+
+[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et
+beaucoup trop empanachée.]
+
+[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle
+de Mimi, aussi ridiculement ornée.]
+
+[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+MADAME PETIT-COLIN, MIMI.
+
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas
+étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui!
+
+MIMI, _bâillant_.
+
+Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la
+langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de
+porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer
+Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc
+aimable de venir comme ça voir les amis!
+
+
+SCÈNE II.
+
+MADAME GROS-COLIN, _entrant_.
+
+
+Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame
+Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi.
+
+TITI, _grognant_.
+
+Bonjour, toi!
+
+MIMI, rechigné.
+
+Bonjour, toi!
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Allez jouer, mes petits amours.
+
+(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et
+se tirant la langue de temps en temps._)
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander
+aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin
+comme moi?
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+La même chose m'étonnait aussi!
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Pourquoi ça, s'il vous plaît?
+
+MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_.
+
+Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin.
+
+MADAME GROS-COLIN, _vivement_.
+
+Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable
+nom....
+
+MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_.
+
+Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin!
+
+MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_.
+
+Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous.
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Ceci est fort. Lisez ces papiers.
+
+(_Elle lui donne une liasse de cahiers._)
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.
+
+(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent
+tout bas, en gesticulant._)
+
+MIMI.
+
+Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi!
+
+TITI.
+
+Pas vrai, c'est moi!
+
+MIMI, _tirant la langue_.
+
+Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça?
+
+TITI, _de même_.
+
+Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....
+
+MIMI.
+
+Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute,
+veux-tu?
+
+TITI.
+
+Veux bien.
+
+(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils
+peuvent en se faisant d'atroces grimaces._)
+
+MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_.
+
+C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous!
+
+MADAME PETIT-COLIN, _de même_.
+
+Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_!
+
+MADAME GROS-COLIN, _en colère_.
+
+Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin,
+c'est nous....
+
+MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_.
+
+Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire!
+
+MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_.
+
+Madame!...
+
+MADAME PETIT-COLIN, _de même_.
+
+Madame!...
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_.
+
+Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames?
+
+MARINETTE, _avec reproche_.
+
+Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça?
+
+MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_.
+
+Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms.
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à
+elle seule, et que les autres étaient de faux Colin.
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?
+
+LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_.
+
+Comment, que cela?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux
+familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires.
+
+LES DEUX FEMMES.
+
+Eh bien! qui est la vraie Colin?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche
+des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!
+
+MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_.
+
+Vous êtes sûr?
+
+MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_.
+
+Très-sûr!
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Mais alors, nous sommes parentes?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Certainement!
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Et moi qui l'ignorais....
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons
+en paix.
+
+(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant
+se frotte les mains en riant._)
+
+MARINETTE.
+
+Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez
+gentils et embrassez-vous aussi!
+
+MIMI.
+
+Elle a raison. Veux-tu, Titi?
+
+TITI.
+
+Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids!
+
+MARINETTE.
+
+Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge!
+
+(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._)
+
+
+HURE.
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS.
+
+ Mme Harpagon[8] _Mlle Jeanne._
+
+ Jocrisset, domestique et cuisinier[9] _M. Jacques._
+
+ M. Gourmet[10] _M. Armand._
+
+ Mme Gourmet[11] _Mlle Élisabeth._
+
+ Mlle Gourmet[12] _Mlle Françoise._
+
+ Une hure de sanglier en carton[13] _M. Paul._
+
+ Le théâtre représente une salle à manger.
+
+[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin
+jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un
+soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.]
+
+[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte,
+pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans
+visière.]
+
+[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.]
+
+[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de
+taches de graisse.]
+
+[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.]
+
+[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert
+d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne
+laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de
+pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses);
+oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux
+terribles, pour compléter l'effet.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+MADAME HARPAGON, JOCRISSET.
+
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet,
+encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset!
+
+JOCRISSET, _s'avançant_.
+
+Madame me réclame?
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?
+
+JOCRISSET.
+
+Quoi donc, madame?
+
+MADAME HARPAGON, _impatientée_.
+
+Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les
+plats et n'offre que le moins possible.
+
+JOCRISSET.
+
+Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je
+servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai....
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Mais non! mais non! c'est le contraire!
+
+JOCRISSET.
+
+C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que....
+
+
+SCÈNE II.
+
+LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET
+
+
+MADAME GOURMET.
+
+Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère!
+
+M. GOURMET.
+
+Et mourant de faim....
+
+MADAME HARPAGON, _à part_.
+
+Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais,
+quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On
+s'assied: Jocrisset sert._)
+
+JOCRISSET, _très-vite_.
+
+Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse;
+il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme
+Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._)
+
+MADAME HARPAGON, enchantée.
+
+Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet.
+
+JOCRISSET.
+
+La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite.
+
+M. GOURMET, _bas_.
+
+Horreur! Anastasie, as-tu entendu?
+
+MADAME GOURMET, _de même_.
+
+Que trop, hélas!
+
+MADEMOISELLE GOURMET, _de même_.
+
+J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim!
+
+M. GOURMET.
+
+Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton
+père.
+
+MADAME HARPAGON, _bas_.
+
+Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les
+bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec
+douleur._)
+
+JOCRISSET.
+
+Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.
+
+MADAME GOURMET, _bas_.
+
+Oh! bonheur, nous allons manger....
+
+M. GOURMET, _bas_.
+
+Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus!
+(_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._)
+
+M. GOURMET, _haut_.
+
+Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un
+talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._)
+
+MADAME HARPAGON, _très-agitée_.
+
+Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera
+cette peine.
+
+MADAME GOURMET, _aigrement_.
+
+Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?
+
+MADAME HARPAGON, _embarrassée_.
+
+Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable....
+
+M. GOURMET.
+
+Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh!
+grand Dieu! c'est du carton!
+
+MADEMOISELLE GOURMET.
+
+Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse!
+
+MADAME HARPAGON, _balbutiant_.
+
+Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre
+souvent... pour orner....
+
+M. GOURMET, _se levant_.
+
+En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher
+ailleurs de quoi manger.
+
+MADAME GOURMET, _de même_.
+
+Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que
+nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne!
+
+MADAME HARPAGON, _désolée_.
+
+Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il
+y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset?
+
+JOCRISSET.
+
+Les pommes de terre germées? Certainement, madame.
+
+MADEMOISELLE GOURMET.
+
+Ça doit être bon!
+
+M. GOURMET.
+
+Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.
+
+(_Ils sortent._)
+
+MADAME HARPAGON, _désolée_.
+
+Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la
+hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._)
+
+PIQURE.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Comte de Rosbourg[14] _M. Jacques._
+
+ Paul d'Aubert[15] _M. Paul._
+
+ Première sauvage[16] _Mlle Élisabeth._
+
+ Deuxième sauvage _Mlle Jeanne._
+
+ Troisième sauvage _Mlle Françoise._
+
+ Quatrième sauvage _M. Armand._
+
+ Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par
+ une grosse planche de sapin.
+
+[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible.
+Grande barbe, longs cheveux.]
+
+[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.]
+
+[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes,
+guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches,
+couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.]
+
+
+M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_.
+
+Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de
+ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon
+Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé,
+sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un
+serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye
+vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille,
+adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un
+rocher et prie._)
+
+PAUL, _accourant._
+
+Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle!
+
+M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_.
+
+Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal....
+(_Il s'évanouit._)
+
+PAUL, _avec désespoir_.
+
+O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A
+moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée!
+(_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._)
+
+M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_.
+
+Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il
+veut l'empêcher de continuer._)
+
+PAUL, _se débattant_.
+
+Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je
+veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la
+vie!
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il
+retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer
+la plaie._)
+
+UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_.
+
+Quoi arriver ici? On criait!
+
+PAUL, _se relevant_.
+
+Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure.
+
+DEUXIÈME SAUVAGE.
+
+Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!
+
+PAUL.
+
+Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger.
+
+M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_.
+
+Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se
+lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il
+a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant!
+
+PAUL, _d'une voix éteinte_.
+
+Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont
+brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._)
+
+M. DE. ROSBOURG, _pleurant_.
+
+Mon fils, mon enfant! reviens à toi!
+
+[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)]
+
+PREMIÈRE SAUVAGE.
+
+Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes.
+
+TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_.
+
+Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait
+respirer un jus d'herbe._)
+
+PAUL, _ouvrant les yeux_.
+
+Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins.
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre
+infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être
+vraiment malheureux!
+
+QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_.
+
+Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il
+vient vite vers terre.
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France!
+c'est la famille....
+
+PAUL.
+
+Cher père, vous allez être heureux?
+
+M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_.
+
+Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+SECONDE CHARADE.
+
+
+CHAT.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Mme Dur-à-Cuir[17] _Mlle Jeanne._
+
+ Sacripant, charretier[18] _M. Jacques._
+
+ Diablotin, gamin[19] _Mlle Françoise._
+
+ Mme Cancanier, portière[20] _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._
+
+ Un Chat[22] _M. Paul._
+
+ La scène représente une rue.
+
+[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris
+ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la
+main.]
+
+[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.]
+
+[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.]
+
+[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.]
+
+[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.]
+
+[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches,
+queue démesurément longue.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._)
+
+
+MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_.
+
+J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui
+tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._)
+Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un
+angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne
+peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours
+du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On
+entend de grands cris._)
+
+
+SCÈNE II.
+
+MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_.
+
+
+SACRIPANT.
+
+Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne
+peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité?
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux
+animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai
+pris sous ma protection....
+
+LE CHAT.
+
+Miaou, miaou.
+
+DIABLOTIN, _déclamant_.
+
+Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!
+
+SACRIPANT.
+
+Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les
+couleurs, à vot' protégé!
+
+MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_.
+
+Approche, si tu l'oses!
+
+SCÈNE III.
+
+MADAME CANCANIER, _entrant_.
+
+Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle
+se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._)
+
+M. CANCANIER, _accourant_.
+
+De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un
+peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il
+se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._)
+
+DIABLOTIN, _riant_.
+
+Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la
+partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les
+figures de Sacripant et de Cancanier._)
+
+LE CHAT, _jurant_.
+
+Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout....
+
+SACRIPANT.
+
+Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens
+me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en
+courant._)
+
+CANCANIER.
+
+Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me
+cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il
+s'en va en se tenant la tête._)
+
+DIABLOTIN, _chantant_.
