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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:20:03 -0700 |
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diff --git a/26091-8.txt b/26091-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5c17556 --- /dev/null +++ b/26091-8.txt @@ -0,0 +1,10115 @@ +Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les enfants des Tuileries + +Author: Olga, Vicomtesse de Pitray + +Illustrator: E. Bayard + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE + + + + LES ENFANTS + DES TUILERIES + + + PAR + + MME LA VICOMTESSE DE PITRAY + NÉE DE SÉGUR + + + + Ouvrage illustré + DE 29 VIGNETTES SUR BOIS + PAR É. BAYARD + + + NEUVIÈME ÉDITION + + + 1903 + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79 + + + Droits de propriété et de traduction réservés + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE + +Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec +57 vignettes par H. Castelli. + +Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec +78 gravures d'après A. Marie. + +Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par +Riou. + +_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_ + + + +A MA FILLE + +JEANNE DE PITRAY + +Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta +charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une +Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère, +de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une +Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de +tout son coeur. + +Ta mère, + +Vicomtesse DE PITRAY, +Née de SÉGUR. + +Livet, 14 mai 1856. + + + + LES ENFANTS + DES TUILERIES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT. + + +Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure, +des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous +regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma +pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes +de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je? + +Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par +une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait +d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les +pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit +bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne +parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur +sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était +étalée sur ses genoux. + +Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un +_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa +chaise et pousser un cri de frayeur. + +«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot +d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête! + +--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne +nouvelle, devine un peu.» + +Irène bondit de sa chaise. + +«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux +brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas? + +--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur? + +--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma +charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à +l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles +pour faire enrager toutes nos amies! + +--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en +donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons +faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui +aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon +marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un +meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme +nous. + +IRÈNE. + +C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et +d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle +jolie tournure! + +JULIEN. + +.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs, +qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le +monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil! + +IRÈNE. + +Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris? + +JULIEN. + +Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour +qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens, +regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._) + +IRÈNE. + +Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me +semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les +objets. + +JULIEN. + +Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope. + +IRÈNE. + +Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents, +mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à +vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici. + +JULIEN, _avec humeur._ + +Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu +m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis +myope! + +IRÈNE, _avec ironie._ + +Cela me fera plaisir! + +JULIEN, _gravement._ + +Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas? + +IRÈNE. + +Oui: après? + +JULIEN. + +Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.» + +Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien +allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du +jardinier. + +[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)] + +IRÈNE. + +Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez? + +LÉONORE. + +Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire +combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir. + +IRÈNE. + +Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu! +quelle horreur! quelle infamie! + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce qu'il y a? + +IRÈNE. + +Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle +fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à +l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête! + +LÉONORE, _interdite._ + +Je suis bien fâchée, mamzelle.... + +IRÈNE. + +Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de +ma poupée. Veux-tu? + +LÉONORE. + +Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses! + +IRÈNE, _riant._ + +Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries: +elle a grand besoin de se remonter chez Béreux. + +LÉONORE. + +Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle? + +IRÈNE. + +C'est sa couturière, ma chère amie. + +LÉONORE, _avec stupeur_. + +Mamzelle vot' poupée a une couturière? + +IRÈNE. + +Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te +figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà +son coffre à bijoux. + +LÉONORE, _saisie_. + +Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!... + +Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement +les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout +admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un +air de protection: + +«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la +supporter; c'est si triste! toujours être seul. + +--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène? +disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle +devrait vous faire bien plaisir! + +--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des +occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est +sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites +ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et +très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à +Paris que nous menons une vie agréable. + +AMABLE. + +Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer +ici, monsieur Julien? + +JULIEN. + +Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se +déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes. +Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie +ressource que la société d'Irène! + +IRÈNE, _s'approchant_. + +Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu +es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui +pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que +te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée.... + +JULIEN. + +Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la +roue....» + +Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et +Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus +désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une +continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa +collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une +chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs. + +Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était +agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour +davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère +était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le +tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville, +leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât +très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa +famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une +heure chaque jour. + +Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent +d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre +un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien +s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate +rose. + +JULIEN. + +Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais? + +IRÈNE. + +Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et +Armand de Kermadio. + +JULIEN. + +Nos petits voisins des bains de mer? Ah!... + +IRÈNE. + +Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris +vers le 15 novembre. Ainsi tu vois.... + +JULIEN. + +Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer, +toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas +causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance +honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de +tailleur. + +IRÈNE. + +Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que +c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!... + +JULIEN. + +Oh!... elle est digne de son frère. + +IRÈNE. + +C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille! + +JULIEN. + +Toujours de bonne humeur. + +IRÈNE. + +Et très-complaisante. + +JULIEN. + +C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir +aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous! + +La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville +quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la +maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs +maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui +choquait ces braves gens. + +Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant +de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces +charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés +dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des +poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les +attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à +leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance +avec les petits de Kermadio. + + + + +CHAPITRE II. + +DEUX PETITS BRETONS. + + +«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu: +vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous +vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre +promenade accoutumée. + +--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth, +d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir, +que je me dépêche.... + +MADEMOISELLE HEIGER, souriant. + +Voilà qui est curieux, par exemple! + +ÉLISABETH. + +Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il +m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait +jamais tirée, bien sûr. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Ah! comme l'ambition vient.... + +ÉLISABETH, _riant_. + +En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans +cette bonne oeuvre!» + +Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute +réponse. + +ARMAND, _entrant_. + +«Ah! ah! on s'embrasse ici? + +ÉLISABETH. + +Pourquoi pas, quand on s'aime. + +ARMAND. + +C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça. + +ÉLISABETH. + +Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand? + +ARMAND, _soupirant_. + +Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.» + +Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé. + +«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à +Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc +seuls à Paris, jusque-là? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux +d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter +les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques. + +ARMAND. + +C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux +rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je +viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter +moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans +l'eau. + +ÉLISABETH. + +Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami? + +ARMAND. + +Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux +coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande +d'enfants bûcherons. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand? + +ARMAND. + +Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et +j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à +bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans +dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa. + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là. + +ARMAND. + +Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me +fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il +l'appelle déjà. + +--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire +la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à +peine le temps de faire ceux de la petite Marthe. + +ARMAND. + +Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais +travaillé aujourd'hui et demain avec toi! + +ÉLISABETH. + +Merci, Armand, tu es bon.... + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce +quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et +(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.» + +Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion. + +«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les +soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous +aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise! + +ARMAND. + +Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te +promener? + +ÉLISABETH. + +Oui, tout de suite (_riant_), Julien. + +--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement. + +--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne +sais pourquoi, aux petits de Morville. + +--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie +d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger. + +--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup, +mademoiselle,» répondit Armand en hésitant. + +Mlle Heiger se mit à rire. + +«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle. + +--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de +plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je +conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler. + +--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à +Irène. + +--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher +Armand, est très-bien. + +--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais +il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis +élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de.... + +--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand! + +--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme +Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe +occupent moins.... + +MADEMOISELLE HEIGER, _riant_ + +Et cela vaut mieux. + +--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne +nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes +enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous +nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous +dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.» + +On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une +foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes +gens avaient les larmes aux yeux. + +«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un. + +--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre. + +--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un +petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera +plaisir! + +--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à +souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une +ingrate, allez! + +--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille. + +--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans +vous! + +--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le +village est comme un corps sans âme.... + +--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles, +mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.» + +M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante, +et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui +s'empressaient au-devant de lui. + +«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans +quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous +aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos +voisins et vos amis.» + +Un cri général s'éleva: + +«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame! + +--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà +faire le bien comme leurs parents. + +--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne. + +--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la +reconnaissance m'étouffe? + +--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits +services rendus, il ne faut pas se croire.... + +--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à +ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir +réparé ma pauv' chaumière, hein? + +--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en +souriant. + +--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache +malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma +pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son +arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la +semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service? + +--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc +Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio. + +[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)] + +Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du +Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non, +da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et +vénérer ces bons coeurs-là....» + +Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se +dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de +Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement, +et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ, +leurs espérances d'un prompt retour. + +La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait +cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La +mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et +incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches +énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du +soir. + +«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix. + +--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute +notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais! + +--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère! +quelle joie de la revoir! + +--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul +sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent +avant tout rejoindre grand'mère! + +--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait +pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si +complaisante, si indulgente, si....» + +Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation +ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la +respiration lui manqua tout à coup. + +«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne +vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin. + +--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez, +mademoiselle! + +--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur. + +--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que +moi. + +--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth. + +--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me +corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant +ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur. + +--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de +Kermadio, en serrant la main de son fils. + +La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les +deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de +Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les +pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se +passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de +Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des +filets à poisson ou dessinait. + +Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent +Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient +retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III. + +L'ACCIDENT. + + +«Mantes, sept minutes d'arrêt.... + +--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme +de Morville à son mari.... + +M. DE MORVILLE. + +Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille, +n'est-ce pas? + +M. DE KERMADIO. + +Oui, nous sommes tous dans ce wagon. + +M. DE MORVILLE. + +C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route +ensemble, si vous le permettez. + +M. DE KERMADIO. + +Mais comment donc! nous en serons ravis!» + +Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio. +Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du +wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la +conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents +causaient de leur côté. + +JULIEN. + +Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites +campagnes? + +ARMAND. + +Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à +Paris. + +JULIEN. + +Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez +ça, tôt? + +ARMAND. + +Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et +toutes si amusantes! + +JULIEN. + +Lesquelles donc? + +ARMAND. + +Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à +loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort +pour l'hiver, aller chercher des coquilla.... + +JULIEN, _l'interrompant_. + +Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à +faire toutes ces sales besognes? + +ARMAND, _riant_. + +Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en +mettre! + +JULIEN, _avec dédain_. + +Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors? + +ARMAND, _vivement_. + +De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent +à cela, et ils ont bien raison. + +JULIEN, _avec orgueil_. + +Pas les enfants comme il faut, mon cher. + +ARMAND. + +Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus +à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient +aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes. + +JULIEN. + +C'est possible, mais c'est bien drôle! + +Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à +Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver? + +ÉLISABETH. + +Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui +demander. + +IRÈNE, _surprise_. + +En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et +pour ma poupée. + +ÉLISABETH. + +Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes, +l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les +dimanches, en popeline ou en alpaga. + +IRÈNE. + +Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais +l'air d'une pauvresse! + +ÉLISABETH. + +Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas +du tout comme une pauvresse! + +IRÈNE, _avec importance_. + +Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les +garnitures de mes toilettes. + +ÉLISABETH, _étonnée_. + +Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus +commodes pour jouer. + +IRÈNE. + +A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries! +songez donc qu'il y a un monde fou! + +ÉLISABETH, _riant_. + +Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi +qui y allons toujours. + +IRÈNE. + +Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe +de faye.... + +ÉLISABETH. + +Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_? + +IRÈNE, _riant_. + +Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la +soie magnifique, d'un grain tout particulier. + +ÉLISABETH. + +Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle! + +IRÈNE. + +Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de +choix. + +ÉLISABETH, _tranquillement_. + +Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse +maman s'en occuper pour moi. + +IRÈNE. + +Vous avez bien tort! je reprends: + +Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur +toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque +pareille, garnie de même. + +Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes +noires. + +Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et +gilet gladiateur gris chiné, à manches. + +Robe de.... + +ÉLISABETH. + +Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes +simples pour les Tuileries? + +IRÈNE + +Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là. + +ÉLISABETH + +Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses? + +IRÈNE. + +Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires; +certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera +aussi bien mise que moi. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont +très-gentilles. + +IRÈNE. + +Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui +vous les a données? + +ÉLISABETH. + +C'est le bon Dieu. + +IRÈNE. + +Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées? + +ÉLISABETH. + +Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et +que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres. + +IRÈNE. + +Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu, +qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte! + +JULIEN, _de même_. + +Miséricorde, je suis perdu...» + +Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi +lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de +verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de +Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui +craignaient pour eux. + +IRÈNE. + +Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel +malheur! (_Elle sanglote._) + +JULIEN. + +Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur! + +M. DE MORVILLE. + +Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces +sottises-là! + +IRÈNE, _pleurnichant_. + +Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous! + +MADAME DE MORVILLE. + +Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux +bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense. + +IRÈNE, _grimpant_. + +Ah là! là! que c'est difficile! + +M. DE MORVILLE, _agacé_. + +Ne crie pas tant: va toujours. + +«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la +glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon +pauvre sang coule! au secours!» + +Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison +dans les bras de sa mère éperdue. + +Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et +ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon. + +MADAME DE KERMADIO, _effrayée_. + +Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire +grand mal! + +ARMAND. + +Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas. + +M. DE KERMADIO, _inquiet_. + +Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu? + +ÉLISABETH, _sans l'écouter._ + +Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui +arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._) + +[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).] + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah! + +MADAME DE KERMADIO, _effrayée_. + +Qu'y a-t-il donc? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle +affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de +verre qui sont dans la plaie.... + +ÉLISABETH. + +Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en +prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras. + +--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant! + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres. + +Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant +avec soin le bras de cette courageuse enfant. + +MADAME DE MORVILLE, _tristement_. + +Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta +frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être +aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne. + +Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure +d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix: + +«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.» + +Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois +pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à +Irène. + +«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure, +ça empêchera l'air de l'envenimer davantage. + +--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant: +vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.» + +On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur +un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du +chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une +locomotive de rechange qui venait d'arriver. + +Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur +avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de +mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin +qu'elles eussent plus de solidité. + +«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville. + +--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en +peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je +serais comme lui si j'aidais aussi.) + +--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au +contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide! + +--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà +un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai. +Son père doit être fier de lui!» + +Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On +remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se +séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux +d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de +courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de +Kermadio. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV. + +AUX TUILERIES. + + +«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène? + +--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche +trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir +fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de +celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants, +Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là; +dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.» + +Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard +triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne +tout entière. + +Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la +toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle +était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus +savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle +trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et +la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si +ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents: + +«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!» + +Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi +pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon. + +«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai +des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent +s'impatienter. + +--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se +regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace. + +En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se +dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être +satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent: +leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures +élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait +d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis +qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses +révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec +empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie. + +JULIEN. + +Bonjour, Jordan; où est votre frère? + +JORDAN. + +Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui +n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas? + +JULIEN. + +Bravo! part à trois, n'est-ce pas? + +JORDAN. + +Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les +fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin. +Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un. + +JULIEN. + +Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me +voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares. +Voulez-vous les voir? + +--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents. + +Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de +toute espèce. + +«Voilà, dit-il. + +UN PETIT GARÇON. + +C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois? + +LES AUTRES. + +A nous aussi, n'est-ce pas? + +JULIEN, _feignant d'hésiter_. + +C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu +qu'ils sont très-chers. + +UN PETIT GARÇON. + +Ça nous va; nous avons de l'argent. + +JULIEN. + +Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre +plus d'un. + +LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_. + +J'en prends trois! (_Il paye Julien._) + +LES AUTRES. + +Nous aussi. Donnez, voilà l'argent. + +JULIEN. + +Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre +disposition.» + +Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs +acquisitions. + +«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement? + +--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires. +Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas? + +--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet. + +--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien +avez-vous payé ça, Jules? + +--Devinez, dit Jules en se croisant les bras. + +--Seize francs? dit Jordan. + +--Moins. + +--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des +français!... + +--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien +éclatèrent de rire. + +«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le +voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui +dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres? + +--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas? + +--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde. + +--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement? + +--Je ne pense pas. + +(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.) + +--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour +faire si triste mine? + +--Oui, répondit-il piteusement. + +--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché. +Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français +tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.» + +Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà. + +Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit. + +JULES. + +Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins. + +Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire. +Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies. + +IRÈNE. + +.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça +jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour, +ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là. + +NOÉMI. + +La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la +reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez +Béreux? + +IRÈNE. + +Je prends tout chez elle, tu sais. + +NOÉMI. + +Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien? + +Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se +reculèrent vivement. + +«Prends garde à mon rouge! dit Constance. + +--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie. + +--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous +étiez peintes. + +--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge, +faut-il crier des choses pareilles! + +--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la +peine de s'étonner. + +--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance + +--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène? + +--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je +ferai comme vous. + +--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.» + +Constance et Herminie éclatèrent de rire. + +«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles. + +--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas +autant?» + +Constance secoua la tête. + +«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle. + +.... Bonjour, maman. + +--Bonjour, petite. + +--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà. + +--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains. + +CONSTANCE. + +Elle n'y pense jamais. + +NOÉMI. + +Ça doit te faire beaucoup de peine? + +CONSTANCE, _avec insouciance_. + +Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien. + +HERMINIE. + +Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante +très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou +chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais +s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments +où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort. + +NOÉMI. + +Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas? + +HERMINIE. + +Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air +distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre +chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera +amusant et cela ne nous chiffonnera pas. + +LES PETITES FILES. + +C'est cela! c'est une bonne idée!» + +Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le +plaisir de faire parler et saluer leurs poupées. + +Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth +et Armand se préparaient aussi à s'y rendre. + +«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau. + +--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi. + +--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et +les vêtements modestes de la poupée. + +ÉLISABETH. + +Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je +vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne +mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de +venir avec nous aujourd'hui.» + +Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement, +suivis de leur bonne, vers les Tuileries. + +«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais +pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand. + +Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois +là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne +pas jouer hors de l'allée de Diane. + +ANNA. + +Bien, monsieur Armand; j'y compte.» + +Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main. + +«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et +prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée? + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces +demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles. + +CONSTANCE, _à demi-voix_. + +Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle +misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas +vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène. + +HERMINIE, _de même_. + +Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment +pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise! +renvoyez-la. + +NOÉMI, _de même_. + +Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer +avec elle, croyez-moi. + +[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)] + +--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons +pas.» + +Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout +entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de +reproche et s'éloigna rapidement. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille! + +CONSTANCE. + +Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous +quand on a une toilette pareille! + +HERMINIE. + +Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec +vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma +chère! Tâchez donc de vous en débarrasser. + +CONSTANCE. + +C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler +_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter. + +NOÉMI. + +Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons +plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif? + +IRÈNE, _tressaillant_. + +Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette +ennuyeuse voisine. + +Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé +près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, +il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il +alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près +d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se +promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient +été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs, +cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin +de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs +tristes aventures. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V. + +RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL. + + +A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le +salon. + +«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il +arrivé quelque accident? + +ÉLISABETH. + +Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....» + +Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant, +elle fondit en larmes. + +«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à +ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui +est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif +grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux. +Assieds-toi là, et parle.» + +Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce +qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de +ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu. +Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit. + +«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant. + +Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable, +que celle-ci ne put s'empêcher de sourire. + +MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis +franchement ce que je pense de _ces gens-là_? + +ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien! + +MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je +les plains, oh! mais de toute mon âme. + +Armand resta interdit. + +«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire +comme vous. + +--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit +très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman! + +MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami. + +ARMAND, _surpris_. + +Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit +que.... + +--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en +souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas +savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises. +Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant, +irais-tu? + +ARMAND, _avec élan_. + +Oh oui! maman, sans hésiter. + +MADAME DE KERMADIO. + +Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de +sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite +humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà +pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.» + +Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle +n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante +de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés, +mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre +la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa +figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise. + +En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en +faire autant, sans se gêner. + +Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés, +organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes, +destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les +nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux +boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame +restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les +menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris, +et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne +et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines +étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en +commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries. + +Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là +on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y +avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout +leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth +heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart. + +ÉLISABETH. + +Pardon, mad... Oh! Irène.... + +[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)] + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal. + +Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène, +elle reprit: + +«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène? + +--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante. + +--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton +affectueux. + +--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne +serait pas agréable pour.... + +--Pour qui? dit Élisabeth en souriant. + +--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour +vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement +m'en vouloir. + +--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater: +«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous +ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous +pardonne, et de toute mon âme. + +--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien, +c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi +votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant, +de bons conseils et de bons exemples! + +--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant. + +--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit +Irène en se rasseyant. + +ÉLISABETH, _s'asseyant_. + +Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer? + +IRÈNE. + +Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne: +vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans +cesse: à quoi cela tient-il? + +ÉLISABETH. + +J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret. + +IRÈNE. + +Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth? + +ÉLISABETH. + +Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman. + +IRÈNE, _pensive_. + +C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable. + +ÉLISABETH. + +Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même! + +IRÈNE. + +C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de +promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir. + +ÉLISABETH. + +Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_, +comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut +mieux? + +IRÈNE. + +Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes +ses habitudes, et... je n'en ai guère. + +ÉLISABETH, _riant_. + +On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir +laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je +vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime +quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer. + +IRÈNE, _l'embrassant_. + +Voyons les conseils? + +ÉLISABETH. + +A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne +et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui +m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil? + +IRÈNE. + +Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets. + +ÉLISABETH. + +Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais. + +IRÈNE. + +Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie! + +ÉLISABETH. + +Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte? + +IRÈNE. + +Cela moins que le reste. + +ÉLISABETH. + +C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau! +perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose +très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à +autre chose et que vous finirez par.... + +ARMAND, _accourant_. + +Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._) + +IRÈNE. + +Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main: +j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien +m'aimer encore. + +ARMAND. + +J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos +torts; cela me raccommode tout à fait avec vous. + +--Où est Julien? + +IRÈNE. + +Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne +sait que faire. + +A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et +alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville +fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra +très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le +meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux +brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux +Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa +amplement de leur généreuse conduite. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI. + +IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT + + +Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons +conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer +une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions, +elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra +conduite par Julien. + +NOÉMI. + +Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous +interrompre? + +IRÈNE. + +Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi. + +JULIEN. + +Surtout comme messagère de bonnes nouvelles. + +IRÈNE. + +Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi? + +NOÉMI. + +D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos +toilettes et celles de votre poupée. + +IRÈNE, _avec joie_. + +C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous +faire honneur! + +JULIEN. + +Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle +Noémi? + +IRÈNE, _intriguée_. + +Un bal costumé? + +NOÉMI. + +Bien mieux que ça! + +IRÈNE. + +Un bal en dominos? + +NOÉMI. + +Vous n'y êtes pas! + +IRÈNE. + +Un déjeuner de cérémonie? + +JULIEN. + +Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce! + +NOÉMI, _riant_. + +Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte +sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette. + +IRÈNE. + +Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et +gentille! + +NOÉMI. + +Acceptez-vous? + +IRÈNE. + +Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec +enthousiasme! Que jouerons-nous? + +NOÉMI, _sans l'écouter_. + +Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes +de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux! + +JULIEN. + +Et moi, comment serai-je? + +NOÉMI. + +En Prince Charmant. + +JULIEN, _radieux_. + +Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je +suis sûr qu'il me conviendra très-bien! + +NOÉMI. + +A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos +costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter +tous les jours chez moi à deux heures. A demain! + +Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante +perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à +l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes +résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth +s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son +frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne +ce genre de plaisir. + +Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait +conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour +son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se +retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât +peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses +toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de +Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions. +Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de +fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale. + +Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait +la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder +que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère, +avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à +l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure. + +Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le +célèbre coiffeur se recula en disant: + +«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux, +c'est impossible!» + +Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds +étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des +flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des +guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant +le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure. +Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous, +elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du +spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant +des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth +et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir +venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par +des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes +fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une +touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait +un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de +soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné +le mot pour imiter le costume de cour. + +M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs +louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de +Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des +défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs +corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous, +comme des pensées importunes. + +L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres +élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des +regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse +enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le +plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère +de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur +triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de +«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles +ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; +jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants, +leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient +heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une +valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et +s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer. + +[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)] + +«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur; +laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.» + +Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la +vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles +valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les +bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de +Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste. + +De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la +reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, +que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la +fin de la soirée. + +Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur +et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle +négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie +devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille +distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses +répétitions. + +Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les +Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi. + +ÉLISABETH. + +Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc? + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de +cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai! + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade? + +IRÈNE, _rougissant_. + +Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter +chez elle. + +--Ah! dit Élisabeth. + +Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise. +Il y eut un moment de silence. + +«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air +contraint; à revoir, Élisabeth. + +ÉLISABETH, _soupirant_. + +Au revoir, ma chère Irène.» + +Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et +se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette +répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne +pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles +d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non +sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa +encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se +sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se +disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer +Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain, +son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en +sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie. + +Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à +peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir +des compliments. + +Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal, +ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur +amour-propre. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII. + +COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS. + + +Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient +très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de +la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose: +c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se +procure un amusement imparfait et passager. + +C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils +fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se +promener aux Tuileries. + +Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler +de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils +y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait +leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce +jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience +leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une +grande gêne. + +Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur +disant: + +«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries, +aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus. + +ARMAND. + +Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à +merveille hier au soir? + +--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris. + +ARMAND. + +Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui +était hier au soir chez Mme de Valmier. + +JULIEN. + +Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors? + +ARMAND, _tranquillement_. + +Non; pas trop! + +JULIEN, _vexé_. + +Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi! + +ARMAND. + +Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce +n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là. + +ÉLISABETH. + +Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les +_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais. + +IRÈNE, _se récriant_. + +Par exemple, et comment ça? + +ÉLISABETH. + +Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela +détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec +intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère +amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses +frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux. + +IRÈNE, _à demi-voix_. + +C'est vrai, Élisabeth. + +ÉLISABETH. + +Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son +aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser +de l'être! + +IRÈNE, _soupirant_. + +C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin! + +ARMAND. + +Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà +qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants! + +JULIEN. + +De quelles charades parlez-vous, Armand? + +ARMAND. + +De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le +faisons tous les ans. + +JULIEN. + +Et qui joue avec vous? + +ÉLISABETH. + +Nos cousins et cousines de Marsy. + +IRÈNE. + +Et vos costumes, qui les fait? + +ARMAND. + +Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année +dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur +la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon +d'Egypte. Dieu, avons-nous ri! + +JULIEN, _souriant_. + +Le fait est que ça devait être bien drôle! + +IRÈNE, _avec curiosité_. + +Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth! + +ÉLISABETH. + +C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et +Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique +vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis +sûre. + +[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)] + +IRÈNE. + +Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête? + +ARMAND. + +Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que +nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar. + +ÉLISABETH. + +D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité +des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont +pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas! + +--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à +Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et +partons vite. + +--Déjà? dit Élisabeth. + +--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville. + +--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A +bientôt, n'est-ce pas?» + +Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement. + +Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en +silence. + +«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec +conviction. + +--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit +Julien. + +--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont +mauvaises. + +--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose +pareille? + +IRÈNE. + +Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience +inquiète comme je l'ai. + +JULIEN. + +En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout! + +IRÈNE. + +Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait +quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au +piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être +orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur +gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres. + +JULIEN, _hésitant_. + +C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à +me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y +avait-il de mal là dedans? + +IRÈNE, _avec émotion_. + +Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand +Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui +souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de +cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre +petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère +l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette, +mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout +cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!» + +Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent +Julien. + +«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me +sens aussi coupable que toi.» + +En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si +peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta +d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son +frère. + +«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon +d'être aimée de son frère! Que je te remercie! + +--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à +mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est +triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre. +Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux +être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de +nom, mais en réalité.» + +Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air +inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en +causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur +égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée +l'un pour l'autre. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII. + +LES DEUX CLUBS. + + +«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne +vous voit presque plus, que devenez-vous? + +--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne +suis pas venue tous ces jours-ci. + +CONSTANCE. + +Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle? + +IRÈNE. + +Non, vraiment. Laquelle donc? + +CONSTANCE. + +Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_. +Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne +reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en +paletots élégants. + +IRÈNE, _faiblement_. + +Mais je ne sais pas si je peux.... + +CONSTANCE. + +Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez +montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous +cherchent. Allons vite vous faire recevoir.» + +Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit +bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les +enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des +Tuileries. + +IRÈNE. + +Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce +club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis +jusqu'ici que pour jouer? + +HERMINIE, _avec autorité_. + +Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux +échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas +d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne +peut durer. + +CONSTANCE. + +Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des +enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des +personnes riches. Que les autres s'en aillent! + +Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui +semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène +le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et +de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club. + +JORDAN. + +Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement. +Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous? + +TOUS LES ENFANTS. + +Oui, oui, lisez! + +Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit: + +«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_. + +ART. 1er. + +Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants. + +ART. 2. + +Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos +et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs +devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles. + +ART. 3. + +Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les +enfants grossièrement habillés. + +ART. 4. + +Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_; +leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs +de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les +barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du +monde pouvant faire cercle et regarder....» + +Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants +tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et +quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout +leur coeur. + +CONSTANCE, _indignée_. + +Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici? + +JORDAN. + +Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations! + +HERMINIE, _avec majesté_. + +Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne +voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce +que nous disons. + +ARMAND, _tranquillement_. + +Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à +haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des +bêtises, nous rions, voilà tout. + +JORDAN, _indigné_. + +Des bêtises?... + +JACQUES DE MARSY. + +Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs +de beaux vêtements? + +CONSTANCE, _aigrement_. + +Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson. + +ÉLISABETH, _à ses compagnons_. + +Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants +devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un +club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la +Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus. + +VERVINS. + +Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors? + +ARMAND, _vivement_. + +Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos +vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous, +gandin? + +ÉLISABETH. + +Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non, +monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au +contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de +l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous +trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est +que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous +sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste +quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager. + +JEANNE DE MARSY. + +Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour +organiser notre club, ça va être très-intéressant. + +LES AUTRES ENFANTS. + +C'est cela. + +ARMAND. + +Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous +dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de +s'amuser à s'ennuyer! + +Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis. + +Restés seuls, les élégants se regardèrent. + +NOÉMI. + +Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où +est donc Irène? + +JORDAN. + +Et Julien? + +HERMINIE. + +Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les +ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries. + +NOÉMI. + +C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ! + +CONSTANCE, _aigrement_. + +Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les +autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque: +je ne peux pas souffrir ces manières-là! + +HERMINIE. + +Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée; +ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse +qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et +à se regarder dans la glace. + +NOÉMI. + +N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser. + +VERVINS. + +Voulez-vous regarder mes albums de timbres? + +JULES. + +C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les +conseilleront. + +Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus +que: + +«J'ai des mexicains: qui en veut? + +--Moi, j'en prends cinq. + +--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui? + +--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne +pourront qu'augmenter. + +--Jules, cédez-moi vos russes! + +--A combien? + +--Dix francs, les cinq. + +--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là! + +--Dites votre chiffre, alors? + +--Quinze francs. + +--Oh là! là! + +--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les +demande.... + +--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé! + +--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens? + +--Oui, mais mal! + +--Combien, voyons? + +--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine. + +--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé? + +--Vous le voyez bien.» + +Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de +celles-ci: + +«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver? + +[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)] + +--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma +chère! + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec +plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer +s'est surpassé!» + +Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie: + +«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal +fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien +arranger cela. + +--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les +sourcils? + +--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de +cela, comment vous mettez-vous du blanc? + +--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold +cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et +je me poudre; cela fait un effet admirable.» + +Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait +Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce +fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale. + +Élisabeth lut ce qui suit: + +_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre, +fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société +des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer. + +ARMAND. + +Si je prenais Jordan? (_On rit._) + +ÉLISABETH, _continuant_. + +_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il +aura fait dans la semaine. + +_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus +et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons +conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur +inspirer de bons sentiments. + +ARMAND. + +Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous +demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis +pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon +honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre +en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas +de moi. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras, +va! + +ARMAND. + +Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être +meilleur, je t'assure.» + +On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le +coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth +ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX. + +UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ. + + +«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son +amie. + +--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton. + +ÉLISABETH. + +Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici, +pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?» + +Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au +fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio, +qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils +n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant, +ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous +goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté, +avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis. + +JULIEN. + +Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé +aujourd'hui. + +IRÈNE. + +Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons? + +ÉLISABETH. + +Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte +rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler? + +IRÈNE. + +Oui, Noémi m'en a dit quelques mots. + +ÉLISABETH. + +Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si +cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner. + +JULIEN. + +Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi? + +ÉLISABETH. + +Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend. + +Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés, +en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui +toucha visiblement Irène et Julien. + +JACQUES. + +Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as +la parole. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je +demande à Jeanne de commencer. + +On s'assit et Jeanne prit la parole. + +«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à +secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et +très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la +vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi +la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à +faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à +tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle +ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi +aussi.» + +Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se +regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement. + +ÉLISABETH. + +Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour. + +JACQUES. + +Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la +jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit +très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec +lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne +parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la +Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a +dit brusquement: + +«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger? + +--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous +pas frères devant le bon Dieu?» + +Il me regarda avec des yeux singuliers. + +«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi! + +--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe! +et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et +surtout.... + +--Eh bien? dit-il, achevez. + +--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste. + +--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez +de moi sans doute....» + +J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre. + +«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce +pour cela que vous avez des larmes dans les yeux? + +--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!» + +Adolphe me saisit les mains. + +«Vous avez dit.... + +--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi, +Adolphe?» + +Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu +le consoler. + +«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon +d'aimer, de se repentir!...» + +A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu +affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté, +mais soumis. + +On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien, +pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les +saintes joies de la charité. + +Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne +restait plus qu'Élisabeth et Armand. + +ÉLISABETH. + +A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé. + +ARMAND. + +Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on +rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de +mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit +tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec +mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai +proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa +méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous +avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a +fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez +lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses +imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai +goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui +donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le +docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin +des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en +disant: + +«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous +le permets. + +--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me +fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de +nourriture et de boisson de ces jours-ci! + +--Voyons, essayez.... + +--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)» + +[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)] + +Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la +femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de +ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon +mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour +aller boire à son maudit cabaret.» + +--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente, +Armand! + +ARMAND. + +A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire. + +ÉLISABETH. + +Très-volontiers; la voici: + +«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes; +comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me +confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse +d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne +le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend +de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire +entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux, +et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la +soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole, +lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider +à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle, +Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en +joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse +pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.» + +Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis +approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma +joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons +très-bien maintenant!» + +Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se +sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce +qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X. + +UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE. + + +L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les +actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages +résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant +qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se +le promettait. + +C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et +dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un +train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits: +ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le +plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience +blâmait en secret. + +Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient +fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par +leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons, +quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis. + +La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins, +Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des +affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et +faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises +pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait, +lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte. + +«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.» + +Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se +tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils. + +«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer, +au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc +pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps? +Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines +manoeuvres! + +VERVINS, _troublé_. + +Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un +amusement comme un autre! + +LE SURVEILLANT, _avec force_. + +Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns +les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre +conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._) + +JORDAN, _aigrement_. + +Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de +très-honnête! + +LE SURVEILLANT, _avec ironie_. + +Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs +vingt-cinq centimes sur Anastase! + +«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en +plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!» + +(_Exclamations parmi les enfants._) + +ANASTASE, _en colère_. + +C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du +club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre +Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._) + +Étienne, _indigné_. + +Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon +argent comme ça! (_Il suit Anastase._) + +LE SURVEILLANT. + +Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec +leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien +le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à +vous!» + +Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à +moitié en colère, à moitié terrifiés. + +CONSTANCE, _avec aigreur_. + +Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui +nous plaît! + +HERMINIE, _tapant du pied_. + +Et d'oser nous faire des reproches! + +NOÉMI. + +Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien +mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien +plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants +simplement mis, je ne sais pas pourquoi! + +CONSTANCE, _avec dignité_. + +Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles +toilettes. + +HERMINIE. + +Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez? + +IRÈNE. + +Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien. +Viens-tu, Julien? + +JULIEN. + +Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une +position pareille! + +JORDAN. + +Comment, vous vous en allez! Et notre club? + +JULIEN. + +Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop... + +CONSTANCE. + +Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins! + +IRÈNE. + +Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club +qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; +aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur +dire que je serai très-contente de jouer avec eux. + +CONSTANCE. + +Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon +satin lilas sera perdu.... + +HERMINIE. + +Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe +de l'eau dans le cou.... + +NOÉMI. + +Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes! + +Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_ +courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue +torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant +l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux +tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se +disant des choses désagréables les uns aux autres. + +Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état +le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient +toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère. + +La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils +accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants +consternés. + +UN GAMIN. + +Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli +spectacle! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur +son menton... + +TROISIÈME GAMIN. + +Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir +pêle-mêle. C'est comme pour les pies! + +[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)] + +PREMIER GAMIN. + +C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis! + +JORDAN. + +Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix. + +PREMIER GAMIN. + +M'sieur a ses nerfs? + +JULES. + +Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_). + + En avant, marchons, + Contre ces garçons.... + +(_Il s'avance vers Jules._) + +JULES, _reculant_. + +Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours! + +TROISIÈME GAMIN. + +Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan! + +LA BONNE. + +Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles. + +PREMIER GAMIN. + +La rue est à tout le monde, d'abord.... + +DEUXIÈME GAMIN + +Et puis, c'est pas des enfants, ça! + +HERMINIE, _indignée_. + +Par exemple! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça. + +CONSTANCE, _furieuse_. + +Ça! l'insolent! + +UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_. + +Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les +chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs, +veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et +venir. + +Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux +barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent +piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au +détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant +quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les +passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines +ridicules du _beau monde_. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI. + +CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH + + +Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant: + + «Chère amie, + + Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de + vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à + huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, + devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je + t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme. + + Ton amie dévouée, + + ÉLISABETH DE KERMADIO.» + +Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de +porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de +vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé, +la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy. + +Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié +sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur +eux. + +Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent +ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils +se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le +soir. + +JEANNE. + +Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je +vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la +queue d'une, pour ma part! + +PAUL. + +Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez +sans ça! (_Il réfléchit._) + +ÉLISABETH. + +Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples, +aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._) + +JACQUES. + +Je crois que... non, ce serait mauvais! + +ARMAND. + +Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer.... + +[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)] + +JEANNE. + +Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait +jamais! + +ÉLISABETH, _riant_. + +Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce +soir, si nous allons de ce train-là. + +JEANNE. + +C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos +costumes!... + +FRANÇOISE. + +Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous +aider! + +JACQUES. + +Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite +après, à ce que dit Armand. + +FRANÇOISE. + +J'en sais un! j'en sais un superbe.... + +TOUS. + +Qu'est-ce que c'est? dis vite! + +FRANÇOISE, _triomphante_. + +_Mésange!_ C'est ça, un joli mot? + +JEANNE, _réfléchissant_. + +Il n'est pas facile. + +ÉLISABETH. + +Il est même impossible! + +FRANÇOISE, _vivement_. + +Pourquoi ça, mademoiselle la difficile? + +ÉLISABETH. + +Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot +_més_, comment nous en tirer? + +FRANÇOISE. + +La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_, +parce qu'il sera embarrassé. + +(_Les enfants rient._) + +François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger +entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours. + +MADAME DE MARSY. + +Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu +facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi! + +MADAME DE KERMADIO. + +_Balai, piqueur...._ + +JACQUES. + +Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman. + +TOUS. + +C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien. + +JACQUES, _affairé_. + +_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela. + +Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier +mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de +sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement +général. + +Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par +Paul d'Aubert[1]. + +[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._] + +TOUS. + +Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé! + +MADAME DE MARSY. + +Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer. + +PAUL. + +Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée. + +JEANNE. + +_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer. + +MADAME DE KERMADIO. + +Ah! voilà une idée excellente, chère enfant! + +MADAME DE MARSY. + +En effet, c'est simple et facile à jouer. + +PAUL. + +Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le +charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_, +un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour. + +LES ENFANTS. + +Bravo! c'est parfait. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun, +d'arranger les costumes et les décors. + +Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout +organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara +malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de +sanglier. + +PAUL, _vivement_. + +Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je +jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde. + +JEANNE, _riant_. + +Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant! + +PAUL, _se rebiffant_. + +Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme +ça! l'année dernière, c'était la même histoire.... + +JEANNE, _gaiement_. + +Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos! + +PAUL, _décidé_. + +J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu +ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle! + +Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à +la satisfaction générale. + +Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par +l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien +étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se +tireraient de leurs rôles. + +Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on +leva le rideau et la première charade commença. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII. + +PREMIÈRE CHARADE. + + +PIQUE. + + PERSONNAGES. ACTEURS. + + Mme Petit-Colin, portière[2] _Mlle Jeanne._ + + Mme Gros-Colin, portière[3] _Mlle Élisabeth._ + + M. Conciliant, voisin[4] _M. Jacques._ + + Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5] _M. Paul._ + + Titi, fils de Mme Gros-Colin[6] _M. Armand._ + + Marinette, fille de M. Conciliant[7] _Mlle Françoise._ + + Le théâtre représente une loge de concierge. + +[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes +couleurs, collier d'énormes boules.] + +[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert, +doigts couverts de bagues.] + +[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate +très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.] + +[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et +beaucoup trop empanachée.] + +[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle +de Mimi, aussi ridiculement ornée.] + +[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.] + + +SCÈNE I. + +MADAME PETIT-COLIN, MIMI. + + +MADAME PETIT-COLIN. + +Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas +étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui! + +MIMI, _bâillant_. + +Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait? + +MADAME PETIT-COLIN. + +Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la +langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de +porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer +Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc +aimable de venir comme ça voir les amis! + + +SCÈNE II. + +MADAME GROS-COLIN, _entrant_. + + +Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame +Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi. + +TITI, _grognant_. + +Bonjour, toi! + +MIMI, rechigné. + +Bonjour, toi! + +MADAME PETIT-COLIN. + +Allez jouer, mes petits amours. + +(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et +se tirant la langue de temps en temps._) + +MADAME GROS-COLIN. + +Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander +aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin +comme moi? + +MADAME PETIT-COLIN. + +La même chose m'étonnait aussi! + +MADAME GROS-COLIN. + +Pourquoi ça, s'il vous plaît? + +MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_. + +Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin. + +MADAME GROS-COLIN, _vivement_. + +Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable +nom.... + +MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_. + +Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin! + +MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_. + +Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous. + +MADAME PETIT-COLIN. + +Ceci est fort. Lisez ces papiers. + +(_Elle lui donne une liasse de cahiers._) + +MADAME GROS-COLIN. + +Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre. + +(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent +tout bas, en gesticulant._) + +MIMI. + +Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi! + +TITI. + +Pas vrai, c'est moi! + +MIMI, _tirant la langue_. + +Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça? + +TITI, _de même_. + +Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux.... + +MIMI. + +Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute, +veux-tu? + +TITI. + +Veux bien. + +(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils +peuvent en se faisant d'atroces grimaces._) + +MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_. + +C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous! + +MADAME PETIT-COLIN, _de même_. + +Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_! + +MADAME GROS-COLIN, _en colère_. + +Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin, +c'est nous.... + +MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_. + +Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire! + +MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_. + +Madame!... + +MADAME PETIT-COLIN, _de même_. + +Madame!... + + +SCÈNE III. + + +MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_. + +Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames? + +MARINETTE, _avec reproche_. + +Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça? + +MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_. + +Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms. + +MADAME PETIT-COLIN. + +Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à +elle seule, et que les autres étaient de faux Colin. + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Et ce n'était que cela qui vous troublait tant? + +LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_. + +Comment, que cela? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux +familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires. + +LES DEUX FEMMES. + +Eh bien! qui est la vraie Colin? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche +des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon! + +MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_. + +Vous êtes sûr? + +MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_. + +Très-sûr! + +MADAME GROS-COLIN. + +Mais alors, nous sommes parentes? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Certainement! + +MADAME PETIT-COLIN. + +Et moi qui l'ignorais.... + +MADAME GROS-COLIN. + +Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons +en paix. + +(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant +se frotte les mains en riant._) + +MARINETTE. + +Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez +gentils et embrassez-vous aussi! + +MIMI. + +Elle a raison. Veux-tu, Titi? + +TITI. + +Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids! + +MARINETTE. + +Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge! + +(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._) + + +HURE. + + PERSONNAGES. ACTEURS. + + Mme Harpagon[8] _Mlle Jeanne._ + + Jocrisset, domestique et cuisinier[9] _M. Jacques._ + + M. Gourmet[10] _M. Armand._ + + Mme Gourmet[11] _Mlle Élisabeth._ + + Mlle Gourmet[12] _Mlle Françoise._ + + Une hure de sanglier en carton[13] _M. Paul._ + + Le théâtre représente une salle à manger. + +[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin +jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un +soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.] + +[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte, +pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans +visière.] + +[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.] + +[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de +taches de graisse.] + +[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.] + +[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert +d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne +laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de +pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses); +oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux +terribles, pour compléter l'effet.] + + +SCÈNE I. + +MADAME HARPAGON, JOCRISSET. + + +MADAME HARPAGON. + +Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet, +encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset! + +JOCRISSET, _s'avançant_. + +Madame me réclame? + +MADAME HARPAGON. + +Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé? + +JOCRISSET. + +Quoi donc, madame? + +MADAME HARPAGON, _impatientée_. + +Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les +plats et n'offre que le moins possible. + +JOCRISSET. + +Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je +servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai.... + +MADAME HARPAGON. + +Mais non! mais non! c'est le contraire! + +JOCRISSET. + +C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que.... + + +SCÈNE II. + +LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET + + +MADAME GOURMET. + +Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère! + +M. GOURMET. + +Et mourant de faim.... + +MADAME HARPAGON, _à part_. + +Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais, +quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On +s'assied: Jocrisset sert._) + +JOCRISSET, _très-vite_. + +Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse; +il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme +Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._) + +MADAME HARPAGON, enchantée. + +Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet. + +JOCRISSET. + +La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite. + +M. GOURMET, _bas_. + +Horreur! Anastasie, as-tu entendu? + +MADAME GOURMET, _de même_. + +Que trop, hélas! + +MADEMOISELLE GOURMET, _de même_. + +J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim! + +M. GOURMET. + +Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton +père. + +MADAME HARPAGON, _bas_. + +Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les +bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec +douleur._) + +JOCRISSET. + +Madame, faut-il découvrir le plat du milieu? + +MADAME HARPAGON. + +Sans doute; tu as eu tort de l'oublier. + +MADAME GOURMET, _bas_. + +Oh! bonheur, nous allons manger.... + +M. GOURMET, _bas_. + +Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus! +(_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._) + +M. GOURMET, _haut_. + +Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un +talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._) + +MADAME HARPAGON, _très-agitée_. + +Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera +cette peine. + +MADAME GOURMET, _aigrement_. + +Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame? + +MADAME HARPAGON, _embarrassée_. + +Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable.... + +M. GOURMET. + +Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh! +grand Dieu! c'est du carton! + +MADEMOISELLE GOURMET. + +Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse! + +MADAME HARPAGON, _balbutiant_. + +Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre +souvent... pour orner.... + +M. GOURMET, _se levant_. + +En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher +ailleurs de quoi manger. + +MADAME GOURMET, _de même_. + +Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que +nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne! + +MADAME HARPAGON, _désolée_. + +Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il +y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset? + +JOCRISSET. + +Les pommes de terre germées? Certainement, madame. + +MADEMOISELLE GOURMET. + +Ça doit être bon! + +M. GOURMET. + +Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille. + +(_Ils sortent._) + +MADAME HARPAGON, _désolée_. + +Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la +hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._) + +PIQURE. + + Personnages. Acteurs. + + Comte de Rosbourg[14] _M. Jacques._ + + Paul d'Aubert[15] _M. Paul._ + + Première sauvage[16] _Mlle Élisabeth._ + + Deuxième sauvage _Mlle Jeanne._ + + Troisième sauvage _Mlle Françoise._ + + Quatrième sauvage _M. Armand._ + + Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par + une grosse planche de sapin. + +[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible. +Grande barbe, longs cheveux.] + +[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.] + +[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes, +guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches, +couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.] + + +M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_. + +Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de +ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon +Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé, +sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un +serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye +vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille, +adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un +rocher et prie._) + +PAUL, _accourant._ + +Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle! + +M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_. + +Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal.... +(_Il s'évanouit._) + +PAUL, _avec désespoir_. + +O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A +moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée! +(_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._) + +M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_. + +Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il +veut l'empêcher de continuer._) + +PAUL, _se débattant_. + +Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je +veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la +vie! + +M. DE ROSBOURG. + +Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il +retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer +la plaie._) + +UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_. + +Quoi arriver ici? On criait! + +PAUL, _se relevant_. + +Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure. + +DEUXIÈME SAUVAGE. + +Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu! + +PAUL. + +Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger. + +M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_. + +Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se +lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il +a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant! + +PAUL, _d'une voix éteinte_. + +Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont +brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._) + +M. DE. ROSBOURG, _pleurant_. + +Mon fils, mon enfant! reviens à toi! + +[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)] + +PREMIÈRE SAUVAGE. + +Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes. + +TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_. + +Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait +respirer un jus d'herbe._) + +PAUL, _ouvrant les yeux_. + +Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins. + +M. DE ROSBOURG. + +Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre +infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être +vraiment malheureux! + +QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_. + +Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il +vient vite vers terre. + +M. DE ROSBOURG. + +Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France! +c'est la famille.... + +PAUL. + +Cher père, vous allez être heureux? + +M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_. + +Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._) + + + + +CHAPITRE XIII. + +SECONDE CHARADE. + + +CHAT. + + Personnages. Acteurs. + + Mme Dur-à-Cuir[17] _Mlle Jeanne._ + + Sacripant, charretier[18] _M. Jacques._ + + Diablotin, gamin[19] _Mlle Françoise._ + + Mme Cancanier, portière[20] _Mlle Élisabeth._ + + M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._ + + Un Chat[22] _M. Paul._ + + La scène représente une rue. + +[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris +ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la +main.] + +[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.] + +[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.] + +[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.] + +[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.] + +[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches, +queue démesurément longue.] + + +SCÈNE I. + +(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._) + + +MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_. + +J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui +tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._) +Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un +angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne +peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours +du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On +entend de grands cris._) + + +SCÈNE II. + +MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_. + + +SACRIPANT. + +Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne +peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité? + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux +animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai +pris sous ma protection.... + +LE CHAT. + +Miaou, miaou. + +DIABLOTIN, _déclamant_. + +Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence! + +SACRIPANT. + +Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les +couleurs, à vot' protégé! + +MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_. + +Approche, si tu l'oses! + +SCÈNE III. + +MADAME CANCANIER, _entrant_. + +Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle +se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._) + +M. CANCANIER, _accourant_. + +De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un +peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il +se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._) + +DIABLOTIN, _riant_. + +Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la +partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les +figures de Sacripant et de Cancanier._) + +LE CHAT, _jurant_. + +Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout.... + +SACRIPANT. + +Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens +me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en +courant._) + +CANCANIER. + +Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me +cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il +s'en va en se tenant la tête._) + +DIABLOTIN, _chantant_. + +La victoire est à nous! + +MADAME CANCANIER. + +Et v'là le champ de bataille qui nous reste.... + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Avec armes et bagages! + +LE CHAT. + +Miaou.... + +MADAME CANCANIER. + +Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal? + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de +bravoure à qui voudra l'entendre. + +MADAME CANCANIER. + +Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de +notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._) + +DIABLOTIN. + +Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!... + +(_La toile tombe._) + +RIZ. + + Personnages. Acteurs. + + M. Tremblotant[23] _M. Jacques._ + + Mme Tremblotant _Mlle Jeanne._ + + Le docteur Tukanmaime _M. Armand._ + + M. Huileux, apothicaire _M. Paul._ + + Mme Gémissons, cousine de Tremblotant _Mlle Élisabeth._ + + Mlle Azelma Tremblotant _Mlle Françoise._ + + La scène représente une salle à manger. + +[Note 23: Costumes de fantaisie.] + + + +SCÈNE I. + +MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_. + + +M. TREMBLOTANT. + +Qu'avons-nous encore à manger, ma femme? + +MADAME TREMBLOTANT. + +Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on +ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une +terrine._) + +MADAME GÉMISSONS. + +Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle +mange._) + +M. TREMBLOTANT. + +Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte +l'estomac._) + +MADAME GÉMISSONS. + +Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa +chaise._) + +MADEMOISELLE TREMBLOTANT. + +Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute +verte! + +MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_. + +Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un +médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en +courant._) + +M. TREMBLOTANT, _terrifié_. + +Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle.... +(_Il tombe évanoui sur sa chaise._) + +MADAME GÉMISSONS, _pleurant_. + +Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les +mains._) + +MADAME TREMBLOTANT. + +Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme! + + +SCÈNE II. + +Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA. + + +LE DOCTEUR. + +Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le +pouls._) + +Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation +convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._) + +MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_. + +Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles! + +LE DOCTEUR, _gaiement_. + +Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame? + +MADAME TREMBLOTANT. + +Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en +temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._) + +LE DOCTEUR. + +Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé? + +M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_. + +Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part. + +MADAME GÉMISSONS, _de même_. + +Et moi, pas davantage. + +LE DOCTEUR, _tranquillement_. + +Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une +violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les +patients. + +Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_) +dans votre chambre. + +M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_. + +Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver! + +LE DOCTEUR, _avec force_. + +Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il +lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine. + +MADAME GÉMISSONS. + +Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera! + +LE DOCTEUR, _avec autorité_. + +Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant +chacun de son côté._) + + +SCÈNE III. + +Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_. + + +M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le +bout de son instrument dépasser le papier._) + +Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à +vous, besoin de mon ministère? + +LE DOCTEUR. + +Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme +Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience. + +M. HUILEUX, _avec fierté_. + +Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce +d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._) + +M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_). + +Un..., deux..., trois.... + +MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_. + +Assez, assez! Je n'en peux plus! + +M. HUILEUX, _de même_. + +On en peut toujours, madame. Courage! + +MADAME TREMBLOTANT. + +La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre. + +M. HUILEUX. + +Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M. +Tremblotant. Grand silence._) + +M. HUILEUX, _dans la coulisse_. + +Un..., deux.... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Pas plus! pas plus! + +M. HUILEUX, _de même_. + +Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et +pourtant elle en a eu cinq! + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Vous trouvez que ce n'est rien? + +M. HUILEUX, _de même_. + +Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois... +quatre!... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Grâce.... Miséricorde! + +M. HUILEUX, _de même_. + +Cinq.... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Ah! je suis mort! + +M. HUILEUX, _sortant_. + +Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas. + +LE DOCTEUR. + +C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres +malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._) + +MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa +chambre_. + +Oh! la, la! + +M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_. + +Ah! grand Dieu! + +_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_ + +_La toile tombe._ + +[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)] + +THÉ. + + Personnages. Acteurs + + Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._ + + M. Ouistiti _M. Armand._ + + Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._ + + M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._ + + Grinchu, cuisinier _M. Paul._ + + Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._ + +(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M. +Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme +Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront +tourner leurs pouces sans cesse.) + +La scène représente un salon. + + +SCÈNE I. + + +MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_. + +Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne +pas l'avoir, Anastase? + +M. OUISTITI. + +Moi? non, je.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah! +Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment +faire ce maudit _thym_! + +FOLLETTE, _sautant_. + +Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman! +han! han! + +MADAME OUISTITI. + +Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie! + + +SCÈNE II. + + +GRINCHU, _entrant_. + +Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas +grand'chose, à mon avis! + +MADAME OUISTITI. + +O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés! + +M. OUISTITI. + +Oui, nous sommes.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi +cette recette. + +GRINCHU. + +Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant, +qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle +était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette +en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse. + +MADAME OUISTITI. + +Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez... +du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce +mot-là! + +GRINCHU, _regardant_. + +Il y a: infectez. + +M. OUISTITI, _de même_. + +Oui, je crois que.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le +_thym_... dans... dans.... + +GRINCHU. + +Madame se trompe; il y a avec. + +MADAME OUISTITI. + +Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi. + +GRINCHU, _lisant_. + +Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les +tasses et servez avec du plâtre dedans. + +MADAME OUISTITI, _effrayée_. + +Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de +cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture! + +M. OUISTITI. + +C'est vrai! nous allons.... + +MADAME OUISTITI, _affairée_. + +C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que +vous avez bien lu.... + +GRINCHU, _aigrement_. + +Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à +lire l'imprimé! + +MADAME OUISTITI. + +Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins +qui arrivent. + +(_Grinchu sort._) + + +SCÈNE III. + + +MADAME CORNICHON, _entrant_. + +Ma chère voisine, bonjour! + +M. GOBE-MOUCHE, _entrant_. + +Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il +rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis.... + +FOLLETTE, _éclatant de rire_. + +.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le +rappeliez. + +M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_. + +Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse, +mademoiselle Ouis.... + +FOLLETTE, _saluant_. + +.... titi. + +(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._) + +MADAME CORNICHON. + +Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_ +dont on parle tant! + +MADAME OUISTITI. + +Vous voulez dire du _thym_, ma voisine. + +MADAME CORNICHON. + +Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane +anglaise. + +M. GOBE-MOUCHE. + +Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense +que c'est son vrai nom. + +LES DEUX DAMES. + +Tiens! pourquoi? + +M. GOBE-MOUCHE, _gravement_. + +Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage. + + +SCÈNE IV. + + +GRINCHU, _entrant_. + +Madame, v'là la soupe. + +MADAME OUISTITI. + +Dites donc le _thym_, Grinchu! + +MADAME CORNICHON. + +Non, le _tout_. + +M. GOBE-MOUCHE. + +Non, le _tré_. + +GRINCHU, _impatienté_. + +Enfin, v'là la machine, quoi! + +M. OUISTITI. + +Eh bien! il faudrait man.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon, on ne t'en demande pas davantage. + +(_Tout le monde s'assied, on sert._) + +MADAME CORNICHON, _buvant_. + +Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_. + +MADAME OUISTITI, _agacée_. + +A ce _thym_, chère amie? + +MADAME CORNICHON, _insistant_. + +Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le +_bonifie_ extraordinairement. + +GRINCHU, _à part_. + +Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame +a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour +aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la +valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._) + +M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_. + +Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute +ma tasse, ne voulant pas vous en priver... + +MADAME OUISTITI, _à part_. + +Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme. +(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse +à la vôtre, je m'en prive en votre faveur! + +M. OUISTITI, _à part_. + +Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon. +(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon! On ne t'en demande pas davantage. + +MADAME CORNICHON, _ahurie_. + +Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._) + +M. GOBE-MOUCHE, _de même_. + +Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._) + +_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont +ravis._ + +MADAME CORNICHON, _se levant_. + +Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne! + +MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_. + +Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel! +quelle catastrophe! + +FOLLETTE, _regardant_. + +Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_. + +M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_. + +Je me retire aussi. Cher voisin, adieu! + +M. OUISTITI, _effrayé_. + +Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents. + +M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_. + +Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._) + +M. OUISTITI, _dans la coulisse_. + +Ouf! Grinchu, à mon secours! + +MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_. + +Follette, à moi! + +M. OUISTITI, _de même_. + +Grinchu! + +_La toile tombe._ + +CHARITÉ. + + Personnages. Acteurs. + + Un pauvre aveugle _M. Armand._ + + Un pauvre honteux _M. Jacques._ + + Mme Étourneau _Mlle Jeanne._ + + Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._ + + Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._ + +La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et +Juliette se promènent. + +[Note 24: Costumes de fantaisie.] + + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me +permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce +dont elle aura envie. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant. + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._) +Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le +diras. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est +beaucoup trop! + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Mais pourtant.... + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement. + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette. + +JULIETTE. + +Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Je le veux bien. + +(_Elles vont vers une boutique._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon +brave. + +L'AVEUGLE. + +Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main +bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour +vous. (_Elle lui donne._) + +L'AVEUGLE, _sans la lâcher_. + +Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens? + +MADAME ÉTOURNEAU. + +C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien. + +L'AVEUGLE, _de même_. + +Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. +Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se +mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice.... + +MADAME ÉTOURNEAU, _à part_. + +Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est +bavard comme une pie. + +L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_. + +Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._) +J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours. + +MADAME ÉTOURNEAU, _à part_. + +Je voudrais bien m'en aller! + +L'AVEUGLE, de même. + +Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et +se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je +souffre.... + +MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_. + +Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard! + +L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_. + +Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si +vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il +recevoir des reproches semblables et penser que.... + +(_Sa voix se perd dans l'éloignement._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien, +avez-vous acheté des joujoux? + +JULIETTE. + +Je crois que je vais prendre ce beau ballon. + +LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_. + +Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son +porte-monnaie._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme +récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._) + +LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_. + +Madame, je n'ai fait que mon devoir. + +JULIETTE, _bas_. + +Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme! + +MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_. + +Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre +et très-fier. + +MADAME ÉTOURNEAU, _de même_. + +Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! +il chancelle et s'assoit sur un banc. + +MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_. + +Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit +être fier de supporter noblement la pauvreté. + +LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_. + +C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore.... + +JULIETTE. + +Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore +touché! + +MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_. + +Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son +aise! Je cours chercher un rosbif. + +MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_. + +Cru? + +MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_. + +Non, cuit; sera-ce bien? + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis +nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa +misère. + +LE PAUVRE HONTEUX. + +Ah! madame, que de reconnaissance! + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est +rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur +misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets! + +CHAPITRE XIV. + +LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS. + +Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits +acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène +et Julien, attendris et charmés. + +ÉLISABETH, _gaiement_. + +Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes +réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de +paisibles et doux souvenirs. + +IRÈNE. + +Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec +une joie sans mélange. + +MADAME DE GURSÉ. + +Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger! +Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez +moi. + +ÉLISABETH. + +Oui, grand'mère chérie, nous obéissons. + +On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de +Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient +extrêmement amusés chez Mme de Gursé. + +Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait +y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui +accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les +bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant +encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa +mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée. +Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des +pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après +avoir paré _sa fille_. + +Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance, +Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt +dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle +imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les +autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain. + +NOÉMI. + +Êtes-vous sortie hier au soir, Irène? + +IRÈNE, _rougissant_. + +Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth. + +CONSTANCE, _avec dédain_. + +De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore +cette enfant? Quel tort vous vous ferez! + +IRÈNE. + +Et quel tort voulez-vous que cela me fasse? + +HERMINIE, _sèchement_. + +Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de +cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre +chic. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie? + +IRÈNE, _de même_. + +C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas. + +HERMINIE. + +_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez +la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres! + +NOÉMI, _résolûment_. + +Tant pis; c'est vilain de parler comme ça. + +IRÈNE. + +Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette, +vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie! + +LIONNETTE. + +Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère +Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie, +mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette. +Elle réclame votre amitié. + +«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en +embrassant la poupée. + +Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre: +celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut +rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de +course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême +auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain, +et Noémi, la marraine. + +Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux +Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier. +Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville, +et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée +une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits, +vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de +vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et +la distribution se fit au milieu d'une joie générale. + +LE GARÇON. + +Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si +vous voulez bien. + +JULIEN, _à voix basse avec embarras_. + +Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je +vous en prie, la note chez moi, rue.... + +LE GARÇON. + +C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas +livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon +argent. + +JULIEN, _troublé_. + +C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé.... + +IRÈNE, _s'approchant_. + +Qu'y a-t-il, Julien? + +JULIEN. + +Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas +d'argent! en as-tu, toi? + +IRÈNE. + +Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs. + +JULIEN, _désolé_. + +Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter +cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle +est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle +affaire! + +IRÈNE, _vivement_. + +Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle +a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer +d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._) + +LE GARÇON, _froidement_. + +Eh bien, monsieur, et la note? + +JULIEN. + +Tout à l'heure. + +JORDAN. + +Paye donc, Julien. + +JULES. + +Une pareille bagatelle! + +VERVINS. + +Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à +court! + +JULIEN. + +Attendez... je vais.... + +(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._) + +IRÈNE, _revenant_. + +Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant. +Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en +ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire? + +[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)] + +ARMAND, _arrivant_. + +Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre +part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi. + +LE GARÇON, _impatienté_. + +Monsieur, finissons-en, je suis pressé. + +ARMAND, _surpris_. + +Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même! +Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi. + +ÉLISABETH, _s'approchant_. + +Bonjour, chers amis, merci de.... + +ARMAND, _précipitamment_. + +Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans +l'embarras! + +LE GARÇON. + +Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron +sans les vingt-six francs qui me sont dus. + +ARMAND. + +Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._) + +ÉLISABETH, _au garçon_. + +Où est votre note? + +LE GARÇON. + +La voici, mademoiselle. + +ARMAND. + +Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et +Armand paient le garçon._) + +LE GARÇON. + +Merci, monsieur. + +Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés +dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les +remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur +rendre avec tant de délicatesse et de générosité. + +ARMAND. + +Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les +élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent +organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club +_le Beau Monde_! + +Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants +s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio. + +La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et +d'Élisabeth. + +Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient +prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté. +Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi. + +«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. +Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant +encore et toujours merci! + +Ton ami reconnaissant, + +Julien de Morville.» + + + + +CHAPITRE XV. + +LA MALADIE D'ÉLISABETH. + + +«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au +moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère: +tu es pâle, tu as mauvaise mine. + +--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un +malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de +fièvre; c'est probablement un peu de rhume.» + +Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille, +lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, +mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la +hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait +faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était +aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de +Kermadio qu'il resterait près de sa soeur. + +Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la +petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit. + +«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne +doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre +qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera +près de son père. + +ARMAND, _pleurant_. + +Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir, +justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule! + +MADAME DE KERMADIO. + +Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur, +donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la +guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler. + +ÉLISABETH. + +Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma +paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma +place, je t'en prie. + +ARMAND. + +Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu +la retrouveras en bon état! + +Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton +lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit +sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son +père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la +petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le +docteur l'empêcha résolûment d'entrer. + +«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans +courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M. +Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme +de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille; +on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.» + +La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie: +on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence +était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre +malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la +maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu +depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant +refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de +l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa +chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait +avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille +des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus. + +Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie +d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était +digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances +avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur +attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger: +cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait +avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie, +jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire, +pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus +tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les +bons soins dont elle était entourée. + +Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit +bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait: + +«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent. + +«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se +conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour +que nous puissions aller les voir ensemble!» + +[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)] + +Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et +embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son +excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue +aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la +maladie de la bonne et charmante petite fille. + +Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer +dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête. + +Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent +vite, et l'on s'assit pour causer. + +ARMAND. + +Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la +maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont +venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander. +C'est mal et ingrat! + +ÉLISABETH. + +Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas +que j'ai été malade. + +ARMAND. + +Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries; +d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir? + +JACQUES. + +Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix: +si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les +pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne +peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries +M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il, +vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait +ce qu'ils sont devenus. + +ÉLISABETH, _désolée_. + +Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela, +Jacques? + +JACQUES. + +Depuis près de quinze jours. + +ARMAND, _vivement_. + +Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler +mot? + +JACQUES. + +Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais +jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore +très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle +affaire! + +ARMAND. + +Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être +malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose! + +PAUL. + +Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus! + +JEANNE. + +C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!... + +FRANÇOISE. + +Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel? + +JACQUES. + +Je n'en sais rien. + +ÉLISABETH. + +Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je +vais le lui demander. + +Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de +Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler +de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où +il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel. + +M. DE KERMADIO. + +Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause +de ce malheur subit. + +ARMAND. + +Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa? + +M. DE KERMADIO. + +C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la +chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est +cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville. + +ARMAND. + +C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux +gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère? + +MADAME DE GURSÉ. + +Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa +grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois, +cruellement puni. + +JACQUES. + +Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en +grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour: +«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia.... + +M. DE MARSY, _en riant_. + +J'agiote.... + +JACQUES. + +C'est cela, papa. Quel drôle de mot! + +M. DE MARSY. + +_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires +hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire +ces tristes mots-là. + +ÉLISABETH. + +Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman, +voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure? + +MADAME DE KERMADIO. + +Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie. + +ÉLISABETH, _soupirant_. + +Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!... + +ARMAND. + +Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger, +à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur +adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle +sortira! + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +Oh! Armand! que tu es bon! + +Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son +idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les +élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au +temps de leur prospérité. + + + + +CHAPITRE XVI. + +LES RECHERCHES D'ARMAND. + + +Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la +gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et +le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui +discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le +noeud d'une cravate. + +ARMAND. + +Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la +nouvelle adresse de Julien? + +JULES, _maussade_. + +Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs. + +VERVINS, _froidement_. + +Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc +vous renseigner en rien. + +JORDAN. + +Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue. + +JULES, _ricanant_. + +Je crois bien! Voir des gens ruinés! + +ARMAND, _saluant_. + +Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec +meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé. + +Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui, +sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du +petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer. + +Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes, +fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir +projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus +mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien. + +CONSTANCE, _indignée_. + +C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours +que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine! + +HERMINIE, _légèrement_. + +Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en +suis enchantée; c'était une orgueilleuse! + +ARMAND. + +Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable, +vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis! + +NOÉMI, _avec impatience_. + +Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire, +ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux, +n'est-ce pas, Lionnette? + +LIONNETTE. + +Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas. + +ARMAND, _insistant_. + +Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle? + +NOÉMI, _habillant sa poupée_. + +Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et +dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de +Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!» + +ARMAND, _avec joie_. + +De notre côté! quel bonheur!... + +NOÉMI, _avec horreur_. + +Vous logez par là? + +ARMAND, _riant_. + +Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91. + +NOÉMI. + +A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y +voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient. + +ARMAND. + +C'est ma grand'tante. + +CONSTANCE, _radoucie_. + +C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur, +monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle. + +HERMINIE. + +Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on +a une si belle position, on doit tenir son rang. + +LIONNETTE. + +C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la +chercher, monsieur. + +ARMAND. + +Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est +convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle +amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!... + +Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du +petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer +en flattant bassement la richesse. + +Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger; +Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: +sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai; +tout le reste m'est égal! + +MADEMOISELLE HEIGER. + +A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis? + +ARMAND. + +Avenue de Breteuil. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth +va être enchantée! et le numéro? + +ARMAND, _stupéfait_. + +Le numéro? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller. + +Armand, _consterné_. + +Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander! + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Allez vous en informer près de Noémi. + +ARMAND, _piteusement_. + +Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en +aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un +jeu de quilles. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes? +rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence. + +ARMAND. + +Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose +à partir._) + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai, +moi, savoir ce numéro. + +ARMAND. + +Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service. + +Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable +institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle +revint bientôt, mais elle paraissait contrariée. + +«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure +chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes +pour vous? + +--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger, +mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non +plus. + +[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)] + +ARMAND, _désolé_. + +Que faire alors? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de +Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est +pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver +ce que nous cherchons. + +ARMAND, _radieux_. + +C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va +être contente!» + +Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et +de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se +rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir +une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans +une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de +charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa +à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux +qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur +l'échafaud. + +Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la +recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette +bonne parole d'un concierge: «C'est ici.» + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Entrez-vous, Armand? + +ARMAND. + +J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul +sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse +pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter +votre plein succès. + +ARMAND, _riant_. + +Et mes maladresses! + +Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les +promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son +frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son +grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne +put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain. + + + + +CHAPITRE XVII. + +CHEZ IRÈNE ET JULIEN. + + +Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue +de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y +étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes +aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à +une porte disjointe. + +On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme +de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, +seule dans une petite pièce misérablement meublée. + +Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants. + +«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion: +votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le +disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux +de vous voir! + +ÉLISABETH. + +Pouvons-nous aller les embrasser, madame? + +--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en +souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.» + +Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent +tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait +là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis. + +On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des +sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les +bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les +embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec +effusion: ils pleuraient aussi. + +Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique +chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien +offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par +un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un +verre complétaient leur triste ameublement. + +[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)] + +IRÈNE. + +Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir! +vous avez donc eu la bonté de nous chercher? + +ÉLISABETH. + +Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions +fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié +un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé. + +ARMAND, _avec reproche_. + +Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite +pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours! + +JULIEN, _pleurant_. + +Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens +amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors +j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait +tant de peine.... + +ARMAND. + +Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de +mon attachement, entends-tu? + +JULIEN, _l'embrassant_. + +Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je +n'avais plus la tête à moi! + +IRÈNE, _s'essuyant les yeux_. + +Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine: +c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas. + +ÉLISABETH. + +Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade! + +Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit +à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de +Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine +de sollicitude. + +ÉLISABETH. + +A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que +comptes-tu faire? + +IRÈNE. + +Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue +par la douleur! + +ÉLISABETH, _avec tendresse_. + +Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne +remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on +attriste et on décourage les autres. + +IRÈNE. + +Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié +me remontent tellement! + +ÉLISABETH. + +Tant mieux! Quelles seront tes occupations? + +IRÈNE. + +Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement. +Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me +laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique +l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains +de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce +sera pour vivre! + +ÉLISABETH. + +Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu +vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper +ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma +musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te +demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons +de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les +nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas +déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5 +francs par leçon. + +IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_. + +Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle +pleure._) + +ÉLISABETH, _riant et pleurant_. + +Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles +s'embrassent._) + +ARMAND, _gaiement_. + +A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer? + +JULIEN, _souriant à demi_. + +J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je +cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par +nécessité, maintenant. + +ARMAND. + +Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître. + +JULIEN. + +Je crains de ne pas savoir suffisamment.... + +ARMAND. + +Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines +remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner +des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_. +Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien? + +Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se +tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes. + +MADAME DE MORVILLE. + +Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable +tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma +ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre +courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les +voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur! + +M. DE MORVILLE. + +Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le +dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me +rendre la force qui me faisait défaut! + +Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après +d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter, +que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs +premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin +d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre +enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus +longtemps et tout à leur aise. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES. + + +Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres +mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de +leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive +et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue +chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de +Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le +temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de +tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement, +suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un +peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma +de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et +l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni. +Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et +les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position. + +Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en +fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que +jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs +anciens camarades. + +IRÈNE, _saisie_. + +Ah! voilà toutes mes amies! + +«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette, +Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?» + +Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en +indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements. + +LIONNETTE, _majestueusement_. + +Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._) + +CONSTANCE, _à demi-voix_. + +A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette +semblable! + +HERMINIE, _de même_. + +Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à +voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des +fagots comme ça! + +[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)] + +LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_. + +Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle! + +IRÈNE, _pleurant_. + +Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne +suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour +moi.... + +NOÉMI, _embarrassée et froide_. + +Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes +vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant. + +IRÈNE, _douloureusement_. + +Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence, +en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je +dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre +amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à +mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!... +Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes. + +ÉLISABETH. + +Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat! +tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu +sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils +valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la +parole. + +HERMINIE, _ricanant_. + +Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la +dédaigneuse! + +ARMAND, _s'avançant_. + +Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée +d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos +panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah! +mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_): + +La victoire est à nous!... + +IRÈNE, _souriant_. + +Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer! + +ARMAND. + +Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi! + +ÉLISABETH, _avec reproche_. + +Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises. + +ARMAND, _se récriant_. + +D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Elle est bonne, ta raison! + +ARMAND, _avec sang-froid_. + +Et puis, ce n'étaient que des vérités. + +JULIEN, _riant_. + +Elles étaient joliment crues, tes vérités! + +ÉLISABETH. + +Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et +cousines que je vois là-bas. + +IRÈNE, _avec effroi_. + +Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie! + +ÉLISABETH, _surprise_. + +Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène? + +IRÈNE, _les larmes aux yeux_. + +Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces +demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit! + +ARMAND, _se récriant_. + +Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il +est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te +portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront +enchantés de vous voir tous deux, je te le promets! + +JULIEN, _hésitant_. + +Mais... ils vont se moquer de nos vêtements! + +ÉLISABETH. + +N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre +attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord. + +ARMAND. + +Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons +coeurs et à la vraie amitié. + +Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les +enfants, arrivèrent en courant. + +Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne +doit pas causer, on joue. + +JEANNE. + +Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand +te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant! + +JACQUES. + +Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis +content de le revoir! (_Il lui serre la main._) + +PAUL. + +L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça. + +FRANÇOISE. + +Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas? + +Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion +aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth +et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien +comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des +enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient +montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la +réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient +clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et +ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de +vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la +bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants. + +Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement +pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par +Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études. + + + + +CHAPITRE XIX. + +LES JOIES DE LA PAUVRETÉ. + + +Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle +si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir. + +Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure, +intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché +sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de +Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture +pour les regarder avec un orgueil maternel. + +Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant. + +«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de +premier ordre, n'est-ce pas, chère maman? + +--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent +autant de surprise que de joie! + +--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la +petite fille avec tendresse. + +M. de