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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron (tome premier) + avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés + par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES + +DE + +LORD BYRON, + +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, + +COMPRENANT + +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, + +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, + +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + +TOME PREMIER. + + +PARIS + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, + +RUE SAINT-LOUIS, Nº 46, + +ET RUE RICHELIEU, Nº 47 _bis_. + +1830. + + + +[Illustration: Lord Byron] + + + + +Préface des Éditeurs. + + +Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature +la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à +Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si +divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans +toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs +ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur +de WAVERLEY, dans deux éditions rivales, devait être naturellement +suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres de ces grands +littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables. + +Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite +d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le +prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que +celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de +l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr +P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de DON JUAN la +verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme +ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en +est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le +mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et +nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et +aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est +aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les _pièces +inédites_ promises par MM. Galignani[1], les MéMOIRES DE LORD BYRON, +confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la +publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2]. + +[Note 1: M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle +collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une +édition originale des œuvres du poète anglais: c'est dans cette +édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici +question.] + +[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont +attendus incessamment.] + +Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour +notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de +Byron, et si nous avons commencé par le DON JUAN, c'est que ce +poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du +prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes, +détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés, +critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce +poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de +surprise. + +Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge +des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi +les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au +jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi +glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et +talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de +judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui +parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur +certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement +compris. + +Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs, +est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en +apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut +pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que +de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux +strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de +M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.--Citons-les comme +un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme +traducteur. + + 218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place + sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action + de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes + les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que + les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros + massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur + «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront + poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire + encore. + + 219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, + Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, + dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de + sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; + mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son + tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur + un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de + poussière. + + What is the end of fame? 'tis but to fill + A certain portion of uncertain paper: + Some liken it to climbing up a hill + Whose summit, like all hills, is lost in vapour; + For this men write, speak, preach, and heroes kill, + And bards burn what they call their «midnight taper,» + To have, when the original is dust, + A name, a wretched picture, and worse bust. + + What are the hopes of man? Old Egypt's king + Cheops erected the first pyramid + And largest, thinking it was just the thing + To keep his memory whole, and mummy hid, + But somebody or other rummaging, + Burglariously broke his coffin's lid: + Let not a monument give you or me hopes + Since not a pinch of dust remains of Cheops. + + DON JUAN, C. I. + + + + +VIE DE BYRON. + + +Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de +pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des +intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent +partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur +ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les +nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice +les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer +les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant +se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de +l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus +solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais, +comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les +religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités +d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs +sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives +inquiétudes. + +De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen +de soulager leur cœur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais +le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi +dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur +la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour +recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables. + +Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le _génie poétique_, +c'était sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_. +Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète: +jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la +poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent +souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs +plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa +vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens +de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus +indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il +en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor, +il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui +l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir. + +Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de +l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle, +cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En +France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du +XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un +_Gontaut_, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le +surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de +Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on +la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre +et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit +sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et, +à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens +défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la +gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire +est même consigné dans les premières stances des _Heures de +loisirs_[4]. + +[Note 3: Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres +maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et, +bien plus, c'est que les ruines du château de _Gourdon_ ou _Gordon_ +subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.] + +[Note 4: Il avait à peine quinze ans quand elles furent +composées.] + +L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième +Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M. +Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de +Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute, +coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le +jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce +M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte +de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était, +au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que +dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse +dans le château de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines +réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la +principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur +tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille), +son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots: +il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses +châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les +fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798, +sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret. + +Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron, +malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé +qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des +trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la +publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un +divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait +aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière +du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse, +Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de +sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort +à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite, +les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu +d'elle. + +[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui +épousa, par la suite, sir H. Leigh.] + +Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le +22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près +d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas. +C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui +peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous +remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les +écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé +l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même +incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde +contemporain. + +Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner, +c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans +une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule +consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce +à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon, +au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans +gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés +et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de +l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un +de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les +enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les +habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher, +comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de +lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils, +s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai +Byron!» + +Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières +études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus +ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque +jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux +et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie. +On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de +liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison, +ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, +avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes +dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les +plus belles stances des _Heures de loisir_ sont adressées aux rochers +de _Loch-na-Garr_. + +Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première +éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère, +on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se +fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une +profonde aptitude aux exercices classiques. + +En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la +pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école +d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de +_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_. +Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait +reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un +autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce +nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi, +répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté +hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre +de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je +puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.» + +Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, sœur +du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de +tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin +de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment +libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé +à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en +général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans +cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à +tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté +la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à +l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires; +lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les +moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours +fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses +maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples. + +Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans +leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron +les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots. +Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur +demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges. +Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrêté. + +Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château +de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été +la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs +chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description +dans le quinzième chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria +Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux +familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la +mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le +dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous +les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son +naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de +quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion +d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle +le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus +vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin, +cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus +ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme +jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit +révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première +passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss +Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du +moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers. +Depuis ce tems le nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un +pouvoir presque magique. + +De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a +beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami +et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande +tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui +plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois +paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât, +à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela +même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux +peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce +grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord +Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce +mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère +misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté +satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de +l'éducation duquel il désespérait sans doute. + +À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu +d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé +des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes +écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les +regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes +classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les +_Heures d'oisiveté_, livrées à l'impression six mois après sa +sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune +homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà +maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux +jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il +publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves +nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui +d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles +périodiques de l'opinion, la _Revue d'Édimbourg_, avait encore +gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus +accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette; +celles dont l'auteur _des Martyrs_ était l'objet en France, justement +à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les +compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux +critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut +rougir d'avoir admiré ce que la _Grand'mère d'Édimbourg_ avait +dénigré. Les _Heures d'oisiveté_ devinrent le sujet de toutes les +plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la +moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit +même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son +jeune parent. + +Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en +s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même +nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses +se disputaient son cœur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de +son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins +excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille +abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems. + +Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs +des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces +jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin +d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en +attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres +coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son +cœur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme +auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour +en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il +chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel +il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente +sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le +chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se +précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit +graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; +elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je +n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.» + +On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter +en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un +des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de +réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et, +comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne +trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la +mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même, +sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du +chantre du Falerne et de Lydie. + +Mais l'article de la _Revue d'Édimbourg_ vint bien autrement +aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui +fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures +d'oisiveté_, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la +république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus +oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery, +avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura +les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries +d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette +Angleterre, qui ne rappelle à son cœur que ses propres égaremens ou +les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le +gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des +inspirations plus grandes encore. + +_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute +la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux, +épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si _rude +jouteur_. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète, +ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des +pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage +devant la _balle de laine_ qui sert de siége au chancelier, que +celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit +cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en +s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts +dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs +de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait +quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il +avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais +serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne +veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la +chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays +étranger.» + +Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir +mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses +nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead +et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse, +déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais +devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son +opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans +ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les +deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur +suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait +instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la +fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien +le Sganarelle du _Don Juan_ de Molière; présomptueux, craintif et +superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant +toute espèce de fatigues ou de dangers. + +Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec +empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de +l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits +du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent +d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières +impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté +qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une +nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la +beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir +ses sermens de haine à la société, de calme et de continence +philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes +d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt +taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers +l'attendaient encore. + +Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers) +qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord +Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette +expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux +artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même +tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient +aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui +précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron +à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose +de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas +altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était +indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des +passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance +des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses +formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame. + +Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux +voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à +Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le +29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie. + +Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient +traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et, +de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens +de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du +redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha, +surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi, +Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit +à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux +journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée, +dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les +commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même +le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches, +ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout +l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une +haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de +la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et +des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa +Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les +recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur +de la Morée. + +L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais, +mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive +impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe +Harold_ il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la +gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et +du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne +tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur +la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots +turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les +rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours +des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant +la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; +les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le +capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à +Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent +redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre +chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les +flots.» (_Lettre de Lord Byron à sa mère_.) Tel fut l'événement +qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du +deuxième chant de _Don Juan_. + +De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant +au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts +de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours +à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie +de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme +ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet. + +Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des +barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais, +venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de +statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, +sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez +sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux +gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme. +On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à +encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres +peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse +à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, +statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour +se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule +inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, +mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et +quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir +regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des +outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de +se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les +spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir, +dans le _Childe Harold_ et dans _la Malédiction de Minerve_, la +conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie, +effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du +temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes: + + Quod non fecerunt Gothi + Hoc fecerunt Scoti. + +De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son +gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des +temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce +au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils +visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate _la +Salsette_, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la +Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des +héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman +du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à +quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à +Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de +révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans +le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres +avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire +d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu +l'_impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage_. La tentative +de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes +recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de +partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs +partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques +minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se +hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient +ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant +de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut +l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours, +lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage +d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite, +un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets +et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le +pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de +remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage, +une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les +flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller +lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme +son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote +est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que +lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors +employés sur _la Salsette_ en ont tous attesté l'exacte vérité. + +À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà +de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: +son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette +seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus +poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que +Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan +de rêverie. Il écrivit _Childe Harold_ en Grèce; il en composa +même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut +l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des +inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant +_Childe Harold_, que ces vers ont été tracés sur les sommets +sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se +joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique +création. + +Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une +jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle; +elle ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours du Ramasan +arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux +sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un +siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de +rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame +fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ +enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de +rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec +deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs +soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de +noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque +de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du +détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre +l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son +intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit +à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter +Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la +suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord +Byron la première inspiration du _Giaour_. + +Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes, +et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui +Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la +bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en +Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une +fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin +ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous +avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la +tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours +une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer; +aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux +plus extravagantes démonstrations de joie. + +Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On +peut lire dans le _Childe Harold_ le récit touchant de la douleur des +deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après +deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth. +Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles +impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres, +un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à +l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il +était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir. + +Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres. +Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire +composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur +le modèle de l'_Art poétique_ d'Horace. Il avait aussi terminé les +deux premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous +les _reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées, +et il tremblait de publier ce chef-d'œuvre de la littérature +contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation +d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, +tandis que _Childe Harold_ est un ouvrage délicieux, admirable, +enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils +sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit +vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de +_Childe Harold_. + +Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande +pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique; +vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques +pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus +ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu +la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour +gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople, +calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer +les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames +ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les +malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare, +tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de +Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur +pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel +dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la +liberté! + +Le _Pélerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littérateurs +n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit +proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans: +il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables +rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais, +en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils +n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_, +_déistes_, _athéistes_ et _séditieuses_, cortége ordinaire des +ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate +d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations +ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la +justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité. + +Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans +le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur +elles, par _Childe Harold_, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne, +caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres +sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie. +Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne +supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir +encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, +également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou +la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité +sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller: +si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats +étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune. +Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique, +et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses +moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la +distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt +une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à +exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur +ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme +ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de +respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant +pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient +ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie. + +Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour +le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut +général de la société anglaise était justement celui dont +Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser +l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron +ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord +les _dandys_, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise, +forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos +petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant +sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades +et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son cœur la +puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les +grimaces des uns et les vaporeuses œillades des autres. Dès-lors une +cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé, +et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs +en avaient pu concevoir. + +Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland, +une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et +monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey. +Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes +_lakistes_ se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses +opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique +bigoterie. L'apparition presque simultanée du _Giaour_, de _la +Fiancée d'Abydos_, du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une +occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut, +s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert +pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui +l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui +apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats? +Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a +pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa +conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais +l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime +secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles +existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse +encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et +quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à +pareil prix?...» + +Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes +soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances +de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues +qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il +prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans +lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers +et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts +refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il +servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté, +du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il +acheta, à la même époque, une action au théâtre de _Drury-Lane_, +et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y +recevoir les ouvrages dramatiques. + +La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les +souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le _Giaour_ +et le _Corsaire_, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout +de l'idée d'en former les redoutables nœuds avec une Anglaise: il +n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël, +fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle; +mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un +caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le +malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de +Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord +songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts +de Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle +était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son +époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut +célébré le 2 janvier 1815. + +Bien que formé sous de funestes auspices, il eût peut-être été +fortuné sans l'intervention, presque toujours fâcheuse, d'une +belle-mère. Les Milbank conservaient dans leur famille la tradition +du vieil esprit d'austérité et d'intolérance qui distinguait les +puritains; aussi l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec +répugnance à l'union de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas +à devenir une mortelle ennemie: la _lune de miel_ même ne fut pas +exempte d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin du tumulte +de Londres; il craignait les folles dépenses, et surtout les +insipides distractions du grand monde: il fut obligé de renoncer à +son projet. Partout recherchés avec empressement, recevant à leur +tour avec grandeur, la dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée +en prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras pécuniaires. +D'un autre côté, son amour de l'étude et des méditations +solitaires s'accommodait mal de visites fréquentes et de la présence +continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois il accueillait avec +fatigue les tendres expansions de lady Byron, et cette femme altière, +se croyant alors dédaignée, revenait prêter une crédule oreille +aux suggestions de sa mère et d'une ancienne nourrice. Ce n'était +pas tout: plusieurs espions féminins venaient nourrir les défiances +de ces trois femmes et suivaient sans relâche toutes les démarches +de Lord Byron. Dans un secrétaire que lady Byron fit enfoncer, +on avait trouvé des lettres amoureuses: par malheur, le nom de +l'ancienne maîtresse n'y était pas tracé; il fallut recourir +aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est +soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des +froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank, +la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous ceux de la capitale, +et (voyez la retenue de la haute société anglaise!) quand la pauvre +Mardyne reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent modestement +de leurs éventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_ +sifflèrent, et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant de +son innocence. Il fut prouvé, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit +un seul mot, ni même vu une seule fois Lord Byron. + +Lady Byron avait un caractère fort _excentrique_. Elle s'imagina un +autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout +pour ses conseils dénotait un certain dérangement de _sensorium +commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pénétrèrent dans +le cabinet d'étude de Byron (il composait alors _le Siége de +Corinthe_); on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et +auxquelles sa fierté lui permit à peine de faire quelques réponses. +Plus tard, il apprit qu'il avait reçu la visite de docteurs en +médecine, chargés d'examiner ses droits au séjour de Bedlam. Il est +inutile de dire que ces docteurs ne répondirent pas à l'attente de +lady Byron. + +Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée le 10 décembre +1815, dût mettre un terme à la soucieuse mésintelligence des +deux époux; mais, dans le même tems, de nombreux créanciers ayant +demandé la garantie de leurs créances, Byron se vit forcé de vendre +les somptueuses propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées à +Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les poursuites +judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte de les prévenir, ils se +décidèrent, d'assez bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois +mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son +père; et quelques jours après, à l'instigation de sa famille, elle +écrivit à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à le revoir. + +Tel est le récit exact de cette séparation, qui a fourni matière +à tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand +poète. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il +faut en accuser les indiscrétions ridicules de lady Byron. Écoutons +Byron lui-même: + +«Il existe dans le mariage une foule de causes inappréciables de +dégoûts mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos +plus proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les époux +seuls peuvent s'en former une véritable idée; eux seuls ont le droit +d'en parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux à l'égard +de sa femme; tant qu'il ne commet aucune action préjudiciable à la +communauté, de quel droit vient-on le blâmer, s'il juge à propos de +vivre éloigné d'une femme qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux +qui prennent sa défense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre +deux individus qui se détestent à rester unis, quand ils soupirent +tous deux après l'instant de leur séparation? Telle est du +moins l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison, +interviennent dans les débats domestiques.» + +Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et de lady Byron fit +revivre tous les anciens contes dont les précieuses de Londres +(les _bas bleus_) avaient les premières répandu le bruit: tous les +écrits périodiques, à l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les +répétèrent à l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le +héros (Lord Byron) était, sous le nom de _Glenarvon_, accusé de +plusieurs assassinats. On alla jusqu'à imprimer qu'étranger à tous +les sentimens de bienveillance et d'humanité il n'était pas même +susceptible d'être captivé par les attraits ou les vertus d'une +femme; et les stances ravissantes qu'il avait adressées à Thirza, +à Maria, à Janthé, ne lui avaient été inspirées que par son +attachement pour un ours et le chien de Terre-Neuve dont il avait +composé l'épitaphe. Il ne paraissait plus à Drury-Lane sans être +accueilli par des huées; les dames le désignaient du doigt, les +enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait à la chambre +des pairs, et sa _vertueuse_ femme écoutait avec une merveilleuse +sérénité le récit des calomnies dont il était abreuvé. + +Cependant, cet homme était Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_ +et du _Giaour_! celui qui avait défendu de toutes ses forces les +catholiques d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! Ah! si, pour +l'honneur de la France, un aussi puissant génie, une aussi grande +ame, eût reçu le jour dans son sein, lui eût-on décerné les +mêmes récompenses? Les clameurs de misérables et ridicules coteries +auraient-elles ainsi aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil +d'en douter. + +Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre +l'Angleterre une haine profonde: elle n'était plus digne de ses +hommages. Pour comble de disgrâces, il se vit obligé de vendre +l'abbaye de Newstead, demeure de ses ancêtres, afin de restituer +aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en +Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, il s'éloigna une seconde +fois d'une ingrate patrie, avec la résolution de n'y jamais revenir. + +Quelques jours avant son départ, une jeune dame, que ses talens +n'avaient pu tirer de la misère, se présente chez lui, et le prie +d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique +ressource. Elle était belle, ses parens étaient éloignés, et ceux +qui d'abord l'avaient encouragée à se dévouer au culte des muses +lui avaient retiré leur protection, avant d'avoir pu apprécier si +réellement elle en était digne. Byron l'écouta avec attention. +Quand elle eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, répondit-il +en lui présentant un billet plié, être plus heureuse que moi; +puissent vos talens, vos vertus et votre beauté désarmer l'envie! +Voici ma souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde +est pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos +succès: ce serait vous faire plus de tort que de bien.» La jeune +dame prit alors congé de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant +chez elle, de voir que le poète lui avait remis un bon de cinquante +louis sur son banquier. Avant qu'elle songeât à publier ce trait de +générosité, Byron touchait au rivage de la France. + +C'était au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothèque +composée de poètes grecs, latins et italiens; l'assortiment +d'animaux dont nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle +Fletcher, dont la destinée, assez conforme à celle de son maître, +était d'abandonner, de maudire et de regretter sans cesse sa patrie, +sa femme et ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la France: sa +première halte fut le champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois +cette plaine désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions +de Salamine et de Marathon. Après avoir visité successivement +Bruxelles, Coblentz et Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la +campagne _Diodati_, sur les bords du lac de Genève. + +Depuis son départ d'Angleterre, la violence des tourmens intérieurs +avait influé sur sa santé: mais Clarence et les rochers de +Meillerie, en rappelant à son cœur les sublimes rêveries de +Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant à la pensée de +sa chère Écosse; l'aspect du lac de Genève enfin, tout contribuait +à calmer ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. Tous les +soirs, comme si le lac eût pu verser dans son ame la tranquillité de +sa limpide surface, il aimait à voguer sur les flots, dans un frêle +bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: quelquefois l'onde +s'agitait subitement avec violence, et notre poète, un jour, fut sur +le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux avait caressé +l'idée de précipiter dans les flots madame de Volmar. C'est ainsi +que, dans la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait destiné à +nourrir son ame de grandes et poétiques inspirations. + +Il retrouva, dans les environs de Genève, ses anciens amis; Cam +Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et +Shelley, dont les habitudes austères et les opinions indépendantes +lui plaisaient, jusque dans leur exagération. Mais, de toutes les +personnes dont il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que +madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, en effet, deux +ames dignes de s'entendre. On se rappelle la prédilection de Corinne +pour la littérature, les opinions et les lois de l'Angleterre; +elle semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de +Shakspeare et de la chute de Napoléon. En ce moment, comme elle avait +au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron +avait flétri les doctes prétentions, il était naturel qu'elle fût +encore la dupe des calomnies débitées contre l'auteur de _Childe +Harold_. Quand on annonçait la visite de Byron, ces dames quittaient +le salon, et frémissaient à l'idée de regarder en face un semblable +monstre. Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle entendu, qu'elle +déposa ses anciens préjugés. Un jour, après avoir lu les stances +que Byron avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, elle +s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me +consolerais d'avoir été malheureuse comme lady Byron, si j'avais +inspiré à mon époux de semblables adieux.» En effet, pour ceux qui +ne sont pas dépourvus de sensibilité, ces vers seront toujours, à +défaut d'autres _Mémoires_, la condamnation de lady Byron. + +C'est à la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la première +et la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier +de Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir réuni +à l'imagination de Dante celle de Châteaubriand. De la Suisse il +descendit en Italie, accompagné de Shelley et du docteur Polidori, +son secrétaire, le même qui publia quelques mois plus tard, à +Londres, la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivés à Montanvers, le +prieur des bénédictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du +couvent. Shelley répondit à cette invitation en y inscrivant le mot +Αθεος. Mais Byron, jetant à son tour un regard sur le livret, se +hâta de passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule +hardiesse de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus +tard donner le poète Southey de l'athéisme de Lord Byron. Les +ouvrages de l'illustre poète se chargent à l'envi de démentir +cette odieuse imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie, +tourmenté de ces doutes métaphysiques, nobles et sûrs indices d'une +ame profondément religieuse; et quant à Shelley lui-même, auteur +d'un poème satirique, _la Reine mob_, dans lequel les opinions +dogmatiques sont peu respectées, il est certain qu'il avait sur +l'immortalité de l'ame, et sur l'indépendante dignité de son +essence, les idées les plus respectables. Nous ajouterons toutefois +qu'elles offraient quelques rapports visibles avec celles de Spinosa, +si souvent accusées, si rarement approfondies. + +La première résidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y +passa l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque +tous les soirs, entendre, à l'opéra de la _Scala_, ces belles +partitions dont la France commence à préférer la large mélodie aux +ariettes de sa lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours +de l'année 1817 aux derniers de 1819, il vécut à Venise: il y +composa _Mazeppa_, les deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux +Foscari_ et le quatrième chant de son cher _Childe Harold_. Dans +les derniers vers de cet immortel poème on sent l'influence des +impressions du ciel vénitien sur son cœur; les ruines de l'ancienne +reine du monde glissent, moins désolantes, devant ses yeux: il sourit +même à la vue des danses et de la guitare adriatique, et l'Italie, +semblable aux jardins d'Armide, entremêle sans cesse, à ses +mélancoliques méditations, de suaves accens de mollesse et d'amour. +Au coucher du soleil, qui n'est nulle part aussi magnifique qu'à +Venise, il parcourait la ville dans une élégante gondole, tandis +que, pour quelques pièces d'argent, deux bateliers reproduisaient, +dans leurs chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de Tasse. Le +jour, il allait sur les sables du _Lido_ exercer ses chevaux ou se +baigner dans la mer. Il parcourait les campagnes, et, pénétrant dans +les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux des secours et +des consolations. Le feu prit un jour à la boutique d'un cordonnier: +chargé d'une nombreuse famille, ce malheureux se voyait privé de +toutes ressources. Byron l'apprend; lui fait passer la valeur de tous +les objets que les flammes avaient dévorés, et quelques jours après +il l'invite à retourner chez lui. Sa maison était reconstruite, plus +commode, plus élégante qu'auparavant. Le hasard fit découvrir aux +Vénitiens étonnés plusieurs semblables traits de générosité. + +Mais un penchant invincible l'entraînait en même tems au plaisir: +gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont +on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans +doute l'une des sources de son génie. À Venise, il fréquenta +les brillantes réunions, les bals masqués, les concerts et les +théâtres: mais les faciles enchanteresses de Venise entourèrent +vainement sa tête de fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses +compatriotes, de son premier amour et de sa fille, ne cessèrent de +l'y poursuivre. Il demandait et recevait fréquemment, par l'entremise +de sa sœur, des nouvelles de sa chère _Ada_; et quand ses lettres +éprouvaient quelque retard, il tombait dans de profonds accès de +mélancolie. + +Tandis que son tems semblait ainsi consacré à de frivoles +distractions, il faisait paraître une succession de nouveaux +chefs-d'œuvre. Las de ne présenter que les inspirations d'un +noble enthousiasme à un monde qu'il avait appris à mépriser en le +connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au sérieux les +malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage +dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande +scène de la société. Dans ce poème extraordinaire de _Don Juan_, +vers, octaves, chants, conception, tout d'abord paraît improvisé; +mais ce désordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention +profondément calculée de Byron fut de peindre le monde tel qu'il +était, avec ses courtes joies et ses souffrances inénarrables; il +voulut fatiguer les ames capables de réfléchir, en les obligeant à +considérer à quel degré d'abaissement, de honte, leurs préjugés +les faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux exécuté. Vices +de l'éducation, malheurs de l'humanité, innocens plaisirs, honteuse +débauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanités des cours, +peinture d'une nation parvenue au dernier degré de corruption, tel +est le vaste et instructif tableau que déroule à nos yeux le _Don +Juan_. On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant: + + _I can't describe it, though so much is strike; + Nor liken it,--I never saw the like_. + +«Je ne puis le décrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni +le comparer à quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil.» + +On a pourtant comparé _Don Juan_ à _la Pucelle_; c'était juger d'un +arbre d'après son écorce. Voltaire, dans son poème, s'empare de +toutes les idées nobles que notre imagination aime à nourrir: il +lutte contre elles, il ne les quitte qu'après les avoir imprégnées +de ridicule. Du reste, il ne démêle rien avec les turpitudes de +la vie: elles sont, au contraire, son point de départ et le niveau +auquel il s'efforce de ramener toutes choses. Que s'il s'arrête avec +complaisance sur des scènes d'amour, son pinceau ne produit encore +qu'un tableau infernal dont, fort heureusement, on chercherait en +vain, dans la nature, le modèle. Les deux poèmes ont pourtant cela +de commun, qu'ils sont tous deux l'effet d'une débauche d'esprit. +Mais _la Pucelle_ fut premièrement destinée à égayer[6] les +loisirs de Frédéric-le-Grand, tandis que le _Don Juan_ fut composé +pour une génération qui avait lu avec enthousiasme _Werther_, +_René_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La verve de gaîté ne pouvait +donc être de la même espèce dans les deux ouvrages. Dans _Juan_ on +aperçoit l'ironie, mais jamais cette ironie ne flétrit une ame, une +action, une idée, nobles ou grandes. Byron y développe nos sociales +misères avec un calme qui est loin de son cœur; à chaque instant +il trahit son émotion, et quelquefois, en s'y abandonnant avec +franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour me servir des +belles expressions de madame Belloc[7], son but bien évident est +«d'obliger les hommes à se relever à force de mépris. Les saillies +de _Don Juan_ ressemblent à des fleurs dont on aurait entouré +une couronne d'épines; on devine que le front qui la porte en est +ensanglanté.» + +[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le régaillardir.] + +[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.] + +Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'établir à Ravenne. +De tous les séjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut +davantage. Dante, son poète favori, y avait passé plusieurs années +d'exil: à quelques milles de la ville s'élevait la forêt de pins +plusieurs fois mentionnée dans _le Décameron_ de Boccace. C'est là +qu'il composa la _Prophétie du Dante_, les troisième, quatrième et +cinquième chants de _Don Juan_; _Sardanapale_, _Caïn_ et _le Ciel +et la Terre_. _Juan_ et _Caïn_ offrirent, en Angleterre, un nouvel +aliment aux ennemis du noble poète. Lord Byron ne répondit aux +injures qu'en citant, pour justifier Caïn, l'exemple péremptoire de +Milton. Le parti des hypocrites, s'emparant alors de sa vie privée, +lui reprocha une avarice sordide: à les entendre, il ne prodiguait +le _scandale_ que pour mieux trouver à vendre ses poèmes. Comme il +gardait un dédaigneux silence, ses amis répondirent pour lui que +jusqu'alors le noble Lord n'avait rien touché pour ses ouvrages, et +qu'il leur en avait constamment abandonné le profit. Cependant le +directeur du théâtre de Drury-Lane faisait représenter sa tragédie +de _Marino Faliero_, qui n'avait pas été destinée à être jamais +jouée; elle n'eut pas, au théâtre, le même succès qu'à la +lecture, et, après trois représentations, le libraire de Lord Byron +réclama et obtint, de l'autorité, le droit de la retirer. + +Lord Byron fut moins sensible à tous ces désagrémens qu'à la mort +du commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vétéran de Napoléon, +avait fini par s'attacher à la maison d'Autriche; mais, à cette +époque où l'Espagne était en feu, où l'Italie préludait à +sa passagère révolution, la haute police germanique vint à le +soupçonner de _carbonarisme_. Il fut assassiné, en plein jour, dans +la ville de Ravenne, à une portée de fusil de la demeure de Lord +Byron. Celui-ci entendant une détonnation, accourt, met vainement ses +gens à la recherche des meurtriers, et transporte la victime dans +son palais; mais à peine déposé sur les escaliers intérieurs, le +pauvre commandant n'existait plus. Cet événement fit sur lui une +impression qu'il a fidèlement consignée dans le cinquième chant +de _Don Juan_. Les coupables de ce meurtre ne furent nullement +poursuivis. + +Quelque tems après éclata l'insurrection du Piémont. Byron ne prit +aucune part directe à tous ces mouvemens tumultueux qui s'étendaient +jusqu'à Pise; seulement il ouvrit un asile à ceux qui, au moment de +la réaction, cherchèrent à se dérober aux vengeances de la police. +Il avait réuni dans son palais une centaine d'armures complètes, +dont il avait l'intention arrêtée de faire usage si les révoltés +voulaient sérieusement se défendre; mais il n'en fut rien. +Étouffée aussi facilement qu'elle avait été exécutée, la +conspiration carbonarienne échoua en Allemagne, en Italie, en +Espagne, en France; en un mot, sur tous les points de l'Europe. + +Dès ce moment il ne fut plus en sûreté à Ravenne: chaque jour il +recevait des lettres menaçantes, mais rien ne pouvait le décider à +interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour +fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionnée. +Depuis quelques années, il était l'amant heureux de la comtesse +Guiccioli: Theresa Gamba, mariée à seize ans au vieux comte +Guiccioli, douée d'une beauté merveilleuse et de tous les dons qui +peuvent ajouter à celui de la beauté, devint facilement éprise du +plus grand poète, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems. +Le vieux mari se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un +rival hérétique et soupçonné de _libéralisme_. Bientôt, demande +en séparation simultanément faite par les deux époux: le pape, +juge de l'affaire, consent à rompre des nœuds mal assortis, mais à +condition que la jeune comtesse sera reléguée dans un couvent. +Byron ne trouva qu'un moyen de rendre vaine la décision du souverain +pontife; du consentement du père et du frère de la comtesse, il +disparut de Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, +et alla poser sa tente dans la ville de Pise. + +Il y loua, pour une année, le vieux et magnifique palais +_Lanfranchi_, au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs +poétiques et légendaires. Il semblait trouver des inspirations +dans les murs d'un vieux et gothique édifice comme dans l'aspect des +montagnes ou de la mer. Les petites ames de sa patrie prétendirent +qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes ruines pour exciter +la curiosité; mais l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par +expérience, de plus sûrs moyens de faire naître l'admiration de ses +contemporains; et, à vrai dire, ce n'est pas comprendre l'homme +de génie que de le supposer, un instant, capable de calculs aussi +misérables. + +Tandis qu'il était à Pise, il reçut la nouvelle de la mort de lady +Noël, mère de sa femme. Il écrivit aussitôt à cette dernière une +lettre de condoléance dans laquelle, revenant sur les motifs de +leur séparation, il lui témoignait l'ardent désir de la revoir et +d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait +espérer que lady Byron consentirait avec joie à ce rapprochement: il +se trompa encore. Il ne reçut d'Angleterre aucune réponse. + +Quelques jours après le départ de cette lettre, un anonyme lui fit +parvenir un médaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chère +Ada. Rien ne peut donner une idée de la joie qu'il montra dans cette +occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec +des yeux passionnés. Il pendit le précieux médaillon autour de son +cou, et ne s'en sépara plus qu'à la mort. + +Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt était +persécuté dans sa patrie; c'était l'éditeur de _l'Examiner_, le +seul journal qui eût pris à cœur sa défense, à l'époque de +ses démêlés matrimoniaux: Byron lui écrivit pour lui demander en +grâce de venir habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais +_Lanfranchi_. Hunt accepta sans délai, et à peine arrivé à Pise +il fit goûter à Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il, +ne pouvait manquer d'intéresser vivement l'Europe. Il parut trois +numéros du _Libéral_: mais les rédacteurs, et Byron le premier, se +lassèrent bientôt de coopérer à cette entreprise, pour laquelle +ils n'avaient peut-être pas une vocation merveilleuse. Dans le +_Libéral_ fut publiée _la Vision du jugement_, excellente satire +d'un poème louangeur du lauréat Southey. + +Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour à +cheval, à quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant +au grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et +continue sa route sans articuler la moindre excuse. Byron s'élance à +sa poursuite, lui demande raison d'une pareille insolence et reçoit +pour réponse de grossières injures: d'autres soldats viennent alors +soutenir leur camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de +la suite de Lord Byron, et au nombre des blessés se trouve le +sous-officier provocateur. L'affaire s'instruisit devant les +tribunaux. Lord Byron ne fut pas compromis dans les débats; mais les +juges condamnèrent le comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de +Byron à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort +de son père, Lord Byron se décida à les accompagner à Livourne. +Mais de nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: obligés +de quitter la Toscane, ils choisirent Gênes pour leur nouvelle +résidence, et cependant, la comtesse demandait à Byron un asile et +revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi. + +À quelque tems de là mourut son meilleur ami, Bishe Shelley, +âgé seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour +la littérature; car, après la mort de Byron il eût pu donner au +public, sur lui, des détails qui ne se trouvèrent plus que dans +les mains craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que +cet événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent à +s'éloigner une seconde fois de Pise. Il se retira dans une maison +charmante située à une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui +dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend autour de la ville. +On remarqua, dès ce moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il +négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens auxquels +il se livrait précédemment. Il avait laissé à Pise la belle +comtesse Guiccioli; il refusait de voir la société: enfin, il +mettait dans ses dépenses une économie qui surprenait tous ceux +qui avaient été témoins de ses prodigalités antérieures. On +sut bientôt le secret de cette énigme: au mois de juillet 1823, +un officier westphalien, nommé Det Striitz, aborda à Gênes à +son retour de Grèce, où il avait combattu sous les drapeaux des +insurgés, depuis 1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il +descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui écrivit +pour l'inviter à se rendre à sa maison de campagne. Ici nous +laisserons raconter madame Belloc qui entendit tous les détails de +l'entrevue, de la bouche même de M. Det Striitz. + +«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant +une table, examinant une carte de la Grèce. Il se leva et lui fit +l'accueil le plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs +questions sur la situation des Grecs. «Il parlait avec tant de feu, +me dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine à suivre le +cours de ses idées; je m'efforçai cependant de le mettre au fait de +tout ce qu'il désirait savoir.» Après être entré dans une foule +de particularités, il retint à dîner le colonel, et en sortant de +table il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait +la maison. «Tout d'un coup, au détour d'une allée, il s'arrête +brusquement et me dit: _Pensez-vous que ma présence pût être utile +aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il +voulût échanger l'existence agréable qu'il menait pour une vie de +privations, d'inquiétudes et de dangers. Je n'hésitai pourtant pas +à répondre que sa présence serait pour les Grecs un bienfait, +et qu'il était digne de travailler à une régénération que ses +écrits avaient en partie commencée. _Je le voudrais de grand +cœur_, répondit-il; _mais je crains que mes moyens ne soient en +disproportion avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que je pourrai. Mon +projet d'aller en Grèce ne date pas d'aujourd'hui; je le nourris +depuis long-tems. Je ne suis plus indécis sur mon voyage; mais ce +qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et le lendemain matin, en me +revoyant, il me dit encore: «_Je n'ai pu dormir cette nuit que +d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la tête des braves +Souliotes, ou à côté d'un de leurs intrépides chefs, combattant +les Turcs sans vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que mon +rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas en Grèce pour y être +oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._» + +Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette entrevue, quand +il s'embarqua à Livourne accompagné du comte de Gamba et de ses +compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les +derniers jours d'août le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de +Céphalonie. + +Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées sous la protection +du gouvernement anglais, depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron +qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à la cause des Grecs, +les dissentions déplorables qui régnaient parmi eux, craignit, s'il +descendait de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, de +ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il +connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indépendance, +leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que déjà ces +défauts, suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait +retourner sur leurs pas un grand nombre d'Européens accourus en +Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour compagnons des +milliers d'Aristides ou de Périclès. Ces dissentions, ces motifs de +découragemens, voilà ce que Byron voulait essayer de détruire en se +rendant en Grèce; mais il fallait avant tout qu'il connût l'exacte +situation des choses. + +Les Grecs venaient de commencer la troisième campagne sous d'heureux +auspices. Tandis que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha +était taillée en pièces dans les défilés des Thermopyles par +le brave Odysseus, l'ancien Péloponèse était presque entièrement +affranchi du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, une +nouvelle armée, commandée par le pacha de Scutari, s'avançait +jusqu'aux murs de Missolonghi, et cette ville importante et tous +les ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués par les +armées de terre et de mer des Turcs. + +Byron commença par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne, +avec la mission d'explorer l'état de tous les partis. En attendant +leur retour, il fixa son séjour dans la petite ville de Metaxata, qui +devint aussitôt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement +grec, tant était grande la réputation qui le précédait. + +Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient, +Anglais, Français, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer +la profondeur de ses plans et la magnanimité de ses intentions. Sans +cesse appliqué à rechercher des instructions positives, il écoutait +avec attention les rapports les plus contradictoires: il répandait +l'or à pleines mains, mais avec discernement. + +Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: «J'ai écrit, +dit-il dans une lettre du 13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird, +le priant de m'envoyer _tous les crédits_ qu'il pourra réunir. De +plus, j'ai en avance une année de revenu et la vente d'une terre +par-devers moi.--Jusqu'à ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est +probable que je serai leur meilleur banquier, c'est-à-dire tant que +ma signature aura cours. Répétez-lui _cela_, et dites-lui que je +vais tirer, d'une manière effrayante sur M. R***. Je ne lésine +pas quand nos braves se décident à reprendre les armes; et s'ils +persévèrent ils seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de +ma poche, et d'un seul coup, quatre mille livres sterlings (outre +quelques distributions partielles), et le prochain déboursé sera +au moins aussi considérable. Et comment pourrais-je, dites-moi, leur +refuser s'ils se battent? et si je suis avec eux? etc.» + +Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal +ambassadeur avait assisté au congrès de Salamis, et l'on y avait +décidé qu'Odysseus marcherait sur Négrepont, Colocotroni sur +Patras, et que Mavrocordato serait chargé de défendre Missolonghi. +«Si cette ville tombe, écrivait Trelawney, Athènes et des milliers +de têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure cette ville. +Je donnerais ma tête à _monnayer_ pour _sauver cette clef de la +Grèce_.» Byron comprit ce langage; il fit équiper deux navires +ioniens et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant voile pour +Missolonghi. Le 31, à la hauteur de Zante, ils furent rencontrés par +un corsaire turc. Le premier navire, sur lequel il était, parvint +à l'éviter; le second, qui transportait le comte Gamba et plusieurs +domestiques de Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent +conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. Grâces au sang-froid +de Gamba qui, en réclamant hautement le privilége des pavillons +anglais, parvint à intimider le chef musulman, il leur fut permis +de se rendre à Missolonghi; mais, à leur grand étonnement, ils n'y +trouvèrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient forcé de +s'arrêter sur des rochers situés à quelques milles de Missolonghi; +et en se remettant en mer, son navire avait touché un bas-fond. +Heureusement, Mavrocordato envoya bientôt à sa rencontre plusieurs +bateaux qui le prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent à +Missolonghi. + +Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu des transports de joie +et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement +pour servir la cause de l'humanité. Le jour de son arrivée, un Turc, +tombé entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les +tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de réclamer sa grâce; +mais il avait affaire à des hommes peu accoutumés à de semblables +rémissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait +à toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux +viennent le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, leur dit-il, +avant de me forcer à vous livrer cet homme. Barbares que vous êtes, +comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» Il garda chez +lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade, +puis il profita de la première occasion pour le renvoyer, guéri, à +Patras où demeurait sa famille. + +Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il obtint encore du prince +Mavrocordato la délivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il +fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs +remirent, de sa part, à leur maître une lettre dont nous citerons +les dernières phrases: «Si cette circonstance trouve place dans +votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui +pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanité: +j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre +sont déjà assez grandes sans les aggraver, des deux côtés, par des +cruautés inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834.» C'est, je crois, +la première et la seule fois que la plume de Lord Byron ait tracé +l'expression de formes obséquieuses et suppliantes. + +Je passe sous silence d'autres traits nombreux du même genre. Il eut, +d'ailleurs, moins de peine à ramener à des sentimens généreux les +Grecs altérés de vengeance, que les officiers européens, à des +plans sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande +profondeur de jugement pour sentir que, dans les circonstances +présentes, les premiers besoins des Grecs étaient des canons, des +vaisseaux, des munitions de guerre de toute espèce, et peut-être +encore avant tout cela, de l'argent monnayé. «Nous avons assez +d'hommes, criaient les Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes, +du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» Cependant, les comités, +organisés dans toute l'Europe, cédaient à d'autres influences. +Le brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes les +pressaient, quand l'insurrection était déclarée, de s'occuper, +avant tout, de rendre les Grecs dignes de la liberté, de la liberté +constitutionnelle, et, je crois même, représentative! À les +entendre, il fallait transformer les aumônes de toutes les ames +généreuses en imprimeries, en livres, en cartes géographiques, en +mappes, etc. On sent que ces recommandations étaient accueillies +avec ardeur; le commerce européen saluait l'aurore d'une liberté qui +s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et les pauvres Grecs, +sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour quelque chose de +leur enthousiasme. + +«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des +presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comité +nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en +Grèce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de géographie? On donne des +livres à des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres, +et le comité leur adresse des caractères typographiques! Son +secrétaire, M. Bowring, m'écrit une longue lettre sur la _terre +classique de la liberté, le berceau des arts, la source du génie, +le séjour des dieux, le ciel de la poésie_, et je ne sais quelle +centaine d'autres belles choses. Je lui ai répondu de manière à le +dissuader de m'écrire une seconde fois sur le même ton. _Assez de +bavardage_, lui dis-je, mais au fait, au fait. Depuis ce tems, je +n'entends plus parler de lui[8].» + +[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une +d'elles, rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, _à ma +prière_, a changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur +Psyas est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui +adressera un discours à ce sujet. La société des _Philomuses_ +surveillera cet établissement. Cette société n'a _aucun caractère +politique_; son seul but est de conserver les antiquités, etc.»] + +Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que ce déplorable aveuglement; +mais il ne faut pas croire que tous ces démêlés fissent naître +aucun refroidissement entre lui et les autres défenseurs de +la Grèce. La liberté de la presse ayant été votée par le +gouvernement, Lord Byron contribua à la formation des imprimeries +pour plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion pour se +plaindre avec force de l'inaction dans laquelle on laissait languir +les guerriers. Il avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir +payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde cinq cents +Souliotes d'élite, dans l'espoir de bientôt employer ces braves +gens à quelque entreprise périlleuse; mais le gouvernement, qui lui +supposait des trésors inépuisables comme sa générosité, tremblait +de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une lenteur condamnable, +les préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne put toujours +résister, et il fut décidé qu'aussitôt l'arrivée de l'artillerie +sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron s'avancerait contre le +château de Lépante, à la tête de trois mille Souliotes. + +Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent +long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems +précieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se +livraient, dans les rues de Missolonghi, à toutes sortes d'excès. +Habitués à une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron +de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le +capitaine Parry arriva, leur mécontentement était à son comble. +Byron menaça de les licencier; mais, de leur côté, les soldats de +l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de marcher avant de +recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le siége de +Lépante à un tems plus favorable. + +L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut +la première cause du dérangement de sa santé, naturellement assez +délicate. Le 15 février, il se trouvait chez le colonel Stanhope, +quand tout à coup on remarqua une violente altération dans ses +traits. Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se +mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques +minutes, en proie à une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait +des efforts inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; mais le +même accident se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne +put remonter à cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans +les derniers jours de mars. Comme le climat de Missolonghi était +trop humide pour lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter +durant quelque tems sa maison de campagne. Byron lui répondit: +«Je ne puis quitter la Grèce tant qu'il y aura une chance, même +douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu qui vaut des millions +d'hommes tels que moi,--et tant que je pourrai me soutenir le moins +du monde, je soutiendrai la cause. Tout en parlant ainsi, je suis +parfaitement averti des dissensions et des défauts des Grecs, mais +tous les gens raisonnables doivent les comprendre et les excuser.» + +Le siége de Lépante avait été remis après la tenue d'un nouveau +congrès à Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron, +Stanhope et Odysseus. Malgré tant de chagrins et de désappointemens, +le cœur de Byron était toujours le même. On lit dans une de ses +dernières lettres adressées à M. Bowring, secrétaire du comité +grec de Londres: «Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable +D. Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant de _toutes les +ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands +embarras de toute espèce, mais nous conservons l'espérance, et nous +en viendrons à bout.» Hélas, cette espérance ne devait pas se +réaliser. Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, il +rentra chez lui avec une fièvre qui ne l'empêcha pas de donner +son attention et de répondre à plusieurs lettres. Le lendemain, +l'indisposition offrit des symptômes plus graves; il toussait +beaucoup, il dormait péniblement, il éprouvait de vives douleurs +dans tous les membres. Mais les deux médecins, Bruno et Millingen, +ayant déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant, +on retarda pendant plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne +se démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est rien, +disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres médecins +pour une si légère indisposition.» Lord Byron, de son côté, +s'obstinait à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. Enfin, +on le saigna le 16, et on recommença le 17 avril; son sang était +enflammé, et chaque fois le malade éprouva un évanouissement. La +crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: «Je ne peux pas +dormir, disait-il au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne +peut être sans dormir qu'un certain tems, après quoi il devient +nécessairement fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède; +or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d'être +fou.» + +Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses +expressions annonçait même des accès de délire. À la fin d'un de +ces accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence à croire que +je suis sérieusement malade, et si je mourais subitement, je veux +que vous ayez quelques instructions que vous aurez, j'espère, soin +de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant +dit qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses +volontés: «Non, répondit-il avec la même volubilité; c'en est +fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord, +chercher une plume, de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non; +vous perdriez trop de tems, et je n'en ai pas à perdre.--Faites +attention.--O mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon Dieu! si +j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, donnez-la à ma sœur +Augusta[10]. Vous irez chez lady Byron;--dites-lui tout.--Vous êtes +bien dans son esprit.....» + +[Note 9: Cette question de Fletcher était bien intempestive: +c'est peut-être ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon +maître.] + +[Note 10: Augusta miss Leight.] + +Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait +ses lèvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de +solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher, +si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, je vous +tourmenterai plus tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai +pas entendu un mot de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron, +tout est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu!» Il essaya +encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms +de _Grèce_ et de _ma fille_, le reste était inintelligible. Sur +ces entrefaites arriva le capitaine Parry qui l'engagea à se +tranquilliser. Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses +pensées, mais vainement, et il répandit un torrent de larmes. À +peine M. Parry était-il sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il +faut que je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa tête, +et ce fut le commencement de l'agonie; elle se prolongea pendant +vingt-quatre heures: le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les +yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de son dernier soupir. + +La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes les rues de +Missolonghi. C'était le jour de Pâques: les exercices religieux +sont interrompus; les hymnes d'allégresse se changent en cris, en +sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les citoyens, se pressant +à l'envi autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel, +et maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient +d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur père. Ils veulent tous, +pour la dernière fois, le contempler. Ses traits conservaient le +sceau d'une beauté sublime et solennelle: car la mort n'est pas +toujours hideuse, et souvent l'ame, après avoir violemment brisé +ses liens, dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque +sensible d'immortalité. + +Mais les compatriotes de Byron réclament son corps au nom d'une +ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le poète avait +souvent exprimé le désir de laisser son cœur au milieu de ses chers +Hellènes, et ce souvenir semble adoucir la douleur générale. Le +gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitôt la forme +des funérailles. Trente-sept coups de canon seront tirés en mémoire +des années de Byron; toutes les occupations, toutes les séances +judiciaires ou administratives seront interrompues; la célébration +des solennités pascales est ajournée; un deuil universel sera +porté pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un +service et une oraison funèbre seront faits sur la tombe de Byron. + +Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste de sa dépouille +mortelle fut transporté, sur les épaules des officiers du régiment +soldé par lui, dans l'église où déjà reposaient les corps de +Botzaris et de Normann. De distance en distance, le fardeau était +repris par des jeunes citoyens grecs: le cercueil, formé de quatre +planches assez mal jointes, était recouvert d'un drap noir; au-dessus +étaient déposés un sabre, un casque et une couronne de lauriers: +Un orateur, Spiridion Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; +ses paroles redoublèrent les sanglots et ranimèrent l'espoir +de liberté que pouvait éteindre une si grande catastrophe. Nous +citerons la fin de son discours: + +«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon cœur désire. +J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les +couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce, +autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne +contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore +quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre +terre,--de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il +soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance. + +«Ô toi! sa fille, tendrement chérie de lui, tes bras le recevront; +tes larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs +des orphelines de la Grèce tomberont sur l'urne qui renferme son +cœur précieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la +Grèce fûtes seules dans son cœur et sur ses lèvres, il est juste +qu'elle garde aussi une portion de ses précieux restes. Apprends, +noble dame, que des chefs le portèrent, sur leurs épaules, jusqu'à +l'église. Des milliers de soldats grecs bordaient le chemin à +travers lequel il passait; leurs fusils, qui avaient détruit tant de +tyrans, s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourèrent +la couche funèbre; ils jurèrent de ne jamais oublier les sacrifices +faits par ton père pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu +où son cœur restera fût profané par les pieds des barbares ou des +tyrans.» + +Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux soins du colonel +Stanhope, s'éloigna de la Grèce. Il prit la route de la +Grande-Bretagne, et aborda à _Stangate-Crew_, le 1er juillet, +pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson, +exécuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressèrent de réclamer +le corps, et s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles de +l'illustre poète de toute la pompe demandée par son titre de pair +d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'élevé +alla jeter un coup-d'œil sur les pièces destinées à briller dans +cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre +à Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner +le convoi. Une multitude de voitures, traînées par des chevaux +noirs, et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le +char funéraire; mais ces équipages étaient vides, au nombre des +premiers étaient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, +et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il +le dire? ni la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit à pied le +catafalque, depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était un marin qui +avait servi sur la frégate _la Salsette_, lors du premier voyage de +Byron en Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier +fut déposé, suivant ses intentions, auprès de la tombe de sa +mère, dans le village de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une +inscription fut placée dans le chœur de l'église, par les soins de +miss Leight; nous la rapporterons telle qu'elle est: + + SOUS CETTE VOÛTE + OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT + ENSEVELIS, + REPOSENT LES RESTES DE + GEORGES GORDON NOËL BYRON, + LORD BYRON DE ROCHDALE, + DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE, + AUTEUR DU _PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD_. + IL NAQUIT À LONDRES LE + 22 JANVIER 1788, + IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE + OCCIDENTALE, + LE 19 AVRIL 1824, + ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À + CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ + ET GLOIRE. + +Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa +mémoire. En lisant ses œuvres poétiques on sentira que le récit +de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur, +je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs +porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron +eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être +conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la +condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils +ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce +que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi, +sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer +la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps +était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus +torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus +juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort +de Byron, fut de livrer aux flammes des _Mémoires_ destinés à +justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de +la plupart de ses compatriotes; des _Mémoires_ qu'il avait reçus de +Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle +à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait +honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les +ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de +leur conduite dans une circonstance aussi solennelle! + +[Note 11: Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans +un journal anglais, et signée _W. Scott_, dans laquelle le romancier +écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables +opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en +traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimité +de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était +l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui +appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le +reste du monde? + +Le même M. A. Pichot, dans un _Essai sur le génie de Lord Byron_, +n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de +sir Walter à ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_: +c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable +romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En +Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés +d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un +seul homme de lire, sans un mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_, +_le Roi des Îles_, _la Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous +le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de +Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière +de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un +rival de Lord Byron.] + +[Note 12: On voit que ce morceau fut composé avant que Moore +essayât de justifier sa conduite. Les _Mémoires_ qu'il vient de +publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on +fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.] + +Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop +souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en +Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas même essayé +d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses +poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, +ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient +comme le chef d'une _école satanique_, le reste de l'Europe proteste +aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui +n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la +liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron. + + A.-P. PARIS. + + +Janvier 1827. + + + + +DON JUAN. + + _Difficile est propriè communia dicere_. + + (Horace, _Epist. ad Pison._) + + Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y + ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre + nous brûlera la bouche. + + (SHAKSPEARE, _la Douzième Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.) + + + + +Chant Premier. + + +1. J'ai besoin d'un héros.--Besoin singulier quand chaque année, +chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le +bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration +du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère +d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous +avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre. + +2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince +Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu +la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste, +comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf +marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme +les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte +que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_. + +[Note 13: Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom +par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés, +après la bataille de Culloden.] + +[Note 14: Allusion à ce que dit la sorcière, dans _Macbeth_, +acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré +ses neuf marcassins.»] + +3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton, +Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils +ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres +guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même +entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs +noms. + +4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des +Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit +plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre +héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique; +ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est +tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, +Howe et Jervis. + +5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est +rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne +lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé +sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne +condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne +aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon +ami Don Juan. + +[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc. + +(HORACE.) ] + +6. Bien des poètes héroïques se lancent _in medias res_ (Horace +prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez +à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est +advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après +dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile, +palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt +une taverne. + +7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer +par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme +une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un +fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra +quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez +mieux. + +8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et +ses femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le +dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la +plus jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientôt. Les +parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours +s'appelle Guadalquivir. + +9. Son père avait nom José,--Don de race, véritable hidalgo, +franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa +généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de +l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté +ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui +engendra--mais c'est encore dans l'avenir.--Bon, pour _mémoire_[16]. + +[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, +sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons +les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans +lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On +trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les +chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron +lui-même.] + +10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances +dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes +chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit; +elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes +ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres surpasser +en tout genre les leurs. + +11. Sa mémoire était une mine; elle savait par cœur tout Caldéron, +et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son +rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle +l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé +de fermer sa classe.--Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle +que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès. + +[Note 17: Inventeur de la mnémotechnique.] + +12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle +vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à +l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le +sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle +un prodige.--Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de +soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux +pas m'embarrasser davantage. + +13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la +langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là, +elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas +purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel, +elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle +obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de +vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les +ennoblir[18]. + +[Note 18: «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes +idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours +énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes +classés mathématiquement.» + + (_Les Conversations_.) +] + +14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait +qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant +quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves +à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le +révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il +est étrange que le nom hébreu, qui signifie _God_, soit toujours +employé en anglais pour gouverner _Damne_[19]. + +[Note 19: _Je suis_, en hébreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_. +Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une +célèbre _blue_ (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses +singulières réflexions.] + +15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +16. Enfin, c'était un système ambulant,--les Nouvelles de miss +Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer, +échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie +à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois +personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir +une seule paille. Les autres pouvaient se partager _les défauts +féminins_; pour elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous. + +[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.] + +17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,--de +toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. +Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son +ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus +légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures +montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en +vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!» + +[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la +bouteille de l'huile incomparable de Macassar. + + (_Note de Byron_.) +] + +18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans +ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se +caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets, +où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils +faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève, +allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission +de sa femme. + +19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir +et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne +songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est +l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou +un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse; +quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques +une seule pouvait suffire. + +20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion +de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, +il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de +conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait +à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu +d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur. + +21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort +et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur +vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que +vous pourriez les _abattre avec l'éventail de leurs femmes_; souvent +aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies +mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait +jamais bien. + +22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes +sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur +éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je +ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus +célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous +au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez? + +23. Don José et sa femme se querellèrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne +le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de +l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je +déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent +remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis, +n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique. + +24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur +procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au +corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est +vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le +pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta +du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière. + +25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant +depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais +d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. +Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient +envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté +d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses +manières à l'avenir. + +26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste +genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. +Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite +était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les +débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et +toute l'affaire fut mise hors de doute. + +27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire +déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles +lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux. +Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle +aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et +les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort +singulier[22]. + +[Note 22: «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un +médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais +pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais +devenu fou...» + + (_Les Conversations_.) +] + +28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle +ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que +l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans +de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui +radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les +échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns +pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune. + +[Note 23: «Sa mère m'a toujours détesté.» + + (_Ibid._) +] + +29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24], +supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute +comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de +leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler +d'eux à l'avenir.--Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui +s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit +son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!» + +[Note 24: «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût +sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme +était un ange.» + + (_Les Conversations_.) +] + +30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous +condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de +paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos +fins; et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir +ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger +soi-même, mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous +accablent. + +31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont +surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous +le savez, _m'en_ blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus +traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre +gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux +d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les +scandales morts sont de bons sujets à disséquer. + +32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens; +ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de +décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement +porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour +obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques +frais préliminaires que Don José vint à mourir. + +33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont +rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la +circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort +arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre +la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement +émue. + +34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité +publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets +renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre +l'autre.--Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins +après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et +il laissa sa femme en proie à sa haine. + +35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez +connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. +D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si +quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne +furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore +Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était +né bilieux. + +36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il +avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel +moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, +autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité +ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors +Commons_.--Il mourut donc[25]. + +[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des +divorces, en Angleterre. + +«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre +Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère... +La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. +Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment +que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais +avec l'intention de n'y jamais revenir.» + + (MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.) +] + +37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un +procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et +d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. +Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme +aux justes vœux de la nature. Un fils unique, confié à une mère +veuve, est élevé bien mieux que tout autre. + +38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, +elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout +de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de +l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le +cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de +monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, +et d'escalader une forteresse--ou un couvent. + +39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait +par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle +réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale +présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets +d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous; +aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée +aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle. + +40. Il était profondément versé dans les langues,--surtout les +mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans +les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. +Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, +ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le +rendre vicieux. + +41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause +des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier +âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais +de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient +quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce +de grâce pour leur _Énéide_, leur _Iliade_ et leur _Odyssée_, car +Donna Inès redoutait la mythologie. + +42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers; +Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine +dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son +ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin, +qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26]. +Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette +horrible églogue commençant par _Formosam pastor Corydon_. + +[Note 26: Ινα μη εν τι περι αυτην παθος +φοπνεται, παθων δε συνοδος. + + (LONGIN, Section X.) +] + +43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour +de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré +la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la +franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est +l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes? + +44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes +instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des +écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte +de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié +pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un +appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index. + +[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme +celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial +rejetées à la fin. + + (_Note de Byron._) +] + +45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les +voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre +de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future, +jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les +replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en +face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus +indécemment encore. + +46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné +d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans +beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir +jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est +possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que +je ne saurais faire.--Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre +pour elle, et en donna un autre à son fils. + +47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et +des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme, +il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir +et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est +comparable à saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait +envier au lecteur ses égaremens. + +48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.--Je ne +puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système +d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des +yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, +c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait +déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les +épouses. + +49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six +ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que +pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait +facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car +il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses +maîtres, son confesseur et sa mère. + +50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il +était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait +été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux, +et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été +couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur +de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance +de son jeune philosophe. + +51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais +ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge +assez bien les caractères;--mais il ne convient pas d'augurer bien +ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal +assorti,--mais le scandale m'est odieux;--je me déclare contre tous +ceux qui médisent, même en riant. + +52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais +dire,--telle est ma manière de voir,--que, si j'avais un fils unique +à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec +Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son +catéchisme.--Non,--non,--je l'enverrais au collége, car c'est là +que j'ai appris ce que je sais. + +53. C'est là qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi +que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que +depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_. Je +crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce +d'étude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;--mais il me +semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans. + +54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte; +mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un +page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme; +mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas +éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle +ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose +d'atroce. + +55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur +modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle +était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes +qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à +l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette +dernière comparaison est fade et usée). + +56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son +sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays +c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que +Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de +Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son +archi-grand'mère préféra ce dernier parti. + +57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, +par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans. +Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels +étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement +en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs +cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à +mesure qu'ils en étendaient les rameaux. + +58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits +de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de +l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de +fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates: +mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que +la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée +les héritiers de son mari. + +59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en +embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui +laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner +que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir +l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante, +chaste, et âgée de vingt-trois ans. + +60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs: +elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais +quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses +charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que +de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment +qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son +ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége +de la chasteté. + +61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant +de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait +modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la +jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses +veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée +d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était +élevée.--Je hais les femmes exiguës. + +62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de +cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon +avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de +vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil; +et, maintenant que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, même +de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas +atteint trente ans. + +63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est +entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre +faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit +des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile +à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce +que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère. + +64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et +la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de +glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) +Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils +l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est +là un vice évaluable[28]. + +[Note 28: On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur, +les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, +énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas +seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les +acquitter.] + +65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore +de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non +plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, +supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant +exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il +se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne +la reconnaisse. + +66. Julia était,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna +Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait +jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car +la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don +Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle; + +67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait +bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection +à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. +Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle +faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si +elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins +rendait-elle ses coups moins redoutables. + +68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du +monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle +ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en +embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne +sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets +dans cette occasion. + +69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle +le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement +inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne +sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois +ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers +changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil. + +70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés. +La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était +devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations +presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute +bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout +cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux +qui ne l'ont jamais vu. + +71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de +Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan, +elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, +que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de +magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide, +un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur +le cœur de Juan. + +72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard +avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire +que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait +avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus +comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre +dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de +l'amour c'est l'hypocrisie. + +73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle +finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une +tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens +intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la +froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont +elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard. + +74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les +rendit plus profonds; aux œillades, plus délicieuses parce qu'elles +étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand +leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on +éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout +cela était autant de légers préludes à la possession, que les +jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver +que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice. + +75. Pauvre Julia! son cœur était dans une situation désespérée; +elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble +résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur, +de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la +grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. +Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se +connaissait le mieux aux cas féminins. + +76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit +à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la +porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre +qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque +tristesse.--On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans +doute Juan?--Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de +prier la sainte Vierge. + +77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse +de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un +expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la +moindre sensation sur son cœur; c'est-à-dire quelque chose au-delà +de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours +certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on +suppose qu'ils sont simplement des frères. + +78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin), +elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, +libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme +vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de +savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je +conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve. + +79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin, +ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que +la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour +modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le +mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi +l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes +rêveries. + +80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans +danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je +suis étranger à ces procédés-là; mais _écoutez_! Ces libertés +sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on +va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en +avertis bien à tems. + +81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais +l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. +Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une +flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle +douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient--je ne sais +vraiment quoi, et Julia non plus. + +82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les +épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle +serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue +inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de +déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut +toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la +suite. + +83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain +qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du +scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait +de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience +donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis, +bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux. + +84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel +la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors +elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une +telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis +seulement supposons,--_inter nos_ (c'est-à-dire _entre nous_, car +Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime +pour rien). + +85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors +l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame +de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en +attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout +bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends +les élémens séraphiques des habitans du ciel. + +86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant! +il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en +deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea +d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, +mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être +redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante. + +87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait +sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il +n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, +les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors +il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un +sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte. + +88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le +transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur, +et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que +je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où +l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une +phrase de quelque obscurité. + +[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).] + +89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens +et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun +a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à +être dérangé à la table ni au lit.--Je n'en dirai pas +davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons +suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la +sécurité[30]. + +[Note 30: C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression +par le mot _sécurité_.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.] + +90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait +à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres +réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que +les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous +tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et +de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient +inintelligibles. + +91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir +avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les +peines de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des +idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, +il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé. + +92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille +de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient +été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, +au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune; +aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance +exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna +Julia. + +93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce, +une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns +apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en +troubler l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si +jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si, selon +vous, la philosophie l'inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi, +secondée par la voix de la puberté. + +94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix +dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux +ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes. +Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il +interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait +beaucoup gagné,--et que pour lui, il avait perdu son dîner. + +95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais +comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, +l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique: +on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens, +et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques +contes de bonnes vieilles femmes. + +96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours +triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres +rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont +il avait réellement besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa +tête..., entendre un cœur battre d'amour; et--bien d'autres +choses que j'ai oubliées, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de +mentionner. + +97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient +échapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'était +pas à son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est +que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses +soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou n'eût voulu rien voir, ou soit, +comme les plus habiles, qu'elle ne l'eût pas pu. + +98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun. +Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits +écrits des épouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement +qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas +citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes +maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames +viennent nous raconter. + +99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en +est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il +devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime +ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand +l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur +corruption, et non pas de sa propre sottise. + +100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur +vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de +l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss +Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de +vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et +demande pourquoi diable il a des héritiers. + +101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je +suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif +secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce +motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle +ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don +Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une +opinion exagérée. + +102. Un jour, c'était un jour d'été,--c'est vraiment une saison +dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers +jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; +mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de +trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels +la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses +lièvres, mai doit avoir son héroïne[31]. + +[Note 31: M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature +se complaît _dans certains caprices_: mars _est renommé pour ses +lièvres_, mai _veut qu'on parle de ses héroïnes_.» Byron semble +avoir employé l'expression _héroïne_, parce qu'elle forme un jeu de +mots avec celle de _hare_, lièvre, qu'on prononce _hère_.] + +103. C'était donc un jour d'été,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude +dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des +années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces +de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font +changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride +abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère +après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits +théologiques[32]. + +[Note 32: C'est-à-dire les messes et _recommandises_ fondées à +perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.] + +104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même +plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau +que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par +Mahomet et par Anacréon Moore,--Moore, à qui furent accordés la +lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique. +Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems +encore[33]! + +[Note 33: C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt +les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort +de son confiant ami.] + +105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au +juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais, +d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se +taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être +sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.--Quand +deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à +chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux. + +106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son cœur +avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O +amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne +au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent +eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!--Le +précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la +confiance que lui donnait sa vertu l'était également. + +107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, +au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi +conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai, +je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre +rarement propre à donner du cœur; et dans tous les climats, sur la +neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en +finance. + +108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété _cinquante_ fois,» +il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes +disent: «J'ai fait _cinquante_ vers;» ils vous font craindre de +les leur entendre réciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les +voleurs font leurs coups; c'est à _cinquante_ ans qu'il est vraiment +rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup +obtenir avec _cinquante_ louis. + +109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle +aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens +qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais +souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui +fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et +d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée +languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait +ne toucher que la sienne propre. + +110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait +dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait +indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait +étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après +avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser +ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi +tout autrement[34]. + +[Note 34: M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.] + +111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma +doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait; +elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle +ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique; +elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût +imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens +dangereux pour une épouse prudente. + +112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous +vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par +un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la +quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime. +Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne +se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue, +tant sa voix était affaiblie. + +113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[35]: mais, par +malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre +le surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observé de trop bonne +heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais +autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en +éclaire en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'année +elle atteste sa modestie[36]? + +[Note 35: Les traducteurs ont substitué l'épithète _pâle_ à +celle de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le +plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de +l'adjectif _yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et +non pas elle.] + +[Note 36: M. A. P. traduit: «_Pourtant on admire_ son aspect +modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que +toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes +que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs +jours.] + +114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme +qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui +donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière +argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une +beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le +jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37]. + +[Note 37: J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir +paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le +cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de +l'indifférence.»] + +115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et +écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur +lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y +avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille; +mais alors la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste; +je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir +commencé le récit. + +116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est +par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les +penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route +plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.--Tu es un +niais, un sot, un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre +que pour un entremetteur[38]. + +[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: «_Pendant ta vie_ tu +as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne +s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses +écrits.] + +117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au +moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux +étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas +sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse? +Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait +encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!» +murmurait-elle, et elle consentait à tout. + +118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient +lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi, +bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour +moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour +(ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de +nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement +durer! + +119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous +devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de +réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes vœux de chasteté +finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il +serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé, +j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma +conversion. + +120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.--Ne tremblez +pas, lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'être +pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté +est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque +irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles +d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les +violer. + +121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien, +du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu +inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois +de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien +que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour +précis.--Cette date est un peu obscure. + +122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.--Il est doux +d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de +l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain +affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du +soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer +de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en +s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes. + +123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde +accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de +savoir qu'il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue, +et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être +éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le +bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, +le bégaiement et les premiers mots d'un enfant. + +124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par +milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au +tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont +pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son +premier né. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le +pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer. + +125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille +dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous +faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son +train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais +son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient +mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après +décès. + +126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit +avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en +faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en +bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature +faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin +le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si +promptement. + +127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et +brûlant amour.--Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle +d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science +a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de +comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu +peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée. + +128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de +ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer +mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans +ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs +tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de +spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems. + +129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes +d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez, +l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous +les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des +fusées Congrèves[39]. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +[Note 39: Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de +petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier +que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles +furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.] + +130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que +l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il +n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières +séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on +désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis +peu de tems!... + +131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les +corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures +intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du +charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo, +les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes +autant que Waterloo à leur malheur. + +[Note 40: Célèbre chimiste anglais.] + +133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille +au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié +sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois +le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils +désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la +richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but +est atteint nous mourons; vous le savez,--et alors-- + +134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne +nuit;--et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand +les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines +paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur +sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des +promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le +soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures. + +135. C'était, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas +de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et +dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute +une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque +chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun +nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que +les homars, la salade, le champagne et les causeries. + +[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, à Londres, la garde +urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.] + +136. Il était minuit.--Donna Julia dans son lit dormait +probablement--lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de +réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car +nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins +une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et +des doigts donnèrent la première alarme; on entendit: +«Madame!--Madame!--Chut! + +137. «Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon maître, avec +la moitié de la ville à sa suite.--Vit-on jamais une chose plus +affreuse? Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hélas, +retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent +maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait +peut-être s'échapper.--La fenêtre n'est certainement pas si +haute!» + +138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et +des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés, +étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait +outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite +était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les +femmes suivraient bientôt son exemple. + +139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les +soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y +avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du +lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à +prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester +l'affront qu'il craignait le plus de recevoir. + +140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez +bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems +à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui +était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du +lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir. +Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour +prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule: + +141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux +pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, +et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à +un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment +couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence +fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant: +«Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.» + +142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don +Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que +ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable! +quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le +spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée +seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon +intention,» répondit Alphonso. + +143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet, +gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent +beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des +brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles +à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et +entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux +et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des +tables. + +144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,--peu importe,--ce +n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour +découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, +la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. +Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre +eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous. + +145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas. +«Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur +insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris +le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre +souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le +souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un +seul légiste en Espagne. + +146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais +toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre +âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante +ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire +de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don +Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de +pareils soupçons sur votre épouse? + +147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet +ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si +vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre? +Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au +contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a +toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de +voir comme je suis traitée! + +148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de +cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que +j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux +combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux +festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je +les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce +pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit +Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement? + +[Note 42: Ce mot répond à celui de _sigisbé_ en Italie.] + +[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas +Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son +armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après +avoir éprouvé de grandes pertes. + + (_Note de Byron._) +] + +149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs +et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son +compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse +d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et +d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount +Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par +excès d'amour (et de vin). + +150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don +Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi? +Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je +vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore +me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec +votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là, +dites-moi, une jolie figure? + +151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire +indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se +tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le +rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa +conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi +que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment +d'intérêt pour vous et pour moi. + +152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave +monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel +état;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le +désirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux +pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma +femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos +espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les +yeux. + +153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté +l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand +fauteuil, la cheminée;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je +voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce +que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor. +Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir. + +154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur +moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de +me faire connaître--quel est celui que vous cherchez! Comment le +nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est +jeune et agréable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu +de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation. + +155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet +âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie +d'un mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) +Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille +de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde +que je tomberais au pouvoir d'un monstre! + +156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous +avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la +porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien +à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère, +vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez +un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour +recevoir une aussi bonne compagnie. + +157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit +doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des +torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme +auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison +de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en +tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de +poche?» + +158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses +yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la +pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile +jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles +cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige +se faisait encore jour à travers.--Ses lèvres de rose sont +entr'ouvertes, et son cœur bat plus fort que sa respiration. + +159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans +cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la +tête, elle intriguait par ses malignes œillades le maître et ses +mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception +du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre +Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y +en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice. + +160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et +sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait +les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et +s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, +la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux +dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques, +pour qu'il y ajoutât foi. + +[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).] + +161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le +dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et +traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé; +seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux +que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi +vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage. + +162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que +par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs, +lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des +étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence. +Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en +perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à +propos de ne pas perdre patience. + +163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant +de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme, +la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous +en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va +mourir.--Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de +plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards +menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait. + +164. Avec lui s'éloigna son _posse comitatus_, le procureur à +l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant +toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.--Il était +vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans +ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y +rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale. + +165. Dès qu'elle fut bien fermée.--Oh! honte, oh! crime, oh! +douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables +choses sans perdre l'honneur!--si ce monde, et même si l'autre +n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des +réputations non usurpées! mais continuons.--Car je ne suis pas à la +moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance; +à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit. + +166. Il s'était caché,--je ne prétends pas dire comment, ni +expliquer dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il +s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de +le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est +ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute +mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une +tonne de Malvoisie[45]. + +[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, +par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être +noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, +une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de +Shakspeare.)] + +167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas +besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les +lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à +seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque +rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes +donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux +côtés de la balance. + +168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit +dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David +était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui +avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de +cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le +lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri, +et Juan fut près d'en mourir. + +[Note 46: «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le +couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs +cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue +d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était +singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la +_connut_ pas.» + + (III. _Livre des Rois_, ch. Ier.) +] + +169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura +congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais +elle ne peut concevoir aucun expédient:--comment pourra-t-on soutenir +une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu +d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais +elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan. + +170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta +en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne +pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à +demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se +contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment +de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le +cabinet. + +171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui +peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de +cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au +corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? +Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez +la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage +de fille. + +172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq +ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau +chef-d'œuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre +goût;--allons! monsieur, là-dedans!)--Mon maître ne doit pas être +loin.--Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons +tenir conseil avant le jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).» + +173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul, +interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais +il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au +reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être +d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux +lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit. + +174. Alphonso s'arrêta une minute;--ensuite il commença quelques +excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût +justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré +extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons +qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son +discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans +appellent _Rigmarole_[47]. + +[Note 47: Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot. +Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron +l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.] + +175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une +de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de +leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par +ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du +moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il +s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une +faiblesse, de lui en reprocher _trois_. + +176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours +d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le +sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a +souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours +des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour +l'oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme elle ne l'ignorait +pas, la réputation de sa mère. + +177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru +s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait +pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi +ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait +à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès +c'était le mettre à la piste de Juan. + +178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut +alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne +me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de +vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se +tenir toujours à une certaine distance de la vérité.--Le mensonge +donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur +charmante physionomie que tout autre chose. + +179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours +fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car +leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont +épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, +répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,--et +alors,--et alors,--nous nous asseyons et soupons. + +180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à +demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions +qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes +qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso +gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne +pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de +souliers. + +181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent +aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la +forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire +d'un moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes +veines frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis +sa passion prend un tout autre caractère. + +182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et +sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan, +fuis!--Au nom du ciel.--«Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux +disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la +clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso +furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.» + +183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est +qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et +c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut, +Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la +porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le +menaça de le tuer.--Juan se précipita sur lui. + +184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia +criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa +de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le +désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé, +et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif: +quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun +entraînement pour le martyre. + +185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la +tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort +heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir +ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il +fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos +époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement +devenir veuves! + +186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan +l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du +nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat +était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et +parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux +mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là +finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité. + +187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent +contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, +Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement; +sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées, +du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait +la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène +intérieure, se hâtait de la refermer sur lui. + +188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire +comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à +propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin, +et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le +lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit +jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les +papiers anglais en ont sans doute assez parlé. + +189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les +dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de +non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les +relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure +est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le +voyage de Madrid. + +190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus +violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles, +au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge +Marie le vœu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs +livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles +dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât. + +191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions +et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par +mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en +Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise +dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce +qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan: + +192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous +éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins +une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur: le +mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer, +tel a été tout mon artifice.--J'écris à la hâte; et s'il se +trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle +semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de +larmes. + +193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang, +condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout +perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir +de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce +n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte +que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je +ne puis reposer.--Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore. + +194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une +femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les +camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune +et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de +l'ambition pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent à se +distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une +ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois. + +195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez +aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, +sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond +de mon cœur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner +la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi, +adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est désormais +inutile,--pourtant je le laisse. + +196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois +pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées +par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes +pensées[48]; mon cœur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il +ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille +est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre cœur +s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée. + +[Note 48: + + _My blood still rushes where my spirit's set, + As roll the waves before the settled wind;_ + +M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et +renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le +souffle des vents est réglé.»] + +197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose +cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous +l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais +pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; +mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et +je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence +pour soupirer, pour prier pour vous.» + +198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite +avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche +de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme +l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule +larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était +gravé un héliotrope avec cette devise en français: «_Elle vous +suit partout_.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur +vermeille. + +199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours +de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons +cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable +plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas +grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien +avoir dans un an quelque chose à lui offrir. + +200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser +en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une +tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et +de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je +travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère +et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de +poète épique. + +201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les +règles d'Aristote, ce _vade mecum_ du véritable sublime, qui a tant +produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les +vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne +se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines +mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes. + +202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens +confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage +bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on +jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur +sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe +de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités +incontestables. + +203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la +tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie +la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout +confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever +tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à +Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable. + +204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des +commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront +précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées: +et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je +prendrai pour titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque poète est son +Aristote_. + +205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus +à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans +retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa +délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de +marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec. + +Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers. + +Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49]. + +[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le +poète parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultère_.] + +206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni +rien qui lui appartienne. + +Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les _bas bleus_ (l'une +d'elles au moins en a l'habitude[50]). + +Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit +d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant +ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la +laisse, de par Dieu, tomber sur vous. + +[Note 50: Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble +avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par +Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des +deux époux.] + +207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas +édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être +heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais +sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien +qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le +douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans. + +208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre +intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait +et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore +qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, +s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou +critique, qu'il est également--dans l'erreur. + +209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre +pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable +(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs +dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres +à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de +quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma +grand-mère, _la Revue Britannique_. + +210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et +il m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son créancier +pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma +tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste +qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le +fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon +argent. + +211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère, +compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences +et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé +d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes +efforts seraient superflus, et que l'_Édimburg_ et la _Quarterly +Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient +avec eux de sentimens. + +212. «_Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_,» disent +Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou +sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de +la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups, +et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon +ardente jeunesse, Georges III étant roi. + +213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris +(que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une +perruque), et mon cœur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. +En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai, +et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie, +intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que +mon ame fût invincible. + +214. Jamais,--jamais,--non jamais à l'avenir ne descendra plus dans +mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue +de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles; +semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. +Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas +en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au +parfum des fleurs. + +215. Jamais,--jamais à l'avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul +monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui +tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou +mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais +ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement, +quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi. + +216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une +vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront +délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de +vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent +du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille +tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice. + +[Note 51: + + _Me nec femina, nec puer, + Jam nec spes animi credula mutui, + Nec certare juval mero; + Nec vincire novis tempora floribus_. +] + +217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de +la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui +peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la +tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le +tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor +chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur +de passions, et ma tête de rimes. + +218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un +léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir +une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, +s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, +parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes +consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin +d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable +portrait, un buste pire encore. + +219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, +érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme +espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle +déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant +brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, +quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops +un grain de poussière! + +220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent +à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir: +la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre +jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle +s'écoulerait.--Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas +à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à +votre bourse.» + +221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable +encore, le poète,--c'est-à-dire moi,--vous demande la permission de +vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous +nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne +donnerai à votre patience que cette courte épreuve.--Heureux si tant +d'autres suivaient mon exemple! + +222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les +eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, +le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit +Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de +prétendre aussi à la gloire.--Les quatre premières rimes sont des +vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les +miennes. + + + + +Chant Deuxième. + + +1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en +Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos +élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant +leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain Juan avait-il +reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la +manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence. + +2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de +quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord, +ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de +prendre feu.--L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette +exception confirme la règle,--et dans tous les cas, un enfant de +seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de +ses précepteurs. + +3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien +considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les +mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une +femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute +pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait +mal.--Puis le tems et l'occasion. + +4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que +tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui. +Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la +direction du vent, sachons disposer nos voiles. + +Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en +docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle, +de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de +la poussière,--un nom peut-être. + +5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,--jolie ville dont je me +souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins +c'_était_, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y +voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur +seule démarche enivre le cœur. Je ne pourrais vous la dépeindre +bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques +comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil. + +6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un _barbe_ nouvellement dressé? +un caméléopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et +puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur +de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:--ensuite +viendrait leur pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grâces au +ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...--Eh bien, ma trop +lente muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine. + +7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois +apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère, +tandis qu'un œil expressif vous fait pâlir et vous perce le +cœur.--Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, +puissé-je en venir à--dire mes prières!--non, jamais costume ne +prêta tant de charmes aux œillades, excepté les _fazzioli_ de +Venise. + +8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix +seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues +de l'y laisser séjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre +lecteur.--C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait: +comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé, +le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la +terre tel qu'une colombe d'espérance. + +9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son +valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque +argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était +affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine), +mais elle espérait,--elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle +lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, +et deux ou trois de crédit. + +10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour +le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien +préféré jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_. +C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter +ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette. +Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper +d'une autre génération. + +11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient +bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de +cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous +vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir +d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné. +C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être +son dernier adieu à l'Espagne. + +12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle +poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots +mugissans.--Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore +aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la +Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres +sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la +distance nous reportons nos regards vers elles. + +13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le +vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le +vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient +de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de +mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant +l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé; +et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire! + +14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir +dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier +départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est +une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le +cœur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables, +les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher. + +15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une +maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien +meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si, +dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec +lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes +nous sont chères, nous devons sangloter;--c'est-à-dire jusqu'à ce +que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes. + +16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se +rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien +pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est +pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne +doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que +leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y +glisseront ce chant lui-même. + +[Note 52: _Super flumina Babylonis_.] + +17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères +tombaient dans l'amer élément: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup +à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de +Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en +sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans +de réforme. + +[Note 53: «LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des +fleurs_:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je +pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non +pas couvrir ta tombe de fleurs.» + + (_Hamlet_, act. V, sc. Ire.) +] + +18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être +ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés, +du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles +du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu, +ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la +relire.) + +19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est +impossible et absurde:--cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre +s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle +amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a +pas de remède pour les chagrins de l'ame.»--(Ici le vaisseau fit un +bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.) + +20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»--(Ici il se sentit +plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom +du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi à +redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drôle de Pedro.--Ô +Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chère Julia, tu +vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha +d'articuler.) + +21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt d'estomac, qui, +sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la +perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels +nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos +espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré +plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent +émétique. + +22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des +fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un +rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. +Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les +indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un +éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses +yeux bandés. + +23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans +la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage +héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des +serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin +le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris, +puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac +dans son premier voyage sur mer. + +24. Le vaisseau, appelé la très-sainte _Trinidada_, faisait +directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole +des _Moncade_ était établie long-tems avant la naissance du père de +Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons, +et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été +adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux +de l'Italie. + +[Note 54: Depuis le commencement du seizième siècle, quand le +fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de +Naples. Voyez Brantôme, _Vie des grands capitaines étrangers_.] + +25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié +Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il +gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac, +soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter +son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords +remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de +frayeur. + +26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la +nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu +de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en +ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce. +Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car +l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait +enlever un mât ou quelque chose de semblable. + +27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le +vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui +fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes +les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail +était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment +contenait quatre pieds d'eau. + +28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa +de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas +encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en +étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture +énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines +qu'ils cherchaient à lui opposer. + +29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau +eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans +le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là +à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante +tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M. +Mann, de Londres, qui en est l'inventeur. + +30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir +de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur +bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes +à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il +se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et +une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un +seul coup le vaisseau sur le flanc. + +31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été +attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts, +offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt; +car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des +naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur +espérance, leur cœur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on +voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance +les instans où ils étaient sur le point de se noyer. + +32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon, +ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore +aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et +enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté +une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le +bâtiment se redressa avec violence. + +33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines +personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers +trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que +leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins +qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre, +comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la +tonne. + +34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la +vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les +autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des +psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que +le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait +interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer, +et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, +formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan. + +35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec +une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs, +et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La +crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable +en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré +leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, +jugeaient convenable de tomber ivres morts. + +36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en +sera rien de plus.--Non, répondit Juan; sans doute la mort nous +attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber +comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne +fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo +lui-même ne put obtenir un seul verre de rum. + +37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses +lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et +irrévocable vœu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne +le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les +cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho +Pança, les courses de Juan. + +38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le +vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait; +alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant +le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent +encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous +leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à +l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une +voile. + +39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un +effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec +une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile? +Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais +trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre +la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe +de Lyon. + +40. C'était là en effet que le vent et les vagues les avaient +poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que +personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile +de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors +un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât +de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans +une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait +encore--non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard. + +41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était +si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus. +Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les +mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le +télescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la +nuit tombante. + +42. Une seconde tempête les menaçait.--Un second vent frais souffla, +et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien +que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre +montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au +moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était +l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci +comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles. + +43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se +présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. +C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers +orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui +mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est +qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses +désespérantes pour les moribonds. + +44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau. +Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs +recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs +saints.--Mais nul ne survécut pour accomplir son vœu. Ceux-ci +regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut +un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution, +et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation. + +45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient +leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait +le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou +s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les +chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se +maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement +sur elle. + +46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes +mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de +victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les +hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le +mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux +caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être +transportées dans le _cutter_[55]. + +[Note 55: Espèce de canot.] + +47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques +livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ +vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une +partie de leur bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais +le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.--Ajoutez un +tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum. + +[Note 56: Le gallon contient près d'un litre.] + +[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.] + +48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés +dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère +mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que +par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux +barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment +auraient-elles contenu assez de provisions? + +49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le +gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne +découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait +autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs +yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze +jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort. + +50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer +beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on +n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres +éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce +de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié +hystérique.--Il fallait un miracle pour les sauver. + +51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, +dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux +matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens +de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre +lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils +détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se +courba, fit un saut, et retombant la tête la première--s'engouffra. + +52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri +d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur +maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens, +s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer +l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer +restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore +après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné +qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même. + +53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le +bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les +échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel +et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un +tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était +le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie. + +54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en +avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs +espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent +était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque +rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore +beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le +cutter et trente dans la chaloupe. + +55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté +leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule +sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines +avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; +car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas +hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour +faire dire une messe. + +56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même +parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé +de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage, +tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de +celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita) +était mort en buvant un peu d'eau-de-vie. + +57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut +également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en +croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de +cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il +eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter; +la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe, +chacun songeait avant tout à s'y ménager une place. + +58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père +Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on +aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement +sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si +bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta +dans la barque et y sauta lui-même après lui. + +59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de +Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère +à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa +frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant +son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de +leur sauver la vie. + +60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le +bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems +que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la +chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots. +Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les +obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne +tarda pas à être submergé. + +[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De +sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances_. Il +y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il +consiste dans le mot _damp'd_, qui se prend également pour _mouillé_ +et pour _découragé_.] + +61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe +était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux +couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la +vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et +que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils +répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le +cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit. + +62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la +continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se +montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à +faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de +vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces. +L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux +n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux. + +63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait +à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur +situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique +engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se +relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à +se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une +fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des +cieux. + +64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les +médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne +tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies +mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination +ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que +le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et +qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59]. + +[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime _alarming_; il +l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette +strophe, _la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur +douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.] + +65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus +long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter +leurs débiteurs.--Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns, +j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers, +le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que +sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une +somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore. + +66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à +découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux +qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un +rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours +été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé +de voguer çà et là.--Elle devait contenir un équipage et un +assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire +des Grecs. + +[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme +on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle. + +«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la +celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung +sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira +pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; +l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des +troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera +où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre +seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes +cruelles, indomables et sauvages.»] + +67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la +nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme +les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin +de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de +végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il +trouvera toujours le bœuf, le veau et le mouton d'une digestion moins +laborieuse. + +68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il +survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme +un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les +tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent, +ils éprouvèrent une défaillance de cœur, et tombèrent sur leurs +provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les +conserver. + +69. On en prévoit aisément la conséquence.--Ils mangèrent tout +ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les +remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les +insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait +à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus +qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de +conserver leurs provisions. + +70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan +dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva +encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu, +clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins +qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en +dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour +satisfaire au présent appétit. + +71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait +d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père, +Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande +faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du +pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci +dévora, en soupirant après le reste. + +71. Le septième jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les +suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour +des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et +la brise ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un +air sauvage.--Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de +nourriture.--Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), +vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent. + +73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas +à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se +convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de +désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle +qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande +et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres. + +74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour +quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors +ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en +sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse +ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de +mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia. + +75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un +horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au +vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait +elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les +y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa +voix.--Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan. + +76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le +chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration +s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer +quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la +plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord +il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et +les bras. + +77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le +premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif +violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. +Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle +et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux _goulus_ +qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par +les gens de l'équipage. + +78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui +n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, +qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas +à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas +s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre +à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur. + +79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de +ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus +de voracité tombèrent dans un délire de rage.--Dieu! comme ils +blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux +plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle +d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents, +hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils +expirèrent en désespérés. + +80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à +ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns, +plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres +pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été +assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur +faim de la même manière. + +81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus +gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu +d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres +indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce +qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de +souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix. + +82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa +avec discrétion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient +silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en +tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit +à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils +attrapèrent deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les décida à +abandonner le corps mort. + +[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est +plutôt une espèce d'_oiseau de tempête_, ou de _pétrel_. Le butor +se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.] + +[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle +de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui +se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce +qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet +oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et +même sur la main que les matelots lui tendent.» + + (_Hist. naturelle_ du Noddi.) +] + +83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant, +souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand +ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer +on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus +horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le +léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre. + +[Note 63: + + _Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti + Riprese 'l teschio misero co' denti + Che furo all' osso come d' un can forti_. + + (DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.) + +Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle, +pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie +ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, +plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait +de ses enfans. + + _Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_. +] + +84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches +attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de +l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une +bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été +en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie +d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des +chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité--dans un +puits. + +85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus +désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de +toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils +tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur +altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de +_porter_, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant +senti la volupté de boire. + +86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au +linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs +gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires +comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la +faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes +les joies du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent +trouver des consolations dans leur foi. + +[Note 64: «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie +Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il +en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.» +Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens +pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est +consolé, et toi tu es tourmenté.» + + (Luc, ch. XVI.) +] + +87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux +les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux +portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus +proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur +lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une +larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer. + +88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, +au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit +contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il +parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids +des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le cœur de son +père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui. + +89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus +son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait +d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à +tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane +épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima +quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain. + +90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son +corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que +le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de +mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au +moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où +il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne +donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses +jambes. + +91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint +mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité +des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par +sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière +s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière +déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par +disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés. + +92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et +du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est +bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté +dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les +pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule, +précisément comme un œil noirci dans une lutte (car on est obligé +quelquefois de boxer sans masque). + +93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.--Autant +vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude +des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les +gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un +antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à +leurs yeux comme l'espérance,--et, pour tout dire, un céleste +kaléidoscope[65]. + +[Note 65: Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire: +beau point de vue.] + +94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez +semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs +yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de +se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui +étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour +d'eux jusqu'à la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux +présage encore. + +95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet +oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre +chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une +église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant +de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa +branche d'olivier. + +96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les +étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient +tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils +vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non, +disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un +doute continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres +une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière +erreur. + +97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde +se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait +avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de +sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou +quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le +rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct, +élevé et palpable à la vue. + +98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant +stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de +leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre +priait (la première fois depuis longues années), et trois autres +étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et +par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts. + +99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des +_becs-à-faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement +ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie, +et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau +courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard +seul leur envoyât ce moyen de salut. + +[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les +naturalistes français désignent sous le nom de _caret_. M. A. +P. traduit toujours _turtle_, de quelque espèce qu'elle soit, par +_tourterelle_.] + +100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les +montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils +s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de +conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les +avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie +de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, +d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien +quelques autres îles. + +101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient +directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et +décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante +cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois +morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les +autres. Les deux _goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois +jaillir l'écume des flots sur leur visage. + +102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les +avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au +milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés +par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre +jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut +accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant +Pédrillo dans de l'eau salée. + +103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait +inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui +se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de +l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui +leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et +ardens.--Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire +du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan. + +104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues +redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils +pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient +justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête +entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction +plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque +fut submergée. + +105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les +eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le +talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez +difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu +passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers) +Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67]. + +[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.] + +106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses +jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant +la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand +danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses +compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc +fut le seul qui atteignit au rivage. + +107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son +bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses +faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir. +Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force +de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage, +presque sans vie. + +108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable +ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à +laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son +insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été +déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant +justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il +s'était peut-être vainement sauvé. + +109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba +aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il +jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels +il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à +l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés, +morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un +rivage stérile et inconnu. + +110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le +fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit. +Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang +sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa +tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore +autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre. + +111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son +cœur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la +terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne +connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où +il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il +entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la +mort luttait encore en s'éloignant. + +112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui +semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque, +sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il +appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint +un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante +figure de femme de dix-sept ans. + +113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait +chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher, +la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla +ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus +aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un +soupir de Juan répondit à son tact délicieux. + +114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans +un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête +languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur +ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit +ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant +toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en +poussant un soupir--en même tems qu'elle. + +115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille +et sa suivante;--jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure +moins grave et de traits moins délicats.--Ensuite elles se mirent +à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais +visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa +distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté. + +116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns +cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses, +descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation +remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi +d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île. + +117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux +étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même +couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une +puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas +la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène. +C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et +déploie sa force et son venin. + +118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses +joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec +le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.--Lèvres +charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; +elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs +après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui +surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres +idéales). + +119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste +de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise +dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit +de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir +les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une +figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les +ciseaux mortels n'auront pu atteindre. + +120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien +différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs +moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent +jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la +basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne +jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque +chose de folâtre et de mystique. + +121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du +plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui +tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de +nœuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la +plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans +jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous +paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige +étaient, sans bas, posés dans des pantoufles. + +122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins +riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient +semés que de nœuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son +voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien, +quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus +épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient +plus sémillans et plus petits. + +123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le +réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions +que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent +varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une +assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les +poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que +l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68]. + +[Note 68: «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines +de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par +Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts +et les divise avec adresse.» + + (_Iliade_, ch. IX.) +] + +124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des +princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais +d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos +poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que +vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement +la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine +mer. + +125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait +pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le +portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être +aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui +assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de +plusieurs possesseurs précédens. + +126. C'était donc un pêcheur,--mais un pêcheur d'hommes, à +l'exemple de Pierre l'apôtre.--Il allait de tems en tems à la pêche +des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant +qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de +ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent +étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche +de s'adonner en pleine sécurité. + +127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus +petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort +belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel +pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait +répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme; +mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de +ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares. + +128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche +héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté +que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait +pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une +charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle +éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter +plus tard un plus aimable. + +129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage +et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,--non pas mort, mais bien +près de l'être,--l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé. +Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais +enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait +d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche +peau. + +130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas +exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre +la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes +tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de νους[69] +et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût +d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa +guérison il l'eût exposé en vente. + +[Note 69: Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.] + +131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une +jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la +grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, +leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité +pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de péage +qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.) + +132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers +objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques +planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers +pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il +y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une +béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement +fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir +vingt feux. + +133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car +Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et +même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en +se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se +promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs, du +café, du poisson et du pain, pour son déjeuner. + +134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan +dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour +jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son +cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs; +il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous +un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'œil +troublé se rouvre humecté de pleurs. + +135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;--mais la jeune fille qui +avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, +de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis +revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était +assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le cœur échappe +comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.--Elle +oubliait que Juan ne le connaissait pas encore. + +136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant +le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus +sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux +ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait +passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles +connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la +nature. + +137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte, +sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source +voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur, +ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer +qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé; +ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la +narration de mon grand-père[70]. + +[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson +dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit +de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en +Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan +est encore plus effroyable et plus touchant.] + +138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement, +tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait, +rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux +corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si +bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela +les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en +grec, en turc, en arménien,--et qui ne concevaient rien à semblable +fantaisie. + +139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le +soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il +se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant +Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les +oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme +un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute. + +140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil; +j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne +pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on +en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc +conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la +pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites +graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures. + +141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne +était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la +colorait, et faisait jaillir de son cœur sur ses joues un large +sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes +gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme +d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas +rouge. + +142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la +grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant +de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une +sœur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant +toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle, +aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être +pas uniquement aérienne. + +143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré +dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un +enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil +inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et +le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât +pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres, +recueillant avec délices sa respiration insensible. + +144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de +remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air +calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait +frire quelques œufs, jugeant bien après tout que le jeune couple +finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs, +elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait. + +145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer +à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin +de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et +se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc +cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du +thé, mais du moins il s'y trouva des œufs, des fruits, du café, du +poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par +amour, sans aucune rétribution. + +146. Une fois les œufs cuits et le café préparé, Zoé eût bien +voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main +empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les +lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier +déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque +sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne +jamais vouloir se réveiller. + +147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues +comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine. +Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines +bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de +ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse +qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte. + +148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible +comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non +agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau +comme le nœud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau +né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la +souffrance eût un peu jauni ses traits. + +149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers +refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne +purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût +fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en +vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer +les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux +portraits de la Vierge Marie. + +150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de +laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de +prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles +furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne, +avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire +qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque +nourriture. + +151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais +il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant +d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais +l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de +ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un +de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône. + +152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le +son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment +où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre +objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. +Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui +me couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relève autant +l'éclat des dames que celui des astres. + +153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de +son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la +cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme +qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha +de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque +nourriture; surtout un beefsteak. + +154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues +de bœufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du +mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent +bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que +rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que +des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles, +et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle +dans laquelle Juan se trouvait. + +155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne puis m'empêcher +de croire que la vieille fable du Minotaure--à l'occasion de laquelle +nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût +une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le +déguisement d'une génisse[71],--nous apprend simplement (si l'on +écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage +des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux. + +[Note 71: + + Quæ torvum ligno decepit adultera taurum, + Dissortemque utero fetum tulit. + + (Ovide, liv. VIII.) + +Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de +parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de +lui: + + Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum + Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas. +] + +156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de +bœuf;--quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est +simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, +elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne +l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu +cher. Tels étaient les Crétois,--d'où je conclus que le bœuf et +les combats sont tous deux dus à Pasiphaé. + +157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude, +aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets +avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les +derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme +il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout +ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un +alderman ou d'un loup marin. + +158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui +les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui +qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même +laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée, +savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que +les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être +nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement +crever. + +159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence, +par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher +les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir +de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.--Elle les ôta de +sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait +mangé de quoi rendre un cheval malade. + +160. Ensuite,--comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à +peine décent,--elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses +précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le +costume d'un Turc ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, +et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les +pistolets.--Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement +habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses. + +161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan +n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque, +n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait +toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle +adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose +pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le +_romaïque_. + +162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle +fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage +(le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit +trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et +présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul +coup-d'œil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne +manquait pas d'interpréter. + +163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide +des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une +première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les +expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens +disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre, +Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il +ne l'eût fait dans aucune grammaire. + +164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la +bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont +jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait +l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on +sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un +chaste baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris. + +165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec; +d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui +voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais, +ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73], +de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore +chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens +discoureurs en prose et en dévotion.--Vos poètes, je les hais, et je +n'en ai jamais lu un seul. + +[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse +Guiccioli.] + +[Note 73: Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien, +maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une +édition de ses œuvres théologiques, morales et poétiques, en trois +volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.] + +[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une +énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.] + +[Note 75: Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats +et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses +sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et +des pensées. Ils ont été traduits en français.] + +[Note 76: Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons +et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en +1800.] + +166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au +beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme +_certains chiens ma curée_[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma +passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous +les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis, +amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du +passé qui ne doivent pas revenir. + +[Note 77: Cette parenthèse est une citation.] + +167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les +répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil, +et auxquels son cœur et celui d'une religieuse étaient également +incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour +une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort +souvent. + +168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tôt pour Juan qui +aimait assez à dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement +pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement +les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle +respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le +vent du midi sur un lit de roses. + +169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur; +chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la +santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment +du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des +passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques +bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans +lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems. + +170. Tandis que nous livrons notre cœur à Vénus (sans le cœur, +l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix), +il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les +amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour +Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque +gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les œufs +et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de +les envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être. + +171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui +quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux +yeux qui firent jamais palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la +suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout +cela,--et les répétitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, après +s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et +à Haidée. + +172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse, +que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée, +était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves +depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée, +un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son +bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et +les plaisirs sont nés jumeaux. + +173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de +vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir +endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui, +c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation +la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors +tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, +hélas! et son dernier. + +174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque +jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions +que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait. +À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans +l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux +marchands, allant de Raguse à Scio. + +175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère, +et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une +femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui +plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus +libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace. +J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont +rarement mises en surveillance. + +176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient +parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une +promenade.--Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune +fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé +et évanoui.--Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le +soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité +opposée. + +177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des +montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et +gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on +apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était +moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement +cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle +longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi +limpide que les eaux d'un lac. + +178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère +de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante +rasade. Rosée du cœur, source des piquantes saillies! Combien il +existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher +tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des +sermons,--mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la +gaîté! à demain les avis et le soda-water. + +179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire; +car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, +le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances +de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre +étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride +et stérile. Mais revenons.