+
+La victoire est à nous!
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Et v'là le champ de bataille qui nous reste....
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Avec armes et bagages!
+
+LE CHAT.
+
+Miaou....
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de
+bravoure à qui voudra l'entendre.
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de
+notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._)
+
+DIABLOTIN.
+
+Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...
+
+(_La toile tombe._)
+
+RIZ.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ M. Tremblotant[23] _M. Jacques._
+
+ Mme Tremblotant _Mlle Jeanne._
+
+ Le docteur Tukanmaime _M. Armand._
+
+ M. Huileux, apothicaire _M. Paul._
+
+ Mme Gémissons, cousine de Tremblotant _Mlle Élisabeth._
+
+ Mlle Azelma Tremblotant _Mlle Françoise._
+
+ La scène représente une salle à manger.
+
+[Note 23: Costumes de fantaisie.]
+
+
+
+SCÈNE I.
+
+MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_.
+
+
+M. TREMBLOTANT.
+
+Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on
+ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une
+terrine._)
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle
+mange._)
+
+M. TREMBLOTANT.
+
+Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte
+l'estomac._)
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa
+chaise._)
+
+MADEMOISELLE TREMBLOTANT.
+
+Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute
+verte!
+
+MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_.
+
+Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un
+médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en
+courant._)
+
+M. TREMBLOTANT, _terrifié_.
+
+Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle....
+(_Il tombe évanoui sur sa chaise._)
+
+MADAME GÉMISSONS, _pleurant_.
+
+Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les
+mains._)
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme!
+
+
+SCÈNE II.
+
+Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.
+
+
+LE DOCTEUR.
+
+Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le
+pouls._)
+
+Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation
+convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._)
+
+MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_.
+
+Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles!
+
+LE DOCTEUR, _gaiement_.
+
+Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en
+temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._)
+
+LE DOCTEUR.
+
+Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?
+
+M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.
+
+Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.
+
+MADAME GÉMISSONS, _de même_.
+
+Et moi, pas davantage.
+
+LE DOCTEUR, _tranquillement_.
+
+Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une
+violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les
+patients.
+
+Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_)
+dans votre chambre.
+
+M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.
+
+Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!
+
+LE DOCTEUR, _avec force_.
+
+Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il
+lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!
+
+LE DOCTEUR, _avec autorité_.
+
+Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant
+chacun de son côté._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.
+
+
+M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le
+bout de son instrument dépasser le papier._)
+
+Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à
+vous, besoin de mon ministère?
+
+LE DOCTEUR.
+
+Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme
+Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.
+
+M. HUILEUX, _avec fierté_.
+
+Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce
+d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._)
+
+M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_).
+
+Un..., deux..., trois....
+
+MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_.
+
+Assez, assez! Je n'en peux plus!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+On en peut toujours, madame. Courage!
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.
+
+M. HUILEUX.
+
+Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M.
+Tremblotant. Grand silence._)
+
+M. HUILEUX, _dans la coulisse_.
+
+Un..., deux....
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Pas plus! pas plus!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et
+pourtant elle en a eu cinq!
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Vous trouvez que ce n'est rien?
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois...
+quatre!...
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Grâce.... Miséricorde!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Cinq....
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Ah! je suis mort!
+
+M. HUILEUX, _sortant_.
+
+Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.
+
+LE DOCTEUR.
+
+C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres
+malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._)
+
+MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa
+chambre_.
+
+Oh! la, la!
+
+M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_.
+
+Ah! grand Dieu!
+
+_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_
+
+_La toile tombe._
+
+[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)]
+
+THÉ.
+
+ Personnages. Acteurs
+
+ Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Ouistiti _M. Armand._
+
+ Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._
+
+ M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._
+
+ Grinchu, cuisinier _M. Paul._
+
+ Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._
+
+(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M.
+Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme
+Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront
+tourner leurs pouces sans cesse.)
+
+La scène représente un salon.
+
+
+SCÈNE I.
+
+
+MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.
+
+Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne
+pas l'avoir, Anastase?
+
+M. OUISTITI.
+
+Moi? non, je....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah!
+Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment
+faire ce maudit _thym_!
+
+FOLLETTE, _sautant_.
+
+Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman!
+han! han!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!
+
+
+SCÈNE II.
+
+
+GRINCHU, _entrant_.
+
+Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas
+grand'chose, à mon avis!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!
+
+M. OUISTITI.
+
+Oui, nous sommes....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi
+cette recette.
+
+GRINCHU.
+
+Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant,
+qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle
+était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette
+en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez...
+du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce
+mot-là!
+
+GRINCHU, _regardant_.
+
+Il y a: infectez.
+
+M. OUISTITI, _de même_.
+
+Oui, je crois que....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le
+_thym_... dans... dans....
+
+GRINCHU.
+
+Madame se trompe; il y a avec.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.
+
+GRINCHU, _lisant_.
+
+Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les
+tasses et servez avec du plâtre dedans.
+
+MADAME OUISTITI, _effrayée_.
+
+Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de
+cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!
+
+M. OUISTITI.
+
+C'est vrai! nous allons....
+
+MADAME OUISTITI, _affairée_.
+
+C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que
+vous avez bien lu....
+
+GRINCHU, _aigrement_.
+
+Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à
+lire l'imprimé!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins
+qui arrivent.
+
+(_Grinchu sort._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+MADAME CORNICHON, _entrant_.
+
+Ma chère voisine, bonjour!
+
+M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.
+
+Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il
+rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....
+
+FOLLETTE, _éclatant de rire_.
+
+.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le
+rappeliez.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_.
+
+Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse,
+mademoiselle Ouis....
+
+FOLLETTE, _saluant_.
+
+.... titi.
+
+(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_
+dont on parle tant!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane
+anglaise.
+
+M. GOBE-MOUCHE.
+
+Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense
+que c'est son vrai nom.
+
+LES DEUX DAMES.
+
+Tiens! pourquoi?
+
+M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.
+
+Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+
+GRINCHU, _entrant_.
+
+Madame, v'là la soupe.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Dites donc le _thym_, Grinchu!
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Non, le _tout_.
+
+M. GOBE-MOUCHE.
+
+Non, le _tré_.
+
+GRINCHU, _impatienté_.
+
+Enfin, v'là la machine, quoi!
+
+M. OUISTITI.
+
+Eh bien! il faudrait man....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.
+
+(_Tout le monde s'assied, on sert._)
+
+MADAME CORNICHON, _buvant_.
+
+Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_.
+
+MADAME OUISTITI, _agacée_.
+
+A ce _thym_, chère amie?
+
+MADAME CORNICHON, _insistant_.
+
+Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le
+_bonifie_ extraordinairement.
+
+GRINCHU, _à part_.
+
+Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame
+a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour
+aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la
+valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._)
+
+M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_.
+
+Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute
+ma tasse, ne voulant pas vous en priver...
+
+MADAME OUISTITI, _à part_.
+
+Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme.
+(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse
+à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!
+
+M. OUISTITI, _à part_.
+
+Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon.
+(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.
+
+MADAME CORNICHON, _ahurie_.
+
+Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)
+
+M. GOBE-MOUCHE, _de même_.
+
+Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._)
+
+_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont
+ravis._
+
+MADAME CORNICHON, _se levant_.
+
+Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!
+
+MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.
+
+Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel!
+quelle catastrophe!
+
+FOLLETTE, _regardant_.
+
+Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.
+
+Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!
+
+M. OUISTITI, _effrayé_.
+
+Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_.
+
+Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._)
+
+M. OUISTITI, _dans la coulisse_.
+
+Ouf! Grinchu, à mon secours!
+
+MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.
+
+Follette, à moi!
+
+M. OUISTITI, _de même_.
+
+Grinchu!
+
+_La toile tombe._
+
+CHARITÉ.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Un pauvre aveugle _M. Armand._
+
+ Un pauvre honteux _M. Jacques._
+
+ Mme Étourneau _Mlle Jeanne._
+
+ Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._
+
+ Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._
+
+La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et
+Juliette se promènent.
+
+[Note 24: Costumes de fantaisie.]
+
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me
+permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce
+dont elle aura envie.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._)
+Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le
+diras.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est
+beaucoup trop!
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Mais pourtant....
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.
+
+JULIETTE.
+
+Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Je le veux bien.
+
+(_Elles vont vers une boutique._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon
+brave.
+
+L'AVEUGLE.
+
+Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main
+bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour
+vous. (_Elle lui donne._)
+
+L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.
+
+Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.
+
+L'AVEUGLE, _de même_.
+
+Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait.
+Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se
+mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
+
+Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est
+bavard comme une pie.
+
+L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.
+
+Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._)
+J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
+
+Je voudrais bien m'en aller!
+
+L'AVEUGLE, de même.
+
+Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et
+se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je
+souffre....
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.
+
+Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!
+
+L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.
+
+Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si
+vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il
+recevoir des reproches semblables et penser que....
+
+(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien,
+avez-vous acheté des joujoux?
+
+JULIETTE.
+
+Je crois que je vais prendre ce beau ballon.
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.
+
+Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son
+porte-monnaie._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme
+récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.
+
+Madame, je n'ai fait que mon devoir.
+
+JULIETTE, _bas_.
+
+Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.
+
+Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre
+et très-fier.
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.
+
+Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens!
+il chancelle et s'assoit sur un banc.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.
+
+Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit
+être fier de supporter noblement la pauvreté.
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.
+
+C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....
+
+JULIETTE.
+
+Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore
+touché!
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
+
+Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son
+aise! Je cours chercher un rosbif.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.
+
+Cru?
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
+
+Non, cuit; sera-ce bien?
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis
+nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa
+misère.
+
+LE PAUVRE HONTEUX.
+
+Ah! madame, que de reconnaissance!
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est
+rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur
+misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.
+
+Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits
+acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène
+et Julien, attendris et charmés.
+
+ÉLISABETH, _gaiement_.
+
+Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes
+réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de
+paisibles et doux souvenirs.
+
+IRÈNE.
+
+Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec
+une joie sans mélange.
+
+MADAME DE GURSÉ.
+
+Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger!
+Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez
+moi.
+
+ÉLISABETH.
+
+Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.
+
+On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de
+Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient
+extrêmement amusés chez Mme de Gursé.
+
+Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait
+y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui
+accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les
+bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant
+encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa
+mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée.
+Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des
+pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après
+avoir paré _sa fille_.
+
+Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance,
+Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt
+dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle
+imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les
+autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.