Morville s'avança. + +«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi. + +--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel +bonheur! + +--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville. + +--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de +voir m'a reposé. + +--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de +leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un +peu de feu. + +--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une +courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, +et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris +alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....» + +Là, M. de Morville s'arrêta. + +«Puis, dit sa femme qui souriait, achève. + +--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire +au sourire de sa femme. + +Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris +que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux +interrogateurs. + +«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans +ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices, +de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les +forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon +des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres +chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous +étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous +aimer ni de nous le prouver. + +MADAME DE MORVILLE, _pensive_. + +C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide +m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à +nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et +utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de +ceux qui souffrent. + +IRÈNE. + +Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de +dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, +elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!... + +JULIEN. + +Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme +j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici +l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui +m'était inconnue autrefois.» + +M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se +regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux. + +IRÈNE. + +Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont +très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour, +chère maman: là, c'est très-bien. + +JULIEN. + +Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras, +papa? + +M. DE MORVILLE. + +Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et +divers travaux de ce genre pour M. de Valmier. + +IRÈNE, _étonnée_. + +Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa? + +M. DE MORVILLE. + +Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce +travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié. + +MADAME DE MORVILLE. + +Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être +non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner. + +IRÈNE. + +C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon +petit plat! + +JULIEN. + +Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien. + +La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la +table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire +avec un profond sentiment de bonheur. + +IRÈNE. + +Là, voilà les couverts mis. + +JULIEN. + +Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous +comme des Turcs, pour manger? + +MADAME DE MORVILLE. + +Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir +grand'faim, j'ai hâte de te voir à table. + +On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté. + +IRÈNE. + +Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux, +maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite +cuisine d'une façon étonnante. + +JULIEN. + +C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des +manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses +aventures!... + +MADAME DE MORVILLE. + +C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous +savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres +éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution. + +JULIEN. + +N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne +bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir. + +IRÈNE. + +Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est +le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il? + +LE PÈRE MICHEL. + +Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il +salue._) + +MADAME DE MORVILLE. + +Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire +le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes. + +LE PÈRE MICHEL. + +C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je +connais le malheur, j'y sais compatir. + +(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en +continuant:_) + +«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que +vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville, +noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il +essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous +me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités +et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la +serre, monsieur Julien? + +JULIEN. + +Je vais la ranger, père Michel. + +LE PÈRE MICHEL. + +Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous +l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, +mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez. + +M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_. + +Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à +nous être utile et agréable. + +MADAME DE MORVILLE. + +Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes +heureux d'être si bien servis. + +LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_. + +Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle +Irène, et à vous aussi, monsieur Julien. + +LES ENFANTS. + +Merci, bon père Michel, bonsoir.» + +Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite +lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea +pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui, +écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures, +tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand +vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air +mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent +intrigués. + +«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place. + +[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)] + +--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné. +Veux-tu lui parler? + +--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir.... + +--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu +jamais tenir ta langue? + +ARMAND. + +Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme +il me démange, tu aurais pitié de moi! + +ÉLISABETH. + +Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos +amis ont l'air très-intrigués.» + +Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la +raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand. +Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi +un ambassadeur. + +MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_. + +De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant? + +--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises +pour nous. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait. + +ARMAND. + +Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma + +tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser +Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de +dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous +jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres. + +MADAME DE MORVILLE, _émue_. + +Cher enfant.... + +ARMAND, _précipitamment_. + +Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi +prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez +Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera +quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma +tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles +l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa +collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui +lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions. +Voilà.» + +Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui +indiquait toujours chez lui un ravissement complet. + +Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler, +elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence +tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues +roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce +dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait +droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une +tendresse pleine de reconnaissance. + +Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler. + +ARMAND. + +Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si +heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera +éclater. + +Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent +toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et +reconnaissants; puis les leçons commencèrent. + +Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies, +Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur +promenade accoutumée. + +Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur +firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les +remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux. + +Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de +Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, +que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir +venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que +_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun +se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi. + + + + +CHAPITRE XX. + +LES DEUX ARTISTES. + + +M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une +soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme +avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis +que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville +s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient +plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort +tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits +de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, +elle partit à la hâte. + +Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant +une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi +simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe +contenait ces quelques mots: + +Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.» + +IRÈNE, _attendrie_. + +Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur! + +JULIEN. + +Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit? + +«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi, +pas de remercîment, chut!...» + +Cher, excellent Armand! + +MADAME DE MORVILLE. + +Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels +amis!... + +M. DE MORVILLE. + +Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère +pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous +avions encore nos richesses? + +MADAME DE MORVILLE. + +Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers +enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis! + +Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception +de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à +Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus +difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières +aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et +se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient +travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent +promptement et se rendirent chez Mme de Marsy. + +Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne +trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les +invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de +chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un +terrible «_chut_» d'Armand. + +Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi +arrivèrent bientôt avec leurs parents. + +LIONNETTE. + +Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes +sont-ils arrivés? + +ARMAND. + +Oui, mademoiselle, ils sont là. + +NOÉMI. + +Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!... +Tiens! Irène Ici... et Julien! + +Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville +répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un +air de dédain et de protection. + +«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....» + +Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio. + +ARMAND, _d'un air formidable_. + +Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup +d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!... + +LIONETTE, _balbutiant_. + +J'aimerais mieux parler d'autre chose. + +ARMAND, _de même_. + +Et pourquoi, et pourquoi? + +LIONETTE, _naïvement_. + +Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez, +comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, +d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est +ennuyeux, ça. + +Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible +petit Breton. + +MADAME DE MARSY, _s'approchant_. + +Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez +promis; je compte sur vous, et le piano vous attend. + +[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)] + +IRÈNE, _tremblante_. + +Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._) + +NOÉMI, _bas à Élisabeth_. + +Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène? + +Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença; +Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les +yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre +enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et +subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable +sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son +émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des +misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi. +Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble +préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se +surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les +délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts +inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements +retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts! + +On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors +ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se +montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre. + +Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de +l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et +l'accablèrent de félicitations. + +NOÉMI, _enthousiasmée_. + +Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande +artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des +bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent. + +LIONETTE, _de même_. + +C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous +accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où +est-il? + +ARMAND. + +Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table. + +NOÉMI, _regardant_. + +Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces +choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses! + +Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier. + +«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles +sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles +choses? + +ARMAND. + +Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes +aquarelles? + +M. DE VALMIER, _à Julien_. + +Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable! +J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous? + +JULIEN, _rougissant_. + +Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en +défaire.» + +M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à +voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et +admirer les aquarelles. + +LIONNETTE. + +Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand? + +ARMAND. + +Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous? + +LIONNETTE. + +Je suis plus _épatée_ que jamais. + +ARMAND, _avec sang-froid_. + +N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_? + +LIONNETTE, _étonnée_. + +Hein? vous dites? + +ARMAND. + +Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles! + +LIONNETTE, _stupéfaite_. + +Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar... + +ARMAND, _tranquillement_. + +Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot +aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour +être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._) + +LIONNETTE, _très-rouge_. + +Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir +des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous! + +ARMAND. + +Mais, mademoiselle, si vous.... + +ÉLISABETH. + +Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela +finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé; +offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le +monde se dirige vers la salle à manger. + +Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et +elle fut aussi justement applaudie que la première fois. + +On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se +retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de +Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des +aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées +avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène +prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs +amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LE CHANGEMENT DE NOÉMI. + + +En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère +s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue +de la soirée. + +«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier +ta fatigue! s'écria Mme de Valmier. + +-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien +doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!» + +A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et +la conversation en resta là. + +Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec +distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour +réfléchir sérieusement. + +«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs +talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau +et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux +des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée +si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et +pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche +et m'a fait agir comme si je manquais de coeur! + +«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant +d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse +dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de +Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités! +Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si +j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils +ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup +maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage +d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.» + +Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne +tarda pas à s'endormir, en répétant: + +«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.» + +Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux +Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait +faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants +s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire +bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé +d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris, +l'avaient accompagnée machinalement. + +«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en +rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous, +mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman +dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible. +Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande +pardon!» + +A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que +tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et +l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de +l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les +élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si +embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit +d'un grand éclat de rire. + +CONSTANCE, _aigrement_. + +De quoi riez-vous donc, vous? + +ARMAND. + +Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle. + +HERMINIE. + +Est-ce de nous, par hasard? + +ARMAND. + +Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah! +Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille +les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer +tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah! + +La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire +aux éclats. + +CONSTANCE, _ricanant_. + +Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules? + +ARMAND. + +Certes, et joliment, encore! + +Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en +foule. + +HERMINIE, _avec ironie_. + +Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros +bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à +talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur? + +ARMAND. + +Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir +jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante. + +Il y eut un mélange de rires et de cris. + +CONSTANCE, _en colère_. + +Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton. + +ARMAND. + +Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous +faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette +jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau +monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable.... +(_Rires et exclamations._) + +CONSTANCE, _furieuse_. + +Je ne serai pas l'avocat du diable!... + +ARMAND. + +La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente? +(_Entre ses dents._) C'est la même chose. + +CONSTANCE, _calmée_. + +Je veux bien; vous allez être battu à plate couture. + +JULES. + +Bon, ça va être amusant. + +LIONNETTE. + +C'est très-gentil, ce jeu-là. + +JACQUES. + +Des chaises pour nos juges! + +PAUL. + +Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout. + +HERMINIE. + +Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à +m'aller très-bien. + +JORDAN. + +A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs. + +Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença. + +L'AVOCAT CONSTANCE. + +Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle +cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand +luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie, +le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que +cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes.... + +L'AVOCAT ARMAND. + +Oh! très-calmes! + +LE JUGE ÉLISABETH. + +Avocat Armand, n'interrompez pas. + +LE JUGE LIONNETTE. + +Je remercie mon collègue de ce sage avertissement. + +L'AVOCAT CONSTANCE. + +Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à +notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient +sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de +chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie.... + +L'AVOCAT ARMAND. + +L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._) + +L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_. + +Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées, +ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est +utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes. + +Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On +félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand +demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase: + +«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de +mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe +modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque, +que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet, +nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de +velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux +s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de +peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes +magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides, +avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la +boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter +à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de +rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien, +vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller +le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas +la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir +simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui +habille les pauvres!» + +Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur +et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient +tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé, +une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs. + +Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en +le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent +aussi. + +[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)] + +HERMINIE. + +Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand. + +LIONNETTE. + +Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme +utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je +n'en suis plus. + +JORDAN. + +Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur, +vraiment! + +LIONNETTE. + +Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire? + +LES ENFANTS. + +Certainement, il le faut. + +LIONNETTE. + +Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes +choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie. +(_Applaudissements._) + +HERMINIE. + +Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça +du jour au lendemain! + +LIONNETTE. + +C'est trop juste; accordé. + +CONSTANCE, _gaiement_. + +Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma +cause près de vous. + +ÉLISABETH, _affectueusement_. + +C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en +ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes +petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin +d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles +peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous +de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux +côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance +qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de +vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel +d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer +là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à +ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite. + +VERVINS. + +Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous +allons être très-raisonnables, vous verrez. + +CONSTANCE. + +Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle. + +ARMAND, _gaiement_. + +A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie +monstre; les juges vont choisir le jeu. + +On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent +bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le +Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de +_la Charité_. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN. + + +En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à +sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue; +c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque +de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie +mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit +avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de +piano chez Irène. + +La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut +avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de +voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme +de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et +si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant +cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée +et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit. + +«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle. + +--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en +féliciter. + +MADAME DE MORVILLE. + +Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais +chaque jour davantage.» + +Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien +causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de +plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement +devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour +ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère. + +Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce +surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme +de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était +rayonnant. + +JULIEN. + +Dieu! papa, quelle figure heureuse! + +IRÈNE. + +Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues? + +M. DE MORVILLE. + +Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées. + +MADAME DE MORVILLE. + +Quel bonheur! Combien, mon ami? + +M. DE MORVILLE. + +Devine! devinez, enfants. + +JULIEN. + +Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique. + +M. DE MORVILLE. + +Tu n'y es pas. + +IRÈNE. + +Quarante francs chacune, alors, papa? + +M. DE MORVILLE. + +Va toujours. + +MADAME DE MORVILLE, _étonnée_. + +Cinquante francs pièce, mon ami? + +M. DE MORVILLE. + +Cent francs, chère Suzanne. + +La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie. + +«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant +d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela. + +M. DE MORVILLE. + +Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi +et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de +Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles. + +«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le +sourcil. + +--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La +délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!» + +Il a souri et sa figure s'est éclairée. + +«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur +d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa +famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il +vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous +supplie d'y consentir.» + +«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet +qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon +enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton +talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu +me donnes.» + +Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et +Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection. + +Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de +la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous +les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries. + +Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils +furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à +partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi +simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec +amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments. + +Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette +s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à +l'esprit gai et malin du bon gros Armand. + +Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres +l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; +la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme +des Tuileries. + +Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le +bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit +cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons +de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait +souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi +intéressante que profitable. + +Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un +billet d'Élisabeth qui parut la contrarier. + +«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin. + +--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en +soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio +pour une course pressée. + +JULIEN. + +Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez.... + +IRÈNE. + +Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls. + +NOÉMI. + +Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre +service, vous savez! + +IRÈNE, _hésitant_. + +Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi.... + +NOÉMI. + +Pas du tout, je vous assure! + +JULIEN, _à voix basse_. + +Ne parlons pas de cela