--Buvez à votre aise, et quand vous vous +réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire. + +180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ +un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne +de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la +glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec +son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage, +de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de +soda-water. + +[Note 78: _Hock_, espèce de vin d'Allemagne.] + +181. La côte,--je crois que c'était la côte que je +décrivais,--oui, c'était bien elle,--était alors aussi calme que +les cieux; les sables--semblaient dormir, les vagues azurées étaient +déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de +mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui, +retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils +mouillaient à peine. + +182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme +je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient +ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout +en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa +maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à +lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à +demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus. + +183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil +se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour +les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, +formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre +des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de +l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un œil +étincelant, jaillissait une seule étoile. + +184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans +l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le +sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages +enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en +salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils +revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent +aller au charme profond qu'inspire le crépuscule. + +185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées +semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs +yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large +disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire +les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient +mutuellement une lumière brûlante;--alors leurs lèvres se +rapprochèrent, et se collèrent en un baiser. + +186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté, +qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un +foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières +années, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert, +que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un +crève-cœur.--Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense, +l'estimer d'après leur longueur. + +187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait +combien!--Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé, +ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue +d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient +sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent +mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme +font les abeilles;--leur cœur étant la fleur dont ils aspiraient le +miel. + +188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans +leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la +voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu +à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour +d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils +eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur +vie n'eût jamais dû s'évanouir[79]. + +[Note 79: On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici +donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement +l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son +éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame, +celle de leur corps lui-même.] + +189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du +rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient +tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient +formées de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un même +langage;--toutes les brûlantes expressions que la passion inspire +trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier +amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu'Ève, après sa +chute, ait conservé à ses filles. + +[Note 80: + + Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, + Toujours divers, toujours nouveau: + Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. + J'ai quelquefois aimé. + + (LA FONTAINE.) +] + +190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de +sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage +et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une +jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa +naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de +son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle +n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance. + +191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était +idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant +l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames +pouvaient jamais périr.--Mais peu à peu ils reprirent leurs sens, +pour les reperdre et les abîmer encore: le cœur d'Haidée, palpitant +sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de +son amant. + +192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si +solitaires! Puis c'était l'heure où le cœur est le plus ému, et, +ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions +que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les +instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel +sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine +ou quelque plaisir. + +193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si +aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens, +un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours. +Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler +du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la +crise elle eût dû s'en souvenir. + +194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive +vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans +l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le +sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle +est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne +jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés. +On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un +mot entièrement grec. + +195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés, +et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne +s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur +les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides, +tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de +son souffle, et son cœur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé +et à ce qu'elle accorde encore. + +196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le +sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie, +un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une +forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie +jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur +n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime. + +197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle +de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il +ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions +qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée +dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons, +environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais +dépouillée de ses terreurs[81]. + +[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.] + +198. Haidée veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour, +cette solitude de l'Océan pénétraient son cœur de leur influence +réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils +avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les +distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée, +il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur +ses joues brûlantes. + +199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose +délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce +dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la +perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan +du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne +souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles +infligent, elles les ressentent. + +200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme, +l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes; +elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler +sans cesse, elles désespèrent celui que leur cœur brûlant +idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en +mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant +infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire +ses prières. + +201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la +dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se +distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant +les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer +d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus +heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais +insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le +diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82]. + +[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme +lancée contre une célèbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit +bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite +exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, +Cottin, Dufresnois, etc.] + +202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait +pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans +une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante +lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir +qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce +qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que +pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni +inquiétude, ni amour; son cœur battait dans ce lieu seul. + +[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé +rendre: + + Born when the sun + Showers triple light, and scorches even the kiss + Of his gazelle-eyed daughters. + +«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend +brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»] + +203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de cœur! et pourtant +chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de +douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de +son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine +infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son +ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas +encore taxé[84]. + +[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas +oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe +du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord +Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.] + +204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils +venaient d'engager leur cœur: les astres, flambeaux de leur hymen, +versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur +garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par +leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre: +ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait +naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis. + +205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le +vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide +le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse +le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de +Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du +mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon. + +206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage, +et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César, +Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de +l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait +différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en +merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités +communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus. + +207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste +d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une +direction immorale avec des théories réellement assez praticables. +Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait +agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): +«Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait +le sage roi Sardanapalus. + +208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt +l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est +pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans +ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on +éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En +effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent +tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures? + +209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre, +condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver +en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour +constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit, +dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement +arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai +quelques désirs. + +210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe, +m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers, +répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! +Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une +ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie, +avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en +Vénitienne[85]). + +[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la +Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli, +sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années +de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don +Juan_. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin +oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821: + +«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en +avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des +Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses +yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues +paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête, +tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa +_figure_ a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais +son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité +grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse +imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, +de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les +moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la +mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle +dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature. +Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux +père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage +une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire +cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être +savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français, +mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce +qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»] + +211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que +les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration +méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la +nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue +dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie +à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau +idéal_. + +212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement +noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable, +tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne +serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, +et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que +notre chair est pétrie d'une brûlante poussière. + +213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car, +si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces +séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta +la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions +certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut +vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait +toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le _cœur_, en +même tems que pour le _foie_. + +214. Le _cœur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais +aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être +surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de +la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré, +rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes +qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du cœur, et +voilà ce qui forme le _climat anglais_ de nos années. + +215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte +rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si +long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent +comme un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine, +jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet +abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu +occulte appelé _central_. + +216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette +anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques +stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou +vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et +j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause +auprès de tous ceux qui daigneront me lire. + + + + +Chant Troisième. + + +1. Muse, salut! _et cœtera_.--Nous avons laissé Juan endormi sur un +sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient +pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour +sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de +son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait +bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son cœur. + +2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être +aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de +cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme +ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la +placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons +dans notre cœur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y +voir bientôt périr. + +3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle +n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus +quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large. +Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme +seul touchera son cœur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des +additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses +préférences. + +4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une +chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois +elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être +courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est +pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement +engagé son cœur, bien que même alors aucunes prétendent être +restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles +aimeront encore. + +5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la +folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous +deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord. +Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un +breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé +le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate. + +6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente +des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain +jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur +apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt +les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de +sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une +faiblesse ridicule. + +7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en +est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et +que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et +pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux +époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante +pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en +outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil! + +8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui +forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous +toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils +offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait +au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux +dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des +sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme? + +9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les +comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, +abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte +que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent +au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un +et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien +d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame. + +10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien, +chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous +deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur +faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour +troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien +que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement +dessinées d'après leurs femmes. + +11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de +Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout +en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une +rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits +irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques +de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les +mathématiques[86]. + +[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler +sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou +Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était +cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.] + +12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les +regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce +à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le +fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le +livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences +de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire +l'histoire d'un attachement illicite. + +13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance +criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus +imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père +était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions, +nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle +revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute, +tandis que son bon écumeur de père était en course. + +14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous +scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son +nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte +d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut +ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable +vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de +marine. + +15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les +vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter +son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales +qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses +prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les +chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils +valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars. + +[Note 87: _Gentleman_ a tout-à-fait la signification de notre +mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les +Français craignent de le traduire littéralement: il répond au +_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût +indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.] + +16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en +faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses +correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa +couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le +reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond +de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même +chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur +d'une large commission pour le dey de Tripoli. + +[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare, +à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou +Maynottes, ont remplacé les _Lacons_.] + +17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour +différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles +d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des +dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de +France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis +à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa +fille. + +18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une +chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu +d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait +appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte +d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre +bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le +bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier. + +19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau +ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques +simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où +sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de +l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la +côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs +milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de +l'île. + +20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu +d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux +qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le +lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le +radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur +la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses +d'argent. + +21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on +apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.--Combien +d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés +aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais +état de leur intérieur!--Quels transports d'amour chez les uns, +quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les +années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos cœurs +reprendre leur ancienne place. + +22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de +la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit +naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.--Une famille de +dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime +ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne +l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père, +descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses +montent de leur côté au grenier. + +23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas +à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne +regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour +les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle +urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans +d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien +lui-même, qui vient lui mordre--les jambes. + +24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée +devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais +alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, +et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre +de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être +aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son +chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la +femme. + +25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette +espèce,--j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,--la +seule qui soit susceptible de durée,--la plus solide de toutes les +connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir +que d'écran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses, +j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour. + +26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on +faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait +un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait +pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute +autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son +enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en +demander la cause, plus qu'à un philosophe. + +27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait +éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin; +il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les +aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres +d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement, +des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et +diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de +papillon. + +28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes +inaccoutumés d'allégresse, il entendit,--non pas, hélas! la musique +des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon; +ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils +confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un +tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux. + +29. Il avança plus près encore, et comme il descendait la pente +à la hâte, il remarqua à travers les branches agitées, et parmi +d'autres indices de fête, une troupe de ses gens qui dansaient sur le +gazon, et qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes +comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, cette danse +guerrière, objet de la préférence des Levantins. + +30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la +première et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, +se tenaient toutes ensemble comme un collier de perles; les mains +entrelacées, elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de +longues et noires boucles de cheveux--(dont la moindre eût rendu fous +dix poètes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et +attentive réunion lui répondait en chœur des pieds et de la voix. + +31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées autour de leurs +plats, quelques autres sociétés commençaient à dîner: la vue +était délectée par des pilaus[89] et des mets de toute espèce, des +flacons de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans +des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les +fruits de dessert; les oranges parfumées et les succulentes grenades, +balancées au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger +toucher pour descendre sur leurs genoux. + +[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent +avec leurs mets: il remplace à peu près, chez eux, notre pain.] + +32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un bélier blanc +comme la neige, et couronnait de fleurs ses vénérables cornes; +paisible comme l'agneau qui vient de naître, le patriarche du +troupeau courbe obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt +il accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt il baisse +en jouant son front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis +aussitôt il recule comme dompté par leurs faibles mains. + +33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens pleins d'éclat, +de grands yeux noirs, des joues d'une fraîcheur angélique et rosées +comme des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes +enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de +l'enfance, tel était le tableau exact que formaient ces petits Grecs: +à cette vue le philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en +pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes. + +34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un +cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trésors +secrets trouvés dans un vallon écarté; les merveilleuses reparties +des jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire l'or pur et +guérir les morsures venimeuses; les rochers enchantés qui s'ouvrent +quand on les touche; et enfin (mais cela était bien réel) les dames +magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs époux en bêtes. + +35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter +l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique, +les histoires persanes, tout offrait d'agréables et inoffensifs +passe-tems: mais Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il +songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son absence, +et prévoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilité de ses +dispositions testamentaires. + +36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls sont encore +exposés les plus heureux mortels, même après leur dîner!--Un jour +d'or pour un siècle de fer, voilà tout ce que le mieux partagé des +réprouvés peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins quand +il chante) est une sirène qui séduit les jeunes imprudens, pour +ensuite les écorcher tout vivans. En accueillant Lambro au milieu +d'eux, les convives s'exposaient au sort de la flamme que vient +toucher une couverture mouillée. + +37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui +voulait procurer une surprise agréable à sa fille (il surprenait en +général les hommes avec l'épée),--n'avait envoyé personne pour +avertir de son arrivée; personne ne se remua donc: long-tems il +s'arrêta pour bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et +réellement il était plutôt surpris qu'enchanté de trouver une si +belle compagnie invitée. + +38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport +(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si +ces gens-là mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs semaines +le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupières et même +leurs lèvres s'étaient desséchées; les roses étaient revenues sur +les joues d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, et +elle conduisait pour elle-même les affaires de la maison. + +39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui +faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les valets étaient +tous à boire ou les bras croisés, passe-tems qui les rend les plus +heureuses gens du monde. L'hospitalité du père semblait sordide, +comparée à l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne +peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, quand elle +n'avait pas une heure qu'elle ne consacrât à l'amour. + +40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu de ces +divertissemens il ne pourra se contenir, et, à vrai dire, il n'était +pas obligé d'en être fort satisfait; peut-être vous vous attendez +à de promptes exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur +devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour le moins; vous +ne doutez pas qu'en faisant quelques exemples mémorables, il ne +développe les inclinations royales d'un pirate! + +41. Vous êtes dans l'erreur;--c'était l'homme le plus doux et le +mieux élevé qui jamais eût coupé une gorge ou conduit un vaisseau. +Il était si familier avec tous les usages du monde, que jamais on +n'aurait pu deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous +ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une femme même eût +pu cacher plus de fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel +homme eût tant de goût pour les courses d'aventures! c'eût été +une excellente acquisition pour la bonne société. + +42. Il s'avance près du premier groupe de convives, et, frappant sur +l'épaule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier +qui, dans tous les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la +cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à ses paroles, +le Grec auquel il s'adressait versa du vin dans un verre. + +43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête joyeuse, il tendit +le rouge-bord par-dessus son épaule, et d'un ton de voix peu ferme: +«Les paroles altèrent, je n'ai pas de tems à perdre.» Un second +ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre vieux maître est +mort; vous feriez mieux de vous adresser à son héritière, notre +maîtresse.--Notre maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre +maîtresse! c'est-à-dire, notre maître,--pas le vieux, mais le +jeune.» + +44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui +auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un +instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air +de sérénité, et cherchant même à rappeler son sourire, il pria +l'un d'entre eux de lui dire le nom, la qualité du nouveau maître +qui, suivant toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre +d'épouse. + +45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou ce qu'il est, ni +d'où il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais +bien, c'est que ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent +vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: et si vous avez à +demander quelque chose de plus, adressez vos questions à mon voisin +de ce côté; il vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne +n'aime plus à s'écouter parler[90].» + +[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, poème trop peu connu +en France: + + _Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto + Io non credo più al nero ch' all' azzurro; + Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto, + E credo alcuna volta anco nel burro! + Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto, + E molto più nel espro che il mangurro + Ma sopra tutto nel buon vino ho fede + E credo che sia salvo che gli crede._ + +«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne +crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes +mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise, +au moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: +mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui +croit en lui sera sauvé.» + + (Ch. XVIII, st. CLI.) +] + +46. Je disais que Lambro était un homme patient, et certes il montra +dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme le +mieux élevé de la France, ce parangon des nations. Malgré les +railleries lancées contre les siens même, il sut dissimuler et ses +inquiétudes et les plaies de son cœur, et les insultes de cette +valetaille gourmande--et acharnée sur son propre mouton. + +47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à commander,--à faire +aller et venir ses gens,--à voir ses désirs exécutés en un tour +de main,--soit que sa voix demandât une mort ou des fers,--on peut +s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; la chose est cependant +bien réelle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous +les cas celui qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable de +gouverner--qu'un Guelfe[91]. + +[Note 91: Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent +être descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom à l'une des deux +grandes factions d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.] + +48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais c'est quand il +n'était pas sérieusement irrité; dans ce dernier cas il restait +calme, concentré, lent et silencieux, il se repliait sur lui-même +comme le boa; jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il +menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence était +bien plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un +second inutile. + +49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer +vers la maison, mais par un chemin détourné. Ceux qu'il vint +à rencontrer par hasard ne firent pas attention à lui, tant on +s'attendait peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce +moment dans son cœur pour Haidée, c'est plus que je ne puis dire; en +tous cas, pour un père arrivant quand on le croyait mort, ces fêtes +devaient paraître un singulier genre de deuil. + +50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient maintenant +à la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un époux ou bien sa +femme (autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez +pas, quelle qu'eût été la violence de leurs anciennes querelles, +que cet incident imprévu n'en occasionât de plus vives encore, et +que les pleurs répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec plus +d'abondance sur l'époux ressuscité. + +51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pensée +vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses +mentales du trépas: trouver la pierre de notre foyer transformée en +pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis étincelant, +les pâles cendres de nos espérances, c'est un tourment profond que +ne concevra jamais un célibataire. + +52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans +affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la +solitude, en passant le seuil de sa porte sans être accueilli par +un salut. C'était pourtant là que le tems lui avait filé des +jours paisibles, que son cœur et ses yeux avaient suivi avec tant de +délices les jeux innocens d'une fille chérie, seul vertueux objet de +ses sentimens ordinaires. + +53. C'était un homme d'un caractère singulier: doux dans ses +habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modéré dans sa conduite, +ennemi de tout excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une +perception facile, d'un courage à toute épreuve, en un mot capable +de mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de +sa patrie et son désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à +faire des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même. + +54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la +dureté, fruit d'une longue habitude; la vie périlleuse dans laquelle +il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les soupirs +qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes +grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait +contribué à le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami +et mauvaise rencontre. + +55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce répandait encore +quelques rayons héroïques dans son ame, comme jadis dans celle des +conquérans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai que +sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;--mais hélas! sa +patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'était la rage de +la voir asservie qui l'avait porté à haïr l'univers et à combattre +toutes les nations. + +56. L'influence du climat avait aussi donné à son esprit une +certaine élégance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutât, +il laissait deviner l'influence.--Le meilleur goût avait présidé au +choix de sa résidence; il aimait la musique, il admirait les scènes +sublimes de la nature, et c'était en entendant un petit ruisseau +tomber devant lui en nappes de cristal, c'était en contemplant la +beauté des fleurs, qu'il charmait son esprit dans les heures de +calme. + +57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle +seule, au milieu des scènes furieuses dont il avait été l'auteur ou +le spectateur, avait conservé de l'empire sur son cœur. L'affection +qu'il avait pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant +ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore de tendresse +pour l'humanité, et le nouveau Cyclope serait tombé dans le plus +furieux aveuglement. + +58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, dans +sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, quand il soulève +ses vagues irritées, brise souvent le vaisseau que des rochers +avoisinent; mais une fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se +calmeront avant le ressentiment silencieux, grave, austère et profond +d'une ame vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un père. + +59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que +l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos +beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés +toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent tendrement dès +que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le +soir de notre vie; à la vérité ils nous laissent une compagnie +excellente,--la goutte et la pierre. + +60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne se +présente pas après dîner[92]). Il est agréable de voir une mère +nourrir elle-même ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus +maigre). Semblables à des chérubins placés aux angles d'un autel, +ils se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir +un pécheur). Une dame, environnée de ses filles et de ses nièces, +brille comme une guinée au milieu de pièces de sept schellings. + +[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et +aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble +ces derniers, pendant la première partie de la soirée.] + +61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte secrète et entra +dans sa maison, à la nuit tombante. Cependant la dame et son amant +présidaient au festin, dans tout l'éclat de leur beauté: une table +incrustée d'ivoire était placée devant eux et entourée d'une +foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient +la matière de la vaisselle, les vases les moins précieux étaient de +nacre et de corail. + +62. Cent plats environ composaient le dîner: de l'agneau aux noix de +pistaches,--en un mot toute espèce de mets; des soupes au safran, des +friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renfermés +des filets; le tout accommodé au-delà des vœux du plus délicat +sibarite: les boissons consistaient en sorbets variés de raisin, +d'orange et de jus de grenade exprimé à travers les pores de +l'écorce, ce qui ajoute encore à leur saveur. + +63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour de la salle, +dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gâteaux de datte +terminèrent le repas, qui fut aussitôt remplacé par la fève du +plus pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, +et pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses en +filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir des clous de +girofle, de la canelle et du safran; mais (à mon goût) cela lui +enlevait de sa qualité. + +64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie formée de +pans de velours diversement peints, et brochés en fleurs de soie +damassée; une bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, +richement travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées +délicatement en bleu, de belles sentences persanes, tirées des +poètes et des moralistes les plus estimés. + +65. Ces inscriptions orientales, placées si communément dans ces +contrées sur les murs, sont une espèce de moniteurs chargés de +rappeler à l'esprit, comme les crânes des banquets de Memphis, +les mots qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui lui +enlevèrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer +les trésors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un +moraliste plus sévère encore: c'est le plaisir. + +[Note 93: «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille, +un grand festin, et chacun buvait _suivant son âge_... Le roi, les +seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient +leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre. + +«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre, +sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les +mouvemens de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées +la troublèrent, etc.» + + (DANIEL, ch. V.) +] + +66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; un grand génie +qui trouve la mort au fond d'un verre; un roué transformé tout d'un +coup en méthodistique ou éclectique--(c'est le nom sous lequel ils +aiment maintenant à dire des prières), mais surtout un alderman +frappé d'apoplexie, sont des exemples qui réellement confondent +l'esprit, et prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et +l'amour, ont des résultats aussi funestes que les excès de table. + +67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin +cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur sopha occupait trois parties +complètes de l'appartement,--et semblait de la dernière fraîcheur. +Le velours des coussins--(plutôt faits pour garnir un trône) était +écarlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broché en +or, dont les rayons tissus rappelaient le vif éclat de ceux qui +remplissent les cieux vers le milieu du jour. + +68. Quant à la splendeur, on en avait confié le soin au cristal, au +marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; sur les carreaux étaient +jetés des nattes indiennes et des tapis de Perse que le cœur eût +tremblé de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, +et telles autres gens habitués à gagner leur pain en qualité de +ministres et favoris (c'est-à-dire par dégradation) étaient là +réunis en foule comme à la cour ou à la foire. + +69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la +plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en +écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou +d'argent.--On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre +elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés--et de vins--à la +disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner. + +70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui +d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier était +jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa +chemise,--et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens +de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick, +tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons +de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan +flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages +groupés autour de la lune. + +[Note 94: Ou plutôt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez +le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)] + +71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait +pas d'attache,--l'or pur en étant assez flexible pour que la main le +contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la +sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux, +tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il +pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche +que métal précieux eût jamais entourée[95]. + +[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y +sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la +suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes +de sa patrie. + + (_Note de Byron_.) +] + +72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque +d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang. +Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans +de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés +au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque +inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se +terminer autour de la plus jolie cheville du monde. + +73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses +pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la +lumière matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas été enfermés, +ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils +s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un +filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour +éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte. + +74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux +semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient +si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais +imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût +perdu sa virginité,--trop purs même pour les nœuds terrestres +les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de +l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle. + +75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais +c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en +conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient +leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles +avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts +de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance +rosée. + +[Note 96: «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement +leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux +lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos +dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le +jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs +ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour +la trouver gracieuse.» + + (_Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare_.) +] + +76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût +encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en +avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des +rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'œil en la +contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour +une vision:--peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi: + + ...Est fol, à mon avis, + Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97]. + +[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.] + +77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc +bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le +tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la +voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et +une aigrette d'émeraude chargée d'un nœud de cheveux, présent +d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours +tremblante, ne s'affaiblissait jamais. + +[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec +celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez +semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.] + +78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des +jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait +leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation +et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs +justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux, +car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: +«il demandait un gros intérêt.» + +79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le +présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce +d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à +manquer de pudding.--Pendant quelques années il avait compromis sa +destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance; +mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité +de Southey et le talent poétique de Crashaw. + +80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens, +et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais +l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des +étoiles fixes,--il avait pris l'habitude des courbes et des lignes +rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et +il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait +avec une telle expansion de verve,--qu'il avait certes les plus beaux +droits à la pension de poète lauréat. + +81. Mais il avait du génie.--Quand un renégat, _vates irritabilis_, +en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer; +il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à +capter l'attention publique:--mais à mon sujet.--Voyons,--de quoi +s'agissait-il? Ah!--le chant troisième,--le charmant couple,--leurs +amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre +de vie qu'ils menaient dans leur île. + +82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en +compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand +il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils +fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient +pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens +populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99]. + +[Note 99: C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît +jamais celui qui les donne.] + +83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant +recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de +pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne +pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans +avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant +ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger +armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente +jeunesse. + +84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et +connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait +fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait +sa verve en défaut:--ce qui lui valut quelques présens et quelques +remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire +à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en +Grèce. + +85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il +rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le _God +save the King_, ou le _Ça ira_, peu lui importait, il ne s'occupait +que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis +le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens. +Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on +reproché de montrer la même flexibilité de talent? + +86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre, +un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade +ou une romance sur la dernière guerre;--autant en Portugal; en +Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.--(Voyez +ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les +_Trecentisti_[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans +le genre de celle-ci: + +[Note 100: Les poètes du treizième siècle.] + + I + + O des arts le premier séjour, + Iles de Grèce, îles de Grèce! + Où Sapho chanta son ivresse, + Où naquit le père du jour! + Un été constant vous colore: + Mais Phébus seul vous reste encore. + + II. + + Au nom des pères glorieux + Dont la mémoire les accuse, + Aux chants de leur antique muse + Vos fils restent silencieux: + Et quand l'univers les admire, + Seuls, ils n'osent plus les redire! + + III. + + Marathon domine les mers + Et s'étend au bas des montagnes. + Hier, rêvant dans ces campagnes, + J'oubliais nos cruels revers; + Car, foulant aux pieds tant de braves, + Je ne pouvais nous croire esclaves. + + IV. + + Un roi s'assit sur les rochers + D'où l'on aperçoit Salamine: + Là, méditant notre ruine, + Il suivait ses flots de guerriers; + Il les comptait avant l'aurore, + Et le soir étaient-ils encore? + + V. + + Où sont-ils, où toi-même es-tu, + O ma déplorable patrie? + Pour te rappeler à la vie + Mes accens n'ont pas de vertu. + Oh! pourquoi la lyre d'Alcée + Dans mes mains est-elle tombée? + + VI. + + Au moins, si j'ai perdu l'honneur + Et si je suis dans l'esclavage, + Je sens courir sur mon visage + Une généreuse rougeur; + Au moins je pleure sur la Grèce + Quand un lâche tyran l'oppresse. + + VII. + + Mais sur notre honte et nos maux + Ne faut-il verser que des larmes? + Sparte autrefois courait aux armes: + O terre! rends-nous ses héros! + Que trois seuls réveillent nos villes, + Et nous marchons aux Thermopyles! + + VIII. + + Mais tout reste silencieux!... + Non!--Les morts raniment leur cendre; + Les morts, les morts se font entendre + Comme un torrent impétueux! + «Brisez, disent-ils, vos entraves! + Venez!...» Et vous restez esclaves. + + IX. + + --«Versez-nous le vin de Samos; + Vous! faites frémir d'autres cordes: + Combattez, musulmanes hordes, + Coulez pour nous, jus de Seos.» + Voyez la soudaine allégresse + Qu'inspirent ces accens d'ivresse! + + X. + + Comme vos pères, au plaisir + La danse pyrrhique vous porte; + Mais de la pyrrhique cohorte + N'avez-vous plus de souvenir? + Vos accens sont nobles et graves; + Conviennent-ils à des esclaves? + + XI. + + --«Versez-nous le vin de Samos! + C'est Bacchus seul qui nous inspire. + Bacchus seul conduisait la lyre + Du tendre vieillard de Téos; + Il servait et savait se taire.--» + Ah! du moins il servait un frère! + + XII. + + --«Ce Miltiade tant vanté + De la couronne fut avide...» + --Mais le tyran de la Tauride + Protégea notre liberté; + Il mit en fuite les barbares;-- + Et vous, vous servez des Tartares! + + XIII. + + --«Versez-nous le vin de Samos!» + De Parga le rocher stérile + Est désormais le seul asile + Des dignes enfans des héros. + Un jour ces guerriers intrépides + Rappelleront les Héraclides. + + XIV. + + Parga! Souli! craignez les Francs! + Ils ont des rois prêts à tout vendre: + La Grèce ne doit rien attendre + Que de ses généreux enfans. + Craignez les Francs! tous ils fléchissent + Sous des rois qui les avilissent. + + XV. + + --«Versez-nous le vin de Samos!» + --Nos filles dansent sous l'ombrage: + Je vois à travers le feuillage + Leurs contours si doux et si beaux; + Mais leur sein, digne des plus braves, + N'allaitera que des esclaves. + + XVI. + + Que l'on me place au bord des flots: + De Sunium je vois la plage, + J'y veux mourir; son nu rivage + Recevra mes derniers sanglots. + Traînez les chaînes que j'abhorre, + Moi je meurs: je suis libre encore! + +87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers +passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée +récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu, +dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses +accens n'étaient pas sans expression--sincère ou factice; et +la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres +sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des +teinturiers,--ils revêtent toutes les couleurs. + +88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre, +tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser +des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus +petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de +l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre +les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile +nature humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui +survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre. + +89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu; +quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus +qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque +lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque +inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en +travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom +et le faire regarder comme un précieux et rare monument. + +90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque +chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fondé sur le +style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après +lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; +les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough +donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a +été publiée par l'archidiacre Coxe. + +91. Milton est le prince des poètes--à notre avis: un peu lourd, +mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son +tems;--un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table. +Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons +aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le +fouet au collége,--qu'il était colère, et--mauvais époux; la +première mistress Milton ayant déserté son logis. + +92. Voilà _certes_ des faits bien intéressans; comme le daim volé +de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et +les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns +(que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de +Cromwell:--mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement +aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à +la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa +gloire. + +[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de +raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à +un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de +chasse.] + +93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il +prêchait dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non +imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses +poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que +sa plume inconstante ne déposât dans le _Morning-Post_ son +aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes +traces, ils épousaient les deux sœurs (établies mercières à +Bath). + +[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, +_the Pedlar_, dans l'Excursion.] + +94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils +forment dans la géographie morale une véritable _Botany-Bay_, et +leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire +leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce +propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd +que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un +obscur et grossier poème, ayant nom _l'Excursion_, rimaillé dans un +style que j'ai en aversion. + +95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de +ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth +et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des +œuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit +le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des +divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont +bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques. + +96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si +j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller +seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais +ce sont mes _adresses de la couronne_, remettant les affaires à la +prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions +est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que +l'eussent été celles d'Arioste. + +97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous +n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans +la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque +printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant +pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui +présenter quelques beaux morceaux d'_épopée_, pour mieux lui +prouver que l'_ennui_ en est le principal ingrédient. + +98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de +s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand +il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec +quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers +voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les +abîmes--de l'Océan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une +seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre +assez de bave pour la mettre à flot. + +[Note 103: Wordsworth est l'un des poètes surnommés _lakistes_, +à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des +barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, +_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavéreux_, etc. Nous recommandons +instamment les strophes suivantes à nos romantiques _très-illustres_ +et à nos dramaturges _très-précieux_.] + +99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que +Pégase soit rétif à son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutôt +les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul +des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire +cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si +le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas +le secours d'un ballon? + +100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de +Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables +drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme +l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien +plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent +siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter bell_ +sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture +d'_Achitophel_[105]! + +[Note 104: Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au +trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des +juges et des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxième partie, actes +IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)] + +[Note 105: _Achitophel_ et _la Fête d'Alexandre_ sont les deux +plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de +toutes les poésies modernes.] + +101. Revenons.--La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses, +tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète, +les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son +amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui +accompagnaient le crépuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et +sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi! + +102. _Ave Maria_! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le +climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la +terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde +cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de +l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle +ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt +semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel. + +103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prière! _Ave Maria_, c'est +l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits +contemplent auprès de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle! +quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante +colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux +fléchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde +elle-même. + +104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une +publication anonyme,--que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on +mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra +décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel. +Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les +astres,--en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit +l'ame et doit un jour la recueillir. + +105. Douce heure du crépuscule!--Ah! combien je t'aimais dans +l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui +borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent +où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois +toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars, +et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient +encore à me rendre plus chers! + +[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, _la Pigneta_. +(Voyez BOCCACE.)] + +106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur +existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes +pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui +pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en +esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale, +à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple, +apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107]. + +[Note 107: Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du +_Décaméron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de +Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir +à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la +résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses +gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt +un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et +ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, +lui arrache le cœur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio +apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et +qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce +lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la +famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont +à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale +se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la +tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir +à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le +conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains +elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si +paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes +aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.» + + (_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon_.) +] + +107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:--à l'homme +harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau +l'aile providente de sa mère; au bœuf chargé son étable désirée. +Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos +dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de +nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant +jusqu'aux mamelles de sa mère. + +[Note 108: + + Εσπερε, παντα φερεις, + φερεις οινον, φερεις αιγα, + φερεις ματερι παιδα. + + (_Fragment de Sapho_.) + +Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette +heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en +soit perdu.] + +108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le cœur +de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu +à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il +interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui +semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?--Est-ce là une +illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire +sans que dans le monde quelque chose ne pleure. + +[Note 109: Cette idée admirable n'est pas du siècle de +Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII, +_Purgatorio_. + + _Era gia l' ora che volge 'l disio, + A naviganti e' ntenerisce il cuore + Lo di ch' han detto a' dolci amici addio; + E che lo nuovo. Peregrin d' amore + Punge, se ode squilla di lontano + Che paja 'l giorno pianger che si muore._ + +Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la +même idée dans son _Cimetière de campagne_.] + +109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait +détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome +délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques +mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110]. +Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance +d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que +le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre. + +[Note 110: «_Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis +œstivisque floribus tumulum ejus ornarent_.» (SUéTONE, _Vie de +Néron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce +n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains +à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas +réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses +ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion. +Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin +n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après +la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS +SEVERUS, _Dialog._ II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)] + +110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre +la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon +couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de +la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais +devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est +sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner +celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]). + +[Note 111: À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges +d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la _cuiller +de bois_, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette +cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire. +L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces +chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.] + +111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort +goûté.--On y trouve quelque chose de _trop_ épique, et je serai +forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à +moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, +si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette +résolution passera pour un perfectionnement louable; car je +prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, +_passim_.--Voyez «Ποιητιχης.» + + + + +Chant Quatrième. + + +1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est +peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher +le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables +à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux. +Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est +l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et +le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous +sommes. + +2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau, +mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme, +et peut-être au Diable--(comme nous en avons l'espérance), que leur +raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant +que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,--le sang jaillit +alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant +de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion +passée. + +3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une haute idée que j'aurais +voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu +d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité. +Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles +desséchées_; mon imagination reploie ses ailes, et la triste +vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à +tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112]. + +[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le +même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle +originalité de _Don Juan_ ne sera jamais préférée, par les +lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité +du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans _Juan_, +l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination +(la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut +remarquer que Voltaire finit de même par _la Pucelle_, et le chantre +passionné d'Éléonore par la _Guerre des Dieux_. C'est que ces +beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle, +perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations +involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets +matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la +distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau, +Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter +à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les +hypothèses des sens et de la raison.] + +4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne +puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre +pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il +faut avoir plongé dans le cœur du fleuve Léthé, pour endormir les +sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans +le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé +de préférence. + +5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances +et les mœurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce +poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce +que j'écris, lorsque je veux être _admirable_; mais le fait est +que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot +inusité dans mon vocabulaire. + +6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux +honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie +sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers +ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il +s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames +chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces +gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus +convenable, un sujet moderne. + +7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être +aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas +ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela +les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées +y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit +de reprendre ici le fil de mon récit. + +8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse +société de leur propre cœur; l'impitoyable Tems lui-même +gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et +bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs +heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir +vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir +vu s'envoler un seul charme, une seule espérance. + +9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur +pour se croupir, et leurs grands cœurs se refroidir. La blanche +vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables +à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout +printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre, +mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse +décrépitude.--Il y avait en eux trop peu de matière. + +10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un +autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, +lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines +séculaires[113],--le courant d'eau séparé de sa source,--l'enfant +privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein +maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans +éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme +celui du cœur. + +[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of +years_.--L'arbre coupé de ses _forestières_ racines. Nous avons bien +le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_; +mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été +remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.] + +11. Le cœur!--il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux +qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine précieuse +de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années +presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet +amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent +les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts +qu'on a fait plus de vœux pour les rompre. + +12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on +autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des +amis, celle bien plus accablante--de l'amitié, de l'amour, de la +jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la +vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par +recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil +archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de +regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116]. + +[Note 114: Voyez _Hérodote_.] + +[Note 115: En Angleterre, on représente la mort sous la forme +d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette +armé d'une faux.] + +[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six +derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui +nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de +la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les +rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche +du grand archer.»] + +13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la +terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que +sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords. +Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une +escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs, +ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels +regards de tendresse. + +14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus +fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant +tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des +oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille +des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à +ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient +entendues. + +15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et +même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas +nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et +désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la +nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie +au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les +autres hommes le poids des heures. + +16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient +pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs: +ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils +étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient +jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la +possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de +leurs charmes. + +17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient +cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde +devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses +tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de +misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur +desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et +pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin. + +18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît +de reste. N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi délivré de tous +soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la +lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout +le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute +d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que +nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule, +nous ne cessons pas d'envier. + +19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique +produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était +la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman +n'avait ému leurs jeunes cœurs: Haidée n'était rien moins que +savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils +n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les +fauvettes. + +20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce +à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils +devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier +enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes +nuances célestes que la passion était descendue dans leur cœur, et +qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: +toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé +leur semblait aussi agréable que la pensée présente. + +21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant +les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et +glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent +sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse +çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps +arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux +d'Haidée une larme nouvelle et involontaire. + +22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre +tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût +disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait +comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.--Il +éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût +voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du +moins inconnu. + +23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui +ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût +le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son +orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui +rappela,--peut-être en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de +penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est +impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.» + +24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres +les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler, +dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. +Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est +pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils +n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux +parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur. + +25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez +également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la +taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le +sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive, +je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je +finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un +et l'autre que de s'abstenir de tous les deux. + +26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par +l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent +tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que +peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux cœurs purs, +pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant +aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le +désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux. + +27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de +l'autre?--Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner +qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à +attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était +pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures +passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans +eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas +seulement un de leurs sens. + +28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme +le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se +perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se +tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les +créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au +chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux +écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et +les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière +des hommes. + +29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur +l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste. +Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems +une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps. +Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite, +et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient +à une feuille de rose devenue le jouet de l'air; + +30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des +Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe, +ce mystérieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force à +obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce +d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de +sens, et de voir bien que les yeux fermés. + +31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait +enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se +remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en +fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa +lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant +d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se +briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117]. + +[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_ +de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel +il se croyait tombé dans la mer. + +«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se +noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... +Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les +flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer +une route à travers les vastes airs, etc.»] + +32. Alors,--elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds +ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à +chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant +d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi; +il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que +l'œil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait, +courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès +qu'elle croyait l'avoir saisi. + +33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre +des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est +gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les +veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau +tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans +les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les +attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le +marbre. + +34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait +son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître +(combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui +semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait +rendre les battemens à son cœur navré; un chant funéraire sortant +du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme +la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut +une vie trop longue. + +35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que +sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière, +qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que +chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle +retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle +tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel, +quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son +père,--attaché sur son amant et sur elle! + +36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second; +l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de +crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des +mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie +à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup +aimé son père; que ce moment dut être terrible!--J'en ai vu de +pareils,--mais gardons-nous de nous y arrêter. + +37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante +dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille, +impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce +trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit +dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres +sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine +épée.» + +38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,--c'est +Lambro,--mon père! tombe avec moi à ses genoux,--il nous +pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,--tu +vois mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec +transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner +ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce, +grâce pour lui!» + +39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs +de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait +impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis +il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues +de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme, +et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de +Lambro appellerait. + +40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro. +Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage +du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de +sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il +regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était +en bon état;--car il en avait dernièrement lâché le coup;--et il +se mit ensuite à l'armer tranquillement. + +41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos +oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après, +à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance +fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que +vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux +fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible. + +[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les +Périgourdins de la Grande-Bretagne.] + +42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de +Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père, +se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit +frapper.--Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,--mais +il ne l'a pas cherché.--J'ai donné ma foi, je l'aime.--Je veux +mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez +celui de votre fille.» + +43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute +prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les +humaines terreurs.--Pâle, froide et immobile comme une statue, elle +demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses +compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir +un but plus assuré. Son œil fixe est arrêté sur le visage de son +père, mais elle ne songe pas à retenir sa main. + +44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,--et +l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages +avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux +noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût +brûlé de se venger si elle avait été outragée,--et bien que +domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en +elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même +origine. + +45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que +devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe. +Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces +rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on +se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils +devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des +larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur +violence. + +46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva. +Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour +pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu +perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de +désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou +qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à +la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve +suffisante du passé. + +47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va +rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans +ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes, +armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement, +bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez +ou tuez ce Franc.» + +48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et +tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe +se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son +père,--l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. +Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la +rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était +tombé avec une épaule à demi séparée du tronc. + +49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran +froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta +les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme fut +étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles +de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang +rouge et épais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête. + +50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le +portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur +ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient +neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque, +et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le +déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le +recommandant strictement aux gardiens. + +51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci, +avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le +voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous +les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans +pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est +tombée amoureuse de lui. + +[Note 119: Julia.] + +52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà +je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert. +Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes; +dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon +cœur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou +noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé +et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses. + +[Note 120: Thé de couleur noire.] + +53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce +Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que +tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois +funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais +quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sûr de me +réveiller le lendemain avec la torture[122]. + +[Note 121: Espèce de rum.] + +[Note 122: Dans le texte: «Quand je prends du _rack_, je suis +sûr de me réveiller avec son synonyme.» _Rack_ signifie _liqueur +forte_ et _torture_.] + +54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,--le pauvre garçon +n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses +souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de +celles que le cœur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de +celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois +qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était +une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse. + +55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des +bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même +tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi +croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent +du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des +chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes. +Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le cœur de l'homme. + +56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile +y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une +force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est +soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à +ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire +de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les +passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un +lion aux bords d'une fontaine. + +57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages +que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à +l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la +terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été +jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion +et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le +Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123]. + +[Note 123: Le vent du désert, fatal à toutes les créatures +vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes +allusions.] + +58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur +sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait +sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de +beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa +résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable +au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui +jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance. + +59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs +de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir +qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis +que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent +en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain +eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée +défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à +un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort. + +[Note 124: Cet effet de la lutte violente de différentes passions +n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en +1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de +son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une +veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_, +tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût +pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas +seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange +des passions dans le cœur d'une jeune personne, qui pourtant ne +mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son +retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note A: Sismondi dit même _quatre-vingt-quatre_. (_Biog. +univers._)] + +[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scène Ire).] + +60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique +glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne +perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne +paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la +corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la +vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées +de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on +sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la +terre. + +61. On y retrouvait la passion dominante de son cœur, telle que +l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile +et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus, +celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle +de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces +marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent +pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes. + +62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais +plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute +nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce +qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain +malaise oppressait son cœur, mais le premier retour de ses battemens +lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car +les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause. + +63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs +objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle, +sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux +qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien +qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées; +vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou +parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul +indiquer qu'elle avait quitté le tombeau. + +64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas: +son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne +reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers +ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait +sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux, +que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées, +semblaient pleins de funestes résolutions. + +65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint +et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières +et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta +bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un +souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et +plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire +des anciens jours. + +66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent +sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit +à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; +sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce +qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie. +Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, +semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se +résolvent en pluie. + +67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces pensées, trop +rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara +d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se +jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi. +Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle +atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait +d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de +la sauver. + +68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien +qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en +rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père; +elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens +de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le +changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien +ne put rendre le sommeil à ses sens;--il semblait avoir pour jamais +perdu tout empire sur elle. + +69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce +tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les +dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui +veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au +moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage +s'étendit jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--posséder +tant d'éclat, hélas! et se flétrir! + +70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un +second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent +et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le +jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans +le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du +ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de +l'amour. + +71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin +ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner +à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent +les cœurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous +la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent +délicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle +davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où +elle aimait tant à venir. + +72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices +sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe +d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps +mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où +dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle +langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des +Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer +furieuse. + +73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un +mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la +longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur +était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;--si elle aima +sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reçoit +toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit +espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient +son propre vengeur. + +74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse +sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des +fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer +moi-même.--D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et +comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et +accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances +plus haut. + +75. Blessé et chargé de fers, «_casé_, _criblé_, _confiné_,» +quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé +à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, +faisant six nœuds par heure avec le vent en proue. Les rivages +d'Ilion parurent devant lui:--dans un autre tems il eût été ravi de +les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée. + +76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un +côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des +braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le +contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, +on remarque le _tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-être de +Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient +encore en vie, n'auraient rien de plus à cœur que de nous arracher +la nôtre. + +[Note 125: Voyez «_Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant +que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette +prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. _Londres_, +1796.] + +77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes +plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont +Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien +lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore +destinée à des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y +combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion, +on voit brouter les brebis et se traîner les tortues. + +78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là +quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; +quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant +à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques +conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa +religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;--mais +le diable si j'y ai vu un seul Phrygien. + +79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il +sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence +d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore +affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre +quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin +de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et +passé. + +80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient +être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins +par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient +une troupe engagée pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de +remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent +pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché +par l'_Impresario_[126]. + +[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en +Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe +d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain +personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à +Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier, +j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini, +l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue +de captivité. + + (_Note de Byron_.) +] + +81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à +Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc, +il conservait son caractère,--ou du moins son masque; c'était un +petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune +avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de +résignation que la _prima donna_ et le _ténor_. + +82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre +impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain +promontoire, appela à nous un brick étranger. _Corpo di Caio Mario!_ +nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul +_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne +serons pas long-tems sans rétablir nos affaires. + +83. «La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatiguée par une +vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est +peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir +la femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a +fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le +comte _César Cicogna_ à une vieille princesse romaine. + +84. «Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde +à son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se +louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons +sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant +le dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est là une danseuse! Elle +pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant +d'hommes. + +85. «Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espèce. +Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards; +les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et +droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller +loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est +fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne. + +86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le _musico_ +n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui +pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux +un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant. +Parmi tous ceux du _troisième sexe_ que le pape forme annuellement, +on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127]. + +[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les +principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes étant +exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et +n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem. + + (_Note de Byron_.) +] + +87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les +cordes basses le bœuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un +homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir +une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la +_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la +flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on +le prendrait pour un âne étudiant du récitatif. + +88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre +mérite; et--je vois, monsieur,--malgré votre jeunesse,--que vous +paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger; +vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-même. Le tems +pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas +l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année +prochaine, on m'a invité à y chanter. + +[Note 128: Lucques.] + +89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais +gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière +ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est +toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter +des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour +mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du cœur, il se +contente de parler des dents.» + +90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu par la bande +des pirates qui venaient, à l'heure indiquée, inviter tous les +captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un +regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les +couvraient alors d'un double azur; elles bondissaient libres et +heureuses, en face du soleil), puis ils descendirent, un à un, sous +les écoutilles. + +91. Le lendemain, ils furent informés--que pour mieux s'assurer d'eux +dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le +firman de sa hautesse (le plus impératif des talismans souverains, et +celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils +seraient enchaînés et réunis dame avec dame et homme à homme, et +qu'ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves +de Constantinople. + +92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, (long-tems on +avait contesté et débattu si l'on devait regarder le soprano comme +un mâle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité +de surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une femme se +trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut que ce mâle fût +Juan, qui,--situation critique à son âge, fut accouplé avec une +bacchante au rubicond visage. + +93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné le tenor. Ils +se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au +théâtre, et chacun d'eux s'affligeait plus de son déplorable +voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; au lieu de +se résigner à vivre ensemble, ils se mirent à tirer violemment des +deux côtés opposés en jurant à qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id +est_: coquins l'un et l'autre. + +94. La compagne de Juan était une Romagnole, mais qui avait été +élevée dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre +d'autres importantes qualités d'une _bella donna_) des yeux +aussi noirs et aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité +pénétrait jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion de +claire brunette, briller un violent désir de plaire,--le meilleur des +douaires, surtout quand il se présente à la suite de l'autre. + +[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet +c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs, +si l'on s'en rapporte à ce vers de Juvenal: + + _Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon. +] + +95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès de Juan, car le +chagrin conservait sur ses sens une entière puissance; de beaux yeux +pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien +qu'ils fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs +mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et +elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre en +danger sa fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses +blessures récentes. + +96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enquérir: +les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus +loyal, et nulle dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en +donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que «personne ne tiendra de +feu, même en pensant aux glaces du Caucase;» je crois du moins que +peu de gens en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan qui +sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile. + +97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il +eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance, résisté +à semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes +refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent +trop de vérité. Je me hâterai donc de faire sortir Don Juan de son +vaisseau, car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile +à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces deux +chants de pénétrer dans l'intérieur des familles. + +98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement à citer, et +partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior, +Arioste ou Fielding, qui représentent des choses bien étranges pour +un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois je mettais une +grande vivacité à plonger dans l'encre ma plume; j'aimais à +soutenir une lutte poétique, et même je me souviens d'un tems où +tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je +dédaigne aujourd'hui d'écrire. + +99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour; +mais, à cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant à la +populace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant +que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils +passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En +tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et +autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers. + +100. La vie, pour les poètes qui, nourrissons de la gloire, ont +franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus +faible partie de l'existence. Quand un nom se présente escorté de +vingt siècles, c'est une boule de neige qui s'accroît de chaque +flocon voisin, et pourtant roule toujours la même; elle peut même +devenir une montagne; mais, après tout, c'est toujours de la neige +froide. + +101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de +la gloire une passion trompeuse qui dévore trop souvent ceux qui +voudraient sauver leur poussière de l'immense destruction. Cette +destruction creuse la sépulture de tout ce qui existe, et elle ne +tolérera jusqu'au jour de l'avénement du juste--que le changement. +J'ai marché sur la tombe d'Achille, et là j'ai entendu douter de +l'existence de Troie: le tems jettera les mêmes doutes sur celle de +Rome. + +102. Les générations de morts se chassent, et les tombes héritent +des tombes, jusqu'à ce que le souvenir d'un siècle disparaisse, +et soit recouvert par le souvenir du siècle suivant. Où sont les +épitaphes que lisaient nos pères; à peine quelques-unes ont-elles +échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes +connus jadis, mais dont la mort universelle n'a pas même épargné +les noms. + +103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit où périt +dans sa gloire le jeune de Foix, ce héros enfant, qui vécut trop +long-tems pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité[130]. +Un pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que la négligence +laissera bientôt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage +de Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser +autour de sa base[131]. + +[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. +On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de +Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, +_le plus honoré prince du monde_, quand il reçut le coup mortel, à +l'âge de vingt-trois ans.] + +[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est à +deux milles de la ville, du côté opposé de la rivière et sur la +route de Forli. L'état actuel de la colonne est exactement décrit +dans le texte. + + (_Note de Byron_.) +] + +104. Je passe chaque jour à l'endroit où sont déposés les os de +Dante; sa cendre est protégée par une petite coupole plus élégante +que majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du poète, et non pas +la colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée du héros +et le livre du barde, également anéantis, descendront où sont +déposés les chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils +de Pélée ou la naissance d'Homère[133]. + +[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui éleva à Dante, en 1483, le +monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restauré en 1692 par +le cardinal Domenico Maria Corsi, légat de la Romagne.] + +[Note 133: Ces dernières strophes, qui semblent avoir été +faites sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de +la poésie moderne. + + _Non è il mondan romore altro ch' un fiato + Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi, + E muta nome perchè muta lato. + La vostra nominanza è color d' erba + Che viene e va, e quei la discolora + Per cui ell' esce della terra acerba_. + + (_Purgatorio_, canto XI.) + +«La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantôt +vient d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de +direction. + +«Votre célébrité est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que +fane le rayon même qui l'avait fait poindre de terre.»] + +105. Cette colonne fut cimentée avec du sang humain, et maintenant +elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan +voulait témoigner son grossier mépris pour un lieu qu'il se plaît +à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée; et tels sont les +regrets que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le +sauvage et cruel instinct de gloire a fait connaître à la terre les +souffrances que Dante n'avait vues qu'en enfer. + +106. Cependant il naîtra encore des poètes. La gloire est une +vapeur; mais la pensée humaine prend ses fumées pour du véritable +encens, et l'inquiétude qui produisit dans le monde les premiers +chants demandera toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues +viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues +à leur dernier degré de violence, se résolvent en poésie, car la +poésie n'est qu'une passion, ou du moins _n'était_, avant qu'elle +devînt un objet de mode. + +107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée et contemplative, +les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquièrent +la triste et amère faculté de retracer, comme dans une glace, toutes +leurs impressions et de les revêtir des couleurs les plus vivantes, +peut-être ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y +perdrez (je pense) un fort joli poème. + +108. O vous, indulgentes _azurées_[134] du second sexe, qui faites la +fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les +nouveaux poèmes, refuserez-vous toujours d'annexer à celui-ci +votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs +cuisiniers,--ces pillards de tous les naufragés du Parnasse? Hélas! +serais-je donc le seul de tous les poètes vivans qui ne soit pas +admis à goûter votre thé d'Hippocrène. + +[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.] + +109. Quoi! ne puis-je plus redevenir «un lion[135]», un poète de +bals, une plume courante, un aimable brûle-papier, afin de mériter +les complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, +comme le sansonnet d'Yorik: «Je ne puis sortir de là?» Eh bien! je +jure à l'exemple du poète Wordy (toujours indigné de n'être lu +de personne), que le goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une +loterie tirée par les dames aux jupons bleus d'une coterie. + +[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui +donne le ton et la mode à tous les _dandys_ de seconde classe.] + +110. Oh! «bleues profondes, obscures et charmantes,» comme l'a dit +un de nos poètes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes +doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et +j'en ai peu remarqué de cette couleur) bleus comme les jarretières +nouées avec sérénité[136] à la jambe gauche d'un patricien, quand +il embellit une réception nocturne, ou un lever du matin: + +[Note 136: L'ordre de la jarretière donne aux chevaliers le droit +d'être appelés _Votre Sérénité_.] + +111. Cependant, il est parmi vous quelques créatures +séraphiques.--Mais les tems sont bien éloignés où, poétique +adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes +stances; et--n'en parlons plus, tout cela est passé. Je n'ai +toutefois pas de répugnance pour les savantes personnes; quelquefois +on rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une de cette +école, la plus aimable, la plus chaste, la meilleure des femmes, +mais--elle est entièrement folle. + +112. Humboldt, «le premier des voyageurs,» ou plutôt le dernier, +a imaginé, si les dernières relations sont exactes, un instrument +céleste (j'ai oublié le nom et la date précise de cette découverte +sublime), au moyen duquel il promet de constater l'état de +l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphné, +permettez-moi de vous mesurer. + +[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet +de _blues_ donné aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une +saillie libertine qu'il est impossible de traduire.] + +113. Mais à notre récit; le vaisseau qui amenait des esclaves au +marché de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir posé +l'ancre sous les murs du sérail: la cargaison, ayant été trouvée +saine et exempte de la peste, fut déposée sur le marché, parmi des +Géorgiens, des Russes et des Circassiens, destinés à servir des +projets et des désirs différens. + +114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne, +garantie vierge, fut cédée à quinze cents dollars. Les plus +fraîches nuances animaient sa beauté de toutes les couleurs +célestes. Ce prix effraya quelques enchérisseurs désappointés, +qui avaient monté jusqu'à onze cents; mais quand ils virent qu'on +offrait davantage, ils se retirèrent tous en même tems, persuadés +qu'elle était destinée au sultan. + +115. Douze négresses de la Nubie furent portées à une somme qu'on +eût à peine offerte dans les marchés d'Amérique; et cependant +Wilberforce vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant +l'abolition de la traite[138]. Je ne vois même là-dedans rien de +fort étonnant, car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un +souverain; les vertus, la plus exaltée d'entre elles, la charité +elle-même, sont parcimonieuses:--le vice ne songe pas à épargner +quand on lui offre une rareté. + +[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, +et l'un des hommes les plus éclairés de notre siècle, sur la +proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.] + +116. Mais quant à vous apprendre la destinée de notre jeune troupe, +et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres à des juifs; +comment ceux-ci furent obligés de se courber sous les fardeaux, +tandis que ceux-là furent appelés à des commandemens, en qualité +de renégats; comment enfin la troupe abandonnée des femmes, +conservant l'espoir de ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux +visir, était évaluée et destinée à faire une maîtresse, une +quatrième femme ou une victime; + +117. C'est ce que nous réservons pour le chant suivant. Nous devons +même (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre héros +à son sort, quelque défavorable qu'il puisse être. Je sais que les +répétitions sont détestables; mais il ne m'a pas été possible +d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets donc la continuation +de Don Juan, à ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquième +_duan_[139]. + +[Note 139: Les bardes écossais ou irlandais divisaient en _duans_ +ces compositions poétiques dans lesquelles la narration est souvent +interrompue par des épisodes et des apostrophes; tels sont les +poèmes qui nous ont été donnés sous le nom d'_Ossian_ par +Macpherson.] + + + + +Chant Cinquième. + + +1. Quand les poètes érotiques chantent leurs amours en vers coulans, +pleins de mollesse et de grâces, quand ils arrangent leurs rimes +comme Vénus accouple ses colombes, ils s'inquiètent peu du venin +qu'ils préparent; et cependant, plus ils obtiennent de succès, plus +ils font de mal, témoin l'exemple d'Ovide: Pétrarque lui-même, +si on le juge avec la rigueur convenable, Pétrarque est vraiment le +corrupteur[140] platonique de toute la postérité. + +[Note 140: The _pimp_. L'énergie de ce mot rappelle les fonctions +principales du cardinal Dubois auprès de son sérénissime élève.] + +2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à l'exception de +ceux qui ne sont pas destinés à séduire; qui, simples, francs et +rapides, n'offrent rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de +déréglement une moralité, songent moins à plaire qu'à instruire, +et combattent tour à tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon +Pégase ne soit pas mal ferré, on va, dès ce moment, reconnaître +dans mon poème une véritable école des mœurs. + +3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsemés +de palais; le fleuve océanique[141] çà et là hérissé d'un +soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or, les +bois de cyprès, l'Olympe aux sommets élevés et blanchis; les douze +îles, et bien plus que je n'en saurais rêver loin de pouvoir le +décrire, tel est le fidèle aspect qui ravit la ravissante Marie +Montague[143]. + +[Note 141: On a beaucoup critiqué cette expression d'Homère: +elle ne satisfait pas assez nos idées gigantesques de l'Océan, mais +elle s'applique parfaitement à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer +Égée, qui sont entrecoupés d'îles. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.] + +[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague à la comtesse de +Bristol.] + +4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour +moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore à demi +dans ces royaumes de féerie, où je croyais entrevoir ce qui ne +devait jamais arriver: tous mes sentimens ont changé; celui-ci fut +le dernier à varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore +parfaitement délivré. Mais--je deviens triste et je me refroidis en +racontant une histoire qui n'admet pas le pathétique. + +[Note 144: La première femme aimée de Byron fut Marie Decff. +Il n'avait guère alors plus de huit ans. Voyez les _Mémoires de +Byron_.] + +5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient, +en écumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand +on le considère du tombeau du Géant[146] et tout à son aise, que +celui des mers se déroulant entre le Bosphore, et venant frapper et +baigner les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de +nausées sur une mer mieux garnie d'écueils que le Pont-Euxin. + +[Note 145: Ou _îles Cianées_. Ce sont des écueils situés à +une faible distance, les uns de la côte d'Europe, et les autres de +celle d'Asie, dans le Bosphore.] + +[Note 146: Le tombeau du Géant est une élévation sur le rivage +adriatique du Bosphore, où l'on vient volontiers se divertir les +jours de fête. C'est comme Harrow et Highgate. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +6. C'était l'un des premiers et tristes jours de la pâle automne, +époque de l'année où les nuits se ressemblent toutes, mais non pas +les jours. Alors les Parques achèvent la trame des gens de mer, les +tempêtes menaçantes soulèvent les eaux, et le repentir des vieux +péchés s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abîme. Tous +promettent d'amender leur vie, mais c'est un vœu qu'ils ne tiennent +jamais: noyés ils ne le peuvent, et sauvés ils ne le veulent. + +7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et différens de pays, d'âge +et de sexe, étaient rangés dans le marché, chacun à sa place, à +côté du marchand auquel il appartenait. Malheureuses créatures, +leurs regards étaient pleins de douleur: tous, à l'exception des +noirs, semblaient désespérés d'avoir été enlevés à leurs amis, +à leur maison, à la liberté. Mais quant aux nègres, ils montraient +plus de philosophie;--sans doute parce qu'ils étaient habitués à +être vendus, comme les anguilles à être écorchées. + +8. Juan était plein de jeunesse, et par conséquent d'espérance et +de santé. Cependant, je suis forcé de le dire, son regard était +un peu obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en +échapper à la dérobée. Peut-être son courage était-il affaibli +par la perte de sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa +fortune, de son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonnés +pour être marchandé avec des Tartares, tout cela aurait été +capable d'ébranler un stoïcien. + +9. Néanmoins son maintien avait encore de la dignité. Ses traits et +la richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes +de dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez +qu'il était né dans une classe non vulgaire. Puis il était, malgré +sa pâleur, d'une singulière beauté, et puis on calculait les +chances d'une rançon. + +10. Semblable à une table de trictrac, la place était couverte de +blancs et de noirs, rangés peut-être avec un peu moins de symétrie, +mais de manière à frapper l'œil des acheteurs. Les uns faisaient +tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en préféraient +une pâle; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par +hasard un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans +yeux noirs étaient remplis de résolution: il était couché près de +Juan, attendant que quelqu'un se décidât à l'acquérir. + +11. Il paraissait Anglais, c'est-à-dire il avait des épaules +carrées, un visage couperosé, de bonnes dents et des cheveux +bouclés d'un brun foncé. Soit l'effet des réflexions, des peines ou +des études, les soucis avaient légèrement gravé leur empreinte sur +son large front; l'un de ses bras était enfermé dans une écharpe +rougie, et il témoignait un _sang-froid_ égal à celui du plus calme +des spectateurs. + +12. Mais voyant à son côté un véritable enfant, dont l'ame, bien +qu'alors accablée sous un coup qui désespérait les hommes faits, +était évidemment élevée, il ne tarda pas à témoigner pour le +sort de son jeune compagnon d'infortune une espèce de compassion +brusque; pour le sien, il ne le regardait que comme un accident tout +naturel. + +13. «Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Géorgiens, +Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misérables qui n'ont +entre eux d'autre différence que celle de la peau, et avec lesquels +il faut que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous +et moi qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous +fassions connaissance: s'il était possible de vous consoler, je +l'essaierais avec plaisir.--De quelle nation êtes-vous, s'il vous +plaît?» + +14. Juan ayant répondu: «Espagnol.--Je savais bien, ajouta le +premier, que vous ne pouviez être un Grec. Ces chiens serviles n'ont +pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau +tour; mais c'est ainsi que tôt ou tard elle en use avec tous les +hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera +peut-être. Elle m'a traité à peu près de la même manière +que vous, excepté cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems +accoutumé. + +15. «--Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a +amené ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chaîne.--Mais +comment fûtes-vous réduit à ce malheur? voilà ce que je +désirerais savoir, si vous y consentez.--Je servais depuis quelques +mois dans l'armée russe, et dernièrement Suwarow m'ayant ordonné +d'aller prendre Widdin, je fus moi-même pris, au lieu de la +ville[147]. + +[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est située en Bulgarie, sur +les bords du Danube.] + +16. «--Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grâces à +Dieu, je n'en ai pas été importuné depuis ce tems-là. Maintenant +que j'ai de bonne grâce satisfait à toutes vos questions, me +ferez-vous le même plaisir?--Hélas! répondit Juan, c'est une +histoire bien pénible et bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous +avez deux fois raison de retenir votre langue, un récit triste +attriste doublement quand il est long. + +17. «Mais ne vous en désolez pas: la fortune, à votre âge, bien +que ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas +long-tems (car vous n'êtes pas son mari) dans une semblable position. +De nous révolter contre la destinée cela nous avancerait comme à +l'épi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux +circonstances, quand même les circonstances semblent s'assujettir aux +hommes. + +18. «Ce n'est pas, dit Juan, mes présens malheurs que je déplore, +mais les passés.--J'avais une amante.» Il s'arrêta, et ses yeux +noirs s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses +paupières, puis vint sillonner sa joue: «Non, ce n'est pas mon sort +actuel que je déplore, comme je vous le disais; j'ai supporté sur +la mer furieuse des tourmens auxquels n'ont pu résister les plus +courageux. + +19. «Mais ce dernier coup.»--Il s'arrêta de nouveau, et détourna +son visage. «Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir +quelque dame dans l'affaire; voilà de ces choses qui demandent une +tendre larme, et j'en aurais, à votre place, répandu comme vous. +J'ai bien gémi quand ma première femme mourut, et je fis de même +quand ma seconde prit la fuite. + +20. «Ma troisième.--Votre troisième! interrompit Juan en se +retournant, à peine si vous avez trente ans; pouvez-vous déjà +compter trois femmes?--Non, deux seulement sont restées sur la terre; +et du reste il n'est pas étonnant qu'une personne se soit engagée +trois fois--dans les saints nœuds du mariage!--Eh bien! donc, votre +troisième, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas +encore la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui +me sauvai d'elle. + +21. «--Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan. +Mais,--répliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans +votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien +ils sont dissipés. Tous nous commençons la vie avec des sentimens +passionnés et de hautes espérances; mais le tems décolore nos +illusions, et chacune d'elles dépose annuellement, ainsi que le +serpent, sa peau brillante. + +22. «Il est vrai qu'elle en reprend une autre fraîche et radieuse, +ou même plus fraîche et plus radieuse; mais l'année s'écoule, +et au bout d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort +réservé à tout ce qui est né. L'amour est le premier pêcheur +qui sur nous jette ses terribles filets; l'ambition, l'avarice, la +vengeance, la gloire, tendent les piéges séduisans de nos derniers +jours, et nous nous y laissons encore prendre, moyennant une pièce +d'or ou une louange. + +23. «Tout cela est fort beau, peut-être même vrai, dit Juan, mais +je ne vois pas comment notre situation présente en deviendra plus +supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous +conviendrez qu'en considérant les choses comme elles doivent l'être, +on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui, +nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous +apprendre à mieux nous conduire comme maîtres. + +24. «Plût au ciel que nous fussions maîtres en ce moment, quand +ce ne serait que pour mettre à profit, sur nos amis les païens, la +leçon qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de +rage: Dieu protège l'écolier contraint d'étudier en ces +lieux!--Peut-être, reprit l'autre, un jour, et même dans un instant, +verrons-nous notre situation s'améliorer[148]; en attendant (voilà, +je crois, un vieil eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que +quelqu'un veuille bien nous acheter. + +[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit: + + «_Perhaps we shall be, one day, by and by» + Rejoin'd the other «when our bad luck mends here_» + +par: «Peut-être ne serions-nous pas si mal, si notre sort _devient_ +meilleur.»] + +25. «Après tout, quel est notre état présent? il est mauvais, +sans doute, et pourrait être meilleur,--mais c'est le lot de tous les +humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le +sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres +choses; la société même, elle qui devrait nous inspirer de +la bienveillance, détruit le peu que nous pouvions en avoir +naturellement; _ne plaindre personne_, tel est le grand expédient +social des stoïques mondains, gens dépourvus d'entrailles.» + +26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisième sexe +s'avança, et jetant un coup-d'œil sur les captifs, sembla chercher +à découvrir, d'après leur figure, leur âge et leur capacité, +s'ils convenaient bien à la prison dont il avait les clefs. Jamais +dame n'est lorgnée par un amant, cheval par un maquignon, drap large +par un tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier, + +27. Comme l'est un esclave par celui qui songe à l'acheter. Plaisante +chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous à vendre +si vous considérez judicieusement leurs passions. Quelques-uns +s'acquièrent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, +ceux-là avec un emploi, suivant leur âge et leur caractère, le plus +grand nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose, +des écus ou des coups de pied suivant leur degré de corruption. + +28. Après les avoir examinés attentivement, l'eunuque se tourna vers +le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les +deux. Ils marchandèrent, contestèrent et même jurèrent--hélas! +dans une foire de chrétiens, comme s'il se fût agi d'un bœuf, d'un +âne, d'un agneau ou d'un chevreau; on eût cru qu'ils se luttaient +en les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de bêtes +humaines. + +29. À la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils +tirèrent péniblement leurs bourses, retournèrent chaque pièce +d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesèrent les autres dans +leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec +des paras jusqu'à ce que la somme entière eût été complètement +épluchée. Le marchand rendit de la monnaie, signa régulièrement +une quittance, et puis commença à songer comment il dînerait. + +30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon appétit, ou, dans +ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut +en mangeant avoir de singulières pensées, et que sa conscience lui +inspira quelques légers scrupules sur l'étendue du droit divin que +nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure +où le dîner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui +tournent quotidiennement sur nous. + +31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie +plus supportable après avoir mangé: il se trompe;--la réplétion +ajoute aux souffrances habituelles de l'homme, à moins qu'il ne soit +un porc; s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tête, tant +qu'elle tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de +Philippe ou plutôt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et +d'un seul père). + +32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou +deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels. Quand +un rôti, un ragoût, un poisson et une soupe, mêlés de quelques +entremets, peuvent nous égayer ou nous rendre mélancoliques, qui +voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique +modifie tout l'usage? + +[Note 149: Voyez la _Vie d'Alexandre_, dans Plutarque.] + +33. L'autre soir (c'était vendredi dernier), ceci est un fait et non +pas une fable poétique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes +épaules[150], mon chapeau et mes gants étaient encore sur la +table, quand j'entendis une détonnation.--Huit heures venaient de +sonner.--Je courus aussi vite que j'en étais capable[151], je trouvai +le commandant militaire étendu dans la rue, et respirant à peine. + +[Note 150: _Great coat_. M. A. P. traduit: _robe de chambre_. +Je crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que +Byron était sur le point de sortir à cheval quand cet événement +eut lieu.] + +[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis +le 8 décembre 1820, dans les rues de Ravenne, à moins de cent pas +de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement +décrites. + + (_Note de Lord Byron_. Voyez sa vie.) +] + +34. Pauvre diable! il avait été, par l'effet d'une vengeance sans +doute odieuse, percé de cinq lingots[152], et laissé expirant sur le +pavé. Je le transportai chez moi, je l'étendis sur un escalier, +je le déshabillai, je me mis à le considérer;--mais pourquoi +ajouterais-je ici quelques détails? Tous les soins furent inutiles, +l'homme n'existait déjà plus, il avait été trop bien atteint par +un vieux canon de fusil[153]. + +[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.] + +[Note 153: On trouva près du corps mort un vieux canon de fusil +qui était scié par le milieu. Il venait d'être déchargé et était +encore chaud. + + (_Note de Byron_.) +] + +35. Je m'arrêtai à le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai +bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, après un semblable +accident, fussent aussi calmes. Bien que percé à l'estomac, au cœur +et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'était épanché +à l'intérieur, sans que nul flot hideux vînt au dehors indiquer +la réalité, il vous eût été difficile de le croire mort. En le +regardant ainsi, je pensai ou je dis: + +36. «Est-ce bien là la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la +mort? Parle!» mais il ne parla pas: «Éveille-toi!» mais il dormit +toujours.--«Hier encore, quelle voix avait plus de puissance? à sa +première parole mille guerriers étaient frappés de crainte; tel +que le centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on +s'avançait. La trompette et le cor se taisaient jusqu'à ce qu'il +eût parlé; et maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voilé +de crêpes.» + +37. Ceux qui naguère lui obéissaient et le respectaient avancèrent +alentour de son lit leurs visages hâlés, pour voir encore un chef +dont le corps saignait pour la dernière, mais non pour la première +fois. Hélas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affronté jusqu'au +moment de leur fuite les ennemis de Napoléon!--Le premier à la +charge et dans les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassinât +dans une ville paisible? + +38. Près des nouvelles blessures étaient les cicatrices des +anciennes; cicatrices honorables qui avaient fondé sa gloire, et qui +offraient avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce +sujet, il demande peut-être plus d'attention que je ne dois ici lui +en donner; je le regardais (comme j'en ai souvent regardé d'autres) +pour essayer de débrouiller dans la mort quelque chose qui peut +confirmer, ébranler ou motiver une croyance. + +39. Mais c'était toujours le même mystère. Nous sommes ici, et nous +allons là;--mais où? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul +même nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc formé que pour +être répandu? et chacun des élémens de la terre peut-il anéantir +ceux de notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et +nous nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154]. +N'en parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre +histoire. + +[Note 154: Nullement: les élémens terrestres (si l'on peut en +distinguer dans la matière), l'air, la terre, l'eau et le feu, +se mélangent sans cesse, et les particules de ces élémens, qui +composent le corps humain, obéissent à la même nécessité. Ils ne +vivent pas, ils ne meurent pas, mais ils se modifient éternellement. +Ce qui vit et ne meurt pas, c'est l'_esprit_, duquel on peut dire, +avec Byron, au moment où il se sépare du corps, _il était ici, il +va là; mais où?_] + +40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition +près d'une barque dorée; il les y fit entrer, et, s'étant placé +près d'eux, ils s'éloignèrent avec toute la rapidité que l'on +pouvait obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux. +Ils ressemblaient à des gens qui attendent leur sentence, et qui +s'inquiètent d'en connaître le résultat. Enfin la caïque entra +dans une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient +des cyprès noirs et élevés. + +[Note 155: Une petite baie.] + +41. Là, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de +fer, elle s'ouvrit, et ils avancèrent d'abord à travers d'épaisses +bruyères flanquées des deux côtés comme avec des tours par de +grandes allées d'arbres. Ils avaient de la peine à garder leur route +et étaient obligés de tâtonner;--car la nuit était fermée quand +ils avaient quitté la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux +rameurs, ils s'étaient éloignés du bord sans dire un seul mot. + +42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin, à +travers des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes. +J'allais vous en donner une description détaillée, attendu que les +pays du nord n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales, +_et cætera_; mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient +bien faire en dressant des couches entières dans _leurs_ ouvrages, et +cela, parce qu'un poète a fait un voyage en Turquie[156]. + +[Note 156: Le poète dont Byron parle ici est sans doute +lui-même.] + +43. Comme ils enfilaient toujours le même sentier, Juan conçut une +pensée qu'il souffla aussitôt dans l'oreille de son compagnon:--elle +aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tête ou dans +la mienne. «Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de +hasarder, pour nous rendre libres, un coup décisif. Cassons la tête +de ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tôt fait que +dit. + +44. «--Oui, dit l'autre, et après, que ferons-nous? _Comment nous +sauver d'ici_? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand même nous +pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de +saint Barthélémy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque +autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui où nous +étions auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers, +comme Ésaü, mon droit d'aînesse pour un beefsteak. + +[Note 157: Saint Barthélémy fut écorché vif. Michel-Ange, dans +le grand tableau du _Jugement dernier_, l'a représenté tenant +d'une main sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son +supplice.] + +45. «Nous ne pouvons être loin de quelque maison habitée; car la +confiance avec laquelle le vieux nègre s'est glissé avec ses deux +captifs dans un sentier aussi étroit, indique assez qu'il est certain +de trouver ses amis éveillés: un seul cri les ferait tous accourir; +il est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant, +vous le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voilà, par Jupiter, un +beau palais!--et de plus, éclairé.» + +46. C'était, en effet, un grand et vaste édifice qui s'offrait à +leur vue, et sur la façade duquel on avait répandu une infinité +de dorures et de couleurs variées, suivant l'usage des Turcs et leur +goût extravagant;--car ils sont peu avancés dans les arts dont leur +patrie était jadis le centre: chaque _villa_ du Bosphore ressemble +à un paravent nouvellement peint, ou bien à une jolie décoration +d'opéra. + +47. Comme ils approchaient davantage, l'agréable saveur de certaines +étuves, de rôtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours +grâce devant les mortels affamés, vinrent tempérer les intentions +farouches de Juan, et le rendirent à son innocence habituelle; en +même tems son ami crut devoir ajouter à ses prudens raisonnemens une +clause favorablement reçue. «Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord +un peu, ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous éloigner.» + +48. On fait appel, tantôt aux passions, tantôt aux sentimens, +tantôt à la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois +rarement usité, attendu que la raison juge toujours les raisonnemens +hors de saison: quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et +chacun d'eux plus ou moins s'accorde à nous ennuyer avec l'argument +qui est son fort; nul ne songe à être bref. + +49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je +n'ignore pas la puissance de l'éloquence, de l'or, de la beauté, de +la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace, +comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner +les bonnes grâces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant +et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du +dîner[158]. + +[Note 158: Cette strophe devrait être gravée au frontispice de +tous les livres de politique représentative.] + +50. La Turquie ne possède aucunes cloches, et cependant on y dîne. +Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrétiennement +l'heure du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargés +d'introduire les invités, mais ils sentaient le fumet des rôtis, ils +apercevaient des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement, +les bras nus; et ils regardaient à droite, à gauche, avec l'œil +prophétique de l'appétit. + +51. Déposant donc toute idée de résistance, ils restèrent près et +derrière leur noir guide, alors bien éloigné de croire sa piteuse +existence menacée. Après un court intervalle il leur ordonna de +s'arrêter, et frappant à une porte qui s'ouvrit aussitôt, une +grande et magnifique salle déploya à leurs yeux toute l'ostentation +de la pompe ottomane. + +52. Je ne veux pas décrire: bien est-il vrai que la description est +mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour +décrire son superbe voyage dans une cour étrangère, ne fraye un +_in-quarto_ et ne demande vos concerts de louanges.--L'éditeur se +ruine, peu lui importe; et cependant la nature torturée de vingt +mille manières se résigne avec une patience exemplaire à entrer +ainsi dans les _guides_, les tours, les esquisses, les vers, les +appendices[159]. + +[Note 159: Il n'est pas de pays où l'on publie autant de _Guides_ +et de _Tours_ qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espèces de +_résumés_ que les jeunes Anglais se croient obligés de faire +imprimer au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent +d'attestation à leurs voyages, et on peut les comparer aux thèses +imprimées de nos avocats et de nos médecins. Les uns et les autres +sont des livres de famille, peu appréciés du public.] + +53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes +accroupis sur leurs genoux et jouant aux échecs; d'autres causaient +par monosyllabes, ou semblaient occupés avant tout de leur costume. +Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornées de becs d'ambre +plus ou moins précieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-là +dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur appétit pour le souper +avec un verre de rum[160]. + +[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les +Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour éveiller +l'appétit. J'en ai vu prendre jusqu'à six verres de _raki_ avant +leur repas, et jurer qu'ils en dînaient beaucoup mieux ensuite. Je +voulus moi-même en faire l'expérience, mais je me trouvai comme +cet Écossais qui, ayant entendu dire que les oiseaux appelés +_kittiewiaks_ aiguisaient admirablement la faim, en dévora six et se +plaignit ensuite de _n'avoir pas plus d'appétit qu'auparavant_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidèles achetés, +quelques-uns levèrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas; +quant à ceux qui étaient assis, ils ne se dérangèrent nullement: +un ou deux regardèrent en face les captifs, de l'air que l'on examine +un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un +signe à l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles. + +55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrêtassent, l'appartement +et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais +silencieuses, à l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes +d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en écho au milieu des ombres +de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques têtes de femmes +s'avancèrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au +travers de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de +bruit elles entendaient. + +[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens +d'avoir été reçu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin +et une fontaine en marbre, etc., etc., etc. + + (_Note de Lord Byron_. Voyez sa _Vie_.) +] + +56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient +encore assez de lumière pour éclairer leur route, mais trop peu pour +laisser voir ces salles impériales dans toute leur riche et superbe +splendeur. Peut-être n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant, +mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense +appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la +morte splendeur de l'ensemble. + +57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble +rien du tout dans les déserts, dans les forêts, dans les foules ou +sur le rivage: là nous savons que la solitude est bien placée; ce +sont des lieux où elle a toujours tenu son empire: mais dans les +imposantes salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un +travail moderne ou d'une antique architecture, une espèce de mort +nous saisit, en nous trouvant seuls dans un lieu destiné à réunir +un grand nombre. + +58. Un cabinet propre et retiré, un livre, un ami, une dame seule, +ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de +l'appétit, voilà ce qui aide un Anglais à passer les soirées +d'hiver. Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle +d'un théâtre éclairé par le gaz; mais moi je passe solitairement +mes soirées dans de longues galeries, et c'est là la cause de mon +caractère mélancolique. + +59. Hélas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse +lui-même. Je conviens qu'elle est parfaitement à sa place dans une +église: l'édifice qui parle du ciel, loin d'être mesquin, doit +toujours être fort et durable, jusqu'à ce que nulle langue ne puisse +plus déchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais +depuis la chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au +genre humain,--et de vastes tombes encore moins.--Il me semble que +l'aventure de la tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup +mieux que je ne le pourrais faire. + +60. Babel était la maison de chasse de Nemrod; c'était une ville +merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; là +régna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu'à ce qu'un beau jour +d'été il se fût mis à paître; là Daniel, à la grande surprise +et terreur du peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut +encore illustrée par Pyrame, par Thisbé, et par la calomniée reine +Sémiramis. + +61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas en +ce siècle?) quelques incrédules qui, sous prétexte de n'avoir pu +deviner la position de cette même Babel, ou de ne l'avoir pas voulu +(Claudius Rich, esq., en a cependant rapporté quelques briques, et +a publié dernièrement deux Mémoires sur ce sujet); s'il s'en +trouvait, dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, +mécréans que nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas; + +63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprimé avec une +charmante précision la folie maçonique de ceux qui, oubliant la +grande place de repos, ne rêvent jamais qu'architecture. Nous +savons quelle est la fin nécessaire des choses et des hommes, morale +douloureuse (comme toutes les morales); et le _sepulcri immemor struis +domos_ nous rappelle que nous élevons des maisons quand nous ne +devrions que creuser des tombes[162]. + +[Note 162: + + _Tu secanda marmora + Locas sub ipsum funus, et sepulcri + Immemor, struis domos_. + + (HORACE.) +] + +64. Ils gagnèrent enfin un côté plus retiré, dont les échos se +réveillèrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvât tout +ce qu'il était possible d'y désirer, on y voyait de plus une foule +de choses dont on ne concevait pas l'utilité. L'opulence s'était +étudiée à encombrer d'objets de toute espèce un appartement +magnifique, et la nature semblait inquiète de savoir ce que l'art +avait prétendu faire. + +65. Cette salle ne semblait pourtant que la première d'une longue +rangée ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait où; mais, dans +cette première, les meubles étaient d'une richesse inconcevable: les +sophas étaient si somptueux, que c'eût été pécher à demi que +de s'étendre sur eux; et les tapis étaient d'un point si fin et +si précieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un +poisson doré. + +66. Cependant le noir, daignant à peine regarder ce qui ravissait +d'admiration les esclaves, marchait sans précaution sur ce qu'ils +n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme +s'ils avaient eu à poser le pied sur la voie lactée et tout son +attirail d'étoiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire +nichée dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de là,--ou du +moins ce n'est pas ma faute, + +67. Car je fais tout pour être clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant +ce meuble, en tira une quantité de vêtemens dignes de couvrir le +dos du plus riche Musulman. Quant à la variété, on ne pouvait en +désirer davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout était +du plus heureux choix, il mit son attention à trouver un costume +qui convînt, suivant lui, parfaitement aux chrétiens qu'il avait +achetés. + +68. Il jugea à propos de donner au plus âgé et au plus vigoureux +des deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu'à ses genoux, +et des culottes qui, loin d'être exposées à crever, convenaient +parfaitement par leur ampleur à des fesses asiatiques. De plus un +châle, dont le tissu avait été enlevé à des chèvres nourries +dans le Cachemire, des pantoufles de safran, une dague riche et +commode, en un mot tout ce qui pouvait en faire un _dandy_ de +Turquie[163]. + +[Note 163: L'emploi des _dandys_, en Angleterre, est le même que +celui des _petits maîtres_, en France; ils se chargent d'éprouver +et même de former le goût public en matière de costumes, et ils +se dédommagent des risées des uns par la _considération_ qu'ils +obtiennent des tailleurs d'habits.] + +69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les +grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient +suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis +il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour améliorer leur sort +ils n'avaient qu'à se prêter de bonne grâce à la circoncision. + +70. Pour sa part, il serait sûrement enchanté de les voir vrais +croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition à leur +choix. L'autre s'empressa de rendre grâces à l'excès de bonté qui +le portait à leur permettre de voter en pareille circonstance; +«il ne savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu'à quel point il +approuvait tous les usages d'une nation aussi policée.» + +71. Pour sa part,--il ne trouvait à une coutume si ancienne et si +respectable qu'une légère objection, et encore ne doutait-il +pas qu'après un petit _repas_, car il se sentait un vif appétit, +quelques heures de réflexion ne le réconciliassent entièrement +avec l'opération proposée. «Il y consent! interrompit alors Juan +furieux, pour moi vous n'avez qu'à me tuer; il faudra circoncire ma +tête. + +72. «--Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit +l'autre, veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que +j'avais à dire:--monsieur! comme je disais, aussitôt que j'aurai +soupé, je réfléchirai si votre offre est susceptible d'être +acceptée sans observation, pourvu, dans tous les cas, que votre +extrême bonté en laisse toujours le choix à notre disposition.» + +73. Baba s'approchant alors de Juan: «Soyez assez bon pour vous +habiller vous-même,» et il lui indiquait du doigt des vêtemens dans +lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes. +Mais Juan, comme s'il n'eût pas été d'humeur à se prêter à une +mascarade, et sans daigner répondre, donna de son pied chrétien un +coup sur les habits; et quand le nègre lui eût dit: «Allons! de +suite!» il répliqua: «Vieillard, je ne suis pas une dame. + +74. --«Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous êtes, dit Baba, +mais je vous prie de faire ce que je désire. Je n'ai ni tems ni +paroles à perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander +la cause d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, répondit +Baba, d'être trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems +et lieux plus convenables. On ne m'a pas chargé de vous en dire la +raison. + +75. --«En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux être...--Silence, +repartit le noir, je vous engage à ne pas me provoquer. Ce courage +est bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous +nous trouveriez assez peu disposé à plaisanter.--Comment donc! +dit Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renoncé aux habits de mon +sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle +certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout. + +76. «Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme, à +la vérité; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan +après un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens +jurons, faut-il que, malgré mon aversion pour ces nippes de +femme?.... Que diable ferai-je de tant de gazes?» C'est ainsi que le +profane parlait des plus belles dentelles qui jamais eussent voilé la +figure d'une mariée, le matin de ses noces. + +77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses +cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une +ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du +lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, _ce qui_,--comme +nous disons,--ou comme les Écossais, _whilk_[164] (la rime me +force à rappeler cette différence dans le dialecte: les rois sont +quelquefois moins impérieux que les rimes); + +[Note 164: En anglais _which_, et en écossais _whilk_, +s'emploient pour exprimer le pronom _ce qui_. Le dernier vers de cette +strophe rappelle ceux-ci de Molière, dans ses _Femmes savantes_: + + La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois, etc. +] + +78. _Whilk_, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit être attribué à +la nouveauté de son costume et à l'embarras qu'il lui causait. À +la fin il se décida, toutefois assez gauchement, à changer de +place avec sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les +côtés maladroits de ses accoutremens qui venaient à se détacher; +puis ayant enfin passé dans une robe ses deux bras, il s'arrêta et +se mit à le considérer du haut en bas. + +79. Il n'y avait plus qu'une difficulté,--ses cheveux n'étaient +pas assez longs; mais Baba eut habilement recours à tant de tresses +postiches, que bientôt sa tête fut garnie dans le dernier goût, +et d'après la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcroît fut +déguisé sous des rangs de perles, qui formaient en même tems le +nécessaire complément de sa toilette; Baba n'avait pas oublié de +lui faire peigner sa tête et de l'humecter d'huiles parfumées. + +80. Alors, couché sous une entière et féminine parure, avec le +léger secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'eût pris, +dans presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put +s'empêcher de s'écrier en souriant: «Vous voyez, messieurs, le +changement est bien complet; à présent, il vous faut venir avec moi. +J'entends, seulement--madame;» et frappant dans ses mains, quatre +noirs s'avancèrent au même instant. + +81. «Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez +accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant à vous, +respectable vierge chrétienne, vous allez me suivre. Pas de +résistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on +l'exécute à l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous +dans l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les +véritables sages y trouvent les jouissances anticipées du paradis du +prophète. + +82. «Folle que vous êtes, je vous dis que vous n'aviez rien à +craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux. +Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi +léger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais +je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient à me prendre +pour ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que +mon déguisement ne donne pas lieu à une méprise. + +83. «--Entêté! venez et voyez du moins,» ajouta Baba, tandis que +Don Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgré +la légère contrariété qu'il éprouvait, ne pouvait s'empêcher de +sourire de la métamorphose. «Adieu, s'écrièrent en même tems les +deux amis, cette terre paraît fertile en inventions singulières; +nous voici devenus, l'un à demi musulman, et l'autre jeune vierge, +avec le secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur. + +84. «Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous +souhaite bon appétit.--Adieu, répliqua l'autre, bien que je sois +vraiment affligé de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous +aurons à faire chacun un récit. En ce moment il faut que nous +suivions la route où le destin nous pousse; conservez précieusement +votre honneur, bien qu'Ève elle-même n'ait pu garder le sien.--Ah! +dit la demoiselle, le sultan lui-même n'obtiendra rien de moi, si +d'abord Sa Hautesse ne promet de m'épouser.» + +85. Ils s'éloignèrent alors par des portes séparées. Baba +conduisit Juan de salles en salles, à travers de somptueuses galeries +et sur des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque +dont, malgré l'obscurité, il distinguait, le long des tours, +l'élévation et la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient +au loin, et même quand on s'en approchait davantage, on le prenait +encore pour un temple; car le tout en était vaste, silencieux, +ambrosial et céleste. + +86. La large, haute et brillante porte de cet édifice était en +bronze doré, et ciselé avec un soin exquis. Là des guerriers +combattaient avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin +étaient couchés les vaincus; de ce côté, les captifs s'avançaient +les yeux baissés, et enfin, dans la perspective, on voyait fuir +des escadrons. L'ouvrage semblait antérieur au tems où la race des +Romains transplantés disparut avec Constantin[165]. + +[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.] + +87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables +à deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pût imaginer, +étaient accroupis, l'un à droite, l'autre à gauche, comme destinés +à former un ridicule contraste avec la porte qui déployait, en +s'élevant au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des +Pyramides: elle avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour +qu'il fût possible d'apercevoir ces misérables créatures, + +[Note 166: _Les traits d'une porte_, métaphore ministérielle. +«Le trait _sur les gonds_ duquel _roule_ cette question.» Lisez _la +Famille Fudge_, ou écoutez Castlereagh. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + + +88. À moins que l'on ne fût sur le point de marcher sur eux: alors +vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces +hommes dont la couleur n'était ni noire, ni blanche, ni basanée, +mais offrait un étrange mélange qu'il n'est pas donné à la plume, +mais peut-être seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes +pygmées, monstres sourds et muets, avaient été payés avec une +somme non moins monstrueuse. + +89. Ils avaient une fonction (car ils étaient vigoureux, et ils +exécutaient quelquefois, malgré leur mince exiguïté, des choses +fort pénibles), c'était d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient +sans effort, les gonds en étant aussi doux que les vers de +Rogers[167]. Souvent aussi ils étaient chargés de passer de fortes +cordes d'arc, en forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est +la coutume de ces climats orientaux, et ce sont toujours les muets +auxquels on y confie les emplois de ce genre. + +[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un témoignage encore +plus flatteur dans _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_: + +«Et toi, mélodieux Rogers! lève-toi; rends-nous le doux souvenir du +passé. Lève-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse +retentir ta lyre d'une harmonie à laquelle tu l'as accoutumée. +Replace Apollon sur son trône vacant, et raffermis l'honneur de ta +patrie et le tien propre.»] + +90. Ils parlaient par signes--c'est-à-dire, ils ne parlaient pas du +tout. Semblables à des incubes[168], leurs yeux restaient attachés +sur Baba, tandis qu'obéissant au mouvement de ses doigts ils +poussaient à _reculons_ les deux battans de la porte. Juan +tressaillit d'abord; en voyant les yeux perçans de ce petit couple +s'arrêter comme deux serpens sur les siens: comme si leurs regards +eussent dû empoisonner ou fasciner tous les objets sur lesquels ils +venaient à s'arrêter. + +[Note 168: Ou plutôt à des fils d'incubes. Les incubes pouvaient +fort bien revêtir de belles formes humaines, tandis que le fruit de +leur union avec les femmes était nécessairement maigre, chétif, +rabougri, et aurait sucé le lait de vingt nourrices sans prendre plus +d'embonpoint.] + +91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide, +quelques légères leçons à Juan. «Il serait, dit-il, à propos +d'adoucir un peu la majesté tant soit peu masculine de votre +démarche, et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal à cela) de vous +laisser un peu moins aller de côté et d'autre, ce qui vous donne +un air tout-à-fait singulier: si vous pouviez aussi donner à vos +regards plus de modestie, + +92. «Je vous engage à le faire: car ces muets ont des yeux comme des +aiguilles qui pourraient pénétrer sous vos jupes; et s'ils viennent +à soupçonner votre déguisement, nous ne sommes pas loin, vous le +savez, des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se +peut faire que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans +barques et cousus dans un sac,--manière de naviguer fort usitée ici +en pareil cas.» + +[Note 169: M.A.P. traduit ce vers: + + _To find our way to Marmara without boats_. + +_Arriver sans bateau à Marmara_. Mais les îles de Marmara étant +éloignées de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est +évident que l'auteur n'a voulu désigner ici que la mer de Marmara, +dans laquelle sont situées ces îles.] + +93. Après l'avoir ainsi réconforté, il l'introduisit dans une salle +plus belle encore que la précédente: L'œil s'y promenait sur une +profusion de richesses qu'il lui eût été impossible de distinguer, +tant les objets entassés les uns sur les autres y réfléchissaient +d'éclat; c'était une masse étincelante d'or, de joyaux et de +pierreries qui formait le plus magnifique désordre que l'on pût +voir. + +94. La richesse avait fait des miracles,--le goût, beaucoup moins. On +remarque la même chose dans tous les palais de l'Orient et même dans +les châteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu +quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les +diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux; +mais ils abondent en méchans tableaux, statues, tables et siéges sur +lesquels je ne m'arrêterai pas à composer des vers. + +95. Dans cette salle toute royale, et sur un canapé placé à quelque +distance, une dame, à demi étendue, reposait dans un abandon digne +seulement d'une reine. Baba s'arrêta, et en s'agenouillant, fit un +signe à Juan qui, bien que déshabitué de ses prières, mit aussi +par instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout +cela signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tête jusqu'à +ce qu'il eût terminé tout le cérémonial. + +96. La dame se levant avec toute la grâce de Vénus quand elle sortit +des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui +firent oublier l'éclat des diamans dont elle était entourée. Puis, +soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle +fit un signe à Baba, qui, après avoir baisé le bas de sa robe de +pourpre, lui parla à l'oreille en désignant du doigt Juan, lequel +restait toujours à la même place. + +97. Son aspect était aussi noble que son rang, et sa beauté était +de celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'idée. J'aime +mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer à la calomnier en +voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si +jamais je reproduisais à vos yeux les couleurs de la vérité: c'est +donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi +imparfaites. + +98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'était plus dans +son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des +formes que le tems oublie de flétrir et auxquelles sa faux pardonne +aux dépens de créatures plus vulgaires; telle avait été Marie la +reine d'Écosse.--Les larmes et l'amour véritables détruisent bien +la beauté, les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant +il est quelques femmes desquelles les rides n'approchèrent jamais, +par exemple--Ninon de Lenclos. + +99. Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un +groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habillées de même, +c'est-à-dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On eût pu les +prendre pour une charmante troupe de nymphes, et même elles auraient +pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins, +pour ce qui est de l'extérieur; je ne prétends ici rien garantir +au-delà. + +100. Elles s'inclinèrent avec soumission et sortirent, mais non par +la porte qui avait amené Baba et Juan. Celui-ci, toujours à quelque +distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet étrange salon, +bien capable en effet d'arracher l'admiration et les éloges, car on +éprouve en même tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et +je déclare même ici que je n'ai jamais conçu le grand bonheur du +_nil admirari_. + +[Note 170: + + _This on salloon much fitted for inspiring + Marvel and praise; for both or none things win_. + +Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore +mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici à Lord Byron: «Ce +salon bien digne d'inspirer l'admiration et _la surprise; car l'une ne +va pas sans l'autre_.] + +101. «Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vérité nue, +cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les +hommes heureux ou pour les maintenir tels.» Telles sont du moins les +propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems +avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien +pénétrer du même précepte; mais si personne n'_avait admiré_, +Pope aurait-il voulu chanter, et Horace eût-il trouvé d'immortelles +inspirations? + +[Note 171: + + _Nil admirari prope res est una, Numici, + Solaque, quæ possit facere et servare beatum._ + + (HORACE, ep. VI, lib. I.) + +Creech, célèbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700 +comme le rapporte Suard dans la _Biographie universelle_. On lui doit +les traductions en vers anglais de Lucrèce, d'Horace, de Théocrite +et de plusieurs autres poètes.] + +102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit à Juan +signe d'approcher; puis il l'engagea à s'agenouiller une seconde fois +et à baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait répéter +une seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit +en sourcillant «qu'il en était fâché, mais qu'il ne toucherait +jamais d'autre soulier que celui du pape.» + +103. Baba, indigné de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes +remontrances, et alla même jusqu'à (tout bas) le menacer du +cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humilié quand il se fût +agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable +à l'_étiquette_ dans les appartemens royaux ou dans les cours +impériales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de +comté[172]. + +[Note 172: On désigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de +_la Comté_ tous les officiers municipaux d'un comté. C'est ainsi +qu'on doit l'entendre ici.] + +104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles, +et il n'en réfléchissait pas davantage. Le sang castillan de tous +ses fiers ancêtres bouillonnait dans ses veines; et plutôt que +de condescendre à déshonorer sa race, il eût vu mille épées le +frapper de mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il était impossible +de penser au _pied_, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main. + +105. C'était là un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu +de halte diplomatique, où les deux parties délibérantes pouvaient +plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan témoigna le plus vif +empressement à s'acquitter de toutes les politesses décentes et +convenables, et il ajouta même que cet usage était le plus habituel +et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore +aux gentilshommes de baiser la main des dames. + +106. Il s'avança, et, de mauvaise grâce, toucha les doigts pourtant +les mieux nés[173] et les plus beaux qui jamais eussent reçu la +passagère empreinte des lèvres; doigts que la bouche parcourt avec +trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir étreindre quand il lui +est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces désirs-là +si vous venez à toucher la main d'une personne aimée; celle même +d'une belle étrangère a fait plus d'une fois chanceler la constance +de presque une année. + +[Note 173: Il n'y a peut-être pas de meilleur indice de la +naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle +que puisse transmettre l'aristocratie. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +107. La dame le regarda attentivement, et ordonna à Baba de se +retirer. Celui-ci obéit de l'air d'un homme accoutumé à de +semblables mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement +de cet ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le +regarda en souriant légèrement, et prit congé de lui, avec ce +visage satisfait que montrent les honnêtes gens quand ils ont fait +une bonne action. + +108. Aussitôt qu'il fut parti, un changement soudain s'opéra. +J'ignore quelles pouvaient être les pensées de la dame, mais son +brillant front devint le siége du plus singulier trouble; ses joues +charmantes s'animèrent d'un sang plus vif, semblable à ces nuages +d'été qui se déploient dans le ciel à l'instant où le soleil +tombe. Dans ses grands yeux confus se peignait un mélange de +sensations altières et voluptueuses. + +109. Sa beauté réunissait tous les charmes de son sexe; ses traits +avaient toute la séduction du diable, quand, sous la forme d'un +chérubin, il alla tenter Ève, et, par ce moyen (Dieu sait lequel), +ouvrit le chemin au mal. L'œil eût même aussi bien trouvé des +taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait. +Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle +avait toujours l'air de commander plutôt que celui de céder. + +110. Quelque chose d'impérial ou d'impérieux entourait d'une chaîne +toutes ses paroles. Ou bien encore, une chaîne serrait, pour ainsi +dire, votre cou, dès qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de +plaisir eux-mêmes se changent en peine quand on a devant les yeux la +plus faible idée de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est +vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels. +L'esprit finit toujours par rompre ses entraves. + +111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son signe +de tête n'était pas une inclination, ses petits pieds eux-mêmes +témoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du +haut rang de leur maîtresse.--Ils marchaient comme sur des têtes +prosternées; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour +ajouter encore à son extérieur imposant, un poignard ornait sa +ceinture; il indiquait qu'elle était l'épouse du sultan (et non pas +la mienne, grâces au ciel). + +112. «Entendre et obéir» avait dès sa naissance été la suprême +loi de tout ce qui l'entourait. «Remplir toutes les fantaisies qu'il +lui plaisait de concevoir», tel avait été le principal emploi de +ses esclaves. Sa naissance était illustre, sa beauté presque +toute céleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pût +satisfaire; j'ai la conviction, si elle eût été chrétienne, que +nous aurions fini par découvrir le _mouvement perpétuel_. + +113. Tout ce qu'elle voyait et semblait désirer lui était offert; +tout ce que, sans le voir, elle supposait visible, était aussitôt +cherché de tous côtés, et dès qu'on l'avait trouvé, acquis +sans qu'on s'arrêtât au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir +des fantaisies, on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les +satisfaire; telle était pourtant la grâce de son despotisme, que les +femmes ne trouvaient jamais à lui reprocher que sa figure. + +114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fixé ses regards tandis +qu'on le conduisait au marché. Aussitôt elle avait ordonné qu'il +fût acheté; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer à un +mauvais coup, Baba connaissait les moyens à prendre pour l'acquérir. +Elle n'avait pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce +qui doit servir à expliquer le costume que Juan venait de revêtir +malgré lui. + +115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le déguisement: et si +maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait +concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux +sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs épouses, les +empereurs eux-mêmes ne sont que de simples maris, et il y a des +exemples de rois et de fils de rois mystifiés; c'est ce que nous +apprend, avec la dernière exactitude, l'expérience à l'égard des +uns, la tradition pour ce qui regarde les autres[174]. + +[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidélités du +prince et de la princesse de Galles.] + +116. Mais au point spécial de notre histoire: elle ne supposait +plus de nouvelles difficultés, et même elle crut faire preuve +d'une excessive condescendance, quand, s'adressant à une créature +nouvellement acquise, elle lui dit sans préambule et en laissant +tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse: +«Chrétien, peux-tu aimer?» Ces mots devaient bien, selon elle, +suffire pour l'émouvoir. + +117. Et ils l'auraient ému en effet dans un autre tems et dans un +autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit était encore rempli de son île +et de la grâce ionienne d'Haidée, sentit rejaillir vers son cœur le +sang vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi pâles que +les neiges d'orage à demi fondues; ces mots pénétrèrent jusqu'à +son ame comme des lances arabes. Il ne répondit pas un mot, mais il +fondit en larmes. + +118. Elle en fut vivement offensée, non pas offensée par les larmes +mêmes, les femmes en répandent et les emploient à leur bon plaisir; +mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus +pénible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans, +ceux d'un homme brûlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un +fer aigu les arrache de son cœur; en un mot, c'est pour elles un +soulagement, et pour nous c'est une torture. + +119. Elle l'aurait volontiers consolé, mais elle n'en connaissait +pas les moyens. N'ayant jamais eu d'égales, rien ne lui avait encore +apporté la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pensé, +même en rêve, qu'il existât des chagrins d'une espèce vraiment +sérieuse; son front avait bien révélé de frivoles impatiences, +mais elle ne concevait pas comment, si près de ses yeux, les yeux +d'un autre pouvaient contenir une larme. + +120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que ne +peuvent en étouffer les grandeurs: et quand une sensation forte +quoiqu'inconnue se présente,--les plus tendres impressions +s'emparent des cœurs féminins comme de leur terre native. En toutes +circonstances, elles versent «le vin et l'huile» samaritains sur les +plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant +d'en concevoir la cause, s'aperçut avec étonnement que ses yeux +étaient mouillés. + +121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan, +qui n'avait pu se défendre d'un instant d'accablement en entendant +quelqu'un lui demander aussi inopinément s'_il avait_ aimé, rendit +bientôt leur stoïcisme à ses yeux, tandis que la faiblesse dont il +rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas +aveugle à tant de beauté, mais il n'en sentit que plus d'indignation +de ne pas être libre. + +122. Pour la première fois de sa vie, Gulleyaz fut entièrement +déconcertée. On ne lui avait adressé jusqu'alors que des prières +ou des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en +confortable tête-à-tête avec celui qu'elle espérait conduire sur +le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le +martyre: ils en avaient déjà consumé près d'un quart. + +123. Ici je veux bien spécifier, pour les personnes qui se +trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est +permis de perdre,--c'est-à-dire s'ils se trouvent dans les climats +méridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacité excessive, mais +là le moindre délai constitue un grand crime: vous vous souviendrez +donc que la plus grande faveur est d'obtenir un délai de deux minutes +pour la déclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort à +votre réputation. + +124. Celle de Juan était honorable: mais elle pouvait encore grandir +s'il n'avait toujours eu la tête remplie des formes d'Haidée; ce +souvenir, chose singulière, ne pouvait l'abandonner, et le rendait +du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son côté, le considérait +comme son débiteur; c'était elle, en effet, qui l'avait fait +pénétrer dans ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint +pâle, et puis rougit encore une seconde fois. + +125. Enfin, d'un air tout-à-fait impérial, elle posa sa main sur les +siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrêta tendrement +sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trône pour +persuader;--toujours le même silence: son front s'obscurcit, mais +elle réprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe +à employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste +pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y +tint immobile. + +126. L'épreuve était rude, et Juan le sentait vivement; mais il +était armé de douleur, de rage et de fierté; et bientôt, par +une légère violence, il se débarrassa de ses beaux bras, et il la +replaça toute languissante à ses côtés. Alors il se leva d'un air +altier; il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant sur +ceux de Gulleyaz: «l'aigle ne s'accouple pas, s'écria-t-il, en +prison; et moi je ne servirai jamais la capricieuse sensualité d'une +sultane. + +127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement +aimé;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux +et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les cœurs +libres. La splendeur qui m'environne ne m'éblouit pas: quel que +soit ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tête peut se +courber, les genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône, +et les mains obéir;--mais que nous sommes toujours maîtres de nos +cœurs.» + +128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour nous; il en +était autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. +Elle croyait que, la terre étant faite pour les reines et les rois, +le moindre de ses ordres devait toujours être reçu avec transport. +Mais de savoir si le cœur était placé à droite ou bien à gauche, +elle ne s'en était jamais souciée; tant est grande la perfection +qu'inspire la _légitimité_ à ceux de ses favoris qui sentent bien +tous les droits qu'elle leur donne sur les hommes. + +129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était si belle, que +même si elle se fût trouvée placée dans la plus humble condition, +elle eût pu édifier un royaume, ou le bouleverser s'il existait +déjà. On présume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à +des charmes si rarement perdus pour celles qui les possèdent. Elle +pensait qu'ils lui donnaient un _double droit divin_, et moi-même je +partage la moitié de son opinion. + +130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé votre virginité, +rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre +douairière dont vous ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque +des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée, +ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chanté sur +ce sujet, vous pourrez supposer quel dut être l'air d'une jeune et +candide beauté se trouvant en pareille position. + +131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la +lady Booby[175], Phèdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre +de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,--ô jeunes gens +de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent trop peu, et +jamais, en vous représentant le peu que vous en avez appris, vous ne +vous ferez une idée de la colère de Gulleyaz. + +[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.] + +132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, une lionne, ou +toute autre intéressante bête de proie, sont des similitudes qu'on +a toujours sous la main pour peindre la désolation d'une dame à +laquelle on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment +pas la moitié de ce que je devrais dire; et, s'il vous plaît, +peut-on en conscience comparer, pour une mère, la perte d'un ou de +plusieurs nourrissons avec celle de l'espérance de jamais en avoir +d'autres? + +133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les +lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien +n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement d'une +famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent +jusqu'à quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs +enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux +pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus +grande de la _cause_. + +134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots +inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses +joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car +l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait +éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; et vous-mêmes qui +avez vu des colères de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne +vous feriez pas encore une idée de la sienne. + +135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant de +plus l'eût tuée. Ce fut un éclair rapide de l'enfer. Rien de plus +sublime qu'une colère énergique: horrible à voir, mais grande +à raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient frapper +les rochers d'une île.--Les cruelles passions, dont les formes de +Gulleyaz étaient alors le siége, l'avaient transformée en une +sublime tempête incarnée. + +136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un +emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas +à fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux +ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un ton plus bas, +faut-il en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de +sûr, c'est que, comme Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer, +tuer[176].» Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang. + +[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie +malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et +quand j'aurai attrapé ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue, +tue, tue.» (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du +marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot +qui ont réuni leurs efforts pour revoir, corriger et _préfacer_ sa +traduction, ont tous négligé de rendre ce passage, qui me paraît +d'une grande beauté.] + +137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa rapidement comme +lui; elle passa sans une parole:--réellement il lui fut impossible de +parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe, +et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit son visage, +semblable à l'onde qui s'élance vivement au travers d'une voie +nouvellement découverte. Elle se sentait humiliée;--et, pour les +gens de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire: + +138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés de sang et de +chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour être de +terre, ne sont pas précisément de la boue; que les urnes et les +cruches, sorties de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt +mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant avoir eu +les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce +qu'elle leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, +et elle y parvient même souvent. + +[Note 177: Ajoutons: et la France.] + +139. La première idée de la sultane fut de priver Juan de la tête; +la seconde, de sa seule présence; la troisième, de lui demander +où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à force de +sarcasmes à se repentir; la cinquième, d'appeler ses femmes et de +se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, +de condamner Baba au cordon:--mais son grand expédient fut de se +rasseoir et de sangloter. + +140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais une circonstance +rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main. +Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrés, et il n'était pas +impossible qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement. +Elle pensa à tuer Juan;--mais le pauvre garçon! sans doute il le +méritait par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manière +de pénétrer jusqu'à son cœur n'était pas de lui ouvrir la tête. + +141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser héroïquement +empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; à mourir dans les +plus affreuses tortures, à servir de proie aux lions, ou d'amorce +aux poissons; tout cela pour ne pas commettre un péché,--qui n'avait +pour lui aucun attrait. Mais toutes ses résolutions de mourir se +fondirent comme la neige devant les pleurs d'une femme. + +142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de +ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan. +D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il +y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il en fut à +s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire +son vœu, et une dame son serment, quand ils sont prêts à oublier +tant soit peu l'un et l'autre. + +143. Juan commença donc par bégayer quelques excuses; mais, en +pareil cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce +que les muses chantèrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus +_dandy_, ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais +Castlereagh. Déjà cependant un languissant sourire lui donnait +l'espoir d'obtenir sa grâce; mais avant qu'il allât plus loin, le +vieux Baba entra avec vivacité. + +144. «Fille du soleil, sœur de la lune (telles étaient ses +expressions) et impératrice de la terre! Vous dont le froncement[178] +détruit l'harmonie des sphères, dont le sourire fait sauter de joie +toutes les planètes; votre esclave,--il espère n'avoir pas mis trop +d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime +attention: le soleil lui-même m'a envoyé comme un rayon pour vous +annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous. + +[Note 178: Nous ne disons guère que _froncement des sourcils_; +les Anglais disent mieux et plus énergiquement _frown_. _Des +sourcils_ est en effet une espèce de pléonasme que l'académie, dans +l'intérêt de notre poésie, ferait bien de déconsidérer.] + +145. «--La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme vous le dites? +J'aurais souhaité qu'il consentît à voiler ses rayons jusqu'au +matin! mais ordonnez à mes femmes de former la voie lactée. Partez, +ma vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.--Et +toi, chrétien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu +veux mériter le pardon de tes précédens mépris.»--Ici elle fut +interrompue par un bruit sourd, et enfin par un cri: «Le sultan +arrive.» + +146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane, +puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entière +pouvait être longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de +politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance quand elle +était nocturne. Gulleyaz, en effet, était la dernière de ses +femmes, étant naturellement la plus aimée des quatre. + +147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, dont le turban +descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux +yeux. Arraché d'une prison pour présider une cour, il devait son +élévation au cordon qui avait étranglé son frère[179]. C'était +un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés dans les +histoires de Cantemir et de Knolles[180]; espèce peu glorieuse, si +l'on en excepte Soliman, la gloire de sa race[181]. + +[Note 179: _Habdul-Hamid_ succéda à son frère, Mustapha III, +en 1774; mais c'est par une licence poétique que Byron fait mourir +du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de +cinquante-huit ans.] + +[Note 180: Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur +d'une _Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'Empire +ottoman_, écrite en latin, et traduite en français par de +Jonquières: elle va jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien +anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur d'une _Histoire générale +des Turcs, jusqu'en 1610_. On trouve dans la première partie de cet +ouvrage peu connu, même en Angleterre, une foule de curieux détails +sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit la continuation, +jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.] + +[Note 181: Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que +Bacon, dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le +dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses +paroles: «La fin de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman, +que l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman +sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le +deuxième Soliman comme un prince supposé.» Mais il arrive souvent +à Bacon de n'être pas très-fidèle dans ses autorités historiques. +J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirés seulement de ses +apophthegmes. + +Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé +à relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres +aussi légères qui se sont glissées dans l'édition des _British +Poets_, faite par le justement célèbre Campbell.--Je le fais, +au reste, dans des intentions amicales, et j'espère qu'on ne s'y +méprendra pas.--Si quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais +des talens et du caractère loyal de cet écrivain, ce serait sa +défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, contre les propos +et les _grub-street_[C] du jour. + +Voici donc les inadvertances dont je veux parler: + +1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses +principaux caractères à Smollett,» il est certain que le _Guide aux +eaux de Bath_, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'_Humphry +Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu +fournir quelques traits à TABITHA, etc., etc.,) fut seulement écrit +durant le dernier séjour de Smollett à Livourne, en 1770.--_Ergo_, +s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit être regardé comme le +créancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses +Vies de Smollett et Anstey. + +2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol. +I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers: + + «_Nor he who, for the bane of thousands born + Built God a church, and laughed his word to scorn_.» + +Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de +Ferney, dont l'inscription était: _Deo erexit Voltaire_. + +3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare: + + «_To gild refined gold, to paint the rose + Or add fresh perfume to the violet_.» + +Ces corrections n'embellissent nullement l'original, + + «_To gild refined gold, to paint the_ lily + To trow a perfume on _the violet_.» + + (KING JOHNS.) + +Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il +devrait encore se garder d'accuser légèrement de _plagiat_ l'un de +ses frères en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce +de choses (sauf l'argent) que les pensées des autres.--Elles ne +manquent jamais d'être réclamées; mais certes il est fort pénible +d'être dénoncé comme _débiteur_, quand on se trouve, au contraire, +le _créancier_: tel est le cas d'Anstey à l'égard de Smollett. + +Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait +aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à +chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit +le faire avec désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et +incontestable réputation d'écrivain original, il est en même +tems le seul poète de nos jours (Rogers excepté) auquel on puisse +reprocher d'avoir écrit _trop peu_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note C: Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les +plus dépréciés et à tous les petits livres écrits par et pour la +canaille, vient de ce que ces productions se débitent presque toutes, +à Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).] + +148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande pompe, et disait +ses prières avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au +reste, il laissait à son visir le soin de son gouvernement, et ne +témoignait qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je +ne sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;--mais +aucun commencement de procédure n'attestait le moindre conjugal +désaccord[182]: on peut même dire que ses quatre femmes et ses mille +jeunes filles renfermées se conduisaient avec autant de régularité +qu'une seule reine chrétienne. + +[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de +Georges IV avec la reine Caroline.] + +149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, on entendait peu +parler du criminel et du genre de son crime. Le récit en glissait +à peine sur une seule lèvre.--Un sac et la mer dont on connaissait +l'incorruptible discrétion avaient promptement rétabli le calme, +et le public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La +presse périodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en +valait que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins. + +150. Il découvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune +était ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne fût +plate, attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans +avoir rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire était de +même, sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troublé çà +et là par des pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais +ceux-là jamais ne se rendaient aux _Sept-Tours_[184]. + +[Note 183: _Giaours_ (infidèles), les princes chrétiens.] + +[Note 184: C'est l'immense château dans lequel on conduit +les étrangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. +Gulleyaz y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination à +celle de la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des +prisonniers d'état. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer +la magnifique description des appartemens, que Byron a placée au +commencement de ce chant.] + +151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on amenait pour y +résider, quand une guerre était résolue, et cela conformément +au véritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre à +d'infâmes marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique, +de décharger leur spleen en créant un amas de chicanes, et en +rédigeant leurs mensonges sous le nom de _dépêches_, sans exposer +un seul poil de leurs moustaches[185]. + +[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Démon du midi_, qui le +premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours de +l'Europe, des envoyés dont tout le rôle se bornait à espionner les +souverains chez lesquels ils étaient accrédités. Les autres princes +ne tardèrent pas à suivre ce funeste exemple.] + +152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Dès +que les premières commençaient à sortir d'enfance, elles étaient +renfermées dans un palais où elles vivaient comme des nonnes +jusqu'à ce qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, celle +dont le tour était venu l'épousait, quelquefois à peine âgée de +six ans.--Cela pourra sembler étrange, mais rien n'est plus réel, +et la raison, c'est que le bacha était tenu de faire un cadeau à son +nouveau beau-père. + +153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce que le tems +arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou un trône; mais les destins +seuls connaissaient auquel des deux ils seraient appelés. En +attendant, ils recevaient une éducation toute royale,--comme +l'avénement l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier présomptif +ne manquait de se montrer aussi digne d'être pendu que couronné. + +154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues à son rang, salua +sa quatrième épouse; et Gulleyaz mit aussitôt dans ses regards une +tendre flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi +qu'il convient de faire aux dames coupables de quelque espièglerie. +Pour empêcher qu'on ne les soupçonne d'avoir rompu leur ban, il faut +qu'elles se montrent doublement empressées de l'observer, et nul mari +ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a +jugé digne de s'en aller au ciel. + +155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en +les arrêtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperçut +Juan dans son déguisement: il n'en parut nullement choqué ni +surpris, mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis +que Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. «Je vois, +dit-il, que vous avez acheté une nouvelle fille; il est déplorable +qu'une simple chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle +réunit.» + +156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir +et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient +également perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît +quelque attention à une giaour, quand ses lèvres impériales ne +s'étaient jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors +commença un chuchotement, un mouvement des yeux et des têtes; mais +l'étiquette ne permit à aucune d'elles de ricaner. + +157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes +en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, +leur chasteté n'a pas cette qualité astringente qui, dans le Nord, +prévient les crimes inattendus et donne à notre moral une pureté +supérieure à celle de la neige. Le soleil, qui, chaque année, fait +fondre les glaces polaires, produit sur le vice un effet entièrement +contraire. + +158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien +que nous ayons assez de matière; mais il est tems, suivant les +anciennes lois de l'épopée, de replier nos voiles, et de mettre +à l'ancre notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les +applaudissemens qu'il mérite, le sixième offrira des traits +d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère lui-même dormit +quelquefois, vous passerez bien à ma muse un court et léger +assoupissement. + + + + +PRÉFACE DES SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS. + + +Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des chants suivans (le +septième et le huitième), sont tirés d'un ouvrage français +intitulé: _Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens +attribués à Don Juan sont de toute réalité; entre autres la +circonstance d'un enfant sauvé par lui et qui le fut effectivement +par le dernier duc de Richelieu, alors volontaire au service de +Russie, et devenu plus tard le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, +où son nom et sa mémoire seront à jamais respectés. + +On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives +au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites +quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait +expiré avec lui, elles auraient été supprimées; mais comme elle +lui a survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de +mort qui soit propre à retenir l'expression franche des opinions +de ceux qu'il s'efforça d'asservir pendant toute la durée de son +existence. Que dans la vie privée il ait été ou non un homme +aimable, c'est ce qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce +qui est de pleurer sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande +ne pleurera plus sa naissance. Comme ministre, je le crois, avec +plusieurs millions de citoyens, l'homme des intentions les plus +despotiques et de l'intelligence la plus faible qui jamais ait +opprimé une nation[186]. C'est, depuis les Normands, la première +fois que l'Angleterre a été insultée par un ministre (du +moins[187]) qui ne savait pas parler anglais, et que le parlement +consentit à recevoir des ordres dans le langage de mistress +_Malaprop_. + +[Note 186: Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le +voir, écrit en 1821.] + +[Note 187: Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant +Castlereagh, dans le même cas, entre autres, Guillaume III et Georges +Ier. C'est ce que cette parenthèse semble vouloir rappeler.] + +Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails sur sa +mort; je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que +Waddington ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait +enseveli dans un carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et +d'une potence. Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de +bon ton,--un suicide sentimental:--il se coupa tout simplement +«_l'artère carotide_» (admirez leurs connaissances)! Vite donc la +pompe funèbre; l'abbaye; les sanglots de la douleur poussés--par les +journaux;--l'éloge du défunt ensanglanté, prononcé par le +Coroner (digne Antoine d'un pareil César),--et les propos atroces et +nauséabonds d'une poignée de conspirateurs dégradés, contre tout +ce que la patrie renferme de sincère et d'honorable. La _loi_[188] +devait trouver dans sa mort de deux choses l'une,--ou qu'il était un +criminel, ou bien un fou;--dans ces deux cas, il n'y avait pas grande +matière à panégyrique. Il avait été dans sa vie--ce que tout le +monde sait, ce que la moitié de l'univers sentira long-tems encore, +à moins que sa mort ne donne une _leçon morale_ aux Séjans +européens qui lui survivent[189]. Mais en tout cas, c'est quelque +chose de consolant pour les nations de voir que leurs oppresseurs ne +sont pas heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent assez +bien de leurs actions, pour prévenir eux-mêmes la sentence du genre +humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; et laissons l'Irlande +écarter du sanctuaire de Westminster les cendres de son illustre +Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé +par le Werther de la politique!!! + +[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanité sont +moins rigoureuses; mais comme les _légitimes_ ont toujours en bouche +le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les +regarde. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du +génie, un génie presque universel. C'est un orateur, un poète, un +homme d'État et d'esprit. Or, un homme vraiment distingué ne peut +long-tems se traîner dans l'ornière d'un prédécesseur tel que +Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais +le voudra-t-il? J'en ai au moins l'espérance. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un +des défenseurs les plus zélés de l'indépendance de l'Irlande et de +l'affranchissement des catholiques, mort en 18...] + +Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un +autre point de vue, aux chants de ce poème déjà publiés, je me +contenterai, pour toute réponse, de faire deux citations de Voltaire: + +«La pudeur s'est enfuie des cœurs et s'est réfugiée sur les +lèvres.» + +«Plus les mœurs sont dépravées, plus les expressions deviennent +mesurées; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.» + +Voilà une vérité applicable à la masse des êtres vils et +hypocrites qui corrompent la génération anglaise de ce siècle, +et c'est la seule réponse qu'ils méritent de recevoir. Le titre +vulgaire et trivial de blasphémateur,--qui, joint à ceux de radical, +libéral, jacobin, réformateur, etc., compose le dictionnaire +débité chaque jour par nos mercenaires politiques, devrait être +un titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent la première +signification. Socrate et Jésus-Christ ont été mis à mort +publiquement comme blasphémateurs; beaucoup d'autres ont subi, +beaucoup d'autres subiront peut-être encore le même supplice pour +avoir réclamé contre les plus crians abus du nom de Dieu et de +l'intelligence humaine. Mais persécuter n'est pas la même chose +que réfuter ou même triompher. Le _malheureux incrédule_, comme on +l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus +fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles +sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces +souffrances mêmes, endurées pour mettre sa conscience en repos, +feront au déisme plus de prosélytes[191], que l'exemple des prélats +d'une autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'état +suicidés à l'oppression, ou celui des homicides pensionnés à +l'alliance impie qui ose insulter assez l'intelligence publique pour +affecter le nom de _Sainte_! Je ne veux pas ajouter à la honte des +infâmes, ou des morts; mais il serait bien tems que les défenseurs +payés de ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent quelque +chose de l'effronterie de leur langage, péché le plus criant de cet +égoïste et bavard siècle; et--mais en voilà bien assez pour le +moment. + +[Note 191: Quand Lord Sandwich dit «qu'il ne savait pas de +différence entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie,» l'évêque +Warburton répliqua: «L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et +l'hétérodoxie la _doxie_ d'un autre homme.» De nos jours, un +prélat semble avoir découvert une troisième espèce de _doxie_, qui +n'a pas fortement ajouté, aux yeux des élus, à la gloire de ce que +Bentham appelle l'_Église de l'Englandisme_.] + + + + +Chant sixième. + + SIR TOBIE.--«Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y + aura plus ni ale ni gâteaux?» + + LE BOUFFON.--«Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre + brûlera la bouche.» + + (SHAKSPEARE, _la Douzième nuit_, ou _Ce que vous voudrez_, + acte II, scène 3.) + + +1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en +saisit le flux[192],»--vous savez le reste, et la plupart d'entre +nous l'ont dit et le répètent encore: nous en sommes tous bien +convaincus, et cependant il en est peu qui savent deviner ce moment +avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, +tout est pour le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que +considérer la fin: souvent les choses reprennent un heureux cours +après avoir été désespérées. + +[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.] + +2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en +saisit le flux on parvient,»--Dieu sait où. Ce serait un bon marin, +celui qui pourrait tracer avec précision, sur sa carte, tous les +courans de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas +comparables avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes +calculent avec leur tête;--mais les femmes cèdent à l'impulsion de +leur cœur ou de ce que Dieu seul sait! + +[Note 193: Ou Boehm, célèbre rêveur philosophique allemand, +mort en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illuminés, et +ses partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait +le plus d'honneur, c'est d'avoir été l'un des précurseurs de Kant.] + +3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'étourderie, +de vivacité et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui +risquerait volontiers un trône, le monde, l'univers pour être aimée +comme elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux étoiles +que de n'être pas libre comme le sont les vagues au moment où +s'élève la brise,--une telle femme, il est vrai, est un diable +(s'il en existe un seul); mais elle est capable de faire bien des +manichéens. + +4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trônes et +le monde, que, si la passion vient à produire les mêmes maux, nous +n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs +dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, +ce ne sont pas ses conquêtes qui ont mis son nom à la mode; Actium +seul, perdu pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand poids +que tous les exploits de César. + +5. À cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais +qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car à cet âge on se rit +de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems où je +n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes à perdre, mais enfin +où, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un cœur,--ce qui +valait un monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra ces +sentimens purs que j'ai laissé fuir. + +6. C'était le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-être, comme celui +de _la veuve_, me sera-t-il compté pour quelque chose dans la suite, +sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui +ont aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre +rien de comparable à ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons +que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'était avant que le +front de la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés, +par les pleurs de--mais c'est à la chronologie qu'il appartient de +calculer les années. + +[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, +et c'est bien à tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_ ne +s'appliquent pas spécialement, comme celui de _jouvenceau_, à des +personnes de quinze à vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois +employé, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux +mots, quand ils n'ont pas été remplacés précisément.] + +7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de nos héroïnes +dans une situation moins étrange que critique: en effet, il n'est pas +rare que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une +femme défendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive +antipathie pour les péchés de cette espèce; ils ne sont nullement +du caractère de ce sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le +stoïque Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius[195]. + +[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.] + +8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; je l'avoue, je +le déplore, je la condamne; mais je répugne, même en poésie, à +toute fiction, et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère +vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses passions +étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas que le cœur de son mari +(supposé même qu'il fût à elle) dût la satisfaire, attendu qu'il +avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines. + +9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithméticien_[196]: mais en +examinant le _livre de théorie_ avec une précision féminine, il +paraît démontré, sans même porter en compte les années de sa +hautesse, que la belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En +effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, elle +n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie d'une chose dont +on devrait toujours avoir le monopole,--le cœur. + +[Note 196: «Certes, a dit le More, j'ai déjà choisi mon +officier, et quel est-il? ma foi, un grand arithméticien, un Michel +Cassio, Florentin, qui ne connaît d'une bataille que le livre de +théorie.» + + (_Othello_, acte Ier, scène Ire.) +] + +10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup à tous les droits +de possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dévotes +ne sont pas les moins exigeantes; elles grossissent même du double la +gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles nous assiégent +de poursuites et de procès (comme les tribunaux le prouvent à +chacune de leurs sessions), lorsqu'elles nous soupçonnent de faire +plusieurs parts d'une propriété dont la loi les déclare uniques +héritières. + +11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, on ne sera pas +surpris que les dames païennes ne soient guère plus traitables sur +le même point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, +«une _attitude imposante_.» Elles réclament vivement leurs droits +conjugaux dès que leur légitime époux se montre ingrat envers +elles; et comme quatre femmes ont nécessairement quatre motifs +de plaintes, il en résulte qu'il y a sur les bords du Tigre des +jalousies comme sur ceux de la Tamise. + +12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai remarqué) la +favorite. Mais sur quatre épouses, que sert-il d'en favoriser une? On +devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un péché, +mais même comme d'une _bête noire_; les plus sages se contentent +d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie se déconcerterait +d'une plus forte charge. Il n'est personne (à l'exception des Turcs) +qui veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197]. + +[Note 197: «Ware, ville à trente milles de Londres, où nous +eûmes la curiosité d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le +lit de Ware_, de douze pieds carrés, qui existait jadis dans +une auberge; mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six +couchettes.» + + (_Note de M. A. P._) +] + +13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins +s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usitées par tous les +rois, jusqu'au moment où ils sont adjugés aux vers, ces tristes et +affamés jacobins qui osent effrontément dîner des plus puissans +rois),--sa hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les +charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une amante. («Quant à +l'_accueil montagnard_[198] on le reçoit dans tout l'univers.») + +[Note 198: Les montagnards écossais font au premier venu +l'accueil le plus amical: l'hospitalité est la première de leurs +vertus. De là l'espèce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une +allusion satirique à l'accueil reçu des Écossais par le roi Georges +IV.] + +14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les baisers, les douces +paroles, les étreintes et tout le reste, peuvent figurer des +sentimens qui n'existent pas. On les prend aussi aisément qu'un +chapeau, ou plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la +toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder les cœurs ou +les têtes, mais quelquefois les uns ne viennent pas plus du cœur que +les autres ne sont sortis de la tête. + +15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une sorte de +sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur les paupières que +dans les yeux, et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le +plus tôt découvrir; tels sont (pour un homme discret) les meilleurs +garans de l'amour, quand ils reposent sur leur plus adorable trône, +le sein d'une femme sincère;--car l'excès des transports ou de +l'indifférence contribue également à rompre le charme. + +16. D'un côté, si ces transports excessifs sont joués, ils sont +pires que la réalité; et s'ils sont naturels, on ne peut guère +compter sur leur durée: personne, s'il n'est dans la première +jeunesse, n'a confiance dans les aveux échappés à la violence des +désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on les passe +avec un trop léger escompte au premier acheteur;--de l'autre côté, +vos femmes à la glace ont une naïveté désespérante. + +17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais goût; +car tous les amans, tardifs ou empressés, se croient faits pour +arracher un aveu et allumer les désirs de la concubine monastique de +saint François elle-même[199].--Il faut donc que la maxime de tous +les amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200]. + +[Note 199: «L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de +François une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la +sentant, déposa aussitôt son vêtement, et se frappa vigoureusement +avec une forte corde en disant: _Allons, frère âne, te voila traité +comme il convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il +sortit et se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant +formé sept boules, il donna à chacune d'elles la figure humaine, en +disant: _Toi, la plus grande, tu seras désormais ma femme; ces quatre +autres, mes deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette +dernière ma servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de +confusion.» + + (_Légende dorée_.) +] + +[Note 200: Le lecteur reconnaîtra facilement que cette citation +est d'Ovide (Liv. II, _Métamorphoses_).] + +18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige, +c'est-à-dire la rime anglaise et non les vieilles règles de +l'hexamètre. Après tout, il n'y a dans le vers sur lequel je +reviens, ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus +mauvais, et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est +pas de prosodie qui en justifie la contexture, la _vérité_ du moins +pourra applaudir à la règle de conduite qu'il offre. + +19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais rien;--elle +réussit, et le succès est le point important des affaires: dans +le cœur des femmes il tient autant de place que l'article de +la toilette; mais quels que soient les artifices féminins, +l'amour-propre des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, +nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-même n'est +jamais en arrière, et cependant il n'est pas d'autre vertu que +l'inanition pour balancer le plus hideux des désirs,--celui de la +propagation. + +20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un +trône, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou +gais, qu'on y fasse. La joie désappointée est cependant une source +de chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables douleurs; +nos larmes peuvent être excitées par le plus léger déplaisir, et +ce sont elles qui, nées de la plus légère cause et tombant goutte +à goutte sur notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser +une empreinte ineffaçable. + +21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un billet à payer non +acquitté, protesté ou escompté à un pour cent; un enfant maussade, +un chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant +même où on le montait; une méchante vieille femme qui s'avise de +faire un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous +ne comptiez;--voilà certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien +peu d'hommes qui ne s'en affligeassent pas. + +22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous, +billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est +soulagée, grâces à cette bonne et franche malédiction: mon +stoïcisme n'a plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou +de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de +la pensée.--Mais qu'est-ce que l'ame ou la pensée? d'où +viennent-elles, comment vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, +et--je suis encore forcé de les envoyer toutes deux au diable! + +23. Maintenant que tout est damné, on se sent à l'aise comme après +la lecture de la malédiction d'Athanase[201], lecture chérie du +véritable fidèle. Je doute que jamais on en pût faire une plus +terrible sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, tant +elle est sentencieuse, élégante et précise: elle brille dans le +livre des prières communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement +calmés. + +[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.] + +24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins l'un des deux. Combien +la nuit semble longue à la femme coupable qui, brûlant pour un +jeune bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, après la +fraîche lumière du matin, en épie vainement le premier rayon au +travers des obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se +ranime, et ne cesse de trembler que son trop légitime compagnon de +lit ne vienne à se réveiller. + +25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme +sous celle des lits à quatre pieds, garnis de soie, et destinés +à recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des +draps aussi blancs que _la neige éparse dans les airs_, comme disent +les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, +dépend du hasard. Gulleyaz était une impératrice; mais peut-être +aurait-elle été aussi coupable, si elle n'eût été que la +maritorne d'un paysan. + +26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, et la longue file des +demoiselles s'étant inclinés devant l'œil impérial, prirent, au +signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de +ces longues galeries du sérail où les dames reposent leurs membres +délicats, où mille seins battent en pensant à l'amour, comme l'aile +des oiseaux emprisonnés en pensant à la liberté. + +27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pensée du +tyran qui souhaitait «que le genre humain eût une seule tête, +afin de pouvoir la couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi +grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste en moi plus de +sensibilité que de scélératesse: c'est (non pas à présent, mais +dans mon jeune âge) que le genre féminin n'ait que deux lèvres de +rose, afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi. + +28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, si tout pour toi +se multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici +ma muse répugne à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou +de voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc +à Lilliput, et nous allons conduire notre héros au travers du +labyrinthe d'amour dans lequel nous l'avons laissé quelques lignes +plus haut. + +29. Il était sorti avec les charmantes odalisques au signal qui +leur avait été donné. Chemin faisant, et de moment à autre, il se +hasardait (non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans +le sérail des suites bien autrement redoutables que les dommages +et intérêts exigés, en pareil cas, dans la morale Angleterre) +à lorgner tous les charmes de ses compagnes, depuis les épaules +jusqu'aux pieds. + +30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.--Cependant +le bataillon édifiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avançait, +flanqué par des eunuques, le long des galeries et de salles en +salles. À sa tête marchait une dame chargée de maintenir la +discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune d'elles de +troubler ou de quitter les rangs sans permission. Son titre était la +mère des vierges. + +31. De dire que réellement elle fût _mère_ ou que les autres +fussent en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire: +c'était là son titre dans le sérail; je n'en sais pas la raison, +mais il était aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent +d'ailleurs vous satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer +ou de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans l'ame +de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger quand elles +commettaient quelque étourderie. + +32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la rendait moins +pénible encore, c'était l'absence de toute créature masculine, à +l'exception de sa majesté; et sa coopération, celle de ses gardes, +des verroux, des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour +intimider les autres, tout contribuait à rendre ce séjour de la +beauté aussi paisible que les couvens d'Italie, où toutes les +passions sont, hélas! étouffées, à l'exception d'une seule. + +33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une +pareille demande?--C'est la dévotion.--Je continue. Comme je le +disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante élite +de dames venues de toutes les contrées s'avançait d'un regard +mélancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux +tiges de nénuphar flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un lac, +car les ruisseaux ne coulent pas _lentement_. + +34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, et que leurs +gardiens se furent éloignés, elles commencèrent à profiter de la +trêve établie pour quelques instans entre elles et la servitude; +et, semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] en +liberté, à des vagues au lever de la marée, à toutes les femmes +affranchies d'entraves (lesquelles, après tout, ne servent pas à +grand'chose), ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se +mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller. + +[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.] + +35. Leur entretien nécessairement eut pour but principal la nouvelle +arrivée, ses formes, sa chevelure, son extérieur et toute sa +personne: les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort +bien, et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; les +autres disaient que ses années touchaient à leur été, tandis que +d'autres soutenaient qu'elles n'avaient pas cessé d'être à leur +printems; celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de +trop mâle, et celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans +toute sa personne. + +36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, qu'elle ne +fût en effet ce qu'annonçait son costume, une demoiselle jolie, +fraîche, _excessivement belle_, et comparable à tout ce que la +Géorgie avait enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment +Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter une esclave qui (si +sa hautesse venait à s'ennuyer de son épouse) pourrait bien un jour +lui ravir la moitié de son trône, de sa puissance et de tout le +reste. + +37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette troupe virginale, +c'est qu'après avoir examiné sous tous les aspects leur nouvelle +compagne, et malgré les inquiétudes soulevées par sa beauté, +toutes s'accordèrent à lui reprocher moins, et beaucoup moins +d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur +aimable sexe dans une nouvelle connaissance, quand, après avoir fixé +sur elle un chrétien ou infidèle regard, elles se résument en la +déclarant _la plus laide créature du monde_. + +38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites +jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir +sous son déguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle +et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce de douce +_concaténation_, comme celle du magnétisme, diabolisme, ou tout ce +qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point. + +39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour leur nouvelle compagne +quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale, +extrêmement pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de +l'avoir pour sœur; quelques-unes cependant auraient mieux aimé +l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient dans leur doux pays +de Circassie, elles l'auraient bien volontiers préféré, +pensaient-elles encore, au padisha ou au pacha. + +40. Au nombre des plus disposées à cette sorte d'amitié +sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka et Dudù; toutes trois +belles,--et (pour sauver ici une description) aussi belles que +pourraient le demander les juges du goût le plus pur. Bien +qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de patrie et +de tempérament, elles s'accordaient à admirer leur nouvelle +connaissance. + +41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, née +en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux +doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient +faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. +Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement +s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, +d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins +suffi pour vous ravir la santé. + +42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle +était parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux +qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de +fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de +Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue; +peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien +de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui +enlever sans la priver d'un charme. + +[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne +dormiras plus». Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence, +etc.» + + (_Macbeth_, acte II, scène Ire.) +] + +43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit +comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas +très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les +remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard +(cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que +semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le +mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement +et pour la première fois. + +44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--«Juanna.»--Fort +bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut +savoir de quel pays elle était.--«De l'Espagne.--Mais où _est_ +l'Espagne?--Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi +votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en +s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de +Maroc, entre l'Égypte et Tanger.» + +45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en +jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant, +comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au +milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en +prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux +traits et à la tournure des malheureuses étrangères. + +46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames, +dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle +en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. +Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont +occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le +matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez +désirer.» + +47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas +aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore +votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces +à nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien +prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec +vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien +que Lolah.» + +48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la +matrone d'un air sévère.--Par crainte des revenans, reprit Katinka; +je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me +donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de +Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains +bien que Juanna n'en puisse faire un seul. + +[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles +et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une +Nuits_.)] + +49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour +des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi, +Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est +tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni +ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù +ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse +espèce. + +50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone, +et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable +inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les +révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer +leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient +attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par +la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater. + +51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) était une chambre spacieuse +dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des +toilettes,--et mille autres objets que je pourrais décrire, +attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu +de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement +meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer, +sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près +qu'elles ne le croyaient. + +[Note 205: M. A. P. traduit: «Et _plus_ de choses _que je n'en +puis décrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était _à sa +place_.»] + +52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui, +sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante. +Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection +régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui +des figures dépourvues de proportions,--coups heurtés de la nature, +dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant +toujours l'expression fidèle. + +53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans +lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle +avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en +approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses +passions, appelées par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils +se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers +furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins. + +54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse +plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et +l'autre.--Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer, +n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de +plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne +savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle +n'avait le moins du monde pensé à elle-même. + +55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems +où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à +nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_, +c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette +manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont +le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal. + +56. C'est peut-être celui de _cuivre corinthien_, ce mélange de tous +les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi +cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de +l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma +faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation +également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,--ne le faites +donc pas;--je ne m'en soucie guère davantage. + +57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends +la suite.--Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce +d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties +de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les +particularités,--et chose inouïe--en paroles extrêmement concises. +Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le +_tonnerre muet_;--encore est-elle absurde. + +58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce +que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette +remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages +de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles +plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle +surnuméraire deviennent rigoureux à remplir. + +59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la +passion des baisers,--et je suis persuadé que personne ne lui en fera +de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, +et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de +quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le +_baiser_ à la _félicité_[206]--et je souhaite que jamais le premier +ne conduise à rien de pire. + +[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le +supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit: + +«Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.»] + +60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette, +soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la +négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard +elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de +même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre +inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend +pour un nouvel habitant de l'onde. + +61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre; +mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par +excès de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux +répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de +souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées +pour nos péchés! + +62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on +ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le +destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours +de jeunesse) à devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes +talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais; +j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent +pas attachées partout où il en eût fallu. + +63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime +la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement +disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin +à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la +_vérité_, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où +sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle +existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais +résolues. + +64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en +distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait +sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe +des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de +leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable +diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve +d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou +un obscur désert. + +65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes, +quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient +à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs +excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses +beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues +serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un +souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses +lèvres entr'ouvertes. + +66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait +sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se +dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de +cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé +quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle +découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme +si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour +mettre _au jour_ ses plus secrets appas. + +67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une +contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà +remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].--Une troisième, +dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait +l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein +annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri, +regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient +légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient +prêtes à couler des noires franges de ses yeux. + +[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase, +le commentaire suivant: «La rime amène cette sotte interruption.» +Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il +faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. présente seule +_une sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernière évidence, +je vais reproduire le passage de sa traduction: «On eût dit aussi +que, _trompée_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de +la lumière qui _trahissait_ ses ébats; et ce n'est pas une bévue +que ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous +paraître; car _s'il_ était nuit, il y avait des lampes, vous ai-je +dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption _amenée par la +prose_ de M. A. P. Voici maintenant le texte de Byron: + + «_Her beauties, seized the unconscious hour of night + All bashfully to struggle into light.-- + This is no bull, although it sounds so; for + Twas night, but there were lamps, as hath been said_.» + +Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait +reconnaître un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.--Il +est à remarquer que la même faute grossière se reproduit dans +les quatre éditions de formats différens, données par le sieur +Ladvocat.] + +68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait +d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur +et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un +neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la +femme de Loth changée en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai +fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et +choisir;--peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame +sculptée sur un tombeau. + +69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?--Quelle est-elle? dame +d'un _certain âge_, c'est-à-dire, certainement âgée,--je ne vous +dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus +passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus +apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être +arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le +monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et +sur eux-mêmes. + +70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré +toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de +prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où +finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient +plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou +semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie +affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri; + +71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la +plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne +réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe +de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan. +Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux +que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible +Dudù. + +72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas +léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de +flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras +et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par +le pôle septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et +en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses +yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées. + +73. Mais une chose étrange,--et ce qui prouve bien comme on est +heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi +hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs +clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant +assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi +d'elles-mêmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète +surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces. + +74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme +d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre +par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la +fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses +et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais +passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur _de la +force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de +tout ce scandale. + +[Note 208: Shakspeare, _Jules César_, acte III, scène 2.] + +75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé +qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable à +celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde +pense à se réformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], où les +dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs +dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits +agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux. + +[Note 209: + + Nel mezzo del cammin di nostra vita + Mi ritrovai per una selva oscura + Che la diritta via era smarrita. + + (DANTE, _Inferno_, c. I.) +] + +76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,--une +pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop +loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était +élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce +qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à +la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même +désolante hauteur. + +77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était +tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de +le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses +jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait +voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au cœur. +C'est alors--qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri. + +78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de +peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve +dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile +explication.--J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer +quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour +une _singulière coïncidence_, manière de parler fort usitée de nos +jours en pareil cas. + +79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand +malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à +murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs +oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir +quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe. +Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et +assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié. + +80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la +mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout +l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous +apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait +assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement +malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir +ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve. + +81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit +qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de +bruit!--J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, +de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus +tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je +vais la confier aux soins de Lolah--quoique son lit soit un peu moins +large.» + +82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre +Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou +la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute: +d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas +Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves. + +83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de +n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait +pas comment elle avait pu songer.--Elle était folle, ou si on +l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence, +bien digne d'être raillée;--mais elle se sentait encore faible, +et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui +rendraient ses forces et son jugement ordinaire. + +84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se +trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était +son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour +de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre +disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule +une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé _mal à +propos_. + +85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras +sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait +à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose +fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que +j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que +je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que +chose du monde. + +86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez +bonjour,--car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à +couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes +voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une +enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui +entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le +Kurdistan. + +[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; +mais les musulmans donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon +eux, entoure le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil, +à son lever, paraît sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche +derrière l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.)] + +87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier +rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion +profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de +ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la +fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme +dans la voix et dans le cœur que ceux dont les vives passions font le +supplice intérieur. + +88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on +voulait bien en considérer l'intention;--mais on ne peut se défendre +de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la +lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits +auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre +les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour +pouvoir tous être flattés. + +89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui +dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli +d'une feuille de rose.--Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour +et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin +des secours de l'art;--et telle était d'ailleurs son agitation, +qu'elle oublia de se regarder dans son miroir. + +90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva +son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une +femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose +de bien moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune +permet de compléter leur cargaison conjugale,--que dans les pays où +l'on met un embargo sur la polygamie. + +91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, ni même de +toute autre. En sa qualité d'homme il voulait toujours avoir sous sa +main une belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: il +possédait en conséquence un bon nombre de Circassiennes, chargées +de l'amuser après le divan; mais, bien qu'il connût peu les +exigences de l'amour ou du devoir, il avait pensé, cette dernière +nuit, à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante épouse. + +92. Et maintenant il se levait: après le nombre d'ablutions exigé +par les usages orientaux, après avoir fait ses prières et d'autres +pieuses évolutions, il prit six tasses de café pour le moins, et +puis sortit pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce +peuple s'étaient en effet récemment multipliées sous le règne de +Catherine, que la renommée vénère encore comme la plus grande des +souveraines et des Catins[211]. + +[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot français +qui y correspond est véritablement le diminutif de _Catherine_. +Voltaire, dans quelques-unes des lettres adressées à cette +princesse, ne craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut +même assez mal reçu d'elle quand il voulut l'engager à prendre un +nom plus héroïque. (Voyez sa Correspondance.)] + +93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand _légitime_ Alexandre! ne +va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mère, +si jamais elle parvient à ton oreille;--car de nos jours les vers +franchissent presque la distance de Pétersbourg, et, par leur +terrible impulsion, les vagues larges et indignées de la liberté +vont mêler leur murmure à celui des flots de la Baltique.--Pourvu +que tu sois le fils de ton père, c'en est assez pour moi. + +94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mère +qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voilà bien +évidemment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; +mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; et si la +glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne renommée de toute +une génération, je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus +honorable des généalogies. + +95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intérêts +(mais les rois ne les entendent guère avant de recevoir quelques +bonnes et rudes leçons), ils avaient un moyen de terminer, sans +prince ou plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il +été précaire, mais dans le cas seulement où ils l'auraient jugé +de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer ses gardes, lui son harem, +et quant au reste à s'aboucher et s'entendre à l'amiable. + +96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler avec son +conseil ordinaire, sur les voies et moyens nécessaires pour résister +à ce foudre guerrier, à cette amazone moderne, à cette reine des +_princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexité de tous ces +soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais fort à leur +aise, quand ils n'ont pas à leur disposition l'expédient d'une +nouvelle taxe. + +[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot répond exactement +à celui de _fille publique_; mais... le lecteur français veut être +respecté.] + +97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle courut à son +boudoir, lieu fait pour l'amour ou les déjeuners; lieu secret, +agréable, orné de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables +réduits.--Les lambris étincelaient de pierreries; çà et là +étaient posés des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces +captifs consolateurs des heures de captivité. + +98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient prodigués à +l'envi; on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les +glaces coloriées qui éclairaient cette grotte ravissante variaient +de mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient +inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un +simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste. + +99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitôt elle +s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était passé depuis le départ +de toutes les esclaves. Juan avait-il partagé leur appartement? les +choses ont-elles été comme il le désirait? son déguisement a-t-il +trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète de savoir +comment il avait passé la nuit. + +100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées à faire qu'à +résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, répondit--qu'il avait fait +de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais il +avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, et ses efforts +le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille, +ressource à laquelle les gens embarrassés ont un infaillible +recours. + +101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle de patience; elle +n'avait aucune disposition à long-tems attendre un mot ou une chose, +et dans toutes les conversations elle voulait de promptes répliques. +Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses réponses, elle +l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bégayait de plus +en plus, la rougeur commença à couvrir ses joues, ses yeux +étincelèrent, l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se +rembrunit. + +102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait n'annoncer pour +lui rien de bon, il chercha à conjurer sa colère et à demander la +grâce d'être entendu:--«il n'avait pu empêcher ce qu'il allait +raconter;»--enfin il prit sur lui de dire «que Juan avait été +confié à Dudù; mais il n'y avait en cela rien de sa faute;» et +alors il jura par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau. + +103. La première dame de l'oda, aux soins de laquelle est confiée +la discipline de tout le harem, dès l'instant où les dames +sont rentrées dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne +s'étendaient que jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait +tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé quelque chose +de plus, sans éveiller des soupçons faits pour ajouter encore à +l'embarras des circonstances. + +104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer que Juan ne +s'était pas découvert: du reste il était impossible de douter de la +pureté de sa conduite; la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas +seulement mis dans une situation critique, elle l'eût fait saisir, +_ensaquer_ et jeter à la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout, +excepté le rêve de Dudù, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour +rire. + +105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit à discourir +d'autre chose;--il parlerait encore s'il eût attendu, pour +s'arrêter, la moindre réponse: tant étaient profondes les angoisses +dont le front de Gulleyaz était couvert.--La fraîcheur de ses joues +prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, et, comme si +elle eût reçu un coup imprévu, tous les objets tournèrent autour +de sa tête. Une sueur froide, véritable rosée du cœur, inonda son +beau front, semblable au lis que vient humecter celle du matin. + +106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina +qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'était simplement une +convulsion, mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de +peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est même parmi nous +qui ont fait l'épreuve de cette stupeur mortelle occasionnée par +un accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz +ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous +que moi je le puisse? + +107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dressée sur +son trépied et abîmée dans l'inspiration née de l'excès de sa +détresse, alors que toutes les cordes du cœur, semblables à des +coursiers sauvages, sont tiraillées en sens contraire.--Mais bientôt +comme leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, +elle retomba par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux +chancelans sa tête palpitante. + +108. Son visage penché cessa de paraître, et, semblable au saule +pleureur, ses cheveux tombèrent en longues tresses sur les dalles de +marbre qui soutenaient son siége ou plutôt son sopha (car c'était +une basse et moelleuse ottomane, toute formée de coussins). Le sombre +désespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la +violence des flots et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils +transportent. + +109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, en +tombant, cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane +était languissamment jetée une main blanche, diaphane et pâle comme +l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour réunir en un groupe tous +les détails auxquels les poètes sont forcés de recourir! Oh! que +n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être mes +teintes serviront-elles d'esquisses et de légers croquis. + +110. Baba qui, par expérience, savait quand il était à propos +de parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de +l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de +contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. À la fin elle +se lève, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours +en silence; le front éclairci, mais l'œil toujours égaré; le vent +était calmé, mais la mer était encore aussi haute. + +111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention de +parler,--puis elle la laisse retomber et recommence à marcher d'un +pas rapide; mais, ordinaire effet d'une vive émotion, elle ne tarda +pas à se ralentir.--Quelquefois chaque pas révèle un sentiment +distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre Catilina en +proie aux démons de toutes les passions, et laissant deviner tous ses +projets par le peu de régularité de sa marche. + +112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe à Baba: +«Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle d'une voix basse, +mais d'une voix à laquelle Baba n'aurait osé résister. Il en fut +cependant interdit, et paraissait assez disposé à y contredire: il +implora donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une nouvelle +erreur, de quels esclaves (il les connaissait bien) sa hautesse avait +voulu parler. + +113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua l'impériale +épouse,--et elle ajouta: «Que la barque soit tenue prête devant +le secret portail; tu connais le reste.» La parole expira sur ses +lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son amour outragé. +Baba, le remarquant avec empressement, la conjura aussitôt, par +chaque poil de la barbe de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre +qu'il avait entendu. + +114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, ô sultane, +pesez bien les résultats; ce n'est pas que j'hésite jamais à +accomplir vos ordres, et même dans toute l'étendue de leurs +conséquences; mais une pareille précipitation peut être fatale à +votre impériale personne. Je n'entends parler ici ni de votre +ruine ni de votre position dans le cas où l'affaire viendrait à se +découvrir; + +115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.--Quand tout +le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui +recouvrent déjà dans leurs mortelles cavernes tant de cœurs jadis +remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hôte du +sérail; et--si vous essayez d'un aussi violent remède,--excusez ma +franchise, mais je vous assure que le moyen de vous guérir ne sera +pas de le tuer. + +116. «--Eh! que connais-tu de l'amour ou de la +sensibilité?--Misérable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrités, +et exécute mes ordres!» Baba disparut; car, en poussant plus loin +ses observations, il se serait exposé à devenir son propre bourreau. +Il aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre à fin cette +affaire critique, sans porter préjudice à son prochain; mais encore +préférait-il sa tête à celle des autres. + +117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit pas scrupule de +grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes +les conditions, et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes, +leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la mobilité +de leurs désirs d'un instant à l'autre, les tourmens qu'elles +donnaient, enfin leur immoralité, qui chaque jour lui faisait mieux +sentir les avantages de sa _neutralité_. + +118. Il appela donc ses collègues à son aide, et il chargea +l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller +soigneusement, surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour +se rendre ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée +ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. Dudù trouva cela +étrange, et Juan en parut interdit; mais il fallait obéir, et bon +gré--malgré. + +119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir la présence +impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion à leur +égard, ou doit-elle se défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple +d'autres dames irritées de son pays?--Voilà des choses que peut +déterminer la chute d'un cheveu ou d'une plume; mais à Dieu ne +plaise que j'anticipe sur le résultat d'un caprice féminin. + +120. Je les laisse donc avec mes vœux sincères, mais sans espérer +beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de +notre histoire; car nous sommes obligés de varier un peu les mets de +ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera à la gloutonnerie +des poissons: cependant, malgré les difficultés et l'incertitude de +sa situation, comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma muse +va toucher pour lui quelques mots de _guerre_. + + + + +Chant Septième. + + +1. Comment vous définir, ô Gloire, ô Amour? Toujours vous voltigez +sur nos têtes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il +n'est pas un météore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux +flambeaux. Enchaînés sur une terre glaciale, nous élevons nos +regards vers leur trace fortunée, et nous les voyons revêtir mille +et mille couleurs; puis tout d'un coup nous laisser isolés sur notre +froide planète. + +2. Tels ils sont, et telle est ma présente histoire: un poème +indéterminé, toujours mobile; une aurore boréale versifiée +qui flambe sur une terre glaciale et déserte. Qu'on se désole en +apprenant le secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce +pas un crime, je l'espère, de rire de _toutes_ choses; car, après +_tout_, qu'est-ce que _toutes_ choses,--sinon de la _vanité_? + +3. Ils m'accusent,--moi,--le présent auteur du présent poème,--et +cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance à mépriser +et tourner en ridicule les facultés, les vertus et toutes les +choses humaines. Bon Dieu! je ne conçois pas ce qui les scandalise +là-dedans! Je n'écris rien qui n'ait été dit avant moi par Dante, +Salomon et Cervantes; + +4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fénelon, Luther, +Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donné +une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas à eux +ni à moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe +nullement à faire le Caton ou le Diogène;--mais enfin nous vivons, +nous mourons, et vous en êtes encore à savoir, aussi bien que moi, +lequel des deux vaut le mieux. + +5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut +rien savoir_. Belle science, en vérité, qui replace sur le niveau +de l'âne tous les sages futurs, présens ou passés. Et Newton (cet +axiome de l'intelligence) déclarait bien, hélas! qu'avec toutes ses +grandes découvertes récentes il n'était qu'_un enfant ramassant des +coquillages sur les rives du grand océan de la vérité_[213]. + +[Note 213:«Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes +travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose +qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantôt trouvant +un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus +agréablement variée qu'une autre, tandis que le grand océan de +la vérité s'étendait au-delà de ma faible vue.» (_Mémoires +authentiques de S. Isaac Newton_, publiés pour la première fois en +1806, d'après les MSS. originaux.) De nos jours, M. Azaïs a trouvé +l'_explication universelle_; il la révèle à qui veut l'entendre, et +trois fois par semaine, à Paris, rue du Colombier, nº 9.] + +6. L'Ecclésiaste dit que tout est vanité:--les plus modernes +prédicateurs répètent ou démontrent la même chose, avec leurs +citations toutes chrétiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins +le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce +vide également reconnu par les saints, les sages, les poètes et +les prédicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer à des querelles, +confesser le néant de la vie! + +7. Permis à vous, dogues ou plutôt hommes (car je vous flatterais en +vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de +ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les +hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les +vôtres n'arrêteront pas ma radieuse muse dans sa course +céleste.--Hâtez-vous d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse +encore son éclat sur vos pas ténébreux. + +8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si je +cite fidèlement;--peu importe, les faits resteront les mêmes, j'en +suis sûr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose à +battre une ville qui supporta un siége fameux et qui fut attaquée, +du côté de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow, +lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente. + +9. Le nom de la forteresse est Ismaïl[214]; elle est située sur le +bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le +genre oriental, ne l'empêchent pas d'être une place du premier rang, +ou d'_avoir été_, si maintenant elle est démantelée, conformément +à l'usage assez suivi de vos conquérans du jour. Elle est à +quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une +enceinte de trois mille toises. + +[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie, à trois lieues au-dessus +de l'endroit où le Danube, avant de se jeter à la mer, se sépare en +deux branches.] + +[Note 215: Huit lieues.] + +10. Dans cette enceinte fortifiée doit être compris un bourg placé +sur une hauteur à gauche, et qui, de son point le moins élevé, +commandait encore la ville: un Grec avait imaginé de dresser à +l'entour du sommet une quantité de palissades; mais il les avait +justement placées de manière à _empêcher_ le feu des assiégés et +à _servir_ celui de l'ennemi. + +11. Cette circonstance pourra faire apprécier les grands talens de ce +nouveau Vauban. Quant aux fossés de la ville, ils étaient profonds +comme l'Océan, et les remparts étaient plus hauts que vous ne +pourriez demander à être pendu; mais ensuite il y avait (excusez, +je vous prie, cette inspiration d'ingénieur) un grand manque de +précaution: nul ouvrage avancé, nul chemin couvert, rien en un mot +qui eût seulement l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_. + +12. Un bastion de pierre avec une gorge étroite[216], des murs aussi +épais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries défendues, +comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une +casemate et l'autre par une _barbette_, protégeaient vigoureusement +la rive du Danube[217], et, du côté opposé de la ville, vingt-deux +pièces de canon bien pointées étaient hérissées sur un cavalier +de quarante pieds de haut. + +[Note 216: Quelques lecteurs peu familiarisés avec le nom des +ouvrages de fortification ne seront peut-être pas fâchés d'en +retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement +angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_ +est l'entrée d'une pièce de fortification du côté de la +place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_, +plate-forme de laquelle on peut tirer le canon à +découvert.--_Cavalier_, terre élevée ou l'on place du canon.] + +[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le poète va le dire +plus bas, les Turcs n'avaient pas prévu l'arrivée d'une flotte +ennemie; ils n'avaient donc défendu que la rive opposée à celle sur +laquelle s'élevait la ville, et cela dans la crainte que l'armée de +terre n'essayât de traverser le fleuve.] + +13. Mais, du côté du fleuve, la ville était entièrement ouverte, +parce que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau +russe pût jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent même leur +erreur qu'à l'instant où ils furent surpris, mais alors il était +trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait pas un +facile abordage, ils se contentèrent de suivre des yeux la flottille +moscovite et de crier: «Allah! et Bismillah.[218]!» + +[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran, +toutes les prières et actions de grâces des musulmans commencent par +_Bismillah_!] + +14. Cependant les Russes se préparèrent à l'attaque; mais ici, +déesses de la guerre et de la gloire, instruisez-moi à épeler +tous ces noms de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers +apprenait jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, à leur +mémoire? Achille, lui-même n'eut jamais un visage plus refrogné ou +plus couvert de sang qu'un millier de héros de cette nation +nouvelle et policée, aux noms desquels il ne manque vraiment que la +prononciation. + +15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne fût-ce que pour +enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff +et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis +Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pièces de +douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais +fouiller plus à fond dans les gazettes; mais la renommée est une +capricieuse prostituée, qui semble autant se servir de ses oreilles +que de sa trompette. + +16. Et elle refuse de monter au ton de la poésie ces syllabes +discordantes dont on a fait, à Moscow, des noms propres. Cependant, +parmi ces derniers, plusieurs méritaient d'être loués autant que +jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin, +ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les +péroraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en +citer que Rousamouski,-- + +17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et +Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors +marché contre un ennemi, ou enfoncé le sabre dans une peau. Peu se +souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur cuir +une peau nouvelle à leurs timbales, dans le cas où le parchemin +viendrait à renchérir, et à défaut de tout autre objet pour le +remplacer. + +18. Parmi eux se trouvaient des étrangers de grand renom et de +diverses contrées; simples volontaires, ils ne songeaient pas à +servir leur patrie ou son gouvernement, mais à devenir un jour +brigadiers; et quelque peu aussi à se trouver au sac d'une ville, car +c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de leur âge. Il y avait +plusieurs généraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et +dix-neuf _Smith_[219]. + +[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et +_Lefebvre, Fabre_ en français, sont des noms propres extrêmement +_communs_. Ils répondent à celui d'ouvrier forgeron sur toute +espèce de métaux.--_Thomson_, fils de Thomas.] + +19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand +poète, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou +des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier. +Quant aux Smith, ils étaient trois Pierre; mais le premier d'entre +eux tous, le plus habile à donner ou parer un coup, était celui-là +devenu depuis si célèbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui +était alors au service des Tartares[221]. + +[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.] + +[Note 221: Peut-être sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, +commandait les troupes anglaises en Turquie.] + +20. Les autres étaient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills; +mais quand j'aurai ajouté que le plus vieux des Jacks Smith était +né dans les montagnes de Cumberland, et que son père était un +honnête forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui +remplit trois lignes de la dépêche sur la prise de _Schmacksmith_; +ainsi nomme-t-on le village de la déserte Moldavie, où mourut cet +homme immortel--dans un bulletin[222]. + +[Note 222: M.A.P., après avoir traduit assez infidèlement cette +strophe, ajoute en note: «La _consonnance_ des _ith_ semble le seul +_motif_ de cette strophe.» Il eût peut-être été plus _français_ +et plus juste de dire: «L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins +_semble_ le seul motif, etc.,» ou bien de ne rien dire du tout: +j'aurais suivi son exemple.] + +21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de Mars) si +l'insertion d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement +celle d'un _boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espère, +un crime de ce doute; car je me souviens, tout simple que je suis, +d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, dont il suffit +aujourd'hui de citer les pièces déréglées pour acquérir le titre +de bel-esprit. + +22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, jeunes et vaillans; +mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de +gloire, des noms gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul +mot de vérité;--celles de ce genre sont des trahisons; elles +compromettent la patrie, et l'on déteste comme traître quiconque a +l'audace de nommer un Français en langue anglaise, quand ce n'est pas +afin de prouver à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine pour +la France. + +23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé deux batteries dans +une île située près d'Ismaïl. Le premier était de bombarder la +ville et de faire écrouler les édifices publics et particuliers, +sans se soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La +forme de la place devait réellement suggérer ce projet: elle était +bâtie en amphithéâtre, et chaque maison semblait offrir à la bombe +un but assuré. + +24. Le second objet était de profiter de l'instant d'une +consternation générale pour attaquer la flottille turque, qui +reposait près de là à l'ancre dans une parfaite sécurité. Mais un +troisième motif était encore sans doute de les amener au désir de +capituler: fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, quand ils +ne sont pas acharnés comme des chiens terriers ou des boules-dogues. + +25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser les ennemis que +l'on doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci +la cause de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc +rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont +déjà fourni une rime. Mais heureusement ce nom est ajouté à tant +de _sir_ et de _madam_, qu'on serait tenté de croire que le _premier_ +qui le porta fut _Adam_, lui-même[223]. + +[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du +célèbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des +nations_.] + +26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour avoir été +construites avec trop de précipitation. Ainsi, la même raison qui +prive un vers de son douzième pied, et rembrunit le front de Longman +et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide +que le voudraient ceux qui les impriment, la même raison, dis-je, +peut s'opposer pour un tems à ce que l'histoire appelle tantôt +_meurtre_, et tantôt _gloire_. + +[Note 224: Libraires de Lord Byron, à Londres.] + +27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage des +ingénieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutôt celui de +la cupidité personnelle du fournisseur qui aurait espéré sauver +son ame en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est +certain que les batteries nouvellement dressées ne portaient aucun +secours efficace. Elles manquaient toujours, elles n'étaient +jamais manquées, et elles ajoutaient sans cesse à la liste des +manquans[225]. + +[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, +et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de +soldats de leurs compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est +ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des +absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son dédain +superbe; «la répétition du même mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_ +de cette strophe.»] + +28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances dérangea +toutes leurs tentatives navales: trois brûlots perdirent leur +courtoise existence avant de toucher l'endroit où ils auraient pu +produire quelque effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et +rien ne put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu +de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, les Turcs +dormaient aussi profondément que jamais. + +29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent et aperçurent +la flottille des Russes qui se mettait en route. Il était neuf +heures quand, ayant toujours avancé sans rencontrer d'obstacles, les +vaisseaux arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl, +et commencèrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue +avec usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pièces de +toutes les formes et de tous les calibres. + +30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu +des Turcs; et, à l'aide des batteries de terre, ils entretinrent +le leur avec une grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une +canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à se soumettre, et +ils donnèrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula à +fond; une seconde, étant venue échouer sous les retranchemens, tomba +au pouvoir des Turcs. + +31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; +mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, les delhis montèrent +plusieurs barques, s'avancèrent à force de rames et fatiguèrent +les Russes par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une +descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau +pêle-mêle et leur fit tout un bulletin de morts[226]. + +[Note 226: C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un +bulletin pût être rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici +du comte Roger de Damas, qui se distingua effectivement au siége +d'Ismaïl, et auquel Catherine II conféra ensuite le grade de colonel +et la croix de Saint-Georges. Le comte de Damas est rentré en France +en 1814.] + +32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que +firent les Russes ce jour-là, je crois que plusieurs volumes ne me +suffiraient pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses à +ajouter.» Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il +cherche à faire sa cour à quelques étrangers de distinction qui +assistaient au combat, au prince de Ligne, à Langeron, à Damas, noms +aussi grands que jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes. + +33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que +la gloire. À l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mêmes, +combien peu de lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et +peut-être existent-ils encore, car rien ne porte à croire le +contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore +dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les +mémoires du prince de Ligne ont à demi écarté de sa personne le +rideau de l'oubli[227]. + +[Note 227: L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par Mme +de Staël, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui +la longue vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La +collection ignorée de ses œuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il +est mort à Vienne le 13 décembre 1814.] + +34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions +aussi vaillamment que les plus fameux héros, et dont les noms, perdus +dans la foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! Ainsi +la bonne renommée est-elle sujette à de tristes contractions et à +des extinctions prématurées. Après toutes nos modernes batailles, +je parie qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance +dans aucune gazette. + +35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse qu'elle +fût, montra bien, _d'une manière ou de l'autre_, qu'une faute avait +été commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) était +fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive +opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs débats +en furent la conséquence nécessaire.--Ici je dois m'arrêter; car si +j'écrivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que +mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brèche. + +36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un homme;--non que l'on +puisse mettre en question son _humanité_, car, s'il n'avait pas +été un Hercule, son histoire eût eu la brièveté de sa dernière +maladie; alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle et +défait, il expirait maudit, sous un arbre de la belle province qu'il +avait ravagée, comme la sauterelle, dans le champ dont elle a rongé +le fruit. + +37. C'était Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems où +l'homicide et la prostitution étaient les bases de la grandeur. +Si les titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa +gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. Haut de +six pieds, cet homme était bien digne d'inspirer à la souveraine +de toutes les Russies un caprice proportionné à la grandeur de sa +taille; car elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un homme +comme on mesure un clocher. + +[Note 228: Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait +développé un dérèglement de mœurs sans exemple même en Russie. +Il avait acheté la Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples +musulmans de cette vaste province les mœurs russes, il avait exercé +les actes de barbarie les plus multipliés. Il mourut subitement en +1791, à quelques lieues de Kerson en Crimée, au moment où Catherine +commençait à se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet +d'une indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la +vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce +courtisan russe est presque incroyable. Miné par une fièvre lente, +il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, buvait dix bouteilles +de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures +après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité. +(Voyez la _Vie du prince Potemkin_, 1807, in-8º.)] + +38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas dépêcha un +courrier au prince, et parvint ainsi à faire prévaloir son avis. Je +ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais +enfin il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les batteries +faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, pointés sur les bords +du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de +répondre de l'autre côté. + +39. Mais le 13, quand une partie des troupes était déjà rembarquée +et que le siége allait être levé, un courrier, arrivant de toute la +vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la +gloire _gazetière_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire. +Ses dépêches, rédigées en style magnifique, annonçaient +la nomination au commandement de ce favori des batailles, le +feld-maréchal Suwarow. + +40. La lettre que le prince adressait par la même voie au maréchal +eût été digne d'un Spartiate, s'il s'était agi d'une cause faite +pour embraser un grand cœur, telle que la défense de la liberté, +de la patrie ou des lois; mais comme elle n'était inspirée que par +l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu'à de +faibles éloges, si ce n'est pour la précision de son style. «Vous +prendrez Ismaïl, contenait-elle, à quelque prix que ce soit.» + +41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut faite!» Et +l'homme: «Que le sang coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le +_fiat_ de cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne +prête guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure plus +de maux que n'en pourraient réparer trente beaux étés, fussent-ils +ravissans comme ceux qui mûrissaient les fruits d'Éden. La guerre ne +se contente pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la +tige. + +42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient à signaler de +leurs bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, étaient dupes d'une +méprise très-condamnable, non que l'on ne soit disposé facilement +à croire des ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la +grammaire que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici +les Turcs s'abusaient grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc +ils espéraient cependant préserver leur lard du danger[229]. + +[Note 229: Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent +en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_ +s'emploie dans les conversations les plus élégamment familières, +pour _préserver sa personne_.] + +43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux cavaliers que de loin +on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrière eux qu'un +mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les +coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment où +l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-même et son guide. + +44. _Grande joie à Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'écrier +plus d'un sot, dès qu'à Londres une illumination est ordonnée. +C'est là l'illusion première de tous les rêves de ce bon ivrogne +de John Bull[230]. Sitôt que les rues sont garnies de lampions +coloriés, ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion +sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, et tout cela pour payer +ce divertissement insipide[231]. + +[Note 230: On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il +signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple +français avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mérite encore.] + +[Note 231: En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur +Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des +illuminations dont les frais s'élevèrent à plus de dix millions. +L'allocation de cette somme causa de violens débats dans la chambre +des communes.] + +45. Il est étonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses +yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne +doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il +a entièrement perdu l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette +constitue sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand +la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, apparaît +devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien il s'écrie que la famine +est fille de l'agriculture. + +[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn +your eyes_.] + +[Note 233: «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est +la base de la richesse.--L'élévation des taxes est la mesure de la +liberté et du bonheur d'une nation.»] + +46. Mais laissons John Bull et revenons à notre conte. Grande +joie dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, +les Français et les Cosaques! Suwarow présageait de brillantes +journées, et paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient +remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme ces feux follets +toujours voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les +aperçoivent dans des chemins semés de fondrières. Le nouveau chef +allait, venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile flambeau, +s'empressait de suivre aveuglément ses pas. + +47. Mais ici les choses eurent un tout différent résultat. La flotte +et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, saluèrent +Suwarow avec déférence, et tout annonça que la fortune était +de retour. On s'avança de la place à une portée de canon; on +construisit des échelles: on répara les dommages des premiers +travaux, on en fit de nouveaux, on réunit des fascines et toutes +sortes de machines commodes. + +48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens +d'une multitude: de même que les vagues obéissent à l'impulsion du +vent, ou que le troupeau paît sous la conduite du taureau, de même +que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton +conducteur fait accourir derrière lui ses compagnons en agitant la +sonnette pendue à son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils +toujours les petits. + +49. Tout le camp était dans la joie; vous auriez cru qu'ils se +préparaient à aller à la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans +cette métaphore; du moins, dans les deux cas, le résultat est-il +également la discorde.) Il n'était pas jusqu'au dernier soldat du +train qui ne désirât les dangers et le pillage: pourquoi? parce +qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'à la chemise, était venu +commander l'avant-garde. + +50. Mais les choses en étaient ainsi. Tous les préparatifs furent +faits avec vivacité: le premier détachement, formé de trois +colonnes, ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour +fondre sur l'ennemi; le second, également de trois colonnes, avait +une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le +troisième, composé de deux colonnes; devait engager le combat sur le +fleuve. + +51. De nouvelles batteries furent encore dressées. On tint un conseil +général, et, comme cela est quelquefois arrivé à la dernière +extrémité, on y vit régner l'unanimité, cette déesse si +étrangère à la plupart des conseils. Toutes les difficultés étant +surmontées, la gloire commença à briller d'un vif éclat à tous +les yeux, et cependant Suwarow, déterminé à la mériter, s'occupait +à exercer ses recrues à l'emploi de la baïonnette[234]. + +[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-même +l'exercice.] + +52. C'est un fait bien reconnu que, malgré sa dignité de commandant +en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins +exercés, et qu'il savait trouver le tems de faire auprès d'eux +les fonctions de caporal. Comme on fait prendre à la salamandre +l'habitude de sucer la flamme sans en être molestée, ainsi les +accoutumait-il à monter sur une échelle (non pas celle de Jacob) ou +bien à franchir un fossé. + +53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans, +des dagues et des cimeterres; puis il fit charger à la baïonnette +ces mannequins; pour donner à ses gens une leçon contre les +véritables Turcs. Quand ils furent bien dressés à ce manége, il +jugea qu'il était tems de commencer sérieusement l'attaque. Vos gens +habiles se moquaient de sa conduite:--il ne leur répondit rien; mais +il prit la ville. + +54. Tel était l'état de la plupart des choses la veille de l'assaut: +tout le camp était dans le plus silencieux repos. Vous le croirez +difficilement; mais les hommes décidés à braver tous les +dangers redeviennent calmes sitôt que tout a été décidé. Les +conversations étaient rares; car les uns se transportaient en pensée +dans leur maison, auprès de leurs amis; les autres songeaient à +eux-mêmes et à leur avenir--personnel. + +55. Suwarow surtout était sur l'alerte; il examinait, dressait, +ordonnait, plaisantait et réfléchissait; car, nous pouvons hardiment +le dire, c'était un homme merveilleux, au-delà de toute merveille, +Héros, bouffon, moitié ange et moitié diable, priant, instruisant, +désolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il +assiégeait une forteresse, véritable arlequin en uniforme. + +56. Le jour qui précéda l'assaut, comme ce grand conquérant était +retenu à l'exercice--par ses fonctions de caporal,--à la chute du +crépuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour +d'une montagne, rencontrèrent un parti d'hommes, l'un desquels +parlait leur langue,--bien ou mal, l'important était qu'il se fît +entendre; mais, soit par son accent, ses discours ou ses manières, +ils reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mêmes drapeaux. + +57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses +compagnons, au quartier-général. Leur costume était musulman; +cependant vous auriez pu reconnaître en eux des Tartares déguisés, +et un fond de christianisme sous leurs riches vêtemens turcs; mais en +couvrant ainsi certaines grâces naturelles d'une pompe extérieure, +ils rendaient d'autres étranges méprises très-difficiles à +éviter. + +58. Suwarow était en chemise, devant une compagnie de Calmoucks; +il les exerçait, menaçait et amusait; il jurait après les moins +alertes et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car +c'est ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile +n'était que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et +à sa voix toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement +qu'il était indifférent de gagner dans les combats une pension ou la +mort.-- + +59. Suwarow, à l'approche de cette compagnie de cosaques et de +leur capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux +perçans.--«D'où venez-vous?--De Constantinople, où nous étions +esclaves[235].--Qui êtes-vous?--Ce que vous voyez.» Telle était +la concision de leur dialogue, celui qui se chargeait de répondre +sachant à qui il parlait et songeant à épargner les mots. + +[Note 235: M. A. P. a négligé de traduire cette réponse.] + +60.--«Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan: +les deux autres sont des femmes, et le troisième n'est ni homme ni +femme.» Le général promena sur les autres un œil rapide, puis +ajouta: «J'ai déjà entendu _votre_ nom; celui du second m'est +étranger. Il est absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais +passons.--Je crois, vous, avoir entendu votre nom dans le régiment +Nicolaiew?--Le mien même. + +61. «Vous avez servi à Widdin?--Oui.--Vous conduisîtes +l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais à peine quelque +chose.--Vous montâtes le premier à la brèche?--Au moins ne fus-je +pas le dernier à suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en +résulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait +prisonnier.--Vous serez vengé, car la ville assiégée est deux fois +aussi forte que celle où vous fûtes blessé. + +62. «Où voulez-vous servir?--Où vous voudrez.--Je sais que vous +aimez à être dans les enfans perdus; sans doute vous voulez +fondre le premier sur l'ennemi, après les maux que vous avez déjà +soufferts. Et ce jeune garçon, que fera-t-il avec son visage sans +barbe et ses habits déchirés?--Ah! général, s'il n'est pas plus +mauvais pour la guerre que pour l'amour, il montera le premier à +l'assaut. + +63. «Il y sera, s'il l'ose.»--Ici Juan s'inclina profondément +comme le compliment le méritait. «Par un bienfait spécial de la +Providence, continua Suwarow, votre ancien régiment doit conduire +ce matin, peut-être même cette nuit, l'assaut. J'ai fait vœu à +plusieurs saints que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce +qui fut Ismaïl, et que les plus superbes mosquées n'arrêteraient +pas leur tranchant. + +64. «Ainsi, maintenant, à la gloire, mes enfans!» Après ces +mots il se retourna et continua, dans les termes russes les plus +classiques, à animer ses soldats, jusqu'à ce que tous ces grands +cœurs de héros fussent impatiens de la victoire et du butin. On +l'eût pris pour un prédicateur en chaire (de ceux qui regardent +avec dédain tous les biens terrestres, sauf la dîme), en le voyant +exhorter ses auditeurs à se ruer sur les païens et à massacrer ceux +qui résisteraient aux armes de la chrétienne impératrice Catherine. + +65. Johnson qui, d'après ce long colloque, se regardait comme le +favori de Suwarow, se hasarda à s'adresser encore à lui, bien qu'il +le vît retourné à ses chères occupations. «Je vous rends grâces, +dit-il, de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si +vous indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon +ami et moi, ce qu'il nous faudra faire. + +66. «--Bien! j'étais occupé, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez +votre ancien régiment, qui est déjà sous les armes. Holà! Katskoff +(ici il appela un Polonais), conduis-le à son poste; j'entends le +régiment Nicolaiew. Cet autre étranger restera avec moi: c'est un +beau garçon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les +bagages ou bien à l'ambulance.» + +67. Mais ici commença une autre scène. Les dames, qui n'avaient pas +l'habitude d'être traitées de la sorte (et cependant, élevées dans +un harem, elles étaient bien pénétrées de la meilleure doctrine du +monde, celle de l'obéissance passive);--les femmes alors soulevèrent +la tête; leurs yeux brillans parurent humectés de larmes, et, comme +la poule étend les ailes sur ses poussins, elles étendirent leurs +bras + +68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'être honorés +par le plus grand capitaine qui jamais eût peuplé l'enfer de héros +tués, ou plongé dans le désespoir une province ou un royaume. +Mortels extravagans et toujours vainement éprouvés! un laurier est +donc une chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter +une seule feuille de cet arbre, prétendu immortel, avec une mer +toujours montante de sang et de larmes? + +69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'était pas +vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une +sorte d'émotion, des femmes, la tête échevelée, dont tous les +traits exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur +métier de la tuerie ont le cœur cautérisé contre les angoisses de +plusieurs millions d'hommes, mais une douleur isolée peut inspirer de +la compassion, même aux héros,--et Suwarow en était un véritable. + +70. Du ton calmouck le plus ému:--«Que diable! Johnson, à quoi +pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous +les égards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons, +où elles peuvent seulement être hors de danger. Mais vous auriez +dû savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je déteste les +soldats mariés, quand ils ne renouvellent pas chaque année leurs +femmes. + +71. «--Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre +Anglais, celles-ci ne sont pas à nous: elles ont d'autres maris. +Je connais trop bien, par expérience, la discipline militaire, pour +avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans +une charge le cœur des héros comme la pensée d'une petite famille +restée en arrière. + +72. «Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur +domestique, favorisé notre fuite, et elles ont bravé mille dangers +pour nous suivre dans cette dangereuse traversée. Pour un homme comme +moi ce genre de vie n'a rien d'étrange; mais c'est un moment cruel +pour de pauvres êtres comme elles: ainsi, si vous voulez que je +combatte de tout mon cœur, je vous prie de les faire traiter avec +politesse.» + +73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouillés, +regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hésité à les +croire tels.--Leur surprise n'était pas moins grande (ni moins +juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutôt +féroce qu'imposant, simplement vêtu, couvert de poussière, nu +jusqu'à la camisole, et cette dernière elle-même fort sale, de le +voir, dis-je, plus redouté que tous les sultans de leur connaissance. + +74. En effet, comme le leur témoignaient tous les yeux, tout +semblait attendre son signal. Habituées à voir, comme une espèce +de divinité, le sultan couvert de pierreries, s'avançant avec la +gravité impériale d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadème +sur la queue), en un mot, entouré de toute la pompe du pouvoir, elles +ne concevaient pas comment le pouvoir consentait une fois à se passer +de pompe. + +75. Johnson, voyant leur extrême déconvenue, leur donna, chemin +faisant, et quoique peu initié dans les affections orientales, +quelques légères consolations. Pour Don Juan, qui était bien +autrement sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les +retrouverait, ou qu'alors il saurait bien en faire repentir l'armée +russe. Ces paroles étaient extravagantes, mais pourtant les dames +y trouvèrent un grand motif d'espérance; car toutes elles aiment +l'exagération. + +76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques légers baisers, elles +s'éloignèrent pour le moment,--en attendant ce que décideraient les +coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin, +ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos +nombreux bonheurs, c'est une espèce d'amortissement sur la condition +de l'humanité.)--En même tems leurs doux amis saisissaient leurs +armes et se préparaient à embraser une ville qui ne leur avait +jamais fait le moindre mal. + +77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros lui-même +pour les apprécier en détail; qui regardait la vie comme une +souillure, et les gémissemens d'une nation expirante comme les +murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats +(pourvu que leurs efforts prévalussent à la fin) que la femme et +les amis de Job se souciaient de ses ulcères,--pouvait-il songer +long-tems aux sanglots de deux femmes? + +78. Non certainement.--L'œuvre de gloire se disposait; on allait +entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant +qu'Homère eût eu à ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu +de décrire la mort du fils de Priam, je serai forcé de parler +escalades, bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets +et baïonnettes, tous mots rudes et qui coulent difficilement dans +l'harmonieux gosier des muses. + +79. Immortel Homère! ô toi qui, malgré ta longueur, as charmé +toutes les oreilles, et, malgré ton peu d'étendue, toutes les +générations, en maniant de ton bras poétique ces armes auxquelles +les hommes n'auront plus jamais recours (à moins, cependant, que la +poudre à canon n'ait pas la supériorité que lui supposent tous les +potentats aujourd'hui ligués contre la jeune liberté... Puissent-ils +ne pas trouver en elle une nouvelle Troie!) + +80. Immortel Homère! j'ai maintenant à peindre un siége où furent +tués plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus +expéditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque. +Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi +ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible +ruisseau de se comparer à l'Océan; mais au moins, nous autres +modernes, vous égalons-nous en matière de sang, + +81. Sinon poétiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est +la vérité, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse +veuille décrire tout ce qui va se passer, elle sera forcée de +s'écarter d'une trop rigoureuse fidélité. Dans un instant la ville +sera attaquée; de grandes actions vont avoir lieu;--comment les +raconterai-je? Écoutez, ames immortelles de généraux! Phébus se +lève pour colorer vos dépêches de ses rayons. + +82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins longues +des morts et des blessés! Ombre de Léonidas, qui combattis si +vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grèce, hélas! +était envahie! Ô commentaires de César, prêtez-moi (pour me +soutenir) une parcelle de vos _pâlissans_ rayons de gloire, si beaux, +si variés pour l'oreille des muses! + +83. Quand j'appelle _pâlissante_ votre immortalité guerrière, je +veux seulement rappeler que, par une triste réalité, il n'est pas +de siècle, d'année, et même de jour qui ne flétrisse le nom d'un +héros dévastateur; je veux seulement dire que si nous venons à +réunir tous ses droits à la reconnaissance des hommes, il devient +aussitôt un boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes +écervelés. + +84. Les médailles, honneurs, rubans, galons ou broderies, +n'appartiennent pas mieux à l'homme immortel, que le manteau de +pourpre à la prostituée de Babylone. Les enfans sont passionnés +pour un uniforme comme les femmes pour un éventail, et le dernier +goujat, revêtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de +la gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce +que c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperçoivent le +vent_[236]. + +[Note 236: Expression du Psalmiste.] + +85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_, +parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication +vous paraît trop simple, dites qu'il se précipite sur ses pas comme +un brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer +ce chant, avant que ma muse ne se sente fatiguée. Le suivant, pour +réveiller l'attention générale, va sonner en volée comme du haut +d'un clocher de village. + +86. Écoutez, dans le silence de la froide et épaisse nuit, le +bourdonnement des armées se pressant rangs sur rangs! Là, de lourdes +masses se glissent, dans l'obscurité douteuse, le long des murs +assiégés et sur les bords du fleuve hérissé de défenses. +Cependant les astres percent d'une faible lumière les vapeurs +humides et condensées qui se roulent devant eux en bizarres +guirlandes.--Bientôt la fumée de l'enfer doit étendre sur eux un +plus impénétrable manteau. + +87. Arrêtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui, +séparant alors la vie de la mort, glaça pour un instant le cœur de +ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir. +Un moment--et tout reparaîtra plein de vie! La marche! la charge! les +cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et +les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille. + + + + +SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VII. + + +L'ouvrage qui contient les détails du siége d'Ismaïl étant fort +peu répandu en France, où cependant il a été imprimé, nous +en extrairons tous les passages que Byron a jugés dignes d'être +paraphrasés. Il est intitulé:--_Essai sur l'Histoire ancienne +et moderne de la nouvelle Russie_. Le style en est beaucoup trop +louangeur, mais la dédicace en étant adressée à l'empereur +Alexandre, petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul, +averti de se tenir sur ses gardes. Malgré ce grave défaut, c'est +un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis de Castelnau) a +lui-même emprunté les circonstances du siége d'Ismaïl au manuscrit +d'un lieutenant-général de Russie, qui avait fait cette campagne (le +duc de Richelieu). + +STROPHE 9. + +«Ismaïl est située sur la rive gauche du bras gauche du Danube, +à peu près à quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille +toises de tour.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 10. + +«On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situé +à la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a +été terminé par un Grec. Pour donner une idée des talens de +cet ingénieur, il suffira de dire qu'il fit placer les palissades +perpendiculairement sur le parapet, de manière qu'elles favorisaient +le feu des assiégeans et arrêtaient le feu des assiégés.» +(_Ibid._) + +STROPHE 11. + +«Le rempart en terre est prodigieusement élevé, à cause de +l'immense profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage avancé ni chemin +couvert.» (_Ibid._) + +STROPHE 12. + +«Un bastion de pierres, ouvert par une gorge très-étroite et dont +les murailles sont fort épaisses, a une batterie casematée et une +à barbette; il défend la rive du Danube. Du côté droit de la ville +est un cavalier de quarante pieds d'élévation, à pic, garni de +vingt-deux pièces de canon, et qui défend la partie gauche.» +(_Ibid._) + +STROPHE 13. + +«Du côté du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne +croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans +le Danube.» (_Ibid._) + +STROPHE 23. + +On s'était proposé deux buts également avantageux par la +construction de deux batteries sur l'île qui avoisine Ismaïl. Le +premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux édifices +avec du canon de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la +ville étant bâtie en amphithéâtre, presque aucun coup ne serait +perdu. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 24. + +Le second motif était de profiter de ce moment d'alarme pour que la +flottille, agissant en même tems, pût détruire celle des Turcs. Un +troisième motif, et vraisemblablement le plus plausible, était de +jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager à capituler. +(_Ibid._) + +STROPHES 25, 26 ET 27. + +Une habitude blâmable, celle de mépriser son ennemi, fut la cause du +défaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait +agir promptement, et on négligea de donner aux ouvrages la solidité +qu'ils exigeaient. (_Ibid._) + +STROPHES 28 ET 29. + +Le même esprit fit manquer l'effet de trois brûlots; on calcula +mal la distance, on se pressa d'allumer la mèche, ils brûlèrent au +milieu du fleuve, et quoiqu'il fût six heures du matin, les Turcs, +encore couchés, n'en prirent aucun ombrage. + +1er _décembre_ 1790. Cette opération manquée, la flottille +russe s'avança vers les sept heures; il en était neuf lorsqu'elle se +trouva à cinquante toises de la ville. (_Ibid._) + +STROPHES 30 ET 31. + +Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de +mousqueterie pendant près de six heures. Les batteries de terre +secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades +ne suffiraient pas pour réduire la place: on fit la retraite à une +heure. À peine la retraite des Russes fut-elle remarquée, que les +plus braves d'entre les ennemis se jetèrent dans de petites barques +et essayèrent une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et +leur tua plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lançon +sauta pendant l'action, un autre dériva par la force du courant et +fut pris par l'ennemi. (_Ibid._) + +STROPHES 32 ET 33. + +On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes +firent de mémorable dans cette journée; pour compter les hauts faits +d'armes, pour particulariser toutes les actions d'éclat, il faudrait +composer des volumes. Parmi les étrangers, le prince de Ligne se +distingua de manière à mériter l'estime générale. De vrais +chevaliers français, attirés par l'amour de la gloire, se +montrèrent dignes d'elle. Les plus marquans étaient le jeune duc de +Richelieu, les comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._) + +STROPHE 35. + +L'amiral de Ribas déclara en plein conseil que ce n'était qu'en +donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi; on +lui opposa mille raisons auxquelles il répondit par de meilleures. +(_Ibid._) + +STROPHES 36, 37 ET 38. + +Il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin; Ribas y +réussit. Tandis qu'il se démenait pour l'exécution du projet +agréé, on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12 +décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le bord du Danube, et +cette journée se passa en vives canonnades. (_Ibid._) + +STROPHE 39. + +Le 13, une partie des troupes était embarquée; on allait lever le +siége. Un courrier arrive; il est témoin des cris de joie du Turc, +qui se croyait à la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part +du prince, que le maréchal Suwarow va prendre le commandement des +forces réunies sous Ismaïl. (_Ibid._) + +STROPHE 40. + +La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte; la voici +dans toute sa teneur: «Vous prendrez Ismaïl à quel prix que ce +soit.» (_Ibid._) + +STROPHES 43 ET 44. + +Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant à toute bride: on +les prit pour des Cosaques; l'un était Suwarow et l'autre son guide, +portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du +général. (_Ibid._) + +STROPHE 46. + +Les succès multipliés de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un +enthousiasme général. (_Ibid._) + +STROPHE 47. + +Les choses prennent, le même jour, une autre tournure; le camp +se rapproche et s'établit à une portée de canon de la place; on +prépare des fascines, on construit des échelles, on établit des +batteries nouvelles. (_Ibid._) + +STROPHES 48 ET 49. + +L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est pas jusqu'au +dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur de monter à +l'assaut. (_Ibid._) + +STROPHE 50. + +La première attaque était composée de trois colonnes commandées +par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les +généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. Trois autres +colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs +le comte de Samoïlow, les généraux Élie de Bezborodko, Michel +Kutusow; les brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupière. La troisième +attaque, par eau, n'avait que deux colonnes sous les ordres des +généraux-majors Ribas et Arseniew, des brigadiers Markoff et +Tchepega. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHES 51, 52 ET 53. + +On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de +guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils +réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exerça les +soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader; +il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette. +Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines +disposées de manière à représenter un Turc. (_Ibid._) + + + + +Chant Huitième. + + +1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voilà des jurons +bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable +lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le +rêve de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un +tableau de ces objets, comme ils vont devenir son thème, il est juste +de leur faire une invocation. Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce +que vous voudrez,--cela signifiera toujours la guerre. + +[Note 237: Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.] + +2. Tout était préparé,--le feu, l'épée et les hommes qui allaient +en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannière, +l'armée, les nerfs et les muscles tendus, s'avançait pour le +carnage,--et, véritable hydre humaine, allait souffler partout sur +ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de héros qui, à +peine tombés, étaient remplacés par d'autres. + +3. L'histoire est obligée de prendre les choses en gros; mais +peut-être, si nous pouvions les considérer en détail et faire la +balance des pertes et des gains, découvririons-nous que la guerre +n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en +obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus de saine gloire à +sécher une seule larme qu'à répandre des mers de sang. + +4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction +intérieure, tandis que l'autre, à force de pompes, d'acclamations, +de ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation à +qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignités, +peut bien exciter l'envie ou l'admiration des êtres corrompus; mais +elle n'est, après tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant +pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de meurtre. + +5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il +n'en est pas ainsi de Léonidas et de Washington, dont tous les champs +de bataille sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont pas +désolé des mondes, mais assuré l'existence des nations. Oh! que +l'écho de ces noms semble doux à l'oreille! et tandis que ceux des +guerriers vulgaires surprennent ou étourdissent les hommes vains et +serviles, les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu'à ce que +l'avenir ait reconquis la liberté. + +6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne permettait de +distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en +arcades de vapeurs embrasées, et reproduisant dans les eaux du +Danube, comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille était +épouvantée par le ronflement continu des volées et par le long +fracas de chaque détonation, bien autrement que par le bruit du +tonnerre. En effet, les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins +nous frappent rarement;--celles de l'homme réduisent en cendres des +millions d'hommes! + +7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à peine devancé +de quelques toises les batteries russes, que les musulmans +s'éveillèrent en sursaut et répondirent, sur le même ton, à la +foudre des chrétiens. Alors, un immense incendie couvrit les airs, la +terre et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi ébranlés, +qu'ils se livraient un sublime combat, et cependant les remparts +d'Ismaïl flambaient comme l'Etna, quand il prend fantaisie à +l'inquiet Titan d'éternuer. + +8. Et dans le même instant retentit comme le fracas des machines les +plus homicides--l'énorme cri de _Allah!_ portant défi à l'ennemi; +fleuve, ville et rivages répétèrent _Allah!_ et les nuages qui +couvraient les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes au +nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer +_Allah! Allah! Hu!_[238] + +[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des +musulmans; ils appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui +produit un effet étrange et terrible. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; mais déjà +commençaient à tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles, +conduisaient l'attaque du côté de l'eau. Ils étaient conduits +par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier à +l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth +nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est +la sœur de Christ, et ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta +comme en terre sainte. + +[Note 239: «Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans +l'exécution de tes vues, est l'homme armé pour un meurtre +mutuel;--oui, le carnage est ta fille.» + + WORDSWORTH, _Ode d'action de grâces_. +] + +[Note D: C'est-à-dire celui _de la Divinité_. Voilà, pour le +meurtre, une généalogie préférable à toutes celles que l'on +doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on dit si quelque +indépendant lui avait donné une pareille famille? + + (_Note de Lord Byron_.) + +M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron +_affecte_ d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la +guerre.» Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. _affecte_ +ici de connaître cette _origine poétique_, laquelle connaissance, +après tout, n'a pas un rapport bien évident avec la réflexion +sensée de Lord Byron.] + +10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le comte _Chapeau-Bras_ +aussi reçut une balle entre le chapeau et la tête, et la preuve que +cette tête était aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle +demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne +peuvent vouloir aucun mal à une cervelle parfaitement légitime. +_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb? + +11. Et comme le général de brigade Marcow insistait pour qu'on +séparât _le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens +de naissance vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et +demander un peu d'eau à des oreilles sourdes;--le général Marcow, +dis-je, en prouvant ainsi son extrême sympathie pour les hommes de +rang, eut lui-même la jambe emportée. + +12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et trente mille +mousquets lançaient une grêle de pilules, afin d'obtenir un bon +écoulement sanguin. Ô mortalité! tu as bien tes relevés mensuels +de décès, tes pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse, +comme les grillots[240], bourdonnent à nos oreilles les maux passés, +présens et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable à +l'image exacte d'un champ de bataille. + +[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des +mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas +oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appelés en anglais +_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri +comme un présage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est chargé +de la même mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette +raison on surnomme _oiseau de la mort_.] + +13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu'à +ce que la multiplicité des agonies endurcisse le cœur de quiconque +vient à les contempler.--Hurler, se traîner dans la poussière, +rouler dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle est la +récompense de plusieurs milliers d'hommes de toutes les rangées +et de toutes les files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils +obtiennent le droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur +poitrine. + +14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande +chose;--songez à l'avantage d'être, dans sa vieillesse, entretenu +aux frais de _votre bon roi_; une légère pension ébranle la +philosophie de plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls +destinés à fournir aux poètes des inspirations, ce qui vaut +encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir la poésie redire +éternellement vos campagnes, et celle d'obtenir une demi-solde +viagère, font que le genre humain vaut bien la peine d'être +détruit. + +15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour prendre une +batterie sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus +bas un instant après eux, firent aussitôt leurs efforts pour +lutter d'activité avec leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils +grimpèrent un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein +de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, conservant +toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade. + +16. Et rien de plus admirable; car le feu était si vif, que si le +rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé toutes sortes de machines, +de fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant déployer plus de furie. +Un tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était pas un +présage de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les +chasseurs sont renversés, les chiens sont bientôt en défaut. + +17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour m'attacher aux +pas glorieux de notre héros. Il doit cueillir des lauriers séparés, +et, pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille +héros, tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou +de réclamer une élégie, ce détail formerait un assommant lexicon +de gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue. + +18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre à la +gazette,--qui sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un +glorieux sommeil dans les fossés, les champs; partout enfin où leurs +ames ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe +matérielle.--Trois fois heureux celui dont le nom a été +correctement écrit dans la dépêche. Je sais un homme dont on a +rappelé la mort sous le nom de _Grove_, et qui réellement s'appelait +_Grose_[241]. + +[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je +me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes +amis:--«Voilà la gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom +est Grose, on l'imprime Grove.» J'avais été au collége avec +le défunt; c'était un homme spirituel et fort aimable, dont on +recherchait la société à cause de sa finesse, de son enjouement et +de ses _chansons à boire_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent de +toutes leurs forces, sans savoir quel était l'endroit où ils se +trouvaient pour la première fois, ignorant encore mieux le point vers +lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient +aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient et donnaient +assez de preuves de valeur pour mériter à eux deux seuls les frais +d'un entier bulletin. + +20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de +milliers d'hommes morts ou mourans:--tantôt gagnant quelques pieds +de terrain plus rapprochés d'un vieil angle que toute l'armée +s'efforçait d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu +qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se +fût écoulé en pluie: à chaque instant ils trébuchaient sur un +compagnon blessé, qui se débattait au milieu de son sang. + +21. C'était pour Don Juan le premier des combats, et bien que le +tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide +obscurité, alors que le cœur ne s'enflamme pas comme sous les +voûtes d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frémir, +pâlir, ou contempler, en soupirant après le jour, les lourds nuages +épaissis comme un empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut +le courage de ne pas prendre la fuite. + +22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'eût fait? On +a vu et l'on voit encore des héros qui n'ont guère commencé mieux, +ou moins mal. Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la +première et la dernière fois[242]. La plupart des mortels sont comme +un cheval, un faucon ou bien une jeune mariée; après une affaire +chaude, ils s'habituent à leur nouvel état et combattent ensuite +comme des diables pour leur solde ou pour les politiques. + +[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée +par les Prussiens, mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire; +il s'était éloigné dès les premiers coups de canon.] + +23. Juan était ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome +Erse, Irlandais ou peut-être _Punique_[243] (car les antiquaires, +en fixant le niveau du tems lui-même qui nivelle toutes choses, +les Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage +de Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique +tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une +autre, mais elle n'a rien de national[245]), + +[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent à leur +île. On connaît les nombreuses hypothèses des Irlandais pour +expliquer l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, +aux Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont même été jusqu'à +prétendre que le latin n'était qu'une corruption du vieil +irlandais.] + +[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.] + +[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +24. Juan, dis-je, était un _consommé de jeunesse_, une créature +incapable de résister à ses premières impulsions, un enfant de +poésie. Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez +mieux) la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait de +détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la même activité, +dans la bonne compagnie de ceux qui ne se livrent qu'à des batailles, +des siéges et autres semblables parties de plaisir. + +25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît ou +qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons _les meilleures +intentions_, espèce de _carte_ que se propose bien de _retourner_ +tout le genre humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses +derniers comptes. Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la +prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète de leurs +projets, opposer à toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel +malheur que l'enfer soit pavé de ces intentions[246]! + +[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pavé de +bonnes intentions_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le pavé de +l'enfer--(si toutefois il est ainsi fait)--devait être aujourd'hui +bien usé, non parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes +intentions_ aurait été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux +qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de semblables, ont +balayé et emporté le ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont +nous retrouvons parfaitement l'image dans Pall-Mall[247]. + +[Note 247: La plus grande et la mieux éclairée des rues de +Londres; celle dont les larges pavés sont le plus continuellement +fatigués.] + +27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui souvent séparent, +dans leur hideuse carrière, le guerrier du guerrier, et comme +les plus chastes épouses, quand, à la fin de la première année +conjugale, elles quittent les plus constans maris du monde, Juan, +dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, s'était trop +imprudemment avancé, et après avoir, pendant un certain tems, +chargé et déchargé son fusil, il s'aperçut qu'il était seul et +que ses compagnons avaient disparu. + +28. Je ne sais comment était arrivée la chose.--Peut-être le plus +grand nombre avait-il été tué ou blessé, tandis que les autres +avaient rétrogradé à droite. César lui-même fut jadis confondu +par un pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée, +pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier et finit par ramener au +combat ses fiers Romains. + +29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et d'ailleurs n'étant +pas un César, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir +pour qui, eut à peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta +une minute, et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems. +Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez pas, benoît lecteur, +puisque le grand Homère lui-même n'a pas jugé cette similitude +indigne d'Ajax, Juan la préférera peut-être à quelque autre plus +nouvelle), + +30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y +a de singulier, sans regarder derrière lui. Mais, voyant flamber, tel +que le jour sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler +ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il s'égara en cherchant un +sentier qui lui permît de réunir son bras et ses efforts à ceux +du corps d'armée dont la majeure partie n'était déjà plus que +cadavres. + +31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps, +ni le corps lui-même qui avait absolument disparu,--les dieux savent +comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble +louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas +incroyable qu'un jeune garçon avide de gloire s'obstine à marcher en +avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.) + +32. N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé, comme un +jeune héritier, libre d'aller--il ne savait où,--sans lisières; +de même que les voyageurs suivent à travers marais et fougères +un _ignis fatuus_[248], ou que les naufragés se réfugient sous la +première hutte qui se présente à leurs regards, Juan, suivant les +inspirations de l'honneur et de son nez, se précipita vers l'endroit +où le plus violent feu annonçait des ennemis plus nombreux. + +[Note 248: Feu follet.] + +33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort peu; il était +éperdu, exaspéré; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses +veines,--en un mot, son esprit était à la hauteur du moment, +comme cela arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait et +entendait le feu le plus vif, où les plus énormes canons formaient +les plus longues détonnations, tandis que la terre et les airs +étaient également ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte +philanthropique[249]. + +[Note 249: C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la +poudre à canon. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au milieu de ce qui +avait été la seconde colonne, commandée par le général Lascy, +et maintenant réduite, comme un lourd volume (mais avec moins +d'extension), en un extrait agréable de héros. Il prit gravement +sa place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et +leurs armes redoutables braqués contre le glacis. + +35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait +retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrière quelques +pas au lieu de s'élancer par la gueule de la mort dans le fond des +diaboliques cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein +d'expérience; il savait quand et comment il était à propos de fuir +et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait que pour revenir à la +charge avec plus d'avantage. + +36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, tous les hommes +de son peloton, tous, excepté Don Juan,--franc novice, dont la valeur +vierge encore ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance du +danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, inspire +toujours une fermeté calme et intrépide),--Johnson recula un peu, +afin de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au +milieu des ombres de cette vallée de mort_[250]. + +[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.] + +37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient des bastions, +batteries, parapets, remparts, murailles, fenêtres, maisons;--car, +dans cette vaste ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il +n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît comme le +diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, épuisés +complètement par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur +battue. + +38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivèrent +à son appel; bien différens en cela des _esprits du vaste abîme_, +«que vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de +les obliger à quitter leur séjour[251].» Leur motif était +l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer +devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient encore à cette +impulsion singulière, qu'en fait de guerre ou de religion tous les +hommes reçoivent, comme un troupeau de moutons, de celui qui se +trouve à la tête. + +[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, première partie.] + +39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que Johnson, et bien que +son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille, +cependant nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, un homme +qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expédiant son homme, +inébranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans +la même direction pendant plusieurs mois de suite. Il était bien +rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il +fît le moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques. + +[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connaît les vents +moussons périodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, +se partagent l'année. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: +«Il tuait son homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il +souffle des mois entiers.» Puis en note il dit: _Le missoun, vent de +l'Arabie déserte_.] + +40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. Il savait +qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposés à +repousser ces misérables appréhensions qui, comme le vent, troublent +les estomacs les plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment +souvent trop tôt leurs paupières; mais tous cependant ne sont pas +aveugles, et quand ils considèrent la mort sans intermédiaire, ils +se retirent un peu, uniquement pour reprendre haleine. + +41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour +revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_ +tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si +terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression fort +légère; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses +compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent à sa +suite au milieu du feu le plus violent. + +[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_, +acte III, scène Ire. «Mais la seule crainte de quelque chose +après la mort--cette contrée non découverte, des rives de laquelle +nul voyageur ne revient, arrête la volonté.» + + «Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacrée + Qui défend son _passage_ et siége à son entrée, etc.» + + (DUCIS.) +] + +42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, la première, +leur avait paru assez effrayant pour les décider à la fuite, +malgré ce que le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimères +d'immortalité qui stimulent un régiment (sans compter la solde +quotidienne d'un schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils +obtinrent donc, à leur retour, le même bon accueil, que les uns et +les autres regardèrent comme un accueil _infernal_[254]. + +[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_, +bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce à +peu près de même en anglais.] + +43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons sous la grêle, les +prés sous la faux et les blés sous la faucille; se chargeant ainsi +de justifier cette vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme +a la fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries +turques les criblaient comme un fléau, ou bien un bon boxeur, et les +plus braves d'entre eux, réduits en capilotade, tombaient sur leur +tête avant d'avoir pu lâcher un coup de fusil. + +44. Placés derrière les traverses[255] et les flancs des bastions, +les Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers +comme des flots d'écume frappés par le vent. Cependant (Dieu sait +comment!) le destin, qui comprend les villes, les nations et les +mondes dans ses capricieuses révolutions, permit qu'au milieu de tous +ces divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient +tenu bon gagnassent le talus intérieur du rempart. + +[Note 255: Retranchemens formés entre deux ouvrages de +fortifications.] + +45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montèrent avec +vivacité; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la +flamme, semblable à la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en +haut qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels +étaient plus prudens de ceux qui d'abord avaient hissé sur le +parapet leurs figures martiales, ou de ceux qui croyaient, en +attendant encore, faire un aussi bel acte de courage. + +46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent qu'un accident +ou une bévue protégeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn +grec ou turc avait disposé les palissades, comme vous seriez étonné +de les observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien +qu'ils soient inférieurs à notre Gibraltar). Ces palissades étaient +justement plantées au milieu du parapet, + +47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf ou dix pas où +l'on pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du +moins qui vivaient encore, un précieux avantage; ils purent former +une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa +bien mieux, ils parvinrent à rompre les palissades, qui n'étaient +guère plus hautes que des épis de blé[256]. + +[Note 256: Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en +pareil cas, les prétentions à la primauté font souvent éclater de +mortelles querelles entre amis comme entre alliés. Par exemple, il +faudrait qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il ne craignît +pas de mettre à une rude épreuve la patience partiale de John +Bull, pour prétendre que Wellington s'était laissé battre à +Waterloo;--cependant les Prussiens disent la même chose;-- + +49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait +combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'étaient pas arrivés assez +à tems pour jeter la terreur dans le cœur de ceux qui jusqu'alors +avaient combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington +aurait cessé de faire un étalage de ses ordres et de toucher ses +pensions, les plus fortes dont fassent mention nos annales. + +50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car +s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems +encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille +que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les plus forts. +La plus méchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur +qui l'a maladroitement attelée de manière à la blesser,--et la +multitude se lasse de suivre toujours l'exemple de Job. + +51. D'abord elle gromèle[257], puis elle jure, puis, comme David, +elle lance de faibles cailloux contre le géant; enfin, elle saisit +les armes auxquelles les hommes ont recours quand le désespoir ravit +à leur cœur une partie de sa flexibilité, et alors _viennent les +tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront +encore, et je leur dirais: «Fuyez loin de nous,» si je n'avais +pas prévu que cette révolution seule peut sauver la terre d'une +souillure infernale[258]. + +[Note 257: Cette expression est, je le sais, familière; mais elle +est du bon vieux français: elle est bien autrement pittoresque que +_murmurer_; enfin, elle est la traduction précise du mot anglais _it +grumbles_.] + +[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: +«_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette +prédiction.» Cela est méchant.] + +52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des +premiers s'était élancé sur les murs d'Ismaïl notre jeune ami +Don Juan, comme s'il eût été élevé au milieu de pareilles +scènes:--elles étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je +voudrais pouvoir dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la +gloire, quelquefois si dévorante, s'était emparée de lui,--bien +qu'il eût une ame généreuse, le cœur sensible et les traits +féminins. + +53. Il était donc sur la brèche,--lui qui, depuis son enfance, +avait reposé comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien +montrer quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans +la première position était son Élysée. Il aurait pu facilement +supporter la terrible épreuve à laquelle Rousseau engage les amantes +inquiètes à nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort +de vos bras_. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles +conservaient leurs charmes, + +54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, les flots, +les vents ou la parenté, tous obstacles de la même espèce. Or +maintenant, le voilà dans un endroit--où tous les liens formés par +la société cèdent au fer et à la flamme: _lui_ dont le corps même +était tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce tyran +des plus grands cœurs, exaspéré par le moment et les lieux, il se +précipite dans la lice, comme un cheval de race frappé de l'éperon. + +55. Et quand il trouve quelque résistance, son sang bouillonne comme +celui du coursier devant une porte à cinq barres, une double défense +ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus +compter que sur sa légèreté, pour se garantir d'une mort assurée. +Juan, de loin, avait en horreur la cruauté; ainsi tous les hommes, +avant d'être irrités, détestent-ils le sang;--mais Juan avait +cela de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait un +plaintif gémissement. + +56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, était serré +de près, ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens +réunis qui tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses +remerciemens à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta +même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il croyait +s'adresser non pas à quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de +Pistol[259], mais bien à un jeune Livonien. + +[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxième partie. +Voyez acte 5, scène 3.] + +57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait +l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute réponse il +fit une inclination au général qui paraissait avoir le droit de lui +commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses +étoiles, ses médailles et son épée ensanglantée, lui parler d'un +air de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire à un +officier de haut rang. + +58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux hommes qui n'ont pas +un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille ou +d'un siége, une infinité de bruits interrompent le dialogue, +et plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait frappé +l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, +viennent vous saisir, les plaintes, les sanglots, les prières, les +imprécations et les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles à +une conversation suivie. + +59. Voilà comment tout ce que nous venons de rapporter en deux +longues octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas +d'exécrables crimes qui n'aient cherché à se faire comprendre dans +ce moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au milieu de cette +scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, et l'on eût aussi bien +saisi le chant des linottes que les éclats de son tonnerre, tant +était effroyable la voix générale de la nature humaine à l'agonie. + +60. La ville est forcée.--Oh! éternité!--_Dieu fit les champs, et +l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence à me ranger de +son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive, +toutes les villes en un mot dont les hommes ont gardé le souvenir +ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je médite le présent et +le passé, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de +retraite. + +61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes) +dont on envie généralement la vie et la mort fortunées; de tous +les grands noms qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans +contredit le général Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais +il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence +longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds +déserts. + +[Note 260: «Boon, personnage historique, général américain, +devenu sauvage par choix, qui a fondé le premier établissement du +Kentucky.» + + (_Note de M. A. P._) +] + +62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude. +La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement +franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la +mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous +devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui +les environnent, en appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en +horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me +contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de +quatre-vingt-dix ans, + +[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes, +respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux +entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort +et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la +mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.] + +63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée +(pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette +_bonne_ renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de +taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a +rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il +resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore +l'homme de Ross, devenu sauvage[262]. + +[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.» + + (_Note de M. A. P._) +] + +64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première +patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses +arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles +au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus +commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais +trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais +toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la +sympathie dont jamais homme put être susceptible. + +65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait +une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non +encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde. +Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur +leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait, +en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres +forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs +sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un +arbre ou aux bords d'un torrent. + +[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme +le prouve la strophe suivante.] + +66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les +pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les +soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel +était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne +leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait +pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non +sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait +pas à payer des bagatelles. + +67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs +nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était +encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait +essayer de pénétrer dans leurs cœurs. La convoitise dévorante, +la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des +indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des +bois étaient-elles toujours sereines et paisibles. + +68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à +tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des +grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les +royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des +millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le +boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des +tableaux comme la prise d'Ismaïl. + +69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer +une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et +l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières +des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter +jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle +du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent +encore pied à pied la possession de leur ville. + +70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu +efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux +et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer. +C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour +rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même +il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il +paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies. + +71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt +honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: +ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent +leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et +parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre. + +72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems +erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit +où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché +aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au +lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un +portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché +où reposent encore les trois quarts de sa colonne. + +73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart, +après la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans +désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons, +d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la +porte appelée _Kilia_ aux groupes de héros désappointés qui se +tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, +les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors +transformée en un marais de sang humain. + +[Note 264: _Forlorn of hopes_, privés d'espérance. Cette +expression répond aussi à celle d'_enfans perdus_ de l'armée.] + +74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie +peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières +erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou +la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval, +et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des _dilettanti_ en +topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où +il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en +pièces. + +75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques, +était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait +naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer +de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques +s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que +pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils +revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens. + +76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux +évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons +du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors +d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans +frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs +carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le +lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki. + +[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en +1821, fut surpris, à Londres, enfermé _flagrante delicto_ avec un +giton de la garde royale.] + +77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il +ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains +musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction +de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était +toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait +vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le +terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres +refusaient de reculer. + +78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous +remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu +de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand +l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante +baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les +soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire +simplement feu à une folle distance. + +79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une +seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux +qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier +n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, +succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime +résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la +défendit qu'à un prix extrêmement cher. + +80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui +offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs, +ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il +mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier +martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire +prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.-- + +81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de +pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard, +les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux +auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une +tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et +seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir. + +82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre +de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque cœur désespéré +pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici +la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus +destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase +échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes +variées des plus monstrueux crimes. + +83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps +lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent +dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les +griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours +en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux +serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise. + +84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant +oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché +au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne +ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom): +la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la +vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe +vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son +tronc. + +85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta +boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus +longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides +et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette +blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de +cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise +après avoir elle-même été divisée de son cadavre. + +86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable +poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en +effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que +dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette +routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette +odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour +pêcher les ames. + +87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un +musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme +roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole +ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement +retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans +Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par +celui du vainqueur. + +88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont +en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin, +détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt +elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante +atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs +et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes +et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs +mille hivers. + +89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention +d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine, +parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en +divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait +s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes +amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel +qu'il est; + +90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque +chose de _rafraîchissant_, comme on affecte de dire en ces jours +suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et +insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, +maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs +conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème +épique. + +91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés, +un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues +chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de +glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une +jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein +tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante. + +92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques +poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce, +qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens +purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé, +le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser? +le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous +les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de _la +destruction_? + +93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres; +ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que +sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan +aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce +qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les _oreilles bien +élevées_; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des +brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques. + +94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les +envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des +blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage +et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en +considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en +la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe. + +95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère +trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en +était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même +coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et +avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui +l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait +pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un +air d'effroi, les porta sur Juan. + +96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un +sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de +plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir +pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi +heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et +une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles, +et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à +l'éclairer. + +97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom +est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles +qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine +d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au +bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le +collier de Saint-Georges[266]. + +[Note 266: Ordre militaire de Russie. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore +maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de +plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe, +au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos +morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de +haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens +reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une +vigne. + +99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette +enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore +sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins +sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson +alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la +hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez +raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.» + +100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la +quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée +que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson, +mais _vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.» +Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il +faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de +père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.» + +101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette +enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de +pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et +votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme +le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une +ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous +n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.» + +102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui +réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats +de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, +s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils +seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient +sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de +récompense, + +103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs +camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher +au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux +qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez +pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage, +comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de +héros qui puisse se contenter d'une demi-solde. + +104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins, +les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu +sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines, +si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir +à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_ +(comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique +guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun +prix. + +105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie, +quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est +qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas +convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un +bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre +un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un +froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à +l'avant-garde. + +106. Le point était de le _prendre_. Les véritables braves +éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est +opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et +de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt +attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de +l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les cœurs les +plus sauvages. + +107. Mais il _ne_ voulait _pas être pris_. À toutes les offres de +merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en +les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois +Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins +l'ennemi, aussi les cœurs russes se fermèrent-ils bientôt à la +pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux +provocations hostiles. + +108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie +orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en +combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans +honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, +semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des +sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans +battent leurs nourrices. + +109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé +Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en +soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane. +En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un +infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur +ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme +une plaine sablonneuse + +110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin +le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par +un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus +chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième, +qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal +élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps +tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui +rougissait de l'avoir pour fils. + +111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais +Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des +Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux +noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux +qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien +que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec +leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient +à les regarder. + +112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je +ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute +préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis. +Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert +d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de +vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais +petits-maîtres expirans. + +113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer +les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient +écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et +qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le cœur de +l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut +fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont +elles disputent ainsi les premiers fruits. + +114. Ainsi le jeune kan, l'œil fixé sur les houris, oubliait les +charmes des quatre jeunes épouses, et s'avançait bravement vers +sa première nuit céleste. Après tout, bien que notre excellente +religion tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux +yeux noirs excitent les musulmans à combattre, comme s'il n'existait +qu'un paradis;--malheureusement si tous les récits qu'on nous fait +de l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins +six ou sept. + +115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement ses yeux, que +même, en sentant le fer entr'ouvrir son cœur, il s'écria: _Allah!_ +qu'il vit le paradis dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et +la brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, se glisser +dans son ame avec ses prophètes, ses houris, ses anges et autres +saints, tous environnés du plus voluptueux éclat.--En ce moment-là +même il mourait, + +116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement céleste.--Pour +le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus de +houris; toute son espérance était dans la race florissante +qui s'élevait glorieusement, comme autant de cèdres, autour de +lui.--Quand il vit son dernier héros étendu sur la terre tel qu'un +arbre déraciné, il fit un instant trêve à ses coups de cimeterre, +et laissa tomber un regard sur son fils, son premier, hélas! et son +dernier fils! + +117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner sa pointe, +qu'ils s'arrêtèrent également et parurent disposés à lui +accorder quartier, pourvu qu'il ne recommençât pas ses attaques +désespérées. Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son +cœur était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin +comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,--bien qu'il eût +fait le sacrifice de sa vie,--il sentait amèrement qu'il était seul. + +118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un élan, il enfonça sa +poitrine dans le fer des Russes, avec l'impétuosité du moucheron +quand il traverse la lumière qui doit brûler ses ailes. Il se frappa +lui-même plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui +venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un +demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dépouille +mortelle. + +119. Chose assez étrange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif +de sang, ne pardonnaient au sexe ni à l'âge, à l'aspect de ce +vieillard héroïque tombé sur le corps de ses enfans, ne purent +résister à leur attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne +coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, ils honorèrent +dans ce héros le mépris qu'il avait montré pour la vie. + +120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le +premier pacha défendait tranquillement l'approche. Déjà il avait +fait plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles +les assauts de l'armée entière[267]. À la fin il condescendit à +s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, et quand +il apprit que les Russes étaient vainqueurs, il envoya un bey pour +répondre aux sommations de Ribas. + +[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met +sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplément aux notes du Chant_ +VIII.)] + +121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur un petit tapis, il +continuait avec le plus grand sang-froid à fumer son tabac.--L'aspect +du sac de Troie n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait +devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoïque regard +et son austère philosophie. Tout en caressant tranquillement sa +barbe, il répandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant +de sérénité que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois +queues. + +122. La ville est emportée:--de ce moment, peu importe qu'il continue +à défendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstinée ne peut +être d'aucun secours, Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du +croissant est tombé; sur la terre conquise s'élève une croix de +pourpre, mais ce n'est pas un sang _rédempteur_ qui la colore: de +même que l'Océan reproduit dans son sein le disque de la lune, le +sang qui ruisselle de toutes parts offre une seconde image de toutes +les rues embrasées. + +123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; tout ce que les +mortels peuvent exécuter de pire; tout ce que nous lisons, rêvons ou +entendons raconter des misères humaines; tout ce que le diable ferait +s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse les horreurs +que pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou +des lieux aussi affreux que les enfers (habités par des êtres qui +abusent de leur force), se trouvait en ce moment réuni (comme cela +est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera encore) sur les +décombres d'Ismaïl. + +124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de +pitié, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trêve +un instant à leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque +vieillard sans défense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions +dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque citoyen un +millier d'affections, de liens et de devoirs réciproques? Considérez +maintenant, ô _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel +pieux divertissement offre la guerre. + +125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement +tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles à ces +tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous réserve peut-être une +semblable destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la +poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et +la dette publique toujours croissante? Écoutez la voix de votre cœur +et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la +gloire de Wellesley dissipera la famine. + +126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-être de +la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de +sécurité.--Muses, c'est à vous qu'il convient de le porter sur +vos brillantes ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle, +dévore nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine +au visage décharné n'approchera du trône.--L'Irlandais peut mourir +de faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents livres? + +127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl cessa +d'exister.--Ville infortunée, tes tours embrasées étincelaient dans +les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant +de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les +derniers cris aigus des victimes; mais les détonations devenaient de +plus en plus rares; des quarante milles créatures qui animaient +le jour précédent l'enceinte des murailles, quelques centaines +respiraient encore:--tout le reste était silencieux. + +128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage à l'armée +russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos +jours, et par conséquent fort digne d'être mentionnée. Le sujet +est délicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-être la rigueur des +saisons, le long séjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou +bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à +leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentèrent +fort peu à la pudeur des femmes. + +129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de loin en loin ils se +permirent même des violences d'une autre espèce,--mais du moins +avec bien plus de retenue que les _Français_, quand ces guerriers +libertins entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en +trouver d'autre cause que la glace de la saison et la compassion des +cœurs; mais il est certain que toutes les dames, à l'exception de +quelques vingtaines, restèrent aussi vierges qu'auparavant. + +130. Quelques méprises ridicules, commises dans l'obscurité, +attestèrent aussi le défaut de lanternes ou de goût.--La fumée +était si épaisse, qu'on avait de la peine à distinguer un ami d'un +ennemi;--et d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors +même que quelques rayons de lumière semblent devoir garantir les +plus vénérables chastetés.--Voilà comme différens grenadiers +dévirginèrent six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix +ans. + +131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en résulta +quelque désappointement pour les prudes chancelantes qui, éprouvant +tous les inconvéniens de la vie célibataire, se seraient crues fort +excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur faute, le destin seul +leur infligeait cette croix) de contracter, à l'exemple des Sabines, +un mariage à la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale. + +132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves +égrillardes (espèce d'oiseaux depuis long-tems encagés), qui +demandaient avec inquiétude, «pourquoi le rapt ne commençait pas.» +Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester +quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non +soustraites au viol, c'est encore un mystère pour moi,--et je ne puis +que laisser ici au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent +effectivement préservées. + +133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,--un rival de Timur et de +Gengis! Les mosquées et les rues brûlaient encore comme la paille, +sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand +il écrivit, d'une main sanglante, sa première dépêche. Voici +exactement son contenu:--«Gloire à Dieu et à l'impératrice! +(Puissances du ciel! quelle alliance de noms!) Ismaïl est à +nous[268].» + +[Note 268: Dans la dépêche russe originale: + + _Slava bogu! slava vam! + Krepost vzala, y ïa tam_. + +C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +134. Il me semble que voilà les plus terribles mots, depuis _Mané, +Mane, Thécïl et Upharsin_, que jamais ait tracés main ou plume de +guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas un +ministre de paroisse; ce que Daniel lut était l'écriture précise, +sévère et sublime du Seigneur; quant au prophète, il n'eut jamais +l'idée de plaisanter sur le sort des nations.--Et voilà ce Russe qui +garde assez de présence d'esprit pour rimer, comme Néron, sur une +ville enflammée! + +135. Cette mélodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des +cris et des hurlemens d'une population massacrée; peu de gens, je +l'espère, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne +l'oublie!--Je voudrais, s'il était possible, apprendre aux pierres +insensibles à se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que +l'on ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trônes;--et +vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons tracé +l'image fidèle _des choses telles qu'elles étaient_ avant que le +monde ne fût libre! + +136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, mais vous +l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rénovation vous auriez +peine à croire la vérité de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à +propos de l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse +entièrement la mémoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre +siècle, méprisez-nous plus profondément que nous ne méprisons les +sauvages. Ceux-là _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais +ce n'est _pas_ avec du sang. + +137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trônes et de +ceux qui les remplissent, reportez-vous aux pensées qu'inspirent les +os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde +pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiéroglyphes +égyptiens, ces piquantes énigmes offertes aux âges futurs, et sur +lesquelles on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer le +but heureusement caché de la construction des pyramides. + +[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.] + +138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais +promis dans le chant cinquième. Vous avez eu des esquisses d'amour, +de tempête, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez, +dessiné avec soin et digne de l'épopée, si ma véracité n'était +pas un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins délayé mon thème +que mes prédécesseurs en poésie. Je chante avec négligence, mais +Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde + +139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe, +du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au héros de +cette grande intrigue poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le +raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau +milieu de ma course, après m'être fatigué à battre les opiniâtres +murs d'Ismaïl. Et cependant Juan est chargé d'une dépêche dont on +attend impatiemment l'arrivée à Pétersbourg. + +[Note 270: «Encore le _bon mot_ trivial qui gâte l'idée noble. + + (_Note de M. A. P._) + +Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans +le texte anglais ni _trivialité_, ni _bon mot_, ni prétention à +l'_idée noble_; la pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le +mot _fiddle_, violon, est en anglais fort poétique, et l'on ne peut +même expliquer pourquoi notre poésie en dédaigne l'emploi. Je +remarquerai, à ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui +expriment des idées modernes ne sont pas admis dans la poésie noble. +J'en citerai pour exemple _fusil_, _baïonnette_, _violon_, _canon_, +etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux +routines de l'antiquité.] + +140. Cet honneur lui fut conféré en récompense de son courage et de +son humanité;--car les hommes finissent par rendre hommage à cette +vertu, après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations +féroces. Juan reçut quelques complimens pour avoir sauvé d'un +délire de carnage son innocente petite captive, et je suis sûr qu'il +eut plus de joie de la voir préservée de la mort, que de son nouveau +ruban de Saint-Vladimir. + +141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait +plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient +aimée, semblables à la triste famille d'Hector, avaient péri sur +les murs ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même +n'était que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin[271] ne +devait plus appeler les citoyens à la prière;--Juan pleurait, et +jurait de défendre sa jeune orpheline. Il ne fut pas parjure. + +[Note 271: Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais +croyans à la prière du haut de la galerie extérieure des minarets. +«Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du +Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah! +Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures +cloches chrétiennes.»] + + + + +SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VIII. + + +STROPHE 6. + +«La nuit était obscure; un brouillard épais ne nous permettait de +distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon +était embrasé de tous côtés. Ce feu, partant du milieu du +Danube, se réfléchissait sur les eaux et offrait un coup-d'œil +très-singulier.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 7. + +«À peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-delà des +batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré pendant toute la +nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencèrent, de leur côté, +un feu très-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien +autre chose lorsque, avancés davantage, le feu de la mousqueterie +commença dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce +fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan dont le feu +sortait de toutes parts.» (_Ibid._) + +STROPHE 8. + +«Un cri universel d'_Allah!_ qui se répétait tout autour de la +ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est +impossible de se faire une idée.» (_Ibid._) + +STROPHE 9. + +Toutes les colonnes étaient en mouvement; celles qui attaquaient +par eau, commandées par le général Arseniew, essuyèrent un +feu épouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs +officiers. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 10. + +Le prince de Ligne fut blessé au genou, le duc de Richelieu eut une +balle entre le fond de son bonnet et sa tête. (_Ibid._) + +STROPHE 11. + +Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevât le prince blessé, +reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._) + +STROPHE 12. + +Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, et trente +mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de balles. +(_Ibid._) + +STROPHE 15. + +Les troupes déjà débarquées se portèrent à droite pour s'emparer +d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement +composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement +et la palissade. (_Ibid._) + +STROPHE 31. + +«N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et +ignorant où je devais porter mes pas, je crus reconnaître le lieu +où le rempart était situé: on y faisait un feu assez vif, que je +jugeai être celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major +général de Lascy.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 37. + +«Je me dirigeai du côté que je jugeai être celui de la seconde +colonne, et appelant ceux des chasseurs qui étaient autour de moi en +assez grand nombre, je m'avançai...» (_Ibid._) + +STROPHE 44. + +«Les Turcs, de derrière les travers et les flancs des bastions +voisins, faisaient un feu très-vif de canon et de mousqueterie. Je +gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intérieur du +rempart.» (_Ibid._) + +STROPHES 46 ET 47. + +«Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du +constructeur des palissades était importante pour nous; car, comme +elles étaient placées au milieu du parapet, il y avait de chaque +côté neuf à dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les +soldats, après être montés, avaient pu se ranger commodément +sur l'espace extérieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne +s'élevaient que d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la +terre.» (_Ibid._) + +STROPHE 56. + +Le général Lascy voyant arriver un corps si à propos à son +secours, s'avança vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant +pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus +flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue, +y répondit avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau, +Histoire de Russie_.) + +STROPHE 70. + +Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus était +commandée par le général Kutusow. Ce brave militaire... marche au +feu avec la même gaîté qu'il va à une fête; il sait commander +avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et d'amabilité dans +le commerce habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 71. + +Le brave Kutusow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens et ne +pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé des +difficultés incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette +multitude repoussa deux fois le général jusqu'au fossé, qu'il ne +repassa qu'après avoir perdu presque tous ses officiers et un grand +nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie +dans cette occasion; il avait fixé l'estime générale, et sa mort +occasiona beaucoup de regrets. (_Ibid._) + +STROPHES 72 ET 73. + +Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant pu +débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longèrent le +rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de +_Kilia_ aux soldats du général Kutusow. (_Ibid._) + +STROPHES 74, 75, 76 ET 77. + +Il était réservé aux Cosaques de combler de leurs corps la partie +du fossé où ils combattaient. La première partie de leur colonne +fut foudroyée par le feu des batteries, et parvint néanmoins au haut +du rempart. Les Turcs la laissèrent un peu s'avancer dans la ville +et firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors, +se trouvant prise en queue, elle fut écrasée. Cependant, le +lieutenant-colonel Yesouskoï, qui commandait la réserve, composée +d'un bataillon du régiment de Polozk, traversa le fossé sur les +cadavres des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tête: +ce brave homme fut tué pendant l'action. (_Ibid._) + +STROPHE 78. + +C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les +Mémoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu +de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter +un poste de vive force, et, par conséquent, où la baïonnette +doit principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette +dernière arme que lorsque les cartouches sont épuisées; dans cette +persuasion, ils retardent leur marche, et restent plus long-tems +exposés au canon et à la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la +Nouvelle Russie_.) + +STROPHES 79, 80 ET 81. + +La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui +l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie du +chemin: une fois réunies, ces colonnes attaquèrent un bastion et +éprouvèrent une résistance opiniâtre. Le bastion est emporté; le +séraskir défendait cette partie: un officier de marine anglais veut +le faire prisonnier et reçoit un coup de pistolet qui l'étend roide +mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'épée; seize +baïonnettes percent à la fois le séraskir. (_Ibid._) + +STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96. + +«Je ne puis m'empêcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de +tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie à une fille de +dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien +frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait. + +«En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença +le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre +lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile +contre la fureur de deux Cosaques qui étaient sur le point de la +massacrer. Ce spectacle m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme +on peut le croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les +barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine à me +retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais +suspendu sur leur tête: je me contentai cependant de les éloigner, +non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient, +et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait +d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage +le même fer qui avait percé sa mère.» (_Manuscrit du duc de +Richelieu_.) + +STROPHES 104 À 119. + +Le sultan périt, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur +destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pénétra +dans la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides +de pillage, et qui, dans vingt occasions différentes, combattit +en héros. Ce sultan, d'une valeur éprouvée; surpassait en +générosité les plus civilisés de sa nation: cinq de ses fils +combattaient à ses côtés, il les encourageait par son exemple; +tous cinq furent tués sous ses yeux, il ne cessa point de se battre, +répondit par des coups de sabre aux propositions de se rendre, et ne +fut atteint du coup mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup +de Cosaques des plus acharnés à sa prise. Le reste de sa troupe fut +massacré. (_Histoire de Russie_.) + +STROPHES 120, 121 ET 122. + +Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de +pierre résistait encore: il était défendu par un vieillard, pacha +_à trois queues_, et commandant les forces réunies à Ismaïl. +On lui proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville +était conquis; sur cette réponse, il autorisa quelques-uns de ses +officiers à capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il +resta étendu sur des tapis placés sur les ruines de la forteresse, +fumant sa pipe, avec la même tranquillité et la même indifférence +que s'il eût été étranger à tout ce qui se passait. (_Ibid._) + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tom + premier), by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 26092-0.txt or 26092-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26092/ + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres compltes de lord Byron (tome premier) + avec notes et commentaires, comprenant ses mmoires publis + par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +OEUVRES COMPLTES + +DE + +LORD BYRON, + +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, + +COMPRENANT + +SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE, + +ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, + +DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI. + +TOME PREMIER. + + +PARIS + +DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS, + +RUE SAINT-LOUIS, N 46, + +ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis_. + +1830. + + + +[Illustration: Lord Byron] + + + + +Prface des diteurs. + + +Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littrature la +mme place que l'on assignait, dans le sicle dernier, Voltaire et + J. J. Rousseau. Ces deux crivains, d'un gnie si divers, mais d'un +talent peut-tre gal, ont t traduits dans toutes les langues de +l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu de son +activit. La rcente rimpression de l'auteur de WAVERLEY, dans deux +ditions rivales, devait tre naturellement suivie de celle de Byron, +et dsormais les oeuvres de ces grands littrateurs seront, pour ainsi +dire, insparables. + +Sans prtendre rabaisser, au profit de la ntre, le mrite d'une +traduction publie il y a plusieurs annes, et dont le prix d'ailleurs +est fort lev, nous ne craignons pas de dire que celle-ci est digne, +en tous points, de figurer ct du travail de l'heureux traducteur +de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris qui dj a +fait passer dans une traduction de DON JUAN la verve admirable et la +capricieuse malice de ce pome original, comme ayant bien voulu se +charger d'accomplir cette grande tche, c'en est assez, sans doute, +pour justifier notre assertion. Toutefois le mrite de la traduction +ne recommande pas seul notre dition, et nous avons fait tous nos +efforts pour qu'elle ft aussi correcte et aussi soigneusement +imprime que possible. Ajoutons qu'elle est aussi la plus complte, +puisqu'elle doit contenir, outre les _pices indites_ promises par +MM. Galignani[1], les MMOIRES DE LORD BYRON, confis par l'illustre +auteur son ami Thomas Moore, et dont la publication a dj rempli en +partie l'attente gnrale[2]. + +[Note 1: M. Galignani, diteurs clbres par leur belle collection +des potes modernes de la Grande-Bretagne, prparent une dition +originale des oeuvres du pote anglais: c'est dans cette dition que +doivent entrer les pices indites dont il est ici question.] + +[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont +attendus incessamment.] + +Ce n'est pas sans de mres rflexions que nous avons adopt pour notre +dition l'ordre dans lequel sont placs les divers ouvrages de Byron, +et si nous avons commenc par le DON JUAN, c'est que ce pome nous a +paru le mieux fait pour donner une ide complte du prodigieux gnie +de son auteur. Scnes pathtiques et bouffonnes, dtails grotesques, +rflexions morales, caractres passionns, critiques piquantes et +tableaux satiriques, tout se runit dans ce pome extraordinaire, pour +en faire un sujet continuel d'tude et de surprise. + +Aprs ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'loge +des nombreuses productions d'un pote dont le nom est inscrit parmi +les plus grands noms. Cette tche, d'ailleurs, est rserve au jeune +crivain qui s'est plu tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse +qu'elle fut de courte dure. Usant avec dlicatesse et talent du +droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux +commentaires, les vritables beauts des dfauts qui parfois dparent +son modle, et souvent il a rtabli avec bonheur certains passages +qui, avant lui, n'avaient t qu'imparfaitement compris. + +Terminons par dire que lord Byron, si ddaigneux des honneurs, +est peut-tre le seul grand pote qui n'ait pas cru, du moins en +apparence, son immortalit. Sans doute son incrdulit ne fut pas, +dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que de posie +et quel sentiment d'ironie raffine renferment ces deux strophes si +belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de M. Paris, +n'ont presque rien perdu de leur beaut.--Citons-les comme un spcimen +de son talent comme crivain et de sa fidlit comme traducteur. + + 218. quoi se rduit la gloire? tenir une certaine place + sur un lger papier. Quelques gens la comparent l'action de + gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes + les montagnes, s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les + hommes crivent, parlent, dclament, que les hros massacrent, + que les potes consument ce qu'ils appellent leur lampe + nocturne. C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussire, + un nom, un misrable portrait, un buste pire encore. + + 219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte, + Chops, rigea la premire et la plus haute des pyramides, + dans la ferme esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa + vie et qu'elle droberait tous les yeux son cadavre; mais un + inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez + maintenant vous ou moi quelque esprance sur un spulcre, + quand il ne reste pas de Chops un grain de poussire. + + What is the end of fame? 'tis but to fill + A certain portion of uncertain paper: + Some liken it to climbing up a hill + Whose summit, like all hills, is lost in vapour; + For this men write, speak, preach, and heroes kill, + And bards burn what they call their midnight taper, + To have, when the original is dust, + A name, a wretched picture, and worse bust. + + What are the hopes of man? Old Egypt's king + Cheops erected the first pyramid + And largest, thinking it was just the thing + To keep his memory whole, and mummy hid, + But somebody or other rummaging, + Burglariously broke his coffin's lid: + Let not a monument give you or me hopes + Since not a pinch of dust remains of Cheops. + + DON JUAN, C. I. + + + + +VIE DE BYRON. + + +Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilge de pouvoir +tenir leur imagination presque toujours distraite des intrts de la +vie prive, et qui, dvors de passions, trouvent partout de nouveaux +alimens l'activit naturelle de leur ame. Gnies indpendans, ils +ne savent pas transiger avec les ncessits de l'tat social; toute +espce d'entrave ou d'injustice les rvolte. Surtout, ils sont +tourments du dsir de pntrer les profonds mystres de la nature +humaine; et, ne pouvant se contenter des joies de l'ambition, de la +richesse ou de l'amour-propre, ils demandent l'univers entier +des jouissances plus solides, ou des croyances mtaphysiques plus +satisfaisantes. Mais, comme si la voix de la raison se joignait + celle de toutes les religions positives, pour nous interdire la +recherche des vrits d'un ordre lev, il est rare qu'ils ne retirent +pas de leurs sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus +vives inquitudes. + +De tels hommes seraient bien plaindre s'ils n'avaient aucun moyen +de soulager leur coeur de toutes les penses qui l'oppressent: mais le +talent de peindre avec vrit leurs sentimens est, pour ainsi dire, +la consquence de leur caractre; et si leur passage sur la terre +est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour recueillir +l'admiration et faire les dlices de leurs semblables. + +Si jamais quelqu'un avait reu en partage le _gnie potique_, c'tait +sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_. Non-seulement +Byron tait n pote, il vcut encore en pote: jamais il ne contempla +l'univers qu' travers le radieux prisme de la posie; et tandis que +les esprits les plus heureusement ns laissent souvent fltrir dans +les intrts mesquins de la socit leurs plus fraches inspirations, +Lord Byron alla jusqu' sacrifier sa vocation (et qui maintenant +oserait le lui reprocher?) tous les liens de famille et de patrie. +Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus indpendante alimentant sans +cesse le feu divin qui l'embrasait, il en rsulta que, pour donner +la posie le plus sublime essor, il n'eut besoin que de recueillir les +sensations que tout ce qui l'environnait semblait, comme l'envi, lui +offrir. + +Il faut remonter au-del des Normands pour arriver la source de +l'illustration des Byron. Dj puissante dans le XIIe sicle, cette +famille est originaire de la province du Prigord[3]. En France, ses +branches diverses s'teignirent vers le milieu du XIIIe sicle dans +la personne d'une fille qui, en pousant un _Gontaut_, transporta +dans cette dernire maison l'hritage et le surnom des Byron. Mais une +autre branche avait suivi la fortune de Guillaume-le-Btard, et, ds +les premiers tems de la conqute, on la trouve en possession de vastes +domaines dans le duch de Lancastre et dans les comts d'York, de +Nottingham et de Derby: on les voit sur les champs de bataille de +Crci, de Poitiers, de Bosworth; et, l'poque des guerres civiles, +on les compte parmi les plus ardens dfenseurs de la cause royale. +Notre pote aimait rappeler la gloire de ses premiers anctres; son +respect pour leur mmoire est mme consign dans les premires stances +des _Heures de loisirs_[4]. + +[Note 3: Une circonstance singulire, c'est que les anctres +maternels de Byron sont galement originaires du Prigord: et, +bien plus, c'est que les ruines du chteau de _Gourdon_ ou _Gordon_ +subsistent encore aujourd'hui prs de celles du chteau de Byron.] + +[Note 4: Il avait peine quinze ans quand elles furent +composes.] + +L'lvation des Byron la pairie date de 1652. William, cinquime +Lord Byron, ayant, en 1765, la suite d'une querelle, tu M. +Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enferm la Tour de +Londres, et peu de tems aprs dclar, dans la chambre haute, coupable +d'homicide; mais ayant rclam son privilge de pair, le jugement +n'intervint pas. Il tait si loin de rougir d'avoir tu ce M. +Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte +de culte l'pe dont il s'tait servi pour le frapper. C'tait, au +reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que dans +aucun autre pays. Il consuma les longues annes de sa vieillesse dans +le chteau de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines rguliers de +saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale rsidence +des Byron; et c'est l qu'ayant pris en horreur tous les hommes +(particulirement tous les membres de sa famille), son occupation +favorite tait d'apprivoiser plusieurs grillots: il tait parvenu + les habituer recevoir ses caresses ou ses chtimens; quand leur +familiarit devenait excessive, il les fouettait avec des brins de +paille runis. William mourut en 1798, sans laisser ou ressentir, en +quittant la vie, le moindre regret. + +Il n'avait pas d'enfans, et son frre, le clbre commodore Byron, +malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laiss +qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient t le scandale des +trois royaumes. John Byron pousa d'abord lady Carmarthen, quand +la publicit de ses coupables liaisons avec cette dame eut amen un +divorce entre elle et son premier mari. Aprs sa mort[5], il avait +aim, enlev et pous miss Catherine Gordon, riche hritire du duch +d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'cosse, Jacques II. +Mais en quelques annes il eut dvor le patrimoine de sa nouvelle +femme: oblig de quitter l'Angleterre, il tait mort Valenciennes +en 1791, n'ayant plus conserv, depuis sa fuite, les moindres rapports +avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu d'elle. + +[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui +pousa, par la suite, sir H. Leigh.] + +Ce dernier tait notre pote. Georges Byron Gordon naquit le 22 +janvier 1788, Londres suivant les uns, Marlodge, prs d'Aberdeen, +suivant les autres, et enfin Douvres suivant M. Dallas. C'est aux +Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui peut rellement se +glorifier d'avoir vu natre Lord Byron. Nous remarquerons seulement +qu'on ne doit pas s'tonner de lire dans les crivains de l'antiquit +que plusieurs villes se soient disput l'honneur d'avoir t la +patrie d'Homre, puisque la mme incertitude enveloppe, nos yeux, le +berceau du plus illustre barde contemporain. + +Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner, +c'est que les premires annes du jeune Gordon se passrent dans +une campagne situe quelques milles d'Aberdeen. Demeur la seule +consolation de sa mre, il en devint bientt l'idole; et, grce de +nombreux signes d'une constitution dlicate, madame Gordon, au lieu +de lui faire apprendre lire, le laissa jusqu' neuf ans gravir son +gr, du matin au soir, les monts neigeux, hrisss et pittoresques, +qui font de l'cosse le pays le plus inspirateur de l'Europe. Bien +qu'il et un lger dfaut de conformation dans l'un de ses pieds, +c'tait le plus infatigable, le plus agile de tous les enfans de +son ge; et sa mre, en le voyant chaque soir revenir les habits en +lambeaux et les membres dchirs, ne pouvait s'empcher, comme la +mre de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui +avoir donn un si mchant et si remuant enfant. Ah! mon fils, +s'criait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai +Byron! + +Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premires +tudes (celles peut-tre qui ont sur le reste de la vie la plus +ineffaable influence) au milieu des montagnards de l'cosse. Chaque +jour sa jeune imagination ruminait des chants mlancoliques, de +vieux et hroques rcits, et des superstitions pleines de posie. On +respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de libert, +dont il serait galement impossible d'expliquer la raison, ou de +contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, avec +dlices, les montagnes de l'cosse; il est peu de ses pomes dans +lesquels il ne se soit plu chanter quelque montagne, et les plus +belles stances des _Heures de loisir_ sont adresses aux rochers de +_Loch-na-Garr_. + +Quand la sant de Gordon, ainsi fortifie par une premire ducation +gnreuse, eut cess d'inspirer des alarmes sa mre, on lui fit +suivre les leons des pdagogues d'Aberdeen. Il se fit alors plus +remarquer par son caractre indomptable que par une profonde aptitude +aux exercices classiques. + +En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits la +pairie eurent t dfinitivement reconnus, le censeur de l'cole +d'Aberdeen avait effac de la liste des collgiens son ancien nom de +_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_. +Georges avait alors dix ans, et prcisment la veille, il avait reu +(non sans rsistance) le fouet, l'occasion de la faute d'un autre +colier. L'un de ses amis, tonn, et peut-tre jaloux de ce nouveau +titre, lui en demanda la raison. Elle ne vient pas de moi, rpondit +firement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouett hier pour ce +qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre de Lord +pour ce qu'un autre a cess de faire. Je n'ai rien dont je puisse le +remercier; je ne lui avais rien demand. + +Quelque tems aprs, le comte de Carlisle, poux d'Isabelle, soeur du +dfunt Lord Byron, et dsign, en cette qualit, pour servir de tuteur + son jeune neveu, l'appela Londres auprs de lui, afin de le mettre +en tat, disait-il, de recevoir une ducation vraiment librale et +digne de son rang. douze ans, Byron fut envoy Harrow, pension +situe dix milles de Londres, o sont, en gnral, levs les enfans +de la haute socit anglaise. Dans cette pension, son esprit reut +de nouveaux dveloppemens; tour tour on le vit se livrer aux plus +violens exercices, la gat la plus franche, la plus profonde +tristesse: quelquefois ardent l'tude, ordinairement distrait de +tous les travaux universitaires; lisant Ossian et ngligeant les +classiques; ddaignant de faire les moindres efforts pour obtenir les +palmes de collge; toujours fier, ddaigneux et inquiet; objet de +la haine de la plupart de ses matres, et, comme Aberdeen, de +l'admiration de ses condisciples. + +Un jour, sa voix, les lves de Harrow se rvoltrent. Dans leur +rage, ils voulaient mettre le feu leurs salles d'tude: Byron les +apaisa comme il les avait d'abord enflamms, avec quelques mots. +Montrant les noms de leurs pres crits sur les murailles, il leur +demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges. +Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrt. + +Chaque anne il allait passer le tems des vacances dans le chteau +de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus clbre pour avoir t +la rsidence d'un pote que pour avoir vu les exploits des meilleurs +chevaliers du moyen ge. On peut en lire la magnifique description +dans le quinzime chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria +Chaworth, et que, pour la premire fois, il devint amoureux. Les deux +familles de Chaworth et de Byron taient allies; mais, depuis la +mort de l'un des oncles de Maria, tu, comme nous l'avons dit, par le +dernier Lord Byron, elles avaient cess de se voir. En dpit de tous +les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de dclarer +son naissant amour la belle Maria. Celle-ci, plus ge que lui de +quelques annes, n'attacha pas d'abord un grand prix la passion d'un +enfant de quinze ans; elle le dsola: elle fit pis encore, elle le +trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer de plus +vulgaires conqutes, et voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin, +cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus +ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme jadis +Gallus avait regrett Lycoris, et les larmes qu'il rpandit rvlrent +l'ardente sensibilit de son ame; mais cette premire passion eut sur +toute sa vie la plus heureuse influence. C'est miss Chaworth qu'il +n'hsita pas d'attribuer son gnie potique, et du moins elle lui +donna, la premire, le dsir de bgayer des vers. Depuis ce tems le +nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un pouvoir presque +magique. + +De Harrow il fut envoy Cambridge pour y finir ses tudes. On a +beaucoup parl d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami +et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande +tendresse pour les animaux: en Italie, il tranait aprs lui plusieurs +singes, un boule-dogue, un mtin anglais, deux chats, trois paons +et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayt, +Cambridge, d'apprivoiser un ours, tche difficile, et par cela mme +attrayante pour lui. ceux de ses condisciples qui, jaloux peut-tre +de l'intrt presque exclusif qu'il portait ce grossier animal, lui +demandrent ce qu'il prtendait en faire, Lord Byron avait rpondu: +Un docteur de l'universit de Cambridge. Ce mot fit fortune, et plus +tard on y trouva la preuve de son caractre misanthrope: on n'aurait +d y voir qu'une saillie de gat satirique. Quand il quitta +Cambridge, il y laissa son ours, de l'ducation duquel il dsesprait +sans doute. + + dix-neuf ans, il disait adieu au collge, sans avoir t revtu d'un +seul degr universitaire; mais il s'tait dj cr des titres plus +honorables. Les souvenirs religieux des montagnes cossaises et des +hauts faits d'armes de ses anctres, les regrets et les transports +d'un premier amour; Ossian et les potes classiques; telles furent les +premires inspirations de Byron. Les _Heures d'oisivet_, livres +l'impression six mois aprs sa sortie de Cambridge, firent d'abord +une vive sensation. Un jeune homme, possesseur d'un beau nom et d'une +grande fortune, dj matre de ses actions, et qui cependant dvouait +les plus beaux jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le +volume qu'il publiait, des vers charmans, des ides nobles et grandes, +des preuves nombreuses de sensibilit, de dlicatesse et de got, +voil ce qui d'abord excita une vritable admiration: mais le premier +des oracles priodiques de l'opinion, la _Revue d'dimbourg_, avait +encore gard le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus +accablante n'avait peut-tre rempli les colonnes d'une gazette; celles +dont l'auteur _des Martyrs_ tait l'objet en France, justement la +mme poque, sont des modles d'urbanit quand on les compare ce +fameux article. Bientt (tant il est facile aux critiques de frapper +de ridicule les posies graves!) le public parut rougir d'avoir +admir ce que la _Grand'mre d'dimbourg_ avait dnigr. Les _Heures +d'oisivet_ devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de bon ton; +on alla jusqu' refuser l'auteur la moindre tincelle d'imagination, +et le comte de Carlisle se joignit mme la foule des aveugles +dprciateurs du beau gnie de son jeune parent. + +Cependant Byron attendait, Newstead, l'instant de sa majorit, en +s'abandonnant toutes les violentes passions de son ge. Lui-mme +nous apprend que chaque jour de nouvelles et sduisantes matresses se +disputaient son coeur, et qu'une foule d'amis, attirs auprs de +son inexprience par l'appt des volupts, ou d'autres motifs moins +excusables, ne cessaient de faire retentir les chos de la vieille +abbaye d'accens de joie oublis depuis long-tems. + +Mais, tout en s'abandonnant avec une espce de fureur aux plaisirs des +sens, Byron n'tait pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours +de dlire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin +d'apprcier lui-mme la nature du bonheur qu'il tait possible d'en +attendre: il en eut donc bientt reconnu tout le vide. Les tendres +coquetteries de ses indignes matresses n'effleuraient plus son coeur; +ses anciens amis, impatiens du fier et mle gnie d'un homme auquel +ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour en jour. +Enfin, aprs l'exprience d'une anne, l'tre qu'il chrissait le +plus tait un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel il se baignait +ordinairement. Souvent, pour prouver son intelligente sollicitude, +il disparaissait quelque tems sous les flots, et le chien, la grande +joie de son matre, ne manquait pas de se prcipiter sa recherche +et de le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en 1808, une +inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; elle finit par ces +mots: Ce monument indique la demeure d'un ami; je n'en ai encore +connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose. + +On raconte aussi que, dans le mme tems, Byron fit arranger et monter +en coupe un crne d'une norme capacit; il appartenait l'un des +moines qui jadis avaient habit Newstead. Dans les jours de rceptions +bachiques, le crne faisait le tour de la table, et, comme aux festins +d'Anacron et d'Horace, chacun des convives, ne trouvant plus qu'un +aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la mort, se livrait +l'envi aux plus folles saillies. Byron fit mme, sur cette coupe, des +vers qui rappellent la grce philosophique du chantre du Falerne et de +Lydie. + +Mais l'article de la _Revue d'dimbourg_ vint bien autrement +aiguillonner sa muse, et le gnreux dsir de se venger lui fit +oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures +d'oisivet_, de ne plus rien livrer l'impression. Toute la +rpublique littraire avait mconnu son gnie! tous les prtendus +oracles du got, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery, +avaient affect de ne voir en lui qu'un mprisable rival: il saura +les dsabuser. Ds ce jour, il renonce aux loges, aux flatteries +d'indignes Aristarques; il ddaigne l'approbation de cette Angleterre, +qui ne rappelle son coeur que ses propres garemens ou les +injustices des autres, et quand il aura dignement relev le gant qu'on +lui a jet, il ira, loin de sa patrie, chercher des inspirations plus +grandes encore. + +_Les Bardes anglais et les Reviseurs cossais_ firent toute la +sensation que Lord Byron en avait espre: les journaux, pouvants, +n'osrent mme rentrer en lice contre un si _rude jouteur_. Le +lendemain de la publication de cette satire, le pote, ayant atteint +sa majorit, vint prendre sa place dans la chambre des pairs. peine +eut-il prononc, haute voix, le serment d'usage devant la _balle de +laine_ qui sert de sige au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint + lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron +ne rpondit ces avances qu'en s'inclinant lgrement et en posant +l'extrmit de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il +chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y +tendre. Comme il sortait quelques minutes aprs, l'un de ses amis lui +demanda pourquoi il avait si mal rpondu aux avances de Lord Eldon. +Si je lui avais serr la main, rpondit-il, il m'aurait cru de son +parti; je ne veux rien avoir dmler ni avec lui ni avec l'autre +ct de la chambre: j'ai pris mon sige, et maintenant je vais voyager +en pays tranger. + +Il s'loigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, aprs avoir mis +quelque ordre dans ses affaires, acquitt compltement ses nombreuses +dettes, fait un testament, appel sa mre Newstead et l'avoir +embrasse. Un ancien ami de collge, John Cam Hobhouse, dj connu +par plusieurs ouvrages de posie et de politique, mais devenu, +depuis, plus clbre par le courage et la franchise de son opposition +parlementaire, offrit Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages; +et, sans en avoir prcisment arrt le plan, les deux amis mirent + la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en +deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicit la +faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron. +C'tait un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du _Don +Juan_ de Molire; prsomptueux, craintif et superstitieux l'excs; +aimant tendrement son matre, et redoutant toute espce de fatigues ou +de dangers. + +Nos deux potes dbarqurent Lisbonne, visitrent avec empressement +Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus dlicieux de l'Europe, et le +chteau de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme +et du caractre des Portugais, ils s'empressrent d'arriver Sville. +C'est l que Byron dpouilla ses premires impressions sauvages. Le +ciel de l'Andalousie, les cris de libert qui, de toutes parts, y +retentissaient, les scnes pittoresques d'une nature ravissante, +et, plus que tout cela encore, les grces et la beaut des dames +de Sville, eurent bientt fait vanouir ses sermens de haine la +socit, de calme et de continence philosophiques. Son dpart de +Sville fit mme verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son +retour eut sans doute bientt taries. Cadix, de nouveaux liens aussi +tendres et aussi passagers l'attendaient encore. + +Il est peu de personnes (mme celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui +n'aient vu, et par consquent admir quelques portraits de Lord +Byron: ils rappellent, en gnral, l'expression de ses traits. Cette +expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux +artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en mme +tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient +aux littrateurs un autre magnifique horizon potique. Le dessin qui +prcde cette dition reproduit exactement la tte de Lord Byron +vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur +grce et de leur puret, mais sa physionomie n'en fut pas altre; +comme celle de tous les hommes de gnie, elle tait indpendante des +formes matrielles; elle exprimait l'habitude des passions et des +penses sublimes, le ddain et presque l'ignorance des tracasseries +vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot, +elle tait l'image fidle de son ame. + +Le 16 aot, le vaisseau qui devait transporter en Grce nos deux +voyageurs mit la voile de Gibraltar et mouilla successivement +Cagliari en Sardaigne, Girgenti en Sicile, Malte; et enfin, le 29 +septembre, Prvesa sur la cte d'Albanie. + +Leur plan tait enfin arrt avec prcision: ils devaient traverser +la Grce et la More, passer l'hiver Athnes, et, de l, se rendre + Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sret, +il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui +gouvernait alors toutes ces contres. Aly-Pacha, surnomm le Bonaparte +musulman, assigeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le chteau de +Brat en Illyrie. Byron se rendit Tpalne, quartier-gnral du +visir, et loign de deux journes de Brat. Aly, de son ct, ayant +appris l'arrive, dans ses tats, d'un seigneur anglais, avait +ordonn que toutes les commodits de voyage lui fussent gratuitement +prodigues. Lui-mme le reut avec la plus haute distinction. Ses +petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure boucle +attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes +irrcusables d'une haute naissance et d'une ducation distingue. +chaque heure de la journe il envoyait nos voyageurs des fruits, des +confitures et des sorbets, et, quand ils demandrent prendre cong, +Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les +recommandant spcialement son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de +la More. + +L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais, +mlange de maraudeurs chrtiens et musulmans, firent une vive +impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe +Harold_ il a trac une peinture dtaille de la beaut et de la +gracieuse dmarche des femmes; du courage, de l'hospitalit et +du caractre vindicatif des hommes.--De retour Prvesa, ils ne +tardrent pas s'embarquer, dans l'espoir d'aborder Patras sur la +cte de la More; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs, +leur btiment, emport par le vent, alla chouer sur les rochers +de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au gnreux secours des +villageois albanais qui habitaient derrire ces rochers. Pendant la +crise, Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs +invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le capitaine +fondait en larmes, en nous disant de nous recommander Dieu. Les +mts taient fendus, la grande vergue en pices; le vent redoublait de +force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le +disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots. (_Lettre +de Lord Byron sa mre_.) Tel fut l'vnement qui, sans doute, +fournit plus tard au pote les terribles couleurs du deuxime chant de +_Don Juan_. + +De Souli, nos voyageurs revinrent encore Prvesa, et, renonant +au trajet de mer, se dirigrent vers Patras, travers les forts de +l'Acarnanie et de l'tolie: ils firent une halte de quelques jours +Missolonghi et Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de +la Grce, et s'arrtrent le reste de l'hiver Athnes, comme ils en +avaient form, depuis long-tems, le projet. + +Ce n'tait pas assez qu'Athnes expit sous le cimeterre des barbares +son ancienne gloire; des trangers, et surtout des Anglais, venaient + l'envi disputer aux rivages de Grce les dbris de statues, de +colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse. +Les monumens ont en eux-mmes peu de valeur: transportez sous le ciel +de la Grce les arceaux et les ogives de nos chteaux gothiques, l'ame +les considrera sans motion, sans enthousiasme. On a donc de la peine + comprendre la rage qui porte les Anglais encombrer leur le des +monumens enlevs la religion des autres peuples; et certes, il +est dplorable que le gouvernement applaudisse de pareilles +profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous +les dbris des sicles passs viennent chaque jour se presser dans +les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription, +chappe aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes +les dclamations modernes, quelle a t et quelle doit tre leur +patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regard les vols de +l'cossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait + Lord Byron et M. de Chteaubriand de se rendre les chos de +l'excration laquelle ils vourent les spoliateurs du Parthenon. +Mais Byron ne se contenta pas de fltrir, dans le _Childe Harold_ et +dans _la Maldiction de Minerve_, la conduite de Lord Elgin; il +alla lui-mme, au pril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrs, +inscrit sur le frontispice du temple d'richte, et il le remplaa par +ces deux lignes: + + Quod non fecerunt Gothi + Hoc fecerunt Scoti. + +De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reu de son +gouvernement d'normes sommes pour prix de la dpouille des temples +d'Athnes.--Nos voyageurs s'loignrent de la Grce au commencement +du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitrent les +ruines d'phse. Le 15 avril 1809, la frgate _la Salsette_, qui les +transportait, jeta l'ancre sur les ctes de la Troade, non loin des +fameux tombeaux que l'on aime croire ceux des hros grecs morts au +sige d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur +l'embouchure des Dardanelles, et justement quelques centaines de pas +du chteau d'Abydos, il prit envie Byron de vrifier par lui-mme si +les savans avaient eu raison de rvoquer en doute le rcit des tendres +traverses de Landre. Dans le dernier sicle, notre Acadmie +des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, aprs de longues +dissertations, reconnu que l'histoire d'Hro et Landre tait +ncessairement une fable, attendu l'_impossibilit du trajet de +l'Hellespont la nage_. La tentative de Byron fit vanouir tout d'un +coup l'autorit de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la +frgate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de +cette preuve: les deux nageurs partirent en mme tems et firent le +trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut peine atteint +le rivage de Sestos, qu'il se hta de regagner, sur une barque, +l'autre bord, o le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, puis +de fatigue et grelottant de fivre, se trana, demi-nu, dans une +cabane voisine, et reut l'hospitalit d'un pauvre pcheur turc, qui, +pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. peine +revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pcheur, par l'un des +hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une +paire de pistolets et douze pices de soie pour sa femme. Surpris +de ce prsent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser +l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hlas! peine +loign de son rivage, une rafale s'leva, fit submerger sa barque et +l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du dsespoir de Lord Byron! Il +s'empressa d'aller lui-mme consoler la veuve; la pria de le regarder + l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante +dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractre +de Lord Byron pour que lui-mme penst jamais la divulguer: mais +les officiers alors employs sur _la Salsette_ en ont tous attest +l'exacte vrit. + + Constantinople, il se spara de Cam Hobhouse, qui brlait dj de +revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son +projet tait de retourner en Grce, et voulant, dans cette seconde +excursion, s'arrter loisir dans les lieux les plus potiques de +cette terre de posie, la socit d'un ami, tel que Hobhouse lui-mme, +drangeait, jusqu' un certain point, son plan de rverie. Il crivit +_Childe Harold_ en Grce; il en composa mme un grand nombre de +strophes sur le Parnasse. C'tait, il faut l'avouer, une heureuse et +grande ide que celle d'aller puiser des inspirations une pareille +source, et quand on songe, en lisant _Childe Harold_, que ces vers +ont t tracs sur les sommets sacrs de l'Hlicon, je ne sais quelle +vnration religieuse se joint naturellement l'admiration que +produit une aussi magnifique cration. + +Il choisit Athnes pour sa principale rsidence. C'est l qu'une jeune +Grecque devint perdument prise de lui: elle tait belle; elle ne +tarda pas toucher son coeur. Mais les jours du Ramasan arrivrent, +et, pendant ce carme, tout commerce entre les deux sexes tait puni +de mort. Une aussi longue interruption parut un sicle Lord Byron: +dans son impatience, il avait form un plan de rendez-vous, et l'avait +fait parvenir sa matresse; la trame fut dcouverte, et la jeune +fille condamne tre sur-le-champ enferme dans un sac et jete +la mer. Byron n'tait prvenu de rien, quand un soir, en ctoyant +cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris son +service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son ct. Il apprend +qu'ils ont la mission de noyer une femme; ds-lors il ne pouvait +plus hsiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court +l'officier du dtachement, parvient l'intimider, et se fait remettre +l'infortune, dans laquelle il reconnat son amante. Grce son +intervention, et une forte somme d'argent, le magistrat consentit + rtracter son arrt, mais la jeune fille fut oblige de quitter +Athnes, et, quelques mois aprs, elle mourut de regrets et la suite +d'une fivre lente. Tel fut l'vnement qui offrit Lord Byron la +premire inspiration du _Giaour_. + +Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'loigna d'Athnes, +et rsolut de parcourir le Ploponse. Il n'emmena pas avec lui +Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bire +et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre. +Pour Byron, peine arriv Patras, il fut saisi d'une fivre +violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un mdecin ignorant +tait charg de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons dj +parl s'taient engags, par serment, couper la tte au tremblant +Esculape, s'il n'oprait pas avant quinze jours une cure complte. Or, +ils n'taient pas hommes se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la +sant, le mdecin se livra-t-il aux plus extravagantes dmonstrations +de joie. + +Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-mme en Angleterre. On +peut lire dans le _Childe Harold_ le rcit touchant de la douleur des +deux braves Albanais en se sparant de lui. Le 2 juillet 1811, aprs +deux annes de plerinage, Byron dbarqua au port de Falmouth. Il +tait dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pnibles +impressions ou des illusions funestes. peine arriv Londres, un +courrier parti de Newstead lui apprend que sa mre est l'extrmit. +Byron quitte tout pour accourir auprs d'elle; mais il tait trop +tard, et il ne put recueillir son dernier soupir. + +Le besoin de combattre sa profonde mlancolie le ramena Londres. +Il tait d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire +compose, pendant les derniers jours de sa traverse maritime, sur le +modle de l'_Art potique_ d'Horace. Il avait aussi termin les deux +premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous les +_reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses ides, et il +tremblait de publier ce chef-d'oeuvre de la littrature contemporaine. +Un ami, parvint le dtromper: Votre imitation d'Horace, lui dit +courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que _Childe +Harold_ est un ouvrage dlicieux, admirable, enchanteur.--Vous vous +trompez, rpondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne +mes vers: s'ils ont du succs, que le profit vous en revienne. Ainsi +furent publis les deux premiers chants de _Childe Harold_. + +Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande +pas l'attention de nos classiques par une rgularit symtrique; +vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, quelques +pieds d'un rivage toujours vari, et constamment enrichi des plus +ravissantes beauts. Sous vos yeux se succdent le Portugal, devenu la +proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois; +la Troade, spulcre des anciens hros; Constantinople, calme sjour +du despotisme; l'Albanie, dj prludant secouer les chanes du +croissant; la Grce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une +fois rv les doux rivages; la Grce, dont les malheureux enfans +flchissent sans murmurer sous le bton barbare, tandis qu'ils +pleurent de rage en voyant s'crouler, la voix de Lord Elgin, les +colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pntrante! et +partout quel sentiment exquis de la beaut! quel ddain pour les +favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la libert! + +Le _Plerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littrateurs +n'ont jamais essay de lire mme la traduction franaise) fit +proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des potes vivans: +il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables +rendirent hommage l'vidente supriorit de son gnie: mais, en +se dclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils +n'oublirent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_, +_distes_, _athistes_ et _sditieuses_, cortge ordinaire des +ouvrages qui n'ont pas t composs sous l'influence immdiate d'une +secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations +ne l'empchrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la +justice qu'il n'tait en droit d'attendre que de la postrit. + +Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa premire entre dans le +monde. Les dames, bien que jalouses de la prfrence donne sur +elles, par _Childe Harold_, aux beauts de l'Orient et de l'Espagne, +caressaient l'espoir de ramener le jeune pote de plus tendres +sentimens: elles l'accueillirent donc avec motion et coquetterie. +Byron n'tait pas de ces hommes dont la prestigieuse rputation ne +supporte pas l'preuve de l'intimit: vu de prs, il parut grandir +encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, +galement faite pour exprimer l'enthousiasme, le ddain, l'amour ou +la haine. Mais le caractre de ses penses comportait une dignit +srieuse dont il lui tait presque impossible de se dpouiller: si +quelquefois il se livrait une bruyante gat, ces clats taient +rapidement remplacs par une teinte de tristesse importune. Il tombait +frquemment dans une grande proccupation mlancolique, et mme, au +milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles, +il semblait faiblement combattre ce penchant la distraction. Lui +arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitt une conversation +d'autant plus tonnante, qu'il cherchait moins exciter l'tonnement: +les saillies les plus vives se pressaient sur ses lvres; ses yeux, +dit-on, lanaient des clairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu +l'couter sans motion, sans une sorte de respect. Il n'en tait +pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprs de lui de leur +infriorit intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa +prsence leur imagination ravie. + +Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue dure: pour +le prolonger, il et fallu faire preuve d'affectation, et ce dfaut +gnral de la socit anglaise tait justement celui dont Lord Byron +tait le moins susceptible; il et fallu caresser l'amour-propre des +automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais +dissimuler ses impressions ddaigneuses. D'abord les _dandys_, espce +de fats qui, dans la grande socit anglaise, forme une majorit +compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-matres), +brigurent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extrieur +leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes +beauts essayrent l'envi sur son coeur la puissance de leurs +charmes; Byron accueillit du mme silence les grimaces des uns et les +vaporeuses oeillades des autres. Ds-lors une cabale sourde se ligua +contre lui; un plan de calomnie fut organis, et le succs dpassa +bientt toutes les esprances que ses auteurs en avaient pu concevoir. + +Fatigu des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland, +une course vers ces lacs devenus clbres par les mlancoliques et +monotones lucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey. +Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les potes +_lakistes_ se montrrent humilis de l'indpendance de ses opinions, +et furieux des pigrammes dont il accablait leur politique bigoterie. +L'apparition presque simultane du _Giaour_, de _la Fiance d'Abydos_, +du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une occasion d'attaquer ses +principes et de noircir sa vie. Qui peut, s'crirent-ils, fournir + Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces hros +dvors de passions et de remords? qui l'initia aux mystres des plus +horribles angoisses de la vie? qui lui apprit revtir de formes +sduisantes les plus odieux sclrats? Ah! sans doute, la source de +son gnie est empoisonne; elle n'a pu natre que de la perversit +de son caractre. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie +d'injurieux soupons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? +Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie? +Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui +pour que l'on puisse encore douter de l'identit de l'auteur et de ses +personnages. Et quel insens pourrait envier un talent qu'il faudrait +acheter pareil prix?... + +Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infmes +soupons: cependant, il suivait avec assez d'assiduit les sances de +la chambre des Lords. Toujours tranger aux ambitieuses intrigues +qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il +pronona la chambre haute trois discours assez remarquables, dans +lesquels il peignit de couleurs nergiques la dtresse des ouvriers +et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilit de ses efforts +refroidit bientt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il +servirait plus efficacement la cause de la justice et de la libert, +du haut de la tribune potique que s'tait leve son gnie. Il +acheta, la mme poque, une action au thtre de _Drury-Lane_, +et quelques jours aprs il fut nomm directeur du jury charg d'y +recevoir les ouvrages dramatiques. + +La mobilit de son imagination, sa passion pour les voyages, et les +souvenirs de plusieurs beauts qu'il avait peintes dans le _Giaour_ et +le _Corsaire_, tout aurait d le dtourner du mariage, et surtout de +l'ide d'en former les redoutables noeuds avec une Anglaise: il n'en +fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Nol, fut +celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle tait belle; +mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un +caractre inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le +malheur du plus pacifique des poux; plus forte raison celui de +Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord +songeait demander sa main, et quand on lui rappela les dfauts de +Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle +tait l'un des ornemens, elle rpondit qu'elle esprait ramener son +poux force de douceur, de leons et d'exemples. Le mariage fut +clbr le 2 janvier 1815. + +Bien que form sous de funestes auspices, il et peut-tre t fortun +sans l'intervention, presque toujours fcheuse, d'une belle-mre. Les +Milbank conservaient dans leur famille la tradition du vieil esprit +d'austrit et d'intolrance qui distinguait les puritains; aussi +l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec rpugnance l'union +de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas devenir une mortelle +ennemie: la _lune de miel_ mme ne fut pas exempte d'orage. Byron et +voulu en passer le cours loin du tumulte de Londres; il craignait les +folles dpenses, et surtout les insipides distractions du grand +monde: il fut oblig de renoncer son projet. Partout recherchs +avec empressement, recevant leur tour avec grandeur, la dot de la +nouvelle lady fut bientt dissipe en prodigalits, et Byron prvit de +nouveaux embarras pcuniaires. D'un autre ct, son amour de l'tude +et des mditations solitaires s'accommodait mal de visites frquentes +et de la prsence continuelle d'une pouse souponneuse; parfois il +accueillait avec fatigue les tendres expansions de lady Byron, et +cette femme altire, se croyant alors ddaigne, revenait prter une +crdule oreille aux suggestions de sa mre et d'une ancienne nourrice. +Ce n'tait pas tout: plusieurs espions fminins venaient nourrir les +dfiances de ces trois femmes et suivaient sans relche toutes +les dmarches de Lord Byron. Dans un secrtaire que lady Byron fit +enfoncer, on avait trouv des lettres amoureuses: par malheur, le nom +de l'ancienne matresse n'y tait pas trac; il fallut recourir +aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est +souponne: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des +froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank, +la nouvelle se fut bientt rpandue dans tous ceux de la capitale, +et (voyez la retenue de la haute socit anglaise!) quand la pauvre +Mardyne reparut sur le thtre, les dames se couvrirent modestement de +leurs ventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_ sifflrent, +et l'actrice fut oblige de se retirer, en protestant de son +innocence. Il fut prouv, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit un +seul mot, ni mme vu une seule fois Lord Byron. + +Lady Byron avait un caractre fort _excentrique_. Elle s'imagina un +autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout +pour ses conseils dnotait un certain drangement de _sensorium +commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pntrrent dans le +cabinet d'tude de Byron (il composait alors _le Sige de Corinthe_); +on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et auxquelles sa +fiert lui permit peine de faire quelques rponses. Plus tard, il +apprit qu'il avait reu la visite de docteurs en mdecine, chargs +d'examiner ses droits au sjour de Bedlam. Il est inutile de dire que +ces docteurs ne rpondirent pas l'attente de lady Byron. + +Il semblait que la naissance d'une fille, arrive le 10 dcembre 1815, +dt mettre un terme la soucieuse msintelligence des deux poux; +mais, dans le mme tems, de nombreux cranciers ayant demand +la garantie de leurs crances, Byron se vit forc de vendre les +somptueuses proprits qu'il avait, en se mariant, achetes +Londres, la sollicitation de lady Byron. Les poursuites judiciaires +cessrent: mais, sous prtexte de les prvenir, ils se dcidrent, +d'assez bonne grce, vivre, pendant deux ou trois mois, loigns +l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son pre; et quelques +jours aprs, l'instigation de sa famille, elle crivit Lord Byron +que jamais elle ne consentirait le revoir. + +Tel est le rcit exact de cette sparation, qui a fourni matire +tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand +pote. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il +faut en accuser les indiscrtions ridicules de lady Byron. coutons +Byron lui-mme: + +Il existe dans le mariage une foule de causes inapprciables de +dgots mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos plus +proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les poux seuls +peuvent s'en former une vritable ide; eux seuls ont le droit d'en +parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux l'gard de +sa femme; tant qu'il ne commet aucune action prjudiciable la +communaut, de quel droit vient-on le blmer, s'il juge propos de +vivre loign d'une femme qu'il connat mieux, sans doute, que ceux +qui prennent sa dfense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre +deux individus qui se dtestent rester unis, quand ils soupirent +tous deux aprs l'instant de leur sparation? Telle est du moins +l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison, +interviennent dans les dbats domestiques. + +Quoi qu'il en soit, la sparation de Lord et de lady Byron fit revivre +tous les anciens contes dont les prcieuses de Londres (les _bas +bleus_) avaient les premires rpandu le bruit: tous les crits +priodiques, l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les rptrent + l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le hros (Lord Byron) +tait, sous le nom de _Glenarvon_, accus de plusieurs assassinats. +On alla jusqu' imprimer qu'tranger tous les sentimens de +bienveillance et d'humanit il n'tait pas mme susceptible d'tre +captiv par les attraits ou les vertus d'une femme; et les stances +ravissantes qu'il avait adresses Thirza, Maria, Janth, ne lui +avaient t inspires que par son attachement pour un ours et le chien +de Terre-Neuve dont il avait compos l'pitaphe. Il ne paraissait +plus Drury-Lane sans tre accueilli par des hues; les dames le +dsignaient du doigt, les enfans poursuivaient sa voiture quand il se +rendait la chambre des pairs, et sa _vertueuse_ femme coutait +avec une merveilleuse srnit le rcit des calomnies dont il tait +abreuv. + +Cependant, cet homme tait Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_ +et du _Giaour_! celui qui avait dfendu de toutes ses forces les +catholiques d'Irlande et les chrtiens de l'Orient! Ah! si, pour +l'honneur de la France, un aussi puissant gnie, une aussi grande +ame, et reu le jour dans son sein, lui et-on dcern les mmes +rcompenses? Les clameurs de misrables et ridicules coteries +auraient-elles ainsi aveugl l'opinion publique? Nous avons l'orgueil +d'en douter. + +Il ne faut pas s'tonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre +l'Angleterre une haine profonde: elle n'tait plus digne de ses +hommages. Pour comble de disgrces, il se vit oblig de vendre +l'abbaye de Newstead, demeure de ses anctres, afin de restituer +aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en +Angleterre; quand il s'en fut dpouill, il s'loigna une seconde fois +d'une ingrate patrie, avec la rsolution de n'y jamais revenir. + +Quelques jours avant son dpart, une jeune dame, que ses talens +n'avaient pu tirer de la misre, se prsente chez lui, et le prie +d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique +ressource. Elle tait belle, ses parens taient loigns, et ceux +qui d'abord l'avaient encourage se dvouer au culte des muses +lui avaient retir leur protection, avant d'avoir pu apprcier si +rellement elle en tait digne. Byron l'couta avec attention. Quand +elle eut fini de parler: Puissiez-vous, madame, rpondit-il en lui +prsentant un billet pli, tre plus heureuse que moi; puissent +vos talens, vos vertus et votre beaut dsarmer l'envie! Voici ma +souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde est +pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intresser vos succs: +ce serait vous faire plus de tort que de bien. La jeune dame prit +alors cong de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle, +de voir que le pote lui avait remis un bon de cinquante louis sur +son banquier. Avant qu'elle songet publier ce trait de gnrosit, +Byron touchait au rivage de la France. + +C'tait au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothque +compose de potes grecs, latins et italiens; l'assortiment d'animaux +dont nous avons dj parl, et le bon et fidle Fletcher, dont la +destine, assez conforme celle de son matre, tait d'abandonner, de +maudire et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et ses enfans. +Lord Byron traversa rapidement la France: sa premire halte fut le +champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois cette plaine dsormais +clbre, et qui lui rendait les impressions de Salamine et de +Marathon. Aprs avoir visit successivement Bruxelles, Coblentz et +Ble, il s'arrta, pendant l't, la campagne _Diodati_, sur les +bords du lac de Genve. + +Depuis son dpart d'Angleterre, la violence des tourmens intrieurs +avait influ sur sa sant: mais Clarence et les rochers de Meillerie, +en rappelant son coeur les sublimes rveries de Rousseau; les +montagnes du Jura, en l'attendrissant la pense de sa chre cosse; +l'aspect du lac de Genve enfin, tout contribuait calmer ses ennuis +et ranimer ses forces physiques. Tous les soirs, comme si le lac +et pu verser dans son ame la tranquillit de sa limpide surface, +il aimait voguer sur les flots, dans un frle bateau. Ces courses +n'taient pas sans danger: quelquefois l'onde s'agitait subitement +avec violence, et notre pote, un jour, fut sur le point de prir +l'endroit mme o Saint-Preux avait caress l'ide de prcipiter dans +les flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans la nature, tout, +jusqu'aux lmens, semblait destin nourrir son ame de grandes et +potiques inspirations. + +Il retrouva, dans les environs de Genve, ses anciens amis; Cam +Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et +Shelley, dont les habitudes austres et les opinions indpendantes +lui plaisaient, jusque dans leur exagration. Mais, de toutes les +personnes dont il cultiva la socit, nulle ne l'intressa plus que +madame de Stal, alors retire Coppet: c'tait, en effet, deux ames +dignes de s'entendre. On se rappelle la prdilection de Corinne +pour la littrature, les opinions et les lois de l'Angleterre; elle +semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de +Shakspeare et de la chute de Napolon. En ce moment, comme elle avait +au nombre de ses htes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron avait +fltri les doctes prtentions, il tait naturel qu'elle ft encore la +dupe des calomnies dbites contre l'auteur de _Childe Harold_. Quand +on annonait la visite de Byron, ces dames quittaient le salon, et +frmissaient l'ide de regarder en face un semblable monstre. +Pour madame de Stal, peine l'eut-elle entendu, qu'elle dposa ses +anciens prjugs. Un jour, aprs avoir lu les stances que Byron +avait adresses sa femme en quittant l'Angleterre, elle s'cria: +Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me consolerais +d'avoir t malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspir mon +poux de semblables adieux. En effet, pour ceux qui ne sont pas +dpourvus de sensibilit, ces vers seront toujours, dfaut d'autres +_Mmoires_, la condamnation de lady Byron. + +C'est la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la premire et +la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier de +Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir runi + l'imagination de Dante celle de Chteaubriand. De la Suisse il +descendit en Italie, accompagn de Shelley et du docteur Polidori, son +secrtaire, le mme qui publia quelques mois plus tard, Londres, +la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivs Montanvers, le prieur +des bndictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du couvent. +Shelley rpondit cette invitation en y inscrivant le mot Atheos. +Mais Byron, jetant son tour un regard sur le livret, se hta de +passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule hardiesse +de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus tard +donner le pote Southey de l'athisme de Lord Byron. Les ouvrages +de l'illustre pote se chargent l'envi de dmentir cette odieuse +imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie, tourment de ces +doutes mtaphysiques, nobles et srs indices d'une ame profondment +religieuse; et quant Shelley lui-mme, auteur d'un pome satirique, +_la Reine mob_, dans lequel les opinions dogmatiques sont peu +respectes, il est certain qu'il avait sur l'immortalit de l'ame, +et sur l'indpendante dignit de son essence, les ides les plus +respectables. Nous ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques +rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent accuses, si +rarement approfondies. + +La premire rsidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y passa +l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque tous +les soirs, entendre, l'opra de la _Scala_, ces belles partitions +dont la France commence prfrer la large mlodie aux ariettes de sa +lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours de l'anne 1817 +aux derniers de 1819, il vcut Venise: il y composa _Mazeppa_, les +deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux Foscari_ et le quatrime +chant de son cher _Childe Harold_. Dans les derniers vers de cet +immortel pome on sent l'influence des impressions du ciel vnitien +sur son coeur; les ruines de l'ancienne reine du monde glissent, moins +dsolantes, devant ses yeux: il sourit mme la vue des danses et de +la guitare adriatique, et l'Italie, semblable aux jardins d'Armide, +entremle sans cesse, ses mlancoliques mditations, de suaves +accens de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil, qui n'est nulle +part aussi magnifique qu' Venise, il parcourait la ville dans une +lgante gondole, tandis que, pour quelques pices d'argent, deux +bateliers reproduisaient, dans leurs chants alternatifs, les octaves +d'Arioste et de Tasse. Le jour, il allait sur les sables du _Lido_ +exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer. Il parcourait les +campagnes, et, pntrant dans les plus humbles cabanes, il prodiguait +aux malheureux des secours et des consolations. Le feu prit un jour + la boutique d'un cordonnier: charg d'une nombreuse famille, ce +malheureux se voyait priv de toutes ressources. Byron l'apprend; +lui fait passer la valeur de tous les objets que les flammes avaient +dvors, et quelques jours aprs il l'invite retourner chez lui. Sa +maison tait reconstruite, plus commode, plus lgante qu'auparavant. +Le hasard fit dcouvrir aux Vnitiens tonns plusieurs semblables +traits de gnrosit. + +Mais un penchant invincible l'entranait en mme tems au plaisir: +gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont +on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans doute +l'une des sources de son gnie. Venise, il frquenta les brillantes +runions, les bals masqus, les concerts et les thtres: mais les +faciles enchanteresses de Venise entourrent vainement sa tte de +fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses compatriotes, de son +premier amour et de sa fille, ne cessrent de l'y poursuivre. Il +demandait et recevait frquemment, par l'entremise de sa soeur, des +nouvelles de sa chre _Ada_; et quand ses lettres prouvaient quelque +retard, il tombait dans de profonds accs de mlancolie. + +Tandis que son tems semblait ainsi consacr de frivoles +distractions, il faisait paratre une succession de nouveaux +chefs-d'oeuvre. Las de ne prsenter que les inspirations d'un +noble enthousiasme un monde qu'il avait appris mpriser en le +connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au srieux les +malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage +dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande +scne de la socit. Dans ce pome extraordinaire de _Don Juan_, vers, +octaves, chants, conception, tout d'abord parat improvis; mais +ce dsordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention +profondment calcule de Byron fut de peindre le monde tel qu'il +tait, avec ses courtes joies et ses souffrances innarrables; il +voulut fatiguer les ames capables de rflchir, en les obligeant +considrer quel degr d'abaissement, de honte, leurs prjugs les +faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux excut. Vices de +l'ducation, malheurs de l'humanit, innocens plaisirs, honteuse +dbauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanits des cours, +peinture d'une nation parvenue au dernier degr de corruption, tel est +le vaste et instructif tableau que droule nos yeux le _Don Juan_. +On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant: + + _I can't describe it, though so much is strike; + Nor liken it,--I never saw the like_. + +Je ne puis le dcrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni +le comparer quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil. + +On a pourtant compar _Don Juan_ _la Pucelle_; c'tait juger d'un +arbre d'aprs son corce. Voltaire, dans son pome, s'empare de toutes +les ides nobles que notre imagination aime nourrir: il lutte contre +elles, il ne les quitte qu'aprs les avoir imprgnes de ridicule. Du +reste, il ne dmle rien avec les turpitudes de la vie: elles sont, +au contraire, son point de dpart et le niveau auquel il s'efforce +de ramener toutes choses. Que s'il s'arrte avec complaisance sur des +scnes d'amour, son pinceau ne produit encore qu'un tableau infernal +dont, fort heureusement, on chercherait en vain, dans la nature, le +modle. Les deux pomes ont pourtant cela de commun, qu'ils sont +tous deux l'effet d'une dbauche d'esprit. Mais _la Pucelle_ fut +premirement destine gayer[6] les loisirs de Frdric-le-Grand, +tandis que le _Don Juan_ fut compos pour une gnration qui avait lu +avec enthousiasme _Werther_, _Ren_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La +verve de gat ne pouvait donc tre de la mme espce dans les deux +ouvrages. Dans _Juan_ on aperoit l'ironie, mais jamais cette ironie +ne fltrit une ame, une action, une ide, nobles ou grandes. Byron +y dveloppe nos sociales misres avec un calme qui est loin de son +coeur; chaque instant il trahit son motion, et quelquefois, en s'y +abandonnant avec franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour +me servir des belles expressions de madame Belloc[7], son but bien +vident est d'obliger les hommes se relever force de mpris. Les +saillies de _Don Juan_ ressemblent des fleurs dont on aurait entour +une couronne d'pines; on devine que le front qui la porte en est +ensanglant. + +[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le rgaillardir.] + +[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.] + +Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'tablir Ravenne. De tous +les sjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut davantage. +Dante, son pote favori, y avait pass plusieurs annes d'exil: +quelques milles de la ville s'levait la fort de pins plusieurs fois +mentionne dans _le Dcameron_ de Boccace. C'est l qu'il composa la +_Prophtie du Dante_, les troisime, quatrime et cinquime chants de +_Don Juan_; _Sardanapale_, _Can_ et _le Ciel et la Terre_. _Juan_ +et _Can_ offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux ennemis du +noble pote. Lord Byron ne rpondit aux injures qu'en citant, +pour justifier Can, l'exemple premptoire de Milton. Le parti des +hypocrites, s'emparant alors de sa vie prive, lui reprocha une +avarice sordide: les entendre, il ne prodiguait le _scandale_ que +pour mieux trouver vendre ses pomes. Comme il gardait un ddaigneux +silence, ses amis rpondirent pour lui que jusqu'alors le noble +Lord n'avait rien touch pour ses ouvrages, et qu'il leur en avait +constamment abandonn le profit. Cependant le directeur du thtre de +Drury-Lane faisait reprsenter sa tragdie de _Marino Faliero_, qui +n'avait pas t destine tre jamais joue; elle n'eut pas, +au thtre, le mme succs qu' la lecture, et, aprs trois +reprsentations, le libraire de Lord Byron rclama et obtint, de +l'autorit, le droit de la retirer. + +Lord Byron fut moins sensible tous ces dsagrmens qu' la mort du +commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vtran de Napolon, avait +fini par s'attacher la maison d'Autriche; mais, cette poque +o l'Espagne tait en feu, o l'Italie prludait sa passagre +rvolution, la haute police germanique vint le souponner de +_carbonarisme_. Il fut assassin, en plein jour, dans la ville de +Ravenne, une porte de fusil de la demeure de Lord Byron. Celui-ci +entendant une dtonnation, accourt, met vainement ses gens la +recherche des meurtriers, et transporte la victime dans son palais; +mais peine dpos sur les escaliers intrieurs, le pauvre commandant +n'existait plus. Cet vnement fit sur lui une impression qu'il +a fidlement consigne dans le cinquime chant de _Don Juan_. Les +coupables de ce meurtre ne furent nullement poursuivis. + +Quelque tems aprs clata l'insurrection du Pimont. Byron ne prit +aucune part directe tous ces mouvemens tumultueux qui s'tendaient +jusqu' Pise; seulement il ouvrit un asile ceux qui, au moment de +la raction, cherchrent se drober aux vengeances de la police. Il +avait runi dans son palais une centaine d'armures compltes, dont +il avait l'intention arrte de faire usage si les rvolts voulaient +srieusement se dfendre; mais il n'en fut rien. touffe aussi +facilement qu'elle avait t excute, la conspiration carbonarienne +choua en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France; en un mot, sur +tous les points de l'Europe. + +Ds ce moment il ne fut plus en sret Ravenne: chaque jour il +recevait des lettres menaantes, mais rien ne pouvait le dcider +interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour +fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionne. +Depuis quelques annes, il tait l'amant heureux de la comtesse +Guiccioli: Theresa Gamba, marie seize ans au vieux comte Guiccioli, +doue d'une beaut merveilleuse et de tous les dons qui peuvent +ajouter celui de la beaut, devint facilement prise du plus grand +pote, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari +se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un rival hrtique +et souponn de _libralisme_. Bientt, demande en sparation +simultanment faite par les deux poux: le pape, juge de l'affaire, +consent rompre des noeuds mal assortis, mais condition que la +jeune comtesse sera relgue dans un couvent. Byron ne trouva +qu'un moyen de rendre vaine la dcision du souverain pontife; du +consentement du pre et du frre de la comtesse, il disparut de +Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, et alla +poser sa tente dans la ville de Pise. + +Il y loua, pour une anne, le vieux et magnifique palais _Lanfranchi_, +au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs potiques et +lgendaires. Il semblait trouver des inspirations dans les murs d'un +vieux et gothique difice comme dans l'aspect des montagnes ou de la +mer. Les petites ames de sa patrie prtendirent qu'il recherchait le +voisinage de ces imposantes ruines pour exciter la curiosit; mais +l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par exprience, de plus srs +moyens de faire natre l'admiration de ses contemporains; et, vrai +dire, ce n'est pas comprendre l'homme de gnie que de le supposer, un +instant, capable de calculs aussi misrables. + +Tandis qu'il tait Pise, il reut la nouvelle de la mort de lady +Nol, mre de sa femme. Il crivit aussitt cette dernire une +lettre de condolance dans laquelle, revenant sur les motifs de +leur sparation, il lui tmoignait l'ardent dsir de la revoir et +d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait +esprer que lady Byron consentirait avec joie ce rapprochement: il +se trompa encore. Il ne reut d'Angleterre aucune rponse. + +Quelques jours aprs le dpart de cette lettre, un anonyme lui fit +parvenir un mdaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chre +Ada. Rien ne peut donner une ide de la joie qu'il montra dans cette +occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec +des yeux passionns. Il pendit le prcieux mdaillon autour de son +cou, et ne s'en spara plus qu' la mort. + +Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt tait +perscut dans sa patrie; c'tait l'diteur de _l'Examiner_, le seul +journal qui et pris coeur sa dfense, l'poque de ses dmls +matrimoniaux: Byron lui crivit pour lui demander en grce de venir +habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais _Lanfranchi_. +Hunt accepta sans dlai, et peine arriv Pise il fit goter +Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il, ne pouvait manquer +d'intresser vivement l'Europe. Il parut trois numros du _Libral_: +mais les rdacteurs, et Byron le premier, se lassrent bientt de +cooprer cette entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-tre pas +une vocation merveilleuse. Dans le _Libral_ fut publie _la Vision du +jugement_, excellente satire d'un pome louangeur du laurat Southey. + +Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour cheval, + quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant au grand +galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et continue sa +route sans articuler la moindre excuse. Byron s'lance sa poursuite, +lui demande raison d'une pareille insolence et reoit pour rponse +de grossires injures: d'autres soldats viennent alors soutenir leur +camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de la suite de +Lord Byron, et au nombre des blesss se trouve le sous-officier +provocateur. L'affaire s'instruisit devant les tribunaux. Lord Byron +ne fut pas compromis dans les dbats; mais les juges condamnrent le +comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron s'loigner de +Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort de son pre, Lord Byron +se dcida les accompagner Livourne. Mais de nouvelles perscutions +y attendaient les Gamba: obligs de quitter la Toscane, ils choisirent +Gnes pour leur nouvelle rsidence, et cependant, la comtesse +demandait Byron un asile et revenait avec lui Pise, au palais +Lanfranchi. + + quelque tems de l mourut son meilleur ami, Bishe Shelley, +g seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour la +littrature; car, aprs la mort de Byron il et pu donner au public, +sur lui, des dtails qui ne se trouvrent plus que dans les mains +craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que cet vnement +laissa dans l'esprit de Byron le dcidrent s'loigner une seconde +fois de Pise. Il se retira dans une maison charmante situe une +demi-lieue de Gnes, sur une hauteur qui dominait le golfe et le vaste +horizon qui s'tend autour de la ville. On remarqua, ds ce moment, +qu'il devenait plus sdentaire, qu'il ngligeait ses courses cheval +et tous les divertissemens auxquels il se livrait prcdemment. Il +avait laiss Pise la belle comtesse Guiccioli; il refusait de voir +la socit: enfin, il mettait dans ses dpenses une conomie qui +surprenait tous ceux qui avaient t tmoins de ses prodigalits +antrieures. On sut bientt le secret de cette nigme: au mois de +juillet 1823, un officier westphalien, nomm Det Striitz, aborda +Gnes son retour de Grce, o il avait combattu sous les drapeaux +des insurgs, depuis 1821. peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il +descendit Gnes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui crivit pour +l'inviter se rendre sa maison de campagne. Ici nous laisserons +raconter madame Belloc qui entendit tous les dtails de l'entrevue, de +la bouche mme de M. Det Striitz. + +M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant +une table, examinant une carte de la Grce. Il se leva et lui fit +l'accueil le plus favorable..... Il adressa cet officier plusieurs +questions sur la situation des Grecs. Il parlait avec tant de feu, me +dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine suivre le cours +de ses ides; je m'efforai cependant de le mettre au fait de tout +ce qu'il dsirait savoir. Aprs tre entr dans une foule de +particularits, il retint dner le colonel, et en sortant de table +il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait la maison. +Tout d'un coup, au dtour d'une alle, il s'arrte brusquement et +me dit: _Pensez-vous que ma prsence pt tre utile aux Grecs? +me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il voult +changer l'existence agrable qu'il menait pour une vie de privations, +d'inquitudes et de dangers. Je n'hsitai pourtant pas rpondre que +sa prsence serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il tait digne +de travailler une rgnration que ses crits avaient en partie +commence. _Je le voudrais de grand coeur_, rpondit-il; _mais je +crains que mes moyens ne soient en disproportion avec ma tche. Enfin, +je ferai ce que je pourrai. Mon projet d'aller en Grce ne date pas +d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems. Je ne suis plus indcis +sur mon voyage; mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et +le lendemain matin, en me revoyant, il me dit encore: _Je n'ai pu +dormir cette nuit que d'un sommeil agit. Je me voyais toujours la +tte des braves Souliotes, ou ct d'un de leurs intrpides chefs, +combattant les Turcs sans vouloir leur faire grce, et il se pourrait +que mon rve se ralist un jour; car je n'irai pas en Grce pour y +tre oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._ + +Deux mois s'taient peine couls depuis cette entrevue, quand +il s'embarqua Livourne accompagn du comte de Gamba et de ses +compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les +derniers jours d'aot le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de +Cphalonie. + +Cphalonie est l'une des les ioniennes laisses sous la protection du +gouvernement anglais, depuis le trait de paix de 1814. Lord Byron +qui n'ignorait pas, en se dvouant dsormais la cause des Grecs, +les dissentions dplorables qui rgnaient parmi eux, craignit, s'il +descendait de prime abord sur le thtre de l'insurrection, de +ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il +connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indpendance, +leur misre et leur avidit; il n'ignorait pas que dj ces dfauts, +suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait retourner +sur leurs pas un grand nombre d'Europens accourus en Grce dans +l'espoir chimrique d'avoir pour compagnons des milliers d'Aristides +ou de Pricls. Ces dissentions, ces motifs de dcouragemens, voil ce +que Byron voulait essayer de dtruire en se rendant en Grce; mais il +fallait avant tout qu'il connt l'exacte situation des choses. + +Les Grecs venaient de commencer la troisime campagne sous d'heureux +auspices. Tandis que l'arme des deux pachas Yussuf et Mustapha +tait taille en pices dans les dfils des Thermopyles par le brave +Odysseus, l'ancien Ploponse tait presque entirement affranchi +du joug des Turcs; mais, du ct de l'tolie, une nouvelle arme, +commande par le pacha de Scutari, s'avanait jusqu'aux murs de +Missolonghi, et cette ville importante et tous les ports de la Grce +occidentale taient dj bloqus par les armes de terre et de mer des +Turcs. + +Byron commena par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne, +avec la mission d'explorer l'tat de tous les partis. En attendant +leur retour, il fixa son sjour dans la petite ville de Metaxata, qui +devint aussitt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement +grec, tant tait grande la rputation qui le prcdait. + +Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient, +Anglais, Franais, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer +la profondeur de ses plans et la magnanimit de ses intentions. Sans +cesse appliqu rechercher des instructions positives, il coutait +avec attention les rapports les plus contradictoires: il rpandait +l'or pleines mains, mais avec discernement. + +Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: J'ai crit, dit-il +dans une lettre du 13 octobre 1823, notre ami D. Kinnaird, le priant +de m'envoyer _tous les crdits_ qu'il pourra runir. De plus, j'ai +en avance une anne de revenu et la vente d'une terre par-devers +moi.--Jusqu' ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est probable +que je serai leur meilleur banquier, c'est--dire tant que ma +signature aura cours. Rptez-lui _cela_, et dites-lui que je vais +tirer, d'une manire effrayante sur M. R***. Je ne lsine pas quand +nos braves se dcident reprendre les armes; et s'ils persvrent ils +seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de ma poche, et d'un seul +coup, quatre mille livres sterlings (outre quelques distributions +partielles), et le prochain dbours sera au moins aussi considrable. +Et comment pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se battent? et +si je suis avec eux? etc. + +Cependant il reut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal ambassadeur +avait assist au congrs de Salamis, et l'on y avait dcid +qu'Odysseus marcherait sur Ngrepont, Colocotroni sur Patras, et que +Mavrocordato serait charg de dfendre Missolonghi. Si cette ville +tombe, crivait Trelawney, Athnes et des milliers de ttes sont en +pril. Il faut que la flotte secoure cette ville. Je donnerais ma tte + _monnayer_ pour _sauver cette clef de la Grce_. Byron comprit ce +langage; il fit quiper deux navires ioniens et quitta Cphalonie le +29 dcembre, faisant voile pour Missolonghi. Le 31, la hauteur de +Zante, ils furent rencontrs par un corsaire turc. Le premier navire, +sur lequel il tait, parvint l'viter; le second, qui transportait +le comte Gamba et plusieurs domestiques de Lord Byron, fut moins +heureux: les captifs furent conduits Patras, devant Yussouf-Pacha. +Grces au sang-froid de Gamba qui, en rclamant hautement le privilge +des pavillons anglais, parvint intimider le chef musulman, il leur +fut permis de se rendre Missolonghi; mais, leur grand tonnement, +ils n'y trouvrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient +forc de s'arrter sur des rochers situs quelques milles de +Missolonghi; et en se remettant en mer, son navire avait touch un +bas-fond. Heureusement, Mavrocordato envoya bientt sa rencontre +plusieurs bateaux qui le prirent bord, avec sa suite, et le +conduisirent Missolonghi. + +Lord Byron fut reu, par les Grecs, au milieu des transports de joie +et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement +pour servir la cause de l'humanit. Le jour de son arrive, un Turc, +tomb entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les +tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de rclamer sa grce; +mais il avait affaire des hommes peu accoutums de semblables +rmissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait + toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux +viennent le rclamer grands cris: Vous me tuerez, leur dit-il, +avant de me forcer vous livrer cet homme. Barbares que vous tes, +comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrtiens? Il garda chez +lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade, +puis il profita de la premire occasion pour le renvoyer, guri, +Patras o demeurait sa famille. + +Ce n'est pas tout. quelques jours de l il obtint encore du prince +Mavrocordato la dlivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il +fit habiller ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs +remirent, de sa part, leur matre une lettre dont nous citerons +les dernires phrases: Si cette circonstance trouve place dans +votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui +pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanit: +j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre +sont dj assez grandes sans les aggraver, des deux cts, par des +cruauts inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834. C'est, je crois, +la premire et la seule fois que la plume de Lord Byron ait trac +l'expression de formes obsquieuses et suppliantes. + +Je passe sous silence d'autres traits nombreux du mme genre. Il eut, +d'ailleurs, moins de peine ramener des sentimens gnreux les +Grecs altrs de vengeance, que les officiers europens, des plans +sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande profondeur +de jugement pour sentir que, dans les circonstances prsentes, les +premiers besoins des Grecs taient des canons, des vaisseaux, des +munitions de guerre de toute espce, et peut-tre encore avant tout +cela, de l'argent monnay. Nous avons assez d'hommes, criaient les +Grecs aux Europens; envoyez-nous des armes, du fer et de l'or, nous +sommes sauvs. Cependant, les comits, organiss dans toute l'Europe, +cdaient d'autres influences. Le brave Stanhope et quelques autres +aveugles Philellnes les pressaient, quand l'insurrection tait +dclare, de s'occuper, avant tout, de rendre les Grecs dignes de +la libert, de la libert constitutionnelle, et, je crois mme, +reprsentative! les entendre, il fallait transformer les aumnes +de toutes les ames gnreuses en imprimeries, en livres, en cartes +gographiques, en mappes, etc. On sent que ces recommandations taient +accueillies avec ardeur; le commerce europen saluait l'aurore d'une +libert qui s'alliait si bien avec l'intrt industriel, et les +pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour +quelque chose de leur enthousiasme. + +J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des +presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comit +nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en +Grce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de gographie? On donne des +livres des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres, et +le comit leur adresse des caractres typographiques! Son secrtaire, +M. Bowring, m'crit une longue lettre sur la _terre classique de la +libert, le berceau des arts, la source du gnie, le sjour des dieux, +le ciel de la posie_, et je ne sais quelle centaine d'autres belles +choses. Je lui ai rpondu de manire le dissuader de m'crire une +seconde fois sur le mme ton. _Assez de bavardage_, lui dis-je, mais +au fait, au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler de lui[8]. + +[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope Bowring. Dans +une d'elles, rapporte par madame Belloc, il dit: Odysseus, _ ma +prire_, a chang en muse un ancien temple de Minerve: le docteur +Psyas est nomm directeur. On assemblera le peuple, et on lui +adressera un discours ce sujet. La socit des _Philomuses_ +surveillera cet tablissement. Cette socit n'a _aucun caractre +politique_; son seul but est de conserver les antiquits, etc.] + +Rien ne donnait plus d'humeur Byron que ce dplorable aveuglement; +mais il ne faut pas croire que tous ces dmls fissent natre aucun +refroidissement entre lui et les autres dfenseurs de la Grce. La +libert de la presse ayant t vote par le gouvernement, Lord Byron +contribua la formation des imprimeries pour plus de cinq cents +louis; mais il profita de l'occasion pour se plaindre avec force de +l'inaction dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il avait, +en arrivant Missolonghi, aprs avoir pay les arrrages de la +flotte, pris sa solde cinq cents Souliotes d'lite, dans l'espoir de +bientt employer ces braves gens quelque entreprise prilleuse; mais +le gouvernement, qui lui supposait des trsors inpuisables comme sa +gnrosit, tremblait de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une +lenteur condamnable, les prparatifs de la campagne. Mavrocordato +ne put toujours rsister, et il fut dcid qu'aussitt l'arrive +de l'artillerie sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron +s'avancerait contre le chteau de Lpante, la tte de trois mille +Souliotes. + +Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent +long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems +prcieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se +livraient, dans les rues de Missolonghi, toutes sortes d'excs. +Habitus une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron +de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le +capitaine Parry arriva, leur mcontentement tait son comble. +Byron menaa de les licencier; mais, de leur ct, les soldats de +l'artillerie, nouvellement arrivs, refusaient de marcher avant de +recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le sige de +Lpante un tems plus favorable. + +L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut +la premire cause du drangement de sa sant, naturellement assez +dlicate. Le 15 fvrier, il se trouvait chez le colonel Stanhope, +quand tout coup on remarqua une violente altration dans ses traits. +Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusrent de se mouvoir; +on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques minutes, +en proie une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts +inous pour surmonter. Enfin, il revint lui; mais le mme accident +se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter + cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans les derniers +jours de mars. Comme le climat de Missolonghi tait trop humide pour +lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter durant quelque +tems sa maison de campagne. Byron lui rpondit: Je ne puis quitter la +Grce tant qu'il y aura une chance, mme douteuse, de mon utilit. Il +y va d'un enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi,--et tant +que je pourrai me soutenir le moins du monde, je soutiendrai la cause. +Tout en parlant ainsi, je suis parfaitement averti des dissensions +et des dfauts des Grecs, mais tous les gens raisonnables doivent les +comprendre et les excuser. + +Le sige de Lpante avait t remis aprs la tenue d'un nouveau +congrs Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron, +Stanhope et Odysseus. Malgr tant de chagrins et de dsappointemens, +le coeur de Byron tait toujours le mme. On lit dans une de ses +dernires lettres adresses M. Bowring, secrtaire du comit grec +de Londres: Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable +D. Kinnaird d'envoyer des crdits pour le montant de _toutes les +ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands +embarras de toute espce, mais nous conservons l'esprance, et nous en +viendrons bout. Hlas, cette esprance ne devait pas se raliser. +Le 9 avril, la suite d'une longue course cheval, il rentra chez +lui avec une fivre qui ne l'empcha pas de donner son attention et de +rpondre plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition offrit des +symptmes plus graves; il toussait beaucoup, il dormait pniblement, +il prouvait de vives douleurs dans tous les membres. Mais les deux +mdecins, Bruno et Millingen, ayant dclar avec assurance que la +maladie n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant plusieurs jours la +saigne: leur scurit ne se dmentit qu' la dernire extrmit. Ce +n'est rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres +mdecins pour une si lgre indisposition. Lord Byron, de son ct, +s'obstinait dire que son mal tait d'une espce srieuse. Enfin, +on le saigna le 16, et on recommena le 17 avril; son sang tait +enflamm, et chaque fois le malade prouva un vanouissement. La +crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: Je ne peux pas +dormir, disait-il au fidle Fletcher; je sais qu'un homme ne peut tre +sans dormir qu'un certain tems, aprs quoi il devient ncessairement +fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remde; or, j'aimerais +mieux dix fois me brler la cervelle que d'tre fou. + +Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le dsordre de ses +expressions annonait mme des accs de dlire. la fin d'un de ces +accs: coutez, Fletcher, dit-il; je commence croire que je suis +srieusement malade, et si je mourais subitement, je veux que vous +ayez quelques instructions que vous aurez, j'espre, soin de faire +excuter. Ses paroles taient rapides. Le valet ayant dit qu'il +esprait le voir assez vivre pour excuter lui-mme ses volonts: +Non, rpondit-il avec la mme volubilit; c'en est fait, il faut tout +vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord, chercher une plume, +de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non; vous perdriez trop de +tems, et je n'en ai pas perdre.--Faites attention.--O mon enfant! ma +chre fille, ma chre Ada; mon Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui +ma bndiction, donnez-la ma soeur Augusta[10]. Vous irez chez lady +Byron;--dites-lui tout.--Vous tes bien dans son esprit..... + +[Note 9: Cette question de Fletcher tait bien intempestive: c'est +peut-tre ce qui drangea le plus la suite d'ides de son bon matre.] + +[Note 10: Augusta miss Leight.] + +Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait ses +lvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de solennel, +et parfois il levait la voix pour s'crier: Fletcher, si vous +n'excutez pas les ordres que je vous donne, je vous tourmenterai plus +tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai pas entendu un mot +de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron, tout est fini. Se +peut-il que vous ne m'ayez pas entendu! Il essaya encore de parler, +mais il ne prononait distinctement que les noms de _Grce_ et de _ma +fille_, le reste tait inintelligible. Sur ces entrefaites arriva +le capitaine Parry qui l'engagea se tranquilliser. Byron fit de +nouveaux efforts pour exprimer ses penses, mais vainement, et il +rpandit un torrent de larmes. peine M. Parry tait-il sorti, qu'il +parut vouloir sommeiller. Il faut que je dorme maintenant, dit-il. +Il laissa tomber sa tte, et ce fut le commencement de l'agonie; elle +se prolongea pendant vingt-quatre heures: le 19, six heures du soir, +Byron ouvrit les yeux et les referma aussitt: ce fut l'instant de son +dernier soupir. + +La terrible nouvelle parcourut aussitt toutes les rues de +Missolonghi. C'tait le jour de Pques: les exercices religieux sont +interrompus; les hymnes d'allgresse se changent en cris, en sanglots, +en hurlemens de dsespoir. Tous les citoyens, se pressant l'envi +autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel, et +maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient +d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur pre. Ils veulent tous, +pour la dernire fois, le contempler. Ses traits conservaient le sceau +d'une beaut sublime et solennelle: car la mort n'est pas toujours +hideuse, et souvent l'ame, aprs avoir violemment bris ses liens, +dpose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque sensible +d'immortalit. + +Mais les compatriotes de Byron rclament son corps au nom d'une +ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le pote avait +souvent exprim le dsir de laisser son coeur au milieu de ses chers +Hellnes, et ce souvenir semble adoucir la douleur gnrale. Le +gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitt la forme des +funrailles. Trente-sept coups de canon seront tirs en mmoire +des annes de Byron; toutes les occupations, toutes les sances +judiciaires ou administratives seront interrompues; la clbration +des solennits pascales est ajourne; un deuil universel sera port +pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un +service et une oraison funbre seront faits sur la tombe de Byron. + +Ce fut le 22 avril que le plus prcieux reste de sa dpouille mortelle +fut transport, sur les paules des officiers du rgiment sold par +lui, dans l'glise o dj reposaient les corps de Botzaris et de +Normann. De distance en distance, le fardeau tait repris par des +jeunes citoyens grecs: le cercueil, form de quatre planches assez mal +jointes, tait recouvert d'un drap noir; au-dessus taient dposs un +sabre, un casque et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion +Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; ses paroles +redoublrent les sanglots et ranimrent l'espoir de libert que +pouvait teindre une si grande catastrophe. Nous citerons la fin de +son discours: + +Je m'tais peint moi-mme tout ce que mon coeur dsire. J'avais +imagin les bndictions de nos vques, les hymnes, les couronnes de +lauriers et les danses des vierges de la Grce, autour de la tombe +du bienfaiteur de la Grce; mais cette tombe ne contiendra pas ses +prcieux restes: le tombeau restera vide; encore quelques jours, et +son corps disparatra de la surface de notre terre,--de la nouvelle +patrie qu'il s'tait choisie. Il faut qu'il soit port dans la contre +qui fut honore de sa naissance. + + toi! sa fille, tendrement chrie de lui, tes bras le recevront; tes +larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs +des orphelines de la Grce tomberont sur l'urne qui renferme son coeur +prcieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la Grce +ftes seules dans son coeur et sur ses lvres, il est juste qu'elle +garde aussi une portion de ses prcieux restes. Apprends, noble dame, +que des chefs le portrent, sur leurs paules, jusqu' l'glise. Des +milliers de soldats grecs bordaient le chemin travers lequel +il passait; leurs fusils, qui avaient dtruit tant de tyrans, +s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourrent la couche +funbre; ils jurrent de ne jamais oublier les sacrifices faits par +ton pre pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu o son coeur +restera ft profan par les pieds des barbares ou des tyrans. + +Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confi aux soins du colonel +Stanhope, s'loigna de la Grce. Il prit la route de la +Grande-Bretagne, et aborda _Stangate-Crew_, le 1er juillet, +pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson, +excuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressrent de rclamer +le corps, et s'occuprent du soin d'entourer les funrailles de +l'illustre pote de toute la pompe demande par son titre de pair +d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'lev +alla jeter un coup-d'oeil sur les pices destines briller dans +cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre + Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner le +convoi. Une multitude de voitures, tranes par des chevaux noirs, +et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le char +funraire; mais ces quipages taient vides, au nombre des premiers +taient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, et dans +ceux-l on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il le dire? ni +la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit pied le catafalque, +depuis Londres jusqu' Newstead; c'tait un marin qui avait servi sur +la frgate _la Salsette_, lors du premier voyage de Byron en Grce. +Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier fut dpos, suivant +ses intentions, auprs de la tombe de sa mre, dans le village de +Hucknall, deux milles de Newstead. Une inscription fut place +dans le choeur de l'glise, par les soins de miss Leight; nous la +rapporterons telle qu'elle est: + + SOUS CETTE VOTE + O BEAUCOUP DE SES ANCTRES ET SA MRE SONT + ENSEVELIS, + REPOSENT LES RESTES DE + GEORGES GORDON NOL BYRON, + LORD BYRON DE ROCHDALE, + DANS LE COMT DE LANCASTRE, + AUTEUR DU _PLERINAGE DE CHILDE HAROLD_. + IL NAQUIT LONDRES LE + 22 JANVIER 1788, + IL MOURUT MISSOLONGHI, DANS LA GRCE + OCCIDENTALE, + LE 19 AVRIL 1824, + ENGAG DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE + CETTE CONTRE SES ANCIENNES LIBERT + ET GLOIRE. + +Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus sa +mmoire. En lisant ses oeuvres potiques on sentira que le rcit de +sa vie en tait l'introduction indispensable. Simple narrateur, je +n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs +porteront de son caractre. Ils reconnatront, sans doute, que Byron +eut des garemens et quelques torts se reprocher; mais peut-tre +conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie taient la +condition ncessaire de tant de nobles facults, et regarderont-ils ce +puissant gnie comme l'un des hommes destins montrer tout ce que +le Crateur peut faire de sa crature. Ils apprcieront aussi, sans +doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prtexte d'honorer la +mmoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps tait +peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prtendus torts de sa vie +prive[11]. Enfin, ils dverseront le blme le plus juste sur Thomas +Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de +livrer aux flammes des _Mmoires_ destins justifier l'illustre +dfunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses +compatriotes; des _Mmoires_ qu'il avait reus de Byron lui-mme, +comme un religieux dpt[12]. Honte ternelle ceux qui trahirent +l'amiti dont un aussi grand homme les avait honors: et puisse la +postrit, qui peut-tre admirera les ouvrages de Scott et de Moore, +ne jamais oublier la dloyaut de leur conduite dans une circonstance +aussi solennelle! + +[Note 11: Voyez la singulire oraison funbre insre dans un +journal anglais, et signe _W. Scott_, dans laquelle le romancier +cossais s'arrte, avec une visible complaisance, sur les blmables +opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en +traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimit +de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott tait +l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui +appartenait-il d'tre, dans un pareil moment, plus svre que le reste +du monde? + +Le mme M. A. Pichot, dans un _Essai sur le gnie de Lord Byron_, n'a +pas craint de comparer, et mme de prfrer, les pomes de sir Walter + ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_: c'tait trop +compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, +mais c'est un pote singulirement mdiocre. En Angleterre il plat +assez, parce que ses vers sont hrisss d'expressions et de traditions +locales; mais en France, je dfie un seul homme de lire, sans un +mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_, _le Roi des les_, _la +Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant +de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et +vous aurez une ide exacte de la manire de Walter Scott. C'est plutt +mille fois un mule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.] + +[Note 12: On voit que ce morceau fut compos avant que Moore +essayt de justifier sa conduite. Les _Mmoires_ qu'il vient de +publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupons qu'on fut, +trop long-tems peut-tre, en droit de former contre lui.] + +Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop +souvent se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouv d'cho en +Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas mme essay +d'interdire, dans leurs tats, la publication de ses audacieuses +posies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, +ont dsign frquemment le dfenseur des chrtiens de l'Orient +comme le chef d'une _cole satanique_, le reste de l'Europe proteste +aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est +pas entirement touff l'amour des arts, du gnie et de la libert, +tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron. + + A.-P. PARIS. + + +Janvier 1827. + + + + +DON JUAN. + + _Difficile est propri communia dicere_. + + (Horace, _Epist. ad Pison._) + + Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y + ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre + nous brlera la bouche. + + (SHAKSPEARE, _la Douzime Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.) + + + + +Chant Premier. + + +1. J'ai besoin d'un hros.--Besoin singulier quand chaque anne, +chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, aprs avoir fatigu le +bavardage des gazettes, cesse bientt d'tre l'objet de l'admiration +du sicle dsabus. De cette espce-l, je ne me soucie gure d'en +parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons +tous vu un peu trop tt envoy au diable sur le thtre. + +2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince +Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu +la dme des conversations; ils ont rempli les dpches de la poste, +comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous aprs la gloire (neuf +marcassins d'une seule laie[14]), ils ont dfil leur tour, comme +les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte +que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_. + +[Note 13: Le duc de Cumberland a mrit cet excrable surnom par +les froides cruauts qu'il exera sur les Jacobites dsarms, aprs la +bataille de Culloden.] + +[Note 14: Allusion ce que dit la sorcire, dans _Macbeth_, acte +IV, scne 1re: Versons le sang d'une laie qui ait dvor ses neuf +marcassins.] + +3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Pthion, Clootz, Danton, +Marat, Lafayette, ont encore t fameux chez les Franais. Ils ont +Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres +guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renomme n'est pas mme +entirement oublie; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms. + +4. Il y eut un tems o Nelson tait le dieu de la guerre des Anglais, +il devrait l'tre encore; mais le vent a chang. On ne dit plus un mot +de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre hros. L'arme +de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de +l'humeur nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le +service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et +Jervis. + +5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est +rencontr une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne +lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brill sous +la plume du pote, ils ont t oublis. Moi, je ne condamne personne: +mais pour mon nouveau pome, je ne vois personne aujourd'hui qui me +convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan. + +[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc. + +(HORACE.) ] + +6. Bien des potes hroques se lancent _in medias res_ (Horace +prescrit mme cette route l'pope): alors, quand vous le jugez +propos, votre hros raconte par forme d'pisode ce qui lui est advenu +prcdemment, tandis qu'il est assis son aise, aprs dner, aux +cts de sa matresse, dans quelque agrable asile, palais, jardin, +grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientt une taverne. + +7. C'est la mthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer +par le commencement, et la rgularit de mon plan m'interdit comme +une norme faute, toute espce d'carts. Je dbuterai donc par un +fil (duss-je mettre une demi-heure l'tendre) qui vous apprendra +quelque chose du pre de Don Juan, et de sa mre, si vous l'aimez +mieux. + +8. Il naquit Sville, agrable cit, fameuse par ses oranges et ses +femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien plaindre; le proverbe le dit, +et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus +jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientt. Les parens de +Don Juan vivaient prs de la rivire dont le noble cours s'appelle +Guadalquivir. + +9. Son pre avait nom Jos,--Don de race, vritable hidalgo, franc de +toute souillure de sang maure ou hbreu, et traant sa gnalogie + travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais +cavalier ne monta cheval, ou une fois mont ne redescendit terre +comme Jos, qui engendra notre hros, qui engendra--mais c'est encore +dans l'avenir.--Bon, pour _mmoire_[16]. + +[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, +sous des noms supposs, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons +les lecteurs aux passages des Mmoires du capitaine Medwine, dans +lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur sparation. On trouve +ici, dans Ins, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de +Jos tous ceux que le mariage fit prouver Byron lui-mme.] + +10. Sa mre tait une dame savante, fameuse par ses connaissances +dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes +chrtiens. Ses vertus seules pouvaient galer son esprit; elle +surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mmes +ressentaient une secrte envie en voyant ses bonnes oeuvres surpasser +en tout genre les leurs. + +11. Sa mmoire tait une mine; elle savait par coeur tout Caldron, et +la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur et oubli son rle, +elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art +de Feinaigle[17] aurait t inutile, et elle l'et oblig de fermer sa +classe.--Il n'et jamais form une mmoire aussi belle que celle qui +ornait le cerveau de Donna Ins. + +[Note 17: Inventeur de la mnmotechnique.] + +12. Sa science favorite tait celle des mathmatiques; sa plus belle +vertu tait la magnanimit: son esprit (elle visait quelquefois +l'esprit) tait tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le +sublime; enfin, sur tous les points, c'tait bien ce que j'appelle +un prodige.--Sa robe du matin tait de basin, celle du soir tait de +soie, ou en t de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux +pas m'embarrasser davantage. + +13. Elle savait le latin, c'est--dire l'oraison dominicale; et de +la langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sr: par-ci, par-l, +elle lisait quelques romans franais, bien qu'elle ne parlt pas +purement cette langue. Quant l'espagnol qui lui tait naturel, elle +y mettait peu de soin, au moins sa conversation tait-elle obscure. +Ses penses taient des thormes et ses paroles de vrais problmes, +comme si elle et cru que le mystre devait les ennoblir[18]. + +[Note 18: Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes +ides, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres taient toujours +nigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes +classs mathmatiquement. + + (_Les Conversations_.) +] + +14. Elle aimait les langues anglaise et hbraque, et elle disait +qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant +quelque chose des Saintes-critures: mais je laisse les preuves ceux +qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le rvoquer en +doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: Il est trange que le +nom hbreu, qui signifie _God_, soit toujours employ en anglais pour +gouverner _Damne_[19]. + +[Note 19: _Je suis_, en hbreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_. +Il est probable que le pote a eu surtout en vue de se moquer d'une +clbre _blue_ (peut-tre Lady Byron), en rappelant ici une de ses +singulires rflexions.] + +15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +16. Enfin, c'tait un systme ambulant,--les Nouvelles de miss +Edgeworth, ou les livres sur l'ducation de mistress Trimmer, chapps +de leur reliure: ou bien, la femme de Celebs[20] partie la +recherche des amans. C'tait la morale pour la premire fois +personnifie, et chez laquelle l'envie n'aurait pu dcouvrir une seule +paille. Les autres pouvaient se partager _les dfauts fminins_; pour +elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous. + +[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.] + +17. Oh! elle tait parfaite, au-dessus de tout parallle,--de toute +comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prvalait +tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'tait +dispens de la surveiller. Mme ses plus lgers mouvemens taient +aussi rguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur +la terre ne pouvait la surpasser en vertus, except, Macassar, ton +huile incomparable[21]!!! + +[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la +bouteille de l'huile incomparable de Macassar. + + (_Note de Byron_.) +] + +18. Elle tait parfaite: mais comme la perfection est insipide dans +ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent se +caresser qu'aprs avoir t exils de leurs premiers bosquets, o tout +tait paix, innocence et bndiction (j'admire ce qu'ils faisaient +pendant douze heures), Don Jos, en digne enfant d've, allait souvent +ravir et l diffrens fruits sans la permission de sa femme. + +19. C'tait un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir +et des savans, allant toujours o l'appelait son inclination, et ne +songeant pas que sa dame pt s'en inquiter. Le monde, comme c'est +l'usage, toujours mchamment dispos voir un royaume ou un mnage +bouleverss, murmurait qu'il avait une matresse; quelques-uns en +comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait +suffire. + +20. Or, Donna Ins, avec tout son mrite, avait une haute opinion +de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il +faudrait une sainte. Ins l'tait bien dans son systme de conduite, +mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mlait la +ralit ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions +de faire tomber dans le pige son lgitime seigneur. + +21. C'tait une chose facile avec un homme souvent dans son tort +et jamais sur ses gardes: mme les plus sages, quelle que soit leur +vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que +vous pourriez les _abattre avec l'ventail de leurs femmes_; souvent +aussi les dames frappent trop fort, et l'ventail, sous leurs jolies +mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait +jamais bien. + +22. C'est piti que des doctes vierges se marient avec des personnes +sans instruction, ou qui, malgr leur bonne famille et leur ducation, +restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire +beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus clibataire. Mais +vous, poux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne +vous ont pas toutes mens par le nez? + +23. Don Jos et sa femme se querellrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne +le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de +l'apprendre, ce qui srement leur importait aussi peu qu' moi. Je +dteste le vice ignoble de la curiosit: mais si j'ai quelque talent +remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis, +n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique. + +24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur +procd ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au +corps, car je ne pus dans la maison dcouvrir l'un ou l'autre. Il est +vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le +pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prvenir, jeta +du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrire. + +25. C'tait un petit vaurien, aux cheveux boucls, singe malfaisant +depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombrent jamais +d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au +lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoy +ce jeune docteur l'cole, ou l'auraient fouett d'importance la +maison, pour lui apprendre rformer ses manires l'avenir. + +26. Pendant quelque tems, Don Jos et Donna Ins menrent un triste +genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. +Comme poux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite +tait excessivement mesure, et nul signe extrieur n'attestait les +dbats intrieurs, jusqu' ce qu'enfin le feu cessa de couver, et +toute l'affaire fut mise hors de doute. + +27. Ins appela quelques droguistes et mdecins, et voulut faire +dclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles +lucides, elle finit par dcider qu'il n'tait que mauvais poux. +Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dpositions, ne donna-t-elle +aucun claircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et +les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort +singulier[22]. + +[Note 22: Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un +mdecin et un procureur qui avaient forc ma porte... Si j'avais pu +souponner qu'on les avait envoys pour constater que j'tais devenu +fou... + + (_Les Conversations_.) +] + +28. Elle tint un journal o furent notes toutes ses fautes; elle +ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que +l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans +de tout Sville, sans compter sa bonne vieille grand'mre (qui +radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les +chos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns +pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune. + +[Note 23: Sa mre m'a toujours dtest. + + (_Ibid._) +] + +29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24], +supporta les chagrins de son mari avec une srnit toute comparable + celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs +poux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux + l'avenir.--Elle couta avec calme toutes les calomnies qui +s'levrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit +son agonie, que tout le monde s'cria: Quelle magnanimit! + +[Note 24: On me regardait comme le plus mauvais mari qui ft sur +la terre, le plus mchant, le dernier des hommes, et ma femme tait un +ange. + + (_Les Conversations_.) +] + +30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous +condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de +paratre magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver nos fins; +et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir ici +d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-mme, +mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous accablent. + +31. Et si nos querelles ont ressuscit de vieux contes, et les ont +surchargs d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous +le savez, _m'en_ blmer ni quelqu'autre. Ils taient devenus +traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile notre +gloire par un contraste que tous deux nous sommes galement curieux +d'tablir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les scandales +morts sont de bons sujets dissquer. + +32. Leurs amis cherchrent les rconcilier, puis leurs parens; +ils empirrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de +dcider qui l'on doit plutt avoir recours, je suis faiblement port +pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir +le divorce, mais peine avaient-ils t pays de quelques frais +prliminaires que Don Jos vint mourir. + +33. Il mourut, et bien mal propos, car d'aprs ce que m'en ont +rapport les avocats au fait de ces sortes de lois (malgr la +circonspection et l'obscurit ordinaire de leur langage), sa mort +arriva pour prvenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre +la sensibilit publique qui dans cette occasion fut singulirement +mue. + +34. Mais hlas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilit +publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets +renvoys, un juif prit l'une de ses matresses, un prtre l'autre.--Au +moins l'a-t-on racont. J'interrogeai les mdecins aprs son dcs; +il mourut de la fivre lente appele tierce, et il laissa sa femme en +proie sa haine. + +35. Cependant Jos tait un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour +le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on +ne pourrait gure lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions +excdrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que +celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait t +mal lev, c'est qu'il tait n bilieux. + +36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualits ou de ses dfauts, il +avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel +moment pour lui que de se trouver seul auprs de son triste foyer, +autour de ses dieux domestiques briss en morceaux. Sa sensibilit +ou sa fiert ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors +Commons_.--Il mourut donc[25]. + +[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des +divorces, en Angleterre. + +J'tais la merci de mes cranciers. Je fus oblig de vendre +Newstead, ce que je n'aurais pas os faire du vivant de ma mre... +La ncessit la plus imprieuse m'a seule dcid ce sacrifice. Il +fallait rembourser ce que j'avais reu de Lady Byron... Du moment que +j'eus mis mes affaires en rgle, je quittai l'Angleterre, mais avec +l'intention de n'y jamais revenir. + + (MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.) +] + +37. tant mort intestat, Juan demeura l'unique hritier d'un procs, +de plusieurs fermes et terres qui, l'aide de soins et d'une longue +minorit, promettaient de bien tourner entre ses mains. Ins devint +seule sa tutrice, ce qui tait sagement fait et conforme aux justes +voeux de la nature. Un fils unique, confi une mre veuve, est lev +bien mieux que tout autre. + +38. En sa qualit de la plus sage des pouses et mme des veuves, elle +dcida que Don Juan devait tre une merveille, digne en tout de sa +trs-noble race (son pre tait de Castille, sa mre de l'Aragon). Et +pour qu'il se montrt un chevalier accompli, dans le cas o notre sire +roi aurait encore guerroyer, il apprit l'art de monter cheval, +celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une +forteresse--ou un couvent. + +39. Mais ce que dsirait le plus Donna Ins, ce dont elle s'assurait +par elle-mme chaque jour avant tous les savans matres qu'elle +runissait autour de son fils, c'tait que la plus stricte morale +prsidt son ducation: elle s'informait avec soin de ses sujets +d'tudes, et l'on commenait d'abord par les lui soumettre tous; +aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'tait drobe aux +regards de Juan, l'exception de l'histoire naturelle. + +40. Il tait profondment vers dans les langues,--surtout les mortes; +dans les sciences, les plus abstraites de prfrence; dans les arts, +ceux au moins dont on ne faisait plus communment usage. Mais on ne +lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitt +de la reproduction des espces; on et craint de le rendre vicieux. + +41. Ses tudes classiques donnrent quelque inquitude, cause des +indcens amours des dieux et des desses, qui, dans le premier ge, +occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets +ou de pantalons. Ses rvrends tuteurs encouraient quelquefois le +blme, et se voyaient forcs de demander une espce de grce pour leur +_nide_, leur _Iliade_ et leur _Odysse_, car Donna Ins redoutait la +mythologie. + +42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moiti de ses vers; +Anacron offre une morale encore plus relche; on trouve peine dans +Catulle une pice de vers qui soit dcente, et pour Sapho, son ode ne +me semble pas d'un bon exemple, en dpit de ce que dit Longin, qu'il +n'y a pas d'hymne o le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant, +les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible +glogue commenant par _Formosam pastor Corydon_. + +[Note 26: Ina m en ti peri antn pathos phopnetai, pathn de +sunodos. + + (LONGIN, Section X.) +] + +43. L'impit hardie de Lucrce est une nourriture indigeste pour de +jeunes estomacs, et je ne puis pardonner Juvnal, malgr la droiture +de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, pouss la franchise jusqu' +la grossiret. Quant Martial, quel est l'homme bien lev qui +aimerait ses dgotantes pigrammes? + +44. Juan tudiait sur la meilleure dition expurge par des hommes +instruits, qui judicieusement avaient plac hors de la vue des +coliers les endroits les plus obcnes. Seulement, dans la crainte de +dfigurer par ces rognures leur modeste pote et par piti pour ses +membres mutils, ils les avaient tous ajouts dans un appendice[27], +ce qui rellement vite la peine de faire un index. + +[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une dition comme +celle-ci, avec toutes les pigrammes licencieuses de Martial rejetes + la fin. + + (_Note de Byron._) +] + +45. Car, au lieu d'tre parpills dans toutes les pages, nous les +voyons runis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de +bataille pour lutter contre l'ingnuit de la jeunesse future, jusqu' +ce que quelque diteur moins rigide les desserre pour les replacer +dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un +de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indcemment +encore. + +46. Le missel (c'tait le missel de famille) tait aussi orn +d'espces de grotesques enlumins, tels qu'on en trouve dans beaucoup +de vieux livres de messe. D'expliquer comment, aprs avoir jet les +yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de +les reporter sur le texte et les prires, c'est plus que je ne saurais +faire.--Au reste, la mre de Don Juan garda ce livre pour elle, et en +donna un autre son fils. + +47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homlies et +des vies de tous les saints. Endurci Chrysostme et Jrme, il +ne trouvait pas ces tudes trop rigoureuses: mais pour acqurir et +fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de dsigner, n'est +comparable saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait +envier au lecteur ses garemens. + +48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre dfendu.