+
+NOÉMI.
+
+Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?
+
+IRÈNE, _rougissant_.
+
+Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.
+
+CONSTANCE, _avec dédain_.
+
+De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore
+cette enfant? Quel tort vous vous ferez!
+
+IRÈNE.
+
+Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?
+
+HERMINIE, _sèchement_.
+
+Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de
+cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre
+chic.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?
+
+IRÈNE, _de même_.
+
+C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.
+
+HERMINIE.
+
+_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez
+la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!
+
+NOÉMI, _résolûment_.
+
+Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette,
+vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!
+
+LIONNETTE.
+
+Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère
+Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie,
+mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette.
+Elle réclame votre amitié.
+
+«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en
+embrassant la poupée.
+
+Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre:
+celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut
+rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de
+course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême
+auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain,
+et Noémi, la marraine.
+
+Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux
+Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier.
+Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville,
+et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée
+une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits,
+vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de
+vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et
+la distribution se fit au milieu d'une joie générale.
+
+LE GARÇON.
+
+Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si
+vous voulez bien.
+
+JULIEN, _à voix basse avec embarras_.
+
+Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je
+vous en prie, la note chez moi, rue....
+
+LE GARÇON.
+
+C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas
+livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon
+argent.
+
+JULIEN, _troublé_.
+
+C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....
+
+IRÈNE, _s'approchant_.
+
+Qu'y a-t-il, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas
+d'argent! en as-tu, toi?
+
+IRÈNE.
+
+Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.
+
+JULIEN, _désolé_.
+
+Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter
+cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
+est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle
+affaire!
+
+IRÈNE, _vivement_.
+
+Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle
+a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer
+d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._)
+
+LE GARÇON, _froidement_.
+
+Eh bien, monsieur, et la note?
+
+JULIEN.
+
+Tout à l'heure.
+
+JORDAN.
+
+Paye donc, Julien.
+
+JULES.
+
+Une pareille bagatelle!
+
+VERVINS.
+
+Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à
+court!
+
+JULIEN.
+
+Attendez... je vais....
+
+(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)
+
+IRÈNE, _revenant_.
+
+Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant.
+Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en
+ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?
+
+[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)]
+
+ARMAND, _arrivant_.
+
+Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre
+part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.
+
+LE GARÇON, _impatienté_.
+
+Monsieur, finissons-en, je suis pressé.
+
+ARMAND, _surpris_.
+
+Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même!
+Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.
+
+ÉLISABETH, _s'approchant_.
+
+Bonjour, chers amis, merci de....
+
+ARMAND, _précipitamment_.
+
+Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans
+l'embarras!
+
+LE GARÇON.
+
+Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron
+sans les vingt-six francs qui me sont dus.
+
+ARMAND.
+
+Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._)
+
+ÉLISABETH, _au garçon_.
+
+Où est votre note?
+
+LE GARÇON.
+
+La voici, mademoiselle.
+
+ARMAND.
+
+Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et
+Armand paient le garçon._)
+
+LE GARÇON.
+
+Merci, monsieur.
+
+Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés
+dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les
+remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur
+rendre avec tant de délicatesse et de générosité.
+
+ARMAND.
+
+Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les
+élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
+organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club
+_le Beau Monde_!
+
+Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants
+s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.
+
+La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et
+d'Élisabeth.
+
+Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient
+prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté.
+Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.
+
+«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné.
+Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant
+encore et toujours merci!
+
+Ton ami reconnaissant,
+
+Julien de Morville.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA MALADIE D'ÉLISABETH.
+
+
+«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au
+moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère:
+tu es pâle, tu as mauvaise mine.
+
+--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un
+malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de
+fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»
+
+Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille,
+lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre,
+mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la
+hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait
+faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était
+aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de
+Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.
+
+Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la
+petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.
+
+«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne
+doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre
+qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera
+près de son père.
+
+ARMAND, _pleurant_.
+
+Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir,
+justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur,
+donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la
+guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.
+
+ÉLISABETH.
+
+Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma
+paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma
+place, je t'en prie.
+
+ARMAND.
+
+Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu
+la retrouveras en bon état!
+
+Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton
+lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit
+sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son
+père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la
+petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le
+docteur l'empêcha résolûment d'entrer.
+
+«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans
+courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M.
+Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme
+de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille;
+on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»
+
+La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie:
+on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence
+était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre
+malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la
+maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu
+depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant
+refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de
+l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa
+chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait
+avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille
+des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.
+
+Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie
+d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était
+digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances
+avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur
+attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger:
+cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait
+avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie,
+jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire,
+pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus
+tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les
+bons soins dont elle était entourée.
+
+Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit
+bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:
+
+«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.
+
+«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se
+conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour
+que nous puissions aller les voir ensemble!»
+
+[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)]
+
+Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et
+embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son
+excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue
+aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la
+maladie de la bonne et charmante petite fille.
+
+Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer
+dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.
+
+Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent
+vite, et l'on s'assit pour causer.
+
+ARMAND.
+
+Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la
+maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont
+venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander.
+C'est mal et ingrat!
+
+ÉLISABETH.
+
+Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas
+que j'ai été malade.
+
+ARMAND.
+
+Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries;
+d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?
+
+JACQUES.
+
+Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix:
+si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les
+pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne
+peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries
+M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il,
+vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait
+ce qu'ils sont devenus.
+
+ÉLISABETH, _désolée_.
+
+Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela,
+Jacques?
+
+JACQUES.
+
+Depuis près de quinze jours.
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler
+mot?
+
+JACQUES.
+
+Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais
+jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore
+très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle
+affaire!
+
+ARMAND.
+
+Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être
+malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!
+
+PAUL.
+
+Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!
+
+JEANNE.
+
+C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...
+
+FRANÇOISE.
+
+Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?
+
+JACQUES.
+
+Je n'en sais rien.
+
+ÉLISABETH.
+
+Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je
+vais le lui demander.
+
+Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de
+Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler
+de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où
+il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause
+de ce malheur subit.
+
+ARMAND.
+
+Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?
+
+M. DE KERMADIO.
+
+C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la
+chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est
+cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.
+
+ARMAND.
+
+C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux
+gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?
+
+MADAME DE GURSÉ.
+
+Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa
+grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois,
+cruellement puni.
+
+JACQUES.
+
+Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en
+grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour:
+«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....
+
+M. DE MARSY, _en riant_.
+
+J'agiote....
+
+JACQUES.
+
+C'est cela, papa. Quel drôle de mot!
+
+M. DE MARSY.
+
+_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires
+hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire
+ces tristes mots-là.
+
+ÉLISABETH.
+
+Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman,
+voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.
+
+ÉLISABETH, _soupirant_.
+
+Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...
+
+ARMAND.
+
+Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger,
+à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur
+adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle
+sortira!
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+Oh! Armand! que tu es bon!
+
+Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son
+idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les
+élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au
+temps de leur prospérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+LES RECHERCHES D'ARMAND.
+
+
+Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la
+gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et
+le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui
+discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le
+noeud d'une cravate.
+
+ARMAND.
+
+Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la
+nouvelle adresse de Julien?
+
+JULES, _maussade_.
+
+Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.
+
+VERVINS, _froidement_.
+
+Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc
+vous renseigner en rien.
+
+JORDAN.
+
+Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.
+
+JULES, _ricanant_.
+
+Je crois bien! Voir des gens ruinés!
+
+ARMAND, _saluant_.
+
+Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec
+meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.
+
+Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui,
+sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du
+petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.
+
+Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes,
+fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir
+projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus
+mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien.
+
+CONSTANCE, _indignée_.
+
+C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours
+que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!
+
+HERMINIE, _légèrement_.
+
+Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en
+suis enchantée; c'était une orgueilleuse!
+
+ARMAND.
+
+Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable,
+vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!
+
+NOÉMI, _avec impatience_.
+
+Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire,
+ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux,
+n'est-ce pas, Lionnette?
+
+LIONNETTE.
+
+Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.
+
+ARMAND, _insistant_.
+
+Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?
+
+NOÉMI, _habillant sa poupée_.
+
+Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et
+dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de
+Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»
+
+ARMAND, _avec joie_.
+
+De notre côté! quel bonheur!...
+
+NOÉMI, _avec horreur_.
+
+Vous logez par là?
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.
+
+NOÉMI.
+
+A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y
+voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.
+
+ARMAND.
+
+C'est ma grand'tante.
+
+CONSTANCE, _radoucie_.
+
+C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur,
+monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.
+
+HERMINIE.
+
+Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on
+a une si belle position, on doit tenir son rang.
+
+LIONNETTE.
+
+C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la
+chercher, monsieur.
+
+ARMAND.
+
+Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est
+convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle
+amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...
+
+Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du
+petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer
+en flattant bassement la richesse.
+
+Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger;
+Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine:
+sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai;
+tout le reste m'est égal!
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?
+
+ARMAND.
+
+Avenue de Breteuil.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth
+va être enchantée! et le numéro?
+
+ARMAND, _stupéfait_.
+
+Le numéro?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.
+
+Armand, _consterné_.
+
+Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Allez vous en informer près de Noémi.
+
+ARMAND, _piteusement_.
+
+Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en
+aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un
+jeu de quilles.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes?
+rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.
+
+ARMAND.
+
+Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose
+à partir._)
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai,
+moi, savoir ce numéro.
+
+ARMAND.
+
+Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.
+
+Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable
+institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle
+revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.
+
+«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure
+chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes
+pour vous?
+
+--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger,
+mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non
+plus.
+
+[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)]
+
+ARMAND, _désolé_.
+
+Que faire alors?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de
+Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est
+pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver
+ce que nous cherchons.
+
+ARMAND, _radieux_.
+
+C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va
+être contente!»
+
+Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et
+de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se
+rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir
+une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans
+une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de
+charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa
+à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux
+qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur
+l'échafaud.
+
+Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la
+recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette
+bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Entrez-vous, Armand?
+
+ARMAND.
+
+J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul
+sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse
+pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter
+votre plein succès.
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Et mes maladresses!
+
+Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les
+promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son
+frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son
+grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne
+put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+CHEZ IRÈNE ET JULIEN.
+
+
+Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue
+de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y
+étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes
+aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à
+une porte disjointe.