maintenant. + +NOÉMI, _surprise_. + +C'est donc un se.... + +IRÈNE, _précipitamment_. + +Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth +nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir? + +MADAME DE MORVILLE. + +Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils +avec elle.» + +Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois +amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre +aux Tuileries. + +A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme +Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien? + +JULIEN. + +Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.» + +Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant +la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour +vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur +ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites +dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs +à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la +famille, invités à dîner pour ce jour-là. + +Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau. + +IRÈNE, _entrant_. + +Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les +bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle +nous avait donné la permission de les vendre. + +MADAME BLESSEAU. + +Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les. + +IRÈNE. + +Voilà ma bague. + +JULIEN. + +Voici mes boutons de chemise. + +MADAME BLESSEAU. + +Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer. + +IRÈNE. + +Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite. + +MADAME BLESSEAU. + +Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque +bijou._) + +IRÈNE. + +Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs. + +MADAME BLESSEAU. + +Elle ne pèse pas cela, mademoiselle. + +IRÈNE, _avec chagrin_. + +Ah! mon Dieu, quel malheur! + +MADAME BLESSEAU, _souriant_. + +Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage. + +IRÈNE. + +Quel bonheur! combien s'il vous plaît? + +MADAME BLESSEAU. + +Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle. + +IRÈNE. + +C'est énorme; merci, madame Blesseau. + +MADAME BLESSEAU. + +Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je +vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente.... + +IRÈNE. + +Mais quel bonheur! + +MADAME BLESSEAU, _riant_. + +Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me +laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien +exacte de votre pierre. + +IRÈNE. + +Que je suis contente! à toi, Julien. + +MADAME BLESSEAU. + +Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui +m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à +quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et... +vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux +francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme +désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus. + +JULIEN. + +Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie +mille fois, madame Blesseau. + +NOÉMI. + +Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu +quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre +fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette +dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je +l'ai gardé. + +MADAME BLESSEAU. + +C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle. + +NOÉMI. + +Combien l'estimez-vous, alors? + +MADAME BLESSEAU, _le pesant_. + +Trente-neuf francs, mademoiselle. + +NOÉMI. + +Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que +lui? ça vous serait si facile, pourtant! + +MADAME BLESSEAU. + +Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous +acheteur en vendant, vendeur en achetant.» + +NOÉMI. + +Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le +commerce aussi honnêtement. + +[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)] + +MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_. + +Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur +Julien, voici votre argent. + +Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si +justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les +enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait +préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau; +elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y +courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute +essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue +absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle +et l'on se dirigea vers les Tuileries. + +NOÉMI. + +Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis? + +IRÈNE, _tristement_. + +Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._) + +NOÉMI. + +Vous deviez y tenir beaucoup, alors? + +IRÈNE, _avec effort_. + +Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman +un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge. + +JULIEN. + +C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera +notre affection. + +IRÈNE. + +C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas? + +NOÉMI. + +Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien? + +JULIEN, _souriant avec effort_. + +En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas +la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir. + +IRÈNE, _lui serrant la main_. + +Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer, +il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous +achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu? + +JULIEN, _souriant_. + +C'est cela. + +Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des +petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à +jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits +de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en +se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants +recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne +plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE. + + +Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le +jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec +amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir +leurs surprises. + +Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il +servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule +ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était +répandue sur tous les visages. + +Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup. + +MADAME DE MORVILLE. + +Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème +en l'honneur de vos amis. + +M. DE MORVILLE. + +Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._) + +MADAME DE MORVILLE. + +Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table. + +M. DE MORVILLE, _riant_. + +Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._) + +MADAME DE MORVILLE, _étonnée_. + +Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous +vous sauvez? + +ARMAND, _s'enfuyant_. + +Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._) + +ÉLISABETH, _de même_. + +Une petite minute seulement et nous revenons. + +Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander +quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait +toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque +toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs +reparaître. + +M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et +Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur +le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. +Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le +père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet. + +MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_. + +Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu? + +[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)] + +A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée, +félicitée. + +IRÈNE. + +Votre fête, chère, chère maman. + +JULIEN. + +Que nous vous souhaitons de tout notre coeur. + +M. DE MORVILLE. + +Pouvions-nous l'oublier, Suzanne! + +ARMAND. + +Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge. + +ÉLISABETH. + +Voilà pour s'agenouiller devant. + +MICHEL. + +Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire +aussi: et l'hôtel! + +Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire +tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants +d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de +nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on +serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les +aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville. + +M. DE MORVILLE. + +Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez! + +IRÈNE. + +Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu. + +JULIEN. + +Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère. + +ÉLISABETH, _riant_. + +C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se +consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans +le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que +je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait, +et ne le saura: personne, personne!» + +(_Tout le monde rit._) + +ARMAND, _consterné_. + +Tu m'as entendu? + +ÉLISABETH. + +Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris +pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux +roseaux pour planter dans ton jardinet? + +ARMAND, _frappé_. + +Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas? + +ÉLISABETH, _riant_. + +Justement. + +Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup: +«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion. + +ÉLISABETH. + +Comment ça? + +ARMAND, _avec majesté_. + +J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même +à toi! + +ÉLISABETH, _intriguée_. + +Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à +ma place? + +ARMAND, _triomphant_. + +Justement. + +M. DE MORVILLE. + +A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont +imposé nos excellents enfants pour toi. + +MADAME DE MORVILLE, _inquiète_. + +Oh! mon Dieu, lequel? + +IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_. + +Papa, ne dites pas.... + +M. DE MORVILLE. + +Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier +pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu +leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête. + +MADAME DE MORVILLE, _très-émue_. + +Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre +dévouement! (_Elle les embrasse._) + +IRÈNE. + +Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai +trésor de notre coeur. + +JULIEN. + +Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un +instant! + +MADAME DE MORVILLE. + +Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y +teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs! + +M. DE MORVILLE. + +Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je +suis fier de leur dévouement. + +ARMAND, _avec explosion_. + +Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur, +quelle joie! (_Il gambade._) + +ÉLISABETH. + +Armand, es-tu fou? + +ARMAND. + +De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir +de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._) + +ÉLISABETH. + +Voyons. (_Elle lit haut._) + + «Chère Irène et cher Julien, + + + «C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre + jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je + répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. + Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en + voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, + qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car + elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous + me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? + J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa + bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers + amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais + en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux + comme je vous aime: de tout mon coeur. + + + «Votre amie dévouée, + + «Noémi de Valmier.» + +Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents, +aussi émus qu'eux de cette lettre touchante. + +ARMAND, _sautant de joie_. + +Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de +Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth, +qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston? + +ÉLISABETH. + +Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les +roseaux d'Armand le discret! + +(_Armand se rengorge._) + +JULIEN, _avec émotion_. + +Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi +une surprise comme elle le mérite. + +IRÈNE, _de même_. + +Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir. + +LE PÈRE MICHEL, _desservant_. + +Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution. + +ARMAND, _gaiement_. + +Quel âge aviez-vous en 93, père Michel? + +LE PÈRE MICHEL. + +Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98. + +ARMAND. + +Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855. + +LE PÈRE MICHEL. + +Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de +malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix +ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je +n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge +comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue, +j'aimerais bien à la prendre. + +M. DE MORVILLE. + +Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr. + +LE PÈRE MICHEL. + +Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne +peuvent que me faire honneur. + +La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand; +après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +LA FÊTE DE M. DE VALMIER. + + +Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de +Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la +reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et +se mit à causer avec la mère d'Irène. + +Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien +elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui +demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile +aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se +montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes +femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes +de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par +ces liaisons. + +La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se +mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille +lui offrir de magnifiques bouquets. + +«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement. + +--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en +l'embrassant. + +--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi. + +--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si +longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable. + +--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement +Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr. + +--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand +plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes +bien simplement mises pour nos invités. + +MADAME DE VALMIER. + +J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré +que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise. + +NOÉMI, _gaiement_. + +Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour +m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre +de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.» + +L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme. + +«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle +de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le +remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions +brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant? + +MADAME DE VALMIER. + +En êtes-vous fâché, André? + +M. DE VALMIER, _vivement_. + +Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire... +non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit +être si doux!» + +On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon +avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu. + +«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence +brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que +l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des +affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous +est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!» + +M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de +regret poignant, la voix émue, les yeux baissés. + +Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux +yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de +lui, lui tendait la main et lui dit tout bas: + +«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous +fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux +excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus +qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de +Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de +famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant +votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et +dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi? + +NOÉMI. + +Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il +désire!» + +M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos +de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et +il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en +pleurant. + +Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si +affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi, +riant et pleurant, s'écria: + +«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste! + +M. DE VALMIER. + +Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font +couler. + +NOÉMI. + +Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue. + +M. DE VALMIER. + +Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique +bouquet? + +NOÉMI. + +Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune +peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a +aidée à vaincre quelques difficultés.» + +En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau +de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment +remarquables. + +M. DE VALMIER + +Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._) +Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et +charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire! + +MADAME DE VALMIER. + +A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison +de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en +cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre +morceau favori du _Barbier de Séville_. + +Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent, +l'air tant aimé par M. de Valmier. + +Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais +ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le +faire. + +NOÉMI. + +Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir +moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène. + +M. DE VALMIER, _frappé_. + +Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville, +Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois +béni par moi, était dû à leurs bons conseils? + +NOÉMI, _avec feu_. + +Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et +leurs amis de Kermadio et de Marsy. + +[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)] + +MADAME DE VALMIER. + +Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André: +elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes +redevables de nos idées sérieuses. + +Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre +des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle +avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de +l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de +Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme +leurs amis, en famille et pour la famille. + +M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était +vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec +élan: + +«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle +sera digne de vos coeurs, je le jure. + +MADAME DE VALMIER. + +Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux, +André. Nous ne voulons rien de plus! + +NOÉMI. + +Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa +famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va +l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont +trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des +petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser.... + +M. DE VALMIER. + +Le bon Dieu t'en enverra peut-être. + +MADAME DE VALMIER. + +Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille! + +M. DE VALMIER. + +C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.» + +Un domestique entra en ce moment: + +«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à +remettre à monsieur en personne deux paquets. + +M. DE VALMIER. + +Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette? + +MADAME DE VALMIER. + +Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire. + +M. DE VALMIER. + +Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la +clef de ce mystère. + +LE DOMESTIQUE. + +Tout de suite, monsieur.» + +La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant, +essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours +majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais. + +NOÉMI, _intriguée_. + +C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là? + +MADAME DE VALMIER. + +Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé! + +LE PÈRE MICHEL. + +Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je +suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire +plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or, +comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais +deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à +monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et +mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets. + +NOÉMI, _surprise_. + +Irène m'envoie cela? + +LE PÈRE MICHEL. + +Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est +destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il +hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien.... + +M. DE VALMIER. + +Quoi, mon ami, que voulez-vous? + +LE PÈRE MICHEL. + +C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement +général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement +remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si +canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je +peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur +comprend..., portant des choses précieuses, sans doute.... + +M. DE VALMIER, _riant_. + +Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà; +pouvons-nous prendre les paquets, maintenant? + +LE PÈRE MICHEL. + +Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question? +J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit +bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages +honorables, qu'il.... + +NOÉMI. + +Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez, +maman, le délicieux mouchoir! + +MADAME DE VALMIER. + +La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée +délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et +à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie +excellente tu as là, Noémi! + +NOÉMI. + +Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._) + + «Ma bonne Noémi, + + + «La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, + je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque + point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur + pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son + dévouement et son affection. + + «Ton ami reconnaissante, + + «Irène.» + +M. DE VALMIER. + +Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout, +et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne. + +Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une +magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château +de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André, +offert par une famille reconnaissante. + +MADAME DE VALMIER. + +André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en +suis aussi heureuse que fière pour mes amis. + +NOÉMI. + +Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le +petit croquis de Valmier! + +M. DE VALMIER. + +Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant +souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail! + +LE PÈRE MICHEL. + +Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je +vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je +tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé +à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces +jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs +leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas. + +NOÉMI, _émue_. + +L'entendez-vous, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces +affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie, +après l'amour de Dieu! + +M. DE VALMIER. + +Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel, +permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine. +(_Il veut lui donner un louis._) + +LE PÈRE MICHEL, _refusant_. + +Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le +service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie. + +M. DE VALMIER. + +Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous +remercier de votre obligeance. + +Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya +les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une +profonde émotion. + +Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze +heures passées. + +M. DE VALMIER. + +Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci +à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante. + +On se sépara sur ces bonnes paroles. + + + + +CHAPITRE XXV. + +ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE. + + +L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la +plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier +et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures +mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa +fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs +charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque +chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au +cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et +elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le +préoccupait ainsi. + +«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous +voir aujourd'hui? + +--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant. + +--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez +Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que +vous me voyez. + +MADAME DE VALMIER, _finement_. + +André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville. + +M. DE VALMIER, _riant_. + +Comment cela? + +MADAME DE VALMIER. + +Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé +le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres. + +M. DE VALMIER, _interdit_. + +Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure.... + +NOÉMI. + +Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman, +dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci? + +M. DE VALMIER. + +Oui! qui te l'a appris? + +NOÉMI. + +Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous +le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent! + +MADAME DE VALMIER, _avec reproche_. + +Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si +rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou +des amis intimes. + +M. DE VALMIER. + +Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu +les aimeras beaucoup. + +MADAME DE VALMIER, _riant_. + +S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère +qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils? + +M. DE VALMIER. + +Hum!... M. et Mme Villemor. + +NOÉMI. + +Ont-ils des enfants, papa? + +M. DE VALMIER. + +Oui, un fils et une fille. + +NOÉMI. + +Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien, +cela me fera un charmant voisinage. + +MADAME DE VALMIER. + +Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère +Suzanne. + +M. DE VALMIER. + +Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme +de Morville. + +MADAME DE VALMIER. + +C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes +aussi charmantes. + +M. DE VALMIER, _avec tendresse_. + +J'en connais une qui la vaut bien. + +MADAME DE VALMIER. + +Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.» + +Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation. + +Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme +une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par +l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit +garçon! quelle petite fille! + +On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des +manières aussi ridiculement affectées. + +Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus. +Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables +pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques. + +CONSTANCE, _gracieusement_. + +Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous? + +LA PETITE FILLE, _zézayant_. + +_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous, +mademoiselle? + +[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)] + +CONSTANCE. + +Je m'appelle Constance de Blainval. + +LA PETITE FILLE. + +Votre mère est-elle marquise? + +CONSTANCE. + +Non, elle est comtesse. + +LA PETITE FILLE. + +La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Héloïse de +Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de +_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous +_zouer_ avec la comtesse? + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer +chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps +possible. + +CONSTANCE, _avec orgueil_. + +Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce +qui vous intéresse, monsieur le vicomte. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_. + +Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur? + +JORDAN, _orgueilleusement_. + +Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux +noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son +groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien +avez-vous de voitures? + +JORDAN, _un peu humilié_. + +Deux, une calèche et un coupé. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé, +phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos +voitures? + +JORDAN, _de plus en plus humilié_. + +De chez Lelorieux. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui, +mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il +lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que +j'ai chipés. + +JORDAN. + +On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos +cigares? + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Dans le fumoir de papa, donc. + +Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse +disait à Constance. + +«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants? + +CONSTANCE. + +Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000 +francs, c'est superbe à voir. + +HÉLOISE, _avec dédain_. + +Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000 +écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle +a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le +mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix +incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux +point de Venise de 4,000 écus. + +CONSTANCE, _humiliée_. + +Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi. + +HÉLOISE, _dédaigneusement_. + +Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi +vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_: +il n'y a que ce mot-là de bien porté. + +CONSTANCE. + +Merci, mademoiselle, vous avez raison. + +HÉLOISE. + +_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_: +elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_. +D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle. + +CONSTANCE. + +Avez-vous des frères et soeurs? + +HÉLOISE, _indignée_. + +Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce +serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de +ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!... + +ARMAND, _bas_. + +Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon! + +JACQUES, _bas_. + +Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes +amis, à quoi jouons-nous à présent? + +CONSTANCE, _avec humeur_. + +Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas. + +HÉLOISE. + +Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_ +toilette. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_. + +Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les +amis des premiers venus, je vous en préviens. + +ARMAND, _avec ironie_. + +Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut! + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie. + +ARMAND, _haussant les épaules_. + +Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons +jouer sans elles.» + + + + +CHAPITRE XXVI. + +LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS. + + +Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la +bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite +fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec +précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux. +Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère, +arrêta brusquement ces enfants. + +«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine, +s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres! + +HÉLOISE. + +Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales +petits. + +LE PETIT GARÇON, _rougissant_. + +Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous +ne devez pas craindre de les toucher. + +HÉLOISE, _minaudant_. + +Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se +sauve derrière Héliogabale._) + +HÉLIOGABALE, _avec majesté_. + +Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas +faites pour des gens communs comme vous. + +ARMAND, _indigné_. + +Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à +vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait. + +HÉLIOGABALE. + +Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai +donné la leçon qu'ils méritaient. + +LA PETITE FILLE, _irritée_. + +C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera +peut-être donnée.... + +HÉLIOGABALE, _ricanant_. + +Ah! Ah! je voudrais bien voir cela. + +LE PETIT GARÇON, _avec colère_. + +Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit.... + +LA PETITE FILLE. + +Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont +pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre +défense.» + +Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis, +choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec +Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par +les élégants, était restée près d'Héloïse. + +Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon +coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours +suivants. + +On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat; +aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au +grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle +d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits +par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les +toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se +joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient +orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque +jour de plus en plus. + +Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant, +paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une +petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et +Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce +n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux. + +HÉLOÏSE, _gracieusement_. + +Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur? + +LA PETITE FILLE, _avec hauteur_. + +Je veux savoir avant qui vous êtes. + +HÉLOÏSE, _bas_. + +Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop +_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor. + +LA PETITE FILLE, _riant_. + +Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte? + +Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent +de rire à cette réflexion. + +HÉLOÏSE, _très-rouge_. + +Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle! + +LA PETITE FILLE, _majestueusement_. + +Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq +serviteurs. + +ARMAND, _riant_. + +Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré. + +LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_. + +Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je +ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi? + +HÉLIOGABALE, _honteux_. + +Hélas! je n'en ai que huit! + +JORDAN, _bas_. + +Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le +vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries! + +La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués +par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se +séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants: +«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute +deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi, +ce sera très-intéressant.» + +Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on +obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque: + +Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents; +chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se +retrouva au spectacle. + +Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver +leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les +petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop. +Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries +avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les +enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux +qui étaient venus aux Tuileries le matin. + +Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on +les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent +à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient +devenus rouges et embarrassés. + +LE PETIT GARÇON. + +Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et: +j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège! + +LA PETITE FILLE. + +Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie; +il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres. + +LE PETIT GARÇON. + +Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est +vrai que nous étions richement habillés. + +LA PETITE FILLE. + +Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous +avez insultés. + +[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)] + +LE PETIT GARÇON. + +C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon. + +ARMAND. + +C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces +petits enfants! + +Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les +élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs +de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène. + +Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries: +quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse, +Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins, +abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux +Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine +d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et +grossirent le nombre des enfants raisonnables. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +LA SURPRISE DE M. DE VALMIER. + + +«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après +les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon +aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur +est impossible de nous recevoir ce matin. + +MADAME DE VALMIER, _étonnée_. + +C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais! +cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis! + +NOÉMI. + +Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse +de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée. + +M. DE VALMIER. + +Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies. + +NOÉMI. + +On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa. +(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Je ne sais si cela leur.... + +BAPTISTE, _entrant_. + +Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur. + +MADAME DE VALMIER, _lisant_. + +C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la +matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils +désirent tous que nous y allions. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents +sont occupés! quelle singulière chose! + +MADAME DE VALMIER. + +Je vais écrire que nous irons.» + +La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de +Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait +reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture +eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en +voiture, Noémi dit a sa mère: + +«Maman, papa prépare notre surprise. + +MADAME DE VALMIER. + +Je le crois aussi. + +NOÉMI, _pensive_. + +Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir +éloignées de la maison aujourd'hui. + +MADAME DE VALMIER, _riant_. + +Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à +l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord +avec ton père. + +NOÉMI. + +C'est cela! ça va être amusant.» + +Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la +tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire +sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher +et paraissait hors de lui. + +Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil +en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec +intention: + +«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?» + +Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde. + +ÉLISABETH. + +Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles. + +ARMAND, _très-agité_. + +Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir? + +NOÉMI, _avec malice_. + +Il me semble qu'il en est bien temps. + +ARMAND, _de plus en plus agité_. + +Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué! + +NOÉMI. + +Qu'est-ce qui serait manqué? + +ÉLISABETH, _précipitamment_. + +Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du +dîner. + +JEANNE, _riant_. + +Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!... + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce que c'est? + +JEANNE. + +Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon +compliment! (_Elle se frotte le bras._) + +ARMAND, _honteux_. + +Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que.... + +NOÉMI. + +Que quoi? + +ARMAND. + +Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin! + +ARMAND. + +Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes +amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur. + +JACQUES. + +Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur? + +ARMAND. + +Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple. + +ÉLISABETH. + +Plus simple qu'élégant. + +ARMAND. + +C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres. + +La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en +débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures +sonnaient quand Mme de Valmier s'écria: + +«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons. + +NOÉMI. + +Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes +horriblement en retard pour le dîner! + +ARMAND. + +Tant mieux! + +NOÉMI. + +Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit +mourir de faim! + +ARMAND. + +Il n'y songe pas, au... aïe!... + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce que tu as! + +ARMAND. + +C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les +intérêts! (_On rit._) + +JEANNE, _gaiement_. + +Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu +allais.... + +ARMAND. + +Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.» + +Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient +plus intriguées que jamais. + +NOÉMI. + +Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise? + +MADAME DE VALMIER. + +Je ne m'en doute pas du tout! Patience! + +En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser +entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu. + +NOÉMI. + +Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles +ressemblent à ceux de Mme de Morville. + +MADAME DE VALMIER. + +Il y en a des centaines de pareils, mon enfant. + +En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour +baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure +d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée. + +Noémi poussa une exclamation. + +«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle. + +MADAME DE VALMIER. + +Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur +mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi +de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en +retard! + +M. DE VALMIER. + +Tant mieux! + +NOÉMI. + +Là! voilà papa qui dit comme Armand. + +M. DE VALMIER. + +Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses +dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole. + +MADAME DE VALMIER. + +A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.» + +A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en +se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit: + +«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon. + +MADAME DE VALMIER. + +Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli. + +M. DE VALMIER. + +Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous +irions tous leur faire une visite ce soir. + +MADAME DE VALMIER, _étonnée_. + +N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine +installés: notre visite les gênera, je crois. + +M. DE VALMIER. + +Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera +contente de voir ses petits voisins. + +NOÉMI. + +Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et +elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.» + +[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)] + +On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père, +mais elle était visiblement distraite. + +A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos +voisins, Juliette? + +MADAME DE VALMIER. + +Volontiers; viens, Noémi.» + +On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna +et... le père Michel vint ouvrir. + +NOÉMI, _surprise_. + +Vous ici, père Michel, par quel hasard? + +M. DE VALMIER, _souriant_. + +Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos +voisins. Entre au salon, Juliette. + +MADAME DE VALMIER, _entrant_. + +Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle +l'embrasse._) + +NOÉMI, _enchantée_. + +Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà +donc votre surprise, papa? + +MADAME DE VALMIER, _émue_. + +Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta +tendresse pour nous. + +MADAME DE MORVILLE. + +Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas +tout! + +M. DE MORVILLE. + +Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami, +madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère +famille n'est plus dans la gêne. + +IRÈNE. + +Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles, +nous les devons à sa générosité. + +JULIEN. + +Comment jamais reconnaître tant de bienfaits? + +En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant +encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole: + +«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville, +grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à +sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de +banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été +inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à +eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient. +N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si +noblement méritée?» + +De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces +paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant +appartement de leurs amis. + +NOÉMI. + +Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le +prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux +de Mme de Morville? + +MADAME DE VALMIER. + +Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec +Irène était très-naturelle. + +IRÈNE. + +Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand +elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne +pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie.... +(_Elles s'embrassent._) + +M. DE VALMIER. + +Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine +installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est +averti. + +NOÉMI. + +Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup. + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le +maître d'hôtel. + +On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans +la plus douce, la plus affectueuse intimité. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +LES CONTRASTES. + + +Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce +n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les +toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les +coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de +Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis +vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés +dans leurs malheurs. + +Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie +profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant, +chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains +avec plus d'ardeur que jamais. + +Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les +artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait +gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore +tiré leurs billets. + +ARMAND. + +Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la +chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je +disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis, +je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser +M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._) + +ÉLISABETH, _intriguée_. + +Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu? + +ARMAND. + +Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre +Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me +faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!... +Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, +tenez! (_Il s'essuie les yeux._) + +MADAME DE KERMADIO, _émue_. + +Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là +bien des heureux! + +M. DE KERMADIO, _de même_. + +Nous en sommes vivement reconnaissants! + +ÉLISABETH, _poussant un cri_. + +Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de +gagner.... + +MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_. + +Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._) + + «Mademoiselle, + + + «J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est + acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête + pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me + dit-on. + + «Daignez agréer, etc. + + «LEPEC, _architecte_.» + +M. DE KERMADIO. + +Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher +monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous +pourrons lui laisser accepter.... + +M. DE VALMIER. + +Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants, +monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs +parents. Qu'ils en soient récompensés! + +MADAME DE VALMIER. + +André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous +sommes heureux de vous y aider. + +Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant. + +«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir, +voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis +que notre amitié fit quelque bien. + +ARMAND. + +Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque +rien fait de bon. + +JULIEN. + +Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous +trouver?» + +Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et +l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le +lendemain. + +Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau +monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et +gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et +améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de +faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son +coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour +davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par +Élisabeth, Armand et leurs amis. + +On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans +la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les +enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en +nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient; +Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais +roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases: + +«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette! + +--C'est la reine de Charenton, pour sûr! + +--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là? + +-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie +j'ordonne_! + +--Ah! mais non! ça ne prend pas.... + +--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme +celle-là! + +--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits +idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras! + +--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras! + +--Ça y est!» + +Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses +et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en +chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_ + + V'là la Déesse du Boeuf-Gras, + A la mode, à la mode, + V'là la Déesse du Boeuf-Gras, + A la mode de chez nous. + + Elle a la tête à l'envers, + Pas d'cervelle, pas d'cervelle, + Elle a la tête à l'envers, + A la mode de chez nous. + +ARMAND, _s'élançant_. + +Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons +comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs +parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule. + +UN GAMIN. + +Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire! + +UN AUTRE GAMIN. + +Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux +pas qu'on le contrarie, entends-tu? + +PREMIER GAMIN. + +A cause? C'est l'arche sainte, peut-être? + +DEUXIÈME GAMIN. + +Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not' +loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! +le v'là. + +[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)] + +PREMIER GAMIN, _ému_. + +C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît +(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais +on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres? + +TOUS LES GAMINS. + +Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades! + +ARMAND, _affectueusement_. + +Merci, mes amis, merci, Théodore. + +THÉODORE. + +Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu +Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous? +en route, mauvaise troupe. + +La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à +tue-tête. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +LES CONTRASTES CONTINUENT. + + +Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient +la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands +cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi +de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en +pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et +s'élança vers elle. + +LA BONNE. + +Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas +suivie pour protéger aussi votre cousine? + +HÉLIOGABALE, _pleurnichant_. + +Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais +mieux rester aux Champs Élysées. + +PREMIER SOLDAT, _arrivant_. + +Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur +du militairrrre frrrrançais. + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Oui, nous vous.... + +PREMIER SOLDAT, _avec solennité_. + +Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi +m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec, +que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous +faire traverser la place Concorde? + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent? + +LE SERGENT. + +Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet; +votre _intempérie_ de langage me choque. + +LA BONNE, _étonnée_. + +Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats? + +HÉLIOGABALE, _grognant_. + +Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une +scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais +peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des +remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner +de l'argent? + +[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).] + +ARMAND, _vivement_. + +C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens. +Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent? + +JULIEN. + +A des soldats français! c'est honteux.... + +JACQUES. + +Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez, +sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries +vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs +camarades. + +PAUL. + +Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch, +voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent, +ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme +vous. + +LE SERGENT, _souriant_. + +A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre +gentil cadeau. + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je.... + +LE SERGENT, _avec autorité_. + +Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon +ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte. + +Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des +remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle. + +Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à +peu à la recherche de leurs amis. + +HÉLOÏSE, _aigrement_. + +C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé; +elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il +n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont +entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée +_zusqu'ici_, et voilà. + +LIONNETTE, _vivement_. + +Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé +de vous défendre tout le temps. + +HÉLOÏSE, _avec colère_. + +Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est +dégoûtant! + +HERMINIE, _ricanant_. + +Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de +vous.... + +HÉLOÏSE, _de même_. + +Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble! + +CONSTANCE, _tranquillement_. + +C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce +n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous. + +HÉLIOGABALE. + +Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me +mener ici. C'est pas des bons amis, ça! + +JORDAN. + +Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18 +francs de timbres confédérés.... + +JULES. + +Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes.... + +VERVINS. + +Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe, +de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries. + +HÉLIOGABALE. + +Vous êtes des vilains! + +HÉLOÏSE, _à ses amies_. + +Vous êtes des _messantes_! + +Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se +disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas. + +LA BONNE. + +Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en +vont. + +LIONNETTE, _résolûment_. + +Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth, +Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées. +Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui +l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse +de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes! + +ARMAND, _battant des mains_. + +Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause! + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions +véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie. + +LA BONNE. + +Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent +mieux que les beaux habits. + +Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui +firent les plus tendres caresses. + +Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la +condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin +à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire +commença. + +LE JUGE ÉLISABETH. + +Procureur Armand, qu'avez-vous à dire? + +P. ARMAND. + +Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de +l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour +preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie. + +J. ÉLISABETH. + +C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez. + +T. LIONNETTE. + +Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se +barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que.... + +P. ARMAND, _l'interrompant_. + +Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin. + +LIONNETTE. + +Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de +tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer.... + +ARMAND. + +Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._) + +LIONNETTE. + +Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs, +les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme +absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._) + +ARMAND. + +Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._) +Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple +nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité +et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans +coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous +y gagnerons sous tous les rapports. + +Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge +Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la +condamnation suivante: + +«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du +procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli +par les enfants des Tuileries.» + +Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur +faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à +leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries. + + + + +CONCLUSION. + + +Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien, +Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous +achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent +leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées +par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi +une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur +des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier +Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa +grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit +frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y +plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les +gens du voisinage, pauvres et riches. + +Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et +de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige +l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On +pensa qu'elle ne le refusera pas. + +Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux. +Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier, +grâce à son detestable caractère. + +Héloïse est morte étouffée dans son corset. + +Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos +d'héritages. + +Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu +idiot à force de fumer. + +Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth? +vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés +de mon oubli... Je la réservais pour la fin. + +Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de +dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que +les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la +cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est +Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +Dédicace. A ma fille. +I. L'élégante et l'élégant. +II. Deux petits Bretons. +III. L'accident. +IV. Aux Tuileries. +V. Rendez le bien pour le bien. +VI. Irène et Julien s'amusent. +VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois. +VIII. Les deux clubs. +IX. Une séance du Club «la Charité». +X. Une séance du Club «le Beau monde». +XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth. +XII. Première charade. +XIII. Seconde charade. +XIV. Les amis faux et les amis vrais. +XV. La maladie d'Élisabeth. +XVI. Les recherches d'Armand. +XVII. Chez Irène et Julien. +XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres. +XIX. Les joies de la pauvreté. +XX. Les deux artistes. +XXI. Le changement de Noémie. +XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien. +XXIII. La fille de Mme de Marville. +XXIV. La fête de M. de Valmier. +XXV. On entrevoit une grande surprise. +XXVI. Les élégants sont attrapés! +XXVII. La surprise de M. de Valmier. +XXVIII. Les contrastes. +XXIX. Les contrastes continuent. +Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by +Olga, Vicomtesse de Pitray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + +***** This file should be named 26091-8.txt or 26091-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26091/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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