--Je ne +puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce systme +d'ducation soit le seul convenable. Elle le quittait peine des +yeux; ses femmes taient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, +c'tait, soyez-en sr, un vritable pouvantail. Elle en agissait dj +ainsi du vivant de son mari, et je le recommande toutes les pouses. + +49. Le jeune Juan croissait en grces et en vertus; charmant six +ans, il promettait onze d'avoir les plus beaux traits que pt +dsirer un adolescent. Il tudiait avec ardeur, apprenait facilement, +et semblait tre en tout sur le chemin du Paradis, car il passait +la moiti de son tems l'glise, l'autre avec ses matres, son +confesseur et sa mre. + +50. J'ai dit qu' six ans c'tait un enfant charmant; douze il tait +aussi beau, mais plus calme: dans sa premire enfance il avait t un +peu sauvage, mais il s'tait adouci au milieu d'eux, et leurs efforts +pour touffer son premier naturel avaient t couronns de succs; +du moins tout portait le croire. Le bonheur de sa mre, c'tait de +vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe. + +51. J'avais bien mes doutes, et peut-tre les ai-je encore; mais ce +que je dis n'est pas fond. Je connaissais son pre, et je juge assez +bien les caractres;--mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du +fils par le pre; lui et sa femme taient un couple mal assorti,--mais +le scandale m'est odieux;--je me dclare contre tous ceux qui +mdisent, mme en riant. + +52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais +dire,--telle est ma manire de voir,--que, si j'avais un fils unique + lever (grces Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Ins +que je le renfermerais pour apprendre son catchisme.--Non,--non,--je +l'enverrais au collge, car c'est l que j'ai appris ce que je sais. + +53. C'est l qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi +que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que +depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_. +Je crois que je me suis trop livr comme bien d'autres cette espce +d'tude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais mari;--mais il me +semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut lever les enfans. + +54. Le jeune Juan, l'ge de seize ans, tait grand, beau, svelte; +mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas smillant comme un +page. Tout le monde, except sa mre, le prenait pour un homme; mais +Ins devenait furieuse, et se mordait les lvres pour ne pas clater +avec violence, si quelqu'un venait le lui dire. Car elle ne pouvait +s'empcher de voir dans la prcocit quelque chose d'atroce. + +55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distingues par leur +modestie et leur dvotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle +tait jolie, j'offrirais l'ide bien faible d'une foule de charmes qui +lui taient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel +l'Ocan, la ceinture Vnus et l'arc Cupidon (mais, cette dernire +comparaison est fade et use). + +56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son +sang n'tait pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays +c'est une espce de crime). Lorsque tomba la fire Grenade, et que +Boabdil gmit d'tre forc de fuir, quelques-uns des anctres de +Julia passrent en Afrique, d'autres restrent en Espagne, et son +archi-grand'mre prfra ce dernier parti. + +57. Alors elle pousa (j'oubliais sa gnalogie) un hidalgo qui, par +cette union, altra le noble sang qu'il transmit ses enfans. Ses +pres auraient frmi de cette alliance; car, sur ce point, tels +taient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en +famille, et qu'on les voyait, chaque degr, pouser leurs cousins, +leurs oncles ou leurs nices; puisant ainsi leur sang mesure qu'ils +en tendaient les rameaux. + +58. Cette paenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits +de ceux dont elle fltrissait le sang. De la souche la plus laide de +l'Espagne sortit tout--coup une gnration pleine de charmes et de +fracheur. Les fils n'taient plus rabougris, ni les filles plates: +mais la rumeur publique (j'espre bien la faire cesser) assure que +la grand'mre de Donna Julia dut l'amour plutt qu' l'hymne les +hritiers de son mari. + +59. Quoi qu'il en puisse tre, cette famille alla toujours en +embellissant jusqu' ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui +laissa une fille unique. Mon rcit sans doute a dj fait deviner +que cette fille unique ne peut tre que Julia (dont je vais avoir +l'occasion de parler long-tems). Elle tait marie, charmante, chaste, +et ge de vingt-trois ans. + +60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) taient grands et noirs: +elle en adoucissait la vivacit lorsqu'elle tait silencieuse; mais +quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dpit de ses +charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que +de tout autre chose. On dcouvrait sous ses paupires un sentiment qui +n'tait pas le dsir, mais peut-tre le serait-il devenu si son ame, +en se peignant dans ses yeux, ne les et ainsi rendus le sige de la +chastet. + +61. Ses cheveux polis taient rassembls sur un front brillant de +gnie, de douceur et de beaut; l'arc de ses sourcils semblait model +sur celui d'Iris; ses joues, colores par les rayons de la jeunesse, +avaient quelquefois un clat transparent, comme si dans ses veines et +circul un fluide lumineux. En un mot, elle tait doue d'une figure +et d'une grce vraiment singulires. Sa taille tait leve.--Je hais +les femmes exigus. + +62. Elle tait marie depuis quelques annes, et un homme de +cinquante ans: de tels maris il en est foison. Pourtant, mon avis, +au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, +surtout dans les contres plus rapproches du soleil; et, maintenant +que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, mme de la plus +farouche vertu, prfrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente +ans. + +63. Il est bien dplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est +entirement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache notre +faible matire, et la fait brler, rtir et bouillir), qu'en dpit +des jenes et des prires, la chair soit fragile, et l'ame si facile +abuser. Dans les climats brlans il y a bien plus d'exemples de ce que +les hommes appellent galanterie, et les dieux adultre. + +64. Heureux les peuples du moral septentrion! L, tout est vertu, +et la saison des frimas n'y montre le pch que sous un vtement de +glace. (C'tait la neige qui mettait saint Antoine la raison.) L, +les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent +le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est l un vice +valuable[28]. + +[Note 28: On sait qu'en Angleterre les dlits contre la pudeur, +les adultres et les viols, sont soumis des amendes pcuniaires, +normes il est vrai, mais qui entranent la prison dans les cas +seulement o le coupable se trouve dans l'impossibilit de les +acquitter.] + +65. Alphonso, c'tait le nom du mari de Julia, tait un homme encore +de bonne mine, et qui, sans tre fort chri, n'tait pas non plus +dtest. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant +d'un commun accord leurs mutuels dfauts, et n'tant exactement ni un +ni deux. Cependant, Alphonso tait jaloux, mais il se gardait de le +paratre; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse. + +66. Julia tait,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna +Ins. Il y avait peu de rapports dans leurs gots, car Julia n'avait +jamais crit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car +la mchancet veut tout expliquer) qu'Ins, avant le mariage de Don +Alphonse, avait oubli avec lui quelque chose de sa vertu habituelle; + +67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait +bien purifi les sentimens, elle avait tmoign la mme affection +l'pouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle +flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait +l'loge du bon got d'Alphonso. De cette manire, si elle ne faisait +pas taire la mdisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses +coups moins redoutables. + +68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du +monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle +ne le laissa pas souponner: peut-tre ne sut-elle rien, ou ne s'en +embarrassa-t-elle pas, soit par indiffrence ou par habitude. Je ne +sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets +dans cette occasion. + +69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le +caressait; c'tait une chose bien naturelle et nullement inquitante, +quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en +aurais galement souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce +lger surcrot d'annes opre de singuliers changemens, surtout chez +les peuples brls du soleil. + +70. Quelle qu'en ft la cause, il est sr qu'ils taient changs. La +jeune dame restait quelque distance, et le jeune homme tait devenu +timide. Leurs regards taient baisss, leurs salutations presque +muettes, leurs yeux singulirement embarrasss. Sans doute bien des +gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela; +pour Juan, il n'en avait pas plus l'ide que de l'Ocan ceux qui ne +l'ont jamais vu. + +71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de +Julia; quand sa jolie main tremblante s'loignait de celle de Juan, +elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et lger, si lger, +que l'esprit hsitait encore le croire; mais il n'est pas de +magicien qui ait opr, avec la baguette et tout le savoir d'Armide, +un changement comparable celui que ce lger toucher produisait sur +le coeur de Juan. + +72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard +avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire +que son ame brlante nourrissait mille penses qu'elle ne pouvait +avouer, mais qu'elle chrissait mesure qu'elles y taient plus +comprimes. L'innocence elle-mme a ses ruses; elle n'ose mettre dans +ses aveux une entire franchise, et le premier matre de l'amour c'est +l'hypocrisie. + +73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurit, elle +finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui prsagent une +tempte affreuse, la discrtion de ses yeux signale ses sentimens +intimes. On aperoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la +froideur, la colre, le ddain ou la haine, sont des masques dont elle +se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard. + +74. Ils en vinrent bientt aux soupirs, et la rsistance les rendit +plus profonds; aux oeillades, plus dlicieuses parce qu'elles taient +drobes. Leurs joues brlantes se colorrent quand leur coeur ne +pouvait rien se reprocher encore. son arrive on prouvait de +l'motion; son dpart, de l'inquitude, et tout cela tait autant +de lgers prludes la possession, que les jeunes amans ne peuvent +viter, et qui servent seulement prouver que l'amour est fort +embarrass pour s'introduire chez un novice. + +75. Pauvre Julia! son coeur tait dans une situation dsespre; elle +sentit qu'il s'en allait, et rsolut de faire la plus noble rsistance +pour son bien et celui de son poux, de son honneur, de sa gloire, +de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame +dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora +les grces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le +mieux aux cas fminins. + +76. Elle fit voeu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit + sa mre une visite. Ses regards se portrent vivement sur la porte +quand elle s'ouvrit; grces la Vierge, c'tait un autre qui entrait. +Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.--On ouvre +encore, ce ne peut tre que lui; c'est sans doute Juan?--Non! J'ai +peur que la nuit suivante on ait oubli de prier la sainte Vierge. + +77. Maintenant elle trouve plus convenable une femme vertueuse de +lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expdient +honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation +sur son coeur; c'est--dire quelque chose au-del de ce sentiment de +prfrence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus +aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement +des frres. + +78. Et si, mme par hasard (que sait-on? le diable est bien fin), +elle dcouvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre +encore, tel ou tel amant venait lui plaire, une femme vertueuse +rprime de telles ides, il est plus beau pour elle de savoir les +gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille +aux jeunes dames d'en faire l'preuve. + +79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables l'amour divin, +ravissans, immaculs, purs et sans mlange, aussi dlis que la pense +des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modles. Il +existe un amour platonique, parfait, tel enfin que le mien. Ainsi +parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je +pens, si j'eusse t l'objet de ses clestes rveries. + +80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans +danger. On peut baiser une main, puis mme une lvre: pour moi, je +suis tranger ces procds-l; mais _coutez_! Ces liberts sont +les dernires qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus +loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis +bien tems. + +81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais +l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. +Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une +flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle +douce persuasion l'amour et elle-mme lui apprendraient--je ne sais +vraiment quoi, et Julia non plus. + +82. Forte de ces belles intentions, et ayant arm contre toutes les +preuves la puret de son ame, persuade qu' l'avenir elle +serait invincible, et que son honneur tait un rocher ou une digue +inattaquable, Julia, ds cette heure, eut l'extrme sagesse de dposer +toute espce d'inquitans remords; mais si elle fut toujours matresse +d'elle-mme, c'est ce que nous ferons voir par la suite. + +83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain +qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait gure appeler les griffes du +scandale, et dans ce cas-l mme, satisfaite de n'avoir rien fait de +blmable, son coeur tait tranquille. Le repos de la conscience donne +tant de srnit! Les chrtiens se sont mutuellement rtis, bien +persuads que les aptres en eussent fait autant qu'eux. + +84. Et si, pendant ce tems, son mari venait mourir, mais le ciel la +prserve d'en avoir pu concevoir l'ide, mme en songe (et alors elle +soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle +perte; mais enfin, suppos que ce moment pt arriver. Je dis seulement +supposons,--_inter nos_ (c'est--dire _entre nous_, car Julia pensait +en franais; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien). + +85. Je dis donc suppos cette supposition: Juan, ayant alors +l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement une dame +de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en +attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas aprs tout +bien grand, quand il apprendrait les lmens de l'amour; j'entends les +lmens sraphiques des habitans du ciel. + +86. Assez pour Julia. Revenons maintenant Don Juan. Pauvre enfant! +il n'avait nulle ide de ce qu'il prouvait; il ne pouvait en deviner +la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il +se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il +n'imaginait pas qu'elle ft naturelle, et que, loin d'tre redoutable, +elle pt, avec un peu de patience, devenir ravissante. + +87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accabl, il quittait +sa demeure pour la solitude des bois: tourment d'une blessure qu'il +n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, +les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors +il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un +sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte. + +88. Oh! amour, c'est dans un tel dsert o s'entrelacent le transport +et la scurit, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es +un dieu vraiment divin. Les vers du pote, que je cite[29] ne sont +pas mauvais, l'exception du second, o l'entrelacement du transport +et de la scurit s'entrelace une phrase de quelque obscurit. + +[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).] + +89. Le pote, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens +et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a, +ou pourra dans l'occasion prouver, savoir que l'on n'aime pas +tre drang la table ni au lit.--Je n'en dirai pas davantage sur +l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment; +mais je dsire ici fermer la porte par la scurit[30]. + +[Note 30: C'est--dire: Je dsire terminer cette digression par +le mot _scurit_. M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.] + +90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait + des penses innarrables; ensuite il se perdait dans les sombres +rduits o se croisent les normes rameaux du lige. C'est l que les +potes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est l que nous tous +nous allons les relire, et juger du mrite de nos sujets et de +nos vers, moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient +inintelligibles. + +91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) s'entretenir +avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entirement les +peines de son coeur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, des +ides qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il +devenait mtaphysicien avant de s'tre lui-mme sond. + +92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille +de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient +t crs; il songeait aux tremblemens de terre et la guerre, au +nombre de milles qui pouvaient former la circonfrence de la lune; +aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent la connaissance +exacte des cieux, et aprs tout cela, il revenait aux yeux de Donna +Julia. + +93. La vraie sagesse peut voir, dans les penses de cette espce, une +noble curiosit et une avidit sublime dont quelques-uns apportent +le germe en naissant; mais la plupart ont appris s'en troubler +l'esprit, on ne sait pourquoi. Il tait tonnant qu'une si jeune tte +pt se soucier de la marche du firmament; mais si, selon vous, la +philosophie l'inspirait alors, elle fut bientt, selon moi, seconde +par la voix de la pubert. + +94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix +dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux +ombrages sacrs, au tems o les desses se montraient aux hommes. +Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il +interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait +beaucoup gagn,--et que pour lui, il avait perdu son dner. + +95. Quelquefois il revenait ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais +comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, +l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique: +on et dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens, +et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques +contes de bonnes vieilles femmes. + +96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours +triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rveries, +les chants des potes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait +rellement besoin: un sein sur lequel il pt reposer sa tte..., +entendre un coeur battre d'amour; et--bien d'autres choses que j'ai +oublies, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de mentionner. + +97. Ces promenades solitaires, ces rveries profondes, ne pouvaient +chapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'tait +pas son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est +que Donna Ins ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses +soupons: soit qu'elle n'et vu, ou n'et voulu rien voir, ou soit, +comme les plus habiles, qu'elle ne l'et pas pu. + +98. Ceci peut paratre singulier, et pourtant, rien de plus commun. +Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits crits +des pouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement qu'elles +violent? (Je l'ai oubli, et, selon moi, il ne faut pas citer au +hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mmes maris sont +jaloux, ils font toujours quelque bvue que leurs dames viennent nous +raconter. + +99. Un vritable poux est toujours souponneux; mais il n'en est pas +plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait rien, il devient +l'artisan de sa propre disgrce, en accueillant un intime ami rempli +de vices; l'accident est ds-lors invitable, et quand l'pouse et +l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupfait de leur corruption, +et non pas de sa propre sottise. + +100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgr toute leur +vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de +l'histoire de la matresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss +Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient dranger le plan +de vingt annes; tout est perdu: alors la mre crie, le pre jure et +demande pourquoi diable il a des hritiers. + +101. Mais Ins tait si souponneuse et si clairvoyante, que je suis +forc de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret +d'abandonner Juan cette nouvelle tentation. Quel tait ce motif? +c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-tre voulait-elle ainsi +couronner son ducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don +Alphonso, dans le cas o il aurait eu de la vertu de sa femme une +opinion exagre. + +102. Un jour, c'tait un jour d't,--c'est vraiment une saison +dangereuse que l't, et mme le printems, depuis les derniers jours +de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais en +tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison, +mais bien de vracit, qu'il est des mois dans lesquels la nature se +plat rpandre les plaisirs. Si celui de mars a ses livres, mai +doit avoir son hrone[31]. + +[Note 31: M. A. P. a traduit: Il est des mois o la nature +se complat _dans certains caprices_: mars _est renomm pour ses +livres_, mai _veut qu'on parle de ses hrones_. Byron semble avoir +employ l'expression _hrone_, parce qu'elle forme un jeu de mots +avec celle de _hare_, livre, qu'on prononce _hre_.] + +103. C'tait donc un jour d't,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude +dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des sicles et des +annes, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espces de +maisons de poste o les destins changent de chevaux, et font changer +de ton l'histoire. Ensuite ils traversent, bride abattue, les +empires et les rpubliques, et ne laissent gure aprs eux que la +chronologie, si vous en exceptez les post-obits thologiques[32]. + +[Note 32: C'est--dire les messes et _recommandises_ fondes +perptuit par les moribonds, pour le repos de leur ame.] + +104. C'tait le 6 juin, vers six heures et demie, peut-tre mme plus +prs de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau que ceux +destins aux houris, dans les profanes cieux dcrits par Mahomet +et par Anacron Moore,--Moore, qui furent accords la lyre, les +lauriers et tous les trophes de la victoire potique. Il tait digne +de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems encore[33]! + +[Note 33: C'tait cette poque que Moore recevait en dpt les +Mmoires de Byron, et qu'il jurait de les publier aprs la mort de son +confiant ami.] + +105. Elle s'y assit, mais elle n'tait pas seule. Je ne sais pas au +juste comment s'tait mnage une pareille entrevue; je le saurais, +d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se +taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'tre +sr que c'est Julia et Juan qui se trouvent l, face face.--Quand +deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage +chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux. + +106. Qu'elle tait belle en le regardant! L'motion de son coeur avait +color ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O amour, +quelle est donc la mystrieuse perfection de ton art? il donne au +faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent +eux-mmes ces sages mortels que tu as envelopps de tes filets!--Le +prcipice ouvert sous les pas de Julia tait immense; mais la +confiance que lui donnait sa vertu l'tait galement. + +107. Elle pensa ses propres forces, la jeunesse de Juan, au +ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi +conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. dire vrai, je +n'aime pas que cette ide lui soit venue; car c'est un nombre rarement +propre donner du coeur; et dans tous les climats, sur la neige ou +sous l'quateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance. + +108. Quand quelqu'un dit: Je vous ai rpt _cinquante_ fois, il +veut chercher querelle, et souvent il y russit. Quand les potes +disent: J'ai fait _cinquante_ vers; ils vous font craindre de +les leur entendre rciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les +voleurs font leurs coups; c'est _cinquante_ ans qu'il est vraiment +rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup +obtenir avec _cinquante_ louis. + +109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidlit; elle +aimait Don Alphonso; elle formait intrieurement tous les sermens +qu'on adresse d'ici-bas aux divinits de l-haut, de ne jamais +souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui +ft contraire la sagesse: tout en mrissant ces rsolutions, et +d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains tait appuye +languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait +ne toucher que la sienne propre. + +110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait +dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait +indiquer qu'elle luttait avec des penses qu'elle ne pouvait touffer. +Certainement, la mre de Juan avait bien tort, aprs avoir tant +surveill son fils pendant plusieurs annes, de laisser ensemble +ce couple imprudent. Je suis sr que ma mre en et agi tout +autrement[34]. + +[Note 34: M. A. P. a oubli de traduire cette jolie strophe.] + +111. Peu peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma +doucement, mais d'une manire sensible, la pression qu'elle recevait; +elle semblait dire: Retenez-moi si vous voulez. Cependant elle ne +voulait presser les doigts de Juan que d'une treinte platonique; elle +les et lchs comme une couleuvre ou un crapaud, si elle et imagin +qu'un semblable mouvement pouvait faire natre des sentimens dangereux +pour une pouse prudente. + +112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous +vous voudriez faire: ses jeunes lvres remercirent la main par un +reconnaissant baiser; et aussitt, confus de son ivresse, il la quitta +avec l'air du dsespoir, comme s'il et commis un crime. Combien +l'amour est timide la premire fois! Julia rougit, mais ne se +courroua pas: elle chercha parler, mais elle retint sa langue, tant +sa voix tait affaiblie. + +113. Le soleil disparat, et la jaune Phoeb se lve[35]: mais, par +malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donn cet astre le +surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observ de trop bonne heure. +Les plus longs jours, mme le 24 de juin, ne voient jamais autant +d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en claire +en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'anne elle +atteste sa modestie[36]? + +[Note 35: Les traducteurs ont substitu l'pithte _ple_ celle +de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand +pote descriptif qui ait jamais t, s'est servi ici de l'adjectif +_yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont ples, et non pas +elle.] + +[Note 36: M. A. P. traduit: _Pourtant on admire_ son aspect +modeste pendant qu'elle parcourt les cieux. Byron veut dire ici que +toutes les nuits claires par la lune sont aussi indcentes que les +trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.] + +114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme +qui permet l'ame oppresse de se mettre l'aise, sans lui donner la +libert d'appeler la conscience son secours. La lumire argente +qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une beaut, d'un +charme si profond, pntre aussi notre coeur, et le jette dans une +tendre langueur, bien loigne d'tre le repos[37]. + +[Note 37: J'ai traduit mot mot. M. A. P. a cru devoir +paraphraser ainsi l'ide de Byron: Cette lumire pntre dans le +coeur, et y rpand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de +l'indiffrence.] + +115. Julia tait assise prs de Juan, demi embrasse, et cartant +demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils +reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait pas +de danger, et qu'il tait facile de dbarrasser sa taille; mais alors +la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste; je ne +m'y arrterai pas; je suis mme presque fch d'en avoir commenc le +rcit. + +116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions errones, c'est par +cet empire imaginaire que ton systme nous accorde sur les penchans +les plus imptueux du coeur, que tu as ouvert une route plus immorale +que ne le firent jamais potes ou romanciers.--Tu es un niais, un sot, +un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un +entremetteur[38]. + +[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: _Pendant ta vie_ tu +as t tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses. Il ne +s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses +crits.] + +117. La voix de Julia s'teignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au +moment o tous les discours auraient t inutiles; ses beaux yeux +taient noys dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans +cause? Mais, hlas! qui peut aimer et conserver la sagesse? Les +remords, cependant, luttaient contre ses dsirs: elle rsistait encore +un peu, elle se repentait beaucoup. Jamais, jamais! murmurait-elle, +et elle consentait tout. + +118. On dit que Xercs offrait une rcompense ceux qui pourraient +lui trouver un nouveau plaisir. Cette dcouverte tait, selon moi, +bien difficile, et sa majest n'aurait pu la payer trop cher. Pour +moi, pote rempli de modration, je suis heureux d'un peu d'amour (ce +que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas aprs de nouveaux +plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer! + +119. O plaisir! rellement tu es une douce chose, bien que nous +devions tous tre damns pour toi. Chaque printems je jure de rformer +ma vie avant la fin de l'anne, et mes voeux de chastet finissent +toujours par s'envoler. Cependant cette anne, je pense, il serait +encore possible de les tenir. J'en suis vraiment dsol, j'en rougis +de honte: mais c'est l'autre hiver que je remets ma conversion. + +120. Ici ma chaste muse va se permettre une libert.--Ne tremblez pas, +lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'tre pudique, et +vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette libert est une licence +potique qui peut donner mon plan quelque irrgularit; et, comme +je suis hautement pntr des rgles d'Aristote, il est convenable de +demander pardon quand je viens les violer. + +121. Cette libert consiste esprer que le lecteur voudra bien, du +6 juin (jour fatal sans lequel le dfaut d'action aurait rendu +inutile tout mon talent potique), se transporter plusieurs mois +de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien +que c'tait en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour +prcis.--Cette date est un peu obscure. + +122. Nous causerons de ceci tout l'heure.--Il est doux d'entendre, +au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argents de l'Adriatique, +la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant, +fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'toile du soir se lever; +il est doux d'couter les vents de la nuit murmurer de feuille en +feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s'levant du sein +de l'Ocan sur le sommet des montagnes. + +123. Il est doux d'entendre les fidles aboiemens du chien de garde +accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de +savoir qu'il y a dans cet endroit un oeil qui remarquera notre venue, +et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'tre +veill par l'alouette, ou berc par la chute des eaux; doux est le +bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, +le bgaiement et les premiers mots d'un enfant. + +124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par +milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'chapper au +tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont +pour l'avare les monceaux d'or, et pour un pre la naissance de son +premier n. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le +pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer. + +125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprvue d'une vieille +dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous +faisait, nous jeunes, attendre mille fois trop long-tems son train, +son or, ou ses proprits. Il se plaignait toujours, mais son corps +tait si robuste que tous les Isralites furieux voulaient mettre en +pices ses hritiers pour leurs maudites crances aprs dcs. + +126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'pe, soit avec +la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en faire +natre une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille, +et l'ale en barrique; douce est pour nous la crature faible que +nous dfendons contre tout le monde; doux enfin le collge que nous +n'oublions jamais, et qui nous oublie si promptement. + +127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et +brlant amour.--Seul il reste grav dans notre ame, comme dans celle +d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science +a t branl et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de +comparable cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu +peindre par le feu ravi des cieux par le tmraire Promthe. + +128. L'homme est un trange animal, et il fait un singulier usage de +ses facults et des diffrens arts. Avant tout il aime essayer mille +espces d'preuves pour attirer l'attention sur lui. Dans ce sicle +qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs trteaux. +Mieux vaudrait rechercher d'abord la vrit, au risque de spculer sur +l'imposture, aprs avoir perdu son tems. + +129. Combien n'avons-nous pas vu de dcouvertes opposes (signes +d'un gnie vritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez, +l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-l nous +les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des +fuses Congrves[39]. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +[Note 39: Ces fuses, inventes par sir W. Congrve, sont de +petites bombes dont l'effet est plus sr et beaucoup plus meurtrier +que celui de l'obus; elles portent une mche inextinguible. Elles +furent employes, avec un succs trop meurtrier, Waterloo.] + +130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que +l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n'a +pas satisfait autant que l'appareil invent dans les premires sances +de la socit des amis des hommes, par le moyen duquel on dsasphyxie +gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems!... + +131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +132. Ce sicle est encore celui de dcouvertes pour tuer les corps et +sauver les ames; elles sont propages dans les meilleures intentions. +Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du charbon +de terre n'est plus dangereuse, et les voyages Tombuctoo, les +excursions vers les ples peuvent servir au bonheur des hommes autant +que Waterloo leur malheur. + +[Note 40: Clbre chimiste anglais.] + +133. L'homme est un phnomne, un je ne sais quoi, une merveille +au-del de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une piti sur +cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le +crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils dsirent, +mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la richesse, ils +en trouvent la route seme d'cueils, et quand le but est atteint nous +mourons; vous le savez,--et alors-- + +134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne +nuit;--et revenons notre histoire. C'tait en novembre, quand +les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines +paraissent chenues et jettent un chapeau clatant de blancheur +sur leurs manteaux azurs; quand la mer vient mugir autour des +promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le +soleil moins ardent disparat sur les cinq heures. + +135. C'tait, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas +de lune, pas une toile; un vent doux ou furieux par intervalles, et +dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute +une famille entourait. Il y a dans cette espce de flamme quelque +chose de gai, mme quand le soleil d't n'est obscurci d'aucun nuage. +J'aime singulirement le feu et les grillots, aussi bien que les +homars, la salade, le champagne et les causeries. + +[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, Londres, la garde +urbaine; ce qu'taient autrefois, en France, les chevaliers du guet.] + +136. Il tait minuit.--Donna Julia dans son lit dormait +probablement--lorsqu' sa porte s'leva un bruit capable de rveiller +les morts, s'ils l'eussent jamais t auparavant; car nous avons +tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois, +rveills. La porte tait ferme, mais une voix et des doigts +donnrent la premire alarme; on entendit: Madame!--Madame!--Chut! + +137. Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon matre, avec la +moiti de la ville sa suite.--Vit-on jamais une chose plus affreuse? +Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hlas, retirez donc +plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent maintenant l'escalier, +dans une seconde ils seront ici; il pourrait peut-tre s'chapper.--La +fentre n'est certainement pas si haute! + +138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et +des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems maris, +taient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait +outrager la drobe le front d'un poux: une pareille conduite tait +trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes +suivraient bientt son exemple. + +139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre taient les +soupons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y +avait bien de la grossiret lever ainsi une arme autour du lit +nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et prendre +des laquais arms d'pes et de flambeaux pour attester l'affront +qu'il craignait le plus de recevoir. + +140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez +bien que je ne dis pas qu'elle n'et pas dormi), se mit en mme tems + crier, biller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui +tait au fait de tout, elle se htait de rejeter la couverture du lit +en morceau pour donner penser qu'elle-mme venait d'en sortir. Je ne +sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver +que sa matresse n'avait pas couch seule: + +141. Mais il tait croire que la dame et sa suivante taient deux +pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et +plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux rsister un homme +si elles restaient deux. Elles s'taient donc innocemment couches +cte cte, en attendant que les heures d'absence fussent coules, +et que l'infme mari et reparu en disant: Chre amie, c'est moi qui +ai le premier song repartir. + +142. Julia retrouva enfin la parole et s'cria: Au nom du ciel, Don +Alphonso, que prtendez-vous faire? tes-vous devenu fou? Dieu! que ne +suis-je morte avant d'tre sacrifie un monstre semblable! quel +est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le spleen! +pouvez-vous bien me souponner d'une conduite dont l'ide seule +me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon +intention, rpondit Alphonso. + +143. Il chercha, ils cherchrent, tout fut retourn, cabinet, +gardes-robes, armoires, embrasures de fentres. Ils trouvrent +beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, +des brosses, des peignes, des ncessaires, et les autres articles +l'usage des jolies femmes, propres conserver la beaut et entretenir +la propret. Ils percrent de leurs pes des rideaux et des +tapisseries, ils arrachrent des volets, ils brisrent des tables. + +144. Ils cherchrent sous le lit, et y trouvrent,--peu importe,--ce +n'tait pas ce qu'ils dsiraient; ils ouvrirent les fentres pour +dcouvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, +la terre tait muette. Alors ils se regardrent les uns les autres. +Il est trange, et cela me semble mme une bvue, que nul d'entre eux +n'ait song regarder dans le lit aussi bien que dessous. + +145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas. +Oui, cherchez et recherchez, s'criait-elle; accumulez insultes sur +insultes, outrages sur outrages. tait-ce pour cela que j'ai pris +le nom d'pouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre +souffert mes cts un poux comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai +plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un seul lgiste +en Espagne. + +146. Oui, Don Alphonso, vous n'tes plus mon poux, si jamais +toutefois vous avez mrit ce titre. Est-il digne de votre ge?--Vous +tes votre dixime lustre; cinquante ou soixante ans--c'est bien +la mme chose. Est-il sage, est-il dcent de faire de pareilles +recherches pour dshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme +ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupons +sur votre pouse? + +147. Est-ce pour cela que j'ai ddaign ce que l'on permet +ordinairement mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux +et si lourd qu'il et t insupportable toute autre? Hlas! jamais +il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me +voyait tellement inquite de mon innocence,--qu'il a toujours dout +que je fusse marie.--Oh! combien il sera dsol de voir comme je suis +traite! + +148. tait-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42] +parmi la jeunesse de Sville? Est-ce pour cela que j'vite la plupart +des runions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, +la messe, au thtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela +que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous conduits (j'y +mettais mme de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le gnral comte +O'Reilly, celui-l mme qui prit Alger[43], a prtendu que je l'avais +trait indignement? + +[Note 42: Ce mot rpond celui de _sigisb_ en Italie.] + +[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas +Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son +arme et sa flotte levrent le sige de la ville en 1774, aprs avoir +prouv de grandes pertes. + + (_Note de Byron._) +] + +149. Mon coeur n'a-t-il pas t sourd pendant six mois aux soupirs +et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son +compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse +d'Espagne? N'ai-je pas vu mes pieds une foule de Russes et +d'Anglais? J'ai dsol le comte Strongstroganof, et lord Mount +Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tu l'anne dernire par +excs d'amour (et de vin). + +150. N'ai-je pas eu deux vques mes pieds? Le duc d'Ichar, Don +Fernand Nuns? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi? +Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je +vous sais gr vraiment d'avoir l'extrme indulgence de ne pas encore +me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant hros! avec +votre pe au vent, et votre pistolet arm, ne faites-vous pas l, +dites-moi, une jolie figure? + +151. Voil donc le motif de ce voyage imprvu, de cette affaire +indispensable avec votre procureur, ce modle de bassesse qui se tient +droit l-bas comme s'il commenait sentir qu'il a jou le rle d'un +fou. Je vous mprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite +est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que +pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment +d'intrt pour vous et pour moi. + +152. S'il est ici pour dresser un acte, n'empchez pas ce brave +monsieur de procder; vous avez mis cet appartement dans un bel +tat;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le +dsirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec prcision, je ne veux +pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma +femme de chambre est dshabille, veuillez mettre la porte vos +espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les +yeux. + +153. C'est ici le cabinet, l la toilette, de ce ct +l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voil le sopha, le grand +fauteuil, la chemine;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je +voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu' ce que +vous ayez dcouvert le trou secret qui renferme ce cher trsor. Alors +veuillez m'en donner aussi le plaisir. + +154. Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupons sur +moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de +me faire connatre--quel est celui que vous cherchez! Comment le +nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est +jeune et agrable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu +de justes motifs pour ternir ainsi ma rputation. + +155. Au moins peut-tre, il n'a pas soixante ans; il serait cet +ge trop vieux pour tre mis mort, ou pour veiller la jalousie d'un +mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je +rougis d'avoir rpandu des larmes, elles sont indignes de la fille de +mon pre; ma mre pouvait-elle prvoir en me mettant au monde que je +tomberais au pouvoir d'un monstre! + +156. Mais c'est peut-tre d'Antonia que vous tes jaloux? Vous avez +vu qu'elle dormait mes cts quand vous frapptes la porte avec +votre suite. Regardez o vous voudrez, nous n'avons rien vous +cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espre, vous nous +avertirez; ou, par gard pour la pudeur, vous attendrez un instant +la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une +aussi bonne compagnie. + +157. J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit +doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dvorer en silence des +torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme +auparavant votre conscience; un jour elle vous demandera raison de +vos procds mon gard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez +pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, o est mon mouchoir de poche? + +158. Elle s'arrte et retombe sur son oreiller. Elle est ple et ses +yeux noirs abms dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la +pluie et les clairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jet +sur ses joues dcolores: en vain leurs noires boucles cherchent-elles + couvrir ses paules charmantes; leur neige se faisait encore jour +travers.--Ses lvres de rose sont entr'ouvertes, et son coeur bat plus +fort que sa respiration. + +159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans +cesse dans la chambre bouleverse; puis, tout d'un coup tournant la +tte, elle intriguait par ses malignes oeillades le matre et ses +mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, l'exception +du procureur. Mais celui-ci, fidle jusqu'au tombeau, comme un autre +Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y +en et; car elles devaient toujours tre apaises en justice. + +160. Comme un chien en arrt[44], il suivait de ses petits yeux, et +sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait +les plus vifs soupons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et +s'il trouvait justifier une poursuite ou une action judiciaire, +la jeunesse, la beaut ne le touchaient que faiblement: quant aux +dngations, il lui fallait des tmoignages faux, mais juridiques, +pour qu'il y ajoutt foi. + +[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).] + +161. Cependant Don Alphonso, les yeux baisss, faisait, il faut le +dire, une triste figure; aprs avoir cherch de cent cts, et trait +si durement une jeune femme, il n'en tait pas plus avanc; seulement +il sentait des reproches intrieurs se joindre ceux que son pouse +venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi +serrs, aussi cuisans qu'une pluie d'orage. + +162. D'abord il essaya de bgayer une excuse; on ne lui rpondit que +par des pleurs, des sanglots et les prludes d'une attaque de nerfs, +lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des +touffemens, et ce que les patientes choisissent de prfrence. +Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en +perspective tous les parens de Julia indigns, et il jugea plus +propos de ne pas perdre patience. + +163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutt balbutier; mais avant +de s'tre expos servir encore d'enclume au marteau de sa femme, +la sage Antonia vint l'arrter, en lui disant: Monsieur, je vous +en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va +mourir.--Qu'elle aille au diable! murmura Alphonso; mais rien de +plus: le moment de parler tait pass. Il lana un ou deux regards +menaans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait. + +164. Avec lui s'loigna son _posse comitatus_, le procureur +l'arrire-garde s'arrtant auprs de la porte et se retournant +toujours jusqu' ce qu'Antonia l'et pouss dehors.--Il tait vraiment +fch de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-l +mme, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rvait, la porte +se ferma sur sa face magistrale. + +165. Ds qu'elle fut bien ferme.--Oh! honte, oh! crime, oh! douleur, +et oh! sexe fminin! comment feriez-vous de semblables choses sans +perdre l'honneur!--si ce monde, et mme si l'autre n'taient pas +aveugles? Combien il est rare de trouver des rputations non usurpes! +mais continuons.--Car je ne suis pas la moiti de ma tche, et il +faut le dire, non sans grande rpugnance; demi suffoqu, le jeune +Juan s'lana hors du lit. + +166. Il s'tait cach,--je ne prtends pas dire comment, ni expliquer +dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il s'tait tapi sans +doute dans un mince espace rond ou carr. Mais de le plaindre d'avoir +t touff sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni +ne veux faire; il et mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'tre +comme le buveur Clarence, plong dans une tonne de Malvoisie[45]. + +[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamn a mort, en 1478, par +son frre douard IV. Pour toute faveur, il obtint d'tre noy dans +un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente +passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de Shakspeare.)] + +167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas +besoin de commettre un pch dfendu par le ciel et tax par les lois +humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais +seize ans, la conscience n'est pas timore comme soixante, lorsque +rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les -comptes donns +en fautes, nous voyons que le diable emporte dj les deux cts de la +balance. + +168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait garde: on voit dans +les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David +tait devenu pesant, les mdecins, laissant pillules et potions, lui +avaient conseill de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de +cataplasme, et comment le remde eut les meilleurs effets[46]. On le +lui avait peut-tre appliqu diffremment, car David en fut guri, et +Juan fut prs d'en mourir. + +[Note 46: Et le roi David avait vieilli..., et quand on le +couvrait d'habillemens il n'tait pas rchauff. Ses serviteurs +cherchrent donc une belle jeune fille dans toute l'tendue d'Isral, +et lui trouvrent Abisag, la Sunamite; elle tait singulirement +belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la _connut_ pas. + + (III. _Livre des Rois_, ch. Ier.) +] + +169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitt qu'il aura +congdi ses misrables: Antonia met son esprit la torture, mais +elle ne peut concevoir aucun expdient:--comment pourra-t-on soutenir +une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paratre dans peu +d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais +elle pressait de ses lvres dcolores les joues de Don Juan. + +170. Il rapprocha ses lvres des siennes, et de sa main, il rejeta en +arrire les boucles de ses cheveux pars; mme alors, ils ne pouvaient +faire entirement taire leur amour, ils oubliaient demi leurs +dangers, leur dsespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir. +Comment, s'cria-t-elle en fureur, est-ce l le moment de vous amuser +encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet. + +171. Remettez une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui peut +avoir mis mon matre dans le secret? Que va-t-il rsulter de cela? +Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps; +est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment +oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie, +moi ma place, ma matresse tout, et cela pour ce petit visage de +fille. + +172. Si, du moins, c'tait un brave cavalier de vingt-cinq ou trente +ans (allons, htez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'oeuvre! +(En vrit, madame, je ne conois pas votre got;--allons! monsieur, +l-dedans!)--Mon matre ne doit pas tre loin.--Au moins le voil +pour le moment renferm. Et si nous pouvons tenir conseil avant le +jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir). + +173. L'arrive de Don Alphonso, qui cette fois tait seul, interrompit +la fidle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna +l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grce. Au reste, il n'y +avait rien faire, et sa prsence ne pouvait tre d'un grand secours. +En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un +soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit. + +174. Alphonso s'arrta une minute;--ensuite il commena quelques +excuses singulires de sa conduite prcdente, non qu'il voult +justifier ce qu'il avait fait, et, dire vrai, il s'tait montr +extrmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons +qu'il ne spcifia pas dans son plaidoyer: tout prendre, son discours +offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent +_Rigmarole_[47]. + +[Note 47: Nous n'avons dcouvert nulle part l'emploi de ce mot. Si +ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait +forg pour mystifier ses lecteurs.] + +175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une +de ces bonnes rponses qui donnent, aux dames instruites du faible de +leurs poux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce +moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amnent du moins +un repos, mme quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de +rtorquer avec fermet, et s'il vous souponne d'une faiblesse, de lui +en reprocher _trois_. + +176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours +d'Alphonso avec Ins taient connues du public: ce fut donc le +sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a +souvent dmontr, cela ne peut pas tre: une dame a toujours des +raisons justificatives; elle se tut peut-tre par gard pour l'oreille +de Juan qui avait fort coeur, comme elle ne l'ignorait pas, la +rputation de sa mre. + +177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru +s'inquiter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait +pas de l'heureux amant qui la faisait natre, et laissait ainsi +ses prmisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait +claircir ce mystre, et l'on peut dire qu'en parlant d'Ins c'tait +le mettre la piste de Juan. + +178. Il suffit d'un rien dans les affaires dlicates, et mieux vaut +alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne +me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de +vers) qui avertit une dame presse de questions trop inciviles, de +se tenir toujours une certaine distance de la vrit.--Le mensonge +donne aux dames une grce singulire, et convient mieux leur +charmante physionomie que tout autre chose. + +179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours +fait: il est peu prs inutile d'essayer une rplique, car leur +loquence devient alors de la profusion; et quand elles sont puises, +elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, rpandent +une larme ou deux, et nous voil dsarms; alors,--et alors,--et +alors,--nous nous asseyons et soupons. + +180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia +demi refusait, et demi accordait; elle y mettait des conditions +qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes +qu'il lui faisait. Tel qu'Adam la porte de son jardin, Alphonso +gmissait d'une pnitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne +pas le refuser plus long-tems, quand il trbucha sur une paire de +souliers. + +181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent +aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la +forme en tait masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un +moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent se heurter, mes veines +frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa +passion prend un tout autre caractre. + +182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son pe, et +sur-le-champ Julia se prcipite dans le cabinet. Fuis, Juan, +fuis!--Au nom du ciel.--Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux +disparatre par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la +clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso +furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue. + +183. On ne dira pas que cet avertissement ne ft pas bon, le mal est +qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'exprience, et +c'est une sorte de page que nous impose la destine. En un saut, Juan +avait quitt l'appartement, en un second il allait tre la porte du +jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaa de +le tuer.--Juan se prcipita sur lui. + +184. Le combat fut terrible, et la lumire s'teignit. Antonia criait: +Au voleur! et Julia: Au feu! Nul valet ne s'empressa de venir +prendre part l'action. Alphonso, battu autant qu'il le dsirait, +jurait horriblement que ds cette nuit il serait veng, et Juan +blasphmait une octave plus haut. Son sang tait vif: quoique jeune, +c'tait un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entranement pour le +martyre. + +185. L'pe d'Alphonso tait tombe avant qu'il et pu la tirer +du fourreau; et ils se battirent toujours corps corps: fort +heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir +ses mouvemens, il et pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il ft +venu l'apercevoir. O femmes! songez donc la vie de vos poux et de +vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves! + +186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan +l'tranglait pour l'obliger quitter prise. Le sang (il sortait du +nez) commena couler; enfin, dans un moment o l'ardeur du combat +tait un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup dcisif et +parvient s'chapper, l'exception de son vtement qui reste aux +mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais l +finit, je pense, entre les deux hros, toute espce de parit. + +187. Enfin les lumires arrivent, les valets et servantes viennent +contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, +Julia vanouie, Alphonso travers la porte, tendu sans mouvement; +sur la terre, auprs de lui, quelques draperies demi dchires, du +sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la +porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scne intrieure, +se htait de la refermer sur lui. + +188. L se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire +comment, la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal propos), +Juan parvint, dans un trange costume, suivre son chemin, et +regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit natre le +lendemain, au bruyant tonnement qu'on manifesta durant plus de huit +jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les +papiers anglais en ont sans doute assez parl. + +189. Si vous voulez connatre toutes les procdures, les dpositions, +le nom des tmoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou +d'annuler, il en existe plus d'une dition, et les relations en +sont diverses, mais toutes intressantes. La meilleure est celle que +publia, en abrg, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid. + +190. Mais Donna Ins pour divertir l'attention de l'un des plus +violens scandales que l'on et vus en Espagne depuis des sicles, +au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Ins fit la vierge +Marie le voeu (et jamais elle n'avait vou en vain) de plusieurs +livres de chandelles. Puis, d'aprs le conseil de quelques vieilles +dames, elle envoya son fils Cadix pour qu'il s'y embarqut. + +191. Son intention tait, pour corriger ses premires dispositions et +lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer, +chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie +(du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un +couvent; elle gmissait, mais peut-tre on sentira mieux ce qu'elle +prouvait par la suivante copie de sa lettre Juan: + +192. Ils me disent que c'est une chose dcide; vous vous loignez: +c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine; +je n'ai plus rien rclamer de votre jeune coeur: le mien a t la +victime, il voudrait l'tre encore. Beaucoup aimer, tel a t tout +mon artifice.--J'cris la hte; et s'il se trouve quelque tache sur +cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait tre; mes prunelles +brlent, mais elles n'ont pas de larmes. + +193. Je vous ai aim, je vous aime; et pour cet amour, rang, +condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout +perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a cot, le souvenir de +ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est +pas pour en tirer vanit, nul ne peut me croire aussi abjecte que je +le semble mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis +reposer.--Je n'ai rien reprocher, rien demander encore. + +194. L'amour d'un homme n'est qu'un pisode de sa vie; celui d'une +femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les +camps, l'glise, la mer et le commerce: l'pe, la robe, la fortune +et la gloire, lui offrent en change de l'orgueil, de l'clat, de +l'ambition pour remplir son coeur. Il en est peu qui ne trouvent se +distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une +ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois. + +195. Vous allez vous livrer aux plaisirs, l'clat; vous serez +aim, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf +quelques annes pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon +coeur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai loigner la +passion qui me dvore encore autant qu'autrefois. Ainsi, +adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est dsormais +inutile,--pourtant je le laisse. + +196. J'ai t et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir +reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues pousses par un +vent rgulier, se porte toujours vers le sige de mes penses[48]; mon +coeur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il ne voit plus +rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse +dirige vers le ple immobile, ainsi mon pauvre coeur s'lance-t-il +toujours vers mon ame abme dans une seule ide. + +[Note 48: + + _My blood still rushes where my spirit's set, + As roll the waves before the settled wind;_ + +M. A. P. traduit: Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et +renatre mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le +souffle des vents est rgl.] + +197. Je n'ai plus rien ajouter, et je tarde encore: je n'ose +cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous +l'adresser? mon malheur ne peut plus gure augmenter. Si je n'avais +pas vcu jusqu' ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais +la mort vite le coupable qui n'espre que dans ses coups; et je +dois survivre ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour +soupirer, pour prier pour vous. + +198. Cette lettre, sur une feuille dore sur tranche, fut crite avec +une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia +eut de la peine chauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille +aimante, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme. +Le cachet tait une blanche cornaline sur laquelle tait grav un +hliotrope avec cette devise en franais: _Elle vous suit partout_. +Quant la cire, elle tait superfine et de couleur vermeille. + +199. Telle fut la premire intrigue de Don Juan. Suivrai-je le +cours de ses autres aventures? c'est au lecteur le dcider. Voyons +cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un vritable +plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses ddains ne lui font pas +grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien +avoir dans un an quelque chose lui offrir. + +200. Cet ouvrage est une pope, et j'ai l'intention de la diviser +en douze chants. Chacun d'eux prsentera de l'amour, des combats, une +tempte sur mer, un dnombrement de vaisseaux, de capitaines et +de princes rgnans, de nouveaux caractres, et trois pisodes: je +travaille maintenant un panorama de l'enfer dans le style d'Homre +et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurp le nom de +pote pique. + +201. Tout cela se prsentera propos, et rappellera toujours les +rgles d'Aristote, ce _vade mecum_ du vritable sublime, qui a tant +produit de potes, et si peu de fous. Les potes en prose aiment les +vers blancs, moi je prfre les rimes; jamais les bons ouvriers ne +se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouv de nouvelles machines +mythologiques, et des dcorations miraculeuses vraiment superbes. + +202. Une seule et lgre diffrence existe entre mes anciens confrres +en pope, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien rel +(non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus +facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il +devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables, +tandis que j'expose dans cette histoire des vrits incontestables. + +203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle l'histoire, la tradition +et aux faits; aux journaux, dont on connat et apprcie la vracit, +aux drames en cinq actes et aux opras en trois. Tout confirme +fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les +doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-mme Sville, avons vu +la dernire fuite de Juan avec le diable. + +204. Si jamais je descends jusqu' la prose, j'crirai des +commandemens potiques, bien suprieurs ceux qui les auront +prcds. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignores: et +je donnerai des prceptes de la plus haute lvation. Je prendrai pour +titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque pote est son Aristote_. + +205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'difieras plus +Wordsworth, Coleridge et Southey. Le premier est us sans retour, +le second est un ivrogne, et le troisime l'imite dans sa dlicatesse +et dans ses gots. Pour Crabbe il serait pnible de marcher avec lui, +et l'Hippocrne de Campbell est quelquefois sec. + +Tu ne droberas pas Samuel Rogers. + +Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49]. + +[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le pote +parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultre_.] + +206. Tu ne dsireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pgase, ni rien +qui lui appartienne. + +Tu ne porteras pas de faux tmoignages, comme les _bas bleus_ (l'une +d'elles au moins en a l'habitude[50]). + +Enfin, tu n'criras que d'aprs mes prceptes. Tel est l'esprit d'une +vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, +comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de +par Dieu, tomber sur vous. + +[Note 50: Les prcieuses savantes de Londres. Lord Byron semble +avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui tait charge par +Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des +deux poux.] + +207. Si quelqu'un ose prtendre que cette histoire n'est pas +difiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'tre heurt; +puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans +doute personne n'en aura l'impertinence) si mon pome bien qu'enjou +n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzime chant, +parler de l'endroit o vont tous les mchans. + +208. Mais aprs tout, si quelqu'un est assez sourd son propre +intrt pour mpriser cet avis; si, pouss par un esprit mal fait et +ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'crie encore qu'on +ne dcouvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est +prtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il +est galement--dans l'erreur. + +209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre +pour lui les prceptes que j'ai eu soin de mler ici l'agrable +(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs +dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes +titres la couronne pique, et dans la crainte de la malveillance +de quelques farouches lecteurs, j'ai dj suborn le journal de ma +grand-mre, _la Revue Britannique_. + +210. J'envoyai mon offre dans une lettre adresse l'diteur, et il +m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son crancier +pour un bel article. Cependant, s'il juge propos de rebuter ma +tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste +qu'il n'a pas reu ce qu'elle m'a cot, et trempe sa plume dans le +fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon +argent. + +211. Grce cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espre, +compter sur le public et dfier tous les autres magasins de sciences +et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essay +d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes +efforts seraient superflus, et que l'_dimburg_ et la _Quarterly +Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui diffraient avec +eux de sentimens. + +212. _Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_, disent +Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou +sept bonnes annes (long-tems avant de songer dater mes lettres de +la Brenta), j'tais plus dispos rpondre tous les coups, et que +je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente +jeunesse, Georges III tant roi. + +213. Mais aujourd'hui, trente ans, mes cheveux sont devenus +gris (que seront-ils quarante ans? je pensais l'autre jour une +perruque), et mon coeur n'a pas conserv beaucoup plus de jeunesse. En +un mot, j'ai consum mon t dans les jours du mois de mai, et je +n'ai plus le got des reprsailles. J'ai dpens ma vie, intrts et +principal, et j'ai cess de croire comme autrefois que mon ame ft +invincible. + +214. Jamais,--jamais,--non jamais l'avenir ne descendra plus dans +mon coeur cette rose de jeunesse qui nous fait prouver, la vue +de tous les objets agrables, des motions ravissantes et nouvelles; +semblable la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermes. +Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'taient pas +en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au +parfum des fleurs. + +215. Jamais,--jamais l'avenir, mon coeur, tu ne seras mon seul +monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui +tu formes un tre part, et tu ne peux plus tre mon paradis ou mon +enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce +n'est pas un malheur; j'ai pris ta place une dose de jugement, +quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi. + +216. Mes jours de tendresse sont passs; jamais les charmes d'une +vierge[51], d'une pouse et moins encore d'une veuve ne me feront +dlirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. +Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage frquent du +vin m'est dfendu; ainsi, me rsignant quelque vice de vieille tte, +je suis d'avis de me jeter dans l'avarice. + +[Note 51: + + _Me nec femina, nec puer, + Jam nec spes animi credula mutui, + Nec certare juval mero; + Nec vincire novis tempora floribus_. +] + +217. L'ambition tait mon idole, mais elle fut brise sur l'autel de +la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laiss chez moi des traces qui +peuvent donner matire amples rflexions. Aujourd'hui, comme la tte +de bronze de frre Bacon, je m'crie: Le tems est, le tems fut, le +tems n'est plus. La brillante jeunesse est un trsor chimique que +j'ai de trop bonne heure vent en fatiguant mon coeur de passions, et +ma tte de rimes. + +218. quoi se rduit la gloire? tenir une certaine place sur un +lger papier. Quelques gens la comparent l'action de gravir +une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, +s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes crivent, +parlent, dclament; que les hros massacrent, que les potes consument +ce qu'ils appellent leur lampe nocturne. C'est afin d'obtenir, quand +ils seront poussire, un nom, un misrable portrait, un buste pire +encore. + +219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte, Chops, +rigea la premire et la plus haute des pyramides, dans la ferme +esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle +droberait tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant +brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, +quelque esprance sur un spulcre, quand il ne reste pas de Chops un +grain de poussire! + +220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent +moi-mme: Hlas! tout ce qui est n naquit pour mourir: la chair est +une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a +pas t sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle +s'coulerait.--Ainsi rendez grces votre toile de n'avoir pas +vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez +votre bourse. + +221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable +encore, le pote,--c'est--dire moi,--vous demande la permission de +vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous +nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne +donnerai votre patience que cette courte preuve.--Heureux si tant +d'autres suivaient mon exemple! + +222. Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dpose sur les eaux, +suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le +monde te retrouvera aprs plusieurs sicles. Lorsqu'on lit Southey, +et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empcher de prtendre +aussi la gloire.--Les quatre premires rimes sont des vers de +Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes. + + + + +Chant Deuxime. + + +1. vous qui tes appels former la brillante jeunesse, en +Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos +lves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant +leurs souffrances qu'on corrige leurs moeurs. En vain Juan avait-il +reu la plus douce des mres et des ducations, il finit, et de la +manire du monde la plus vilaine, par perdre sa premire innocence. + +2. S'il et t mis dans une cole publique de troisime ou de +quatrime classe, ou du moins s'il et t lev dans le Nord, ses +occupations de chaque jour eussent empch son imagination de prendre +feu.--L'Espagne offre peut-tre une exception, mais cette exception +confirme la rgle,--et dans tous les cas, un enfant de seize ans +occasionant un divorce, devait bien confondre l'habilet de ses +prcepteurs. + +3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien +considres. D'abord sa mre n'avait en tte que les mathmatiques; et +tandis qu'il avait pour tuteur un vieux ne, une femme jolie (cela va +sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait +pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.--Puis le tems et +l'occasion. + +4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que +tous les mortels, ttes et jambes, fassent le mme tour que lui. +Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la +direction du vent, sachons disposer nos voiles. + +Le roi nous parle en matre, le mdecin en charlatan, le prtre en +docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un lger souffle, +de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dvotion, de la +poussire,--un nom peut-tre. + +5. J'ai dit que Juan fut envoy Cadix,--jolie ville dont je me +souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins +c'_tait_, avant que le Prou n'et l'envie de se rvolter). On y +voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur +seule dmarche enivre le coeur. Je ne pourrais vous la dpeindre +bien que j'en sois encore tout mu, ni vous en offrir quelques +comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil. + +6. Un cheval arabe? un cerf lanc? un _barbe_ nouvellement dress? un +camlopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et puis, +leur robe, leur voile, leur jupe, hlas! pour s'arrter sur de pareils +objets, il faudrait sacrifier prs d'un chant:--ensuite viendrait leur +pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grces au ciel de ce +que je ne puis trouver une mtaphore...--Eh bien, ma trop lente +muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine. + +7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois +apercevoir un voile cart pour un moment par une main lgre, tandis +qu'un oeil expressif vous fait plir et vous perce le coeur.--Terre +brlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puiss-je en venir +--dire mes prires!--non, jamais costume ne prta tant de charmes aux +oeillades, except les _fazzioli_ de Venise. + +8. Mais notre conte: Donna Ins avait envoy son fils Cadix +seulement pour qu'il s'y embarqut; il n'entrait pas dans ses vues +de l'y laisser sjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre +lecteur.--C'est qu'il tait convenu que le jeune homme voyagerait: +comme si un vaisseau espagnol et d, semblable l'arche de No, le +sparer de la sclratesse mondaine, et le ramener ensuite la terre +tel qu'une colombe d'esprance. + +9. Don Juan, aprs avoir, suivant ses instructions, ordonn son +valet de disposer tout pour son dpart, reut un sermon et quelque +argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Ins tait afflige +sans doute (tous les genres de sparation ont leur pine), mais elle +esprait,--elle croyait peut-tre qu'il amenderait. Elle lui donna +de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou +trois de crdit. + +10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Ins forma pour +le dimanche une cole de petits mauvais garnemens, qui auraient bien +prfr jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_. +C'taient des enfans de trois ans qui, ce jour-l, venaient couter +ses leons. Les indociles taient fouetts ou mis sur la sellette. Le +grand succs de l'ducation de Juan l'encourageait s'occuper d'une +autre gnration. + +11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'branla; les vents taient +bons, l'eau trs-agite. C'est un diable de courant que celui de cette +baie, je l'ai assez souvent essuy pour me le rappeler. Si vous vous +asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas se couvrir d'cume +jaunissante, et prendre l'apparence d'un cuir tann. C'est l qu'il +se tint pour dire et redire son premier, peut-tre son dernier adieu +l'Espagne. + +12. Je ne puis m'empcher de remarquer que c'est un spectacle +poignant que celui de la terre natale s'loignant derrire les flots +mugissans.--Il anantit tout--fait, surtout si l'on est encore +aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les ctes de la +Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres +sont bleues; en entrant dans l'humide lment, et tromps par la +distance nous reportons nos regards vers elles. + +13. Juan au dsespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le +vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le +vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'loignaient +de plus en plus. Le meilleur de tous les remdes contre le mal de +mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant +l'preuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essay; et +puisse-t-il vous faire le mme effet salutaire! + +14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chre Espagne s'vanouir +dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier +dpart: les nations mme qui courent aux armes le ressentent. C'est +une espce indicible d'motion, une sorte de coup qui dchire le +coeur. En s'loignant des gens et des lieux les plus insupportables, +les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher. + +15. Mais Juan avait eu bien des objets quitter. Une mre, une +matresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien +meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus ges. Et si, +dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mmes avec +lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes +nous sont chres, nous devons sangloter;--c'est--dire jusqu' ce que +de plus profonds chagrins viennent scher nos larmes. + +16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se +rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien +pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est +pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne +doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-tre que +leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrire la voiture, y +glisseront ce chant lui-mme. + +[Note 52: _Super flumina Babylonis_.] + +17. Enfin Juan pleurait, soupirait et mditait; ses larmes amres +tombaient dans l'amer lment: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup +citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck +jette des fleurs sur la tombe d'Ophlie[53]); tout en sanglotant, il +songeait sa position, et faisait de srieux plans de rforme. + +[Note 53: LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des +fleurs_:) J'esprais que tu serais l'pouse de mon Hamlet; je pensais +orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas +couvrir ta tombe de fleurs. + + (_Hamlet_, act. V, sc. Ire.) +] + +18. Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-tre ne +dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exils, +du dsir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du +Guadalquivir; adieu, ma mre; et puisque tout est fini, adieu, ma trop +chre Julia! (Ici il tira encore sa lettre et se mit la relire.) + +19. Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est +impossible et absurde:--cet Ocan azur se joindra au ciel, la terre +s'abmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ma belle +amie! ou que j'aie une autre ide que la tienne. La mdecine n'a pas +de remde pour les chagrins de l'ame.--(Ici le vaisseau fit un bond, +et Juan sentit les approches du mal de mer.) + +20. Les cieux toucheraient plutt la terre.--(Ici il se sentit plus +malade.) Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom du +ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi +redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drle de Pedro.-- +Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chre Julia, tu vois que +je t'implore encore! (Ici le vomissement l'empcha d'articuler.) + +21. Il ressentit ce froid malaise de coeur, ou plutt d'estomac, qui, +sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hlas! galement la +perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels +nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos +esprances: nul doute que dans ce cas Juan ne se ft montr plus +sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent +mtique. + +22. L'amour est un matre capricieux. Je l'ai vu rsister des +fivres dont il tait la premire cause, mais reculer devant un rhume, +un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les +bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions +vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un ternuement +suspende ses soupirs, ou qu'un chauffement rougisse ses yeux bands. + +23. Mais le pire de tout c'est la nause, ou bien une douleur dans +la rgion infrieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage +hroque d'ouvrir une veine, tressaillit l'application des +serviettes chaudes; les purgatifs branlent son empire, et enfin le +mal de mer lui donne la mort. Don Juan tait donc bien pris, puisque +sa passion rsista aux atteintes que lui porta son estomac dans son +premier voyage sur mer. + +24. Le vaisseau, appel la trs-sainte _Trinidada_, faisait +directement voile pour le port de Livourne, o la famille espagnole +des _Moncade_ tait tablie long-tems avant la naissance du pre de +Juan[54]. Il existait des liens de parent entre les deux maisons, +et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait t +adresse, le matin de son dpart, par ses amis d'Espagne pour ceux de +l'Italie. + +[Note 54: Depuis le commencement du seizime sicle, quand le +fameux capitaine Hugues de Moncade avait t nomm vice-roi de Naples. +Voyez Brantme, _Vie des grands capitaines trangers_.] + +25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licenci +Pdrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il +gisait malade et sans voix sur son matelas, ballott dans son hamac, +soupirant aprs la terre, et sentant chaque brise augmenter son mal +de tte. Les vagues qui pntraient par les sabords remplissaient en +mme tems sa couche d'humidit, et son ame de frayeur. + +26. Ce n'tait pas sans quelque raison, car la brise s'leva vers la +nuit, jusqu' ce qu'elle se convertit en vent frais: c'tait peu de +chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en +ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espce. Au +coucher du soleil, ils commencrent carguer les voiles, car l'aspect +du ciel annonait que le vent serait violent et pourrait enlever un +mt ou quelque chose de semblable. + +27. une heure, le vent, avec une imptuosit soudaine, jette le +vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui +fait une crevasse diagonale, y brise l'tambord et en entame toutes +les parties. Avant d'tre sorti de cet imminent danger, le gouvernail +tait bris. Il tait tems d'appeler aux pompes, le btiment contenait +quatre pieds d'eau. + +28. Une troupe se mit l'instant aux pompes, et le reste s'empressa +de dballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas +encore dcouvert la voie d'eau. la fin elle parut, mais ils n'en +taient pas plus rassurs; l'eau s'lanait par une ouverture norme, +malgr draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils +cherchaient lui opposer. + +29. Mais tous les obstacles eussent t inutiles, et le vaisseau +et coul fond en dpit de tous les efforts et expdiens, sans le +secours des pompes. Je suis heureux de faire connatre celles-l +tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirrent cinquante +tonnes d'eau par heure; ainsi notre quipage et t perdu sans M. +Mann, de Londres, qui en est l'inventeur. + +30. Au dclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir +de rester matres de l'ouverture et de remettre flot leur btiment; +cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes bras et +une troisime chane. Le vent redevint frais. Comme il se faisait +tard, une bouffe fit dtacher quelques armes feu, et une bourrasque +(je voudrais en vain essayer de la dcrire) jeta d'un seul coup le +vaisseau sur le flanc. + +31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il et t +attach. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts, +offrait une de ces scnes que les hommes n'oublient pas de sitt; car +ils gardent la mmoire des batailles, des incendies, des naufrages, +en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur esprance, +leur coeur, leur tte ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des +gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans o +ils taient sur le point de se noyer. + +32. Sur-le-champ les mts furent coups; d'abord celui d'artimon, +ensuite le grand mt: mais vain espoir, le vaisseau restait encore +aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mt de misaine, et +enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait rest +une lueur d'esprance) celui de beaupr. Ainsi dbarrass, le btiment +se redressa avec violence. + +33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines +personnes n'taient pas sans inquitude; que les passagers trouvaient +fort dplac de sacrifier leur vie en mme tems que leurs rations; +que mme il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si +prs de leur fin, ne commissent quelque dsordre, comme de demander du +grogue, et quelquefois d'aller boire le rum la tonne. + +34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la +vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres +buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-l chantaient des +psaumes, tandis que les vents aigus rpondaient en dessus, et que +le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait +interrompu les vomissemens des passagers attaqus du mal de mer, et +les sons des dsesprs, des blasphmateurs et des dvots, formaient +trangement chorus avec les mugissemens de l'Ocan. + +35. Peut-tre serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec +une raison suprieure son ge, courut la chambre aux liqueurs, +et, arm d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entre. La crainte +qu'il inspira, comme si la mort et t plus effroyable en sortant de +la flamme que de l'eau, tint en respect, malgr leurs jurons et leurs +pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de +tomber ivres morts. + +36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en +sera rien de plus.--Non, rpondit Juan; sans doute la mort nous attend +vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme +des brutes. Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut +assez hardi pour braver ses menaces. Le trs-rvrend Pdrillo +lui-mme ne put obtenir un seul verre de rum. + +37. Le bon vieux citoyen, tout perdu, poussait de hautes et pieuses +lamentations, accusait tous ses pchs, et faisait un dernier et +irrvocable voeu de rforme. Rien (une fois ce danger pass) ne le +dciderait plus quitter ses occupations acadmiques et les clotres +de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pana, les +courses de Juan. + +38. Mais il survint encore une lueur d'esprance. Le jour parut et le +vent s'adoucit; les mts taient enlevs, la voie d'eau augmentait; +alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le +vaisseau voguait depuis qu'il s'tait relev. Ils disposrent encore +les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts +comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit l'ouvrage; les +plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile. + +39. Cette voile fut place sous la quille du vaisseau, et fut d'un +effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on esprer avec +une voie d'eau, et pas une baguette de mt, pas une bribe de toile? +Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais +trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre +la mort qu'une fois, elle est loin d'tre sduisante dans le golfe de +Lyon. + +40. C'tait l en effet que le vent et les vagues les avaient pousss; +c'tait de l que l'un et l'autre les emportaient sans que personne +songet modrer leur impulsion: il tait fort inutile de tenter de +conduire le btiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez +tranquille pour replacer ou seulement commencer un mt de ressource +et un gouvernail, ou pour oser mme assurer que dans une heure ils +verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore--non +pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard. + +41. Le vent peut-tre tait moins violent, mais le vaisseau tait si +dlabr qu'on pouvait peine esprer d'avancer un pas de plus. Pour +surcrot de dtresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets +solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le +tlescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la +nuit tombante. + +42. Une seconde tempte les menaait.--Un second vent frais souffla, +et l'eau entra par les deux extrmits du fond de cale. Mais bien +que tout l'quipage pt voir ce qui se passait, le plus grand nombre +montra de la patience et quelques-uns de l'intrpidit jusqu'au moment +o toutes pompes furent creves ou rompues. C'tait l'annonce d'un +abandon complet la merci des vagues; merci comparable celle des +hommes au sein des guerres civiles. + +43. Le charpentier, les yeux raills, remplis de larmes, se prsenta +alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'tait un +homme d'ge qui avait long-tems voyag dans des mers orageuses, +et s'il pleurait enfin, ce n'tait pas la peur qui mouillait ses +paupires comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre +diable, une femme et des enfans, deux choses dsesprantes pour les +moribonds. + +44. Cependant le dsordre le plus complet rgnait dans le vaisseau. +Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs +recommencrent leurs prires, et promirent des chandelles leurs +saints.--Mais nul ne survcut pour accomplir son voeu. Ceux-ci +regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut +un qui se jeta aux pieds de Pdrillo pour lui demander l'absolution, +et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation. + +45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient +leurs plus beaux habits comme pour aller la foire. L'un maudissait +le jour qui l'avait vu natre, grinait les dents, hurlait, ou +s'arrachait les cheveux. Ceux-l essayaient encore de retenir les +chaloupes, bien convaincus qu'une barque troitement attache se +maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement +sur elle. + +46. Mais ce qu'il y avait de pis, aprs plusieurs jours de transes +mortelles, c'est qu'il leur tait difficile de conserver assez de +victuailles pour les soutenir maintenant dans leur dtresse. Les +hommes, mme leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le +mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux +caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'tre +transportes dans le _cutter_[55]. + +[Note 55: Espce de canot.] + +47. Ils parvinrent transporter dans la grande chaloupe quelques +livres de pain gt par l'humidit; un tonneau d'eau d'environ vingt +gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontrent une partie de +leur boeuf qu'ils runirent un morceau de jambon, mais le tout +n'et pas fait une bouche pour chacun d'eux.--Ajoutez un tonneau qui +renfermait encore huit gallons de rum. + +[Note 56: Le gallon contient prs d'un litre.] + +[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.] + +48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient t couls +dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait gure +mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mt un aviron que +par bonheur un petit mousse avait jet sur l'avant du vaisseau. Deux +barques seules n'auraient pu sauver la moiti de l'quipage, comment +auraient-elles contenu assez de provisions? + +49. On tait au crpuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le +gouffre des eaux. Semblable un voile qui, s'il tait dtach, ne +dcouvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'tendait +autour d'eux et brunissait hideusement leurs ples traits, et leurs +yeux attachs sans espoir sur l'immensit profonde. Depuis douze jours +la terreur tait leur ct, maintenant c'est la mort. + +50. Quelques-uns avaient essay de faire un radeau, sans en esprer +beaucoup sur une mer aussi agite. C'tait une tentative dont on +n'aurait pas manqu de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres +clats que ceux de gens qui s'tourdissent et ont une espce de +gat horrible et sauvage, moiti pileptique, moiti hystrique.--Il +fallait un miracle pour les sauver. + +51. huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans +l'attente d'un accident, avait t distribu aux courageux matelots, +pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter +encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumire +que celle de quelques toiles dans le ciel, quand ils dtachrent les +barques surcharges de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et +retombant la tte la premire--s'engouffra. + +52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri +d'adieu; alors les timides hurlrent et les braves conservrent leur +maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gmissemens, +s'taient dj prcipits dans les flots, avides de devancer l'instant +de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait +entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore aprs +lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharn qui essaye +d'trangler son ennemi avant d'expirer lui-mme. + +53. D'abord, un cri universel s'tait lev, plus bruyant que le +bruyant Ocan, et semblable au fracas de la foudre rpt par les +chos. Tout ensuite rentra dans le silence, except le vent cruel +et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un +tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'tait +le dernier cri d'un fort nageur l'agonie. + +54. Les barques, comme nous l'avons dit, taient alles en avant, +transportant plusieurs personnes de l'quipage. Mais leurs esprances +n'taient gure plus hautes qu'auparavant: le vent tait trop violent +pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs, +bien que peu nombreux, ils l'taient encore beaucoup trop. En se +sparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans +la chaloupe. + +55. Tout le reste avait pri: environ deux cents ames avaient quitt +leur corps; mais hlas! voici bien le pire. Quand l'Ocan roule sur +la dpouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant +qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant +qu'on ignorera le nom prcis du trpass, on n'ira pas hasarder de +l'argent son intention: il en cote trois francs pour faire dire une +messe. + +56. Juan tait entr dans la grande chaloupe, et tait mme parvenu +placer Pdrillo. On et alors dit qu'ils avaient chang de condition: +Juan avait cet extrieur imposant que donne le courage, tandis que les +yeux du pauvre Pdrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils +appartenaient. Battista (ou plus brivement Tita) tait mort en buvant +un peu d'eau-de-vie. + +57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut +galement funeste. Car Pedro tait si bien hors de lui, qu'en croyant +toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette +manire enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il et +gliss prs d'eux, les autres n'essayrent pas de le remonter; la +mer grossissait de minute en minute: et quant la chaloupe, chacun +songeait avant tout s'y mnager une place. + +58. Juan avait encore un petit vieux pagneul qui venait de son pre +Don Jos, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime + s'arrter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement sur le +pont, sans doute parce qu'il prvoyait (les chiens ont un si bon nez) +que le vaisseau allait couler fond. Juan le prit, le jeta dans la +barque et y sauta lui-mme aprs lui. + +59. Il plaa son argent comme il put sur sa personne et sur celle +de Pdrillo, qui rellement ne s'y opposa pas, et ne pensait gure + parler ou agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa +frayeur. Il croyait trouver un remde tout, et en rembarquant son +prcepteur et son pagneul, il n'avait pas perdu l'esprance de leur +sauver la vie. + +60. La nuit fut orageuse, et le vent tait si violent encore, que le +btiment fut mis l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems +que dura la brise ils n'osrent pas quitter ce sillon, bien que la +chaloupe ft trop charge pour monter au sommet lev des flots. +Chaque vague s'levait en boucle derrire eux, les inondait et les +obligeait balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne +tarda pas tre submerg. + +[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De +sorte qu'eux-mmes taient submergs comme leurs esprances_. Il y a +ici un jeu de mot que nous n'avons pas essay de traduire; il consiste +dans le mot _damp'd_, qui se prend galement pour _mouill_ et pour +_dcourag_.] + +61. Neuf ames partirent en mme tems que lui: la grande chaloupe tait +encore fleur d'eau, avec un aviron pour mt et deux couvertures +cousues ensemble, remplaant la voile fort mal la vrit, tandis que +chaque vague menaait de les engloutir, et que le pril prsent tait +plus grand que jamais. Cependant ils rpandirent des larmes sur le +sort de leurs compagnons noys dans le cutter, et bien aussi sur celui +des caisses de beurre et de biscuit. + +62. Le soleil se leva rouge et enflamm, prsage certain de la +continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu' ce qu'il se +montrt plus beau, c'tait pour le moment tout ce qu'ils avaient +faire. On servit toutefois quelques petites cuilleres de rum et de +vin chacun d'eux; car ils commenaient perdre leurs forces. +L'eau avait perc les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux +n'avaient conserv de leurs culottes que quelques lambeaux. + +63. Ils taient trente, contenus dans un espace qui leur permettait + peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur +situation comme ils purent, moiti d'entre eux se levant quoique +engourdis par l'humidit, les autres s'asseyant leur place, et se +relevant d'un moment l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient +se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une +fivre tierce, et sans autres vtemens que la grande enveloppe des +cieux. + +64. Il est certain que le dsir de la vie peut la prolonger. Les +mdecins en ont l'exprience, quand ils voient les patiens que ne +tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, rsister des maladies +mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination +ne rflchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le +dsespoir de la gurison qui mette obstacle la vieillesse, et qui +donne aux misres de l'homme une rapidit alarmante[59]. + +[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'pithte sublime _alarming_; il +l'a regarde comme oisive. En rcompense il a invent, dans cette +strophe, _la faux du trpas, les amis qui viennent assommer de leur +douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.] + +65. Ceux qui possdent des rentes viagres vivent, dit-on, plus +long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter +leurs dbiteurs.--Cela est mme si vrai qu'il en est quelques-uns, +j'en suis persuad, qui ne meurent jamais. De tous les cranciers, le +plus redoutable est un juif, et ces gens-l ne vous prtent que sous +de telles conditions. Ils m'ont avanc, dans ma jeunesse, une somme +que je trouve fort insupportable de rembourser encore. + +66. Il en est de mme des hommes qui naviguent dans une barque +dcouvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux +qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et rsistant comme un +rocher tous les efforts de la tempte. La tmrit a toujours t le +partage du marin, depuis que l'arche de No s'est imagin de voguer + et l.--Elle devait contenir un quipage et un assortiment +curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs. + +[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme +on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzime sicle. + +En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle +d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier +couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour +mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre +servira de chambre secrette pour faire ses ncessits. Des troys +antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera o les +hommes et les femmes feront leur rsidence; en l'autre seront les +bestes domestiques et prives, et en la tierce les bestes cruelles, +indomables et sauvages.] + +67. Mais l'homme est une crature carnivore; il lui faut de la +nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suant comme +les bcasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de +proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de +vgtaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il +trouvera toujours le boeuf, le veau et le mouton d'une digestion moins +laborieuse. + +68. Ainsi pensait notre troupe dsole. Le troisime jour, il survint +un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'tendit comme un baume +sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancs comme les tortues sur +l'azur de l'Ocan; mais quand ils se rveillrent, ils prouvrent une +dfaillance de coeur, et tombrent sur leurs provisions avec voracit, +au lieu de mettre tous leurs soins les conserver. + +69. On en prvoit aisment la consquence.--Ils mangrent tout +ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dpit de toutes les +remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les +insenss! Ils comptaient que le vent se lverait et les conduirait + bord. Belles esprances sans doute; mais comme ils n'avaient plus +qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de +conserver leurs provisions. + +70. Le quatrime jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Ocan +dormait encore comme un enfant non sevr. Le cinquime jour trouva +encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout tait bleu, +clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins +qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dpit +de ses prires, Juan vit son chien tu et partag pour satisfaire au +prsent apptit. + +71. Le sixime jour, ils en mangrent la peau; et Juan qui avait +d'abord refus sa part, parce que la bte morte venait de son pre, +Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reut comme une grande +faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du +pauvre animal. Il en donna la moiti Pdrillo, que celui-ci dvora, +en soupirant aprs le reste. + +71. Le septime jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les suait +et les rtissait. Immobiles sur la mer, on les et pris pour des +carcasses inanimes; ils n'espraient que dans la brise, et la brise +ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.--Ils +n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.--Dans leurs +regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez dj les +dsirs de cannibale qu'ils prouvent. + +73. la fin, l'un deux parla bas son voisin, celui-ci parla bas + un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientt il se +convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et +de dsespoir: chacun, dans la pense de son compagnon, dcouvrit celle +qu'il avait rprime jusqu'alors: ils parlrent de sort pour viande et +sang, et de qui mourrait pour repatre les autres. + +74. Mais avant d'en venir l, ils se partagrent pour ce jour quelques +bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils +regardrent autour d'eux, au dsespoir, mais nul ne s'offrait en +sacrifice. la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne +peut voir sans frmir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux, +ils avaient arrach Juan la lettre de Julia. + +75. Les lots furent faits, inscrits, mls et distribus dans un +horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable +au vautour de Promthe, avait demand cette abomination, se taisait +elle-mme. Nul n'y avait song le premier, la nature seule les y avait +entrans, et il n'en tait pas un qui ft sourd sa voix.--Le sort +tomba sur le malheureux prcepteur de Juan. + +76. Il demanda seulement qu'on le saignt pour le mettre mort. Le +chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pdrillo, et sa respiration +s'anantit si suavement que vous auriez eu de la peine dterminer +quand il cessa de vivre. Il mourut en fidle catholique, et comme la +plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu natre. D'abord il +colla ses lvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les +bras. + +77. dfaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le +premier choix des morceaux. Mais comme il prouvait alors une soif +violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. +Une partie du corps fut divise, et une autre, telle que la cervelle +et les entrailles, ayant t jete la mer, rgala deux _goulus_ qui +escortaient la barque. Le reste du pauvre Pdrillo fut mang par les +gens de l'quipage. + +78. Tous en mangrent, l'exception de trois ou quatre qui n'taient +pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant +auparavant refus sa part d'pagneul, ne ressentait pas la vue de +Pdrillo un apptit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que +dans la dernire dtresse il pt jamais se joindre eux pour dner de +son ancien matre et pasteur. + +79. Il ne l'et d'ailleurs pas fait impunment; car les suites de ce +repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus +de voracit tombrent dans un dlire de rage.--Dieu! comme ils +blasphmrent; ils se roulrent couverts d'cume et en proie aux plus +tranges convulsions; ils avalrent l'eau marine comme celle d'une +fontaine limpide; ils pleurrent, grincrent les dents, hurlrent, +jurrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyne ils expirrent en +dsesprs. + +80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant +ceux qui restrent, Dieu sait s'ils taient gras! Quelques-uns, plus +heureux que les autres, avaient perdu la mmoire; les autres pensaient + une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas t assez +prouvs par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de +la mme manire. + +81. Bientt ils songrent au contre-matre comme le plus gras d'entre +eux: mais indpendamment de ce qu'il avait peu d'entranement cette +destine, il fit valoir quelques autres indispositions. La premire +c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause, +fut un lger prsent que, par voie de souscription gnrale, lui +avaient fait les dames de Cadix. + +82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pdrillo, on en usa +avec discrtion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient +silence leur apptit, ou n'en prenaient qu'une bouche de tems en +tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit +mcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attraprent +deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les dcida abandonner le +corps mort. + +[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est +plutt une espce d'_oiseau de tempte_, ou de _ptrel_. Le butor se +tient ordinairement prs des tangs, et jamais sur les mers.] + +[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable l'hirondelle de +mer. Nous avons, dit Buffon, adopt le nom de noddi (sot), qui se +lit frquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il +exprime l'tourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau +vient se poser sur les mts et sur les vergues des navires, et mme +sur la main que les matelots lui tendent. + + (_Hist. naturelle_ du Noddi.) +] + +83. Au reste, si le sort de Pdrillo vous semble rvoltant, +souvenez-vous d'Ugolin qui se dcide manger le crne de son grand +ennemi, aprs avoir poliment termin son rcit[63]. Si dans l'enfer +on dvore ses ennemis, on peut certainement, sans tre beaucoup plus +horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le +lger agrment d'un naufrage se fait trop attendre. + +[Note 63: + + _Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti + Riprese 'l teschio misero co' denti + Che furo all' osso come d' un can forti_. + + (DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.) + +Lord Byron tait trop pntr de la lecture de Dante, son modle, +pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie +ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, +plutt qu'il n'exprime la fin de son rcit, le repas qu'il a fait de +ses enfans. + + _Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_. +] + +84. Dans la mme nuit, il tomba une onde de pluie que leurs bouches +attendaient comme la surface de la terre, quand la poussire de l't +en a dessch les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau, +quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir t en Espagne +ou en Turquie, s'tre trouv dans une chaloupe remplie d'affams, +ou bien avoir dans le dsert entendu la sonnette des chameaux pour +dsirer sincrement de rejoindre la vrit--dans un puits. + +85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en taient pas plus +dsaltrs, jusqu'au moment o ils trouvrent un lambeau de toile dont +ils se servirent comme d'un rservoir spongieux, et qu'ils tordirent +quand ils le crurent suffisamment humect. Un fossoyeur altr aurait +prfr leur courte boisson un pot rempli de _porter_, mais pour +eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupt de +boire. + +86. Leurs lvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge +qu'ils suaient comme s'il et t inond de nectar. Leurs gosiers +taient des fours, et leurs langues enfles taient noires comme celle +du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur +d'une goutte de rose, comparable alors pour lui toutes les joies +du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrtiens peuvent trouver des +consolations dans leur foi. + +[Note 64: Le riche, en criant, disait: Pre Abraham, envoie +Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il +en rafrachisse ma langue, car je suis crucifi dans cette flamme. +Et Abraham lui dit: Mon fils, souviens-toi que tu as reu les biens +pendant ta vie, et de mme Lazare les maux. Maintenant celui-ci est +consol, et toi tu es tourment. + + (Luc, ch. XVI.) +] + +87. Dans cette dplorable troupe il y avait deux pres et avec eux +les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux +portant; il mourut des premiers. l'instant de sa mort, son plus +proche voisin en avertit le pre, qui dit en jetant les yeux sur lui: +Je n'y puis rien, la volont de Dieu soit faite. Et sans une larme +ou soupir, il vit jeter son corps la mer. + +88. Le second pre avait un fils plus faible, aux joues dcolores, +au maintien dlicat. Ce jeune homme rsista long-tems, et se roidit +contre sa destine, avec une patiente tranquillit d'esprit. Il +parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour allger le poids +des mortelles penses, qui oppressaient d'autant plus le coeur de son +pre, qu'il voyait son fils les supporter comme lui. + +89. Pench sur son corps, le pre ne levait pas les yeux de dessus +son visage; il essuyait l'cume qui couvrait ses lvres, et n'avait +d'attention que pour lui. Quand la pluie tant dsire vint enfin +tomber, et que les yeux de l'enfant dj demi-voils d'une membrane +paisse vinrent briller et remuer pour un instant, il exprima +quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain. + +90. L'enfant mourut.--Le pre demeura long-tems attach sur son corps: +mais enfin, quand la mort se montra dcouvert, et que le poids +insensible press contre son coeur ne lui donna plus de mouvement +ni d'esprance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment o une +vague impitoyable loigna le corps du lieu d'o il avait t jet. +Alors il tomba lui-mme roide et glac, ne donnant plus d'autre signe +de vie que l'agitation convulsive de ses jambes. + +91. Maintenant un arc-en-ciel perant les nuages diaphanes vint +mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilit +des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa +clart, avec le reste de l'tendue; mais sa vaste lumire s'largit +bientt, et devint ondoyante comme une bannire dploye, puis elle +prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparatre aux yeux de nos +pauvres naufrags. + +92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils arien de l'onde et du +soleil, vritable camlon cleste, nat dans la pourpre, est berc +dans le vermillon, baptis dans l'or liquide et emmaillot dans une +enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons +turcs, et runit toutes les couleurs en une seule, prcisment comme +un oeil noirci dans une lutte (car on est oblig quelquefois de boxer +sans masque). + +93. Nos marins naufrags le prirent pour un bon prsage.--Autant vaut +le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des +Grecs et des Romains peut tre d'un grand service quand les gens sont +dcourags. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote +contre le dsespoir. Cet arc-en-ciel parut donc leurs yeux comme +l'esprance,--et, pour tout dire, un cleste kalidoscope[65]. + +[Note 65: Kalou eideos skop, qu'on peut traduire: beau point de +vue.] + +94. Au mme instant un bel oiseau blanc, la patte large et assez +semblable la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit leurs +yeux (sans doute il s'tait gar dans sa course); il essaya de se +percher sur la chaloupe, bien qu'il et vu et entendu ceux qui taient +dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux +jusqu' la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux prsage +encore. + +95. Mais ici je suis forc de remarquer que bien en prit cet oiseau +de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe +dlabre n'tait pas aussi sre pour lui que celle d'une glise: +quand c'et t la colombe de l'arche de No, revenant de son +heureux voyage, ils l'auraient volontiers dvore, elle et sa branche +d'olivier. + +96. Avec le crpuscule reparut le vent, mais sans violence. Les +toiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils taient +tellement anantis qu'ils ne savaient en quel tat, ni comment ils +vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. Non, +disaient les autres. Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute +continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une +dtonnation, et tous enfin tombrent dans cette dernire erreur. + +97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui tait de garde +se retourna et jura que, si ce n'tait pas la terre qui se levait avec +les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. +Les autres frottrent leurs yeux, aperurent une baie ou quelque chose +de semblable, et se disposrent avancer vers le rivage. C'en tait +un en effet, et par degrs il parut distinct, lev et palpable la +vue. + +98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant +stupidement, ne pouvaient pas encore sparer leurs esprances de leurs +craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait +(la premire fois depuis longues annes), et trois autres taient +tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la +tte afin de les veiller, mais on les trouva morts. + +99. La veille ils avaient aperu une tortue, de l'espce des +_becs--faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avanant doucement +ils s'en taient empars. Elle leur sauva une journe de vie, et +nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau +courage. Dans un si grand pril ils ne croyaient pas que le hasard +seul leur envoyt ce moyen de salut. + +[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les +naturalistes franais dsignent sous le nom de _caret_. M. A. P. +traduit toujours _turtle_, de quelque espce qu'elle soit, par +_tourterelle_.] + +100. La terre leur offrait une cte leve et rocailleuse, et les +montagnes grandissaient mesure qu'entrans par un courant ils +s'avanaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinit de +conjectures; car telle avait t l'inconstance des vents qui les +avaient ballotts qu'ils ne pouvaient dcider dans quelle partie de la +terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres +les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres +les. + +101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient +directement vers ce rivage salutaire ces figures ples et dcharnes +comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison tait +maintenant rduite quatre individus; plus, trois morts que leurs +efforts runis n'avaient pu jeter la mer avec les autres. Les deux +_goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'cume +des flots sur leur visage. + +102. La famine, le dsespoir, le froid, la soif et la chaleur les +avaient tour tour retourns et maigris au point qu'une mre au +milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnatre son fils. Glacs +par la nuit, grills par le jour, ils expirrent l'un aprs l'autre +jusqu' ce qu'ils fussent rduits ce petit nombre. Mais il faut +accuser avant tout l'espce de suicide qu'ils commirent en nettoyant +Pdrillo dans de l'eau sale. + +103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait +ingal, ils sentirent la fracheur de la verdure naissante qui se +balanait dans les forts leves, et temprait l'ardeur de l'air. +C'tait pour leurs yeux fatigus une espce d'cran qui leur cachait +les vagues tincelantes et les cieux si clairs et ardens.--Ils +trouvaient dlicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste, +effroyable et ternel abme de l'Ocan. + +104. Le rivage se montrait aride, inhabit et press de vagues +redoutables; mais ils taient devenus fous de la terre, et ils +pressrent leur course, en dpit des brisans qui mugissaient justement +devant eux. Bientt mme un rescif leur prsenta sa tte entoure +d'une cume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode +pour gagner terre, ils avancrent encore et la barque fut submerge. + +105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les +eaux natales du Guadalquivir; il avait mme souvent mis profit le +talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez +difficilement trouv un meilleur nageur, et peut-tre aurait-il pu +passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers) +Landre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67]. + +[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.] + +106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il tait, il souleva ses +jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant +la nuit la plage aride qui s'levait devant lui. Le plus grand +danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses +compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc +fut le seul qui atteignit au rivage. + +107. Il n'y serait pourtant pas arriv sans la rame qui, pour son +bonheur, se dtacha et vint toucher sa main, justement quand ses +faibles bras taient puiss et que la mer allait l'engloutir. Il s'y +cramponna; les vagues battirent avec violence, et force de nager, +plonger et reparatre, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans +vie. + +108. C'est l que, sans pouvoir respirer, il enfona dans le sable ses +ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse laquelle +il venait d'arracher sa proie ne le rejett dans son insatiable +spulcre. Il demeura tout de son long o il avait t dpos, +l'entre d'une caverne creuse dans le roc, conservant justement assez +de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'tait peut-tre +vainement sauv. + +109. Aprs un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba +aussitt sur son genou ensanglant et sur sa main chancelante. Il jeta +alors les yeux autour de lui pour reconnatre ceux avec lesquels +il avait voyag; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, +l'exception d'un seul, c'tait le cadavre de l'un des trois affams, +morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un +rivage strile et inconnu. + +110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tte s'gara et le fit +retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'vanouit. tendu +sur le ct, sa main alonge reposait dgouttante de sang sur la rame +(leur mt de secours), et comme un lis spar de sa tige, ses formes +sveltes et ses ples traits conservaient encore autant de beaut qu'en +eut jamais figure terrestre. + +111. Il ne sut pas combien de tems dura cet tat de faiblesse; son +coeur glac, ses sensations ananties, l'emportaient loin de la terre: +le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut mme +le terme de cet vanouissement qu' l'instant o il prouva de la +peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines +palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en +s'loignant. + +112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui +semblait douteux et confus. Il imaginait tre encore dans la barque, +sortir d'un lger sommeil, et alors son dsespoir le reprenait: il +appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint +un peu lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante +figure de femme de dix-sept ans. + +113. Elle tait penche sur lui, et sa petite bouche paraissait +chercher dans la sienne s'il respirait encore. force de le toucher, +la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla +ses tempes glaces, afin d'inviter le pouls circuler plus aisment: +enfin ses soins inquiets obtinrent leur rcompense, et un soupir de +Juan rpondit son tact dlicieux. + +114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans +un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tte +languissante du jeune naufrag dont elle appuya le ple front sur ses +joues si belles, si fraches, si transparentes! Puis elle tordit ses +cheveux dont la tempte avait humect les boucles, piant toujours +avec inquitude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un +soupir--en mme tems qu'elle. + +115. La caverne fut l'endroit o le dposrent cette aimable fille +et sa suivante;--jeune aussi, bien que son ane, d'une figure moins +grave et de traits moins dlicats.--Ensuite elles se mirent allumer +du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visit fut +clair de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer +l'lgance de ses formes et la perfection de sa beaut. + +116. Son front tait orn de lames d'or qui brillaient sur ses bruns +cheveux, ses cheveux dont les ondes, roules sur son dos en tresses, +descendaient presque jusqu' ses pieds, en dpit de l'lvation +remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi +d'imprieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette le. + +117. Ses cheveux, ai-je dit, taient d'un brun fonc. Mais ses yeux +taient noirs comme la mort, et ses longs cils taient de la mme +couleur. Il y a dans ces paupires, quand elles sont baisses, une +puissance d'attraction invitable. Le trait le plus rapide n'a pas +la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'bne. +C'est comme le serpent qui tout d'un coup se droule, s'tend et +dploie sa force et son venin. + +118. Son front tait blanc et petit, et les pures nuances de ses joues +se fondaient entre elles comme les roses du crpuscule avec le soleil +couchant. Sa lvre suprieure tait petite.--Lvres charmantes! Je +soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu +servir de modle un statuaire (race d'imposteurs aprs tout; j'ai vu +un grand nombre de femmes relles qui surpassaient bien la beaut de +toutes leurs absurdes pierres idales). + +119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste +de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise +dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il tait, en dpit +de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir +les coups du tems et de la nature, ils dtruiront le type d'une figure +que l'imagination de l'homme n'a jamais devance, et que les ciseaux +mortels n'auront pu atteindre. + +120. Telle tait encore la dame de la grotte. Son costume, bien +diffrent de celui des Espagnoles, tait plus simple et de couleurs +moins svres. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent +jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la +basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne +jamais les quitter!), cet habillement inspire en mme tems quelque +chose de foltre et de mystique. + +121. Mais il n'en tait pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus +beau tissu, tait de couleurs varies, et ses cheveux qui tombaient +ngligemment en boucles sur son visage taient sems de noeuds d'or +et de pierreries. Sa ceinture tait tincelante; la plus rare dentelle +embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de +ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paratra sans doute +choquant, c'est que ses jolis pieds de neige taient, sans bas, poss +dans des pantoufles. + +122. L'autre femme avait un costume de la mme forme, quoique moins +riche; les ornemens en taient plus simples, ses cheveux n'taient +sems que de noeuds d'argent, destins lui servir de dot, et son +voile de la mme longueur tait beaucoup moins beau. Son maintien, +quoique assur, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus +pais taient moins longs, et ses yeux galement noirs taient plus +smillans et plus petits. + +123. Ces deux cratures prodiguaient Juan leurs soins, et le +rconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions +que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent +varier sous mille formes dlicates. Elles lui prsentrent une +assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement +les potes, mais le meilleur qu'on ait invent depuis le festin que +l'Achille d'Homre prpara pour ses htes[68]. + +[Note 68: Sur le feu ardent, Patrocle place trois chines +de porc, de mouton et de chvre, dans un vase d'airain tenu par +Automdon. Achille prside la fte; c'est lui qui fait les parts et +les divise avec adresse. + + (_Iliade_, ch. IX.) +] + +124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple fminin des +princesses dguises, je vous dirai ce qu'elles taient. Je hais +d'ailleurs tout mystre, et tous ces coups de trape si chers vos +potes modernes. Ces jeunes filles taient donc rellement ce que vous +auriez devin en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la +premire tait fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer. + +125. Dans sa jeunesse il avait t pcheur, et mme il n'avait pas +absolument renonc la pche; mais ses courses sur mer le portaient + s'occuper d'autres spculations, non pas peut-tre aussi +recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui +assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de +plusieurs possesseurs prcdens. + +126. C'tait donc un pcheur,--mais un pcheur d'hommes, l'exemple +de Pierre l'aptre.--Il allait de tems en tems la pche des +vaisseaux marchands gars, et quelquefois il en prenait autant qu'il +voulait. Il confisquait la cargaison, ne ngligeait rien de ce qu'il +esprait dbiter dans le march aux esclaves, et souvent talait de +beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empche de s'adonner +en pleine scurit. + +127. Il tait n Grec; et sur son le dserte (l'une des plus petites +Cyclades) il avait lev, l'aide de ses rapines, une fort belle +maison, dans laquelle il vivait extrmement heureux. Le ciel pourrait +dire combien d'or il avait vol, combien de sang il avait rpandu, car +c'tait, s'il vous plat, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je +sais, c'est que sa maison tait spacieuse et orne de ciselures, de +peintures et de dorures dans le got des barbares. + +128. Il avait une fille unique appele Haide, la plus riche hritire +des les orientales, et, de plus, d'une si rare beaut que son douaire +n'tait rien auprs de son sourire. Elle ne touchait pas encore sa +vingtime anne, et elle tait leve comme une charmante plante, dans +la maison de son pre: de tems en tems elle conduisait des amans, +prcisment pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable. + +129. Ce jour-l, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et +au bas des rochers, lorsqu'elle aperut,--non pas mort, mais bien prs +de l'tre,--l'insensible Don Juan, affam et demi noy. Comme il +tait nu, vous sentez qu'elle dut tre choque; mais enfin elle +se crut oblige par humanit, et autant qu'il dpendait d'elle, de +secourir un tranger qui expirait dans une si blanche peau. + +130. Mais le conduire dans la maison de son pre, ce n'tait pas +exactement le meilleur moyen de le sauver: c'tait plutt mettre la +souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes +tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de nous[69] et si +peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il et d'abord +secourablement rconfort l'tranger, mais aussitt sa gurison il +l'et expos en vente. + +[Note 69: Nous, nous, prudence, sagesse, jugement.] + +131. Elle aima donc mieux, aide des conseils de sa suivante (une +jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la +grotte pour qu'il s'y repost. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, +leur charit devint plus vive, et elle prit mme assez d'intensit +pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de page +qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.) + +132. Elles firent un feu, mais un feu aliment par les premiers +objets qu'elles trouvrent sur le rivage. C'taient quelques planches +brises, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour +de l'amadou, tant ils taient l depuis long-tems; il y avait un mt +qu'elles trouvrent rduit la grosseur d'une bquille: mais, grce +Dieu! les naufrages taient tellement frquens en cet endroit, qu'on y +pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux. + +133. Juan tait sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haide +avait t ses zibelines pour disposer sa couche, et mme, pour qu'il +se trouvt mieux et ft l'abri du froid en se rveillant, elles lui +laissrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au +point du jour avec un plat d'oeufs, du caf, du poisson et du pain, +pour son djeuner. + +134. C'est ainsi qu'elles le laissrent reposer tranquillement. Juan +dormit comme une souche, ou plutt comme les morts, qui dorment +pour jamais, ou peut-tre (Dieu le sait) pour le moment prsent. Son +cerveau calm ne reut aucune impression de ses premiers malheurs; il +fut dlivr de ces rves maudits qui nous rappellent, sous un aspect +sinistre, nos premires annes, jusqu' ce que l'oeil troubl se +rouvre humect de pleurs. + +135. Le jeune Juan dormit donc sans rver;--mais la jeune fille qui +avait dispos ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de +jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrta, puis revint +sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappele. Juan tait assoupi; +cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le coeur chappe comme la +langue ou la plume), que Juan avait prononc son nom.--Elle oubliait +que Juan ne le connaissait pas encore. + +136. Rveuse, elle regagna la maison de son pre, en recommandant le +silence le plus absolu Zo qui, d'une ou de deux annes plus sage, +devinait mieux qu'elle ses vritables sentimens. Un ou deux ans +forment un sicle quand on sait les employer, et Zo les avait +passs, comme la plupart des femmes, acqurir toutes ces utiles +connaissances que l'on reoit dans le bon vieux collge de la nature. + +137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte, +sans que rien et troubl son repos. Le murmure d'une source voisine, +et les rayons naissans d'un soleil retenu l'extrieur, ne le +fatiguaient pas; il put sommeiller son aise. Il faut avouer qu'il +en avait bien besoin, car nul n'avait t plus expos; ses souffrances +taient comparables celles qu'on trouve dans la narration de mon +grand-pre[70]. + +[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson +dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du dtroit +de Magellan. Le rcit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en +Angleterre; mais, n'en dplaise son petit-fils, celui de Don Juan +est encore plus effroyable et plus touchant.] + +138. Il n'en tait pas ainsi d'Haide: elle s'agitait pniblement, +tombait de son lit; puis, s'veillant en sursaut, elle se retournait, +rvait de mille infortuns qu'elle venait rencontrer, et de beaux +corps tendus sans vie sur le rivage. Elle veilla sa suivante de si +bonne heure, que celle-ci ne put s'empcher de murmurer: elle appela +les vieux esclaves de son pre, qui rpondirent par des jurons en +grec, en turc, en armnien,--et qui ne concevaient rien semblable +fantaisie. + +139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur allguant le +soleil qui embellit tant les cieux quand il se lve, ou qu'il se +couche. Rellement il est beau de voir s'lancer le brillant Phbus, +quand la rose humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se +rveillent avec lui, et quand la nuit est rejete comme un vtement de +deuil port pour un mari, ou quelqu'autre brute. + +140. Je le rpte, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil; +j'ai souvent assist son lever, et dernirement encore, pour ne pas +le manquer, je suis rest debout toute la nuit; ce qui, si l'on +en croit les mdecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc +conserver en bon tat votre sant et votre bourse? levez-vous la +pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites +graver sur votre monument, que vous vous leviez quatre heures. + +141. Haide put donc contempler le matin face face; la sienne tait +la plus frache, et pourtant une motion fbrile la colorait, et +faisait jaillir de son coeur sur ses joues un large sillon de pourpre. +C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques +rivires, puis s'tend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est +ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas rouge. + +142. La vierge de l'le descendit sur le rivage et dirigea vers la +grotte sa course vive et lgre. Le soleil souriait en l'entourant de +ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une soeur, +humectait ses lvres de rose. Vous-mme, en les voyant toutes deux, +auriez commis la mme erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle, +aussi frache, avait sur l'Aurore l'avantage de n'tre pas uniquement +arienne. + +143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidit, pntr dans la +grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant. +Elle s'arrta comme frappe de respect (car le sommeil inspire la +vnration), puis s'avana sur la pointe des pieds et le couvrit plus +chaudement, afin que l'air trop vif ne pntrt pas ses veines. Alors +elle se tint suspendue au-dessus de ses lvres, recueillant avec +dlices sa respiration insensible. + +144. On l'et prise pour un ange inclin sur un mourant qui vient de +remplir ses derniers devoirs: le jeune naufrag, environn d'un air +calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zo cependant faisait +frire quelques oeufs, jugeant bien aprs tout que le jeune couple +finirait par songer djeuner, et pour prvenir leurs dsirs, elle +sortit les provisions de la corbeille qui les contenait. + +145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppler + la nourriture, et qu'un jeune homme naufrag devait avoir besoin +de manger. D'ailleurs, moins passionne, elle billait un peu et se +sentait dj refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire +aussitt le djeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du th, mais +du moins il s'y trouva des oeufs, des fruits, du caf, du poisson, du +miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par amour, sans +aucune rtribution. + +146. Une fois les oeufs cuits et le caf prpar, Zo et bien voulu +rveiller Juan; mais Haide la retint de sa petite main empresse, +et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lvres, ce que +sans doute entendit fort bien Zo. Le premier djeuner tant perdu, il +fallut en prparer un nouveau, puisque sa matresse ne lui permettait +pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se rveiller. + +147. Juan ne remuait pas: une rougeur tique glissait sur ses joues +comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine. +Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines +bleutres en taient brunies et presque disparues, les boucles de ses +noirs cheveux taient encore surcharges d'une cume paisse qui se +confondait avec les vapeurs manes des pierres de la grotte. + +148. Elle restait contempler Juan dans cette position, paisible +comme le poupon sur le sein de sa mre; humect comme le saule non +agit par le vent; assoupi comme l'Ocan dans un tems de calme; beau +comme le noeud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau n +dans son nid; enfin rellement joli garon, quoique la souffrance et +un peu jauni ses traits. + +149. Il s'veilla, ouvrit les yeux, et les et encore volontiers +referms: mais ils s'arrtrent sur une charmante figure, et ne purent +une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui et fait un +plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut cre en vain pour +Juan. Mme quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints +vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la +Vierge Marie. + +150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de +laquelle il vit la pleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de +prononcer quelques mots. Ses yeux taient loquens: mais ses paroles +furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne, +avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire +qu'il tait bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque +nourriture. + +151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'tait pas Grec; mais +il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille tait le chant +d'un oiseau; si tendre, si douce, si dlicate et si pure que jamais +l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'tait une de +ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un +de ces accens d'o la mlodie semble descendre comme d'un trne. + +152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable celui qu'veille le son +d'un orgue lointain, et qui croit rver encore jusqu'au moment o le +charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet +rel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce +dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me +couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relve autant +l'clat des dames que celui des astres. + +153. C'est encore ainsi que Juan fut tir de sa rverie ou bien de son +sommeil, par le sentiment d'un furieux apptit. La fume de la cuisine +de Zo pntra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle +entretenait en surveillant genoux les plats, l'arracha de sa +lthargie et lui donna un violent dsir de prendre quelque nourriture; +surtout un beefsteak. + +154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces les dpourvues de +boeufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton; +quand un jour de fte vient luire pour eux, ils savent bien mettre +un gigot leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et +dans certains lieux, une partie de ces les n'offrant que des rochers +inhabits. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une +des plus riches, quoique des moins tendues, tait celle dans laquelle +Juan se trouvait. + +155. J'ai dit que le boeuf y tait rare, et je ne puis m'empcher de +croire que la vieille fable du Minotaure-- l'occasion de laquelle +nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais got +une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le +dguisement d'une gnisse[71],--nous apprend simplement (si l'on +carte le voile allgorique) que Pasipha, pour doubler le courage des +Crtois, favorisa la propagation des bestiaux. + +[Note 71: + + Qu torvum ligno decepit adultera taurum, + Dissortemque utero fetum tulit. + + (Ovide, liv. VIII.) + +Mais les diffamateurs de la vertu de Pasipha se gardent bien de +parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de +lui: + + Jamjam Pasiphan non est mirabile taurum + Prposuisse tibi: tu plus feritatis habebas. +] + +156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de +boeuf;--quant la bire, j'en dirai peu de chose, parce que c'est +simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, +elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne +l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu +cher. Tels taient les Crtois,--d'o je conclus que le boeuf et les +combats sont tous deux dus Pasipha. + +157. Mais reprenons. Le dbile Juan, en se soulevant sur son coude, +aperut, non sans en rendre grces Dieu, trois ou quatre objets avec +lesquels il n'tait plus familier depuis long-tems: car les derniers +mets qu'il avait mangs taient entirement crus. Et comme il tait +encore rong par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui +fut offert avec l'avidit d'un prtre, d'un goulu, d'un alderman ou +d'un loup marin. + +158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haide, qui avait pour +lui les soins d'une mre, riait en voyant l'extrme apptit de celui +qu'elle avait la veille trouv presque mort; elle l'et mme laiss +manger avec excs, sans Zo qui, plus ge qu'Haide, savait (par +tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes +affams ont besoin d'une grande retenue, et doivent tre nourris de +quelques cuilleres, s'ils ne veulent pas infailliblement crever. + +159. Elle prit donc la libert de faire entendre, et vu l'urgence, +par ses gestes plutt que par ses paroles, la ncessit d'arracher les +plats au jeune homme qui avait dtermin sa matresse sortir de +son lit pour venir cette heure sur le rivage.--Elle les ta de sa +porte, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mang +de quoi rendre un cheval malade. + +160. Ensuite,--comme il tait nu, l'exception d'un caleon peine +dcent,--elles se mirent l'ouvrage, jetrent au feu ses prcdentes +guenilles, et l'instant mme lui donnrent le costume d'un Turc +ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le +turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.--Sauf quelques +points d'aiguille, il se trouva parfaitement habill avec une chemise +blanche et de larges hauts-de-chausses. + +161. Alors la belle Haide crut devoir faire usage de sa langue. Juan +n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque, +n'tant pas interrompue, ne songeait pas s'arrter, et mettait +toujours au contraire plus de vivacit dans les paroles qu'elle +adressait son protg, son ami. Enfin elle fit une pose pour +reprendre haleine, et s'aperut qu'il ne comprenait pas le _romaque_. + +162. Elle eut recours aux signes et la pantomime; elle sourit, elle +fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage +(le seul livre qu'elle pt comprendre), et la sympathie lui fit +trouver loquente cette expression qui met l'ame dcouvert et +prsente dans un rapide regard une rponse satisfaisante. Un seul +coup-d'oeil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne +manquait pas d'interprter. + +163. Bientt, par le mouvement des doigts et des yeux, et l'aide des +paroles qu'il rptait aprs elle, Haide lui donna une premire leon +dans sa langue. Mais il tudiait moins les expressions que les yeux de +son matre; et de mme que les fervens disciples d'Uranie contemplent +plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son +alpha-beta dans les regards d'Haide, qu'il ne l'et fait dans aucune +grammaire. + +164. Il est doux d'tre initi dans une langue trangre par la +bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont +jeunes, le disciple et le matre, ainsi que du moins j'en ai fait +l'exprience. On sourit en rptant bien; quand on se trompe on sourit +encore, et alors un serrement de main, peut-tre mme, un chaste +baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris. + +165. C'est--dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec; +d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui +voult me l'enseigner[72]. Je ne me vante gure de parler anglais, +ayant surtout tudi cette langue dans les sermons de Barrow[73], +de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore +chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus loquens +discoureurs en prose et en dvotion.--Vos potes, je les hais, et je +n'en ai jamais lu un seul. + +[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse +Guiccioli.] + +[Note 73: Barrow (Isaac), fameux thologien et mathmaticien, +matre de Newton, n en 1630, mort en 1677. Tillotson a donn une +dition de ses oeuvres thologiques, morales et potiques, en trois +volumes, qu'on connat seulement en Angleterre.] + +[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une +nergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.] + +[Note 75: Tillotson, archevque de Cantorbry, l'un des prlats +et des crivains asctiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses +sermons jouissent d'une grande rputation sous le rapport du style et +des penses. Ils ont t traduits en franais.] + +[Note 76: Hugues Blair, si connu, mme en France, par ses sermons +et son cours de littrature, n Edimbourg, en 1718, mort en 1800.] + +166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au +beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme +_certains chiens ma cure_[77]), peut-tre comme d'autres hommes, ma +passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous +les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis, amis, +hommes, femmes, ne s'offrent plus moi que comme des rves du pass +qui ne doivent pas revenir. + +[Note 77: Cette parenthse est une citation.] + +167. Retournons Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les +rptait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil, +et auxquels son coeur et celui d'une religieuse taient galement +incapables de rsister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour +une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort +souvent. + +168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tt pour Juan qui +aimait assez dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement +pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle cartait doucement les +boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait +dlicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi +sur un lit de roses. + +169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fracheur; +chaque jour avanait sa convalescence. C'tait pour le mieux, car la +sant donne un grand charme la figure humaine, et c'est l'aliment du +vritable amour; la sant, l'oisivet font sur la flamme des passions +l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes +recettes qu'on peut apprendre de Crs et de Bacchus, et sans +lesquelles Vnus ne nous attaquerait pas long-tems. + +170. Tandis que nous livrons notre coeur Vnus (sans le coeur, +l'amour, quoique toujours agrable, perd cependant de son prix), il +est bon que Crs nous prsente un plat de vermicelle; car les amans, +tant de chair et de sang, ont besoin d'tre soutenus: pour Bacchus; +il emplira de vin notre coupe, ou nous prsentera quelque gele +succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les oeufs et les +hutres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les +envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-tre. + +171. Lorsque Juan se rveillait, il trouvait toujours devant lui +quelques bonnes choses; un bain, un djeuner et les plus beaux +yeux qui firent jamais palpiter un jeune coeur; de plus ceux de la +suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai dj parl de tout +cela,--et les rptitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, aprs +s'tre baign dans la mer, revenait toujours fidlement au caf et +Haide. + +172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse, +que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haide, tait +l'un de ces tres qu'elle voyait la nuit dans ses rves depuis deux +ans; une certaine chose destine tre aime, un objet fait pour la +rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir +la flicit il faut trouver la partager, et les plaisirs sont ns +jumeaux. + +173. Il y avait tant de charme le regarder, tant d'extension de +vie tout partager avec lui, frmir sous son toucher, le voir +endormi, le contempler son rveil! Vivre toujours avec lui, c'est + quoi elle n'osait penser, mais l'ide d'une sparation la faisait +frissonner: car c'tait son bien, un ocan de trsors tomb entre ses +mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, hlas! et son +dernier. + +174. Ainsi s'coulait un mois, et la belle Haide rendait chaque +jour visite son protg. Elle usa de tant de sages prcautions que +personne ne l'avait dcouvert dans la grotte qu'il habitait. la +fin, les btimens du pre mirent la voile; non pas dans l'intention +d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands, +allant de Raguse Scio. + +175. Ainsi, Haide se trouvait libre, car elle n'avait pas de mre, et +son pre tant en voyage, la laissait jouir de la libert d'une femme +marie ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plat. +N'ayant pas mme l'embarras d'un frre, elle tait la plus libre de +toutes celles qui jamais jetrent les yeux sur une glace. J'entends +ici parler des pays chrtiens, o les femmes du moins sont rarement +mises en surveillance. + +176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils taient +parvenus s'entendre), et il en savait mme assez pour proposer une +promenade.--Il avait peu march depuis le jour o, tel qu'une jeune +fleur arrache de sa tige, il avait t jet sur la baie, mouill et +vanoui.--Ils se promenrent dans l'aprs-midi, tandis que le soleil +disparaissait, et que la lune s'lanait l'extrmit oppose. + +177. C'tait une cte aride et rompue qui, d'un ct, offrait des +montagnes escarpes, et de l'autre, un rivage couvert de sable et +gard comme par une arme, par des rochers et des bas-fonds; on +apercevait et l quelques langues de terre dont l'aspect tait +moins redoutable pour les malheureux battus des temptes. Rarement +cessaient de mugir les flots agits, si ce n'est dans la mortelle +longueur des jours d't, quand l'immense Ocan devient aussi limpide +que les eaux d'un lac. + +178. La lgre cume rpandue sur la plage ne diffrait gure de la +crme de votre champagne, quand elle dborde une ptillante rasade. +Rose du coeur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu +de choses prfrables au bon vin! Laissons prcher tant qu'on voudra, +et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,--mais vivent le +vin et les femmes, les plaisirs et la gat! demain les avis et le +soda-water. + +179. L'homme, tant un animal raisonnable, doit s'appliquer boire; +car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, +le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des esprances +de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sve, l'arbre +trange de la vie, souvent si fcond, serait au contraire aride +et strile. Mais revenons.--Buvez votre aise, et quand vous vous +rveillerez avec un mal de tte, vous verrez ce qu'il faudra faire. + +180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ +un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir +digne de Xerxs le grand roi. Ni le dlicieux sorbet rafrachi dans la +glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec +son coloris vermeil, ne pourraient valoir aprs un long voyage, +de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de +soda-water. + +[Note 78: _Hock_, espce de vin d'Allemagne.] + +181. La cte,--je crois que c'tait la cte que je dcrivais,--oui, +c'tait bien elle,--tait alors aussi calme que les cieux; les +sables--semblaient dormir, les vagues azures taient droules; +tout enfin tait arrt, sauf le cri de l'oiseau de mer, les lans du +dauphin, et le bruit de quelques flots lgers qui, retenus par un roc +ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient peine. + +182. Ils se promenaient donc maintenant leur aise, attendu, comme +je l'ai dj dit, que le pre tait en course, et qu'ils n'avaient ni +mre, ni frre, ni d'autre surveillante que Zo. Celle-ci, tout en se +tenant avec exactitude, ds la pointe du jour, auprs de sa matresse, +croyait que tout son devoir se bornait la servir, lui prsenter de +l'eau tide, tresser sa longue chevelure, et demander de tems en +tems les robes qu'Haide ne portait plus. + +183. C'tait l'heure de la fracheur; quand le globe rougi du soleil +se perd derrire les montagnes azures qu'on prendrait alors pour +les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, +formait un cercle retenu d'un ct par le lointain amphithtre des +montagnes, et de l'autre par l'immensit calme et froide de l'Ocan; +le ciel tait teint en rose, et de son sein, comme un oeil tincelant, +jaillissait une seule toile. + +184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans +l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont +le sable tait parsem. Ils pntrrent dans les vieux et sauvages +enfoncemens creuss par les temptes, et qui semblaient dessins en +salles profondes, avec des votes et des cellules de spatz. Puis ils +revinrent se reposer, et, les bras entrelacs, ils se laissrent aller +au charme profond qu'inspire le crpuscule. + +185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs roses +semblaient former un vaste et brillant ocan; ils abaissaient leurs +yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large +disque de la lune. Ils coutaient murmurer les vagues et bruire +les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient +mutuellement une lumire brlante;--alors leurs lvres se +rapprochrent, et se collrent en un baiser. + +186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beaut, +qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un +foyer allum dans les cieux; baiser tel que ceux des premires annes, +lorsque le coeur, l'ame et les sens s'branlent de concert, que +le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un +crve-coeur.--Quant la vivacit des baisers, il faut, je pense, +l'estimer d'aprs leur longueur. + +187. Par longueur, j'entends la dure; les leurs durrent Dieu sait +combien!--Ils ne les comptrent jamais, et s'ils l'avaient essay, +ils n'eussent pas donn la somme de leurs sensations l'tendue +d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'taient sentis +entrans comme si leur ame et leurs lvres se fussent mutuellement +appeles: une fois runies, elles se pressrent comme font les +abeilles;--leur coeur tant la fleur dont ils aspiraient le miel. + +188. Ils taient seuls, mais non pas comme ceux qui, renferms dans +leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Ocan silencieux, la +vote toile, les nuances du crpuscule qui se perdaient peu peu, +les sables immobiles, et les grottes humides formes autour d'eux, +leur inspiraient le dsir de se presser davantage, comme s'ils eussent +t les seuls tres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'et +jamais d s'vanouir[79]. + +[Note 79: On demandera peut-tre au pote ce qui pouvait ici +donner ses deux amans l'ide d'une vie ternelle? Justement +l'immobilit de toute la nature, qui semblait attester son ternit, +et par consquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur +corps lui-mme.] + +189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du +rivage dsert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils taient +tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases taient +formes de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un mme +langage;--toutes les brlantes expressions que la passion inspire +trouvaient dans un soupir le meilleur interprte d'un premier +amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu've, aprs sa chute, +ait conserv ses filles. + +[Note 80: + + Soyez-vous l'un l'autre un monde toujours beau, + Toujours divers, toujours nouveau: + Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. + J'ai quelquefois aim. + + (LA FONTAINE.) +] + +190. Haide ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens, +elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ou parler de gage et de +promesses exiger d'un poux, et des dangers auxquels une jeune +amante est expose: elle fit tout ce que lui inspirait sa nave +innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son +jeune ami. Comme elle n'avait jamais rv d'infidlit, elle n'eut pas +l'ide de prononcer le mot de constance. + +191. Elle aimait et elle tait aime; elle adorait et elle tait +idoltre. D'aprs les lois de la nature leurs ames, en passant +l'une dans l'autre, eussent pri dans ce moment d'ivresse si les ames +pouvaient jamais prir.--Mais peu peu ils reprirent leurs sens, pour +les reperdre et les abmer encore: le coeur d'Haide, palpitant sur le +sein de Juan, semblait ne pouvoir battre spar de celui de son amant. + +192. Hlas! ils taient si jeunes, si beaux, si aimables, si +solitaires! Puis c'tait l'heure o le coeur est le plus mu, et, ne +conservant pas assez d'empire sur lui-mme, commet des actions que +l'ternit ne fait pas oublier, mais dont elle rcompense les instans +avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel sera le +sort de tous ceux qui font leurs semblables quelque peine ou quelque +plaisir. + +193. Juan, Haide! hlas! ils s'aimaient tant, ils taient si +aimables! Jamais jusqu'alors, l'exception de nos premiers parens, +un tel couple n'avait couru le risque d'tre damn pour toujours. +Mais Haide, pieuse autant que belle, avait certainement ou parler +du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la +crise elle et d s'en souvenir. + +194. Ils se regardent, et un rayon de lune claire l'expressive +vivacit de leurs yeux. Haide presse la tte de son amant dans l'un +de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien +qui disparat demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est +sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne +jusqu'aux momens o l'on n'entend plus que des soupirs entrecoups. +On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un +mot entirement grec. + +195. Quand ces momens d'motion et d'embrasement furent passs, et +que Juan se laissa tomber les yeux ferms dans ses bras, elle ne +s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tte de son amant sur +les trsors de son sein: tantt elle lve au ciel ses yeux humides, +tantt elle les reporte sur ses ples joues qu'elle rchauffe de son +souffle, et son coeur palpite en pensant ce qu'elle a accord et +ce qu'elle accorde encore. + +196. Un enfant qui aperoit de la lumire, un poupon qui mouille le +sein de sa nourrice, un dvot au moment de l'lvation de l'hostie, +un Arabe qui accueille un tranger, un marin qui s'empare d'une +forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie +jusqu'aux bords, tous prouvent du ravissement; mais leur bonheur +n'est rien auprs de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime. + +197. Pendant qu'il repose tranquille et ador, il conserve le souffle +de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il +ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des motions +qu'il a prouves, ou qu'il nous a communiques, semble concentre +dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons, +environne d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais +dpouille de ses terreurs[81]. + +[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.] + +198. Haide veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour, +cette solitude de l'Ocan pntraient son coeur de leur influence +runie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient +trouv un berceau o rien sur la terre ne pouvait venir les distraire; +et de toutes les toiles qui peuplaient la vote azure, il n'en +tait pas une qui vt dans sa course plus de bonheur que sur ses joues +brlantes. + +199. Hlas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose dlicieuse +et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce d; et s'il +tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui +les a dues; leur vengeance, semblable l'lan du tigre, est rapide, +implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins +que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les +ressentent. + +200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme, +l'est toujours envers les femmes. Le mme sort les attend toutes; +elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites dissimuler +sans cesse, elles dsesprent celui que leur coeur brlant idoltre, +jusqu' ce qu'un plus riche aspirant les achte en mariage;--alors, +que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidle, et enfin +le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prires. + +201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans +la dvotion. Celle-l pense son mnage, celle-ci aux moyens de se +distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant +les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer +d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus +heureuses, et leur situation est aussi pnible dans un palais insipide +que dans une ignoble chaumire: quelques-unes aussi font le diable, +ensuite elles crivent une nouvelle[82]. + +[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une pigramme +lance contre une clbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit bien +que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire +de nos Saphos franaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, +Dufresnois, etc.] + +202. Pour Haide, c'tait la fiance de la nature; elle ne savait +pas tout cela. Fille des passions, elle avait reu le jour dans une +contre que le soleil inondait d'une triple et dvorante lumire[83]. +Elle tait uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle tait +le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou +faire ailleurs n'tait rien pour elle.--Que pouvait-elle en craindre? +elle n'y nourrissait ni esprance, ni inquitude, ni amour; son coeur +battait dans ce lieu seul. + +[Note 83: Il y a ici une image potique que nous n'avons pas os +rendre: + + Born when the sun + Showers triple light, and scorches even the kiss + Of his gazelle-eyed daughters. + +Ne o le soleil fait pleuvoir une triple lumire, et rend brlant le +baiser de ses filles aux yeux de gazelle.] + +203. Oh! combien nous cote ce rapide battement de coeur! et pourtant +chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de +douceur que la sagesse, en dpit de sa haine pour le plaisir et de +son amour pour la vrit, que la conscience elle-mme ont une peine +infinie nous faire prfrer leurs bonnes vieilles maximes son +ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas +encore tax[84]. + +[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas +oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzime strophe +du troisime chant, que l'anne 1816 fut celle dans laquelle Lord +Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.] + +204. Et maintenant c'en tait fait.--Sur le rivage dsert ils venaient +d'engager leur coeur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient +un nouveau charme sur leur beaut; l'Ocan tait leur garant, et la +grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifis par leurs propres +sentimens, la solitude leur tenait lieu de prtre: ils furent unis, +et ils taient heureux, car chacun d'eux regardait navement l'autre +comme un ange, et la terre comme un paradis. + +205. Amour! toi dont le grand Csar fut le courtisan, Titus le +vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide +le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse +le tombeau engloutir tous ceux qui restent indiffrens!--le rocher de +Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du +mal, car aprs tout nous ne pouvons t'en appeler le dmon. + +206. C'est toi qui rends si prcaire le chaste tat du mariage, et qui +insultes chaque jour le front des plus grands hommes. Csar, Pompe, +Mahomet et Blisaire ont fatigu la plume hroque de l'histoire: leur +destine, leurs actions ont t tout--fait diffrentes, et jamais +ne reviendront des sicles aussi fconds en merveilles; cependant ces +quatre grands hommes ont eu trois qualits communes, ils ont tous t +hros, conqurans et cocus. + +207. Tu fais les philosophes; tu as form le troupeau matrialiste +d'picure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction +immorale avec des thories rellement assez praticables. Ah! s'ils +voulaient nous prserver du diable, comme il serait agrable de +rpter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): Bois, mange +et fais l'amour, que t'importe le reste? Ainsi parlait le sage roi +Sardanapalus. + +208. Mais Juan! avait-il donc oubli Julia? devait-il sitt l'oublier? +Je ne sais que rpondre, la question en elle-mme n'est pas facile + rsoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait +tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on prouve de +nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment +diable se ferait-il que les formes fraches eussent tant d'empire sur +nous, pauvres humaines cratures? + +209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je dteste, j'abhorre, +condamne et renie le corps ptri de vif-argent qui ne peut conserver +en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour +constant a toujours t mon hte; mais pourtant la dernire nuit, dans +un bal masqu, je vis une jolie petite crature, frachement arrive +de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'prouvai quelques +dsirs. + +210. Mais bientt la Philosophie vint mon aide: Songe, +m'insinua-t-elle, aux liens sacrs qui t'engagent.--Volontiers, +rpondis-je, ma chre Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et +ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni +l'autre; c'est une curiosit.--Arrte! s'cria la Philosophie, +avec le plus bel air grec (elle tait cependant dguise, en +Vnitienne[85]). + +[Note 85: Cette parenthse indique assez que, sous le nom de la +Philosophie, le pote met ici en scne la belle comtesse Guiccioli, sa +matresse, avec laquelle il vcut pendant les dernires annes de son +sjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don Juan_. +M. A. P. a supprim ce dernier vers. Voici comme un tmoin oculaire a +trac le portrait de la Guiccioli, en 1821: + +La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en +avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien diffrente de la plupart des +Italiennes, sa complexion est de la plus dlicate beaut; ses yeux +longs, grands et languissans, sont bords par les plus longues +paupires du monde, et ses cheveux, peine retenus sur sa tte, +tombent sur ses paules en larges boucles du noir le plus poli. Sa +_figure_ a peut-tre un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais +son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la rgularit +grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse +imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de +l'entendre sans tre ravi. Son amabilit se dploie dans les moindres +accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mlodie +italienne, donne un charme particulier tout ce qu'elle dit. La grce +et l'lgance semblent inhrentes sa nature. Elle adore Lord +Byron, et pourtant l'exil et la pauvret de son vieux pre affectent +sensiblement ses traits, et rpandent sur son visage une teinte +de mlancolie qui ajoute encore l'intrt qu'inspire cette femme +charmante. Sa conversation est agrable, sans tre savante; elle +connat les meilleurs auteurs italiens et franais, mais souvent elle +craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connat +l'aversion de Lord Byron pour les blue.] + +211. Arrte! et je me suis arrt.--Mais revenons. Ce que les hommes +appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration mrite pour +l'objet charmant des heureuses prdilections de la nature; et comme +nous sommes tents souvent d'adorer une belle statue dans sa niche, +ainsi, quand nous accordons la mme sorte d'idoltrie quelque objet +rel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau idal_. + +212. Ce n'est que la perception de la beaut, le dveloppement noble +de nos facults, un mouvement platonique, universel, admirable, tomb +des toiles, filtr du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait +pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de +plus, celui d'un petit sens ou deux, qui tmoignent assez que notre +chair est ptrie d'une brlante poussire. + +213. C'est pourtant un sentiment pnible et involontaire; car, si nous +pouvions toujours trouver dans une seule femme les grces sduisantes +qui nous enchantrent quand elle se prsenta la premire fois nous, +comme une autre ve, nous aurions certainement moins de tourmens et +plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien +souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame, +quelles dlices pour le _coeur_, en mme tems que pour le _foie_. + +214. Le _coeur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais +aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut tre +surcharg d'orages et d'clairs, et ne prsenter que l'image de la +destruction et de l'horreur; mais quand il a bien t dchir, rong, +bris, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui +s'chappent des yeux ne sont autre chose que le sang du coeur, et +voil ce qui forme le _climat anglais_ de nos annes. + +215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte +rarement de ses fonctions; la premire passion y sjourne si +long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y runissent +comme un noeud de vipres sur un fumier. Rage, terreur, haine, +jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet +abme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte +appel _central_. + +216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette +anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques +stances. Tel est le nombre que je fixe chacun de mes douze ou +vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, +et j'abandonne Haide et Don Juan le soin de dfendre leur cause +auprs de tous ceux qui daigneront me lire. + + + + +Chant Troisime. + + +1. Muse, salut! _et coetera_.--Nous avons laiss Juan endormi sur un +sein charmant et heureux, veill par des yeux qui jamais n'avaient +pleur, ador par une jeune fille trop enivre de bonheur pour sentir +le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos +avait souill le cours de ses innocentes annes, et devait bientt +transformer en larmes le plus pur sang de son coeur. + +2. Amour! hlas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'tre aim? +pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprs, +et choisir un soupir pour ton meilleur interprte? Comme ceux qui +recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur +leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons dans notre +coeur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir +bientt prir. + +3. La premire fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle +n'aime plus que l'amour: c'est un vtement qu'elle ne peut plus +quitter, et qui prte peu prs aussi facilement qu'un gant large. +Quiconque voudra l'prouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme +seul touchera son coeur; mais bientt, redoutant moins l'embarras des +additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses +prfrences. + +4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien elles; mais une +chose du moins est certaine: c'est qu'une femme forme (si toutefois +elle ne se jette pas dans la dvotion pour la vie) a besoin d'tre +courtise aprs un intervalle exig par la dcence. Ce n'est pas que, +dans sa premire affaire d'amour, elle n'et entirement engag son +coeur, bien que mme alors aucunes prtendent tre restes libres; +mais pour celles qui ont aim, soyez sr qu'elles aimeront encore. + +5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilit, de la +folie, de la sclratesse humaine, que l'amour et le mariage, tous +deux venus de mme lieu, soient pourtant si rarement d'accord. +Le mariage est n de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un +breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transform +le parfum cleste en une saveur commune et singulirement plate. + +6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite prsente +des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain +jargon de flatterie, jusqu'au moment o la vrit tardive leur +apparat.--Mais alors que reste-t-il, sinon le dsespoir? Aussitt +les mmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de +sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une +faiblesse ridicule. + +7. Les hommes finissent par rougir d'tre si fortement pris. Il en +est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et +que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la mme chose, +et pourtant il est bien entendu de convention expresse que les +deux poux seront unis jusqu'au dcs de l'un d'entre eux. Dsolante +pense! perdre l'pouse qui embellissait nos jours, et faire en outre +pour tous nos gens la dpense d'un deuil! + +8. Au fait, il y a dans les dtails domestiques quelque chose qui +forme l'antithse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous +toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils +offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au +rcit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux +dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Ptrarque et fait des +sonnets toute sa vie, si Laure avait t sa femme? + +9. Toutes les tragdies finissent par une mort, et toutes les comdies +par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent +le surplus la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs +descriptions ne donnent une fausse ide, ou ne restent au-dessous de +ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre hros +entre les mains d'un prtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot +relatif la mort ou la dame. + +10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien, +chant le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux +virent dans le mariage leur tendresse due; soit par leur faute, soit +par l'effet de quelque diffrence de temprament (pour troubler une +union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Batrice +de Dante et l've de Milton n'taient nullement dessines d'aprs +leurs femmes. + +11. Quelques personnes disent que Dante a dsign sous le nom de +Batrice la thologie, et non pas une matresse.--Pour moi, tout en +demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est l une +rverie de commentateur, qui a besoin d'tre prouve par des faits +irrcusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques +de Dante ne tendent autre chose qu' personnifier les +mathmatiques[86]. + +[Note 86: Ce qui parat le plus probable, pour parler +srieusement, c'est que Dante, aprs avoir aim long-tems Bice ou +Batrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui tait +cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.] + +12. Haide et Juan n'taient pas maris, mais aussi le pch les +regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grce + m'en blmer, si rellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent. +Si vous les voulez maris, je vous conseille de fermer le livre +consacr ce couple gar, avant que les consquences de leur faute +ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un +attachement illicite. + +13. Toutefois, ils taient heureux--heureux dans la jouissance +criminelle de leurs innocens dsirs; mais bientt, devenue plus +imprudente chaque nouvelle visite, Haide oublia que son pre tait +matre de l'le. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le +quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait +donc souvent prs de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que +son bon cumeur de pre tait en course. + +14. Bien qu'il s'adresst galement tous les pavillons, ne vous +scandalisez pas de sa manire de trouver des fonds; changez son nom +en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte +d'imposition. Mais plus modeste, notre homme levait moins haut ses +esprances; il suivait travers les mers une plus estimable vocation, +et y remplissait peu prs la charge de commissaire de marine. + +15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait t retenu par les vents, les +vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter +son butin, il tait rest en pleine mer, malgr les rafales qui +mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses +prisonniers la chane; il les avait tiquets comme les chapitres +d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient ses +yeux, l'un dans l'autre, de dix cent dollars. + +[Note 87: _Gentleman_ a tout--fait la signification de notre +mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, +les Franais craignent de le traduire littralement: il rpond au +_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouv que ce mot-l qui pt +indiquer la lgre ironie qui tait dans l'intention du pote.] + +16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en +faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres ses +correspondans de Tunis, l'exception d'un seul qu'il laissa couch +bord sans penser le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,--sauf + et l quelque riche personnage qu'il mit fond de cale pour +demander plus tard sa ranon,--fut laiss sous la mme chane; +tant, l'gard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large +commission pour le dey de Tripoli. + +[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Tnare, + l'extrmit de la presqu'le du Peloponse. Les Magnottes, ou +Maynottes, ont remplac les _Lacons_.] + +17. Les marchandises furent galement spares et distribues pour +diffrens marchs du Levant, l'exception de certains articles d'une +utilit classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles, +des pinces, des cure-dents, et une thire, venus de France; des +guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis l'cart par +l'excellent pre qui venait de les voler pour sa fille. + +18. Une guenon, un mtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une +chatte de Perse et ses petits, avaient attir son choix au milieu +d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis +avait appartenu un Anglais; mais celui-ci, tant mort sur la cte +d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre +bte. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le +btiment, il enferma le tout dans une norme cage d'osier. + +19. Ayant ainsi mis ordre ses affaires maritimes, et son vaisseau +ayant besoin de quelques rparations, il envoya et l quelques +simples croisires, et dirigea sa course vers les lieux o +sa charmante fille continuait remplir tous les devoirs de +l'hospitalit. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la cte +sur laquelle elle se tenait tait dangereux plusieurs milles de +distance, il avait plac son havre sur le ct oppos de l'le. + +20. Il gagna sans dlai le rivage, n'ayant rencontr aucun lieu +d'octrois ni de quarantaine o il ft oblig d'indiquer les lieux +qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employ. Il fit +le lendemain dmanteler son vaisseau, avec ordre ses gens de le +radouber aussitt. On se hta donc de jeter toutes mains, sur la +rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses +d'argent. + +21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'o l'on apercevait +les blanches murailles de sa maison, il s'arrta.--Combien d'tranges +motions remplissent l'ame de ceux qui se sont laisss aller +voyager! Combien de doutes inquitans sur le bon ou mauvais tat +de leur intrieur!--Quels transports d'amour chez les uns, quels +mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les +annes avaient fait vanouir viennent alors en foule sur nos coeurs +reprendre leur ancienne place. + +22. Mais c'est surtout aux pres et aux maris que l'approche de +la maison, aprs une longue traverse sur terre ou sur mer, doit +naturellement prsenter des sujets d'inquitudes.--Une famille de +dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime +ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne +l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du pre, +descendent avec le sommelier la cave, tandis que les pouses montent +de leur ct au grenier. + +23. Le plus honnte gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas + son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isoles ne +regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la mme rpugnance pour +les baisers des prtendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle +urne consacre sa mmoire; deux ou trois jouvencelles, enfans d'un +ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-mme, +qui vient lui mordre--les jambes. + +24. S'il est encore clibataire, il retrouvera sa belle fiance +devenue pendant son absence l'pouse de quelque riche avare; mais +alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, +et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre +de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-tre +aimera-t-il mieux mpriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son +chagrin ne soit pas perdu, il crira des odes sur l'inconstance de la +femme. + +25. Ainsi donc, vous qui avez dj quelque chaste liaison de cette +espce,--j'entends une honnte intimit avec une femme marie,--la +seule qui soit susceptible de dure,--la plus solide de toutes les +connexions, le vritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir +que d'cran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses, +j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour. + +26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on +faisait sur l'Ocan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait +un vif plaisir la vue de la fume de ses foyers. Mais il ne savait +pas pourquoi il n'tait pas triste, ou pourquoi il prouvait toute +autre motion; il ne connaissait pas la mtaphysique: il aimait son +enfant, il en aurait pleur la perte; mais il ne fallait pas lui en +demander la cause, plus qu' un philosophe. + +27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait clatantes, +et la verdure ombrage des arbres de son jardin; il entendait le doux +bourdonnement de son petit ruisseau, et les aboiemens loigns de son +chien de garde. travers les ombres d'un bois frais et touffu, il +apercevait des figures en mouvement, des armes tincelantes (tout le +monde est en armes dans l'Orient), et diverses nuances de costumes, +lgers et brillans comme des ailes de papillon. + +28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'tonnait de ces signes +inaccoutums d'allgresse, il entendit,--non pas, hlas! la musique +des sphres, mais les sons profanes et terrestres d'un violon; +ces accords lui firent douter de la fidlit de ses oreilles, ils +confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flte, un +tambour, et bientt aprs les clats de rire les moins orientaux. + +29. Il avana plus prs encore, et comme il descendait la pente la +hte, il remarqua travers les branches agites, et parmi d'autres +indices de fte, une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et +qui, semblables des derviches, tournaient sur eux-mmes comme sur un +pivot. Ils excutaient la Pyrrique, cette danse guerrire, objet de la +prfrence des Levantins. + +30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la premire +et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, se tenaient +toutes ensemble comme un collier de perles; les mains entrelaces, +elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de longues +et noires boucles de cheveux--(dont la moindre et rendu fous dix +potes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et +attentive runion lui rpondait en choeur des pieds et de la voix. + +31. L, runies l'cart, et les jambes croises autour de leurs +plats, quelques autres socits commenaient dner: la vue tait +dlecte par des pilaus[89] et des mets de toute espce, des flacons +de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans des vases +poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les fruits de +dessert; les oranges parfumes et les succulentes grenades, balances +au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus lger toucher +pour descendre sur leurs genoux. + +[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent +avec leurs mets: il remplace peu prs, chez eux, notre pain.] + +32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un blier blanc comme +la neige, et couronnait de fleurs ses vnrables cornes; paisible +comme l'agneau qui vient de natre, le patriarche du troupeau courbe +obligeamment sa tte grave et apprivoise. Tantt il accepte les +palmes qu'on lui prsente manger, tantt il baisse en jouant son +front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis aussitt il recule +comme dompt par leurs faibles mains. + +33. Un profil d'une puret classique, des vtemens pleins d'clat, de +grands yeux noirs, des joues d'une fracheur anglique et roses comme +des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes enchanteurs, +des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de l'enfance, +tel tait le tableau exact que formaient ces petits Grecs: cette vue +le philosophe ne pouvait s'empcher de soupirer, en pensant qu'un jour +ils deviendraient des hommes. + +34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un +cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trsors +secrets trouvs dans un vallon cart; les merveilleuses reparties +des jongleurs arabes; les charmes ncessaires pour faire l'or pur et +gurir les morsures venimeuses; les rochers enchants qui s'ouvrent +quand on les touche; et enfin (mais cela tait bien rel) les dames +magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs poux en btes. + +35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter +l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique, +les histoires persanes, tout offrait d'agrables et inoffensifs +passe-tems: mais Lambro ne put sans dplaisir voir ces choses; il +songeait aux dpenses qu'on avait faites pendant son absence, +et prvoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilit de ses +dispositions testamentaires. + +36. Hlas! qu'est-ce que l'homme! quels prils sont encore exposs +les plus heureux mortels, mme aprs leur dner!--Un jour d'or pour un +sicle de fer, voil tout ce que le mieux partag des rprouvs peut +esprer dans cette vie; le plaisir (du moins quand il chante) est une +sirne qui sduit les jeunes imprudens, pour ensuite les corcher +tout vivans. En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives +s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher une couverture +mouille. + +37. Lui qui n'avait gure l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui +voulait procurer une surprise agrable sa fille (il surprenait en +gnral les hommes avec l'pe),--n'avait envoy personne pour avertir +de son arrive; personne ne se remua donc: long-tems il s'arrta pour +bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et rellement il tait +plutt surpris qu'enchant de trouver une si belle compagnie invite. + +38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport +(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si +ces gens-l mouraient jamais), et rpandu pendant plusieurs semaines +le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupires et mme +leurs lvres s'taient dessches; les roses taient revenues sur les +joues d'Haide; ses pleurs taient remonts leur source, et elle +conduisait pour elle-mme les affaires de la maison. + +39. De l tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui faisaient +de l'le un sjour de plaisirs; les valets taient tous boire ou +les bras croiss, passe-tems qui les rend les plus heureuses gens du +monde. L'hospitalit du pre semblait sordide, compare l'usage que +faisait Haide de ses trsors; et l'on ne peut assez dire combien on +approuvait sa noble conduite, quand elle n'avait pas une heure qu'elle +ne consacrt l'amour. + +40. Vous croyez peut-tre qu'en tombant au milieu de ces +divertissemens il ne pourra se contenir, et, vrai dire, il n'tait +pas oblig d'en tre fort satisfait; peut-tre vous vous attendez de +promptes excutions, qui apprendront mieux ses gens leur devoir; au +fouet, la question ou la prison pour le moins; vous ne doutez +pas qu'en faisant quelques exemples mmorables, il ne dveloppe les +inclinations royales d'un pirate! + +41. Vous tes dans l'erreur;--c'tait l'homme le plus doux et le mieux +lev qui jamais et coup une gorge ou conduit un vaisseau. Il tait +si familier avec tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu +deviner sa vritable pense. Il ne le cdait pas sous ce rapport un +courtisan; et c'est peine si une femme mme et pu cacher plus de +fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme et tant +de got pour les courses d'aventures! c'et t une excellente +acquisition pour la bonne socit. + +42. Il s'avance prs du premier groupe de convives, et, frappant sur +l'paule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier qui, +dans tous les cas, n'annonait rien de bon, quelle tait la cause +de cette fte? Trop ivre pour faire attention ses paroles, le Grec +auquel il s'adressait versa du vin dans un verre. + +43. Et sans prendre la peine de tourner sa tte joyeuse, il tendit le +rouge-bord par-dessus son paule, et d'un ton de voix peu ferme: Les +paroles altrent, je n'ai pas de tems perdre. Un second ajouta en +laissant chapper un hoquet: Notre vieux matre est mort; vous +feriez mieux de vous adresser son hritire, notre matresse.--Notre +matresse, ajouta un troisime, ah! ah! notre matresse! c'est--dire, +notre matre,--pas le vieux, mais le jeune. + +44. Ces drles tant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui +auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un +instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air +de srnit, et cherchant mme rappeler son sourire, il pria l'un +d'entre eux de lui dire le nom, la qualit du nouveau matre qui, +suivant toutes les apparences, avait donn Haide le titre d'pouse. + +45. Je ne sais pas, rpondit le garon, qui, ou ce qu'il est, ni d'o +il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais bien, +c'est que ce chapon rti est dlicieux, et que cet excellent vin n'a +jamais t servi pour un meilleur dner: et si vous avez demander +quelque chose de plus, adressez vos questions mon voisin de ce ct; +il vous rpondra sur tout, bien ou mal, car personne n'aime plus +s'couter parler[90]. + +[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, pome trop peu connu +en France: + + _Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto + Io non credo pi al nero ch' all' azzurro; + Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto, + E credo alcuna volta anco nel burro! + Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto, + E molto pi nel espro che il mangurro + Ma sopra tutto nel buon vino ho fede + E credo che sia salvo che gli crede._ + +Marguet rpondit alors: dire de suite ce que j'en pense, je ne +crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes +mieux, rti; je crois aussi, par fois, au beurre, la cervoise, au +moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: +mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui +croit en lui sera sauv. + + (Ch. XVIII, st. CLI.) +] + +46. Je disais que Lambro tait un homme patient, et certes il montra +dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme +le mieux lev de la France, ce parangon des nations. Malgr les +railleries lances contre les siens mme, il sut dissimuler et ses +inquitudes et les plaies de son coeur, et les insultes de cette +valetaille gourmande--et acharne sur son propre mouton. + +47. Maintenant, dans un homme aussi habitu commander,-- faire +aller et venir ses gens,-- voir ses dsirs excuts en un tour +de main,--soit que sa voix demandt une mort ou des fers,--on peut +s'tonner de trouver d'aussi bonnes manires; la chose est cependant +bien relle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous +les cas celui qui peut ainsi se commander, peut tre aussi capable de +gouverner--qu'un Guelfe[91]. + +[Note 91: Un Hanovrien. Les lecteurs de Hanovre prtendent +tre descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom l'une des deux +grandes factions d'Italie, au treizime et au quatorzime sicle.] + +48. Non qu'il ne montrt jamais de colre, mais c'est quand il +n'tait pas srieusement irrit; dans ce dernier cas il restait calme, +concentr, lent et silencieux, il se repliait sur lui-mme comme le +boa; jamais il ne parlait et frappait en mme tems; s'il menaait, +c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence tait bien +plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un second +inutile. + +49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer +vers la maison, mais par un chemin dtourn. Ceux qu'il vint + rencontrer par hasard ne firent pas attention lui, tant on +s'attendait peu le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce moment +dans son coeur pour Haide, c'est plus que je ne puis dire; en +tous cas, pour un pre arrivant quand on le croyait mort, ces ftes +devaient paratre un singulier genre de deuil. + +50. Si tous les morts (Dieu nous en prserve) revenaient maintenant + la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un poux ou bien sa femme +(autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez pas, +quelle qu'et t la violence de leurs anciennes querelles, que cet +incident imprvu n'en occasiont de plus vives encore, et que +les pleurs rpandus sur l'poux expirant ne coulassent avec plus +d'abondance sur l'poux ressuscit. + +51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pense +vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses +mentales du trpas: trouver la pierre de notre foyer transforme en +pierre funraire, voir parses autour d'un tre jadis tincelant, +les ples cendres de nos esprances, c'est un tourment profond que ne +concevra jamais un clibataire. + +52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans +affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la +solitude, en passant le seuil de sa porte sans tre accueilli par +un salut. C'tait pourtant l que le tems lui avait fil des jours +paisibles, que son coeur et ses yeux avaient suivi avec tant de +dlices les jeux innocens d'une fille chrie, seul vertueux objet de +ses sentimens ordinaires. + +53. C'tait un homme d'un caractre singulier: doux dans ses +habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modr dans sa conduite, +ennemi de tout excs dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une +perception facile, d'un courage toute preuve, en un mot capable de +mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de sa +patrie et son dsespoir de l'affranchir l'avaient dtermin faire +des esclaves, au lieu de rester esclave lui-mme. + +54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la +duret, fruit d'une longue habitude; la vie prilleuse dans laquelle +il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clmence; les soupirs +qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes +grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait +contribu le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami +et mauvaise rencontre. + +55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grce rpandait encore +quelques rayons hroques dans son ame, comme jadis dans celle des +conqurans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai +que sa passion pour la paix n'tait pas trs-ardente;--mais hlas! sa +patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'tait la rage de la +voir asservie qui l'avait port har l'univers et combattre toutes +les nations. + +56. L'influence du climat avait aussi donn son esprit une certaine +lgance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutt, il laissait +deviner l'influence.--Le meilleur got avait prsid au choix de sa +rsidence; il aimait la musique, il admirait les scnes sublimes de la +nature, et c'tait en entendant un petit ruisseau tomber devant lui en +nappes de cristal, c'tait en contemplant la beaut des fleurs, qu'il +charmait son esprit dans les heures de calme. + +57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle +seule, au milieu des scnes furieuses dont il avait t l'auteur ou +le spectateur, avait conserv de l'empire sur son coeur. L'affection +qu'il avait pour elle tait pure, isole et sans partage. En perdant +ce sentiment, il et perdu ce qui lui restait encore de tendresse pour +l'humanit, et le nouveau Cyclope serait tomb dans le plus furieux +aveuglement. + +58. La tigresse laquelle on a ravi ses petits, pouvante, dans sa +furie, le berger et le troupeau; l'Ocan, quand il soulve ses vagues +irrites, brise souvent le vaisseau que des rochers avoisinent; mais +une fois leur rage puise, le tigre et l'Ocan se calmeront avant +le ressentiment silencieux, grave, austre et profond d'une ame +vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un pre. + +59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que +l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos +beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mmes, composs +toutefois d'une matire plus fine, ils nous quittent tendrement ds +que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le +soir de notre vie; la vrit ils nous laissent une compagnie +excellente,--la goutte et la pierre. + +60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne +se prsente pas aprs dner[92]). Il est agrable de voir une mre +nourrir elle-mme ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus +maigre). Semblables des chrubins placs aux angles d'un autel, ils +se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir un +pcheur). Une dame, environne de ses filles et de ses nices, brille +comme une guine au milieu de pices de sept schellings. + +[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et +aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble +ces derniers, pendant la premire partie de la soire.] + +61. Inaperu, le vieux Lambro prit une porte secrte et entra dans sa +maison, la nuit tombante. Cependant la dame et son amant prsidaient +au festin, dans tout l'clat de leur beaut: une table incruste +d'ivoire tait place devant eux et entoure d'une foule de beaux +esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient la matire de la +vaisselle, les vases les moins prcieux taient de nacre et de corail. + +62. Cent plats environ composaient le dner: de l'agneau aux noix de +pistaches,--en un mot toute espce de mets; des soupes au safran, des +friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renferms +des filets; le tout accommod au-del des voeux du plus dlicat +sibarite: les boissons consistaient en sorbets varis de raisin, +d'orange et de jus de grenade exprim travers les pores de l'corce, +ce qui ajoute encore leur saveur. + +63. Ces rafrachissemens taient disposs autour de la salle, +dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gteaux de datte +terminrent le repas, qui fut aussitt remplac par la fve du plus +pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et +pour empcher la main de se brler, taient des tasses en filigrane +d'or; dans le caf on avait fait bouillir des clous de girofle, de +la canelle et du safran; mais ( mon got) cela lui enlevait de sa +qualit. + +64. Les tentures de la salle taient une tapisserie forme de pans de +velours diversement peints, et brochs en fleurs de soie damasse; une +bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, richement travaille, +dployait en lettres-lilas, brodes dlicatement en bleu, de belles +sentences persanes, tires des potes et des moralistes les plus +estims. + +65. Ces inscriptions orientales, places si communment dans ces +contres sur les murs, sont une espce de moniteurs chargs de +rappeler l'esprit, comme les crnes des banquets de Memphis, +les mots qui dconcertrent Balthasar dans son palais, et qui lui +enlevrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer +les trsors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un +moraliste plus svre encore: c'est le plaisir. + +[Note 93: Balthasar donnait ses grands, au nombre de mille, +un grand festin, et chacun buvait _suivant son ge_... Le roi, les +seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient +leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre. + +Soudain apparurent des doigts... crivant contre le candlabre, +sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les +mouvemens de la main qui crivait; sa face changea, et ses penses la +troublrent, etc. + + (DANIEL, ch. V.) +] + +66. Une beaut devenue tique la fin de l'hiver; un grand gnie qui +trouve la mort au fond d'un verre; un rou transform tout d'un coup +en mthodistique ou clectique--(c'est le nom sous lequel ils aiment +maintenant dire des prires), mais surtout un alderman frapp +d'apoplexie, sont des exemples qui rellement confondent l'esprit, et +prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, ont des +rsultats aussi funestes que les excs de table. + +67. Haide et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin +cramoisi, bord d'un bleu ple. Leur sopha occupait trois parties +compltes de l'appartement,--et semblait de la dernire fracheur. +Le velours des coussins--(plutt faits pour garnir un trne) tait +carlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broch en or, dont +les rayons tissus rappelaient le vif clat de ceux qui remplissent les +cieux vers le milieu du jour. + +68. Quant la splendeur, on en avait confi le soin au cristal, au +marbre, la porcelaine et l'argenterie; sur les carreaux taient +jets des nattes indiennes et des tapis de Perse que le coeur et +trembl de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, et +telles autres gens habitus gagner leur pain en qualit de ministres +et favoris (c'est--dire par dgradation) taient l runis en foule +comme la cour ou la foire. + +69. On n'avait pas pargn les belles glaces et les tables, la plupart +en bne incrustes de nacre ou d'ivoire, celles-ci en caille de +tortue; et celles-l en bois prcieux, garnies d'or ou d'argent.--On +avait pourvu ce que la plus grande partie d'entre elles ft charge +de viandes, de sorbets glacs--et de vins-- la disposition de tous +ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dner. + +70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui +d'Haide: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier tait +jaune-ple; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa +chemise,--et l'on suivait au travers de son lger tissu les mouvemens +de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxime jelick, +tout brillant d'or et de pourpre, tait ferm avec des boutons de +perle larges comme des pois; une blanche gaze raye de bouracan +flottait autour de son beau corps, semblable des flocons de nuages +groups autour de la lune. + +[Note 94: Ou plutt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez +le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)] + +71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait +pas d'attache,--l'or pur en tant assez flexible pour que la main +le contournt sans peine, et que la forme du bras devnt aussitt la +sienne. C'tait admirable, mais sa forme seule et charm les yeux, +tant il semblait craindre de laisser chapper les contours qu'il +pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche +que mtal prcieux et jamais entoure[95]. + +[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y +sont ports de la manire indique. Le lecteur s'apercevra par la +suite que la mre d'Haide tant de Bez, sa fille suivait les modes de +sa patrie. + + (_Note de Byron_.) +] + +72. Comme princesse des domaines de son pre, une semblable plaque +d'or roule au-dessus de son coude-pied annonait son haut rang. Douze +anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans +de pierreries; les plis gracieux de son voile taient comprims +au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque +inestimable; et la soie orange de son pantalon turc venait se +terminer autour de la plus jolie cheville du monde. + +73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu' ses +pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la +lumire matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas t enferms, +ils auraient pu voiler entirement sa personne; on et dit qu'ils +s'indignaient de se sentir comprims dans la courbe soyeuse d'un +filet, et ds qu'un zphir venait offrir Haide son aile pour +ventail, ils tentaient de rompre leur transparente treinte. + +74. Elle rpandait autour d'elle une atmosphre de vie, et ses yeux +semblaient donner l'air lui-mme plus de lgret. Ils taient si +doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais +imaginer des cieux; purs comme ceux de Psych, avant qu'elle n'et +perdu sa virginit,--trop purs mme pour les noeuds terrestres +les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y et de +l'idoltrie s'agenouiller devant elle. + +75. Ses cils, noirs comme la nuit, taient cependant teints, mais +c'tait vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en +conservaient pas moins leur beaut naturelle, et mme opposaient +leur clat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles +avaient t touchs avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts +de l'art taient inutiles, il ne pouvait rien ajouter leur nuance +rose. + +[Note 96: Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement +leurs yeux d'une teinture noire qui, quelque distance, ou bien aux +lumires, ajoute beaucoup leur vivacit. Je pense mme que nos +dames seraient enchantes de connatre ce secret; mais, dans le +jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs +ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite cette mode pour +la trouver gracieuse. + + (_Lettre de Lady Montague la comtesse de Mare_.) +] + +76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle et +encore embelli la belle peau qu'elle avait touche. Haide n'en avait +aucun besoin: jamais le jour ne lana sur les montagnes des rayons +d'une blancheur plus cleste que la sienne; l'oeil en la contemplant +ne pouvait se croire bien veill, il la prenait pour une +vision:--peut-tre me tromp-je, mais Shakspeare dit aussi: + + ...Est fol, mon avis, + Qui prtend dorer l'or ou reblanchir le lis[97]. + +[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.] + +77. Juan n'avait, sur un chle noir et or, qu'un vtement blanc +bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, travers le +tissu, des pierreries scintillantes comme les petites toiles de la +voie lacte. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une +aigrette d'meraude charge d'un noeud de cheveux, prsent d'Haide, +surmontait un croissant radieux dont la lumire, toujours tremblante, +ne s'affaiblissait jamais. + +[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec +celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez +semblable celui des chles en bourre de soie ou de cachemire.] + +78. En ce moment ils taient divertis par leur suite; des nains, des +jeunes danseuses, des eunuques noirs et un pote: ce qui compltait +leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande rputation +et il aimait la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs +justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux, +car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: +il demandait un gros intrt. + +79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le +prsent et dcriait le pass. Il avait fini par devenir une espce +d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer + manquer de pudding.--Pendant quelques annes il avait compromis sa +destine en mettant dans ses chants un certain air d'indpendance; +mais prsent, il chantait le sultan et le pacha avec la vracit de +Southey et le talent potique de Crashaw. + +80. C'tait un homme qui avait t tmoin de nombreux changemens, et +lui-mme il avait vari avec la fidlit de l'aiguille; mais l'astre +polaire auquel il obissait n'tant pas l'une des toiles fixes,--il +avait pris l'habitude des courbes et des lignes rtrogrades: sa +bassesse le mettait l'abri des reprsailles, et il tait si fcond +( moins qu'on ne l'et mal pay), il mentait avec une telle expansion +de verve,--qu'il avait certes les plus beaux droits la pension de +pote laurat. + +81. Mais il avait du gnie.--Quand un rengat, _vates irritabilis_, en +possde, il ne laisse gure passer de pleine lune sans l'exercer; +il n'y a pas mme jusqu'aux honntes gens qui n'aiment capter +l'attention publique:--mais mon sujet.--Voyons,--de quoi +s'agissait-il? Ah!--le chant troisime,--le charmant couple,--leurs +amours, leurs ftes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de +vie qu'ils menaient dans leur le. + +82. Leur pote, pauvre diable, mais du reste fort amusant en +compagnie, avait t jadis le favori de plus d'une coterie; quand +il tait moiti ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils +fussent rarement en tat d'apprcier ses paroles, ils ne manquaient +pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens +populaires dont jamais la premire ne connat la seconde cause[99]. + +[Note 99: C'est--dire, dont celui qui les excite ne connat +jamais celui qui les donne.] + +83. Mais en ce moment, hiss dans la haute socit, et ayant recueilli +de ses voyages quelques bribes parses et l de penses librales, +il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une le +isole, au milieu de ses amis, et sans avoir craindre d'exciter la +sdition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongs, et conclure +avec la vrit un lger armistice, en chantant comme il avait chant +dans son ardente jeunesse. + +84. Il avait voyag parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et +connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait +frquent toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait +sa verve en dfaut:--ce qui lui valut quelques prsens et quelques +remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; faire +Rome comme les Romains, tel tait son principe de conduite en Grce. + +85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il +rappelait aux diffrens peuples quelque chose de leur pays; le _God +save the King_, ou le _a ira_, peu lui importait, il ne s'occupait +que de l'-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis +le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaques raisonnemens. +Pindare avait bien chant les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on +reproch de montrer la mme flexibilit de talent? + +86. Par exemple, en France, il et crit une chanson; en Angleterre, +un rcit de six chants in-4; en Espagne, il et fait une ballade ou +une romance sur la dernire guerre;--autant en Portugal; en Allemagne, +il et grimp sur le Pgase du vieux Gothe.--(Voyez ce qu'en dit de +Stal.) En Italie, il et imit les _Trecentisti_[100], et, en Grce, +il et chant quelque hymne dans le genre de celle-ci: + +[Note 100: Les potes du treizime sicle.] + + I + + O des arts le premier sjour, + Iles de Grce, les de Grce! + O Sapho chanta son ivresse, + O naquit le pre du jour! + Un t constant vous colore: + Mais Phbus seul vous reste encore. + + II. + + Au nom des pres glorieux + Dont la mmoire les accuse, + Aux chants de leur antique muse + Vos fils restent silencieux: + Et quand l'univers les admire, + Seuls, ils n'osent plus les redire! + + III. + + Marathon domine les mers + Et s'tend au bas des montagnes. + Hier, rvant dans ces campagnes, + J'oubliais nos cruels revers; + Car, foulant aux pieds tant de braves, + Je ne pouvais nous croire esclaves. + + IV. + + Un roi s'assit sur les rochers + D'o l'on aperoit Salamine: + L, mditant notre ruine, + Il suivait ses flots de guerriers; + Il les comptait avant l'aurore, + Et le soir taient-ils encore? + + V. + + O sont-ils, o toi-mme es-tu, + O ma dplorable patrie? + Pour te rappeler la vie + Mes accens n'ont pas de vertu. + Oh! pourquoi la lyre d'Alce + Dans mes mains est-elle tombe? + + VI. + + Au moins, si j'ai perdu l'honneur + Et si je suis dans l'esclavage, + Je sens courir sur mon visage + Une gnreuse rougeur; + Au moins je pleure sur la Grce + Quand un lche tyran l'oppresse. + + VII. + + Mais sur notre honte et nos maux + Ne faut-il verser que des larmes? + Sparte autrefois courait aux armes: + O terre! rends-nous ses hros! + Que trois seuls rveillent nos villes, + Et nous marchons aux Thermopyles! + + VIII. + + Mais tout reste silencieux!... + Non!--Les morts raniment leur cendre; + Les morts, les morts se font entendre + Comme un torrent imptueux! + Brisez, disent-ils, vos entraves! + Venez!... Et vous restez esclaves. + + IX. + + --Versez-nous le vin de Samos; + Vous! faites frmir d'autres cordes: + Combattez, musulmanes hordes, + Coulez pour nous, jus de Seos. + Voyez la soudaine allgresse + Qu'inspirent ces accens d'ivresse! + + X. + + Comme vos pres, au plaisir + La danse pyrrhique vous porte; + Mais de la pyrrhique cohorte + N'avez-vous plus de souvenir? + Vos accens sont nobles et graves; + Conviennent-ils des esclaves? + + XI. + + --Versez-nous le vin de Samos! + C'est Bacchus seul qui nous inspire. + Bacchus seul conduisait la lyre + Du tendre vieillard de Tos; + Il servait et savait se taire.-- + Ah! du moins il servait un frre! + + XII. + + --Ce Miltiade tant vant + De la couronne fut avide... + --Mais le tyran de la Tauride + Protgea notre libert; + Il mit en fuite les barbares;-- + Et vous, vous servez des Tartares! + + XIII. + + --Versez-nous le vin de Samos! + De Parga le rocher strile + Est dsormais le seul asile + Des dignes enfans des hros. + Un jour ces guerriers intrpides + Rappelleront les Hraclides. + + XIV. + + Parga! Souli! craignez les Francs! + Ils ont des rois prts tout vendre: + La Grce ne doit rien attendre + Que de ses gnreux enfans. + Craignez les Francs! tous ils flchissent + Sous des rois qui les avilissent. + + XV. + + --Versez-nous le vin de Samos! + --Nos filles dansent sous l'ombrage: + Je vois travers le feuillage + Leurs contours si doux et si beaux; + Mais leur sein, digne des plus braves, + N'allaitera que des esclaves. + + XVI. + + Que l'on me place au bord des flots: + De Sunium je vois la plage, + J'y veux mourir; son nu rivage + Recevra mes derniers sanglots. + Tranez les chanes que j'abhorre, + Moi je meurs: je suis libre encore! + +87. Ainsi chanta, sinon et pu, d, ou voulu chanter en vers passables +le moderne enfant de la Grce: sans valoir ceux qu'Orphe rcitait +quand la Grce tait dans son printems, on aurait pu, dans ces +derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens +n'taient pas sans expression--sincre ou factice; et la sensibilit +est dans un pote la source de tous les autres sentimens; mais ces +gens-l sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,--ils +revtent toutes les couleurs. + +88. Mais les mots sont des choses, et une lgre goutte d'encre, +tombant comme la rose sur une ide, produit ce qui fera penser des +milliers et des millions d'hommes. Chose singulire, que la plus +petite lettre par laquelle l'homme dposera une pense au lieu de +l'exprimer de vive voix, puisse tablir une chane durable entre les +sicles! quelle exiguit le tems ne rduit-il pas la fragile nature +humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui survit + lui-mme, sa tombe, tout ce qui lui tait propre. + +89. Et quand ses os sont en poussire, et que sa tombe a disparu; +quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-mme ne conservent plus +qu'une seule place dans les commmorations chronologiques, quelque +lourd manuscrit qui avait d l'oubli sa conservation, quelque +inscription lapidaire retrouve la place d'une barraque, en +travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom +et le faire regarder comme un prcieux et rare monument. + +90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque +chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fond sur +le style de l'historien que sur le souvenir que le hros laisse aprs +lui. Homre a rendu Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les +hommes de nos jours avaient oubli que le grand Marlborough donnait +joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a t +publie par l'archidiacre Coxe. + +91. Milton est le prince des potes-- notre avis: un peu lourd, mais +divin dans tous les cas. C'tait un indpendant, de son tems;--un +citoyen docte, pieux et continent en amour et la table. Mais sa vie +s'tant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitt lu +que ce grand pontife des neuf vierges avait reu le fouet au +collge,--qu'il tait colre, et--mauvais poux; la premire mistress +Milton ayant dsert son logis. + +92. Voil _certes_ des faits bien intressans; comme le daim vol de +Shakspeare[101], les pices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et +les premires aventures de Csar; comme les fredaines de Burns (que +va retracer fidlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:--mais +bien que l'amour de la vrit inspire ordinairement aux historiens ces +dtails, et qu'ils les jugent fort essentiels la vie de leur hros, +il est rare qu'ils contribuent beaucoup sa gloire. + +[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de +raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, droba un daim +un gentilhomme de Straffort, jaloux l'excs de son privilge de +chasse.] + +93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prchait +dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non impos, +non salari, quand il saupoudrait de dmagogie[102] ses pomes +de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume +inconstante ne dpost dans le _Morning-Post_ son aristocratie: alors +que, li avec Southey et marchant sur les mmes traces, ils pousaient +les deux soeurs (tablies mercires Bath). + +[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, +_the Pedlar_, dans l'Excursion.] + +94. De pareils noms sont dsormais atteints et convaincus; ils forment +dans la gographie morale une vritable _Botany-Bay_, et leurs plus +discrets biographes auront encore bonne grce dcrire leurs franches +trahisons et leurs gnreuses apostasies. ce propos, le dernier +in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait +publi depuis la dcouverte de l'imprimerie: c'est un obscur et +grossier pome, ayant nom _l'Excursion_, rimaill dans un style que +j'ai en aversion. + +95. C'est l qu'il rige un pont formidable entre l'intelligence de +ses lecteurs et la sienne: malheureusement les pomes de Wordsworth +et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des +oeuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit +le nombre des lus, en ce sicle; et d'abord, annoncs comme des +divinits, les premiers fruits de leur virginit compromise se sont +bientt mtamorphoss en hydropisies priodiques. + +96. Mais revenons mon sujet. Je suis bien forc d'avouer que si j'ai +quelque dfaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes +gens, tandis que je m'amuse soliloquer sans fin: mais ce sont mes +_adresses de la couronne_, remettant les affaires la prochaine +session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une +perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent +t celles d'Arioste. + +97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous +n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans +la parfaite ordonnance des pomes que Bob Southey met au monde chaque +printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appt bien puissant +pour le lecteur; mais il n'est peut-tre pas mal propos de lui +prsenter quelques beaux morceaux d'_pope_, pour mieux lui prouver +que l'_ennui_ en est le principal ingrdient. + +98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois Homre de +s'endormir; nous pourrions mme sans lui nous en apercevoir: quand il +arrive Wordsworth de se rveiller, c'est pour nous dire avec +quelle complaisance il se trane autour des lacs, avec ses chers +voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les +abmes--de l'Ocan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une +seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hte de rpandre +assez de bave pour la mettre flot. + +[Note 103: Wordsworth est l'un des potes surnomms _lakistes_, + cause de leur affectation peindre des lacs, des tangs et des +barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, +_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavreux_, etc. Nous recommandons +instamment les strophes suivantes nos romantiques _trs-illustres_ +et nos dramaturges _trs-prcieux_.] + +99. S'il veut absolument fendre les plaines thres, bien que Pgase +soit rtif son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutt les coursiers +du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons +de Mde? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui +ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut +absolument voir la lune de plus prs, ne demande-t-il pas le secours +d'un ballon? + +100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de +Pope et de Dryden, en sommes-nous donc rduits l? ces misrables +drogues sont non-seulement l'abri du mpris, mais surnagent comme +l'cume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abme du pathos. Bien +plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la posie viennent +siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter +bell_ sourient de piti en parlant de celui qui traa la peinture +d'_Achitophel_[105]! + +[Note 104: Ouvrier qui, sous le rgne de Henri VI, aspira au trne +d'Angleterre. Il prchait l'galit, et surtout la haine des juges et +des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxime partie, actes IV et V, +comment Shakspeare a su le mettre en scne.)] + +[Note 105: _Achitophel_ et _la Fte d'Alexandre_ sont les deux +plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la posie anglaise et de +toutes les posies modernes.] + +101. Revenons.--La fte avait cess: esclaves, nains, danseuses, tout +tait retir. Les rcits de l'Arabe, les chants du pote, les derniers +accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son amant, +laisss seuls, contemplaient les flocons ross de nuages qui +accompagnaient le crpuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et sur +les mers, la plus cleste heure du jour est la plus digne de toi! + +102. _Ave Maria_! Ah! bnie soit cette heure! bnis le tems, le +climat, et le lieu o j'ai vu si souvent avec dlice tomber sur la +terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balanait la lourde +cloche dans une tour loigne, et que les derniers accens de l'hymne +du soir se faisaient entendre; quand le plus lger souffle ne +traversait pas les airs embaums, et que les feuilles de la fort +semblaient elles-mmes partager le recueillement universel. + +103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prire! _Ave Maria_, c'est +l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits +contemplent auprs de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle! +quel charme dans tes yeux baisss au-dessous de la toute-puissante +colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux +flchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde +elle-mme. + +104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une +publication anonyme,--que je n'avais pas de dvotion: mais que l'on +mette ces personnes en prires ct de moi, et l'on pourra dcider +qui de nous connat mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont +l'Ocan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,--en un mot, +tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour +la recueillir. + +105. Douce heure du crpuscule!--Ah! combien je t'aimais dans +l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui +borne la fort de Ravenne; l des racines immmoriales croissent o +venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours +verts, o s'levait la dernire forteresse des Csars, et que les +rcits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore me +rendre plus chers! + +[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, Ravenne, _la Pigneta_. +(Voyez BOCCACE.)] + +106. Les perantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur +existence d'un t une chanson continuelle, taient, avec mes pas, +ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls chos qui +pntrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en +esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, sa meute infernale, + leur chasse, et toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent + ne pas rebuter un amant fidle[107]. + +[Note 107: Voyez la cinquime journe, nouvelle VIII, du +_Dcamron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo +Traversaro, avait dpens toutes ses richesses sans parvenir +se faire aimer. Dans sa douleur il s'loigna de Ravenne, avec la +rsolution de se tuer. trois milles de la ville, il renvoie ses +gens, et, tout en rvant, il entre dans la fort de pins. Bientt +un grand bruit vient rompre sa rverie; une belle femme, nue et +ensanglante, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui +arrache le coeur et le donne dvorer ses chiens. Nastagio apprend +que cette infortune tait, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en +punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu +tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter une fte la +famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont + table sous les pins de la fort, le bruit de la chasse infernale se +fait entendre; le fantme recommence le mme rcit, et la tremblante +Traversaro, trouble elle-mme, s'empresse d'offrir Nastagio +son amour, ses faveurs et sa main. Cette peur, dit le conteur en +terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause +que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles +ont tousjours est, depuis, plus complaisantes aux voulents des +hommes qu'elles n'avoient est auparavant. + + (_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maon_.) +] + +107. O Hesprus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:-- l'homme +harass, sa maison; un repas celui qui a faim; au jeune oiseau +l'aile providente de sa mre; au boeuf charg son table dsire. Tout +le charme paisible qui se rattache nos foyers, tout ce que nos dieux +domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous +ton premier regard: c'est encore toi qui lves l'enfant jusqu'aux +mamelles de sa mre. + +[Note 108: + + Espere, panta phereis, + phereis oinon, phereis aiga, + phereis materi paida.] + + (_Fragment de Sapho_.) + +Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette +heure du jour qui prcde le soir. On doit regretter que l'usage en +soit perdu.] + +108. Heure suave! qui fais natre les regrets et attendris le coeur +de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-l ils ont dit adieu + leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le plerin, quand il +interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vpres, +qui semble dplorer le dclin du jour mourant[109]?--Est-ce l une +illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire +sans que dans le monde quelque chose ne pleure. + +[Note 109: Cette ide admirable n'est pas du sicle de Byron; elle +est traduite de Dante: c'est le dbut du chant VIII, _Purgatorio_. + + _Era gia l' ora che volge 'l disio, + A naviganti e' ntenerisce il cuore + Lo di ch' han detto a' dolci amici addio; + E che lo nuovo. Peregrin d' amore + Punge, se ode squilla di lontano + Che paja 'l giorno pianger che si muore._ + +Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunt Dante la mme +ide dans son _Cimetire de campagne_.] + +109. Quand Nron prit par la sentence la plus juste qui jamais ait +dtruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome +dlivre, des nations affranchies et du monde enchant, quelques mains +caches allrent rpandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-tre +ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait +rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne +ft pas parvenu corrompre. + +[Note 110: _Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis +oestivisque floribus tumulum ejus ornarent_. (SUTONE, _Vie de +Nron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que +ce n'tait pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains +honorer ainsi sa mmoire; mais la crainte qu'il ne ft pas rellement +mort, et qu'il ne revnt un jour se venger de ses ennemis: l'glise +elle-mme a long-tems partag cette opinion. Jean Chrysostme +regardait Nron comme l'Ant-christ, et Augustin n'tait pas loign +de se ranger du mme avis. Vingt ans aprs la mort de Nron, on +craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS SEVERUS, _Dialog._ +II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)] + +110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre +la conduite de mon hros et celle de Nron ou de tout autre bouffon +couronn comme lui? le mme peu prs qu'avec les hommes de la lune. +Certes il faudra rduire mon ouvrage zro, et je vais devenir l'une +des nombreuses cuillers de bois de la posie (c'est sous ce dernier +nom que nous autres collgiens aimions dsigner celui qui venait +d'obtenir ses derniers degrs[111]). + +[Note 111: Harrow, et dans plusieurs autres grands collges +d'Angleterre, les coliers reoivent chevaliers de la _cuiller de +bois_, les tudians qui viennent de passer leur thse. Cette crmonie +burlesque est rarement du got du rcipiendaire. L'auteur veut dire +ici que son pome aura le sort des thses de ces chevaliers; qu'il +sera oubli ds sa naissance.] + +111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort got.--On +y trouve quelque chose de _trop_ pique, et je serai forc (en le +recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, moins que je +n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est +quelques habiles gens; et pour ceux-l mme, cette rsolution +passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en +cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, _passim_.--Voyez +Poietikhs. + + + + +Chant Quatrime. + + +1. Rien, en posie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est +peut-tre la fin. Souvent, l'instant mme o Pgase va toucher le +but, il se dmet une aile et nous retombons terre, semblables +Lucifer qui, pour avoir pch, fut prcipit des cieux. Notre commun +pch est galement difficile reconnatre; c'est l'orgueil qui +flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment +de notre impuissance peut seul nous rvler ce que nous sommes. + +2. Mais le tems qui donne tous les tres leur vritable niveau, mais +la pntrante adversit finiront par dmontrer l'homme, et peut-tre +au Diable--(comme nous en avons l'esprance), que leur raison +tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les +brlans dsirs ptillent dans nos veines,--le sang jaillit alors trop +rapidement; mais quand le torrent s'largit en approchant de l'Ocan, +nous calculons avec mesure la valeur de chaque motion passe. + +3. Dans mon enfance, j'avais de moi-mme une haute ide que j'aurais +voulu faire partager aux autres: dans un ge moins tendre, j'eus +lieu d'tre satisfait; les autres esprits reconnurent ma supriorit. +Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles dessches_; +mon imagination reploie ses ailes, et la triste vrit, qui s'abat +sur mon pupitre, donne une tournure burlesque tout ce qu'il y avait +autrefois en moi de romantique[112]. + +[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le +mme sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle +originalit de _Don Juan_ ne sera jamais prfre, par les lecteurs +d'un esprit lev et d'une imagination pure, la gravit du Childe +Harold, du Giaour et de la fiance d'Abydos. Dans _Juan_, l'esprit de +Byron devient plus vif, mesure que l'imagination (la plus admirable +qui ft jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire +finit de mme par _la Pucelle_, et le chantre passionn d'lonore par +la _Guerre des Dieux_. C'est que ces beaux esprits, peu confians +dans l'existence d'une ame immatrielle, perdirent de leur essence +primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de +plus en plus la vue des objets matriels. Au contraire, les hommes +qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que +Platon, Snque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur +imagination grandir et s'exalter mesure que la vieillesse les +dtacha davantage de toutes les hypothses des sens et de la raison.] + +4. Et si je ris de toutes les humaines penses, c'est que je ne +puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre +pouvoir de retenir le naturel dans une lthargie absolue; c'est qu'il +faut avoir plong dans le coeur du fleuve Lth, pour endormir les +sentimens que nous redoutons le plus d'prouver. Thtis baptisa dans +le Styx son fils mortel; une mre mortelle aurait choisi le Lth de +prfrence. + +5. Quelques-uns m'ont accus d'un projet inou contre les croyances +et les moeurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce +pome: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce +que j'cris, lorsque je veux tre _admirable_; mais le fait est que je +n'ai rien projet, si ce n'est d'tre un instant joyeux; mot inusit +dans mon vocabulaire. + +6. Un tel genre d'crire va sans doute paratre trange aux honntes +lecteurs de notre climat srieux. Le pre de la posie srio-comique +fut Pulci; il chanta dans un tems o les chevaliers ressemblaient +mieux Don Quichotte qu' ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des +illusions de son tems, des faux chevaliers, des dames chastes, des +normes gans et des rois despotiques; mais tous ces gens-l, sauf les +derniers, tant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet +moderne. + +7. Comment je l'ai trait, c'est ce que je ne sais pas; peut-tre +aussi mal que m'ont trait ceux qui reprochaient mon plan, non pas +ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela +les amuse, ainsi soit-il: notre sicle est libral, et les penses y +sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de +reprendre ici le fil de mon rcit. + +8. Le jeune Juan et son amante furent laisss la dlicieuse socit +de leur propre coeur; l'impitoyable Tems lui-mme gmissait, en +sparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi +de l'amour, il se reprochait de les arracher leurs heures de +plaisir. Encore n'taient-ils pas destins devenir vieux; ils +devaient mourir dans leur fortun printems, avant d'avoir vu s'envoler +un seul charme, une seule esprance. + +9. Leur figure n'tait pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour +se croupir, et leurs grands coeurs se refroidir. La blanche vieillesse +ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables ces contres +exemptes de neiges et de frimas, ils taient tout printems. La foudre +pouvait les atteindre et les rduire en cendre, mais ce n'tait pas +eux de traner une longue et tortueuse dcrpitude.--Il y avait en eux +trop peu de matire. + +10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'tait pour eux jouir d'un +autre den; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils +taient spars. L'arbre arrach ses racines sculaires[113],--le +courant d'eau spar de sa source,--l'enfant priv en mme tems et +pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient fltris +moins promptement que ces deux amans loigns l'un de l'autre. Hlas! +il n'est pas d'instinct comme celui du coeur. + +[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of +years_.--L'arbre coup de ses _forestires_ racines. Nous avons bien +le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_; +mais il a perdu sa premire signification, et n'a pas t remplac. +C'est une grande lacune dans notre langue.] + +11. Le coeur!--il peut tre bris: heureux, trois fois heureux, ceux +qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine prcieuse +de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues annes +presser sur leurs ttes jours pnibles sur jours pnibles, et cet amas +de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les +bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a +fait plus de voeux pour les rompre. + +12. Ceux que les dieux chrissent meurent jeunes, disait-on +autrefois[114], et par-l ils vitent plusieurs morts; celle des amis, +celle bien plus accablante--de l'amiti, de l'amour, de la jeunesse, +de tout ce qui compose notre vie, except le souffle de la vie mme. +Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui +ont le plus long-tems esquiv les flches du vieil archer[115], il se +peut qu'une tombe prmature, source de tant de regrets, ne soit au +contraire qu'un asile salutaire[116]. + +[Note 114: Voyez _Hrodote_.] + +[Note 115: En Angleterre, on reprsente la mort sous la forme d'un +vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette arm +d'une faux.] + +[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six +derniers vers de cette strophe. La mort de ses amis, et de ce qui +nous tue plus srement encore, la mort de l'amiti, de l'amour, de +la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les +rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flche +du grand archer.] + +13. Haide et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la +terre, les airs, tout semblait eux; ils ne reprochaient au tems que +sa fuite rapide, et vivaient sans connatre le plus lger remords. +Chacun d'eux tait le miroir de l'autre; la joie seule, comme une +escarboucle, brillait sous leurs noires paupires, et ces clairs, +ils ne l'ignoraient pas, n'taient que la rflexion de leurs mutuels +regards de tendresse. + +14. Combien de douces treintes et de caresses entrecoupes! le plus +fugitif regard, mieux compris que de longues priodes, et exprimant +tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable celui des +oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille +des amans: de douces phrases badines qui auraient sembl absurdes +ceux qui avaient cess de les entendre, ou qui jamais ne les avaient +entendues. + +15. Tels taient leurs passe-tems, car ils taient encore enfans, et +mme ils n'auraient jamais cess de l'tre. Ils n'taient pas ns pour +jouer d'importans personnages sur la scne triste et dsenchante du +monde, mais pour rester inaperus, et tels que la nymphe et son amant +sortis d'un mme ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs +et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids +des heures. + +16. Les lunes changeantes avaient roul autour d'eux, et n'avaient +pas vu changer ceux dont leur lever avait clair les plaisirs: ces +plaisirs n'taient pas de l'espce frivole qui rassasie, ils taient +ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais +borner; et ce qui dtruit le plus srement l'amour, la possession ne +faisait pour eux que donner un nouveau prix chacun de leurs charmes. + +17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient +cet amour, dans lequel l'esprit aime se perdre quand le vieux +monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dgot ses +tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, +de misrables tendresses, des mariages et des enlvemens, la faveur +desquels l'hymen allume ses torches pour une prostitue de plus, et +pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin. + +18. Paroles grossires; vrit dure, vrit que l'on connat de reste. +N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi dlivr de tous soins ce +couple charmant et fidle, qui jamais n'avait accus la lenteur d'une +seule heure? C'tait cette sensibilit dont tout le monde a eu la +conscience, et qui chez les autres prit faute d'aliment, tandis qu'en +eux elle tait inhrente; sensibilit que nous appelons romanesque, et +que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier. + +19. Dans les autres, c'est un tat factice, un rve lthargique +produit par un excs de lecture et de jeunesse; mais en eux c'tait la +consquence de leur naturel ou de leur destine. Jamais roman n'avait +mu leurs jeunes coeurs: Haide n'tait rien moins que savante, et +Juan tait un enfant de bonne et pieuse cole. Ils n'avaient donc pas +meilleure grce s'aimer que les colombes et les fauvettes. + +20. Ils se plaisaient voir le coucher du soleil; heure douce tous +les yeux, mais surtout aux leurs. C'tait elle qu'ils devaient ce +qu'ils taient; le crpuscule les avait vus le premier enchans des +liens de l'amour, et c'tait la faveur des mmes nuances clestes +que la passion tait descendue dans leur coeur, et qu'ils s'taient +mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchants +l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le pass leur semblait aussi +agrable que la pense prsente. + +21. Je ne sais, mais cette dernire soire, et tout en suivant les +fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa +froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les +cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse et +l: l'espce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la +poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haide une +larme nouvelle et involontaire. + +22. Ces prophtes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre +tristement le soleil lointain comme si le globe tincelant dt +disparatre avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait +comme pour dcouvrir, dans ses traits, sa propre destine.--Il +prouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il et voulu +trouver en elle l'excuse d'un sentiment draisonnable, ou du moins +inconnu. + +23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manire qui +ne fait pas sourire les autres, puis elle se dtourna. Quel que ft +le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou +son orgueil l'eurent bientt domin. Quand Juan, de son ct, lui +rappela,--peut-tre en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de +penser. S'il en tait jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est +impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en tre tmoin. + +24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lvres +les siennes, elle le rduisit au silence et parvint mme exhaler, +dans un brlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste prsage. Il est +sr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant +qui prfrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils n'ont pas +tort non plus; j'ai tt de l'un et de l'autre: reste aux parieurs +choisir entre le mal la tte ou le mal au coeur. + +25. Car, dcidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez +galement souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours leve la taxe +de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais +vraiment peine, et s'il me fallait porter une voix dcisive, je +connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais +sans doute par dclarer qu'il faudrait plutt choisir l'un et l'autre +que de s'abstenir de tous les deux. + +26. Juan et Haide se regardaient; leurs yeux taient mouills par +l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent +tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frre, d'amant; ce que +peuvent en un mot prouver et rvler de plus vif deux coeurs purs, +presss l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer +moins; sanctifiant le doux excs auquel ils se livraient par le dsir +et la facult de se rendre mutuellement heureux. + +27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de +l'autre?--Ils avaient trop long-tems vcu si une heure devait sonner +qui leur ordonnt de respirer sparment. Ils n'avaient plus +attendre des annes que des maux ou des outrages; le monde n'tait pas +leur sphre; et son art ne pouvait sduire des cratures passionnes +comme une ode de Sapho. L'amour tait n avec eux, dans eux; il leur +tait inhrent, il tait toute leur ame, et non pas seulement un de +leurs sens. + +28. Ils auraient d vivre cachs dans les bois, et invisibles comme le +rossignol lorsqu'il chante; mais ils taient incapables de se perdre +dans ces paisses solitudes appeles la socit, o se tiennent runis +tous les vices et toutes les haines. Toutes les cratures nes libres +chrissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mlodieux se +nichent avec une compagne dans des lieux carts; l'aigle s'lve seul +dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur +la mme charogne, la manire des hommes. + +29. En ce moment Haide et Juan penchrent leurs joues l'un sur +l'autre, et dans cette charmante position commencrent leur sieste. +Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une +motion soudaine, et une espce de frisson parcourait son corps. Pour +Haide, ses douces lvres murmuraient une mlodie sans suite, et les +pures couleurs de ses joues, vivement agites, ressemblaient une +feuille de rose devenue le jouet de l'air; + +30. Ou bien au ruisseau limpide situ dans un profond ravin des Alpes, +lorsque le vent vient l'agiter: tel tait l'effet d'un songe, ce +mystrieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force obir la +volont indpendante de notre ame. Singulire espce d'existence (car +cela est encore exister), de sentir quoique priv de sens, et de voir +bien que les yeux ferms. + +31. Elle rvait qu'tant seule sur le bord de la mer, on l'avait +enchane un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se +remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait +en fureur, et venait la menacer. Elle croyait dj les sentir sur +sa lvre suprieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant +d'aprs les flots cumrent sur sa tte, chacun d'eux vint se briser +au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117]. + +[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_ +de Shakspeare. L'infortun Clarence raconte un rve, pendant lequel il +se croyait tomb dans la mer. + +O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on prouve en se +noyant! Quel bruit pouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... +Long-tems je luttai pour abandonner ma dpouille mortelle, mais les +flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empchaient de se frayer +une route travers les vastes airs, etc.] + +32. Alors,--elle fut dlivre: elle erra et l, les pieds +ensanglants, au travers de lattes aigus; elle chancelait chaque +pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'aprs, +elle se sentait force de le poursuivre malgr son effroi; il tait +blanc et peu distinct; il ne s'arrtait pas assez pour que l'oeil +pt le considrer, ou la main le toucher; elle regardait, courait +et tendait les bras sans cesse, mais il lui chappait ds qu'elle +croyait l'avoir saisi. + +33. Le songe a chang: elle est dans une caverne creuse entre des +colonnes de marbre glac; dans les salles battues des eaux est grave +la main des sicles; les vagues peuvent y pntrer, les veaux marins +s'y cacher et y sjourner. Haide sent alors l'eau tomber de ses +cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abme dans les larmes; et, + mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent eux, +et elle croit les voir aussitt se geler contre le marbre. + +34. Inond, froid et sans vie, ple comme l'cume qui recouvrait son +front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparatre (combien +de tels soins lui taient doux jadis! combien alors ils lui semblaient +amers!), Juan tait tendu ses pieds; rien ne pouvait rendre les +battemens son coeur navr; un chant funraire sortant du milieu des +vagues pntrait dans les oreilles d'Haide, comme la voix sinistre +d'une sirne. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop +longue. + +35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que +sa figure s'tait ride et altre d'une manire singulire, qu'elle +avait de la ressemblance avec celle de son pre; enfin que chaque +trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle +retrouvait son maintien svre, et toutes ses formes grecques; elle +tressaillit, elle s'veille: oh! quelle vue! puissances du ciel, +quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son +pre,--attach sur son amant et sur elle! + +36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second; +l'aspect de son pre la remplissait de joie et de tristesse, de +crainte et d'esprance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des +mers, peut-tre n'tait-il sorti de la mort que pour arracher la vie + celui qu'elle chrissait tant! Haide aussi avait beaucoup aim son +pre; que ce moment dut tre terrible!--J'en ai vu de pareils,--mais +gardons-nous de nous y arrter. + +37. Au cri d'effroi d'Haide, Juan se rveille, retient son amante +dans sa chute, et aussitt dtache son sabre de la muraille, impatient +de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui +jusqu'alors avait nglig de parler, sourit ddaigneusement et dit: +mon premier signal, mille cimeterres sont prts se montrer. Laisse, +jeune homme, laisse-l ta vaine pe. + +38. En mme tems, Haide se jeta sur lui: Juan, c'est,--c'est +Lambro,--mon pre! tombe avec moi ses genoux,--il nous +pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aim des pres,--tu vois +mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec +transport le bas de ton manteau, que l'inquitude vienne empoisonner +ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grce, grce +pour lui! + +39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu srs de +la tranquillit de son ame, l'altier vieillard demeurait impntrable: +il la regarda, mais il ne rpondit pas un mot; puis il se tourna vers +Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci; +dtermin mourir, il conservait toujours son arme, et brlait de +s'lancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait. + +40. Jeune homme, ton pe! lui dit une seconde fois Lambro. +Juan rpliqua: Jamais, tant que ce bras sera libre. Le visage du +vieillard plit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa +ceinture: Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tte! Il regarda +la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle tait en bon +tat;--car il en avait dernirement lch le coup;--et il se mit +ensuite l'armer tranquillement. + +41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est trange pour nos +oreilles, quand notre poitrine doit tre vise l'instant d'aprs, +vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort +convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous +avez tuer: mais, aprs que l'on vous a tir une ou deux fois, +l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible. + +[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Botiens ou les +Prigourdins de la Grande-Bretagne.] + +42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de +Don Juan, quand Haide, le regard aussi fier que celui de son pre, +se jeta entre eux deux: C'est moi! s'cria-t-elle, que la mort doit +frapper.--Je suis la coupable; il a t jet sur ce rivage,--mais il +ne l'a pas cherch.--J'ai donn ma foi, je l'aime.--Je veux mourir +avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez celui de +votre fille. + +43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle tait toute +prire, toute enfance; maintenant elle ose seule dfier toutes les +humaines terreurs.--Ple, froide et immobile comme une statue, elle +demande le dernier coup: sa taille tait au-dessus de celle de ses +compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un +but plus assur. Son oeil fixe est arrt sur le visage de son pre, +mais elle ne songe pas retenir sa main. + +44. Les yeux de Lambro taient en mme tems fixs sur elle,--et l'on +ne peut dire combien leurs regards taient les mmes; sauvages avec +srnit, la flamme qui tincelait dans leurs grands yeux noirs tait + peu prs de la mme nature; car elle aussi et brl de se venger +si elle avait t outrage,--et bien que dompte, c'tait encore une +lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle la vue de son pre et +tmoignait assez qu'il avait la mme origine. + +45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule diffrence que +devaient mettre dans leurs traits un autre ge et un autre sexe. +Jusque dans la dlicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports, +indices certains d'un sang non vici. Maintenant, qu'on se reprsente +leur animosit et leur immobile fureur, quand ils devraient n'prouver +que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et +l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence. + +46. Le pre se retint un instant, baissa son arme, puis la releva. +Pourtant il s'arrtait encore, et regardant sa fille, comme pour +pntrer dans sa pense: Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu +perdre cet tranger. Ce n'est pas moi qui ai mnag cette scne de +dsolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui +se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant la manire +dont tu as rempli le tien, le prsent m'est une preuve suffisante du +pass. + +47. Qu'il pose son arme, ou, par la tte de mon pre, la sienne va +rouler comme une balle devant toi. En parlant ainsi, il pressa dans +ses lvres un sifflet; un autre y rpondit, et plus de vingt hommes, +arms de la botte au turban, fondent en dsordre dans l'appartement, +bien placs l'un derrire l'autre. L'ordre de Lambro fut: Arrtez ou +tuez ce Franc. + +48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et +tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe +se place entre elle et Juan: vainement elle se dbat avec son +pre,--l'treinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant +la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidit d'un +aspic furieux, except pourtant le premier qui tait tomb avec une +paule demi spare du tronc. + +49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisime, vtran +froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta +les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'oeil son homme fut +tendu sans dfense ses pieds, aprs avoir reu deux entailles de +sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge +et pais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tte. + +50. Ils l'enchanrent l'endroit o il tomba, puis ils le portrent +hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le +traner au rivage, o plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour +s'loigner. Ils le placrent dans une barque, et gagnrent coups de +rames une ligne de galiotes. Ils le dposrent bord de l'une d'elles +et sous les coutilles, en le recommandant strictement aux gardiens. + +51. Le monde est plein d'tranges vicissitudes, et celle-ci, +avouons-le, tait singulirement disgracieuse. Justement quand il le +voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et dou de tous +les avantages de ce monde, est embarqu, bless, enchan, sans +pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est +tombe amoureuse de lui. + +[Note 119: Julia.] + +52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathtique, et dj je +me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le th vert. +Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes; +ds que mes pures libations ont excd le nombre trois, je sens mon +coeur devenir compatissant au point de me forcer recourir au bou +noir[120]. Il est triste que le vin soit si chauffant, car le th et +le caf nous donnent des ides beaucoup trop srieuses. + +[Note 120: Th de couleur noire.] + +53. Except cependant quand on les mlange avec toi, Cognac, douce +Naade des rives Phlgtontiques! Hlas! pourquoi faut-il que tu +attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois +funeste tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch lger, mais +quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sr de me +rveiller le lendemain avec la torture[122]. + +[Note 121: Espce de rum.] + +[Note 122: Dans le texte: Quand je prends du _rack_, je suis sr +de me rveiller avec son synonyme. _Rack_ signifie _liqueur forte_ et +_torture_.] + +54. Pour le prsent, je laisse Don Juan sauv,--le pauvre garon +n'est pas fort bien portant, il a reu plusieurs blessures, mais ses +souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer la moiti de +celles que le coeur de son Haide prouvait! Elle n'tait pas de +celles qui pleurent, crient, se dsesprent, et s'emportent une fois +qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mre tait une +Moresque, ne Fey, o tout est den ou solitude affreuse. + +55. L, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfume dans des +bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en mme +tems la terre, jusqu' ce que la terre les recouvre. Mais l aussi +croissent une multitude d'arbres vnneux; les nuits retentissent +du rugissement des lions, et de longs dserts brlent le pied des +chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunes caravanes. +Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le coeur de l'homme. + +56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile +y sont galement embrass; brl ds l'enfance et dou d'une force +surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis +l'influence du ciel, et produit des fruits semblables ceux du sol +de la patrie. Beaut, amour, tel avait t le douaire de la mre +d'Haide; mais ses grands yeux noirs reclaient les passions les plus +profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords +d'une fontaine. + +57. Tempre par de plus doux rayons, et semblable ces nuages que +l't nous prsente argents, paisibles et gracieux jusqu' l'instant +o, chargs de foudres, ils jettent l'pouvante sur la terre et les +temptes dans les airs, Haide avait toujours t jusqu'alors douce et +paisible; mais peine agite par la passion et le dsespoir, le feu +s'lana de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lve +sur la plaine brlante[123]. + +[Note 123: Le vent du dsert, fatal toutes les cratures +vivantes, et auquel les potes orientaux font de frquentes +allusions.] + +58. Son dernier regard tait tomb sur la blessure de Don Juan, sur sa +dfaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les +carreaux qu'il traversait nagure avec tant de grce et de beaut. Un +instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa rsistance +se termina par un gmissement convulsif. Semblable au cdre dracin, +elle tomba sur le bras de son pre, qui jusqu'alors avait eu peine +dompter sa rsistance. + +59. Une veine s'tait rompue dans son sein[124]; les pures couleurs +de ses lvres charmantes taient dj voiles par un sang noir qui +jaillissait de son gosier: sa tte penche ressemblait au lis que +la pluie a surcharg. Ses femmes, appeles aussitt, portrent +en sanglotant leur jeune matresse sur sa couche; mais en vain +eurent-elles recours leurs herbes et leurs cordiaux, Haide +dfiait tous leurs procds, comme s'il n'avait pas t donn un +seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'loigner sa mort. + +[Note 124: Cet effet de la lutte violente de diffrentes passions +n'est pas trs-rare. Le doge Francis Foscari ayant t dpos en 1457, +et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'lection de son +successeur, mourut subitement d'une hmorragie cause par une veine +qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_, tom. I et +II) l'ge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'et pens que +ce vieillard avait encore tant de sang[B]. Je n'avais pas seize ans +lorsque je fus tmoin d'un effet aussi triste du mlange des passions +dans le coeur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors +des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques +annes aprs, la suite d'une vive motion. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note A: Sismondi dit mme _quatre-vingt-quatre_. (_Biog. +univers._)] + +[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scne Ire).] + +60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet tat: quoique +glacs, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lvres ne +perdaient pas leur coloris; son pouls tait arrt, mais la mort ne +paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la +corruption ne venait pas ravir l'espoir ceux qui l'entouraient: la +vue de sa charmante figure rvlait mme de nouvelles penses de vie; +je ne sais quel souffle immatriel l'enveloppait, mais on sentait que +toute sa dpouille ne devait pas tre la proie de la terre. + +61. On y retrouvait la passion dominante de son coeur, telle que +l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaill; immobile et +permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vnus, +celle des souffrances ternellement runies du Laocoon, ou celle de +l'ternelle agonie du gladiateur. L'nergie avec laquelle ces marbres +expriment la vie est toute leur beaut; mais ils ne semblent pourtant +pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mmes. + +62. la fin elle s'veilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutt +comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une +sensation trange qu'elle prouvait de force. Tout ce qui s'offrait +ses regards ne frappait pas sa mmoire; un certain malaise oppressait +son coeur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive +douleur, sans qu'elle s'en rappelt l'origine, car les furies qui la +possdaient avaient aussi fait une pause. + +63. D'un oeil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs +objets, sans rien reconnatre; elle vit veiller autour d'elle, sans +en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui +entouraient son oreiller. Elle n'tait pas devenue muette, bien +qu'elle ne parlt pas, nul soupir ne vint soulager ses penses; +vainement celles qui la servaient gardrent un long silence, ou +parlrent avec mystre; le souffle de sa respiration put seul indiquer +qu'elle avait quitt le tombeau. + +64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas: +son pre veilla prs de son chevet, elle dtourna les yeux, elle ne +reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient t chers +ou agrables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrtait +sans rsistance, elle avait tout oubli; et pourtant ces yeux, que +l'on voulait croire ferms toutes les anciennes penses, semblaient +pleins de funestes rsolutions. + +65. la fin, une esclave pronona le mot de harpe; le harpiste vint +et accorda son instrument. Ds les premires notes irrgulires et +rapides, Haide fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientt +vers la muraille, comme pour distraire sa pense d'un souvenir +dsolant. L'artiste commena une chanson lente et plaintive, compose +avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours. + +66. Aussitt les doigts maigres et dfaits de l'infortune marquent +sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit + chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; +sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce +qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle +vie. Deux ruisseaux de larmes s'chappent de ses paupires oppresses, +semblables aux nuages rassembls sur les monts quand ils se rsolvent +en pluie. + +67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces penses, trop +rapidement souleves, troublrent sa tte; la folie s'empara d'elle, +elle se leva comme si jamais on ne l'et cru malade, et se jeta sur +tous ceux qui s'offrirent elle comme sur un ennemi. Mais personne +ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le +paroxisme de son accs. Sa frnsie ddaignait d'extravaguer, mme +quand on en vint la frapper dans l'espoir de la sauver. + +68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien +qu'elle jett de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en +rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son pre; +elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens +de vaincre sa rpugnance sur ces deux points furent inutiles; le +changement de place, le tems propice, les soins ou les remdes, rien +ne put rendre le sommeil ses sens;--il semblait avoir pour jamais +perdu tout empire sur elle. + +69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce +tems, sans gmissement, un soupir ou un regard qui pt indiquer les +dernires angoisses, l'esprit s'chappa de son enveloppe. Ceux qui +veillaient tout auprs d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment +o le voile sombre et pais qui couvrait son gracieux visage s'tendit +jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--possder tant +d'clat, hlas! et se fltrir! + +70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un +second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu natre innocent +et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le +jour; et, avant de natre, il entra dans le tombeau qui se ferma dans +le mme instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rose du +ciel descendit sur cette tige fltrie et sur ce dplorable fruit de +l'amour. + +71. C'est ainsi qu'elle vcut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin +ne s'arrteront plus sur elle. Elle n'tait pas faite pour traner + travers les annes ou les mois ce fardeau pnible que portent les +coeurs froids jusqu' ce que la vieillesse les rappelle sous la +terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent +dlicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle +davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, o +elle aimait tant venir. + +72. Et maintenant cette le est dserte et strile, ses difices sont +dtruits, et ses habitans passs. Il n'y reste que la tombe d'Haide +et celle de son pre; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y +soit dpos. Tous n'y dcouvririez pas l'endroit o dorment des formes +aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle +leur souvenir; et la beaut de la fille des Cyclades n'a trouv +d'autre chant funraire que celui de la mer furieuse. + +73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un +mlancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrge la longueur +des nuits en racontant l'histoire de son pre. La valeur tait +son partage; la beaut, fut celui de sa fille;--si elle aima sans +rflchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reoit toujours +un chtiment quiconque s'gare de mme: nul ne doit esprer de fuir le +danger, et tt ou tard l'amour lui-mme devient son propre vengeur. + +74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse +sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas peindre des +fous dans la crainte de paratre avoir voulu me retracer +moi-mme.