+
+On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme
+de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil,
+seule dans une petite pièce misérablement meublée.
+
+Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.
+
+«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion:
+votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le
+disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux
+de vous voir!
+
+ÉLISABETH.
+
+Pouvons-nous aller les embrasser, madame?
+
+--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en
+souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»
+
+Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent
+tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait
+là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.
+
+On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des
+sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les
+bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les
+embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec
+effusion: ils pleuraient aussi.
+
+Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique
+chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien
+offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par
+un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un
+verre complétaient leur triste ameublement.
+
+[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)]
+
+IRÈNE.
+
+Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir!
+vous avez donc eu la bonté de nous chercher?
+
+ÉLISABETH.
+
+Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions
+fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié
+un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.
+
+ARMAND, _avec reproche_.
+
+Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite
+pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!
+
+JULIEN, _pleurant_.
+
+Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens
+amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors
+j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait
+tant de peine....
+
+ARMAND.
+
+Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de
+mon attachement, entends-tu?
+
+JULIEN, _l'embrassant_.
+
+Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je
+n'avais plus la tête à moi!
+
+IRÈNE, _s'essuyant les yeux_.
+
+Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine:
+c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!
+
+Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit
+à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de
+Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine
+de sollicitude.
+
+ÉLISABETH.
+
+A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que
+comptes-tu faire?
+
+IRÈNE.
+
+Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue
+par la douleur!
+
+ÉLISABETH, _avec tendresse_.
+
+Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne
+remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on
+attriste et on décourage les autres.
+
+IRÈNE.
+
+Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié
+me remontent tellement!
+
+ÉLISABETH.
+
+Tant mieux! Quelles seront tes occupations?
+
+IRÈNE.
+
+Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement.
+Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me
+laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique
+l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains
+de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce
+sera pour vivre!
+
+ÉLISABETH.
+
+Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu
+vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper
+ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma
+musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te
+demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons
+de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les
+nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas
+déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5
+francs par leçon.
+
+IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_.
+
+Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle
+pleure._)
+
+ÉLISABETH, _riant et pleurant_.
+
+Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles
+s'embrassent._)
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?
+
+JULIEN, _souriant à demi_.
+
+J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je
+cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par
+nécessité, maintenant.
+
+ARMAND.
+
+Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.
+
+JULIEN.
+
+Je crains de ne pas savoir suffisamment....
+
+ARMAND.
+
+Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines
+remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner
+des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_.
+Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?
+
+Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se
+tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable
+tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma
+ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre
+courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les
+voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le
+dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me
+rendre la force qui me faisait défaut!
+
+Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après
+d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter,
+que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs
+premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin
+d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre
+enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus
+longtemps et tout à leur aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.
+
+
+Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres
+mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de
+leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive
+et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue
+chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de
+Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le
+temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de
+tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement,
+suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un
+peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma
+de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et
+l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni.
+Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et
+les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.
+
+Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en
+fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que
+jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs
+anciens camarades.
+
+IRÈNE, _saisie_.
+
+Ah! voilà toutes mes amies!
+
+«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette,
+Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»
+
+Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en
+indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.
+
+LIONNETTE, _majestueusement_.
+
+Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._)
+
+CONSTANCE, _à demi-voix_.
+
+A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette
+semblable!
+
+HERMINIE, _de même_.
+
+Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à
+voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des
+fagots comme ça!
+
+[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)]
+
+LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_.
+
+Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!
+
+IRÈNE, _pleurant_.
+
+Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne
+suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour
+moi....
+
+NOÉMI, _embarrassée et froide_.
+
+Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes
+vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.
+
+IRÈNE, _douloureusement_.
+
+Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence,
+en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je
+dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre
+amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à
+mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!...
+Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.
+
+ÉLISABETH.
+
+Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat!
+tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu
+sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils
+valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la
+parole.
+
+HERMINIE, _ricanant_.
+
+Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la
+dédaigneuse!
+
+ARMAND, _s'avançant_.
+
+Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée
+d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos
+panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah!
+mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_):
+
+La victoire est à nous!...
+
+IRÈNE, _souriant_.
+
+Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!
+
+ARMAND.
+
+Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!
+
+ÉLISABETH, _avec reproche_.
+
+Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.
+
+ARMAND, _se récriant_.
+
+D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Elle est bonne, ta raison!
+
+ARMAND, _avec sang-froid_.
+
+Et puis, ce n'étaient que des vérités.
+
+JULIEN, _riant_.
+
+Elles étaient joliment crues, tes vérités!
+
+ÉLISABETH.
+
+Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et
+cousines que je vois là-bas.
+
+IRÈNE, _avec effroi_.
+
+Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!
+
+ÉLISABETH, _surprise_.
+
+Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?
+
+IRÈNE, _les larmes aux yeux_.
+
+Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces
+demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!
+
+ARMAND, _se récriant_.
+
+Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il
+est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te
+portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront
+enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!
+
+JULIEN, _hésitant_.
+
+Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!
+
+ÉLISABETH.
+
+N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre
+attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.
+
+ARMAND.
+
+Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons
+coeurs et à la vraie amitié.
+
+Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les
+enfants, arrivèrent en courant.
+
+Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne
+doit pas causer, on joue.
+
+JEANNE.
+
+Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand
+te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!
+
+JACQUES.
+
+Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis
+content de le revoir! (_Il lui serre la main._)
+
+PAUL.
+
+L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.
+
+FRANÇOISE.
+
+Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?
+
+Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion
+aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth
+et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien
+comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des
+enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient
+montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la
+réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient
+clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et
+ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de
+vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la
+bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.
+
+Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement
+pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par
+Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.
+
+
+Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle
+si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.
+
+Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure,
+intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché
+sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de
+Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture
+pour les regarder avec un orgueil maternel.
+
+Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.
+
+«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de
+premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?
+
+--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent
+autant de surprise que de joie!
+
+--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la
+petite fille avec tendresse.
+
+M. de Morville s'avança.
+
+«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.
+
+--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel
+bonheur!
+
+--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.
+
+--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de
+voir m'a reposé.
+
+--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de
+leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un
+peu de feu.
+
+--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une
+courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux,
+et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris
+alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»
+
+Là, M. de Morville s'arrêta.
+
+«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.
+
+--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire
+au sourire de sa femme.
+
+Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris
+que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux
+interrogateurs.
+
+«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans
+ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices,
+de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les
+forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon
+des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres
+chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous
+étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous
+aimer ni de nous le prouver.
+
+MADAME DE MORVILLE, _pensive_.
+
+C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide
+m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à
+nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et
+utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de
+ceux qui souffrent.
+
+IRÈNE.
+
+Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de
+dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce,
+elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...
+
+JULIEN.
+
+Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme
+j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici
+l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui
+m'était inconnue autrefois.»
+
+M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se
+regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.
+
+IRÈNE.
+
+Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont
+très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour,
+chère maman: là, c'est très-bien.
+
+JULIEN.
+
+Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras,
+papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et
+divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.
+
+IRÈNE, _étonnée_.
+
+Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce
+travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être
+non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.
+
+IRÈNE.
+
+C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon
+petit plat!
+
+JULIEN.
+
+Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.
+
+La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la
+table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire
+avec un profond sentiment de bonheur.
+
+IRÈNE.
+
+Là, voilà les couverts mis.
+
+JULIEN.
+
+Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous
+comme des Turcs, pour manger?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir
+grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.
+
+On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.
+
+IRÈNE.
+
+Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux,
+maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite
+cuisine d'une façon étonnante.
+
+JULIEN.
+
+C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des
+manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses
+aventures!...
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous
+savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres
+éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.
+
+JULIEN.
+
+N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne
+bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.
+
+IRÈNE.
+
+Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est
+le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il
+salue._)
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire
+le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je
+connais le malheur, j'y sais compatir.
+
+(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en
+continuant:_)
+
+«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que
+vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville,
+noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il
+essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous
+me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités
+et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la
+serre, monsieur Julien?
+
+JULIEN.
+
+Je vais la ranger, père Michel.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous
+l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs,
+mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.
+
+M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.
+
+Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à
+nous être utile et agréable.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes
+heureux d'être si bien servis.
+
+LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_.
+
+Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle
+Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.
+
+LES ENFANTS.
+
+Merci, bon père Michel, bonsoir.»
+
+Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite
+lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea
+pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui,
+écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures,
+tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand
+vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air
+mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent
+intrigués.
+
+«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.
+
+[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)]
+
+--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné.
+Veux-tu lui parler?
+
+--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....
+
+--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu
+jamais tenir ta langue?
+
+ARMAND.
+
+Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme
+il me démange, tu aurais pitié de moi!
+
+ÉLISABETH.
+
+Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos
+amis ont l'air très-intrigués.»
+
+Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la
+raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand.
+Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi
+un ambassadeur.
+
+MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.
+
+De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?
+
+--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises
+pour nous.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.
+
+ARMAND.
+
+Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma
+
+tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser
+Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de
+dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous
+jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.
+
+MADAME DE MORVILLE, _émue_.
+
+Cher enfant....
+
+ARMAND, _précipitamment_.
+
+Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi
+prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez
+Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera
+quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma
+tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles
+l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa
+collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui
+lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions.
+Voilà.»
+
+Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui
+indiquait toujours chez lui un ravissement complet.
+
+Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler,
+elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence
+tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues
+roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce
+dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait
+droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une
+tendresse pleine de reconnaissance.
+
+Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.
+
+ARMAND.
+
+Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si
+heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera
+éclater.
+
+Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent
+toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et
+reconnaissants; puis les leçons commencèrent.
+
+Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies,
+Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur
+promenade accoutumée.
+
+Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur
+firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les
+remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.
+
+Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de
+Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy,
+que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir
+venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que
+_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun
+se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LES DEUX ARTISTES.
+
+
+M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une
+soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme
+avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis
+que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville
+s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient
+plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort
+tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits
+de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis,
+elle partit à la hâte.
+
+Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant
+une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi
+simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe
+contenait ces quelques mots:
+
+Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»
+
+IRÈNE, _attendrie_.
+
+Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!
+
+JULIEN.
+
+Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?
+
+«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi,
+pas de remercîment, chut!...»
+
+Cher, excellent Armand!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels
+amis!...
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère
+pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous
+avions encore nos richesses?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers
+enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!
+
+Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception
+de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à
+Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus
+difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières
+aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et
+se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient
+travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent
+promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.
+
+Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne
+trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les
+invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de
+chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un
+terrible «_chut_» d'Armand.
+
+Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi
+arrivèrent bientôt avec leurs parents.
+
+LIONNETTE.
+
+Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes
+sont-ils arrivés?
+
+ARMAND.
+
+Oui, mademoiselle, ils sont là.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!...
+Tiens! Irène Ici... et Julien!
+
+Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville
+répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un
+air de dédain et de protection.
+
+«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»
+
+Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.
+
+ARMAND, _d'un air formidable_.
+
+Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup
+d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!...
+
+LIONETTE, _balbutiant_.
+
+J'aimerais mieux parler d'autre chose.
+
+ARMAND, _de même_.
+
+Et pourquoi, et pourquoi?
+
+LIONETTE, _naïvement_.
+
+Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez,
+comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes,
+d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est
+ennuyeux, ça.
+
+Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible
+petit Breton.
+
+MADAME DE MARSY, _s'approchant_.
+
+Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez
+promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.
+
+[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)]
+
+IRÈNE, _tremblante_.
+
+Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._)
+
+NOÉMI, _bas à Élisabeth_.
+
+Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?
+
+Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença;
+Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les
+yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre
+enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et
+subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable
+sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son
+émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des
+misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi.
+Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble
+préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se
+surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les
+délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts
+inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements
+retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!
+
+On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors
+ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se
+montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.
+
+Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de
+l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et
+l'accablèrent de félicitations.
+
+NOÉMI, _enthousiasmée_.
+
+Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande
+artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des
+bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.
+
+LIONETTE, _de même_.
+
+C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous
+accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où
+est-il?
+
+ARMAND.
+
+Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.
+
+NOÉMI, _regardant_.
+
+Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces
+choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!
+
+Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.
+
+«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles
+sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles
+choses?
+
+ARMAND.
+
+Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes
+aquarelles?
+
+M. DE VALMIER, _à Julien_.
+
+Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable!
+J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?
+
+JULIEN, _rougissant_.
+
+Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en
+défaire.»
+
+M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à
+voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et
+admirer les aquarelles.
+
+LIONNETTE.
+
+Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?
+
+ARMAND.
+
+Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?
+
+LIONNETTE.
+
+Je suis plus _épatée_ que jamais.
+
+ARMAND, _avec sang-froid_.
+
+N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_?
+
+LIONNETTE, _étonnée_.
+
+Hein? vous dites?
+
+ARMAND.
+
+Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles!
+
+LIONNETTE, _stupéfaite_.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot
+aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour
+être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._)
+
+LIONNETTE, _très-rouge_.
+
+Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir
+des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!
+
+ARMAND.
+
+Mais, mademoiselle, si vous....
+
+ÉLISABETH.
+
+Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela
+finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé;
+offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le
+monde se dirige vers la salle à manger.
+
+Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et
+elle fut aussi justement applaudie que la première fois.
+
+On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se
+retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de
+Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des
+aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées
+avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène
+prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs
+amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LE CHANGEMENT DE NOÉMI.
+
+
+En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère
+s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue
+de la soirée.
+
+«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier
+ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.
+
+-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien
+doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»
+
+A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et
+la conversation en resta là.
+
+Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec
+distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour
+réfléchir sérieusement.
+
+«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs
+talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau
+et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux
+des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée
+si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et
+pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche
+et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!
+
+«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant
+d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse
+dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de
+Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités!
+Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si
+j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils
+ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup
+maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage
+d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»
+
+Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne
+tarda pas à s'endormir, en répétant:
+
+«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.»
+
+Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux
+Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait
+faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants
+s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire
+bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé
+d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris,
+l'avaient accompagnée machinalement.
+
+«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en
+rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous,
+mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman
+dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible.
+Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande
+pardon!»
+
+A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que
+tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et
+l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de
+l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les
+élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si
+embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit
+d'un grand éclat de rire.
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+De quoi riez-vous donc, vous?
+
+ARMAND.
+
+Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.
+
+HERMINIE.
+
+Est-ce de nous, par hasard?
+
+ARMAND.
+
+Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah!
+Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille
+les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer
+tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!
+
+La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire
+aux éclats.
+
+CONSTANCE, _ricanant_.
+
+Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?
+
+ARMAND.
+
+Certes, et joliment, encore!
+
+Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en
+foule.
+
+HERMINIE, _avec ironie_.
+
+Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros
+bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à
+talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?
+
+ARMAND.
+
+Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir
+jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.
+
+Il y eut un mélange de rires et de cris.
+
+CONSTANCE, _en colère_.
+
+Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.
+
+ARMAND.
+
+Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous
+faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette
+jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau
+monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable....
+(_Rires et exclamations._)
+
+CONSTANCE, _furieuse_.
+
+Je ne serai pas l'avocat du diable!...
+
+ARMAND.
+
+La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente?
+(_Entre ses dents._) C'est la même chose.
+
+CONSTANCE, _calmée_.
+
+Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.
+
+JULES.
+
+Bon, ça va être amusant.
+
+LIONNETTE.
+
+C'est très-gentil, ce jeu-là.
+
+JACQUES.
+
+Des chaises pour nos juges!
+
+PAUL.
+
+Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.
+
+HERMINIE.
+
+Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à
+m'aller très-bien.
+
+JORDAN.
+
+A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.
+
+Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.
+
+L'AVOCAT CONSTANCE.
+
+Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle
+cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand
+luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie,
+le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que
+cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....
+
+L'AVOCAT ARMAND.
+
+Oh! très-calmes!
+
+LE JUGE ÉLISABETH.
+
+Avocat Armand, n'interrompez pas.
+
+LE JUGE LIONNETTE.
+
+Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.
+
+L'AVOCAT CONSTANCE.
+
+Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à
+notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient
+sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de
+chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....
+
+L'AVOCAT ARMAND.
+
+L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._)
+
+L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_.
+
+Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées,
+ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est
+utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.
+
+Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On
+félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand
+demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:
+
+«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de
+mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe
+modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque,
+que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet,
+nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de
+velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux
+s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de
+peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes
+magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides,
+avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la
+boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter
+à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de
+rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien,
+vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller
+le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas
+la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir
+simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui
+habille les pauvres!»
+
+Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur
+et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient
+tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé,
+une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.
+
+Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en
+le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent
+aussi.
+
+[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]
+
+HERMINIE.
+
+Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.
+
+LIONNETTE.
+
+Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme
+utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je
+n'en suis plus.
+
+JORDAN.
+
+Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur,
+vraiment!
+
+LIONNETTE.
+
+Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?
+
+LES ENFANTS.
+
+Certainement, il le faut.
+
+LIONNETTE.
+
+Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes
+choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie.
+(_Applaudissements._)
+
+HERMINIE.
+
+Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça
+du jour au lendemain!
+
+LIONNETTE.
+
+C'est trop juste; accordé.
+
+CONSTANCE, _gaiement_.
+
+Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma
+cause près de vous.
+
+ÉLISABETH, _affectueusement_.
+
+C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en
+ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes
+petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin
+d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles
+peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous
+de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux
+côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance
+qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de
+vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel
+d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer
+là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à
+ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.
+
+VERVINS.
+
+Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous
+allons être très-raisonnables, vous verrez.
+
+CONSTANCE.
+
+Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie
+monstre; les juges vont choisir le jeu.
+
+On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent
+bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le
+Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de
+_la Charité_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.
+
+
+En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à
+sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue;
+c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque
+de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie
+mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit
+avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de
+piano chez Irène.
+
+La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut
+avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de
+voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme
+de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et
+si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant
+cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée
+et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.
+
+«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.
+
+--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en
+féliciter.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais
+chaque jour davantage.»
+
+Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien
+causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de
+plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement
+devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour
+ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.
+
+Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce
+surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme
+de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était
+rayonnant.
+
+JULIEN.
+
+Dieu! papa, quelle figure heureuse!
+
+IRÈNE.
+
+Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Quel bonheur! Combien, mon ami?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Devine! devinez, enfants.
+
+JULIEN.
+
+Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Tu n'y es pas.
+
+IRÈNE.
+
+Quarante francs chacune, alors, papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Va toujours.
+
+MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.
+
+Cinquante francs pièce, mon ami?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Cent francs, chère Suzanne.
+
+La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.
+
+«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant
+d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi
+et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de
+Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.
+
+«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le
+sourcil.
+
+--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La
+délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»
+
+Il a souri et sa figure s'est éclairée.
+
+«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur
+d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa
+famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il
+vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous
+supplie d'y consentir.»
+
+«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet
+qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon
+enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton
+talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu
+me donnes.»
+
+Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et
+Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.
+
+Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de
+la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous
+les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.
+
+Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils
+furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à
+partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi
+simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec
+amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments.
+
+Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette
+s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à
+l'esprit gai et malin du bon gros Armand.
+
+Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres
+l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait;
+la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme
+des Tuileries.
+
+Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le
+bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit
+cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons
+de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait
+souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi
+intéressante que profitable.
+
+Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un
+billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.
+
+«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.
+
+--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en
+soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio
+pour une course pressée.
+
+JULIEN.
+
+Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....
+
+IRÈNE.
+
+Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.
+
+NOÉMI.
+
+Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre
+service, vous savez!
+
+IRÈNE, _hésitant_.
+
+Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....
+
+NOÉMI.
+
+Pas du tout, je vous assure!
+
+JULIEN, _à voix basse_.
+
+Ne parlons pas de cela maintenant.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+C'est donc un se....
+
+IRÈNE, _précipitamment_.
+
+Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth
+nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils
+avec elle.»
+
+Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois
+amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre
+aux Tuileries.
+
+A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme
+Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»
+
+Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant
+la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour
+vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur
+ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites
+dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs
+à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la
+famille, invités à dîner pour ce jour-là.
+
+Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.
+
+IRÈNE, _entrant_.
+
+Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les
+bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle
+nous avait donné la permission de les vendre.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.
+
+IRÈNE.
+
+Voilà ma bague.