--D'ailleurs je n'ai plus rien dire sur ce point, et comme +ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner +Juan, que nous avons laiss demi mort quelques stances plus haut. + +75. Bless et charg de fers, _cas_, _cribl_, _confin_, quelques +jours se passrent avant qu'il pt rappeler le pass son esprit, et +quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six noeuds +par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant +lui:--dans un autre tems il et t ravi de les voir, mais alors il se +souciait fort peu du cap Sige. + +76. L, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanque d'un ct +par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille +est enseveli, ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]), +et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le +_tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-tre de Patrocle, d'Ajax ou +de Protsilas, tous hros qui, s'ils taient encore en vie, n'auraient +rien de plus coeur que de nous arracher la ntre. + +[Note 125: Voyez _Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant +que cette expdition n'a jamais t entreprise, et que cette prtendue +ville n'a jamais exist, par Jacques Bryant. _Londres_, 1796.] + +77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes +plaines incultes et bordes de montagnes; quelque distance le mont +Ida toujours le mme, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien +lui), voil tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant +encore destine des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y +combattre aisment; mais aux lieux o l'on demande les murs d'Ilion, +on voit brouter les brebis et se traner les tortues. + +78. J'ai trouv l des troupeaux de chevaux non gards; et l +quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques +bergers (peu semblables Paris) s'arrtant un instant considrer +les jeunes Europens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le +rivage, un Turc enfin, plein de vnration pour sa religion, ayant un +chapelet la main et une pipe la bouche;--mais le diable si j'y ai +vu un seul Phrygien. + +79. Ici, l'on permit don Juan de sortir de son troite prison; il +sentit qu'il tait esclave, priv de tout secours, et en prsence +d'une mer ombrage de tems en tems par la tombe des hros. Encore +affaibli par la perte de son sang, il put peine faire entendre +quelques courtes questions, et les rponses qu'il obtint furent loin +de lui donner une explication satisfaisante de son tat prsent et +pass. + +80. Il remarqua quelques compagnons de captivit, qui semblaient tre, +et qui effectivement taient des Italiens. Il apprit du moins par eux +leur destine, qui tait fort singulire. Ils formaient une troupe +engage pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de remplir +leurs rles: ayant mis la voile de Livourne, ils ne furent pas +attaqus par le pirate, mais rellement vendus bon march par +l'_Impresario_[126]. + +[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de thtre, en +Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques annes, une troupe +d'acteurs fut engage pour un thtre tranger, par un certain +personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit + Alger, et l les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier, +j'entendis chanter Venise, en 1817, et dans l'opra de Rossini, +l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue +de captivit. + + (_Note de Byron_.) +] + +81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit +Juan cette curieuse aventure. Car bien que destin au march turc, il +conservait son caractre,--ou du moins son masque; c'tait un petit +homme d'un extrieur fort rsolu; supportant sa fortune avec un air +d'enjouement et de grce, et montrant beaucoup plus de rsignation que +la _prima donna_ et le _tnor_. + +82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique rcit: Notre +impresario machiavlique ayant fait un signal vis--vis certain +promontoire, appela nous un brick tranger. _Corpo di Caio Mario!_ +nous y fmes transports bord avec prcipitation, sans un seul +_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne +serons pas long-tems sans rtablir nos affaires. + +83. La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatigue par une +vie dsordonne, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu +garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la +femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait +beaucoup de bruit Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte +_Csar Cicogna_ une vieille princesse romaine. + +84. Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde + son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se +louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons +sequins; mais elle est si peu range qu'elle n'en a plus maintenant le +dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est l une danseuse! Elle pourra +dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes. + +85. Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espce. +Par-ci, par-l, une jolie crature qui pourra frapper les regards; +les autres, peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite +comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin, +mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Aprs tout, c'est +fcheux, avec une tte et une figure comme la sienne. + +86. Quant aux hommes, ils sont tous assez mdiocres. Le _musico_ +n'est qu'un vieux bassin fl; toutefois, il a un autre avantage qui +pourra lui ouvrir les portes du srail, et lui donner en ces lieux +un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas son chant. +Parmi tous ceux du _troisime sexe_ que le pape forme annuellement, on +aurait de la peine runir trois voix parfaites[127]. + +[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les +principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes tant +exclues de l'glise Saint-Pierre, en qualit de cantatrices, et +n'tant pas juges dignes de garder les avenues du harem. + + (_Note de Byron_.) +] + +87. Celle du tenor est gte force d'affectation, et dans les +cordes basses le boeuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un +homme qui jamais n'apprit chanter, un ignorant incapable de sentir +une note, un tems ou une mesure; mais il tait proche parent de la +_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la +flexibilit de sa voix; il fut donc reu, bien qu'en l'entendant on le +prendrait pour un ne tudiant du rcitatif. + +88. Il ne serait pas convenable que je m'arrtasse sur mon propre +mrite; et--je vois, monsieur,--malgr votre jeunesse,--que vous +paraissez un voyageur auquel l'opra n'est rien moins qu'tranger; +vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-mme. Le tems +pourra venir o vous m'entendrez vous-mme. Vous n'tiez pas l'anne +dernire la foire de Lugo[128]; venez-y l'anne prochaine, on m'a +invit y chanter. + +[Note 128: Lucques.] + +89. Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garon, mais gonfl +d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entire ignorance, +une voix dpourvue d'agrment et d'tendue, il est toujours mcontent +de son lot, quand il est peine bon pour chanter des ballades au +coin des rues. Dans les rles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa +passion, comme il ne saurait parler du coeur, il se contente de parler +des dents. + +90. Ici, l'loquent rcit de Raucocanti fut interrompu par la bande +des pirates qui venaient, l'heure indique, inviter tous les captifs + rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de +regret sur les vagues (les cieux brillans et azurs les couvraient +alors d'un double azur; elles bondissaient libres et heureuses, en +face du soleil), puis ils descendirent, un un, sous les coutilles. + +91. Le lendemain, ils furent informs--que pour mieux s'assurer d'eux +dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le +firman de sa hautesse (le plus impratif des talismans souverains, et +celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), +ils seraient enchans et runis dame avec dame et homme homme, et +qu'ils seraient de cette manire exposs sur le march aux esclaves de +Constantinople. + +92. Il parat, quand cet arrangement fut termin, (long-tems on avait +contest et dbattu si l'on devait regarder le soprano comme un +mle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualit +de surveillant), il parat, dis-je, qu'un homme et une femme se +trouvrent lis ensemble, et le hasard voulut que ce mle ft Juan, +qui,--situation critique son ge, fut accoupl avec une bacchante au +rubicond visage. + +93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchan le tenor. Ils se +dtestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve gure qu'au thtre, +et chacun d'eux s'affligeait plus de son dplorable voisinage que +de sa destine. Une lutte violente s'leva; au lieu de se rsigner + vivre ensemble, ils se mirent tirer violemment des deux cts +opposs en jurant qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id est_: coquins +l'un et l'autre. + +94. La compagne de Juan tait une Romagnole, mais qui avait t leve +dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre d'autres +importantes qualits d'une _bella donna_) des yeux aussi noirs et +aussi brlans qu'un charbon, et dont la vivacit pntrait jusqu' +l'ame. On voyait, travers sa complexion de claire brunette, briller +un violent dsir de plaire,--le meilleur des douaires, surtout quand +il se prsente la suite de l'autre. + +[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet +c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut btie par les Grecs, +si l'on s'en rapporte ce vers de Juvenal: + + _Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon. +] + +95. Mais tous ces avantages taient perdus auprs de Juan, car le +chagrin conservait sur ses sens une entire puissance; de beaux yeux +pouvaient s'arrter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien +qu'ils fussent enchanes de la sorte, et qu'il ft naturel leurs +mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et +elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre +en danger sa fidlit. Peut-tre faut-il en savoir un peu gr ses +blessures rcentes. + +96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enqurir: +les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait tre plus +loyal, et nulle dame dsirer un amant plus fidle; nous n'en donnerons +qu'une ou deux preuves. On dit que personne ne tiendra de feu, mme +en pensant aux glaces du Caucase; je crois du moins que peu de gens +en seraient capables. Eh bien! voil pourtant Juan qui sort triomphant +d'une preuve au moins aussi difficile. + +97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il +eut souffrir, ayant moi-mme, et dans mon enfance, rsist +semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes +refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent +trop de vrit. Je me hterai donc de faire sortir Don Juan de son +vaisseau, car mon diteur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile + un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu' ces deux +chants de pntrer dans l'intrieur des familles. + +98. Cela m'est fort indiffrent; j'aime singulirement citer, et +partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior, +Arioste ou Fielding, qui reprsentent des choses bien tranges pour +un sicle aussi pudibond que le ntre. Autrefois je mettais une grande +vivacit plonger dans l'encre ma plume; j'aimais soutenir une +lutte potique, et mme je me souviens d'un tems o tous ces caquets +auraient provoqu de ma part des remarques que je ddaigne aujourd'hui +d'crire. + +99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour; +mais, cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant la +populace littraire le plaisir de dcider si mes vers mourront +avant que la main droite qui les crivit ne soit dessche, ou s'ils +passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'annes. En +tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et +autour d'eux frmiront les vents de la nuit, dfaut de mes vers. + +100. La vie, pour les potes qui, nourrissons de la gloire, ont +franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus +faible partie de l'existence. Quand un nom se prsente escort de +vingt sicles, c'est une boule de neige qui s'accrot de chaque flocon +voisin, et pourtant roule toujours la mme; elle peut mme devenir une +montagne; mais, aprs tout, c'est toujours de la neige froide. + +101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de +la gloire une passion trompeuse qui dvore trop souvent ceux qui +voudraient sauver leur poussire de l'immense destruction. Cette +destruction creuse la spulture de tout ce qui existe, et elle ne +tolrera jusqu'au jour de l'avnement du juste--que le changement. +J'ai march sur la tombe d'Achille, et l j'ai entendu douter de +l'existence de Troie: le tems jettera les mmes doutes sur celle de +Rome. + +102. Les gnrations de morts se chassent, et les tombes hritent des +tombes, jusqu' ce que le souvenir d'un sicle disparaisse, et soit +recouvert par le souvenir du sicle suivant. O sont les pitaphes que +lisaient nos pres; peine quelques-unes ont-elles chapp la nuit +spulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont +la mort universelle n'a pas mme pargn les noms. + +103. Je vais chaque aprs-midi rimailler l'endroit o prit dans +sa gloire le jeune de Foix, ce hros enfant, qui vcut trop long-tems +pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanit[130]. Un pilier +tronqu, sculpt avec assez d'art, mais que la ngligence laissera +bientt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage de +Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour +de sa base[131]. + +[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. +On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de +Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, +_le plus honor prince du monde_, quand il reut le coup mortel, +l'ge de vingt-trois ans.] + +[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est +deux milles de la ville, du ct oppos de la rivire et sur la route +de Forli. L'tat actuel de la colonne est exactement dcrit dans le +texte. + + (_Note de Byron_.) +] + +104. Je passe chaque jour l'endroit o sont dposs les os de +Dante; sa cendre est protge par une petite coupole plus lgante que +majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du pote, et non pas la +colonne du guerrier. Le tems doit venir o le trophe du hros et le +livre du barde, galement anantis, descendront o sont dposs les +chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Ple ou +la naissance d'Homre[133]. + +[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui leva Dante, en 1483, le +monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restaur en 1692 par le +cardinal Domenico Maria Corsi, lgat de la Romagne.] + +[Note 133: Ces dernires strophes, qui semblent avoir t faites +sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la +posie moderne. + + _Non il mondan romore altro ch' un fiato + Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi, + E muta nome perch muta lato. + La vostra nominanza color d' erba + Che viene e va, e quei la discolora + Per cui ell' esce della terra acerba_. + + (_Purgatorio_, canto XI.) + +La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantt vient +d'ici, tantt de l, et qui change de nom en changeant de direction. + +Votre clbrit est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane +le rayon mme qui l'avait fait poindre de terre.] + +105. Cette colonne fut cimente avec du sang humain, et maintenant +elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan +voulait tmoigner son grossier mpris pour un lieu qu'il se plat +infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophe; et tels sont les regrets +que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le sauvage et +cruel instinct de gloire a fait connatre la terre les souffrances +que Dante n'avait vues qu'en enfer. + +106. Cependant il natra encore des potes. La gloire est une vapeur; +mais la pense humaine prend ses fumes pour du vritable encens, et +l'inquitude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera +toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin +mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues leur dernier +degr de violence, se rsolvent en posie, car la posie n'est qu'une +passion, ou du moins _n'tait_, avant qu'elle devnt un objet de mode. + +107. Si, dans le cours d'une vie la fois agite et contemplative, +les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquirent +la triste et amre facult de retracer, comme dans une glace, toutes +leurs impressions et de les revtir des couleurs les plus vivantes, +peut-tre ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y perdrez +(je pense) un fort joli pome. + +108. O vous, indulgentes _azures_[134] du second sexe, qui faites la +fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les +nouveaux pomes, refuserez-vous toujours d'annexer celui-ci +votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs +cuisiniers,--ces pillards de tous les naufrags du Parnasse? Hlas! +serais-je donc le seul de tous les potes vivans qui ne soit pas admis + goter votre th d'Hippocrne. + +[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.] + +109. Quoi! ne puis-je plus redevenir un lion[135], un pote de +bals, une plume courante, un aimable brle-papier, afin de mriter les +complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, comme +le sansonnet d'Yorik: Je ne puis sortir de l? Eh bien! je jure +l'exemple du pote Wordy (toujours indign de n'tre lu de personne), +que le got est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tire par +les dames aux jupons bleus d'une coterie. + +[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui +donne le ton et la mode tous les _dandys_ de seconde classe.] + +110. Oh! bleues profondes, obscures et charmantes, comme l'a dit +un de nos potes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes +doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et +j'en ai peu remarqu de cette couleur) bleus comme les jarretires +noues avec srnit[136] la jambe gauche d'un patricien, quand il +embellit une rception nocturne, ou un lever du matin: + +[Note 136: L'ordre de la jarretire donne aux chevaliers le droit +d'tre appels _Votre Srnit_.] + +111. Cependant, il est parmi vous quelques cratures +sraphiques.--Mais les tems sont bien loigns o, potique adorateur, +je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances; et--n'en +parlons plus, tout cela est pass. Je n'ai toutefois pas de rpugnance +pour les savantes personnes; quelquefois on rencontre en elles un +monde de vertus; j'en sais une de cette cole, la plus aimable, la +plus chaste, la meilleure des femmes, mais--elle est entirement +folle. + +112. Humboldt, le premier des voyageurs, ou plutt le dernier, +a imagin, si les dernires relations sont exactes, un instrument +cleste (j'ai oubli le nom et la date prcise de cette dcouverte +sublime), au moyen duquel il promet de constater l'tat de +l'atmosphre, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphn, +permettez-moi de vous mesurer. + +[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet +de _blues_ donn aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une +saillie libertine qu'il est impossible de traduire.] + +113. Mais notre rcit; le vaisseau qui amenait des esclaves au +march de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir pos +l'ancre sous les murs du srail: la cargaison, ayant t trouve +saine et exempte de la peste, fut dpose sur le march, parmi des +Gorgiens, des Russes et des Circassiens, destins servir des +projets et des dsirs diffrens. + +114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne, +garantie vierge, fut cde quinze cents dollars. Les plus fraches +nuances animaient sa beaut de toutes les couleurs clestes. Ce prix +effraya quelques enchrisseurs dsappoints, qui avaient mont jusqu' +onze cents; mais quand ils virent qu'on offrait davantage, ils se +retirrent tous en mme tems, persuads qu'elle tait destine au +sultan. + +115. Douze ngresses de la Nubie furent portes une somme qu'on et + peine offerte dans les marchs d'Amrique; et cependant Wilberforce +vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de +la traite[138]. Je ne vois mme l-dedans rien de fort tonnant, +car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain; les +vertus, la plus exalte d'entre elles, la charit elle-mme, sont +parcimonieuses:--le vice ne songe pas pargner quand on lui offre +une raret. + +[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, +et l'un des hommes les plus clairs de notre sicle, sur la +proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.] + +116. Mais quant vous apprendre la destine de notre jeune troupe, +et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres des juifs; +comment ceux-ci furent obligs de se courber sous les fardeaux, tandis +que ceux-l furent appels des commandemens, en qualit de rengats; +comment enfin la troupe abandonne des femmes, conservant l'espoir de +ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux visir, tait value et +destine faire une matresse, une quatrime femme ou une victime; + +117. C'est ce que nous rservons pour le chant suivant. Nous devons +mme (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre hros + son sort, quelque dfavorable qu'il puisse tre. Je sais que +les rptitions sont dtestables; mais il ne m'a pas t possible +d'imposer plus tt silence ma muse. Je remets donc la continuation +de Don Juan, ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquime +_duan_[139]. + +[Note 139: Les bardes cossais ou irlandais divisaient en _duans_ +ces compositions potiques dans lesquelles la narration est souvent +interrompue par des pisodes et des apostrophes; tels sont les pomes +qui nous ont t donns sous le nom d'_Ossian_ par Macpherson.] + + + + +Chant Cinquime. + + +1. Quand les potes rotiques chantent leurs amours en vers coulans, +pleins de mollesse et de grces, quand ils arrangent leurs rimes comme +Vnus accouple ses colombes, ils s'inquitent peu du venin qu'ils +prparent; et cependant, plus ils obtiennent de succs, plus ils font +de mal, tmoin l'exemple d'Ovide: Ptrarque lui-mme, si on le juge +avec la rigueur convenable, Ptrarque est vraiment le corrupteur[140] +platonique de toute la postrit. + +[Note 140: The _pimp_. L'nergie de ce mot rappelle les fonctions +principales du cardinal Dubois auprs de son srnissime lve.] + +2. Je dnonce donc tous les livres d'amour, l'exception de ceux +qui ne sont pas destins sduire; qui, simples, francs et rapides, +n'offrent rien d'entranant, tirent de chaque exemple de drglement +une moralit, songent moins plaire qu' instruire, et combattent +tour tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pgase ne soit +pas mal ferr, on va, ds ce moment, reconnatre dans mon pome une +vritable cole des moeurs. + +3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsems +de palais; le fleuve ocanique[141] et l hriss d'un +soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or, +les bois de cyprs, l'Olympe aux sommets levs et blanchis; les +douze les, et bien plus que je n'en saurais rver loin de pouvoir +le dcrire, tel est le fidle aspect qui ravit la ravissante Marie +Montague[143]. + +[Note 141: On a beaucoup critiqu cette expression d'Homre: elle +ne satisfait pas assez nos ides gigantesques de l'Ocan, mais elle +s'applique parfaitement l'Hellespont, au Bosphore et la mer ge, +qui sont entrecoups d'les. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.] + +[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague la comtesse de +Bristol.] + +4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour +moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore demi +dans ces royaumes de ferie, o je croyais entrevoir ce qui ne devait +jamais arriver: tous mes sentimens ont chang; celui-ci fut le dernier + varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore parfaitement +dlivr. Mais--je deviens triste et je me refroidis en racontant une +histoire qui n'admet pas le pathtique. + +[Note 144: La premire femme aime de Byron fut Marie Decff. Il +n'avait gure alors plus de huit ans. Voyez les _Mmoires de Byron_.] + +5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient, +en cumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand +on le considre du tombeau du Gant[146] et tout son aise, que celui +des mers se droulant entre le Bosphore, et venant frapper et baigner +les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de nauses +sur une mer mieux garnie d'cueils que le Pont-Euxin. + +[Note 145: Ou _les Cianes_. Ce sont des cueils situs une +faible distance, les uns de la cte d'Europe, et les autres de celle +d'Asie, dans le Bosphore.] + +[Note 146: Le tombeau du Gant est une lvation sur le rivage +adriatique du Bosphore, o l'on vient volontiers se divertir les jours +de fte. C'est comme Harrow et Highgate. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +6. C'tait l'un des premiers et tristes jours de la ple automne, +poque de l'anne o les nuits se ressemblent toutes, mais non pas +les jours. Alors les Parques achvent la trame des gens de mer, les +temptes menaantes soulvent les eaux, et le repentir des vieux +pchs s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abme. Tous +promettent d'amender leur vie, mais c'est un voeu qu'ils ne tiennent +jamais: noys ils ne le peuvent, et sauvs ils ne le veulent. + +7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et diffrens de pays, d'ge et +de sexe, taient rangs dans le march, chacun sa place, ct du +marchand auquel il appartenait. Malheureuses cratures, leurs regards +taient pleins de douleur: tous, l'exception des noirs, semblaient +dsesprs d'avoir t enlevs leurs amis, leur maison, +la libert. Mais quant aux ngres, ils montraient plus de +philosophie;--sans doute parce qu'ils taient habitus tre vendus, +comme les anguilles tre corches. + +8. Juan tait plein de jeunesse, et par consquent d'esprance et de +sant. Cependant, je suis forc de le dire, son regard tait un peu +obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en chapper +la drobe. Peut-tre son courage tait-il affaibli par la perte de +sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa fortune, de +son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonns pour tre +marchand avec des Tartares, tout cela aurait t capable d'branler +un stocien. + +9. Nanmoins son maintien avait encore de la dignit. Ses traits et la +richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes de +dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez +qu'il tait n dans une classe non vulgaire. Puis il tait, malgr +sa pleur, d'une singulire beaut, et puis on calculait les chances +d'une ranon. + +10. Semblable une table de trictrac, la place tait couverte de +blancs et de noirs, rangs peut-tre avec un peu moins de symtrie, +mais de manire frapper l'oeil des acheteurs. Les uns faisaient +tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en prfraient une +ple; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par hasard +un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux noirs +taient remplis de rsolution: il tait couch prs de Juan, attendant +que quelqu'un se dcidt l'acqurir. + +11. Il paraissait Anglais, c'est--dire il avait des paules carres, +un visage couperos, de bonnes dents et des cheveux boucls d'un brun +fonc. Soit l'effet des rflexions, des peines ou des tudes, les +soucis avaient lgrement grav leur empreinte sur son large front; +l'un de ses bras tait enferm dans une charpe rougie, et il +tmoignait un _sang-froid_ gal celui du plus calme des spectateurs. + +12. Mais voyant son ct un vritable enfant, dont l'ame, bien +qu'alors accable sous un coup qui dsesprait les hommes faits, tait +videmment leve, il ne tarda pas tmoigner pour le sort de son +jeune compagnon d'infortune une espce de compassion brusque; pour le +sien, il ne le regardait que comme un accident tout naturel. + +13. Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Gorgiens, +Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misrables qui n'ont entre +eux d'autre diffrence que celle de la peau, et avec lesquels il faut +que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous et moi +qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous fassions +connaissance: s'il tait possible de vous consoler, je l'essaierais +avec plaisir.--De quelle nation tes-vous, s'il vous plat? + +14. Juan ayant rpondu: Espagnol.--Je savais bien, ajouta le +premier, que vous ne pouviez tre un Grec. Ces chiens serviles n'ont +pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau +tour; mais c'est ainsi que tt ou tard elle en use avec tous les +hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera +peut-tre. Elle m'a trait peu prs de la mme manire que vous, +except cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems accoutum. + +15. --Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a amen +ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chane.--Mais comment +ftes-vous rduit ce malheur? voil ce que je dsirerais savoir, si +vous y consentez.--Je servais depuis quelques mois dans l'arme russe, +et dernirement Suwarow m'ayant ordonn d'aller prendre Widdin, je fus +moi-mme pris, au lieu de la ville[147]. + +[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est situe en Bulgarie, sur +les bords du Danube.] + +16. --Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grces Dieu, +je n'en ai pas t importun depuis ce tems-l. Maintenant que j'ai +de bonne grce satisfait toutes vos questions, me ferez-vous le mme +plaisir?--Hlas! rpondit Juan, c'est une histoire bien pnible et +bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous avez deux fois raison de +retenir votre langue, un rcit triste attriste doublement quand il est +long. + +17. Mais ne vous en dsolez pas: la fortune, votre ge, bien que +ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas +long-tems (car vous n'tes pas son mari) dans une semblable position. +De nous rvolter contre la destine cela nous avancerait comme +l'pi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux +circonstances, quand mme les circonstances semblent s'assujettir aux +hommes. + +18. Ce n'est pas, dit Juan, mes prsens malheurs que je dplore, +mais les passs.--J'avais une amante. Il s'arrta, et ses yeux noirs +s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses paupires, +puis vint sillonner sa joue: Non, ce n'est pas mon sort actuel que +je dplore, comme je vous le disais; j'ai support sur la mer furieuse +des tourmens auxquels n'ont pu rsister les plus courageux. + +19. Mais ce dernier coup.--Il s'arrta de nouveau, et dtourna son +visage. Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir +quelque dame dans l'affaire; voil de ces choses qui demandent une +tendre larme, et j'en aurais, votre place, rpandu comme vous. J'ai +bien gmi quand ma premire femme mourut, et je fis de mme quand ma +seconde prit la fuite. + +20. Ma troisime.--Votre troisime! interrompit Juan en se +retournant, peine si vous avez trente ans; pouvez-vous dj compter +trois femmes?--Non, deux seulement sont restes sur la terre; et du +reste il n'est pas tonnant qu'une personne se soit engage trois +fois--dans les saints noeuds du mariage!--Eh bien! donc, votre +troisime, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas encore +la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui me +sauvai d'elle. + +21. --Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan. +Mais,--rpliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans +votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien +ils sont dissips. Tous nous commenons la vie avec des sentimens +passionns et de hautes esprances; mais le tems dcolore nos +illusions, et chacune d'elles dpose annuellement, ainsi que le +serpent, sa peau brillante. + +22. Il est vrai qu'elle en reprend une autre frache et radieuse, ou +mme plus frache et plus radieuse; mais l'anne s'coule, et au bout +d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort rserv tout +ce qui est n. L'amour est le premier pcheur qui sur nous jette ses +terribles filets; l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire, +tendent les piges sduisans de nos derniers jours, et nous nous y +laissons encore prendre, moyennant une pice d'or ou une louange. + +23. Tout cela est fort beau, peut-tre mme vrai, dit Juan, mais +je ne vois pas comment notre situation prsente en deviendra plus +supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous +conviendrez qu'en considrant les choses comme elles doivent l'tre, +on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui, +nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous +apprendre mieux nous conduire comme matres. + +24. Plt au ciel que nous fussions matres en ce moment, quand ce +ne serait que pour mettre profit, sur nos amis les paens, la leon +qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de rage: Dieu +protge l'colier contraint d'tudier en ces lieux!--Peut-tre, +reprit l'autre, un jour, et mme dans un instant, verrons-nous notre +situation s'amliorer[148]; en attendant (voil, je crois, un vieil +eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que quelqu'un veuille bien +nous acheter. + +[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit: + + _Perhaps we shall be, one day, by and by + Rejoin'd the other when our bad luck mends here_ + +par: Peut-tre ne serions-nous pas si mal, si notre sort _devient_ +meilleur.] + +25. Aprs tout, quel est notre tat prsent? il est mauvais, sans +doute, et pourrait tre meilleur,--mais c'est le lot de tous les +humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le +sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres choses; +la socit mme, elle qui devrait nous inspirer de la bienveillance, +dtruit le peu que nous pouvions en avoir naturellement; _ne plaindre +personne_, tel est le grand expdient social des stoques mondains, +gens dpourvus d'entrailles. + +26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisime sexe +s'avana, et jetant un coup-d'oeil sur les captifs, sembla chercher + dcouvrir, d'aprs leur figure, leur ge et leur capacit, s'ils +convenaient bien la prison dont il avait les clefs. Jamais dame +n'est lorgne par un amant, cheval par un maquignon, drap large par un +tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier, + +27. Comme l'est un esclave par celui qui songe l'acheter. Plaisante +chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous vendre +si vous considrez judicieusement leurs passions. Quelques-uns +s'acquirent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, ceux-l +avec un emploi, suivant leur ge et leur caractre, le plus grand +nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des +cus ou des coups de pied suivant leur degr de corruption. + +28. Aprs les avoir examins attentivement, l'eunuque se tourna vers +le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les +deux. Ils marchandrent, contestrent et mme jurrent--hlas! dans +une foire de chrtiens, comme s'il se ft agi d'un boeuf, d'un ne, +d'un agneau ou d'un chevreau; on et cru qu'ils se luttaient en +les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de btes +humaines. + +29. la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils +tirrent pniblement leurs bourses, retournrent chaque pice +d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesrent les autres dans +leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec des +paras jusqu' ce que la somme entire et t compltement pluche. +Le marchand rendit de la monnaie, signa rgulirement une quittance, +et puis commena songer comment il dnerait. + +30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon apptit, ou, dans +ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut +en mangeant avoir de singulires penses, et que sa conscience lui +inspira quelques lgers scrupules sur l'tendue du droit divin que +nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure +o le dner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui +tournent quotidiennement sur nous. + +31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie +plus supportable aprs avoir mang: il se trompe;--la rpltion ajoute +aux souffrances habituelles de l'homme, moins qu'il ne soit un porc; +s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tte, tant qu'elle +tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de Philippe +ou plutt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et d'un seul +pre). + +32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou +deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels. +Quand un rti, un ragot, un poisson et une soupe, mls de quelques +entremets, peuvent nous gayer ou nous rendre mlancoliques, qui +voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique +modifie tout l'usage? + +[Note 149: Voyez la _Vie d'Alexandre_, dans Plutarque.] + +33. L'autre soir (c'tait vendredi dernier), ceci est un fait et non +pas une fable potique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes +paules[150], mon chapeau et mes gants taient encore sur la table, +quand j'entendis une dtonnation.--Huit heures venaient de sonner.--Je +courus aussi vite que j'en tais capable[151], je trouvai le +commandant militaire tendu dans la rue, et respirant peine. + +[Note 150: _Great coat_. M. A. P. traduit: _robe de chambre_. Je +crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sr, c'est que Byron +tait sur le point de sortir cheval quand cet vnement eut lieu.] + +[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis +le 8 dcembre 1820, dans les rues de Ravenne, moins de cent pas +de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement +dcrites. + + (_Note de Lord Byron_. Voyez sa vie.) +] + +34. Pauvre diable! il avait t, par l'effet d'une vengeance sans +doute odieuse, perc de cinq lingots[152], et laiss expirant sur le +pav. Je le transportai chez moi, je l'tendis sur un escalier, je le +dshabillai, je me mis le considrer;--mais pourquoi ajouterais-je +ici quelques dtails? Tous les soins furent inutiles, l'homme +n'existait dj plus, il avait t trop bien atteint par un vieux +canon de fusil[153]. + +[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.] + +[Note 153: On trouva prs du corps mort un vieux canon de fusil +qui tait sci par le milieu. Il venait d'tre dcharg et tait +encore chaud. + + (_Note de Byron_.) +] + +35. Je m'arrtai le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai +bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, aprs un semblable +accident, fussent aussi calmes. Bien que perc l'estomac, au coeur +et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'tait panch + l'intrieur, sans que nul flot hideux vnt au dehors indiquer la +ralit, il vous et t difficile de le croire mort. En le regardant +ainsi, je pensai ou je dis: + +36. Est-ce bien l la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la +mort? Parle! mais il ne parla pas: veille-toi! mais il dormit +toujours.--Hier encore, quelle voix avait plus de puissance? sa +premire parole mille guerriers taient frapps de crainte; tel que le +centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on s'avanait. +La trompette et le cor se taisaient jusqu' ce qu'il et parl; et +maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voil de crpes. + +37. Ceux qui nagure lui obissaient et le respectaient avancrent +alentour de son lit leurs visages hls, pour voir encore un chef dont +le corps saignait pour la dernire, mais non pour la premire fois. +Hlas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affront jusqu'au moment +de leur fuite les ennemis de Napolon!--Le premier la charge et dans +les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassint dans une ville +paisible? + +38. Prs des nouvelles blessures taient les cicatrices des anciennes; +cicatrices honorables qui avaient fond sa gloire, et qui offraient +avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce sujet, il +demande peut-tre plus d'attention que je ne dois ici lui en donner; +je le regardais (comme j'en ai souvent regard d'autres) pour essayer +de dbrouiller dans la mort quelque chose qui peut confirmer, branler +ou motiver une croyance. + +39. Mais c'tait toujours le mme mystre. Nous sommes ici, et nous +allons l;--mais o? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul mme +nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc form que pour tre +rpandu? et chacun des lmens de la terre peut-il anantir ceux de +notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et nous +nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154]. N'en +parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre histoire. + +[Note 154: Nullement: les lmens terrestres (si l'on peut en +distinguer dans la matire), l'air, la terre, l'eau et le feu, se +mlangent sans cesse, et les particules de ces lmens, qui composent +le corps humain, obissent la mme ncessit. Ils ne vivent pas, ils +ne meurent pas, mais ils se modifient ternellement. Ce qui vit et +ne meurt pas, c'est l'_esprit_, duquel on peut dire, avec Byron, au +moment o il se spare du corps, _il tait ici, il va l; mais o?_] + +40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition +prs d'une barque dore; il les y fit entrer, et, s'tant plac prs +d'eux, ils s'loignrent avec toute la rapidit que l'on pouvait +obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux. Ils +ressemblaient des gens qui attendent leur sentence, et qui +s'inquitent d'en connatre le rsultat. Enfin la caque entra dans +une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient des +cyprs noirs et levs. + +[Note 155: Une petite baie.] + +41. L, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de fer, +elle s'ouvrit, et ils avancrent d'abord travers d'paisses bruyres +flanques des deux cts comme avec des tours par de grandes alles +d'arbres. Ils avaient de la peine garder leur route et taient +obligs de ttonner;--car la nuit tait ferme quand ils avaient +quitt la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux rameurs, ils +s'taient loigns du bord sans dire un seul mot. + +42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin, travers +des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes. J'allais vous +en donner une description dtaille, attendu que les pays du nord +n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales, _et ctera_; +mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient bien faire en +dressant des couches entires dans _leurs_ ouvrages, et cela, parce +qu'un pote a fait un voyage en Turquie[156]. + +[Note 156: Le pote dont Byron parle ici est sans doute lui-mme.] + +43. Comme ils enfilaient toujours le mme sentier, Juan conut une +pense qu'il souffla aussitt dans l'oreille de son compagnon:--elle +aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tte ou dans +la mienne. Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de +hasarder, pour nous rendre libres, un coup dcisif. Cassons la tte de +ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tt fait que dit. + +44. --Oui, dit l'autre, et aprs, que ferons-nous? _Comment nous +sauver d'ici_? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand mme nous +pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de +saint Barthlmy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque +autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui o nous tions +auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers, comme +sa, mon droit d'anesse pour un beefsteak. + +[Note 157: Saint Barthlmy fut corch vif. Michel-Ange, dans le +grand tableau du _Jugement dernier_, l'a reprsent tenant d'une main +sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son supplice.] + +45. Nous ne pouvons tre loin de quelque maison habite; car la +confiance avec laquelle le vieux ngre s'est gliss avec ses deux +captifs dans un sentier aussi troit, indique assez qu'il est certain +de trouver ses amis veills: un seul cri les ferait tous accourir; il +est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant, vous +le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voil, par Jupiter, un beau +palais!--et de plus, clair. + +46. C'tait, en effet, un grand et vaste difice qui s'offrait leur +vue, et sur la faade duquel on avait rpandu une infinit de dorures +et de couleurs varies, suivant l'usage des Turcs et leur got +extravagant;--car ils sont peu avancs dans les arts dont leur patrie +tait jadis le centre: chaque _villa_ du Bosphore ressemble un +paravent nouvellement peint, ou bien une jolie dcoration d'opra. + +47. Comme ils approchaient davantage, l'agrable saveur de certaines +tuves, de rtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours grce +devant les mortels affams, vinrent temprer les intentions farouches +de Juan, et le rendirent son innocence habituelle; en mme tems +son ami crut devoir ajouter ses prudens raisonnemens une clause +favorablement reue. Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un peu, +ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous loigner. + +48. On fait appel, tantt aux passions, tantt aux sentimens, tantt + la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois rarement usit, +attendu que la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison: +quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et chacun d'eux +plus ou moins s'accorde nous ennuyer avec l'argument qui est son +fort; nul ne songe tre bref. + +49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je +n'ignore pas la puissance de l'loquence, de l'or, de la beaut, de +la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace, +comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner +les bonnes grces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant +et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du +dner[158]. + +[Note 158: Cette strophe devrait tre grave au frontispice de +tous les livres de politique reprsentative.] + +50. La Turquie ne possde aucunes cloches, et cependant on y dne. +Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrtiennement l'heure +du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargs d'introduire +les invits, mais ils sentaient le fumet des rtis, ils apercevaient +des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement, les bras nus; +et ils regardaient droite, gauche, avec l'oeil prophtique de +l'apptit. + +51. Dposant donc toute ide de rsistance, ils restrent prs et +derrire leur noir guide, alors bien loign de croire sa piteuse +existence menace. Aprs un court intervalle il leur ordonna de +s'arrter, et frappant une porte qui s'ouvrit aussitt, une grande +et magnifique salle dploya leurs yeux toute l'ostentation de la +pompe ottomane. + +52. Je ne veux pas dcrire: bien est-il vrai que la description est +mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour +dcrire son superbe voyage dans une cour trangre, ne fraye un +_in-quarto_ et ne demande vos concerts de louanges.--L'diteur se +ruine, peu lui importe; et cependant la nature torture de vingt mille +manires se rsigne avec une patience exemplaire entrer ainsi dans +les _guides_, les tours, les esquisses, les vers, les appendices[159]. + +[Note 159: Il n'est pas de pays o l'on publie autant de _Guides_ +et de _Tours_ qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espces de +_rsums_ que les jeunes Anglais se croient obligs de faire imprimer +au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent d'attestation + leurs voyages, et on peut les comparer aux thses imprimes de nos +avocats et de nos mdecins. Les uns et les autres sont des livres de +famille, peu apprcis du public.] + +53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes +accroupis sur leurs genoux et jouant aux checs; d'autres causaient +par monosyllabes, ou semblaient occups avant tout de leur costume. +Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornes de becs d'ambre +plus ou moins prcieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-l +dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur apptit pour le souper +avec un verre de rum[160]. + +[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les +Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour veiller +l'apptit. J'en ai vu prendre jusqu' six verres de _raki_ avant leur +repas, et jurer qu'ils en dnaient beaucoup mieux ensuite. Je voulus +moi-mme en faire l'exprience, mais je me trouvai comme cet cossais +qui, ayant entendu dire que les oiseaux appels _kittiewiaks_ +aiguisaient admirablement la faim, en dvora six et se plaignit +ensuite de _n'avoir pas plus d'apptit qu'auparavant_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidles achets, +quelques-uns levrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas; +quant ceux qui taient assis, ils ne se drangrent nullement: un +ou deux regardrent en face les captifs, de l'air que l'on examine +un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un +signe l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles. + +55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrtassent, l'appartement +et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais +silencieuses, l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes +d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en cho au milieu des ombres +de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques ttes de femmes +s'avancrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au travers +de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de bruit +elles entendaient. + +[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens +d'avoir t reu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et +une fontaine en marbre, etc., etc., etc. + + (_Note de Lord Byron_. Voyez sa _Vie_.) +] + +56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient +encore assez de lumire pour clairer leur route, mais trop peu pour +laisser voir ces salles impriales dans toute leur riche et superbe +splendeur. Peut-tre n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant, +mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense +appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la +morte splendeur de l'ensemble. + +57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble +rien du tout dans les dserts, dans les forts, dans les foules ou sur +le rivage: l nous savons que la solitude est bien place; ce sont +des lieux o elle a toujours tenu son empire: mais dans les imposantes +salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un travail +moderne ou d'une antique architecture, une espce de mort nous saisit, +en nous trouvant seuls dans un lieu destin runir un grand nombre. + +58. Un cabinet propre et retir, un livre, un ami, une dame seule, +ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de +l'apptit, voil ce qui aide un Anglais passer les soires d'hiver. +Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle d'un +thtre clair par le gaz; mais moi je passe solitairement mes +soires dans de longues galeries, et c'est l la cause de mon +caractre mlancolique. + +59. Hlas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse +lui-mme. Je conviens qu'elle est parfaitement sa place dans +une glise: l'difice qui parle du ciel, loin d'tre mesquin, doit +toujours tre fort et durable, jusqu' ce que nulle langue ne puisse +plus dchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais depuis la +chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au genre humain,--et +de vastes tombes encore moins.--Il me semble que l'aventure de la +tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup mieux que je ne le +pourrais faire. + +60. Babel tait la maison de chasse de Nemrod; c'tait une ville +merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; l +rgna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu' ce qu'un beau jour d't +il se ft mis patre; l Daniel, la grande surprise et terreur du +peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut encore illustre +par Pyrame, par Thisb, et par la calomnie reine Smiramis. + +61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas +en ce sicle?) quelques incrdules qui, sous prtexte de n'avoir pu +deviner la position de cette mme Babel, ou de ne l'avoir pas voulu +(Claudius Rich, esq., en a cependant rapport quelques briques, et a +publi dernirement deux Mmoires sur ce sujet); s'il s'en trouvait, +dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, mcrans que +nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas; + +63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprim avec une +charmante prcision la folie maonique de ceux qui, oubliant la grande +place de repos, ne rvent jamais qu'architecture. Nous savons quelle +est la fin ncessaire des choses et des hommes, morale douloureuse +(comme toutes les morales); et le _sepulcri immemor struis domos_ +nous rappelle que nous levons des maisons quand nous ne devrions que +creuser des tombes[162]. + +[Note 162: + + _Tu secanda marmora + Locas sub ipsum funus, et sepulcri + Immemor, struis domos_. + + (HORACE.) +] + +64. Ils gagnrent enfin un ct plus retir, dont les chos se +rveillrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvt tout ce +qu'il tait possible d'y dsirer, on y voyait de plus une foule de +choses dont on ne concevait pas l'utilit. L'opulence s'tait tudie + encombrer d'objets de toute espce un appartement magnifique, et la +nature semblait inquite de savoir ce que l'art avait prtendu faire. + +65. Cette salle ne semblait pourtant que la premire d'une longue +range ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait o; mais, dans +cette premire, les meubles taient d'une richesse inconcevable: +les sophas taient si somptueux, que c'et t pcher demi que +de s'tendre sur eux; et les tapis taient d'un point si fin et si +prcieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson +dor. + +66. Cependant le noir, daignant peine regarder ce qui ravissait +d'admiration les esclaves, marchait sans prcaution sur ce qu'ils +n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme +s'ils avaient eu poser le pied sur la voie lacte et tout son +attirail d'toiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire +niche dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de l,--ou du +moins ce n'est pas ma faute, + +67. Car je fais tout pour tre clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant ce +meuble, en tira une quantit de vtemens dignes de couvrir le dos +du plus riche Musulman. Quant la varit, on ne pouvait en dsirer +davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout tait du plus +heureux choix, il mit son attention trouver un costume qui convnt, +suivant lui, parfaitement aux chrtiens qu'il avait achets. + +68. Il jugea propos de donner au plus g et au plus vigoureux des +deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu' ses genoux, et des +culottes qui, loin d'tre exposes crever, convenaient parfaitement +par leur ampleur des fesses asiatiques. De plus un chle, dont le +tissu avait t enlev des chvres nourries dans le Cachemire, des +pantoufles de safran, une dague riche et commode, en un mot tout ce +qui pouvait en faire un _dandy_ de Turquie[163]. + +[Note 163: L'emploi des _dandys_, en Angleterre, est le mme que +celui des _petits matres_, en France; ils se chargent d'prouver +et mme de former le got public en matire de costumes, et ils +se ddommagent des rises des uns par la _considration_ qu'ils +obtiennent des tailleurs d'habits.] + +69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les +grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient +suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis +il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour amliorer leur sort +ils n'avaient qu' se prter de bonne grce la circoncision. + +70. Pour sa part, il serait srement enchant de les voir vrais +croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition leur +choix. L'autre s'empressa de rendre grces l'excs de bont qui le +portait leur permettre de voter en pareille circonstance; il ne +savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu' quel point il approuvait +tous les usages d'une nation aussi police. + +71. Pour sa part,--il ne trouvait une coutume si ancienne et si +respectable qu'une lgre objection, et encore ne doutait-il pas +qu'aprs un petit _repas_, car il se sentait un vif apptit, quelques +heures de rflexion ne le rconciliassent entirement avec l'opration +propose. Il y consent! interrompit alors Juan furieux, pour moi vous +n'avez qu' me tuer; il faudra circoncire ma tte. + +72. --Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit l'autre, +veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que j'avais + dire:--monsieur! comme je disais, aussitt que j'aurai soup, +je rflchirai si votre offre est susceptible d'tre accepte sans +observation, pourvu, dans tous les cas, que votre extrme bont en +laisse toujours le choix notre disposition. + +73. Baba s'approchant alors de Juan: Soyez assez bon pour vous +habiller vous-mme, et il lui indiquait du doigt des vtemens dans +lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes. +Mais Juan, comme s'il n'et pas t d'humeur se prter une +mascarade, et sans daigner rpondre, donna de son pied chrtien +un coup sur les habits; et quand le ngre lui et dit: Allons! de +suite! il rpliqua: Vieillard, je ne suis pas une dame. + +74. --Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous tes, dit Baba, mais +je vous prie de faire ce que je dsire. Je n'ai ni tems ni paroles +perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander la cause +d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, rpondit Baba, d'tre +trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus +convenables. On ne m'a pas charg de vous en dire la raison. + +75. --En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux tre...--Silence, +repartit le noir, je vous engage ne pas me provoquer. Ce courage est +bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous nous +trouveriez assez peu dispos plaisanter.--Comment donc! dit +Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renonc aux habits de mon +sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle +certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout. + +76. Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme, la +vrit; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan aprs +un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens jurons, +faut-il que, malgr mon aversion pour ces nippes de femme?.... Que +diable ferai-je de tant de gazes? C'est ainsi que le profane parlait +des plus belles dentelles qui jamais eussent voil la figure d'une +marie, le matin de ses noces. + +77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses +cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une +ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du +lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, _ce qui_,--comme +nous disons,--ou comme les cossais, _whilk_[164] (la rime me force +rappeler cette diffrence dans le dialecte: les rois sont quelquefois +moins imprieux que les rimes); + +[Note 164: En anglais _which_, et en cossais _whilk_, s'emploient +pour exprimer le pronom _ce qui_. Le dernier vers de cette strophe +rappelle ceux-ci de Molire, dans ses _Femmes savantes_: + + La grammaire qui sait rgenter jusqu'aux rois, etc. +] + +78. _Whilk_, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit tre attribu la +nouveaut de son costume et l'embarras qu'il lui causait. la fin +il se dcida, toutefois assez gauchement, changer de place avec +sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les cts +maladroits de ses accoutremens qui venaient se dtacher; puis ayant +enfin pass dans une robe ses deux bras, il s'arrta et se mit le +considrer du haut en bas. + +79. Il n'y avait plus qu'une difficult,--ses cheveux n'taient +pas assez longs; mais Baba eut habilement recours tant de tresses +postiches, que bientt sa tte fut garnie dans le dernier got, et +d'aprs la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcrot fut dguis +sous des rangs de perles, qui formaient en mme tems le ncessaire +complment de sa toilette; Baba n'avait pas oubli de lui faire +peigner sa tte et de l'humecter d'huiles parfumes. + +80. Alors, couch sous une entire et fminine parure, avec le lger +secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'et pris, dans +presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put +s'empcher de s'crier en souriant: Vous voyez, messieurs, le +changement est bien complet; prsent, il vous faut venir avec moi. +J'entends, seulement--madame; et frappant dans ses mains, quatre +noirs s'avancrent au mme instant. + +81. Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez +accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant vous, +respectable vierge chrtienne, vous allez me suivre. Pas de +rsistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on +l'excute l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous dans +l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les +vritables sages y trouvent les jouissances anticipes du paradis du +prophte. + +82. Folle que vous tes, je vous dis que vous n'aviez rien +craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux. +Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi +lger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais +je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient me prendre pour +ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que mon +dguisement ne donne pas lieu une mprise. + +83. --Entt! venez et voyez du moins, ajouta Baba, tandis que Don +Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgr la +lgre contrarit qu'il prouvait, ne pouvait s'empcher de sourire +de la mtamorphose. Adieu, s'crirent en mme tems les deux amis, +cette terre parat fertile en inventions singulires; nous voici +devenus, l'un demi musulman, et l'autre jeune vierge, avec le +secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur. + +84. Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous +souhaite bon apptit.--Adieu, rpliqua l'autre, bien que je sois +vraiment afflig de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous +aurons faire chacun un rcit. En ce moment il faut que nous suivions +la route o le destin nous pousse; conservez prcieusement votre +honneur, bien qu've elle-mme n'ait pu garder le sien.--Ah! dit la +demoiselle, le sultan lui-mme n'obtiendra rien de moi, si d'abord Sa +Hautesse ne promet de m'pouser. + +85. Ils s'loignrent alors par des portes spares. Baba conduisit +Juan de salles en salles, travers de somptueuses galeries et sur +des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque dont, +malgr l'obscurit, il distinguait, le long des tours, l'lvation et +la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient au loin, et mme +quand on s'en approchait davantage, on le prenait encore pour un +temple; car le tout en tait vaste, silencieux, ambrosial et cleste. + +86. La large, haute et brillante porte de cet difice tait en bronze +dor, et cisel avec un soin exquis. L des guerriers combattaient +avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin taient couchs les +vaincus; de ce ct, les captifs s'avanaient les yeux baisss, et +enfin, dans la perspective, on voyait fuir des escadrons. L'ouvrage +semblait antrieur au tems o la race des Romains transplants +disparut avec Constantin[165]. + +[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.] + +87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables + deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pt imaginer, +taient accroupis, l'un droite, l'autre gauche, comme destins +former un ridicule contraste avec la porte qui dployait, en s'levant +au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des Pyramides: elle +avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour qu'il ft +possible d'apercevoir ces misrables cratures, + +[Note 166: _Les traits d'une porte_, mtaphore ministrielle. +Le trait _sur les gonds_ duquel _roule_ cette question. Lisez _la +Famille Fudge_, ou coutez Castlereagh. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +88. moins que l'on ne ft sur le point de marcher sur eux: alors +vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces +hommes dont la couleur n'tait ni noire, ni blanche, ni basane, mais +offrait un trange mlange qu'il n'est pas donn la plume, mais +peut-tre seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes +pygmes, monstres sourds et muets, avaient t pays avec une somme +non moins monstrueuse. + +89. Ils avaient une fonction (car ils taient vigoureux, et ils +excutaient quelquefois, malgr leur mince exigut, des choses fort +pnibles), c'tait d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans +effort, les gonds en tant aussi doux que les vers de Rogers[167]. +Souvent aussi ils taient chargs de passer de fortes cordes d'arc, en +forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est la coutume de ces +climats orientaux, et ce sont toujours les muets auxquels on y confie +les emplois de ce genre. + +[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un tmoignage encore +plus flatteur dans _les Potes anglais et les Rviseurs cossais_: + +Et toi, mlodieux Rogers! lve-toi; rends-nous le doux souvenir du +pass. Lve-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse +retentir ta lyre d'une harmonie laquelle tu l'as accoutume. Replace +Apollon sur son trne vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et +le tien propre.] + +90. Ils parlaient par signes--c'est--dire, ils ne parlaient pas du +tout. Semblables des incubes[168], leurs yeux restaient attachs sur +Baba, tandis qu'obissant au mouvement de ses doigts ils poussaient +_reculons_ les deux battans de la porte. Juan tressaillit d'abord; +en voyant les yeux perans de ce petit couple s'arrter comme deux +serpens sur les siens: comme si leurs regards eussent d empoisonner +ou fasciner tous les objets sur lesquels ils venaient s'arrter. + +[Note 168: Ou plutt des fils d'incubes. Les incubes pouvaient +fort bien revtir de belles formes humaines, tandis que le fruit +de leur union avec les femmes tait ncessairement maigre, chtif, +rabougri, et aurait suc le lait de vingt nourrices sans prendre plus +d'embonpoint.] + +91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide, +quelques lgres leons Juan. Il serait, dit-il, propos +d'adoucir un peu la majest tant soit peu masculine de votre dmarche, +et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal cela) de vous laisser un peu +moins aller de ct et d'autre, ce qui vous donne un air tout--fait +singulier: si vous pouviez aussi donner vos regards plus de +modestie, + +92. Je vous engage le faire: car ces muets ont des yeux comme des +aiguilles qui pourraient pntrer sous vos jupes; et s'ils viennent +souponner votre dguisement, nous ne sommes pas loin, vous le savez, +des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se peut faire +que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans barques +et cousus dans un sac,--manire de naviguer fort usite ici en pareil +cas. + +[Note 169: M.A.P. traduit ce vers: + + _To find our way to Marmara without boats_. + +_Arriver sans bateau Marmara_. Mais les les de Marmara tant +loignes de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est vident +que l'auteur n'a voulu dsigner ici que la mer de Marmara, dans +laquelle sont situes ces les.] + +93. Aprs l'avoir ainsi rconfort, il l'introduisit dans une salle +plus belle encore que la prcdente: L'oeil s'y promenait sur une +profusion de richesses qu'il lui et t impossible de distinguer, +tant les objets entasss les uns sur les autres y rflchissaient +d'clat; c'tait une masse tincelante d'or, de joyaux et de +pierreries qui formait le plus magnifique dsordre que l'on pt voir. + +94. La richesse avait fait des miracles,--le got, beaucoup moins. On +remarque la mme chose dans tous les palais de l'Orient et mme dans +les chteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu +quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les +diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux; +mais ils abondent en mchans tableaux, statues, tables et siges sur +lesquels je ne m'arrterai pas composer des vers. + +95. Dans cette salle toute royale, et sur un canap plac quelque +distance, une dame, demi tendue, reposait dans un abandon digne +seulement d'une reine. Baba s'arrta, et en s'agenouillant, fit un +signe Juan qui, bien que dshabitu de ses prires, mit aussi par +instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout cela +signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tte jusqu' ce +qu'il et termin tout le crmonial. + +96. La dame se levant avec toute la grce de Vnus quand elle sortit +des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui +firent oublier l'clat des diamans dont elle tait entoure. Puis, +soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle fit +un signe Baba, qui, aprs avoir bais le bas de sa robe de pourpre, +lui parla l'oreille en dsignant du doigt Juan, lequel restait +toujours la mme place. + +97. Son aspect tait aussi noble que son rang, et sa beaut tait de +celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'ide. J'aime +mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer la calomnier en +voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si +jamais je reproduisais vos yeux les couleurs de la vrit: c'est +donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi +imparfaites. + +98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'tait plus dans +son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des +formes que le tems oublie de fltrir et auxquelles sa faux pardonne +aux dpens de cratures plus vulgaires; telle avait t Marie la reine +d'cosse.--Les larmes et l'amour vritables dtruisent bien la beaut, +les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant il est +quelques femmes desquelles les rides n'approchrent jamais, par +exemple--Ninon de Lenclos. + +99. Elle adressa quelques mots ses suivantes, qui formaient un +groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habilles de mme, +c'est--dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On et pu les +prendre pour une charmante troupe de nymphes, et mme elles auraient +pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins, pour +ce qui est de l'extrieur; je ne prtends ici rien garantir au-del. + +100. Elles s'inclinrent avec soumission et sortirent, mais non par +la porte qui avait amen Baba et Juan. Celui-ci, toujours quelque +distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet trange salon, bien +capable en effet d'arracher l'admiration et les loges, car on prouve +en mme tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et je dclare +mme ici que je n'ai jamais conu le grand bonheur du _nil admirari_. + +[Note 170: + + _This on salloon much fitted for inspiring + Marvel and praise; for both or none things win_. + +Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore +mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici Lord Byron: Ce +salon bien digne d'inspirer l'admiration et _la surprise; car l'une ne +va pas sans l'autre_.] + +101. Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vrit nue, +cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les +hommes heureux ou pour les maintenir tels. Telles sont du moins les +propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems +avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien +pntrer du mme prcepte; mais si personne n'_avait admir_, Pope +aurait-il voulu chanter, et Horace et-il trouv d'immortelles +inspirations? + +[Note 171: + + _Nil admirari prope res est una, Numici, + Solaque, qu possit facere et servare beatum._ + + (HORACE, ep. VI, lib. I.) + +Creech, clbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700 +comme le rapporte Suard dans la _Biographie universelle_. On lui doit +les traductions en vers anglais de Lucrce, d'Horace, de Thocrite et +de plusieurs autres potes.] + +102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit Juan +signe d'approcher; puis il l'engagea s'agenouiller une seconde fois +et baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait rpter une +seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit en +sourcillant qu'il en tait fch, mais qu'il ne toucherait jamais +d'autre soulier que celui du pape. + +103. Baba, indign de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes +remontrances, et alla mme jusqu' (tout bas) le menacer du +cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humili quand il se ft +agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable + l'_tiquette_ dans les appartemens royaux ou dans les cours +impriales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de +comt[172]. + +[Note 172: On dsigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de +_la Comt_ tous les officiers municipaux d'un comt. C'est ainsi qu'on +doit l'entendre ici.] + +104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles, +et il n'en rflchissait pas davantage. Le sang castillan de tous +ses fiers anctres bouillonnait dans ses veines; et plutt que de +condescendre dshonorer sa race, il et vu mille pes le frapper de +mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il tait impossible de penser +au _pied_, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main. + +105. C'tait l un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu +de halte diplomatique, o les deux parties dlibrantes pouvaient +plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan tmoigna le plus +vif empressement s'acquitter de toutes les politesses dcentes et +convenables, et il ajouta mme que cet usage tait le plus habituel +et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore +aux gentilshommes de baiser la main des dames. + +106. Il s'avana, et, de mauvaise grce, toucha les doigts pourtant +les mieux ns[173] et les plus beaux qui jamais eussent reu la +passagre empreinte des lvres; doigts que la bouche parcourt avec +trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir treindre quand il lui +est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces dsirs-l si +vous venez toucher la main d'une personne aime; celle mme d'une +belle trangre a fait plus d'une fois chanceler la constance de +presque une anne. + +[Note 173: Il n'y a peut-tre pas de meilleur indice de la +naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle +que puisse transmettre l'aristocratie. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +107. La dame le regarda attentivement, et ordonna Baba de se +retirer. Celui-ci obit de l'air d'un homme accoutum de semblables +mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement de cet +ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le regarda en +souriant lgrement, et prit cong de lui, avec ce visage satisfait +que montrent les honntes gens quand ils ont fait une bonne action. + +108. Aussitt qu'il fut parti, un changement soudain s'opra. J'ignore +quelles pouvaient tre les penses de la dame, mais son brillant +front devint le sige du plus singulier trouble; ses joues charmantes +s'animrent d'un sang plus vif, semblable ces nuages d't qui se +dploient dans le ciel l'instant o le soleil tombe. Dans ses +grands yeux confus se peignait un mlange de sensations altires et +voluptueuses. + +109. Sa beaut runissait tous les charmes de son sexe; ses traits +avaient toute la sduction du diable, quand, sous la forme d'un +chrubin, il alla tenter ve, et, par ce moyen (Dieu sait lequel), +ouvrit le chemin au mal. L'oeil et mme aussi bien trouv des +taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait. +Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle +avait toujours l'air de commander plutt que celui de cder. + +110. Quelque chose d'imprial ou d'imprieux entourait d'une chane +toutes ses paroles. Ou bien encore, une chane serrait, pour ainsi +dire, votre cou, ds qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de +plaisir eux-mmes se changent en peine quand on a devant les yeux la +plus faible ide de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est +vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels. +L'esprit finit toujours par rompre ses entraves. + +111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son +signe de tte n'tait pas une inclination, ses petits pieds eux-mmes +tmoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du +haut rang de leur matresse.--Ils marchaient comme sur des ttes +prosternes; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour ajouter +encore son extrieur imposant, un poignard ornait sa ceinture; il +indiquait qu'elle tait l'pouse du sultan (et non pas la mienne, +grces au ciel). + +112. Entendre et obir avait ds sa naissance t la suprme loi +de tout ce qui l'entourait. Remplir toutes les fantaisies qu'il +lui plaisait de concevoir, tel avait t le principal emploi de +ses esclaves. Sa naissance tait illustre, sa beaut presque toute +cleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pt satisfaire; +j'ai la conviction, si elle et t chrtienne, que nous aurions fini +par dcouvrir le _mouvement perptuel_. + +113. Tout ce qu'elle voyait et semblait dsirer lui tait offert; tout +ce que, sans le voir, elle supposait visible, tait aussitt cherch +de tous cts, et ds qu'on l'avait trouv, acquis sans qu'on +s'arrtt au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, on +ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; telle tait +pourtant la grce de son despotisme, que les femmes ne trouvaient +jamais lui reprocher que sa figure. + +114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fix ses regards tandis +qu'on le conduisait au march. Aussitt elle avait ordonn qu'il ft +achet; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer un mauvais coup, +Baba connaissait les moyens prendre pour l'acqurir. Elle n'avait +pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce qui doit servir + expliquer le costume que Juan venait de revtir malgr lui. + +115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le dguisement: et si +maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait +concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux +sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs pouses, les +empereurs eux-mmes ne sont que de simples maris, et il y a des +exemples de rois et de fils de rois mystifis; c'est ce que nous +apprend, avec la dernire exactitude, l'exprience l'gard des uns, +la tradition pour ce qui regarde les autres[174]. + +[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidlits du prince +et de la princesse de Galles.] + +116. Mais au point spcial de notre histoire: elle ne supposait +plus de nouvelles difficults, et mme elle crut faire preuve +d'une excessive condescendance, quand, s'adressant une crature +nouvellement acquise, elle lui dit sans prambule et en laissant +tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse: +Chrtien, peux-tu aimer? Ces mots devaient bien, selon elle, suffire +pour l'mouvoir. + +117. Et ils l'auraient mu en effet dans un autre tems et dans un +autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit tait encore rempli de son le et +de la grce ionienne d'Haide, sentit rejaillir vers son coeur le sang +vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi ples que les +neiges d'orage demi fondues; ces mots pntrrent jusqu' son ame +comme des lances arabes. Il ne rpondit pas un mot, mais il fondit en +larmes. + +118. Elle en fut vivement offense, non pas offense par les larmes +mmes, les femmes en rpandent et les emploient leur bon plaisir; +mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus +pnible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans, +ceux d'un homme brlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un +fer aigu les arrache de son coeur; en un mot, c'est pour elles un +soulagement, et pour nous c'est une torture. + +119. Elle l'aurait volontiers consol, mais elle n'en connaissait +pas les moyens. N'ayant jamais eu d'gales, rien ne lui avait encore +apport la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pens, mme +en rve, qu'il existt des chagrins d'une espce vraiment srieuse; +son front avait bien rvl de frivoles impatiences, mais elle ne +concevait pas comment, si prs de ses yeux, les yeux d'un autre +pouvaient contenir une larme. + +120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que +ne peuvent en touffer les grandeurs: et quand une sensation forte +quoiqu'inconnue se prsente,--les plus tendres impressions +s'emparent des coeurs fminins comme de leur terre native. En toutes +circonstances, elles versent le vin et l'huile samaritains sur les +plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, +avant d'en concevoir la cause, s'aperut avec tonnement que ses yeux +taient mouills. + +121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan, +qui n'avait pu se dfendre d'un instant d'accablement en entendant +quelqu'un lui demander aussi inopinment s'_il avait_ aim, rendit +bientt leur stocisme ses yeux, tandis que la faiblesse dont il +rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas +aveugle tant de beaut, mais il n'en sentit que plus d'indignation +de ne pas tre libre. + +122. Pour la premire fois de sa vie, Gulleyaz fut entirement +dconcerte. On ne lui avait adress jusqu'alors que des prires ou +des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en confortable +tte--tte avec celui qu'elle esprait conduire sur le chemin +d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le martyre: ils +en avaient dj consum prs d'un quart. + +123. Ici je veux bien spcifier, pour les personnes qui se +trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est +permis de perdre,--c'est--dire s'ils se trouvent dans les climats +mridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacit excessive, mais l +le moindre dlai constitue un grand crime: vous vous souviendrez donc +que la plus grande faveur est d'obtenir un dlai de deux minutes pour +la dclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort votre +rputation. + +124. Celle de Juan tait honorable: mais elle pouvait encore grandir +s'il n'avait toujours eu la tte remplie des formes d'Haide; ce +souvenir, chose singulire, ne pouvait l'abandonner, et le rendait du +plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son ct, le considrait comme +son dbiteur; c'tait elle, en effet, qui l'avait fait pntrer dans +ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint ple, et puis +rougit encore une seconde fois. + +125. Enfin, d'un air tout--fait imprial, elle posa sa main sur les +siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrta tendrement +sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trne pour +persuader;--toujours le mme silence: son front s'obscurcit, mais elle +rprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe +employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste pose +d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y tint +immobile. + +126. L'preuve tait rude, et Juan le sentait vivement; mais il tait +arm de douleur, de rage et de fiert; et bientt, par une lgre +violence, il se dbarrassa de ses beaux bras, et il la replaa toute +languissante ses cts. Alors il se leva d'un air altier; il promena +ses regards autour de lui, puis les ramenant sur ceux de Gulleyaz: +l'aigle ne s'accouple pas, s'cria-t-il, en prison; et moi je ne +servirai jamais la capricieuse sensualit d'une sultane. + +127. Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement +aim;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux +et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les coeurs +libres. La splendeur qui m'environne ne m'blouit pas: quel que soit +ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tte peut se courber, +les genoux flchir, les yeux veiller autour d'un trne, et les mains +obir;--mais que nous sommes toujours matres de nos coeurs. + +128. C'tait l une vrit tout--fait triviale pour nous; il en tait +autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. Elle +croyait que, la terre tant faite pour les reines et les rois, le +moindre de ses ordres devait toujours tre reu avec transport. Mais +de savoir si le coeur tait plac droite ou bien gauche, elle ne +s'en tait jamais soucie; tant est grande la perfection qu'inspire +la _lgitimit_ ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits +qu'elle leur donne sur les hommes. + +129. D'ailleurs, comme on l'a dj dit, elle tait si belle, que mme +si elle se ft trouve place dans la plus humble condition, elle +et pu difier un royaume, ou le bouleverser s'il existait dj. On +prsume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir des charmes si +rarement perdus pour celles qui les possdent. Elle pensait qu'ils lui +donnaient un _double droit divin_, et moi-mme je partage la moiti de +son opinion. + +130. vous qui dans la jeunesse avez conserv votre virginit, +rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre +douairire dont vous ayez repouss les brlans aveux l'poque +des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcene, ou +reprsentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chant sur ce sujet, +vous pourrez supposer quel dut tre l'air d'une jeune et candide +beaut se trouvant en pareille position. + +131. Supposez, et dj vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la lady +Booby[175], Phdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre +de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,-- jeunes gens de +l'Europe! les potes et les prcepteurs en citent trop peu, et jamais, +en vous reprsentant le peu que vous en avez appris, vous ne vous +ferez une ide de la colre de Gulleyaz. + +[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.] + +132. Une tigresse laquelle on enlve ses petits, une lionne, ou +toute autre intressante bte de proie, sont des similitudes qu'on a +toujours sous la main pour peindre la dsolation d'une dame laquelle +on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment pas la +moiti de ce que je devrais dire; et, s'il vous plat, peut-on en +conscience comparer, pour une mre, la perte d'un ou de plusieurs +nourrissons avec celle de l'esprance de jamais en avoir d'autres? + +133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les +lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien +n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlvement d'une +famille la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent +jusqu' quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs +enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux +pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus +grande de la _cause_. + +134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots +inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses +joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gterais le tableau, car +l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait +prouv dans ses dsirs la moindre rsistance; et vous-mmes qui avez +vu des colres de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous +feriez pas encore une ide de la sienne. + +135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant +de plus l'et tue. Ce fut un clair rapide de l'enfer. Rien de +plus sublime qu'une colre nergique: horrible voir, mais grande +raconter, elle ressemble l'Ocan quand il vient frapper les rochers +d'une le.--Les cruelles passions, dont les formes de Gulleyaz taient +alors le sige, l'avaient transforme en une sublime tempte incarne. + +136. Autant et valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un +emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas + fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux +ouvrage. Peut-tre, si sa douleur clata sur un ton plus bas, faut-il +en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de sr, c'est +que, comme Lear, elle souhaita seulement de tuer, tuer, tuer[176]. +Les larmes vinrent ensuite tancher sa soif de sang. + +[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scne 5: Ce serait une jolie +malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et +quand j'aurai attrap ces gendres-l, alors tue, tue, tue, tue, +tue, tue. (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du +marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot +qui ont runi leurs efforts pour revoir, corriger et _prfacer_ sa +traduction, ont tous nglig de rendre ce passage, qui me parat d'une +grande beaut.] + +137. Elle avait clat comme un orage, elle passa rapidement comme +lui; elle passa sans une parole:--rellement il lui fut impossible de +parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel son sexe, +et qu'elle connaissait faiblement, se dclara et couvrit son visage, +semblable l'onde qui s'lance vivement au travers d'une voie +nouvellement dcouverte. Elle se sentait humilie;--et, pour les gens +de son espce, l'humiliation est quelquefois salutaire: + +138. Elle leur donne entendre qu'ils sont forms de sang et de +chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour tre de terre, +ne sont pas prcisment de la boue; que les urnes et les cruches, +sorties de la mme poterie, et tantt bonnes, tantt mauvaises, +ont une fraternelle fragilit, sans pourtant avoir eu les mmes +grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce qu'elle +leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle y +parvient mme souvent. + +[Note 177: Ajoutons: et la France.] + +139. La premire ide de la sultane fut de priver Juan de la tte; +la seconde, de sa seule prsence; la troisime, de lui demander o il +avait t lev; la quatrime, de l'amener force de sarcasmes se +repentir; la cinquime, d'appeler ses femmes et de se mettre au +lit; la sixime, de se poignarder; la septime, de condamner Baba au +cordon:--mais son grand expdient fut de se rasseoir et de sangloter. + +140. Elle pensa, dis-je, se poignarder: mais une circonstance +rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main. +Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrs, et il n'tait pas +impossible qu'un coup bien frapp ne la blesst dangereusement. Elle +pensa tuer Juan;--mais le pauvre garon! sans doute il le mritait +par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manire de +pntrer jusqu' son coeur n'tait pas de lui ouvrir la tte. + +141. Juan fut attendri: il tait prt se laisser hroquement +empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; mourir dans les +plus affreuses tortures, servir de proie aux lions, ou d'amorce aux +poissons; tout cela pour ne pas commettre un pch,--qui n'avait pour +lui aucun attrait. Mais toutes ses rsolutions de mourir se fondirent +comme la neige devant les pleurs d'une femme. + +142. De mme que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de +ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan. +D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il y +avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientt il en fut s'accuser +d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire son voeu, +et une dame son serment, quand ils sont prts oublier tant soit peu +l'un et l'autre. + +143. Juan commena donc par bgayer quelques excuses; mais, en pareil +cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce que les +muses chantrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus _dandy_, ou +bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais Castlereagh. +Dj cependant un languissant sourire lui donnait l'espoir d'obtenir +sa grce; mais avant qu'il allt plus loin, le vieux Baba entra avec +vivacit. + +144. Fille du soleil, soeur de la lune (telles taient ses +expressions) et impratrice de la terre! Vous dont le froncement[178] +dtruit l'harmonie des sphres, dont le sourire fait sauter de joie +toutes les plantes; votre esclave,--il espre n'avoir pas mis trop +d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime +attention: le soleil lui-mme m'a envoy comme un rayon pour vous +annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous. + +[Note 178: Nous ne disons gure que _froncement des sourcils_; les +Anglais disent mieux et plus nergiquement _frown_. _Des sourcils_ +est en effet une espce de plonasme que l'acadmie, dans l'intrt de +notre posie, ferait bien de dconsidrer.] + +145. --La chose est-elle, s'cria Gulleyaz, comme vous le dites? +J'aurais souhait qu'il consentt voiler ses rayons jusqu'au matin! +mais ordonnez mes femmes de former la voie lacte. Partez, ma +vieille comte! donnez aux toiles les avis convenables.--Et toi, +chrtien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu veux +mriter le pardon de tes prcdens mpris.--Ici elle fut interrompue +par un bruit sourd, et enfin par un cri: Le sultan arrive. + +146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane, +puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entire +pouvait tre longue d'un quart de mille: sa majest avait assez de +politesse pour annoncer sa visite long-tems l'avance quand elle +tait nocturne. Gulleyaz, en effet, tait la dernire de ses femmes, +tant naturellement la plus aime des quatre. + +147. Sa hautesse tait un homme d'un aspect imposant, dont le turban +descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux yeux. +Arrach d'une prison pour prsider une cour, il devait son lvation +au cordon qui avait trangl son frre[179]. C'tait un excellent +prince, de l'espce de ceux mentionns dans les histoires de Cantemir +et de Knolles[180]; espce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman, +la gloire de sa race[181]. + +[Note 179: _Habdul-Hamid_ succda son frre, Mustapha III, en +1774; mais c'est par une licence potique que Byron fait mourir +du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, l'ge de +cinquante-huit ans.] + +[Note 180: Dmtrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une +_Histoire de l'agrandissement et de la dcadence de l'Empire ottoman_, +crite en latin, et traduite en franais par de Jonquires: elle va +jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien anglais, peu estim dans sa +patrie, auteur d'une _Histoire gnrale des Turcs, jusqu'en 1610_. +On trouve dans la premire partie de cet ouvrage peu connu, mme en +Angleterre, une foule de curieux dtails sur l'origine des conqurans +de l'Asie. On en doit la continuation, jusqu'en 1677, au clbre +Ricaut.] + +[Note 181: Peut-tre n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon, +dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le +dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorit. Voici ses +paroles: La fin de Mustapha fut si fatale la race de Soliman, que +l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman +sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le +deuxime Soliman comme un prince suppos. Mais il arrive souvent +Bacon de n'tre pas trs-fidle dans ses autorits historiques. +J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirs seulement de ses +apophthegmes. + +Pendant que je suis en train de critiquer, et aprs m'tre hasard +relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi +lgres qui se sont glisses dans l'dition des _British Poets_, faite +par le justement clbre Campbell.--Je le fais, au reste, dans des +intentions amicales, et j'espre qu'on ne s'y mprendra pas.--Si +quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du +caractre loyal de cet crivain, ce serait sa dfense classique, +mesure et victorieuse de Pope, contre les propos et les +_grub-street_[C] du jour. + +Voici donc les inadvertances dont je veux parler: + +1 Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, ses +principaux caractres Smollett, il est certain que le _Guide aux +eaux de Bath_, d'Anstey, fut publi en 1766, tandis que l'_Humphry +Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu +fournir quelques traits TABITHA, etc., etc.,) fut seulement crit +durant le dernier sjour de Smollett Livourne, en 1770.--_Ergo_, +s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit tre regard comme le +crancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses +Vies de Smollett et Anstey. + +2 M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol. +I), qu'il ne sait qui Cowper fait allusion dans ces vers: + + _Nor he who, for the bane of thousands born + Built God a church, and laughed his word to scorn_. + +Ici le pote calviniste entend parler de Voltaire et de l'glise de +Ferney, dont l'inscription tait: _Deo erexit Voltaire_. + +3 Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare: + + _To gild refined gold, to paint the rose + Or add fresh perfume to the violet_. + +Ces corrections n'embellissent nullement l'original, + + _To gild refined gold, to paint the_ lily + To trow a perfume on _the violet_. + + (KING JOHNS.) + +Quand un grand pote en cite un autre, il devrait tre correct; il +devrait encore se garder d'accuser lgrement de _plagiat_ l'un de +ses frres en Apollon. Un pote aimerait mieux piller toute espce de +choses (sauf l'argent) que les penses des autres.--Elles ne manquent +jamais d'tre rclames; mais certes il est fort pnible d'tre +dnonc comme _dbiteur_, quand on se trouve, au contraire, le +_crancier_: tel est le cas d'Anstey l'gard de Smollett. + +Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait +aussi quelque peu parmi les potes; et pour ce qui est de rendre +chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit +le faire avec dsintressement, puisque, jouissant d'une haute et +incontestable rputation d'crivain original, il est en mme tems le +seul pote de nos jours (Rogers except) auquel on puisse reprocher +d'avoir crit _trop peu_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note C: Ce surnom, que l'on donne Londres aux pamphlets les +plus dprcis et tous les petits livres crits par et pour la +canaille, vient de ce que ces productions se dbitent presque toutes, + Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).] + +148. Il allait la mosque au milieu d'une grande pompe, et disait +ses prires avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au reste, +il laissait son visir le soin de son gouvernement, et ne tmoignait +qu'une faible curiosit pour ce genre d'affaires. Je ne sais s'il +avait quelques contrarits domestiques;--mais aucun commencement de +procdure n'attestait le moindre conjugal dsaccord[182]: on peut mme +dire que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermes se +conduisaient avec autant de rgularit qu'une seule reine chrtienne. + +[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procs conjugal de +Georges IV avec la reine Caroline.] + +149. Par hasard, s'il survenait un lger dsordre, on entendait peu +parler du criminel et du genre de son crime. Le rcit en glissait + peine sur une seule lvre.--Un sac et la mer dont on connaissait +l'incorruptible discrtion avaient promptement rtabli le calme, et le +public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La presse +priodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en valait +que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins. + +150. Il dcouvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune +tait ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne ft plate, +attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir +rencontr aucun indice de sa rotondit. Son empire tait de mme, +sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troubl et l par des +pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais ceux-l jamais ne +se rendaient aux _Sept-Tours_[184]. + +[Note 183: _Giaours_ (infidles), les princes chrtiens.] + +[Note 184: C'est l'immense chteau dans lequel on conduit les +trangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz +y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination celle de +la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des prisonniers +d'tat. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer la magnifique +description des appartemens, que Byron a place au commencement de ce +chant.] + +151. Except sous l'effigie des envoys que l'on amenait pour y +rsider, quand une guerre tait rsolue, et cela conformment +au vritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre +d'infmes marauds, dont jamais pe n'arma la main diplomatique, de +dcharger leur spleen en crant un amas de chicanes, et en rdigeant +leurs mensonges sous le nom de _dpches_, sans exposer un seul poil +de leurs moustaches[185]. + +[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Dmon du midi_, qui le +premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours +de l'Europe, des envoys dont tout le rle se bornait espionner les +souverains chez lesquels ils taient accrdits. Les autres princes ne +tardrent pas suivre ce funeste exemple.] + +152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Ds +que les premires commenaient sortir d'enfance, elles taient +renfermes dans un palais o elles vivaient comme des nonnes jusqu' +ce qu'un bacha ft envoy dans une province. Alors, celle dont le +tour tait venu l'pousait, quelquefois peine ge de six ans.--Cela +pourra sembler trange, mais rien n'est plus rel, et la raison, c'est +que le bacha tait tenu de faire un cadeau son nouveau beau-pre. + +153. Ses fils taient tenus en prison jusqu' ce que le tems arrivt +pour eux d'obtenir un cordon ou un trne; mais les destins seuls +connaissaient auquel des deux ils seraient appels. En attendant, ils +recevaient une ducation toute royale,--comme l'avnement l'a toujours +prouv; et jamais l'hritier prsomptif ne manquait de se montrer +aussi digne d'tre pendu que couronn. + +154. Sa majest, avec toutes les crmonies dues son rang, salua sa +quatrime pouse; et Gulleyaz mit aussitt dans ses regards une tendre +flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il +convient de faire aux dames coupables de quelque espiglerie. Pour +empcher qu'on ne les souponne d'avoir rompu leur ban, il faut +qu'elles se montrent doublement empresses de l'observer, et nul mari +ne reoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a jug +digne de s'en aller au ciel. + +155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en +les arrtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperut +Juan dans son dguisement: il n'en parut nullement choqu ni surpris, +mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis que +Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. Je vois, dit-il, +que vous avez achet une nouvelle fille; il est dplorable qu'une +simple chrtienne ait la moiti des charmes qu'elle runit. + +156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir +et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient +galement perdues: Mahomet! fallait-il que sa majest ft quelque +attention une giaour, quand ses lvres impriales ne s'taient +jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors commena un +chuchotement, un mouvement des yeux et des ttes; mais l'tiquette ne +permit aucune d'elles de ricaner. + +157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes +en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur +chastet n'a pas cette qualit astringente qui, dans le Nord, prvient +les crimes inattendus et donne notre moral une puret suprieure + celle de la neige. Le soleil, qui, chaque anne, fait fondre les +glaces polaires, produit sur le vice un effet entirement contraire. + +158. Jusque-l va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien que +nous ayons assez de matire; mais il est tems, suivant les anciennes +lois de l'pope, de replier nos voiles, et de mettre l'ancre notre +posie. Si ce cinquime chant recueille les applaudissemens qu'il +mrite, le sixime offrira des traits d'un vrai sublime. En attendant, +puisque Homre lui-mme dormit quelquefois, vous passerez bien ma +muse un court et lger assoupissement. + + + + +PRFACE DES SIXIME, SEPTIME ET HUITIME CHANTS. + + +Les dtails du sige d'Ismal dans deux des chants suivans (le +septime et le huitime), sont tirs d'un ouvrage franais intitul: +_Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens attribus + Don Juan sont de toute ralit; entre autres la circonstance d'un +enfant sauv par lui et qui le fut effectivement par le dernier duc de +Richelieu, alors volontaire au service de Russie, et devenu plus tard +le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, o son nom et sa mmoire +seront jamais respects. + +On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives +au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais crites +quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait +expir avec lui, elles auraient t supprimes; mais comme elle lui +a survcu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de mort +qui soit propre retenir l'expression franche des opinions de ceux +qu'il s'effora d'asservir pendant toute la dure de son existence. +Que dans la vie prive il ait t ou non un homme aimable, c'est ce +qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce qui est de pleurer +sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande ne pleurera plus sa +naissance. Comme ministre, je le crois, avec plusieurs millions +de citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques et de +l'intelligence la plus faible qui jamais ait opprim une nation[186]. +C'est, depuis les Normands, la premire fois que l'Angleterre a t +insulte par un ministre (du moins[187]) qui ne savait pas parler +anglais, et que le parlement consentit recevoir des ordres dans le +langage de mistress _Malaprop_. + +[Note 186: Ce jugement passionn fut, comme il est facile de le +voir, crit en 1821.] + +[Note 187: Plusieurs rois anglais s'taient trouvs, avant +Castlereagh, dans le mme cas, entre autres, Guillaume III et Georges +Ier. C'est ce que cette parenthse semble vouloir rappeler.] + +Il n'est pas ncessaire d'entrer dans beaucoup de dtails sur sa mort; +je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que Waddington +ou Watson, s'tait ainsi coup le cou, on l'aurait enseveli dans un +carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et d'une potence. +Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,--un suicide +sentimental:--il se coupa tout simplement _l'artre carotide_ +(admirez leurs connaissances)! Vite donc la pompe funbre; l'abbaye; +les sanglots de la douleur pousss--par les journaux;--l'loge du +dfunt ensanglant, prononc par le Coroner (digne Antoine d'un +pareil Csar),--et les propos atroces et nausabonds d'une poigne +de conspirateurs dgrads, contre tout ce que la patrie renferme de +sincre et d'honorable. La _loi_[188] devait trouver dans sa mort de +deux choses l'une,--ou qu'il tait un criminel, ou bien un fou;--dans +ces deux cas, il n'y avait pas grande matire pangyrique. Il +avait t dans sa vie--ce que tout le monde sait, ce que la moiti de +l'univers sentira long-tems encore, moins que sa mort ne donne une +_leon morale_ aux Sjans europens qui lui survivent[189]. Mais en +tout cas, c'est quelque chose de consolant pour les nations de voir +que leurs oppresseurs ne sont pas heureux, et que mme, de tems +autre, ils jugent assez bien de leurs actions, pour prvenir eux-mmes +la sentence du genre humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; +et laissons l'Irlande carter du sanctuaire de Westminster les cendres +de son illustre Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanit +soit remplac par le Werther de la politique!!! + +[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanit sont +moins rigoureuses; mais comme les _lgitimes_ ont toujours en bouche +le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les +regarde. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du +gnie, un gnie presque universel. C'est un orateur, un pote, un +homme d'tat et d'esprit. Or, un homme vraiment distingu ne peut +long-tems se traner dans l'ornire d'un prdcesseur tel que +Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais +le voudra-t-il? J'en ai au moins l'esprance. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un +des dfenseurs les plus zls de l'indpendance de l'Irlande et de +l'affranchissement des catholiques, mort en 18...] + +Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un autre +point de vue, aux chants de ce pome dj publis, je me contenterai, +pour toute rponse, de faire deux citations de Voltaire: + +La pudeur s'est enfuie des coeurs et s'est rfugie sur les lvres. + +Plus les moeurs sont dpraves, plus les expressions deviennent +mesures; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu. + +Voil une vrit applicable la masse des tres vils et hypocrites +qui corrompent la gnration anglaise de ce sicle, et c'est la seule +rponse qu'ils mritent de recevoir. Le titre vulgaire et trivial +de blasphmateur,--qui, joint ceux de radical, libral, jacobin, +rformateur, etc., compose le dictionnaire dbit chaque jour par nos +mercenaires politiques, devrait tre un titre d'honneur pour tous ceux +qui s'en rappellent la premire signification. Socrate et Jsus-Christ +ont t mis mort publiquement comme blasphmateurs; beaucoup +d'autres ont subi, beaucoup d'autres subiront peut-tre encore le mme +supplice pour avoir rclam contre les plus crians abus du nom de Dieu +et de l'intelligence humaine. Mais perscuter n'est pas la mme chose +que rfuter ou mme triompher. Le _malheureux incrdule_, comme on +l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus +fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles +sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces +souffrances mmes, endures pour mettre sa conscience en repos, feront +au disme plus de proslytes[191], que l'exemple des prlats d'une +autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'tat suicids + l'oppression, ou celui des homicides pensionns l'alliance impie +qui ose insulter assez l'intelligence publique pour affecter le nom de +_Sainte_! Je ne veux pas ajouter la honte des infmes, ou des morts; +mais il serait bien tems que les dfenseurs pays de ceux qu'on se +plaint de voir attaquer perdissent quelque chose de l'effronterie de +leur langage, pch le plus criant de cet goste et bavard sicle; +et--mais en voil bien assez pour le moment. + +[Note 191: Quand Lord Sandwich dit qu'il ne savait pas de +diffrence entre l'orthodoxie et l'htrodoxie, l'vque Warburton +rpliqua: L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et l'htrodoxie +la _doxie_ d'un autre homme. De nos jours, un prlat semble avoir +dcouvert une troisime espce de _doxie_, qui n'a pas fortement +ajout, aux yeux des lus, la gloire de ce que Bentham appelle +l'_glise de l'Englandisme_.] + + + + +Chant sixime. + + SIR TOBIE.--Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y + aura plus ni ale ni gteaux? + + LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre + brlera la bouche. + + (SHAKSPEARE, _la Douzime nuit_, ou _Ce que vous voudrez_, + acte II, scne 3.) + + +1. Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit +le flux[192],--vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont +dit et le rptent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et +cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne +soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour +le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considrer la +fin: souvent les choses reprennent un heureux cours aprs avoir t +dsespres. + +[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.] + +2. Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit +le flux on parvient,--Dieu sait o. Ce serait un bon marin, celui +qui pourrait tracer avec prcision, sur sa carte, tous les courans de +cette mer. Les rveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables +avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes calculent avec +leur tte;--mais les femmes cdent l'impulsion de leur coeur ou de +ce que Dieu seul sait! + +[Note 193: Ou Boehm, clbre rveur philosophique allemand, mort +en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illumins, et ses +partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le +plus d'honneur, c'est d'avoir t l'un des prcurseurs de Kant.] + +3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'tourderie, de +vivacit et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui risquerait +volontiers un trne, le monde, l'univers pour tre aime comme elle +aime, et qui ferait plutt changer de cours aux toiles que de n'tre +pas libre comme le sont les vagues au moment o s'lve la brise,--une +telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais +elle est capable de faire bien des manichens. + +4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trnes et +le monde, que, si la passion vient produire les mmes maux, nous +n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs +dont l'amour a t la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce +ne sont pas ses conqutes qui ont mis son nom la mode; Actium seul, +perdu pour les yeux de Cloptre, est d'un plus grand poids que tous +les exploits de Csar. + +5. cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais +qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car cet ge on se rit +de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems o je +n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes perdre, mais enfin +o, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un coeur,--ce qui +valait un monde, quel qu'il ft; car jamais monde ne me rendra ces +sentimens purs que j'ai laiss fuir. + +6. C'tait le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-tre, comme celui +de _la veuve_, me sera-t-il compt pour quelque chose dans la suite, +sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui +ont aim, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre +rien de comparable ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons +que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'tait avant que le front +de la terre ne se ft rid et vieilli par les pchs, par les pleurs +de--mais c'est la chronologie qu'il appartient de calculer les +annes. + +[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, +et c'est bien tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_ +ne s'appliquent pas spcialement, comme celui de _jouvenceau_, +des personnes de quinze vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois +employ, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux +mots, quand ils n'ont pas t remplacs prcisment.] + +7. Nous avons laiss notre hros et la troisime de nos hrones dans +une situation moins trange que critique: en effet, il n'est pas rare +que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une femme +dfendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie +pour les pchs de cette espce; ils ne sont nullement du caractre +de ce sage Romain, l'hroque, le sentencieux, le stoque Caton, qui +prtait sa femme son ami Hortensius[195]. + +[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.] + +8. Gulleyaz, je le sais, tait extrmement coupable; je l'avoue, je +le dplore, je la condamne; mais je rpugne, mme en posie, toute +fiction, et, dussiez-vous la blmer comme moi, je prfre vous +dire toute la vrit. Sa raison tait fragile, ses passions taient +vigoureuses, et elle ne croyait pas que le coeur de son mari (suppos +mme qu'il ft elle) dt la satisfaire, attendu qu'il avait +cinquante-neuf ans et quinze cents concubines. + +9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithmticien_[196]: mais en +examinant le _livre de thorie_ avec une prcision fminine, il parat +dmontr, sans mme porter en compte les annes de sa hautesse, que la +belle sultane ne pchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan +tait juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu' la +quinze-centime partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le +monopole,--le coeur. + +[Note 196: Certes, a dit le More, j'ai dj choisi mon officier, +et quel est-il? ma foi, un grand arithmticien, un Michel Cassio, +Florentin, qui ne connat d'une bataille que le livre de thorie. + + (_Othello_, acte Ier, scne Ire.) +] + +10. On a remarqu que les dames tiennent beaucoup tous les droits de +possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dvotes ne +sont pas les moins exigeantes; elles grossissent mme du double la +gravit de ce qu'elles appellent un pch, et elles nous assigent de +poursuites et de procs (comme les tribunaux le prouvent chacune +de leurs sessions), lorsqu'elles nous souponnent de faire plusieurs +parts d'une proprit dont la loi les dclare uniques hritires. + +11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrtien, on ne sera pas +surpris que les dames paennes ne soient gure plus traitables sur +le mme point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, une +_attitude imposante_. Elles rclament vivement leurs droits conjugaux +ds que leur lgitime poux se montre ingrat envers elles; et comme +quatre femmes ont ncessairement quatre motifs de plaintes, il en +rsulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux +de la Tamise. + +12. Gulleyaz tait la quatrime et (comme je l'ai remarqu) la +favorite. Mais sur quatre pouses, que sert-il d'en favoriser une? On +devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un pch, +mais mme comme d'une _bte noire_; les plus sages se contentent d'une +seule femme raisonnable, et leur philosophie se dconcerterait d'une +plus forte charge. Il n'est personne ( l'exception des Turcs) qui +veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197]. + +[Note 197: Ware, ville trente milles de Londres, o nous emes +la curiosit d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le lit de +Ware_, de douze pieds carrs, qui existait jadis dans une auberge; +mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six couchettes. + + (_Note de M. A. P._) +] + +13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins +s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usites par tous les rois, +jusqu'au moment o ils sont adjugs aux vers, ces tristes et affams +jacobins qui osent effrontment dner des plus puissans rois),--sa +hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de +Gulleyaz, recevoir l'accueil d'une amante. (Quant l'_accueil +montagnard_[198] on le reoit dans tout l'univers.) + +[Note 198: Les montagnards cossais font au premier venu l'accueil +le plus amical: l'hospitalit est la premire de leurs vertus. De +l l'espce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une allusion +satirique l'accueil reu des cossais par le roi Georges IV.] + +14. Ici nous devons spcifier: Quelquefois les baisers, les douces +paroles, les treintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens +qui n'existent pas. On les prend aussi aisment qu'un chapeau, ou +plutt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des +dames); ils peuvent contribuer farder les coeurs ou les ttes, mais +quelquefois les uns ne viennent pas plus du coeur que les autres ne +sont sortis de la tte. + +15. Une rougeur lgre, une tendre motion, une sorte de srnit +douce et calme qui se lit plutt sur les paupires que dans les yeux, +et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tt dcouvrir; +tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour, +quand ils reposent sur leur plus adorable trne, le sein d'une femme +sincre;--car l'excs des transports ou de l'indiffrence contribue +galement rompre le charme. + +16. D'un ct, si ces transports excessifs sont jous, ils sont pires +que la ralit; et s'ils sont naturels, on ne peut gure compter +sur leur dure: personne, s'il n'est dans la premire jeunesse, n'a +confiance dans les aveux chapps la violence des dsirs. De tels +billets sont rellement prcaires, et on les passe avec un trop lger +escompte au premier acheteur;--de l'autre ct, vos femmes la glace +ont une navet dsesprante. + +17. C'est--dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais got; +car tous les amans, tardifs ou empresss, se croient faits pour +arracher un aveu et allumer les dsirs de la concubine monastique de +saint Franois elle-mme[199].--Il faut donc que la maxime de tous les +amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200]. + +[Note 199: L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de Franois +une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, dposa +aussitt son vtement, et se frappa vigoureusement avec une forte +corde en disant: _Allons, frre ne, te voila trait comme il +convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il sortit et +se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant form sept +boules, il donna chacune d'elles la figure humaine, en disant: _Toi, +la plus grande, tu seras dsormais ma femme; ces quatre autres, mes +deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette dernire ma +servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de confusion. + + (_Lgende dore_.) +] + +[Note 200: Le lecteur reconnatra facilement que cette citation +est d'Ovide (Liv. II, _Mtamorphoses_).] + +18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige, +c'est--dire la rime anglaise et non les vieilles rgles de +l'hexamtre. Aprs tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens, +ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais, +et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de +prosodie qui en justifie la contexture, la _vrit_ du moins pourra +applaudir la rgle de conduite qu'il offre. + +19. Si Gulleyaz chargea trop son rle, je n'en sais rien;--elle +russit, et le succs est le point important des affaires: dans +le coeur des femmes il tient autant de place que l'article de la +toilette; mais quels que soient les artifices fminins, l'amour-propre +des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons; +tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-mme n'est jamais en +arrire, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour +balancer le plus hideux des dsirs,--celui de la propagation. + +20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un +trne, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou +gais, qu'on y fasse. La joie dsappointe est cependant une source de +chagrins quelquefois aussi profonde que les vritables douleurs; nos +larmes peuvent tre excites par le plus lger dplaisir, et ce sont +elles qui, nes de la plus lgre cause et tombant goutte goutte sur +notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte +ineffaable. + +21. Une femme acaritre, un fils languissant, un billet payer non +acquitt, protest ou escompt un pour cent; un enfant maussade, un +chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse l'instant mme +o on le montait; une mchante vieille femme qui s'avise de faire +un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne +comptiez;--voil certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu +d'hommes qui ne s'en affligeassent pas. + +22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous, +billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est +soulage, grces cette bonne et franche maldiction: mon stocisme +n'a plus rien derrire lui qui mrite le nom de mal ou de douleur, et +mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pense.--Mais +qu'est-ce que l'ame ou la pense? d'o viennent-elles, comment +vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et--je suis encore forc de +les envoyer toutes deux au diable! + +23. Maintenant que tout est damn, on se sent l'aise comme aprs la +lecture de la maldiction d'Athanase[201], lecture chrie du vritable +fidle. Je doute que jamais on en pt faire une plus terrible sur +la tte d'un ennemi mortel agenouill devant soi, tant elle est +sentencieuse, lgante et prcise: elle brille dans le livre des +prires communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calms. + +[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.] + +24. Gulleyaz et son poux dormaient; du moins l'un des deux. Combien +la nuit semble longue la femme coupable qui, brlant pour un jeune +bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, aprs la frache +lumire du matin, en pie vainement le premier rayon au travers des +obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne +cesse de trembler que son trop lgitime compagnon de lit ne vienne +se rveiller. + +25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme +sous celle des lits quatre pieds, garnis de soie, et destins +recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des +draps aussi blancs que _la neige parse dans les airs_, comme disent +les potes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dpend du +hasard. Gulleyaz tait une impratrice; mais peut-tre aurait-elle t +aussi coupable, si elle n'et t que la maritorne d'un paysan. + +26. Don Juan, dans sa fminine mtamorphose, et la longue file des +demoiselles s'tant inclins devant l'oeil imprial, prirent, au +signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est--dire de +ces longues galeries du srail o les dames reposent leurs membres +dlicats, o mille seins battent en pensant l'amour, comme l'aile +des oiseaux emprisonns en pensant la libert. + +27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pense du +tyran qui souhaitait que le genre humain et une seule tte, afin de +pouvoir la couper d'un coup. Ce que je dsire est aussi grandiose, +beaucoup moins coupable, et mme atteste en moi plus de sensibilit +que de sclratesse: c'est (non pas prsent, mais dans mon jeune +ge) que le genre fminin n'ait que deux lvres de rose, afin de +pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi. + +28. Oh! Briare! que ton sort tait digne d'envie, si tout pour toi se +multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici ma +muse rpugne l'ide de donner une pouse aux Titans, ou de voyager +dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc Lilliput, et +nous allons conduire notre hros au travers du labyrinthe d'amour dans +lequel nous l'avons laiss quelques lignes plus haut. + +29. Il tait sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur +avait t donn. Chemin faisant, et de moment autre, il se hasardait +(non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le srail +des suites bien autrement redoutables que les dommages et intrts +exigs, en pareil cas, dans la morale Angleterre) lorgner tous les +charmes de ses compagnes, depuis les paules jusqu'aux pieds. + +30. Il ne perdait pourtant pas de vue son dguisement.--Cependant le +bataillon difiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avanait, flanqu +par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles. sa +tte marchait une dame charge de maintenir la discipline dans les +rangs fminins, et d'empcher aucune d'elles de troubler ou de quitter +les rangs sans permission. Son titre tait la mre des vierges. + +31. De dire que rellement elle ft _mre_ ou que les autres fussent +en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire: c'tait +l son titre dans le srail; je n'en sais pas la raison, mais il tait +aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous +satisfaire sur ce point. Son office tait d'touffer ou de prvenir +toute espce de mauvaises penses dans l'ame de quinze cents +jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque +tourderie. + +32. Jolie sincure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pnible +encore, c'tait l'absence de toute crature masculine, l'exception +de sa majest; et sa coopration, celle de ses gardes, des verroux, +des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider +les autres, tout contribuait rendre ce sjour de la beaut aussi +paisible que les couvens d'Italie, o toutes les passions sont, hlas! +touffes, l'exception d'une seule. + +33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une +pareille demande?--C'est la dvotion.--Je continue. Comme je le +disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante lite +de dames venues de toutes les contres s'avanait d'un regard +mlancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux +tiges de nnuphar flottant sur un ruisseau, ou plutt sur un lac, car +les ruisseaux ne coulent pas _lentement_. + +34. Mais quand elles eurent gagn leurs appartemens, et que leurs +gardiens se furent loigns, elles commencrent profiter de la +trve tablie pour quelques instans entre elles et la servitude; +et, semblables des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] +en libert, des vagues au lever de la mare, toutes les femmes +affranchies d'entraves (lesquelles, aprs tout, ne servent pas +grand'chose), ou bien enfin des Irlandais la foire, elles se +mirent chanter, danser, jouer, rire et babiller. + +[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.] + +35. Leur entretien ncessairement eut pour but principal la nouvelle +arrive, ses formes, sa chevelure, son extrieur et toute sa personne: +les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et +s'tonnaient de ne pas voir d'anneaux ses oreilles; les autres +disaient que ses annes touchaient leur t, tandis que d'autres +soutenaient qu'elles n'avaient pas cess d'tre leur printems; +celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mle, +et celles-l auraient voulu trouver le mme dfaut dans toute sa +personne. + +36. Mais aucune, aprs tout, n'hsitait dclarer, qu'elle ne ft +en effet ce qu'annonait son costume, une demoiselle jolie, frache, +_excessivement belle_, et comparable tout ce que la Gorgie avait +enfant de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu +tre assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait + s'ennuyer de son pouse) pourrait bien un jour lui ravir la moiti +de son trne, de sa puissance et de tout le reste. + +37. Mais ce qu'il y eut de plus trange dans cette troupe virginale, +c'est qu'aprs avoir examin sous tous les aspects leur nouvelle +compagne, et malgr les inquitudes souleves par sa beaut, toutes +s'accordrent lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections +que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe +dans une nouvelle connaissance, quand, aprs avoir fix sur elle un +chrtien ou infidle regard, elles se rsument en la dclarant _la +plus laide crature du monde_. + +38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites +jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir +sous son dguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle +et irrsistible, elles sentirent toutes une espce de douce +_concatnation_, comme celle du magntisme, diabolisme, ou tout ce +qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point. + +39. En tout cas, elles prouvaient toutes pour leur nouvelle compagne +quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale, +extrmement pure, qui leur inspirait, de concert, le dsir de l'avoir +pour soeur; quelques-unes cependant auraient mieux aim l'avoir pour +frre, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie, +elles l'auraient bien volontiers prfr, pensaient-elles encore, au +padisha ou au pacha. + +40. Au nombre des plus disposes cette sorte d'amiti sentimentale, +on remarquait Lolah, Katinka et Dud; toutes trois belles,--et (pour +sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander +les juges du got le plus pur. Bien qu'elles diffrassent de formes, +d'ge, de climat, de patrie et de temprament, elles s'accordaient +admirer leur nouvelle connaissance. + +41. Lolah tait brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, ne en +Gorgie, tait blanche et rose, aux grands yeux bleus, aux doigts +et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non +pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant la +figure de Dud, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans +un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de +langueur; mais sa beaut n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir +la sant. + +42. Bien qu'on l'et volontiers prise pour une Vnus endormie; elle +tait parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux qui se +seraient arrts contempler ses joues ravissantes de fracheur, +son front attique, et son nez form sur les dessins de Phidias. +Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles la vue; peut-tre +aurait-elle pu tre moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et +l'on n'aurait pu dire ce qu'il tait possible de lui enlever sans la +priver d'un charme. + +[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui rptait: Tu ne +dormiras plus. Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence, +etc. + + (_Macbeth_, acte II, scne Ire.) +] + +43. Sans tre vraiment fort anime, elle ravissait notre esprit +comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'taient pas +trs-scintillans; mais demi ferms, ils jetaient ceux qui les +remarquaient dans un invincible dlire. On et dit que son regard +(cette comparaison est toute neuve) s'chappait du marbre; et que +semblable la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel +et le marbre ne ft termine, elle essayait la vie timidement et pour +la premire fois. + +44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--Juanna.--Fort +bien, le nom tait assez joli. Katinka, de son ct, voulut savoir de +quel pays elle tait.--De l'Espagne.--Mais o _est_ l'Espagne?--Ne +faites pas de ces demandes, et ne rvlez pas ainsi votre ignorance +gorgienne, interrompit brusquement Lolah, en s'adressant la pauvre +Katinka: L'Espagne est une le prs de Maroc, entre l'gypte et +Tanger. + +45. Dud ne dit rien, mais elle s'assit derrire Juanna; et tout en +jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant, +comme si elle et gmi de voir une si belle crature jete au milieu +d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prvoyant +les charitables remarques prodigues en tout pays aux traits et la +tournure des malheureuses trangres. + +46. En ce moment, la mre des vierges s'approcha. Mesdames, dit-elle, +il est tems d'aller reposer. Vous, ma chre, ajouta-t-elle en +s'adressant Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous +ne savions rien de votre arrive, et toutes les couches sont occupes. +Vous partagerez donc la mienne, et demain, ds le matin, vous +trouverez votre disposition tout ce que vous pourrez dsirer. + +47. Ici Lolah intervint: Maman, vous savez que vous ne dormez pas +aisment, et je ne consentirai pas ce que personne rende encore +votre sommeil plus lger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces + nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien +prendre soin de votre jeune fille. Mais ici Katinka rappela avec +vivacit, qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien +que Lolah. + +48. D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la +matrone d'un air svre.--Par crainte des revenans, reprit Katinka; +je vois toujours un fantme chaque pied de mon lit, et cela me +donne les plus mauvais rves de Gubres, de Giaours, de Ginnes et de +Goules[204]. La dame rpondit: Entre vous et vos rves je crains +bien que Juanna n'en puisse faire un seul. + +[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mles +et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une +Nuits_.)] + +49. Vous, Lolah, vous continuerez coucher seule, et cela pour +des raisons qu'il n'est pas propos d'exposer: vous aussi, Katinka, +jusqu' nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dud, qui est tranquille, +accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne +chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant? Dud ne +rpondit rien, car ses qualits taient de la plus silencieuse espce. + +50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone, +et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable +inclination de tte (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les +rvrences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer +leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient +attristes, et restaient scandalises de la prfrence donne par la +matrone Dud; le respect les empcha pourtant d'clater. + +51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) tait une chambre spacieuse +dans laquelle taient rangs, le long des murs, des lits, des +toilettes,--et mille autres objets que je pourrais dcrire, attendu +que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu de +chose[205], c'tait tout prendre une salle somptueusement meuble, +o les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient dsirer, sauf une ou +deux choses; encore ces deux-l taient-elles plus prs qu'elles ne le +croyaient. + +[Note 205: M. A. P. traduit: Et _plus_ de choses _que je n'en +puis dcrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout tait _ sa +place_.] + +52. Dud, comme on l'a dj dit, tait une douce crature qui, sans +frapper trop vivement les yeux, avait une beaut entranante. Tous ses +charmes avaient le caractre de cette perfection rgulire, que les +peintres ont plus de peine saisir que celui des figures dpourvues +de proportions,--coups heurts de la nature, dont la premire bauche, +bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidle. + +53. Dud ressemblait un gracieux paysage des beaux climats, dans +lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupt. Elle +avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en +approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et imptueuses +passions, appeles par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils +se trouver mme d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers +furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins. + +54. Mais Dud tait pensive plutt que mlancolique, srieuse +plutt que pensive, et peut-tre enfin plutt sereine que l'un et +l'autre.--Jusqu'alors ses ides, du moins tout semblait l'indiquer, +n'avaient pas cess d'tre chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus +trange, c'est que, malgr sa beaut et dix-sept ans, elle ne savait +pas si elle tait jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait +le moins du monde pens elle-mme. + +55. Elle tait donc d'une aussi bonne trempe que l'ge d'or (tems o +l'or tait inconnu, et que pourtant il a servi depuis nommer. C'est +ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_, c'est--dire, +non ce qu'il tait, mais ce qu'il n'tait pas. Cette manire de parler +est redevenue fort la mode dans notre ge, dont le diable pourra +bien dcomposer, mais jamais dterminer le mtal. + +56. C'est peut-tre celui de _cuivre corinthien_, ce mlange de tous +les mtaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi +cette longue parenthse, je sacrifierais mon ame plutt que de +l'abrger le moins du monde; veuillez voir des mmes yeux ma faute +et les vtres; c'est--dire, donnez-leur une interprtation galement +favorable. Mais ce n'est pas l votre usage,--ne le faites donc +pas;--je ne m'en soucie gure davantage. + +57. Il est bien tems de revenir notre narration; j'en reprends +la suite.--Dud, avec une bienveillance exempte de toute espce +d'ostentation, montrait Juan ou Juanna les diffrentes parties de ce +labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularits,--et +chose inoue--en paroles extrmement concises. Je n'ai, pour peindre +la femme silencieuse, qu'une comparaison, le _tonnerre muet_;--encore +est-elle absurde. + +58. Ensuite elle donna sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce que +Juan tait d'un double genre, du moins l'extrieur, cette remarque +suffit, j'espre, pour me justifier) une esquisse des usages de +l'Orient, et de la chaste puret des rgles en vertu desquelles plus +un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle +surnumraire deviennent rigoureux remplir. + +59. L-dessus elle donna Juanna un chaste baiser; Dud avait la +passion des baisers,--et je suis persuad que personne ne lui en fera +de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, +et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de +quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le +_baiser_ la _flicit_[206]--et je souhaite que jamais le premier ne +conduise rien de pire. + +[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le +supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit: + +Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.] + +60. Puis, avec la mme innocence, elle se dbarrassa de sa toilette, +soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la +ngligence et la simplicit d'un enfant de la nature. Si par hasard +elle arrtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'tait de +mme que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre +inquite, il s'arrte d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend +pour un nouvel habitant de l'onde. + +61. Chaque partie de ses vtemens fut dpose l'une aprs l'autre; +mais auparavant elle avait offert son aide la belle Juanna qui, par +excs de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux rpondre + une politesse, mais combien elle se prpara par-l de souffrances, +combien de piqres de ces pingles maudites, inventes pour nos +pchs! + +62. Elles transforment une femme en un vritable porc-pic, que l'on +ne touche jamais impunment. Redoutez-les surtout, vous que le +destin rserve (comme cela m'est arriv dans mes premiers jours de +jeunesse) devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes +talens bien habiller pour un bal masqu la dame que je servais; +j'avais fait usage d'assez d'pingles, le mal est qu'elles ne furent +pas attaches partout o il en et fallu. + +63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la +sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement dispos + philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin propos de +tout, et pourtant je n'ai encore rien gagn prs de la _vrit_, cette +vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'o sortons-nous? Quelle +sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voil des +questions sans cesse renouveles et jamais rsolues. + +64. Il rgnait dans la chambre un profond silence: de distance en +distance se consumaient les ples lumires, et le sommeil planait sur +les formes charmantes de toutes ces jeunes beauts. S'il existe des +esprits, c'est l qu'ils auraient d pntrer, revtus de leur plus +subtile enveloppe; ils y auraient trouv une agrable diversion +leurs habitudes spulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur +got qu'en s'obstinant peupler une vieille ruine ou un obscur +dsert. + +65. Comme des fleurs d'espce, de couleur et d'origine diffrentes, +quelquefois runies dans un jardin tranger, et que l'on ne parvient +conserver qu'avec des peines, des dpenses et des chaleurs excessives, +telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beauts. L'une, +dont les tresses noires peine retenues serpentaient autour d'un +front gracieusement inclin, dormait d'un souffle presque insensible +et laissait voir des perles dans ses lvres entr'ouvertes. + +66. Une autre, au milieu d'un rve brlant et dlicieux, appuyait sur +un bras d'ivoire ses joues vivement colores; son front se dessinait +avec grce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle +souriait, et, semblable la tremblante Phb quand elle commence +percer les nuages qui l'environnent, elle dcouvrait, en s'agitant +doucement, la moiti de ses charmes, comme si elle et voulu +modestement profiter de la discrte nuit pour mettre _au jour_ ses +plus secrets appas. + +67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une +contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai dj +remarqu, la salle tait claire de lampes[207].--Une troisime, dont +les beaux traits taient couverts de pleur, rappelait l'expression de +la douleur endormie; l'agitation de son sein annonait assez qu'elle +rvait quelque rivage lointain, chri, regrett; et cependant, +semblables la rose du soir qui vient lgrement humecter les +boutons d'un cyprs, des larmes taient prtes couler des noires +franges de ses yeux. + +[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, propos de cette phrase, +le commentaire suivant: La rime amne cette sotte interruption. +Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il +faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. prsente seule _une +sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernire vidence, je +vais reproduire le passage de sa traduction: On et dit aussi que, +_trompe_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de la +lumire qui _trahissait_ ses bats; et ce n'est pas une bvue que ce +que je viens de vous dire, quoique bvue cela puisse vous paratre; +car _s'il_ tait nuit, il y avait des lampes, vous ai-je dit. Ici +l'on touche du doigt la sotte interruption _amene par la prose_ de M. +A. P. Voici maintenant le texte de Byron: + + _Her beauties, seized the unconscious hour of night + All bashfully to struggle into light.-- + This is no bull, although it sounds so; for + Twas night, but there were lamps, as hath been said_. + +Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait +reconnatre un seul mot inspir par la ncessit de la rime.--Il est + remarquer que la mme faute grossire se reproduit dans les quatre +ditions de formats diffrens, donnes par le sieur Ladvocat.] + +68. Une quatrime, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait +d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur +et la froide puret d'un ruisseau comprim par la glace, ou d'un +neigeux clocher lev dans les Alpes sur un prcipice, ou de la femme +de Loth change en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai fait +un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu' juger et +choisir;--peut-tre vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame +sculpte sur un tombeau. + +69. Et de ce ct, voyez-vous une cinquime?--Quelle est-elle? dame +d'un _certain ge_, c'est--dire, certainement ge,--je ne vous dirai +pas le nombre de ses annes, attendu que je ne compte plus pass vingt +ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les +charmes qu'on lui reconnaissait avant d'tre arrive cette dsolante +priode qui rejette l'cart tout le monde, hommes et femmes, et les +laisse mditer sur leurs pchs et sur eux-mmes. + +70. Cependant, comment rvait, comment dormait Dud? Jamais, malgr +toutes mes recherches, je ne l'ai pu dcouvrir, et je rougirais +de prononcer ici une syllabe mensongre. Mais l'instant mme o +finissait la seconde veille, lorsque les lampes puises ne jetaient +plus qu'une lueur bleutre, et que les esprits apparaissaient ou +semblaient apparatre le long des votes ceux que leur compagnie +affriande; en ce moment-l, dis-je, Dud poussa un cri; + +71. Un si grand cri que tout l'oda en fut rveill dans la plus +gnrale motion: matrone, vierges, celles mme qui ne rclamaient +ni l'un ni l'autre titre se runirent en un seul groupe de tous les +points de la salle, pareilles aux vagues de l'Ocan. Toutes, elles +tremblaient, s'tonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-mme ce +qui avait pu rveiller si brutalement la paisible Dud. + +72. Elle tait effectivement bien veille: toutes d'un pas lger, +mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppes dans de +flottantes draperies, les cheveux pars, les yeux inquiets, les bras +et les pieds nus et aussi brillans que jamais mtore enfant par le +ple septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et en +effet elle paraissait agite, elle frissonnait, elle brlait; ses yeux +taient dilats, ses joues vivement colores. + +73. Mais une chose trange,--et ce qui prouve bien comme on est +heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi +hautement que jamais mari prs de son pouse lgitime. Toutes leurs +clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant +assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi +d'elles-mmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrte +surprise, se mit biller de toutes ses forces. + +74. Alors commena une stricte investigation, laquelle un homme +d'esprit et un sot eussent t galement embarrasss de rpondre par +un discours prcis. Les odalisques interrogeaient toutes la fois, +et plus que jamais elles se montraient surprises, souponneuses et +difficiles satisfaire. Il est bien vrai que Dud n'avait jamais +pass pour manquer de bon sens, mais n'tant pas un orateur _de la +force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de +tout ce scandale. + +[Note 208: Shakspeare, _Jules Csar_, acte III, scne 2.] + +75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rv +qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable +celui o Dante lui-mme s'gara, dans l'ge o tout le monde pense + se rformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], o les dames, +bardes de vertu, sont moins exposes aux attaques de leurs dangereux +adorateurs. Dud ajouta que ce bois tait rempli de fruits agrables +et d'arbres levs, touffus et majestueux. + +[Note 209: + + Nel mezzo del cammin di nostra vita + Mi ritrovai per una selva oscura + Che la diritta via era smarrita. + + (DANTE, _Inferno_, c. I.) +] + +76. Au milieu de ces arbres tait suspendue une pomme d'or,--une pomme +d'une grosseur prodigieuse; mais elle tait trop haute et trop loin de +sa porte. Aprs l'avoir long-tems regarde, elle s'tait leve, +et mme avait jet sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait +rencontr; il restait toujours fortement attach la branche; il ne +cessait de s'y balancer, mais toujours la mme dsolante hauteur. + +77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'esprait le moins, le fruit tait +tomb de lui-mme ses pieds; son premier mouvement avait t de +le saisir et de le mordre jusqu'aux ppins; mais justement comme ses +jeunes lvres commenaient presser le fruit d'or qu'elle croyait +voir, une abeille s'en tait chappe et l'avait pique au coeur. +C'est alors--qu'elle s'veilla effraye et en jetant un grand cri. + +78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de +peine, suites ordinaires des mauvais rves, quand il ne se trouve +dans l'instant mme personne qui puisse en donner la vaine et futile +explication.--J'en sais plusieurs qui rellement semblaient renfermer +quelque exacte prophtie, ou ce que certaines gens prendraient pour +une _singulire concidence_, manire de parler fort usite de nos +jours en pareil cas. + +79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imagin quelque grand +malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, +murmurer un peu de la fausset de l'alarme qui avait frapp leurs +oreilles endormies. La matrone, de son ct, parut indigne d'avoir +quitt son lit chauff pour venir couter le rcit d'un songe. Elle +gronda vivement la pauvre Dud, qui ne fit que soupirer et assurer +qu'elle tait bien fche d'avoir cri. + +80. J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mre, +mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors +du lit trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre +un rve de pomme et d'abeille, voil ce qui prouverait assez que la +lune est dans son plein. Mon enfant, vous tes srement malade; il +faudra demain voir le mdecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il +pense de cette attaque de nerfs propos d'un rve. + +81. Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la premire nuit qu'elle +passe dans cette enceinte, tre rveille par tant de bruit!--J'avais +cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre +cette jeune trangre avec vous, Dud, comme la plus tranquille, afin +qu'elle pt mieux dormir; mais prsent, je vais la confier aux soins +de Lolah--quoique son lit soit un peu moins large. + +82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre +Dud, les yeux obscurcis de larmes occasiones par les reproches ou +la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette premire faute: +d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevt pas +Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rves. + +83. Elle promit mme de n'en avoir jamais l'avenir, ou du moins de +n'en plus avoir d'une aussi bruyante espce. Elle-mme ne concevait +pas comment elle avait pu songer.--Elle tait folle, ou si on l'aimait +mieux trop nerveuse; elle avait eu une vritable absence, bien digne +d'tre raille;--mais elle se sentait encore faible, et elle implorait + ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces +et son jugement ordinaire. + +84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se +trouvait parfaitement bien o elle tait, que la preuve en tait son +profond sommeil, quand toutes, elles taient accourues autour de leur +lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition + quitter son aimable voisine, et laisser seule une amie dont tout +le crime tait d'avoir une fois rv _mal propos_. + +85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dud lui passa un de ses bras +sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait + dcouvert et ressemblait l'extrmit d'un bouton de rose ferm. Je +ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse devin +le mystre de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que +les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde. + +86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez +bonjour,--car dj le coq avait chant; le jour commenait couronner +les montagnes asiatiques, et dj les lointaines caravanes voyaient +rougir le croissant des mosques, en ctoyant dans une enveloppe de +froide et matinale rose ce baudrier de roches qui entourent l'Asie, +aux lieux mmes o Kaff[210] voit ses pieds le Kurdistan. + +[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; +mais les musulmans donnent ce nom une montagne fabuleuse qui, selon +eux, entoure le globe terrestre. Ils prtendent mme que le soleil, + son lever, parat sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche +derrire l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothque orientale_.)] + +87. Gulleyaz s'chappa de sa couche inquite, avec le premier rayon ou +plutt la premire lueur du matin. Ple comme la passion profondment +blesse, elle se couvrit elle-mme d'un manteau, de ses pierreries et +de son voile. Hlas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le +sein perc d'une pine profonde, a plus de calme dans la voix et dans +le coeur que ceux dont les vives passions font le supplice intrieur. + +88. Et voil justement la morale que prsenterait ce livre, si l'on +voulait bien en considrer l'intention;--mais on ne peut se dfendre +de soupons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer la +lumire la pupille de leurs yeux, et, de leur ct, les benoits +auteurs aiment naturellement lever leurs voix les uns contre les +autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour +pouvoir tous tre flatts. + +89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui +dans lequel la sensibilit d'un sibarite ne pouvait supporter le pli +d'une feuille de rose.--Malgr la pleur ne de la lutte de l'amour et +de la fiert, Gulleyaz tait encore trop belle pour avoir besoin des +secours de l'art;--et telle tait d'ailleurs son agitation, qu'elle +oublia de se regarder dans son miroir. + +90. Environ la mme heure, un peu plus tard peut-tre, se leva son +magnanime poux, matre sublime de trente royaumes et d'une femme dont +il tait abhorr; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien +moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune permet de +complter leur cargaison conjugale,--que dans les pays o l'on met un +embargo sur la polygamie. + +91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette rflexion, ni mme de +toute autre. En sa qualit d'homme il voulait toujours avoir sous sa +main une belle matresse, comme un autre et voulu un ventail: il +possdait en consquence un bon nombre de Circassiennes, charges de +l'amuser aprs le divan; mais, bien qu'il connt peu les exigences de +l'amour ou du devoir, il avait pens, cette dernire nuit, aller se +rchauffer aux cts de sa charmante pouse. + +92. Et maintenant il se levait: aprs le nombre d'ablutions exig par +les usages orientaux, aprs avoir fait ses prires et d'autres pieuses +volutions, il prit six tasses de caf pour le moins, et puis sortit +pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple +s'taient en effet rcemment multiplies sous le rgne de Catherine, +que la renomme vnre encore comme la plus grande des souveraines et +des Catins[211]. + +[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot franais qui +y correspond est vritablement le diminutif de _Catherine_. Voltaire, +dans quelques-unes des lettres adresses cette princesse, ne +craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut mme assez +mal reu d'elle quand il voulut l'engager prendre un nom plus +hroque. (Voyez sa Correspondance.)] + +93. Mais toi, le fils de son fils, grand _lgitime_ Alexandre! ne +va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mre, +si jamais elle parvient ton oreille;--car de nos jours les vers +franchissent presque la distance de Ptersbourg, et, par leur terrible +impulsion, les vagues larges et indignes de la libert vont mler +leur murmure celui des flots de la Baltique.--Pourvu que tu sois le +fils de ton pre, c'en est assez pour moi. + +94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mre +qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voil bien +videmment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; +mais nos aeux tous sont la merci de l'histoire; et si la glissade +d'une dame pouvait fltrir la bonne renomme de toute une gnration, +je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des +gnalogies. + +95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intrts +(mais les rois ne les entendent gure avant de recevoir quelques +bonnes et rudes leons), ils avaient un moyen de terminer, sans +prince ou plnipot, leurs querelles envenimes. Peut-tre et-il t +prcaire, mais dans le cas seulement o ils l'auraient jug de leur +got. Elle n'avait qu' renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant +au reste s'aboucher et s'entendre l'amiable. + +96. Quoi qu'il en ft, sa hautesse avait travailler avec son conseil +ordinaire, sur les voies et moyens ncessaires pour rsister +ce foudre guerrier, cette amazone moderne, cette reine des +_princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexit de tous ces +soutiens de l'tat, qui ne sont, il est vrai, jamais fort leur aise, +quand ils n'ont pas leur disposition l'expdient d'une nouvelle +taxe. + +[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot rpond exactement + celui de _fille publique_; mais... le lecteur franais veut tre +respect.] + +97. Pour Gulleyaz, ds que son roi fut parti, elle courut son +boudoir, lieu fait pour l'amour ou les djeuners; lieu secret, +agrable, orn de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables +rduits.--Les lambris tincelaient de pierreries; et l taient +poss des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces captifs +consolateurs des heures de captivit. + +98. La nacre, le porphyre et le marbre y taient prodigus l'envi; +on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces +colories qui clairaient cette grotte ravissante variaient de +mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient +infrieurs l'effet rel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un +simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste. + +99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitt elle +s'enquit de Don Juan et de ce qui s'tait pass depuis le dpart +de toutes les esclaves. Juan avait-il partag leur appartement? les +choses ont-elles t comme il le dsirait? son dguisement a-t-il +tromp tous les yeux? Mais surtout elle parut inquite de savoir +comment il avait pass la nuit. + +100. ce long catchisme de questions, plus aises faire qu' +rsoudre, Baba, quelque peu embarrass, rpondit--qu'il avait fait +de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confie. Mais il +avait l'air de chercher dissimuler quelque chose, et ses efforts +le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille, +ressource laquelle les gens embarrasss ont un infaillible recours. + +101. Gulleyaz n'tait pas absolument un modle de patience; elle +n'avait aucune disposition long-tems attendre un mot ou une chose, +et dans toutes les conversations elle voulait de promptes rpliques. +Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses rponses, elle +l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bgayait de plus en +plus, la rougeur commena couvrir ses joues, ses yeux tincelrent, +l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit. + +102. Quand Baba vit ces symptmes, qu'il savait n'annoncer pour lui +rien de bon, il chercha conjurer sa colre et demander la +grce d'tre entendu:--il n'avait pu empcher ce qu'il allait +raconter;--enfin il prit sur lui de dire que Juan avait t confi + Dud; mais il n'y avait en cela rien de sa faute; et alors il jura +par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau. + +103. La premire dame de l'oda, aux soins de laquelle est confie la +discipline de tout le harem, ds l'instant o les dames sont rentres +dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'tendaient que +jusqu' la porte; la premire dame, dit-il, avait tout fait, et il (le +susdit Baba) n'aurait pas hasard quelque chose de plus, sans veiller +des soupons faits pour ajouter encore l'embarras des circonstances. + +104. Il esprait, il pensait, il pouvait mme assurer que Juan ne +s'tait pas dcouvert: du reste il tait impossible de douter de la +puret de sa conduite; la moindre indiscrtion folle ne l'et pas +seulement mis dans une situation critique, elle l'et fait saisir, +_ensaquer_ et jeter la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout, +except le rve de Dud, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour +rire. + +105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit discourir +d'autre chose;--il parlerait encore s'il et attendu, pour s'arrter, +la moindre rponse: tant taient profondes les angoisses dont le front +de Gulleyaz tait couvert.--La fracheur de ses joues prit une teinte +cendre, ces oreilles bourdonnrent, et, comme si elle et reu un +coup imprvu, tous les objets tournrent autour de sa tte. Une sueur +froide, vritable rose du coeur, inonda son beau front, semblable au +lis que vient humecter celle du matin. + +106. Bien qu'elle ne ft pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina +qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'tait simplement une +convulsion, mais que, malgr sa rapidit, il serait impossible de +peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est mme parmi nous +qui ont fait l'preuve de cette stupeur mortelle occasionne par un +accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz +ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous +que moi je le puisse? + +107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dresse sur son +trpied et abme dans l'inspiration ne de l'excs de sa dtresse, +alors que toutes les cordes du coeur, semblables des coursiers +sauvages, sont tirailles en sens contraire.--Mais bientt comme +leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle +retomba par degrs sur son sige, et appuya sur ses genoux chancelans +sa tte palpitante. + +108. Son visage pench cessa de paratre, et, semblable au saule +pleureur, ses cheveux tombrent en longues tresses sur les dalles de +marbre qui soutenaient son sige ou plutt son sopha (car c'tait +une basse et moelleuse ottomane, toute forme de coussins). Le sombre +dsespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la +violence des flots et recueille ensuite les dbris de naufrage qu'ils +transportent. + +109. Sa tte tait donc incline, et sa longue chevelure, en tombant, +cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane +tait languissamment jete une main blanche, diaphane et ple comme +l'albtre. Que ne suis-je un peintre, pour runir en un groupe tous +les dtails auxquels les potes sont forcs de recourir! Oh! que +n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-tre mes +teintes serviront-elles d'esquisses et de lgers croquis. + +110. Baba qui, par exprience, savait quand il tait propos de +parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de +l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de +contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. la fin elle +se lve, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours +en silence; le front clairci, mais l'oeil toujours gar; le vent +tait calm, mais la mer tait encore aussi haute. + +111. Elle s'arrte; elle lve la tte dans l'intention de +parler,--puis elle la laisse retomber et recommence marcher d'un pas +rapide; mais, ordinaire effet d'une vive motion, elle ne tarda pas +se ralentir.--Quelquefois chaque pas rvle un sentiment distinct, et +c'est ainsi que Salluste nous dcouvre Catilina en proie aux dmons de +toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu +de rgularit de sa marche. + +112. Gulleyaz s'arrta encore, et faisant un signe Baba: Esclave, +amne les deux esclaves, dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix +laquelle Baba n'aurait os rsister. Il en fut cependant interdit, et +paraissait assez dispos y contredire: il implora donc la grce de +connatre, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves +(il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler. + +113. De la Gorgienne et de son amant, rpliqua l'impriale +pouse,--et elle ajouta: Que la barque soit tenue prte devant le +secret portail; tu connais le reste. La parole expira sur ses lvres, +en dpit de son orgueil furieux et de son amour outrag. Baba, le +remarquant avec empressement, la conjura aussitt, par chaque poil +de la barbe de Mahomet, de vouloir bien rvoquer l'ordre qu'il avait +entendu. + +114. Entendre, c'est obir, dit-il; mais cependant, sultane, pesez +bien les rsultats; ce n'est pas que j'hsite jamais accomplir vos +ordres, et mme dans toute l'tendue de leurs consquences; mais une +pareille prcipitation peut tre fatale votre impriale personne. +Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le +cas o l'affaire viendrait se dcouvrir; + +115. Mais seulement de votre sensibilit personnelle.--Quand tout +le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui +recouvrent dj dans leurs mortelles cavernes tant de coeurs jadis +remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hte du +srail; et--si vous essayez d'un aussi violent remde,--excusez ma +franchise, mais je vous assure que le moyen de vous gurir ne sera pas +de le tuer. + +116. --Eh! que connais-tu de l'amour ou de la +sensibilit?--Misrable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrits, et +excute mes ordres! Baba disparut; car, en poussant plus loin ses +observations, il se serait expos devenir son propre bourreau. Il +aurait, sans doute, bien ardemment souhait mettre fin cette +affaire critique, sans porter prjudice son prochain; mais encore +prfrait-il sa tte celle des autres. + +117. Mais tout en se disposant obir, il ne se fit pas scrupule de +grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes +les conditions, et spcialement contre les sultanes, leurs habitudes, +leur opinitret, leur orgueil, leur indcision, la mobilit de leurs +dsirs d'un instant l'autre, les tourmens qu'elles donnaient, +enfin leur immoralit, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les +avantages de sa _neutralit_. + +118. Il appela donc ses collgues son aide, et il chargea l'un d'eux +d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement, +surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre +ensuite auprs de l'impratrice, qui s'tait informe ce matin d'elles +avec la plus aimable sollicitude. Dud trouva cela trange, et Juan en +parut interdit; mais il fallait obir, et bon gr--malgr. + +119. Nous les laisserons ici se prparer soutenir la prsence +impriale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion leur gard, +ou doit-elle se dfaire de l'une et de l'autre, l'exemple d'autres +dames irrites de son pays?--Voil des choses que peut dterminer la +chute d'un cheveu ou d'une plume; mais Dieu ne plaise que j'anticipe +sur le rsultat d'un caprice fminin. + +120. Je les laisse donc avec mes voeux sincres, mais sans esprer +beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de +notre histoire; car nous sommes obligs de varier un peu les mets de +ce banquet potique. Esprons que Juan chappera la gloutonnerie +des poissons: cependant, malgr les difficults et l'incertitude de sa +situation, comme le lecteur prend got mes digressions, ma muse va +toucher pour lui quelques mots de _guerre_. + + + + +Chant Septime. + + +1. Comment vous dfinir, Gloire, Amour? Toujours vous voltigez sur +nos ttes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il n'est +pas un mtore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux. +Enchans sur une terre glaciale, nous levons nos regards vers leur +trace fortune, et nous les voyons revtir mille et mille couleurs; +puis tout d'un coup nous laisser isols sur notre froide plante. + +2. Tels ils sont, et telle est ma prsente histoire: un pome +indtermin, toujours mobile; une aurore borale versifie qui flambe +sur une terre glaciale et dserte. Qu'on se dsole en apprenant le +secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas un crime, +je l'espre, de rire de _toutes_ choses; car, aprs _tout_, qu'est-ce +que _toutes_ choses,--sinon de la _vanit_? + +3. Ils m'accusent,--moi,--le prsent auteur du prsent pome,--et +cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance mpriser +et tourner en ridicule les facults, les vertus et toutes les choses +humaines. Bon Dieu! je ne conois pas ce qui les scandalise l-dedans! +Je n'cris rien qui n'ait t dit avant moi par Dante, Salomon et +Cervantes; + +4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fnelon, Luther, +Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donn +une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas eux +ni moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe +nullement faire le Caton ou le Diogne;--mais enfin nous vivons, +nous mourons, et vous en tes encore savoir, aussi bien que moi, +lequel des deux vaut le mieux. + +5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut +rien savoir_. Belle science, en vrit, qui replace sur le niveau de +l'ne tous les sages futurs, prsens ou passs. Et Newton (cet axiome +de l'intelligence) dclarait bien, hlas! qu'avec toutes ses +grandes dcouvertes rcentes il n'tait qu'_un enfant ramassant des +coquillages sur les rives du grand ocan de la vrit_[213]. + +[Note 213:Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes +travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas t autre chose +qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantt trouvant un +caillou un peu plus poli, tantt une coquille un peu plus agrablement +varie qu'une autre, tandis que le grand ocan de la vrit s'tendait +au-del de ma faible vue. (_Mmoires authentiques de S. Isaac +Newton_, publis pour la premire fois en 1806, d'aprs les +MSS. originaux.) De nos jours, M. Azas a trouv l'_explication +universelle_; il la rvle qui veut l'entendre, et trois fois par +semaine, Paris, rue du Colombier, n 9.] + +6. L'Ecclsiaste dit que tout est vanit:--les plus modernes +prdicateurs rptent ou dmontrent la mme chose, avec leurs +citations toutes chrtiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins +le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce +vide galement reconnu par les saints, les sages, les potes et les +prdicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer des querelles, confesser +le nant de la vie! + +7. Permis vous, dogues ou plutt hommes (car je vous flatterais en +vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de +ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les +hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les vtres +n'arrteront pas ma radieuse muse dans sa course cleste.--Htez-vous +d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse encore son clat sur vos +pas tnbreux. + +8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si +je cite fidlement;--peu importe, les faits resteront les mmes, j'en +suis sr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose +battre une ville qui supporta un sige fameux et qui fut attaque, +du ct de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow, +lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente. + +9. Le nom de la forteresse est Ismal[214]; elle est situe sur le +bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le +genre oriental, ne l'empchent pas d'tre une place du premier rang, +ou d'_avoir t_, si maintenant elle est dmantele, conformment + l'usage assez suivi de vos conqurans du jour. Elle est +quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une +enceinte de trois mille toises. + +[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie, trois lieues au-dessus de +l'endroit o le Danube, avant de se jeter la mer, se spare en deux +branches.] + +[Note 215: Huit lieues.] + +10. Dans cette enceinte fortifie doit tre compris un bourg plac sur +une hauteur gauche, et qui, de son point le moins lev, commandait +encore la ville: un Grec avait imagin de dresser l'entour du sommet +une quantit de palissades; mais il les avait justement places +de manire _empcher_ le feu des assigs et _servir_ celui de +l'ennemi. + +11. Cette circonstance pourra faire apprcier les grands talens de +ce nouveau Vauban. Quant aux fosss de la ville, ils taient profonds +comme l'Ocan, et les remparts taient plus hauts que vous ne pourriez +demander tre pendu; mais ensuite il y avait (excusez, je vous prie, +cette inspiration d'ingnieur) un grand manque de prcaution: nul +ouvrage avanc, nul chemin couvert, rien en un mot qui et seulement +l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_. + +12. Un bastion de pierre avec une gorge troite[216], des murs aussi +pais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries dfendues, +comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une +casemate et l'autre par une _barbette_, protgeaient vigoureusement la +rive du Danube[217], et, du ct oppos de la ville, vingt-deux pices +de canon bien pointes taient hrisses sur un cavalier de quarante +pieds de haut. + +[Note 216: Quelques lecteurs peu familiariss avec le nom +des ouvrages de fortification ne seront peut-tre pas fchs d'en +retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement +angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_ +est l'entre d'une pice de fortification du ct de la +place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_, +plate-forme de laquelle on peut tirer le canon +dcouvert.--_Cavalier_, terre leve ou l'on place du canon.] + +[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le pote va le +dire plus bas, les Turcs n'avaient pas prvu l'arrive d'une flotte +ennemie; ils n'avaient donc dfendu que la rive oppose celle sur +laquelle s'levait la ville, et cela dans la crainte que l'arme de +terre n'essayt de traverser le fleuve.] + +13. Mais, du ct du fleuve, la ville tait entirement ouverte, parce +que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau russe +pt jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent mme leur erreur qu' +l'instant o ils furent surpris, mais alors il tait trop tard pour se +raviser; et comme le Danube n'offrait pas un facile abordage, ils se +contentrent de suivre des yeux la flottille moscovite et de crier: +Allah! et Bismillah.[218]! + +[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran, +toutes les prires et actions de grces des musulmans commencent par +_Bismillah_!] + +14. Cependant les Russes se prparrent l'attaque; mais ici, desses +de la guerre et de la gloire, instruisez-moi peler tous ces noms +de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait jamais +leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, leur mmoire? Achille, +lui-mme n'eut jamais un visage plus refrogn ou plus couvert de sang +qu'un millier de hros de cette nation nouvelle et police, aux noms +desquels il ne manque vraiment que la prononciation. + +15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne ft-ce que pour +enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff +et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis +Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pices de +douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais +fouiller plus fond dans les gazettes; mais la renomme est une +capricieuse prostitue, qui semble autant se servir de ses oreilles +que de sa trompette. + +16. Et elle refuse de monter au ton de la posie ces syllabes +discordantes dont on a fait, Moscow, des noms propres. Cependant, +parmi ces derniers, plusieurs mritaient d'tre lous autant que +jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin, +ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les +proraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en +citer que Rousamouski,-- + +17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et +Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors +march contre un ennemi, ou enfonc le sabre dans une peau. Peu se +souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur +cuir une peau nouvelle leurs timbales, dans le cas o le parchemin +viendrait renchrir, et dfaut de tout autre objet pour le +remplacer. + +18. Parmi eux se trouvaient des trangers de grand renom et de +diverses contres; simples volontaires, ils ne songeaient pas servir +leur patrie ou son gouvernement, mais devenir un jour brigadiers; +et quelque peu aussi se trouver au sac d'une ville, car c'est une +occasion fort douce aux jeunes gens de leur ge. Il y avait plusieurs +gnraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et dix-neuf +_Smith_[219]. + + +[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et +_Lefebvre, Fabre_ en franais, sont des noms propres extrmement +_communs_. Ils rpondent celui d'ouvrier forgeron sur toute espce +de mtaux.--_Thomson_, fils de Thomas.] + +19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand +pote, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou +des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier. +Quant aux Smith, ils taient trois Pierre; mais le premier d'entre eux +tous, le plus habile donner ou parer un coup, tait celui-l devenu +depuis si clbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui tait alors +au service des Tartares[221]. + +[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.] + +[Note 221: Peut-tre sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, +commandait les troupes anglaises en Turquie.] + +20. Les autres taient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills; +mais quand j'aurai ajout que le plus vieux des Jacks Smith tait n +dans les montagnes de Cumberland, et que son pre tait un honnte +forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui remplit trois +lignes de la dpche sur la prise de _Schmacksmith_; ainsi nomme-t-on +le village de la dserte Moldavie, o mourut cet homme immortel--dans +un bulletin[222]. + +[Note 222: M.A.P., aprs avoir traduit assez infidlement cette +strophe, ajoute en note: La _consonnance_ des _ith_ semble le seul +_motif_ de cette strophe. Il et peut-tre t plus _franais_ et +plus juste de dire: L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins +_semble_ le seul motif, etc., ou bien de ne rien dire du tout: +j'aurais suivi son exemple.] + +21. Je ne sais (malgr tout le cas que je fais de Mars) si l'insertion +d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement celle d'un +_boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espre, un crime de ce +doute; car je me souviens, tout simple que je suis, d'avoir vu la mme +ide dans un certain Shakspeare, dont il suffit aujourd'hui de citer +les pices drgles pour acqurir le titre de bel-esprit. + +22. L se trouvaient aussi des Franais, vifs, jeunes et vaillans; +mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de +gloire, des noms gaulois. Plutt dire vingt mensonges qu'un seul mot +de vrit;--celles de ce genre sont des trahisons; elles compromettent +la patrie, et l'on dteste comme tratre quiconque a l'audace de +nommer un Franais en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de +prouver John Bull que la paix doit ajouter sa haine pour la +France. + +23. Les Russes avaient, pour deux motifs, plac deux batteries dans +une le situe prs d'Ismal. Le premier tait de bombarder la ville +et de faire crouler les difices publics et particuliers, sans se +soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La forme de +la place devait rellement suggrer ce projet: elle tait btie en +amphithtre, et chaque maison semblait offrir la bombe un but +assur. + +24. Le second objet tait de profiter de l'instant d'une consternation +gnrale pour attaquer la flottille turque, qui reposait prs de l + l'ancre dans une parfaite scurit. Mais un troisime motif tait +encore sans doute de les amener au dsir de capituler: fantaisie qui +s'empare quelquefois des guerriers, quand ils ne sont pas acharns +comme des chiens terriers ou des boules-dogues. + +25. Une habitude trs-blmable, celle de mpriser les ennemis que l'on +doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause +de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc rayer ce +dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont dj fourni +une rime. Mais heureusement ce nom est ajout tant de _sir_ et de +_madam_, qu'on serait tent de croire que le _premier_ qui le porta +fut _Adam_, lui-mme[223]. + +[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom +du clbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des +nations_.] + +26. Les batteries russes taient dfectueuses, pour avoir t +construites avec trop de prcipitation. Ainsi, la mme raison qui +prive un vers de son douzime pied, et rembrunit le front de Longman +et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide +que le voudraient ceux qui les impriment, la mme raison, dis-je, peut +s'opposer pour un tems ce que l'histoire appelle tantt _meurtre_, +et tantt _gloire_. + +[Note 224: Libraires de Lord Byron, Londres.] + +27. Soit effet de l'ineptie, de la hte ou du gaspillage des +ingnieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutt celui de la +cupidit personnelle du fournisseur qui aurait espr sauver son ame +en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est certain +que les batteries nouvellement dresses ne portaient aucun secours +efficace. Elles manquaient toujours, elles n'taient jamais manques, +et elles ajoutaient sans cesse la liste des manquans[225]. + +[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, +et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de +soldats de leurs compagnies qui n'ont pas rpondu l'appel. C'est +ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des +absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son ddain superbe; +la rptition du mme mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_ de cette +strophe.] + +28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances drangea +toutes leurs tentatives navales: trois brlots perdirent leur +courtoise existence avant de toucher l'endroit o ils auraient pu +produire quelque effet. La mche avait t allume trop tt, et rien +ne put remdier cette lourde faute: ils sautrent au milieu de la +rivire. Cependant, bien que l'aube ft leve, les Turcs dormaient +aussi profondment que jamais. + +29. Cependant, sept heures, ils se rveillrent et aperurent la +flottille des Russes qui se mettait en route. Il tait neuf heures +quand, ayant toujours avanc sans rencontrer d'obstacles, les +vaisseaux arrivrent un cble de distance de la ville d'Ismal, et +commencrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue avec +usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pices de toutes les +formes et de tous les calibres. + +30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu +des Turcs; et, l'aide des batteries de terre, ils entretinrent +le leur avec une grande prcision. Mais enfin ils sentirent qu'une +canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville se soumettre, et +ils donnrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula +fond; une seconde, tant venue chouer sous les retranchemens, tomba +au pouvoir des Turcs. + +31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; mais +aussitt que l'ennemi parut s'loigner, les delhis montrent plusieurs +barques, s'avancrent force de rames et fatigurent les Russes par +un feu terrible. Ils tentrent mme d'oprer une descente sur l'autre +bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau ple-mle et leur fit +tout un bulletin de morts[226]. + +[Note 226: C'est--dire leur tua assez d'hommes pour qu'un +bulletin pt tre rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici du comte +Roger de Damas, qui se distingua effectivement au sige d'Ismal, et +auquel Catherine II confra ensuite le grade de colonel et la croix de +Saint-Georges. Le comte de Damas est rentr en France en 1814.] + +32. Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que firent les +Russes ce jour-l, je crois que plusieurs volumes ne me suffiraient +pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses ajouter. Aprs +ce dbut, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il cherche faire sa +cour quelques trangers de distinction qui assistaient au combat, au +prince de Ligne, Langeron, Damas, noms aussi grands que jamais en +ait inscrit la gloire dans ses fastes. + +33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que +la gloire. l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mmes, +combien peu de lecteurs savent s'ils ont rellement exist! (et +peut-tre existent-ils encore, car rien ne porte croire le +contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore +dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les mmoires +du prince de Ligne ont demi cart de sa personne le rideau de +l'oubli[227]. + +[Note 227: L'extrait de ces Mmoires, publi en 1809 par Mme de +Stal, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la +longue vie militaire et littraire du prince de Ligne. La collection +ignore de ses oeuvres compltes forme 40 vol. in-12. Il est mort +Vienne le 13 dcembre 1814.] + +34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions +aussi vaillamment que les plus fameux hros, et dont les noms, perdus +dans la foule, ne sont jamais retrouvs et rarement cherchs! Ainsi +la bonne renomme est-elle sujette de tristes contractions et des +extinctions prmatures. Aprs toutes nos modernes batailles, je parie +qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance dans +aucune gazette. + +35. Aprs tout, cette dernire attaque, toute glorieuse qu'elle ft, +montra bien, _d'une manire ou de l'autre_, qu'une faute avait t +commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) tait +fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive +opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs dbats +en furent la consquence ncessaire.--Ici je dois m'arrter; car si +j'crivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que +mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brche. + +36. Il y avait un homme, si toutefois c'tait un homme;--non que l'on +puisse mettre en question son _humanit_, car, s'il n'avait pas t un +Hercule, son histoire et eu la brivet de sa dernire maladie; alors +qu'oppress d'une indigestion, le visage ple et dfait, il expirait +maudit, sous un arbre de la belle province qu'il avait ravage, comme +la sauterelle, dans le champ dont elle a rong le fruit. + +37. C'tait Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems o +l'homicide et la prostitution taient les bases de la grandeur. Si les +titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa gloire +galerait encore aujourd'hui la moiti de sa fortune. Haut de six +pieds, cet homme tait bien digne d'inspirer la souveraine de toutes +les Russies un caprice proportionn la grandeur de sa taille; car +elle avait l'habitude de mesurer le mrite d'un homme comme on mesure +un clocher. + +[Note 228: N en 1736. Ds sa jeunesse ce fameux favori avait +dvelopp un drglement de moeurs sans exemple mme en Russie. Il +avait achet la Crime aux Tartares, et, pour donner aux peuples +musulmans de cette vaste province les moeurs russes, il avait exerc +les actes de barbarie les plus multiplis. Il mourut subitement en +1791, quelques lieues de Kerson en Crime, au moment o Catherine +commenait se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une +indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la vengeance +de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce courtisan +russe est presque incroyable. Min par une fivre lente, il mangeait, + son djeuner, une oie entire, buvait dix bouteilles de vin et de +nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures aprs, se remettait + table et y dnait avec la mme voracit. (Voyez la _Vie du prince +Potemkin_, 1807, in-8.)] + +38. Tandis qu'on tait en proie l'indcision, Ribas dpcha un +courrier au prince, et parvint ainsi faire prvaloir son avis. Je +ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais +enfin il eut tout sujet d'tre satisfait. En attendant, les batteries +faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, points sur les bords +du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de +rpondre de l'autre ct. + +39. Mais le 13, quand une partie des troupes tait dj rembarque +et que le sige allait tre lev, un courrier, arrivant de toute la +vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la +gloire _gazetire_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire. Ses +dpches, rdiges en style magnifique, annonaient la nomination au +commandement de ce favori des batailles, le feld-marchal Suwarow. + +40. La lettre que le prince adressait par la mme voie au marchal +et t digne d'un Spartiate, s'il s'tait agi d'une cause faite pour +embraser un grand coeur, telle que la dfense de la libert, de la +patrie ou des lois; mais comme elle n'tait inspire que par l'odieuse +ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu' de faibles +loges, si ce n'est pour la prcision de son style. Vous prendrez +Ismal, contenait-elle, quelque prix que ce soit. + +41. Dieu dit: Que la lumire soit, et la lumire fut faite! Et +l'homme: Que le sang coule, et il en jaillit une mer! Ainsi le +_fiat_ de cet enfant dgnr des tnbres (car le jour ne prte gure +sa lumire ses exploits) produit en une heure plus de maux que n'en +pourraient rparer trente beaux ts, fussent-ils ravissans comme ceux +qui mrissaient les fruits d'den. La guerre ne se contente pas de +couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la tige. + +42. Nos amis les Turcs, qui dj commenaient signaler de leurs +bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, taient dupes d'une mprise +trs-condamnable, non que l'on ne soit dispos facilement croire des +ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la grammaire +que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici les Turcs +s'abusaient grossirement en ce qu'ayant en horreur le porc ils +espraient cependant prserver leur lard du danger[229]. + +[Note 229: Ce jeu de mots, dtestable en franais, est excellent +en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_ +s'emploie dans les conversations les plus lgamment familires, pour +_prserver sa personne_.] + +43. En effet, le 16, arrivrent au galop deux cavaliers que de loin +on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrire eux qu'un +mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les +coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment o l'on +reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-mme et son guide. + +44. _Grande joie Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'crier +plus d'un sot, ds qu' Londres une illumination est ordonne. C'est +l l'illusion premire de tous les rves de ce bon ivrogne de John +Bull[230]. Sitt que les rues sont garnies de lampions coloris, ce +prudent personnage (le susdit John) livre discrtion sa bourse, son +ame, sa raison, sa draison, et tout cela pour payer ce divertissement +insipide[231]. + +[Note 230: On sait que ce mot dsigne le peuple anglais. Il +signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple +franais avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mrite encore.] + +[Note 231: En 1815, l'occasion du voyage de l'empereur +Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministre ordonna +des illuminations dont les frais s'levrent plus de dix millions. +L'allocation de cette somme causa de violens dbats dans la chambre +des communes.] + +45. Il est tonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses +yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne +doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il a +entirement perdu l'usage de la vue. l'entendre, sa dette constitue +sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand la famine, +escorte de sa livide et dcharne famille, apparat devant lui, il +ne la reconnat pas, ou bien il s'crie que la famine est fille de +l'agriculture. + +[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn +your eyes_.] + +[Note 233: Le crdit, disent tous les politico-banquiers, est +la base de la richesse.--L'lvation des taxes est la mesure de la +libert et du bonheur d'une nation.] + +46. Mais laissons John Bull et revenons notre conte. Grande joie +dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, les Franais +et les Cosaques! Suwarow prsageait de brillantes journes, et +paraissait, leurs yeux, semblable au gaz qui vient remplacer la +paisible lumire de la lampe, ou comme ces feux follets toujours +voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les aperoivent +dans des chemins sems de fondrires. Le nouveau chef allait, venait, +et tout le monde, l'aspect de ce mobile flambeau, s'empressait de +suivre aveuglment ses pas. + +47. Mais ici les choses eurent un tout diffrent rsultat. La flotte +et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, salurent +Suwarow avec dfrence, et tout annona que la fortune tait de +retour. On s'avana de la place une porte de canon; on construisit +des chelles: on rpara les dommages des premiers travaux, on en +fit de nouveaux, on runit des fascines et toutes sortes de machines +commodes. + +48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens +d'une multitude: de mme que les vagues obissent l'impulsion du +vent, ou que le troupeau pat sous la conduite du taureau, de mme que +le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton conducteur +fait accourir derrire lui ses compagnons en agitant la sonnette +pendue son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les +petits. + +49. Tout le camp tait dans la joie; vous auriez cru qu'ils se +prparaient aller la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans cette +mtaphore; du moins, dans les deux cas, le rsultat est-il galement +la discorde.) Il n'tait pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne +dsirt les dangers et le pillage: pourquoi? parce qu'un laid, +vieux et petit homme, nu jusqu' la chemise, tait venu commander +l'avant-garde. + +50. Mais les choses en taient ainsi. Tous les prparatifs furent +faits avec vivacit: le premier dtachement, form de trois colonnes, +ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour fondre sur +l'ennemi; le second, galement de trois colonnes, avait une soif de +gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le troisime, +compos de deux colonnes; devait engager le combat sur le fleuve. + +51. De nouvelles batteries furent encore dresses. On tint un +conseil gnral, et, comme cela est quelquefois arriv la dernire +extrmit, on y vit rgner l'unanimit, cette desse si trangre +la plupart des conseils. Toutes les difficults tant surmontes, la +gloire commena briller d'un vif clat tous les yeux, et cependant +Suwarow, dtermin la mriter, s'occupait exercer ses recrues +l'emploi de la baonnette[234]. + +[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-mme +l'exercice.] + +52. C'est un fait bien reconnu que, malgr sa dignit de commandant +en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins +exercs, et qu'il savait trouver le tems de faire auprs d'eux les +fonctions de caporal. Comme on fait prendre la salamandre l'habitude +de sucer la flamme sans en tre moleste, ainsi les accoutumait-il +monter sur une chelle (non pas celle de Jacob) ou bien franchir un +foss. + +53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans, +des dagues et des cimeterres; puis il fit charger la baonnette ces +mannequins; pour donner ses gens une leon contre les vritables +Turcs. Quand ils furent bien dresss ce mange, il jugea qu'il +tait tems de commencer srieusement l'attaque. Vos gens habiles se +moquaient de sa conduite:--il ne leur rpondit rien; mais il prit la +ville. + +54. Tel tait l'tat de la plupart des choses la veille de l'assaut: +tout le camp tait dans le plus silencieux repos. Vous le croirez +difficilement; mais les hommes dcids braver tous les dangers +redeviennent calmes sitt que tout a t dcid. Les conversations +taient rares; car les uns se transportaient en pense dans leur +maison, auprs de leurs amis; les autres songeaient eux-mmes et +leur avenir--personnel. + +55. Suwarow surtout tait sur l'alerte; il examinait, dressait, +ordonnait, plaisantait et rflchissait; car, nous pouvons hardiment +le dire, c'tait un homme merveilleux, au-del de toute merveille, +Hros, bouffon, moiti ange et moiti diable, priant, instruisant, +dsolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il +assigeait une forteresse, vritable arlequin en uniforme. + +56. Le jour qui prcda l'assaut, comme ce grand conqurant tait +retenu l'exercice--par ses fonctions de caporal,-- la chute du +crpuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour +d'une montagne, rencontrrent un parti d'hommes, l'un desquels parlait +leur langue,--bien ou mal, l'important tait qu'il se ft entendre; +mais, soit par son accent, ses discours ou ses manires, ils +reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mmes drapeaux. + +57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses +compagnons, au quartier-gnral. Leur costume tait musulman; +cependant vous auriez pu reconnatre en eux des Tartares dguiss, +et un fond de christianisme sous leurs riches vtemens turcs; mais en +couvrant ainsi certaines grces naturelles d'une pompe extrieure, ils +rendaient d'autres tranges mprises trs-difficiles viter. + +58. Suwarow tait en chemise, devant une compagnie de Calmoucks; il +les exerait, menaait et amusait; il jurait aprs les moins alertes +et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car c'est ainsi +que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile n'tait +que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et sa voix +toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement qu'il tait +indiffrent de gagner dans les combats une pension ou la mort.-- + +59. Suwarow, l'approche de cette compagnie de cosaques et de leur +capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux perans.--D'o +venez-vous?--De Constantinople, o nous tions esclaves[235].--Qui +tes-vous?--Ce que vous voyez. Telle tait la concision de leur +dialogue, celui qui se chargeait de rpondre sachant qui il parlait +et songeant pargner les mots. + +[Note 235: M. A. P. a nglig de traduire cette rponse.] + +60.--Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan: les +deux autres sont des femmes, et le troisime n'est ni homme ni femme. +Le gnral promena sur les autres un oeil rapide, puis ajouta: J'ai +dj entendu _votre_ nom; celui du second m'est tranger. Il est +absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais passons.--Je crois, +vous, avoir entendu votre nom dans le rgiment Nicolaiew?--Le mien +mme. + +61. Vous avez servi Widdin?--Oui.--Vous conduistes +l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais peine quelque +chose.--Vous monttes le premier la brche?--Au moins ne fus-je +pas le dernier suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en +rsulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait +prisonnier.--Vous serez veng, car la ville assige est deux fois +aussi forte que celle o vous ftes bless. + +62. O voulez-vous servir?--O vous voudrez.--Je sais que vous +aimez tre dans les enfans perdus; sans doute vous voulez fondre le +premier sur l'ennemi, aprs les maux que vous avez dj soufferts. +Et ce jeune garon, que fera-t-il avec son visage sans barbe et ses +habits dchirs?--Ah! gnral, s'il n'est pas plus mauvais pour la +guerre que pour l'amour, il montera le premier l'assaut. + +63. Il y sera, s'il l'ose.--Ici Juan s'inclina profondment comme +le compliment le mritait. Par un bienfait spcial de la Providence, +continua Suwarow, votre ancien rgiment doit conduire ce matin, +peut-tre mme cette nuit, l'assaut. J'ai fait voeu plusieurs saints +que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce qui fut Ismal, +et que les plus superbes mosques n'arrteraient pas leur tranchant. + +64. Ainsi, maintenant, la gloire, mes enfans! Aprs ces mots il +se retourna et continua, dans les termes russes les plus classiques, + animer ses soldats, jusqu' ce que tous ces grands coeurs de hros +fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'et pris pour un +prdicateur en chaire (de ceux qui regardent avec ddain tous les +biens terrestres, sauf la dme), en le voyant exhorter ses auditeurs +se ruer sur les paens et massacrer ceux qui rsisteraient aux armes +de la chrtienne impratrice Catherine. + +65. Johnson qui, d'aprs ce long colloque, se regardait comme le +favori de Suwarow, se hasarda s'adresser encore lui, bien qu'il le +vt retourn ses chres occupations. Je vous rends grces, dit-il, +de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si vous +indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon ami +et moi, ce qu'il nous faudra faire. + +66. --Bien! j'tais occup, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez +votre ancien rgiment, qui est dj sous les armes. Hol! Katskoff +(ici il appela un Polonais), conduis-le son poste; j'entends le +rgiment Nicolaiew. Cet autre tranger restera avec moi: c'est un beau +garon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les bagages ou +bien l'ambulance. + +67. Mais ici commena une autre scne. Les dames, qui n'avaient pas +l'habitude d'tre traites de la sorte (et cependant, leves dans un +harem, elles taient bien pntres de la meilleure doctrine du monde, +celle de l'obissance passive);--les femmes alors soulevrent la tte; +leurs yeux brillans parurent humects de larmes, et, comme la poule +tend les ailes sur ses poussins, elles tendirent leurs bras + +68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'tre honors par +le plus grand capitaine qui jamais et peupl l'enfer de hros tus, +ou plong dans le dsespoir une province ou un royaume. Mortels +extravagans et toujours vainement prouvs! un laurier est donc une +chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter une +seule feuille de cet arbre, prtendu immortel, avec une mer toujours +montante de sang et de larmes? + +69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'tait pas +vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une +sorte d'motion, des femmes, la tte chevele, dont tous les traits +exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur mtier de +la tuerie ont le coeur cautris contre les angoisses de plusieurs +millions d'hommes, mais une douleur isole peut inspirer de la +compassion, mme aux hros,--et Suwarow en tait un vritable. + +70. Du ton calmouck le plus mu:--Que diable! Johnson, quoi +pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous +les gards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons, +o elles peuvent seulement tre hors de danger. Mais vous auriez +d savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je dteste les +soldats maris, quand ils ne renouvellent pas chaque anne leurs +femmes. + +71. --Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre +Anglais, celles-ci ne sont pas nous: elles ont d'autres maris. Je +connais trop bien, par exprience, la discipline militaire, pour avoir +conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans une charge +le coeur des hros comme la pense d'une petite famille reste en +arrire. + +72. Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur +domestique, favoris notre fuite, et elles ont brav mille dangers +pour nous suivre dans cette dangereuse traverse. Pour un homme comme +moi ce genre de vie n'a rien d'trange; mais c'est un moment cruel +pour de pauvres tres comme elles: ainsi, si vous voulez que je +combatte de tout mon coeur, je vous prie de les faire traiter avec +politesse. + +73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouills, +regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hsit les +croire tels.--Leur surprise n'tait pas moins grande (ni moins juste) +que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutt froce +qu'imposant, simplement vtu, couvert de poussire, nu jusqu' la +camisole, et cette dernire elle-mme fort sale, de le voir, dis-je, +plus redout que tous les sultans de leur connaissance. + +74. En effet, comme le leur tmoignaient tous les yeux, tout semblait +attendre son signal. Habitues voir, comme une espce de divinit, +le sultan couvert de pierreries, s'avanant avec la gravit impriale +d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadme sur la queue), en un +mot, entour de toute la pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas +comment le pouvoir consentait une fois se passer de pompe. + +75. Johnson, voyant leur extrme dconvenue, leur donna, chemin +faisant, et quoique peu initi dans les affections orientales, +quelques lgres consolations. Pour Don Juan, qui tait bien autrement +sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait, ou +qu'alors il saurait bien en faire repentir l'arme russe. Ces paroles +taient extravagantes, mais pourtant les dames y trouvrent un grand +motif d'esprance; car toutes elles aiment l'exagration. + +76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques lgers baisers, elles +s'loignrent pour le moment,--en attendant ce que dcideraient les +coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin, +ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos +nombreux bonheurs, c'est une espce d'amortissement sur la condition +de l'humanit.)--En mme tems leurs doux amis saisissaient leurs armes +et se prparaient embraser une ville qui ne leur avait jamais fait +le moindre mal. + +77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros +lui-mme pour les apprcier en dtail; qui regardait la vie comme +une souillure, et les gmissemens d'une nation expirante comme les +murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats +(pourvu que leurs efforts prvalussent la fin) que la femme et les +amis de Job se souciaient de ses ulcres,--pouvait-il songer long-tems +aux sanglots de deux femmes? + +78. Non certainement.--L'oeuvre de gloire se disposait; on allait +entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant +qu'Homre et eu ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu de +dcrire la mort du fils de Priam, je serai forc de parler escalades, +bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets et baonnettes, +tous mots rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux gosier +des muses. + +79. Immortel Homre! toi qui, malgr ta longueur, as charm toutes +les oreilles, et, malgr ton peu d'tendue, toutes les gnrations, en +maniant de ton bras potique ces armes auxquelles les hommes n'auront +plus jamais recours ( moins, cependant, que la poudre canon n'ait +pas la supriorit que lui supposent tous les potentats aujourd'hui +ligus contre la jeune libert... Puissent-ils ne pas trouver en elle +une nouvelle Troie!) + +80. Immortel Homre! j'ai maintenant peindre un sige o furent +tus plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus +expditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque. +Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi +ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible +ruisseau de se comparer l'Ocan; mais au moins, nous autres +modernes, vous galons-nous en matire de sang, + +81. Sinon potiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est la +vrit, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse veuille +dcrire tout ce qui va se passer, elle sera force de s'carter d'une +trop rigoureuse fidlit. Dans un instant la ville sera attaque; de +grandes actions vont avoir lieu;--comment les raconterai-je? coutez, +ames immortelles de gnraux! Phbus se lve pour colorer vos dpches +de ses rayons. + +82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins +longues des morts et des blesss! Ombre de Lonidas, qui combattis +si vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grce, hlas! +tait envahie! commentaires de Csar, prtez-moi (pour me soutenir) +une parcelle de vos _plissans_ rayons de gloire, si beaux, si varis +pour l'oreille des muses! + +83. Quand j'appelle _plissante_ votre immortalit guerrire, je +veux seulement rappeler que, par une triste ralit, il n'est pas de +sicle, d'anne, et mme de jour qui ne fltrisse le nom d'un hros +dvastateur; je veux seulement dire que si nous venons runir tous +ses droits la reconnaissance des hommes, il devient aussitt un +boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes cervels. + +84. Les mdailles, honneurs, rubans, galons ou broderies, +n'appartiennent pas mieux l'homme immortel, que le manteau de +pourpre la prostitue de Babylone. Les enfans sont passionns pour +un uniforme comme les femmes pour un ventail, et le dernier goujat, +revtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de la +gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce que +c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperoivent le vent_[236]. + +[Note 236: Expression du Psalmiste.] + +85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_, +parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication +vous parat trop simple, dites qu'il se prcipite sur ses pas comme un +brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer +ce chant, avant que ma muse ne se sente fatigue. Le suivant, pour +rveiller l'attention gnrale, va sonner en vole comme du haut d'un +clocher de village. + +86. coutez, dans le silence de la froide et paisse nuit, le +bourdonnement des armes se pressant rangs sur rangs! L, de lourdes +masses se glissent, dans l'obscurit douteuse, le long des murs +assigs et sur les bords du fleuve hriss de dfenses. Cependant les +astres percent d'une faible lumire les vapeurs humides et condenses +qui se roulent devant eux en bizarres guirlandes.--Bientt la fume de +l'enfer doit tendre sur eux un plus impntrable manteau. + +87. Arrtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui, +sparant alors la vie de la mort, glaa pour un instant le coeur de +ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir. +Un moment--et tout reparatra plein de vie! La marche! la charge! les +cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et +les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille. + + + + +SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VII. + + +L'ouvrage qui contient les dtails du sige d'Ismal tant fort peu +rpandu en France, o cependant il a t imprim, nous en extrairons +tous les passages que Byron a jugs dignes d'tre paraphrass. Il est +intitul:--_Essai sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle +Russie_. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais la ddicace en +tant adresse l'empereur Alexandre, petit-fils de Catherine II, le +lecteur est, par cela seul, averti de se tenir sur ses gardes. Malgr +ce grave dfaut, c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le +marquis de Castelnau) a lui-mme emprunt les circonstances du sige +d'Ismal au manuscrit d'un lieutenant-gnral de Russie, qui avait +fait cette campagne (le duc de Richelieu). + +STROPHE 9. + +Ismal est situe sur la rive gauche du bras gauche du Danube, peu +prs quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille toises de +tour. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 10. + +On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situ +la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a t +termin par un Grec. Pour donner une ide des talens de cet ingnieur, +il suffira de dire qu'il fit placer les palissades perpendiculairement +sur le parapet, de manire qu'elles favorisaient le feu des assigeans +et arrtaient le feu des assigs. (_Ibid._) + +STROPHE 11. + +Le rempart en terre est prodigieusement lev, cause de l'immense +profondeur du foss. Il n'y a ni ouvrage avanc ni chemin couvert. +(_Ibid._) + +STROPHE 12. + +Un bastion de pierres, ouvert par une gorge trs-troite et dont +les murailles sont fort paisses, a une batterie casemate et une +barbette; il dfend la rive du Danube. Du ct droit de la ville est +un cavalier de quarante pieds d'lvation, pic, garni de vingt-deux +pices de canon, et qui dfend la partie gauche. (_Ibid._) + +STROPHE 13. + +Du ct du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne +croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans +le Danube. (_Ibid._) + +STROPHE 23. + +On s'tait propos deux buts galement avantageux par la construction +de deux batteries sur l'le qui avoisine Ismal. Le premier, de +bombarder la place, d'en abattre les principaux difices avec du canon +de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la ville tant +btie en amphithtre, presque aucun coup ne serait perdu. (_Histoire +de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 24. + +Le second motif tait de profiter de ce moment d'alarme pour que la +flottille, agissant en mme tems, pt dtruire celle des Turcs. Un +troisime motif, et vraisemblablement le plus plausible, tait de +jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager capituler. +(_Ibid._) + +STROPHES 25, 26 ET 27. + +Une habitude blmable, celle de mpriser son ennemi, fut la cause du +dfaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait +agir promptement, et on ngligea de donner aux ouvrages la solidit +qu'ils exigeaient. (_Ibid._) + +STROPHES 28 ET 29. + +Le mme esprit fit manquer l'effet de trois brlots; on calcula mal la +distance, on se pressa d'allumer la mche, ils brlrent au milieu +du fleuve, et quoiqu'il ft six heures du matin, les Turcs, encore +couchs, n'en prirent aucun ombrage. + +1er _dcembre_ 1790. Cette opration manque, la flottille russe +s'avana vers les sept heures; il en tait neuf lorsqu'elle se trouva + cinquante toises de la ville. (_Ibid._) + +STROPHES 30 ET 31. + +Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de +mousqueterie pendant prs de six heures. Les batteries de terre +secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades ne +suffiraient pas pour rduire la place: on fit la retraite une heure. + peine la retraite des Russes fut-elle remarque, que les plus braves +d'entre les ennemis se jetrent dans de petites barques et essayrent +une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et leur tua +plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lanon sauta +pendant l'action, un autre driva par la force du courant et fut pris +par l'ennemi. (_Ibid._) + +STROPHES 32 ET 33. + +On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes +firent de mmorable dans cette journe; pour compter les hauts faits +d'armes, pour particulariser toutes les actions d'clat, il faudrait +composer des volumes. Parmi les trangers, le prince de Ligne se +distingua de manire mriter l'estime gnrale. De vrais chevaliers +franais, attirs par l'amour de la gloire, se montrrent dignes +d'elle. Les plus marquans taient le jeune duc de Richelieu, les +comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._) + +STROPHE 35. + +L'amiral de Ribas dclara en plein conseil que ce n'tait qu'en +donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi; +on lui opposa mille raisons auxquelles il rpondit par de meilleures. +(_Ibid._) + +STROPHES 36, 37 ET 38. + +Il ne s'agissait que de dterminer le prince Potemkin; Ribas y +russit. Tandis qu'il se dmenait pour l'excution du projet agr, +on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12 dcembre, +quatre-vingts pices de canon sur le bord du Danube, et cette journe +se passa en vives canonnades. (_Ibid._) + +STROPHE 39. + +Le 13, une partie des troupes tait embarque; on allait lever le +sige. Un courrier arrive; il est tmoin des cris de joie du Turc, qui +se croyait la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part du +prince, que le marchal Suwarow va prendre le commandement des forces +runies sous Ismal. (_Ibid._) + +STROPHE 40. + +La lettre du prince Potemkin Suwarow est trs-courte; la voici +dans toute sa teneur: Vous prendrez Ismal quel prix que ce soit. +(_Ibid._) + +STROPHES 43 ET 44. + +Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant toute bride: on +les prit pour des Cosaques; l'un tait Suwarow et l'autre son guide, +portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du +gnral. (_Ibid._) + +STROPHE 46. + +Les succs multiplis de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un +enthousiasme gnral. (_Ibid._) + +STROPHE 47. + +Les choses prennent, le mme jour, une autre tournure; le camp se +rapproche et s'tablit une porte de canon de la place; on prpare +des fascines, on construit des chelles, on tablit des batteries +nouvelles. (_Ibid._) + +STROPHES 48 ET 49. + +L'ame de Suwarow s'est communique l'arme; il n'est pas jusqu'au +dernier goujat qui ne dsire d'obtenir l'honneur de monter l'assaut. +(_Ibid._) + +STROPHE 50. + +La premire attaque tait compose de trois colonnes commandes +par les lieutenans-gnraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les +gnraux-majors Maurice Lascy, Thodore Meknop. Trois autres colonnes, +destines la seconde attaque, avaient pour chefs le comte de +Samolow, les gnraux lie de Bezborodko, Michel Kutusow; les +brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupire. La troisime attaque, par eau, +n'avait que deux colonnes sous les ordres des gnraux-majors Ribas +et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (_Histoire de la +Nouvelle Russie_.) + +STROPHES 51, 52 ET 53. + +On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de +guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils +runirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exera les +soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader; +il enseigna aux recrues la manire de donner le coup de baonnette. +Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines +disposes de manire reprsenter un Turc. (_Ibid._) + + + + +Chant Huitime. + + +1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voil des jurons +bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable +lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent interprter le rve +de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un tableau +de ces objets, comme ils vont devenir son thme, il est juste de leur +faire une invocation. Adressez-la Mars, Bellone, ce que vous +voudrez,--cela signifiera toujours la guerre. + +[Note 237: Jurons fort la mode dans les tavernes anglaises.] + +2. Tout tait prpar,--le feu, l'pe et les hommes qui allaient +en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannire, +l'arme, les nerfs et les muscles tendus, s'avanait pour le +carnage,--et, vritable hydre humaine, allait souffler partout sur +ses pas la destruction. Ses ttes taient autant de hros qui, peine +tombs, taient remplacs par d'autres. + +3. L'histoire est oblige de prendre les choses en gros; mais +peut-tre, si nous pouvions les considrer en dtail et faire la +balance des pertes et des gains, dcouvririons-nous que la guerre +n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en +obtenir que de misrables conqutes. Il y a plus de saine gloire +scher une seule larme qu' rpandre des mers de sang. + +4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction +intrieure, tandis que l'autre, force de pompes, d'acclamations, de +ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation qui +souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignits, peut +bien exciter l'envie ou l'admiration des tres corrompus; mais elle +n'est, aprs tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant pour la +libert, que la crcelle d'un enfant de meurtre. + +5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il +n'en est pas ainsi de Lonidas et de Washington, dont tous les champs +de bataille sont devenus autant de terres sacres, et qui n'ont pas +dsol des mondes, mais assur l'existence des nations. Oh! que l'cho +de ces noms semble doux l'oreille! et tandis que ceux des guerriers +vulgaires surprennent ou tourdissent les hommes vains et serviles, +les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu' ce que l'avenir +ait reconquis la libert. + +6. La nuit tait obscure; un pais brouillard ne permettait de +distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en +arcades de vapeurs embrases, et reproduisant dans les eaux du Danube, +comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille tait pouvante +par le ronflement continu des voles et par le long fracas de chaque +dtonation, bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet, +les foudres du ciel nous pargnent, ou du moins nous frappent +rarement;--celles de l'homme rduisent en cendres des millions +d'hommes! + +7. La colonne destine tenter l'assaut avait peine devanc de +quelques toises les batteries russes, que les musulmans s'veillrent +en sursaut et rpondirent, sur le mme ton, la foudre des chrtiens. +Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre et l'eau; on +et cru, en voyant les lmens ainsi branls, qu'ils se livraient un +sublime combat, et cependant les remparts d'Ismal flambaient comme +l'Etna, quand il prend fantaisie l'inquiet Titan d'ternuer. + +8. Et dans le mme instant retentit comme le fracas des machines les +plus homicides--l'norme cri de _Allah!_ portant dfi l'ennemi; +fleuve, ville et rivages rptrent _Allah!_ et les nuages qui +couvraient les combattans d'un dais pais vibrrent eux-mmes au +nom de l'ternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer +_Allah! Allah! Hu!_[238] + +[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des +musulmans; ils appuient long-tems sur la dernire syllabe, ce qui +produit un effet trange et terrible. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +9. Les colonnes s'branlaient toutes en mme tems; mais dj +commenaient tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles, +conduisaient l'attaque du ct de l'eau. Ils taient conduits +par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier +l'preuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth +nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est +la soeur de Christ, et ce jour-l on peut dire qu'elle se comporta +comme en terre sainte. + +[Note 239: Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans +l'excution de tes vues, est l'homme arm pour un meurtre +mutuel;--oui, le carnage est ta fille. + + WORDSWORTH, _Ode d'action de grces_. +] + +[Note D: C'est--dire celui _de la Divinit_. Voil, pour le +meurtre, une gnalogie prfrable toutes celles que l'on doit +notre premier hraut-d'armes. Qu'et-on dit si quelque indpendant lui +avait donn une pareille famille? + + (_Note de Lord Byron_.) + +M. A. P., scandalis de ces derniers mots, ajoute: Lord Byron +_affecte_ d'ignorer ici jusqu'o remonte l'origine potique de la +guerre. Je serais plutt dispos croire que M. A. P. _affecte_ ici +de connatre cette _origine potique_, laquelle connaissance, aprs +tout, n'a pas un rapport bien vident avec la rflexion sense de Lord +Byron.] + +10. Le prince de Ligne fut bless au genou; le comte _Chapeau-Bras_ +aussi reut une balle entre le chapeau et la tte, et la preuve que +cette tte tait aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle +demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne +peuvent vouloir aucun mal une cervelle parfaitement lgitime. +_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb? + +11. Et comme le gnral de brigade Marcow insistait pour qu'on spart +_le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens de naissance +vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traner et demander +un peu d'eau des oreilles sourdes;--le gnral Marcow, dis-je, en +prouvant ainsi son extrme sympathie pour les hommes de rang, eut +lui-mme la jambe emporte. + +12. Trois cents canons jetaient leur mtique, et trente mille +mousquets lanaient une grle de pilules, afin d'obtenir un bon +coulement sanguin. mortalit! tu as bien tes relevs mensuels de +dcs, tes pestes, tes famines, tes mdecins, qui sans cesse, comme +les grillots[240], bourdonnent nos oreilles les maux passs, prsens +et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable l'image exacte +d'un champ de bataille. + +[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des +mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas +oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appels en anglais +_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri +comme un prsage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est charg de +la mme mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette raison +on surnomme _oiseau de la mort_.] + +13. L se succdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu' ce que +la multiplicit des agonies endurcisse le coeur de quiconque vient + les contempler.--Hurler, se traner dans la poussire, rouler dans +leur orbite des yeux entirement blancs, telle est la rcompense de +plusieurs milliers d'hommes de toutes les ranges et de toutes les +files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le droit +de porter, dans la suite, un ruban sur leur poitrine. + +14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande +chose;--songez l'avantage d'tre, dans sa vieillesse, entretenu aux +frais de _votre bon roi_; une lgre pension branle la philosophie de +plus d'un sage, et, de plus, les hros sont seuls destins fournir +aux potes des inspirations, ce qui vaut encore mieux. Ainsi donc, +l'esprance de voir la posie redire ternellement vos campagnes, et +celle d'obtenir une demi-solde viagre, font que le genre humain vaut +bien la peine d'tre dtruit. + +15. Les troupes dj dbarques s'avancrent pour prendre une batterie +sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus bas +un instant aprs eux, firent aussitt leurs efforts pour lutter +d'activit avec leurs camarades; ils taient grenadiers. Ils +grimprent un un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein +de leur mre) sur les palissades et les retranchemens, conservant +toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade. + +16. Et rien de plus admirable; car le feu tait si vif, que si le +rouge Vsuve et avec ses laves renferm toutes sortes de machines, de +fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant dployer plus de furie. Un +tiers des officiers fut terrass; cet incident n'tait pas un prsage +de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les chasseurs +sont renverss, les chiens sont bientt en dfaut. + +17. Mais ici je laisserai le mouvement gnral pour m'attacher aux pas +glorieux de notre hros. Il doit cueillir des lauriers spars, et, +pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille hros, +tous galement dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou de +rclamer une lgie, ce dtail formerait un assommant lexicon de +gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue. + +18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre la gazette,--qui +sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil +dans les fosss, les champs; partout enfin o leurs ames ont, pour +la dernire fois, senti le poids de leur enveloppe matrielle.--Trois +fois heureux celui dont le nom a t correctement crit dans la +dpche. Je sais un homme dont on a rappel la mort sous le nom de +_Grove_, et qui rellement s'appelait _Grose_[241]. + +[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je +me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, un de mes +amis:--Voil la gloire, lui dis-je: un homme est tu, son nom est +Grose, on l'imprime Grove. J'avais t au collge avec le dfunt; +c'tait un homme spirituel et fort aimable, dont on recherchait la +socit cause de sa finesse, de son enjouement et de ses _chansons +boire_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent +de toutes leurs forces, sans savoir quel tait l'endroit o ils se +trouvaient pour la premire fois, ignorant encore mieux le point vers +lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient +aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, touffaient et donnaient +assez de preuves de valeur pour mriter eux deux seuls les frais +d'un entier bulletin. + +20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de +milliers d'hommes morts ou mourans:--tantt gagnant quelques pieds de +terrain plus rapprochs d'un vieil angle que toute l'arme s'efforait +d'emporter; tantt reculant devant le feu non interrompu qui tombait +sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se ft coul en +pluie: chaque instant ils trbuchaient sur un compagnon bless, qui +se dbattait au milieu de son sang. + +21. C'tait pour Don Juan le premier des combats, et bien que le +tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide +obscurit, alors que le coeur ne s'enflamme pas comme sous les votes +d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frmir, plir, +ou contempler, en soupirant aprs le jour, les lourds nuages paissis +comme un empois sur l'immensit des cieux, cependant il eut le courage +de ne pas prendre la fuite. + +22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'et fait? On +a vu et l'on voit encore des hros qui n'ont gure commenc mieux, +ou moins mal. Frdric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la +premire et la dernire fois[242]. La plupart des mortels sont comme +un cheval, un faucon ou bien une jeune marie; aprs une affaire +chaude, ils s'habituent leur nouvel tat et combattent ensuite comme +des diables pour leur solde ou pour les politiques. + +[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagne +par les Prussiens, mais Frdric ne fut pas tmoin de sa victoire; il +s'tait loign ds les premiers coups de canon.] + +23. Juan tait ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome +Erse, Irlandais ou peut-tre _Punique_[243] (car les antiquaires, +en fixant le niveau du tems lui-mme qui nivelle toutes choses, les +Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage de +Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique +tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une +autre, mais elle n'a rien de national[245]), + +[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent leur +le. On connat les nombreuses hypothses des Irlandais pour expliquer +l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, aux +Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont mme t jusqu' prtendre que +le latin n'tait qu'une corruption du vieil irlandais.] + +[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.] + +[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +24. Juan, dis-je, tait un _consomm de jeunesse_, une crature +incapable de rsister ses premires impulsions, un enfant de posie. +Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) la +sensation de la volupt, et demain, s'il s'agissait de dtruire, on +le voyait occuper ses loisirs avec la mme activit, dans la bonne +compagnie de ceux qui ne se livrent qu' des batailles, des siges et +autres semblables parties de plaisir. + +25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattt ou qu'il +aimt, c'tait dans ce que nous appelons _les meilleures intentions_, +espce de _carte_ que se propose bien de _retourner_ tout le genre +humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes. +Ainsi nous entendons l'homme d'tat, le hros, la prostitue et +l'homme de robe, quand le peuple s'inquite de leurs projets, opposer + toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel malheur que +l'enfer soit pav de ces intentions[246]! + +[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pav de +bonnes intentions_. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +26. Il m'est venu dernirement en pense que le pav de l'enfer--(si +toutefois il est ainsi fait)--devait tre aujourd'hui bien us, non +parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes intentions_ aurait +t sauv, mais plutt par la multitude de ceux qui, l'ayant travers +sans pouvoir en allguer de semblables, ont balay et emport le +ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons +parfaitement l'image dans Pall-Mall[247]. + +[Note 247: La plus grande et la mieux claire des rues de +Londres; celle dont les larges pavs sont le plus continuellement +fatigus.] + +27. Juan, par l'un de ces tranges hasards qui souvent sparent, dans +leur hideuse carrire, le guerrier du guerrier, et comme les plus +chastes pouses, quand, la fin de la premire anne conjugale, elles +quittent les plus constans maris du monde, Juan, dis-je, par l'un de +ces bizarres tours de la fortune, s'tait trop imprudemment avanc, et +aprs avoir, pendant un certain tems, charg et dcharg son fusil, il +s'aperut qu'il tait seul et que ses compagnons avaient disparu. + +28. Je ne sais comment tait arrive la chose.--Peut-tre le plus +grand nombre avait-il t tu ou bless, tandis que les autres avaient +rtrograd droite. Csar lui-mme fut jadis confondu par un pareil +mouvement, quand, la vue de toute son arme, pourtant si intrpide, +il ramassa un bouclier et finit par ramener au combat ses fiers +Romains. + +29. Juan, n'ayant pas de bouclier ramasser et d'ailleurs n'tant +pas un Csar, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir pour +qui, eut peine remarqu son isolement qu'il s'arrta une minute, et +peut-tre aurait-il d s'arrter plus long-tems. Ensuite, tel qu'un +ne (ici ne vous scandalisez pas, benot lecteur, puisque le grand +Homre lui-mme n'a pas jug cette similitude indigne d'Ajax, Juan la +prfrera peut-tre quelque autre plus nouvelle), + +30. Ensuite, comme un ne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y +a de singulier, sans regarder derrire lui. Mais, voyant flamber, tel +que le jour sur les montagnes, un feu assez clatant pour aveugler +ceux qui tremblent la vue d'un combat, il s'gara en cherchant un +sentier qui lui permt de runir son bras et ses efforts ceux du +corps d'arme dont la majeure partie n'tait dj plus que cadavres. + +31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps, +ni le corps lui-mme qui avait absolument disparu,--les dieux savent +comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble +louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas +incroyable qu'un jeune garon avide de gloire s'obstine marcher en +avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.) + +32. N'apercevant ni commandant ni commands, et laiss, comme un jeune +hritier, libre d'aller--il ne savait o,--sans lisires; de mme +que les voyageurs suivent travers marais et fougres un _ignis +fatuus_[248], ou que les naufrags se rfugient sous la premire hutte +qui se prsente leurs regards, Juan, suivant les inspirations +de l'honneur et de son nez, se prcipita vers l'endroit o le plus +violent feu annonait des ennemis plus nombreux. + +[Note 248: Feu follet.] + +33. Il ne savait o il allait, et s'en souciait fort peu; il tait +perdu, exaspr; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses +veines,--en un mot, son esprit tait la hauteur du moment, comme +cela arrive aux ttes ardentes. Il courut o l'on voyait et entendait +le feu le plus vif, o les plus normes canons formaient les plus +longues dtonnations, tandis que la terre et les airs +taient galement branls, frre Bacon, par ta dcouverte +philanthropique[249]. + +[Note 249: C'est ce moine qu'on attribue la dcouverte de la +poudre canon. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +34. Tout en s'avanant, il vint se retrouver au milieu de ce qui +avait t la seconde colonne, commande par le gnral Lascy, +et maintenant rduite, comme un lourd volume (mais avec moins +d'extension), en un extrait agrable de hros. Il prit gravement sa +place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et +leurs armes redoutables braqus contre le glacis. + +35. Justement ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait +retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrire quelques pas +au lieu de s'lancer par la gueule de la mort dans le fond des +diaboliques cavernes. Johnson tait, d'ailleurs, un garon plein +d'exprience; il savait quand et comment il tait propos de fuir et +d'avancer, et jamais il ne s'loignait que pour revenir la charge +avec plus d'avantage. + +36. Ainsi, quand il vit morts, ou prs de l'tre, tous les hommes de +son peloton, tous, except Don Juan,--franc novice, dont la valeur +vierge encore ne pouvait pas se dmentir, attendu son ignorance du +danger (cette vertu, semblable la tranquille innocence, inspire +toujours une fermet calme et intrpide),--Johnson recula un peu, afin +de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au milieu +des ombres de cette valle de mort_[250]. + +[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.] + +37. L, un peu l'abri des balles qui pleuvaient des bastions, +batteries, parapets, remparts, murailles, fentres, maisons;--car, +dans cette vaste ville, presse par une chrtienne soldatesque, il +n'tait pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattt comme le +diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, puiss +compltement par des obstacles qu'ils avaient rencontrs dans leur +battue. + +38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivrent son +appel; bien diffrens en cela des _esprits du vaste abme_, que +vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger + quitter leur sjour[251]. Leur motif tait l'incertitude dans +laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer devant les boulets +ou les bombes. Ils obissaient encore cette impulsion singulire, +qu'en fait de guerre ou de religion tous les hommes reoivent, comme +un troupeau de moutons, de celui qui se trouve la tte. + +[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, premire partie.] + +39. Par Jupiter! c'tait un bon compagnon que Johnson, et bien que +son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille, +cependant nous ne sommes pas prs de revoir, sous le soleil, un homme +qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expdiant son homme, +inbranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans +la mme direction pendant plusieurs mois de suite. Il tait bien rare +qu'il changet de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il ft le +moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques. + +[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connat les vents moussons +priodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent +l'anne. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: Il tuait son +homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il souffle des +mois entiers. Puis en note il dit: _Le missoun, vent de l'Arabie +dserte_.] + +40. Ainsi, il ne s'tait loign que par rflexion. Il savait qu'il +allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposs repousser +ces misrables apprhensions qui, comme le vent, troublent les +estomacs les plus hroques. Les hros, il est vrai, ferment souvent +trop tt leurs paupires; mais tous cependant ne sont pas aveugles, et +quand ils considrent la mort sans intermdiaire, ils se retirent un +peu, uniquement pour reprendre haleine. + +41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour +revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_ +tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si +terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression +fort lgre; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses +compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent sa suite +au milieu du feu le plus violent. + +[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_, +acte III, scne Ire. Mais la seule crainte de quelque chose aprs +la mort--cette contre non dcouverte, des rives de laquelle nul +voyageur ne revient, arrte la volont. + + Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacre + Qui dfend son _passage_ et sige son entre, etc. + + (DUCIS.) +] + +42. Hlas! ils trouvrent une seconde fois ce qui, la premire, leur +avait paru assez effrayant pour les dcider la fuite, malgr ce que +le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimres d'immortalit +qui stimulent un rgiment (sans compter la solde quotidienne d'un +schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils obtinrent donc, leur +retour, le mme bon accueil, que les uns et les autres regardrent +comme un accueil _infernal_[254]. + +[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_, +bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce peu +prs de mme en anglais.] + +43. Ils tombrent aussi nombreux que les moissons sous la grle, les +prs sous la faux et les bls sous la faucille; se chargeant ainsi de +justifier cette vieille et triviale vrit, que la vie de l'homme a la +fragilit de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries turques +les criblaient comme un flau, ou bien un bon boxeur, et les plus +braves d'entre eux, rduits en capilotade, tombaient sur leur tte +avant d'avoir pu lcher un coup de fusil. + +44. Placs derrire les traverses[255] et les flancs des bastions, les +Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers comme +des flots d'cume frapps par le vent. Cependant (Dieu sait comment!) +le destin, qui comprend les villes, les nations et les mondes dans +ses capricieuses rvolutions, permit qu'au milieu de tous ces +divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient tenu +bon gagnassent le talus intrieur du rempart. + +[Note 255: Retranchemens forms entre deux ouvrages de +fortifications.] + +45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montrent avec +vivacit; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la +flamme, semblable la poix ou la rsine, pleuvait aussi bien en haut +qu'en bas. Ainsi il et t difficile de dcider lesquels taient plus +prudens de ceux qui d'abord avaient hiss sur le parapet leurs figures +martiales, ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire un +aussi bel acte de courage. + +46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperurent qu'un accident ou +une bvue protgeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn grec +ou turc avait dispos les palissades, comme vous seriez tonn de les +observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien qu'ils +soient infrieurs notre Gibraltar). Ces palissades taient justement +plantes au milieu du parapet, + +47. De sorte que sur tous les cots il restait neuf ou dix pas o l'on +pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du moins +qui vivaient encore, un prcieux avantage; ils purent former une +seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa bien +mieux, ils parvinrent rompre les palissades, qui n'taient gure +plus hautes que des pis de bl[256]. + +[Note 256: Elles n'taient leves qu' deux pieds du talus. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en +pareil cas, les prtentions la primaut font souvent clater de +mortelles querelles entre amis comme entre allis. Par exemple, il +faudrait qu'un Anglais et bien de l'audace, et qu'il ne craignt pas +de mettre une rude preuve la patience partiale de John Bull, pour +prtendre que Wellington s'tait laiss battre Waterloo;--cependant +les Prussiens disent la mme chose;-- + +49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait +combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'taient pas arrivs assez + tems pour jeter la terreur dans le coeur de ceux qui jusqu'alors +avaient combattu comme des tigres affams, le duc de Wellington aurait +cess de faire un talage de ses ordres et de toucher ses pensions, +les plus fortes dont fassent mention nos annales. + +50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car +s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems +encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter l'oreille +que les peuples, tt ou tard, consentiront tre les plus forts. La +plus mchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur qui l'a +maladroitement attele de manire la blesser,--et la multitude se +lasse de suivre toujours l'exemple de Job. + +51. D'abord elle gromle[257], puis elle jure, puis, comme David, +elle lance de faibles cailloux contre le gant; enfin, elle saisit +les armes auxquelles les hommes ont recours quand le dsespoir ravit + leur coeur une partie de sa flexibilit, et alors _viennent les +tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront +encore, et je leur dirais: Fuyez loin de nous, si je n'avais pas +prvu que cette rvolution seule peut sauver la terre d'une souillure +infernale[258]. + +[Note 257: Cette expression est, je le sais, familire; mais elle +est du bon vieux franais: elle est bien autrement pittoresque que +_murmurer_; enfin, elle est la traduction prcise du mot anglais _it +grumbles_.] + +[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: +_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette prdiction. +Cela est mchant.] + +52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des +premiers s'tait lanc sur les murs d'Ismal notre jeune ami Don +Juan, comme s'il et t lev au milieu de pareilles scnes:--elles +taient cependant toutes nouvelles pour lui, et je voudrais pouvoir +dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la gloire, quelquefois +si dvorante, s'tait empare de lui,--bien qu'il et une ame +gnreuse, le coeur sensible et les traits fminins. + +53. Il tait donc sur la brche,--lui qui, depuis son enfance, avait +repos comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien montrer +quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans la premire +position tait son lyse. Il aurait pu facilement supporter la +terrible preuve laquelle Rousseau engage les amantes inquites +nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort de vos bras_. Il +est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles conservaient leurs +charmes, + +54. moins qu'il n'y ft contraint par la destine, les flots, les +vents ou la parent, tous obstacles de la mme espce. Or maintenant, +le voil dans un endroit--o tous les liens forms par la socit +cdent au fer et la flamme: _lui_ dont le corps mme tait tout +ame, entran par les destins ou l'occasion, ce tyran des plus grands +coeurs, exaspr par le moment et les lieux, il se prcipite dans la +lice, comme un cheval de race frapp de l'peron. + +55. Et quand il trouve quelque rsistance, son sang bouillonne comme +celui du coursier devant une porte cinq barres, une double dfense +ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus +compter que sur sa lgret, pour se garantir d'une mort assure. +Juan, de loin, avait en horreur la cruaut; ainsi tous les hommes, +avant d'tre irrits, dtestent-ils le sang;--mais Juan avait cela +de plus, qu'il tressaillait mme aussitt qu'il entendait un plaintif +gmissement. + +56. Le gnral Lascy, qui, dans le mme moment, tait serr de prs, +ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens runis qui +tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens + Juan qui se trouvait le plus prs de lui; il ajouta mme qu'il +esprait prendre bientt la ville. Car il croyait s'adresser non pas + quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de Pistol[259], mais +bien un jeune Livonien. + +[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxime partie. +Voyez acte 5, scne 3.] + +57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait +l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute rponse il +fit une inclination au gnral qui paraissait avoir le droit de lui +commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses +toiles, ses mdailles et son pe ensanglante, lui parler d'un air +de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire un +officier de haut rang. + +58. L'entretien ne se prolonge gure entre deux hommes qui n'ont pas +un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille +ou d'un sige, une infinit de bruits interrompent le dialogue, et +plusieurs crimes sont excuts avant qu'un mot ait frapp l'oreille. +Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, viennent vous +saisir, les plaintes, les sanglots, les prires, les imprcations et +les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles une conversation +suivie. + +59. Voil comment tout ce que nous venons de rapporter en deux longues +octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas d'excrables +crimes qui n'aient cherch se faire comprendre dans ce moins d'une +minute. Le canon lui-mme assourdi au milieu de cette scne d'horreur +cessa de frapper l'oreille, et l'on et aussi bien saisi le chant des +linottes que les clats de son tonnerre, tant tait effroyable la voix +gnrale de la nature humaine l'agonie. + +60. La ville est force.--Oh! ternit!--_Dieu fit les champs, et +l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence me ranger de +son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive, +toutes les villes en un mot dont les hommes ont gard le souvenir +ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je mdite le prsent et le +pass, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de retraite. + +61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes) +dont on envie gnralement la vie et la mort fortunes; de tous les +grands noms qui blouissent nos regards, le plus heureux fut sans +contredit le gnral Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais +il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence +longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds +dserts. + +[Note 260: Boon, personnage historique, gnral amricain, devenu +sauvage par choix, qui a fond le premier tablissement du Kentucky. + + (_Note de M. A. P._) +] + +62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude. +La sant ne le quitta pas;--son asile est dans les dserts rarement +franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la +mort[261] mme finit par tre de leur choix plutt que la vie, nous +devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scnes qui +les environnent, en appelant de leurs voeux ce qu'ils avaient en +horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me +contenter de dire que Boon vcut en chasseur jusqu' l'ge de +quatre-vingt-dix ans, + +[Note 261: La mort, c'est la libert. Tout, dans les villes, +respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux +entraves de la vie; mais dans les dserts, o tout rappelle la mort +et la libert, l'homme perd naturellement peu peu la crainte de la +mort. Telle est ici, je pense, la pense de Byron.] + +63. Et que, chose plus trange, il acquit ainsi de la renomme (pour +laquelle les autres hommes se dciment vainement), et de cette +_bonne_ renomme, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de +taverne;--simple, calme, vritable antipode de l'infamie, et qui n'a +rien redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il +resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore +l'homme de Ross, devenu sauvage[262]. + +[Note 262: Voyez Pope, sur l'homme de Ross. + + (_Note de M. A. P._) +] + +64. Il est vrai qu'il s'loigna des hommes mme de sa premire patrie, +quand ils vinrent btir sous l'obscurit de ses arbres,--qu'il alla +chercher, plusieurs centaines de milles au-del, une terre moins +surcharge de maisons et beaucoup plus commode.--La civilisation a cet +inconvnient, qu'on ne peut jamais trouver quelqu'un qui on plaise +ou qui lui-mme vous plaise; mais toutes les fois qu'il trouva l'homme +individuel, il montra toute la sympathie dont jamais homme put tre +susceptible. + +65. Et, d'ailleurs, il n'tait pas seul: autour de lui s'levait une +tribu de champtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non encore +dessills ne dcouvraient jamais de satit dans le monde. Jamais +l'pe ou le chagrin n'avaient imprim leur passage sur leurs fronts +sereins, et jamais le plus lger froncement ne voilait, en ces +lieux, la beaut de la nature ou des hommes.--Les libres forts +garantissaient leur libert et donnaient toutes leurs sensations +une fracheur comparable celle que l'on respire sous un arbre ou aux +bords d'un torrent. + +[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme +le prouve la strophe suivante.] + +66. Ils taient bien autrement grands, agiles et robustes, que les +ples avortons de vos cits mesquines, parce que les soins ni les +soucis n'avaient jamais fltri leurs penses. Les arbres verts, tel +tait leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne +leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les rduisait +pas singer ses difformes caprices. Ils taient simples, mais non +sauvages, et leur butin (car ils en faisaient rellement) ne servait +pas payer des bagatelles. + +67. Le mouvement prsidait leurs journes, le sommeil leurs nuits, +et l'enjouement tous leurs travaux. Leur nombre n'tait encore ni +trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de +pntrer dans leurs coeurs. La convoitise dvorante, la magnificence +insatiable n'avaient aucune proie saisir chez des indpendans +forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des bois +taient-elles toujours sereines et paisibles. + +68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens + tes ineffables joies, civilisation! aux suaves consquences des +grandes socits, la guerre, la peste, le dsolant despotisme, les +royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des +millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des pisodes comme le +boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des +tableaux comme la prise d'Ismal. + +69. La ville est force: d'abord, une colonne parvient se frayer une +route ensanglante;--puis une seconde. La fumante baonnette et l'pe +flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prires des enfans +et des mres semblent, quelque distance, devoir monter jusqu'au +ciel.--Des nuages sulfureux plus pais touffent le souffle du matin +et celui des hommes; cependant les Turcs perdus disputent encore pied + pied la possession de leur ville. + +70. Kutusow, le mme qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu +efficace de la neige et des glaces) Napolon sur son chemin audacieux +et ensanglant, Kutusow tait, justement alors, oblig de reculer. +C'tait un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour rire en +prsence de ses amis comme de ses ennemis, quand mme il s'agissait +de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il parat que ses +saillies ne furent pas fort bien accueillies. + +71. Il s'tait jet dans un foss, dont la bourbe fut bientt honore +par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: ils +montrent jusqu'au bord du parapet; mais l se terminrent leurs +succs: les musulmans les rejetrent tous dans le foss, et parmi les +morts on eut surtout regretter le gnral Ribaupierre. + +72. Heureusement quelques troupes perdues, aprs avoir long-tems err +sur le fleuve, taient descendues terre, dans un endroit o elles se +trouvaient entirement gares. Aprs avoir march aveuglment et +l dans l'obscurit, elles parvinrent, au lever du jour, devant ce +parapet, qui parut leurs yeux comme un portail.--Sans ce hasard, le +gai et illustre Kutusow se serait couch o reposent encore les trois +quarts de sa colonne. + +73. Ces troupes s'tant donc avances rapidement sur le rempart, +aprs la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans +dsesprs[264] de Kutusow se nuanaient, comme les camlons, d'une +lgre teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la porte +appele _Kilia_ aux groupes de hros dsappoints qui se tenaient + quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, les genoux +enfoncs dans une bourbe auparavant gele, mais alors transforme en +un marais de sang humain. + +[Note 264: _Forlorn of hopes_, privs d'esprance. Cette +expression rpond aussi celle d'_enfans perdus_ de l'arme.] + +74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie +peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossires +erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la gographie ou +la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre cheval, +et, d'ailleurs, ils ne sont pas prcisment des _dilettanti_ en +topographie de forteresse; s'tant donc prcipits partout o il plut + leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taills en pices. + +75. Leur colonne, malgr le feu continuel des batteries turques, +tait parvenue au haut des remparts, et ds-lors elle se croyait +naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer +de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques +s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord song la retraite que pour +les attirer sous les angles de deux bastions, et de l ils revinrent +la charge sur les trop confians chrtiens. + +76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux +vques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, ds les premiers rayons du +jour, furent tous accabls, et sans doute se plaignirent alors d'avoir +reu la vie si courts termes.--Mais ils moururent sans frmir ou +rtrograder, ayant mme eu soin de disposer leurs carcasses amonceles +en chelles, sur lesquelles montrent le lieutenant-colonel Yesousko, +suivi du brave bataillon de Polouzki. + +[Note 265: Allusion l'anecdote de l'vque Jocelyn qui, en 1821, +fut surpris, Londres, enferm _flagrante delicto_ avec un giton de +la garde royale.] + +77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il +ne put rien en faire, attendu que lui-mme fut frapp par certains +musulmans qui ne voulaient pas encore consentir la destruction de +leur patrie. Les murailles taient emportes, mais il tait toujours +impossible de deviner laquelle des deux armes serait vaincue. On +rpondait aux coups par des coups; on disputait le terrain pouce +par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient de +reculer. + +78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous +remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que +peu de cartouches aux soldats destins se couvrir de gloire. +Quand l'affaire ne peut se dcider qu' la pointe de la brillante +baonnette, et qu'il est ncessaire de se prcipiter en avant, les +soldats, n'coutant que leur amour de la vie, se contentent de faire +simplement feu une folle distance. + +79. Enfin s'opra la jonction des gens qui essayaient de gravir une +seconde fois le sommet fcond en trpas des remparts, avec ceux qui +marchaient sous les ordres du gnral Meknop (mais ce dernier n'tait +pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, succomb pour +avoir t mal second). Malgr la sublime rsistance des Turcs, +le bastion fut emport, et le sraskir ne la dfendit qu' un prix +extrmement cher. + +80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancs, lui +offrirent quartier, mot qui sonne mal l'oreille des sraskirs, ou +qui, du moins, ne sduisit pas celles du gnreux Tartare. Il mourut +digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier martyr. +Un officier anglais, s'tant approch pour le faire prisonnier, eut +tout sujet de s'en repentir.-- + +81. Pour toute rponse sa proposition, il reut un coup de pistolet +qui le renversa mort. Aussitt, et sans le moindre retard, les autres +firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans mtaux auxquels, +en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une tte ne +fut pargne;--trois mille musulmans perdirent la vie, et seize +baonnettes percrent en mme tems le sraskir. + +82. La ville est prise,--mais pied pied.--Partout la mort s'enivre +de sang; il n'est pas une rue o ne lutte quelque coeur dsespr pour +ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici la guerre +prfre son art destructeur des expdiens plus destructeurs encore, +et la chaleur du carnage, telle que la vase chauffe par le soleil +sur les bords du Nil, engendre les formes varies des plus monstrueux +crimes. + +83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps +lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tte du serpent dont, +grce ve, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes. +Vainement il se dbattit, jura, frappa et demanda secours en criant +comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux serpens +dont on parlait autrefois, ne lcha pas son heureuse prise. + +84. C'tait celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant +oppress par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'tait attach au +tendon de la plus dlicate structure (celui qu'une muse ancienne ou +quelque bel-esprit moderne a dsign, Achille, par ton nom): la dent +pntra profondment, et ne l'abandonna pas mme avec la vie;--car +(mais c'est peut-tre un mensonge) on assure que la jambe vivante +trana long-tems encore aprs elle la tte spare de son tronc. + +85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta +boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aigu et plus +longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides et +des oprs. Le chirurgien du rgiment ne put gurir cette blessure, +et peut-tre faut-il plutt l'en blmer que la tte de cet ennemi +invtr, qui avait peine consenti lcher prise aprs avoir +elle-mme t divise de son cadavre. + +86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un vritable +pote d'viter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en effet, +aussi peu d'art sacrifier la vrit dans les vers que dans les +ouvrages de prose, moins qu'on n'y soit forc par cette routine +habituelle qu'on appelle diction potique, et par cette odieuse ardeur +du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameon pour pcher les +ames. + +87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un +musulman qui dpose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme +roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole +ne rvlera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement +retentissent les hurlemens de victoire, pousss par les accourans +Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore rpt par celui +du vainqueur. + +88. La baonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en +tous lieux prodigues. Telle, quand l'anne, son dclin, dtache +et roule la feuille carlate des arbres, la fort elle-mme s'incline +sous les coups de la ple et mugissante atmosphre, ainsi dj +chancelle la cit prive de ses meilleurs et de ses plus aimables +soutiens; elle tombe, mais en clats vastes et imposans, et telle que +les chnes dracins avec tous leurs mille hivers. + +89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention +d'tre terrible. Telle qu'on la voit, la destine humaine, parseme de +bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! fconde en divertissemens +mlancoliques, et n'en citer que d'une espce serait s'exposer +endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou +ennemis, j'ai rsolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il est; + +90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque +chose de _rafrachissant_, comme on affecte de dire en ces jours +suaves et pharisaques, si fconds en expdiens mielleux et insipides. +Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brles +par le vent des conqutes et de leurs consquences, du reste si +prcieuses et si belles dans un pome pique. + +91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immols, un +groupe encore chaud de femmes gorges (elles taient venues chercher +un asile en cet endroit) tait capable d'attendrir ou de glacer les +bons coeurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une jeune fille +de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant +au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante. + +92. Les yeux et les glaives tincelans, deux horribles Cosaques +poursuivaient cet enfant dplorable. Prs d'eux, la bte froce, qui +remplit de ses hurlemens la sauvage Sibrie, avait des sentimens purs +et polis comme le diamant taill;--l'ours tait civilis, le loup +rempli de commisration. Et qui devons-nous ici accuser? le naturel +de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens +imaginables pour donner leurs sujets la rage de _la destruction_? + +93. Au-dessus de sa petite tte tincelaient dj leurs sabres; ses +beaux cheveux boucls se redressaient d'pouvante, tandis que sa face +restait cache sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperoit une +lueur de ce triste tableau; je ne rpterai pas ce qu'il dit alors, +afin de ne pas choquer les _oreilles bien leves_; mais ce qu'il +fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands,--excellente manire de +raisonner avec des Cosaques. + +94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'paule de l'autre, et les +envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des +blessures mrites si juste titre, et pour calmer leur rage et leur +frocit dues. Mais bientt sa colre s'apaisa en considrant les +joues ples et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du +funeste monceau qui devait lui servir de tombe. + +95. Elle tait froide comme ceux dont on la sparait; une lgre trace +de sang qui sillonnait son visage annonait combien peu s'en tait +fallu qu'elle ne partaget le sort de sa famille. Le mme coup qui +avait immol sa mre l'avait elle-mme effleure, et avait dpos sur +son front une ligne de pourpre, seul lien qui l'unt encore tout ce +qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait pas reu d'autre atteinte. +Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, les porta sur +Juan. + +96. Au mme instant leurs regards se dilatrent en se fixant l'un sur +l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mlange de peine, de plaisir, +d'esprance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir pu +la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la dfendre aussi +heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et +une terreur enfantine. Ses traits taient purs, transparens, ples, +et cependant radieux tels qu'un vase d'albtre quand on vient +l'clairer. + +97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom +est trop vulgaire et trop prosaque pour de grandes occasions, telles +qu'une prise de ville), survint Johnson, la tte d'une centaine +d'hommes. Juan! Juan! s'cria-t-il, allons, mon enfant, arme au +bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le +collier de Saint-Georges[266]. + +[Note 266: Ordre militaire de Russie. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +98. Le sraskir a la tte casse, mais on n'est pas encore matre du +bastion de pierres, et le vieux pacha, entour de plusieurs centaines +de morts, y reste fumer tranquillement sa pipe, au milieu du feu de +notre artillerie et de la sienne. On dit que nos morts forment dj +autour de la batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle n'en +continue pas moins ses dcharges, et nos gens reoivent autant de +boulets qu'il y a de grains de raisin dans une vigne. + +99. Venez donc avec moi! Juan rpondit: Regardez cette +enfant;--c'est moi qui l'ai sauve.