+
+JULIEN.
+
+Voici mes boutons de chemise.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.
+
+IRÈNE.
+
+Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque
+bijou._)
+
+IRÈNE.
+
+Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.
+
+IRÈNE, _avec chagrin_.
+
+Ah! mon Dieu, quel malheur!
+
+MADAME BLESSEAU, _souriant_.
+
+Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.
+
+IRÈNE.
+
+Quel bonheur! combien s'il vous plaît?
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.
+
+IRÈNE.
+
+C'est énorme; merci, madame Blesseau.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je
+vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente....
+
+IRÈNE.
+
+Mais quel bonheur!
+
+MADAME BLESSEAU, _riant_.
+
+Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me
+laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien
+exacte de votre pierre.
+
+IRÈNE.
+
+Que je suis contente! à toi, Julien.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui
+m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à
+quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et...
+vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux
+francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme
+désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.
+
+JULIEN.
+
+Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie
+mille fois, madame Blesseau.
+
+NOÉMI.
+
+Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu
+quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre
+fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette
+dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je
+l'ai gardé.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.
+
+NOÉMI.
+
+Combien l'estimez-vous, alors?
+
+MADAME BLESSEAU, _le pesant_.
+
+Trente-neuf francs, mademoiselle.
+
+NOÉMI.
+
+Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que
+lui? ça vous serait si facile, pourtant!
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous
+acheteur en vendant, vendeur en achetant.»
+
+NOÉMI.
+
+Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le
+commerce aussi honnêtement.
+
+[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)]
+
+MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_.
+
+Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur
+Julien, voici votre argent.
+
+Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si
+justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les
+enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait
+préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau;
+elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y
+courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute
+essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue
+absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle
+et l'on se dirigea vers les Tuileries.
+
+NOÉMI.
+
+Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?
+
+IRÈNE, _tristement_.
+
+Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._)
+
+NOÉMI.
+
+Vous deviez y tenir beaucoup, alors?
+
+IRÈNE, _avec effort_.
+
+Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman
+un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.
+
+JULIEN.
+
+C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera
+notre affection.
+
+IRÈNE.
+
+C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?
+
+NOÉMI.
+
+Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?
+
+JULIEN, _souriant avec effort_.
+
+En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas
+la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.
+
+IRÈNE, _lui serrant la main_.
+
+Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer,
+il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous
+achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?
+
+JULIEN, _souriant_.
+
+C'est cela.
+
+Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des
+petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à
+jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits
+de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en
+se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants
+recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne
+plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.
+
+
+Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le
+jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec
+amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir
+leurs surprises.
+
+Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il
+servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule
+ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était
+répandue sur tous les visages.
+
+Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème
+en l'honneur de vos amis.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._)
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.
+
+M. DE MORVILLE, _riant_.
+
+Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._)
+
+MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.
+
+Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous
+vous sauvez?
+
+ARMAND, _s'enfuyant_.
+
+Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._)
+
+ÉLISABETH, _de même_.
+
+Une petite minute seulement et nous revenons.
+
+Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander
+quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait
+toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque
+toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs
+reparaître.
+
+M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et
+Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur
+le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre.
+Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le
+père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.
+
+MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_.
+
+Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?
+
+[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)]
+
+A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée,
+félicitée.
+
+IRÈNE.
+
+Votre fête, chère, chère maman.
+
+JULIEN.
+
+Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!
+
+ARMAND.
+
+Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.
+
+ÉLISABETH.
+
+Voilà pour s'agenouiller devant.
+
+MICHEL.
+
+Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire
+aussi: et l'hôtel!
+
+Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire
+tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants
+d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de
+nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on
+serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les
+aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!
+
+IRÈNE.
+
+Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.
+
+JULIEN.
+
+Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se
+consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans
+le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que
+je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait,
+et ne le saura: personne, personne!»
+
+(_Tout le monde rit._)
+
+ARMAND, _consterné_.
+
+Tu m'as entendu?
+
+ÉLISABETH.
+
+Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris
+pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux
+roseaux pour planter dans ton jardinet?
+
+ARMAND, _frappé_.
+
+Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Justement.
+
+Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup:
+«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.
+
+ÉLISABETH.
+
+Comment ça?
+
+ARMAND, _avec majesté_.
+
+J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même
+à toi!
+
+ÉLISABETH, _intriguée_.
+
+Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à
+ma place?
+
+ARMAND, _triomphant_.
+
+Justement.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont
+imposé nos excellents enfants pour toi.
+
+MADAME DE MORVILLE, _inquiète_.
+
+Oh! mon Dieu, lequel?
+
+IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_.
+
+Papa, ne dites pas....
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier
+pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu
+leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.
+
+MADAME DE MORVILLE, _très-émue_.
+
+Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre
+dévouement! (_Elle les embrasse._)
+
+IRÈNE.
+
+Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai
+trésor de notre coeur.
+
+JULIEN.
+
+Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un
+instant!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y
+teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je
+suis fier de leur dévouement.
+
+ARMAND, _avec explosion_.
+
+Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur,
+quelle joie! (_Il gambade._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Armand, es-tu fou?
+
+ARMAND.
+
+De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir
+de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Voyons. (_Elle lit haut._)
+
+ «Chère Irène et cher Julien,
+
+
+ «C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre
+ jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je
+ répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau.
+ Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en
+ voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau,
+ qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car
+ elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous
+ me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis?
+ J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa
+ bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers
+ amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais
+ en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux
+ comme je vous aime: de tout mon coeur.
+
+
+ «Votre amie dévouée,
+
+ «Noémi de Valmier.»
+
+Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents,
+aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.
+
+ARMAND, _sautant de joie_.
+
+Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de
+Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth,
+qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les
+roseaux d'Armand le discret!
+
+(_Armand se rengorge._)
+
+JULIEN, _avec émotion_.
+
+Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi
+une surprise comme elle le mérite.
+
+IRÈNE, _de même_.
+
+Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.
+
+LE PÈRE MICHEL, _desservant_.
+
+Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.
+
+ARMAND.
+
+Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de
+malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix
+ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je
+n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge
+comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue,
+j'aimerais bien à la prendre.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne
+peuvent que me faire honneur.
+
+La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand;
+après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+LA FÊTE DE M. DE VALMIER.
+
+
+Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de
+Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la
+reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et
+se mit à causer avec la mère d'Irène.
+
+Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien
+elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui
+demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile
+aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se
+montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes
+femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes
+de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par
+ces liaisons.
+
+La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se
+mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille
+lui offrir de magnifiques bouquets.
+
+«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.
+
+--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en
+l'embrassant.
+
+--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.
+
+--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si
+longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.
+
+--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement
+Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.
+
+--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand
+plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes
+bien simplement mises pour nos invités.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré
+que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.
+
+NOÉMI, _gaiement_.
+
+Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour
+m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre
+de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»
+
+L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.
+
+«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle
+de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le
+remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions
+brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+En êtes-vous fâché, André?
+
+M. DE VALMIER, _vivement_.
+
+Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire...
+non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit
+être si doux!»
+
+On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon
+avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.
+
+«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence
+brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que
+l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des
+affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous
+est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»
+
+M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de
+regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.
+
+Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux
+yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de
+lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:
+
+«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous
+fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux
+excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus
+qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de
+Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de
+famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant
+votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et
+dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?
+
+NOÉMI.
+
+Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il
+désire!»
+
+M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos
+de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et
+il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en
+pleurant.
+
+Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si
+affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi,
+riant et pleurant, s'écria:
+
+«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font
+couler.
+
+NOÉMI.
+
+Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique
+bouquet?
+
+NOÉMI.
+
+Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune
+peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a
+aidée à vaincre quelques difficultés.»
+
+En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau
+de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment
+remarquables.
+
+M. DE VALMIER
+
+Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._)
+Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et
+charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison
+de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en
+cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre
+morceau favori du _Barbier de Séville_.
+
+Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent,
+l'air tant aimé par M. de Valmier.
+
+Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais
+ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le
+faire.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir
+moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.
+
+M. DE VALMIER, _frappé_.
+
+Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville,
+Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois
+béni par moi, était dû à leurs bons conseils?
+
+NOÉMI, _avec feu_.
+
+Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et
+leurs amis de Kermadio et de Marsy.
+
+[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)]
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André:
+elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes
+redevables de nos idées sérieuses.
+
+Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre
+des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle
+avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de
+l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de
+Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme
+leurs amis, en famille et pour la famille.
+
+M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était
+vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec
+élan:
+
+«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle
+sera digne de vos coeurs, je le jure.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux,
+André. Nous ne voulons rien de plus!
+
+NOÉMI.
+
+Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa
+famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va
+l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont
+trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des
+petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Le bon Dieu t'en enverra peut-être.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!
+
+M. DE VALMIER.
+
+C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»
+
+Un domestique entra en ce moment:
+
+«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à
+remettre à monsieur en personne deux paquets.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la
+clef de ce mystère.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Tout de suite, monsieur.»
+
+La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant,
+essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours
+majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.
+
+NOÉMI, _intriguée_.
+
+C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je
+suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire
+plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or,
+comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais
+deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à
+monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et
+mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+Irène m'envoie cela?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est
+destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il
+hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Quoi, mon ami, que voulez-vous?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement
+général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement
+remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si
+canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je
+peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur
+comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....
+
+M. DE VALMIER, _riant_.
+
+Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà;
+pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question?
+J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit
+bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages
+honorables, qu'il....
+
+NOÉMI.
+
+Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez,
+maman, le délicieux mouchoir!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée
+délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et
+à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie
+excellente tu as là, Noémi!
+
+NOÉMI.
+
+Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._)
+
+ «Ma bonne Noémi,
+
+
+ «La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous,
+ je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque
+ point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur
+ pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son
+ dévouement et son affection.
+
+ «Ton ami reconnaissante,
+
+ «Irène.»
+
+M. DE VALMIER.
+
+Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout,
+et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.
+
+Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une
+magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château
+de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André,
+offert par une famille reconnaissante.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en
+suis aussi heureuse que fière pour mes amis.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le
+petit croquis de Valmier!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant
+souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je
+vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je
+tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé
+à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces
+jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs
+leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.
+
+NOÉMI, _émue_.
+
+L'entendez-vous, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces
+affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie,
+après l'amour de Dieu!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel,
+permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine.
+(_Il veut lui donner un louis._)
+
+LE PÈRE MICHEL, _refusant_.
+
+Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le
+service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous
+remercier de votre obligeance.
+
+Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya
+les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une
+profonde émotion.
+
+Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze
+heures passées.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci
+à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.
+
+On se sépara sur ces bonnes paroles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.
+
+
+L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la
+plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier
+et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures
+mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa
+fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs
+charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque
+chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au
+cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et
+elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le
+préoccupait ainsi.
+
+«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous
+voir aujourd'hui?
+
+--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.
+
+--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez
+Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que
+vous me voyez.
+
+MADAME DE VALMIER, _finement_.
+
+André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.
+
+M. DE VALMIER, _riant_.
+
+Comment cela?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé
+le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.
+
+M. DE VALMIER, _interdit_.
+
+Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....
+
+NOÉMI.
+
+Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman,
+dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Oui! qui te l'a appris?
+
+NOÉMI.
+
+Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous
+le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!
+
+MADAME DE VALMIER, _avec reproche_.
+
+Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si
+rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou
+des amis intimes.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu
+les aimeras beaucoup.
+
+MADAME DE VALMIER, _riant_.
+
+S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère
+qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Hum!... M. et Mme Villemor.
+
+NOÉMI.
+
+Ont-ils des enfants, papa?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Oui, un fils et une fille.
+
+NOÉMI.
+
+Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien,
+cela me fera un charmant voisinage.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère
+Suzanne.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme
+de Morville.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes
+aussi charmantes.
+
+M. DE VALMIER, _avec tendresse_.
+
+J'en connais une qui la vaut bien.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»
+
+Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.
+
+Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme
+une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par
+l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit
+garçon! quelle petite fille!
+
+On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des
+manières aussi ridiculement affectées.
+
+Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus.
+Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables
+pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.
+
+CONSTANCE, _gracieusement_.
+
+Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?
+
+LA PETITE FILLE, _zézayant_.
+
+_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous,
+mademoiselle?
+
+[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)]
+
+CONSTANCE.
+
+Je m'appelle Constance de Blainval.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Votre mère est-elle marquise?
+
+CONSTANCE.
+
+Non, elle est comtesse.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Héloïse de
+Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de
+_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
+_zouer_ avec la comtesse?
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer
+chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps
+possible.
+
+CONSTANCE, _avec orgueil_.
+
+Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce
+qui vous intéresse, monsieur le vicomte.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_.
+
+Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?
+
+JORDAN, _orgueilleusement_.
+
+Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux
+noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son
+groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien
+avez-vous de voitures?
+
+JORDAN, _un peu humilié_.
+
+Deux, une calèche et un coupé.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé,
+phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos
+voitures?
+
+JORDAN, _de plus en plus humilié_.
+
+De chez Lelorieux.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui,
+mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il
+lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que
+j'ai chipés.
+
+JORDAN.
+
+On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos
+cigares?
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Dans le fumoir de papa, donc.
+
+Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse
+disait à Constance.
+
+«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?
+
+CONSTANCE.
+
+Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000
+francs, c'est superbe à voir.
+
+HÉLOISE, _avec dédain_.
+
+Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000
+écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle
+a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le
+mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
+incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux
+point de Venise de 4,000 écus.
+
+CONSTANCE, _humiliée_.
+
+Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.
+
+HÉLOISE, _dédaigneusement_.
+
+Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi
+vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_:
+il n'y a que ce mot-là de bien porté.
+
+CONSTANCE.
+
+Merci, mademoiselle, vous avez raison.
+
+HÉLOISE.
+
+_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_:
+elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_.
+D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.
+
+CONSTANCE.
+
+Avez-vous des frères et soeurs?
+
+HÉLOISE, _indignée_.
+
+Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce
+serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de
+ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...
+
+ARMAND, _bas_.
+
+Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!
+
+JACQUES, _bas_.
+
+Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes
+amis, à quoi jouons-nous à présent?
+
+CONSTANCE, _avec humeur_.
+
+Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.
+
+HÉLOISE.
+
+Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_
+toilette.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_.
+
+Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les
+amis des premiers venus, je vous en préviens.
+
+ARMAND, _avec ironie_.
+
+Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.
+
+ARMAND, _haussant les épaules_.
+
+Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons
+jouer sans elles.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.
+
+
+Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la
+bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite
+fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec
+précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux.
+Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère,
+arrêta brusquement ces enfants.
+
+«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine,
+s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!
+
+HÉLOISE.
+
+Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales
+petits.
+
+LE PETIT GARÇON, _rougissant_.
+
+Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous
+ne devez pas craindre de les toucher.
+
+HÉLOISE, _minaudant_.
+
+Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se
+sauve derrière Héliogabale._)
+
+HÉLIOGABALE, _avec majesté_.
+
+Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas
+faites pour des gens communs comme vous.
+
+ARMAND, _indigné_.
+
+Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à
+vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai
+donné la leçon qu'ils méritaient.
+
+LA PETITE FILLE, _irritée_.
+
+C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera
+peut-être donnée....
+
+HÉLIOGABALE, _ricanant_.
+
+Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.
+
+LE PETIT GARÇON, _avec colère_.
+
+Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont
+pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre
+défense.»
+
+Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis,
+choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec
+Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par
+les élégants, était restée près d'Héloïse.
+
+Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon
+coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours
+suivants.
+
+On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat;
+aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au
+grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle
+d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits
+par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les
+toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se
+joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient
+orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque
+jour de plus en plus.
+
+Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant,
+paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une
+petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et
+Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce
+n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.
+
+HÉLOÏSE, _gracieusement_.
+
+Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?
+
+LA PETITE FILLE, _avec hauteur_.
+
+Je veux savoir avant qui vous êtes.
+
+HÉLOÏSE, _bas_.
+
+Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop
+_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.
+
+LA PETITE FILLE, _riant_.
+
+Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?
+
+Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent
+de rire à cette réflexion.
+
+HÉLOÏSE, _très-rouge_.
+
+Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!
+
+LA PETITE FILLE, _majestueusement_.
+
+Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq
+serviteurs.
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.
+
+LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_.
+
+Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je
+ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?
+
+HÉLIOGABALE, _honteux_.
+
+Hélas! je n'en ai que huit!
+
+JORDAN, _bas_.
+
+Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le
+vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!
+
+La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués
+par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se
+séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants:
+«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute
+deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi,
+ce sera très-intéressant.»
+
+Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on
+obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:
+
+Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents;
+chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
+retrouva au spectacle.
+
+Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver
+leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les
+petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop.
+Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries
+avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les
+enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux
+qui étaient venus aux Tuileries le matin.
+
+Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on
+les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent
+à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient
+devenus rouges et embarrassés.
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et:
+j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie;
+il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est
+vrai que nous étions richement habillés.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous
+avez insultés.
+
+[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)]
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.
+
+ARMAND.
+
+C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces
+petits enfants!
+
+Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les
+élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs
+de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.
+
+Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries:
+quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse,
+Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins,
+abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux
+Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine
+d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et
+grossirent le nombre des enfants raisonnables.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.
+
+
+«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après
+les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon
+aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur
+est impossible de nous recevoir ce matin.
+
+MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
+
+C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais!
+cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!
+
+NOÉMI.
+
+Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse
+de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.
+
+NOÉMI.
+
+On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa.
+(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je ne sais si cela leur....
+
+BAPTISTE, _entrant_.
+
+Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.
+
+MADAME DE VALMIER, _lisant_.
+
+C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la
+matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils
+désirent tous que nous y allions.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents
+sont occupés! quelle singulière chose!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je vais écrire que nous irons.»
+
+La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de
+Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait
+reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture
+eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en
+voiture, Noémi dit a sa mère:
+
+«Maman, papa prépare notre surprise.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je le crois aussi.
+
+NOÉMI, _pensive_.
+
+Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir
+éloignées de la maison aujourd'hui.
+
+MADAME DE VALMIER, _riant_.
+
+Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à
+l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
+avec ton père.
+
+NOÉMI.
+
+C'est cela! ça va être amusant.»
+
+Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la
+tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire
+sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher
+et paraissait hors de lui.
+
+Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil
+en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec
+intention:
+
+«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»
+
+Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.
+
+ÉLISABETH.
+
+Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.
+
+ARMAND, _très-agité_.
+
+Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?
+
+NOÉMI, _avec malice_.
+
+Il me semble qu'il en est bien temps.
+
+ARMAND, _de plus en plus agité_.
+
+Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!
+
+NOÉMI.
+
+Qu'est-ce qui serait manqué?
+
+ÉLISABETH, _précipitamment_.
+
+Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du
+dîner.
+
+JEANNE, _riant_.
+
+Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+JEANNE.
+
+Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon
+compliment! (_Elle se frotte le bras._)
+
+ARMAND, _honteux_.
+
+Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....
+
+NOÉMI.
+
+Que quoi?
+
+ARMAND.
+
+Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!
+
+ARMAND.
+
+Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes
+amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.
+
+JACQUES.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?
+
+ARMAND.
+
+Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.
+
+ÉLISABETH.
+
+Plus simple qu'élégant.
+
+ARMAND.
+
+C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.
+
+La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en
+débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures
+sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:
+
+«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.
+
+NOÉMI.
+
+Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes
+horriblement en retard pour le dîner!
+
+ARMAND.
+
+Tant mieux!
+
+NOÉMI.
+
+Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit
+mourir de faim!
+
+ARMAND.
+
+Il n'y songe pas, au... aïe!...
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce que tu as!
+
+ARMAND.
+
+C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les
+intérêts! (_On rit._)
+
+JEANNE, _gaiement_.
+
+Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu
+allais....
+
+ARMAND.
+
+Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»
+
+Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient
+plus intriguées que jamais.
+
+NOÉMI.
+
+Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je ne m'en doute pas du tout! Patience!
+
+En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser
+entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.
+
+NOÉMI.
+
+Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles
+ressemblent à ceux de Mme de Morville.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.
+
+En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour
+baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure
+d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.
+
+Noémi poussa une exclamation.
+
+«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur
+mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi
+de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en
+retard!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Tant mieux!
+
+NOÉMI.