--Je ne veux pas laisser encore +sa vie expose. Indiquez-moi quelque lieu de salut o elle ait moins +sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis vous.--Johnson alors +regarda autour de lui,--leva les paules,--se pina la hanche,--la +cravate de soie noire, et enfin rpliqua: Vous avez raison. Pauvre +crature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien. + +100. Juan dit: Quelque chose qu'il y ait faire, je ne la quitterai +pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assure que la +ntre.--Ah! je ne rpondrais d'aucune des trois, dit Johnson, mais +_vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire. Juan reprit: +Je suis prt sans doute endurer tout ce qu'il faudra,--mais je +n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de pre et qui, par +consquent, est dsormais ma fille. + +101. Johnson dit: Juan, nous n'avons pas de tems perdre; cette +enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de +pareils yeux; mais, coutez! il faut choisir entre votre honneur et +votre sensibilit, votre gloire et votre compassion: coutez comme +le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse ds qu'on fait le sac d'une +ville.--Je serais fch de marcher sans vous; mais, pardieu, nous +n'arriverons pas assez tt pour porter les premiers coups. + +102. Cependant Juan resta immobile jusqu' ce que Johnson, qui +rellement l'aimait sa manire, se tourna vers quelques soldats de +sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, s'il +arrivait le moindre mal l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient +tous fusills le lendemain, et que, s'ils le reprsentaient sain et +sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de rcompense, + +103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient +leurs camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit marcher +au-devant du tonnerre qui diminuait chaque pas leur nombre. Ceux qui +restaient n'en avanaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez pas +vous en tonner, ils taient anims par l'espoir du pillage, comme +cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de hros +qui puisse se contenter d'une demi-solde. + +104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins, +les dix-neuf vingtimes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu +sans doute donne un autre nom la moiti des cratures humaines, si +ses voies ne sont pas tout--fait inconcevables. Pour revenir notre +sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_ (comme ce +prince est appel par l'auteur dont la prose historique guide en ce +moment mon humble muse), qui ne voulait reculer aucun prix. + +105. Flanqu de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie, +quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prtendu crime, c'est +qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas +convenir que la ville pt tre emporte tant qu'il resterait un bton +dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici peindre un fils +de Priam, de Ple ou de Jupiter? Nullement,--mais un froid, brave et +vieux bonhomme qui tait, avec ses cinq fils, l'avant-garde. + +106. Le point tait de le _prendre_. Les vritables braves prouvent +volontiers le dsir de protger le brave quand il est opprim sous le +nombre.--Ils sont un mlange de btes froces et de demi-dieux, tantt +furieux comme la vague montante, et tantt attendris par la piti. +L'arbre altier se courbe sous les zphirs de l't; ainsi quelquefois +la compassion fait flchir les coeurs les plus sauvages. + +107. Mais il _ne_ voulait _pas tre pris_. toutes les offres de +merci que lui faisaient les chrtiens attendris, il rpondait en +les moissonnant droite et gauche, avec l'obstination du Sudois +Charles Bender. Ses cinq braves enfans ne dfiaient pas moins +l'ennemi, aussi les coeurs russes se fermrent-ils bientt la +piti, vertu qui, comme la patience humaine, ne rsiste gure aux +provocations hostiles. + +108. Vainement Johnson et Juan, dpensant toute leur phrasologie +orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en +combattant, tout juste assez de tideur pour leur permettre sans honte +de dfendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, semblable +des docteurs en thologie quand ils disputent avec des sceptiques. +Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans battent leurs +nourrices. + +109. Bien plus, il avait mme dj, quoique lgrement, bless Juan et +Johnson: alors ils se lancrent aussitt, le premier en soupirant et +le second en jurant, sur sa furieuse majest sultane. En mme tems +tous leurs compagnons, galement irrits contre un infidle aussi +opinitre, se jetrent ple-mle sur lui et sur ses fils; pendant +quelque tems ils rsistrent cette pluie comme une plaine +sablonneuse + +110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore dessche. Mais enfin le +moment de succomber tait venu.--Le second fils fut renvers par un +coup de fusil; le troisime fut sabr, et le quatrime, le plus chri +des cinq, trouva la mort sur les baonnettes. Le cinquime, qui, +nourri par une mre chrtienne, avait t nglig, mal lev et rebut +de toutes manires parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut +cependant sans regret en dfendant un pre qui rougissait de l'avoir +pour fils. + +111. L'an tait un vritable et intrpide Tartare. Jamais Mahomet +ne destina au martyre un plus grand contempteur des Nazarens. Ses +regards n'taient fixs que sur les vierges aux noires paupires, qui, +dans le paradis, prparent la couche de ceux qui n'ont pas accept de +quartier sur la terre; or, on pense bien que ces houris, comme toutes +les autres belles cratures, font, avec leurs sduisans visages, tout +ce qu'elles veulent de quiconque vient les regarder. + +112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je +ne les connais ni ne veux les prsumer; mais sans doute +prfreraient-elles un beau jeune homme de vieux hros endurcis. +Voil pourquoi, si vous venez parcourir le hideux dsert d'un champ +de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de vtran +rid, laid, cuir-tann, dix milliers de beaux et frais petits-matres +expirans. + +113. Les houris prouvent encore un plaisir naturel confisquer +les nouveaux maris, avant que les premires heures nuptiales soient +coules, que la triste seconde lune ait chass celle de miel, et +qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le coeur de +l'poux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut +fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagres dont +elles disputent ainsi les premiers fruits. + +114. Ainsi le jeune kan, l'oeil fix sur les houris, oubliait les +charmes des quatre jeunes pouses, et s'avanait bravement vers sa +premire nuit cleste. Aprs tout, bien que notre excellente religion +tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux yeux +noirs excitent les musulmans combattre, comme s'il n'existait qu'un +paradis;--malheureusement si tous les rcits qu'on nous fait de +l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins six +ou sept. + +115. Les gracieux fantmes blouissaient tellement ses yeux, que mme, +en sentant le fer entr'ouvrir son coeur, il s'cria: _Allah!_ qu'il +vit le paradis drouler pour lui ses mystrieuses voiles, et la +brillante ternit, comme un soleil toujours nouveau, se glisser dans +son ame avec ses prophtes, ses houris, ses anges et autres saints, +tous environns du plus voluptueux clat.--En ce moment-l mme il +mourait, + +116. Mais avec un visage embras d'un ravissement cleste.--Pour +le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus +de houris; toute son esprance tait dans la race florissante qui +s'levait glorieusement, comme autant de cdres, autour de lui.--Quand +il vit son dernier hros tendu sur la terre tel qu'un arbre dracin, +il fit un instant trve ses coups de cimeterre, et laissa tomber un +regard sur son fils, son premier, hlas! et son dernier fils! + +117. Les soldats ne l'eurent pas plus tt vu dtourner sa pointe, +qu'ils s'arrtrent galement et parurent disposs lui accorder +quartier, pourvu qu'il ne recomment pas ses attaques dsespres. +Il n'aperut ni leur pause ni leurs signaux; son coeur tait bris: +jusqu'alors inflexible, il flchissait enfin comme un jonc l'aspect +de ses enfans expirs; et,--bien qu'il et fait le sacrifice de sa +vie,--il sentait amrement qu'il tait seul. + +118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un lan, il enfona sa +poitrine dans le fer des Russes, avec l'imptuosit du moucheron +quand il traverse la lumire qui doit brler ses ailes. Il se frappa +lui-mme plutt qu'il ne fut frapp, avec les baonnettes qui +venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un +demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dpouille +mortelle. + +119. Chose assez trange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif de +sang, ne pardonnaient au sexe ni l'ge, l'aspect de ce vieillard +hroque tomb sur le corps de ses enfans, ne purent rsister leur +attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne coult de leurs yeux +enflamms d'une sanglante rage, ils honorrent dans ce hros le mpris +qu'il avait montr pour la vie. + +120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le +premier pacha dfendait tranquillement l'approche. Dj il avait fait +plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les +assauts de l'arme entire[267]. la fin il condescendit s'informer +si le reste de la ville tait perdu ou gagn, et quand il apprit que +les Russes taient vainqueurs, il envoya un bey pour rpondre aux +sommations de Ribas. + +[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met +sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplment aux notes du Chant_ +VIII.)] + +121. Et, cependant, assis les jambes croises sur un petit tapis, il +continuait avec le plus grand sang-froid fumer son tabac.--L'aspect +du sac de Troie n'offrait rien de comparable la scne qu'il avait +devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoque regard +et son austre philosophie. Tout en caressant tranquillement sa barbe, +il rpandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de +srnit que s'il et eu trois vies aussi bien que trois queues. + +122. La ville est emporte:--de ce moment, peu importe qu'il continue + dfendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstine ne peut tre +d'aucun secours, Ismal n'est plus. Dj l'arc argent du croissant +est tomb; sur la terre conquise s'lve une croix de pourpre, mais +ce n'est pas un sang _rdempteur_ qui la colore: de mme que l'Ocan +reproduit dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle de +toutes parts offre une seconde image de toutes les rues embrases. + +123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excs; tout ce que les +mortels peuvent excuter de pire; tout ce que nous lisons, rvons ou +entendons raconter des misres humaines; tout ce que le diable ferait +s'il devenait entirement fou; tout ce qui surpasse les horreurs que +pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou des +lieux aussi affreux que les enfers (habits par des tres qui abusent +de leur force), se trouvait en ce moment runi (comme cela est +ailleurs plus d'une fois arriv et arrivera encore) sur les dcombres +d'Ismal. + +124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de +piti, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trve +un instant leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque +vieillard sans dfense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions dans +une ville anantie, o s'entremlaient pour chaque citoyen un +millier d'affections, de liens et de devoirs rciproques? Considrez +maintenant, _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel +pieux divertissement offre la guerre. + +125. Dcidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement +tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles ces +tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous rserve peut-tre une +semblable destine. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la posie? +n'tes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et la +dette publique toujours croissante? coutez la voix de votre coeur +et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la +gloire de Wellesley dissipera la famine. + +126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-tre de +la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de +scurit.--Muses, c'est vous qu'il convient de le porter sur vos +brillantes ailes! Oui, que la misre, cette immense sauterelle, dvore +nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine au +visage dcharn n'approchera du trne.--L'Irlandais peut mourir de +faim, le grand Georges ne pse-t-il pas deux cents livres? + +127. Mais il faut enfin achever mon thme. Ismal cessa +d'exister.--Ville infortune, tes tours embrases tincelaient dans +les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant +de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les +derniers cris aigus des victimes; mais les dtonations devenaient de +plus en plus rares; des quarante milles cratures qui animaient +le jour prcdent l'enceinte des murailles, quelques centaines +respiraient encore:--tout le reste tait silencieux. + +128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage l'arme +russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos +jours, et par consquent fort digne d'tre mentionne. Le sujet +est dlicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-tre la rigueur des +saisons, le long sjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou +bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutrent-ils +leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentrent +fort peu la pudeur des femmes. + +129. Ils turent, ils pillrent beaucoup, et de loin en loin ils se +permirent mme des violences d'une autre espce,--mais du moins avec +bien plus de retenue que les _Franais_, quand ces guerriers libertins +entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en trouver d'autre +cause que la glace de la saison et la compassion des coeurs; mais +il est certain que toutes les dames, l'exception de quelques +vingtaines, restrent aussi vierges qu'auparavant. + +130. Quelques mprises ridicules, commises dans l'obscurit, +attestrent aussi le dfaut de lanternes ou de got.--La fume +tait si paisse, qu'on avait de la peine distinguer un ami d'un +ennemi;--et d'ailleurs la hte justifie de semblables erreurs, alors +mme que quelques rayons de lumire semblent devoir garantir les plus +vnrables chastets.--Voil comme diffrens grenadiers dvirginrent +six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans. + +131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en rsulta +quelque dsappointement pour les prudes chancelantes qui, prouvant +tous les inconvniens de la vie clibataire, se seraient crues fort +excusables (car il n'y aurait pas eu l de leur faute, le destin seul +leur infligeait cette croix) de contracter, l'exemple des Sabines, +un mariage la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale. + +132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves +grillardes (espce d'oiseaux depuis long-tems encags), qui +demandaient avec inquitude, pourquoi le rapt ne commenait pas. +Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester +quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non +soustraites au viol, c'est encore un mystre pour moi,--et je ne puis +que laisser ici au lecteur la facult d'esprer qu'elles en furent +effectivement prserves. + +133. Voil donc Suwarow devenu conqurant,--un rival de Timur et de +Gengis! Les mosques et les rues brlaient encore comme la paille, +sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand il +crivit, d'une main sanglante, sa premire dpche. Voici exactement +son contenu:--Gloire Dieu et l'impratrice! (Puissances du ciel! +quelle alliance de noms!) Ismal est nous[268]. + +[Note 268: Dans la dpche russe originale: + + _Slava bogu! slava vam! + Krepost vzala, y a tam_. + +C'est une espce de couplet. Suwarow tait pote. + + (_Note de Lord Byron_.) +] + +134. Il me semble que voil les plus terribles mots, depuis _Man, +Mane, Thcl et Upharsin_, que jamais ait tracs main ou plume de +guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas +un ministre de paroisse; ce que Daniel lut tait l'criture prcise, +svre et sublime du Seigneur; quant au prophte, il n'eut jamais +l'ide de plaisanter sur le sort des nations.--Et voil ce Russe qui +garde assez de prsence d'esprit pour rimer, comme Nron, sur une +ville enflamme! + +135. Cette mlodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des +cris et des hurlemens d'une population massacre; peu de gens, je +l'espre, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne +l'oublie!--Je voudrais, s'il tait possible, apprendre aux pierres +insensibles se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on +ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trnes;--et +vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons trac l'image +fidle _des choses telles qu'elles taient_ avant que le monde ne ft +libre! + +136. Cette heure n'a pas encore sonn pour nous, mais vous +l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rnovation vous auriez +peine croire la vrit de ce qui se passe aujourd'hui, je juge +propos de l'crire pour votre instruction. Mais plutt en prisse +entirement la mmoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre +sicle, mprisez-nous plus profondment que nous ne mprisons les +sauvages. Ceux-l _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais +ce n'est _pas_ avec du sang. + +137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trnes et de +ceux qui les remplissent, reportez-vous aux penses qu'inspirent les +os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde +pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiroglyphes +gyptiens, ces piquantes nigmes offertes aux ges futurs, et sur +lesquelles on fait tant de conjectures chimriques pour expliquer le +but heureusement cach de la construction des pyramides. + +[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.] + +138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais +promis dans le chant cinquime. Vous avez eu des esquisses d'amour, +de tempte, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez, +dessin avec soin et digne de l'pope, si ma vracit n'tait pas +un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins dlay mon thme que mes +prdcesseurs en posie. Je chante avec ngligence, mais Phbus daigne +de tems en tems me prsenter une corde + +139. Qui tour tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe, +du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au hros de +cette grande intrigue potique, il ne tiendrait qu' moi de vous le +raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau +milieu de ma course, aprs m'tre fatigu battre les opinitres murs +d'Ismal. Et cependant Juan est charg d'une dpche dont on attend +impatiemment l'arrive Ptersbourg. + +[Note 270: Encore le _bon mot_ trivial qui gte l'ide noble. + + (_Note de M. A. P._) + +Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le +texte anglais ni _trivialit_, ni _bon mot_, ni prtention l'_ide +noble_; la pense de Byron est claire, simple et vraie. Le mot +_fiddle_, violon, est en anglais fort potique, et l'on ne peut mme +expliquer pourquoi notre posie en ddaigne l'emploi. Je remarquerai, + ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui expriment des +ides modernes ne sont pas admis dans la posie noble. J'en citerai +pour exemple _fusil_, _baonnette_, _violon_, _canon_, etc. Rien +ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux routines de +l'antiquit.] + +140. Cet honneur lui fut confr en rcompense de son courage et de +son humanit;--car les hommes finissent par rendre hommage cette +vertu, aprs avoir long-tems suivi, par vanit, leurs inspirations +froces. Juan reut quelques complimens pour avoir sauv d'un dlire +de carnage son innocente petite captive, et je suis sr qu'il eut plus +de joie de la voir prserve de la mort, que de son nouveau ruban de +Saint-Vladimir. + +141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait +plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient aime, +semblables la triste famille d'Hector, avaient pri sur les murs +ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-mme n'tait que le +spectre d'elle-mme. Dsormais le muezzin[271] ne devait plus appeler +les citoyens la prire;--Juan pleurait, et jurait de dfendre sa +jeune orpheline. Il ne fut pas parjure. + +[Note 271: Nom du prtre qui tous les jours appelle les vrais +croyans la prire du haut de la galerie extrieure des minarets. +Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du +Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah! +Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures +cloches chrtiennes.] + + + + +SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VIII. + + +STROPHE 6. + +La nuit tait obscure; un brouillard pais ne nous permettait de +distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon +tait embras de tous cts. Ce feu, partant du milieu du Danube, se +rflchissait sur les eaux et offrait un coup-d'oeil trs-singulier. +(_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 7. + + peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-del des +batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tir pendant toute la +nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencrent, de leur ct, un +feu trs-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien +autre chose lorsque, avancs davantage, le feu de la mousqueterie +commena dans toute l'tendue du rempart que nous apercevions. Ce +fut alors que la place parut nos yeux comme un volcan dont le feu +sortait de toutes parts. (_Ibid._) + +STROPHE 8. + +Un cri universel d'_Allah!_ qui se rptait tout autour de la ville, +vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est +impossible de se faire une ide. (_Ibid._) + +STROPHE 9. + +Toutes les colonnes taient en mouvement; celles qui attaquaient +par eau, commandes par le gnral Arseniew, essuyrent un feu +pouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs officiers. +(_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 10. + +Le prince de Ligne fut bless au genou, le duc de Richelieu eut une +balle entre le fond de son bonnet et sa tte. (_Ibid._) + +STROPHE 11. + +Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevt le prince bless, +reut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._) + +STROPHE 12. + +Trois cents bouches feu vomissaient sans interruption, et trente +mille fusils alimentaient sans relche une grle de balles. (_Ibid._) + +STROPHE 15. + +Les troupes dj dbarques se portrent droite pour s'emparer d'une +batterie, et celles dbarques plus bas, principalement composes +des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement et la +palissade. (_Ibid._) + +STROPHE 31. + +N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et +ignorant o je devais porter mes pas, je crus reconnatre le lieu o +le rempart tait situ: on y faisait un feu assez vif, que je jugeai +tre celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major gnral +de Lascy. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHE 37. + +Je me dirigeai du ct que je jugeai tre celui de la seconde +colonne, et appelant ceux des chasseurs qui taient autour de moi en +assez grand nombre, je m'avanai... (_Ibid._) + +STROPHE 44. + +Les Turcs, de derrire les travers et les flancs des bastions +voisins, faisaient un feu trs-vif de canon et de mousqueterie. Je +gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intrieur du +rempart. (_Ibid._) + +STROPHES 46 ET 47. + +Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du +constructeur des palissades tait importante pour nous; car, comme +elles taient places au milieu du parapet, il y avait de chaque ct +neuf dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les soldats, +aprs tre monts, avaient pu se ranger commodment sur l'espace +extrieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'levaient que +d' peu prs deux pieds au-dessus du niveau de la terre. (_Ibid._) + +STROPHE 56. + +Le gnral Lascy voyant arriver un corps si propos son secours, +s'avana vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant pour un +Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus flatteurs. +Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue, y rpondit +avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau, Histoire de +Russie_.) + +STROPHE 70. + +Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus tait +commande par le gnral Kutusow. Ce brave militaire... marche au feu +avec la mme gat qu'il va une fte; il sait commander avec autant +de sang-froid qu'il dploie d'esprit et d'amabilit dans le commerce +habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHE 71. + +Le brave Kutusow se jeta dans le foss, fut suivi des siens et +ne pntra jusqu'au haut du parapet qu'aprs avoir prouv des +difficults incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette +multitude repoussa deux fois le gnral jusqu'au foss, qu'il ne +repassa qu'aprs avoir perdu presque tous ses officiers et un grand +nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie dans +cette occasion; il avait fix l'estime gnrale, et sa mort occasiona +beaucoup de regrets. (_Ibid._) + +STROPHES 72 ET 73. + +Quelques troupes russes, emportes par le courant, n'ayant pu +dbarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longrent le +rempart aprs la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de +_Kilia_ aux soldats du gnral Kutusow. (_Ibid._) + +STROPHES 74, 75, 76 ET 77. + +Il tait rserv aux Cosaques de combler de leurs corps la partie +du foss o ils combattaient. La premire partie de leur colonne fut +foudroye par le feu des batteries, et parvint nanmoins au haut du +rempart. Les Turcs la laissrent un peu s'avancer dans la ville et +firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors, +se trouvant prise en queue, elle fut crase. Cependant, le +lieutenant-colonel Yesousko, qui commandait la rserve, compose d'un +bataillon du rgiment de Polozk, traversa le foss sur les cadavres +des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tte: ce brave +homme fut tu pendant l'action. (_Ibid._) + +STROPHE 78. + +C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les +Mmoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu +de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter +un poste de vive force, et, par consquent, o la baonnette doit +principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette dernire +arme que lorsque les cartouches sont puises; dans cette persuasion, +ils retardent leur marche, et restent plus long-tems exposs au canon +et la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.) + +STROPHES 79, 80 ET 81. + +La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui +l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie +du chemin: une fois runies, ces colonnes attaqurent un bastion +et prouvrent une rsistance opinitre. Le bastion est emport; le +sraskir dfendait cette partie: un officier de marine anglais veut le +faire prisonnier et reoit un coup de pistolet qui l'tend roide +mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'pe; seize +baonnettes percent la fois le sraskir. (_Ibid._) + +STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96. + +Je ne puis m'empcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de +tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie une fille de +dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien +frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait. + +En arrivant sur le bastion o le combat cessa et o commena +le carnage, j'aperus un groupe de quatre femmes gorges, entre +lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile +contre la fureur de deux Cosaques qui taient sur le point de la +massacrer. Ce spectacle m'attira bientt, et je n'hsitai pas, comme +on peut le croire, prendre entre mes bras cette infortune que les +barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine +me retenir et ne pas percer ces misrables du sabre que je tenais +suspendu sur leur tte: je me contentai cependant de les loigner, +non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils mritaient, +et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnire n'avait +d'autre mal qu'une coupure lgre que lui avait faite au visage le +mme fer qui avait perc sa mre. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.) + +STROPHES 104 119. + +Le sultan prit, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur +destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pntra dans +la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides de +pillage, et qui, dans vingt occasions diffrentes, combattit en hros. +Ce sultan, d'une valeur prouve; surpassait en gnrosit les plus +civiliss de sa nation: cinq de ses fils combattaient ses cts, il +les encourageait par son exemple; tous cinq furent tus sous ses yeux, +il ne cessa point de se battre, rpondit par des coups de sabre aux +propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup mortel qu'aprs +avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques des plus acharns sa +prise. Le reste de sa troupe fut massacr. (_Histoire de Russie_.) + +STROPHES 120, 121 ET 122. + +Quoique les Russes fussent rpandus dans la ville, le bastion de +pierre rsistait encore: il tait dfendu par un vieillard, pacha +_ trois queues_, et commandant les forces runies Ismal. On lui +proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville tait +conquis; sur cette rponse, il autorisa quelques-uns de ses officiers + capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il resta tendu +sur des tapis placs sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe, +avec la mme tranquillit et la mme indiffrence que s'il et t +tranger tout ce qui se passait. (_Ibid._) + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron (tome +premier), by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 26092-8.txt or 26092-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26092/ + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron (tome premier) + avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés + par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<h1>ŒUVRES COMPLÈTES</h1> + +<h3>DE</h3> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h4>COMPRENANT</h4> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h3>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h3> + +<h4><i>Traduction Nouvelle</i></h4> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h4>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h4> + +<h2>TOME PREMIER.</h2> + + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,</h4> + +<h4>RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,</h4> + +<h4>ET RUE RICHELIEU, Nº 47 <i>bis</i>.</h4> + +<h4>1830.</h4> + +<div class="figcenter"> +<img src="byron_fichiers/004-refait.jpg" alt="Lord Byron" /></div> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Preface_des_Editeurs" id="Preface_des_Editeurs"></a>Préface des Éditeurs.</h2> + + +<p>Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans +la littérature la même place que l'on assignait, dans le +siècle dernier, à Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux +écrivains, d'un génie si divers, mais d'un talent peut-être +égal, ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe, +sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu +de son activité. La récente réimpression de l'auteur de +<span class="smcap">Waverley</span>, dans deux éditions rivales, devait être naturellement +suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres +de ces grands littérateurs seront, pour ainsi dire, +inséparables.</p> + +<p>Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite +d'une traduction publiée il y a plusieurs années, +et dont le prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons +pas de dire que celle-ci est digne, en tous points, de +figurer à côté du travail de l'heureux traducteur de +Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris +qui déjà a fait passer dans une traduction de <span class="smcap">Don Juan</span> +la verve admirable et la capricieuse malice de ce poème +original, comme ayant bien voulu se charger d'accomplir +cette grande tâche, c'en est assez, sans doute, pour +justifier notre assertion. Toutefois le mérite de la traduction +ne recommande pas seul notre édition, et nous +avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte +et aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons +qu'elle est aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, +outre les <i>pièces inédites</i> promises par MM. Galignani<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, +les <span class="smcap">Mémoires de Lord Byron</span>, confiés par +l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la +publication a déjà rempli en partie l'attente générale<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle collection des poètes +modernes de la Grande-Bretagne, préparent une édition originale des +œuvres du poète anglais: c'est dans cette édition que doivent entrer les +pièces inédites dont il est ici question.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont attendus +incessamment.</p></div> + +<p>Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons +adopté pour notre édition l'ordre dans lequel sont placés +les divers ouvrages de Byron, et si nous avons commencé +par le <span class="smcap">Don Juan</span>, c'est que ce poème nous a paru le mieux +fait pour donner une idée complète du prodigieux génie +de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes, détails +grotesques, réflexions morales, caractères passionnés, +critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit +dans ce poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel +d'étude et de surprise.</p> + +<p>Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire +ici l'éloge des nombreuses productions d'un poète dont +le nom est inscrit parmi les plus grands noms. Cette +tâche, d'ailleurs, est réservée au jeune écrivain qui s'est +plu à tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse qu'elle +fut de courte durée. Usant avec délicatesse et talent du +droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux +commentaires, les véritables beautés des défauts +qui parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli +avec bonheur certains passages qui, avant lui, n'avaient +été qu'imparfaitement compris.</p> + +<p>Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux +des honneurs, est peut-être le seul grand poète qui n'ait +pas cru, du moins en apparence, à son immortalité. Sans +doute son incrédulité ne fut pas, dans cette circonstance, +d'accord avec son amour-propre. Que de poésie et quel +sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux strophes si +belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de +M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.—Citons-les +comme un spécimen de son talent comme écrivain +et de sa fidélité comme traducteur.</p> + +<div class="blockquot"><p>218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une +certaine place sur un léger papier. Quelques gens +la comparent à l'action de gravir une hauteur dont +le sommet, comme celui de toutes les montagnes, +s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes +écrivent, parlent, déclament, que les héros massacrent, +que les poètes consument ce qu'ils appellent +leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand +ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, +un buste pire encore.</p> + +<p>219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi +d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus +haute des pyramides, dans la ferme espérance +qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle +déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un +inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. +Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance +sur un sépulcre, quand il ne reste pas de +Chéops un grain de poussière.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">What is the end of fame? 'tis but to fill<br /></span> +<span class="i0">A certain portion of uncertain paper:<br /></span> +<span class="i0">Some liken it to climbing up a hill<br /></span> +<span class="i0">Whose summit, like all hills, is lost in vapour;<br /></span> +<span class="i0">For this men write, speak, preach, and heroes kill,<br /></span> +<span class="i0">And bards burn what they call their «midnight taper,»<br /></span> +<span class="i0">To have, when the original is dust,<br /></span> +<span class="i0">A name, a wretched picture, and worse bust.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">What are the hopes of man? Old Egypt's king<br /></span> +<span class="i0">Cheops erected the first pyramid<br /></span> +<span class="i0">And largest, thinking it was just the thing<br /></span> +<span class="i0">To keep his memory whole, and mummy hid,<br /></span> +<span class="i0">But somebody or other rummaging,<br /></span> +<span class="i0">Burglariously broke his coffin's lid:<br /></span> +<span class="i0">Let not a monument give you or me hopes<br /></span> +<span class="i0">Since not a pinch of dust remains of Cheops.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Don Juan</span>, C. I.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIE_DE_BYRON" id="VIE_DE_BYRON"></a>VIE DE BYRON.</h2> + + +<p>Il est certains hommes qui jouissent du dangereux +privilége de pouvoir tenir leur imagination +presque toujours distraite des intérêts +de la vie privée, et qui, dévorés de passions, +trouvent partout de nouveaux alimens à l'activité +naturelle de leur ame. Génies indépendans, +ils ne savent pas transiger avec les nécessités de +l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice +les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du +désir de pénétrer les profonds mystères de la +nature humaine; et, ne pouvant se contenter des +joies de l'ambition, de la richesse ou de l'amour-propre, +ils demandent à l'univers entier des +jouissances plus solides, ou des croyances métaphysiques +plus satisfaisantes. Mais, comme +si la voix de la raison se joignait à celle de +toutes les religions positives, pour nous interdire +la recherche des vérités d'un ordre élevé, +il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs sublimes +contemplations de plus grands doutes +et de plus vives inquiétudes.</p> + +<p>De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils +n'avaient aucun moyen de soulager leur cœur +de toutes les pensées qui l'oppressent: mais le +talent de peindre avec vérité leurs sentimens +est, pour ainsi dire, la conséquence de leur +caractère; et si leur passage sur la terre est ordinairement +douloureux, du moins naissent-ils +pour recueillir l'admiration et faire les délices +de leurs semblables.</p> + +<p>Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le +<i>génie poétique</i>, c'était sans doute l'auteur de +<i>Childe Harold</i> et de <i>Don Juan</i>. Non-seulement +Byron était né poète, il vécut encore en poète: +jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le +radieux prisme de la poésie; et tandis que les +esprits les plus heureusement nés laissent souvent +flétrir dans les intérêts mesquins de la +société leurs plus fraîches inspirations, Lord +Byron alla jusqu'à sacrifier à sa vocation (et qui +maintenant oserait le lui reprocher?) tous les +liens de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus +orageuse et la plus indépendante alimentant +sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il en résulta +que, pour donner à la poésie le plus sublime +essor, il n'eut besoin que de recueillir les +sensations que tout ce qui l'environnait semblait, +comme à l'envi, lui offrir.</p> + +<p>Il faut remonter au-delà des Normands pour +arriver à la source de l'illustration des Byron. +Déjà puissante dans le XII<sup>e</sup> siècle, cette famille +est originaire de la province du Périgord<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. +En France, ses branches diverses s'éteignirent +vers le milieu du XIII<sup>e</sup> siècle dans la personne +d'une fille qui, en épousant un <i>Gontaut</i>, transporta +dans cette dernière maison l'héritage et +le surnom des Byron. Mais une autre branche +avait suivi la fortune de Guillaume-le-Bâtard, +et, dès les premiers tems de la conquête, on la +trouve en possession de vastes domaines dans le +duché de Lancastre et dans les comtés d'York, +de Nottingham et de Derby: on les voit sur les +champs de bataille de Créci, de Poitiers, de +Bosworth; et, à l'époque des guerres civiles, +on les compte parmi les plus ardens défenseurs +de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler +la gloire de ses premiers ancêtres; son respect +pour leur mémoire est même consigné dans +les premières stances des <i>Heures de loisirs</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres maternels +de Byron sont également originaires du Périgord: et, bien plus, +c'est que les ruines du château de <i>Gourdon</i> ou <i>Gordon</i> subsistent +encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il avait à peine quinze ans quand elles furent composées.</p></div> + +<p>L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. +William, cinquième Lord Byron, ayant, en +1765, à la suite d'une querelle, tué M. Chaworth, +l'un de ses proches parens, fut enfermé +à la Tour de Londres, et peu de tems après déclaré, +dans la chambre haute, coupable d'homicide; +mais ayant réclamé son privilége de +pair, le jugement n'intervint pas. Il était si loin +de rougir d'avoir tué ce M. Chaworth, spadassin +de profession, qu'il porta toujours une sorte de +culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. +C'était, au reste, un de ces hommes singuliers +plus communs en Angleterre que dans +aucun autre pays. Il consuma les longues années +de sa vieillesse dans le château de <i>Newstead</i>, +ancienne abbaye de chanoines réguliers de saint +Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale +résidence des Byron; et c'est là qu'ayant +pris en horreur tous les hommes (particulièrement +tous les membres de sa famille), son occupation +favorite était d'apprivoiser plusieurs +grillots: il était parvenu à les habituer à recevoir +ses caresses ou ses châtimens; quand leur +familiarité devenait excessive, il les fouettait +avec des brins de paille réunis. William mourut +en 1798, sans laisser ou ressentir, en quittant +la vie, le moindre regret.</p> + +<p>Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre +commodore Byron, malheureux dans sa famille +comme dans ses voyages, n'avait laissé qu'un +fils, dont les intrigues galantes avaient été le +scandale des trois royaumes. John Byron épousa +d'abord lady Carmarthen, quand la publicité +de ses coupables liaisons avec cette dame eut +amené un divorce entre elle et son premier +mari. Après sa mort<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, il avait aimé, enlevé +et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière +du duché d'Aberdeen, et descendue en +ligne droite du roi d'Écosse, Jacques II. Mais +en quelques années il eut dévoré le patrimoine +de sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, +il était mort à Valenciennes en 1791, +n'ayant plus conservé, depuis sa fuite, les moindres +rapports avec sa femme et le fils unique +qu'il avait eu d'elle.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui +épousa, par la suite, sir H. Leigh.</p></div> + +<p>Ce dernier était notre poète. Georges Byron +Gordon naquit le 22 janvier 1788, à Londres +suivant les uns, à Marlodge, près d'Aberdeen, +suivant les autres, et enfin à Douvres suivant +M. Dallas. C'est aux Anglais qu'il appartient +de rechercher le lieu qui peut réellement se +glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous remarquerons +seulement qu'on ne doit pas s'étonner +de lire dans les écrivains de l'antiquité que +plusieurs villes se soient disputé l'honneur d'avoir +été la patrie d'Homère, puisque la même +incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau +du plus illustre barde contemporain.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus +important de mentionner, c'est que les premières +années du jeune Gordon se passèrent +dans une campagne située à quelques milles +d'Aberdeen. Demeuré la seule consolation de sa +mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce à +de nombreux signes d'une constitution délicate, +madame Gordon, au lieu de lui faire apprendre +à lire, le laissa jusqu'à neuf ans gravir à son gré, +du matin au soir, les monts neigeux, hérissés +et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le +plus inspirateur de l'Europe. Bien qu'il eût un +léger défaut de conformation dans l'un de ses +pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile +de tous les enfans de son âge; et sa mère, en le +voyant chaque soir revenir les habits en lambeaux +et les membres déchirés, ne pouvait +s'empêcher, comme la mère de Duguesclin et +de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui avoir +donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! +mon fils, s'écriait-elle dans sa douleur, vous +serez bien un jour un vrai Byron!»</p> + +<p>Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, +Lord Byron fit ses premières études (celles +peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus +ineffaçable influence) au milieu des montagnards +de l'Écosse. Chaque jour sa jeune imagination +ruminait des chants mélancoliques, +de vieux et héroïques récits, et des superstitions +pleines de poésie. On respire d'ailleurs, +sur les montagnes, je ne sais quel air de liberté, +dont il serait également impossible d'expliquer +la raison, ou de contester l'influence. Dans la +suite, Byron se rappela toujours, avec délices, +les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses +poèmes dans lesquels il ne se soit plu à chanter +quelque montagne, et les plus belles stances +des <i>Heures de loisir</i> sont adressées aux rochers +de <i>Loch-na-Garr</i>.</p> + +<p>Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par +une première éducation généreuse, eut cessé +d'inspirer des alarmes à sa mère, on lui fit suivre +les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se +fit alors plus remarquer par son caractère indomptable +que par une profonde aptitude aux +exercices classiques.</p> + +<p>En 1798, quand, par la mort du vieux Lord +Byron, ses droits à la pairie eurent été définitivement +reconnus, le censeur de l'école d'Aberdeen +avait effacé de la liste des collégiens +son ancien nom de <i>Georgius Byron Gordon</i> pour +y substituer celui de <i>Dominus de Byron</i>. Georges +avait alors dix ans, et précisément la veille, il +avait reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion +de la faute d'un autre écolier. L'un de ses +amis, étonné, et peut-être jaloux de ce nouveau +titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient +pas de moi, répondit fièrement Byron; le hasard +a voulu que je fusse fouetté hier pour ce +qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui +le titre de Lord pour ce qu'un autre a cessé de +faire. Je n'ai rien dont je puisse le remercier; +je ne lui avais rien demandé.»</p> + +<p>Quelque tems après, le comte de Carlisle, +époux d'Isabelle, sœur du défunt Lord Byron, +et désigné, en cette qualité, pour servir de tuteur +à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès +de lui, afin de le mettre en état, disait-il, +de recevoir une éducation vraiment libérale et +digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé +à Harrow, pension située à dix milles de +Londres, où sont, en général, élevés les enfans +de la haute société anglaise. Dans cette pension, +son esprit reçut de nouveaux développemens; +tour à tour on le vit se livrer aux plus violens +exercices, à la gaîté la plus franche, à la plus +profonde tristesse: quelquefois ardent à l'étude, +ordinairement distrait de tous les travaux universitaires; +lisant Ossian et négligeant les classiques; +dédaignant de faire les moindres efforts +pour obtenir les palmes de collége; toujours +fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine +de la plupart de ses maîtres, et, comme à Aberdeen, +de l'admiration de ses condisciples.</p> + +<p>Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se +révoltèrent. Dans leur rage, ils voulaient mettre +le feu à leurs salles d'étude: Byron les apaisa +comme il les avait d'abord enflammés, avec +quelques mots. Montrant les noms de leurs +pères écrits sur les murailles, il leur demanda +s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers +vestiges. Tous les enfans se turent, et le <i>mouvement</i> +fut arrêté.</p> + +<p>Chaque année il allait passer le tems des vacances +dans le château de <i>Newstead-Abbey</i>, devenu +mille fois plus célèbre pour avoir été la +résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits +des meilleurs chevaliers du moyen âge. +On peut en lire la magnifique description dans +le quinzième chant de <i>Don Juan</i>.—C'est alors +qu'il vit Maria Chaworth, et que, pour la première +fois, il devint amoureux. Les deux familles +de Chaworth et de Byron étaient alliées; +mais, depuis la mort de l'un des oncles de Maria, +tué, comme nous l'avons dit, par le dernier +Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En +dépit de tous les calculs de famille, le jeune +Byron trouva moyen de déclarer son naissant +amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que +lui de quelques années, n'attacha pas d'abord +un grand prix à la passion d'un enfant de quinze +ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle le +trompa. Long-tems son adroite coquetterie, +sans renoncer à de plus vulgaires conquêtes, +eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin, +cessant de dissimuler, elle disparut un jour +avec l'un des plus ridicules <i>dandys</i> des trois +royaumes. Byron la regretta comme jadis Gallus +avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit +révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; +mais cette première passion eut sur toute sa +vie la plus heureuse influence. C'est à miss Chaworth +qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie +poétique, et du moins elle lui donna, la première, +le désir de bégayer des vers. Depuis ce +tems le nom de <i>Maria</i> eut toujours sur son imagination +un pouvoir presque magique.</p> + +<p>De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y +finir ses études. On a beaucoup parlé d'un jeune +ours qu'il y avait choisi pour son ami et son +compagnon de chambre; Byron eut, toute sa +vie, une grande tendresse pour les animaux: +en Italie, il traînait après lui plusieurs singes, +un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, +trois paons et quelques poules. Il n'est donc +pas surprenant qu'il essayât, à Cambridge, +d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela +même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples +qui, jaloux peut-être de l'intérêt presque +exclusif qu'il portait à ce grossier animal, +lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, +Lord Byron avait répondu: «Un docteur de l'université +de Cambridge.» Ce mot fit fortune, +et plus tard on y trouva la preuve de son caractère +misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une +saillie de gaîté satirique. Quand il quitta Cambridge, +il y laissa son ours, de l'éducation duquel +il désespérait sans doute.</p> + +<p>À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, +sans avoir été revêtu d'un seul degré universitaire; +mais il s'était déjà créé des titres plus +honorables. Les souvenirs religieux des montagnes +écossaises et des hauts faits d'armes de +ses ancêtres, les regrets et les transports d'un +premier amour; Ossian et les poètes classiques; +telles furent les premières inspirations de Byron. +Les <i>Heures d'oisiveté</i>, livrées à l'impression +six mois après sa sortie de Cambridge, firent +d'abord une vive sensation. Un jeune homme, +possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, +déjà maître de ses actions, et qui cependant +dévouait les plus beaux jours de sa vie au +culte des muses; bien plus, dans le volume +qu'il publiait, des vers charmans, des idées +nobles et grandes, des preuves nombreuses de +sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce +qui d'abord excita une véritable admiration: +mais le premier des oracles périodiques de l'opinion, +la <i>Revue d'Édimbourg</i>, avait encore gardé +le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire +plus accablante n'avait peut-être rempli les colonnes +d'une gazette; celles dont l'auteur <i>des +Martyrs</i> était l'objet en France, justement à la +même époque, sont des modèles d'urbanité +quand on les compare à ce fameux article. Bientôt +(tant il est facile aux critiques de frapper de +ridicule les poésies graves!) le public parut rougir +d'avoir admiré ce que la <i>Grand'mère d'Édimbourg</i> +avait dénigré. Les <i>Heures d'oisiveté</i> +devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de +bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la +moindre étincelle d'imagination, et le comte +de Carlisle se joignit même à la foule des aveugles +dépréciateurs du beau génie de son jeune +parent.</p> + +<p>Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant +de sa majorité, en s'abandonnant à toutes +les violentes passions de son âge. Lui-même +nous apprend que chaque jour de nouvelles et +séduisantes maîtresses se disputaient son cœur, +et qu'une foule d'amis, attirés auprès de son +inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres +motifs moins excusables, ne cessaient de +faire retentir les échos de la vieille abbaye d'accens +de joie oubliés depuis long-tems.</p> + +<p>Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce +de fureur aux plaisirs des sens, Byron n'était +pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours de +délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, +afin d'apprécier lui-même la nature du +bonheur qu'il était possible d'en attendre: il +en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les +tendres coquetteries de ses indignes maîtresses +n'effleuraient plus son cœur; ses anciens amis, +impatiens du fier et mâle génie d'un homme auquel +ils se comparaient jadis, devinrent moins +nombreux de jour en jour. Enfin, après l'expérience +d'une année, l'être qu'il chérissait le +plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec +lequel il se baignait ordinairement. Souvent, +pour éprouver son intelligente sollicitude, il +disparaissait quelque tems sous les flots, et le +chien, à la grande joie de son maître, ne manquait +pas de se précipiter à sa recherche et de +le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en +1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait +ses os; elle finit par ces mots: «Ce monument +indique la demeure d'un ami; je n'en +ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il +repose.»</p> + +<p>On raconte aussi que, dans le même tems, +Byron fit arranger et monter en coupe un crâne +d'une énorme capacité; il appartenait à l'un des +moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans +les jours de réceptions bachiques, le crâne faisait +le tour de la table, et, comme aux festins +d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, +ne trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement +dans ces souvenirs de la mort, se livrait à l'envi +aux plus folles saillies. Byron fit même, sur cette +coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique +du chantre du Falerne et de Lydie.</p> + +<p>Mais l'article de la <i>Revue d'Édimbourg</i> vint +bien autrement aiguillonner sa muse, et le généreux +désir de se venger lui fit oublier la promesse +qu'il avait faite, en publiant les <i>Heures +d'oisiveté</i>, de ne plus rien livrer à l'impression. +Toute la république littéraire avait méconnu +son génie! tous les prétendus oracles du goût, +les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery, +avaient affecté de ne voir en lui qu'un +méprisable rival: il saura les désabuser. Dès ce +jour, il renonce aux éloges, aux flatteries d'indignes +Aristarques; il dédaigne l'approbation +de cette Angleterre, qui ne rappelle à son cœur +que ses propres égaremens ou les injustices des +autres, et quand il aura dignement relevé le +gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, +chercher des inspirations plus grandes encore.</p> + +<p><i>Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais</i> +firent toute la sensation que Lord Byron en avait +espérée: les journaux, épouvantés, n'osèrent +même rentrer en lice contre un si <i>rude jouteur</i>. +Le lendemain de la publication de cette satire, +le poète, ayant atteint sa majorité, vint prendre +sa place dans la chambre des pairs. À peine eut-il +prononcé, à haute voix, le serment d'usage +devant la <i>balle de laine</i> qui sert de siége au +chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, +et, d'un air riant, lui tendit cordialement la +main; mais Byron ne répondit à ces avances +qu'en s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité +de deux doigts dans la large main du +chancelier: puis il chercha des yeux les bancs +de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. +Comme il sortait quelques minutes après, +l'un de ses amis lui demanda pourquoi il avait +si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si +je lui avais serré la main, répondit-il, il m'aurait +cru de son parti; je ne veux rien avoir à +démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la +chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je +vais voyager en pays étranger.»</p> + +<p>Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin +1809, après avoir mis quelque ordre dans ses +affaires, acquitté complètement ses nombreuses +dettes, fait un testament, appelé sa mère à +Newstead et l'avoir embrassée. Un ancien ami +de collége, John Cam Hobhouse, déjà connu +par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, +mais devenu, depuis, plus célèbre par +le courage et la franchise de son opposition +parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner +dans ses voyages; et, sans en avoir précisément +arrêté le plan, les deux amis mirent à +la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur +suite consistait en deux domestiques, dont l'un +(Fletcher) avait instamment sollicité la faveur +d'abandonner sa femme pour suivre la fortune +de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait +assez bien le Sganarelle du <i>Don Juan</i> de +Molière; présomptueux, craintif et superstitieux +à l'excès; aimant tendrement son maître, +et redoutant toute espèce de fatigues ou de dangers.</p> + +<p>Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, +visitèrent avec empressement Cintra, endroit, +dit Lord Byron, le plus délicieux de l'Europe, +et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu +satisfaits du patriotisme et du caractère des Portugais, +ils s'empressèrent d'arriver à Séville. +C'est là que Byron dépouilla ses premières impressions +sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les +cris de liberté qui, de toutes parts, y retentissaient, +les scènes pittoresques d'une nature +ravissante, et, plus que tout cela encore, les +grâces et la beauté des dames de Séville, eurent +bientôt fait évanouir ses sermens de haine à la +société, de calme et de continence philosophiques. +Son départ de Séville fit même verser des +larmes d'amour, que l'incertitude de son retour +eut sans doute bientôt taries. À Cadix, de nouveaux +liens aussi tendres et aussi passagers l'attendaient +encore.</p> + +<p>Il est peu de personnes (même celles qui +n'ont jamais lu ses vers) qui n'aient vu, et par +conséquent admiré quelques portraits de Lord +Byron: ils rappellent, en général, l'expression +de ses traits. Cette expression est tellement remarquable +qu'elle est venue offrir aux artistes, +si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, +en même tems que le <i>Childe Harold</i>, le +<i>Corsaire</i> et le <i>Don Juan</i> ouvraient aux littérateurs +un autre magnifique horizon poétique. +Le dessin qui précède cette édition reproduit +exactement la tête de Lord Byron à vingt-cinq +ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose +de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie +n'en fut pas altérée; comme celle de tous +les hommes de génie, elle était indépendante +des formes matérielles; elle exprimait l'habitude +des passions et des pensées sublimes, le +dédain et presque l'ignorance des tracasseries +vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses +formes: en un mot, elle était l'image fidèle de +son ame.</p> + +<p>Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter +en Grèce nos deux voyageurs mit à la voile de +Gibraltar et mouilla successivement à Cagliari +en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et +enfin, le 29 septembre, à Prévesa sur la côte +d'Albanie.</p> + +<p>Leur plan était enfin arrêté avec précision: +ils devaient traverser la Grèce et la Morée, passer +l'hiver à Athènes, et, de là, se rendre à +Constantinople; mais, pour avoir les moyens +de voyager en sûreté, il leur fallait capter la +bienveillance du redoutable visir qui gouvernait +alors toutes ces contrées. Aly-Pacha, surnommé +le Bonaparte musulman, assiégeait alors +son ennemi, Ibrahim, dans le château de Bérat +en Illyrie. Byron se rendit à Tépalène, +quartier-général du visir, et éloigné de deux +journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris +l'arrivée, dans ses états, d'un seigneur anglais, +avait ordonné que toutes les commodités +de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. +Lui-même le reçut avec la plus haute distinction. +Ses petites mains blanches, ses petites +oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout +l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes +irrécusables d'une haute naissance et d'une +éducation distinguée. À chaque heure de la +journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, +des confitures et des sorbets, et, quand ils demandèrent +à prendre congé, Sa Hautesse leur +donna une garde de cinquante braves Souliotes, +en les recommandant spécialement à son fils, +Vely-Pacha, alors gouverneur de la Morée.</p> + +<p>L'aspect d'une cour orientale et la physionomie +de ce peuple albanais, mélange de maraudeurs +chrétiens et musulmans, firent une vive +impression sur l'imagination de Lord Byron. +Dans les notes de <i>Childe Harold</i> il a tracé une +peinture détaillée de la beauté et de la gracieuse +démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité +et du caractère vindicatif des hommes.—De +retour à Prévesa, ils ne tardèrent pas à s'embarquer, +dans l'espoir d'aborder à Patras sur la +côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance +des matelots turcs, leur bâtiment, emporté par +le vent, alla échouer sur les rochers de Souli, +et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours +des villageois albanais qui habitaient derrière +ces rochers. Pendant la crise, «Fletcher +jetait les hauts cris et appelait sa femme; les +Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans +<i>Alla</i>. Le capitaine fondait en larmes, +en nous disant de nous recommander à Dieu. +Les mâts étaient fendus, la grande vergue en +pièces; le vent redoublait de force, la nuit +approchait, et nous n'avions d'autre chance +(comme le disait Fletcher) que de nous voir +ensevelis dans les flots.» (<i>Lettre de Lord Byron +à sa mère</i>.) Tel fut l'événement qui, sans +doute, fournit plus tard au poète les terribles +couleurs du deuxième chant de <i>Don Juan</i>.</p> + +<p>De Souli, nos voyageurs revinrent encore à +Prévesa, et, renonçant au trajet de mer, se +dirigèrent vers Patras, à travers les forêts de +l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de +quelques jours à Missolonghi et à Smyrne; ils +parcoururent la plus grande partie de la Grèce, +et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, +comme ils en avaient formé, depuis long-tems, +le projet.</p> + +<p>Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le +cimeterre des barbares son ancienne gloire; des +étrangers, et surtout des Anglais, venaient à +l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris +de statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, +seuls encore, sa richesse. Les monumens +ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez +sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives +de nos châteaux gothiques, l'ame les considérera +sans émotion, sans enthousiasme. On a donc +de la peine à comprendre la rage qui porte les +Anglais à encombrer leur île des monumens enlevés +à la religion des autres peuples; et certes, +il est déplorable que le gouvernement applaudisse +à de pareilles profanations. Bas-reliefs, +chapiteaux, inscriptions, statues, tous les débris +des siècles passés viennent chaque jour +se presser dans les tristes galeries britanniques. +Cependant une seule inscription, échappée aux +outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux +que toutes les déclamations modernes, quelle +a été et quelle doit être leur patrie, et l'on +ne peut trop les louer d'avoir regardé les vols +de l'Écossais Elgin comme le plus grand des outrages. +Il appartenait à Lord Byron et à M. de +Châteaubriand de se rendre les échos de l'exécration +à laquelle ils vouèrent les spoliateurs du +Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de +flétrir, dans le <i>Childe Harold</i> et dans <i>la Malédiction +de Minerve</i>, la conduite de Lord Elgin; +il alla lui-même, au péril de sa vie, effacer le +nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice +du temple d'Érichtée, et il le remplaça +par ces deux lignes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quod non fecerunt Gothi<br /></span> +<span class="i0">Hoc fecerunt Scoti.<br /></span> +</div></div> + +<p>De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a +pas moins reçu de son gouvernement d'énormes +sommes pour prix de la dépouille des temples +d'Athènes.—Nos voyageurs s'éloignèrent de la +Grèce au commencement du printems. Avant +de gagner Constantinople, ils visitèrent les +ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate <i>la +Salsette</i>, qui les transportait, jeta l'ancre sur les +côtes de la Troade, non loin des fameux tombeaux +que l'on aime à croire ceux des héros +grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient +le firman du Grand-Seigneur à l'embouchure +des Dardanelles, et justement à quelques +centaines de pas du château d'Abydos, il prit +envie à Byron de vérifier par lui-même si les +savans avaient eu raison de révoquer en doute +le récit des tendres traversées de Léandre. Dans +le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions +et Belles-Lettres avait aussi, après de longues +dissertations, reconnu que l'histoire d'Héro +et Léandre était nécessairement une fable, attendu +l'<i>impossibilité du trajet de l'Hellespont à +la nage</i>. La tentative de Byron fit évanouir tout +d'un coup l'autorité de tant de doctes recherches. +Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) +offrit de partager la gloire et les dangers de +cette épreuve: les deux nageurs partirent en +même tems et firent le trajet en une heure et +quelques minutes. Ekenhead eut à peine atteint +le rivage de Sestos, qu'il se hâta de regagner, +sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient +ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue +et grelottant de fièvre, se traîna, demi-nu, +dans une cabane voisine, et reçut l'hospitalité +d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant +cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. +À peine revenu sur le rivage d'Abydos, +Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes +de sa suite, un assortiment de filets, un fusil +de chasse, une paire de pistolets et douze pièces +de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, +le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser +l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. +Hélas! à peine éloigné de son rivage, une rafale +s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit +dans les flots. Qu'on juge du désespoir +de Lord Byron! Il s'empressa d'aller lui-même +consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir +comme son ami, et lui laissa une bourse +de cinquante dollars. Cette anecdote est peu +connue; elle honore trop le caractère de Lord +Byron pour que lui-même pensât jamais à la divulguer: +mais les officiers alors employés sur +<i>la Salsette</i> en ont tous attesté l'exacte vérité.</p> + +<p>À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, +qui brûlait déjà de revoir l'Angleterre, +Byron le vit partir sans beaucoup de regret: +son projet était de retourner en Grèce, et voulant, +dans cette seconde excursion, s'arrêter à +loisir dans les lieux les plus poétiques de cette +terre de poésie, la société d'un ami, tel que +Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un +certain point, son plan de rêverie. Il écrivit +<i>Childe Harold</i> en Grèce; il en composa même +un grand nombre de strophes sur le Parnasse. +C'était, il faut l'avouer, une heureuse et grande +idée que celle d'aller puiser des inspirations à +une pareille source, et quand on songe, en lisant +<i>Childe Harold</i>, que ces vers ont été tracés +sur les sommets sacrés de l'Hélicon, je ne sais +quelle vénération religieuse se joint naturellement +à l'admiration que produit une aussi magnifique +création.</p> + +<p>Il choisit Athènes pour sa principale résidence. +C'est là qu'une jeune Grecque devint +éperdument éprise de lui: elle était belle; elle +ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours +du Ramasan arrivèrent, et, pendant ce carême, +tout commerce entre les deux sexes était puni +de mort. Une aussi longue interruption parut +un siècle à Lord Byron: dans son impatience, +il avait formé un plan de rendez-vous, et l'avait +fait parvenir à sa maîtresse; la trame fut découverte, +et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ +enfermée dans un sac et jetée à la mer. +Byron n'était prévenu de rien, quand un soir, +en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec +deux Albanais qu'il avait pris à son service, il +voit plusieurs soldats s'avancer de son côté. Il +apprend qu'ils ont la mission de noyer une +femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au +risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court +à l'officier du détachement, parvient à l'intimider, +et se fait remettre l'infortunée, dans laquelle +il reconnaît son amante. Grâce à son intervention, +et à une forte somme d'argent, le +magistrat consentit à rétracter son arrêt, mais +la jeune fille fut obligée de quitter Athènes, et, +quelques mois après, elle mourut de regrets et +à la suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement +qui offrit à Lord Byron la première inspiration +du <i>Giaour</i>.</p> + +<p>Pour se distraire de cette mort douloureuse, +il s'éloigna d'Athènes, et résolut de parcourir +le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui Fletcher; +le pauvre diable, las de vivre loin de sa +femme, de la bière et du pudding, avait obtenu +la permission de retourner en Angleterre. +Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi +d'une fièvre violente, qui mit de nouveau ses +jours en danger. Un médecin ignorant était +chargé de le soigner, et les deux Albanais dont +nous avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, +à couper la tête au tremblant Esculape, s'il +n'opérait pas avant quinze jours une cure complète. +Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer; +aussi, quand Byron recouvra la santé, le +médecin se livra-t-il aux plus extravagantes démonstrations +de joie.</p> + +<p>Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même +en Angleterre. On peut lire dans le +<i>Childe Harold</i> le récit touchant de la douleur des +deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 +juillet 1811, après deux années de pélerinage, +Byron débarqua au port de Falmouth. Il était +dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de +pénibles impressions ou des illusions funestes. +À peine arrivé à Londres, un courrier parti de +Newstead lui apprend que sa mère est à l'extrémité. +Byron quitte tout pour accourir auprès +d'elle; mais il était trop tard, et il ne put recueillir +son dernier soupir.</p> + +<p>Le besoin de combattre sa profonde mélancolie +le ramena à Londres. Il était d'ailleurs assez +curieux d'y publier une nouvelle satire composée, +pendant les derniers jours de sa traversée +maritime, sur le modèle de l'<i>Art poétique</i> +d'Horace. Il avait aussi terminé les deux premiers +chants de <i>Childe Harold</i>; mais il voyait +d'avance tous les <i>reviseurs</i> plaisanter sur la tournure +romanesque de ses idées, et il tremblait +de publier ce chef-d'œuvre de la littérature contemporaine. +Un ami, parvint à le détromper: +«Votre imitation d'Horace, lui dit courageusement +M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis +que <i>Childe Harold</i> est un ouvrage délicieux, +admirable, enchanteur.—Vous vous trompez, +répondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous +abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que +le profit vous en revienne.» Ainsi furent publiés +les deux premiers chants de <i>Childe Harold</i>.</p> + +<p>Ce <i>Roman</i> (c'est le titre que lui donna l'auteur) +ne se recommande pas à l'attention de nos +classiques par une régularité symétrique; vous +croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, +à quelques pieds d'un rivage toujours varié, et +constamment enrichi des plus ravissantes beautés. +Sous vos yeux se succèdent le Portugal, +devenu la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle +s'abat le vautour gaulois; la Troade, sépulcre des +anciens héros; Constantinople, calme +séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant +à secouer les chaînes du croissant; la Grèce, +enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une fois +rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les malheureux +enfans fléchissent sans murmurer sous +le bâton barbare, tandis qu'ils pleurent de rage +en voyant s'écrouler, à la voix de Lord Elgin, les +colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle +chaleur pénétrante! et partout quel sentiment +exquis de la beauté! quel dédain pour les favoris +de la fortune! quel enthousiasme pour la +liberté!</p> + +<p>Le <i>Pélerinage de Childe Harold</i> (dont plusieurs +de nos littérateurs n'ont jamais essayé de +lire même la traduction française) fit proclamer +Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes +vivans: il avait alors vingt-quatre ans. Ses +ennemis les plus implacables rendirent hommage +à l'évidente supériorité de son génie: mais, +en se déclarant douloureusement ses admirateurs, +on pense bien qu'ils n'oublièrent pas de +relever dans ses vers les propositions <i>impies</i>, +<i>déistes</i>, <i>athéistes</i> et <i>séditieuses</i>, cortége ordinaire +des ouvrages qui n'ont pas été composés +sous l'influence immédiate d'une secte, d'une +cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations +ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces +premiers momens, toute la justice qu'il n'était +en droit d'attendre que de la postérité.</p> + +<p>Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première +entrée dans le monde. Les dames, bien +que jalouses de la préférence donnée sur elles, +par <i>Childe Harold</i>, aux beautés de l'Orient et +de l'Espagne, caressaient l'espoir de ramener le +jeune poète à de plus tendres sentimens: elles +l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie. +Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse +réputation ne supporte pas l'épreuve de +l'intimité: vu de près, il parut grandir encore. +On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, +également faite pour exprimer l'enthousiasme, +le dédain, l'amour ou la haine. +Mais le caractère de ses pensées comportait une +dignité sérieuse dont il lui était presque impossible +de se dépouiller: si quelquefois il se livrait +à une bruyante gaîté, ces éclats étaient +rapidement remplacés par une teinte de tristesse +importune. Il tombait fréquemment dans +une grande préoccupation mélancolique, et +même, au milieu des cercles les plus avides de +recueillir ses moindres paroles, il semblait +faiblement combattre ce penchant à la distraction. +Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait +aussitôt une conversation d'autant plus étonnante, +qu'il cherchait moins à exciter l'étonnement: +les saillies les plus vives se pressaient +sur ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des +éclairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu +l'écouter sans émotion, sans une sorte de respect. +Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne +rougissant pas auprès de lui de leur infériorité +intellectuelle, laissaient ordinairement parler +en sa présence leur imagination ravie.</p> + +<p>Toutefois cet universel engouement ne fut pas +de longue durée: pour le prolonger, il eût fallu +faire preuve d'affectation, et ce défaut général +de la société anglaise était justement celui dont +Lord Byron était le moins susceptible; il eût +fallu caresser l'amour-propre des automates +qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait +jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. +D'abord les <i>dandys</i>, espèce de fats +qui, dans la grande société anglaise, forme +une majorité compacte (comme en France nos +merveilleux et nos petits-maîtres), briguèrent +long-tems sa bienveillance, en composant sur +son extérieur leur maintien et leur costume. +Une foule de fades et languissantes beautés essayèrent +à l'envi sur son cœur la puissance de +leurs charmes; Byron accueillit du même silence +les grimaces des uns et les vaporeuses œillades +des autres. Dès-lors une cabale sourde se ligua +contre lui; un plan de calomnie fut organisé, +et le succès dépassa bientôt toutes les espérances +que ses auteurs en avaient pu concevoir.</p> + +<p>Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans +le Westmoreland, une course vers ces lacs devenus +célèbres par les mélancoliques et monotones +élucubrations des Wordsworth, des Coleridge +et des Southey. Ce voyage augmenta +encore le nombre de ses ennemis; les poètes +<i>lakistes</i> se montrèrent humiliés de l'indépendance +de ses opinions, et furieux des épigrammes +dont il accablait leur politique bigoterie. L'apparition +presque simultanée du <i>Giaour</i>, de <i>la +Fiancée d'Abydos</i>, du <i>Corsaire</i> et de <i>Lara</i>, leur +offrait une occasion d'attaquer ses principes et +de noircir sa vie. «Qui peut, s'écrièrent-ils, +fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert +pour peindre tous ces héros dévorés de passions +et de remords? qui l'initia aux mystères des +plus horribles angoisses de la vie? qui lui apprit +à revêtir de formes séduisantes les plus odieux +scélérats? Ah! sans doute, la source de son génie +est empoisonnée; elle n'a pu naître que de +la perversité de son caractère. Rien dans sa conduite, +il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; +mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? +Qui sait si quelque crime secret ne +trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports +sensibles existent entre Childe Harold, Conrad +et lui pour que l'on puisse encore douter de +l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et +quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait +acheter à pareil prix?...»</p> + +<p>Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser +d'aussi infâmes soupçons: cependant, il +suivait avec assez d'assiduité les séances de la +chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses +intrigues qui se trament jusque dans +les conseils de l'opposition populaire, il prononça +à la chambre haute trois discours assez +remarquables, dans lesquels il peignit de couleurs +énergiques la détresse des ouvriers et l'asservissement +des catholiques. Mais l'inutilité de +ses efforts refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, +et il sentit qu'il servirait plus efficacement +la cause de la justice et de la liberté, du haut +de la tribune poétique que s'était élevée son +génie. Il acheta, à la même époque, une action +au théâtre de <i>Drury-Lane</i>, et quelques jours +après il fut nommé directeur du jury chargé d'y +recevoir les ouvrages dramatiques.</p> + +<p>La mobilité de son imagination, sa passion +pour les voyages, et les souvenirs de plusieurs +beautés qu'il avait peintes dans le <i>Giaour</i> et le +<i>Corsaire</i>, tout aurait dû le détourner du mariage, +et surtout de l'idée d'en former les redoutables +nœuds avec une Anglaise: il n'en fut +rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank +Noël, fut celle sur laquelle il fit tomber +son choix: elle était belle; mais, sous l'apparence +d'une bienveillante douceur, elle cachait +un caractère inflexible et un orgueil de pruderie +qui devait faire le malheur du plus pacifique des +époux; à plus forte raison celui de Lord Byron. +Elle apprit avec une sorte de transport que le +jeune Lord songeait à demander sa main, et +quand on lui rappela les défauts de Byron, dans +les cercles de bas bleus (<i>blue stockings</i>), dont +elle était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle +espérait ramener son époux à force de douceur, +de leçons et d'exemples. Le mariage fut célébré +le 2 janvier 1815.</p> + +<p>Bien que formé sous de funestes auspices, il +eût peut-être été fortuné sans l'intervention, +presque toujours fâcheuse, d'une belle-mère. +Les Milbank conservaient dans leur famille la +tradition du vieil esprit d'austérité et d'intolérance +qui distinguait les puritains; aussi l'honorable +miss Milbank avait-elle consenti avec +répugnance à l'union de sa fille avec Byron. +Elle ne tarda pas à devenir une mortelle ennemie: +la <i>lune de miel</i> même ne fut pas exempte +d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin +du tumulte de Londres; il craignait les folles +dépenses, et surtout les insipides distractions +du grand monde: il fut obligé de renoncer à +son projet. Partout recherchés avec empressement, +recevant à leur tour avec grandeur, la +dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée en +prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras +pécuniaires. D'un autre côté, son amour +de l'étude et des méditations solitaires s'accommodait +mal de visites fréquentes et de la présence +continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois +il accueillait avec fatigue les tendres expansions +de lady Byron, et cette femme altière, se croyant +alors dédaignée, revenait prêter une crédule +oreille aux suggestions de sa mère et d'une ancienne +nourrice. Ce n'était pas tout: plusieurs +espions féminins venaient nourrir les défiances +de ces trois femmes et suivaient sans relâche +toutes les démarches de Lord Byron. Dans un +secrétaire que lady Byron fit enfoncer, on avait +trouvé des lettres amoureuses: par malheur, +le nom de l'ancienne maîtresse n'y était pas +tracé; il fallut recourir aux conjectures. Une +actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est +soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue +pour l'indigne cause des froideurs conjugales de +Byron. Des pieux salons de la famille Milbank, +la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous +ceux de la capitale, et (voyez la retenue de la +haute société anglaise!) quand la pauvre Mardyne +reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent +modestement de leurs éventails ou de +leurs mouchoirs; les jeunes <i>dandys</i> sifflèrent, +et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant +de son innocence. Il fut prouvé, plus tard, +qu'elle n'avait jamais dit un seul mot, ni même +vu une seule fois Lord Byron.</p> + +<p>Lady Byron avait un caractère fort <i>excentrique</i>. +Elle s'imagina un autre jour que la froideur +de son mari pour ses charmes et surtout pour +ses conseils dénotait un certain dérangement +de <i>sensorium commune</i>. Par ses ordres, plusieurs +inconnus pénétrèrent dans le cabinet d'étude de +Byron (il composait alors <i>le Siége de Corinthe</i>); +on l'accabla de questions inintelligibles pour +lui, et auxquelles sa fierté lui permit à peine +de faire quelques réponses. Plus tard, il apprit +qu'il avait reçu la visite de docteurs en médecine, +chargés d'examiner ses droits au séjour de +Bedlam. Il est inutile de dire que ces docteurs +ne répondirent pas à l'attente de lady Byron.</p> + +<p>Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée +le 10 décembre 1815, dût mettre un terme +à la soucieuse mésintelligence des deux époux; +mais, dans le même tems, de nombreux créanciers +ayant demandé la garantie de leurs créances, +Byron se vit forcé de vendre les somptueuses +propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées +à Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les +poursuites judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte +de les prévenir, ils se décidèrent, d'assez +bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois +mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna +donc chez son père; et quelques jours +après, à l'instigation de sa famille, elle écrivit +à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à +le revoir.</p> + +<p>Tel est le récit exact de cette séparation, qui +a fourni matière à tant d'invectives et de calomnies +contre la conduite de notre grand poète. Si +le public devint le confident de ses ennuis domestiques, +il faut en accuser les indiscrétions +ridicules de lady Byron. Écoutons Byron lui-même:</p> + +<p>«Il existe dans le mariage une foule de causes +inappréciables de dégoûts mutuels et de griefs, +dont nos plus intimes amis, ou nos plus proches +parens, ne sauraient estimer la juste valeur. +Les époux seuls peuvent s'en former une +véritable idée; eux seuls ont le droit d'en +parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux +à l'égard de sa femme; tant qu'il ne +commet aucune action préjudiciable à la communauté, +de quel droit vient-on le blâmer, +s'il juge à propos de vivre éloigné d'une femme +qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux qui +prennent sa défense? N'est-il pas absurde de +vouloir contraindre deux individus qui se détestent +à rester unis, quand ils soupirent tous +deux après l'instant de leur séparation? Telle +est du moins l'intention de ceux qui, se targuant +d'une ancienne liaison, interviennent +dans les débats domestiques.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et +de lady Byron fit revivre tous les anciens contes +dont les précieuses de Londres (les <i>bas bleus</i>) +avaient les premières répandu le bruit: tous +les écrits périodiques, à l'exception d'un seul +(<i>l'Examinateur</i>), les répétèrent à l'envi: une +mistress Lee composa un roman dont le héros +(Lord Byron) était, sous le nom de <i>Glenarvon</i>, +accusé de plusieurs assassinats. On alla jusqu'à +imprimer qu'étranger à tous les sentimens de +bienveillance et d'humanité il n'était pas même +susceptible d'être captivé par les attraits ou les +vertus d'une femme; et les stances ravissantes +qu'il avait adressées à Thirza, à Maria, à Janthé, +ne lui avaient été inspirées que par son attachement +pour un ours et le chien de Terre-Neuve +dont il avait composé l'épitaphe. Il ne paraissait +plus à Drury-Lane sans être accueilli par des +huées; les dames le désignaient du doigt, les +enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait +à la chambre des pairs, et sa <i>vertueuse</i> +femme écoutait avec une merveilleuse sérénité +le récit des calomnies dont il était abreuvé.</p> + +<p>Cependant, cet homme était Lord Byron, le +chantre de <i>Childe Harold</i> et du <i>Giaour</i>! celui +qui avait défendu de toutes ses forces les catholiques +d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! +Ah! si, pour l'honneur de la France, un aussi +puissant génie, une aussi grande ame, eût reçu +le jour dans son sein, lui eût-on décerné les +mêmes récompenses? Les clameurs de misérables +et ridicules coteries auraient-elles ainsi +aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil +d'en douter.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, +Byron conserva contre l'Angleterre une haine +profonde: elle n'était plus digne de ses hommages. +Pour comble de disgrâces, il se vit +obligé de vendre l'abbaye de Newstead, demeure +de ses ancêtres, afin de restituer aux +Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule +le retenait en Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, +il s'éloigna une seconde fois d'une ingrate +patrie, avec la résolution de n'y jamais +revenir.</p> + +<p>Quelques jours avant son départ, une jeune +dame, que ses talens n'avaient pu tirer de la +misère, se présente chez lui, et le prie d'honorer +de sa protection un recueil de vers qui +formait son unique ressource. Elle était belle, +ses parens étaient éloignés, et ceux qui d'abord +l'avaient encouragée à se dévouer au culte des +muses lui avaient retiré leur protection, avant +d'avoir pu apprécier si réellement elle en était +digne. Byron l'écouta avec attention. Quand elle +eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, +répondit-il en lui présentant un billet plié, +être plus heureuse que moi; puissent vos talens, +vos vertus et votre beauté désarmer l'envie! +Voici ma souscription. Mais tous deux nous +sommes jeunes, et le monde est pervers; je ne +veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos +succès: ce serait vous faire plus de tort que de +bien.» La jeune dame prit alors congé de lui, +et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle, +de voir que le poète lui avait remis un bon de +cinquante louis sur son banquier. Avant qu'elle +songeât à publier ce trait de générosité, Byron +touchait au rivage de la France.</p> + +<p>C'était au printems de 1816. Il emmenait avec +lui une bibliothèque composée de poètes grecs, +latins et italiens; l'assortiment d'animaux dont +nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle Fletcher, +dont la destinée, assez conforme à celle +de son maître, était d'abandonner, de maudire +et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et +ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la +France: sa première halte fut le champ de Waterloo. +Il parcourut plusieurs fois cette plaine +désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions +de Salamine et de Marathon. Après avoir +visité successivement Bruxelles, Coblentz et +Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la campagne +<i>Diodati</i>, sur les bords du lac de Genève.</p> + +<p>Depuis son départ d'Angleterre, la violence +des tourmens intérieurs avait influé sur sa santé: +mais Clarence et les rochers de Meillerie, en +rappelant à son cœur les sublimes rêveries de +Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant +à la pensée de sa chère Écosse; l'aspect +du lac de Genève enfin, tout contribuait à calmer +ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. +Tous les soirs, comme si le lac eût pu verser +dans son ame la tranquillité de sa limpide surface, +il aimait à voguer sur les flots, dans un +frêle bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: +quelquefois l'onde s'agitait subitement +avec violence, et notre poète, un jour, fut sur +le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux +avait caressé l'idée de précipiter dans les +flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans +la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait +destiné à nourrir son ame de grandes et poétiques +inspirations.</p> + +<p>Il retrouva, dans les environs de Genève, ses +anciens amis; Cam Hobhouse, <i>Monk</i> Lewis, auteur +du plus fantastique des romans, et Shelley, +dont les habitudes austères et les opinions +indépendantes lui plaisaient, jusque dans leur +exagération. Mais, de toutes les personnes dont +il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que +madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, +en effet, deux ames dignes de s'entendre. On se +rappelle la prédilection de Corinne pour la littérature, +les opinions et les lois de l'Angleterre; +elle semblait remercier chaque citoyen de Londres +de la naissance de Shakspeare et de la chute +de Napoléon. En ce moment, comme elle avait +au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de +celles dont Byron avait flétri les doctes prétentions, +il était naturel qu'elle fût encore la dupe +des calomnies débitées contre l'auteur de <i>Childe +Harold</i>. Quand on annonçait la visite de Byron, +ces dames quittaient le salon, et frémissaient à +l'idée de regarder en face un semblable monstre. +Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle +entendu, qu'elle déposa ses anciens préjugés. +Un jour, après avoir lu les stances que Byron +avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, +elle s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est +le coupable, mais je me consolerais d'avoir été +malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspiré +à mon époux de semblables adieux.» En effet, +pour ceux qui ne sont pas dépourvus de sensibilité, +ces vers seront toujours, à défaut d'autres +<i>Mémoires</i>, la condamnation de lady Byron.</p> + +<p>C'est à la campagne <i>Diodati</i> qu'il composa +<i>Manfred</i>, la première et la plus grande de ses +compositions dramatiques, et <i>le Prisonnier de +Chillon</i>, dans lequel il semble, comme en se +jouant, avoir réuni à l'imagination de Dante celle +de Châteaubriand. De la Suisse il descendit en +Italie, accompagné de Shelley et du docteur +Polidori, son secrétaire, le même qui publia +quelques mois plus tard, à Londres, la fameuse +histoire du <i>Vampire</i>. Arrivés à Montanvers, le +prieur des bénédictins les pria de mettre leurs +noms sur l'album du couvent. Shelley répondit +à cette invitation en y inscrivant le mot Αθεος. +Mais Byron, jetant à son tour un regard sur le +livret, se hâta de passer un trait sur le mot que +Shelley avait eu la ridicule hardiesse de tracer. +Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus +tard donner le poète Southey de l'athéisme de +Lord Byron. Les ouvrages de l'illustre poète se +chargent à l'envi de démentir cette odieuse imputation: +Byron fut, au contraire, et toute sa +vie, tourmenté de ces doutes métaphysiques, +nobles et sûrs indices d'une ame profondément +religieuse; et quant à Shelley lui-même, auteur +d'un poème satirique, <i>la Reine mob</i>, dans +lequel les opinions dogmatiques sont peu respectées, +il est certain qu'il avait sur l'immortalité +de l'ame, et sur l'indépendante dignité de +son essence, les idées les plus respectables. Nous +ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques +rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent +accusées, si rarement approfondies.</p> + +<p>La première résidence de Lord Byron, en Italie, +fut Milan. Il y passa l'automne et une partie +de l'hiver de 1816; il allait, presque tous les +soirs, entendre, à l'opéra de la <i>Scala</i>, ces belles +partitions dont la France commence à préférer +la large mélodie aux ariettes de sa lourde, maigre, +et vieille musique. Des premiers jours de +l'année 1817 aux derniers de 1819, il vécut à +Venise: il y composa <i>Mazeppa</i>, les deux drames +de <i>Marino Faliero</i> et des <i>Deux Foscari</i> et le +quatrième chant de son cher <i>Childe Harold</i>. +Dans les derniers vers de cet immortel poème +on sent l'influence des impressions du ciel vénitien +sur son cœur; les ruines de l'ancienne +reine du monde glissent, moins désolantes, devant +ses yeux: il sourit même à la vue des danses +et de la guitare adriatique, et l'Italie, semblable +aux jardins d'Armide, entremêle sans cesse, à +ses mélancoliques méditations, de suaves accens +de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil, +qui n'est nulle part aussi magnifique qu'à Venise, +il parcourait la ville dans une élégante +gondole, tandis que, pour quelques pièces d'argent, +deux bateliers reproduisaient, dans leurs +chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de +Tasse. Le jour, il allait sur les sables du <i>Lido</i> +exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer. +Il parcourait les campagnes, et, pénétrant dans +les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux +des secours et des consolations. Le feu +prit un jour à la boutique d'un cordonnier: +chargé d'une nombreuse famille, ce malheureux +se voyait privé de toutes ressources. Byron l'apprend; +lui fait passer la valeur de tous les objets +que les flammes avaient dévorés, et quelques +jours après il l'invite à retourner chez lui. Sa +maison était reconstruite, plus commode, plus +élégante qu'auparavant. Le hasard fit découvrir +aux Vénitiens étonnés plusieurs semblables +traits de générosité.</p> + +<p>Mais un penchant invincible l'entraînait en +même tems au plaisir: gardons-nous de le lui +reprocher: cette passion pour les femmes, dont +on lui fit un si grand crime dans son immorale +patrie, fut sans doute l'une des sources de son +génie. À Venise, il fréquenta les brillantes réunions, +les bals masqués, les concerts et les théâtres: +mais les faciles enchanteresses de Venise +entourèrent vainement sa tête de fleurs; les souvenirs +de l'injustice de ses compatriotes, de son +premier amour et de sa fille, ne cessèrent de +l'y poursuivre. Il demandait et recevait fréquemment, +par l'entremise de sa sœur, des +nouvelles de sa chère <i>Ada</i>; et quand ses lettres +éprouvaient quelque retard, il tombait dans de +profonds accès de mélancolie.</p> + +<p>Tandis que son tems semblait ainsi consacré +à de frivoles distractions, il faisait paraître une +succession de nouveaux chefs-d'œuvre. Las de +ne présenter que les inspirations d'un noble +enthousiasme à un monde qu'il avait appris à +mépriser en le connaissant mieux, il parut se +repentir d'avoir pris au sérieux les malheurs et +les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un +ouvrage dans lequel il reproduirait, sous un +nouveau point de vue, la grande scène de la +société. Dans ce poème extraordinaire de <i>Don +Juan</i>, vers, octaves, chants, conception, tout +d'abord paraît improvisé; mais ce désordre apparent +est un heureux effet de l'art. L'intention +profondément calculée de Byron fut de peindre +le monde tel qu'il était, avec ses courtes +joies et ses souffrances inénarrables; il voulut +fatiguer les ames capables de réfléchir, en les +obligeant à considérer à quel degré d'abaissement, +de honte, leurs préjugés les faisaient +descendre. Jamais projet ne fut mieux exécuté. +Vices de l'éducation, malheurs de l'humanité, +innocens plaisirs, honteuse débauche, horreurs +de la guerre, intrigues et vanités des cours, +peinture d'une nation parvenue au dernier degré +de corruption, tel est le vaste et instructif +tableau que déroule à nos yeux le <i>Don Juan</i>. +On pourrait lui appliquer ces vers charmans du +second chant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>I can't describe it, though so much is strike;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nor liken it,—I never saw the like</i>.<br /></span> +</div></div> + +<p>«Je ne puis le décrire, quoiqu'il m'ait fait une +vive impression, ni le comparer à quelque +chose.—Je n'ai jamais rien vu de pareil.»</p> + +<p>On a pourtant comparé <i>Don Juan</i> à <i>la Pucelle</i>; +c'était juger d'un arbre d'après son écorce. Voltaire, +dans son poème, s'empare de toutes les +idées nobles que notre imagination aime à nourrir: +il lutte contre elles, il ne les quitte qu'après +les avoir imprégnées de ridicule. Du reste, +il ne démêle rien avec les turpitudes de la vie: +elles sont, au contraire, son point de départ et +le niveau auquel il s'efforce de ramener toutes +choses. Que s'il s'arrête avec complaisance sur +des scènes d'amour, son pinceau ne produit +encore qu'un tableau infernal dont, fort heureusement, +on chercherait en vain, dans la nature, +le modèle. Les deux poèmes ont pourtant +cela de commun, qu'ils sont tous deux +l'effet d'une débauche d'esprit. Mais <i>la Pucelle</i> +fut premièrement destinée à égayer<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> les loisirs +de Frédéric-le-Grand, tandis que le <i>Don Juan</i> +fut composé pour une génération qui avait lu +avec enthousiasme <i>Werther</i>, <i>René</i>, <i>Childe Harold</i> +et <i>Manfred</i>. La verve de gaîté ne pouvait +donc être de la même espèce dans les deux ouvrages. +Dans <i>Juan</i> on aperçoit l'ironie, mais jamais +cette ironie ne flétrit une ame, une action, +une idée, nobles ou grandes. Byron y développe +nos sociales misères avec un calme qui est loin +de son cœur; à chaque instant il trahit son émotion, +et quelquefois, en s'y abandonnant avec +franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, +pour me servir des belles expressions de madame +Belloc<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, son but bien évident est «d'obliger +les hommes à se relever à force de mépris. +Les saillies de <i>Don Juan</i> ressemblent à +des fleurs dont on aurait entouré une couronne +d'épines; on devine que le front qui la +porte en est ensanglanté.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ou, comme disait Voltaire, pour le régaillardir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Lord Byron</i>, par madame L. Sw. Belloc, 1824.</p></div> + +<p>Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint +s'établir à Ravenne. De tous les séjours qu'il essaya, +Ravenne fut celui qui lui plut davantage. +Dante, son poète favori, y avait passé plusieurs +années d'exil: à quelques milles de la ville s'élevait +la forêt de pins plusieurs fois mentionnée +dans <i>le Décameron</i> de Boccace. C'est là qu'il composa +la <i>Prophétie du Dante</i>, les troisième, quatrième +et cinquième chants de <i>Don Juan</i>; <i>Sardanapale</i>, +<i>Caïn</i> et <i>le Ciel et la Terre</i>. <i>Juan</i> et <i>Caïn</i> +offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux +ennemis du noble poète. Lord Byron ne répondit +aux injures qu'en citant, pour justifier Caïn, +l'exemple péremptoire de Milton. Le parti des +hypocrites, s'emparant alors de sa vie privée, +lui reprocha une avarice sordide: à les entendre, +il ne prodiguait le <i>scandale</i> que pour mieux +trouver à vendre ses poèmes. Comme il gardait +un dédaigneux silence, ses amis répondirent +pour lui que jusqu'alors le noble Lord n'avait +rien touché pour ses ouvrages, et qu'il leur en +avait constamment abandonné le profit. Cependant +le directeur du théâtre de Drury-Lane faisait +représenter sa tragédie de <i>Marino Faliero</i>, +qui n'avait pas été destinée à être jamais jouée; +elle n'eut pas, au théâtre, le même succès qu'à +la lecture, et, après trois représentations, le +libraire de Lord Byron réclama et obtint, de +l'autorité, le droit de la retirer.</p> + +<p>Lord Byron fut moins sensible à tous ces désagrémens +qu'à la mort du commandant militaire +de Ravenne. Cet homme, vétéran de Napoléon, +avait fini par s'attacher à la maison d'Autriche; +mais, à cette époque où l'Espagne était en feu, +où l'Italie préludait à sa passagère révolution, +la haute police germanique vint à le soupçonner +de <i>carbonarisme</i>. Il fut assassiné, en plein jour, +dans la ville de Ravenne, à une portée de fusil +de la demeure de Lord Byron. Celui-ci entendant +une détonnation, accourt, met vainement +ses gens à la recherche des meurtriers, et transporte +la victime dans son palais; mais à peine +déposé sur les escaliers intérieurs, le pauvre commandant +n'existait plus. Cet événement fit sur +lui une impression qu'il a fidèlement consignée +dans le cinquième chant de <i>Don Juan</i>. Les coupables +de ce meurtre ne furent nullement poursuivis.</p> + +<p>Quelque tems après éclata l'insurrection du +Piémont. Byron ne prit aucune part directe à +tous ces mouvemens tumultueux qui s'étendaient +jusqu'à Pise; seulement il ouvrit un asile +à ceux qui, au moment de la réaction, cherchèrent +à se dérober aux vengeances de la police. +Il avait réuni dans son palais une centaine +d'armures complètes, dont il avait l'intention +arrêtée de faire usage si les révoltés voulaient +sérieusement se défendre; mais il n'en fut rien. +Étouffée aussi facilement qu'elle avait été exécutée, +la conspiration carbonarienne échoua en +Allemagne, en Italie, en Espagne, en France; +en un mot, sur tous les points de l'Europe.</p> + +<p>Dès ce moment il ne fut plus en sûreté à Ravenne: +chaque jour il recevait des lettres menaçantes, +mais rien ne pouvait le décider à interrompre +le cours de ses promenades. Enfin, +la voix de l'amour fut plus puissante que celle +de la crainte sur cette ame passionnée. Depuis +quelques années, il était l'amant heureux de la +comtesse Guiccioli: Theresa Gamba, mariée à +seize ans au vieux comte Guiccioli, douée d'une +beauté merveilleuse et de tous les dons qui peuvent +ajouter à celui de la beauté, devint facilement +éprise du plus grand poète, et de l'un des +plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari +se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir +un rival hérétique et soupçonné de <i>libéralisme</i>. +Bientôt, demande en séparation simultanément +faite par les deux époux: le pape, juge +de l'affaire, consent à rompre des nœuds mal +assortis, mais à condition que la jeune comtesse +sera reléguée dans un couvent. Byron ne trouva +qu'un moyen de rendre vaine la décision du souverain +pontife; du consentement du père et du +frère de la comtesse, il disparut de Ravenne +avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, +et alla poser sa tente dans la ville de +Pise.</p> + +<p>Il y loua, pour une année, le vieux et magnifique +palais <i>Lanfranchi</i>, au nom duquel se +rattachaient plusieurs grands souvenirs poétiques +et légendaires. Il semblait trouver des inspirations +dans les murs d'un vieux et gothique +édifice comme dans l'aspect des montagnes ou +de la mer. Les petites ames de sa patrie prétendirent +qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes +ruines pour exciter la curiosité; mais +l'auteur de <i>Childe Harold</i> connaissait, par expérience, +de plus sûrs moyens de faire naître +l'admiration de ses contemporains; et, à vrai +dire, ce n'est pas comprendre l'homme de génie +que de le supposer, un instant, capable de +calculs aussi misérables.</p> + +<p>Tandis qu'il était à Pise, il reçut la nouvelle +de la mort de lady Noël, mère de sa femme. Il +écrivit aussitôt à cette dernière une lettre de +condoléance dans laquelle, revenant sur les +motifs de leur séparation, il lui témoignait l'ardent +désir de la revoir et d'embrasser sa fille. +La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait +espérer que lady Byron consentirait avec joie à +ce rapprochement: il se trompa encore. Il ne +reçut d'Angleterre aucune réponse.</p> + +<p>Quelques jours après le départ de cette lettre, +un anonyme lui fit parvenir un médaillon +renfermant une boucle des cheveux de sa chère +Ada. Rien ne peut donner une idée de la joie +qu'il montra dans cette occasion: il baisait ces +cheveux, les touchait, les contemplait avec des +yeux passionnés. Il pendit le précieux médaillon +autour de son cou, et ne s'en sépara plus qu'à +la mort.</p> + +<p>Les journaux anglais lui apprirent alors que +Leight Hunt était persécuté dans sa patrie; c'était +l'éditeur de <i>l'Examiner</i>, le seul journal qui +eût pris à cœur sa défense, à l'époque de ses +démêlés matrimoniaux: Byron lui écrivit pour +lui demander en grâce de venir habiter l'Italie, +et lui offrit pour asile le palais <i>Lanfranchi</i>. Hunt +accepta sans délai, et à peine arrivé à Pise il fit +goûter à Lord Byron le plan d'un journal qui, +assurait-il, ne pouvait manquer d'intéresser +vivement l'Europe. Il parut trois numéros du +<i>Libéral</i>: mais les rédacteurs, et Byron le premier, +se lassèrent bientôt de coopérer à cette +entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-être +pas une vocation merveilleuse. Dans le <i>Libéral</i> +fut publiée <i>la Vision du jugement</i>, excellente +satire d'un poème louangeur du lauréat Southey.</p> + +<p>Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se +promenaient un jour à cheval, à quelques pas +de la ville, quand un sous-officier, passant au +grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des +domestiques et continue sa route sans articuler +la moindre excuse. Byron s'élance à sa poursuite, +lui demande raison d'une pareille insolence +et reçoit pour réponse de grossières injures: +d'autres soldats viennent alors soutenir +leur camarade; une rixe s'engage entre eux et +les gens de la suite de Lord Byron, et au nombre +des blessés se trouve le sous-officier provocateur. +L'affaire s'instruisit devant les tribunaux. +Lord Byron ne fut pas compromis dans les +débats; mais les juges condamnèrent le comte +Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron +à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse +suivait le sort de son père, Lord Byron se +décida à les accompagner à Livourne. Mais de +nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: +obligés de quitter la Toscane, ils choisirent +Gênes pour leur nouvelle résidence, et cependant, +la comtesse demandait à Byron un asile +et revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi.</p> + +<p>À quelque tems de là mourut son meilleur +ami, Bishe Shelley, âgé seulement de vingt-neuf +ans. Ce fut un grand malheur pour la littérature; +car, après la mort de Byron il eût pu +donner au public, sur lui, des détails qui ne se +trouvèrent plus que dans les mains craintives de +Thomas Moore. Les tristes impressions que cet +événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent +à s'éloigner une seconde fois de Pise. +Il se retira dans une maison charmante située à +une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui +dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend +autour de la ville. On remarqua, dès ce +moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il +négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens +auxquels il se livrait précédemment. +Il avait laissé à Pise la belle comtesse Guiccioli; +il refusait de voir la société: enfin, il mettait +dans ses dépenses une économie qui surprenait +tous ceux qui avaient été témoins de ses prodigalités +antérieures. On sut bientôt le secret de +cette énigme: au mois de juillet 1823, un officier +westphalien, nommé Det Striitz, aborda à +Gênes à son retour de Grèce, où il avait combattu +sous les drapeaux des insurgés, depuis +1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il +descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, +il lui écrivit pour l'inviter à se rendre à sa maison +de campagne. Ici nous laisserons raconter +madame Belloc qui entendit tous les détails +de l'entrevue, de la bouche même de M. Det +Striitz.</p> + +<p>«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva +Lord Byron devant une table, examinant une +carte de la Grèce. Il se leva et lui fit l'accueil le +plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs +questions sur la situation des Grecs. «Il +parlait avec tant de feu, me dit le colonel, +que j'avais quelquefois de la peine à suivre le +cours de ses idées; je m'efforçai cependant de +le mettre au fait de tout ce qu'il désirait savoir.» +Après être entré dans une foule de particularités, +il retint à dîner le colonel, et en sortant +de table il prit son bras et le conduisit dans le +parc qui entourait la maison. «Tout d'un coup, +au détour d'une allée, il s'arrête brusquement +et me dit: <i>Pensez-vous que ma présence pût +être utile aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?</i> +Je ne pouvais croire qu'il voulût échanger +l'existence agréable qu'il menait pour une vie +de privations, d'inquiétudes et de dangers. Je +n'hésitai pourtant pas à répondre que sa présence +serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il +était digne de travailler à une régénération +que ses écrits avaient en partie commencée. +<i>Je le voudrais de grand cœur</i>, répondit-il; <i>mais +je crains que mes moyens ne soient en disproportion +avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que +je pourrai. Mon projet d'aller en Grèce ne date +pas d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems. +Je ne suis plus indécis sur mon voyage; +mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile.</i> +Et le lendemain matin, en me revoyant, il me +dit encore: «<i>Je n'ai pu dormir cette nuit que +d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la +tête des braves Souliotes, ou à côté d'un de leurs +intrépides chefs, combattant les Turcs sans +vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que +mon rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas +en Grèce pour y être oisif. Je veux me faire faire +des armes avant de partir.</i>»</p> + +<p>Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis +cette entrevue, quand il s'embarqua à Livourne +accompagné du comte de Gamba et de ses compatriotes +sir Edouard Trelawney, Hamilton +Browne, etc. Dans les derniers jours d'août le +vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de Céphalonie.</p> + +<p>Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées +sous la protection du gouvernement anglais, +depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron +qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à +la cause des Grecs, les dissentions déplorables +qui régnaient parmi eux, craignit, s'il descendait +de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, +de ne servir qu'un parti en voulant soutenir +la cause commune. Il connaissait les Grecs, +leur turbulence, leur jalouse indépendance, +leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que +déjà ces défauts, suite naturelle du genre de vie +des Arnautes, avaient fait retourner sur leurs +pas un grand nombre d'Européens accourus en +Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour +compagnons des milliers d'Aristides ou de Périclès. +Ces dissentions, ces motifs de découragemens, +voilà ce que Byron voulait essayer de +détruire en se rendant en Grèce; mais il fallait +avant tout qu'il connût l'exacte situation des +choses.</p> + +<p>Les Grecs venaient de commencer la troisième +campagne sous d'heureux auspices. Tandis +que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha +était taillée en pièces dans les défilés des +Thermopyles par le brave Odysseus, l'ancien +Péloponèse était presque entièrement affranchi +du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, +une nouvelle armée, commandée par le pacha +de Scutari, s'avançait jusqu'aux murs de Missolonghi, +et cette ville importante et tous les +ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués +par les armées de terre et de mer des +Turcs.</p> + +<p>Byron commença par envoyer sur le continent +MM. Trelawney et Browne, avec la mission +d'explorer l'état de tous les partis. En attendant +leur retour, il fixa son séjour dans la +petite ville de Metaxata, qui devint aussitôt, +pour ainsi dire, le point central du gouvernement +grec, tant était grande la réputation qui +le précédait.</p> + +<p>Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui +l'approchaient, Anglais, Français, Allemands +et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer la profondeur +de ses plans et la magnanimité de ses +intentions. Sans cesse appliqué à rechercher des +instructions positives, il écoutait avec attention +les rapports les plus contradictoires: il répandait +l'or à pleines mains, mais avec discernement.</p> + +<p>Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: +«J'ai écrit, dit-il dans une lettre du +13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird, le +priant de m'envoyer <i>tous les crédits</i> qu'il pourra +réunir. De plus, j'ai en avance une année de +revenu et la vente d'une terre par-devers moi.—Jusqu'à +ce que les Grecs trouvent un emprunt, +il est probable que je serai leur meilleur +banquier, c'est-à-dire tant que ma signature +aura cours. Répétez-lui <i>cela</i>, et dites-lui +que je vais tirer, d'une manière effrayante sur +M. R***. Je ne lésine pas quand nos braves se +décident à reprendre les armes; et s'ils persévèrent +ils seront encore mieux venus. Ils ont +eu hors de ma poche, et d'un seul coup, quatre +mille livres sterlings (outre quelques distributions +partielles), et le prochain déboursé +sera au moins aussi considérable. Et comment +pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se +battent? et si je suis avec eux? etc.»</p> + +<p>Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. +Ce loyal ambassadeur avait assisté au +congrès de Salamis, et l'on y avait décidé qu'Odysseus +marcherait sur Négrepont, Colocotroni +sur Patras, et que Mavrocordato serait chargé +de défendre Missolonghi. «Si cette ville tombe, +écrivait Trelawney, Athènes et des milliers de +têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure +cette ville. Je donnerais ma tête à <i>monnayer</i> +pour <i>sauver cette clef de la Grèce</i>.» Byron comprit +ce langage; il fit équiper deux navires ioniens +et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant +voile pour Missolonghi. Le 31, à la hauteur +de Zante, ils furent rencontrés par un corsaire +turc. Le premier navire, sur lequel il était, +parvint à l'éviter; le second, qui transportait +le comte Gamba et plusieurs domestiques de +Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent +conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. +Grâces au sang-froid de Gamba qui, en réclamant +hautement le privilége des pavillons anglais, +parvint à intimider le chef musulman, il +leur fut permis de se rendre à Missolonghi; +mais, à leur grand étonnement, ils n'y trouvèrent +pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient +forcé de s'arrêter sur des rochers situés +à quelques milles de Missolonghi; et en se remettant +en mer, son navire avait touché un bas-fond. +Heureusement, Mavrocordato envoya +bientôt à sa rencontre plusieurs bateaux qui le +prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent +à Missolonghi.</p> + +<p>Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu +des transports de joie et de reconnaissance. +Il profita de ces premiers instans d'enivrement +pour servir la cause de l'humanité. Le jour de +son arrivée, un Turc, tombé entre les mains +de quelques bateliers, allait expirer dans les +tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de +réclamer sa grâce; mais il avait affaire à des +hommes peu accoutumés à de semblables rémissions, +et sa demande ne fut pas accueillie. +Alors il soustrait à toutes les recherches le prisonnier, +et quand les Grecs furieux viennent +le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, +leur dit-il, avant de me forcer à vous livrer +cet homme. Barbares que vous êtes, comment +osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» +Il garda chez lui, pendant quelque tems, le +Turc que la frayeur avait rendu malade, puis +il profita de la première occasion pour le renvoyer, +guéri, à Patras où demeurait sa famille.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il +obtint encore du prince Mavrocordato la délivrance +de plusieurs autres prisonniers, qu'il +fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de +Scutari. Ces Turcs remirent, de sa part, à leur +maître une lettre dont nous citerons les dernières +phrases: «Si cette circonstance trouve +place dans votre souvenir, j'ose prier Votre +Hautesse de traiter les Grecs qui pourraient, +par la suite, tomber en votre pouvoir, avec +humanité: j'insiste d'autant plus sur ce point, +que les horreurs de la guerre sont déjà assez +grandes sans les aggraver, des deux côtés, +par des cruautés inutiles.—Missolonghi, 23 +janvier 1834.» C'est, je crois, la première et +la seule fois que la plume de Lord Byron ait +tracé l'expression de formes obséquieuses et +suppliantes.</p> + +<p>Je passe sous silence d'autres traits nombreux +du même genre. Il eut, d'ailleurs, moins de +peine à ramener à des sentimens généreux les +Grecs altérés de vengeance, que les officiers +européens, à des plans sages et raisonnables. +Certes, il ne fallait pas une grande profondeur +de jugement pour sentir que, dans les circonstances +présentes, les premiers besoins des +Grecs étaient des canons, des vaisseaux, des munitions +de guerre de toute espèce, et peut-être +encore avant tout cela, de l'argent monnayé. +«Nous avons assez d'hommes, criaient les +Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes, +du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» +Cependant, les comités, organisés dans toute +l'Europe, cédaient à d'autres influences. Le +brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes +les pressaient, quand l'insurrection était +déclarée, de s'occuper, avant tout, de rendre +les Grecs dignes de la liberté, de la liberté constitutionnelle, +et, je crois même, représentative! +À les entendre, il fallait transformer les +aumônes de toutes les ames généreuses en imprimeries, +en livres, en cartes géographiques, +en mappes, etc. On sent que ces recommandations +étaient accueillies avec ardeur; le commerce +européen saluait l'aurore d'une liberté +qui s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et +les pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde, +perdaient chaque jour quelque chose de leur +enthousiasme.</p> + +<p>«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne +puis comprendre l'usage des presses d'imprimerie +pour un peuple qui ne sait pas lire. Le +comité nous envoie des mappemondes; mais +il suppose donc qu'en venant en Grèce j'ai +l'intention d'ouvrir un cours de géographie? +On donne des livres à des gens qui manquent +de fusils; ils implorent des sabres, et le comité +leur adresse des caractères typographiques! +Son secrétaire, M. Bowring, m'écrit +une longue lettre sur la <i>terre classique de la +liberté, le berceau des arts, la source du génie, +le séjour des dieux, le ciel de la poésie</i>, et je +ne sais quelle centaine d'autres belles choses. +Je lui ai répondu de manière à le dissuader +de m'écrire une seconde fois sur le même ton. +<i>Assez de bavardage</i>, lui dis-je, mais au fait, +au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler +de lui<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une d'elles, +rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, <i>à ma prière</i>, a +changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur Psyas +est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui adressera +un discours à ce sujet. La société des <i>Philomuses</i> surveillera +cet établissement. Cette société n'a <i>aucun caractère politique</i>; son +seul but est de conserver les antiquités, etc.»</p></div> + +<p>Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que +ce déplorable aveuglement; mais il ne faut pas +croire que tous ces démêlés fissent naître aucun +refroidissement entre lui et les autres défenseurs +de la Grèce. La liberté de la presse ayant +été votée par le gouvernement, Lord Byron +contribua à la formation des imprimeries pour +plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion +pour se plaindre avec force de l'inaction +dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il +avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir +payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde +cinq cents Souliotes d'élite, dans l'espoir de +bientôt employer ces braves gens à quelque entreprise +périlleuse; mais le gouvernement, qui +lui supposait des trésors inépuisables comme sa +générosité, tremblait de lui voir exposer sa vie +et faisait, avec une lenteur condamnable, les +préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne +put toujours résister, et il fut décidé qu'aussitôt +l'arrivée de l'artillerie sous les ordres du capitaine +Parry, Lord Byron s'avancerait contre le +château de Lépante, à la tête de trois mille +Souliotes.</p> + +<p>Malheureusement, le capitaine Parry et son +artillerie se firent long-tems attendre: tandis +qu'on laissait ainsi perdre un tems précieux, les +Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, +se livraient, dans les rues de Missolonghi, à +toutes sortes d'excès. Habitués à une guerre +d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron de +vouloir les <i>mener au combat contre des pierres</i>; +et quand le capitaine Parry arriva, leur mécontentement +était à son comble. Byron menaça de +les licencier; mais, de leur côté, les soldats de +l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de +marcher avant de recevoir une partie de leur +solde. Il fallut remettre le siége de Lépante à +un tems plus favorable.</p> + +<p>L'irritation continuelle que lui causaient tant +de contre-tems, fut la première cause du dérangement +de sa santé, naturellement assez délicate. +Le 15 février, il se trouvait chez le colonel +Stanhope, quand tout à coup on remarqua +une violente altération dans ses traits. Il voulut +faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se +mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, +pendant quelques minutes, en proie à une effrayante +attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts +inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; +mais le même accident se renouvela quatre fois +dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter à +cheval, et reprendre ses travaux habituels, que +dans les derniers jours de mars. Comme le climat +de Missolonghi était trop humide pour lui, +un habitant de Zante le conjura de venir habiter +durant quelque tems sa maison de campagne. +Byron lui répondit: «Je ne puis quitter +la Grèce tant qu'il y aura une chance, même +douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu +qui vaut des millions d'hommes tels que moi,—et +tant que je pourrai me soutenir le moins +du monde, je soutiendrai la cause. Tout en +parlant ainsi, je suis parfaitement averti des +dissensions et des défauts des Grecs, mais tous +les gens raisonnables doivent les comprendre +et les excuser.»</p> + +<p>Le siége de Lépante avait été remis après la +tenue d'un nouveau congrès à Salone, auquel +devaient assister Mavrocordato, Byron, Stanhope +et Odysseus. Malgré tant de chagrins et +de désappointemens, le cœur de Byron était +toujours le même. On lit dans une de ses dernières +lettres adressées à M. Bowring, secrétaire +du comité grec de Londres: «Moi (Lord +Byron), prie M. B. de presser l'honorable D. +Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant +de <i>toutes les ressources</i> de Lord Byron. Il +y a ici, pour le moment, les plus grands embarras +de toute espèce, mais nous conservons +l'espérance, et nous en viendrons à bout.» +Hélas, cette espérance ne devait pas se réaliser. +Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, +il rentra chez lui avec une fièvre qui ne +l'empêcha pas de donner son attention et de répondre +à plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition +offrit des symptômes plus graves; il +toussait beaucoup, il dormait péniblement, il +éprouvait de vives douleurs dans tous les membres. +Mais les deux médecins, Bruno et Millingen, +ayant déclaré avec assurance que la maladie +n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant +plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne se +démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est +rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter +d'autres médecins pour une si légère +indisposition.» Lord Byron, de son côté, s'obstinait +à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. +Enfin, on le saigna le 16, et on recommença +le 17 avril; son sang était enflammé, et +chaque fois le malade éprouva un évanouissement. +La crainte de devenir fou s'empara de sa +grande ame: «Je ne peux pas dormir, disait-il +au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne +peut être sans dormir qu'un certain tems, après +quoi il devient nécessairement fou, sans qu'on +puisse y trouver le moindre remède; or, j'aimerais +mieux dix fois me brûler la cervelle que +d'être fou.»</p> + +<p>Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, +et le désordre de ses expressions annonçait +même des accès de délire. À la fin d'un de ces +accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence +à croire que je suis sérieusement malade, +et si je mourais subitement, je veux que vous ayez +quelques instructions que vous aurez, j'espère, +soin de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. +Le valet ayant dit qu'il espérait le voir +assez vivre pour exécuter lui-même ses volontés: +«Non, répondit-il avec la même volubilité; +c'en est fait, il faut tout vous dire sans +perdre un moment.—Irai-je, milord, chercher +une plume, de l'encre et du papier<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>?—Oh! mon +Dieu, non; vous perdriez trop de tems, et je +n'en ai pas à perdre.—Faites attention.—O +mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon +Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, +donnez-la à ma sœur Augusta<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Vous +irez chez lady Byron;—dites-lui tout.—Vous +êtes bien dans son esprit.....»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Cette question de Fletcher était bien intempestive: c'est peut-être +ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon maître.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Augusta miss Leight.</p></div> + +<p>Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, +il agitait ses lèvres sans rien exprimer; son visage +avait quelque chose de solennel, et parfois +il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher, si +vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, +je vous tourmenterai plus tard, si je puis.—Milord, +dit Fletcher, je n'ai pas entendu un +mot de ce que vous m'avez dit.—Oh! Dieu! +reprit Byron, tout est fini. Se peut-il que vous +ne m'ayez pas entendu!» Il essaya encore de +parler, mais il ne prononçait distinctement que +les noms de <i>Grèce</i> et de <i>ma fille</i>, le reste était +inintelligible. Sur ces entrefaites arriva le capitaine +Parry qui l'engagea à se tranquilliser. +Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses +pensées, mais vainement, et il répandit un +torrent de larmes. À peine M. Parry était-il +sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il faut que +je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa +tête, et ce fut le commencement de l'agonie; +elle se prolongea pendant vingt-quatre heures: +le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les +yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de +son dernier soupir.</p> + +<p>La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes +les rues de Missolonghi. C'était le jour de Pâques: +les exercices religieux sont interrompus; +les hymnes d'allégresse se changent en cris, en +sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les +citoyens, se pressant à l'envi autour de ce qui +restait de Lord Byron, accusent le ciel, et maudissent +le coup qui, au lieu de frapper chacun +d'eux, vient d'atteindre leur ami, leur protecteur, +leur père. Ils veulent tous, pour la dernière +fois, le contempler. Ses traits conservaient +le sceau d'une beauté sublime et solennelle: car +la mort n'est pas toujours hideuse, et souvent +l'ame, après avoir violemment brisé ses liens, +dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace +presque sensible d'immortalité.</p> + +<p>Mais les compatriotes de Byron réclament +son corps au nom d'une ingrate patrie: heureusement, +on se rappelle que le poète avait +souvent exprimé le désir de laisser son cœur au +milieu de ses chers Hellènes, et ce souvenir +semble adoucir la douleur générale. Le gouvernement, +organe de tout un peuple, prescrit aussitôt +la forme des funérailles. Trente-sept coups +de canon seront tirés en mémoire des années de +Byron; toutes les occupations, toutes les séances +judiciaires ou administratives seront interrompues; +la célébration des solennités pascales +est ajournée; un deuil universel sera porté pendant +vingt et un jours; enfin, dans toutes les +paroisses, un service et une oraison funèbre +seront faits sur la tombe de Byron.</p> + +<p>Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste +de sa dépouille mortelle fut transporté, sur les +épaules des officiers du régiment soldé par lui, +dans l'église où déjà reposaient les corps de Botzaris +et de Normann. De distance en distance, +le fardeau était repris par des jeunes citoyens +grecs: le cercueil, formé de quatre planches assez +mal jointes, était recouvert d'un drap noir; +au-dessus étaient déposés un sabre, un casque +et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion +Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; +ses paroles redoublèrent les sanglots et +ranimèrent l'espoir de liberté que pouvait éteindre +une si grande catastrophe. Nous citerons la +fin de son discours:</p> + +<p>«Je m'étais peint à moi-même tout ce que +mon cœur désire. J'avais imaginé les bénédictions +de nos évêques, les hymnes, les couronnes +de lauriers et les danses des vierges de +la Grèce, autour de la tombe du bienfaiteur +de la Grèce; mais cette tombe ne contiendra +pas ses précieux restes: le tombeau restera +vide; encore quelques jours, et son corps disparaîtra +de la surface de notre terre,—de la +nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il +soit porté dans la contrée qui fut honorée de +sa naissance.</p> + +<p>«Ô toi! sa fille, tendrement chérie de lui, +tes bras le recevront; tes larmes baigneront +la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs +des orphelines de la Grèce tomberont sur +l'urne qui renferme son cœur précieux. Comme +dans le dernier moment de sa vie, toi et la +Grèce fûtes seules dans son cœur et sur ses +lèvres, il est juste qu'elle garde aussi une portion +de ses précieux restes. Apprends, noble +dame, que des chefs le portèrent, sur leurs +épaules, jusqu'à l'église. Des milliers de soldats +grecs bordaient le chemin à travers lequel +il passait; leurs fusils, qui avaient détruit +tant de tyrans, s'abaissaient devant lui: une +foule de soldats entourèrent la couche funèbre; +ils jurèrent de ne jamais oublier les +sacrifices faits par ton père pour nous, et de +ne jamais souffrir que le lieu où son cœur restera +fût profané par les pieds des barbares ou +des tyrans.»</p> + +<p>Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux +soins du colonel Stanhope, s'éloigna de la Grèce. +Il prit la route de la Grande-Bretagne, et aborda +à <i>Stangate-Crew</i>, le 1<sup>er</sup> juillet, pour y subir +la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John +Hanson, exécuteurs testamentaires de Lord Byron, +s'empressèrent de réclamer le corps, et +s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles +de l'illustre poète de toute la pompe demandée +par son titre de pair d'Angleterre. Tout ce que +la nation renfermait d'opulent et d'élevé alla +jeter un coup-d'œil sur les pièces destinées à +briller dans cette occasion; mais quand le convoi +sortit de Londres pour se rendre à Newstead, +on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner +le convoi. Une multitude de voitures, +traînées par des chevaux noirs, et conduites +par des laquais en deuil, suivait lentement +le char funéraire; mais ces équipages étaient +vides, au nombre des premiers étaient les carrosses +de lady Byron et du comte de Carlisle, +et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady +Byron, et, faut-il le dire? ni la pauvre petite +<i>Ada</i>! Un seul homme suivit à pied le catafalque, +depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était +un marin qui avait servi sur la frégate <i>la +Salsette</i>, lors du premier voyage de Byron en +Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de +ce dernier fut déposé, suivant ses intentions, +auprès de la tombe de sa mère, dans le village +de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une +inscription fut placée dans le chœur de l'église, +par les soins de miss Leight; nous la rapporterons +telle qu'elle est:</p> + +<p class="center"> +SOUS CETTE VOÛTE<br /> +OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT<br /> +ENSEVELIS,<br /> +REPOSENT LES RESTES DE<br /> +GEORGES GORDON NOËL BYRON,<br /> +LORD BYRON DE ROCHDALE,<br /> +DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE,<br /> +AUTEUR DU <i>PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD</i>.<br /> +IL NAQUIT À LONDRES LE<br /> +22 JANVIER 1788,<br /> +IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE<br /> +OCCIDENTALE,<br /> +LE 19 AVRIL 1824,<br /> +ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À<br /> +CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ<br /> +ET GLOIRE.<br /> +</p> + +<p>Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels +les honneurs rendus à sa mémoire. En lisant +ses œuvres poétiques on sentira que le récit de +sa vie en était l'introduction indispensable. +Simple narrateur, je n'essaierai pas maintenant +de diriger le jugement que les lecteurs porteront +de son caractère. Ils reconnaîtront, sans +doute, que Byron eut des égaremens et quelques +torts à se reprocher; mais peut-être conviendront-ils +que ces contrastes d'une si belle +vie étaient la condition nécessaire de tant de +nobles facultés, et regarderont-ils ce puissant +génie comme l'un des hommes destinés à montrer +tout ce que le Créateur peut faire de sa +créature. Ils apprécieront aussi, sans doute, la +conduite de Walter Scott qui, sous prétexte +d'honorer la mémoire de son illustre ami, n'a +pas craint, lorsque son corps était à peine refroidi, +de s'appesantir sur quelques prétendus +torts de sa vie privée<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Enfin, ils déverseront le +blâme le plus juste sur Thomas Moore, dont le +premier soin, en apprenant la mort de Byron, +fut de livrer aux flammes des <i>Mémoires</i> destinés +à justifier l'illustre défunt contre les calomnies +de sa femme et de la plupart de ses compatriotes; +des <i>Mémoires</i> qu'il avait reçus de Byron +lui-même, comme un religieux dépôt<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Honte +éternelle à ceux qui trahirent l'amitié dont un +aussi grand homme les avait honorés: et puisse +la postérité, qui peut-être admirera les ouvrages +de Scott et de Moore, ne jamais oublier +la déloyauté de leur conduite dans une circonstance +aussi solennelle!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans un journal +anglais, et signée <i>W. Scott</i>, dans laquelle le romancier écossais s'arrête, +avec une visible complaisance, sur les blâmables opinions politiques +de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en traduisant cette +<i>apologie</i>, a cru devoir admirer la magnanimité de sir W. Scott. +Nous ne partageons nullement son avis. Scott était l'homme que +Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui appartenait-il +d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le reste du monde? +</p><p> +Le même M. A. Pichot, dans un <i>Essai sur le génie de Lord Byron</i>, +n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de sir +Walter à ceux de l'auteur de <i>Don Juan</i> et de <i>Childe Harold</i>: c'était +trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En Angleterre +il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés d'expressions et +de traditions locales; mais en France, je défie un seul homme de +lire, sans un mortel ennui, la <i>Dame du Lac</i>, <i>Marmion</i>, <i>le Roi des +Îles</i>, <i>la Bataille de Waterloo</i>, etc. Figurez-vous le docte Scaliger +essayant de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, +et vous aurez une idée exacte de la manière de Walter Scott. +C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un rival de Lord +Byron.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> On voit que ce morceau fut composé avant que Moore essayât +de justifier sa conduite. Les <i>Mémoires</i> qu'il vient de publier semblent +devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on fut, trop +long-tems peut-être, en droit de former contre lui.</p></div> + +<p>Au reste, les calomnies et les injustices dont +Lord Byron eut trop souvent à se plaindre dans +sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en Europe. +Les membres de la <i>Sainte-Alliance</i> n'ont pas +même essayé d'interdire, dans leurs états, la +publication de ses audacieuses poésies; et, si +quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, +ont désigné fréquemment le défenseur +des chrétiens de l'Orient comme le chef d'une +<i>école satanique</i>, le reste de l'Europe proteste +aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, +tous ceux chez qui n'est pas entièrement étouffé +l'amour des arts, du génie et de la liberté, tressaillent +et s'attendrissent encore au seul nom +de Byron.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A.-P. <span class="smcap">Paris</span>.<br /></span> +</div></div> + + +<p>Janvier 1827.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DON_JUAN" id="DON_JUAN"></a><b>DON JUAN</b>.</h2> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Difficile est propriè communia dicere</i>.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">(Horace, <i>Epist. ad Pison.</i>)<br /></span> +</div></div> + +<div class="blockquot"><p>Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il +n'y aura plus n'y ale ni galettes?—Oui, +par sainte Anne! et que le gingembre nous +brûlera la bouche.</p> + +<p>(<span class="smcap">Shakspeare</span>, <i>la Douzième Nuit</i>, ou <i>Ce que vous voudrez</i>.)</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Premier" id="Chant_Premier"></a>Chant Premier.</h2> + + +<p>1. J'ai besoin d'un héros.—Besoin singulier +quand chaque année, chaque mois nous en apporte +un nouveau, qui, après avoir fatigué le bavardage +des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration +du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne +me soucie guère d'en parler; j'aime mieux choisir +notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu +un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.</p> + +<p>2. Vernon, Cumberland-le-Boucher<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, Wolfe, +Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne, +Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la +dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches +de la poste, comme aujourd'hui Wellesley. Mais +courant tous après la gloire (neuf marcassins d'une +seule laie<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>), ils ont défilé à leur tour, comme les +rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier +et Bonaparte que vantaient le <i>Moniteur</i> et +le <i>Courrier</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom par les froides +cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés, après la bataille de Culloden.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Allusion à ce que dit la sorcière, dans <i>Macbeth</i>, acte IV, scène 1<sup>re</sup>: +«Versons le sang d'une laie qui ait dévoré ses neuf marcassins.»</p></div> + +<p>3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, +Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore +été fameux chez les Français. Ils ont Joubert, Hoche, +Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres +guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée +n'est pas même entièrement oubliée; mais mes rimes +ne s'arrangent pas de leurs noms.</p> + +<p>4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la +guerre des Anglais, il devrait l'être encore; mais le +vent a changé. On ne dit plus un mot de Trafalgar, +son souvenir repose dans l'urne de notre héros. L'armée +de terre est devenue l'objet de la faveur publique; +ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. +D'ailleurs le prince est tout pour le service de terre, +il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et +Jervis.</p> + +<p>5. Il y eut des braves avant Agamemnon<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>; et depuis, +il s'est rencontré une foule de gens sages et +hardis comme lui, bien qu'ils ne lui ressemblassent +pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé sous la +plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne condamne +personne: mais pour mon nouveau poème, je +ne vois personne aujourd'hui qui me convienne. Je +prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Vixere fortes ante Agamemnona</i>, etc. +</p><p> +(<span class="smcap">Horace</span>.) +</p></div> + +<p>6. Bien des poètes héroïques se lancent <i>in medias +res</i> (Horace prescrit même cette route à l'Épopée): +alors, quand vous le jugez à propos, votre héros raconte +par forme d'épisode ce qui lui est advenu précédemment, +tandis qu'il est assis à son aise, après +dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable +asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont +l'heureux couple fait bientôt une taverne.</p> + +<p>7. C'est la méthode ordinaire, mais non la +mienne. Je veux commencer par le commencement, +et la régularité de mon plan m'interdit comme une +énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai +donc par un fil (dussé-je mettre une demi-heure à +l'étendre) qui vous apprendra quelque chose du père +de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez mieux.</p> + +<p>8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par +ses oranges et ses femmes.—Qui ne l'a pas vue est +bien à plaindre; le proverbe le dit, et je suis de son +avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus jolie, +si ce n'est Cadix;—mais vous verrez bientôt. +Les parens de Don Juan vivaient près de la rivière +dont le noble cours s'appelle Guadalquivir.</p> + +<p>9. Son père avait nom José,—Don de race, +véritable hidalgo, franc de toute souillure de sang +maure ou hébreu, et traçant sa généalogie à travers +les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. +Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté +ne redescendit à terre comme José, qui engendra +notre héros, qui engendra—mais c'est encore dans +l'avenir.—Bon, pour <i>mémoire</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des +noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs +aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord +Byron parle de sa femme et de leur séparation. On trouve ici, dans Inès, +le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de José tous ceux que le +mariage fit éprouver à Byron lui-même.</p></div> + +<p>10. Sa mère était une dame savante, fameuse par +ses connaissances dans toutes les branches de sciences +qui ont un nom dans les idiomes chrétiens. Ses vertus +seules pouvaient égaler son esprit; elle surprenait les +plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes ressentaient +une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres +surpasser en tout genre les leurs.</p> + +<p>11. Sa mémoire était une mine; elle savait par +cœur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lopez: +si quelque acteur eût oublié son rôle, elle aurait +pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle +l'art de Feinaigle<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> aurait été inutile, et elle l'eût +obligé de fermer sa classe.—Il n'eût jamais formé +une mémoire aussi belle que celle qui ornait le cerveau +de Donna Inès.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Inventeur de la mnémotechnique.</p></div> + + +<p>12. Sa science favorite était celle des mathématiques; +sa plus belle vertu était la magnanimité: +son esprit (elle visait quelquefois à l'esprit) était +tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le +sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce +que j'appelle un prodige.—Sa robe du matin était +de basin, celle du soir était de soie, ou en été de +mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas +m'embarrasser davantage.</p> + +<p>13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; +et de la langue grecque—l'alphabet, j'en +suis presque sûr: par-ci, par-là, elle lisait quelques +romans français, bien qu'elle ne parlât pas purement +cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était +naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa +conversation était-elle obscure. Ses pensées étaient +des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes, +comme si elle eût cru que le mystère devait les ennoblir<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes idées, mais ne +pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours énigmatiques, souvent +inintelligibles; elle avait des principes classés mathématiquement.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, +et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie; +elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-Écritures: +mais je laisse les preuves à ceux qui les +ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le révoquer +en doute, chacun en pensera ce qu'il lui +plaira: «Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie +<i>God</i>, soit toujours employé en anglais pour +gouverner <i>Damne</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Je suis</i>, en hébreu, signifie aussi, <i>Dieu</i>, <i>God</i>. Il est probable que +le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une célèbre <i>blue</i> (peut-être +Lady Byron), en rappelant ici une de ses singulières réflexions.</p></div> + +<p> +15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +</p> + +<p>16. Enfin, c'était un système ambulant,—les +Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l'éducation +de mistress Trimmer, échappés de leur reliure: +ou bien, «la femme de Celebs<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>» partie à la +recherche des amans. C'était la morale pour la première +fois personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait +pu découvrir une seule paille. Les autres pouvaient +se partager <i>les défauts féminins</i>; pour elle, +elle n'en avait pas un seul,—le pire de tous.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Titre d'un roman moral de Miss Anna More.</p></div> + +<p>17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,—de +toute comparaison, avec la plus sainte +des femmes de ce tems. Elle prévalait tellement sur +les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'était +dispensé de la surveiller. Même ses plus légers mouvemens +étaient aussi réguliers que celui des meilleures +montres de Harrison. Rien sur la terre ne +pouvait la surpasser en vertus, excepté, «ô Macassar, +ton huile incomparable<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>!!!»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l'huile +incomparable de Macassar. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>18. Elle était parfaite: mais comme la perfection +est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel +nos grands parens n'apprirent à se caresser qu'après +avoir été exilés de leurs premiers bosquets, où tout +était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce +qu'ils faisaient pendant douze heures), Don José, en +digne enfant d'Ève, allait souvent ravir çà et là différens +fruits sans la permission de sa femme.</p> + +<p>19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu +curieux du savoir et des savans, allant toujours où +l'appelait son inclination, et ne songeant pas que sa +dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est +l'usage, toujours méchamment disposé à voir un +royaume ou un ménage bouleversés, murmurait qu'il +avait une maîtresse; quelques-uns en comptaient +deux: mais pour les querelles domestiques une seule +pouvait suffire.</p> + +<p>20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait +une haute opinion de tout ce qu'elle valait; et certes, +pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte. +Inès l'était bien dans son système de conduite, mais +elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait +à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer +peu d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime +seigneur.</p> + +<p>21. C'était une chose facile avec un homme souvent +dans son tort et jamais sur ses gardes: même +les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des +momens, des heures, des jours si malencontreux, +que vous pourriez les <i>abattre avec l'éventail de leurs +femmes</i>; souvent aussi les dames frappent trop fort, +et l'éventail, sous leurs jolies mains, s'effile en lame +de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait jamais +bien.</p> + +<p>22. C'est pitié que des doctes vierges se marient +avec des personnes sans instruction, ou qui, malgré +leur bonne famille et leur éducation, restent au-dessous +des conversations scientifiques. Je ne puis +en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et +de plus célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, +informez-vous au juste si elles ne vous ont +pas toutes menés par le nez?</p> + +<p>23. Don José et sa femme se querellèrent.—<i>Pourquoi?</i> +Pas un ne le devinait, bien que plusieurs +milliers de curieux essayassent de l'apprendre, ce +qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je +déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai +quelque talent remarquable, c'est celui d'arranger +les affaires de tous mes amis, n'ayant pour mon +compte aucun embarras domestique.</p> + +<p>24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; +mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je +pense qu'ils avaient le diable au corps, car je ne pus +dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est vrai +que par la suite leur portier m'avoua—mais ceci +importe peu; le pire de l'aventure, c'est que le petit +Juan, sans m'en prévenir, jeta du haut des escaliers +sur moi le seau d'eau de la chambrière.</p> + +<p>25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, +singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. +Ses parens ne tombèrent jamais d'accord qu'en raffolant +du plus turbulent diablotin de la terre. Au +lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils +auraient envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient +fouetté d'importance à la maison, pour lui apprendre +à réformer ses manières à l'avenir.</p> + +<p>26. Pendant quelque tems, Don José et Donna +Inès menèrent un triste genre de vie, se souhaitant +mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme +époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur +conduite était excessivement mesurée, et nul signe +extérieur n'attestait les débats intérieurs, jusqu'à ce +qu'enfin le feu cessa de couver, et toute l'affaire fut +mise hors de doute.</p> + +<p>27. Inès appela quelques droguistes et médecins, +et voulut faire déclarer fou son cher mari; mais +comme il avait quelques intervalles lucides, elle +finit par décider qu'il n'était que mauvais époux. Encore, +lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne +donna-t-elle aucun éclaircissement, si ce n'est que +ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient +d'elle cette conduite: ce qui parut fort singulier<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un médecin et un +procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais pu soupçonner qu'on +les avait envoyés pour constater que j'étais devenu fou...» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>28. Elle tint un journal où furent notées toutes +ses fautes; elle ouvrit certains coffres de livres et de +lettres, toutes choses que l'on pouvait avoir occasion +de citer: alors elle se fit des partisans de tout +Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère +(qui radotait)<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Les auditeurs de son histoire en +devinrent ensuite les échos; puis accoururent avocats, +inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s'en +amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> «Sa mère m'a toujours détesté.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Ibid.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure +et la plus douce<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, supporta les chagrins de son mari +avec une sérénité toute comparable à celle des dames +de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs époux, +elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux +à l'avenir.—Elle écouta avec calme toutes les calomnies +qui s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur +avec laquelle elle vit son agonie, que tout le +monde s'écria: «Quelle magnanimité!»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût sur la terre, +le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme était un ange.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le +monde nous condamne, est sans doute bien philosophique; +il est doux aussi de paraître magnanime, +surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos fins; +et ce que les juristes appellent <i>malus animus</i> ne +peut avoir ici d'application: car sans doute il n'est +pas bien de se venger soi-même, mais ce n'est pas +<i>ma</i> faute si <i>les autres</i> vous accablent.</p> + +<p>31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux +contes, et les ont surchargés d'un ou deux nouveaux +mensonges, on ne peut, comme vous le savez, <i>m'en</i> +blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus traditionnels; +leur renaissance est d'ailleurs utile à notre +gloire par un contraste que tous deux nous sommes +également curieux d'établir; de plus elle tourne au +profit de la science.—Les scandales morts sont de +bons sujets à disséquer.</p> + +<p>32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis +leurs parens; ils empirèrent l'affaire (dans un cas +semblable il est difficile de décider à qui l'on doit +plutôt avoir recours, je suis faiblement porté pour +les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour +obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés +de quelques frais préliminaires que Don José vint à +mourir.</p> + +<p>33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après +ce que m'en ont rapporté les avocats au fait de ces +sortes de lois (malgré la circonspection et l'obscurité +ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour +prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre +la sensibilité publique qui dans cette occasion +fut singulièrement émue.</p> + +<p>34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis +la sensibilité publique et les frais de justice. Sa +maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit +l'une de ses maîtresses, un prêtre l'autre.—Au +moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins +après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée +tierce, et il laissa sa femme en proie à sa +haine.</p> + +<p>35. Cependant José était un homme d'honneur: +je l'ai assez connu pour le dire: je ne m'occuperai +donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourrait +guère lui en trouver d'autres; si quelquefois ses +passions excédèrent la juste convenance, et ne furent +pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on +nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait été +mal élevé, c'est qu'il était né bilieux.</p> + +<p>36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de +ses défauts, il avait, le pauvre homme! bien des +sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui +que de se trouver seul auprès de son triste foyer, +autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. +Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir +qu'entre la mort ou les <i>Doctors Commons</i>.—Il +mourut donc<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Les <i>doctors commons</i> sont les juges qui connaissent des divorces, en +Angleterre. +</p><p> +«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Newstead, +ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère... La nécessité +la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rembourser +ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment que j'eus mis +mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais avec l'intention de +n'y jamais revenir.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<span class="smcap">Medwine</span>, <i>Convers. de L. Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique +héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres +qui, à l'aide de soins et d'une longue minorité, promettaient +de bien tourner entre ses mains. Inès devint +seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et +conforme aux justes vœux de la nature. Un fils unique, +confié à une mère veuve, est élevé bien mieux +que tout autre.</p> + +<p>38. En sa qualité de la plus sage des épouses et +même des veuves, elle décida que Don Juan devait +être une merveille, digne en tout de sa très-noble +race (son père était de Castille, sa mère de l'Aragon). +Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans +le cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, +il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des +armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une forteresse—ou +un couvent.</p> + +<p>39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce +dont elle s'assurait par elle-même chaque jour avant +tous les savans maîtres qu'elle réunissait autour de +son fils, c'était que la plus stricte morale présidât à +son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets +d'études, et l'on commençait d'abord par les lui +soumettre tous; aucune branche dans les arts ou +dans les sciences n'était dérobée aux regards de Juan, +à l'exception de l'histoire naturelle.</p> + +<p>40. Il était profondément versé dans les langues,—surtout +les mortes; dans les sciences, les plus abstraites +de préférence; dans les arts, ceux au moins +dont on ne faisait plus communément usage. Mais +on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, +ou qui traitât de la reproduction des espèces; +on eût craint de le rendre vicieux.</p> + +<p>41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, +à cause des indécens amours des dieux et +des déesses, qui, dans le premier âge, occupaient +vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de +corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient +quelquefois le blâme, et se voyaient forcés +de demander une espèce de grâce pour leur +<i>Énéide</i>, leur <i>Iliade</i> et leur <i>Odyssée</i>, car Donna Inès +redoutait la mythologie.</p> + +<p>42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la +moitié de ses vers; Anacréon offre une morale encore +plus relâchée; on trouve à peine dans Catulle une +pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son +ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit +de ce que dit Longin, qu'il n'y a pas d'hymne où le +sublime se fasse mieux sentir<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Cependant, les +chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette +horrible églogue commençant par <i>Formosam pastor +Corydon</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ινα μη εν τι περι αυτην παθος φοπνεται, παθων δε συνοδος. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<span class="smcap">Longin</span>, Section X.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture +indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne +puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses +intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la franchise +jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est +l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?</p> + +<p>44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée +par des hommes instruits, qui judicieusement +avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits +les plus obcènes. Seulement, dans la crainte +de défigurer par ces rognures leur modeste poète et +par pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient +tous ajoutés dans un appendice<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, ce qui réellement +évite la peine de faire un index.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec +toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejetées à la fin. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les +pages, nous les voyons réunis en une seule masse. +Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter +contre l'ingénuité de la jeunesse future, jusqu'à +ce que quelque éditeur moins rigide les desserre +pour les replacer dans leurs cases respectives, au +lieu de les laisser en face l'un de l'autre comme de +nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment +encore.</p> + +<p>46. Le missel (c'était le missel de famille) était +aussi orné d'espèces de grotesques enluminés, tels +qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de +messe. D'expliquer comment, après avoir jeté les yeux +sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible +de les reporter sur le texte et les prières, c'est +plus que je ne saurais faire.—Au reste, la mère de +Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un +autre à son fils.</p> + +<p>47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures +d'homélies et des vies de tous les saints. Endurci +à Chrysostôme et à Jérôme, il ne trouvait pas +ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir et +fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de +désigner, n'est comparable à saint Augustin qui, +dans ses belles <i>Confessions</i>, fait envier au lecteur ses +égaremens.</p> + +<p>48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.—Je +ne puis qu'approuver en cela sa maman, +s'il est vrai que ce système d'éducation soit le seul +convenable. Elle le quittait à peine des yeux; ses +femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une +jeune, c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. +Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari, +et je le recommande à toutes les épouses.</p> + +<p>49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; +charmant à six ans, il promettait à onze d'avoir +les plus beaux traits que pût désirer un adolescent. +Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et +semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car +il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec +ses maîtres, son confesseur et sa mère.</p> + +<p>50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; +à douze il était aussi beau, mais plus calme: dans +sa première enfance il avait été un peu sauvage, +mais il s'était adouci au milieu d'eux, et leurs efforts +pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés +de succès; du moins tout portait à le croire. +Le bonheur de sa mère, c'était de vanter la sagesse, +la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.</p> + +<p>51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je +encore; mais ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais +son père, et je juge assez bien les caractères;—mais +il ne convient pas d'augurer bien ou +mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un +couple mal assorti,—mais le scandale m'est odieux;—je +me déclare contre tous ceux qui médisent, +même en riant.</p> + +<p>52. Pour ma part, je ne dis rien.—Rien;—mais +je pourrais dire,—telle est ma manière de +voir,—que, si j'avais un fils unique à élever (grâces +à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Inès +que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme.—Non,—non,—je +l'enverrais au collége, car +c'est là que j'ai appris ce que je sais.</p> + +<p>53. C'est là qu'on apprend—je n'ai pas sujet de +m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis,—mais passons +sur cela, comme sur tout le grec que depuis +j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,—mais. <i>Verbum +sat</i>. Je crois que je me suis trop livré comme +bien d'autres à cette espèce d'étude.—N'importe +laquelle. Je ne fus jamais marié;—mais il me semble +que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.</p> + +<p>54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, +beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais +non pas sémillant comme un page. Tout le monde, +excepté sa mère, le prenait pour un homme; mais +Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour +ne pas éclater avec violence, si quelqu'un venait à +le lui dire. Car elle ne pouvait s'empêcher de voir +dans la précocité quelque chose d'atroce.</p> + +<p>55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes +distinguées par leur modestie et leur dévotion, se +trouvait Donna Julia. En disant qu'elle était jolie, +j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes +qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, +le sel à l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon +(mais, cette dernière comparaison est fade et +usée).</p> + +<p>56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine +mauresque (son sang n'était pas purement espagnol, +et vous savez que dans ce pays c'est une +espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, +et que Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns +des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres +restèrent en Espagne, et son archi-grand'mère +préféra ce dernier parti.</p> + +<p>57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) +un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang +qu'il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi +de cette alliance; car, sur ce point, tels étaient leurs +scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en +famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser +leurs cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant +ainsi leur sang à mesure qu'ils en étendaient les +rameaux.</p> + +<p>58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et +embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. +De la souche la plus laide de l'Espagne sortit tout-à-coup +une génération pleine de charmes et de fraîcheur. +Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles +plates: mais la rumeur publique (j'espère bien la +faire cesser) assure que la grand'mère de Donna +Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers +de son mari.</p> + +<p>59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla +toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra +dans un seul fils qui laissa une fille unique. +Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette +fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir +l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, +charmante, chaste, et âgée de vingt-trois ans.</p> + +<p>60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient +grands et noirs: elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle +était silencieuse; mais quand elle parlait il y +avait dans leur expression, en dépit de ses charmans +efforts, plus de noblesse que de courroux et plus +d'amour que de tout autre chose. On découvrait sous +ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir, +mais peut-être le serait-il devenu si son ame, en se +peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le +siége de la chasteté.</p> + +<p>61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un +front brillant de génie, de douceur et de beauté; +l'arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; +ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, +avaient quelquefois un éclat transparent, comme si +dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En +un mot, elle était douée d'une figure et d'une grâce +vraiment singulières. Sa taille était élevée.—Je hais +les femmes exiguës.</p> + +<p>62. Elle était mariée depuis quelques années, et +à un homme de cinquante ans: de tels maris il en +est à foison. Pourtant, à mon avis, au lieu d'un semblable, +il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, +surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil; +et, maintenant que j'y pense, <i>mi viene in mente</i>, les +femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent +toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.</p> + +<p>63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler +(et c'est entièrement la faute de ce soleil libertin, +qui s'attache à notre faible matière, et la fait brûler, +rôtir et bouillir), qu'en dépit des jeûnes et des prières, +la chair soit fragile, et l'ame si facile à abuser. +Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples +de ce que les hommes appellent galanterie, et les +dieux adultère.</p> + +<p>64. Heureux les peuples du moral septentrion! +Là, tout est vertu, et la saison des frimas n'y montre +le péché que sous un vêtement de glace. (C'était la +neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, les +jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme +ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer +son amant; car c'est là un vice évaluable<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur, les adultères et +les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, énormes il est vrai, +mais qui entraînent la prison dans les cas seulement où le coupable se +trouve dans l'impossibilité de les acquitter.</p></div> + +<p>65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, +était un homme encore de bonne mine, et qui, sans +être fort chéri, n'était pas non plus détesté. Ils vivaient +ensemble comme le plus grand nombre, supportant +d'un commun accord leurs mutuels défauts, +et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant, +Alphonso était jaloux, mais il se gardait de le paraître; +car la jalousie tremble toujours qu'on ne la +reconnaisse.</p> + +<p>66. Julia était,—je n'ai jamais su pourquoi,—l'amie +intime de Donna Inès. Il y avait peu de rapports +dans leurs goûts, car Julia n'avait jamais écrit +une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, +car la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, +avant le mariage de Don Alphonse, avait oublié avec +lui quelque chose de sa vertu habituelle;</p> + +<p>67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, +dont le tems avait bien purifié les sentimens, +elle avait témoigné la même affection à l'épouse d'Alphonso: +certainement elle ne pouvait mieux faire. +Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, +et elle faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De +cette manière, si elle ne faisait pas taire la médisance +(chose impossible), au moins rendait-elle ses +coups moins redoutables.</p> + +<p>68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, +par les yeux du monde ou par les siens propres: +on ne peut le deviner; du moins elle ne le +laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, +ou ne s'en embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence +ou par habitude. Je ne sais vraiment qu'en dire et +penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette +occasion.</p> + +<p>69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, +souvent elle le caressait; c'était une chose bien naturelle +et nullement inquiétante, quand elle avait +vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en aurais +également souri quand elle eut vingt-trois ans +et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers +changemens, surtout chez les peuples brûlés +du soleil.</p> + +<p>70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils +étaient changés. La jeune dame restait à quelque +distance, et le jeune homme était devenu timide. +Leurs regards étaient baissés, leurs salutations presque +muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. +Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait +bien ce que signifiait tout cela; pour Juan, il n'en +avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux qui ne +l'ont jamais vu.</p> + +<p>71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre +dans la froideur de Julia; quand sa jolie main tremblante +s'éloignait de celle de Juan, elle y laissait un +demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, +que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est +pas de magicien qui ait opéré, avec la baguette et +tout le savoir d'Armide, un changement comparable +à celui que ce léger toucher produisait sur le cœur +de Juan.</p> + +<p>72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, +et son regard avait une tristesse bien plus douce que +son sourire; il semblait dire que son ame brûlante +nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer, +mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient +plus comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; +elle n'ose mettre dans ses aveux une entière franchise, +et le premier maître de l'amour c'est l'hypocrisie.</p> + +<p>73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure +d'obscurité, elle finit par se trahir. Semblable aux +sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, +la discrétion de ses yeux signale ses sentimens intimes. +On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; +et la froideur, la colère, le dédain ou la +haine, sont des masques dont elle se couvre bien +souvent, et cependant toujours trop tard.</p> + +<p>74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance +les rendit plus profonds; aux œillades, plus +délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs +joues brûlantes se colorèrent quand leur cœur ne +pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on +éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, +et tout cela était autant de légers préludes à +la possession, que les jeunes amans ne peuvent éviter, +et qui servent seulement à prouver que l'amour +est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.</p> + +<p>75. Pauvre Julia! son cœur était dans une situation +désespérée; elle sentit qu'il s'en allait, et résolut +de faire la plus noble résistance pour son bien et +celui de son époux, de son honneur, de sa gloire, +de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de +la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient +attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la +vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le +mieux aux cas féminins.</p> + +<p>76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour +suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards +se portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit; +grâces à la Vierge, c'était un autre qui entrait. +Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque +tristesse.—On ouvre encore, ce ne peut être que +lui; c'est sans doute Juan?—Non! J'ai peur que la +nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.</p> + +<p>77. Maintenant elle trouve plus convenable à une +femme vertueuse de lutter en face contre les tentations; +la fuite lui semble un expédient honteux et +inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre +sensation sur son cœur; c'est-à-dire quelque chose +au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, +qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables +que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont +simplement des frères.</p> + +<p>78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable +est bien fin), elle découvrait que tout en elle +n'est pas absolument calme; si, libre encore, tel ou +tel amant venait à lui plaire, une femme vertueuse +réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de +savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit +de refuser. Je conseille aux jeunes dames d'en faire +l'épreuve.</p> + +<p>79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à +l'amour divin, ravissans, immaculés, purs et sans +mélange, aussi déliés que la pensée des anges, et +des matrones qui les prennent le plus pour modèles. +Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin +que le mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment +pensait-elle, et ainsi l'aurais-je pensé, si j'eusse été +l'objet de ses célestes rêveries.</p> + +<p>80. Un tel amour est innocent; il peut unir un +jeune couple sans danger. On peut baiser une main, +puis même une lèvre: pour moi, je suis étranger à +ces procédés-là; mais <i>écoutez</i>! Ces libertés sont les +dernières qu'un amour semblable puisse permettre; +si l'on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera +pas ma faute, je les en avertis bien à tems.</p> + +<p>81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver +l'amour, mais l'amour dans ses bornes convenables, +en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, +dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri +d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine +ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour +et elle-même lui apprendraient—je ne sais vraiment +quoi, et Julia non plus.</p> + +<p>82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé +contre toutes les épreuves la pureté de son ame, +persuadée qu'à l'avenir elle serait invincible, et que +son honneur était un rocher ou une digue inattaquable, +Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse +de déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais +si elle fut toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce +que nous ferons voir par la suite.</p> + +<p>83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. +Il est certain qu'un jouvenceau de seize ans ne +pouvait guère appeler les griffes du scandale, et +dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait +de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de +la conscience donne tant de sérénité! Les chrétiens +se sont mutuellement rôtis, bien persuadés que les +apôtres en eussent fait autant qu'eux.</p> + +<p>84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à +mourir, mais le ciel la préserve d'en avoir pu concevoir +l'idée, même en songe (et alors elle soupirait). +Jamais elle n'aurait la force de soutenir une +telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût +arriver. Je dis seulement supposons,—<i>inter nos</i> (c'est-à-dire +<i>entre nous</i>, car Julia pensait en français; mais +alors il aurait fallu compter la rime pour rien).</p> + +<p>85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, +ayant alors l'importance d'un homme fait, conviendrait +parfaitement à une dame de condition; dans +sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en +attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait +pas après tout bien grand, quand il apprendrait +les élémens de l'amour; j'entends les élémens +séraphiques des habitans du ciel.</p> + +<p>86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don +Juan. Pauvre enfant! il n'avait nulle idée de ce qu'il +éprouvait; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent +dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, +il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle +pour lui, mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, +et que, loin d'être redoutable, elle pût, avec +un peu de patience, devenir ravissante.</p> + +<p>87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, +accablé, il quittait sa demeure pour la solitude des +bois: tourmenté d'une blessure qu'il n'apercevait +pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, +les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la +solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bien; +je veux parler de la solitude d'un sultan dans son harem, +et non de celle d'un ermite dans sa grotte.</p> + +<p>88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où +s'entrelacent le transport et la sécurité, que ton +empire est vraiment enchanteur, et que tu es un +dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que je +cite<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> ne sont pas mauvais, à l'exception du second, +où l'entrelacement du transport et de la sécurité +s'entrelace à une phrase de quelque obscurité.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Campbell (<i>Gertrude de Wyomyng</i>).</p></div> + +<p>89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en +appelle au bon sens et aux sens de tout le monde, +voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra +dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas +à être dérangé à la table ni au lit.—Je n'en dirai +pas davantage sur l'entrelacement ou le transport, +nous les connaissons suffisamment; mais je désire +ici fermer la porte par la sécurité<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression par le mot <i>sécurité</i>.» +M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.</p></div> + +<p>90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le +jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables; +ensuite il se perdait dans les sombres réduits où se +croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que +les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est +là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite +de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme +ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.</p> + +<p>91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) +à s'entretenir avec sa belle ame, afin d'adoucir, +sinon de surmonter entièrement les peines +de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, +à des idées qui n'offraient aucune prise aux +remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien +avant de s'être lui-même sondé.</p> + +<p>92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, +sur la merveille de l'homme et du firmament; il se +demandait comment tous deux avaient été créés; il +songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, +au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence +de la lune; aux ballons, aux obstacles +nombreux qui s'opposent à la connaissance exacte +des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux +de Donna Julia.</p> + +<p>93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées +de cette espèce, une noble curiosité et une avidité +sublime dont quelques-uns apportent le germe en +naissant; mais la plupart ont appris à s'en troubler +l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une +si jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; +mais si, selon vous, la philosophie l'inspirait +alors, elle fut bientôt, selon moi, secondée +par la voix de la puberté.</p> + +<p>94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait +une voix dans tous les vents; alors il pensait +aux nymphes des bois, aux ombrages sacrés, au +tems où les déesses se montraient aux hommes. Il +oubliait son chemin aussi bien que les heures, et +quand il interrogeait sa montre, il s'apercevait que +le vieux Saturne avait beaucoup gagné,—et que pour +lui, il avait perdu son dîner.</p> + +<p>95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan +ou Garcilasso.—Mais comme le vent fait parfois +trembler les pages que nous lisons, ainsi, l'imagination +venait agiter son ame au milieu de sa lecture +mystique: on eût dit que les magiciens dirigeaient +sur lui leurs enchantemens, et qu'ils chargeaient le +vent de les lui porter, comme dans quelques contes +de bonnes vieilles femmes.</p> + +<p>96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; +toujours triste et toujours ignorant ce qui +lui manquait. Les tendres rêveries, les chants des +poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait réellement +besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa +tête..., entendre un cœur battre d'amour; et—bien +d'autres choses que j'ai oubliées, ou que, du +moins, je n'ai pas besoin de mentionner.</p> + +<p>97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, +ne pouvaient échapper aux yeux de l'aimable +Julia: elle vit bien que Juan n'était pas à son aise; +mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est +que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions +ou de ses soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou +n'eût voulu rien voir, ou soit, comme les plus habiles, +qu'elle ne l'eût pas pu.</p> + +<p>98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, +rien de plus commun. Par exemple:—Les maris +dont les femmes outrepassent les droits écrits des +épouses, et violent le....—Quel est donc ce commandement +qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon +moi, il ne faut pas citer au hasard, de crainte de se +tromper.) Enfin, quand ces mêmes maris sont jaloux, +ils font toujours quelque bévue que leurs dames +viennent nous raconter.</p> + +<p>99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; +mais il n'en est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui +qui ne pensait à rien, il devient l'artisan de sa +propre disgrâce, en accueillant un intime ami rempli +de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et +quand l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il +demeure stupéfait de leur corruption, et non pas de +sa propre sottise.</p> + +<p>100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; +malgré toute leur vigilance de lynx, ils ne savent +pas que le public malin s'amuse de l'histoire de la +maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss +Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient +déranger le plan de vingt années; tout est perdu: +alors la mère crie, le père jure et demande pourquoi +diable il a des héritiers.</p> + +<p>101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, +que je suis forcé de penser qu'en cette +occasion elle avait quelque motif secret d'abandonner +Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce motif? +c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle +ainsi couronner son éducation, ou bien +encore ouvrir les yeux de Don Alphonso, dans le +cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion +exagérée.</p> + +<p>102. Un jour, c'était un jour d'été,—c'est vraiment +une saison dangereuse que l'été, et même le +printems, depuis les derniers jours de mai. Nul +doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais +en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, +non pas de trahison, mais bien de véracité, qu'il est +des mois dans lesquels la nature se plaît à répandre +les plaisirs. Si celui de mars a ses lièvres, mai doit +avoir son héroïne<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature se complaît <i>dans +certains caprices</i>: mars <i>est renommé pour ses lièvres</i>, mai <i>veut +qu'on parle de ses héroïnes</i>.» Byron semble avoir employé l'expression +<i>héroïne</i>, parce qu'elle forme un jeu de mots avec celle de <i>hare</i>, +lièvre, qu'on prononce <i>hère</i>.</p></div> + +<p>103. C'était donc un jour d'été,—le 6 juin:—J'aime +l'exactitude dans les dates; j'en mets non-seulement +dans celle des siècles et des années, mais +encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces +de maisons de poste où les destins changent de chevaux, +et font changer de ton à l'histoire. Ensuite +ils traversent, à bride abattue, les empires et les +républiques, et ne laissent guère après eux que la +chronologie, si vous en exceptez les post-obits théologiques<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> C'est-à-dire les messes et <i>recommandises</i> fondées à perpétuité par les +moribonds, pour le repos de leur ame.</p></div> + +<p>104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, +peut-être même plus près de sept, que Julia s'assit +dans un aussi joli berceau que ceux destinés aux +houris, dans les profanes cieux décrits par Mahomet +et par Anacréon Moore,—Moore, à qui furent +accordés la lyre, les lauriers et tous les trophées de +la victoire poétique. Il était digne de les obtenir; +puisse-t-il les conserver long-tems encore<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt les Mémoires de +Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort de son confiant ami.</p></div> + +<p>105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je +ne sais pas au juste comment s'était ménagée une +pareille entrevue; je le saurais, d'ailleurs, que je +ne le dirais pas.—Il faut toujours savoir se taire. +Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit +d'être sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, +face à face.—Quand deux semblables visages sont +dans cette situation, il serait sage à chacun d'eux, +mais aussi bien difficile de fermer les yeux.</p> + +<p>106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion +de son cœur avait coloré ses joues, et cependant +elle ne se reprochait rien. O amour, quelle est +donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne +au faible des forces, il foule aux pieds le fort. +Comme ils s'abusent eux-mêmes ces sages mortels +que tu as enveloppés de tes filets!—Le précipice +ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la +confiance que lui donnait sa vertu l'était également.</p> + +<p>107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse +de Juan, au ridicule de la pruderie, aux +triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et alors +aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai, je +n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un +nombre rarement propre à donner du cœur; et dans +tous les climats, sur la neige ou sous l'équateur, il +sonne aussi mal en amour que bien en finance.</p> + +<p>108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété +<i>cinquante</i> fois,» il veut chercher querelle, et souvent +il y réussit. Quand les poètes disent: «J'ai fait +<i>cinquante</i> vers;» ils vous font craindre de les leur +entendre réciter. C'est par troupes de <i>cinquante</i> que +les voleurs font leurs coups; c'est à <i>cinquante</i> ans +qu'il est vraiment rare d'inspirer amour pour amour; +mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec <i>cinquante</i> +louis.</p> + +<p>109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la +fidélité; elle aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement +tous les sermens qu'on adresse d'ici-bas +aux divinités de là-haut, de ne jamais souiller +l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun +souhait qui fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant +ces résolutions, et d'autres encore plus +vertueuses, l'une de ses mains était appuyée languissamment +sur celle de Juan: uniquement par erreur; +elle croyait ne toucher que la sienne propre.</p> + +<p>110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre +main de Juan, qui jouait dans les tresses de ses cheveux; +son attitude distraite semblait indiquer qu'elle +luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait étouffer. +Certainement, la mère de Juan avait bien tort, +après avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs +années, de laisser ensemble ce couple imprudent. +Je suis sûr que ma mère en eût agi tout autrement<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.</p></div> + +<p>111. Peu à peu la main qui tenait encore celle +de Juan confirma doucement, mais d'une manière +sensible, la pression qu'elle recevait; elle semblait +dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant +elle ne voulait presser les doigts de Juan que d'une +étreinte platonique; elle les eût lâchés comme une +couleuvre ou un crapaud, si elle eût imaginé qu'un +semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens +dangereux pour une épouse prudente.</p> + +<p>112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais +il fit ce que tous vous voudriez faire: ses jeunes lèvres +remercièrent la main par un reconnaissant baiser; +et aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta +avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un +crime. Combien l'amour est timide la première fois! +Julia rougit, mais ne se courrouça pas: elle chercha +à parler, mais elle retint sa langue, tant sa voix +était affaiblie.</p> + +<p>113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se +lève<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>: mais, par malheur, le diable est dans la lune. +Ceux qui ont donné à cet astre le surnom de <i>Chaste</i> +l'avaient, je crois, observé de trop bonne heure. Les +plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais +autant d'actes licencieux que le bienveillant regard +de la lune n'en éclaire en trois heures seulement,—et +c'est ainsi que toute l'année elle atteste +sa modestie<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Les traducteurs ont substitué l'épithète <i>pâle</i> à celle de <i>jaune</i>; mais +ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand poète descriptif qui +ait jamais été, s'est servi ici de l'adjectif <i>yellow</i>. Ce sont les rayons de +la lune qui sont pâles, et non pas elle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> M. A. P. traduit: «<i>Pourtant on admire</i> son aspect modeste pendant +qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que toutes les +nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes que les trois heures auxquelles +il vient de comparer les plus longs jours.</p></div> + +<p>114. Il y a du danger dans le silence de cette +heure: c'est un calme qui permet à l'ame oppressée +de se mettre à l'aise, sans lui donner la liberté d'appeler +la conscience à son secours. La lumière argentée +qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre +d'une beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi +notre cœur, et le jette dans une tendre langueur, +bien éloignée d'être le repos<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir paraphraser ainsi l'idée +de Byron: «Cette lumière pénètre dans le cœur, et y répand une +amoureuse langueur qui n'est pas le calme de l'indifférence.»</p></div> + +<p>115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, +et écartant à demi ses bras amoureux, qui +tremblaient comme le sein sur lequel ils reposaient: +cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait +pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa +taille; mais alors la position avait ses charmes, alors,—Dieu +sait le reste; je ne m'y arrêterai pas; je suis +même presque fâché d'en avoir commencé le récit.</p> + +<p>116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions +erronées, c'est par cet empire imaginaire que +ton système nous accorde sur les penchans les plus +impétueux du cœur, que tu as ouvert une route plus +immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.—Tu +es un niais, un sot, un charlatan,—et +l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un +entremetteur<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> M. A. P. traduit ce dernier vers: «<i>Pendant ta vie</i> tu as été tout au +plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne s'agit pas ici de la +conduite de Platon, mais de l'influence de ses écrits.</p></div> + +<p>117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en +soupirs, jusqu'au moment où tous les discours auraient +été inutiles; ses beaux yeux étaient noyés dans +les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans +cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la +sagesse? Les remords, cependant, luttaient contre +ses désirs: elle résistait encore un peu, elle se repentait +beaucoup. «Jamais, jamais!» murmurait-elle, +et elle consentait à tout.</p> + +<p>118. On dit que Xercès offrait une récompense à +ceux qui pourraient lui trouver un nouveau plaisir. +Cette découverte était, selon moi, bien difficile, et +sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour moi, +poète rempli de modération, je suis heureux d'un +peu d'amour (ce que je nomme mon passe-tems), +et je n'aspire pas après de nouveaux plaisirs. Les +anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!</p> + +<p>119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, +bien que nous devions tous être damnés pour toi. +Chaque printems je jure de réformer ma vie avant +la fin de l'année, et mes vœux de chasteté finissent +toujours par s'envoler. Cependant cette année, je +pense, il serait encore possible de les tenir. J'en suis +vraiment désolé, j'en rougis de honte: mais c'est +à l'autre hiver que je remets ma conversion.</p> + +<p>120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.—Ne +tremblez pas, lecteur plus chaste encore,—elle +ne cessera plus d'être pudique, et vous +n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté est +une licence poétique qui peut donner à mon plan +quelque irrégularité; et, comme je suis hautement +pénétré des règles d'Aristote, il est convenable de +demander pardon quand je viens à les violer.</p> + +<p>121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur +voudra bien, du 6 juin (jour fatal sans lequel +le défaut d'action aurait rendu inutile tout mon talent +poétique), se transporter à plusieurs mois de +distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je +sais bien que c'était en novembre, mais je n'ai pas +bien retenu le jour précis.—Cette date est un peu +obscure.</p> + +<p>122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.—Il +est doux d'entendre, au milieu de la nuit, sur les +flots bleus et argentés de l'Adriatique, la voix et la +rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant, +fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du +soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la +nuit murmurer de feuille en feuille; il est doux de +voir Iris mesurer le ciel en s'élevant du sein de l'Océan +sur le sommet des montagnes.</p> + +<p>123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens +du chien de garde accueillir vivement notre approche +du toit domestique; il est doux de savoir qu'il y +a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue, +et brillera de plaisir en nous revoyant; il est +doux d'être éveillé par l'alouette, ou bercé par la +chute des eaux; doux est le bourdonnement des +abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, +le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.</p> + +<p>124. Douce est la vendange quand les grappes humides +roulent par milliers sur la terre qu'elles rougissent. +Il est doux d'échapper au tumulte des villes, +pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont +pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la +naissance de son premier né. Douce est la vengeance,—surtout +pour les femmes; le pillage, pour les soldats, +les prises d'argent pour les gens de mer.</p> + +<p>125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue +d'une vieille dame ou d'un personnage de +soixante-dix ans accomplis qui nous faisait, «nous +jeunes», attendre mille fois trop long-tems son train, +son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, +mais son corps était si robuste que tous les Israélites +furieux voulaient mettre en pièces ses héritiers pour +leurs maudites créances après décès.</p> + +<p>126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec +l'épée, soit avec la plume. Il est doux de terminer +une dispute; il est doux d'en faire naître une avec +un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille, +et l'ale en barrique; douce est pour nous la +créature faible que nous défendons contre tout le +monde; doux enfin le collége que nous n'oublions jamais, +et qui nous oublie si promptement.</p> + +<p>127. Mais mille fois plus doux encore que tout +cela, est le premier et brûlant amour.—Seul il +reste gravé dans notre ame, comme dans celle d'Adam +le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre +de la science a été ébranlé et que tout est connu, +la vie n'offre plus rien de comparable à cette ambroisiale +faute, que sans doute la fable a voulu peindre +par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.</p> + +<p>128. L'homme est un étrange animal, et il fait +un singulier usage de ses facultés et des différens arts. +Avant tout il aime à essayer mille espèces d'épreuves +pour attirer l'attention sur lui. Dans ce siècle qui +est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs +tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, +au risque de spéculer sur l'imposture, après +avoir perdu son tems.</p> + +<p>129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes +opposées (signes d'un génie véritable et de poches +vides)? L'un fait de nouveaux nez, l'autre une +guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous +les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute +la compensation des fusées Congrèves<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de petites bombes +dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier que celui de l'obus; +elles portent une mèche inextinguible. Elles furent employées, avec un +succès trop meurtrier, à Waterloo.</p></div> + +<p>130. On a fait, avec les pommes de terre, du +pain aussi bon que l'autre; le galvanisme a fait grimacer +quelques cadavres, mais il n'a pas satisfait autant +que l'appareil inventé dans les premières séances +de la société des amis des hommes, par le moyen +duquel on désasphyxie gratuitement. Combien de +merveilleuses machines depuis peu de tems!...</p> + +<p>131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + + +<p>132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour +tuer les corps et sauver les ames; elles sont propagées +dans les meilleures intentions. Par la lanterne de sir +Humphrey Davy<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, l'extraction du charbon de terre +n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo, +les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur +des hommes autant que Waterloo à leur malheur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Célèbre chimiste anglais.</p></div> + +<p>133. L'homme est un phénomène, un je ne sais +quoi, une merveille au-delà de toute merveilleuse +expression; c'est pourtant une pitié sur cette sublime +terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le +crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce +qu'ils désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, +l'amour ou la richesse, ils en trouvent la +route semée d'écueils, et quand le but est atteint nous +mourons; vous le savez,—et alors—</p> + +<p>134. Quoi alors?—Je ne le sais pas plus que +vous.—Ainsi bonne nuit;—et revenons à notre +histoire. C'était en novembre, quand les beaux jours +sont devenus rares, quand les montagnes lointaines +paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de +blancheur sur leurs manteaux azurés; quand la mer +vient mugir autour des promontoires et les flots se +briser contre les rochers: quand enfin le soleil moins +ardent disparaît sur les cinq heures.</p> + +<p>135. C'était, comme disent les <i>Watchmen</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, une +<i>nuit grise</i>, pas de lune, pas une étoile; un vent doux +ou furieux par intervalles, et dans beaucoup de +foyers une flamme brillante de bois menu que toute +une famille entourait. Il y a dans cette espèce de +flamme quelque chose de gai, même quand le soleil +d'été n'est obscurci d'aucun nuage. J'aime singulièrement +le feu et les grillots, aussi bien que les homars, +la salade, le champagne et les causeries.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Watchmen</i>, les gens qui font, à Londres, la garde urbaine; ce qu'étaient +autrefois, en France, les chevaliers du guet.</p></div> + +<p>136. Il était minuit.—Donna Julia dans son lit +dormait probablement—lorsqu'à sa porte s'éleva +un bruit capable de réveiller les morts, s'ils l'eussent +jamais été auparavant; car nous avons tous lu que +les morts furent, et seront encore, au moins une fois, +réveillés. La porte était fermée, mais une voix et des +doigts donnèrent la première alarme; on entendit: +«Madame!—Madame!—Chut!</p> + +<p>137. «Au nom de Dieu, Madame,—Madame—voici +mon maître, avec la moitié de la ville à sa +suite.—Vit-on jamais une chose plus affreuse? +Ce n'est pas ma faute.—Je faisais bonne garde.—Hélas, +retirez donc plus vite le verrou, je vous +prie.—Ils montent maintenant l'escalier, dans une +seconde ils seront ici; il pourrait peut-être s'échapper.—La +fenêtre n'est certainement pas si haute!»</p> + +<p>138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des +torches, des amis et des valets, en grand nombre; +la plupart, depuis long-tems mariés, étaient ravis +de troubler le sommeil de la femme coupable qui +voulait outrager à la dérobée le front d'un époux: +une pareille conduite était trop contagieuse, et si +l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes suivraient +bientôt son exemple.</p> + +<p>139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel +genre étaient les soupçons de Don Alphonso: mais +pour un cavalier de son rang, il y avait bien de la +grossièreté à lever ainsi une armée autour du lit nuptial, +avant d'avoir le moins du monde averti sa +femme, et à prendre des laquais armés d'épées et de +flambeaux pour attester l'affront qu'il craignait le plus +de recevoir.</p> + +<p>140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond +sommeil (remarquez bien que je ne dis pas qu'elle +n'eût pas dormi), se mit en même tems à crier, +bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, +qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter +la couverture du lit en morceau pour donner à +penser qu'elle-même venait d'en sortir. Je ne sais pas +vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour +prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:</p> + +<p>141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante +étaient deux pauvres petites femmes tremblantes +qui, par crainte des farfadets, et plus encore +des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à +un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc +innocemment couchées côte à côte, en attendant que +les heures d'absence fussent écoulées, et que l'infâme +mari eût reparu en disant: «Chère amie, c'est moi +qui ai le premier songé à repartir.»</p> + +<p>142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au +nom du ciel, Don Alphonso, que prétendez-vous +faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je +morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable! +quel est le motif de cette violence nocturne, +l'ivrognerie ou le spleen! pouvez-vous bien me +soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me +ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.—C'est +mon intention,» répondit Alphonso.</p> + +<p>143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, +cabinet, gardes-robes, armoires, embrasures +de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et de +dentelles, des paires de bas, des mules, des brosses, +des peignes, des nécessaires, et les autres articles +à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la +beauté et entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs +épées des rideaux et des tapisseries, ils arrachèrent +des volets, ils brisèrent des tables.</p> + +<p>144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,—peu +importe,—ce n'était pas ce qu'ils désiraient; +ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre +ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, la terre +était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. +Il est étrange, et cela me semble même une bévue, +que nul d'entre eux n'ait songé à regarder dans le +lit aussi bien que dessous.</p> + +<p>145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia +ne dormait pas. «Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; +accumulez insultes sur insultes, outrages +sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris le +nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems +sans me plaindre souffert à mes côtés un époux +comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai plus, +je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un +seul légiste en Espagne.</p> + +<p>146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon +époux, si jamais toutefois vous avez mérité ce titre. +Est-il digne de votre âge?—Vous êtes à votre +dixième lustre; cinquante ou soixante ans—c'est +bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de +faire de pareilles recherches pour déshonorer une +femme vertueuse? Don Alphonso! homme ingrat, +parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de +pareils soupçons sur votre épouse?</p> + +<p>147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que +l'on permet ordinairement à mon sexe? que j'ai +fait choix d'un confesseur si vieux et si lourd qu'il +eût été insupportable à toute autre? Hélas! jamais +il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au +contraire, il me voyait tellement inquiète de mon +innocence,—qu'il a toujours douté que je fusse +mariée.—Oh! combien il sera désolé de voir +comme je suis traitée!</p> + +<p>148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore +choisi de cortejo<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> parmi la jeunesse de Séville? +Est-ce pour cela que j'évite la plupart des réunions, +si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, +à la messe, au théâtre, aux bals et aux festins? +Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, +je les ai tous éconduits (j'y mettais même +de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le général +comte O'Reilly, celui-là même qui prit Alger<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, a +prétendu que je l'avais traité indignement?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Ce mot répond à celui de <i>sigisbé</i> en Italie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas Alger, mais ce +fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son armée et sa flotte +levèrent le siége de la ville en 1774, après avoir éprouvé de grandes +pertes. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant +six mois aux soupirs et aux accords du musico italien +Cazzani? N'est-ce pas moi que son compatriote +le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse +d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une +foule de Russes et d'Anglais? J'ai désolé le comte +Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce +pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par +excès d'amour (et de vin).</p> + +<p>150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? +Le duc d'Ichar, Don Fernand Nunès? et c'est une +femme de ma sorte que vous traitez ainsi? Je ne sais +pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: +je vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême +indulgence de ne pas encore me battre, quand le +tems est si favorable:—Oh! vaillant héros! avec +votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous +pas là, dites-moi, une jolie figure?</p> + +<p>151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, +de cette affaire indispensable avec votre procureur, +ce modèle de bassesse qui se tient droit là-bas +comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le rôle +d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie +de sa conduite est encore plus inexcusable; +puisqu'il n'a certainement agi que pour percevoir +ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment +d'intérêt pour vous et pour moi.</p> + +<p>152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez +pas ce brave monsieur de procéder; vous +avez mis cet appartement dans un bel état;—il +s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand +vous le désirerez.—Ayez soin de tout mentionner +avec précision, je ne veux pas que vous receviez +pour rien des honoraires.—Mais comme ma +femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre +à la porte vos espions.—Oh! dit en sanglotant +Antonia: je veux leur arracher les yeux.</p> + +<p>153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté +l'antichambre.—Cherchez dessus, dessous: voilà +le sopha, le grand fauteuil, la cheminée;—on +pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais +dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à +ce que vous ayez découvert le trou secret qui +renferme ce cher trésor. Alors veuillez m'en donner +aussi le plaisir.</p> + +<p>154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer +des soupçons sur moi, et de la honte sur tous +ces visages, ayez la complaisance de me faire connaître—quel +est celui que vous cherchez! Comment +le nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?—Sans +doute il est jeune et agréable?—Il +est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu +de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.</p> + +<p>155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante +ans; il serait à cet âge trop vieux pour être mis à +mort, ou pour éveiller la jalousie d'un mari aussi +jeune que vous.—(Antonia! donnez-moi un verre +d'eau.) Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles +sont indignes de la fille de mon père; ma mère pouvait-elle +prévoir en me mettant au monde que je +tomberais au pouvoir d'un monstre!</p> + +<p>156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous +êtes jaloux? Vous avez vu qu'elle dormait à mes +côtés quand vous frappâtes à la porte avec votre +suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien +à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, +je l'espère, vous nous avertirez; ou, par égard +pour la pudeur, vous attendrez un instant à la porte, +afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir +une aussi bonne compagnie.</p> + +<p>157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le +peu que j'ai dit doit assez vous apprendre qu'une +ame pure sait dévorer en silence des torts dont +elle ne pourrait parler sans rougir.—Je vous +livre comme auparavant à votre conscience; un +jour elle vous demandera raison de vos procédés +à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en +tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où +est mon mouchoir de poche?»</p> + +<p>158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. +Elle est pâle et ses yeux noirs abîmés dans les pleurs +rappellent un ciel obscurci par la pluie et les éclairs; +ses cheveux ondoyans sont comme un voile jeté sur +ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles +cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; +leur neige se faisait encore jour à travers.—Ses +lèvres de rose sont entr'ouvertes, et son cœur bat +plus fort que sa respiration.</p> + +<p>159. Le senor Don Alphonso restait confondu. +Antonia remuait sans cesse dans la chambre bouleversée; +puis, tout d'un coup tournant la tête, elle intriguait +par ses malignes œillades le maître et ses +mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, +à l'exception du procureur. Mais celui-ci, +fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre Achates, +s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu +qu'il y en eût; car elles devaient toujours être apaisées +en justice.</p> + +<p>160. Comme un chien en arrêt<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, il suivait de ses +petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens +d'Antonia; son attitude exprimait les plus vifs soupçons. +Du scandale il s'en embarrassait peu; et s'il +trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, +la jeunesse, la beauté ne le touchaient que +faiblement: quant aux dénégations, il lui fallait des +témoignages faux, mais juridiques, pour qu'il y +ajoutât foi.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Avec un nez flairant inquiet</i> (with prying snubnose).</p></div> + +<p>161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, +faisait, il faut le dire, une triste figure; après avoir +cherché de cent côtés, et traité si durement une +jeune femme, il n'en était pas plus avancé; seulement +il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux +que son épouse venait de lui prodiguer pendant une +demi-heure, aussi vifs, aussi serrés, aussi cuisans +qu'une pluie d'orage.</p> + +<p>162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on +ne lui répondit que par des pleurs, des sanglots et +les préludes d'une attaque de nerfs, lesquels sont +toujours certaines douleurs, des palpitations, des +étouffemens, et ce que les patientes choisissent de +préférence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle +de Job; il vit encore en perspective tous les parens +de Julia indignés, et il jugea plus à propos de ne pas +perdre patience.</p> + +<p>163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; +mais avant de s'être exposé à servir encore +d'enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia +vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous +en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas +mot, ou madame va mourir.—Qu'elle aille +au diable!» murmura Alphonso; mais rien de +plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou +deux regards menaçans, et sans savoir comment, il +fit ce qu'on lui ordonnait.</p> + +<p>164. Avec lui s'éloigna son <i>posse comitatus</i>, le +procureur à l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la +porte et se retournant toujours jusqu'à ce qu'Antonia +l'eût poussé dehors.—Il était vraiment fâché de +l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans +ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; +mais, comme il y rêvait, la porte se ferma sur sa face +magistrale.</p> + +<p>165. Dès qu'elle fut bien fermée.—Oh! honte, +oh! crime, oh! douleur, et oh! sexe féminin! comment +feriez-vous de semblables choses sans perdre +l'honneur!—si ce monde, et même si l'autre n'étaient +pas aveugles? Combien il est rare de trouver +des réputations non usurpées! mais continuons.—Car +je ne suis pas à la moitié de ma tâche, et il faut +le dire, non sans grande répugnance; à demi suffoqué, +le jeune Juan s'élança hors du lit.</p> + +<p>166. Il s'était caché,—je ne prétends pas dire +comment, ni expliquer dans quelle position.—Jeune, +svelte et flexible, il s'était tapi sans doute +dans un mince espace rond ou carré. Mais de le +plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, +c'est ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux +valu sans doute mourir ainsi, que d'être comme le +buveur Clarence, plongé dans une tonne de Malvoisie<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, par son frère +Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être noyé dans un tonneau de +Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette +liqueur. (Voyez le <i>Richard III</i> de Shakspeare.)</p></div> + +<p>167. En second lieu je ne le plains pas, parce +qu'il n'avait pas besoin de commettre un péché défendu +par le ciel et taxé par les lois humaines: ou +du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à +seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à +soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et +calculant tous les à-comptes donnés en fautes, nous +voyons que le diable emporte déjà les deux côtés de +la balance.</p> + +<p>168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait +gardée: on voit dans les chroniques juives comment, +lorsque le sang du vieux roi David était devenu pesant, +les médecins, laissant pillules et potions, lui +avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie +fille en guise de cataplasme, et comment le remède +eut les meilleurs effets<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. On le lui avait peut-être +appliqué différemment, car David en fut guéri, et +Juan fut près d'en mourir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le couvrait d'habillemens +il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs cherchèrent donc une belle +jeune fille dans toute l'étendue d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la +Sunamite; elle était singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... +Or, le roi ne la <i>connut</i> pas.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(III. <i>Livre des Rois</i>, ch. I<sup>er</sup>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir +aussitôt qu'il aura congédié ses misérables: Antonia +met son esprit à la torture, mais elle ne peut concevoir +aucun expédient:—comment pourra-t-on +soutenir une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour +allait paraître dans peu d'heures; Antonia ne savait +qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait +de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.</p> + +<p>170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa +main, il rejeta en arrière les boucles de ses cheveux +épars; même alors, ils ne pouvaient faire entièrement +taire leur amour, ils oubliaient à demi leurs +dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne +put se contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, +est-ce là le moment de vous amuser encore? +il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.</p> + +<p>171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit +vos caresses.—Qui peut avoir mis mon maître +dans le secret? Que va-t-il résulter de cela? Je +suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le +diable au corps; est-ce le moment de faire des +folies? En avons-nous le tems? Comment oubliez-vous +que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez +la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et +cela pour ce petit visage de fille.</p> + +<p>172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de +vingt-cinq ou trente ans (allons, hâtez-vous)! +Mais un enfant, quel beau chef-d'œuvre! (En vérité, +madame, je ne conçois pas votre goût;—allons! +monsieur, là-dedans!)—Mon maître ne +doit pas être loin.—Au moins le voilà pour le +moment renfermé. Et si nous pouvons tenir conseil +avant le jour—(Juan, souvenez-vous de ne pas +dormir).»</p> + +<p>173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois +était seul, interrompit la fidèle suivante. Elle faisait +mine de demeurer, mais il lui donna l'ordre de sortir, +ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au reste, il n'y +avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être +d'un grand secours. En ce moment elle les regarda +donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha +la chandelle, s'inclina et partit.</p> + +<p>174. Alphonso s'arrêta une minute;—ensuite +il commença quelques excuses singulières de sa +conduite précédente, non qu'il voulût justifier ce +qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré +extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela +de fortes raisons qu'il ne spécifia pas dans son +plaidoyer: à tout prendre, son discours offrit un +bel exemple de cette figure que les savans appellent +<i>Rigmarole</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot. Si ce n'est pas +la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait forgé pour mystifier +ses lecteurs.</p></div> + +<p>175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur +tous les points une de ces bonnes réponses qui donnent, +aux dames instruites du faible de leurs époux, +le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si +par ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, +elles amènent du moins un repos, même quand elles +ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de rétorquer +avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une faiblesse, +de lui en reprocher <i>trois</i>.</p> + +<p>176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car +les amours d'Alphonso avec Inès étaient connues du +public: ce fut donc le sentiment de sa faute qui la +rendit confuse; mais, comme on l'a souvent démontré, +cela ne peut pas être: une dame a toujours des +raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard +pour l'oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme +elle ne l'ignorait pas, la réputation de sa mère.</p> + +<p>177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso +n'avait jamais paru s'inquiéter de Juan; il montrait +de la jalousie, mais il ne parlait pas de l'heureux +amant qui la faisait naître, et laissait ainsi ses prémisses +sans conclusion. Cependant son esprit travaillait +à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en +parlant d'Inès c'était le mettre à la piste de Juan.</p> + +<p>178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, +et mieux vaut alors se taire, D'ailleurs il est un <i>tact</i> +(cette expression moderne me semble d'une mauvaise +fabrique, mais elle me fournit une fin de vers) +qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, +de se tenir toujours à une certaine distance de +la vérité.—Le mensonge donne aux dames une +grâce singulière, et convient mieux à leur charmante +physionomie que tout autre chose.</p> + +<p>179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins +l'ai-je toujours fait: il est à peu près inutile d'essayer +une réplique, car leur éloquence devient alors +de la profusion; et quand elles sont épuisées, elles +soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, +répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; +alors,—et alors,—et alors,—nous nous +asseyons et soupons.</p> + +<p>180. Alphonso termina son discours en implorant +un pardon que Julia à demi refusait, et à demi accordait; +elle y mettait des conditions qui lui semblaient +bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes +qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de +son jardin, Alphonso gémissait d'une pénitence trop +rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus +long-tems, quand il trébucha sur une paire de +souliers.</p> + +<p>181. Une paire de souliers!—Quoi donc? Peu +de chose s'ils semblent aller au pied de madame, +mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en +était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire +d'un moment.—Ah! grand Dieu! mes dents commencent +à se heurter, mes veines frissonnent.—D'abord +Alphonso examine bien leur tournure, puis +sa passion prend un tout autre caractère.</p> + +<p>182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son +épée, et sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. +«Fuis, Juan, fuis!—Au nom du ciel.—«Pas +un mot.—La porte est ouverte.—Tu peux +disparaître par le passage que tu as parcouru tant +de fois.—Voici la clef du jardin.—Fuis.—Fuis.—Adieu! +vite, vite! J'entends Alphonso +furieux.—Il n'est pas encore jour.—Il n'y a +personne dans la rue.»</p> + +<p>183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût +pas bon, le mal est qu'il arriva trop tard. C'est ainsi +qu'on acquiert l'expérience, et c'est une sorte de +péage que nous impose la destinée. En un saut, Juan +avait quitté l'appartement, en un second il allait être +à la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en +robe de chambre qui le menaça de le tuer.—Juan +se précipita sur lui.</p> + +<p>184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. +Antonia criait: «Au voleur!» et Julia: «Au +feu!» Nul valet ne s'empressa de venir prendre +part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le désirait, +jurait horriblement que dès cette nuit il serait +vengé, et Juan blasphémait une octave plus haut. +Son sang était vif: quoique jeune, c'était un vrai +Tartare, qui ne se sentait aucun entraînement pour +le martyre.</p> + +<p>185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il +eût pu la tirer du fourreau; et ils se battirent toujours +corps à corps: fort heureusement Juan ne la +vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir ses mouvemens, +il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre +monde, s'il fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez +donc à la vie de vos époux et de vos amans! et +voyez comment vous pouvez doublement devenir +veuves!</p> + +<p>186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, +et Juan l'étranglait pour l'obliger à quitter +prise. Le sang (il sortait du nez) commença à couler; +enfin, dans un moment où l'ardeur du combat +était un peu ralentie, Juan essaie de donner un +coup décisif et parvient à s'échapper, à l'exception +de son vêtement qui reste aux mains d'Alphonso. Il +s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là +finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce +de parité.</p> + +<p>187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes +viennent contempler un effrayant tableau. +Antonia dans une attaque de nerfs, Julia évanouie, +Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement; +sur la terre, auprès de lui, quelques draperies +à demi déchirées, du sang, des traces de pas, +et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte, +ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène +intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.</p> + +<p>188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de +chanter ou de dire comment, à la faveur de la nuit +(qui favorise toujours mal à propos), Juan parvint, +dans un étrange costume, à suivre son chemin, et à +regagner son logis? Quant au scandale amusant que +vit naître le lendemain, au bruyant étonnement qu'on +manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations +d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers +anglais en ont sans doute assez parlé.</p> + +<p>189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, +les dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries +aux fins de non-recevoir ou d'annuler, il en +existe plus d'une édition, et les relations en sont diverses, +mais toutes intéressantes. La meilleure est +celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans +cette vue le voyage de Madrid.</p> + +<p>190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de +l'un des plus violens scandales que l'on eût vus en +Espagne depuis des siècles, au moins depuis l'expulsion +des Vandales, Donna Inès fit à la vierge Marie +le vœu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs +livres de chandelles. Puis, d'après le conseil +de quelques vieilles dames, elle envoya son fils à +Cadix pour qu'il s'y embarquât.</p> + +<p>191. Son intention était, pour corriger ses premières +dispositions et lui en donner de meilleures, +de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous +les peuples de l'Europe, et surtout en France et en +Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). +Julia fut mise dans un couvent; elle gémissait, mais +peut-être on sentira mieux ce qu'elle éprouvait par +la suivante copie de sa lettre à Juan:</p> + +<p>192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; +vous vous éloignez: c'est un parti sage, convenable, +mais ce n'en est pas moins une peine; je +n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur: le +mien a été la victime, il voudrait l'être encore. +Beaucoup aimer, tel a été tout mon artifice.—J'écris +à la hâte; et s'il se trouve quelque tache sur +cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait être; +mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de +larmes.</p> + +<p>193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour +cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain, +ma propre estime, j'ai tout perdu: cependant +je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le +souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais +si je parle de ma faute, ce n'est pas pour en tirer +vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte que je +le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes +parce que je ne puis reposer.—Je n'ai rien à +reprocher, rien à demander encore.</p> + +<p>194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode +de sa vie; celui d'une femme est toute son existence. +L'homme a le choix entre la cour, les +camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, +la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en +échange de l'orgueil, de l'éclat, de l'ambition +pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent +à se distraire au milieu de tant de soins; mais +il n'est pour nous qu'une ressource: aimer encore +et se perdre une seconde fois.</p> + +<p>195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; +vous serez aimé, vous aimerez beaucoup; +tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques +années pour ensevelir ma honte et mes chagrins +au fond de mon cœur. Je puis les supporter; mais +je ne pourrai éloigner la passion qui me dévore +encore autant qu'autrefois. Ainsi, adieu;—pardonnez-moi,—aimez-moi.—Non, +ce mot est +désormais inutile,—pourtant je le laisse.</p> + +<p>196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant +je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon +sang, tel que les vagues poussées par un vent régulier, +se porte toujours vers le siége de mes pensées<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>; +mon cœur est celui d'une femme, il ne +peut oublier.—Il ne voit plus rien au monde, +rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans +cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon +pauvre cœur s'élance-t-il toujours vers mon ame +abîmée dans une seule idée.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>My blood still rushes where my spirit's set,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>As roll the waves before the settled wind;</i><br /></span> +</div></div> +<p> +M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang <i>avec vitesse</i>, et renaître +mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des +vents est réglé.»</p></div> + +<p>197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde +encore: je n'ose cacheter ce papier. Cependant, +pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon +malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais +pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait +me faire mourir; mais la mort évite le coupable +qui n'espère que dans ses coups; et je dois +survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir +l'existence pour soupirer, pour prier pour vous.»</p> + +<p>198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, +fut écrite avec une mince et neuve plume de +corneille. La petite main blanche de Julia eut de la +peine à échauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille +aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber +une seule larme. Le cachet était une blanche +cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec +cette devise en français: «<i>Elle vous suit partout</i>.» +Quant à la cire, elle était superfine et de couleur +vermeille.</p> + +<p>199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. +Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au +lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu'il dira +de celle-ci; car sa faveur est un véritable plumet sur +le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font +pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, +nous pourrons bien avoir dans un an quelque +chose à lui offrir.</p> + +<p>200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention +de la diviser en douze chants. Chacun d'eux +présentera de l'amour, des combats, une tempête +sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines +et de princes régnans, de nouveaux caractères, +et trois épisodes: je travaille maintenant à un +panorama de l'enfer dans le style d'Homère et de +Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé +le nom de poète épique.</p> + +<p>201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera +toujours les règles d'Aristote, ce <i>vade mecum</i> +du véritable sublime, qui a tant produit de +poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment +les vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les +bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. +J'ai trouvé de nouvelles machines mythologiques, et +des décorations miraculeuses vraiment superbes.</p> + +<p>202. Une seule et légère différence existe entre +mes anciens confrères en épopée, et moi; et elle me +donne sur tous un avantage bien réel (non que je +n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera +plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement +leur sujet, qu'il devient sous leurs mains le +fondement d'un labyrinthe de fables, tandis que +j'expose dans cette histoire des vérités incontestables.</p> + +<p>203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, +à la tradition et aux faits; aux journaux, dont +on connaît et apprécie la véracité, aux drames en +cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement +ce que j'avance; mais une circonstance doit +lever tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, +et moi-même à Séville, avons vu la dernière fuite +de Juan avec le diable.</p> + +<p>204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai +des commandemens poétiques, bien supérieurs +à ceux qui les auront précédés. J'enrichirai mon +texte d'une foule de choses ignorées: et je donnerai +des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai +pour titre: <i>Longin en bouteille</i>, ou <i>chaque poète est +son Aristote</i>.</p> + +<p>205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. +Tu n'édifieras plus à Wordsworth, à Coleridge +et à Southey. Le premier est usé sans retour, le second +est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa +délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait +pénible de marcher avec lui, et l'Hippocrène de +Campbell est quelquefois à sec.</p> + +<p>Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.</p> + +<p>Tu ne commettras pas—d'offenses envers la muse +de Moore<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le poète parodie +ici: <i>Tu ne commettras pas d'adultère</i>.</p></div> + +<p>206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, +ni son Pégase, ni rien qui lui appartienne.</p> + +<p>Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme +les <i>bas bleus</i> (l'une d'elles au moins en a l'habitude<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>).</p> + +<p>Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. +Tel est l'esprit d'une vraie critique: humiliez-vous +ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme +bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la +laisse, de par Dieu, tomber sur vous.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en +vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par Lady Byron de +l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux époux.</p></div> + +<p>207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire +n'est pas édifiante, je le prierai d'abord de ne +pas crier avant d'être heurté; puis de la lire une seconde +fois; alors il pourra dire (mais sans doute +personne n'en aura l'impertinence) si mon poème +bien qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, +je dois, dans le douzième chant, parler de l'endroit +où vont tous les méchans.</p> + +<p>208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd +à son propre intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé +par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni +ses propres yeux, il s'écrie encore qu'on ne découvre +dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, +s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier +ou critique, qu'il est également—dans l'erreur.</p> + +<p>209. J'attends l'approbation du public et je le conjure +de prendre pour lui les préceptes que j'ai eu +soin de mêler ici à l'agréable (ainsi l'on donne un +morceau de corail aux enfans quand ils font leurs +dents). Cependant, comme ils voudront sans doute +rassembler mes titres à la couronne épique, et dans +la crainte de la malveillance de quelques farouches +lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma grand-mère, +<i>la Revue Britannique</i>.</p> + +<p>210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée +à l'éditeur, et il m'en remercia par le suivant courrier.—Je +suis donc son créancier pour un bel article. +Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma +tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, +s'il proteste qu'il n'a pas reçu ce qu'elle +m'a coûté, et trempe sa plume dans le fiel et non +dans le miel, tout ce que je puis dire,—c'est qu'il +a mon argent.</p> + +<p>211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je +puis, je l'espère, compter sur le public et défier +tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens, +mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé +d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on +m'assura que mes efforts seraient superflus, et que +l'<i>Édimburg</i> et la <i>Quarterly Review</i> faisaient souffrir +le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de +sentimens.</p> + +<p>212. «<i>Non ego hoc ferrem calida juventa, consule +Planco</i>,» disent Horace et moi. Je fais cette citation +pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes années (long-tems +avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), +j'étais plus disposé à répondre à tous les coups, et +que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, +dans mon ardente jeunesse, Georges III étant roi.</p> + +<p>213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux +sont devenus gris (que seront-ils à quarante +ans? je pensais l'autre jour à une perruque), et mon +cœur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. +En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du +mois de mai, et je n'ai plus le goût des représailles. +J'ai dépensé ma vie, intérêts et principal, et j'ai +cessé de croire comme autrefois que mon ame fût +invincible.</p> + +<p>214. Jamais,—jamais,—non jamais à l'avenir +ne descendra plus dans mon cœur cette rosée de +jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les +objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles; +semblable à la ruche des abeilles, notre sein +les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait +de ces objets? non, ils n'étaient pas en eux, mais +dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au +parfum des fleurs.</p> + +<p>215. Jamais,—jamais à l'avenir, ô mon cœur, +tu ne seras mon seul monde, mon univers! Autrefois +je n'existais que par toi, aujourd'hui tu formes +un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis +ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu +insensible, mais ce n'est pas un malheur; j'ai +pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu +seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.</p> + +<p>216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais +les charmes d'une vierge<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, d'une épouse et moins +encore d'une veuve ne me feront délirer comme autrefois. +Il faut, en un mot, changer mon train de +vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; +l'usage fréquent du vin m'est défendu; ainsi, me +résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d'avis +de me jeter dans l'avarice.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Me nec femina, nec puer,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jam nec spes animi credula mutui,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nec certare juval mero;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nec vincire novis tempora floribus</i>.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>217. L'ambition était mon idole, mais elle fut +brisée sur l'autel de la douleur et du plaisir; ceux-ci +ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner +matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la +tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems +est, le tems fut, le tems n'est plus.» La brillante +jeunesse est un trésor chimique que j'ai de trop +bonne heure éventé en fatiguant mon cœur de passions, +et ma tête de rimes.</p> + +<p>218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine +place sur un léger papier. Quelques gens la +comparent à l'action de gravir une hauteur dont le +sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit +en vapeur. C'est pour elle que les hommes +écrivent, parlent, déclament; que les héros massacrent, +que les poètes consument ce qu'ils appellent +leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand +ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, +un buste pire encore.</p> + +<p>219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi +d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus +haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle +conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait +à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en +fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez +maintenant, vous ou moi, quelque espérance sur un +sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain +de poussière!</p> + +<p>220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, +je me dis bien souvent à moi-même: «Hélas! tout +ce qui est né naquit pour mourir: la chair est une +herbe que la mort vient convertir en foin. Votre +jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez +encore—elle s'écoulerait.—Ainsi rendez grâces à +votre étoile de n'avoir pas à vous plaindre davantage; +lisez votre Bible, monsieur, et songez à votre +bourse.»</p> + +<p>221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, +acheteur plus aimable encore, le poète,—c'est-à-dire +moi,—vous demande la permission de vous +serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. +Nous nous reverrons si cela nous arrange l'un +et l'autre. Autrement je ne donnerai à votre patience +que cette courte épreuve.—Heureux si tant d'autres +suivaient mon exemple!</p> + +<p>222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je +te dépose sur les eaux, suis ton chemin; et si, +comme je le pense, ton sort est heureux, le monde +te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on +lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne +puis m'empêcher de prétendre aussi à la gloire.—Les +quatre premières rimes sont des vers de Southey; +pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre +pour les miennes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Deuxieme" id="Chant_Deuxieme"></a>Chant Deuxième.</h2> + + +<p>1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante +jeunesse, en Hollande, en France, en Angleterre +ou en Germanie, fouettez bien vos élèves en toute +occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant +leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain +Juan avait-il reçu la plus douce des mères et des éducations, +il finit, et de la manière du monde la plus +vilaine, par perdre sa première innocence.</p> + +<p>2. S'il eût été mis dans une école publique de +troisième ou de quatrième classe, ou du moins s'il +eût été élevé dans le Nord, ses occupations de chaque +jour eussent empêché son imagination de prendre +feu.—L'Espagne offre peut-être une exception, +mais cette exception confirme la règle,—et dans +tous les cas, un enfant de seize ans occasionant un +divorce, devait bien confondre l'habileté de ses +précepteurs.</p> + +<p>3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les +choses bien considérées. D'abord sa mère n'avait en +tête que les mathématiques; et tandis qu'il avait pour +tuteur un vieux âne, une femme jolie (cela va sans +dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu +lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle +s'accordait mal.—Puis le tems et l'occasion.</p> + +<p>4. Bien,—fort bien. Il faut que le monde tourne +sur son axe et que tous les mortels, têtes et jambes, +fassent le même tour que lui. Vivons et mourons, +faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la +direction du vent, sachons disposer nos voiles.</p> + +<p>Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, +le prêtre en docteur, et c'est ainsi que la vie +s'exhale. C'est un léger souffle, de l'amour, du vin, +de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de la +poussière,—un nom peut-être.</p> + +<p>5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,—jolie +ville dont je me souviens bien.—C'est le centre +de tout le commerce colonial (du moins c'<i>était</i>, avant +que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y voit +des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, +que leur seule démarche enivre le cœur. +Je ne pourrais vous la dépeindre bien que j'en sois +encore tout ému, ni vous en offrir quelques comparaisons, +je ne vis jamais rien de pareil.</p> + +<p>6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un <i>barbe</i> +nouvellement dressé? un caméléopard? une gazelle? +Non,—non, rien de tout cela.—Et puis, leur robe, +leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur de +pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:—ensuite +viendrait leur pied et des chevilles—ici, +lecteur, rendez grâces au ciel de ce que je ne +puis trouver une métaphore...—Eh bien, ma trop +lente muse!—Allons, laissez-moi reprendre haleine.</p> + +<p>7. Chaste, muse!!—Bien, puisqu'il le faut, il le +faut. Je crois apercevoir un voile écarté pour un +moment par une main légère, tandis qu'un œil expressif +vous fait pâlir et vous perce le cœur.—Terre +brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puissé-je +en venir à—dire mes prières!—non, jamais +costume ne prêta tant de charmes aux œillades, excepté +les <i>fazzioli</i> de Venise.</p> + +<p>8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé +son fils à Cadix seulement pour qu'il s'y embarquât; +il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser séjourner; +et la raison?—car nous embarrassons notre lecteur.—C'est +qu'il était convenu que le jeune homme +voyagerait: comme si un vaisseau espagnol eût dû, +semblable à l'arche de Noé, le séparer de la scélératesse +mondaine, et le ramener ensuite à la terre +tel qu'une colombe d'espérance.</p> + +<p>9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, +ordonné à son valet de disposer tout pour son +départ, reçut un sermon et quelque argent. Il devait +voyager pendant quatre printems; Inès était affligée +sans doute (tous les genres de séparation ont leur +épine), mais elle espérait,—elle croyait peut-être +qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre +(qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou +trois de crédit.</p> + +<p>10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse +Inès forma pour le dimanche une école de petits +mauvais garnemens, qui auraient bien préféré jouer, +comme de vilains paresseux, au <i>diable</i> ou au <i>fou</i>. +C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, +venaient écouter ses leçons. Les indociles étaient +fouettés ou mis sur la sellette. Le grand succès de +l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper d'une +autre génération.</p> + +<p>11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; +les vents étaient bons, l'eau très-agitée. C'est un +diable de courant que celui de cette baie, je l'ai assez +souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous vous +asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se +couvrir d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence +d'un cuir tanné. C'est là qu'il se tint pour dire et +redire son premier, peut-être son dernier adieu à +l'Espagne.</p> + +<p>12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que +c'est un spectacle poignant que celui de la terre natale +s'éloignant derrière les flots mugissans.—Il +anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore aux +jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de +la Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la +plupart des autres terres sont bleues; en entrant +dans l'humide élément, et trompés par la distance +nous reportons nos regards vers elles.</p> + +<p>13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, +et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient, +les matelots juraient et le vaisseau craquait; la ville +devenait un point dont ils s'éloignaient de plus en +plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal +de mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? +faites-en auparavant l'épreuve. Je vous assure que +rien n'est plus vrai, je l'ai essayé; et puisse-t-il vous +faire le même effet salutaire!</p> + +<p>14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère +Espagne s'évanouir dans le lointain. On surmonte +difficilement le chagrin d'un premier départ: les +nations même qui courent aux armes le ressentent. +C'est une espèce indicible d'émotion, une sorte de +coup qui déchire le cœur. En s'éloignant des gens +et des lieux les plus insupportables, les yeux se retournent +encore pour en regarder le clocher.</p> + +<p>15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. +Une mère, une maîtresse et pas de femme; il avait +donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un +grand nombre de personnes plus âgées. Et si, dans +tous les tems, nous soupirons en perdant de vue +ceux mêmes avec lesquels nous sommes en querelle, +certainement, quand ces personnes nous sont chères, +nous devons sangloter;—c'est-à-dire jusqu'à ce +que de plus profonds chagrins viennent sécher nos +larmes.</p> + +<p>16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs +captifs en se rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. +Je voudrais bien pleurer avec lui, mais +ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est pas sage +de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes +gens ne doivent voyager que pour se divertir; et +par la suite peut-être que leurs valets, en attachant +leur porte-manteau derrière la voiture, y glisseront +ce chant lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Super flumina Babylonis</i>.</p></div> + +<p>17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses +larmes amères tombaient dans l'amer élément: <i>doux +sur le doux</i> (j'aime beaucoup à citer: vous excuserez +ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck +jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>); tout en +sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de +sérieux plans de réforme.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> «<span class="smcap">La reine</span>.—Doux sur le doux, adieu! (<i>Jetant des fleurs</i>:) J'espérais +que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je pensais orner un jour ta +couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de +fleurs.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Hamlet</i>, act. V, sc. I<sup>re</sup>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, +criait-il. Peut-être ne dois-je plus te revoir, +et mourrai-je, comme tant d'autres exilés, +du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, +bords paisibles du Guadalquivir; adieu, ma mère; +et puisque tout est fini, adieu, ma trop chère Julia!» +(Ici il tira encore sa lettre et se mit à la +relire.)</p> + +<p>19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,—mais +cela est impossible et absurde:—cet +Océan azuré se joindra au ciel, la terre s'abîmera +dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma +belle amie! ou que j'aie une autre idée que la +tienne. La médecine n'a pas de remède pour les +chagrins de l'ame.»—(Ici le vaisseau fit un bond, +et Juan sentit les approches du mal de mer.)</p> + +<p>20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»—(Ici +il se sentit plus malade.) «Ô Julia! que me +font tous les autres maux?—Au nom du ciel, donnez-moi +un verre de liqueur.—Pedro Battista! +aidez-moi à redescendre.—Julia, mes amours!—Plus +vite donc, drôle de Pedro.—Ô Julia!—Ce +maudit vaisseau bondit tellement.—Chère +Julia, tu vois que je t'implore encore!» (Ici le +vomissement l'empêcha d'articuler.)</p> + +<p>21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt +d'estomac, qui, sans le secours du meilleur apothicaire, +suit, hélas! également la perte d'une amante, +la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels nous +tenons fortement et qui emportent avec eux une partie +de nos espérances: nul doute que dans ce cas +Juan ne se fût montré plus sentimental, mais la mer +faisait sur lui l'effet d'un violent émétique.</p> + +<p>22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu +résister à des fièvres dont il était la première cause, +mais reculer devant un rhume, un refroidissement, +et surtout redouter une esquinancie. Toutes les +bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, +mais les indispositions vulgaires le mettent aux +abois. Il ne veut pas qu'un éternuement suspende +ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses +yeux bandés.</p> + +<p>23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien +une douleur dans la région inférieure des entrailles. +L'amour, qui aurait le courage héroïque d'ouvrir une +veine, tressaillit à l'application des serviettes chaudes; +les purgatifs ébranlent son empire, et enfin le mal de +mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien +épris, puisque sa passion résista aux atteintes que lui +porta son estomac dans son premier voyage sur mer.</p> + +<p>24. Le vaisseau, appelé la très-sainte <i>Trinidada</i>, +faisait directement voile pour le port de Livourne, +où la famille espagnole des <i>Moncade</i> était établie +long-tems avant la naissance du père de Juan<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Il +existait des liens de parenté entre les deux maisons, +et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui +lui avait été adressée, le matin de son départ, par +ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Depuis le commencement du seizième siècle, quand le fameux capitaine +Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de Naples. Voyez +Brantôme, <i>Vie des grands capitaines étrangers</i>.</p></div> + +<p>25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, +le licencié Pédrillo qui savait plusieurs langues; +mais, pour le moment, il gisait malade et +sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac, +soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée +augmenter son mal de tête. Les vagues qui pénétraient +par les sabords remplissaient en même tems +sa couche d'humidité, et son ame de frayeur.</p> + +<p>26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise +s'éleva vers la nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en +vent frais: c'était peu de chose pour les gens de mer; +mais plusieurs passagers pouvaient en ressentir quelque +effroi: les matelots sont d'une autre espèce. Au +coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les +voiles, car l'aspect du ciel annonçait que le vent serait +violent et pourrait enlever un mât ou quelque +chose de semblable.</p> + +<p>27. À une heure, le vent, avec une impétuosité +soudaine, jette le vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: +la mer frappe la poupe, lui fait une crevasse +diagonale, y brise l'étambord et en entame +toutes les parties. Avant d'être sorti de cet imminent +danger, le gouvernail était brisé. Il était tems +d'appeler aux pompes, le bâtiment contenait quatre +pieds d'eau.</p> + +<p>28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le +reste s'empressa de déballer une partie de la cargaison; +cependant ils n'avaient pas encore découvert +la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en +étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une +ouverture énorme, malgré draps, chemises, vestes, +et balles de mousselines qu'ils cherchaient à lui opposer.</p> + +<p>29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et +le vaisseau eût coulé à fond en dépit de tous les efforts +et expédiens, sans le secours des pompes. Je +suis heureux de faire connaître celles-là à tous ceux +qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante +tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage +eût été perdu sans M. Mann, de Londres, qui en +est l'inventeur.</p> + +<p>30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: +ils eurent l'espoir de rester maîtres de l'ouverture et +de remettre à flot leur bâtiment; cependant trois +pieds d'eau occupaient encore deux pompes à bras +et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. +Comme il se faisait tard, une bouffée fit détacher +quelques armes à feu, et une bourrasque (je voudrais +en vain essayer de la décrire) jeta d'un seul +coup le vaisseau sur le flanc.</p> + +<p>31. Il resta sans mouvement dans cette position, +comme s'il eût été attaché. L'eau, quittant le fond +de cale pour venir laver les ponts, offrait une de +ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt; +car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, +des naufrages, en un mot de tout ce qui excita +leurs regrets et brisa leur espérance, leur cœur, +leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien +des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance +les instans où ils étaient sur le point de se +noyer.</p> + +<p>32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord +celui d'artimon, ensuite le grand mât: mais vain espoir, +le vaisseau restait encore aussi immobile qu'une +souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et enfin +(ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous +serait resté une lueur d'espérance) celui de beaupré. +Ainsi débarrassé, le bâtiment se redressa avec violence.</p> + +<p>33. On peut facilement supposer que, pendant +tout cela, certaines personnes n'étaient pas sans inquiétude; +que les passagers trouvaient fort déplacé +de sacrifier leur vie en même tems que leurs rations; +que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins +qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent +quelque désordre, comme de demander du grogue, +et quelquefois d'aller boire le rum à la tonne.</p> + +<p>34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit +comme le rum et la vraie religion. Dans cette circonstance, +les uns pillaient, les autres buvaient des +liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des +psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en +dessus, et que le rugissement rauque des vagues marquait +la mesure. L'effroi avait interrompu les vomissemens +des passagers attaqués du mal de mer, et les +sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, +formaient étrangement chorus avec les mugissemens +de l'Océan.</p> + +<p>35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans +notre Juan qui, avec une raison supérieure à son +âge, courut à la chambre aux liqueurs, et, armé +d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La +crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus +effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint +en respect, malgré leurs jurons et leurs pleurs, tous +ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable +de tomber ivres morts.</p> + +<p>36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans +une heure il n'en sera rien de plus.—Non, +répondit Juan; sans doute la mort nous attend +vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et +non pas tomber comme des brutes.» Ainsi il conserva +son poste dangereux, et nul ne fut assez hardi +pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo +lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.</p> + +<p>37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait +de hautes et pieuses lamentations, accusait tous ses +péchés, et faisait un dernier et irrévocable vœu de +réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne le déciderait +plus à quitter ses occupations académiques +et les cloîtres de la studieuse Salamanque, pour +suivre, comme Sancho Pança, les courses de Juan.