+
+Là! voilà papa qui dit comme Armand.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses
+dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»
+
+A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en
+se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:
+
+«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous
+irions tous leur faire une visite ce soir.
+
+MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
+
+N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine
+installés: notre visite les gênera, je crois.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera
+contente de voir ses petits voisins.
+
+NOÉMI.
+
+Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et
+elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»
+
+[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)]
+
+On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père,
+mais elle était visiblement distraite.
+
+A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos
+voisins, Juliette?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Volontiers; viens, Noémi.»
+
+On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna
+et... le père Michel vint ouvrir.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+Vous ici, père Michel, par quel hasard?
+
+M. DE VALMIER, _souriant_.
+
+Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos
+voisins. Entre au salon, Juliette.
+
+MADAME DE VALMIER, _entrant_.
+
+Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle
+l'embrasse._)
+
+NOÉMI, _enchantée_.
+
+Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà
+donc votre surprise, papa?
+
+MADAME DE VALMIER, _émue_.
+
+Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta
+tendresse pour nous.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas
+tout!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami,
+madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère
+famille n'est plus dans la gêne.
+
+IRÈNE.
+
+Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles,
+nous les devons à sa générosité.
+
+JULIEN.
+
+Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?
+
+En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant
+encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:
+
+«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville,
+grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à
+sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de
+banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été
+inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à
+eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient.
+N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si
+noblement méritée?»
+
+De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces
+paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant
+appartement de leurs amis.
+
+NOÉMI.
+
+Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le
+prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux
+de Mme de Morville?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec
+Irène était très-naturelle.
+
+IRÈNE.
+
+Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand
+elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne
+pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie....
+(_Elles s'embrassent._)
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine
+installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est
+averti.
+
+NOÉMI.
+
+Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le
+maître d'hôtel.
+
+On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans
+la plus douce, la plus affectueuse intimité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+LES CONTRASTES.
+
+
+Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce
+n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les
+toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les
+coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de
+Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis
+vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés
+dans leurs malheurs.
+
+Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie
+profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant,
+chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains
+avec plus d'ardeur que jamais.
+
+Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les
+artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait
+gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore
+tiré leurs billets.
+
+ARMAND.
+
+Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la
+chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je
+disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis,
+je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser
+M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._)
+
+ÉLISABETH, _intriguée_.
+
+Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?
+
+ARMAND.
+
+Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre
+Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me
+faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!...
+Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure,
+tenez! (_Il s'essuie les yeux._)
+
+MADAME DE KERMADIO, _émue_.
+
+Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là
+bien des heureux!
+
+M. DE KERMADIO, _de même_.
+
+Nous en sommes vivement reconnaissants!
+
+ÉLISABETH, _poussant un cri_.
+
+Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de
+gagner....
+
+MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_.
+
+Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._)
+
+ «Mademoiselle,
+
+
+ «J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est
+ acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête
+ pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me
+ dit-on.
+
+ «Daignez agréer, etc.
+
+ «LEPEC, _architecte_.»
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher
+monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous
+pourrons lui laisser accepter....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants,
+monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs
+parents. Qu'ils en soient récompensés!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous
+sommes heureux de vous y aider.
+
+Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.
+
+«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir,
+voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis
+que notre amitié fit quelque bien.
+
+ARMAND.
+
+Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque
+rien fait de bon.
+
+JULIEN.
+
+Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous
+trouver?»
+
+Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et
+l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le
+lendemain.
+
+Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau
+monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et
+gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et
+améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de
+faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son
+coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour
+davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par
+Élisabeth, Armand et leurs amis.
+
+On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans
+la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
+enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en
+nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
+Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais
+roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:
+
+«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!
+
+--C'est la reine de Charenton, pour sûr!
+
+--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?
+
+-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie
+j'ordonne_!
+
+--Ah! mais non! ça ne prend pas....
+
+--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme
+celle-là!
+
+--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits
+idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!
+
+--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!
+
+--Ça y est!»
+
+Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses
+et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en
+chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_
+
+ V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
+ A la mode, à la mode,
+ V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
+ A la mode de chez nous.
+
+ Elle a la tête à l'envers,
+ Pas d'cervelle, pas d'cervelle,
+ Elle a la tête à l'envers,
+ A la mode de chez nous.
+
+ARMAND, _s'élançant_.
+
+Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons
+comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs
+parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.
+
+UN GAMIN.
+
+Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!
+
+UN AUTRE GAMIN.
+
+Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux
+pas qu'on le contrarie, entends-tu?
+
+PREMIER GAMIN.
+
+A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not'
+loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben!
+le v'là.
+
+[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)]
+
+PREMIER GAMIN, _ému_.
+
+C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît
+(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais
+on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?
+
+TOUS LES GAMINS.
+
+Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!
+
+ARMAND, _affectueusement_.
+
+Merci, mes amis, merci, Théodore.
+
+THÉODORE.
+
+Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu
+Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
+en route, mauvaise troupe.
+
+La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à
+tue-tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+LES CONTRASTES CONTINUENT.
+
+
+Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient
+la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands
+cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi
+de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en
+pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et
+s'élança vers elle.
+
+LA BONNE.
+
+Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas
+suivie pour protéger aussi votre cousine?
+
+HÉLIOGABALE, _pleurnichant_.
+
+Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais
+mieux rester aux Champs Élysées.
+
+PREMIER SOLDAT, _arrivant_.
+
+Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur
+du militairrrre frrrrançais.
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Oui, nous vous....
+
+PREMIER SOLDAT, _avec solennité_.
+
+Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi
+m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec,
+que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous
+faire traverser la place Concorde?
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?
+
+LE SERGENT.
+
+Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet;
+votre _intempérie_ de langage me choque.
+
+LA BONNE, _étonnée_.
+
+Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats?
+
+HÉLIOGABALE, _grognant_.
+
+Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une
+scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais
+peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des
+remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner
+de l'argent?
+
+[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).]
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens.
+Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent?
+
+JULIEN.
+
+A des soldats français! c'est honteux....
+
+JACQUES.
+
+Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez,
+sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries
+vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs
+camarades.
+
+PAUL.
+
+Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch,
+voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent,
+ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme
+vous.
+
+LE SERGENT, _souriant_.
+
+A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre
+gentil cadeau.
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....
+
+LE SERGENT, _avec autorité_.
+
+Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon
+ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.
+
+Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des
+remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle.
+
+Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à
+peu à la recherche de leurs amis.
+
+HÉLOÏSE, _aigrement_.
+
+C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé;
+elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il
+n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont
+entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée
+_zusqu'ici_, et voilà.
+
+LIONNETTE, _vivement_.
+
+Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé
+de vous défendre tout le temps.
+
+HÉLOÏSE, _avec colère_.
+
+Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est
+dégoûtant!
+
+HERMINIE, _ricanant_.
+
+Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de
+vous....
+
+HÉLOÏSE, _de même_.
+
+Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble!
+
+CONSTANCE, _tranquillement_.
+
+C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce
+n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me
+mener ici. C'est pas des bons amis, ça!
+
+JORDAN.
+
+Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18
+francs de timbres confédérés....
+
+JULES.
+
+Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....
+
+VERVINS.
+
+Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe,
+de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Vous êtes des vilains!
+
+HÉLOÏSE, _à ses amies_.
+
+Vous êtes des _messantes_!
+
+Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se
+disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.
+
+LA BONNE.
+
+Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en
+vont.
+
+LIONNETTE, _résolûment_.
+
+Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth,
+Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées.
+Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui
+l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse
+de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes!
+
+ARMAND, _battant des mains_.
+
+Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause!
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions
+véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.
+
+LA BONNE.
+
+Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent
+mieux que les beaux habits.
+
+Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui
+firent les plus tendres caresses.
+
+Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la
+condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin
+à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire
+commença.
+
+LE JUGE ÉLISABETH.
+
+Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?
+
+P. ARMAND.
+
+Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de
+l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour
+preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.
+
+J. ÉLISABETH.
+
+C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez.
+
+T. LIONNETTE.
+
+Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se
+barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....
+
+P. ARMAND, _l'interrompant_.
+
+Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.
+
+LIONNETTE.
+
+Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de
+tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer....
+
+ARMAND.
+
+Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._)
+
+LIONNETTE.
+
+Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs,
+les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme
+absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._)
+
+ARMAND.
+
+Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._)
+Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple
+nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité
+et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans
+coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous
+y gagnerons sous tous les rapports.
+
+Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge
+Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la
+condamnation suivante:
+
+«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du
+procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli
+par les enfants des Tuileries.»
+
+Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur
+faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à
+leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien,
+Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous
+achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent
+leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées
+par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi
+une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur
+des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier
+Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa
+grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit
+frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y
+plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les
+gens du voisinage, pauvres et riches.
+
+Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et
+de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige
+l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On
+pensa qu'elle ne le refusera pas.
+
+Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux.
+Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier,
+grâce à son detestable caractère.
+
+Héloïse est morte étouffée dans son corset.
+
+Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos
+d'héritages.
+
+Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu
+idiot à force de fumer.
+
+Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth?
+vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés
+de mon oubli... Je la réservais pour la fin.
+
+Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de
+dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que
+les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la
+cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est
+Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+Dédicace. A ma fille.
+I. L'élégante et l'élégant.
+II. Deux petits Bretons.
+III. L'accident.
+IV. Aux Tuileries.
+V. Rendez le bien pour le bien.
+VI. Irène et Julien s'amusent.
+VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois.
+VIII. Les deux clubs.
+IX. Une séance du Club «la Charité».
+X. Une séance du Club «le Beau monde».
+XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth.
+XII. Première charade.
+XIII. Seconde charade.
+XIV. Les amis faux et les amis vrais.
+XV. La maladie d'Élisabeth.
+XVI. Les recherches d'Armand.
+XVII. Chez Irène et Julien.
+XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres.
+XIX. Les joies de la pauvreté.
+XX. Les deux artistes.
+XXI. Le changement de Noémie.
+XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien.
+XXIII. La fille de Mme de Marville.
+XXIV. La fête de M. de Valmier.
+XXV. On entrevoit une grande surprise.
+XXVI. Les élégants sont attrapés!
+XXVII. La surprise de M. de Valmier.
+XXVIII. Les contrastes.
+XXIX. Les contrastes continuent.
+Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by
+Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
+
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+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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