</p> + +<p>38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. +Le jour parut et le vent s'adoucit; les mâts étaient +enlevés, la voie d'eau augmentait; alentour d'eux +des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant +le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils +disposèrent encore les pompes, et bien qu'auparavant +ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles, +un faible rayon de soleil les remit à l'ouvrage; +les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient +une voile.</p> + +<p>39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, +et fut d'un effet salutaire pendant un instant. +Mais que pouvait-on espérer avec une voie d'eau, +et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile? +Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; +il n'est jamais trop tard pour se noyer: et +quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre la mort +qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le +golfe de Lyon.</p> + +<p>40. C'était là en effet que le vent et les vagues +les avaient poussés; c'était de là que l'un et l'autre +les emportaient sans que personne songeât à modérer +leur impulsion: il était fort inutile de tenter de conduire +le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un +jour assez tranquille pour replacer ou seulement +commencer un mât de ressource et un gouvernail, +ou pour oser même assurer que dans une heure ils +verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, +nageait encore—non pas, il est vrai, aussi bien +qu'un canard.</p> + +<p>41. Le vent peut-être était moins violent, mais le +vaisseau était si délabré qu'on pouvait à peine espérer +d'avancer un pas de plus. Pour surcroît de +détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets +solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils +le télescope.—Nul vaisseau, nul rivage, +partout la mer furieuse et la nuit tombante.</p> + +<p>42. Une seconde tempête les menaçait.—Un second +vent frais souffla, et l'eau entra par les deux +extrémités du fond de cale. Mais bien que tout l'équipage +pût voir ce qui se passait, le plus grand +nombre montra de la patience et quelques-uns de +l'intrépidité jusqu'au moment où toutes pompes furent +crevées ou rompues. C'était l'annonce d'un abandon +complet à la merci des vagues; merci comparable +à celle des hommes au sein des guerres +civiles.</p> + +<p>43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de +larmes, se présenta alors et dit au capitaine qu'il +ne pouvait rien de plus. C'était un homme d'âge qui +avait long-tems voyagé dans des mers orageuses, +et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui +mouillait ses paupières comme celles d'une femme; +mais c'est qu'il avait, le pauvre diable, une femme +et des enfans, deux choses désespérantes pour les +moribonds.</p> + +<p>44. Cependant le désordre le plus complet régnait +dans le vaisseau. Toute distinction entre les +particuliers disparut: plusieurs recommencèrent leurs +prières, et promirent des chandelles à leurs saints.—Mais +nul ne survécut pour accomplir son vœu. +Ceux-ci regardaient le ciel; d'autres redressaient les +chaloupes; il y en eut un qui se jeta aux pieds de +Pédrillo pour lui demander l'absolution, et celui-ci +dans son trouble lui accorda la damnation.</p> + +<p>45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, +d'autres mettaient leurs plus beaux habits +comme pour aller à la foire. L'un maudissait le jour +qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, +ou s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore +de retenir les chaloupes, bien convaincus qu'une +barque étroitement attachée se maintiendrait sur une +mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur +elle.</p> + +<p>46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs +jours de transes mortelles, c'est qu'il leur était difficile +de conserver assez de victuailles pour les soutenir +maintenant dans leur détresse. Les hommes, même +à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le +mauvais tems endommageait leurs provisions, ils +n'avaient que deux caisses de biscuits et une barrique +de beurre susceptibles d'être transportées dans le +<i>cutter</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Espèce de canot.</p></div> + +<p>47. Ils parvinrent à transporter dans la grande +chaloupe quelques livres de pain gâté par l'humidité; +un tonneau d'eau d'environ vingt gallons<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> et six flasques +de vin<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Ils remontèrent une partie de leur +bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais +le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.—Ajoutez +un tonneau qui renfermait encore huit +gallons de rum.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Le gallon contient près d'un litre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Muid florentin, <i>fiasco</i>.</p></div> + +<p>48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, +avaient été coulés dans le commencement du vent. +La grande chaloupe n'en valait guère mieux, ayant +pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron +que par bonheur un petit mousse avait jeté sur +l'avant du vaisseau. Deux barques seules n'auraient +pu sauver la moitié de l'équipage, comment auraient-elles +contenu assez de provisions?</p> + +<p>49. On était au crépuscule; le jour sans soleil +s'abaissait sur le gouffre des eaux. Semblable à un +voile qui, s'il était détaché, ne découvrirait que le +front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait autour +d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, +et leurs yeux attachés sans espoir sur l'immensité +profonde. Depuis douze jours la terreur était à leur +côté, maintenant c'est la mort.</p> + +<p>50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, +sans en espérer beaucoup sur une mer aussi +agitée. C'était une tentative dont on n'aurait pas manqué +de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres +éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une +espèce de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, +moitié hystérique.—Il fallait un miracle +pour les sauver.</p> + +<p>51. À huit heures et demie, poutres, planches, +poulaillers, tout, dans l'attente d'un accident, avait +été distribué aux courageux matelots, pour les soutenir +sur les vagues, et leur donner les moyens de +lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait +nulle autre lumière que celle de quelques étoiles +dans le ciel, quand ils détachèrent les barques surchargées +de monde. Le vaisseau se courba, fit un +saut, et retombant la tête la première—s'engouffra.</p> + +<p>52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le +terrible cri d'adieu; alors les timides hurlèrent et +les braves conservèrent leur maintien tranquille. Plusieurs, +en poussant d'affreux gémissemens, s'étaient +déjà précipités dans les flots, avides de devancer +l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche +infernale, la mer restait entr'ouverte sur sa proie, +et le vaisseau, en attirant encore après lui les vagues +tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné +qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer +lui-même.</p> + +<p>53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus +bruyant que le bruyant Océan, et semblable au fracas +de la foudre répété par les échos. Tout ensuite +rentra dans le silence, excepté le vent cruel et la +mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu +d'un tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait +encore; c'était le dernier cri d'un fort nageur +à l'agonie.</p> + +<p>54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient +allées en avant, transportant plusieurs personnes de +l'équipage. Mais leurs espérances n'étaient guère +plus hautes qu'auparavant: le vent était trop violent +pour leur laisser l'espoir de gagner quelque +rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient +encore beaucoup trop. En se séparant du vaisseau +on en comptait neuf dans le cutter et trente +dans la chaloupe.</p> + +<p>55. Tout le reste avait péri: environ deux cents +ames avaient quitté leur corps; mais hélas! voici +bien le pire. Quand l'Océan roule sur la dépouille +des catholiques, il leur faut attendre des semaines +avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; +car, tant qu'on ignorera le nom précis +du trépassé, on n'ira pas hasarder de l'argent à son +intention: il en coûte trois francs pour faire dire une +messe.</p> + +<p>56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et +était même parvenu à placer Pédrillo. On eût alors +dit qu'ils avaient changé de condition: Juan avait +cet extérieur imposant que donne le courage, tandis +que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le +sort de celui auquel ils appartenaient. Battista (ou +plus brièvement Tita) était mort en buvant un peu +d'eau-de-vie.</p> + +<p>57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse +lui fut également funeste. Car Pedro était si +bien hors de lui, qu'en croyant toucher le cutter, il +mit le pied dans la mer, et resta de cette manière enseveli +dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il +eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de +le remonter; la mer grossissait de minute en minute: +et quant à la chaloupe, chacun songeait avant +tout à s'y ménager une place.</p> + +<p>58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui +venait de son père Don José, et qu'il affectionnait +comme vous pouvez croire; car on aime à s'arrêter +sur de tels souvenirs.—Il jappait douloureusement +sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les +chiens ont un si bon nez) que le vaisseau allait couler +à fond. Juan le prit, le jeta dans la barque et y +sauta lui-même après lui.</p> + +<p>59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne +et sur celle de Pédrillo, qui réellement ne s'y +opposa pas, et ne pensait guère à parler ou à agir, +tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur. +Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant +son précepteur et son épagneul, il n'avait pas +perdu l'espérance de leur sauver la vie.</p> + +<p>60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent +encore, que le bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. +Pendant tout le tems que dura la brise ils n'osèrent +pas quitter ce sillon, bien que la chaloupe +fût trop chargée pour monter au sommet élevé des +flots. Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, +les inondait et les obligeait à balayer sans interruption<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. +Le pauvre petit cutter ne tarda pas à être submergé.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> So that themselves as well as hopes were damp'd. <i>De sorte qu'eux-mêmes +étaient submergés comme leurs espérances</i>. Il y a ici un jeu de +mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il consiste dans le mot +<i>damp'd</i>, qui se prend également pour <i>mouillé</i> et pour <i>découragé</i>.</p></div> + +<p>61. Neuf ames partirent en même tems que lui: +la grande chaloupe était encore à fleur d'eau, avec +un aviron pour mât et deux couvertures cousues ensemble, +remplaçant la voile fort mal à la vérité, tandis +que chaque vague menaçait de les engloutir, et +que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant +ils répandirent des larmes sur le sort de +leurs compagnons noyés dans le cutter, et bien aussi +sur celui des caisses de beurre et de biscuit.</p> + +<p>62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage +certain de la continuation du vent. Suivre le cours +des flots jusqu'à ce qu'il se montrât plus beau, c'était +pour le moment tout ce qu'ils avaient à faire. On +servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et +de vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre +leurs forces. L'eau avait percé les sacs de pain +moisi, et la plupart d'entre eux n'avaient conservé +de leurs culottes que quelques lambeaux.</p> + +<p>63. Ils étaient trente, contenus dans un espace +qui leur permettait à peine de faire un pas ou le +moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation +comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique +engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant +à leur place, et se relevant d'un moment à l'autre. +C'est ainsi qu'ils parvenaient à se tenir tous dans la +barque; tremblans comme dans le frisson d'une fièvre +tierce, et sans autres vêtemens que la grande +enveloppe des cieux.</p> + +<p>64. Il est certain que le désir de la vie peut la +prolonger. Les médecins en ont l'expérience, quand +ils voient les patiens que ne tourmentent ni leurs +femmes ni leurs amis, résister à des maladies mortelles. +C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur +imagination ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux +d'Atropos. Il n'y a que le désespoir de la guérison +qui mette obstacle à la vieillesse, et qui donne aux +misères de l'homme une rapidité alarmante<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime <i>alarming</i>; il l'a regardée +comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette strophe, <i>la faux +du trépas, les amis qui viennent assommer de leur douleur le malade</i>; +lesquels <i>aiment mieux se flatter</i>, etc.</p></div> + +<p>65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, +dit-on, plus long-tems que les autres.—Dieu sait +pourquoi, sinon pour tourmenter leurs débiteurs.—Cela +est même si vrai qu'il en est quelques-uns, +j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous +les créanciers, le plus redoutable est un juif, et ces +gens-là ne vous prêtent que sous de telles conditions. +Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une somme que +je trouve fort insupportable de rembourser encore.</p> + +<p>66. Il en est de même des hommes qui naviguent +dans une barque à découvert; ils vivent par amour +de la vie, supportant plus de maux qu'on ne pourrait +le croire ou le penser, et résistant comme un +rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité +a toujours été le partage du marin, depuis que l'arche +de Noé s'est imaginé de voguer çà et là.—Elle devait +contenir un équipage et un assortiment curieux<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, +ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des +Grecs.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Voici la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le +lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle. +</p><p> +«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle +d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier +couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour +mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre servira +de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des troys antres, qui seront +ung peu plus hault, la celle du parmi sera où les hommes et les +femmes feront leur résidence; en l'autre seront les bestes domestiques +et privées, et en la tierce les bestes cruelles, indomables et sauvages.»</p></div> + +<p>67. Mais l'homme est une créature carnivore; il +lui faut de la nourriture, au moins une fois le jour. +Il ne vit pas en suçant comme les bécasses; et comme +les tigres et les requins, il a besoin de proie. Quoiqu'il +puisse bien, tout en murmurant, se nourrir +de végétaux dont sa construction anatomique lui permet +l'usage, il trouvera toujours le bœuf, le veau et +le mouton d'une digestion moins laborieuse.</p> + +<p>68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième +jour, il survint un calme qui d'abord ranima +leurs forces, et s'étendit comme un baume sur leur +fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les tortues +sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent, +ils éprouvèrent une défaillance de cœur, et +tombèrent sur leurs provisions avec voracité, au +lieu de mettre tous leurs soins à les conserver.</p> + +<p>69. On en prévoit aisément la conséquence.—Ils +mangèrent tout ce qu'ils avaient; ils burent leur +vin en dépit de toutes les remontrances, puis le lendemain +de quoi se nourriront-ils, les insensés! Ils +comptaient que le vent se lèverait et les conduirait à +bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils +n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore, ils +eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.</p> + +<p>70. Le quatrième jour vint, mais non pas un +souffle d'air. L'Océan dormait encore comme un enfant +non sevré. Le cinquième jour trouva encore leur +barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu, +clair et serein.—Que faire avec une seule rame +(je voudrais au moins qu'ils en eussent deux)? La +rage de la faim se fit sentir: et en dépit de ses prières, +Juan vit son chien tué et partagé pour satisfaire au +présent appétit.</p> + +<p>71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et +Juan qui avait d'abord refusé sa part, parce que la +bête morte venait de son père, Juan, ayant maintenant +les dents d'un vautour, reçut comme une +grande faveur, et non sans quelque remords, l'une +des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna +la moitié à Pédrillo, que celui-ci dévora, en soupirant +après le reste.</p> + +<p>71. Le septième jour, pas de vent encore.—Le +soleil ardent les suçait et les rôtissait. Immobiles sur +la mer, on les eût pris pour des carcasses inanimées; +ils n'espéraient que dans la brise, et la brise +ne venait pas.—Ils se regardaient l'un l'autre d'un +air sauvage.—Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, +plus de nourriture.—Dans leurs regards avides +(bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez déjà les +désirs de cannibale qu'ils éprouvent.</p> + +<p>73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, +celui-ci parla bas à un autre, et le mot fit ainsi le +tour de la barque. Bientôt il se convertit en un sourd +murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de +désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, +découvrit celle qu'il avait réprimée jusqu'alors: +ils parlèrent de sort pour viande et sang, et +de qui mourrait pour repaître les autres.</p> + +<p>74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent +pour ce jour quelques bonnets de peau, et ce qui +leur restait de souliers; alors ils regardèrent autour +d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en sacrifice. +À la fin on roula, et on disposa des billets +que ma muse ne peut voir sans frémir; car faute de +papier et n'ayant rien de mieux, ils avaient arraché +à Juan la lettre de Julia.</p> + +<p>75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués +dans un horrible silence. Pendant qu'on les +tirait, la faim qui, semblable au vautour de Prométhée, +avait demandé cette abomination, se taisait +elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature +seule les y avait entraînés, et il n'en était pas +un qui fût sourd à sa voix.—Le sort tomba sur le +malheureux précepteur de Juan.</p> + +<p>76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour +le mettre à mort. Le chirurgien avait ses instrumens, +il piqua Pédrillo, et sa respiration s'anéantit si suavement +que vous auriez eu de la peine à déterminer +quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, +et comme la plupart des hommes, dans la religion +qui l'avait vu naître. D'abord il colla ses lèvres +sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.</p> + +<p>77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, +pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais +comme il éprouvait alors une soif violente, il aima +mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. +Une partie du corps fut divisée, et une autre, +telle que la cervelle et les entrailles, ayant été jetée +à la mer, régala deux <i>goulus</i> qui escortaient la barque. +Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par les +gens de l'équipage.</p> + +<p>78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou +quatre qui n'étaient pas si avides de chair humaine. +Il faut y ajouter Juan, qui, ayant auparavant refusé +sa part d'épagneul, ne ressentait pas à la vue de Pédrillo +un appétit beaucoup plus vif. On ne devait +pas s'attendre que dans la dernière détresse il pût +jamais se joindre à eux pour dîner de son ancien +maître et pasteur.</p> + +<p>79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car +les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux qui +l'avaient fait avec le plus de voracité tombèrent dans +un délire de rage.—Dieu! comme ils blasphémèrent; +ils se roulèrent couverts d'écume et en proie +aux plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau +marine comme celle d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, +grincèrent les dents, hurlèrent, jurèrent, +mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils expirèrent +en désespérés.</p> + +<p>80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; +et, quant à ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils +étaient gras! Quelques-uns, plus heureux que les +autres, avaient perdu la mémoire; les autres pensaient +à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient +pas été assez éprouvés par la mort affreuse de +ceux qui avaient assouvi leur faim de la même manière.</p> + +<p>81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme +le plus gras d'entre eux: mais indépendamment de +ce qu'il avait peu d'entraînement à cette destinée, +il fit valoir quelques autres indispositions. La première +c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui +donna gain de cause, fut un léger présent que, par +voie de souscription générale, lui avaient fait les +dames de Cadix.</p> + +<p>82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, +on en usa avec discrétion.—Quelques-uns +s'en effrayaient, d'autres imposaient silence à leur appétit, +ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en +tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, +et se mit à mâcher un morceau de bambou +ou un peu de plomb. Enfin ils attrapèrent deux <i>boobis</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> +et un <i>noddi</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, qui les décida à abandonner le +corps mort.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le nom que M. A. P. a traduit par celui de <i>butor</i> est plutôt une espèce +d'<i>oiseau de tempête</i>, ou de <i>pétrel</i>. Le butor se tient ordinairement +près des étangs, et jamais sur les mers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle de mer. «Nous +avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui se lit fréquemment +dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il exprime l'étourderie +ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur +les mâts et sur les vergues des navires, et même sur la main que les +matelots lui tendent.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Hist. naturelle</i> du Noddi.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble +révoltant, souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à +manger le crâne de son grand ennemi, après avoir +poliment terminé son récit<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Si dans l'enfer on dévore +ses ennemis, on peut certainement, sans être +beaucoup plus horrible que Dante, se nourrir en +pleine mer de ses amis, quand le léger agrément +d'un naufrage se fait trop attendre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Riprese 'l teschio misero co' denti</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Che furo all' osso come d' un can forti</i>.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">Dante</span>, <i>Inferno</i>, canto XXXIII.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle, +pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie ici: +<i>politely</i> (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, plutôt qu'il +n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait de ses enfans. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno</i>.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de +pluie que leurs bouches attendaient comme la surface +de la terre, quand la poussière de l'été en a desséché +les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une +bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il +faut avoir été en Espagne ou en Turquie, s'être +trouvé dans une chaloupe remplie d'affamés, ou bien +avoir dans le désert entendu la sonnette des chameaux +pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité—dans +un puits.</p> + +<p>85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en +étaient pas plus désaltérés, jusqu'au moment où ils +trouvèrent un lambeau de toile dont ils se servirent +comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils tordirent +quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur +altéré aurait préféré à leur courte boisson un +pot rempli de <i>porter</i>, mais pour eux, ils ne croyaient +pas avoir jamais auparavant senti la volupté de +boire.</p> + +<p>86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses +s'attachaient au linge qu'ils suçaient comme s'il eût +été inondé de nectar. Leurs gosiers étaient des fours, +et leurs langues enflées étaient noires comme celle +du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant +la faveur d'une goutte de rosée, comparable +alors pour lui à toutes les joies du ciel<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.—Si cela +est vrai, quelques chrétiens peuvent trouver des +consolations dans leur foi.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie Lazare pour +qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il en rafraîchisse +ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.» Et Abraham lui +dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, +et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est consolé, et toi tu +es tourmenté.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(Luc, ch. XVI.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux +pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait +le plus robuste et le mieux portant; il mourut +des premiers. À l'instant de sa mort, son plus +proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant +les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de +Dieu soit faite.» Et sans une larme ou soupir, il vit +jeter son corps à la mer.</p> + +<p>88. Le second père avait un fils plus faible, aux +joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune +homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée, +avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait +peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger +le poids des mortelles pensées, qui oppressaient +d'autant plus le cœur de son père, qu'il voyait son +fils les supporter comme lui.</p> + +<p>89. Penché sur son corps, le père ne levait pas +les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui +couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour +lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, +et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une +membrane épaisse vinrent à briller et à remuer pour +un instant, il exprima quelques gouttes de pluie +dans sa bouche expirante.—Ce fut en vain.</p> + +<p>90. L'enfant mourut.—Le père demeura long-tems +attaché sur son corps: mais enfin, quand la +mort se montra à découvert, et que le poids insensible +pressé contre son cœur ne lui donna plus de +mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des +yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna +le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba +lui-même roide et glacé, ne donnant plus d'autre +signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.</p> + +<p>91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages +diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa +base lumineuse sur la mobilité des flots. Tout dans +le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa clarté, +avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière s'élargit +bientôt, et devint ondoyante comme une bannière +déployée, puis elle prit la forme d'un arc +tendu, et finit par disparaître aux yeux de nos pauvres +naufragés.</p> + +<p>92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien +de l'onde et du soleil, véritable caméléon céleste, +naît dans la pourpre, est bercé dans le vermillon, +baptisé dans l'or liquide et emmailloté dans une +enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur +les pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en +une seule, précisément comme un œil noirci dans +une lutte (car on est obligé quelquefois de boxer +sans masque).</p> + +<p>93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon +présage.—Autant vaut le croire ainsi, maintenant +comme alors; cette vieille habitude des Grecs et des +Romains peut être d'un grand service quand les +gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux +besoin d'un antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel +parut donc à leurs yeux comme l'espérance,—et, +pour tout dire, un céleste kaléidoscope<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire: beau point de vue.</p></div> + +<p>94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte +large et assez semblable à la colombe pour la forme +et le plumage, s'offrit à leurs yeux (sans doute il +s'était égaré dans sa course); il essaya de se percher +sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui +étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et +voltigea autour d'eux jusqu'à la nuit tombante.—Cela +leur parut d'un plus heureux présage encore.</p> + +<p>95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien +en prit à cet oiseau de promesse de ne pas se percher, +car la pointe de notre chaloupe délabrée n'était +pas aussi sûre pour lui que celle d'une église: quand +c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant de +son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, +elle et sa branche d'olivier.</p> + +<p>96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans +violence. Les étoiles brillaient, et la barque faisait du +chemin. Mais ils étaient tellement anéantis qu'ils ne +savaient en quel état, ni comment ils vivaient encore. +Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non, +disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient +dans un doute continuel.—Les uns juraient +avoir entendu des brisans, d'autres une détonnation, +et tous enfin tombèrent dans cette dernière erreur.</p> + +<p>97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui +qui était de garde se retourna et jura que, si ce n'était +pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil, +il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. Les autres +frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou quelque +chose de semblable, et se disposèrent à avancer +vers le rivage. C'en était un en effet, et par degrés +il parut distinct, élevé et palpable à la vue.</p> + +<p>98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; +d'autres, regardant stupidement, ne pouvaient pas +encore séparer leurs espérances de leurs craintes et +semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre +priait (la première fois depuis longues années), et +trois autres étaient tranquilles au fond de la barque. +On les remua par la main et par la tête afin de les +éveiller, mais on les trouva morts.</p> + +<p>99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de +l'espèce des <i>becs-à-faucon</i><a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, endormie sur les eaux, +et en avançant doucement ils s'en étaient emparés. +Elle leur sauva une journée de vie, et nourrit encore +mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau +courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas +que le hasard seul leur envoyât ce moyen de salut.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Hawks-bill</i>; c'est celle que Buffon et tous les naturalistes français +désignent sous le nom de <i>caret</i>. M. A. P. traduit toujours <i>turtle</i>, de quelque +espèce qu'elle soit, par <i>tourterelle</i>.</p></div> + +<p>100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, +et les montagnes grandissaient à mesure +qu'entraînés par un courant ils s'avançaient vers elles. +Ils se perdaient dans une infinité de conjectures; car +telle avait été l'inconstance des vents qui les avaient +ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle +partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient +voir le mont Etna, d'autres les montagnes de Candie, +de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres îles.</p> + +<p>101. Cependant le courant et une brise naissante +poussaient directement vers ce rivage salutaire +ces figures pâles et décharnées comme des spectres +de la barque de Caron. Leur vivante cargaison était +maintenant réduite à quatre individus; plus, trois +morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la +mer avec les autres. Les deux <i>goulus</i> les suivaient +toujours, et faisaient parfois jaillir l'écume des flots +sur leur visage.</p> + +<p>102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la +chaleur les avaient tour à tour retournés et maigris +au point qu'une mère au milieu de ces squelettes +n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés par la nuit, +grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre +jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. +Mais il faut accuser avant tout l'espèce de suicide +qu'ils commirent en nettoyant Pédrillo dans de l'eau +salée.</p> + +<p>103. Comme ils approchaient de la terre, dont +l'aspect leur semblait inégal, ils sentirent la fraîcheur +de la verdure naissante qui se balançait dans les +forêts élevées, et tempérait l'ardeur de l'air. C'était +pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui leur +cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs +et ardens.—Ils trouvaient délicieux tout ce qui +pouvait les distraire du vaste, effroyable et éternel +abîme de l'Océan.</p> + +<p>104. Le rivage se montrait aride, inhabité et +pressé de vagues redoutables; mais ils étaient devenus +fous de la terre, et ils pressèrent leur course, en +dépit des brisans qui mugissaient justement devant +eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête +entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant +pas de direction plus commode pour gagner terre, ils +avancèrent encore et la barque fut submergée.</p> + +<p>105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses +jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquivir; +il avait même souvent mis à profit le talent de +nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous +auriez difficilement trouvé un meilleur nageur, et +peut-être aurait-il pu passer l'Hellespont comme une +fois (ce qui nous rendit assez fiers) Léandre, +M. Ekenhead et moi, l'avons fait<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Voyez la <i>Vie de Lord Byron</i>.</p></div> + +<p>106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, +il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre la +vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride +qui s'élevait devant lui. Le plus grand danger pour +lui venait d'un <i>goulu</i> qui saisit par la jambe un de +ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne +savaient pas nager. Lui donc fut le seul qui atteignit +au rivage.</p> + +<p>107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame +qui, pour son bonheur, se détacha et vint toucher +sa main, justement quand ses faibles bras étaient +épuisés et que la mer allait l'engloutir. Il s'y cramponna; +les vagues battirent avec violence, et à force +de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler +sur la plage, presque sans vie.</p> + +<p>108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça +dans le sable ses ongles aigus, de crainte qu'en +revenant la vague furieuse à laquelle il venait d'arracher +sa proie ne le rejetât dans son insatiable +sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été +déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, +conservant justement assez de vie pour sentir son +malheur, et apercevoir qu'il s'était peut-être vainement +sauvé.</p> + +<p>109. Après un effort lent et douloureux, il se +leva, mais il retomba aussitôt sur son genou ensanglanté +et sur sa main chancelante. Il jeta alors les +yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels +il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager +ses peines, à l'exception d'un seul, c'était le +cadavre de l'un des trois affamés, morts deux jours +auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur +un rivage stérile et inconnu.</p> + +<p>110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête +s'égara et le fit retomber; le sable parut tourner autour +de lui, il s'évanouit. Étendu sur le côté, sa +main alongée reposait dégouttante de sang sur la +rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé +de sa tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient +encore autant de beauté qu'en eut jamais +figure terrestre.</p> + +<p>111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état +de faiblesse; son cœur glacé, ses sensations anéanties, +l'emportaient loin de la terre: le tems n'avait +plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut même +le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où il +éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, +et qu'il entendit ses veines palpiter avec force; car, +bien que vaincue, la mort luttait encore en s'éloignant.</p> + +<p>112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir +rien vu. Tout lui semblait douteux et confus. Il imaginait +être encore dans la barque, sortir d'un léger +sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il appelait +la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, +il revint un peu à lui, et ses faibles yeux crurent +entrevoir une charmante figure de femme de dix-sept +ans.</p> + +<p>113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche +paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore. +À force de le toucher, la douce chaleur de ses mains +ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes glacées, +afin d'inviter le pouls à circuler plus aisément: +enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, +et un soupir de Juan répondit à son tact délicieux.</p> + +<p>114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et +enveloppa dans un manteau ses membres presque +nus. Son beau bras souleva la tête languissante du +jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur ses +joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis +elle tordit ses cheveux dont la tempête avait humecté +les boucles, épiant toujours avec inquiétude chaque +mouvement que faisait le malade en poussant un +soupir—en même tems qu'elle.</p> + +<p>115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent +cette aimable fille et sa suivante;—jeune aussi, bien +que son aînée, d'une figure moins grave et de traits +moins délicats.—Ensuite elles se mirent à allumer +du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais +visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou +la dame, laissa distinguer l'élégance de ses formes et +la perfection de sa beauté.</p> + +<p>116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient +sur ses bruns cheveux, ses cheveux dont les +ondes, roulées sur son dos en tresses, descendaient +presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation remarquable +de sa taille. Il y avait en elle je ne sais +quoi d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour +une lady de cette île.</p> + +<p>117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun +foncé. Mais ses yeux étaient noirs comme la mort, +et ses longs cils étaient de la même couleur. Il y a +dans ces paupières, quand elles sont baissées, une +puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus +rapide n'a pas la force d'un regard subit, quand il +jaillit de ces franges d'ébène. C'est comme le serpent +qui tout d'un coup se déroule, s'étend et déploie sa +force et son venin.</p> + +<p>118. Son front était blanc et petit, et les pures +nuances de ses joues se fondaient entre elles comme +les roses du crépuscule avec le soleil couchant. Sa +lèvre supérieure était petite.—Lèvres charmantes! +Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; +elles eussent pu servir de modèle à un statuaire +(race d'imposteurs après tout; j'ai vu un grand +nombre de femmes réelles qui surpassaient bien la +beauté de toutes leurs absurdes pierres idéales).</p> + +<p>119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle +ainsi, car il est juste de ne pas railler sans cause +plausible: il existe une dame irlandaise dont je n'ai +jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit +de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle +doit subir les coups du tems et de la nature, ils détruiront +le type d'une figure que l'imagination de +l'homme n'a jamais devancée, et que les ciseaux +mortels n'auront pu atteindre.</p> + +<p>120. Telle était encore la dame de la grotte. Son +costume, bien différent de celui des Espagnoles, était +plus simple et de couleurs moins sévères. Car, vous +le savez, les dames espagnoles ne portent jamais hors +de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand +la basquina et la mantilla flottent autour d'elles +(puissent-elles ne jamais les quitter!), cet habillement +inspire en même tems quelque chose de folâtre +et de mystique.</p> + +<p>121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. +Sa robe du plus beau tissu, était de couleurs +variées, et ses cheveux qui tombaient négligemment +en boucles sur son visage étaient semés de nœuds +d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; +la plus rare dentelle embellissait son voile, et les +plus riches diamans jaillissaient de ses charmantes +petites mains. Mais ce qui vous paraîtra sans doute +choquant, c'est que ses jolis pieds de neige étaient, +sans bas, posés dans des pantoufles.</p> + +<p>122. L'autre femme avait un costume de la même +forme, quoique moins riche; les ornemens en étaient +plus simples, ses cheveux n'étaient semés que de +nœuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son +voile de la même longueur était beaucoup moins +beau. Son maintien, quoique assuré, avait quelque +chose de plus humble; ses cheveux plus épais étaient +moins longs, et ses yeux également noirs étaient +plus sémillans et plus petits.</p> + +<p>123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs +soins, et le réconfortaient de nourriture, d'habits, +et de ces douces attentions que les femmes seules +(je dois l'avouer) devinent bien et savent varier +sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent +une assiette de bouillon, excellent comestible dont +parlent rarement les poètes, mais le meilleur qu'on +ait inventé depuis le festin que l'Achille d'Homère +prépara pour ses hôtes<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines de porc, de mouton +et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par Automédon. Achille préside +à la fête; c'est lui qui fait les parts et les divise avec adresse.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Iliade</i>, ch. IX.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre +couple féminin des princesses déguisées, je vous dirai +ce qu'elles étaient. Je hais d'ailleurs tout mystère, +et tous ces coups de trape si chers à vos poètes +modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement +ce que vous auriez deviné en les voyant, une dame +et sa suivante: seulement la première était fille d'un +vieillard qui passait sa vie en pleine mer.</p> + +<p>125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et +même il n'avait pas absolument renoncé à la pêche; +mais ses courses sur mer le portaient à s'occuper +d'autres spéculations, non pas peut-être aussi recommandables. +Un peu de contrebande, quelque piraterie +lui assuraient maintenant, sur un million de +piastres, les droits de plusieurs possesseurs précédens.</p> + +<p>126. C'était donc un pêcheur,—mais un pêcheur +d'hommes, à l'exemple de Pierre l'apôtre.—Il allait +de tems en tems à la pêche des vaisseaux marchands +égarés, et quelquefois il en prenait autant +qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait +rien de ce qu'il espérait débiter dans le marché +aux esclaves, et souvent étalait de beaux morceaux +dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche de +s'adonner en pleine sécurité.</p> + +<p>127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une +des plus petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de +ses rapines, une fort belle maison, dans laquelle il +vivait extrêmement heureux. Le ciel pourrait dire +combien d'or il avait volé, combien de sang il avait +répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux +bonhomme; mais ce que je sais, c'est que sa maison +était spacieuse et ornée de ciselures, de peintures +et de dorures dans le goût des barbares.</p> + +<p>128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la +plus riche héritière des îles orientales, et, de plus, +d'une si rare beauté que son douaire n'était rien auprès +de son sourire. Elle ne touchait pas encore à sa +vingtième année, et elle était élevée comme une +charmante plante, dans la maison de son père: de +tems en tems elle éconduisait des amans, précisément +pour rester libre d'en accepter plus tard un +plus aimable.</p> + +<p>129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant +sur le rivage et au bas des rochers, lorsqu'elle +aperçut,—non pas mort, mais bien près de l'être,—l'insensible +Don Juan, affamé et à demi noyé. +Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; +mais enfin elle se crut obligée par humanité, +et autant qu'il dépendait d'elle, de secourir un +étranger qui expirait dans une si blanche peau.</p> + +<p>130. Mais le conduire dans la maison de son père, +ce n'était pas exactement le meilleur moyen de le +sauver: c'était plutôt mettre la souris dans les griffes +du chat, ou jeter dans la tombe des hommes tremblans de +peur; car le vieux bonhomme avait tant de +νους<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> et si peu de ressemblance avec les braves voleurs +arabes, qu'il eût d'abord secourablement réconforté +l'étranger, mais aussitôt sa guérison il l'eût exposé +en vente.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.</p></div> + +<p>131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de +sa suivante (une jeune fille a toujours confiance +dans sa suivante), le placer dans la grotte pour +qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux +noirs, leur charité devint plus vive, et elle prit +même assez d'intensité pour entr'ouvrir les portes +du firmament.—(C'est le droit de péage qu'on demande +en ce lieu, suivant saint Paul.)</p> + +<p>132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par +les premiers objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. +C'étaient quelques planches brisées, des avirons +qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour de +l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il y +avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur +d'une béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages +étaient tellement fréquens en cet endroit, +qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt +feux.</p> + +<p>133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une +pelisse, car Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer +sa couche, et même, pour qu'il se trouvât +mieux et fût à l'abri du froid en se réveillant, elles +lui laissèrent toutes deux une jupe, et se promirent +bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs, +du café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.</p> + +<p>134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer +tranquillement. Juan dormit comme une souche, ou +plutôt comme les morts, qui dorment pour jamais, +ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. +Son cerveau calmé ne reçut aucune impression +de ses premiers malheurs; il fut délivré de ces rêves +maudits qui nous rappellent, sous un aspect sinistre, +nos premières années, jusqu'à ce que l'œil troublé +se rouvre humecté de pleurs.</p> + +<p>135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;—mais +la jeune fille qui avait disposé ses coussins ne +put se tenir, en quittant la grotte, de jeter sur lui +un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis +revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. +Juan était assoupi; cependant elle pensa, ou du +moins elle dit (le cœur échappe comme la langue ou +la plume), que Juan avait prononcé son nom.—Elle +oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.</p> + +<p>136. Rêveuse, elle regagna la maison de son +père, en recommandant le silence le plus absolu à +Zoé qui, d'une ou de deux années plus sage, devinait +mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou +deux ans forment un siècle quand on sait les employer, +et Zoé les avait passés, comme la plupart +des femmes, à acquérir toutes ces utiles connaissances +que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la nature.</p> + +<p>137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant +encore dans la grotte, sans que rien eût troublé son +repos. Le murmure d'une source voisine, et les +rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur, ne +le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il +faut avouer qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait +été plus exposé; ses souffrances étaient comparables +à celles qu'on trouve dans la narration de +mon grand-père<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son +voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit de Magellan. +Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en Angleterre; mais, +n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable +et plus touchant.</p></div> + +<p>138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait +péniblement, tombait de son lit; puis, s'éveillant +en sursaut, elle se retournait, rêvait de mille infortunés +qu'elle venait à rencontrer, et de beaux corps +étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante +de si bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher +de murmurer: elle appela les vieux esclaves +de son père, qui répondirent par des jurons en grec, +en turc, en arménien,—et qui ne concevaient rien +à semblable fantaisie.</p> + +<p>139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en +leur alléguant le soleil qui embellit tant les cieux +quand il se lève, ou qu'il se couche. Réellement il +est beau de voir s'élancer le brillant Phébus, quand +la rosée humecte encore les montagnes, quand les +oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est +rejetée comme un vêtement de deuil porté pour un +mari, ou quelqu'autre brute.</p> + +<p>140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme +l'aspect du soleil; j'ai souvent assisté à son lever, et +dernièrement encore, pour ne pas le manquer, je +suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on en +croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous +donc conserver en bon état votre santé et +votre bourse? levez-vous à la pointe du jour, et +quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites +graver sur votre monument, que vous vous leviez à +quatre heures.</p> + +<p>141. Haidée put donc contempler le matin face à +face; la sienne était la plus fraîche, et pourtant une +émotion fébrile la colorait, et faisait jaillir de son +cœur sur ses joues un large sillon de pourpre. C'est +ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques +rivières, puis s'étend en cercle et prend la +forme d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., +mais cette mer—n'est pas rouge.</p> + +<p>142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et +dirigea vers la grotte sa course vive et légère. Le +soleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes, +et la jeune Aurore, la prenant pour une sœur, +humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les +voyant toutes deux, auriez commis la même erreur; +mais la jeune mortelle, aussi belle, aussi fraîche, +avait sur l'Aurore l'avantage de n'être pas uniquement +aérienne.</p> + +<p>143. Quand elle eut rapidement, quoique avec +timidité, pénétré dans la grotte, elle vit Juan dormant +aussi tranquillement qu'un enfant. Elle s'arrêta +comme frappée de respect (car le sommeil inspire +la vénération), puis s'avança sur la pointe des +pieds et le couvrit plus chaudement, afin que l'air +trop vif ne pénétrât pas ses veines. Alors elle se tint +suspendue au-dessus de ses lèvres, recueillant avec +délices sa respiration insensible.</p> + +<p>144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un +mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs: +le jeune naufragé, environné d'un air calme et paisible, +demeurait toujours assoupi. Zoé cependant +faisait frire quelques œufs, jugeant bien après tout +que le jeune couple finirait par songer à déjeuner, +et pour prévenir leurs désirs, elle sortit les provisions +de la corbeille qui les contenait.</p> + +<p>145. Elle savait que les sentimens les plus purs +ne peuvent suppléer à la nourriture, et qu'un jeune +homme naufragé devait avoir besoin de manger. +D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et +se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. +Elle fit donc cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas +qu'elle disposa du thé, mais du moins il s'y trouva +des œufs, des fruits, du café, du poisson, du miel et +du pain, ajoutez-y le vin de Scio,—et le tout par +amour, sans aucune rétribution.</p> + +<p>146. Une fois les œufs cuits et le café préparé, +Zoé eût bien voulu réveiller Juan; mais Haidée la +retint de sa petite main empressée, et, sans dire une +parole, lui mit un doigt sur les lèvres, ce que sans +doute entendit fort bien Zoé. Le premier déjeuner +étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque +sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer +celui qui semblait ne jamais vouloir se réveiller.</p> + +<p>147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique +glissait sur ses joues comme les derniers feux du jour +sur la neige d'une montagne lointaine. Son front +conservait encore l'empreinte de la souffrance; les +veines bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, +les boucles de ses noirs cheveux étaient encore +surchargées d'une écume épaisse qui se confondait +avec les vapeurs émanées des pierres de la +grotte.</p> + +<p>148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, +paisible comme le poupon sur le sein de sa +mère; humecté comme le saule non agité par le +vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; +beau comme le nœud de roses d'une couronne; doux +comme le cygne nouveau né dans son nid; enfin +réellement joli garçon, quoique la souffrance eût un +peu jauni ses traits.</p> + +<p>149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore +volontiers refermés: mais ils s'arrêtèrent sur +une charmante figure, et ne purent une seconde +fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût fait +un plus long bien, mais jamais figure de femme ne +fut créée en vain pour Juan. Même quand il priait, +il ne manquait pas de passer les saints vieux et les +martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de +la Vierge Marie.</p> + +<p>150. Il se leva sur son coude et regarda la dame +sur les joues de laquelle il vit la pâleur lutter avec +la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques +mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles +furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en +bon grec moderne, avec un doux et lent accent ionien, +et elle se contentait de lui dire qu'il était bien +faible, qu'il devait se taire et prendre quelque nourriture.</p> + +<p>151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il +n'était pas Grec; mais il avait de l'oreille, et la voix +de la jeune fille était le chant d'un oiseau; si tendre, +si douce, si délicate et si pure que jamais l'on +n'entendit de plus belle, de plus simple musique. +C'était une de ces voix qui arrachent des larmes sans +qu'on en devine la cause;—un de ces accens d'où +la mélodie semble descendre comme d'un trône.</p> + +<p>152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à +celui qu'éveille le son d'un orgue lointain, et qui +croit rêver encore jusqu'au moment où le charme +est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre +objet réel, ou bien encore par les pas maudits +d'un valet matinal. Ce dernier bruit est vraiment +insupportable, du moins pour moi qui me +couche volontiers le matin.—Je trouve que la nuit +relève autant l'éclat des dames que celui des astres.</p> + +<p>153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie +ou bien de son sommeil, par le sentiment d'un +furieux appétit. La fumée de la cuisine de Zoé pénétra +sans doute ses sens, et la vue de la flamme +qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, +l'arracha de sa léthargie et lui donna un violent désir +de prendre quelque nourriture; surtout un beefsteak.</p> + +<p>154. Mais le beefsteak est une chose rare dans +ces îles dépourvues de bœufs. On peut y manger facilement +du bouc, du chevreau, du mouton; quand +un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent +bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais +cela n'arrive que rarement et dans certains lieux, +une partie de ces îles n'offrant que des rochers inhabités. +Pour les autres elles sont belles et fertiles, +et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, +était celle dans laquelle Juan se trouvait.</p> + +<p>155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne +puis m'empêcher de croire que la vieille fable du +Minotaure—à l'occasion de laquelle nos moralistes +modernes, sagement discrets, taxent de mauvais +goût une certaine princesse parce qu'elle choisit, +pour se masquer, le déguisement d'une génisse<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>,—nous +apprend simplement (si l'on écarte le +voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le +courage des Crétois, favorisa la propagation des +bestiaux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quæ torvum ligno decepit adultera taurum,<br /></span> +<span class="i0">Dissortemque utero fetum tulit.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(Ovide, liv. VIII.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de parler +des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de lui: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum<br /></span> +<span class="i0">Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent +de bœuf;—quant à la bière, j'en dirai peu +de chose, parce que c'est simplement une liqueur, +et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a +que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne +l'ignorons pas;—plaisir qui, comme tous les plaisirs,—est +un peu cher. Tels étaient les Crétois,—d'où +je conclus que le bœuf et les combats sont +tous deux dus à Pasiphaé.</p> + +<p>157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant +sur son coude, aperçut, non sans en rendre +grâces à Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels +il n'était plus familier depuis long-tems: car les +derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement +crus. Et comme il était encore rongé par le vautour +de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui fut offert +avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un alderman +ou d'un loup marin.</p> + +<p>158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, +qui avait pour lui les soins d'une mère, riait en +voyant l'extrême appétit de celui qu'elle avait la +veille trouvé presque mort; elle l'eût même laissé +manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée, +savait (par tradition, car elle n'avait jamais +ouvert un livre) que les hommes affamés ont besoin +d'une grande retenue, et doivent être nourris de +quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement +crever.</p> + +<p>159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, +et vu l'urgence, par ses gestes plutôt que par ses +paroles, la nécessité d'arracher les plats au jeune +homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir de +son lit pour venir à cette heure sur le rivage.—Elle +les ôta de sa portée, et lui refusa un morceau +de plus, en disant qu'il avait mangé de quoi rendre +un cheval malade.</p> + +<p>160. Ensuite,—comme il était nu, à l'exception +d'un caleçon à peine décent,—elles se mirent à +l'ouvrage, jetèrent au feu ses précédentes guenilles, +et à l'instant même lui donnèrent le costume +d'un Turc ou d'un Grec,—sans pourtant +trop le surcharger, et en omettant le turban, les +pantoufles, la dague et les pistolets.—Sauf quelques +points d'aiguille, il se trouva parfaitement habillé +avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.</p> + +<p>161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage +de sa langue. Juan n'entendait rien, mais il paraissait +si attentif que la jeune Grecque, n'étant pas interrompue, +ne songeait pas à s'arrêter, et mettait +toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles +qu'elle adressait à son protégé, à son ami. Enfin +elle fit une pose pour reprendre haleine, et s'aperçut +qu'il ne comprenait pas le <i>romaïque</i>.</p> + +<p>162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; +elle sourit, elle fit parler ses yeux; enfin elle +lut les lignes de son charmant visage (le seul livre +qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit +trouver éloquente cette expression qui met l'ame à +découvert et présente dans un rapide regard une réponse +satisfaisante. Un seul coup-d'œil lui disait un +univers de paroles et de choses qu'elle ne manquait +pas d'interpréter.</p> + +<p>163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des +yeux, et à l'aide des paroles qu'il répétait après elle, +Haidée lui donna une première leçon dans sa langue. +Mais il étudiait moins les expressions que les +yeux de son maître; et de même que les fervens +disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres +que leur livre, Juan apprenait mieux son alpha-beta +dans les regards d'Haidée, qu'il ne l'eût fait dans +aucune grammaire.</p> + +<p>164. Il est doux d'être initié dans une langue +étrangère par la bouche, par les yeux d'une femme.—J'entends +quand tous deux sont jeunes, le disciple +et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait l'expérience. +On sourit en répétant bien; quand on se +trompe on sourit encore, et alors un serrement de +main, peut-être même, un chaste baiser.—Le peu +que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.</p> + +<p>165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de +turc et de grec; d'italien pas un seul, n'ayant pu +jusqu'ici trouver quelqu'un qui voulût me l'enseigner<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. +Je ne me vante guère de parler anglais, ayant +surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, +de South<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, de Tillotson<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a> et de Blair<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, que +je relis encore chaque semaine, et qui forment la +liste de leurs plus éloquens discoureurs en prose et +en dévotion.—Vos poètes, je les hais, et je n'en +ai jamais lu un seul.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse Guiccioli.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien, maître de +Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une édition de +ses œuvres théologiques, morales et poétiques, en trois volumes, qu'on +connaît seulement en Angleterre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Les sermons du docteur South sont remarquables par une énergie qui +les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats et des écrivains +ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses sermons jouissent d'une +grande réputation sous le rapport du style et des pensées. Ils ont été traduits +en français.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons et son +cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en 1800.</p></div> + +<p>166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait +mes adieux au beau monde de la Grande-Bretagne, +dans lequel j'ai bien eu (comme <i>certains chiens ma +curée</i><a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>), peut-être comme d'autres hommes, ma passion;—mais +de cela, comme du reste, je ne m'en +souviens plus; tous les sots anglais que je <i>pourrais</i> +toucher de ma verge, ennemis, amis, hommes, +femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves +du passé qui ne doivent pas revenir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Cette parenthèse est une citation.</p></div> + +<p>167. Retournons à Don Juan. Il entendait des +mots nouveaux et les répétait; mais il existe des sentimens +universels comme le soleil, et auxquels son +cœur et celui d'une religieuse étaient également incapables +de résister. Il eut de l'amour comme vous +en auriez pour une jeune bienfaitrice.—Elle en eut +aussi, comme cela se voit fort souvent.</p> + +<p>168. Et chaque jour, au lever du soleil,—trop +tôt pour Juan qui aimait assez à dormir,—elle venait +dans la grotte, mais seulement pour voir son +oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement +les boucles de ses cheveux, et, sans troubler +son repos, elle respirait délicieusement sur ses joues +et sur sa bouche, comme le vent du midi sur un lit +de roses.</p> + +<p>169. Et chaque matin donnait au teint de Juan +plus de fraîcheur; chaque jour avançait sa convalescence. +C'était pour le mieux, car la santé donne +un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment +du véritable amour; la santé, l'oisiveté font +sur la flamme des passions l'effet de l'huile et de la +poudre. N'oublions pas quelques bonnes recettes +qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et +sans lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.</p> + +<p>170. Tandis que nous livrons notre cœur à Vénus +(sans le cœur, l'amour, quoique toujours agréable, +perd cependant de son prix), il est bon que Cérès nous +présente un plat de vermicelle; car les amans, étant +de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour +Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera +quelque gelée succulente. L'amour compte +encore parmi ses alimens les œufs et les huîtres, +mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de +les envoyer;—c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.</p> + +<p>171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours +devant lui quelques bonnes choses; un bain, un +déjeuner et les plus beaux yeux qui firent jamais +palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la suivante, +fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de +tout cela,—et les répétitions sont ennuyeuses.—Eh +bien, Juan, après s'être baigné dans la mer, revenait +toujours fidèlement au café et à Haidée.</p> + +<p>172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre +tant de jeunesse, que le bain ne les faisait pas rougir. +Juan, aux yeux d'Haidée, était l'un de ces êtres +qu'elle voyait la nuit dans ses rêves depuis deux ans; +une certaine chose destinée à être aimée, un objet +fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle +son bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver +à la partager, et les plaisirs sont nés jumeaux.</p> + +<p>173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant +d'extension de vie à tout partager avec lui, à frémir +sous son toucher, à le voir endormi, à le contempler +à son réveil! Vivre toujours avec lui, c'est à +quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation +la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan +de trésors tombé entre ses mains par l'effet d'un +naufrage;—son premier amour, hélas! et son dernier.</p> + +<p>174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée +rendait chaque jour visite à son protégé. Elle usa +de tant de sages précautions que personne ne l'avait +découvert dans la grotte qu'il habitait. À la fin, les +bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans +l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien +trois vaisseaux marchands, allant de Raguse à Scio.</p> + +<p>175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle +n'avait pas de mère, et son père étant en voyage, +la laissait jouir de la liberté d'une femme mariée ou +de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui +plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle +était la plus libre de toutes celles qui jamais jetèrent +les yeux sur une glace. J'entends ici parler des pays +chrétiens, où les femmes du moins sont rarement +mises en surveillance.</p> + +<p>176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens +(ils étaient parvenus à s'entendre), et il en savait +même assez pour proposer une promenade.—Il avait +peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune fleur +arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, +mouillé et évanoui.—Ils se promenèrent dans l'après-midi, +tandis que le soleil disparaissait, et que +la lune s'élançait à l'extrémité opposée.</p> + +<p>177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un +côté, offrait des montagnes escarpées, et de l'autre, +un rivage couvert de sable et gardé comme par une +armée, par des rochers et des bas-fonds; on apercevait +çà et là quelques langues de terre dont l'aspect +était moins redoutable pour les malheureux +battus des tempêtes. Rarement cessaient de mugir +les flots agités, si ce n'est dans la mortelle longueur +des jours d'été, quand l'immense Océan devient +aussi limpide que les eaux d'un lac.</p> + +<p>178. La légère écume répandue sur la plage ne +différait guère de la crême de votre champagne, +quand elle déborde une pétillante rasade. Rosée du +cœur, source des piquantes saillies! Combien il existe +peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher +tant qu'on voudra, et cela, parce que nous +nous soucions peu des sermons,—mais vivent le +vin et les femmes, les plaisirs et la gaîté! à demain +les avis et le soda-water.</p> + +<p>179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit +s'appliquer à boire; car les plus beaux momens de +la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, le raisin, +l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances +de tous les hommes et de tous les peuples; +sans leur sève, l'arbre étrange de la vie, souvent si +fécond, serait au contraire aride et stérile. Mais revenons.—Buvez +à votre aise, et quand vous vous +réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il +faudra faire.</p> + +<p>180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz +d'apporter sur-le-champ un peu de hock<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> et de soda-water, +et vous sentirez un plaisir digne de Xerxès +le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi +dans la glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, +ni le bourgogne avec son coloris vermeil, ne pourraient +valoir après un long voyage, de l'ennui, de +l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de +soda-water.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Hock</i>, espèce de vin d'Allemagne.</p></div> + +<p>181. La côte,—je crois que c'était la côte que +je décrivais,—oui, c'était bien elle,—était alors +aussi calme que les cieux; les sables—semblaient +dormir, les vagues azurées étaient déroulées; tout +enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de mer, +les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots +légers qui, retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient +sur le rivage qu'ils mouillaient à peine.</p> + +<p>182. Ils se promenaient donc maintenant à leur +aise, attendu, comme je l'ai déjà dit, que le père +était en course, et qu'ils n'avaient ni mère, ni frère, +ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout en +se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, +auprès de sa maîtresse, croyait que tout son devoir +se bornait à la servir, à lui présenter de l'eau tiède, +à tresser sa longue chevelure, et à demander de +tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.</p> + +<p>183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le +globe rougi du soleil se perd derrière les montagnes +azurées qu'on prendrait alors pour les bornes de la +terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, +formait un cercle retenu d'un côté par le lointain +amphithéâtre des montagnes, et de l'autre par l'immensité +calme et froide de l'Océan; le ciel était teint +en rose, et de son sein, comme un œil étincelant, +jaillissait une seule étoile.</p> + +<p>184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les +mains l'une dans l'autre, au milieu des brillans +cailloux et des coquillages dont le sable était parsemé. +Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages enfoncemens +creusés par les tempêtes, et qui semblaient +dessinés en salles profondes, avec des voûtes et des +cellules de spatz. Puis ils revinrent se reposer, et, +les bras entrelacés, ils se laissèrent aller au charme +profond qu'inspire le crépuscule.</p> + +<p>185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes +couleurs rosées semblaient former un vaste et brillant +océan; ils abaissaient leurs yeux sur la mer +limpide qui reproduisait dans son gouffre le large +disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues +et bruire les vents; puis ils virent que leurs yeux +noirs se renvoyaient mutuellement une lumière brûlante;—alors +leurs lèvres se rapprochèrent, et se +collèrent en un baiser.</p> + +<p>186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, +d'amour et de beauté, qui semblait concentrer tous +les rayons de leur existence dans un foyer allumé +dans les cieux; baiser tel que ceux des premières +années, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'ébranlent +de concert, que le sang est une lave, le pouls +un feu, et chaque baiser un crève-cœur.—Quant +à la vivacité des baisers, il faut, je pense, l'estimer +d'après leur longueur.</p> + +<p>187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs +durèrent Dieu sait combien!—Ils ne les comptèrent +jamais, et s'ils l'avaient essayé, ils n'eussent pas +donné à la somme de leurs sensations l'étendue d'une +seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient +sentis entraînés comme si leur ame et leurs +lèvres se fussent mutuellement appelées: une fois +réunies, elles se pressèrent comme font les abeilles;—leur +cœur étant la fleur dont ils aspiraient le miel.</p> + +<p>188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux +qui, renfermés dans leur chambre, croient jouir de +la solitude. L'Océan silencieux, la voûte étoilée, +les nuances du crépuscule qui se perdaient peu à +peu, les sables immobiles, et les grottes humides +formées autour d'eux, leur inspiraient le désir de +se presser davantage, comme s'ils eussent été les +seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur +vie n'eût jamais dû s'évanouir<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici donner à ses deux +amans l'idée d'une vie éternelle? Justement l'immobilité de toute la nature, +qui semblait attester son éternité, et par conséquent celle de l'univers, +celle de leur ame, celle de leur corps lui-même.</p></div> + +<p>189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres +yeux que ceux du rivage désert; la nuit ne leur inspirait +pas de terreur, ils étaient tout dans l'univers +l'un pour l'autre<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Leurs phrases étaient formées de +mots rompus, et cependant ils <i>pensaient</i> un même +langage;—toutes les brûlantes expressions que la +passion inspire trouvaient dans un soupir le meilleur +interprète d'un premier amour,—cet oracle de la +nature,—le seul bien qu'Ève, après sa chute, ait +conservé à ses filles.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,<br /></span> +<span class="i0">Toujours divers, toujours nouveau:<br /></span> +<span class="i0">Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.<br /></span> +<span class="i0">J'ai quelquefois aimé.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">La Fontaine</span>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne +demanda pas de sermens, elle n'en donna pas. Jamais +elle n'avait ouï parler de gage et de promesses +à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une +jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui +inspirait sa naïve innocence, et se jeta comme un +tendre oiseau dans le sein de son jeune ami. Comme +elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle n'eut pas +l'idée de prononcer le mot de constance.</p> + +<p>191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait +et elle était idolâtrée. D'après les lois de la nature +leurs ames, en passant l'une dans l'autre, eussent +péri dans ce moment d'ivresse si les ames pouvaient +jamais périr.—Mais peu à peu ils reprirent leurs +sens, pour les reperdre et les abîmer encore: le +cœur d'Haidée, palpitant sur le sein de Juan, semblait +ne pouvoir battre séparé de celui de son amant.</p> + +<p>192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, +si solitaires! Puis c'était l'heure où le cœur +est le plus ému, et, ne conservant pas assez d'empire +sur lui-même, commet des actions que l'éternité ne +fait pas oublier, mais dont elle récompense les instans +avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;—car +tel sera le sort de tous ceux qui font à leurs +semblables quelque peine ou quelque plaisir.</p> + +<p>193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils +étaient si aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception +de nos premiers parens, un tel couple n'avait couru +le risque d'être damné pour toujours. Mais Haidée, +pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler +du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,—et +dans l'instant de la crise elle eût dû s'en souvenir.</p> + +<p>194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire +l'expressive vivacité de leurs yeux. Haidée presse la +tête de son amant dans l'un de ses bras charmans, +tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien qui disparaît +à demi dans les cheveux que sa main caresse. +Elle est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, +et lui de la sienne jusqu'aux momens où l'on n'entend +plus que des soupirs entrecoupés. On les prendrait +pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, +pur, en un mot entièrement grec.</p> + +<p>195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement +furent passés, et que Juan se laissa tomber +les yeux fermés dans ses bras, elle ne s'endormit +pas, mais elle appuya tendrement la tête de son +amant sur les trésors de son sein: tantôt elle lève au +ciel ses yeux humides, tantôt elle les reporte sur ses +pâles joues qu'elle réchauffe de son souffle, et son +cœur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé et à +ce qu'elle accorde encore.</p> + +<p>196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un +poupon qui mouille le sein de sa nourrice, un dévot +au moment de l'élévation de l'hostie, un Arabe qui +accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une +forte prise dans un combat, un avare qui contemple +sa caisse remplie jusqu'aux bords, tous éprouvent du +ravissement; mais leur bonheur n'est rien auprès de +celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.</p> + +<p>197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il +conserve le souffle de vie qui nous anime avec lui. +Gracieux, immobile et silencieux, il ne devine pas +le charme qu'il nous inspire. La source des émotions +qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, +semble concentrée dans son sein; c'est lui qui repose; +c'est la chose que nous aimons, environnée d'illusions +et de charmes, telle que la mort, mais dépouillée +de ses terreurs<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.</p></div> + +<p>198. Haidée veillait son amant,—et cette heure +de nuit et d'amour, cette solitude de l'Océan pénétraient +son cœur de leur influence réunie. Parmi des +sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient +trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait +venir les distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient +la voûte azurée, il n'en était pas une qui vît dans +sa course plus de bonheur que sur ses joues brûlantes.</p> + +<p>199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est +une chose délicieuse et redoutable. Elles mettent +tout ce qu'elles ont sur ce dé; et s'il tourne contre +elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui +les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan du +tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant +elles ne souffrent pas moins que leurs victimes, et tous +les maux qu'elles infligent, elles les ressentent.</p> + +<p>200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent +injuste envers l'homme, l'est toujours envers les +femmes. Le même sort les attend toutes; elles ne +peuvent compter que sur la trahison. Instruites à +dissimuler sans cesse, elles désespèrent celui que +leur cœur brûlant idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus +riche aspirant les achète en mariage;—alors, que +reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidèle, +et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et +de dire ses prières.</p> + +<p>201. L'une prend un amant, une autre tombe +dans la boisson ou dans la dévotion. Celle-là pense +à son ménage, celle-ci aux moyens de se distraire. +Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant +les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font +que changer d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui +puisse les rendre plus heureuses, et leur situation +est aussi pénible dans un palais insipide que dans +une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le +diable, ensuite elles écrivent une nouvelle<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme lancée contre +une célèbre <i>blue-stocking</i> d'Angleterre. On voit bien que Lord Byron +n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire de nos Saphos +françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, Dufresnois, etc.</p></div> + +<p>202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; +elle ne savait pas tout cela. Fille des passions, elle +avait reçu le jour dans une contrée que le soleil inondait +d'une triple et dévorante lumière<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. Elle était +uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle +était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce +qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour +elle.—Que pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait +ni espérance, ni inquiétude, ni amour; son +cœur battait dans ce lieu seul.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé rendre: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8">Born when the sun<br /></span> +<span class="i0">Showers triple light, and scorches even the kiss<br /></span> +<span class="i0">Of his gazelle-eyed daughters.<br /></span> +</div></div> +<p> +«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend brûlant le +baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»</p></div> + +<p>203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement +de cœur! et pourtant chaque palpitation a dans sa +source, comme dans son effet, tant de douceur que +la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de +son amour pour la vérité, que la conscience elle-même +ont une peine infinie à nous faire préférer +leurs bonnes vieilles maximes à son ravissant transport.—Je +suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas +encore taxé<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas oublier, en lisant +le trait qui la termine et la quatorzième strophe du troisième chant, +que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord Castlereagh proposa et fit +adopter le plus de taxes.</p></div> + +<p>204. Et maintenant c'en était fait.—Sur le rivage +désert ils venaient d'engager leur cœur: les astres, +flambeaux de leur hymen, versaient un nouveau +charme sur leur beauté; l'Océan était leur garant, +et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés +par leurs propres sentimens, la solitude leur tenait +lieu de prêtre: ils furent unis, et ils étaient heureux, +car chacun d'eux regardait naïvement l'autre +comme un ange, et la terre comme un paradis.</p> + +<p>205. Amour! ô toi dont le grand César fut le +courtisan, Titus le vainqueur, Antoine l'esclave, +Horace et Catulle les professeurs, Ovide le directeur, +et Sapho, la sage <i>Blue-Stocking</i>, (de laquelle +puisse le tombeau engloutir tous ceux qui restent +indifférens!—le rocher de Leucade domine toujours +les vagues).—Amour, tu es vraiment le dieu +du mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler +le démon.</p> + +<p>206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état +du mariage, et qui insultes chaque jour le front des +plus grands hommes. César, Pompée, Mahomet et +Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de l'histoire: +leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait différentes, +et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds +en merveilles; cependant ces quatre grands +hommes ont eu trois qualités communes, ils ont +tous été héros, conquérans et cocus.</p> + +<p>207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau +matérialiste d'Épicure et d'Aristippe, qui tente +de nous pousser dans une direction immorale avec +des théories réellement assez praticables. Ah! s'ils +voulaient nous préserver du diable, comme il serait +agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort +nouvelle): «Bois, mange et fais l'amour, que t'importe +le reste?» Ainsi parlait le sage roi Sardanapalus.</p> + +<p>208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il +sitôt l'oublier? Je ne sais que répondre, la +question en elle-même n'est pas facile à résoudre. +Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait +tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on +éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les +excite. En effet, comment diable se ferait-il que les +formes fraîches eussent tant d'empire sur nous, pauvres +humaines créatures?</p> + +<p>209. Je hais l'inconstance;—je repousse, je déteste, +j'abhorre, condamne et renie le corps pétri +de vif-argent qui ne peut conserver en lui le souvenir +permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour +constant a toujours été mon hôte; mais pourtant +la dernière nuit, dans un bal masqué, je vis +une jolie petite créature, fraîchement arrivée de +Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai +quelques désirs.</p> + +<p>210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: +«Songe, m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.—Volontiers, +répondis-je, ma chère Philosophie. +Mais regarde ses dents! O ciel! Et ses +yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, +ou ni l'une ni l'autre; c'est une curiosité.—Arrête!» +s'écria la Philosophie, avec le plus bel +air grec (elle était cependant déguisée, en Vénitienne<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>).</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la Philosophie, +le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli, sa maîtresse, avec +laquelle il vécut pendant les dernières années de son séjour en Italie, et +tandis qu'il composait et retouchait <i>Don Juan</i>. M. A. P. a supprimé ce +dernier vers. Voici comme un témoin oculaire a tracé le portrait de la +Guiccioli, en 1821: +</p><p> +«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en avoir +plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des Italiennes, +sa complexion est de la plus délicate beauté; ses yeux longs, grands et +languissans, sont bordés par les plus longues paupières du monde, et +ses cheveux, à peine retenus sur sa tête, tombent sur ses épaules en +larges boucles du noir le plus poli. Sa <i>figure</i> a peut-être un peu trop +d'embonpoint pour sa hauteur, mais son buste est parfait. Ses formes +atteignent presque la régularité grecque, et elle a la bouche et les dents +les plus belles qu'on puisse imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli +sans l'admirer, de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie +dans les moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages +de la mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce +qu'elle dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature. Elle +adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux père +affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage une teinte +de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire cette femme charmante. +Sa conversation est agréable, sans être savante; elle connaît +les meilleurs auteurs italiens et français, mais souvent elle craint de +montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connaît l'aversion de +Lord Byron pour les blue.»</p></div> + +<p>211. «Arrête!» et je me suis arrêté.—Mais revenons. +Ce que les hommes appellent inconstance +n'est autre chose qu'une admiration méritée pour +l'objet charmant des heureuses prédilections de la +nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer +une belle statue dans sa niche, ainsi, quand +nous accordons la même sorte d'idolâtrie à quelque +objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au +<i>beau idéal</i>.</p> + +<p>212. Ce n'est que la perception de la beauté, le +développement noble de nos facultés, un mouvement +platonique, universel, admirable, tombé des étoiles, +filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait +pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos +propres yeux, et, de plus, celui d'un petit sens ou +deux, qui témoignent assez que notre chair est pétrie +d'une brûlante poussière.</p> + +<p>213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; +car, si nous pouvions toujours trouver +dans une seule femme les grâces séduisantes qui nous +enchantèrent quand elle se présenta la première fois +à nous, comme une autre Ève, nous aurions certainement +moins de tourmens et plus de schellings +(puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). +D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une +seule dame, quelles délices pour le <i>cœur</i>, en même +tems que pour le <i>foie</i>.</p> + +<p>214. Le <i>cœur</i> est, comme le firmament, une partie +des cieux; mais aussi, comme le firmament, il +change nuit et jour: il peut être surchargé d'orages +et d'éclairs, et ne présenter que l'image de la destruction +et de l'horreur; mais quand il a bien été +déchiré, rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes +d'eau; car les larmes qui s'échappent des yeux ne +sont autre chose que le sang du cœur, et voilà ce +qui forme le <i>climat anglais</i> de nos années.</p> + +<p>215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, +mais il s'acquitte rarement de ses fonctions; la première +passion y séjourne si long-tems, que toutes +les autres se concentrent et s'y réunissent comme +un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, +haine, jalousie, vengeance et remords, tous les +maux jaillissent de cet abîme, semblables aux tremblemens +de terre produits par le feu occulte appelé +<i>central</i>.</p> + +<p>216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux +approfondir cette anatomie, je viens d'achever, +comme auparavant, deux cents et quelques stances. +Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze +ou vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma +plume, je m'incline, et j'abandonne à Haidée et à +Don Juan le soin de défendre leur cause auprès de +tous ceux qui daigneront me lire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Troisieme" id="Chant_Troisieme"></a>Chant Troisième.</h2> + + +<p>1. Muse, salut! <i>et cœtera</i>.—Nous avons laissé +Juan endormi sur un sein charmant et heureux, +veillé par des yeux qui jamais n'avaient pleuré, +adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur +pour sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, +un ennemi de son repos avait souillé le +cours de ses innocentes années, et devait bientôt +transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.</p> + +<p>2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il +si fatal d'être aimé? pourquoi entourer les berceaux +que tu formes de branches de cyprès, et choisir un +soupir pour ton meilleur interprète? Comme ceux +qui recherchent les parfums arrachent souvent une +fleur et la placent sur leur sein,—la placent pour +y mourir,—ainsi nous portons dans notre cœur le +fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y +voir bientôt périr.</p> + +<p>3. La première fois, une femme n'aime que son +amant; ensuite elle n'aime plus que l'amour: c'est +un vêtement qu'elle ne peut plus quitter, et qui +prête à peu près aussi facilement qu'un gant large. +Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. +D'abord, un homme seul touchera son cœur; +mais bientôt, redoutant moins l'embarras des additions, +on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir +l'objet de ses préférences.</p> + +<p>4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien +à elles; mais une chose du moins est certaine: c'est +qu'une femme formée (si toutefois elle ne se jette +pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être +courtisée après un intervalle exigé par la décence. +Ce n'est pas que, dans sa première affaire d'amour, +elle n'eût entièrement engagé son cœur, bien que +même alors aucunes prétendent être restées libres; +mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles +aimeront encore.</p> + +<p>5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la +fragilité, de la folie, de la scélératesse humaine, +que l'amour et le mariage, tous deux venus de même +lieu, soient pourtant si rarement d'accord. Le mariage +est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;—c'est +un breuvage estimable, mais acide et rebutant;—le +tems en a transformé le parfum céleste +en une saveur commune et singulièrement plate.</p> + +<p>6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la +conduite présente des amans et celle qui devra la +suivre: ils sont la dupe d'un certain jargon de flatterie, +jusqu'au moment où la vérité tardive leur apparaît.—Mais +alors que reste-t-il, sinon le désespoir? +Aussitôt les mêmes choses changent de nom: +par exemple,—l'amant faisait de sa flamme un de +ses titres de gloire; le mari la regardera comme une +faiblesse ridicule.</p> + +<p>7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement +épris. Il en est aussi (mais l'exemple en est +rare) dont l'amour s'affaiblit, et que la force abandonne. +On ne peut toujours admirer la même chose, +et pourtant il est bien entendu «de convention expresse» +que les deux époux seront unis jusqu'au +décès de l'un d'entre eux. Désolante pensée! perdre +l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en outre +pour tous nos gens la dépense d'un deuil!</p> + +<p>8. Au fait, il y a dans les détails domestiques +quelque chose qui forme l'antithèse parfaite de l'amour. +Les romans peignent sous toutes leurs formes +le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils +offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne +s'attendrirait au récit des soucis matrimoniaux, et il +n'y a rien de bien audacieux dans les demandes conjugales. +Croyez-vous que Pétrarque eût fait des sonnets +toute sa vie, si Laure avait été sa femme?</p> + +<p>9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et +toutes les comédies par un mariage: les auteurs, +dans l'un et l'autre cas, abandonnent le surplus à +la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs descriptions +ne donnent une fausse idée, ou ne restent +au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand +ils ont mis l'un et l'autre héros entre les mains d'un +prêtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot relatif +à la mort ou à la dame.</p> + +<p>10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je +m'en souviens bien, chanté le ciel, l'enfer ou le +mariage, sont Dante et Milton. Tous deux virent dans +le mariage leur tendresse déçue; soit par leur faute, +soit par l'effet de quelque différence de tempérament +(pour troubler une union il faut si peu de +chose!): mais vous pensez bien que la Béatrice de +Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement dessinées +d'après leurs femmes.</p> + +<p>11. Quelques personnes disent que Dante a désigné +sous le nom de Béatrice la théologie, et non +pas une maîtresse.—Pour moi, tout en demandant +l'approbation des autres, il me semble que c'est là +une rêverie de commentateur, qui a besoin d'être +prouvée par des faits irrécusables, et je crois que +les abstractions les plus extatiques de Dante ne tendent +à autre chose qu'à personnifier les mathématiques<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Ce qui paraît le plus probable, pour parler sérieusement, c'est que +Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou Béatrice Portinari, se servit +d'un nom dont le souvenir lui était cher, pour peindre, dans ses chants, +l'amour divin et la sagesse.</p></div> + +<p>12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais +aussi le péché les regarde, non pas moi; et vous +auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce à m'en blâmer, +si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le +fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille +de fermer le livre consacré à ce couple égaré, avant +que les conséquences de leur faute ne deviennent +plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un attachement +illicite.</p> + +<p>13. Toutefois, ils étaient heureux—heureux +dans la jouissance criminelle de leurs innocens désirs; +mais bientôt, devenue plus imprudente à chaque +nouvelle visite, Haidée oublia que son père +était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous +souhaitions, nous le quittons avec peine, surtout +dans les premiers tems; elle revenait donc souvent +près de Juan, sans perdre une seule minute, tandis +que son bon écumeur de père était en course.</p> + +<p>14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, +ne vous scandalisez pas de sa manière de +trouver des fonds; changez son nom en celui de +premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte +d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait +moins haut ses espérances; il suivait à travers +les mers une plus estimable vocation, et y remplissait +à peu près la charge de commissaire de marine.</p> + +<p>15. Le bon vieux gentilhomme<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> avait été retenu +par les vents, les vagues et quelques prises importantes; +et, dans l'espoir d'augmenter son butin, il +était resté en pleine mer, malgré les rafales qui +mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait +mis ses prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés +comme les chapitres d'un livre; et garnis de colliers +et de manchettes, ils valaient à ses yeux, l'un +dans l'autre, de dix à cent dollars.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Gentleman</i> a tout-à-fait la signification de notre mot gentilhomme; +mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les Français craignent de +le traduire littéralement: il répond au <i>quirites</i> des Romains. Ici, je n'ai +trouvé que ce mot-là qui pût indiquer la légère ironie qui était dans l'intention +du poète.</p></div> + +<p>16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le +cap Matapan, en faveur de ses amis les Maynottes<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>. +Il en vendit d'autres à ses correspondans de Tunis, +à l'exception d'un seul qu'il laissa couché à bord +sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le +reste,—sauf çà et là quelque riche personnage +qu'il mit à fond de cale pour demander plus tard sa +rançon,—fut laissé sous la même chaîne; étant, à +l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une +large commission pour le dey de Tripoli.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare, à l'extrémité de +la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou Maynottes, ont remplacé +les <i>Lacons</i>.</p></div> + +<p>17. Les marchandises furent également séparées +et distribuées pour différens marchés du Levant, à +l'exception de certains articles d'une utilité classique +pour les femmes, comme des toiles, des dentelles, +des pinces, des cure-dents, et une théière, venus +de France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, +tous objets mis à l'écart par l'excellent père +qui venait de les voler pour sa fille.</p> + +<p>18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, +deux perroquets, une chatte de Perse et ses +petits, avaient attiré son choix au milieu d'une foule +d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis +avait appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant +mort sur la côte d'Ithaque, les paysans avaient pris +soin de la pitance de la pauvre bête. Afin de les assurer +contre les flots qui ballottaient le bâtiment, il +enferma le tout dans une énorme cage d'osier.</p> + +<p>19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, +et son vaisseau ayant besoin de quelques réparations, +il envoya çà et là quelques simples croisières, +et dirigea sa course vers les lieux où sa charmante +fille continuait à remplir tous les devoirs de l'hospitalité. +Mais comme l'abord rude et garni de rescifs +de la côte sur laquelle elle se tenait était dangereux +à plusieurs milles de distance, il avait placé son +havre sur le côté opposé de l'île.</p> + +<p>20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré +aucun lieu d'octrois ni de quarantaine où il +fût obligé d'indiquer les lieux qu'il avait parcourus +et le tems qu'il y avait employé. Il fit le lendemain +démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le +radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes +mains, sur la rive, les marchandises, les ballots, les +munitions et les caisses d'argent.</p> + +<p>21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne +d'où l'on apercevait les blanches murailles de +sa maison, il s'arrêta.—Combien d'étranges émotions +remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés +aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur +le bon ou mauvais état de leur intérieur!—Quels +transports d'amour chez les uns, quels mouvemens +de crainte chez les autres! tous les sentimens que les +années avaient fait évanouir viennent alors en foule +sur nos cœurs reprendre leur ancienne place.</p> + +<p>22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que +l'approche de la maison, après une longue traversée +sur terre ou sur mer, doit naturellement présenter +des sujets d'inquiétudes.—Une famille de dames +n'est pas une petite affaire (personne plus que moi +n'estime ou n'admire le beau sexe; mais il hait la +flatterie, et je ne l'emploierai pas): quelquefois les +filles, en l'absence du père, descendent avec le sommelier +à la cave, tandis que les épouses montent de +leur côté au grenier.</p> + +<p>23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut +fort bien n'avoir pas à son retour le bonheur d'Ulysse; +toutes les matrones isolées ne regrettent pas leurs +maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour +les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve +une belle urne consacrée à sa mémoire; deux +ou trois jouvencelles, enfans d'un ami qui retient sa +femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-même, +qui vient lui mordre—les jambes.</p> + +<p>24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa +belle fiancée devenue pendant son absence l'épouse +de quelque riche avare; mais alors rien de mieux. +L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, et +la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, +sous le titre de cavalier sirvente, de reprendre ses +fonctions galantes; peut-être aimera-t-il mieux mépriser +celle qui l'aura trahi; et, pour que son chagrin +ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance +de la femme.</p> + +<p>25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste +liaison de cette espèce,—j'entends une honnête intimité +avec une femme mariée,—la seule qui soit +susceptible de durée,—la plus solide de toutes les +connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre +ne pouvant servir que d'écran),—n'allez pas pour +cela faire de trop longues courses, j'ai connu des absens +que l'on trompait quatre fois par jour.</p> + +<p>26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait +mieux ce qu'on faisait sur l'Océan que ce qu'on +pouvait faire sur terre, ressentait un vif plaisir à la +vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait pas +pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait +toute autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: +il aimait son enfant, il en aurait pleuré +la perte; mais il ne fallait pas lui en demander la +cause, plus qu'à un philosophe.</p> + +<p>27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil +rendait éclatantes, et la verdure ombragée des arbres +de son jardin; il entendait le doux bourdonnement +de son petit ruisseau, et les aboiemens éloignés +de son chien de garde. À travers les ombres d'un +bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement, +des armes étincelantes (tout le monde est +en armes dans l'Orient), et diverses nuances de +costumes, légers et brillans comme des ailes de papillon.</p> + +<p>28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait +de ces signes inaccoutumés d'allégresse, il +entendit,—non pas, hélas! la musique des sphères, +mais les sons profanes et terrestres d'un violon; ces +accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, +ils confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua +une flûte, un tambour, et bientôt après les +éclats de rire les moins orientaux.</p> + +<p>29. Il avança plus près encore, et comme il descendait +la pente à la hâte, il remarqua à travers les +branches agitées, et parmi d'autres indices de fête, +une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et +qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes +comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, +cette danse guerrière, objet de la préférence +des Levantins.</p> + +<p>30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, +dont la première et la plus grande laissait +flotter un long voile blanc, se tenaient toutes ensemble +comme un collier de perles; les mains entrelacées, +elles dansaient en laissant flotter sur un blanc +cou de longues et noires boucles de cheveux—(dont +la moindre eût rendu fous dix poètes). Celle qui les +conduisait chantait, et la virginale et attentive réunion +lui répondait en chœur des pieds et de la voix.</p> + +<p>31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées +autour de leurs plats, quelques autres sociétés commençaient +à dîner: la vue était délectée par des pilaus<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a> +et des mets de toute espèce, des flacons de vins +de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans +des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur +leurs tiges les fruits de dessert; les oranges parfumées +et les succulentes grenades, balancées au-dessus +de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger toucher +pour descendre sur leurs genoux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent avec leurs mets: +il remplace à peu près, chez eux, notre pain.</p></div> + +<p>32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un +bélier blanc comme la neige, et couronnait de fleurs +ses vénérables cornes; paisible comme l'agneau qui +vient de naître, le patriarche du troupeau courbe +obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt il +accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt +il baisse en jouant son front comme pour frapper +ceux qui l'entourent, puis aussitôt il recule comme +dompté par leurs faibles mains.</p> + +<p>33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens +pleins d'éclat, de grands yeux noirs, des joues +d'une fraîcheur angélique et rosées comme des grenades +entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes +enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, +apanage heureux de l'enfance, tel était le tableau +exact que formaient ces petits Grecs: à cette vue le +philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en +pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.</p> + +<p>34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain +racontait devant un cercle paisible de vieux fumeurs +maintes histoires sur les trésors secrets trouvés dans +un vallon écarté; les merveilleuses reparties des +jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire +l'or pur et guérir les morsures venimeuses; les rochers +enchantés qui s'ouvrent quand on les touche; +et enfin (mais cela était bien réel) les dames magiciennes +qui, d'un seul coup, changent leurs époux +en bêtes.</p> + +<p>35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui +peuvent flatter l'imagination ou les sens. Le chant, +la danse, le vin, la musique, les histoires persanes, +tout offrait d'agréables et inoffensifs passe-tems: mais +Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il +songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son +absence, et prévoyait le comble de tous les malheurs, +l'inutilité de ses dispositions testamentaires.</p> + +<p>36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls +sont encore exposés les plus heureux mortels, même +après leur dîner!—Un jour d'or pour un siècle de +fer, voilà tout ce que le mieux partagé des réprouvés +peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins +quand il chante) est une sirène qui séduit les jeunes +imprudens, pour ensuite les écorcher tout vivans. +En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives +s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher +une couverture mouillée.</p> + +<p>37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer +ses paroles, et qui voulait procurer une surprise +agréable à sa fille (il surprenait en général les +hommes avec l'épée),—n'avait envoyé personne +pour avertir de son arrivée; personne ne se remua +donc: long-tems il s'arrêta pour bien convaincre ses +yeux de ce qu'il voyait; et réellement il était plutôt +surpris qu'enchanté de trouver une si belle compagnie +invitée.</p> + +<p>38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont +menteurs) qu'un rapport (et surtout les Grecs) avait +garanti la certitude de sa mort (comme si ces gens-là +mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs +semaines le deuil dans sa maison. Mais depuis ce +tems leurs paupières et même leurs lèvres s'étaient +desséchées; les roses étaient revenues sur les joues +d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, +et elle conduisait pour elle-même les affaires de la +maison.</p> + +<p>39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce +violon qui faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les +valets étaient tous à boire ou les bras croisés, passe-tems +qui les rend les plus heureuses gens du monde. +L'hospitalité du père semblait sordide, comparée à +l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne +peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, +quand elle n'avait pas une heure qu'elle ne +consacrât à l'amour.</p> + +<p>40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu +de ces divertissemens il ne pourra se contenir, +et, à vrai dire, il n'était pas obligé d'en être fort +satisfait; peut-être vous vous attendez à de promptes +exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur +devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour +le moins; vous ne doutez pas qu'en faisant quelques +exemples mémorables, il ne développe les inclinations +royales d'un pirate!</p> + +<p>41. Vous êtes dans l'erreur;—c'était l'homme le +plus doux et le mieux élevé qui jamais eût coupé une +gorge ou conduit un vaisseau. Il était si familier avec +tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu +deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous +ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une +femme même eût pu cacher plus de fourberie sous +ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme eût tant +de goût pour les courses d'aventures! c'eût été une +excellente acquisition pour la bonne société.</p> + +<p>42. Il s'avance près du premier groupe de convives, +et, frappant sur l'épaule de l'un de ceux-ci, +il demande avec un sourire singulier qui, dans tous +les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la +cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à +ses paroles, le Grec auquel il s'adressait versa du +vin dans un verre.</p> + +<p>43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête +joyeuse, il tendit le rouge-bord par-dessus son épaule, +et d'un ton de voix peu ferme: «Les paroles altèrent, +je n'ai pas de tems à perdre.» Un second +ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre +vieux maître est mort; vous feriez mieux de vous +adresser à son héritière, notre maîtresse.—Notre +maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre maîtresse! +c'est-à-dire, notre maître,—pas le vieux, +mais le jeune.»</p> + +<p>44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient +pas celui auquel ils parlaient.—Lambro +changea de couleur,—un nuage couvrit un instant +ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son +premier air de sérénité, et cherchant même à rappeler +son sourire, il pria l'un d'entre eux de lui dire +le nom, la qualité du nouveau maître qui, suivant +toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre +d'épouse.</p> + +<p>45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou +ce qu'il est, ni d'où il vient,—et je ne m'en soucie +pas beaucoup; ce que je sais bien, c'est que +ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent +vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: +et si vous avez à demander quelque chose de plus, +adressez vos questions à mon voisin de ce côté; il +vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne +n'aime plus à s'écouter parler<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Imitation de <i>Morgante Maggiore</i>, poème trop peu connu en France: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Io non credo più al nero ch' all' azzurro;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>E credo alcuna volta anco nel burro!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>E molto più nel espro che il mangurro</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ma sopra tutto nel buon vino ho fede</i><br /></span> +<span class="i0"><i>E credo che sia salvo che gli crede.</i><br /></span> +</div></div> +<p> +«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne +crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes +mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise, au moust +quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: mais, +avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui croit en +lui sera sauvé.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(Ch. XVIII, st. <span class="smcap">CLI.</span>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>46. Je disais que Lambro était un homme patient, +et certes il montra dans cette occasion un respect +des convenances digne de l'homme le mieux élevé de +la France, ce parangon des nations. Malgré les railleries +lancées contre les siens même, il sut dissimuler +et ses inquiétudes et les plaies de son cœur, et +les insultes de cette valetaille gourmande—et acharnée +sur son propre mouton.</p> + +<p>47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à +commander,—à faire aller et venir ses gens,—à +voir ses désirs exécutés en un tour de main,—soit +que sa voix demandât une mort ou des fers,—on +peut s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; +la chose est cependant bien réelle, quoique je ne +sache comment l'expliquer; et dans tous les cas celui +qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable +de gouverner—qu'un Guelfe<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent être descendus +du fameux <i>Guelfe</i> qui donna son nom à l'une des deux grandes factions +d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.</p></div> + +<p>48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais +c'est quand il n'était pas sérieusement irrité; dans +ce dernier cas il restait calme, concentré, lent et silencieux, +il se repliait sur lui-même comme le boa; +jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il +menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais +son silence était bien plus redoutable, et son premier +coup rendait ordinairement un second inutile.</p> + +<p>49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua +d'avancer vers la maison, mais par un chemin +détourné. Ceux qu'il vint à rencontrer par hasard +ne firent pas attention à lui, tant on s'attendait +peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce +moment dans son cœur pour Haidée, c'est plus que +je ne puis dire; en tous cas, pour un père arrivant +quand on le croyait mort, ces fêtes devaient paraître +un singulier genre de deuil.</p> + +<p>50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient +maintenant à la vie, ou seulement quelques-uns, +tel qu'un époux ou bien sa femme (autant +citer un exemple conjugal que tout autre), ne +doutez pas, quelle qu'eût été la violence de leurs +anciennes querelles, que cet incident imprévu n'en +occasionât de plus vives encore, et que les pleurs +répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec +plus d'abondance sur l'époux ressuscité.</p> + +<p>51. Lambro entra dans la maison, mais non plus +chez lui; pensée vraiment—insupportable, et tout +au plus comparable aux angoisses mentales du trépas: +trouver la pierre de notre foyer transformée en +pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis +étincelant, les pâles cendres de nos espérances, +c'est un tourment profond que ne concevra jamais +un célibataire.</p> + +<p>52. Il entra dans la maison, mais non plus chez +lui, car, sans affections, il n'est pas de chez soi.—Il +sentit les amertumes de la solitude, en passant le +seuil de sa porte sans être accueilli par un salut. C'était +pourtant là que le tems lui avait filé des jours paisibles, +que son cœur et ses yeux avaient suivi avec +tant de délices les jeux innocens d'une fille chérie, +seul vertueux objet de ses sentimens ordinaires.</p> + +<p>53. C'était un homme d'un caractère singulier: +doux dans ses habitudes, quoique d'une humeur sauvage; +modéré dans sa conduite, ennemi de tout +excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une +perception facile, d'un courage à toute épreuve, en +un mot capable de mener une vie plus honorable, sinon +sans reproche. Les malheurs de sa patrie et son +désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à faire +des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même.</p> + +<p>54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement +de ses richesses; la dureté, fruit d'une longue +habitude; la vie périlleuse dans laquelle il avait +vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les +soupirs qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables +et les hommes grossiers qui lui servaient +de compagnons ordinaires, tout avait contribué à le +rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon +ami et mauvaise rencontre.</p> + +<p>55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce +répandait encore quelques rayons héroïques dans +son ame, comme jadis dans celle des conquérans de +la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai +que sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;—mais +hélas! sa patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, +et c'était la rage de la voir asservie qui +l'avait porté à haïr l'univers et à combattre toutes +les nations.</p> + +<p>56. L'influence du climat avait aussi donné à son +esprit une certaine élégance ionienne dont souvent, +sans qu'il s'en doutât, il laissait deviner l'influence.—Le +meilleur goût avait présidé au choix de sa résidence; +il aimait la musique, il admirait les scènes +sublimes de la nature, et c'était en entendant un +petit ruisseau tomber devant lui en nappes de cristal, +c'était en contemplant la beauté des fleurs, qu'il +charmait son esprit dans les heures de calme.</p> + +<p>57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait +sur sa fille; elle seule, au milieu des scènes furieuses +dont il avait été l'auteur ou le spectateur, avait conservé +de l'empire sur son cœur. L'affection qu'il avait +pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant +ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore +de tendresse pour l'humanité, et le nouveau Cyclope +serait tombé dans le plus furieux aveuglement.</p> + +<p>58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, +dans sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, +quand il soulève ses vagues irritées, brise souvent +le vaisseau que des rochers avoisinent; mais une +fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se calmeront +avant le ressentiment silencieux, grave, austère +et profond d'une ame vigoureuse, et surtout quand +c'est celle d'un père.</p> + +<p>59. C'est une chose commune, et pourtant bien +douloureuse, que l'ingratitude de nos enfans.—Eux +qui devaient nous rappeler nos beaux jours, eux +qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés +toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent +tendrement dès que la vieillesse nous saisit, et +que des nuages obscurcissent le soir de notre vie; à +la vérité ils nous laissent une compagnie excellente,—la +goutte et la pierre.</p> + +<p>60. Une belle famille est pourtant une jolie chose +(quand elle ne se présente pas après dîner<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>). Il est +agréable de voir une mère nourrir elle-même ses +enfans (quand elle n'en est pas devenue plus maigre). +Semblables à des chérubins placés aux angles +d'un autel, ils se groupent autour du foyer (et ce +tableau est capable d'attendrir un pécheur). Une +dame, environnée de ses filles et de ses nièces, brille +comme une guinée au milieu de pièces de sept +schellings.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et aux enfans +de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble ces derniers, +pendant la première partie de la soirée.</p></div> + +<p>61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte +secrète et entra dans sa maison, à la nuit tombante. +Cependant la dame et son amant présidaient au festin, +dans tout l'éclat de leur beauté: une table incrustée +d'ivoire était placée devant eux et entourée +d'une foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et +l'argent formaient la matière de la vaisselle, les vases +les moins précieux étaient de nacre et de corail.</p> + +<p>62. Cent plats environ composaient le dîner: de +l'agneau aux noix de pistaches,—en un mot toute +espèce de mets; des soupes au safran, des friandises, +des poissons les plus beaux qu'eussent jamais +renfermés des filets; le tout accommodé au-delà des +vœux du plus délicat sibarite: les boissons consistaient +en sorbets variés de raisin, d'orange et de jus +de grenade exprimé à travers les pores de l'écorce, +ce qui ajoute encore à leur saveur.</p> + +<p>63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour +de la salle, dans leurs carafons de cristal: des fruits, +des gâteaux de datte terminèrent le repas, qui fut +aussitôt remplacé par la fève du plus pur moka, servie +dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et +pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses +en filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir +des clous de girofle, de la canelle et du safran; mais +(à mon goût) cela lui enlevait de sa qualité.</p> + +<p>64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie +formée de pans de velours diversement peints, et +brochés en fleurs de soie damassée; une bordure +jaune les enveloppait, et celle du haut, richement +travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées délicatement +en bleu, de belles sentences persanes, tirées +des poètes et des moralistes les plus estimés.</p> + +<p>65. Ces inscriptions orientales, placées si communément +dans ces contrées sur les murs, sont une +espèce de moniteurs chargés de rappeler à l'esprit, +comme les crânes des banquets de Memphis, les mots +qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui +lui enlevèrent son royaume<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Mais les sages auront +beau prodiguer les trésors de leurs sentences, vous +sentirez toujours qu'il est un moraliste plus sévère +encore: c'est le plaisir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille, un grand festin, +et chacun buvait <i>suivant son âge</i>... Le roi, les seigneurs, les +femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient leurs dieux d'or, +d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre. +</p><p> +«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre, +sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les mouvemens +de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées la troublèrent, +etc.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<span class="smcap">Daniel</span>, ch. V.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; +un grand génie qui trouve la mort au fond d'un +verre; un roué transformé tout d'un coup en méthodistique +ou éclectique—(c'est le nom sous lequel +ils aiment maintenant à dire des prières), mais surtout +un alderman frappé d'apoplexie, sont des exemples +qui réellement confondent l'esprit, et prouvent +bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, +ont des résultats aussi funestes que les excès de table.</p> + +<p>67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un +tapis de satin cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur +sopha occupait trois parties complètes de l'appartement,—et +semblait de la dernière fraîcheur. Le +velours des coussins—(plutôt faits pour garnir un +trône) était écarlate; du milieu jaillissait un brillant +soleil broché en or, dont les rayons tissus rappelaient +le vif éclat de ceux qui remplissent les cieux +vers le milieu du jour.</p> + +<p>68. Quant à la splendeur, on en avait confié le +soin au cristal, au marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; +sur les carreaux étaient jetés des nattes +indiennes et des tapis de Perse que le cœur eût tremblé +de salir. Des gazelles, des chats, des nains et +des noirs, et telles autres gens habitués à gagner +leur pain en qualité de ministres et favoris (c'est-à-dire +par dégradation) étaient là réunis en foule +comme à la cour ou à la foire.</p> + +<p>69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les +tables, la plupart en ébène incrustées de nacre ou +d'ivoire, celles-ci en écaille de tortue; et celles-là +en bois précieux, garnies d'or ou d'argent.—On +avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre +elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés—et +de vins—à la disposition de tous ceux qui arrivaient +d'heure en heure pour dîner.</p> + +<p>70. Entre tous les costumes, je choisis pour le +peindre celui d'Haidée: elle portait deux jelicks<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>,—dont +le premier était jaune-pâle; l'azur, le violet +et le blanc formaient la couleur de sa chemise,—et +l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens +de son sein, tels que ceux d'une faible vague; +son deuxième jelick, tout brillant d'or et de pourpre, +était fermé avec des boutons de perle larges comme +des pois; une blanche gaze rayée de bouracan flottait +autour de son beau corps, semblable à des flocons +de nuages groupés autour de la lune.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Ou plutôt <i>tchelek</i>: c'est une ceinture de soie. (Voyez le <i>Dictionnaire +turc</i> de Meninsky.)</p></div> + +<p>71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras +charmans; il n'avait pas d'attache,—l'or pur en +étant assez flexible pour que la main le contournât +sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt +la sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût +charmé les yeux, tant il semblait craindre de laisser +échapper les contours qu'il pressait. Ainsi, l'or le +plus fin entourait la peau la plus blanche que métal +précieux eût jamais entourée<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y sont portés de +la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la suite que la mère d'Haidée +étant de Bez, sa fille suivait les modes de sa patrie. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>72. Comme princesse des domaines de son père, +une semblable plaque d'or roulée au-dessus de son +coude-pied annonçait son haut rang. Douze anneaux +brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans +de pierreries; les plis gracieux de son voile +étaient comprimés au-dessous de son sein par une +bande de perles d'une valeur presque inestimable; +et la soie orangée de son pantalon turc venait se terminer +autour de la plus jolie cheville du monde.</p> + +<p>73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient +jusqu'à ses pieds, semblables au torrent des +Alpes sur lequel vient glisser la lumière matinale du +soleil;—s'ils n'avaient pas été enfermés, ils auraient +pu voiler entièrement sa personne; on eût dit +qu'ils s'indignaient de se sentir comprimés dans la +courbe soyeuse d'un filet, et dès qu'un zéphir venait +offrir à Haidée son aile pour éventail, ils tentaient +de rompre leur transparente étreinte.</p> + +<p>74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère +de vie, et ses yeux semblaient donner à l'air lui-même +plus de légèreté. Ils étaient si doux! si beaux! +ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais imaginer +des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant +qu'elle n'eût perdu sa virginité,—trop purs même +pour les nœuds terrestres les plus purs. En la voyant, +on ne pouvait croire qu'il y eût de l'idolâtrie à s'agenouiller +devant elle.</p> + +<p>75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant +teints, mais c'était vainement; car les franges +de ses grands yeux noirs n'en conservaient pas moins +leur beauté naturelle, et même opposaient leur éclat +primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles +avaient été touchés avec l'henna<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>; mais encore +ici, les efforts de l'art étaient inutiles, il ne pouvait +rien ajouter à leur nuance rosée.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement leurs yeux +d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux lumières, +ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos dames seraient +enchantées de connaître ce secret; mais, dans le jour, l'artifice est trop +visible. Elles colorent aussi en rose leurs ongles; mais j'avoue que je +ne suis pas assez faite à cette mode pour la trouver gracieuse.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, +si elle eût encore embelli la belle peau +qu'elle avait touchée. Haidée n'en avait aucun besoin: +jamais le jour ne lança sur les montagnes des +rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; +l'œil en la contemplant ne pouvait se croire bien +éveillé, il la prenait pour une vision:—peut-être +me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i17">...Est fol, à mon avis,<br /></span> +<span class="i0">Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Le roi Jean</i>, acte IV, sc. 2.</p></div> + +<p>77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un +vêtement blanc bouracan<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, encore si transparent +que l'on apercevait, à travers le tissu, des pierreries +scintillantes comme les petites étoiles de la voie +lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, +et une aigrette d'émeraude chargée d'un nœud de +cheveux, présent d'Haidée, surmontait un croissant +radieux dont la lumière, toujours tremblante, ne +s'affaiblissait jamais.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec celui dont on +fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez semblable à celui des +châles en bourre de soie ou de cachemire.</p></div> + +<p>78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; +des nains, des jeunes danseuses, des eunuques noirs +et un poète: ce qui complétait leur nouveau train +de maison. Ce dernier avait une grande réputation +et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement +sans leurs justes pieds;—quant aux sujets, rarement +restait-il au-dessous d'eux, car on le payait +pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: +«il demandait un gros intérêt.»</p> + +<p>79. Contre la louable habitude des anciens jours, +il vantait le présent et décriait le passé. Il avait +fini par devenir une espèce d'anti-jacobin oriental, +et il aimait mieux louer que de s'exposer à manquer +de pudding.—Pendant quelques années il avait +compromis sa destinée en mettant dans ses chants un +certain air d'indépendance; mais à présent, il chantait +le sultan et le pacha avec la véracité de Southey +et le talent poétique de Crashaw.</p> + +<p>80. C'était un homme qui avait été témoin de +nombreux changemens, et lui-même il avait varié +avec la fidélité de l'aiguille; mais l'astre polaire auquel +il obéissait n'étant pas l'une des étoiles fixes,—il +avait pris l'habitude des courbes et des lignes rétrogrades: +sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, +et il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût +mal payé), il mentait avec une telle expansion de +verve,—qu'il avait certes les plus beaux droits à la +pension de poète lauréat.</p> + +<p>81. Mais il avait du génie.—Quand un renégat, +<i>vates irritabilis</i>, en possède, il ne laisse guère passer +de pleine lune sans l'exercer; il n'y a pas même +jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à capter l'attention +publique:—mais à mon sujet.—Voyons,—de +quoi s'agissait-il? Ah!—le chant troisième,—le +charmant couple,—leurs amours, leurs fêtes, +leur maison, leur costume, en un mot, le genre de +vie qu'ils menaient dans leur île.</p> + +<p>82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort +amusant en compagnie, avait été jadis le favori de +plus d'une coterie; quand il était à moitié ivre il +haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils fussent rarement +en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient +pas de lui accorder, en vomissant et en +mugissant, ces applaudissemens populaires dont jamais +la première ne connaît la seconde cause<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît jamais celui qui les +donne.</p></div> + +<p>83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, +et ayant recueilli de ses voyages quelques +bribes éparses çà et là de pensées libérales, il calculait +si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans +une île isolée, au milieu de ses amis, et sans avoir +à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un +instant ses mensonges prolongés, et conclure avec la +vérité un léger armistice, en chantant comme il avait +chanté dans son ardente jeunesse.</p> + +<p>84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs +et les Francs, et connaissait le point d'honneur des +nations diverses; comme il avait fréquenté toutes les +classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait sa verve +en défaut:—ce qui lui valut quelques présens et +quelques remerciemens. Il savait habilement varier +ses flatteries; «faire à Rome comme les Romains,» +tel était son principe de conduite en Grèce.</p> + +<p>85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait +une chanson, il rappelait aux différens peuples quelque +chose de leur pays; le <i>God save the King</i>, ou +le <i>Ça ira</i>, peu lui importait, il ne s'occupait que de +l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, +depuis le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques +raisonnemens. Pindare avait bien chanté les +chevaux de race, pourquoi lui aurait-on reproché +de montrer la même flexibilité de talent?</p> + +<p>86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; +en Angleterre, un récit de six chants in-4º; en +Espagne, il eût fait une ballade ou une romance sur +la dernière guerre;—autant en Portugal; en Allemagne, +il eût grimpé sur le Pégase du vieux +Goëthe.—(Voyez ce qu'en dit de Staël.) En Italie, +il eût imité les <i>Trecentisti</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, et, en Grèce, il eût +chanté quelque hymne dans le genre de celle-ci:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Les poètes du treizième siècle.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">I<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O des arts le premier séjour,<br /></span> +<span class="i0">Iles de Grèce, îles de Grèce!<br /></span> +<span class="i0">Où Sapho chanta son ivresse,<br /></span> +<span class="i0">Où naquit le père du jour!<br /></span> +<span class="i0">Un été constant vous colore:<br /></span> +<span class="i0">Mais Phébus seul vous reste encore.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">II.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Au nom des pères glorieux<br /></span> +<span class="i0">Dont la mémoire les accuse,<br /></span> +<span class="i0">Aux chants de leur antique muse<br /></span> +<span class="i0">Vos fils restent silencieux:<br /></span> +<span class="i0">Et quand l'univers les admire,<br /></span> +<span class="i0">Seuls, ils n'osent plus les redire!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">III.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Marathon domine les mers<br /></span> +<span class="i0">Et s'étend au bas des montagnes.<br /></span> +<span class="i0">Hier, rêvant dans ces campagnes,<br /></span> +<span class="i0">J'oubliais nos cruels revers;<br /></span> +<span class="i0">Car, foulant aux pieds tant de braves,<br /></span> +<span class="i0">Je ne pouvais nous croire esclaves.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">IV.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un roi s'assit sur les rochers<br /></span> +<span class="i0">D'où l'on aperçoit Salamine:<br /></span> +<span class="i0">Là, méditant notre ruine,<br /></span> +<span class="i0">Il suivait ses flots de guerriers;<br /></span> +<span class="i0">Il les comptait avant l'aurore,<br /></span> +<span class="i0">Et le soir étaient-ils encore?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">V.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Où sont-ils, où toi-même es-tu,<br /></span> +<span class="i0">O ma déplorable patrie?<br /></span> +<span class="i0">Pour te rappeler à la vie<br /></span> +<span class="i0">Mes accens n'ont pas de vertu.<br /></span> +<span class="i0">Oh! pourquoi la lyre d'Alcée<br /></span> +<span class="i0">Dans mes mains est-elle tombée?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">VI.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Au moins, si j'ai perdu l'honneur<br /></span> +<span class="i0">Et si je suis dans l'esclavage,<br /></span> +<span class="i0">Je sens courir sur mon visage<br /></span> +<span class="i0">Une généreuse rougeur;<br /></span> +<span class="i0">Au moins je pleure sur la Grèce<br /></span> +<span class="i0">Quand un lâche tyran l'oppresse.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">VII.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais sur notre honte et nos maux<br /></span> +<span class="i0">Ne faut-il verser que des larmes?<br /></span> +<span class="i0">Sparte autrefois courait aux armes:<br /></span> +<span class="i0">O terre! rends-nous ses héros!<br /></span> +<span class="i0">Que trois seuls réveillent nos villes,<br /></span> +<span class="i0">Et nous marchons aux Thermopyles!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">VIII.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais tout reste silencieux!...<br /></span> +<span class="i0">Non!—Les morts raniment leur cendre;<br /></span> +<span class="i0">Les morts, les morts se font entendre<br /></span> +<span class="i0">Comme un torrent impétueux!<br /></span> +<span class="i0">«Brisez, disent-ils, vos entraves!<br /></span> +<span class="i0">Venez!...» Et vous restez esclaves.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">IX.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—«Versez-nous le vin de Samos;<br /></span> +<span class="i0">Vous! faites frémir d'autres cordes:<br /></span> +<span class="i0">Combattez, musulmanes hordes,<br /></span> +<span class="i0">Coulez pour nous, jus de Seos.»<br /></span> +<span class="i0">Voyez la soudaine allégresse<br /></span> +<span class="i0">Qu'inspirent ces accens d'ivresse!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">X.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme vos pères, au plaisir<br /></span> +<span class="i0">La danse pyrrhique vous porte;<br /></span> +<span class="i0">Mais de la pyrrhique cohorte<br /></span> +<span class="i0">N'avez-vous plus de souvenir?<br /></span> +<span class="i0">Vos accens sont nobles et graves;<br /></span> +<span class="i0">Conviennent-ils à des esclaves?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XI.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—«Versez-nous le vin de Samos!<br /></span> +<span class="i0">C'est Bacchus seul qui nous inspire.<br /></span> +<span class="i0">Bacchus seul conduisait la lyre<br /></span> +<span class="i0">Du tendre vieillard de Téos;<br /></span> +<span class="i0">Il servait et savait se taire.—»<br /></span> +<span class="i0">Ah! du moins il servait un frère!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XII.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—«Ce Miltiade tant vanté<br /></span> +<span class="i0">De la couronne fut avide...»<br /></span> +<span class="i0">—Mais le tyran de la Tauride<br /></span> +<span class="i0">Protégea notre liberté;<br /></span> +<span class="i0">Il mit en fuite les barbares;—<br /></span> +<span class="i0">Et vous, vous servez des Tartares!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XIII.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—«Versez-nous le vin de Samos!»<br /></span> +<span class="i0">De Parga le rocher stérile<br /></span> +<span class="i0">Est désormais le seul asile<br /></span> +<span class="i0">Des dignes enfans des héros.<br /></span> +<span class="i0">Un jour ces guerriers intrépides<br /></span> +<span class="i0">Rappelleront les Héraclides.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XIV.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Parga! Souli! craignez les Francs!<br /></span> +<span class="i0">Ils ont des rois prêts à tout vendre:<br /></span> +<span class="i0">La Grèce ne doit rien attendre<br /></span> +<span class="i0">Que de ses généreux enfans.<br /></span> +<span class="i0">Craignez les Francs! tous ils fléchissent<br /></span> +<span class="i0">Sous des rois qui les avilissent.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XV.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—«Versez-nous le vin de Samos!»<br /></span> +<span class="i0">—Nos filles dansent sous l'ombrage:<br /></span> +<span class="i0">Je vois à travers le feuillage<br /></span> +<span class="i0">Leurs contours si doux et si beaux;<br /></span> +<span class="i0">Mais leur sein, digne des plus braves,<br /></span> +<span class="i0">N'allaitera que des esclaves.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">XVI.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Que l'on me place au bord des flots:<br /></span> +<span class="i0">De Sunium je vois la plage,<br /></span> +<span class="i0">J'y veux mourir; son nu rivage<br /></span> +<span class="i0">Recevra mes derniers sanglots.<br /></span> +<span class="i0">Traînez les chaînes que j'abhorre,<br /></span> +<span class="i0">Moi je meurs: je suis libre encore!<br /></span> +</div></div> + +<p>87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter +en vers passables le moderne enfant de la Grèce: +sans valoir ceux qu'Orphée récitait quand la Grèce +était dans son printems, on aurait pu, dans ces derniers +tems, en composer de plus mauvais encore. +Ses accens n'étaient pas sans expression—sincère +ou factice; et la sensibilité est dans un poète la source +de tous les autres sentimens; mais ces gens-là sont +des menteurs, et comme la main des teinturiers,—ils +revêtent toutes les couleurs.</p> + +<p>88. Mais les mots sont des choses, et une légère +goutte d'encre, tombant comme la rosée sur une +idée, produit ce qui fera penser des milliers et des +millions d'hommes. Chose singulière, que la plus +petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée +au lieu de l'exprimer de vive voix, puisse établir +une chaîne durable entre les siècles! À quelle exiguité +le tems ne réduit-il pas la fragile nature humaine, +tandis que le papier,—un chiffon comme +celui-ci, lui survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce +qui lui était propre.</p> + +<p>89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa +tombe a disparu; quand ses biens, ses enfans, sa +nation elle-même ne conservent plus qu'une seule +place dans les commémorations chronologiques, quelque +lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, +quelque inscription lapidaire retrouvée à la +place d'une barraque, en travaillant aux fondations +d'un <i>cabinet</i>, peuvent restaurer son nom et le faire +regarder comme un précieux et rare monument.</p> + +<p>90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; +c'est quelque chose, un rien, des mots, de l'illusion, +du vent,—mieux fondé sur le style de l'historien +que sur le souvenir que le héros laisse après lui. +Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu +au Whist; les hommes de nos jours avaient oublié +que le grand Marlborough donnait joliment des coups +de poings, quand, heureusement, sa vie a été publiée +par l'archidiacre Coxe.</p> + +<p>91. Milton est le prince des poètes—à notre avis: +un peu lourd, mais divin dans tous les cas. C'était +un indépendant, de son tems;—un citoyen docte, +pieux et continent en amour et à la table. Mais sa vie +s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons +aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges +avait reçu le fouet au collége,—qu'il était colère, +et—mauvais époux; la première mistress Milton +ayant déserté son logis.</p> + +<p>92. Voilà <i>certes</i> des faits bien intéressans; comme +le daim volé de Shakspeare<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, les épices de lord Bacon, +la jeunesse de Titus et les premières aventures +de César; comme les fredaines de Burns (que va +retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de +Cromwell:—mais bien que l'amour de la vérité +inspire ordinairement aux historiens ces détails, et +qu'ils les jugent fort essentiels à la vie de leur héros, +il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa +gloire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de raconter que ce +grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à un gentilhomme de +Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de chasse.</p></div> + +<p>93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, +quand il prêchait dans le monde <i>la Pantisocratie</i>; +ou comme Wordsworth, non imposé, non salarié, +quand il saupoudrait de démagogie<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> ses poèmes +de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems +avant que sa plume inconstante ne déposât dans le +<i>Morning-Post</i> son aristocratie: alors que, lié avec +Southey et marchant sur les mêmes traces, ils épousaient +les deux sœurs (établies mercières à Bath).</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, <i>the Pedlar</i>, +dans l'Excursion.</p></div> + +<p>94. De pareils noms sont désormais atteints et +convaincus; ils forment dans la géographie morale +une véritable <i>Botany-Bay</i>, et leurs plus discrets +biographes auront encore bonne grâce à décrire leurs +franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À +ce propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est +le volume le plus lourd que l'on ait publié depuis la +découverte de l'imprimerie: c'est un obscur et grossier +poème, ayant nom <i>l'Excursion</i>, rimaillé dans +un style que j'ai en aversion.</p> + +<p>95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre +l'intelligence de ses lecteurs et la sienne: malheureusement +les poèmes de Wordsworth et de ses imitateurs, +comme la Siloe de Joannah Southcote sont +des œuvres qui frappent faiblement l'attention publique, +tant est petit le nombre des élus, en ce +siècle; et d'abord, annoncés comme des divinités, +les premiers fruits de leur virginité compromise se +sont bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.</p> + +<p>96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé +d'avouer que si j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; +je laisse aller seuls mes gens, tandis que +je m'amuse à soliloquer sans fin: mais ce sont mes +<i>adresses de la couronne</i>, remettant les affaires à la +prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune +de mes omissions est une perte pour le public, non +pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent été celles +d'Arioste.</p> + +<p>97. Je le sais; ce que nos voisins appellent <i>des +longueurs</i> (nous n'avons pas un mot aussi juste; mais +nous avons bien <i>la chose</i> dans la parfaite ordonnance +des poèmes que Bob Southey met au monde chaque +printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un +appât bien puissant pour le lecteur; mais il n'est +peut-être pas mal à propos de lui présenter quelques +beaux morceaux d'<i>épopée</i>, pour mieux lui prouver +que l'<i>ennui</i> en est le principal ingrédient.</p> + +<p>98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois +à Homère de s'endormir; nous pourrions même sans +lui nous en apercevoir: quand il arrive à Wordsworth +de se réveiller, c'est pour nous dire avec +quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec +ses chers voituriers<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Il invoque le secours d'une +barque pour franchir les abîmes—de l'Océan?—Nullement, +mais de l'air. Ensuite il fait une seconde +invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de +répandre assez de bave pour la mettre à flot.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Wordsworth est l'un des poètes surnommés <i>lakistes</i>, à cause de +leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des barques. C'est ainsi +qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, <i>le lunatique</i>, M. V. +Hugo, <i>le cadavéreux</i>, etc. Nous recommandons instamment les strophes +suivantes à nos romantiques <i>très-illustres</i> et à nos dramaturges <i>très-précieux</i>.</p></div> + +<p>99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, +bien que Pégase soit rétif à son <i>roulage</i>, que +n'emprunte-t-il plutôt les coursiers du char de David? +ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons de +Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire +cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? +Pourquoi donc si le sot veut absolument voir la lune +de plus près, ne demande-t-il pas le secours d'un +ballon?</p> + +<p>100. Des <i>colporteurs</i>, des <i>barques</i>, et des <i>roulages</i>! +Ombres de Pope et de Dryden, en sommes-nous +donc réduits là? ces misérables drogues sont +non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent +comme l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste +abîme du pathos. Bien plus, ces Jacques Cades<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a> du +sens commun et de la poésie viennent siffler sur vos +tombeaux.—Le <i>petit batelier</i> et son <i>Peter bell</i> sourient +de pitié en parlant de celui qui traça la peinture +d'<i>Achitophel</i><a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au trône d'Angleterre. +Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des juges et des savans. +(Voyez, dans <i>Henri VI</i>, deuxième partie, actes <span class="smcap">IV</span> et <span class="smcap">V</span>, comment +Shakspeare a su le mettre en scène.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Achitophel</i> et <i>la Fête d'Alexandre</i> sont les deux plus beaux morceaux +lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de toutes les poésies +modernes.</p></div> + +<p>101. Revenons.—La fête avait cessé: esclaves, +nains, danseuses, tout était retiré. Les récits de l'Arabe, +les chants du poète, les derniers accens du +plaisir, tout venait d'expirer.—La dame et son +amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés +de nuages qui accompagnaient le crépuscule.—Je +te salue, Marie! sur la terre et sur les mers, la +plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!</p> + +<p>102. <i>Ave Maria</i>! Ah! bénie soit cette heure! +bénis le tems, le climat, et le lieu où j'ai vu si souvent +avec délice tomber sur la terre ce doux, ce ravissant +moment! tandis que se balançait la lourde +cloche dans une tour éloignée, et que les derniers +accens de l'hymne du soir se faisaient entendre; +quand le plus léger souffle ne traversait pas les airs +embaumés, et que les feuilles de la forêt semblaient +elles-mêmes partager le recueillement universel.</p> + +<p>103. <i>Ave Maria</i>, c'est l'heure de la prière! <i>Ave +Maria</i>, c'est l'heure de l'amour! <i>Ave Maria</i>, est-ce +bien toi que nos esprits contemplent auprès de ton +fils? <i>Ave Maria</i>, que ta figure est belle! quel charme +dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante +colombe!—Oui, bien que ce soit devant une peinture +que mes genoux fléchissent,—ce tableau n'est +pas une idole, c'est une seconde elle-même.</p> + +<p>104. Quelques casuistes trop tendres ont bien +voulu dire, dans une publication anonyme,—que +je n'avais pas de dévotion: mais que l'on mette ces +personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra +décider qui de nous connaît mieux le droit chemin +du ciel. Mes autels sont l'Océan et les montagnes, +l'air, la terre, les astres,—en un mot, tous les ouvrages +du grand tout, qui produisit l'ame et doit un +jour la recueillir.</p> + +<p>105. Douce heure du crépuscule!—Ah! combien +je t'aimais dans l'ombrageuse solitude de pins<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, +et sur le silencieux rivage qui borne la forêt de Ravenne; +là des racines immémoriales croissent où venaient +auparavant se briser les flots de l'Adriatique. +Bois toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse +des Césars, et que les récits de Boccace et les +chants de Dryden contribuaient encore à me rendre +plus chers!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, <i>la Pigneta</i>. (Voyez <span class="smcap">Boccace</span>.)</p></div> + +<p>106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, +qui font de leur existence d'un été une chanson continuelle, +étaient, avec mes pas, ceux de mon coursier +et la cloche du soir, les seuls échos qui pénétrassent +dans les branches; mes yeux alors se +reportaient en esprit au spectre chasseur de la race +d'Onesti, à sa meute infernale, à leur chasse, et à +toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent à +ne pas rebuter un amant fidèle<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Voyez la cinquième journée, nouvelle <span class="smcap">VIII</span>, du <i>Décaméron</i>. Nastagio +degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo Traversaro, avait dépensé +toutes ses richesses sans parvenir à se faire aimer. Dans sa douleur +il s'éloigna de Ravenne, avec la résolution de se tuer. À trois milles de +la ville, il renvoie ses gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de +pins. Bientôt un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, +nue et ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, +lui arrache le cœur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio apprend +que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en punition +de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu tous les vendredis. +Il s'empresse alors d'inviter à une fête la famille des Traversari +pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont à table sous les pins de la +forêt, le bruit de la chasse infernale se fait entendre; le fantôme recommence +le même récit, et la tremblante Traversaro, troublée elle-même, +s'empresse d'offrir à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette +peur, dit le conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: +ains elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si +paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes aux +voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>107. O Hespérus<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>! tu donnes toutes les bonnes +choses:—à l'homme harassé, sa maison; un repas +à celui qui a faim; au jeune oiseau l'aile providente +de sa mère; au bœuf chargé son étable désirée. +Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, +tout ce que nos dieux domestiques nous rappellent +de cher se rassemble autour de nous à ton premier +regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant jusqu'aux +mamelles de sa mère.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Εσπερε, παντα φερεις,<br /></span> +<span class="i0">φερεις οινον, φερεις αιγα,<br /></span> +<span class="i0">φερεις ματερι παιδα.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<i>Fragment de Sapho</i>.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Autrefois nous nous servions du mot <i>vespres</i> pour exprimer cette heure +du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en soit perdu.</p></div> + +<p>108. Heure suave! qui fais naître les regrets et +attendris le cœur de ceux qui traversent les mers, +quand ce jour-là ils ont dit adieu à leurs doux amis; +ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il interrompt +sa marche au bruit lointain de la cloche des +vêpres, qui semble déplorer le déclin du jour mourant<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>?—Est-ce +là une illusion que doive repousser +notre raison? Non, non! rien n'expire sans que +dans le monde quelque chose ne pleure.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Cette idée admirable n'est pas du siècle de Byron; elle est traduite +de Dante: c'est le début du chant <span class="smcap">VIII</span>, <i>Purgatorio</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Era gia l' ora che volge 'l disio,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>A naviganti e' ntenerisce il cuore</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>E che lo nuovo. Peregrin d' amore</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Punge, se ode squilla di lontano</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Che paja 'l giorno pianger che si muore.</i><br /></span> +</div></div> +<p> +Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la +même idée dans son <i>Cimetière de campagne</i>.</p></div> + +<p>109. Quand Néron périt par la sentence la plus +juste qui jamais ait détruit un destructeur, au milieu +des acclamations bruyantes de Rome délivrée, +des nations affranchies et du monde enchanté, quelques +mains cachées allèrent répandre des fleurs sur +sa tombe<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils +la reconnaissance d'un bienfait rendu par +ce malheureux prince dans le seul instant que le +sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> «<i>Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis œstivisque +floribus tumulum ejus ornarent</i>.» (<span class="smcap">Suétone</span>, <i>Vie de Néron</i>.) +Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce n'était pas le +regret de sa mort qui portait quelques Romains à honorer ainsi sa mémoire; +mais la crainte qu'il ne fût pas réellement mort, et qu'il ne revînt +un jour se venger de ses ennemis: l'Église elle-même a long-tems +partagé cette opinion. Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, +et Augustin n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt +ans après la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez <span class="smcap">Sulpitius +Severus</span>, <i>Dialog.</i> <span class="smcap">II</span>.—<span class="smcap">Augustinus</span>, <i>de Civit. Dei</i>, lib. <span class="smcap">XX</span>.)</p></div> + +<p>110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport +existe-t-il entre la conduite de mon héros et +celle de Néron ou de tout autre bouffon couronné +comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes +de la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à +zéro, et je vais devenir l'une des nombreuses «cuillers +de bois» de la poésie (c'est sous ce dernier nom +que nous autres collégiens aimions à désigner celui +qui venait d'obtenir ses derniers degrés<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>).</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges d'Angleterre, les +écoliers reçoivent chevaliers de la <i>cuiller de bois</i>, les étudians qui viennent +de passer leur thèse. Cette cérémonie burlesque est rarement du +goût du récipiendaire. L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort +des thèses de ces chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.</p></div> + +<p>111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera +jamais fort goûté.—On y trouve quelque chose de +<i>trop</i> épique, et je serai forcé (en le recopiant) de +diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à moins que je +n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, +si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là +même, cette résolution passera pour un perfectionnement +louable; car je prouverai qu'en cela l'opinion +de la critique est celle d'Aristote, <i>passim</i>.—Voyez +«Ποιητιχης.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Quatrieme" id="Chant_Quatrieme"></a>Chant Quatrième.</h2> + + +<p>1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, +si ce n'est peut-être la fin. Souvent, à +l'instant même où Pégase va toucher le but, il se +démet une aile et nous retombons à terre, semblables +à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des +cieux. Notre commun péché est également difficile +à reconnaître; c'est l'orgueil qui flatte notre esprit +de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment de +notre impuissance peut seul nous révéler ce que +nous sommes.</p> + +<p>2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur +véritable niveau, mais la pénétrante adversité finiront +par démontrer à l'homme, et peut-être au Diable—(comme +nous en avons l'espérance), que leur +raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous +nous abusons tant que les brûlans désirs pétillent +dans nos veines,—le sang jaillit alors trop rapidement; +mais quand le torrent s'élargit en approchant +de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur +de chaque émotion passée.</p> + +<p>3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une +haute idée que j'aurais voulu faire partager aux autres: +dans un âge moins tendre, j'eus lieu d'être satisfait; +les autres esprits reconnurent ma supériorité. +Aujourd'hui, mes anciennes illusions <i>tombent en +feuilles desséchées</i>; mon imagination reploie ses ailes, +et la triste vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne +une tournure burlesque à tout ce qu'il y avait autrefois +en moi de romantique<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le même sujet, et il +est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle originalité de <i>Don Juan</i> ne +sera jamais préférée, par les lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination +pure, à la gravité du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. +Dans <i>Juan</i>, l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination +(la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On +peut remarquer que Voltaire finit de même par <i>la Pucelle</i>, et le chantre +passionné d'Éléonore par la <i>Guerre des Dieux</i>. C'est que ces beaux esprits, +peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle, perdirent de +leur essence primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant +de plus en plus à la vue des objets matériels. Au contraire, les +hommes qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que +Platon, Sénèque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination +grandir et s'exalter à mesure que la vieillesse les détacha davantage +de toutes les hypothèses des sens et de la raison.</p></div> + +<p>4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, +c'est que je ne puis pas en pleurer; ou si je pleure, +c'est qu'il n'est pas en notre pouvoir de retenir le +naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il faut +avoir plongé dans le cœur du fleuve Léthé, pour +endormir les sentimens que nous redoutons le plus +d'éprouver. Thétis baptisa dans le Styx son fils mortel; +une mère mortelle aurait choisi le Léthé de préférence.</p> + +<p>5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï +contre les croyances et les mœurs du pays; ils en +ont vu la preuve dans chaque vers de ce poème: je +ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement +ce que j'écris, lorsque je veux être <i>admirable</i>; +mais le fait est que je n'ai rien projeté, si ce n'est +d'être un instant joyeux; mot inusité dans mon vocabulaire.</p> + +<p>6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître +étrange aux honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. +Le père de la poésie sério-comique fut Pulci; +il chanta dans un tems où les chevaliers ressemblaient +mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il +s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, +des dames chastes, des énormes géans et des +rois despotiques; mais tous ces gens-là, sauf les +derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus +convenable, un sujet moderne.</p> + +<p>7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais +pas; peut-être aussi mal que m'ont traité ceux qui +reprochaient à mon plan, non pas ce qu'ils y voyaient, +mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela les amuse, +ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées +y sont libres: en attendant, Apollon me tire par +l'oreille, et me dit de reprendre ici le fil de mon +récit.</p> + +<p>8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à +la délicieuse société de leur propre cœur; l'impitoyable +Tems lui-même gémissait, en séparant avec +sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi +de l'amour, il se reprochait de les arracher à +leurs heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés +à devenir vieux; ils devaient mourir dans leur +fortuné printems, avant d'avoir vu s'envoler un seul +charme, une seule espérance.</p> + +<p>9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni +leur sang pur pour se croupir, et leurs grands +cœurs se refroidir. La blanche vieillesse ne devait +jamais voiler leurs cheveux; et, semblables à ces +contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient +tout printems. La foudre pouvait les atteindre et les +réduire en cendre, mais ce n'était pas à eux de traîner +une longue et tortueuse décrépitude.—Il y avait +en eux trop peu de matière.</p> + +<p>10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour +eux jouir d'un autre Éden; ils ne s'attristaient que +dans un seul cas, lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre +arraché à ses racines séculaires<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>,—le courant d'eau +séparé de sa source,—l'enfant privé en même tems +et pour toujours, des genoux et du sein maternels, +se seraient flétris moins promptement que ces deux +amans éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas +d'instinct comme celui du cœur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Dans le texte: <i>The tree cut from its forest root of years</i>.—L'arbre +coupé de ses <i>forestières</i> racines. Nous avons bien le mot <i>sauvage</i>, +qui vient de <i>silvestris</i>, en italien <i>selvaggio</i>; mais il a perdu sa première +signification, et n'a pas été remplacé. C'est une grande lacune dans notre +langue.</p></div> + +<p>11. Le cœur!—il peut être brisé: heureux, +trois fois heureux, ceux qui du premier choc <i>cassent</i> +ce fragile organe, porcelaine précieuse de l'argile +terrestre! jamais ils ne verront les longues années +presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours +pénibles, et cet amas de souffrances qu'il faut ressentir +et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui +retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait +plus de vœux pour les rompre.</p> + +<p>12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» +disait-on autrefois<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, et par-là ils évitent +plusieurs morts; celle des amis, celle bien plus accablante—de +l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, +de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle +de la vie même. Et puisque le silencieux rivage finit +toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems +esquivé les flèches du vieil archer<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, il se peut qu'une +tombe prématurée, source de tant de regrets, ne +soit au contraire qu'un asile salutaire<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Voyez <i>Hérodote</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> En Angleterre, on représente la mort sous la forme d'un vieil archer. +En France, comme on le sait, c'est un squelette armé d'une faux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six derniers vers +de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui nous tue plus sûrement +encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, <i>toutes +choses qui existent sans respirer</i>, puisque les rives du silence attendent +toujours ceux que n'atteint pas la flèche du grand archer.»</p></div> + +<p>13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la +mort; les cieux, la terre, les airs, tout semblait à +eux; ils ne reprochaient au tems que sa fuite rapide, +et vivaient sans connaître le plus léger remords. +Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la +joie seule, comme une escarboucle, brillait sous +leurs noires paupières, et ces éclairs, ils ne l'ignoraient +pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels +regards de tendresse.</p> + +<p>14. Combien de douces étreintes et de caresses +entrecoupées! le plus fugitif regard, mieux compris +que de longues périodes, et exprimant tout sans +jamais trop en dire; puis un langage semblable à +celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de +sens que pour l'oreille des amans: de douces phrases +badines qui auraient semblé absurdes à ceux qui +avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les +avaient entendues.</p> + +<p>15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient +encore enfans, et même ils n'auraient jamais cessé +de l'être. Ils n'étaient pas nés pour jouer d'importans +personnages sur la scène triste et désenchantée +du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la +nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, +pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fontaines, +sans jamais sentir comme les autres hommes +le poids des heures.</p> + +<p>16. Les lunes changeantes avaient roulé autour +d'eux, et n'avaient pas vu changer ceux dont leur +lever avait éclairé les plaisirs: ces plaisirs n'étaient +pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils étaient ressentis +par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient +jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement +l'amour, la possession ne faisait pour eux que donner +un nouveau prix à chacun de leurs charmes.</p> + +<p>17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! +mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit +aime à se perdre quand le vieux monde devient insupportable, +quand on ne voit plus qu'avec dégoût +ses tumultes et ses spectacles; des intrigues, des +aventures monotones, de misérables tendresses, des +mariages et des enlèvemens, à la faveur desquels +l'hymen allume ses torches pour une prostituée de +plus, et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle +femme soit une catin.</p> + +<p>18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que +l'on connaît de reste. N'en parlons plus.—Qui donc +avait ainsi délivré de tous soins ce couple charmant +et fidèle, qui jamais n'avait accusé la lenteur d'une +seule heure? C'était cette sensibilité dont tout le +monde a eu la conscience, et qui chez les autres +périt faute d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; +sensibilité que nous appelons romanesque, +et que, tout en regardant comme ridicule, nous ne +cessons pas d'envier.</p> + +<p>19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve +léthargique produit par un excès de lecture et de +jeunesse; mais en eux c'était la conséquence de leur +naturel ou de leur destinée. Jamais roman n'avait +ému leurs jeunes cœurs: Haidée n'était rien moins +que savante, et Juan était un enfant de bonne et +pieuse école. Ils n'avaient donc pas meilleure grâce +à s'aimer que les colombes et les fauvettes.</p> + +<p>20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; +heure douce à tous les yeux, mais surtout aux leurs. +C'était à elle qu'ils devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule +les avait vus le premier enchaînés des liens +de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes nuances +célestes que la passion était descendue dans leur +cœur, et qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur +pour unique douaire: toujours enchantés l'un +de l'autre, tout ce qui rappelait le passé leur semblait +aussi agréable que la pensée présente.</p> + +<p>21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et +tout en suivant les fugitives lueurs du jour, un saisissement +subit les prit, et glissa froidement sur leurs +doux souvenirs, comme une brise de vent sur les +cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et +se disperse çà et là: l'espèce de pressentiment qui +parcourut leur corps arracha de la poitrine de Juan +un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haidée +une larme nouvelle et involontaire.</p> + +<p>22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se +dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme +si le globe étincelant dût disparaître avec le dernier +de ses beaux jours. Juan la regardait comme pour +découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.—Il +éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, +et il eût voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment +déraisonnable, ou du moins inconnu.</p> + +<p>23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de +cette manière qui ne fait pas sourire les autres, puis +elle se détourna. Quel que fût le sentiment qui l'agitait, +il parut fugitif, et sa prudence ou son orgueil +l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, +lui rappela,—peut-être en riant,—ce qu'ils venaient +tous deux de penser. «S'il en était jamais +ainsi, reprit-elle,—mais cela est impossible,—ou +du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»</p> + +<p>24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en +pressant de ses lèvres les siennes, elle le réduisit au +silence et parvint même à exhaler, dans un brûlant +baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. Il est +sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; +il en est pourtant qui préfèrent, en cas semblable, +le jus de la treille.—Ils n'ont pas tort non plus; +j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux parieurs à +choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur.</p> + +<p>25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour +le vin, vous en aurez également à souffrir, et sur +vos plaisirs sera toujours levée la taxe de quelque +maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je +le sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une +voix décisive, je connais tant de bonnes raisons en +faveur de tous deux, que je finirais sans doute par +déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un et l'autre +que de s'abstenir de tous les deux.</p> + +<p>26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux +étaient mouillés par l'effet de cette inexprimable tendresse +dans laquelle se confondent tous les sentimens, +ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce +que peuvent en un mot éprouver et révéler de plus +vif deux cœurs purs, pressés l'un contre l'autre, +aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer moins; +sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par +le désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.</p> + +<p>27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors +dans les bras l'un de l'autre?—Ils avaient trop long-tems +vécu si une heure devait sonner qui leur ordonnât +de respirer séparément. Ils n'avaient plus à +attendre des années que des maux ou des outrages; +le monde n'était pas leur sphère; et son art ne pouvait +séduire des créatures passionnées comme une +ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans eux; +il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non +pas seulement un de leurs sens.</p> + +<p>28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et +invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante; mais +ils étaient incapables de se perdre dans ces épaisses +solitudes appelées la société, où se tiennent réunis +tous les vices et toutes les haines. Toutes les créatures +nées libres chérissent la solitude; les oiseaux +au chant le plus mélodieux se nichent avec une +compagne dans des lieux écartés; l'aigle s'élève seul +dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent +en troupe sur la même charogne, à la manière +des hommes.</p> + +<p>29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent +leurs joues l'un sur l'autre, et dans cette charmante +position commencèrent leur sieste. Mais leur sommeil +ne fut pas profond, Juan sentait de tems en +tems une émotion soudaine, et une espèce de frisson +parcourait son corps. Pour Haidée, ses douces +lèvres murmuraient une mélodie sans suite, et les +pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient +à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;</p> + +<p>30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond +ravin des Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel +était l'effet d'un songe, ce mystérieux usurpateur de +l'entendement,—qui nous force à obéir à la volonté +indépendante de notre ame. Singulière espèce d'existence +(car cela est encore exister), de sentir quoique +privé de sens, et de voir bien que les yeux fermés.</p> + +<p>31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la +mer, on l'avait enchaînée à un roc; elle ne savait +comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cependant +les flots grondaient, chaque vague bouillonnait +en fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les +sentir sur sa lèvre supérieure quand elle tressaillit +pour respirer; l'instant d'après les flots écumèrent +sur sa tête, chacun d'eux vint se briser au-dessus +d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Il y a quelque chose de semblable dans le <i>Richard III</i> de Shakspeare. +L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel il se croyait +tombé dans la mer. +</p><p> +«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se +noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... +Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les +flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer +une route à travers les vastes airs, etc.»</p></div> + +<p>32. Alors,—elle fut délivrée: elle erra çà et +là, les pieds ensanglantés, au travers de lattes aiguës; +elle chancelait à chaque pas: quelquefois elle +roulait sur un linceul; puis, l'instant d'après, elle +se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi; +il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez +pour que l'œil pût le considérer, ou la main le toucher; +elle regardait, courait et étendait les bras sans +cesse, mais il lui échappait dès qu'elle croyait l'avoir +saisi.</p> + +<p>33. Le songe a changé: elle est dans une caverne +creusée entre des colonnes de marbre glacé; dans les +salles battues des eaux est gravée la main des siècles; +les vagues peuvent y pénétrer, les veaux marins +s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau +tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs +est abîmée dans les larmes; et, à mesure que ces +gouttes se forment, les rochers les attirent à eux, +et elle croit les voir aussitôt se geler contre le marbre.</p> + +<p>34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume +qui recouvrait son front mort, et qu'elle essayait +en vain de faire disparaître (combien de tels +soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui +semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; +rien ne pouvait rendre les battemens à son cœur navré; +un chant funéraire sortant du milieu des vagues +pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme la voix +sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans +lui parut une vie trop longue.</p> + +<p>35. En regardant le mort avec plus d'attention, +elle remarqua que sa figure s'était ridée et altérée +d'une manière singulière, qu'elle avait de la ressemblance +avec celle de son père; enfin que chaque trait +prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;—elle +retrouvait son maintien sévère, et toutes ses +formes grecques; elle tressaillit, elle s'éveille: oh! +quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil +rencontre les siens! c'est,—c'est celui de son père,—attaché +sur son amant et sur elle!</p> + +<p>36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba +avec un second; l'aspect de son père la remplissait +de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance: +lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers, +peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher +la vie à celui qu'elle chérissait tant! Haidée +aussi avait beaucoup aimé son père; que ce moment +dut être terrible!—J'en ai vu de pareils,—mais +gardons-nous de nous y arrêter.</p> + +<p>37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, +retient son amante dans sa chute, et aussitôt détache +son sabre de la muraille, impatient de tirer vengeance +de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, +qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit dédaigneusement +et dit: «À mon premier signal, mille +cimeterres sont prêts à se montrer. Laisse, jeune +homme, laisse-là ta vaine épée.»</p> + +<p>38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, +c'est,—c'est Lambro,—mon père! tombe avec +moi à ses genoux,—il nous pardonnera;—oui,—oui +le doit. Oh! le plus aimé des pères,—tu +vois mon agonie de plaisir et de peine.—Faut-il, +quand je baise avec transport le bas de ton +manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner ma +joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, +mais grâce, grâce pour lui!»</p> + +<p>39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, +indices peu sûrs de la tranquillité de son ame, l'altier +vieillard demeurait impénétrable: il la regarda, +mais il ne répondit pas un mot; puis il se tourna +vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les +joues de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait +toujours son arme, et brûlait de s'élancer sur le +premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.</p> + +<p>40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde +fois Lambro. Juan répliqua: «Jamais, tant +que ce bras sera libre.» Le visage du vieillard +pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de +sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc +sur ta tête!» Il regarda la pierre avec attention, +comme pour s'assurer qu'elle était en bon état;—car +il en avait dernièrement lâché le coup;—et il +se mit ensuite à l'armer tranquillement.</p> + +<p>41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est +étrange pour nos oreilles, quand notre poitrine doit +être visée l'instant d'après, à vingt pas d'intervalle +ou environ. C'est, je pense, une distance fort convenable +et assez grande, quand c'est un ancien camarade +que vous avez à tuer: mais, après que l'on +vous a tiré une ou deux fois, l'oreille devient plus +irlandaise<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> et moins susceptible.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les Périgourdins de la +Grande-Bretagne.</p></div> + +<p>42. Lambro visa:—un instant de plus terminait +ce chant et la vie de Don Juan, quand Haidée, le +regard aussi fier que celui de son père, se jeta entre +eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort +doit frapper.—Je suis la coupable; il a été jeté +sur ce rivage,—mais il ne l'a pas cherché.—J'ai +donné ma foi, je l'aime.—Je veux mourir +avec lui. Je connais votre naturel inflexible,—connaissez +celui de votre fille.»</p> + +<p>43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, +elle était toute prière, toute enfance; maintenant +elle ose seule défier toutes les humaines terreurs.—Pâle, +froide et immobile comme une statue, elle +demande le dernier coup: sa taille était au-dessus +de celle de ses compagnes et de son sexe, elle se +grandit encore, comme pour offrir un but plus assuré. +Son œil fixe est arrêté sur le visage de son père, +mais elle ne songe pas à retenir sa main.</p> + +<p>44. Les yeux de Lambro étaient en même tems +fixés sur elle,—et l'on ne peut dire combien leurs +regards étaient les mêmes; sauvages avec sérénité, +la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux noirs +était à peu près de la même nature; car elle aussi +eût brûlé de se venger si elle avait été outragée,—et +bien que domptée, c'était encore une lionne. +Le sang paternel bouillonnait en elle à la vue de +son père et témoignait assez qu'il avait la même +origine.</p> + +<p>45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule +différence que devaient mettre dans leurs traits un +autre âge et un autre sexe. Jusque dans la délicatesse +de leurs mains, on trouvait ces rapports, indices +certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on se +représente leur animosité et leur immobile fureur, +quand ils devraient n'éprouver que des sensations +douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et +l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.</p> + +<p>46. Le père se retint un instant, baissa son arme, +puis la releva. Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant +sa fille, comme pour pénétrer dans sa pensée: +«Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu perdre +cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette +scène de désolation. Il en est peu qui souffriraient +un pareil outrage ou qui se retiendraient de tuer; +mais je ferai mon devoir. Quant à la manière dont +tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve +suffisante du passé.</p> + +<p>47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon +père, la sienne va rouler comme une balle devant +toi.» En parlant ainsi, il pressa dans ses lèvres +un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt +hommes, armés de la botte au turban, fondent en +désordre dans l'appartement, bien placés l'un derrière +l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez ou +tuez ce Franc.»</p> + +<p>48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare +de sa fille; et tandis qu'il comprime dans ses bras +tous ses mouvemens, la troupe se place entre elle et +Juan: vainement elle se débat avec son père,—l'étreinte +de celui-ci est comme celle d'un serpent. +Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie +avec la rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant +le premier qui était tombé avec une épaule à demi +séparée du tronc.</p> + +<p>49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le +troisième, vétéran froid et prudent, para les coups +de sabre avec son coutelas, et porta les siens avec +tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme +fut étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu +deux entailles de sabre qui faisaient couler de son +corps deux ruisseaux de sang rouge et épais.—L'un +jaillissait du bras, et l'autre de la tête.</p> + +<p>50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, +puis ils le portèrent hors de l'appartement. D'un signe +le vieux Lambro leur ordonna de le traîner au rivage, +où plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures +pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque, et +gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. +Ils le déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les +écoutilles, en le recommandant strictement aux +gardiens.</p> + +<p>51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, +et celle-ci, avouons-le, était singulièrement disgracieuse. +Justement quand il le voulait le moins, un +homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous les +avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, +sans pouvoir faire un mouvement; et tout +cela parce qu'une dame<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> est tombée amoureuse de +lui.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Julia.</p></div> + +<p>52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, +et déjà je me sens attendri par la nymphe +chinoise des larmes, le thé vert. Cassandre avait +des inspirations moins infaillibles que les miennes; +dès que mes pures libations ont excédé le nombre +trois, je sens mon cœur devenir compatissant au +point de me forcer à recourir au bou noir<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>. Il est +triste que le vin soit si échauffant, car le thé et le +café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Thé de couleur noire.</p></div> + +<p>53. Excepté cependant quand on les mélange avec +toi, Cognac, douce Naïade des rives Phlégétontiques! +Hélas! pourquoi faut-il que tu attaques le foie, +et que, semblable aux autres nymphes, tu sois funeste +à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch +léger, mais quand je prends le soir une rasade de +<i>rack</i><a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, je suis sûr de me réveiller le lendemain avec +la torture<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Espèce de rum.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Dans le texte: «Quand je prends du <i>rack</i>, je suis sûr de me réveiller +avec son synonyme.» <i>Rack</i> signifie <i>liqueur forte</i> et <i>torture</i>.</p></div> + +<p>54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,—le +pauvre garçon n'est pas fort bien portant, il +a reçu plusieurs blessures, mais ses souffrances corporelles +pouvaient-elles se comparer à la moitié +de celles que le cœur de son Haidée éprouvait! Elle +n'était pas de celles qui pleurent, crient, se désespèrent, +et s'emportent une fois qu'elles ne redoutent +plus ceux qui les entouraient. Sa mère était une +Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude +affreuse.</p> + +<p>55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson +parfumée dans des bassins de marbre; la graine, la +fleur et le fruit jonchent en même tems la terre, +jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi +croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits +retentissent du rugissement des lions, et de longs +déserts brûlent le pied des chameaux ou engouffrent, +en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes. +Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le +cœur de l'homme.</p> + +<p>56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et +la terrestre argile y sont également embrasés; brûlé +dès l'enfance et doué d'une force surprenante pour +le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis +à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables +à ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait +été le douaire de la mère d'Haidée; mais ses grands +yeux noirs recélaient les passions les plus profondes; +seulement elles y sommeillaient comme un lion aux +bords d'une fontaine.</p> + +<p>57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable +à ces nuages que l'été nous présente argentés, +paisibles et gracieux jusqu'à l'instant où, chargés de +foudres, ils jettent l'épouvante sur la terre et les +tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été +jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée +par la passion et le désespoir, le feu s'élança de ses +veines humides, tel que le Simoon, quand il se lève +sur la plaine brûlante<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Le vent du désert, fatal à toutes les créatures vivantes, et auquel +les poètes orientaux font de fréquentes allusions.</p></div> + +<p>58. Son dernier regard était tombé sur la blessure +de Don Juan, sur sa défaite et sur sa chute. Le +sang de son unique ami ruisselait sur les carreaux +qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de beauté. +Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,—sa +résistance se termina par un gémissement convulsif. +Semblable au cèdre déraciné, elle tomba sur +le bras de son père, qui jusqu'alors avait eu peine +à dompter sa résistance.</p> + +<p>59. Une veine s'était rompue dans son sein<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; les +pures couleurs de ses lèvres charmantes étaient déjà +voilées par un sang noir qui jaillissait de son gosier: +sa tête penchée ressemblait au lis que la pluie a surchargé. +Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent en +sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais +en vain eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs +cordiaux, Haidée défiait tous leurs procédés, comme +s'il n'avait pas été donné à un seul d'entre eux de retenir +sa vie ou d'éloigner sa mort.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Cet effet de la lutte violente de différentes passions n'est pas très-rare. +Le doge Francis Foscari ayant été déposé en 1457, et entendant les cloches de Saint-Marc +annoncer l'élection de son successeur, «mourut subitement +d'une hémorragie causée par une veine qui se rompit dans +sa poitrine (voyez <i>Sismondi</i> et <i>Daru</i>, tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts +ans<a name="FNanchor_A_125" id="FNanchor_A_125"></a><a href="#Footnote_A_125" class="fnanchor">[A]</a>; quand personne n'eût pensé que ce vieillard avait encore +tant de sang<a name="FNanchor_B_126" id="FNanchor_B_126"></a><a href="#Footnote_B_126" class="fnanchor">[B]</a>.» Je n'avais pas seize ans lorsque je fus témoin d'un effet +aussi triste du mélange des passions dans le cœur d'une jeune personne, +qui pourtant ne mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime +de son retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_125" id="Footnote_A_125"></a><a href="#FNanchor_A_125"><span class="label">[A]</span></a> Sismondi dit même <i>quatre-vingt-quatre</i>. (<i>Biog. univers.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_126" id="Footnote_B_126"></a><a href="#FNanchor_B_126"><span class="label">[B]</span></a> Shakspeare (<i>Macbeth</i>, acte V, scène I<sup>re</sup>).</p></div> + +<p>60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans +cet état: quoique glacés, ses traits n'avaient rien de +livide, et ses lèvres ne perdaient pas leur coloris; +son pouls était arrêté, mais la mort ne paraissait +pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, +et la corruption ne venait pas ravir l'espoir +à ceux qui l'entouraient: la vue de sa charmante +figure révélait même de nouvelles pensées de vie; +je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais +on sentait que toute sa dépouille ne devait pas être +la proie de la terre.</p> + +<p>61. On y retrouvait la passion dominante de son +cœur, telle que l'exprime le marbre quand il est parfaitement +travaillé; immobile et permanente comme +l'image de la belle, mais toujours belle Vénus, celle +des souffrances éternellement réunies du Laocoon, +ou celle de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie +avec laquelle ces marbres expriment la vie est +toute leur beauté; mais ils ne semblent pourtant pas +vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.</p> + +<p>62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un +sommeil, mais plutôt comme de la mort: la vie lui +semblait une chose toute nouvelle, une sensation +étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce qui s'offrait +à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un +certain malaise oppressait son cœur, mais le premier +retour de ses battemens lui causa une vive douleur, +sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car les furies +qui la possédaient avaient aussi fait une pause.</p> + +<p>63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures +et plusieurs objets, sans rien reconnaître; elle vit +veiller autour d'elle, sans en demander la raison; +elle ne compta pas le nombre de ceux qui entouraient +son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien +qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager +ses pensées; vainement celles qui la servaient gardèrent +un long silence, ou parlèrent avec mystère; +le souffle de sa respiration put seul indiquer qu'elle +avait quitté le tombeau.</p> + +<p>64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne +les remarquait pas: son père veilla près de son chevet, +elle détourna les yeux, elle ne reconnut personne, +ni les lieux qui auparavant lui avaient été +chers ou agréables. On la transporta de salle en salle: +elle s'y arrêtait sans résistance, elle avait tout oublié; +et pourtant ces yeux, que l'on voulait croire +fermés à toutes les anciennes pensées, semblaient +pleins de funestes résolutions.</p> + +<p>65. À la fin, une esclave prononça le mot de +harpe; le harpiste vint et accorda son instrument. +Dès les premières notes irrégulières et rapides, Haidée +fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta +bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa +pensée d'un souvenir désolant. L'artiste commença +une chanson lente et plaintive, composée avant les +tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens +jours.</p> + +<p>66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée +marquent sur la muraille la mesure de ce +vieil air. Il changea de ton et se mit à chanter l'Amour. +Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; +sur elle vient planer un instant le songe de +ce qu'elle fut et de ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on +peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux +de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, +semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand +ils se résolvent en pluie.</p> + +<p>67. Vaine consolation, inutile soulagement.—Ces +pensées, trop rapidement soulevées, troublèrent +sa tête; la folie s'empara d'elle, elle se leva comme +si jamais on ne l'eût cru malade, et se jeta sur tous +ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi. +Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des +cris, quand elle atteignit le paroxisme de son accès. +Sa frénésie dédaignait d'extravaguer, même quand +on en vint à la frapper dans l'espoir de la sauver.</p> + +<p>68. Par momens encore elle montrait une lueur +d'entendement. Bien qu'elle jetât de longs regards +sur chaque objet, sans pouvoir s'en rappeler aucun, +rien ne put lui faire regarder la figure de son père; +elle repoussait toute nourriture et tout habillement; +tous les moyens de vaincre sa répugnance sur ces +deux points furent inutiles; le changement de place, +le tems propice, les soins ou les remèdes, rien ne +put rendre le sommeil à ses sens;—il semblait avoir +pour jamais perdu tout empire sur elle.</p> + +<p>69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. +Au bout de ce tems, sans gémissement, un soupir +ou un regard qui pût indiquer les dernières angoisses, +l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui +veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir +qu'au moment où le voile sombre et épais qui +couvrait son gracieux visage s'étendit jusque sur +ses yeux—ses beaux, ses noirs yeux!—posséder +tant d'éclat, hélas! et se flétrir!</p> + +<p>70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait +dans son sein un second principe de vie: cet +enfant du crime aurait pu naître innocent et plein +de charmes; mais il termina sa fragile existence sans +voir le jour; et, avant de naître, il entra dans le +tombeau qui se ferma dans le même instant sur la +fleur et sur le bouton: vainement la rosée du ciel +descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable +fruit de l'amour.</p> + +<p>71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La +honte ou le chagrin ne s'arrêteront plus sur elle. Elle +n'était pas faite pour traîner à travers les années ou +les mois ce fardeau pénible que portent les cœurs +froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous +la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, +mais ils furent délicieux,—tels, qu'ils n'auraient +pu se prolonger pour elle davantage. Maintenant +elle dort en paix sur le rivage de la mer, où elle +aimait tant à venir.</p> + +<p>72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, +ses édifices sont détruits, et ses habitans passés. Il +n'y reste que la tombe d'Haidée et celle de son père; +mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit +déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où dorment +des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, +nulle langue ne rappelle leur souvenir; et +la beauté de la fille des Cyclades n'a trouvé d'autre +chant funéraire que celui de la mer furieuse.</p> + +<p>73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore +son nom d'un mélancolique chant d'amour; et +plus d'un insulaire abrège la longueur des nuits en +racontant l'histoire de son père. La valeur était son +partage; la beauté, fut celui de sa fille;—si elle +aima sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle +faute;—ainsi reçoit toujours un châtiment quiconque +s'égare de même: nul ne doit espérer de fuir +le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient +son propre vengeur.</p> + +<p>74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop +triste, je le laisse sur les tablettes de l'imprimeur. +Je n'aime pas à peindre des fous dans la crainte de +paraître avoir voulu me retracer moi-même.—D'ailleurs +je n'ai plus rien à dire sur ce point, et comme +ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver +et accompagner Juan, que nous avons laissé +à demi mort quelques stances plus haut.</p> + +<p>75. Blessé et chargé de fers, «<i>casé</i>, <i>criblé</i>, <i>confiné</i>,» +quelques jours se passèrent avant qu'il pût +rappeler le passé à son esprit, et quand il reprit ses +sens il se vit en pleine mer, faisant six nœuds par +heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent +devant lui:—dans un autre tems il eût été +ravi de les voir, mais alors il se souciait fort peu +du cap Sigée.</p> + +<p>76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes +et flanquée d'un côté par l'Hellespont, de l'autre par +la mer, le brave des braves, Achille est enseveli, à +ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire<a name="FNanchor_125_127" id="FNanchor_125_127"></a><a href="#Footnote_125_127" class="fnanchor">[125]</a>), et +plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, +on remarque le <i>tumulus</i>—de qui? le ciel le sait; +peut-être de Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous +héros qui, s'ils étaient encore en vie, n'auraient rien +de plus à cœur que de nous arracher la nôtre.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_127" id="Footnote_125_127"></a><a href="#FNanchor_125_127"><span class="label">[125]</span></a> Voyez «<i>Dissertation sur la guerre de Troie</i>, montrant que cette +expédition n'a jamais été entreprise, et que cette prétendue ville n'a +jamais existé,» par Jacques Bryant. <i>Londres</i>, 1796.</p></div> + +<p>77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, +de vastes plaines incultes et bordées de montagnes; +à quelque distance le mont Ida toujours le +même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien +lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble +pourtant encore destinée à des faits glorieux.—Cent +mille hommes pourraient y combattre aisément; +mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion, on +voit brouter les brebis et se traîner les tortues.</p> + +<p>78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non +gardés; çà et là quelques petits hameaux dont les +noms sont nouveaux et rudes; quelques bergers (peu +semblables à Paris) s'arrêtant un instant à considérer +les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques +conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein +de vénération pour sa religion, ayant un chapelet à +la main et une pipe à la bouche;—mais le diable si +j'y ai vu un seul Phrygien.</p> + +<p>79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son +étroite prison; il sentit qu'il était esclave, privé de +tout secours, et en présence d'une mer ombragée de +tems en tems par la tombe des héros. Encore affaibli +par la perte de son sang, il put à peine faire entendre +quelques courtes questions, et les réponses qu'il +obtint furent loin de lui donner une explication satisfaisante +de son état présent et passé.</p> + +<p>80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, +qui semblaient être, et qui effectivement étaient +des Italiens. Il apprit du moins par eux leur destinée, +qui était fort singulière. Ils formaient une +troupe engagée pour la Sicile,—tous chanteurs, +fort capables de remplir leurs rôles: ayant mis à la +voile de Livourne, ils ne furent pas attaqués par le +pirate, mais réellement vendus à bon marché par +l'<i>Impresario</i><a name="FNanchor_126_128" id="FNanchor_126_128"></a><a href="#Footnote_126_128" class="fnanchor">[126]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_128" id="Footnote_126_128"></a><a href="#FNanchor_126_128"><span class="label">[126]</span></a> Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en Italie.—Cela est +un fait. Il y a quelques années, une troupe d'acteurs fut engagée pour un +théâtre étranger, par un certain personnage qui les embarqua dans un +port d'Italie, les conduisit à Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un +hasard singulier, j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra +de Rossini, l'<i>Italiana in Algieri</i>, l'une des femmes de cette compagnie, +revenue de captivité. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe +qui apprit à Juan cette curieuse aventure. Car bien +que destiné au marché turc, il conservait son caractère,—ou +du moins son masque; c'était un petit +homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune +avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant +beaucoup plus de résignation que la <i>prima +donna</i> et le <i>ténor</i>.</p> + +<p>82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique +récit: «Notre impresario machiavélique ayant fait +un signal vis-à-vis certain promontoire, appela à +nous un brick étranger. <i>Corpo di Caio Mario!</i> nous +y fûmes transportés à bord avec précipitation, +sans un seul <i>scudo de salario</i>; mais, pourvu que le +Sultan aime le chant, nous ne serons pas long-tems +sans rétablir nos affaires.</p> + +<p>83. «La <i>prima donna</i>, quoique un peu vieille, et fatiguée +par une vie désordonnée, a quelques bonnes +notes; mais, quand la salle est peu garnie, elle +est sujette au rhume, et alors on entend avec +plaisir la femme du <i>tenor</i>, qui cependant n'a pas +beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup de bruit +à Bologna le carnaval dernier, en prenant le +comte <i>César Cicogna</i> à une vieille princesse romaine.</p> + +<p>84. «Nous avons aussi des danseuses; la <i>Nini</i> qui +a plus d'une corde à son arc; la grosse rieuse de +<i>Pelegrini</i>, qui eut bien sujet de se louer du dernier +carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents +bons sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle +n'en a plus maintenant le dernier Paul. Puis la +<i>Grotesca</i>, c'est là une danseuse! Elle pourra dire +un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) +de tant d'hommes.</p> + +<p>85. «Quant aux <i>figuranti</i>, ils sont comme tous +ceux de leur espèce. Par-ci, par-là, une jolie créature +qui pourra frapper les regards; les autres, à +peine bons pour la foire. Il en est une grande et +droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental +pourra aller loin, mais elle n'a pas de vigueur +dans les jambes. Après tout, c'est fâcheux, +avec une tête et une figure comme la sienne.</p> + +<p>86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. +Le <i>musico</i> n'est qu'un vieux bassin fêlé; +toutefois, il a un autre avantage qui pourra lui +ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces +lieux un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le +devra pas à son chant. Parmi tous ceux du <i>troisième +sexe</i> que le pape forme annuellement, on +aurait de la peine à réunir trois voix parfaites<a name="FNanchor_127_129" id="FNanchor_127_129"></a><a href="#Footnote_127_129" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_129" id="Footnote_127_129"></a><a href="#FNanchor_127_129"><span class="label">[127]</span></a> Il est singulier que le pape et le sultan soient les principaux patrons +de cette branche de commerce,—les femmes étant exclues de l'Église +Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et n'étant pas jugées dignes de +garder les avenues du harem. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, +et dans les cordes basses le bœuf ne sait plus que +beugler. C'est dans le fait un homme qui jamais +n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir +une note, un tems ou une mesure; mais il était +proche parent de la <i>prima donna</i>, et celle-ci se +chargea de garantir la richesse et la flexibilité de +sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant +on le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.</p> + +<p>88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse +sur mon propre mérite; et—je vois, monsieur,—malgré +votre jeunesse,—que vous paraissez +un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins +qu'étranger; vous avez entendu parler de Raucocanti?—C'est +moi-même. Le tems pourra venir +où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez +pas l'année dernière à la foire de Lugo<a name="FNanchor_128_130" id="FNanchor_128_130"></a><a href="#Footnote_128_130" class="fnanchor">[128]</a>; venez-y +l'année prochaine, on m'a invité à y chanter.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_130" id="Footnote_128_130"></a><a href="#FNanchor_128_130"><span class="label">[128]</span></a> Lucques.</p></div> + +<p>89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli +garçon, mais gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux +gestes, la plus entière ignorance, une voix +dépourvue d'agrément et d'étendue, il est toujours +mécontent de son lot, quand il est à peine bon +pour chanter des ballades au coin des rues. Dans +les rôles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa +passion, comme il ne saurait parler du cœur, il +se contente de parler des dents.»</p> + +<p>90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu +par la bande des pirates qui venaient, à +l'heure indiquée, inviter tous les captifs à rentrer +dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard +de regret sur les vagues (les cieux brillans +et azurés les couvraient alors d'un double azur; +elles bondissaient libres et heureuses, en face du +soleil), puis ils descendirent, un à un, sous les +écoutilles.</p> + +<p>91. Le lendemain, ils furent informés—que pour +mieux s'assurer d'eux dans leurs cellules maritimes, +et en attendant dans les Dardanelles le firman de sa +hautesse (le plus impératif des talismans souverains, +et celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand +on le peut), ils seraient enchaînés et réunis dame +avec dame et homme à homme, et qu'ils seraient de +cette manière exposés sur le marché aux esclaves de +Constantinople.</p> + +<p>92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, +(long-tems on avait contesté et débattu si l'on devait +regarder le soprano comme un mâle, et on avait +fini par l'enfermer avec les femmes en qualité de +surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une +femme se trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut +que ce mâle fût Juan, qui,—situation critique +à son âge, fut accouplé avec une bacchante au rubicond +visage.</p> + +<p>93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné +le tenor. Ils se détestaient tous deux d'une +haine qu'on ne trouve guère qu'au théâtre, et chacun +d'eux s'affligeait plus de son déplorable voisinage +que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; +au lieu de se résigner à vivre ensemble, ils se mirent +à tirer violemment des deux côtés opposés en +jurant à qui mieux mieux:—<i>Arcades ambo, id est</i>: +coquins l'un et l'autre.</p> + +<p>94. La compagne de Juan était une Romagnole, +mais qui avait été élevée dans la Marche de la vieille +Ancone<a name="FNanchor_129_131" id="FNanchor_129_131"></a><a href="#Footnote_129_131" class="fnanchor">[129]</a>. Elle avait (outre d'autres importantes +qualités d'une <i>bella donna</i>) des yeux aussi noirs et +aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité pénétrait +jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion +de claire brunette, briller un violent désir +de plaire,—le meilleur des douaires, surtout quand +il se présente à la suite de l'autre.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_131" id="Footnote_129_131"></a><a href="#FNanchor_129_131"><span class="label">[129]</span></a> Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet c'est une des plus +anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs, si l'on s'en rapporte à ce +vers de Juvenal: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ante domum Veneris quam</i> Dorica <i>sustinet</i> Ancon.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès +de Juan, car le chagrin conservait sur ses sens une +entière puissance; de beaux yeux pouvaient s'arrêter +sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien qu'ils +fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à +leurs mains de se toucher, ni ses mains ni aucun +autre de ses membres (et elle en avait de ravissans) +ne purent agiter son pouls ou mettre en danger sa +fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses +blessures récentes.</p> + +<p>96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait +trop s'enquérir: les faits sont des faits. Or, +nul chevalier ne pouvait être plus loyal, et nulle +dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en donnerons +qu'une ou deux preuves. On dit que «personne +ne tiendra de feu, même en pensant aux glaces +du Caucase;» je crois du moins que peu de gens +en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan +qui sort triomphant d'une épreuve au moins aussi +difficile.</p> + +<p>97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description +de ce qu'il eut à souffrir, ayant moi-même, +et dans mon enfance, résisté à semblable tentation; +mais j'entends dire que plusieurs personnes refusent +de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils +offrent trop de vérité. Je me hâterai donc de faire +sortir Don Juan de son vaisseau, car mon éditeur +me jure sur sa foi qu'il serait plus facile à un chameau +de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces +deux chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.</p> + +<p>98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement +à citer, et partant je renvoie mes lecteurs aux +chastes pages de Smollet, Prior, Arioste ou Fielding, +qui représentent des choses bien étranges +pour un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois +je mettais une grande vivacité à plonger dans +l'encre ma plume; j'aimais à soutenir une lutte poétique, +et même je me souviens d'un tems où tous +ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques +que je dédaigne aujourd'hui d'écrire.</p> + +<p>99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans +aiment un tambour; mais, à cette heure, je ne +veux que rester en paix, laissant à la populace littéraire +le plaisir de décider si mes vers mourront +avant que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, +ou s'ils passeront avec le tems un bail de +quelques centaines d'années. En tout cas, le gazon +qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et +autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut +de mes vers.</p> + +<p>100. La vie, pour les poètes qui, nourrissons de +la gloire, ont franchi la distance des tems et des +langages, ne semble que la plus faible partie de +l'existence. Quand un nom se présente escorté de +vingt siècles, c'est une boule de neige qui s'accroît +de chaque flocon voisin, et pourtant roule toujours +la même; elle peut même devenir une montagne; +mais, après tout, c'est toujours de la neige froide.</p> + +<p>101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, +et l'amour de la gloire une passion trompeuse qui +dévore trop souvent ceux qui voudraient sauver leur +poussière de l'immense destruction. Cette destruction +creuse la sépulture de tout ce qui existe, et elle ne +tolérera jusqu'au jour de l'avénement du juste—que +le changement. J'ai marché sur la tombe d'Achille, +et là j'ai entendu douter de l'existence de Troie: le +tems jettera les mêmes doutes sur celle de Rome.</p> + +<p>102. Les générations de morts se chassent, et les +tombes héritent des tombes, jusqu'à ce que le souvenir +d'un siècle disparaisse, et soit recouvert par le +souvenir du siècle suivant. Où sont les épitaphes que +lisaient nos pères; à peine quelques-unes ont-elles +échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades +d'hommes connus jadis, mais dont la mort +universelle n'a pas même épargné les noms.</p> + +<p>103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit +où périt dans sa gloire le jeune de Foix, ce +héros enfant, qui vécut trop long-tems pour les +hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité<a name="FNanchor_130_132" id="FNanchor_130_132"></a><a href="#Footnote_130_132" class="fnanchor">[130]</a>. Un +pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que +la négligence laissera bientôt tomber, rappelle, sur +l'une de ses faces, le carnage de Ravenne; mais les +ronces et les immondices viennent se presser autour +de sa base<a name="FNanchor_131_133" id="FNanchor_131_133"></a><a href="#Footnote_131_133" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_132" id="Footnote_130_132"></a><a href="#FNanchor_130_132"><span class="label">[130]</span></a> Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. On le surnommait +<i>le Foudre de l'Italie</i>, et le gain de la bataille de Ravenne venait +de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, <i>le plus honoré +prince du monde</i>, quand il reçut le coup mortel, à l'âge de vingt-trois +ans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_133" id="Footnote_131_133"></a><a href="#FNanchor_131_133"><span class="label">[131]</span></a> La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est à deux milles +de la ville, du côté opposé de la rivière et sur la route de Forli. L'état +actuel de la colonne est exactement décrit dans le texte. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>104. Je passe chaque jour à l'endroit où sont déposés +les os de Dante; sa cendre est protégée par +une petite coupole plus élégante que majestueuse<a name="FNanchor_132_134" id="FNanchor_132_134"></a><a href="#Footnote_132_134" class="fnanchor">[132]</a>; +mais on respecte la tombe du poète, et non pas la +colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée +du héros et le livre du barde, également anéantis, +descendront où sont déposés les chants et les +exploits des hommes, avant la mort du fils de Pélée +ou la naissance d'Homère<a name="FNanchor_133_135" id="FNanchor_133_135"></a><a href="#Footnote_133_135" class="fnanchor">[133]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_134" id="Footnote_132_134"></a><a href="#FNanchor_132_134"><span class="label">[132]</span></a> Ce fut Bernardo Bembo qui éleva à Dante, en 1483, le monument +dont parle ici Lord Byron, et qui fut restauré en 1692 par le cardinal +Domenico Maria Corsi, légat de la Romagne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_135" id="Footnote_133_135"></a><a href="#FNanchor_133_135"><span class="label">[133]</span></a> Ces dernières strophes, qui semblent avoir été faites sur la tombe de +Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la poésie moderne. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Non è il mondan romore altro ch' un fiato</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>E muta nome perchè muta lato.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La vostra nominanza è color d' erba</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Che viene e va, e quei la discolora</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Per cui ell' esce della terra acerba.</i><br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i1">(<i>Purgatorio</i>, canto XI.)<br /></span> +</div></div> +<p> +«La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantôt +vient d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de direction. +</p><p> +«Votre célébrité est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane +le rayon même qui l'avait fait poindre de terre.»</p></div> + +<p>105. Cette colonne fut cimentée avec du sang humain, +et maintenant elle est salie avec les immondices +des hommes, comme si le paysan voulait témoigner +son grossier mépris pour un lieu qu'il se +plaît à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée; +et tels sont les regrets que devrait seule obtenir +cette meute sanguinaire, dont le sauvage et cruel +instinct de gloire a fait connaître à la terre les souffrances +que Dante n'avait vues qu'en enfer.</p> + +<p>106. Cependant il naîtra encore des poètes. La +gloire est une vapeur; mais la pensée humaine prend +ses fumées pour du véritable encens, et l'inquiétude +qui produisit dans le monde les premiers chants demandera +toujours ce qu'alors elle demandait. Comme +les vagues viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi +les passions, parvenues à leur dernier degré de violence, +se résolvent en poésie, car la poésie n'est +qu'une passion, ou du moins <i>n'était</i>, avant qu'elle +devînt un objet de mode.</p> + +<p>107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée +et contemplative, les hommes qui deviennent le foyer +de toutes les passions acquièrent la triste et amère +faculté de retracer, comme dans une glace, toutes +leurs impressions et de les revêtir des couleurs les +plus vivantes, peut-être ferez-vous bien de leur +imposer silence, mais vous y perdrez (je pense) un +fort joli poème.</p> + +<p>108. O vous, indulgentes <i>azurées</i><a name="FNanchor_134_136" id="FNanchor_134_136"></a><a href="#Footnote_134_136" class="fnanchor">[134]</a> du second +sexe, qui faites la fortune de tous les livres, et dont +les regards annoncent les nouveaux poèmes, refuserez-vous +toujours d'annexer à celui-ci votre <i>imprimatur</i>?—Me +faudra-t-il devenir la proie des obscurs +cuisiniers,—ces pillards de tous les naufragés +du Parnasse? Hélas! serais-je donc le seul de tous +les poètes vivans qui ne soit pas admis à goûter votre +thé d'Hippocrène.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_136" id="Footnote_134_136"></a><a href="#FNanchor_134_136"><span class="label">[134]</span></a> Les <i>blues</i>, les dames beaux-esprits de Londres.</p></div> + +<p>109. Quoi! ne puis-je plus redevenir «un lion<a name="FNanchor_135_137" id="FNanchor_135_137"></a><a href="#Footnote_135_137" class="fnanchor">[135]</a>», +un poète de bals, une plume courante, un aimable +brûle-papier, afin de mériter les complimens de +maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, +comme le sansonnet d'Yorik: «Je ne puis sortir de +là?» Eh bien! je jure à l'exemple du poète Wordy +(toujours indigné de n'être lu de personne), que le +goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie +tirée par les dames aux jupons bleus d'une coterie.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_137" id="Footnote_135_137"></a><a href="#FNanchor_135_137"><span class="label">[135]</span></a> Dans le grand monde anglais on appelle <i>lion</i> celui qui donne le ton +et la mode à tous les <i>dandys</i> de seconde classe.</p></div> + +<p>110. Oh! «bleues profondes, obscures et charmantes,» +comme l'a dit un de nos poètes en parlant +du ciel, et comme je le dis de vous, mes doctes +dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, +et j'en ai peu remarqué de cette couleur) +bleus comme les jarretières nouées avec sérénité<a name="FNanchor_136_138" id="FNanchor_136_138"></a><a href="#Footnote_136_138" class="fnanchor">[136]</a> à +la jambe gauche d'un patricien, quand il embellit +une réception nocturne, ou un lever du matin:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_138" id="Footnote_136_138"></a><a href="#FNanchor_136_138"><span class="label">[136]</span></a> L'ordre de la jarretière donne aux chevaliers le droit d'être appelés +<i>Votre Sérénité</i>.</p></div> + +<p>111. Cependant, il est parmi vous quelques créatures +séraphiques.—Mais les tems sont bien éloignés +où, poétique adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis +que vous lisiez mes stances; et—n'en parlons plus, +tout cela est passé. Je n'ai toutefois pas de répugnance +pour les savantes personnes; quelquefois on +rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une +de cette école, la plus aimable, la plus chaste, la +meilleure des femmes, mais—elle est entièrement +folle.</p> + +<p>112. Humboldt, «le premier des voyageurs,» +ou plutôt le dernier, a imaginé, si les dernières relations +sont exactes, un instrument céleste (j'ai oublié +le nom et la date précise de cette découverte +sublime), au moyen duquel il promet de constater +l'état de l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de +l'air<a name="FNanchor_137_139" id="FNanchor_137_139"></a><a href="#Footnote_137_139" class="fnanchor">[137]</a>. O lady Daphné, permettez-moi de vous mesurer.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_139" id="Footnote_137_139"></a><a href="#FNanchor_137_139"><span class="label">[137]</span></a> <i>The</i> blue, <i>l'air</i>. Ce mot joue avec le sobriquet de <i>blues</i> donné aux +savantes. Le dernier vers semble exprimer une saillie libertine qu'il est +impossible de traduire.</p></div> + +<p>113. Mais à notre récit; le vaisseau qui amenait +des esclaves au marché de la capitale doit maintenant, +suivant l'usage, avoir posé l'ancre sous les +murs du sérail: la cargaison, ayant été trouvée +saine et exempte de la peste, fut déposée sur le marché, +parmi des Géorgiens, des Russes et des Circassiens, +destinés à servir des projets et des désirs +différens.</p> + +<p>114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune +et jolie Circassienne, garantie vierge, fut cédée à +quinze cents dollars. Les plus fraîches nuances animaient +sa beauté de toutes les couleurs célestes. Ce +prix effraya quelques enchérisseurs désappointés, +qui avaient monté jusqu'à onze cents; mais quand ils +virent qu'on offrait davantage, ils se retirèrent tous +en même tems, persuadés qu'elle était destinée au +sultan.</p> + +<p>115. Douze négresses de la Nubie furent portées +à une somme qu'on eût à peine offerte dans les marchés +d'Amérique; et cependant Wilberforce vient +d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition +de la traite<a name="FNanchor_138_140" id="FNanchor_138_140"></a><a href="#Footnote_138_140" class="fnanchor">[138]</a>. Je ne vois même là-dedans +rien de fort étonnant, car le vice est toujours beaucoup +plus prodigue qu'un souverain; les vertus, la +plus exaltée d'entre elles, la charité elle-même, sont +parcimonieuses:—le vice ne songe pas à épargner +quand on lui offre une rareté.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_140" id="Footnote_138_140"></a><a href="#FNanchor_138_140"><span class="label">[138]</span></a> C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, et l'un des +hommes les plus éclairés de notre siècle, sur la proposition duquel la +traite des noirs fut abolie en Angleterre.</p></div> + +<p>116. Mais quant à vous apprendre la destinée de +notre jeune troupe, et comment les uns furent vendus +aux pachas, les autres à des juifs; comment +ceux-ci furent obligés de se courber sous les fardeaux, +tandis que ceux-là furent appelés à des commandemens, +en qualité de renégats; comment enfin +la troupe abandonnée des femmes, conservant l'espoir +de ne pas tomber entre les mains d'un trop +vieux visir, était évaluée et destinée à faire une maîtresse, +une quatrième femme ou une victime;</p> + +<p>117. C'est ce que nous réservons pour le chant +suivant. Nous devons même (attendu la longueur +de celui-ci) abandonner ici notre héros à son sort, +quelque défavorable qu'il puisse être. Je sais que les +répétitions sont détestables; mais il ne m'a pas été +possible d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets +donc la continuation de Don Juan, à ce que, +dans Ossian, l'on nomme le cinquième <i>duan</i><a name="FNanchor_139_141" id="FNanchor_139_141"></a><a href="#Footnote_139_141" class="fnanchor">[139]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_141" id="Footnote_139_141"></a><a href="#FNanchor_139_141"><span class="label">[139]</span></a> Les bardes écossais ou irlandais divisaient en <i>duans</i> ces compositions +poétiques dans lesquelles la narration est souvent interrompue par des +épisodes et des apostrophes; tels sont les poèmes qui nous ont été donnés +sous le nom d'<i>Ossian</i> par Macpherson.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Cinquieme" id="Chant_Cinquieme"></a>Chant Cinquième.</h2> + + +<p>1. Quand les poètes érotiques chantent leurs +amours en vers coulans, pleins de mollesse et de +grâces, quand ils arrangent leurs rimes comme Vénus +accouple ses colombes, ils s'inquiètent peu du venin +qu'ils préparent; et cependant, plus ils obtiennent +de succès, plus ils font de mal, témoin l'exemple +d'Ovide: Pétrarque lui-même, si on le juge avec la +rigueur convenable, Pétrarque est vraiment le corrupteur<a name="FNanchor_140_142" id="FNanchor_140_142"></a><a href="#Footnote_140_142" class="fnanchor">[140]</a> +platonique de toute la postérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_142" id="Footnote_140_142"></a><a href="#FNanchor_140_142"><span class="label">[140]</span></a> The <i>pimp</i>. L'énergie de ce mot rappelle les fonctions principales du +cardinal Dubois auprès de son sérénissime élève.</p></div> + +<p>2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à +l'exception de ceux qui ne sont pas destinés à séduire; +qui, simples, francs et rapides, n'offrent +rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de déréglement +une moralité, songent moins à plaire qu'à +instruire, et combattent tour à tour toutes les passions. +Aussi, pourvu que mon Pégase ne soit pas +mal ferré, on va, dès ce moment, reconnaître dans +mon poème une véritable école des mœurs.</p> + +<p>3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de +l'Asie parsemés de palais; le fleuve océanique<a name="FNanchor_141_143" id="FNanchor_141_143"></a><a href="#Footnote_141_143" class="fnanchor">[141]</a> çà +et là hérissé d'un soixante-quatorze<a name="FNanchor_142_144" id="FNanchor_142_144"></a><a href="#Footnote_142_144" class="fnanchor">[142]</a>, la coupole de +Sophie avec ses rayons d'or, les bois de cyprès, +l'Olympe aux sommets élevés et blanchis; les douze +îles, et bien plus que je n'en saurais rêver loin de +pouvoir le décrire, tel est le fidèle aspect qui ravit +la ravissante Marie Montague<a name="FNanchor_143_145" id="FNanchor_143_145"></a><a href="#Footnote_143_145" class="fnanchor">[143]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_143" id="Footnote_141_143"></a><a href="#FNanchor_141_143"><span class="label">[141]</span></a> On a beaucoup critiqué cette expression d'Homère: elle ne satisfait +pas assez nos idées gigantesques de l'Océan, mais elle s'applique parfaitement +à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer Égée, qui sont entrecoupés +d'îles. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_144" id="Footnote_142_144"></a><a href="#FNanchor_142_144"><span class="label">[142]</span></a> Un vaisseau de soixante-quatorze.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_145" id="Footnote_143_145"></a><a href="#FNanchor_143_145"><span class="label">[143]</span></a> Voyez la lettre de Lady Montague à la comtesse de Bristol.</p></div> + +<p>4. J'ai une passion pour le nom de <i>Marie</i><a name="FNanchor_144_146" id="FNanchor_144_146"></a><a href="#Footnote_144_146" class="fnanchor">[144]</a>; il +avait jadis pour moi un son magique, et aujourd'hui +il me transporte encore à demi dans ces royaumes +de féerie, où je croyais entrevoir ce qui ne devait +jamais arriver: tous mes sentimens ont changé; celui-ci +fut le dernier à varier, c'est un charme dont +je ne suis pas encore parfaitement délivré. Mais—je +deviens triste et je me refroidis en racontant une +histoire qui n'admet pas le pathétique.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_146" id="Footnote_144_146"></a><a href="#FNanchor_144_146"><span class="label">[144]</span></a> La première femme aimée de Byron fut Marie Decff. Il n'avait guère +alors plus de huit ans. Voyez les <i>Mémoires de Byron</i>.</p></div> + +<p>5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les +vagues se brisaient, en écumant, sur les Symplegades<a name="FNanchor_145_147" id="FNanchor_145_147"></a><a href="#Footnote_145_147" class="fnanchor">[145]</a>. +C'est un grand spectacle, quand on le considère du tombeau +du Géant<a name="FNanchor_146_148" id="FNanchor_146_148"></a><a href="#Footnote_146_148" class="fnanchor">[146]</a> et tout à son aise, +que celui des mers se déroulant entre le Bosphore, +et venant frapper et baigner les rives de l'Asie et de +l'Europe. Jamais passager n'eut de nausées sur une +mer mieux garnie d'écueils que le Pont-Euxin.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_147" id="Footnote_145_147"></a><a href="#FNanchor_145_147"><span class="label">[145]</span></a> Ou <i>îles Cianées</i>. Ce sont des écueils situés à une faible distance, les +uns de la côte d'Europe, et les autres de celle d'Asie, dans le Bosphore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_148" id="Footnote_146_148"></a><a href="#FNanchor_146_148"><span class="label">[146]</span></a> Le tombeau du Géant est une élévation sur le rivage adriatique du +Bosphore, où l'on vient volontiers se divertir les jours de fête. C'est +comme Harrow et Highgate. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>6. C'était l'un des premiers et tristes jours de la +pâle automne, époque de l'année où les nuits se ressemblent +toutes, mais non pas les jours. Alors les +Parques achèvent la trame des gens de mer, les +tempêtes menaçantes soulèvent les eaux, et le repentir +des vieux péchés s'empare de tous ceux qui +voyagent sur le grand abîme. Tous promettent d'amender +leur vie, mais c'est un vœu qu'ils ne tiennent +jamais: noyés ils ne le peuvent, et sauvés ils ne le +veulent.</p> + +<p>7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et différens +de pays, d'âge et de sexe, étaient rangés dans +le marché, chacun à sa place, à côté du marchand +auquel il appartenait. Malheureuses créatures, leurs +regards étaient pleins de douleur: tous, à l'exception +des noirs, semblaient désespérés d'avoir été +enlevés à leurs amis, à leur maison, à la liberté. +Mais quant aux nègres, ils montraient plus de philosophie;—sans +doute parce qu'ils étaient habitués +à être vendus, comme les anguilles à être écorchées.</p> + +<p>8. Juan était plein de jeunesse, et par conséquent +d'espérance et de santé. Cependant, je suis forcé de +le dire, son regard était un peu obscurci, et de +moment en moment on voyait une larme s'en échapper +à la dérobée. Peut-être son courage était-il affaibli +par la perte de sang qu'il avait faite, mais en +tout cas, celle de sa fortune, de son amante, et des +lieux ravissans qu'il avait abandonnés pour être marchandé +avec des Tartares, tout cela aurait été capable +d'ébranler un stoïcien.</p> + +<p>9. Néanmoins son maintien avait encore de la +dignité. Ses traits et la richesse de ses habits, sur +lesquels on apercevait quelques restes de dorures, +attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez +qu'il était né dans une classe non vulgaire. Puis il +était, malgré sa pâleur, d'une singulière beauté, et +puis on calculait les chances d'une rançon.</p> + +<p>10. Semblable à une table de trictrac, la place +était couverte de blancs et de noirs, rangés peut-être +avec un peu moins de symétrie, mais de manière +à frapper l'œil des acheteurs. Les uns faisaient +tomber leur choix sur une peau de jais, les autres +en préféraient une pâle; au milieu de ces nombreuses +marchandises se rencontra par hasard un homme de +trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux +noirs étaient remplis de résolution: il était couché +près de Juan, attendant que quelqu'un se décidât à +l'acquérir.</p> + +<p>11. Il paraissait Anglais, c'est-à-dire il avait des +épaules carrées, un visage couperosé, de bonnes +dents et des cheveux bouclés d'un brun foncé. Soit +l'effet des réflexions, des peines ou des études, les +soucis avaient légèrement gravé leur empreinte sur +son large front; l'un de ses bras était enfermé dans +une écharpe rougie, et il témoignait un <i>sang-froid</i> +égal à celui du plus calme des spectateurs.</p> + +<p>12. Mais voyant à son côté un véritable enfant, +dont l'ame, bien qu'alors accablée sous un coup qui +désespérait les hommes faits, était évidemment élevée, +il ne tarda pas à témoigner pour le sort de son +jeune compagnon d'infortune une espèce de compassion +brusque; pour le sien, il ne le regardait que +comme un accident tout naturel.</p> + +<p>13. «Mon enfant,—dit-il, dans tout cet assemblage +de Géorgiens, Russes, Nubiens, et je ne +sais quels autres misérables qui n'ont entre eux +d'autre différence que celle de la peau, et avec +lesquels il faut que nous soyons aujourd'hui confondus, +je ne vois que vous et moi qui valions +quelque chose; il est donc convenable que nous +fassions connaissance: s'il était possible de vous +consoler, je l'essaierais avec plaisir.—De quelle +nation êtes-vous, s'il vous plaît?»</p> + +<p>14. Juan ayant répondu: «Espagnol.—Je savais +bien, ajouta le premier, que vous ne pouviez être +un Grec. Ces chiens serviles n'ont pas le regard +aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un +beau tour; mais c'est ainsi que tôt ou tard elle en +use avec tous les hommes; ne vous en attristez +pas,—dans huit jours elle changera peut-être. +Elle m'a traité à peu près de la même manière que +vous, excepté cependant qu'elle m'y avait depuis +long-tems accoutumé.</p> + +<p>15. «—Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir +qui vous a amené ici?—Oh! rien de bien +rare, six Tartares et une chaîne.—Mais comment +fûtes-vous réduit à ce malheur? voilà ce que je +désirerais savoir, si vous y consentez.—Je servais +depuis quelques mois dans l'armée russe, et +dernièrement Suwarow m'ayant ordonné d'aller +prendre Widdin, je fus moi-même pris, au lieu +de la ville<a name="FNanchor_147_149" id="FNanchor_147_149"></a><a href="#Footnote_147_149" class="fnanchor">[147]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_149" id="Footnote_147_149"></a><a href="#FNanchor_147_149"><span class="label">[147]</span></a> En 1790. Widdin ou Viden est située en Bulgarie, sur les bords du +Danube.</p></div> + +<p>16. «—Mais n'avez-vous pas d'amis?—J'en +avais, mais, grâces à Dieu, je n'en ai pas été importuné +depuis ce tems-là. Maintenant que j'ai de +bonne grâce satisfait à toutes vos questions, me +ferez-vous le même plaisir?—Hélas! répondit +Juan, c'est une histoire bien pénible et bien longue.—Oh! +s'il en est ainsi, vous avez deux fois +raison de retenir votre langue, un récit triste attriste +doublement quand il est long.</p> + +<p>17. «Mais ne vous en désolez pas: la fortune, à +votre âge, bien que ce soit une femme passablement +inconstante, ne vous laissera pas long-tems +(car vous n'êtes pas son mari) dans une semblable +position. De nous révolter contre la destinée cela +nous avancerait comme à l'épi de se roidir contre +la faucille. Les hommes sont assujettis aux circonstances, +quand même les circonstances semblent +s'assujettir aux hommes.</p> + +<p>18. «Ce n'est pas, dit Juan, mes présens malheurs +que je déplore, mais les passés.—J'avais +une amante.» Il s'arrêta, et ses yeux noirs s'obscurcirent; +une seule larme brilla un instant dans +ses paupières, puis vint sillonner sa joue: «Non, +ce n'est pas mon sort actuel que je déplore, comme +je vous le disais; j'ai supporté sur la mer furieuse +des tourmens auxquels n'ont pu résister les plus +courageux.</p> + +<p>19. «Mais ce dernier coup.»—Il s'arrêta de nouveau, +et détourna son visage. «Ah! reprit son ami, +je pensais bien qu'il devait y avoir quelque dame +dans l'affaire; voilà de ces choses qui demandent +une tendre larme, et j'en aurais, à votre place, +répandu comme vous. J'ai bien gémi quand ma +première femme mourut, et je fis de même quand +ma seconde prit la fuite.</p> + +<p>20. «Ma troisième.—Votre troisième! interrompit +Juan en se retournant, à peine si vous avez +trente ans; pouvez-vous déjà compter trois femmes?—Non, +deux seulement sont restées sur la terre; +et du reste il n'est pas étonnant qu'une personne +se soit engagée trois fois—dans les saints nœuds +du mariage!—Eh bien! donc, votre troisième, +dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit +pas encore la fuite?—Non, sur mon ame!—Que +fit-elle donc?—C'est moi qui me sauvai +d'elle.</p> + +<p>21. «—Vous prenez, monsieur, les choses froidement, +dit Juan. Mais,—répliqua l'autre, que voulez-vous +que fasse un homme? Dans votre firmament +sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le +mien ils sont dissipés. Tous nous commençons la +vie avec des sentimens passionnés et de hautes espérances; +mais le tems décolore nos illusions, et +chacune d'elles dépose annuellement, ainsi que le +serpent, sa peau brillante.</p> + +<p>22. «Il est vrai qu'elle en reprend une autre fraîche +et radieuse, ou même plus fraîche et plus radieuse; +mais l'année s'écoule, et au bout d'une +semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort +réservé à tout ce qui est né. L'amour est le premier +pêcheur qui sur nous jette ses terribles filets; +l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire, +tendent les piéges séduisans de nos derniers jours, +et nous nous y laissons encore prendre, moyennant +une pièce d'or ou une louange.</p> + +<p>23. «Tout cela est fort beau, peut-être même +vrai, dit Juan, mais je ne vois pas comment notre +situation présente en deviendra plus supportable.—Vous +ne le voyez pas? dit l'autre; cependant +vous conviendrez qu'en considérant les choses +comme elles doivent l'être, on acquiert au moins +quelque instruction; par exemple, aujourd'hui, +nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos +malheurs peuvent nous apprendre à mieux nous +conduire comme maîtres.</p> + +<p>24. «Plût au ciel que nous fussions maîtres en +ce moment, quand ce ne serait que pour mettre +à profit, sur nos amis les païens, la leçon qu'ils +nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir +de rage: Dieu protège l'écolier contraint d'étudier +en ces lieux!—Peut-être, reprit l'autre, un +jour, et même dans un instant, verrons-nous notre +situation s'améliorer<a name="FNanchor_148_150" id="FNanchor_148_150"></a><a href="#Footnote_148_150" class="fnanchor">[148]</a>; en attendant (voilà, je crois, +un vieil eunuque noir qui nous regarde) je prie +Dieu que quelqu'un veuille bien nous acheter.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_150" id="Footnote_148_150"></a><a href="#FNanchor_148_150"><span class="label">[148]</span></a> M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>Perhaps we shall be, one day, by and by»</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Rejoin'd the other «when our bad luck mends here</i>»<br /></span> +</div></div> +<p> +par: «Peut-être ne serions-nous pas si mal, si notre sort <i>devient</i> meilleur.»</p></div> + +<p>25. «Après tout, quel est notre état présent? il +est mauvais, sans doute, et pourrait être meilleur,—mais +c'est le lot de tous les humains; la plupart +des hommes sont esclaves, les grands surtout le +sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de +mille autres choses; la société même, elle qui devrait +nous inspirer de la bienveillance, détruit le +peu que nous pouvions en avoir naturellement; <i>ne +plaindre personne</i>, tel est le grand expédient social +des stoïques mondains, gens dépourvus d'entrailles.»</p> + +<p>26. En ce moment, un vieux personnage neutre +du troisième sexe s'avança, et jetant un coup-d'œil +sur les captifs, sembla chercher à découvrir, d'après +leur figure, leur âge et leur capacité, s'ils convenaient +bien à la prison dont il avait les clefs. Jamais +dame n'est lorgnée par un amant, cheval par +un maquignon, drap large par un tailleur, honoraires +par un avocat, ou voleur par un geolier,</p> + +<p>27. Comme l'est un esclave par celui qui songe +à l'acheter. Plaisante chose d'acheter nos semblables, +et pourtant ils sont tous à vendre si vous considérez +judicieusement leurs passions. Quelques-uns s'acquièrent +avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, +ceux-là avec un emploi, suivant leur âge +et leur caractère, le plus grand nombre avec une +bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des +écus ou des coups de pied suivant leur degré de +corruption.</p> + +<p>28. Après les avoir examinés attentivement, l'eunuque +se tourna vers le marchand, et s'informa du +prix d'abord de l'un, puis de tous les deux. Ils marchandèrent, +contestèrent et même jurèrent—hélas! +dans une foire de chrétiens, comme s'il se fût agi +d'un bœuf, d'un âne, d'un agneau ou d'un chevreau; +on eût cru qu'ils se luttaient en les entendant discuter +ainsi la valeur de ce beau couple de bêtes humaines.</p> + +<p>29. À la fin, leurs cris s'adoucirent en simples +grognemens; ils tirèrent péniblement leurs bourses, +retournèrent chaque pièce d'argent, en firent sonner +quelques-unes, pesèrent les autres dans leurs +mains, et confondirent souvent par erreur des sequins +avec des paras jusqu'à ce que la somme entière +eût été complètement épluchée. Le marchand rendit +de la monnaie, signa régulièrement une quittance, +et puis commença à songer comment il dînerait.</p> + +<p>30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon +appétit, ou, dans ce dernier cas, s'il eut une digestion +facile. Il me semble qu'il dut en mangeant avoir +de singulières pensées, et que sa conscience lui inspira +quelques légers scrupules sur l'étendue du droit +divin que nous avons de vendre de la chair et du +sang; je trouve que l'heure où le dîner nous oppresse +est la plus sombre des vingt-quatre qui tournent +quotidiennement sur nous.</p> + +<p>31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide +trouvait la vie plus supportable après avoir +mangé: il se trompe;—la réplétion ajoute aux souffrances +habituelles de l'homme, à moins qu'il ne soit +un porc; s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa +tête, tant qu'elle tourne; mais sur la nourriture je +suis de l'avis du fils de Philippe ou plutôt du fils d'Ammon +(peu satisfait d'un seul monde et d'un seul père).</p> + +<p>32. Je pense, avec Alexandre<a name="FNanchor_149_151" id="FNanchor_149_151"></a><a href="#Footnote_149_151" class="fnanchor">[149]</a>, que l'action de +manger et une ou deux autres nous font doublement +sentir que nous sommes mortels. Quand un rôti, un +ragoût, un poisson et une soupe, mêlés de quelques +entremets, peuvent nous égayer ou nous rendre mélancoliques, +qui voudrait ensuite compter sur une +intelligence dont le suc gastrique modifie tout l'usage?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_151" id="Footnote_149_151"></a><a href="#FNanchor_149_151"><span class="label">[149]</span></a> Voyez la <i>Vie d'Alexandre</i>, dans Plutarque.</p></div> + +<p>33. L'autre soir (c'était vendredi dernier), ceci +est un fait et non pas une fable poétique,—je venais +de jeter ma grande capote sur mes épaules<a name="FNanchor_150_152" id="FNanchor_150_152"></a><a href="#Footnote_150_152" class="fnanchor">[150]</a>, +mon chapeau et mes gants étaient encore sur la table, +quand j'entendis une détonnation.—Huit +heures venaient de sonner.—Je courus aussi vite +que j'en étais capable<a name="FNanchor_151_153" id="FNanchor_151_153"></a><a href="#Footnote_151_153" class="fnanchor">[151]</a>, je trouvai le commandant +militaire étendu dans la rue, et respirant à +peine.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_152" id="Footnote_150_152"></a><a href="#FNanchor_150_152"><span class="label">[150]</span></a> <i>Great coat</i>. M. A. P. traduit: <i>robe de chambre</i>. Je crains que ce +ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Byron était sur le point +de sortir à cheval quand cet événement eut lieu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_153" id="Footnote_151_153"></a><a href="#FNanchor_151_153"><span class="label">[151]</span></a> L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis le 8 décembre +1820, dans les rues de Ravenne, à moins de cent pas de la demeure de l'auteur. +Les circonstances en sont ici exactement décrites. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>. Voyez sa vie.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>34. Pauvre diable! il avait été, par l'effet d'une +vengeance sans doute odieuse, percé de cinq lingots<a name="FNanchor_152_154" id="FNanchor_152_154"></a><a href="#Footnote_152_154" class="fnanchor">[152]</a>, +et laissé expirant sur le pavé. Je le transportai +chez moi, je l'étendis sur un escalier, je le +déshabillai, je me mis à le considérer;—mais pourquoi +ajouterais-je ici quelques détails? Tous les soins +furent inutiles, l'homme n'existait déjà plus, il avait +été trop bien atteint par un vieux canon de fusil<a name="FNanchor_153_155" id="FNanchor_153_155"></a><a href="#Footnote_153_155" class="fnanchor">[153]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_154" id="Footnote_152_154"></a><a href="#FNanchor_152_154"><span class="label">[152]</span></a> Grosses balles cylindriques et oblongues.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_155" id="Footnote_153_155"></a><a href="#FNanchor_153_155"><span class="label">[153]</span></a> On trouva près du corps mort un vieux canon de fusil qui était scié +par le milieu. Il venait d'être déchargé et était encore chaud. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>35. Je m'arrêtai à le regarder, car je le connaissais +beaucoup: j'ai bien vu des cadavres, mais jamais +dont les traits, après un semblable accident, +fussent aussi calmes. Bien que percé à l'estomac, au +cœur et au foie, il paraissait endormi; et comme le +sang s'était épanché à l'intérieur, sans que nul flot +hideux vînt au dehors indiquer la réalité, il vous +eût été difficile de le croire mort. En le regardant +ainsi, je pensai ou je dis:</p> + +<p>36. «Est-ce bien là la mort? Qu'est-ce alors que +la vie ou la mort? Parle!» mais il ne parla pas: +«Éveille-toi!» mais il dormit toujours.—«Hier +encore, quelle voix avait plus de puissance? à sa +première parole mille guerriers étaient frappés de +crainte; tel que le centurion, il disait: Va, et l'on +allait; viens, et l'on s'avançait. La trompette et le +cor se taisaient jusqu'à ce qu'il eût parlé; et maintenant +il ne lui reste plus qu'un tambour voilé de +crêpes.»</p> + +<p>37. Ceux qui naguère lui obéissaient et le respectaient +avancèrent alentour de son lit leurs visages +hâlés, pour voir encore un chef dont le corps saignait +pour la dernière, mais non pour la première +fois. Hélas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affronté +jusqu'au moment de leur fuite les ennemis de +Napoléon!—Le premier à la charge et dans les +sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassinât dans +une ville paisible?</p> + +<p>38. Près des nouvelles blessures étaient les cicatrices +des anciennes; cicatrices honorables qui +avaient fondé sa gloire, et qui offraient avec les autres +un horrible contraste.—Mais laissons ce sujet, +il demande peut-être plus d'attention que je ne dois +ici lui en donner; je le regardais (comme j'en ai +souvent regardé d'autres) pour essayer de débrouiller +dans la mort quelque chose qui peut confirmer, +ébranler ou motiver une croyance.</p> + +<p>39. Mais c'était toujours le même mystère. Nous +sommes ici, et nous allons là;—mais où? Cinq +morceaux de plomb, trois, deux, un seul même +nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc formé +que pour être répandu? et chacun des élémens de la +terre peut-il anéantir ceux de notre existence? L'air,—la +terre,—l'eau, le feu vivent,—et nous +nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes +choses<a name="FNanchor_154_156" id="FNanchor_154_156"></a><a href="#Footnote_154_156" class="fnanchor">[154]</a>. N'en parlons plus, et reprenons comme +auparavant le fil de notre histoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_156" id="Footnote_154_156"></a><a href="#FNanchor_154_156"><span class="label">[154]</span></a> Nullement: les élémens terrestres (si l'on peut en distinguer dans la +matière), l'air, la terre, l'eau et le feu, se mélangent sans cesse, et les +particules de ces élémens, qui composent le corps humain, obéissent à la +même nécessité. Ils ne vivent pas, ils ne meurent pas, mais ils se modifient +éternellement. Ce qui vit et ne meurt pas, c'est l'<i>esprit</i>, duquel on +peut dire, avec Byron, au moment où il se sépare du corps, <i>il était ici, +il va là; mais où?</i></p></div> + +<p>40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit +son acquisition près d'une barque dorée; il +les y fit entrer, et, s'étant placé près d'eux, ils s'éloignèrent +avec toute la rapidité que l'on pouvait +obtenir des efforts des rameurs et du mouvement +des eaux. Ils ressemblaient à des gens qui attendent +leur sentence, et qui s'inquiètent d'en connaître le +résultat. Enfin la caïque entra dans une petite crique<a name="FNanchor_155_157" id="FNanchor_155_157"></a><a href="#Footnote_155_157" class="fnanchor">[155]</a>, +au bas d'une muraille que surmontaient des +cyprès noirs et élevés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_157" id="Footnote_155_157"></a><a href="#FNanchor_155_157"><span class="label">[155]</span></a> Une petite baie.</p></div> + +<p>41. Là, leur conducteur poussant le guichet +d'une petite porte de fer, elle s'ouvrit, et ils avancèrent +d'abord à travers d'épaisses bruyères flanquées +des deux côtés comme avec des tours par +de grandes allées d'arbres. Ils avaient de la peine +à garder leur route et étaient obligés de tâtonner;—car +la nuit était fermée quand ils avaient +quitté la barque, et l'eunuque ayant fait un signe +aux rameurs, ils s'étaient éloignés du bord sans +dire un seul mot.</p> + +<p>42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux +chemin, à travers des bosquets d'orangers, de +jasmins et autres arbustes. J'allais vous en donner +une description détaillée, attendu que les pays du +nord n'offrent pas une grande profusion de plantes +orientales, <i>et cætera</i>; mais depuis quelque tems tous +vos rimailleurs croient bien faire en dressant des +couches entières dans <i>leurs</i> ouvrages, et cela, parce +qu'un poète a fait un voyage en Turquie<a name="FNanchor_156_158" id="FNanchor_156_158"></a><a href="#Footnote_156_158" class="fnanchor">[156]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_158" id="Footnote_156_158"></a><a href="#FNanchor_156_158"><span class="label">[156]</span></a> Le poète dont Byron parle ici est sans doute lui-même.</p></div> + +<p>43. Comme ils enfilaient toujours le même sentier, +Juan conçut une pensée qu'il souffla aussitôt +dans l'oreille de son compagnon:—elle aurait pu +venir en pareille circonstance dans votre tête ou +dans la mienne. «Il me semble, dit-il, que nous ne +ferions pas si mal de hasarder, pour nous rendre +libres, un coup décisif. Cassons la tête de ce vieux +noir, et sauvons-nous.—Cela serait plus tôt fait +que dit.</p> + +<p>44. «—Oui, dit l'autre, et après, que ferons-nous? +<i>Comment nous sauver d'ici</i>? Comment diable +y sommes-nous venus? Et quand même nous pourrions +nous en tirer, et garantir notre peau du sort +de celle de saint Barthélémy<a name="FNanchor_157_159" id="FNanchor_157_159"></a><a href="#Footnote_157_159" class="fnanchor">[157]</a>, le jour de demain +nous verrait dans quelque autre mauvais pas, sans +doute plus dangereux que celui où nous étions +auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais +volontiers, comme Ésaü, mon droit d'aînesse pour +un beefsteak.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_159" id="Footnote_157_159"></a><a href="#FNanchor_157_159"><span class="label">[157]</span></a> Saint Barthélémy fut écorché vif. Michel-Ange, dans le grand tableau +du <i>Jugement dernier</i>, l'a représenté tenant d'une main sa peau, et montrant +de l'autre le fer, instrument de son supplice.</p></div> + +<p>45. «Nous ne pouvons être loin de quelque maison +habitée; car la confiance avec laquelle le vieux +nègre s'est glissé avec ses deux captifs dans un sentier +aussi étroit, indique assez qu'il est certain de +trouver ses amis éveillés: un seul cri les ferait tous +accourir; il est donc bon de bien regarder avant +de se lancer.—Et maintenant, vous le voyez, ce +chemin nous a fait arriver. Voilà, par Jupiter, un +beau palais!—et de plus, éclairé.»</p> + +<p>46. C'était, en effet, un grand et vaste édifice +qui s'offrait à leur vue, et sur la façade duquel on +avait répandu une infinité de dorures et de couleurs +variées, suivant l'usage des Turcs et leur goût extravagant;—car +ils sont peu avancés dans les arts +dont leur patrie était jadis le centre: chaque <i>villa</i> +du Bosphore ressemble à un paravent nouvellement +peint, ou bien à une jolie décoration d'opéra.</p> + +<p>47. Comme ils approchaient davantage, l'agréable +saveur de certaines étuves, de rôtis et de pilaus, +choses qui trouvent toujours grâce devant les mortels +affamés, vinrent tempérer les intentions farouches +de Juan, et le rendirent à son innocence habituelle; +en même tems son ami crut devoir ajouter +à ses prudens raisonnemens une clause favorablement +reçue. «Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un +peu, ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous +éloigner.»</p> + +<p>48. On fait appel, tantôt aux passions, tantôt aux +sentimens, tantôt à la raison des hommes; ce dernier +moyen est toutefois rarement usité, attendu que +la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison: +quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; +et chacun d'eux plus ou moins s'accorde à +nous ennuyer avec l'argument qui est son fort; nul +ne songe à être bref.</p> + +<p>49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, +bien que je n'ignore pas la puissance de l'éloquence, +de l'or, de la beauté, de la flatterie, des +menaces, d'un schelling,—nul n'est plus efficace, +comme chaque jour nous en offre la preuve, quand +il s'agit de gagner les bonnes grâces de l'homme et +de l'attendrir, que ce tout-puissant et suave tintement, +ce tocsin de l'ame; en un mot,—la cloche +du dîner<a name="FNanchor_158_160" id="FNanchor_158_160"></a><a href="#Footnote_158_160" class="fnanchor">[158]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_160" id="Footnote_158_160"></a><a href="#FNanchor_158_160"><span class="label">[158]</span></a> Cette strophe devrait être gravée au frontispice de tous les livres de +politique représentative.</p></div> + +<p>50. La Turquie ne possède aucunes cloches, et cependant +on y dîne. Juan et son ami n'entendirent +personne sonner chrétiennement l'heure du festin; +ils ne virent pas une bande de laquais chargés d'introduire +les invités, mais ils sentaient le fumet des +rôtis, ils apercevaient des flammes, un grand feu, +des cuisiniers en mouvement, les bras nus; et ils +regardaient à droite, à gauche, avec l'œil prophétique +de l'appétit.</p> + +<p>51. Déposant donc toute idée de résistance, ils +restèrent près et derrière leur noir guide, alors bien +éloigné de croire sa piteuse existence menacée. +Après un court intervalle il leur ordonna de s'arrêter, +et frappant à une porte qui s'ouvrit aussitôt, +une grande et magnifique salle déploya à leurs yeux +toute l'ostentation de la pompe ottomane.</p> + +<p>52. Je ne veux pas décrire: bien est-il vrai que +la description est mon fort, mais en ces jours radieux, +il n'est pas de sot qui, pour décrire son superbe +voyage dans une cour étrangère, ne fraye un +<i>in-quarto</i> et ne demande vos concerts de louanges.—L'éditeur +se ruine, peu lui importe; et cependant +la nature torturée de vingt mille manières se +résigne avec une patience exemplaire à entrer ainsi +dans les <i>guides</i>, les tours, les esquisses, les vers, +les appendices<a name="FNanchor_159_161" id="FNanchor_159_161"></a><a href="#Footnote_159_161" class="fnanchor">[159]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_161" id="Footnote_159_161"></a><a href="#FNanchor_159_161"><span class="label">[159]</span></a> Il n'est pas de pays où l'on publie autant de <i>Guides</i> et de <i>Tours</i> +qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espèces de <i>résumés</i> que les jeunes +Anglais se croient obligés de faire imprimer au retour de leurs courses sur +le continent. Ils servent d'attestation à leurs voyages, et on peut les comparer +aux thèses imprimées de nos avocats et de nos médecins. Les uns et +les autres sont des livres de famille, peu appréciés du public.</p></div> + +<p>53. Dans cette salle, et de long en large, on +voyait plusieurs hommes accroupis sur leurs genoux +et jouant aux échecs; d'autres causaient par monosyllabes, +ou semblaient occupés avant tout de leur +costume. Quelques-uns fumaient dans de superbes +pipes ornées de becs d'ambre plus ou moins précieux: +ceux-ci marchaient gravement, ceux-là dormaient, +et plusieurs enfin aiguisaient leur appétit +pour le souper avec un verre de rum<a name="FNanchor_160_162" id="FNanchor_160_162"></a><a href="#Footnote_160_162" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_162" id="Footnote_160_162"></a><a href="#FNanchor_160_162"><span class="label">[160]</span></a> En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les Musulmans prendre +plusieurs verres de liqueurs fortes pour éveiller l'appétit. J'en ai vu prendre +jusqu'à six verres de <i>raki</i> avant leur repas, et jurer qu'ils en dînaient +beaucoup mieux ensuite. Je voulus moi-même en faire l'expérience, mais +je me trouvai comme cet Écossais qui, ayant entendu dire que les oiseaux +appelés <i>kittiewiaks</i> aiguisaient admirablement la faim, en dévora six et +se plaignit ensuite de <i>n'avoir pas plus d'appétit qu'auparavant</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple +d'infidèles achetés, quelques-uns levèrent les yeux +un moment sans ralentir leurs pas; quant à ceux qui +étaient assis, ils ne se dérangèrent nullement: un +ou deux regardèrent en face les captifs, de l'air que +l'on examine un cheval pour juger de son prix; d'autres +firent, de leur place, un signe à l'eunuque; +mais aucun ne le fatigua de ses paroles.</p> + +<p>55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrêtassent, +l'appartement et plusieurs autres suites de salles riches +et splendides, mais silencieuses, à l'exception +d'une seule, dans laquelle les gouttes d'eau d'une +fontaine de marbre tombaient en écho au milieu des +ombres de la nuit<a name="FNanchor_161_163" id="FNanchor_161_163"></a><a href="#Footnote_161_163" class="fnanchor">[161]</a>; dans une autre encore, quelques +têtes de femmes s'avancèrent curieusement, et +firent briller des yeux noirs au travers de la porte +ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de +bruit elles entendaient.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_163" id="Footnote_161_163"></a><a href="#FNanchor_161_163"><span class="label">[161]</span></a> C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens d'avoir été +reçu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et une fontaine +en marbre, etc., etc., etc. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>. Voyez sa <i>Vie</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>56. Le long des murs majestueux, quelques lampes +mourantes jetaient encore assez de lumière pour +éclairer leur route, mais trop peu pour laisser voir +ces salles impériales dans toute leur riche et superbe +splendeur. Peut-être n'est-il rien,—je ne dirai pas +d'effrayant, mais de triste, la nuit aussi bien que le +jour, comme un immense appartement, lorsqu'il ne +se trouve pas une ame qui interrompe la morte splendeur +de l'ensemble.</p> + +<p>57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, +une seule ne semble rien du tout dans les déserts, +dans les forêts, dans les foules ou sur le rivage: là +nous savons que la solitude est bien placée; ce sont +des lieux où elle a toujours tenu son empire: mais +dans les imposantes salles ou dans les vastes galeries, +qu'elles soient d'un travail moderne ou d'une +antique architecture, une espèce de mort nous saisit, +en nous trouvant seuls dans un lieu destiné à +réunir un grand nombre.</p> + +<p>58. Un cabinet propre et retiré, un livre, un ami, +une dame seule, ou bien encore un verre de Bordeaux, +de Sandwich, et surtout de l'appétit, voilà +ce qui aide un Anglais à passer les soirées d'hiver. +Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que +celle d'un théâtre éclairé par le gaz; mais moi je +passe solitairement mes soirées dans de longues galeries, +et c'est là la cause de mon caractère mélancolique.</p> + +<p>59. Hélas! cette grandeur dont l'homme s'environne +le rapetisse lui-même. Je conviens qu'elle est +parfaitement à sa place dans une église: l'édifice +qui parle du ciel, loin d'être mesquin, doit toujours +être fort et durable, jusqu'à ce que nulle langue ne +puisse plus déchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. +Mais depuis la chute d'Adam, de vastes +maisons conviennent mal au genre humain,—et +de vastes tombes encore moins.—Il me semble que +l'aventure de la tour de Babel pourrait vous en convaincre +beaucoup mieux que je ne le pourrais faire.</p> + +<p>60. Babel était la maison de chasse de Nemrod; +c'était une ville merveilleuse pour ses jardins, ses +murailles et ses richesses; là régna Nabuchodonosor, +roi des hommes, jusqu'à ce qu'un beau jour +d'été il se fût mis à paître; là Daniel, à la grande +surprise et terreur du peuple, y dompta des lions +dans leur fosse; elle fut encore illustrée par Pyrame, +par Thisbé, et par la calomniée reine Sémiramis.</p> + +<p> +61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +</p> + +<p>62. Mais, pour revenir,—s'il se trouvait (que +ne trouve-t-on pas en ce siècle?) quelques incrédules +qui, sous prétexte de n'avoir pu deviner la +position de cette même Babel, ou de ne l'avoir pas +voulu (Claudius Rich, esq., en a cependant rapporté +quelques briques, et a publié dernièrement +deux Mémoires sur ce sujet); s'il s'en trouvait, dis-je, +qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, mécréans +que nous devons croire, bien qu'ils ne nous +croient pas;</p> + +<p>63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a +exprimé avec une charmante précision la folie maçonique +de ceux qui, oubliant la grande place de +repos, ne rêvent jamais qu'architecture. Nous savons +quelle est la fin nécessaire des choses et des hommes, +morale douloureuse (comme toutes les morales); et +le <i>sepulcri immemor struis domos</i> nous rappelle que +nous élevons des maisons quand nous ne devrions +que creuser des tombes<a name="FNanchor_162_164" id="FNanchor_162_164"></a><a href="#Footnote_162_164" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_164" id="Footnote_162_164"></a><a href="#FNanchor_162_164"><span class="label">[162]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Tu secanda marmora</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Locas sub ipsum funus, et sepulcri</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Immemor, struis domos</i>.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i6">(<span class="smcap">Horace</span>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>64. Ils gagnèrent enfin un côté plus retiré, dont +les échos se réveillèrent comme d'un long sommeil. +Bien qu'il s'y trouvât tout ce qu'il était possible d'y +désirer, on y voyait de plus une foule de choses +dont on ne concevait pas l'utilité. L'opulence s'était +étudiée à encombrer d'objets de toute espèce un appartement +magnifique, et la nature semblait inquiète +de savoir ce que l'art avait prétendu faire.</p> + +<p>65. Cette salle ne semblait pourtant que la première +d'une longue rangée ou suite de chambres, +conduisant, le ciel sait où; mais, dans cette première, +les meubles étaient d'une richesse inconcevable: +les sophas étaient si somptueux, que c'eût +été pécher à demi que de s'étendre sur eux; et les +tapis étaient d'un point si fin et si précieux, qu'ils +donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson +doré.</p> + +<p>66. Cependant le noir, daignant à peine regarder +ce qui ravissait d'admiration les esclaves, marchait +sans précaution sur ce qu'ils n'osaient presque effleurer, +dans la crainte de le salir, et comme s'ils +avaient eu à poser le pied sur la voie lactée et tout +son attirail d'étoiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe +ou armoire nichée dans ce coin de la salle,—que +vous pouvez voir de là,—ou du moins ce +n'est pas ma faute,</p> + +<p>67. Car je fais tout pour être clair; le noir, dis-je, +entr'ouvrant ce meuble, en tira une quantité de +vêtemens dignes de couvrir le dos du plus riche Musulman. +Quant à la variété, on ne pouvait en désirer +davantage.—Toutefois, bien que j'aie dit que +tout était du plus heureux choix, il mit son attention +à trouver un costume qui convînt, suivant lui, +parfaitement aux chrétiens qu'il avait achetés.</p> + +<p>68. Il jugea à propos de donner au plus âgé et au +plus vigoureux des deux, d'abord un manteau candiote, +tombant jusqu'à ses genoux, et des culottes +qui, loin d'être exposées à crever, convenaient parfaitement +par leur ampleur à des fesses asiatiques. +De plus un châle, dont le tissu avait été enlevé à +des chèvres nourries dans le Cachemire, des pantoufles +de safran, une dague riche et commode, en +un mot tout ce qui pouvait en faire un <i>dandy</i> de Turquie<a name="FNanchor_163_165" id="FNanchor_163_165"></a><a href="#Footnote_163_165" class="fnanchor">[163]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_165" id="Footnote_163_165"></a><a href="#FNanchor_163_165"><span class="label">[163]</span></a> L'emploi des <i>dandys</i>, en Angleterre, est le même que celui des <i>petits +maîtres</i>, en France; ils se chargent d'éprouver et même de former le +goût public en matière de costumes, et ils se dédommagent des risées des +uns par la <i>considération</i> qu'ils obtiennent des tailleurs d'habits.</p></div> + +<p>69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, +faisait sentir les grands avantages qu'ils ne manqueraient +pas d'obtenir, s'ils voulaient suivre le chemin +que la fortune venait clairement leur montrer; puis +il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour améliorer +leur sort ils n'avaient qu'à se prêter de bonne +grâce à la circoncision.</p> + +<p>70. Pour sa part, il serait sûrement enchanté de +les voir vrais croyans, mais il n'en laisserait pas +moins sa proposition à leur choix. L'autre s'empressa +de rendre grâces à l'excès de bonté qui le portait à +leur permettre de voter en pareille circonstance; «il +ne savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu'à +quel point il approuvait tous les usages d'une nation +aussi policée.»</p> + +<p>71. Pour sa part,—il ne trouvait à une coutume +si ancienne et si respectable qu'une légère objection, +et encore ne doutait-il pas qu'après un petit <i>repas</i>, +car il se sentait un vif appétit, quelques heures de +réflexion ne le réconciliassent entièrement avec l'opération +proposée. «Il y consent! interrompit alors +Juan furieux, pour moi vous n'avez qu'à me tuer; +il faudra circoncire ma tête.</p> + +<p>72. «—Et en couper mille autres avant.—En ce +moment, reprit l'autre, veuillez ne pas m'interrompre, +vous me faites oublier ce que j'avais à +dire:—monsieur! comme je disais, aussitôt que +j'aurai soupé, je réfléchirai si votre offre est susceptible +d'être acceptée sans observation, pourvu, +dans tous les cas, que votre extrême bonté en laisse +toujours le choix à notre disposition.»</p> + +<p>73. Baba s'approchant alors de Juan: «Soyez assez +bon pour vous habiller vous-même,» et il lui +indiquait du doigt des vêtemens dans lesquels une +princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes. +Mais Juan, comme s'il n'eût pas été d'humeur +à se prêter à une mascarade, et sans daigner répondre, +donna de son pied chrétien un coup sur les +habits; et quand le nègre lui eût dit: «Allons! de +suite!» il répliqua: «Vieillard, je ne suis pas +une dame.</p> + +<p>74. —«Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous +êtes, dit Baba, mais je vous prie de faire ce que +je désire. Je n'ai ni tems ni paroles à perdre.—Au +moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander +la cause d'un aussi ridicule travestissement.—Tremblez, +répondit Baba, d'être trop curieux; +vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus +convenables. On ne m'a pas chargé de vous en dire +la raison.</p> + +<p>75. —«En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux +être...—Silence, repartit le noir, je vous engage +à ne pas me provoquer. Ce courage est bon, mais +il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car +vous nous trouveriez assez peu disposé à plaisanter.—Comment +donc! dit Juan, voulez-vous +qu'on dise que j'ai renoncé aux habits de mon sexe?—Continuez, +interrompit Baba en frappant du +pied, et j'appelle certaines gens qui ne vous en +laisseront pas du tout.</p> + +<p>76. «Je vous offre un joli costume complet, celui +d'une femme, à la vérité; mais raison de plus pour +le porter.—Comment! dit Juan après un moment +de silence, et tout en marmottant quelques innocens +jurons, faut-il que, malgré mon aversion +pour ces nippes de femme?.... Que diable ferai-je +de tant de gazes?» C'est ainsi que le profane +parlait des plus belles dentelles qui jamais eussent +voilé la figure d'une mariée, le matin de ses +noces.</p> + +<p>77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit +glisser sur ses cuisses une paire de culottes de soie, +couleur de chair; puis une ceinture virginale vint +presser une chemisette aussi blanche que du lait; +mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, <i>ce +qui</i>,—comme nous disons,—ou comme les Écossais, +<i>whilk</i><a name="FNanchor_164_166" id="FNanchor_164_166"></a><a href="#Footnote_164_166" class="fnanchor">[164]</a> (la rime me force à rappeler cette différence +dans le dialecte: les rois sont quelquefois +moins impérieux que les rimes);</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_166" id="Footnote_164_166"></a><a href="#FNanchor_164_166"><span class="label">[164]</span></a> En anglais <i>which</i>, et en écossais <i>whilk</i>, s'emploient pour exprimer +le pronom <i>ce qui</i>. Le dernier vers de cette strophe rappelle ceux-ci de +Molière, dans ses <i>Femmes savantes</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois, etc.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>78. <i>Whilk</i>, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit +être attribué à la nouveauté de son costume et à +l'embarras qu'il lui causait. À la fin il se décida, +toutefois assez gauchement, à changer de place avec +sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait +les côtés maladroits de ses accoutremens qui venaient +à se détacher; puis ayant enfin passé dans une robe +ses deux bras, il s'arrêta et se mit à le considérer +du haut en bas.</p> + +<p>79. Il n'y avait plus qu'une difficulté,—ses cheveux +n'étaient pas assez longs; mais Baba eut habilement +recours à tant de tresses postiches, que bientôt +sa tête fut garnie dans le dernier goût, et d'après la +mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcroît fut +déguisé sous des rangs de perles, qui formaient en +même tems le nécessaire complément de sa toilette; +Baba n'avait pas oublié de lui faire peigner sa tête et +de l'humecter d'huiles parfumées.</p> + +<p>80. Alors, couché sous une entière et féminine +parure, avec le léger secours des ciseaux, du fer et +des couleurs, on l'eût pris, dans presque tous les +aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put s'empêcher +de s'écrier en souriant: «Vous voyez, messieurs, +le changement est bien complet; à présent, +il vous faut venir avec moi. J'entends, seulement—madame;» +et frappant dans ses mains, quatre +noirs s'avancèrent au même instant.</p> + +<p>81. «Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant +vers l'autre, veuillez accompagner ces personnes +et souper avec eux; mais quant à vous, respectable +vierge chrétienne, vous allez me suivre. Pas de +résistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, +il faut qu'on l'exécute à l'instant. Que craignez-vous? +vous croyez-vous dans l'antre d'un lion? +Comment donc! c'est ici un palais, et les véritables +sages y trouvent les jouissances anticipées du +paradis du prophète.</p> + +<p>82. «Folle que vous êtes, je vous dis que vous +n'aviez rien à craindre.—C'est bien, reprit Juan, +ce que je leur souhaite de mieux. Ils sentiraient +trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi +léger que vous pouvez le supposer. Je me laisse +encore conduire; mais je romprai promptement +le charme, si quelqu'un vient à me prendre pour +ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, +je souhaite que mon déguisement ne donne pas lieu +à une méprise.</p> + +<p>83. «—Entêté! venez et voyez du moins,» +ajouta Baba, tandis que Don Juan se tournait vers +son compagnon; et que ce dernier, malgré la légère +contrariété qu'il éprouvait, ne pouvait s'empêcher +de sourire de la métamorphose. «Adieu, s'écrièrent +en même tems les deux amis, cette terre paraît +fertile en inventions singulières; nous voici devenus, +l'un à demi musulman, et l'autre jeune +vierge, avec le secours gratuit de ce vieux et noir +enchanteur.</p> + +<p>84. «Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus +nous revoir, je vous souhaite bon appétit.—Adieu, +répliqua l'autre, bien que je sois vraiment affligé +de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous +aurons à faire chacun un récit. En ce moment il +faut que nous suivions la route où le destin nous +pousse; conservez précieusement votre honneur, +bien qu'Ève elle-même n'ait pu garder le sien.—Ah! +dit la demoiselle, le sultan lui-même n'obtiendra +rien de moi, si d'abord Sa Hautesse ne +promet de m'épouser.»</p> + +<p>85. Ils s'éloignèrent alors par des portes séparées. +Baba conduisit Juan de salles en salles, à travers de +somptueuses galeries et sur des parquets de marbre, +jusques en vue d'un portail gigantesque dont, malgré +l'obscurité, il distinguait, le long des tours, +l'élévation et la largeur. Les plus riches parfums s'en +exhalaient au loin, et même quand on s'en approchait +davantage, on le prenait encore pour un temple; +car le tout en était vaste, silencieux, ambrosial +et céleste.</p> + +<p>86. La large, haute et brillante porte de cet édifice +était en bronze doré, et ciselé avec un soin exquis. +Là des guerriers combattaient avec fureur; ici +revenait le vainqueur, plus loin étaient couchés les +vaincus; de ce côté, les captifs s'avançaient les yeux +baissés, et enfin, dans la perspective, on voyait +fuir des escadrons. L'ouvrage semblait antérieur au +tems où la race des Romains transplantés disparut +avec Constantin<a name="FNanchor_165_167" id="FNanchor_165_167"></a><a href="#Footnote_165_167" class="fnanchor">[165]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_167" id="Footnote_165_167"></a><a href="#FNanchor_165_167"><span class="label">[165]</span></a> Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.</p></div> + +<p>87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux +nains, semblables à deux diablotins hideux et les +plus petits qu'on pût imaginer, étaient accroupis, +l'un à droite, l'autre à gauche, comme destinés à +former un ridicule contraste avec la porte qui déployait, +en s'élevant au-dessus d'eux, un orgueil +approchant de celui des Pyramides: elle avait trop +de grandeur dans tous ses traits<a name="FNanchor_166_168" id="FNanchor_166_168"></a><a href="#Footnote_166_168" class="fnanchor">[166]</a> pour qu'il fût possible +d'apercevoir ces misérables créatures,</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_168" id="Footnote_166_168"></a><a href="#FNanchor_166_168"><span class="label">[166]</span></a> <i>Les traits d'une porte</i>, métaphore ministérielle. «Le trait <i>sur les +gonds</i> duquel <i>roule</i> cette question.» Lisez <i>la Famille Fudge</i>, ou +écoutez Castlereagh. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + + +<p>88. À moins que l'on ne fût sur le point de marcher +sur eux: alors vous reculiez d'horreur en examinant +la monstrueuse laideur de ces hommes dont +la couleur n'était ni noire, ni blanche, ni basanée, +mais offrait un étrange mélange qu'il n'est pas donné +à la plume, mais peut-être seulement au pinceau, +de reproduire. Ces deux informes pygmées, monstres +sourds et muets, avaient été payés avec une +somme non moins monstrueuse.</p> + +<p>89. Ils avaient une fonction (car ils étaient vigoureux, +et ils exécutaient quelquefois, malgré leur +mince exiguïté, des choses fort pénibles), c'était +d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans effort, +les gonds en étant aussi doux que les vers de Rogers<a name="FNanchor_167_169" id="FNanchor_167_169"></a><a href="#Footnote_167_169" class="fnanchor">[167]</a>. +Souvent aussi ils étaient chargés de passer de fortes +cordes d'arc, en forme de cravates, au cou d'un pacha +rebelle: c'est la coutume de ces climats orientaux, +et ce sont toujours les muets auxquels on y +confie les emplois de ce genre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_169" id="Footnote_167_169"></a><a href="#FNanchor_167_169"><span class="label">[167]</span></a> Byron a rendu aux vers de Rogers un témoignage encore plus flatteur +dans <i>les Poètes anglais et les Réviseurs écossais</i>: +</p><p> +«Et toi, mélodieux Rogers! lève-toi; rends-nous le doux souvenir +du passé. Lève-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse +retentir ta lyre d'une harmonie à laquelle tu l'as accoutumée. Replace +Apollon sur son trône vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et le +tien propre.»</p></div> + +<p>90. Ils parlaient par signes—c'est-à-dire, ils ne +parlaient pas du tout. Semblables à des incubes<a name="FNanchor_168_170" id="FNanchor_168_170"></a><a href="#Footnote_168_170" class="fnanchor">[168]</a>, +leurs yeux restaient attachés sur Baba, tandis qu'obéissant +au mouvement de ses doigts ils poussaient +à <i>reculons</i> les deux battans de la porte. Juan tressaillit +d'abord; en voyant les yeux perçans de ce petit couple +s'arrêter comme deux serpens sur les siens: comme +si leurs regards eussent dû empoisonner ou fasciner +tous les objets sur lesquels ils venaient à s'arrêter.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_170" id="Footnote_168_170"></a><a href="#FNanchor_168_170"><span class="label">[168]</span></a> Ou plutôt à des fils d'incubes. Les incubes pouvaient fort bien revêtir +de belles formes humaines, tandis que le fruit de leur union avec les +femmes était nécessairement maigre, chétif, rabougri, et aurait sucé le +lait de vingt nourrices sans prendre plus d'embonpoint.</p></div> + +<p>91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, +en sage guide, quelques légères leçons à Juan. +«Il serait, dit-il, à propos d'adoucir un peu la majesté +tant soit peu masculine de votre démarche, +et—(quoiqu'il n'y ait pas grand mal à cela) de +vous laisser un peu moins aller de côté et d'autre, +ce qui vous donne un air tout-à-fait singulier: si +vous pouviez aussi donner à vos regards plus de +modestie,</p> + +<p>92. «Je vous engage à le faire: car ces muets +ont des yeux comme des aiguilles qui pourraient +pénétrer sous vos jupes; et s'ils viennent à soupçonner +votre déguisement, nous ne sommes pas loin, +vous le savez, des profondeurs du Bosphore. Avant +la pointe du jour, il se peut faire que vous et moi +voyagions sur la mer de Marmara<a name="FNanchor_169_171" id="FNanchor_169_171"></a><a href="#Footnote_169_171" class="fnanchor">[169]</a>, sans barques +et cousus dans un sac,—manière de naviguer fort +usitée ici en pareil cas.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_171" id="Footnote_169_171"></a><a href="#FNanchor_169_171"><span class="label">[169]</span></a> M.A.P. traduit ce vers: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>To find our way to Marmara without boats</i>.<br /></span> +</div></div> +<p> +<i>Arriver sans bateau à Marmara</i>. Mais les îles de Marmara étant éloignées +de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est évident que +l'auteur n'a voulu désigner ici que la mer de Marmara, dans laquelle sont +situées ces îles.</p></div> + +<p>93. Après l'avoir ainsi réconforté, il l'introduisit +dans une salle plus belle encore que la précédente: +L'œil s'y promenait sur une profusion de richesses +qu'il lui eût été impossible de distinguer, tant les +objets entassés les uns sur les autres y réfléchissaient +d'éclat; c'était une masse étincelante d'or, de joyaux +et de pierreries qui formait le plus magnifique désordre +que l'on pût voir.</p> + +<p>94. La richesse avait fait des miracles,—le goût, +beaucoup moins. On remarque la même chose dans +tous les palais de l'Orient et même dans les châteaux +plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai +vu quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers +que l'or ou les diamans jettent un grand lustre, +il ne faut pas tant exiger d'eux; mais ils abondent +en méchans tableaux, statues, tables et siéges sur +lesquels je ne m'arrêterai pas à composer des vers.</p> + +<p>95. Dans cette salle toute royale, et sur un canapé +placé à quelque distance, une dame, à demi +étendue, reposait dans un abandon digne seulement +d'une reine. Baba s'arrêta, et en s'agenouillant, fit +un signe à Juan qui, bien que déshabitué de ses +prières, mit aussi par instinct un genou en terre; +il ne pouvait comprendre ce que tout cela signifiait: +cependant Baba se courba et inclina la tête jusqu'à +ce qu'il eût terminé tout le cérémonial.</p> + +<p>96. La dame se levant avec toute la grâce de Vénus +quand elle sortit des flots, fixa sur eux, comme +une gazelle, deux yeux divins qui firent oublier l'éclat +des diamans dont elle était entourée. Puis, soulevant +un bras aussi blanc que les doux rayons de +la lune, elle fit un signe à Baba, qui, après avoir +baisé le bas de sa robe de pourpre, lui parla à l'oreille +en désignant du doigt Juan, lequel restait toujours à +la même place.</p> + +<p>97. Son aspect était aussi noble que son rang, et +sa beauté était de celles dont la description ne pourrait +qu'affaiblir l'idée. J'aime mieux vous la laisser +deviner, sans m'exposer à la calomnier en voulant +peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, +si jamais je reproduisais à vos yeux les couleurs de +la vérité: c'est donc un bonheur pour vous et pour +moi, que mes phrases soient aussi imparfaites.</p> + +<p>98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:—elle +n'était plus dans son adolescence, et pouvait avoir +vingt-six printems. Mais il est des formes que le +tems oublie de flétrir et auxquelles sa faux pardonne +aux dépens de créatures plus vulgaires; telle avait +été Marie la reine d'Écosse.—Les larmes et l'amour +véritables détruisent bien la beauté, les soucis rongeurs +lui arrachent ses charmes; cependant il est +quelques femmes desquelles les rides n'approchèrent +jamais, par exemple—Ninon de Lenclos.</p> + +<p>99. Elle adressa quelques mots à ses suivantes, +qui formaient un groupe de dix ou douze jeunes filles +toutes habillées de même, c'est-à-dire de l'uniforme +choisi pour Juan par Baba. On eût pu les prendre +pour une charmante troupe de nymphes, et même +elles auraient pu se traiter de cousines avec les compagnes +de Diane. Du moins, pour ce qui est de l'extérieur; +je ne prétends ici rien garantir au-delà.</p> + +<p>100. Elles s'inclinèrent avec soumission et sortirent, +mais non par la porte qui avait amené Baba et +Juan. Celui-ci, toujours à quelque distance, admirait +tout ce qu'il voyait dans cet étrange salon, bien +capable en effet d'arracher l'admiration et les éloges, +car on éprouve en même tems ces deux sentimens, +ou aucun des deux<a name="FNanchor_170_172" id="FNanchor_170_172"></a><a href="#Footnote_170_172" class="fnanchor">[170]</a>; et je déclare même ici que je +n'ai jamais conçu le grand bonheur du <i>nil admirari</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_172" id="Footnote_170_172"></a><a href="#FNanchor_170_172"><span class="label">[170]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>This on salloon much fitted for inspiring</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Marvel and praise; for both or none things win</i>.<br /></span> +</div></div> +<p> +Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore mieux. +M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici à Lord Byron: «Ce salon bien digne +d'inspirer l'admiration et <i>la surprise; car l'une ne va pas sans l'autre</i>.</p></div> + +<p>101. «Ne pas admirer est tout l'art que je connais +(la vérité nue, cher Murray, n'a pas besoin +des fleurs du discours) pour rendre les hommes +heureux ou pour les maintenir tels.» Telles sont +du moins les propres expressions de Creech. Ainsi +l'avait dit Horace, long-tems avant lui, comme nous +savons<a name="FNanchor_171_173" id="FNanchor_171_173"></a><a href="#Footnote_171_173" class="fnanchor">[171]</a>: ainsi, Pope recommande de se bien pénétrer +du même précepte; mais si personne n'<i>avait +admiré</i>, Pope aurait-il voulu chanter, et Horace eût-il +trouvé d'immortelles inspirations?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_173" id="Footnote_171_173"></a><a href="#FNanchor_171_173"><span class="label">[171]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Nil admirari prope res est una, Numici,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Solaque, quæ possit facere et servare beatum.</i><br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">Horace</span>, ep. VI, lib. I.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Creech, célèbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700 +comme le rapporte Suard dans la <i>Biographie universelle</i>. On lui doit +les traductions en vers anglais de Lucrèce, d'Horace, de Théocrite et de +plusieurs autres poètes.</p></div> + +<p>102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, +Baba fit à Juan signe d'approcher; puis il l'engagea +à s'agenouiller une seconde fois et à baiser le pied +de la dame. Mais Juan lui ayant fait répéter une seconde +fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur +et dit en sourcillant «qu'il en était fâché, mais +qu'il ne toucherait jamais d'autre soulier que celui +du pape.»</p> + +<p>103. Baba, indigné de cet orgueil intempestif, lui +fit de vertes remontrances, et alla même jusqu'à +(tout bas) le menacer du cordon.—Tems perdu; +Juan ne se serait pas humilié quand il se fût agi de la +femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable +à l'<i>étiquette</i> dans les appartemens royaux ou +dans les cours impériales; ajoutons encore dans les +bals de gentilshommes et de comté<a name="FNanchor_172_174" id="FNanchor_172_174"></a><a href="#Footnote_172_174" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_174" id="Footnote_172_174"></a><a href="#FNanchor_172_174"><span class="label">[172]</span></a> On désigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de <i>la Comté</i> tous +les officiers municipaux d'un comté. C'est ainsi qu'on doit l'entendre ici.</p></div> + +<p>104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de +paroles dans ses oreilles, et il n'en réfléchissait pas +davantage. Le sang castillan de tous ses fiers ancêtres +bouillonnait dans ses veines; et plutôt que de +condescendre à déshonorer sa race, il eût vu mille +épées le frapper de mille morts; enfin Baba voyant +bien qu'il était impossible de penser au <i>pied</i>, lui +demanda s'il aimerait mieux baiser la main.</p> + +<p>105. C'était là un honorable compromis, et, pour +ainsi dire, un lieu de halte diplomatique, où les +deux parties délibérantes pouvaient plus facilement +s'entendre. Sur-le-champ, Juan témoigna le plus +vif empressement à s'acquitter de toutes les politesses +décentes et convenables, et il ajouta même que cet +usage était le plus habituel et le meilleur de tous: +en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore aux +gentilshommes de baiser la main des dames.</p> + +<p>106. Il s'avança, et, de mauvaise grâce, toucha +les doigts pourtant les mieux nés<a name="FNanchor_173_175" id="FNanchor_173_175"></a><a href="#Footnote_173_175" class="fnanchor">[173]</a> et les plus beaux +qui jamais eussent reçu la passagère empreinte des lèvres; +doigts que la bouche parcourt avec trop d'ivresse, +et qu'elle s'imagine pouvoir étreindre quand +il lui est seulement permis de les effleurer. Vous +aurez de ces désirs-là si vous venez à toucher la +main d'une personne aimée; celle même d'une belle +étrangère a fait plus d'une fois chanceler la constance +de presque une année.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_175" id="Footnote_173_175"></a><a href="#FNanchor_173_175"><span class="label">[173]</span></a> Il n'y a peut-être pas de meilleur indice de la naissance que la main, +et c'est presque la seule distinction naturelle que puisse transmettre l'aristocratie. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>107. La dame le regarda attentivement, et ordonna +à Baba de se retirer. Celui-ci obéit de l'air +d'un homme accoutumé à de semblables mouvemens +de retraite; et cependant, jugeant favorablement de +cet ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir +peur, le regarda en souriant légèrement, et prit +congé de lui, avec ce visage satisfait que montrent +les honnêtes gens quand ils ont fait une bonne action.</p> + +<p>108. Aussitôt qu'il fut parti, un changement soudain +s'opéra. J'ignore quelles pouvaient être les pensées +de la dame, mais son brillant front devint le +siége du plus singulier trouble; ses joues charmantes +s'animèrent d'un sang plus vif, semblable à ces +nuages d'été qui se déploient dans le ciel à l'instant +où le soleil tombe. Dans ses grands yeux confus se +peignait un mélange de sensations altières et voluptueuses.</p> + +<p>109. Sa beauté réunissait tous les charmes de son +sexe; ses traits avaient toute la séduction du diable, +quand, sous la forme d'un chérubin, il alla tenter +Ève, et, par ce moyen (Dieu sait lequel), ouvrit +le chemin au mal. L'œil eût même aussi bien trouvé +des taches dans le soleil, que sur son corps quelque +chose d'imparfait. Cependant, avec tant de dons, il +lui manquait je ne sais quoi; elle avait toujours +l'air de commander plutôt que celui de céder.</p> + +<p>110. Quelque chose d'impérial ou d'impérieux +entourait d'une chaîne toutes ses paroles. Ou bien +encore, une chaîne serrait, pour ainsi dire, votre cou, +dès qu'elle ouvrait la bouche.—Les transports de +plaisir eux-mêmes se changent en peine quand on +a devant les yeux la plus faible idée de despotisme: +nos ames du moins sont libres, c'est vainement qu'on +tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels. +L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.</p> + +<p>111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux +sourire; son signe de tête n'était pas une inclination, +ses petits pieds eux-mêmes témoignaient de +l'orgueil et semblaient avoir la conscience du haut +rang de leur maîtresse.—Ils marchaient comme sur +des têtes prosternées; enfin, suivant la coutume de +ces peuples, et pour ajouter encore à son extérieur +imposant, un poignard ornait sa ceinture; il indiquait +qu'elle était l'épouse du sultan (et non pas la +mienne, grâces au ciel).</p> + +<p>112. «Entendre et obéir» avait dès sa naissance +été la suprême loi de tout ce qui l'entourait. «Remplir +toutes les fantaisies qu'il lui plaisait de concevoir», +tel avait été le principal emploi de ses esclaves. +Sa naissance était illustre, sa beauté presque +toute céleste. Si jamais elle n'eut de caprices que +l'on ne pût satisfaire; j'ai la conviction, si elle eût +été chrétienne, que nous aurions fini par découvrir +le <i>mouvement perpétuel</i>.</p> + +<p>113. Tout ce qu'elle voyait et semblait désirer lui +était offert; tout ce que, sans le voir, elle supposait +visible, était aussitôt cherché de tous côtés, et +dès qu'on l'avait trouvé, acquis sans qu'on s'arrêtât +au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, +on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; +telle était pourtant la grâce de son despotisme, +que les femmes ne trouvaient jamais à lui reprocher +que sa figure.</p> + +<p>114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fixé +ses regards tandis qu'on le conduisait au marché. +Aussitôt elle avait ordonné qu'il fût acheté; et Baba, +qui jamais ne refusa de contribuer à un mauvais +coup, Baba connaissait les moyens à prendre pour +l'acquérir. Elle n'avait pas de prudence, mais il en +avait pour elle; c'est ce qui doit servir à expliquer +le costume que Juan venait de revêtir malgré +lui.</p> + +<p>115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le déguisement: +et si maintenant l'on me demande comment +elle, femme de sultan, pouvait concevoir et +satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux +sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs +épouses, les empereurs eux-mêmes ne sont que de +simples maris, et il y a des exemples de rois et de +fils de rois mystifiés; c'est ce que nous apprend, +avec la dernière exactitude, l'expérience à l'égard +des uns, la tradition pour ce qui regarde les autres<a name="FNanchor_174_176" id="FNanchor_174_176"></a><a href="#Footnote_174_176" class="fnanchor">[174]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_176" id="Footnote_174_176"></a><a href="#FNanchor_174_176"><span class="label">[174]</span></a> Allusion satirique aux mutuelles infidélités du prince et de la princesse +de Galles.</p></div> + +<p>116. Mais au point spécial de notre histoire: elle +ne supposait plus de nouvelles difficultés, et même +elle crut faire preuve d'une excessive condescendance, +quand, s'adressant à une créature nouvellement +acquise, elle lui dit sans préambule et en +laissant tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une +majestueuse tendresse: «Chrétien, peux-tu aimer?» +Ces mots devaient bien, selon elle, suffire pour +l'émouvoir.</p> + +<p>117. Et ils l'auraient ému en effet dans un autre +tems et dans un autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit +était encore rempli de son île et de la grâce ionienne +d'Haidée, sentit rejaillir vers son cœur le sang vif +qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi +pâles que les neiges d'orage à demi fondues; ces +mots pénétrèrent jusqu'à son ame comme des lances +arabes. Il ne répondit pas un mot, mais il fondit en +larmes.</p> + +<p>118. Elle en fut vivement offensée, non pas offensée +par les larmes mêmes, les femmes en répandent +et les emploient à leur bon plaisir; mais il y a +dans la prunelle humide d'un homme quelque chose +de plus pénible et de plus poignant: les pleurs d'une +femme sont touchans, ceux d'un homme brûlent +comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un fer aigu +les arrache de son cœur; en un mot, c'est pour elles +un soulagement, et pour nous c'est une torture.</p> + +<p>119. Elle l'aurait volontiers consolé, mais elle +n'en connaissait pas les moyens. N'ayant jamais eu +d'égales, rien ne lui avait encore apporté la contagion +de la sympathie. Jamais elle n'avait pensé, +même en rêve, qu'il existât des chagrins d'une espèce +vraiment sérieuse; son front avait bien révélé +de frivoles impatiences, mais elle ne concevait pas +comment, si près de ses yeux, les yeux d'un autre +pouvaient contenir une larme.</p> + +<p>120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend +toujours plus que ne peuvent en étouffer les grandeurs: +et quand une sensation forte quoiqu'inconnue +se présente,—les plus tendres impressions s'emparent +des cœurs féminins comme de leur terre native. +En toutes circonstances, elles versent «le vin +et l'huile» samaritains sur les plaies du malheureux, +quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant d'en +concevoir la cause, s'aperçut avec étonnement que +ses yeux étaient mouillés.</p> + +<p>121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs +ont leur terme; Juan, qui n'avait pu se défendre d'un +instant d'accablement en entendant quelqu'un lui demander +aussi inopinément s'<i>il avait</i> aimé, rendit bientôt +leur stoïcisme à ses yeux, tandis que la faiblesse +dont il rougissait les avait rendus plus vifs et plus +brillans. Il ne fut pas aveugle à tant de beauté, +mais il n'en sentit que plus d'indignation de ne pas +être libre.</p> + +<p>122. Pour la première fois de sa vie, Gulleyaz +fut entièrement déconcertée. On ne lui avait adressé +jusqu'alors que des prières ou des louanges; et +comme elle exposait sa vie en restant en confortable +tête-à-tête avec celui qu'elle espérait conduire sur +le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait +fait souffrir le martyre: ils en avaient déjà consumé +près d'un quart.</p> + +<p>123. Ici je veux bien spécifier, pour les personnes +qui se trouveraient en pareille situation, tout le +tems qu'il leur est permis de perdre,—c'est-à-dire +s'ils se trouvent dans les climats méridionaux. Chez +nous on n'exige pas une vivacité excessive, mais là +le moindre délai constitue un grand crime: vous +vous souviendrez donc que la plus grande faveur est +d'obtenir un délai de deux minutes pour la déclaration;—un +moment de plus ferait le plus grand tort +à votre réputation.</p> + +<p>124. Celle de Juan était honorable: mais elle pouvait +encore grandir s'il n'avait toujours eu la tête +remplie des formes d'Haidée; ce souvenir, chose +singulière, ne pouvait l'abandonner, et le rendait +du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son côté, +le considérait comme son débiteur; c'était elle, en +effet, qui l'avait fait pénétrer dans ce palais: elle +rougit jusqu'aux yeux, elle redevint pâle, et puis +rougit encore une seconde fois.</p> + +<p>125. Enfin, d'un air tout-à-fait impérial, elle posa +sa main sur les siennes; et puis pour demander de l'amour, +elle arrêta tendrement sur lui des yeux qui +n'avaient pas, certes, besoin d'un trône pour persuader;—toujours +le même silence: son front s'obscurcit, +mais elle réprima encore ses menaces, car +c'est le dernier moyen que songe à employer une +femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste +pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, +et s'y tint immobile.</p> + +<p>126. L'épreuve était rude, et Juan le sentait vivement; +mais il était armé de douleur, de rage et +de fierté; et bientôt, par une légère violence, il se +débarrassa de ses beaux bras, et il la replaça toute +languissante à ses côtés. Alors il se leva d'un air altier; +il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant +sur ceux de Gulleyaz: «l'aigle ne s'accouple +pas, s'écria-t-il, en prison; et moi je ne servirai +jamais la capricieuse sensualité d'une sultane.</p> + +<p>127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'<i>ai</i> +vivement aimé;—puisque je ne t'aime pas! Dans +ce vil costume, les fuseaux et la quenouille me +conviennent; l'amour n'est que pour les cœurs libres. +La splendeur qui m'environne ne m'éblouit +pas: quel que soit ton pouvoir, et il semble +grand, apprends que la tête peut se courber, les +genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône, +et les mains obéir;—mais que nous sommes toujours +maîtres de nos cœurs.»</p> + +<p>128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour +nous; il en était autrement pour elle, qui jamais +n'avait entendu rien de pareil. Elle croyait que, la +terre étant faite pour les reines et les rois, le moindre +de ses ordres devait toujours être reçu avec transport. +Mais de savoir si le cœur était placé à droite +ou bien à gauche, elle ne s'en était jamais souciée; +tant est grande la perfection qu'inspire la <i>légitimité</i> +à ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits +qu'elle leur donne sur les hommes.</p> + +<p>129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était +si belle, que même si elle se fût trouvée placée dans +la plus humble condition, elle eût pu édifier un +royaume, ou le bouleverser s'il existait déjà. On présume +bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à +des charmes si rarement perdus pour celles qui les +possèdent. Elle pensait qu'ils lui donnaient un <i>double +droit divin</i>, et moi-même je partage la moitié de son +opinion.</p> + +<p>130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé +votre virginité, rappelez-vous, ou (si vous ne le +pouvez) imaginez une tendre douairière dont vous +ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque des jours +caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée, +ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais +dit ou chanté sur ce sujet, vous pourrez supposer +quel dut être l'air d'une jeune et candide beauté se +trouvant en pareille position.</p> + +<p>131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme +de Putiphar, la lady Booby<a name="FNanchor_175_177" id="FNanchor_175_177"></a><a href="#Footnote_175_177" class="fnanchor">[175]</a>, Phèdre, en un mot +tout ce que l'histoire vous offre de meilleurs exemples. +Mais, pour votre malheur,—ô jeunes gens +de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent +trop peu, et jamais, en vous représentant le peu que +vous en avez appris, vous ne vous ferez une idée de +la colère de Gulleyaz.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_177" id="Footnote_175_177"></a><a href="#FNanchor_175_177"><span class="label">[175]</span></a> Voyez le roman de <i>Joseph Andrews</i>, par Fielding.</p></div> + +<p>132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, +une lionne, ou toute autre intéressante bête de proie, +sont des similitudes qu'on a toujours sous la main +pour peindre la désolation d'une dame à laquelle on +refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment +pas la moitié de ce que je devrais dire; et, +s'il vous plaît, peut-on en conscience comparer, pour +une mère, la perte d'un ou de plusieurs nourrissons +avec celle de l'espérance de jamais en avoir d'autres?</p> + +<p>133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, +depuis les lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux +canes avec leurs canards. Rien n'aiguise un +bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement +d'une famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu +des femmes nourrir savent jusqu'à quel point elles +aiment les cris, les piailleries de leurs enfans; et par +la force de l'<i>effet</i>, on peut assez juger (je ne veux +pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la +force encore plus grande de la <i>cause</i>.</p> + +<p>134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; +mots inutiles,—car la flamme en jaillissait +continuellement; ou que ses joues se couvrirent du +plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car l'expression +de sa figure n'avait rien de naturel: jamais +elle n'avait éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; +et vous-mêmes qui avez vu des colères de +femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous +feriez pas encore une idée de la sienne.</p> + +<p>135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son +bonheur: un instant de plus l'eût tuée. Ce fut un +éclair rapide de l'enfer. Rien de plus sublime qu'une +colère énergique: horrible à voir, mais grande à +raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient +frapper les rochers d'une île.—Les cruelles passions, +dont les formes de Gulleyaz étaient alors le +siége, l'avaient transformée en une sublime tempête +incarnée.</p> + +<p>136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire +avec un typhon, qu'un emportement ordinaire avec +sa furie: toutefois elle ne demanda pas à fuir dans +la lune, comme le paisible <i>Hotspur</i> d'un merveilleux +ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un +ton plus bas, faut-il en accuser son sexe doux et sa +jeunesse.—Ce qu'il y a de sûr, c'est que, comme +Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer, tuer<a name="FNanchor_176_178" id="FNanchor_176_178"></a><a href="#Footnote_176_178" class="fnanchor">[176]</a>.» +Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_178" id="Footnote_176_178"></a><a href="#FNanchor_176_178"><span class="label">[176]</span></a> <i>Roi Lear</i>, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie malice de ferrer +les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;—et quand j'aurai attrapé +ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue.» (<i>Kill</i>, +<i>kill</i>, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du marteau sur le fer des chevaux.) +Letourneur et MM. Guizot et Pichot qui ont réuni leurs efforts +pour revoir, corriger et <i>préfacer</i> sa traduction, ont tous négligé de rendre +ce passage, qui me paraît d'une grande beauté.</p></div> + +<p>137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa +rapidement comme lui; elle passa sans une parole:—réellement +il lui fut impossible de parler; tout +d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe, +et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit +son visage, semblable à l'onde qui s'élance vivement +au travers d'une voie nouvellement découverte. +Elle se sentait humiliée;—et, pour les gens +de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire:</p> + +<p>138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés +de sang et de chair; elle leur insinue doucement que +les autres, pour être de terre, ne sont pas précisément +de la boue; que les urnes et les cruches, sorties +de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt +mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant +avoir eu les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,—Dieu +sait<a name="FNanchor_177_179" id="FNanchor_177_179"></a><a href="#Footnote_177_179" class="fnanchor">[177]</a> tout ce qu'elle leur apprend! +Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle +y parvient même souvent.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_179" id="Footnote_177_179"></a><a href="#FNanchor_177_179"><span class="label">[177]</span></a> Ajoutons: et la France.</p></div> + +<p>139. La première idée de la sultane fut de priver +Juan de la tête; la seconde, de sa seule présence; la +troisième, de lui demander où il avait été élevé; la +quatrième, de l'amener à force de sarcasmes à se repentir; +la cinquième, d'appeler ses femmes et de se +mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, +de condamner Baba au cordon:—mais son +grand expédient fut de se rasseoir et de sangloter.</p> + +<p>140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais +une circonstance rendait sa position critique, elle +avait un poignard sous la main. Les corsets de l'Orient +ne sont pas rembourrés, et il n'était pas impossible +qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement. +Elle pensa à tuer Juan;—mais le pauvre +garçon! sans doute il le méritait par ses ridicules +retards; mais enfin, la meilleure manière de pénétrer +jusqu'à son cœur n'était pas de lui ouvrir la +tête.</p> + +<p>141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser +héroïquement empaler, mettre en quartiers et jeter +aux chiens; à mourir dans les plus affreuses tortures, +à servir de proie aux lions, ou d'amorce aux poissons; +tout cela pour ne pas commettre un péché,—qui +n'avait pour lui aucun attrait. Mais toutes ses +résolutions de mourir se fondirent comme la neige +devant les pleurs d'une femme.</p> + +<p>142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur +au milieu de ses lauriers, ainsi chancela, je ne +sais comment, la force de Juan. D'abord il se demanda +comment il avait fait pour refuser; puis s'il +y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il +en fut à s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on +voit un moine maudire son vœu, et une dame son +serment, quand ils sont prêts à oublier tant soit peu +l'un et l'autre.</p> + +<p>143. Juan commença donc par bégayer quelques +excuses; mais, en pareil cas, les paroles ne suffisent +pas, exprimassent-elles tout ce que les muses chantèrent, +tout ce qu'un <i>dandy</i> bredouilla de plus <i>dandy</i>, +ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua +jamais Castlereagh. Déjà cependant un languissant +sourire lui donnait l'espoir d'obtenir sa grâce; mais +avant qu'il allât plus loin, le vieux Baba entra avec +vivacité.</p> + +<p>144. «Fille du soleil, sœur de la lune (telles +étaient ses expressions) et impératrice de la terre! +Vous dont le froncement<a name="FNanchor_178_180" id="FNanchor_178_180"></a><a href="#Footnote_178_180" class="fnanchor">[178]</a> détruit l'harmonie des +sphères, dont le sourire fait sauter de joie toutes +les planètes; votre esclave,—il espère n'avoir pas +mis trop d'empressement,—vous apporte une +nouvelle digne de votre sublime attention: le soleil +lui-même m'a envoyé comme un rayon pour +vous annoncer qu'il s'approche en ce moment de +vous.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_180" id="Footnote_178_180"></a><a href="#FNanchor_178_180"><span class="label">[178]</span></a> Nous ne disons guère que <i>froncement des sourcils</i>; les Anglais +disent mieux et plus énergiquement <i>frown</i>. <i>Des sourcils</i> est en effet +une espèce de pléonasme que l'académie, dans l'intérêt de notre poésie, +ferait bien de déconsidérer.</p></div> + +<p>145. «—La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme +vous le dites? J'aurais souhaité qu'il consentît à +voiler ses rayons jusqu'au matin! mais ordonnez à +mes femmes de former la voie lactée. Partez, ma +vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.—Et +toi, chrétien, confonds-toi avec +elles, comme tu pourras, si tu veux mériter le pardon +de tes précédens mépris.»—Ici elle fut interrompue +par un bruit sourd, et enfin par un cri: +«Le sultan arrive.»</p> + +<p>146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur +de la sultane, puis les eunuques noirs et +blancs de sa hautesse; la suite entière pouvait être +longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de +politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance +quand elle était nocturne. Gulleyaz, +en effet, était la dernière de ses femmes, étant naturellement +la plus aimée des quatre.</p> + +<p>147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, +dont le turban descendait jusqu'au nez, et +dont la barbe remontait jusqu'aux yeux. Arraché +d'une prison pour présider une cour, il devait son +élévation au cordon qui avait étranglé son frère<a name="FNanchor_179_181" id="FNanchor_179_181"></a><a href="#Footnote_179_181" class="fnanchor">[179]</a>. +C'était un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés +dans les histoires de Cantemir et de Knolles<a name="FNanchor_180_182" id="FNanchor_180_182"></a><a href="#Footnote_180_182" class="fnanchor">[180]</a>; +espèce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman, la +gloire de sa race<a name="FNanchor_181_183" id="FNanchor_181_183"></a><a href="#Footnote_181_183" class="fnanchor">[181]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_181" id="Footnote_179_181"></a><a href="#FNanchor_179_181"><span class="label">[179]</span></a> <i>Habdul-Hamid</i> succéda à son frère, Mustapha III, en 1774; mais +c'est par une licence poétique que Byron fait mourir du cordon ce dernier. +Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de cinquante-huit ans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_182" id="Footnote_180_182"></a><a href="#FNanchor_180_182"><span class="label">[180]</span></a> Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une <i>Histoire de +l'agrandissement et de la décadence de l'Empire ottoman</i>, écrite en +latin, et traduite en français par de Jonquières: elle va jusqu'en 1711.—Richard +Knolles, historien anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur +d'une <i>Histoire générale des Turcs, jusqu'en 1610</i>. On trouve dans la +première partie de cet ouvrage peu connu, même en Angleterre, une +foule de curieux détails sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit +la continuation, jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_183" id="Footnote_181_183"></a><a href="#FNanchor_181_183"><span class="label">[181]</span></a> Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon, dans son +<i>Essai sur l'Empire</i>, semble croire que Soliman fut le dernier de sa +race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses paroles: «La fin +de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman, que l'on n'ose aujourd'hui +assurer si les princes turcs depuis Soliman sont de sa famille, ou +s'ils sont d'un autre sang; on regardait le deuxième Soliman comme +un prince supposé.» Mais il arrive souvent à Bacon de n'être pas très-fidèle +dans ses autorités historiques. J'en pourrais citer une douzaine +d'exemples, tirés seulement de ses apophthegmes. +</p><p> +Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé à +relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi légères +qui se sont glissées dans l'édition des <i>British Poets</i>, faite par le +justement célèbre Campbell.—Je le fais, au reste, dans des intentions +amicales, et j'espère qu'on ne s'y méprendra pas.—Si quelque chose +pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du caractère loyal de cet +écrivain, ce serait sa défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, +contre les propos et les <i>grub-street</i><a name="FNanchor_C_184" id="FNanchor_C_184"></a><a href="#Footnote_C_184" class="fnanchor">[C]</a> du jour. +</p><p> +Voici donc les inadvertances dont je veux parler: +</p><p> +1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses principaux +caractères à Smollett,» il est certain que le <i>Guide aux eaux de +Bath</i>, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'<i>Humphry Clinker</i> de +Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu fournir quelques +traits à <span class="smcap">Tabitha</span>, etc., etc.,) fut seulement écrit durant le dernier séjour +de Smollett à Livourne, en 1770.—<i>Ergo</i>, s'il y a quelque emprunteur, +Anstey doit être regardé comme le créancier. Je m'en rapporte aux propres +dates de Campbell, dans ses Vies de Smollett et Anstey. +</p><p> +2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, +vol. I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>Nor he who, for the bane of thousands born</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Built God a church, and laughed his word to scorn</i>.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de Ferney, +dont l'inscription était: <i>Deo erexit Voltaire</i>. +</p><p> +3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>To gild refined gold, to paint the rose</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Or add fresh perfume to the violet</i>.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Ces corrections n'embellissent nullement l'original, +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>To gild refined gold, to paint the</i> lily<br /></span> +<span class="i0">To trow a perfume on <i>the violet</i>.»<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">King Johns</span>.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il devrait +encore se garder d'accuser légèrement de <i>plagiat</i> l'un de ses frères +en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce de choses (sauf +l'argent) que les pensées des autres.—Elles ne manquent jamais d'être +réclamées; mais certes il est fort pénible d'être dénoncé comme <i>débiteur</i>, +quand on se trouve, au contraire, le <i>créancier</i>: tel est le cas d'Anstey +à l'égard de Smollett. +</p><p> +Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait +aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à chacun +ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit le faire avec +désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et incontestable réputation +d'écrivain original, il est en même tems le seul poète de nos jours +(Rogers excepté) auquel on puisse reprocher d'avoir écrit <i>trop peu</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_184" id="Footnote_C_184"></a><a href="#FNanchor_C_184"><span class="label">[C]</span></a> Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les plus dépréciés et +à tous les petits livres écrits par et pour la canaille, vient de ce que ces productions +se débitent presque toutes, à Londres, dans la rue de <i>Grub</i> (du <i>Magot</i>).</p></div> + +<p>148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande +pompe, et disait ses prières avec <i>une exactitude</i> +plus qu'<i>orientale</i>; quant au reste, il laissait à son +visir le soin de son gouvernement, et ne témoignait +qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je ne +sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;—mais +aucun commencement de procédure n'attestait +le moindre conjugal désaccord<a name="FNanchor_182_185" id="FNanchor_182_185"></a><a href="#Footnote_182_185" class="fnanchor">[182]</a>: on peut même dire +que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermées +se conduisaient avec autant de régularité +qu'une seule reine chrétienne.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_185" id="Footnote_182_185"></a><a href="#FNanchor_182_185"><span class="label">[182]</span></a> Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de Georges IV avec +la reine Caroline.</p></div> + +<p>149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, +on entendait peu parler du criminel et du genre de +son crime. Le récit en glissait à peine sur une seule +lèvre.—Un sac et la mer dont on connaissait l'incorruptible +discrétion avaient promptement rétabli +le calme, et le public n'en apprenait jamais plus que +l'auteur de ces vers. La presse périodique ne produisait +jamais de scandale.—La morale n'en valait +que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.</p> + +<p>150. Il découvrait judicieusement de ses propres +yeux que la lune était ronde, et il ne doutait pas +davantage que la terre ne fût plate, attendu qu'il +avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir +rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire +était de même, sans bornes; quelquefois, il est +vrai, un peu troublé çà et là par des pachas rebelles +ou des giaours ambitieux<a name="FNanchor_183_186" id="FNanchor_183_186"></a><a href="#Footnote_183_186" class="fnanchor">[183]</a>; mais ceux-là jamais ne +se rendaient aux <i>Sept-Tours</i><a name="FNanchor_184_187" id="FNanchor_184_187"></a><a href="#Footnote_184_187" class="fnanchor">[184]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_186" id="Footnote_183_186"></a><a href="#FNanchor_183_186"><span class="label">[183]</span></a> <i>Giaours</i> (infidèles), les princes chrétiens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_187" id="Footnote_184_187"></a><a href="#FNanchor_184_187"><span class="label">[184]</span></a> C'est l'immense château dans lequel on conduit les étrangers de distinction +qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz y demeurait. +Ainsi on peut en comparer la destination à celle de la <i>Tour de Londres</i>, +jadis la demeure des rois et des prisonniers d'état. C'est aux <i>Sept-Tours</i> +qu'il faut appliquer la magnifique description des appartemens, +que Byron a placée au commencement de ce chant.</p></div> + +<p>151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on +amenait pour y résider, quand une guerre était résolue, +et cela conformément au véritable droit des +gens qui ne peut en aucun cas permettre à d'infâmes +marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique, +de décharger leur spleen en créant un amas +de chicanes, et en rédigeant leurs mensonges sous le +nom de <i>dépêches</i>, sans exposer un seul poil de leurs +moustaches<a name="FNanchor_185_188" id="FNanchor_185_188"></a><a href="#Footnote_185_188" class="fnanchor">[185]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_188" id="Footnote_185_188"></a><a href="#FNanchor_185_188"><span class="label">[185]</span></a> Ce fut Philippe II, le <i>Démon du midi</i>, qui le premier imagina de +maintenir en permanence, dans chacune des cours de l'Europe, des envoyés +dont tout le rôle se bornait à espionner les souverains chez lesquels +ils étaient accrédités. Les autres princes ne tardèrent pas à suivre ce funeste +exemple.</p></div> + +<p>152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines +de fils.—Dès que les premières commençaient à +sortir d'enfance, elles étaient renfermées dans un +palais où elles vivaient comme des nonnes jusqu'à ce +qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, +celle dont le tour était venu l'épousait, quelquefois +à peine âgée de six ans.—Cela pourra sembler +étrange, mais rien n'est plus réel, et la raison, c'est +que le bacha était tenu de faire un cadeau à son +nouveau beau-père.</p> + +<p>153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce +que le tems arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou +un trône; mais les destins seuls connaissaient auquel +des deux ils seraient appelés. En attendant, ils recevaient +une éducation toute royale,—comme l'avénement +l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier +présomptif ne manquait de se montrer aussi digne +d'être pendu que couronné.</p> + +<p>154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues +à son rang, salua sa quatrième épouse; et Gulleyaz +mit aussitôt dans ses regards une tendre flamme, et +sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il +convient de faire aux dames coupables de quelque +espièglerie. Pour empêcher qu'on ne les soupçonne +d'avoir rompu leur ban, il faut qu'elles se montrent +doublement empressées de l'observer, et nul mari +ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand +sa femme l'a jugé digne de s'en aller au ciel.</p> + +<p>155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands +yeux noirs, et en les arrêtant, suivant sa coutume, +sur les jeunes filles, il aperçut Juan dans son déguisement: +il n'en parut nullement choqué ni surpris, +mais il remarqua un maintien sage et modeste +en lui, tandis que Gulleyaz poussait vers le ciel un +soupir inquiet. «Je vois, dit-il, que vous avez acheté +une nouvelle fille; il est déplorable qu'une simple +chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle réunit.»</p> + +<p>156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous +les yeux, fit rougir et trembler la vierge nouvellement +acquise. Ses camarades se croyaient également +perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît +quelque attention à une giaour, quand ses lèvres +impériales ne s'étaient jamais ouvertes en faveur +d'aucune d'elles? Alors commença un chuchotement, +un mouvement des yeux et des têtes; mais l'étiquette +ne permit à aucune d'elles de ricaner.</p> + +<p>157. Les Turcs font bien de retenir—quelquefois +du moins,—les femmes en prison;—car il +est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur chasteté +n'a pas cette qualité astringente qui, dans le +Nord, prévient les crimes inattendus et donne à notre +moral une pureté supérieure à celle de la neige. +Le soleil, qui, chaque année, fait fondre les glaces +polaires, produit sur le vice un effet entièrement +contraire.</p> + +<p>158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons +ici une pause, bien que nous ayons assez de matière; +mais il est tems, suivant les anciennes lois de l'épopée, +de replier nos voiles, et de mettre à l'ancre +notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les applaudissemens +qu'il mérite, le sixième offrira des +traits d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère +lui-même dormit quelquefois, vous passerez +bien à ma muse un court et léger assoupissement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> +<h2>DES</h2> +<h2>SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS.</h2> + + +<p>Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des +chants suivans (le septième et le huitième), +sont tirés d'un ouvrage français intitulé: <i>Histoire +de la Nouvelle Russie</i>. Quelques-uns des +incidens attribués à Don Juan sont de toute réalité; +entre autres la circonstance d'un enfant +sauvé par lui et qui le fut effectivement par le +dernier duc de Richelieu, alors volontaire au +service de Russie, et devenu plus tard le fondateur +et le bienfaiteur d'Odessa, où son nom et +sa mémoire seront à jamais respectés.</p> + +<p>On trouvera dans le cours de ces chants une +ou deux stances relatives au dernier marquis de +Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites +quelque tems avant sa mort.—Si l'oligarchie +de ce personnage avait expiré avec lui, elles +auraient été supprimées; mais comme elle lui a +survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre +de vie et de mort qui soit propre à retenir l'expression +franche des opinions de ceux qu'il s'efforça +d'asservir pendant toute la durée de son +existence. Que dans la vie privée il ait été ou +non un homme aimable, c'est ce qu'il importe +peu au public de savoir; et pour ce qui est de +pleurer sa mort, il en sera assez tems quand +l'Irlande ne pleurera plus sa naissance. Comme +ministre, je le crois, avec plusieurs millions de +citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques +et de l'intelligence la plus faible qui +jamais ait opprimé une nation<a name="FNanchor_186_189" id="FNanchor_186_189"></a><a href="#Footnote_186_189" class="fnanchor">[186]</a>. C'est, depuis +les Normands, la première fois que l'Angleterre +a été insultée par un ministre (du moins<a name="FNanchor_187_190" id="FNanchor_187_190"></a><a href="#Footnote_187_190" class="fnanchor">[187]</a>) qui +ne savait pas parler anglais, et que le parlement +consentit à recevoir des ordres dans le langage +de mistress <i>Malaprop</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_189" id="Footnote_186_189"></a><a href="#FNanchor_186_189"><span class="label">[186]</span></a> Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le voir, écrit +en 1821.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_190" id="Footnote_187_190"></a><a href="#FNanchor_187_190"><span class="label">[187]</span></a> Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant Castlereagh, dans le +même cas, entre autres, Guillaume III et Georges I<sup>er</sup>. C'est ce que cette +parenthèse semble vouloir rappeler.</p></div> + +<p>Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup +de détails sur sa mort; je remarquerai seulement +que si un pauvre radical, tel que Waddington +ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait +enseveli dans un carrefour, avec l'escorte +ordinaire d'un pieu et d'une potence. Mais quant +au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,—un +suicide sentimental:—il se coupa tout simplement +«<i>l'artère carotide</i>» (admirez leurs connaissances)! +Vite donc la pompe funèbre; l'abbaye; +les sanglots de la douleur poussés—par +les journaux;—l'éloge du défunt ensanglanté, +prononcé par le Coroner (digne Antoine d'un +pareil César),—et les propos atroces et nauséabonds +d'une poignée de conspirateurs dégradés, +contre tout ce que la patrie renferme +de sincère et d'honorable. La <i>loi</i><a name="FNanchor_188_191" id="FNanchor_188_191"></a><a href="#Footnote_188_191" class="fnanchor">[188]</a> devait trouver +dans sa mort de deux choses l'une,—ou qu'il +était un criminel, ou bien un fou;—dans ces +deux cas, il n'y avait pas grande matière à +panégyrique. Il avait été dans sa vie—ce que +tout le monde sait, ce que la moitié de l'univers +sentira long-tems encore, à moins que sa +mort ne donne une <i>leçon morale</i> aux Séjans européens +qui lui survivent<a name="FNanchor_189_192" id="FNanchor_189_192"></a><a href="#Footnote_189_192" class="fnanchor">[189]</a>. Mais en tout cas, +c'est quelque chose de consolant pour les nations +de voir que leurs oppresseurs ne sont pas +heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent +assez bien de leurs actions, pour prévenir +eux-mêmes la sentence du genre humain.—Cessons +donc de revenir sur cet homme; et laissons +l'Irlande écarter du sanctuaire de Westminster +les cendres de son illustre Grattan<a name="FNanchor_190_193" id="FNanchor_190_193"></a><a href="#Footnote_190_193" class="fnanchor">[190]</a>... +Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé +par le Werther de la politique!!!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_191" id="Footnote_188_191"></a><a href="#FNanchor_188_191"><span class="label">[188]</span></a> J'entends la <i>loi du pays</i>: celles de l'humanité sont moins rigoureuses; +mais comme les <i>légitimes</i> ont toujours en bouche le mot de <i>loi</i>, +il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les regarde. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_192" id="Footnote_189_192"></a><a href="#FNanchor_189_192"><span class="label">[189]</span></a> Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du génie, un +génie presque universel. C'est un orateur, un poète, un homme d'État +et d'esprit. Or, un homme vraiment distingué ne peut long-tems se traîner +dans l'ornière d'un prédécesseur tel que Castlereagh. Si jamais homme +put sauver son pays c'est Canning; mais le voudra-t-il? J'en ai au moins +l'espérance. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_193" id="Footnote_190_193"></a><a href="#FNanchor_190_193"><span class="label">[190]</span></a> M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un des défenseurs +les plus zélés de l'indépendance de l'Irlande et de l'affranchissement +des catholiques, mort en 18...</p></div> + +<p>Pour ce qui regarde les objections que l'on a +faites, sous un autre point de vue, aux chants +de ce poème déjà publiés, je me contenterai, +pour toute réponse, de faire deux citations de +Voltaire:</p> + +<p>«La pudeur s'est enfuie des cœurs et s'est +réfugiée sur les lèvres.»</p> + +<p>«Plus les mœurs sont dépravées, plus les expressions +deviennent mesurées; on croit regagner +en langage ce qu'on a perdu en vertu.»</p> + +<p>Voilà une vérité applicable à la masse des êtres +vils et hypocrites qui corrompent la génération +anglaise de ce siècle, et c'est la seule réponse +qu'ils méritent de recevoir. Le titre vulgaire et +trivial de blasphémateur,—qui, joint à ceux +de radical, libéral, jacobin, réformateur, etc., +compose le dictionnaire débité chaque jour +par nos mercenaires politiques, devrait être un +titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent +la première signification. Socrate et Jésus-Christ +ont été mis à mort publiquement comme +blasphémateurs; beaucoup d'autres ont subi, +beaucoup d'autres subiront peut-être encore le +même supplice pour avoir réclamé contre les +plus crians abus du nom de Dieu et de l'intelligence +humaine. Mais persécuter n'est pas la +même chose que réfuter ou même triompher. +Le <i>malheureux incrédule</i>, comme on l'appelle, +est probablement plus heureux dans sa prison +que le plus fier de ses antagonistes. Je n'examine +pas ses croyances,—elles sont bonnes ou mauvaises;—mais +il a souffert pour elles, et ces +souffrances mêmes, endurées pour mettre sa +conscience en repos, feront au déisme plus de +prosélytes<a name="FNanchor_191_194" id="FNanchor_191_194"></a><a href="#Footnote_191_194" class="fnanchor">[191]</a>, que l'exemple des prélats d'une +autre foi n'en fera au christianisme, celui des +hommes d'état suicidés à l'oppression, ou celui +des homicides pensionnés à l'alliance impie qui +ose insulter assez l'intelligence publique pour +affecter le nom de <i>Sainte</i>! Je ne veux pas ajouter +à la honte des infâmes, ou des morts; mais +il serait bien tems que les défenseurs payés de +ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent +quelque chose de l'effronterie de leur langage, +péché le plus criant de cet égoïste et bavard +siècle; et—mais en voilà bien assez pour +le moment.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_194" id="Footnote_191_194"></a><a href="#FNanchor_191_194"><span class="label">[191]</span></a> Quand Lord Sandwich dit «qu'il ne savait pas de différence entre +l'orthodoxie et l'hétérodoxie,» l'évêque Warburton répliqua: «L'orthodoxie, +milord, c'est ma <i>doxie</i>, et l'hétérodoxie la <i>doxie</i> d'un autre +homme.» De nos jours, un prélat semble avoir découvert une troisième +espèce de <i>doxie</i>, qui n'a pas fortement ajouté, aux yeux des +élus, à la gloire de ce que Bentham appelle l'<i>Église de l'Englandisme</i>.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_sixieme" id="Chant_sixieme"></a>Chant sixième.</h2> + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Sir Tobie</span>.—«Penses-tu, parce que tu +es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni +gâteaux?»</p> + +<p><span class="smcap">Le Bouffon</span>.—«Oui, par sainte Anne! +et, de plus, le gingembre brûlera la +bouche.»</p> + +<p>(<span class="smcap">Shakspeare</span>, <i>la Douzième nuit</i>, ou +<i>Ce que vous voudrez</i>, acte II, +scène 3.)</p></div> + + +<p>1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, +et quand on en saisit le flux<a name="FNanchor_192_195" id="FNanchor_192_195"></a><a href="#Footnote_192_195" class="fnanchor">[192]</a>,»—vous savez le +reste, et la plupart d'entre nous l'ont dit et le répètent +encore: nous en sommes tous bien convaincus, +et cependant il en est peu qui savent deviner ce +moment avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. +Quoi qu'il en soit, tout est pour le mieux; et, +pour s'en convaincre, il ne faut que considérer la +fin: souvent les choses reprennent un heureux cours +après avoir été désespérées.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_195" id="Footnote_192_195"></a><a href="#FNanchor_192_195"><span class="label">[192]</span></a> Ces premiers vers sont une citation.</p></div> + +<p>2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, +et quand on en saisit le flux on parvient,»—Dieu +sait où. Ce serait un bon marin, celui qui pourrait +tracer avec précision, sur sa carte, tous les courans +de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen<a name="FNanchor_193_196" id="FNanchor_193_196"></a><a href="#Footnote_193_196" class="fnanchor">[193]</a> +ne sont pas comparables avec ses brisans et ses retours +singuliers.—Les hommes calculent avec leur +tête;—mais les femmes cèdent à l'impulsion de +leur cœur ou de ce que Dieu seul sait!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_196" id="Footnote_193_196"></a><a href="#FNanchor_193_196"><span class="label">[193]</span></a> Ou Boehm, célèbre rêveur philosophique allemand, mort en 1624. +C'est l'un des patrons de la secte des illuminés, et ses partisans ont pris +de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est +d'avoir été l'un des précurseurs de Kant.</p></div> + +<p>3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine +d'étourderie, de vivacité et de franchise, jeune, +belle, entreprenante,—qui risquerait volontiers un +trône, le monde, l'univers pour être aimée comme +elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux +étoiles que de n'être pas libre comme le sont les vagues +au moment où s'élève la brise,—une telle +femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); +mais elle est capable de faire bien des manichéens.</p> + +<p>4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent +les trônes et le monde, que, si la passion vient +à produire les mêmes maux, nous n'oublions promptement, +ou du moins nous n'excusons, que les fureurs +dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient +encore d'Antoine, ce ne sont pas ses conquêtes qui +ont mis son nom à la mode; Actium seul, perdu +pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand +poids que tous les exploits de César.</p> + +<p>5. À cinquante ans il mourut pour une reine de +quarante. Je voudrais qu'ils n'en eussent eu que +quinze et vingt; car à cet âge on se rit de l'or, des +royaumes et des mondes.—Je me souviens du tems +où je n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes +à perdre, mais enfin où, pour faire ma cour, je donnais +ce que j'avais,—un cœur,—ce qui valait un +monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra +ces sentimens purs que j'ai laissé fuir.</p> + +<p>6. C'était le <i>denier</i> du jouvenceau<a name="FNanchor_194_197" id="FNanchor_194_197"></a><a href="#Footnote_194_197" class="fnanchor">[194]</a>, et peut-être, +comme celui de <i>la veuve</i>, me sera-t-il compté pour +quelque chose dans la suite, sinon maintenant. Au +reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui ont +aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que +la vie n'offre rien de comparable à ces instans. On +dit que Dieu est amour; ajoutons que l'amour est un +dieu, ou que du moins il l'était avant que le front de +la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés, par +les pleurs de—mais c'est à la chronologie qu'il appartient +de calculer les années.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_197" id="Footnote_194_197"></a><a href="#FNanchor_194_197"><span class="label">[194]</span></a> Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, et c'est bien à +tort: car les deux mots <i>enfant</i> et <i>jeune homme</i> ne s'appliquent pas +spécialement, comme celui de <i>jouvenceau</i>, à des personnes de quinze à +vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois employé, et les puristes doivent +permettre de restaurer les vieux mots, quand ils n'ont pas été remplacés +précisément.</p></div> + +<p>7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de +nos héroïnes dans une situation moins étrange que +critique: en effet, il n'est pas rare que les hommes +risquent leur peau pour ce cruel tentateur,—une +femme défendue: mais les sultans, en particulier, +ont une vive antipathie pour les péchés de cette +espèce; ils ne sont nullement du caractère de ce +sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le stoïque +Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius<a name="FNanchor_195_198" id="FNanchor_195_198"></a><a href="#Footnote_195_198" class="fnanchor">[195]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_198" id="Footnote_195_198"></a><a href="#FNanchor_195_198"><span class="label">[195]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Caton d'Utique</i>.</p></div> + +<p>8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; +je l'avoue, je le déplore, je la condamne; +mais je répugne, même en poésie, à toute fiction, +et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère +vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses +passions étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas +que le cœur de son mari (supposé même qu'il fût à +elle) dût la satisfaire, attendu qu'il avait cinquante-neuf +ans et quinze cents concubines.</p> + +<p>9. Je ne suis pas, comme Cassio, un <i>arithméticien</i><a name="FNanchor_196_199" id="FNanchor_196_199"></a><a href="#Footnote_196_199" class="fnanchor">[196]</a>: +mais en examinant le <i>livre de théorie</i> avec une +précision féminine, il paraît démontré, sans même +porter en compte les années de sa hautesse, que la +belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En +effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, +elle n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie +d'une chose dont on devrait toujours avoir le monopole,—le +cœur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_199" id="Footnote_196_199"></a><a href="#FNanchor_196_199"><span class="label">[196]</span></a> «Certes, a dit le More, j'ai déjà choisi mon officier, et quel est-il? +ma foi, un grand arithméticien, un Michel Cassio, Florentin, qui ne +connaît d'une bataille que le livre de théorie.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Othello</i>, acte I<sup>er</sup>, scène I<sup>re</sup>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup +à tous les droits de possession que la loi leur +accorde, et, sur ce point, les dévotes ne sont pas les +moins exigeantes; elles grossissent même du double +la gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles +nous assiégent de poursuites et de procès (comme +les tribunaux le prouvent à chacune de leurs sessions), +lorsqu'elles nous soupçonnent de faire plusieurs +parts d'une propriété dont la loi les déclare +uniques héritières.</p> + +<p>11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, +on ne sera pas surpris que les dames païennes ne +soient guère plus traitables sur le même point, et +qu'elles gardent alors, comme disent les rois, «une +<i>attitude imposante</i>.» Elles réclament vivement leurs +droits conjugaux dès que leur légitime époux se montre +ingrat envers elles; et comme quatre femmes ont +nécessairement quatre motifs de plaintes, il en résulte +qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies +comme sur ceux de la Tamise.</p> + +<p>12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai +remarqué) la favorite. Mais sur quatre épouses, que +sert-il d'en favoriser une? On devrait avoir peur de +la polygamie, non-seulement comme d'un péché, mais +même comme d'une <i>bête noire</i>; les plus sages se contentent +d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie +se déconcerterait d'une plus forte charge. +Il n'est personne (à l'exception des Turcs) qui veuille +jamais faire de sa couche nuptiale un <i>lit de Ware</i><a name="FNanchor_197_200" id="FNanchor_197_200"></a><a href="#Footnote_197_200" class="fnanchor">[197]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_200" id="Footnote_197_200"></a><a href="#FNanchor_197_200"><span class="label">[197]</span></a> «Ware, ville à trente milles de Londres, où nous eûmes la curiosité +d'aller pour visiter la fameuse couche dite <i>le lit de Ware</i>, de +douze pieds carrés, qui existait jadis dans une auberge; mais l'aubergiste +actuel l'avait convertie en six couchettes.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers—(du +moins s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes +usitées par tous les rois, jusqu'au moment où ils sont +adjugés aux vers, ces tristes et affamés jacobins qui +osent effrontément dîner des plus puissans rois),—sa +hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les +charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une +amante. («Quant à l'<i>accueil montagnard</i><a name="FNanchor_198_201" id="FNanchor_198_201"></a><a href="#Footnote_198_201" class="fnanchor">[198]</a> on le reçoit +dans tout l'univers.»)</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_201" id="Footnote_198_201"></a><a href="#FNanchor_198_201"><span class="label">[198]</span></a> Les montagnards écossais font au premier venu l'accueil le plus amical: +l'hospitalité est la première de leurs vertus. De là l'espèce de proverbe +<i>Highland welcome</i>. C'est ici une allusion satirique à l'accueil reçu +des Écossais par le roi Georges IV.</p></div> + +<p>14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les +baisers, les douces paroles, les étreintes et tout le +reste, peuvent figurer des sentimens qui n'existent +pas. On les prend aussi aisément qu'un chapeau, ou +plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la +toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder +les cœurs ou les têtes, mais quelquefois les uns ne +viennent pas plus du cœur que les autres ne sont +sortis de la tête.</p> + +<p>15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une +sorte de sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur +les paupières que dans les yeux, et qui semble vouloir +cacher ce qu'on voudrait le plus tôt découvrir; +tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans +de l'amour, quand ils reposent sur leur plus +adorable trône, le sein d'une femme sincère;—car +l'excès des transports ou de l'indifférence contribue +également à rompre le charme.</p> + +<p>16. D'un côté, si ces transports excessifs sont +joués, ils sont pires que la réalité; et s'ils sont naturels, +on ne peut guère compter sur leur durée: +personne, s'il n'est dans la première jeunesse, n'a +confiance dans les aveux échappés à la violence des +désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on +les passe avec un trop léger escompte au premier +acheteur;—de l'autre côté, vos femmes à la glace +ont une naïveté désespérante.</p> + +<p>17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons +pas leur mauvais goût; car tous les amans, tardifs +ou empressés, se croient faits pour arracher un aveu +et allumer les désirs de la concubine monastique de +saint François elle-même<a name="FNanchor_199_202" id="FNanchor_199_202"></a><a href="#Footnote_199_202" class="fnanchor">[199]</a>.—Il faut donc que la +maxime de tous les amans soit celle d'Horace: +<i>medio tu tutissimus ibis</i><a name="FNanchor_200_203" id="FNanchor_200_203"></a><a href="#Footnote_200_203" class="fnanchor">[200]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_202" id="Footnote_199_202"></a><a href="#FNanchor_199_202"><span class="label">[199]</span></a> «L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de François une grande +tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, déposa aussitôt son +vêtement, et se frappa vigoureusement avec une forte corde en disant: +<i>Allons, frère âne, te voila traité comme il convient.</i> Mais comme +les tentations le reprenaient, il sortit et se jeta tout nu au milieu de la +neige, et puis en ayant formé sept boules, il donna à chacune d'elles +la figure humaine, en disant: <i>Toi, la plus grande, tu seras désormais +ma femme; ces quatre autres, mes deux fils et mes deux +filles; celle-ci mon valet, et cette dernière ma servante</i>... Soudain +le diable se retira de lui, plein de confusion.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Légende dorée</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_203" id="Footnote_200_203"></a><a href="#FNanchor_200_203"><span class="label">[200]</span></a> Le lecteur reconnaîtra facilement que cette citation est d'Ovide +(Liv. II, <i>Métamorphoses</i>).</p></div> + +<p>18. Le <i>tu</i> est de trop,—pourtant il restera;—le +vers l'exige, c'est-à-dire la rime anglaise et non +les vieilles règles de l'hexamètre. Après tout, il n'y +a dans le vers sur lequel je reviens, ni mesure, ni +harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais, +et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; +mais s'il n'est pas de prosodie qui en justifie la contexture, +la <i>vérité</i> du moins pourra applaudir à la +règle de conduite qu'il offre.</p> + +<p>19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais +rien;—elle réussit, et le succès est le point important +des affaires: dans le cœur des femmes il tient +autant de place que l'article de la toilette; mais quels +que soient les artifices féminins, l'amour-propre des +hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, +nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour +lui-même n'est jamais en arrière, et cependant +il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour +balancer le plus hideux des désirs,—celui de la +propagation.</p> + +<p>20. Nous laisserons reposer le couple royal; un +lit n'est pas un trône, on peut donc y dormir, quels +que soient les songes, tristes ou gais, qu'on y fasse. +La joie désappointée est cependant une source de +chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables +douleurs; nos larmes peuvent être excitées par le +plus léger déplaisir, et ce sont elles qui, nées de la +plus légère cause et tombant goutte à goutte sur notre +ame comme sur une pierre, finissent par y laisser +une empreinte ineffaçable.</p> + +<p>21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un +billet à payer non acquitté, protesté ou escompté à +un pour cent; un enfant maussade, un chien malade, +un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant +même où on le montait; une méchante vieille +femme qui s'avise de faire un maudit testament, et +de vous laisser moins d'argent que vous ne comptiez;—voilà +certes des bagatelles, et cependant +j'ai vu bien peu d'hommes qui ne s'en affligeassent +pas.</p> + +<p>22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les +confonde tous, billets, animaux, hommes et—non +<i>pas</i> les femmes. Ma bile est soulagée, grâces à cette +bonne et franche malédiction: mon stoïcisme n'a +plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou +de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer +aux travaux de la pensée.—Mais qu'est-ce que +l'ame ou la pensée? d'où viennent-elles, comment +vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et—je +suis encore forcé de les envoyer toutes deux au +diable!</p> + +<p>23. Maintenant que tout est damné, on se sent +à l'aise comme après la lecture de la malédiction +d'Athanase<a name="FNanchor_201_204" id="FNanchor_201_204"></a><a href="#Footnote_201_204" class="fnanchor">[201]</a>, lecture chérie du véritable fidèle. Je +doute que jamais on en pût faire une plus terrible +sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, +tant elle est sentencieuse, élégante et précise: elle +brille dans le livre des prières communes, comme +l'iris dans les cieux nouvellement calmés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_204" id="Footnote_201_204"></a><a href="#FNanchor_201_204"><span class="label">[201]</span></a> Le Symbole de saint Athanase.</p></div> + +<p>24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins +l'un des deux. Combien la nuit semble longue à la +femme coupable qui, brûlant pour un jeune bachelier, +soupire, en se mettant tristement au lit, après +la fraîche lumière du matin, en épie vainement le +premier rayon au travers des obscures jalousies, s'agite, +se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne cesse +de trembler que son trop légitime compagnon de +lit ne vienne à se réveiller.</p> + +<p>25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture +des cieux, comme sous celle des lits à quatre pieds, +garnis de soie, et destinés à recevoir les corps des +hommes riches et de leurs femmes, dans des draps +aussi blancs que <i>la neige éparse dans les airs</i>, comme +disent les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans +le mariage, dépend du hasard. Gulleyaz était une +impératrice; mais peut-être aurait-elle été aussi coupable, +si elle n'eût été que la maritorne d'un paysan.</p> + +<p>26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, +et la longue file des demoiselles s'étant inclinés devant +l'œil impérial, prirent, au signal ordinaire, le +chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de ces +longues galeries du sérail où les dames reposent +leurs membres délicats, où mille seins battent en +pensant à l'amour, comme l'aile des oiseaux emprisonnés +en pensant à la liberté.</p> + +<p>27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais +la pensée du tyran qui souhaitait «que le +genre humain eût une seule tête, afin de pouvoir la +couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi +grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste +en moi plus de sensibilité que de scélératesse: +c'est (non pas à présent, mais dans mon jeune âge) +que le genre féminin n'ait que deux lèvres de rose, +afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord +au midi.</p> + +<p>28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, +si tout pour toi se multipliait en proportion de tes +mains et de tes pieds!—Mais ici ma muse répugne +à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou de +voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons +donc à Lilliput, et nous allons conduire notre +héros au travers du labyrinthe d'amour dans lequel +nous l'avons laissé quelques lignes plus haut.</p> + +<p>29. Il était sorti avec les charmantes odalisques +au signal qui leur avait été donné. Chemin faisant, +et de moment à autre, il se hasardait (non sans +courir de grands dangers, ces licences ayant dans le +sérail des suites bien autrement redoutables que les +dommages et intérêts exigés, en pareil cas, dans la +morale Angleterre) à lorgner tous les charmes de +ses compagnes, depuis les épaules jusqu'aux pieds.</p> + +<p>30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.—Cependant +le bataillon édifiant et, pour +ainsi dire, virginal, s'avançait, flanqué par des eunuques, +le long des galeries et de salles en salles. À +sa tête marchait une dame chargée de maintenir la +discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune +d'elles de troubler ou de quitter les rangs sans +permission. Son titre était la mère des vierges.</p> + +<p>31. De dire que réellement elle fût <i>mère</i> ou que +les autres fussent en effet des <i>vierges</i>, c'est plus que je +ne pourrais faire: c'était là son titre dans le sérail; je +n'en sais pas la raison, mais il était aussi bon que tout +autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous +satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer ou +de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans +l'ame de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger +quand elles commettaient quelque étourderie.</p> + +<p>32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la +rendait moins pénible encore, c'était l'absence de +toute créature masculine, à l'exception de sa majesté; +et sa coopération, celle de ses gardes, des +verroux, des murailles, et de tems en tems un petit +exemple pour intimider les autres, tout contribuait +à rendre ce séjour de la beauté aussi paisible +que les couvens d'Italie, où toutes les passions sont, +hélas! étouffées, à l'exception d'une seule.</p> + +<p>33. Et cette passion quelle est-elle?—Pouvez-vous +bien faire une pareille demande?—C'est la +dévotion.—Je continue. Comme je le disais, au +commandement d'un seul bonhomme, cette charmante +élite de dames venues de toutes les contrées +s'avançait d'un regard mélancolique et virginal, d'un +pas lent et majestueux, semblable aux tiges de nénuphar +flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un +lac, car les ruisseaux ne coulent pas <i>lentement</i>.</p> + +<p>34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, +et que leurs gardiens se furent éloignés, +elles commencèrent à profiter de la trêve établie +pour quelques instans entre elles et la servitude; et, +semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites<a name="FNanchor_202_205" id="FNanchor_202_205"></a><a href="#Footnote_202_205" class="fnanchor">[202]</a> +en liberté, à des vagues au lever de la marée, +à toutes les femmes affranchies d'entraves (lesquelles, +après tout, ne servent pas à grand'chose), +ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se +mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_205" id="Footnote_202_205"></a><a href="#FNanchor_202_205"><span class="label">[202]</span></a> Les fous de la maison de Bedlam.</p></div> + +<p>35. Leur entretien nécessairement eut pour but +principal la nouvelle arrivée, ses formes, sa chevelure, +son extérieur et toute sa personne: les unes +pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, +et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; +les autres disaient que ses années touchaient à leur +été, tandis que d'autres soutenaient qu'elles n'avaient +pas cessé d'être à leur printems; celles-ci lui trouvaient +dans la taille quelque chose de trop mâle, et +celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans +toute sa personne.</p> + +<p>36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, +qu'elle ne fût en effet ce qu'annonçait son costume, +une demoiselle jolie, fraîche, <i>excessivement +belle</i>, et comparable à tout ce que la Géorgie avait +enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment +Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter +une esclave qui (si sa hautesse venait à s'ennuyer +de son épouse) pourrait bien un jour lui ravir la moitié +de son trône, de sa puissance et de tout le reste.</p> + +<p>37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette +troupe virginale, c'est qu'après avoir examiné sous +tous les aspects leur nouvelle compagne, et malgré +les inquiétudes soulevées par sa beauté, toutes s'accordèrent +à lui reprocher moins, et beaucoup moins +d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les +personnes de leur aimable sexe dans une nouvelle +connaissance, quand, après avoir fixé sur elle un +chrétien ou infidèle regard, elles se résument en +la déclarant <i>la plus laide créature du monde</i>.</p> + +<p>38. Cependant, comme toutes les autres, elles +avaient leurs petites jalousies; mais en cette occasion, +avant d'avoir pu rien apercevoir sous son déguisement; +et soit par l'effet d'une sympathie aveugle +et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce +de douce <i>concaténation</i>, comme celle du magnétisme, +diabolisme, ou tout ce qu'il vous plaira;—ne nous +querellons pas sur ce point.</p> + +<p>39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour +leur nouvelle compagne quelque chose de nouveau; +une certaine affection sentimentale, extrêmement +pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de +l'avoir pour sœur; quelques-unes cependant auraient +mieux aimé l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient +dans leur doux pays de Circassie, elles l'auraient +bien volontiers préféré, pensaient-elles encore, +au padisha ou au pacha.</p> + +<p>40. Au nombre des plus disposées à cette sorte +d'amitié sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka +et Dudù; toutes trois belles,—et (pour sauver +ici une description) aussi belles que pourraient +le demander les juges du goût le plus pur. Bien +qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de +patrie et de tempérament, elles s'accordaient à admirer +leur nouvelle connaissance.</p> + +<p>41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; +Katinka, née en Géorgie, était blanche et +rosée, aux grands yeux bleus, aux doigts et aux bras +charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits +non pour marcher sur la terre, mais seulement pour +l'effleurer. Quant à la figure de Dudù, elle semblait +devoir parfaitement s'encadrer dans un lit; on remarquait +en elle un peu d'embonpoint, d'indolence +et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins +suffi pour vous ravir la santé.</p> + +<p>42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une +Vénus endormie; elle était parfaitement capable de +<i>tuer le sommeil</i><a name="FNanchor_203_206" id="FNanchor_203_206"></a><a href="#Footnote_203_206" class="fnanchor">[203]</a>, dans ceux qui se seraient arrêtés à +contempler ses joues ravissantes de fraîcheur, son +front attique, et son nez formé sur les dessins de +Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles +à la vue; peut-être aurait-elle pu être moins +grasse, mais elle n'avait rien de trop, et l'on n'aurait +pu dire ce qu'il était possible de lui enlever sans la +priver d'un charme.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_206" id="Footnote_203_206"></a><a href="#FNanchor_203_206"><span class="label">[203]</span></a> J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne dormiras plus». +Macbeth <i>tue le sommeil</i>, le sommeil de l'innocence, etc.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Macbeth</i>, acte II, scène I<sup>re</sup>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait +notre esprit comme les doux rayons d'un jour de mai; +ses yeux n'étaient pas très-scintillans; mais à demi +fermés, ils jetaient ceux qui les remarquaient dans +un invincible délire. On eût dit que son regard (cette +comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; +et que semblable à la statue de Pygmalion, avant que +la lutte entre le mortel et le marbre ne fût terminée, +elle essayait la vie timidement et pour la première fois.</p> + +<p>44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.—«Juanna.»—Fort +bien, le nom était assez +joli. Katinka, de son côté, voulut savoir de quel +pays elle était.—«De l'Espagne.—Mais où <i>est</i> +l'Espagne?—Ne faites pas de ces demandes, et +ne révélez pas ainsi votre ignorance géorgienne,» +interrompit brusquement Lolah, en s'adressant à la +pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de +Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»</p> + +<p>45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière +Juanna; et tout en jouant avec son voile ou ses cheveux, +elle la regardait en soupirant, comme si elle +eût gémi de voir une si belle créature jetée au milieu +d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, +en prévoyant les charitables remarques prodiguées +en tout pays aux traits et à la tournure des +malheureuses étrangères.</p> + +<p>46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. +«Mesdames, dit-elle, il est tems d'aller reposer. +Vous, ma chère, ajouta-t-elle en s'adressant +à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. +Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les +couches sont occupées. Vous partagerez donc la +mienne, et demain, dès le matin, vous trouverez +à votre disposition tout ce que vous pourrez désirer.»</p> + +<p>47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que +vous ne dormez pas aisément, et je ne consentirai +pas à ce que personne rende encore votre sommeil +plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus +minces à nous deux que vous toute seule;—ne +me refusez pas, je saurai bien prendre soin de +votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec +vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, +tout aussi bien que Lolah.»</p> + +<p>48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.—Et +pourquoi cela? dit la matrone d'un air sévère.—Par +crainte des revenans, reprit Katinka; je vois +toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, +et cela me donne les plus mauvais rêves de Guèbres, +de Giaours, de Ginnes et de Goules<a name="FNanchor_204_207" id="FNanchor_204_207"></a><a href="#Footnote_204_207" class="fnanchor">[204]</a>.» La +dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains +bien que Juanna n'en puisse faire un seul.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_207" id="Footnote_204_207"></a><a href="#FNanchor_204_207"><span class="label">[204]</span></a> Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles et femelles de l'Orient. +(Voyez plusieurs contes des <i>Mille et Une Nuits</i>.)</p></div> + +<p>49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher +seule, et cela pour des raisons qu'il n'est pas à +propos d'exposer: vous aussi, Katinka, jusqu'à +nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui +est tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, +et qui ne remuera ni ne chuchotera de toute +la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù ne +répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse +espèce.</p> + +<p>50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux +la matrone, et sur les deux joues Lolah et Katinka; +ensuite, avec une aimable inclination de tête (les +Turcs et les Grecs n'emploient jamais les révérences), +elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer +leur mutuelle place de repos: cependant les +deux autres demeuraient attristées, et restaient scandalisées +de la préférence donnée par la matrone à +Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.</p> + +<p>51. Le dortoir (<i>oda</i> est le nom turc) était une +chambre spacieuse dans laquelle étaient rangés, le +long des murs, des lits, des toilettes,—et mille autres +objets que je pourrais décrire, attendu que j'ai +tout vu; mais il suffit;—il y manquait fort peu de +chose<a name="FNanchor_205_208" id="FNanchor_205_208"></a><a href="#Footnote_205_208" class="fnanchor">[205]</a>, c'était à tout prendre une salle somptueusement +meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles +pouvaient désirer, sauf une ou deux choses; encore +ces deux-là étaient-elles plus près qu'elles ne le +croyaient.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_208" id="Footnote_205_208"></a><a href="#FNanchor_205_208"><span class="label">[205]</span></a> M. A. P. traduit: «Et <i>plus</i> de choses <i>que je n'en puis décrire</i>, car +j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était <i>à sa place</i>.»</p></div> + +<p>52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce +créature qui, sans frapper trop vivement les yeux, +avait une beauté entraînante. Tous ses charmes +avaient le caractère de cette perfection régulière, +que les peintres ont plus de peine à saisir que celui +des figures dépourvues de proportions,—coups +heurtés de la nature, dont la première ébauche, +bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours +l'expression fidèle.</p> + +<p>53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des +beaux climats, dans lequel tout serait harmonie, +calme, repos, printems et volupté. Elle avait ce doux +air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, +en approche cependant bien mieux que toutes ces +grandes et impétueuses passions, appelées par certaines +gens <i>le sublime</i>. Ah! puissent-ils se trouver à +même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers furieuses, +et je plains beaucoup plus les maris que les +marins.</p> + +<p>54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, +sérieuse plutôt que pensive, et peut-être enfin +plutôt sereine que l'un et l'autre.—Jusqu'alors ses +idées, du moins tout semblait l'indiquer, n'avaient +pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de +plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept +ans, elle ne savait pas si elle était jolie, brune, petite +ou grande; jamais elle n'avait le moins du monde +pensé à elle-même.</p> + +<p>55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que +l'âge d'or (tems où l'or était inconnu, et que pourtant +il a servi depuis à nommer. C'est ainsi que l'on +a fort bien dit, <i>lucus a non lucendo</i>, c'est-à-dire, non +ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette manière +de parler est redevenue fort à la mode dans +notre âge, dont le diable pourra bien décomposer, +mais jamais déterminer le métal.</p> + +<p>56. C'est peut-être celui de <i>cuivre corinthien</i>, ce +mélange de tous les métaux, dans lequel dominait +le bronze). Ami lecteur! passez-moi cette longue +parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de +l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes +yeux ma faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur +une interprétation également favorable. Mais ce n'est +pas là votre usage,—ne le faites donc pas;—je ne +m'en soucie guère davantage.</p> + +<p>57. Il est bien tems de revenir à notre narration; +j'en reprends la suite.—Dudù, avec une bienveillance +exempte de toute espèce d'ostentation, montrait à Juan +ou Juanna les différentes parties de ce labyrinthe de +femmes; elle en indiquait toutes les particularités,—et +chose inouïe—en paroles extrêmement concises. +Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, +qu'une comparaison, le <i>tonnerre muet</i>;—encore est-elle +absurde.</p> + +<p>58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne +(je dis <i>sa</i>, parce que Juan était d'un double genre, +du moins à l'extérieur, cette remarque suffit, j'espère, +pour me justifier) une esquisse des usages de +l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu +desquelles plus un harem est nombreux, plus les pudiques +devoirs de chaque belle surnuméraire deviennent +rigoureux à remplir.</p> + +<p>59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; +Dudù avait la passion des baisers,—et je suis +persuadé que personne ne lui en fera de reproches; +c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, +et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,—sinon +l'absence de quelque chose de mieux. La raison +et la rime joignent volontiers le <i>baiser</i> à la <i>félicité</i><a name="FNanchor_206_209" id="FNanchor_206_209"></a><a href="#Footnote_206_209" class="fnanchor">[206]</a>—et +je souhaite que jamais le premier ne +conduise à rien de pire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_209" id="Footnote_206_209"></a><a href="#FNanchor_206_209"><span class="label">[206]</span></a> Les deux mots anglais, comme on peut facilement le supposer, +offrent une rime plus riche. Byron dit: +</p><p> +«Kiss <i>rhymes</i> to bliss, <i>in fact as well as verse</i>.»</p></div> + +<p>60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa +de sa toilette, soin peu difficile pour elle, attendu +qu'elle s'habillait avec la négligence et la simplicité +d'un enfant de la nature. Si par hasard elle arrêtait +avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de +même que le jeune faon, quand, ayant vu passer +dans le lac son ombre inquiète, il s'arrête d'abord, +puis revient admirer ce qu'il prend pour un nouvel +habitant de l'onde.</p> + +<p>61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée +l'une après l'autre; mais auparavant elle avait offert +son aide à la belle Juanna qui, par excès de modestie, +refusa d'en user;—elle ne pouvait mieux répondre +à une politesse, mais combien elle se prépara +par-là de souffrances, combien de piqûres de ces +épingles maudites, inventées pour nos péchés!</p> + +<p>62. Elles transforment une femme en un véritable +porc-épic, que l'on ne touche jamais impunément. +Redoutez-les surtout, ô vous que le destin réserve +(comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours +de jeunesse) à devenir femme d'atours.—J'avais +mis tous mes jeunes talens à bien habiller pour un +bal masqué la dame que je servais; j'avais fait usage +d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent pas +attachées partout où il en eût fallu.</p> + +<p>63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, +et j'aime la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. +Je suis naturellement disposé à philosopher, soit +sur un tyran, soit sur un arbre, enfin à propos de +tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de +la <i>vérité</i>, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? +et d'où sortons-nous? Quelle sera notre future, +et quelle est notre actuelle existence? Voilà des questions +sans cesse renouvelées et jamais résolues.</p> + +<p>64. Il régnait dans la chambre un profond silence: +de distance en distance se consumaient les pâles lumières, +et le sommeil planait sur les formes charmantes +de toutes ces jeunes beautés. S'il existe des +esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus +de leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé +une agréable diversion à leurs habitudes sépulcrales, +et ils auraient fait preuve d'un meilleur goût qu'en +s'obstinant à peupler une vieille ruine ou un obscur +désert.</p> + +<p>65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine +différentes, quelquefois réunies dans un jardin +étranger, et que l'on ne parvient à conserver +qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs +excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces +nombreuses beautés. L'une, dont les tresses noires à +peine retenues serpentaient autour d'un front gracieusement +incliné, dormait d'un souffle presque insensible +et laissait voir des perles dans ses lèvres +entr'ouvertes.</p> + +<p>66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, +appuyait sur un bras d'ivoire ses joues vivement +colorées; son front se dessinait avec grâce +au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; +elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé +quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, +elle découvrait, en s'agitant doucement, +la moitié de ses charmes, comme si elle eût voulu +modestement profiter de la discrète nuit pour mettre +<i>au jour</i> ses plus secrets appas.</p> + +<p>67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait +le croire, une contradiction ridicule: il faisait nuit, +mais, comme je l'ai déjà remarqué, la salle était +éclairée de lampes<a name="FNanchor_207_210" id="FNanchor_207_210"></a><a href="#Footnote_207_210" class="fnanchor">[207]</a>.—Une troisième, dont les beaux +traits étaient couverts de pâleur, rappelait l'expression +de la douleur endormie; l'agitation de son sein +annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, +chéri, regretté; et cependant, semblables à +la rosée du soir qui vient légèrement humecter les +boutons d'un cyprès, des larmes étaient prêtes à +couler des noires franges de ses yeux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_210" id="Footnote_207_210"></a><a href="#FNanchor_207_210"><span class="label">[207]</span></a> M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase, le commentaire +suivant: «La rime amène cette sotte interruption.» Cette note +contient une faute d'impression. Au lieu de <i>la rime</i>, il faudrait lire <i>ma +prose</i>; car la prose de M. A. P. présente seule <i>une sotte interruption</i>. +Pour le prouver avec la dernière évidence, je vais reproduire le +passage de sa traduction: «On eût dit aussi que, <i>trompée</i> par l'heure +de la nuit, elle <i>rougissait soudain</i> de la lumière qui <i>trahissait</i> ses +ébats; et ce n'est pas une bévue que ce que je viens de vous dire, +quoique bévue cela puisse vous paraître; car <i>s'il</i> était nuit, il y avait +des lampes, vous ai-je dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption +<i>amenée par la prose</i> de M. A. P. Voici maintenant le texte +de Byron: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>Her beauties, seized the unconscious hour of night</i><br /></span> +<span class="i0"><i>All bashfully to struggle into light.—</i><br /></span> +<span class="i0"><i>This is no bull, although it sounds so; for</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Twas night, but there were lamps, as hath been said</i>.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait reconnaître +un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.—Il est à remarquer +que la même faute grossière se reproduit dans les quatre éditions de +formats différens, données par le sieur Ladvocat.</p></div> + +<p>68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue +de marbre, reposait d'un sommeil calme, silencieux +et insensible, elle avait la blancheur et la froide +pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un +neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, +ou de la femme de Loth changée en sel,—ou +de ce qu'il vous plaira.—J'ai fait un monceau +de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et choisir;—peut-être +vous aurais-je satisfait avec celle +d'une dame sculptée sur un tombeau.</p> + +<p>69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?—Quelle +est-elle? dame d'un <i>certain âge</i>, c'est-à-dire, +certainement âgée,—je ne vous dirai pas le +nombre de ses années, attendu que je ne compte plus +passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait +plus apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait +avant d'être arrivée à cette désolante période +qui rejette à l'écart tout le monde, hommes et +femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et sur +eux-mêmes.</p> + +<p>70. Cependant, comment rêvait, comment dormait +Dudù? Jamais, malgré toutes mes recherches, je ne +l'ai pu découvrir, et je rougirais de prononcer ici +une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où +finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées +ne jetaient plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits +apparaissaient ou semblaient apparaître le long +des voûtes à ceux que leur compagnie affriande; en +ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;</p> + +<p>71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé +dans la plus générale émotion: matrone, vierges, +celles même qui ne réclamaient ni l'un ni l'autre +titre se réunirent en un seul groupe de tous les points +de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan. Toutes, +elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas +mieux que moi-même ce qui avait pu réveiller si +brutalement la paisible Dudù.</p> + +<p>72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes +d'un pas léger, mais rapide, accourent autour de +son lit; enveloppées dans de flottantes draperies, +les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras et les +pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté +par le pôle septentrional,—elles demandent +la cause de sa frayeur; et en effet elle paraissait +agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses yeux étaient +dilatés, ses joues vivement colorées.</p> + +<p>73. Mais une chose étrange,—et ce qui prouve +bien comme on est heureux d'avoir le sommeil dur,—c'est +que Juanna ronflait aussi hautement que jamais +mari près de son épouse légitime. Toutes leurs +clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant +assoupissement: il fallut la remuer,—du moins je +le tiens ainsi d'elles-mêmes;—Juanna ouvrit les +yeux, et, avec la plus discrète surprise, se mit à +bâiller de toutes ses forces.</p> + +<p>74. Alors commença une stricte investigation, à +laquelle un homme d'esprit et un sot eussent été également +embarrassés de répondre par un discours précis. +Les odalisques interrogeaient toutes à la fois, et +plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses +et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai +que Dudù n'avait jamais passé pour manquer de bon +sens, mais n'étant pas un orateur <i>de la force de Brutus</i><a name="FNanchor_208_211" id="FNanchor_208_211"></a><a href="#Footnote_208_211" class="fnanchor">[208]</a>, +elle ne pouvait de suite indiquer la cause de +tout ce scandale.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_211" id="Footnote_208_211"></a><a href="#FNanchor_208_211"><span class="label">[208]</span></a> Shakspeare, <i>Jules César</i>, acte III, scène 2.</p></div> + +<p>75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil +elle avait rêvé qu'elle se promenait dans un +bois,—<i>un bois obscur</i>, semblable à celui où Dante +lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde pense +à se réformer; <i>au milieu du chemin de la vie</i><a name="FNanchor_209_212" id="FNanchor_209_212"></a><a href="#Footnote_209_212" class="fnanchor">[209]</a>, où +les dames, bardées de vertu, sont moins exposées +aux attaques de leurs dangereux adorateurs. Dudù +ajouta que ce bois était rempli de fruits agréables +et d'arbres élevés, touffus et majestueux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_212" id="Footnote_209_212"></a><a href="#FNanchor_209_212"><span class="label">[209]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Nel mezzo del cammin di nostra vita<br /></span> +<span class="i0">Mi ritrovai per una selva oscura<br /></span> +<span class="i0">Che la diritta via era smarrita.<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">Dante</span>, <i>Inferno</i>, c. I.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>76. Au milieu de ces arbres était suspendue une +pomme d'or,—une pomme d'une grosseur prodigieuse; +mais elle était trop haute et trop loin de sa +portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était +élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres +et tout ce qu'elle avait rencontré; il restait toujours +fortement attaché à la branche; il ne cessait de s'y +balancer, mais toujours à la même désolante hauteur.</p> + +<p>77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, +le fruit était tombé de lui-même à ses pieds; son +premier mouvement avait été de le saisir et de le +mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses +jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or +qu'elle croyait voir, une abeille s'en était échappée +et l'avait piquée au cœur. C'est alors—qu'elle s'éveilla +effrayée et en jetant un grand cri.</p> + +<p>78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte +de confusion et de peine, suites ordinaires des mauvais +rêves, quand il ne se trouve dans l'instant même +personne qui puisse en donner la vaine et futile explication.—J'en +sais plusieurs qui réellement semblaient +renfermer quelque exacte prophétie, ou ce +que certaines gens prendraient pour une <i>singulière +coïncidence</i>, manière de parler fort usitée de nos +jours en pareil cas.</p> + +<p>79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé +quelque grand malheur, se mirent alors, comme +c'est assez l'effet de la peur, à murmurer un peu de +la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs oreilles +endormies. La matrone, de son côté, parut indignée +d'avoir quitté son lit échauffé pour venir écouter +le récit d'un songe. Elle gronda vivement la pauvre +Dudù, qui ne fit que soupirer et assurer qu'elle +était bien fâchée d'avoir crié.</p> + +<p>80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, +ajouta la mère, mais nous ravir notre sommeil +naturel et faire sauter tout l'oda hors du lit à +trois heures et demie du matin; et cela pour nous +apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà +ce qui prouverait assez que la lune est dans son +plein. Mon enfant, vous êtes sûrement malade; il +faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour +savoir ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à +propos d'un rêve.</p> + +<p>81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la +première nuit qu'elle passe dans cette enceinte, +être réveillée par tant de bruit!—J'avais cru bien +faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre +cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme +la plus tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; +mais à présent, je vais la confier aux soins de +Lolah—quoique son lit soit un peu moins large.»</p> + +<p>82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: +mais la pauvre Dudù, les yeux obscurcis de larmes +occasionées par les reproches ou la vision, implora +son pardon sur-le-champ pour cette première faute: +d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne +lui enlevât pas Juanna, et elle promit bien qu'elle +saurait dompter tous les rêves.</p> + +<p>83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, +ou du moins de n'en plus avoir d'une aussi +bruyante espèce. Elle-même ne concevait pas comment +elle avait pu songer.—Elle était folle, ou si +on l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une +véritable absence, bien digne d'être raillée;—mais +elle se sentait encore faible, et elle implorait à ce +titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient +ses forces et son jugement ordinaire.</p> + +<p>84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa +qu'elle se trouvait parfaitement bien où elle +était, que la preuve en était son profond sommeil, +quand toutes, elles étaient accourues autour de leur +lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la +moindre disposition à quitter son aimable voisine, +et à laisser seule une amie dont tout le crime était +d'avoir une fois rêvé <i>mal à propos</i>.</p> + +<p>85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui +passa un de ses bras sous le cou et cacha sa figure +sur sa poitrine. Son cou seul restait à découvert et +ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose fermé. +Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait +que j'eusse deviné le mystère de son sommeil +interrompu. Tout ce que je sais, c'est que les faits +que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du +monde.</p> + +<p>86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,—ou +si vous voulez bonjour,—car déjà le coq avait +chanté; le jour commençait à couronner les montagnes +asiatiques, et déjà les lointaines caravanes +voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant +dans une enveloppe de froide et matinale +rosée ce baudrier de roches qui entourent l'Asie, +aux lieux mêmes où Kaff<a name="FNanchor_210_213" id="FNanchor_210_213"></a><a href="#Footnote_210_213" class="fnanchor">[210]</a> voit à ses pieds le Kurdistan.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_213" id="Footnote_210_213"></a><a href="#FNanchor_210_213"><span class="label">[210]</span></a> Ou <i>Caf</i>: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; mais les musulmans +donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon eux, entoure +le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil, à son lever, paraît +sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche derrière l'autre. (Voyez +d'Herbelot, <i>Bibliothèque orientale</i>.)</p></div> + +<p>87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, +avec le premier rayon ou plutôt la première lueur +du matin. Pâle comme la passion profondément blessée, +elle se couvrit elle-même d'un manteau, de ses +pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, +suivant la fable, chante, le sein percé d'une épine +profonde, a plus de calme dans la voix et dans le +cœur que ceux dont les vives passions font le supplice +intérieur.</p> + +<p>88. Et voilà justement la morale que présenterait +ce livre, si l'on voulait bien en considérer l'intention;—mais +on ne peut se défendre de soupçons: +tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la +lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, +les benoits auteurs aiment naturellement à élever +leurs voix les uns contre les autres. Rien de plus naturel; +ils sont en trop grand nombre pour pouvoir +tous être flattés.</p> + +<p>89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus +moelleux que celui dans lequel la sensibilité d'un +sibarite ne pouvait supporter le pli d'une feuille de +rose.—Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour +et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour +avoir besoin des secours de l'art;—et telle était +d'ailleurs son agitation, qu'elle oublia de se regarder +dans son miroir.</p> + +<p>90. Environ à la même heure, un peu plus tard +peut-être, se leva son magnanime époux, maître sublime +de trente royaumes et d'une femme dont il était +abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien +moindre importance,—pour ceux du moins auxquels +la fortune permet de compléter leur cargaison +conjugale,—que dans les pays où l'on met un embargo +sur la polygamie.</p> + +<p>91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, +ni même de toute autre. En sa qualité +d'homme il voulait toujours avoir sous sa main une +belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: +il possédait en conséquence un bon nombre de +Circassiennes, chargées de l'amuser après le divan; +mais, bien qu'il connût peu les exigences de l'amour +ou du devoir, il avait pensé, cette dernière nuit, +à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante +épouse.</p> + +<p>92. Et maintenant il se levait: après le nombre +d'ablutions exigé par les usages orientaux, après +avoir fait ses prières et d'autres pieuses évolutions, +il prit six tasses de café pour le moins, et puis sortit +pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires +de ce peuple s'étaient en effet récemment multipliées +sous le règne de Catherine, que la renommée vénère +encore comme la plus grande des souveraines et des +Catins<a name="FNanchor_211_214" id="FNanchor_211_214"></a><a href="#Footnote_211_214" class="fnanchor">[211]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_214" id="Footnote_211_214"></a><a href="#FNanchor_211_214"><span class="label">[211]</span></a> Il y a dans l'anglais <i>wombs</i>; mais le mot français qui y correspond +est véritablement le diminutif de <i>Catherine</i>. Voltaire, dans quelques-unes +des lettres adressées à cette princesse, ne craignait pas de l'appeler, +en riant, sa <i>Catin</i>. Il fut même assez mal reçu d'elle quand il voulut +l'engager à prendre un nom plus héroïque. (Voyez sa Correspondance.)</p></div> + + +<p>93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand <i>légitime</i> +Alexandre! ne va pas t'offenser de cette phrase en +l'honneur de ta grand'mère, si jamais elle parvient +à ton oreille;—car de nos jours les vers franchissent +presque la distance de Pétersbourg, et, par +leur terrible impulsion, les vagues larges et indignées +de la liberté vont mêler leur murmure à celui +des flots de la Baltique.—Pourvu que tu sois le fils +de ton père, c'en est assez pour moi.</p> + +<p>94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, +et de sa mère qu'elle forme l'antipode exact de Timon +le misanthrope, voilà bien évidemment une +diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; +mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; +et si la glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne +renommée de toute une génération, je voudrais bien +savoir ce que deviendrait la plus honorable des généalogies.</p> + +<p>95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu +leurs intérêts (mais les rois ne les entendent guère +avant de recevoir quelques bonnes et rudes leçons), +ils avaient un moyen de terminer, sans prince ou +plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il +été précaire, mais dans le cas seulement où ils +l'auraient jugé de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer +ses gardes, lui son harem, et quant au reste +à s'aboucher et s'entendre à l'amiable.</p> + +<p>96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler +avec son conseil ordinaire, sur les voies et +moyens nécessaires pour résister à ce foudre guerrier, +à cette amazone moderne, à cette reine des <i>princesses</i><a name="FNanchor_212_215" id="FNanchor_212_215"></a><a href="#Footnote_212_215" class="fnanchor">[212]</a>. +On ne saurait exprimer la perplexité de tous +ces soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais +fort à leur aise, quand ils n'ont pas à leur disposition +l'expédient d'une nouvelle taxe.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_215" id="Footnote_212_215"></a><a href="#FNanchor_212_215"><span class="label">[212]</span></a> <i>Queen of queens</i>. Ce dernier mot répond exactement à celui de +<i>fille publique</i>; mais... le lecteur français veut être respecté.</p></div> + +<p>97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle +courut à son boudoir, lieu fait pour l'amour ou les +déjeuners; lieu secret, agréable, orné de tout ce +qui peut ajouter au charme de ces aimables réduits.—Les +lambris étincelaient de pierreries; çà et là +étaient posés des vases de porcelaine remplis de +fleurs,—ces captifs consolateurs des heures de +captivité.</p> + +<p>98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient +prodigués à l'envi; on y entendait le gazouillement +des oiseaux voisins, et les glaces coloriées qui éclairaient +cette grotte ravissante variaient de mille nuances +les rayons du jour.—Mais tous mes tableaux +seraient inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux +ici n'offrir qu'un simple trait au charmant lecteur,—son +imagination fera le reste.</p> + +<p>99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. +Aussitôt elle s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était +passé depuis le départ de toutes les esclaves. Juan +avait-il partagé leur appartement? les choses ont-elles +été comme il le désirait? son déguisement a-t-il +trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète +de savoir comment il avait passé la nuit.</p> + +<p>100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées +à faire qu'à résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, +répondit—qu'il avait fait de son mieux +pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais +il avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, +et ses efforts le trahissaient au lieu de le servir.—Il +se grattait l'oreille, ressource à laquelle les gens +embarrassés ont un infaillible recours.</p> + +<p>101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle +de patience; elle n'avait aucune disposition à long-tems +attendre un mot ou une chose, et dans toutes +les conversations elle voulait de promptes répliques. +Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur +ses réponses, elle l'en accabla de nouvelles, et comme +l'eunuque bégayait de plus en plus, la rougeur commença +à couvrir ses joues, ses yeux étincelèrent, +l'azur des veines de son front superbe se gonfla et +se rembrunit.</p> + +<p>102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait +n'annoncer pour lui rien de bon, il chercha à conjurer +sa colère et à demander la grâce d'être entendu:—«il +n'avait pu empêcher ce qu'il allait raconter;»—enfin +il prit sur lui de dire «que +Juan avait été confié à Dudù; mais il n'y avait en +cela rien de sa faute;» et alors il jura par le Coran +et, de plus, par la bosse du saint Chameau.</p> + +<p>103. La première dame de l'oda, aux soins de +laquelle est confiée la discipline de tout le harem, +dès l'instant où les dames sont rentrées dans leurs +salles, car les fonctions de Baba ne s'étendaient que +jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait +tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé +quelque chose de plus, sans éveiller des soupçons +faits pour ajouter encore à l'embarras des circonstances.</p> + +<p>104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer +que Juan ne s'était pas découvert: du reste il +était impossible de douter de la pureté de sa conduite; +la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas seulement +mis dans une situation critique, elle l'eût +fait saisir, <i>ensaquer</i> et jeter à la mer.—C'est ainsi +que Baba raconta tout, excepté le rêve de Dudù, +dans lequel il ne trouvait pas le mot pour rire.</p> + +<p>105. Il passa donc prudemment sur ce point et +se mit à discourir d'autre chose;—il parlerait encore +s'il eût attendu, pour s'arrêter, la moindre réponse: +tant étaient profondes les angoisses dont le +front de Gulleyaz était couvert.—La fraîcheur de +ses joues prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, +et, comme si elle eût reçu un coup imprévu, +tous les objets tournèrent autour de sa tête. +Une sueur froide, véritable rosée du cœur, inonda +son beau front, semblable au lis que vient humecter +celle du matin.</p> + +<p>106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, +Baba s'imagina qu'elle allait se trouver mal; +il se trompa:—c'était simplement une convulsion, +mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de +peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est +même parmi nous qui ont fait l'épreuve de cette stupeur +mortelle occasionnée par un accident extraordinaire;—ainsi +dans un instant d'agonie, Gulleyaz +ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.—Comment +donc voulez-vous que moi je le puisse?</p> + +<p>107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse +dressée sur son trépied et abîmée dans l'inspiration +née de l'excès de sa détresse, alors que +toutes les cordes du cœur, semblables à des coursiers +sauvages, sont tiraillées en sens contraire.—Mais +bientôt comme leur furie s'apaise et que +leurs forces diminuent plus ou moins, elle retomba +par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux +chancelans sa tête palpitante.</p> + +<p>108. Son visage penché cessa de paraître, et, +semblable au saule pleureur, ses cheveux tombèrent +en longues tresses sur les dalles de marbre qui soutenaient +son siége ou plutôt son sopha (car c'était +une basse et moelleuse ottomane, toute formée de +coussins). Le sombre désespoir soulevait son sein: +c'est ainsi que le rivage irrite la violence des flots +et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils +transportent.</p> + +<p>109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, +en tombant, cachait ses traits beaucoup +mieux qu'un voile. Sur l'ottomane était languissamment +jetée une main blanche, diaphane et pâle +comme l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour +réunir en un groupe tous les détails auxquels les +poètes sont forcés de recourir! Oh! que n'ai-je des +couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être +mes teintes serviront-elles d'esquisses et de légers +croquis.</p> + +<p>110. Baba qui, par expérience, savait quand il +était à propos de parler, ou quand il fallait fermer +la bouche, se garda bien de l'ouvrir tant que la passion +tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de contrarier +ses intentions taciturnes ou communicatives. +À la fin elle se lève, et fait lentement quelques pas +dans la salle, mais toujours en silence; le front +éclairci, mais l'œil toujours égaré; le vent était +calmé, mais la mer était encore aussi haute.</p> + +<p>111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention +de parler,—puis elle la laisse retomber et recommence +à marcher d'un pas rapide; mais, ordinaire +effet d'une vive émotion, elle ne tarda pas à se +ralentir.—Quelquefois chaque pas révèle un sentiment +distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre +Catilina en proie aux démons de toutes les +passions, et laissant deviner tous ses projets par le +peu de régularité de sa marche.</p> + +<p>112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe +à Baba: «Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle +d'une voix basse, mais d'une voix à laquelle Baba +n'aurait osé résister. Il en fut cependant interdit, et +paraissait assez disposé à y contredire: il implora +donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une +nouvelle erreur, de quels esclaves (il les connaissait +bien) sa hautesse avait voulu parler.</p> + +<p>113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua +l'impériale épouse,—et elle ajouta: «Que +la barque soit tenue prête devant le secret portail; +tu connais le reste.» La parole expira sur ses +lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son +amour outragé. Baba, le remarquant avec empressement, +la conjura aussitôt, par chaque poil de la barbe +de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre qu'il +avait entendu.</p> + +<p>114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, +ô sultane, pesez bien les résultats; ce n'est +pas que j'hésite jamais à accomplir vos ordres, et +même dans toute l'étendue de leurs conséquences; +mais une pareille précipitation peut être fatale à +votre impériale personne. Je n'entends parler ici +ni de votre ruine ni de votre position dans le cas +où l'affaire viendrait à se découvrir;</p> + +<p>115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.—Quand +tout le reste de l'univers serait +enseveli sous les vagues rapides qui recouvrent +déjà dans leurs mortelles cavernes tant de +cœurs jadis remplis d'amour,—vous aimeriez encore +cet enfant, nouvel hôte du sérail; et—si vous +essayez d'un aussi violent remède,—excusez ma +franchise, mais je vous assure que le moyen de +vous guérir ne sera pas de le tuer.</p> + +<p>116. «—Eh! que connais-tu de l'amour ou de la +sensibilité?—Misérable! sors! cria-t-elle avec +des yeux irrités, et exécute mes ordres!» Baba +disparut; car, en poussant plus loin ses observations, +il se serait exposé à devenir son propre bourreau. Il +aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre +à fin cette affaire critique, sans porter préjudice à +son prochain; mais encore préférait-il sa tête à celle +des autres.</p> + +<p>117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit +pas scrupule de grogner et de grommeler en bons +mots turcs contre les femmes de toutes les conditions, +et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes, +leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la +mobilité de leurs désirs d'un instant à l'autre, les +tourmens qu'elles donnaient, enfin leur immoralité, +qui chaque jour lui faisait mieux sentir les avantages +de sa <i>neutralité</i>.</p> + +<p>118. Il appela donc ses collègues à son aide, et +il chargea l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le +couple de s'habiller soigneusement, surtout de bien +mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre +ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée +ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. +Dudù trouva cela étrange, et Juan en parut interdit; +mais il fallait obéir, et bon gré—malgré.</p> + +<p>119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir +la présence impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer +de la compassion à leur égard, ou doit-elle se +défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple d'autres +dames irritées de son pays?—Voilà des choses que +peut déterminer la chute d'un cheveu ou d'une +plume; mais à Dieu ne plaise que j'anticipe sur le +résultat d'un caprice féminin.</p> + +<p>120. Je les laisse donc avec mes vœux sincères, +mais sans espérer beaucoup de leur accomplissement, +pour m'occuper d'une autre partie de notre histoire; +car nous sommes obligés de varier un peu les mets +de ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera +à la gloutonnerie des poissons: cependant, +malgré les difficultés et l'incertitude de sa situation, +comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma +muse va toucher pour lui quelques mots de <i>guerre</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Septieme" id="Chant_Septieme"></a>Chant Septième.</h2> + + +<p>1. Comment vous définir, ô Gloire, ô Amour? +Toujours vous voltigez sur nos têtes sans jamais vous +abaisser, et dans le ciel polaire il n'est pas un météore +aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux. +Enchaînés sur une terre glaciale, nous élevons +nos regards vers leur trace fortunée, et nous les +voyons revêtir mille et mille couleurs; puis tout d'un +coup nous laisser isolés sur notre froide planète.</p> + +<p>2. Tels ils sont, et telle est ma présente histoire: +un poème indéterminé, toujours mobile; une aurore +boréale versifiée qui flambe sur une terre glaciale et +déserte. Qu'on se désole en apprenant le secret de +l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas +un crime, je l'espère, de rire de <i>toutes</i> choses; car, +après <i>tout</i>, qu'est-ce que <i>toutes</i> choses,—sinon de +la <i>vanité</i>?</p> + +<p>3. Ils m'accusent,—moi,—le présent auteur +du présent poème,—et cela en termes fort durs, +de—je ne sais quelle tendance à mépriser et tourner +en ridicule les facultés, les vertus et toutes les choses +humaines. Bon Dieu! je ne conçois pas ce qui les +scandalise là-dedans! Je n'écris rien qui n'ait été dit +avant moi par Dante, Salomon et Cervantes;</p> + +<p>4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, +Fénelon, Luther, Platon, Tillotson, Wesley +et Rousseau, qui tous n'auraient pas donné une patate +de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas +à eux ni à moi qu'il faut s'en prendre,—et, pour +ma part, je ne songe nullement à faire le Caton ou +le Diogène;—mais enfin nous vivons, nous mourons, +et vous en êtes encore à savoir, aussi bien que +moi, lequel des deux vaut le mieux.</p> + +<p>5. Socrate dit que notre seule science est <i>de savoir +qu'on ne peut rien savoir</i>. Belle science, en vérité, +qui replace sur le niveau de l'âne tous les sages +futurs, présens ou passés. Et Newton (cet axiome de +l'intelligence) déclarait bien, hélas! qu'avec toutes +ses grandes découvertes récentes il n'était qu'<i>un enfant +ramassant des coquillages sur les rives du grand +océan de la vérité</i><a name="FNanchor_213_216" id="FNanchor_213_216"></a><a href="#Footnote_213_216" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_216" id="Footnote_213_216"></a><a href="#FNanchor_213_216"><span class="label">[213]</span></a>«Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes travaux, +mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose qu'un enfant +jouant sur le bord de la mer, et tantôt trouvant un caillou un +peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus agréablement variée +qu'une autre, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait au-delà +de ma faible vue.» (<i>Mémoires authentiques de S. Isaac Newton</i>, +publiés pour la première fois en 1806, d'après les MSS. originaux.) De +nos jours, M. Azaïs a trouvé l'<i>explication universelle</i>; il la révèle +à qui veut l'entendre, et trois fois par semaine, à Paris, rue du Colombier, +nº 9.</p></div> + +<p>6. L'Ecclésiaste dit que tout est vanité:—les +plus modernes prédicateurs répètent ou démontrent +la même chose, avec leurs citations toutes chrétiennes: +en un mot, tout le monde, ou du moins le +plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, +au milieu de ce vide également reconnu par les +saints, les sages, les poètes et les prédicateurs, je +ne pourrai, sans m'exposer à des querelles, confesser +le néant de la vie!</p> + +<p>7. Permis à vous, dogues ou plutôt hommes (car +je vous flatterais en vous confondant avec les dogues +qui valent bien mieux), de lire ou de ne pas lire le +tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les +hurlemens des loups n'interrompent pas le char de +la lune; les vôtres n'arrêteront pas ma radieuse muse +dans sa course céleste.—Hâtez-vous d'assouvir votre +rage, tandis qu'elle verse encore son éclat sur vos +pas ténébreux.</p> + +<p>8. <i>Amours sanglans, perfides guerres</i> (je ne sais +pas au juste si je cite fidèlement;—peu importe, +les faits resteront les mêmes, j'en suis sûr), c'est +vous que je chante, et en ce moment je me dispose +à battre une ville qui supporta un siége fameux et +qui fut attaquée, du côté de la terre et de la mer, +par Suvaroff, en anglais Suwarow, lequel aimait autant +le sang qu'un alderman la moelle succulente.</p> + +<p>9. Le nom de la forteresse est Ismaïl<a name="FNanchor_214_217" id="FNanchor_214_217"></a><a href="#Footnote_214_217" class="fnanchor">[214]</a>; elle est située +sur le bras et la rive gauche du Danube: ses +constructions, quoique dans le genre oriental, ne +l'empêchent pas d'être une place du premier rang, +ou d'<i>avoir été</i>, si maintenant elle est démantelée, +conformément à l'usage assez suivi de vos conquérans +du jour. Elle est à quatre-vingts verstes environ +de la mer<a name="FNanchor_215_218" id="FNanchor_215_218"></a><a href="#Footnote_215_218" class="fnanchor">[215]</a>, et peut offrir une enceinte de trois mille +toises.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_217" id="Footnote_214_217"></a><a href="#FNanchor_214_217"><span class="label">[214]</span></a> Ou <i>Smihel</i>, en Bessarabie, à trois lieues au-dessus de l'endroit où +le Danube, avant de se jeter à la mer, se sépare en deux branches.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_218" id="Footnote_215_218"></a><a href="#FNanchor_215_218"><span class="label">[215]</span></a> Huit lieues.</p></div> + +<p>10. Dans cette enceinte fortifiée doit être compris +un bourg placé sur une hauteur à gauche, et qui, +de son point le moins élevé, commandait encore la +ville: un Grec avait imaginé de dresser à l'entour du +sommet une quantité de palissades; mais il les avait +justement placées de manière à <i>empêcher</i> le feu des +assiégés et à <i>servir</i> celui de l'ennemi.</p> + +<p>11. Cette circonstance pourra faire apprécier les +grands talens de ce nouveau Vauban. Quant aux fossés +de la ville, ils étaient profonds comme l'Océan, +et les remparts étaient plus hauts que vous ne pourriez +demander à être pendu; mais ensuite il y avait +(excusez, je vous prie, cette inspiration d'ingénieur) +un grand manque de précaution: nul ouvrage +avancé, nul chemin couvert, rien en un mot +qui eût seulement l'air de dire: <i>Ici l'on ne passe +pas</i>.</p> + +<p>12. Un bastion de pierre avec une gorge étroite<a name="FNanchor_216_219" id="FNanchor_216_219"></a><a href="#Footnote_216_219" class="fnanchor">[216]</a>, +des murs aussi épais que la plupart de vos cervelles, +et deux batteries défendues, comme le bienheureux +saint Georges de pied en cap, l'une par une casemate +et l'autre par une <i>barbette</i>, protégeaient vigoureusement +la rive du Danube<a name="FNanchor_217_220" id="FNanchor_217_220"></a><a href="#Footnote_217_220" class="fnanchor">[217]</a>, et, du côté opposé +de la ville, vingt-deux pièces de canon bien pointées +étaient hérissées sur un cavalier de quarante +pieds de haut.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_219" id="Footnote_216_219"></a><a href="#FNanchor_216_219"><span class="label">[216]</span></a> Quelques lecteurs peu familiarisés avec le nom des ouvrages de fortification +ne seront peut-être pas fâchés d'en retrouver ici l'explication. +Le <i>bastion</i> est un ouvrage ordinairement angulaire et en saillie hors du +corps de la place.—La <i>gorge</i> est l'entrée d'une pièce de fortification du +côté de la place.—<i>Casemate</i>, plate-forme pour couvrir le canon.—<i>Barbette</i>, +plate-forme de laquelle on peut tirer le canon à découvert.—<i>Cavalier</i>, +terre élevée ou l'on place du canon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_220" id="Footnote_217_220"></a><a href="#FNanchor_217_220"><span class="label">[217]</span></a> Sans doute la rive droite. Comme le poète va le dire plus bas, les +Turcs n'avaient pas prévu l'arrivée d'une flotte ennemie; ils n'avaient +donc défendu que la rive opposée à celle sur laquelle s'élevait la ville, et +cela dans la crainte que l'armée de terre n'essayât de traverser le fleuve.</p></div> + +<p>13. Mais, du côté du fleuve, la ville était entièrement +ouverte, parce que les Turcs ne pouvaient +se laisser persuader qu'un vaisseau russe pût jamais +s'offrir en vue. Ils ne reconnurent même leur erreur +qu'à l'instant où ils furent surpris, mais alors il était +trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait +pas un facile abordage, ils se contentèrent de +suivre des yeux la flottille moscovite et de crier: +«Allah! et Bismillah.<a name="FNanchor_218_221" id="FNanchor_218_221"></a><a href="#Footnote_218_221" class="fnanchor">[218]</a>!»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_221" id="Footnote_218_221"></a><a href="#FNanchor_218_221"><span class="label">[218]</span></a> <i>Dieu! et au nom de Dieu</i>! Tous les chapitres du Coran, toutes les +prières et actions de grâces des musulmans commencent par <i>Bismillah</i>!</p></div> + +<p>14. Cependant les Russes se préparèrent à l'attaque; +mais ici, déesses de la guerre et de la gloire, +instruisez-moi à épeler tous ces noms de cosaques +qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait +jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, +à leur mémoire? Achille, lui-même n'eut jamais un +visage plus refrogné ou plus couvert de sang qu'un +millier de héros de cette nation nouvelle et policée, +aux noms desquels il ne manque vraiment que la +prononciation.</p> + +<p>15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne +fût-ce que pour enrichir l'euphonie de notre langue.—On +voyait parmi eux Strongenoff et Strokonoff, +Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, +puis Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres +pareilles pièces de douze consonnes. J'en dirais +un bien plus grand nombre si je pouvais fouiller plus +à fond dans les gazettes; mais la renommée est une +capricieuse prostituée, qui semble autant se servir de +ses oreilles que de sa trompette.</p> + +<p>16. Et elle refuse de monter au ton de la poésie +ces syllabes discordantes dont on a fait, à Moscow, +des noms propres. Cependant, parmi ces derniers, +plusieurs méritaient d'être loués autant que jamais +vierge le jour de son mariage: ils finissaient en <i>ischkin, +ousckin, iffskchy, ouski</i>, mots suaves et fort +bons pour les péroraisons temporisantes de Londonderry. +Nous ne pouvons encore en citer que Rousamouski,—</p> + +<p>17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, +Kousakin et Mouskin-Pouskin, tous les +meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors marché +contre un ennemi, ou enfoncé le sabre dans une +peau. Peu se souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, +sinon pour faire de leur cuir une peau nouvelle +à leurs timbales, dans le cas où le parchemin +viendrait à renchérir, et à défaut de tout autre objet +pour le remplacer.</p> + +<p>18. Parmi eux se trouvaient des étrangers de grand +renom et de diverses contrées; simples volontaires, +ils ne songeaient pas à servir leur patrie ou son gouvernement, +mais à devenir un jour brigadiers; et +quelque peu aussi à se trouver au sac d'une ville, +car c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de +leur âge. Il y avait plusieurs généraux anglais, dont +seize s'appelaient <i>Thomson</i> et dix-neuf <i>Smith</i><a name="FNanchor_219_222" id="FNanchor_219_222"></a><a href="#Footnote_219_222" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_222" id="Footnote_219_222"></a><a href="#FNanchor_219_222"><span class="label">[219]</span></a> <i>Smith</i> en anglais, <i>Schmitt</i> en allemand, et <i>Lefebvre, Fabre</i> en +français, sont des noms propres extrêmement <i>communs</i>. Ils répondent à +celui d'ouvrier forgeron sur toute espèce de métaux.—<i>Thomson</i>, +fils de Thomas.</p></div> + +<p>19. Jack Thomson, Bill Thomson.—Tous les +autres, comme le grand poète, s'appelaient Jemmy<a name="FNanchor_220_223" id="FNanchor_220_223"></a><a href="#Footnote_220_223" class="fnanchor">[220]</a>. +J'ignore s'ils avaient un cimier ou des armoiries, +mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier. +Quant aux Smith, ils étaient trois Pierre; mais le +premier d'entre eux tous, le plus habile à donner ou +parer un coup, était celui-là devenu depuis si célèbre +<i>dans les environs d'Halifax</i>, mais qui était alors +au service des Tartares<a name="FNanchor_221_224" id="FNanchor_221_224"></a><a href="#Footnote_221_224" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_223" id="Footnote_220_223"></a><a href="#FNanchor_220_223"><span class="label">[220]</span></a> Ou <i>James</i>.—James Thompson, l'auteur des <i>Saisons</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_224" id="Footnote_221_224"></a><a href="#FNanchor_221_224"><span class="label">[221]</span></a> Peut-être sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, commandait +les troupes anglaises en Turquie.</p></div> + +<p>20. Les autres étaient des Jacks, des Gills, des +Wills et des Bills; mais quand j'aurai ajouté que le +plus vieux des Jacks Smith était né dans les montagnes +de Cumberland, et que son père était un honnête +forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un +nom qui remplit trois lignes de la dépêche sur la +prise de <i>Schmacksmith</i>; ainsi nomme-t-on le village +de la déserte Moldavie, où mourut cet homme immortel—dans +un bulletin<a name="FNanchor_222_225" id="FNanchor_222_225"></a><a href="#Footnote_222_225" class="fnanchor">[222]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_225" id="Footnote_222_225"></a><a href="#FNanchor_222_225"><span class="label">[222]</span></a> M.A.P., après avoir traduit assez infidèlement cette strophe, +ajoute en note: «La <i>consonnance</i> des <i>ith</i> semble le seul <i>motif</i> de cette +strophe.» Il eût peut-être été plus <i>français</i> et plus juste de dire: +«L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins <i>semble</i> le seul motif, etc.,» +ou bien de ne rien dire du tout: j'aurais suivi son exemple.</p></div> + +<p>21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de +Mars) si l'insertion d'un nom dans le <i>bulletin</i> peut +compenser parfaitement celle d'un <i>boulet</i> dans le +corps. On ne me fera pas, je l'espère, un crime de +ce doute; car je me souviens, tout simple que je +suis, d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, +dont il suffit aujourd'hui de citer les pièces +déréglées pour acquérir le titre de bel-esprit.</p> + +<p>22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, +jeunes et vaillans; mais je suis trop ardent patriote +pour mentionner, dans un jour de gloire, des noms +gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul mot +de vérité;—celles de ce genre sont des trahisons; +elles compromettent la patrie, et l'on déteste comme +traître quiconque a l'audace de nommer un Français +en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de prouver +à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine +pour la France.</p> + +<p>23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé +deux batteries dans une île située près d'Ismaïl. Le +premier était de bombarder la ville et de faire écrouler +les édifices publics et particuliers, sans se soucier +des pauvres ames qui allaient tomber victimes. +La forme de la place devait réellement suggérer ce +projet: elle était bâtie en amphithéâtre, et chaque +maison semblait offrir à la bombe un but assuré.</p> + +<p>24. Le second objet était de profiter de l'instant +d'une consternation générale pour attaquer la flottille +turque, qui reposait près de là à l'ancre dans +une parfaite sécurité. Mais un troisième motif était +encore sans doute de les amener au désir de capituler: +fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, +quand ils ne sont pas acharnés comme des +chiens terriers ou des boules-dogues.</p> + +<p>25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser +les ennemis que l'on doit combattre, commune +dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause de la +mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc +rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans +Smith qui m'ont déjà fourni une rime. Mais heureusement +ce nom est ajouté à tant de <i>sir</i> et de <i>madam</i>, +qu'on serait tenté de croire que le <i>premier</i> qui +le porta fut <i>Adam</i>, lui-même<a name="FNanchor_223_226" id="FNanchor_223_226"></a><a href="#Footnote_223_226" class="fnanchor">[223]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_226" id="Footnote_223_226"></a><a href="#FNanchor_223_226"><span class="label">[223]</span></a> Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du célèbre sir Adam +Smith, l'auteur du livre <i>de la Richesse des nations</i>.</p></div> + +<p>26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour +avoir été construites avec trop de précipitation. Ainsi, +la même raison qui prive un vers de son douzième +pied, et rembrunit le front de Longman et John +Murray<a name="FNanchor_224_227" id="FNanchor_224_227"></a><a href="#Footnote_224_227" class="fnanchor">[224]</a> quand la vente des livres n'est pas aussi +rapide que le voudraient ceux qui les impriment, +la même raison, dis-je, peut s'opposer pour un tems +à ce que l'histoire appelle tantôt <i>meurtre</i>, et tantôt +<i>gloire</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_227" id="Footnote_224_227"></a><a href="#FNanchor_224_227"><span class="label">[224]</span></a> Libraires de Lord Byron, à Londres.</p></div> + +<p>27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage +des ingénieurs (et il m'importe peu de le +savoir), soit plutôt celui de la cupidité personnelle +du fournisseur qui aurait espéré sauver son ame en +remplissant mal ses engagemens avec des homicides; +il est certain que les batteries nouvellement dressées +ne portaient aucun secours efficace. Elles manquaient +toujours, elles n'étaient jamais manquées, et elles +ajoutaient sans cesse à la liste des manquans<a name="FNanchor_225_228" id="FNanchor_225_228"></a><a href="#Footnote_225_228" class="fnanchor">[225]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_228" id="Footnote_225_228"></a><a href="#FNanchor_225_228"><span class="label">[225]</span></a> C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, et surtout en +tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de soldats de leurs +compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est ce qu'on appelle, en +Angleterre, <i>the missing list</i> (la liste des absens).—M. A.P. accable +encore ici Lord Byron de son dédain superbe; «la répétition du même +mot, dit-il, <i>fait</i> tout <i>le sel</i> de cette strophe.»</p></div> + +<p>28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances +dérangea toutes leurs tentatives navales: trois +brûlots perdirent leur courtoise existence avant de +toucher l'endroit où ils auraient pu produire quelque +effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et rien ne +put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu +de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, +les Turcs dormaient aussi profondément que jamais.</p> + +<p>29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent +et aperçurent la flottille des Russes qui se mettait en +route. Il était neuf heures quand, ayant toujours +avancé sans rencontrer d'obstacles, les vaisseaux +arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl, +et commencèrent une canonnade qui leur fut, +j'ose le dire, rendue avec usure par un feu de mousqueterie, +de bombes et de pièces de toutes les formes +et de tous les calibres.</p> + +<p>30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans +interruption le feu des Turcs; et, à l'aide des batteries +de terre, ils entretinrent le leur avec une +grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une +canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à +se soumettre, et ils donnèrent le signal de la retraite. +Une de leurs barques coula à fond; une seconde, +étant venue échouer sous les retranchemens, tomba +au pouvoir des Turcs.</p> + +<p>31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux +et des soldats; mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, +les delhis montèrent plusieurs barques, s'avancèrent +à force de rames et fatiguèrent les Russes +par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une +descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les +rejeta dans l'eau pêle-mêle et leur fit tout un bulletin +de morts<a name="FNanchor_226_229" id="FNanchor_226_229"></a><a href="#Footnote_226_229" class="fnanchor">[226]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_229" id="Footnote_226_229"></a><a href="#FNanchor_226_229"><span class="label">[226]</span></a> C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un bulletin pût être +rempli de leurs noms seuls.—Il s'agit ici du comte Roger de Damas, +qui se distingua effectivement au siége d'Ismaïl, et auquel Catherine II +conféra ensuite le grade de colonel et la croix de Saint-Georges. Le comte +de Damas est rentré en France en 1814.</p></div> + +<p>32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout +ce que firent les Russes ce jour-là, je crois que +plusieurs volumes ne me suffiraient pas et qu'il me +resterait encore beaucoup de choses à ajouter.» +Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,—mais +il cherche à faire sa cour à quelques étrangers de +distinction qui assistaient au combat, au prince de +Ligne, à Langeron, à Damas, noms aussi grands que +jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.</p> + +<p>33. Ces grands frais de louanges nous montrent +bien ce que c'est que la gloire. À l'exception de ces +trois <i>preux chevaliers</i> eux-mêmes, combien peu de +lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et peut-être +existent-ils encore, car rien ne porte à croire +le contraire). L'honneur est une loterie, et nous +reconnaissons encore dans l'illustration un jeu de la +fortune. Il est vrai que les mémoires du prince de +Ligne ont à demi écarté de sa personne le rideau de +l'oubli<a name="FNanchor_227_230" id="FNanchor_227_230"></a><a href="#Footnote_227_230" class="fnanchor">[227]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_230" id="Footnote_227_230"></a><a href="#FNanchor_227_230"><span class="label">[227]</span></a> L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par M<sup>me</sup> de Staël, en +un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la longue +vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La collection ignorée de +ses œuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il est mort à Vienne le 13 décembre +1814.</p></div> + +<p>34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans +de brillantes actions aussi vaillamment que les plus +fameux héros, et dont les noms, perdus dans la +foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! +Ainsi la bonne renommée est-elle sujette à +de tristes contractions et à des extinctions prématurées. +Après toutes nos modernes batailles, je parie +qu'il serait impossible de retrouver dix noms de +connaissance dans aucune gazette.</p> + +<p>35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse +qu'elle fût, montra bien, <i>d'une manière ou de +l'autre</i>, qu'une faute avait été commise. L'amiral +Ribas (connu dans les histoires russes) était fortement +d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra +une vive opposition chez les vieillards et chez les +jeunes; et de vifs débats en furent la conséquence +nécessaire.—Ici je dois m'arrêter; car si j'écrivais +tout au long les discours de chaque guerrier, je +crois que mes lecteurs ne monteraient jamais sur la +brèche.</p> + +<p>36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un +homme;—non que l'on puisse mettre en question +son <i>humanité</i>, car, s'il n'avait pas été un Hercule, son +histoire eût eu la brièveté de sa dernière maladie; +alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle +et défait, il expirait maudit, sous un arbre de la +belle province qu'il avait ravagée, comme la sauterelle, +dans le champ dont elle a rongé le fruit.</p> + +<p>37. C'était Potemkin<a name="FNanchor_228_231" id="FNanchor_228_231"></a><a href="#Footnote_228_231" class="fnanchor">[228]</a>,—personnage recommandable +dans un tems où l'homicide et la prostitution +étaient les bases de la grandeur. Si les titres et les +crachats pouvaient donner un renom durable, sa +gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. +Haut de six pieds, cet homme était bien digne +d'inspirer à la souveraine de toutes les Russies un +caprice proportionné à la grandeur de sa taille; car +elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un +homme comme on mesure un clocher.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_231" id="Footnote_228_231"></a><a href="#FNanchor_228_231"><span class="label">[228]</span></a> Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait développé un +dérèglement de mœurs sans exemple même en Russie. Il avait acheté la +Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples musulmans de cette +vaste province les mœurs russes, il avait exercé les actes de barbarie les +plus multipliés. Il mourut subitement en 1791, à quelques lieues de +Kerson en Crimée, au moment où Catherine commençait à se lasser de +lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une indigestion; mais dans toute +l'Europe on accusa d'abord la vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte +de la gloutonnerie de ce courtisan russe est presque incroyable. +Miné par une fièvre lente, il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, +buvait dix bouteilles de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, +quelques heures après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité. +(Voyez la <i>Vie du prince Potemkin</i>, 1807, in-8º.)</p></div> + +<p>38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas +dépêcha un courrier au prince, et parvint ainsi +à faire prévaloir son avis. Je ne pourrais vous dire +comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais enfin +il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les +batteries faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, +pointés sur les bords du Danube, nourrissaient +un feu continuel auquel on ne cessait de répondre +de l'autre côté.</p> + +<p>39. Mais le 13, quand une partie des troupes +était déjà rembarquée et que le siége allait être levé, +un courrier, arrivant de toute la vitesse de son cheval, +vint ranimer l'espoir de tous les amans de la +gloire <i>gazetière</i> et de tous les <i>dilettanti</i> de l'art militaire. +Ses dépêches, rédigées en style magnifique, +annonçaient la nomination au commandement de ce +favori des batailles, le feld-maréchal Suwarow.</p> + +<p>40. La lettre que le prince adressait par la même +voie au maréchal eût été digne d'un Spartiate, s'il +s'était agi d'une cause faite pour embraser un grand +cœur, telle que la défense de la liberté, de la patrie +ou des lois; mais comme elle n'était inspirée +que par l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, +elle n'a droit qu'à de faibles éloges, si ce n'est pour +la précision de son style. «Vous prendrez Ismaïl, +contenait-elle, à quelque prix que ce soit.»</p> + +<p>41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière +fut faite!» Et l'homme: «Que le sang +coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le <i>fiat</i> de +cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne prête +guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure +plus de maux que n'en pourraient réparer trente +beaux étés, fussent-ils ravissans comme ceux qui mûrissaient +les fruits d'Éden. La guerre ne se contente +pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore +la tige.</p> + +<p>42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient +à signaler de leurs bruyans <i>Allahs</i>! la retraite des +Russes, étaient dupes d'une méprise très-condamnable, +non que l'on ne soit disposé facilement à +croire des ennemis <i>vaincu</i> (ou <i>vaincus</i>, si vous insistez +sur la grammaire que j'oublie dans la chaleur +de la composition). Mais ici les Turcs s'abusaient +grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc ils +espéraient cependant préserver leur lard du danger<a name="FNanchor_229_232" id="FNanchor_229_232"></a><a href="#Footnote_229_232" class="fnanchor">[229]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_232" id="Footnote_229_232"></a><a href="#FNanchor_229_232"><span class="label">[229]</span></a> Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent en anglais, +parce que l'expression proverbiale <i>to save one's bacon</i> s'emploie dans +les conversations les plus élégamment familières, pour <i>préserver sa +personne</i>.</p></div> + +<p>43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux +cavaliers que de loin on prenait pour des cosaques. +Ils n'avaient derrière eux qu'un mince bagage et +trois chemises pour deux. On ne distinguait que les +coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au +moment où l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow +lui-même et son guide.</p> + +<p>44. <i>Grande joie à Londres aujourd'hui!</i> ne manque +pas de s'écrier plus d'un sot, dès qu'à Londres une +illumination est ordonnée. C'est là l'illusion première +de tous les rêves de ce bon ivrogne de John Bull<a name="FNanchor_230_233" id="FNanchor_230_233"></a><a href="#Footnote_230_233" class="fnanchor">[230]</a>. +Sitôt que les rues sont garnies de lampions coloriés, +ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion +sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, +et tout cela pour payer ce divertissement insipide<a name="FNanchor_231_234" id="FNanchor_231_234"></a><a href="#Footnote_231_234" class="fnanchor">[231]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_233" id="Footnote_230_233"></a><a href="#FNanchor_230_233"><span class="label">[230]</span></a> On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il signifie <i>Jean Taureau</i>, +et c'est ainsi qu'autrefois le peuple français avait celui de <i>Jacques +Bon-Homme</i>, qu'il mérite encore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_234" id="Footnote_231_234"></a><a href="#FNanchor_231_234"><span class="label">[231]</span></a> En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur Alexandre et du roi +de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des illuminations dont les +frais s'élevèrent à plus de dix millions. L'allocation de cette somme +causa de violens débats dans la chambre des communes.</p></div> + +<p>45. Il est étonnant qu'il <i>maudisse</i> encore aujourd'hui +<i>ses yeux</i><a name="FNanchor_232_235" id="FNanchor_232_235"></a><a href="#Footnote_232_235" class="fnanchor">[232]</a>, car ils le sont depuis long-tems, +et les diables ne doivent plus se soucier de ce serment, +jadis fameux, depuis qu'il a entièrement perdu +l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette constitue +sa richesse, les taxes son vrai paradis<a name="FNanchor_233_236" id="FNanchor_233_236"></a><a href="#Footnote_233_236" class="fnanchor">[233]</a>; et quand +la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, +apparaît devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien +il s'écrie que la famine est fille de l'agriculture.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_235" id="Footnote_232_235"></a><a href="#FNanchor_232_235"><span class="label">[232]</span></a> Allusion au jurement ordinaire des Anglais: <i>God damn your eyes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_236" id="Footnote_233_236"></a><a href="#FNanchor_233_236"><span class="label">[233]</span></a> «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est la base de la +richesse.—L'élévation des taxes est la mesure de la liberté et du +bonheur d'une nation.»</p></div> + +<p>46. Mais laissons John Bull et revenons à notre +conte. Grande joie dans le camp, pour les Russes, +les Tartares, les Anglais, les Français et les Cosaques! +Suwarow présageait de brillantes journées, et +paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient +remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme +ces feux follets toujours voisins de marais humides, +et qui guident ceux qui les aperçoivent dans des chemins +semés de fondrières. Le nouveau chef allait, +venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile +flambeau, s'empressait de suivre aveuglément ses +pas.</p> + +<p>47. Mais ici les choses eurent un tout différent +résultat. La flotte et le camp, pleins d'enthousiasme +et de satisfaction, saluèrent Suwarow avec déférence, +et tout annonça que la fortune était de retour. On +s'avança de la place à une portée de canon; on construisit +des échelles: on répara les dommages des premiers +travaux, on en fit de nouveaux, on réunit des +fascines et toutes sortes de machines commodes.</p> + +<p>48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige +les mouvemens d'une multitude: de même que +les vagues obéissent à l'impulsion du vent, ou que le +troupeau paît sous la conduite du taureau, de même +que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que +le mouton conducteur fait accourir derrière lui ses +compagnons en agitant la sonnette pendue à son cou: +ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les +petits.</p> + +<p>49. Tout le camp était dans la joie; vous auriez +cru qu'ils se préparaient à aller à la noce. (Je ne vois +rien d'inexact dans cette métaphore; du moins, dans +les deux cas, le résultat est-il également la discorde.) +Il n'était pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne +désirât les dangers et le pillage: pourquoi? parce +qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'à la chemise, +était venu commander l'avant-garde.</p> + +<p>50. Mais les choses en étaient ainsi. Tous les préparatifs +furent faits avec vivacité: le premier détachement, +formé de trois colonnes, ayant pris sa position, +n'attendait plus que le signal pour fondre sur +l'ennemi; le second, également de trois colonnes, +avait une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser +dans une mer de sang; le troisième, composé de +deux colonnes; devait engager le combat sur le +fleuve.</p> + +<p>51. De nouvelles batteries furent encore dressées. +On tint un conseil général, et, comme cela est quelquefois +arrivé à la dernière extrémité, on y vit régner +l'unanimité, cette déesse si étrangère à la +plupart des conseils. Toutes les difficultés étant surmontées, +la gloire commença à briller d'un vif éclat +à tous les yeux, et cependant Suwarow, déterminé +à la mériter, s'occupait à exercer ses recrues à l'emploi +de la baïonnette<a name="FNanchor_234_237" id="FNanchor_234_237"></a><a href="#Footnote_234_237" class="fnanchor">[234]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_237" id="Footnote_234_237"></a><a href="#FNanchor_234_237"><span class="label">[234]</span></a> Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-même l'exercice.</p></div> + +<p>52. C'est un fait bien reconnu que, malgré sa +dignité de commandant en chef, il daignait en personne +discipliner les soldats les moins exercés, et +qu'il savait trouver le tems de faire auprès d'eux les +fonctions de caporal. Comme on fait prendre à la salamandre +l'habitude de sucer la flamme sans en être +molestée, ainsi les accoutumait-il à monter sur une +échelle (non pas celle de Jacob) ou bien à franchir +un fossé.</p> + +<p>53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, +avec des turbans, des dagues et des cimeterres; puis +il fit charger à la baïonnette ces mannequins; pour +donner à ses gens une leçon contre les véritables +Turcs. Quand ils furent bien dressés à ce manége, +il jugea qu'il était tems de commencer sérieusement +l'attaque. Vos gens habiles se moquaient de sa conduite:—il +ne leur répondit rien; mais il prit la +ville.</p> + +<p>54. Tel était l'état de la plupart des choses la +veille de l'assaut: tout le camp était dans le plus silencieux +repos. Vous le croirez difficilement; mais +les hommes décidés à braver tous les dangers redeviennent +calmes sitôt que tout a été décidé. Les conversations +étaient rares; car les uns se transportaient +en pensée dans leur maison, auprès de leurs amis; +les autres songeaient à eux-mêmes et à leur avenir—personnel.</p> + +<p>55. Suwarow surtout était sur l'alerte; il examinait, +dressait, ordonnait, plaisantait et réfléchissait; +car, nous pouvons hardiment le dire, c'était +un homme merveilleux, au-delà de toute merveille, +Héros, bouffon, moitié ange et moitié diable, priant, +instruisant, désolant et ravageant; aujourd'hui Mars, +demain Momus; et quand il assiégeait une forteresse, +véritable arlequin en uniforme.</p> + +<p>56. Le jour qui précéda l'assaut, comme ce grand +conquérant était retenu à l'exercice—par ses fonctions +de caporal,—à la chute du crépuscule, quelques +cosaques, maraudant comme des faucons autour +d'une montagne, rencontrèrent un parti d'hommes, +l'un desquels parlait leur langue,—bien ou mal, +l'important était qu'il se fît entendre; mais, soit par +son accent, ses discours ou ses manières, ils reconnurent +qu'il avait autrefois servi sous les mêmes drapeaux.</p> + +<p>57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, +avec ses compagnons, au quartier-général. +Leur costume était musulman; cependant vous auriez +pu reconnaître en eux des Tartares déguisés, +et un fond de christianisme sous leurs riches vêtemens +turcs; mais en couvrant ainsi certaines grâces naturelles +d'une pompe extérieure, ils rendaient d'autres +étranges méprises très-difficiles à éviter.</p> + +<p>58. Suwarow était en chemise, devant une compagnie +de Calmoucks; il les exerçait, menaçait et +amusait; il jurait après les moins alertes et faisait +des sermons sur le grand art de la tuerie:—car c'est +ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine +argile n'était que de la boue ordinaire, inculquait +ses nobles maximes; et à sa voix toutes les intelligences +militaires sentaient parfaitement qu'il +était indifférent de gagner dans les combats une pension +ou la mort.—</p> + +<p>59. Suwarow, à l'approche de cette compagnie +de cosaques et de leur capture, tourna vers eux son +front couvert et ses yeux perçans.—«D'où venez-vous?—De +Constantinople, où nous étions esclaves<a name="FNanchor_235_238" id="FNanchor_235_238"></a><a href="#Footnote_235_238" class="fnanchor">[235]</a>.—Qui +êtes-vous?—Ce que vous voyez.» +Telle était la concision de leur dialogue, celui qui +se chargeait de répondre sachant à qui il parlait et +songeant à épargner les mots.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_238" id="Footnote_235_238"></a><a href="#FNanchor_235_238"><span class="label">[235]</span></a> M. A. P. a négligé de traduire cette réponse.</p></div> + +<p>60.—«Vos noms?—Le mien, Johnson, et celui +de mon camarade, Juan: les deux autres sont +des femmes, et le troisième n'est ni homme ni +femme.» Le général promena sur les autres un œil +rapide, puis ajouta: «J'ai déjà entendu <i>votre</i> nom; +celui du second m'est étranger. Il est absurde d'avoir +conduit ici les trois autres; mais passons.—Je +crois, vous, avoir entendu votre nom dans le +régiment Nicolaiew?—Le mien même.</p> + +<p>61. «Vous avez servi à Widdin?—Oui.—Vous +conduisîtes l'attaque?—Justement.—Et ensuite?—J'en +sais à peine quelque chose.—Vous montâtes +le premier à la brèche?—Au moins ne fus-je pas le +dernier à suivre celui qui en a pu donner l'exemple.—Et +qu'en résulta-t-il?—Un coup de feu +me renversa sur le dos et je fus fait prisonnier.—Vous +serez vengé, car la ville assiégée est deux fois +aussi forte que celle où vous fûtes blessé.</p> + +<p>62. «Où voulez-vous servir?—Où vous voudrez.—Je +sais que vous aimez à être dans les enfans perdus; +sans doute vous voulez fondre le premier sur +l'ennemi, après les maux que vous avez déjà soufferts. +Et ce jeune garçon, que fera-t-il avec son +visage sans barbe et ses habits déchirés?—Ah! +général, s'il n'est pas plus mauvais pour la guerre +que pour l'amour, il montera le premier à l'assaut.</p> + +<p>63. «Il y sera, s'il l'ose.»—Ici Juan s'inclina +profondément comme le compliment le méritait. «Par +un bienfait spécial de la Providence, continua Suwarow, +votre ancien régiment doit conduire ce +matin, peut-être même cette nuit, l'assaut. J'ai +fait vœu à plusieurs saints que dans peu le soc ou +la charrue passeraient sur ce qui fut Ismaïl, et que +les plus superbes mosquées n'arrêteraient pas leur +tranchant.</p> + +<p>64. «Ainsi, maintenant, à la gloire, mes enfans!» +Après ces mots il se retourna et continua, dans les +termes russes les plus classiques, à animer ses soldats, +jusqu'à ce que tous ces grands cœurs de héros +fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'eût +pris pour un prédicateur en chaire (de ceux qui regardent +avec dédain tous les biens terrestres, sauf la +dîme), en le voyant exhorter ses auditeurs à se ruer +sur les païens et à massacrer ceux qui résisteraient +aux armes de la chrétienne impératrice Catherine.</p> + +<p>65. Johnson qui, d'après ce long colloque, se regardait +comme le favori de Suwarow, se hasarda à +s'adresser encore à lui, bien qu'il le vît retourné à +ses chères occupations. «Je vous rends grâces, dit-il, +de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des +premiers; mais si vous indiquiez plus positivement +notre poste, nous saurions mieux, mon ami et +moi, ce qu'il nous faudra faire.</p> + +<p>66. «—Bien! j'étais occupé, et j'oubliais. Vous, +vous rejoindrez votre ancien régiment, qui est +déjà sous les armes. Holà! Katskoff (ici il appela +un Polonais), conduis-le à son poste; j'entends le +régiment Nicolaiew. Cet autre étranger restera +avec moi: c'est un beau garçon. Quant aux femmes, +elles peuvent se retirer dans les bagages ou +bien à l'ambulance.»</p> + +<p>67. Mais ici commença une autre scène. Les +dames, qui n'avaient pas l'habitude d'être traitées +de la sorte (et cependant, élevées dans un harem, +elles étaient bien pénétrées de la meilleure doctrine +du monde, celle de l'obéissance passive);—les +femmes alors soulevèrent la tête; leurs yeux brillans +parurent humectés de larmes, et, comme la +poule étend les ailes sur ses poussins, elles étendirent +leurs bras</p> + +<p>68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient +ainsi d'être honorés par le plus grand capitaine qui +jamais eût peuplé l'enfer de héros tués, ou plongé +dans le désespoir une province ou un royaume. Mortels +extravagans et toujours vainement éprouvés! un +laurier est donc une chose bien glorieuse, pour que +vous croyiez devoir acheter une seule feuille de cet +arbre, prétendu immortel, avec une mer toujours +montante de sang et de larmes?</p> + +<p>69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, +et n'était pas vivement attendri par le sang; cependant +il ne put voir, sans une sorte d'émotion, des +femmes, la tête échevelée, dont tous les traits exprimaient +une agonie cruelle. Les hommes qui font +leur métier de la tuerie ont le cœur cautérisé contre +les angoisses de plusieurs millions d'hommes, mais +une douleur isolée peut inspirer de la compassion, +même aux héros,—et Suwarow en était un véritable.</p> + +<p>70. Du ton calmouck le plus ému:—«Que diable! +Johnson, à quoi pensiez-vous donc en amenant +des femmes? Elles obtiendront ici tous les +égards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux +fourgons, où elles peuvent seulement être +hors de danger. Mais vous auriez dû savoir que ce +genre de bagages est embarrassant. Je déteste les +soldats mariés, quand ils ne renouvellent pas chaque +année leurs femmes.</p> + +<p>71. «—Avec la permission de votre excellence, +reprit alors notre Anglais, celles-ci ne sont pas à +nous: elles ont d'autres maris. Je connais trop +bien, par expérience, la discipline militaire, pour +avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien +ne retient dans une charge le cœur des héros +comme la pensée d'une petite famille restée en +arrière.</p> + +<p>72. «Mais nous n'avons ici que deux dames turques +qui ont, avec leur domestique, favorisé notre +fuite, et elles ont bravé mille dangers pour nous +suivre dans cette dangereuse traversée. Pour un +homme comme moi ce genre de vie n'a rien d'étrange; +mais c'est un moment cruel pour de pauvres +êtres comme elles: ainsi, si vous voulez que +je combatte de tout mon cœur, je vous prie de les +faire traiter avec politesse.»</p> + +<p>73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux +toujours mouillés, regardaient leurs protecteurs +comme si elles eussent hésité à les croire tels.—Leur +surprise n'était pas moins grande (ni moins +juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard, +d'un aspect plutôt féroce qu'imposant, simplement +vêtu, couvert de poussière, nu jusqu'à la camisole, +et cette dernière elle-même fort sale, de le voir, +dis-je, plus redouté que tous les sultans de leur +connaissance.</p> + +<p>74. En effet, comme le leur témoignaient tous les +yeux, tout semblait attendre son signal. Habituées +à voir, comme une espèce de divinité, le sultan couvert +de pierreries, s'avançant avec la gravité impériale +d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadème +sur la queue), en un mot, entouré de toute la +pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas comment +le pouvoir consentait une fois à se passer de +pompe.</p> + +<p>75. Johnson, voyant leur extrême déconvenue, +leur donna, chemin faisant, et quoique peu initié +dans les affections orientales, quelques légères consolations. +Pour Don Juan, qui était bien autrement +sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait, +ou qu'alors il saurait bien en faire repentir +l'armée russe. Ces paroles étaient extravagantes, +mais pourtant les dames y trouvèrent un grand +motif d'espérance; car toutes elles aiment l'exagération.</p> + +<p>76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques légers +baisers, elles s'éloignèrent pour le moment,—en +attendant ce que décideraient les coups de +l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard +destin, ou bien encore providence.—(L'incertitude +est, en effet, l'un de nos nombreux bonheurs, +c'est une espèce d'amortissement sur la condition de +l'humanité.)—En même tems leurs doux amis saisissaient +leurs armes et se préparaient à embraser +une ville qui ne leur avait jamais fait le moindre +mal.</p> + +<p>77. Suwarow,—qui ne voyait les choses qu'en +gros, trop gros lui-même pour les apprécier en détail; +qui regardait la vie comme une souillure, et +les gémissemens d'une nation expirante comme les +murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la +perte de ses soldats (pourvu que leurs efforts prévalussent +à la fin) que la femme et les amis de Job +se souciaient de ses ulcères,—pouvait-il songer +long-tems aux sanglots de deux femmes?</p> + +<p>78. Non certainement.—L'œuvre de gloire se +disposait; on allait entendre une canonnade aussi +terrible que celle d'Ilion, en supposant qu'Homère +eût eu à ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu +de décrire la mort du fils de Priam, je serai forcé +de parler escalades, bombes, tambours, poudre, +bastions, batteries, boulets et baïonnettes, tous mots +rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux +gosier des muses.</p> + +<p>79. Immortel Homère! ô toi qui, malgré ta longueur, +as charmé toutes les oreilles, et, malgré ton +peu d'étendue, toutes les générations, en maniant +de ton bras poétique ces armes auxquelles les hommes +n'auront plus jamais recours (à moins, cependant, +que la poudre à canon n'ait pas la supériorité que lui +supposent tous les potentats aujourd'hui ligués contre +la jeune liberté... Puissent-ils ne pas trouver en +elle une nouvelle Troie!)</p> + +<p>80. Immortel Homère! j'ai maintenant à peindre +un siége où furent tués plus de guerriers (avec des +machines plus terribles et plus expéditives) que tu +n'en as fait expirer dans ta gazette grecque. Je conviens +volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait +aussi ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, +qu'au plus faible ruisseau de se comparer à l'Océan; +mais au moins, nous autres modernes, vous égalons-nous +en matière de sang,</p> + +<p>81. Sinon poétiquement, au moins effectivement; +et le fait, c'est la vérité, ce but de tous nos efforts! +Mais ici, bien que ma muse veuille décrire tout ce qui +va se passer, elle sera forcée de s'écarter d'une trop +rigoureuse fidélité. Dans un instant la ville sera attaquée; +de grandes actions vont avoir lieu;—comment +les raconterai-je? Écoutez, ames immortelles +de généraux! Phébus se lève pour colorer vos dépêches +de ses rayons.</p> + +<p>82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, +listes moins longues des morts et des blessés! Ombre +de Léonidas, qui combattis si vaillamment alors +que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grèce, hélas! +était envahie! Ô commentaires de César, prêtez-moi +(pour me soutenir) une parcelle de vos <i>pâlissans</i> +rayons de gloire, si beaux, si variés pour l'oreille +des muses!</p> + +<p>83. Quand j'appelle <i>pâlissante</i> votre immortalité +guerrière, je veux seulement rappeler que, par une +triste réalité, il n'est pas de siècle, d'année, et +même de jour qui ne flétrisse le nom d'un héros dévastateur; +je veux seulement dire que si nous venons +à réunir tous ses droits à la reconnaissance des hommes, +il devient aussitôt un boucher difforme, dont +le nom n'abuse plus que les jeunes écervelés.</p> + +<p>84. Les médailles, honneurs, rubans, galons ou +broderies, n'appartiennent pas mieux à l'homme immortel, +que le manteau de pourpre à la prostituée +de Babylone. Les enfans sont passionnés pour un +uniforme comme les femmes pour un éventail, et le +dernier goujat, revêtu d'un habit-rouge, se croit volontiers +le favori de la gloire. Mais cette gloire, +enfin... voulez-vous savoir ce que c'est?—Demandez-le +<i>au porc, dont les yeux aperçoivent le +vent</i><a name="FNanchor_236_239" id="FNanchor_236_239"></a><a href="#Footnote_236_239" class="fnanchor">[236]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_239" id="Footnote_236_239"></a><a href="#FNanchor_236_239"><span class="label">[236]</span></a> Expression du Psalmiste.</p></div> + +<p>85. Au moins le <i>sent-il</i>, et quelques-uns pensent +qu'il le <i>voit</i>, parce qu'il court devant lui comme un +verrat, ou, si cette explication vous paraît trop simple, +dites qu'il se précipite sur ses pas comme un +brick, un schooner, ou bien encore...—Mais il est +tems de terminer ce chant, avant que ma muse ne +se sente fatiguée. Le suivant, pour réveiller l'attention +générale, va sonner en volée comme du haut +d'un clocher de village.</p> + +<p>86. Écoutez, dans le silence de la froide et épaisse +nuit, le bourdonnement des armées se pressant rangs +sur rangs! Là, de lourdes masses se glissent, dans +l'obscurité douteuse, le long des murs assiégés et sur +les bords du fleuve hérissé de défenses. Cependant +les astres percent d'une faible lumière les vapeurs +humides et condensées qui se roulent devant eux en +bizarres guirlandes.—Bientôt la fumée de l'enfer +doit étendre sur eux un plus impénétrable manteau.</p> + +<p>87. Arrêtons-nous ici un moment.—Imitons cette +pause terrible qui, séparant alors la vie de la mort, +glaça pour un instant le cœur de ces hommes dont +plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir. +Un moment—et tout reparaîtra plein de vie! La +marche! la charge! les cris religieux de chaque +peuple! Houra! Allah!—Un moment encore, et +les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens +de la bataille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SUPPLEMENT" id="SUPPLEMENT"></a>SUPPLÉMENT</h2> +<h2>AUX NOTES DU CHANT VII.</h2> + + +<p>L'ouvrage qui contient les détails du siége d'Ismaïl +étant fort peu répandu en France, où cependant il a été +imprimé, nous en extrairons tous les passages que Byron +a jugés dignes d'être paraphrasés. Il est intitulé:—<i>Essai +sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle +Russie</i>. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais +la dédicace en étant adressée à l'empereur Alexandre, +petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul, +averti de se tenir sur ses gardes. Malgré ce grave défaut, +c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis +de Castelnau) a lui-même emprunté les circonstances +du siége d'Ismaïl au manuscrit d'un lieutenant-général +de Russie, qui avait fait cette campagne (le duc de +Richelieu).</p> + +<p>STROPHE 9.</p> + +<p>«Ismaïl est située sur la rive gauche du bras gauche du +Danube, à peu près à quatre-vingts verstes de la mer. Elle +a trois mille toises de tour.» (<i>Manuscrit du duc de Richelieu</i>.)</p> + +<p>STROPHE 10.</p> + +<p>«On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, +situé à la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; +l'ouvrage a été terminé par un Grec. Pour donner +une idée des talens de cet ingénieur, il suffira de dire qu'il +fit placer les palissades perpendiculairement sur le parapet, +de manière qu'elles favorisaient le feu des assiégeans et +arrêtaient le feu des assiégés.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 11.</p> + +<p>«Le rempart en terre est prodigieusement élevé, à cause +de l'immense profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage +avancé ni chemin couvert.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 12.</p> + +<p>«Un bastion de pierres, ouvert par une gorge très-étroite +et dont les murailles sont fort épaisses, a une batterie casematée +et une à barbette; il défend la rive du Danube. Du +côté droit de la ville est un cavalier de quarante pieds d'élévation, +à pic, garni de vingt-deux pièces de canon, et qui +défend la partie gauche.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 13.</p> + +<p>«Du côté du fleuve, la rive est absolument ouverte; les +Turcs ne croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir +une flottille dans le Danube.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 23.</p> + +<p>On s'était proposé deux buts également avantageux par la +construction de deux batteries sur l'île qui avoisine Ismaïl. +Le premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux +édifices avec du canon de quarante-huit, effet d'autant +plus probable, que la ville étant bâtie en amphithéâtre, presque +aucun coup ne serait perdu. (<i>Histoire de la Nouvelle +Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHE 24.</p> + +<p>Le second motif était de profiter de ce moment d'alarme +pour que la flottille, agissant en même tems, pût détruire +celle des Turcs. Un troisième motif, et vraisemblablement le +plus plausible, était de jeter la consternation parmi les Turcs +et de les engager à capituler. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 25, 26 ET 27.</p> + +<p>Une habitude blâmable, celle de mépriser son ennemi, fut +la cause du défaut de perfection dans la construction des batteries. +On voulait agir promptement, et on négligea de donner +aux ouvrages la solidité qu'ils exigeaient. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 28 ET 29.</p> + +<p>Le même esprit fit manquer l'effet de trois brûlots; on calcula +mal la distance, on se pressa d'allumer la mèche, ils +brûlèrent au milieu du fleuve, et quoiqu'il fût six heures du +matin, les Turcs, encore couchés, n'en prirent aucun ombrage.</p> + +<p>1<sup>er</sup> <i>décembre</i> 1790. Cette opération manquée, la flottille +russe s'avança vers les sept heures; il en était neuf lorsqu'elle +se trouva à cinquante toises de la ville. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 30 ET 31.</p> + +<p>Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille +et de mousqueterie pendant près de six heures. Les batteries +de terre secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que +les canonnades ne suffiraient pas pour réduire la place: on +fit la retraite à une heure. À peine la retraite des Russes fut-elle +remarquée, que les plus braves d'entre les ennemis se jetèrent +dans de petites barques et essayèrent une descente. Le +comte de Damas les mit en fuite, et leur tua plusieurs officiers +et grand nombre de soldats. Un lançon sauta pendant +l'action, un autre dériva par la force du courant et fut pris par +l'ennemi. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 32 ET 33.</p> + +<p>On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les +Russes firent de mémorable dans cette journée; pour compter +les hauts faits d'armes, pour particulariser toutes les actions +d'éclat, il faudrait composer des volumes. Parmi les étrangers, +le prince de Ligne se distingua de manière à mériter +l'estime générale. De vrais chevaliers français, attirés par +l'amour de la gloire, se montrèrent dignes d'elle. Les plus +marquans étaient le jeune duc de Richelieu, les comtes de +Langeron et de Damas. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 35.</p> + +<p>L'amiral de Ribas déclara en plein conseil que ce n'était +qu'en donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis +parut hardi; on lui opposa mille raisons auxquelles il répondit +par de meilleures. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 36, 37 ET 38.</p> + +<p>Il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin; Ribas +y réussit. Tandis qu'il se démenait pour l'exécution du +projet agréé, on construisait de nouvelles batteries. On comptait, +le 12 décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le +bord du Danube, et cette journée se passa en vives canonnades. +(<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 39.</p> + +<p>Le 13, une partie des troupes était embarquée; on allait +lever le siége. Un courrier arrive; il est témoin des cris de +joie du Turc, qui se croyait à la fin de ses maux. Ce courrier +annonce, de la part du prince, que le maréchal Suwarow +va prendre le commandement des forces réunies sous +Ismaïl. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 40.</p> + +<p>La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte; +la voici dans toute sa teneur: «Vous prendrez Ismaïl à quel +prix que ce soit.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 43 ET 44.</p> + +<p>Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant à toute +bride: on les prit pour des Cosaques; l'un était Suwarow et +l'autre son guide, portant un paquet gros comme le poing et +renfermant le bagage du général. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 46.</p> + +<p>Les succès multipliés de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent +un enthousiasme général. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 47.</p> + +<p>Les choses prennent, le même jour, une autre tournure; +le camp se rapproche et s'établit à une portée de canon de la +place; on prépare des fascines, on construit des échelles, on +établit des batteries nouvelles. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 48 ET 49.</p> + +<p>L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est +pas jusqu'au dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur +de monter à l'assaut. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 50.</p> + +<p>La première attaque était composée de trois colonnes commandées +par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge +Lwow; les généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. +Trois autres colonnes, destinées à la seconde attaque, +avaient pour chefs le comte de Samoïlow, les généraux Élie +de Bezborodko, Michel Kutusow; les brigadiers Orlow, +Platow, Ribeaupière. La troisième attaque, par eau, n'avait +que deux colonnes sous les ordres des généraux-majors Ribas +et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (<i>Histoire +de la Nouvelle Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHES 51, 52 ET 53.</p> + +<p>On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un +conseil de guerre; on y examina les plans pour l'assaut de +M. de Ribas: ils réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, +Suwarow exerça les soldats; il leur montra comment il +fallait s'y prendre pour escalader; il enseigna aux recrues la +manière de donner le coup de baïonnette. Pour cet exercice +d'un nouveau genre, il se servit de fascines disposées de manière +à représenter un Turc. (<i>Ibid.</i>)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chant_Huitieme" id="Chant_Huitieme"></a>Chant Huitième.</h2> + + +<p>1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang<a name="FNanchor_237_240" id="FNanchor_237_240"></a><a href="#Footnote_237_240" class="fnanchor">[237]</a>! +Voilà des jurons bien vulgaires et des mots bien +grossiers, allez-vous penser, aimable lecteur? Rien +n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le rêve +de la gloire; et comme ma candide muse se propose +d'offrir un tableau de ces objets, comme ils vont devenir +son thème, il est juste de leur faire une invocation. +Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce que vous +voudrez,—cela signifiera toujours la guerre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_240" id="Footnote_237_240"></a><a href="#FNanchor_237_240"><span class="label">[237]</span></a> Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.</p></div> + +<p>2. Tout était préparé,—le feu, l'épée et les hommes +qui allaient en faire un usage terrible. Comme +un lion sortant de sa tannière, l'armée, les nerfs et +les muscles tendus, s'avançait pour le carnage,—et, +véritable hydre humaine, allait souffler partout +sur ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de +héros qui, à peine tombés, étaient remplacés par +d'autres.</p> + +<p>3. L'histoire est obligée de prendre les choses en +gros; mais peut-être, si nous pouvions les considérer +en détail et faire la balance des pertes et des +gains, découvririons-nous que la guerre n'est pas +digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour +n'en obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus +de saine gloire à sécher une seule larme qu'à répandre +des mers de sang.</p> + +<p>4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une +satisfaction intérieure, tandis que l'autre, à force +de pompes, d'acclamations, de ponts et arcs de +triomphe, de pensions (fournies par une nation à +qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de +hautes dignités, peut bien exciter l'envie ou l'admiration +des êtres corrompus; mais elle n'est, après +tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant +pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de +meurtre.</p> + +<p>5. Telle est la gloire militaire,—et telle la jugera-t-on +un jour. Il n'en est pas ainsi de Léonidas +et de Washington, dont tous les champs de bataille +sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont +pas désolé des mondes, mais assuré l'existence des +nations. Oh! que l'écho de ces noms semble doux à +l'oreille! et tandis que ceux des guerriers vulgaires +surprennent ou étourdissent les hommes vains et serviles, +les leurs serviront seuls de <i>mots d'ordre</i>, jusqu'à +ce que l'avenir ait reconquis la liberté.</p> + +<p>6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne +permettait de distinguer que la flamme de l'artillerie +partageant l'horizon en arcades de vapeurs embrasées, +et reproduisant dans les eaux du Danube, +comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille +était épouvantée par le ronflement continu des +volées et par le long fracas de chaque détonation, +bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet, +les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins +nous frappent rarement;—celles de l'homme réduisent +en cendres des millions d'hommes!</p> + +<p>7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à +peine devancé de quelques toises les batteries russes, +que les musulmans s'éveillèrent en sursaut et répondirent, +sur le même ton, à la foudre des chrétiens. +Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre +et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi +ébranlés, qu'ils se livraient un sublime combat, et +cependant les remparts d'Ismaïl flambaient comme +l'Etna, quand il prend fantaisie à l'inquiet Titan d'éternuer.</p> + +<p>8. Et dans le même instant retentit comme le fracas +des machines les plus homicides—l'énorme cri +de <i>Allah!</i> portant défi à l'ennemi; fleuve, ville et +rivages répétèrent <i>Allah!</i> et les nuages qui couvraient +les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes +au nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de +tous les sons, percer <i>Allah! Allah! Hu!</i><a name="FNanchor_238_241" id="FNanchor_238_241"></a><a href="#Footnote_238_241" class="fnanchor">[238]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_241" id="Footnote_238_241"></a><a href="#FNanchor_238_241"><span class="label">[238]</span></a> <i>Allah! Hu!</i> c'est proprement le cri de guerre des musulmans; ils +appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui produit un effet +étrange et terrible. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; +mais déjà commençaient à tomber ceux qui, plus +nombreux que les feuilles, conduisaient l'attaque du +côté de l'eau. Ils étaient conduits par Arseniew, +meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier +à l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage +(ainsi que Wordsworth nous l'apprend) est la fille +de Dieu<a name="FNanchor_239_242" id="FNanchor_239_242"></a><a href="#Footnote_239_242" class="fnanchor">[239]</a>. S'<i>il</i> dit vrai, elle est la sœur de Christ, et +ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta comme en +terre sainte.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_242" id="Footnote_239_242"></a><a href="#FNanchor_239_242"><span class="label">[239]</span></a> «Mais <i>ton</i><a name="FNanchor_D_243" id="FNanchor_D_243"></a><a href="#Footnote_D_243" class="fnanchor">[D]</a> plus terrible instrument, dans l'exécution de tes vues, +est l'homme armé pour un meurtre mutuel;—oui, le carnage est +ta fille.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Wordsworth</span>, <i>Ode d'action de grâces</i>.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_243" id="Footnote_D_243"></a><a href="#FNanchor_D_243"><span class="label">[D]</span></a> C'est-à-dire celui <i>de la Divinité</i>. Voilà, pour le meurtre, une généalogie +préférable à toutes celles que l'on doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on +dit si quelque indépendant lui avait donné une pareille famille? +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +<p> +M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron +<i>affecte</i> d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la guerre.» +Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. <i>affecte</i> ici de connaître +cette <i>origine poétique</i>, laquelle connaissance, après tout, n'a pas un +rapport bien évident avec la réflexion sensée de Lord Byron.</p></div> + +<p>10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le +comte <i>Chapeau-Bras</i> aussi reçut une balle entre le +chapeau et la tête, et la preuve que cette tête était +aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle demeura +aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les +balles ne peuvent vouloir aucun mal à une cervelle +parfaitement légitime. <i>Cendres contre cendres</i>, dit-on; +pourquoi pas: plomb contre plomb?</p> + +<p>11. Et comme le général de brigade Marcow insistait +pour qu'on séparât <i>le prince</i> de ces milliers de +plaintifs moribonds,—gens de naissance vulgaire, +qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et demander +un peu d'eau à des oreilles sourdes;—le général +Marcow, dis-je, en prouvant ainsi son extrême +sympathie pour les hommes de rang, eut lui-même +la jambe emportée.</p> + +<p>12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et +trente mille mousquets lançaient une grêle de pilules, +afin d'obtenir un bon écoulement sanguin. Ô mortalité! +tu as bien tes relevés mensuels de décès, tes +pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse, +comme les grillots<a name="FNanchor_240_244" id="FNanchor_240_244"></a><a href="#Footnote_240_244" class="fnanchor">[240]</a>, bourdonnent à nos oreilles les +maux passés, présens et futurs;—mais rien de cela +n'est encore comparable à l'image exacte d'un champ +de bataille.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_244" id="Footnote_240_244"></a><a href="#FNanchor_240_244"><span class="label">[240]</span></a> <i>Mortality</i>, en anglais, se dit pour l'<i>ensemble des mortels</i> et pour +<i>maladie contagieuse</i>: c'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ce passage.—Les +<i>grillots</i> sont appelés en anglais <i>deathwatch</i> (annonce-mort), +parce que le peuple regarde leur cri comme un présage de mort. +Dans nos provinces, un oiseau est chargé de la même mission; c'est, je +crois, la chouette, que pour cette raison on surnomme <i>oiseau de la +mort</i>.</p></div> + +<p>13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, +jusqu'à ce que la multiplicité des agonies endurcisse +le cœur de quiconque vient à les contempler.—Hurler, +se traîner dans la poussière, rouler +dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle +est la récompense de plusieurs milliers d'hommes +de toutes les rangées et de toutes les files. Quant +aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le +droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur +poitrine.</p> + +<p>14. Cependant, j'aime la gloire:—la gloire est +une grande chose;—songez à l'avantage d'être, +dans sa vieillesse, entretenu aux frais de <i>votre bon +roi</i>; une légère pension ébranle la philosophie de +plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls destinés +à fournir aux poètes des inspirations, ce qui +vaut encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir +la poésie redire éternellement vos campagnes, et +celle d'obtenir une demi-solde viagère, font que le +genre humain vaut bien la peine d'être détruit.</p> + +<p>15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour +prendre une batterie sur la droite, et les autres, qui +avaient pris terre plus bas un instant après eux, +firent aussitôt leurs efforts pour lutter d'activité avec +leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils grimpèrent +un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le +sein de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, +conservant toujours autant d'ordre dans +leurs rangs qu'au moment d'une parade.</p> + +<p>16. Et rien de plus admirable; car le feu était si +vif, que si le rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé +toutes sortes de machines, de fers ou d'enfers, +il n'aurait pu cependant déployer plus de furie. Un +tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était +pas un présage de victoire pour ceux qui combattaient +en avant. Quand les chasseurs sont renversés, +les chiens sont bientôt en défaut.</p> + +<p>17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour +m'attacher aux pas glorieux de notre héros. Il doit +cueillir des lauriers séparés, et, pour ce qui est de +mentionner par leurs noms cinquante mille héros, +tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un +couplet ou de réclamer une élégie, ce détail formerait +un assommant lexicon de gloire, et, ce qu'il y +a de pis, une histoire beaucoup trop longue.</p> + +<p>18. Nous en abandonnerons donc le plus grand +nombre à la gazette,—qui sans doute en a bien agi +avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil dans +les fossés, les champs; partout enfin où leurs ames +ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe +matérielle.—Trois fois heureux celui dont +le nom a été correctement écrit dans la dépêche. Je +sais un homme dont on a rappelé la mort sous le +nom de <i>Grove</i>, et qui réellement s'appelait <i>Grose</i><a name="FNanchor_241_245" id="FNanchor_241_245"></a><a href="#Footnote_241_245" class="fnanchor">[241]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_245" id="Footnote_241_245"></a><a href="#FNanchor_241_245"><span class="label">[241]</span></a> C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je me souviens de +l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes amis:—«Voilà la +gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom est Grose, on l'imprime +Grove.» J'avais été au collége avec le défunt; c'était un homme spirituel +et fort aimable, dont on recherchait la société à cause de sa finesse, +de son enjouement et de ses <i>chansons à boire</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et +combattirent de toutes leurs forces, sans savoir quel +était l'endroit où ils se trouvaient pour la première +fois, ignorant encore mieux le point vers lequel ils +se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient +aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient +et donnaient assez de preuves de valeur pour +mériter à eux deux seuls les frais d'un entier bulletin.</p> + +<p>20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange +sanguinaire de milliers d'hommes morts ou mourans:—tantôt +gagnant quelques pieds de terrain plus rapprochés +d'un vieil angle que toute l'armée s'efforçait +d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu +qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, +au lieu du ciel, se fût écoulé en pluie: à chaque instant +ils trébuchaient sur un compagnon blessé, qui +se débattait au milieu de son sang.</p> + +<p>21. C'était pour Don Juan le premier des combats, +et bien que le tableau nocturne et la marche +silencieuse des troupes dans la froide obscurité, alors +que le cœur ne s'enflamme pas comme sous les voûtes +d'un arc triomphal, fussent bien capables de le +faire frémir, pâlir, ou contempler, en soupirant +après le jour, les lourds nuages épaissis comme un +empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut +le courage de ne pas prendre la fuite.</p> + +<p>22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand +il l'eût fait? On a vu et l'on voit encore des héros +qui n'ont guère commencé mieux, ou moins mal. +Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour +la première et la dernière fois<a name="FNanchor_242_246" id="FNanchor_242_246"></a><a href="#Footnote_242_246" class="fnanchor">[242]</a>. La plupart des mortels +sont comme un cheval, un faucon ou bien une +jeune mariée; après une affaire chaude, ils s'habituent +à leur nouvel état et combattent ensuite comme +des diables pour leur solde ou pour les politiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_246" id="Footnote_242_246"></a><a href="#FNanchor_242_246"><span class="label">[242]</span></a> En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée par les Prussiens, +mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire; il s'était éloigné +dès les premiers coups de canon.</p></div> + +<p>23. Juan était ce qu'<i>Erin</i> appelle, dans son vieil +et sublime idiome Erse, Irlandais ou peut-être <i>Punique</i><a name="FNanchor_243_247" id="FNanchor_243_247"></a><a href="#Footnote_243_247" class="fnanchor">[243]</a> +(car les antiquaires, en fixant le niveau du +tems lui-même qui nivelle toutes choses, les Romaines, +les Runiques et les Grecques, jurent que +le langage de Pat<a name="FNanchor_244_248" id="FNanchor_244_248"></a><a href="#Footnote_244_248" class="fnanchor">[244]</a> sent le climat d'Annibal et conserve +encore la tunique tyrienne de l'alphabet de +Didon: or cette supposition en vaut bien une autre, +mais elle n'a rien de national<a name="FNanchor_245_249" id="FNanchor_245_249"></a><a href="#Footnote_245_249" class="fnanchor">[245]</a>),</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_247" id="Footnote_243_247"></a><a href="#FNanchor_243_247"><span class="label">[243]</span></a> <i>Erin</i> est le nom que les Irlandais donnent à leur île. On connaît les +nombreuses hypothèses des Irlandais pour expliquer l'origine de leur +langue: ils la font remonter aux Grecs, aux Carthaginois, aux Celtes, etc. +Ils ont même été jusqu'à prétendre que le latin n'était qu'une corruption +du vieil irlandais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_248" id="Footnote_244_248"></a><a href="#FNanchor_244_248"><span class="label">[244]</span></a> Diminutif de <i>Patrick</i>, surnom des Irlandais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_249" id="Footnote_245_249"></a><a href="#FNanchor_245_249"><span class="label">[245]</span></a> Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>24. Juan, dis-je, était un <i>consommé de jeunesse</i>, +une créature incapable de résister à ses premières +impulsions, un enfant de poésie. Aujourd'hui il nageait +dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) +la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait +de détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la +même activité, dans la bonne compagnie de ceux +qui ne se livrent qu'à des batailles, des siéges et autres +semblables parties de plaisir.</p> + +<p>25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît +ou qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons +<i>les meilleures intentions</i>, espèce de <i>carte</i> que se +propose bien de <i>retourner</i> tout le genre humain, quand +il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes. +Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la +prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète +de leurs projets, opposer à toutes les attaques +<i>leurs intentions pures</i>; quel malheur que l'enfer soit +pavé de ces intentions<a name="FNanchor_246_250" id="FNanchor_246_250"></a><a href="#Footnote_246_250" class="fnanchor">[246]</a>!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_250" id="Footnote_246_250"></a><a href="#FNanchor_246_250"><span class="label">[246]</span></a> Les Portugais disent en proverbe: <i>L'enfer est pavé de bonnes +intentions</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le +pavé de l'enfer—(si toutefois il est ainsi fait)—devait +être aujourd'hui bien usé, non parce qu'un +grand nombre <i>des porteurs de bonnes intentions</i> aurait +été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux +qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de +semblables, ont balayé et emporté le ciment sulfurique +de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons +parfaitement l'image dans Pall-Mall<a name="FNanchor_247_251" id="FNanchor_247_251"></a><a href="#Footnote_247_251" class="fnanchor">[247]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_251" id="Footnote_247_251"></a><a href="#FNanchor_247_251"><span class="label">[247]</span></a> La plus grande et la mieux éclairée des rues de Londres; celle dont +les larges pavés sont le plus continuellement fatigués.</p></div> + +<p>27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui +souvent séparent, dans leur hideuse carrière, le guerrier +du guerrier, et comme les plus chastes épouses, +quand, à la fin de la première année conjugale, elles +quittent les plus constans maris du monde, Juan, +dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, +s'était trop imprudemment avancé, et après avoir, +pendant un certain tems, chargé et déchargé son +fusil, il s'aperçut qu'il était seul et que ses compagnons +avaient disparu.</p> + +<p>28. Je ne sais comment était arrivée la chose.—Peut-être +le plus grand nombre avait-il été tué ou +blessé, tandis que les autres avaient rétrogradé à +droite. César lui-même fut jadis confondu par un +pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée, +pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier +et finit par ramener au combat ses fiers Romains.</p> + +<p>29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et +d'ailleurs n'étant pas un César, mais un beau jeune +homme qui se battait sans savoir pour qui, eut à +peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta une minute, +et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems. +Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez +pas, benoît lecteur, puisque le grand Homère +lui-même n'a pas jugé cette similitude indigne d'Ajax, +Juan la préférera peut-être à quelque autre plus +nouvelle),</p> + +<p>30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son +chemin, et, ce qu'il y a de singulier, sans regarder +derrière lui. Mais, voyant flamber, tel que le jour +sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler +ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il +s'égara en cherchant un sentier qui lui permît de +réunir son bras et ses efforts à ceux du corps d'armée +dont la majeure partie n'était déjà plus que cadavres.</p> + +<p>31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant +de son corps, ni le corps lui-même qui avait +absolument disparu,—les dieux savent comment! +(Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble +louche dans mon histoire; il me suffit de persuader +qu'il n'est pas incroyable qu'un jeune garçon avide +de gloire s'obstine à marcher en avant, et fasse de +sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)</p> + +<p>32. N'apercevant ni commandant ni commandés, +et laissé, comme un jeune héritier, libre d'aller—il +ne savait où,—sans lisières; de même que les +voyageurs suivent à travers marais et fougères un +<i>ignis fatuus</i><a name="FNanchor_248_252" id="FNanchor_248_252"></a><a href="#Footnote_248_252" class="fnanchor">[248]</a>, ou que les naufragés se réfugient sous +la première hutte qui se présente à leurs regards, +Juan, suivant les inspirations de l'honneur et de son +nez, se précipita vers l'endroit où le plus violent feu +annonçait des ennemis plus nombreux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_252" id="Footnote_248_252"></a><a href="#FNanchor_248_252"><span class="label">[248]</span></a> Feu follet.</p></div> + +<p>33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort +peu; il était éperdu, exaspéré; la foudre coulait, +pour ainsi dire, dans ses veines,—en un mot, son +esprit était à la hauteur du moment, comme cela +arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait +et entendait le feu le plus vif, où les plus énormes +canons formaient les plus longues détonnations, +tandis que la terre et les airs étaient également +ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte philanthropique<a name="FNanchor_249_253" id="FNanchor_249_253"></a><a href="#Footnote_249_253" class="fnanchor">[249]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_253" id="Footnote_249_253"></a><a href="#FNanchor_249_253"><span class="label">[249]</span></a> C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la poudre à canon. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au +milieu de ce qui avait été la seconde colonne, commandée +par le général Lascy, et maintenant réduite, +comme un lourd volume (mais avec moins d'extension), +en un extrait agréable de héros. Il prit gravement +sa place parmi les survivans qui tenaient +encore leurs yeux hardis et leurs armes redoutables +braqués contre le glacis.</p> + +<p>35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, +qui avait <i>fait retraite</i>, comme on le dit de ceux +qui font en arrière quelques pas au lieu de s'élancer +par la gueule de la mort dans le fond des diaboliques +cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein +d'expérience; il savait quand et comment il était à +propos de fuir et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait +que pour revenir à la charge avec plus d'avantage.</p> + +<p>36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, +tous les hommes de son peloton, tous, excepté Don +Juan,—franc novice, dont la valeur vierge encore +ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance +du danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, +inspire toujours une fermeté calme et intrépide),—Johnson +recula un peu, afin de mieux +rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir <i>au +milieu des ombres de cette vallée de mort</i><a name="FNanchor_250_254" id="FNanchor_250_254"></a><a href="#Footnote_250_254" class="fnanchor">[250]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_254" id="Footnote_250_254"></a><a href="#FNanchor_250_254"><span class="label">[250]</span></a> Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.</p></div> + +<p>37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient +des bastions, batteries, parapets, remparts, murailles, +fenêtres, maisons;—car, dans cette vaste +ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il +n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît +comme le diable,—Johnson rencontra un +certain nombre de chasseurs, épuisés complètement +par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur +battue.</p> + +<p>38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, +ils arrivèrent à son appel; bien différens en cela des +<i>esprits du vaste abîme</i>, «que vous pourriez, dit +Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger +à quitter leur séjour<a name="FNanchor_251_255" id="FNanchor_251_255"></a><a href="#Footnote_251_255" class="fnanchor">[251]</a>.» Leur motif était l'incertitude +dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de +reculer devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient +encore à cette impulsion singulière, qu'en fait +de guerre ou de religion tous les hommes reçoivent, +comme un troupeau de moutons, de celui qui se +trouve à la tête.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_255" id="Footnote_251_255"></a><a href="#FNanchor_251_255"><span class="label">[251]</span></a> Shakspeare, <i>Henri IV</i>, première partie.</p></div> + +<p>39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que +Johnson, et bien que son nom ne soit pas aussi harmonieux +que celui d'Ajax ou d'Achille, cependant +nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, +un homme qui lui soit comparable. Il pouvait rester, +en expédiant son homme, inébranlable comme la +constante mousson<a name="FNanchor_252_256" id="FNanchor_252_256"></a><a href="#Footnote_252_256" class="fnanchor">[252]</a> quand elle souffle dans la même +direction pendant plusieurs mois de suite. Il était +bien rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de +mouvemens, ou qu'il fît le moindre embarras en terminant +les affaires les plus critiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_256" id="Footnote_252_256"></a><a href="#FNanchor_252_256"><span class="label">[252]</span></a> <i>The monsoon</i>; tout le monde connaît les vents moussons périodiques +qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent l'année. +Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: «Il tuait son homme <i>aussi</i> +tranquillement <i>que le missoun</i>, quand il souffle des mois entiers.» +Puis en note il dit: <i>Le missoun, vent de l'Arabie déserte</i>.</p></div> + +<p>40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. +Il savait qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses +pas, disposés à repousser ces misérables appréhensions +qui, comme le vent, troublent les estomacs les +plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment souvent +trop tôt leurs paupières; mais tous cependant +ne sont pas aveugles, et quand ils considèrent la +mort sans intermédiaire, ils se retirent un peu, uniquement +pour reprendre haleine.</p> + +<p>41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous +l'avons dit, que pour revenir avec un plus grand +nombre de guerriers sur ces <i>rives</i> tant soit peu brumeuses +dont Hamlet nous dit que le passage est si +terrible<a name="FNanchor_253_257" id="FNanchor_253_257"></a><a href="#Footnote_253_257" class="fnanchor">[253]</a>. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une +impression fort légère; il agit (tel que le galvanisme +sur les cadavres) sur ses compagnons encore vivans +comme sur un fil, et ils coururent à sa suite au milieu +du feu le plus violent.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_257" id="Footnote_253_257"></a><a href="#FNanchor_253_257"><span class="label">[253]</span></a> Les rives de la mort, allusion en monologue d'<i>Hamlet</i>, acte III, +scène I<sup>re</sup>. «Mais la seule crainte de quelque chose après la mort—cette +contrée non découverte, des rives de laquelle nul voyageur ne revient, +arrête la volonté.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Sans l'effroi qu'il inspire et la <i>terreur</i> sacrée<br /></span> +<span class="i0">Qui défend son <i>passage</i> et siége à son entrée, etc.»<br /></span> +<span class="i0"><br /></span> +<span class="i0">(<span class="smcap">Ducis</span>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, +la première, leur avait paru assez effrayant pour les +décider à la fuite, malgré ce que le vulgaire nomme +la gloire et toutes ces chimères d'immortalité qui +stimulent un régiment (sans compter la solde quotidienne +d'un schelling, qui fait bouillonner leur +sang). Ils obtinrent donc, à leur retour, le même +bon accueil, que les uns et les autres regardèrent +comme un accueil <i>infernal</i><a name="FNanchor_254_258" id="FNanchor_254_258"></a><a href="#Footnote_254_258" class="fnanchor">[254]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_258" id="Footnote_254_258"></a><a href="#FNanchor_254_258"><span class="label">[254]</span></a> Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur <i>wel-come</i>, +bon accueil, et <i>hall-come</i>, +infernal accueil, que l'on prononce à peu près de même en anglais.</p></div> + +<p>43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons +sous la grêle, les prés sous la faux et les blés +sous la faucille; se chargeant ainsi de justifier cette +vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme a la +fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries +turques les criblaient comme un fléau, ou +bien un bon boxeur, et les plus braves d'entre eux, +réduits en capilotade, tombaient sur leur tête avant +d'avoir pu lâcher un coup de fusil.</p> + +<p>44. Placés derrière les traverses<a name="FNanchor_255_259" id="FNanchor_255_259"></a><a href="#Footnote_255_259" class="fnanchor">[255]</a> et les flancs +des bastions, les Turcs faisaient un feu d'enfer et +balayaient des rangs entiers comme des flots d'écume +frappés par le vent. Cependant (Dieu sait +comment!) le destin, qui comprend les villes, les +nations et les mondes dans ses capricieuses révolutions, +permit qu'au milieu de tous ces divertissemens +sulfuriques Johnson et quelques autres qui +avaient tenu bon gagnassent le talus intérieur du +rempart.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_259" id="Footnote_255_259"></a><a href="#FNanchor_255_259"><span class="label">[255]</span></a> Retranchemens formés entre deux ouvrages de fortifications.</p></div> + +<p>45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine +montèrent avec vivacité; car il fallait avancer +de suite ou pas du tout, et la flamme, semblable à +la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en haut +qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels +étaient plus prudens de ceux qui d'abord +avaient hissé sur le parapet leurs figures martiales, +ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire +un aussi bel acte de courage.</p> + +<p>46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent +qu'un accident ou une bévue protégeait leur audace. +En effet, l'ignorance du Cohorn grec ou turc +avait disposé les palissades, comme vous seriez +étonné de les observer, dans les forts des Pays-Bas +ou de la France—(bien qu'ils soient inférieurs à +notre Gibraltar). Ces palissades étaient justement +plantées au milieu du parapet,</p> + +<p>47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf +ou dix pas où l'on pouvait, sans obstacle, marcher. +Ce fut pour nos gens, ceux du moins qui vivaient +encore, un précieux avantage; ils purent former +une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce +qui les favorisa bien mieux, ils parvinrent à rompre +les palissades, qui n'étaient guère plus hautes que +des épis de blé<a name="FNanchor_256_260" id="FNanchor_256_260"></a><a href="#Footnote_256_260" class="fnanchor">[256]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_260" id="Footnote_256_260"></a><a href="#FNanchor_256_260"><span class="label">[256]</span></a> Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>48. Au nombre des premiers,—je ne dis pas le +<i>premier</i>, car, en pareil cas, les prétentions à la primauté +font souvent éclater de mortelles querelles +entre amis comme entre alliés. Par exemple, il faudrait +qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il +ne craignît pas de mettre à une rude épreuve la patience +partiale de John Bull, pour prétendre que +Wellington s'était laissé battre à Waterloo;—cependant +les Prussiens disent la même chose;—</p> + +<p>49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, +et Dieu sait combien d'autres en <i>au</i> et en <i>ou</i>, +n'étaient pas arrivés assez à tems pour jeter la terreur +dans le cœur de ceux qui jusqu'alors avaient +combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington +aurait cessé de faire un étalage de ses ordres +et de toucher ses pensions, les plus fortes dont fassent +mention nos annales.</p> + +<p>50. Mais n'y pensons jamais.—<i>Dieu sauve le roi!</i> +et les rois! car s'<i>il</i> ne les garde, je doute que les +hommes le veuillent long-tems encore.—Il me +semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille +que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les +plus forts. La plus méchante rosse finit par ruer +contre le brutal conducteur qui l'a maladroitement +attelée de manière à la blesser,—et la multitude se +lasse de suivre toujours l'exemple de Job.</p> + +<p>51. D'abord elle gromèle<a name="FNanchor_257_261" id="FNanchor_257_261"></a><a href="#Footnote_257_261" class="fnanchor">[257]</a>, puis elle jure, puis, +comme David, elle lance de faibles cailloux contre +le géant; enfin, elle saisit les armes auxquelles les +hommes ont recours quand le désespoir ravit à leur +cœur une partie de sa flexibilité, et alors <i>viennent +les tiraillemens de la guerre</i>;—oui, je n'en doute +pas, ils reviendront encore, et je leur dirais: «Fuyez +loin de nous,» si je n'avais pas prévu que cette +révolution seule peut sauver la terre d'une souillure +infernale<a name="FNanchor_258_262" id="FNanchor_258_262"></a><a href="#Footnote_258_262" class="fnanchor">[258]</a>.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_261" id="Footnote_257_261"></a><a href="#FNanchor_257_261"><span class="label">[257]</span></a> Cette expression est, je le sais, familière; mais elle est du bon vieux +français: elle est bien autrement pittoresque que <i>murmurer</i>; enfin, elle +est la traduction précise du mot anglais <i>it grumbles</i>.</p></div> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_262" id="Footnote_258_262"></a><a href="#FNanchor_258_262"><span class="label">[258]</span></a> M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: «<i>Ailleurs</i>, Lord +Byron <i>avait</i> quelque crainte sur cette prédiction.» Cela est méchant.</p></div> + +<p>52. Mais suivons.—Je ne disais pas <i>le premier</i>, +mais au nombre des premiers s'était élancé sur les +murs d'Ismaïl notre jeune ami Don Juan, comme s'il +eût été élevé au milieu de pareilles scènes:—elles +étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je +voudrais pouvoir dire pour la <i>plupart</i> des autres. La +soif de la gloire, quelquefois si dévorante, s'était +emparée de lui,—bien qu'il eût une ame généreuse, +le cœur sensible et les traits féminins.</p> + +<p>53. Il était donc sur la brèche,—lui qui, depuis +son enfance, avait reposé comme un enfant sur +le sein des femmes. Il pouvait bien montrer quelque +chose d'homme en pareille circonstance; mais dans +la première position était son Élysée. Il aurait pu +facilement supporter la terrible épreuve à laquelle +Rousseau engage les amantes inquiètes à nous soumettre. +<i>Observez votre amant quand il sort de vos +bras</i>. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles +conservaient leurs charmes,</p> + +<p>54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, +les flots, les vents ou la parenté, tous obstacles de la +même espèce. Or maintenant, le voilà dans un endroit—où +tous les liens formés par la société cèdent +au fer et à la flamme: <i>lui</i> dont le corps même était +tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce +tyran des plus grands cœurs, exaspéré par le moment +et les lieux, il se précipite dans la lice, comme +un cheval de race frappé de l'éperon.</p> + +<p>55. Et quand il trouve quelque résistance, son +sang bouillonne comme celui du coursier devant une +porte à cinq barres, une double défense ou une balustrade; +alors que le jeune cavalier anglais ne doit +plus compter que sur sa légèreté, pour se garantir +d'une mort assurée. Juan, de loin, avait en horreur +la cruauté; ainsi tous les hommes, avant d'être irrités, +détestent-ils le sang;—mais Juan avait cela +de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait +un plaintif gémissement.</p> + +<p>56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, +était serré de près, ayant vu arriver le renfort d'une +centaine de jeunes gens réunis qui tombaient, pour +ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens +à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta +même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il +croyait s'adresser non pas à quelque <i>pauvre maraud</i>, +suivant l'expression de Pistol<a name="FNanchor_259_263" id="FNanchor_259_263"></a><a href="#Footnote_259_263" class="fnanchor">[259]</a>, mais bien à un jeune +Livonien.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_263" id="Footnote_259_263"></a><a href="#FNanchor_259_263"><span class="label">[259]</span></a> Pistol, personnage de <i>Henri IV</i>, deuxième partie. Voyez acte 5, +scène 3.</p></div> + +<p>57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage +germanique, entendait l'allemand ni plus ni moins +que le sanscrit; pour toute réponse il fit une inclination +au général qui paraissait avoir le droit de lui +commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans +noirs et blancs, ses étoiles, ses médailles et son épée +ensanglantée, lui parler d'un air de reconnaissance, +il supposa facilement qu'il avait affaire à un officier +de haut rang.</p> + +<p>58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux +hommes qui n'ont pas un commun langage; et d'ailleurs, +dans la chaleur d'une bataille ou d'un siége, +une infinité de bruits interrompent le dialogue, et +plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait +frappé l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le +tocsin des cloches, viennent vous saisir, les plaintes, +les sanglots, les prières, les imprécations et les hurlemens, +sont d'ailleurs autant d'obstacles à une conversation +suivie.</p> + +<p>59. Voilà comment tout ce que nous venons de +rapporter en deux longues octaves se passa en moins +d'une minute; mais il n'est pas d'exécrables crimes +qui n'aient cherché à se faire comprendre dans ce +moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au +milieu de cette scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, +et l'on eût aussi bien saisi le chant des linottes +que les éclats de son tonnerre, tant était effroyable +la voix générale de la nature humaine à +l'agonie.</p> + +<p>60. La ville est forcée.—Oh! éternité!—<i>Dieu +fit les champs, et l'homme fit la ville</i>, a dit Cowper,—et +je commence à me ranger de son opinion, en +voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, +Ninive, toutes les villes en un mot dont les hommes +ont gardé le souvenir ou n'ont jamais entendu parler. +Et quand je médite le présent et le passé, je +m'imagine que les bois finiront par nous servir de +retraite.</p> + +<p>61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla +(le tueur d'hommes) dont on envie généralement la +vie et la mort fortunées; de tous les grands noms +qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans +contredit le général Boon<a name="FNanchor_260_264" id="FNanchor_260_264"></a><a href="#Footnote_260_264" class="fnanchor">[260]</a>, devenu chasseur de Kentucky. +Jamais il ne frappa que des ours et des daims, +et il jouit d'une existence longue, solitaire, paisible, +vigoureuse, au sein des plus profonds déserts.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_264" id="Footnote_260_264"></a><a href="#FNanchor_260_264"><span class="label">[260]</span></a> «Boon, personnage historique, général américain, devenu sauvage +par choix, qui a fondé le premier établissement du Kentucky.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>62. Le crime n'approcha pas de lui:—il n'est +pas fils de la solitude. La santé ne le quitta pas;—son +asile est dans les déserts rarement franchis; et +si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si +la mort<a name="FNanchor_261_265" id="FNanchor_261_265"></a><a href="#Footnote_261_265" class="fnanchor">[261]</a> même finit par être de leur choix plutôt +que la vie, nous devons leur pardonner; ils ne font +que s'accoutumer aux scènes qui les environnent, en +appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en horreur—dans +la prison de nos villes. En ce moment, je +dois me contenter de dire que Boon vécut en chasseur +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans,</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_265" id="Footnote_261_265"></a><a href="#FNanchor_261_265"><span class="label">[261]</span></a> La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes, respire la vie; il est +donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux entraves de la vie; mais +dans les déserts, où tout rappelle la mort et la liberté, l'homme perd +naturellement peu à peu la crainte de la mort. Telle est ici, je pense, la +pensée de Byron.</p></div> + +<p>63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de +la renommée (pour laquelle les autres hommes se +déciment vainement), et de cette <i>bonne</i> renommée, +sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de taverne;—simple, +calme, véritable antipode de l'infamie, +et qui n'a rien à redouter des coups de la +haine ou de l'envie. Ermite actif, il resta jusque +dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore +l'homme de Ross, devenu sauvage<a name="FNanchor_262_266" id="FNanchor_262_266"></a><a href="#Footnote_262_266" class="fnanchor">[262]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_266" id="Footnote_262_266"></a><a href="#FNanchor_262_266"><span class="label">[262]</span></a> «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même +de sa première patrie, quand ils vinrent bâtir sous +l'obscurité de ses arbres,—qu'il alla chercher, à +plusieurs centaines de milles au-delà, une terre +moins surchargée de maisons et beaucoup plus commode.—La +civilisation a cet inconvénient, qu'on +ne peut jamais trouver quelqu'un à qui on plaise ou +qui lui-même vous plaise; mais toutes les fois qu'il +trouva l'homme individuel, il montra toute la sympathie +dont jamais homme put être susceptible.</p> + +<p>65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de +lui s'élevait une tribu de champêtres<a name="FNanchor_263_267" id="FNanchor_263_267"></a><a href="#Footnote_263_267" class="fnanchor">[263]</a> enfans de la +chasse, dont les yeux non encore dessillés ne découvraient +jamais de satiété dans le monde. Jamais l'épée +ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur +leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement +ne voilait, en ces lieux, la beauté de la nature +ou des hommes.—Les libres forêts garantissaient +leur liberté et donnaient à toutes leurs sensations +une fraîcheur comparable à celle que l'on respire +sous un arbre ou aux bords d'un torrent.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_267" id="Footnote_263_267"></a><a href="#FNanchor_263_267"><span class="label">[263]</span></a> L'expression <i>sauvage</i> serait ici un contresens, comme le prouve la +strophe suivante.</p></div> + +<p>66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et +robustes, que les pâles avortons de vos cités mesquines, +parce que les soins ni les soucis n'avaient +jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel était +leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels +ne leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la +mode ne les réduisait pas à singer ses difformes caprices. +Ils étaient simples, mais non sauvages, et +leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait +pas à payer des bagatelles.</p> + +<p>67. Le mouvement présidait à leurs journées, le +sommeil à leurs nuits, et l'enjouement à tous leurs +travaux. Leur nombre n'était encore ni trop grand ni +trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de +pénétrer dans leurs cœurs. La convoitise dévorante, +la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à +saisir chez des indépendans forestiers; aussi les solitudes +de cet heureux peuple des bois étaient-elles +toujours sereines et paisibles.</p> + +<p>68. Assez pour la nature.—Maintenant, afin de +varier, je reviens à tes ineffables joies, ô civilisation! +aux suaves conséquences des grandes sociétés, +la guerre, la peste, le désolant despotisme, les +royales oppressions, la soif du scandale, les soldats +massacrant des millions d'hommes pour obtenir leurs +rations; des épisodes comme le boudoir de Catherine +par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des tableaux +comme la prise d'Ismaïl.</p> + +<p>69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient +à se frayer une route ensanglantée;—puis une +seconde. La fumante baïonnette et l'épée flamboyante +croisent les cimeterres; les cris, les prières des enfans +et des mères semblent, à quelque distance, devoir +monter jusqu'au ciel.—Des nuages sulfureux +plus épais étouffent le souffle du matin et celui des +hommes; cependant les Turcs éperdus disputent +encore pied à pied la possession de leur ville.</p> + +<p>70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec +l'aide tant soit peu efficace de la neige et des glaces) +Napoléon sur son chemin audacieux et ensanglanté, +Kutusow était, justement alors, obligé de reculer. +C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours +le mot pour rire en présence de ses amis comme de +ses ennemis, quand même il s'agissait de la vie, de +la mort ou de la victoire. Mais ici il paraît que ses +saillies ne furent pas fort bien accueillies.</p> + +<p>71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe +fut bientôt honorée par le sang de plusieurs grenadiers +accourus sur ses traces: ils montèrent jusqu'au +bord du parapet; mais là se terminèrent leurs succès: +les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, +et parmi les morts on eut surtout à regretter le général +Ribaupierre.</p> + +<p>72. Heureusement quelques troupes perdues, +après avoir long-tems erré sur le fleuve, étaient descendues +à terre, dans un endroit où elles se trouvaient +entièrement égarées. Après avoir marché aveuglément +çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, +au lever du jour, devant ce parapet, qui parut à +leurs yeux comme un portail.—Sans ce hasard, le +gai et illustre Kutusow se serait couché où reposent +encore les trois quarts de sa colonne.</p> + +<p>73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement +sur le rempart, après la prise du <i>cavalier</i>, et tandis +que la plupart des enfans désespérés<a name="FNanchor_264_268" id="FNanchor_264_268"></a><a href="#Footnote_264_268" class="fnanchor">[264]</a> de Kutusow +se nuançaient, comme les caméléons, d'une légère +teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la +porte appelée <i>Kilia</i> aux groupes de héros désappointés +qui se tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse +circonspection, les genoux enfoncés dans une +bourbe auparavant gelée, mais alors transformée en +un marais de sang humain.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_268" id="Footnote_264_268"></a><a href="#FNanchor_264_268"><span class="label">[264]</span></a> <i>Forlorn of hopes</i>, privés d'espérance. Cette expression répond aussi +à celle d'<i>enfans perdus</i> de l'armée.</p></div> + +<p>74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez +mieux (je me soucie peu de l'orthographe, pourvu +que je ne tombe pas dans de grossières erreurs sur +les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou +la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre +à cheval, et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément +des <i>dilettanti</i> en topographie de forteresse; +s'étant donc précipités partout où il plut à leurs chefs +de les envoyer,—ils furent tous taillés en pièces.</p> + +<p>75. Leur colonne, malgré le feu continuel des +batteries turques, était parvenue au haut des remparts, +et dès-lors elle se croyait naturellement en +situation de piller la ville sans rencontrer de nouveaux +obstacles; mais, comme tous les braves, mes +Cosaques s'abusaient.—Les Turcs n'avaient d'abord +songé à la retraite que pour les attirer sous les angles +de deux bastions, et de là ils revinrent à la +charge sur les trop confians chrétiens.</p> + +<p>76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,—prise +aussi fatale aux évêques qu'aux soldats<a name="FNanchor_265_269" id="FNanchor_265_269"></a><a href="#Footnote_265_269" class="fnanchor">[265]</a>,—ces +Cosaques, dès les premiers rayons du jour, +furent tous accablés, et sans doute se plaignirent +alors d'avoir reçu la vie à si courts termes.—Mais +ils moururent sans frémir ou rétrograder, ayant +même eu soin de disposer leurs carcasses amoncelées +en échelles, sur lesquelles montèrent le lieutenant-colonel +Yesouskoï, suivi du brave bataillon de +Polouzki.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_269" id="Footnote_265_269"></a><a href="#FNanchor_265_269"><span class="label">[265]</span></a> Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en 1821, fut surpris, +à Londres, enfermé <i>flagrante delicto</i> avec un giton de la garde royale.</p></div> + +<p>77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra +de Turcs; mais il ne put rien en faire, attendu que +lui-même fut frappé par certains musulmans qui ne +voulaient pas encore consentir à la destruction de +leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais +il était toujours impossible de deviner laquelle des +deux armées serait vaincue. On répondait aux coups +par des coups; on disputait le terrain pouce par +pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient +de reculer.</p> + +<p>78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit +beaucoup, et nous remarquerons ici avec l'historien, +qu'il est bon de ne donner que peu de cartouches +aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand +l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante +baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter +en avant, les soldats, n'écoutant que leur +amour de la vie, se contentent de faire simplement +feu à une folle distance.</p> + +<p>79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient +de gravir une seconde fois le sommet fécond +en trépas des remparts, avec ceux qui marchaient +sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier +n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, +succombé pour avoir été mal secondé). +Malgré la sublime résistance des Turcs, le bastion +fut emporté, et le séraskir ne la défendit qu'à un +prix extrêmement cher.</p> + +<p>80. Juan, Johnson et quelques volontaires les +plus avancés, lui offrirent quartier, mot qui sonne +mal à l'oreille des séraskirs, ou qui, du moins, ne +séduisit pas celles du généreux Tartare. Il mourut +digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage +et guerrier martyr. Un officier anglais, s'étant approché +pour le faire prisonnier, eut tout sujet de +s'en repentir.—</p> + +<p>81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut +un coup de pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et +sans le moindre retard, les autres firent intervenir +le plomb et l'acier, bienfaisans métaux auxquels, +en pareille circonstance, on a volontiers recours. +Pas une tête ne fut épargnée;—trois mille musulmans +perdirent la vie, et seize baïonnettes percèrent +en même tems le séraskir.</p> + +<p>82. La ville est prise,—mais pied à pied.—Partout +la mort s'enivre de sang; il n'est pas une +rue où ne lutte quelque cœur désespéré pour ceux +qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. +Ici la guerre préfère à son art destructeur des expédiens +plus destructeurs encore, et la chaleur du carnage, +telle que la vase échauffée par le soleil sur les +bords du Nil, engendre les formes variées des plus +monstrueux crimes.</p> + +<p>83. Un officier russe marchait hardiment sur un +monceau de corps lorsqu'il sentit son talon mordu +comme par la tête du serpent dont, grâce à Ève, tous +les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes. +Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda +secours en criant comme les loups quand ils ont faim,—la +dent, semblable aux serpens dont on parlait +autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.</p> + +<p>84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti +son corps expirant oppressé par le pied d'un ennemi, +l'avait saisi et s'était attaché au tendon de la plus délicate +structure (celui qu'une muse ancienne ou +quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par +ton nom): la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna +pas même avec la vie;—car (mais c'est +peut-être un mensonge) on assure que la jambe vivante +traîna long-tems encore après elle la tête séparée +de son tronc.</p> + +<p>85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier +russe resta boiteux pour la vie, et que cette musulmane +dent, plus aiguë et plus longue qu'une brochette, +l'envoya grossir le nombre des invalides et +des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir +cette blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer +que la tête de cet ennemi invétéré, qui avait à peine +consenti à lâcher prise après avoir elle-même été divisée +de son cadavre.</p> + +<p>86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir +d'un véritable poète d'éviter, autant qu'il le peut, +les fictions. Il y a, en effet, aussi peu d'art à sacrifier +la vérité dans les vers que dans les ouvrages de +prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette routine +habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette +odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme +d'un hameçon pour pêcher les ames.</p> + +<p>87. La ville est prise, mais non rendue!—Non, +il n'est pas un musulman qui dépose encore son +glaive. Que le sang ruisselle comme roulent autour +des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole +ne révélera la moindre crainte de la mort ou de +l'ennemi. Vainement retentissent les hurlemens de +victoire, poussés par les accourans Moscovites,—le +dernier soupir du vaincu est encore répété par +celui du vainqueur.</p> + +<p>88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies +humaines sont en tous lieux prodiguées. Telle, quand +l'année, à son déclin, détache et roule la feuille écarlate +des arbres, la forêt elle-même s'incline sous les +coups de la pâle et mugissante atmosphère, ainsi +déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs et de +ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats +vastes et imposans, et telle que les chênes déracinés +avec tous leurs mille hivers.</p> + +<p>89. Un pareil sujet est fort imposant,—mais je +n'ai pas l'intention d'être terrible. Telle qu'on la +voit, la destinée humaine, parsemée de bon, de +mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en divertissemens +mélancoliques, et n'en citer que d'une +espèce serait s'exposer à endormir le lecteur.—Sous +ou sans le bon plaisir de mes amis ou ennemis, j'ai +résolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il +est;</p> + +<p>90. Et une bonne action, au milieu des crimes, +a vraiment quelque chose de <i>rafraîchissant</i>, comme +on affecte de dire en ces jours suaves et pharisaïques, +si féconds en expédiens mielleux et insipides. Elle +pourra donc arroser convenablement ces rimes, +maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de +leurs conséquences, du reste si précieuses et si belles +dans un poème épique.</p> + +<p>91. Sur un bastion couvert de quelques milliers +de soldats immolés, un groupe encore chaud de +femmes égorgées (elles étaient venues chercher un +asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de +glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme +le mois de mai, une jeune fille de dix ans essayait +de couvrir et de cacher son petit sein tremblant au +milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.</p> + +<p>92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles +Cosaques poursuivaient cet enfant déplorable. +Près d'eux, la bête féroce, qui remplit de ses hurlemens +la sauvage Sibérie, avait des sentimens purs +et polis comme le diamant taillé;—l'ours était civilisé, +le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous +ici accuser? le naturel de ces hommes, +ou leurs souverains qui emploient tous les moyens +imaginables pour donner à leurs sujets la rage de <i>la +destruction</i>?</p> + +<p>93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà +leurs sabres; ses beaux cheveux bouclés se redressaient +d'épouvante, tandis que sa face restait cachée +sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperçoit +une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce +qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les <i>oreilles +bien élevées</i>; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur +le dos des brigands,—excellente manière de raisonner +avec des Cosaques.</p> + +<p>94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule +de l'autre, et les envoya chercher, en hurlant, quelque +chirurgien pour cicatriser des blessures méritées +à si juste titre, et pour calmer leur rage et leur férocité +déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en considérant +les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, +et en la soulevant du funeste monceau qui +devait lui servir de tombe.</p> + +<p>95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; +une légère trace de sang qui sillonnait son visage +annonçait combien peu s'en était fallu qu'elle +ne partageât le sort de sa famille. Le même coup qui +avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et +avait déposé sur son front une ligne de pourpre, +seul lien qui l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au +monde. Mais elle n'avait pas reçu d'autre atteinte. +Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, +les porta sur Juan.</p> + +<p>96. Au même instant leurs regards se dilatèrent +en se fixant l'un sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient +un mélange de peine, de plaisir, d'espérance +et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir +pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la +défendre aussi heureusement: celle-ci ne le regardait +encore qu'avec des transes et une terreur enfantine. +Ses traits étaient purs, transparens, pâles, et +cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand +on vient à l'éclairer.</p> + +<p>97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas +l'appeler Jack, ce nom est trop vulgaire et trop prosaïque +pour de grandes occasions, telles qu'une +prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine +d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, +mon enfant, arme au bras! Je gage Moscou contre +un dollar que vous et moi allons gagner le collier +de Saint-Georges<a name="FNanchor_266_270" id="FNanchor_266_270"></a><a href="#Footnote_266_270" class="fnanchor">[266]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_270" id="Footnote_266_270"></a><a href="#FNanchor_266_270"><span class="label">[266]</span></a> Ordre militaire de Russie. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est +pas encore maître du bastion de pierres, et le +vieux pacha, entouré de plusieurs centaines de +morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe, +au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. +On dit que nos morts forment déjà autour de la +batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle +n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens +reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de +raisin dans une vigne.</p> + +<p>99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: +«Regardez cette enfant;—c'est moi qui l'ai sauvée.—Je +ne veux pas laisser encore sa vie exposée. +Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait +moins sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis +à vous.»—Johnson alors regarda autour de lui,—leva +les épaules,—se pinça la hanche,—la +cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous +avez raison. Pauvre créature! Comment faire? Je +n'en sais vraiment rien.»</p> + +<p>100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, +je ne la quitterai pas avant que sa vie ne me semble +beaucoup plus assurée que la nôtre.—Ah! je +ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson, +mais <i>vous</i>, du moins, avez l'occasion de mourir +avec gloire.» Juan reprit: «Je suis prêt sans +doute à endurer tout ce qu'il faudra,—mais je +n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de +père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»</p> + +<p>101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de +tems à perdre; cette enfant est un bel enfant,—un +fort bel enfant;—je n'ai jamais vu de pareils +yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre +honneur et votre sensibilité, votre gloire et votre +compassion: écoutez comme le bruit augmente!—Il +n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une +ville.—Je serais fâché de marcher sans vous; +mais, pardieu, nous n'arriverons pas assez tôt +pour porter les premiers coups.»</p> + +<p>102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que +Johnson, qui réellement l'aimait à sa manière, se +tourna vers quelques soldats de sa troupe, qu'il jugeait +les moins avides de butin. Il jura que, s'il arrivait le +moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient +tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient +sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante +roubles de récompense,</p> + +<p>103. Et leur part dans les autres gratifications +que recevraient leurs camarades sur la masse du butin.—Juan +alors consentit à marcher au-devant du +tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. +Ceux qui restaient n'en avançaient pas avec moins +d'ardeur,—et, n'allez pas vous en étonner, ils +étaient animés par l'espoir du pillage, comme cela +se voit tous les jours et en tous lieux.—Il n'est pas +de héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.</p> + +<p>104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, +ou, du moins, les dix-neuf vingtièmes de ceux +que nous appelons ainsi.—Mais Dieu sans doute +donne un autre nom à la moitié des créatures humaines, +si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. +Pour revenir à notre sujet, il y eut un brave +kan tartare,—ou bien un <i>sultan</i> (comme ce prince +est appelé par l'auteur dont la prose historique guide +en ce moment mon humble muse), qui ne voulait +reculer à aucun prix.</p> + +<p>105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage +de la polygamie, quand on ne poursuit pas la bigamie +comme un prétendu crime, c'est qu'elle fraie +des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas convenir +que la ville pût être emportée tant qu'il resterait +un bâton dans les mains d'un homme courageux.—Ai-je +donc ici à peindre un fils de Priam, de +Pélée ou de Jupiter? Nullement,—mais un froid, +brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq +fils, à l'avant-garde.</p> + +<p>106. Le point était de le <i>prendre</i>. Les véritables +braves éprouvent volontiers le désir de protéger le +brave quand il est opprimé sous le nombre.—Ils +sont un mélange de bêtes féroces et de demi-dieux, +tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt +attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous +les zéphirs de l'été; ainsi quelquefois la compassion +fait fléchir les cœurs les plus sauvages.</p> + +<p>107. Mais il <i>ne</i> voulait <i>pas être pris</i>. À toutes les +offres de merci que lui faisaient les chrétiens attendris, +il répondait en les moissonnant à droite et à +gauche, avec l'obstination du Suédois Charles à +Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas +moins l'ennemi, aussi les cœurs russes se fermèrent-ils +bientôt à la pitié, vertu qui, comme la patience +humaine, ne résiste guère aux provocations hostiles.</p> + +<p>108. Vainement Johnson et Juan, dépensant +toute leur phraséologie orientale, le conjuraient-ils, +au nom de Dieu, de montrer, en combattant, tout +juste assez de tiédeur pour leur permettre sans honte +de défendre sa vie;—il tranchait toujours devant +lui, semblable à des docteurs en théologie quand ils +disputent avec des sceptiques. Il frappait, en jurant, +ses amis, ainsi que les enfans battent leurs nourrices.</p> + +<p>109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, +blessé Juan et Johnson: alors ils se lancèrent +aussitôt, le premier en soupirant et le second +en jurant, sur sa furieuse majesté sultane. En même +tems tous leurs compagnons, également irrités contre +un infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle +sur lui et sur ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent +à cette pluie comme une plaine sablonneuse</p> + +<p>110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. +Mais enfin le moment de succomber était +venu.—Le second fils fut renversé par un coup de +fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus +chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. +Le cinquième, qui, nourri par une mère chrétienne, +avait été négligé, mal élevé et rebuté de toutes manières +parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut +cependant sans regret en défendant un père qui +rougissait de l'avoir pour fils.</p> + +<p>111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. +Jamais Mahomet ne destina au martyre un plus +grand contempteur des Nazaréens. Ses regards n'étaient +fixés que sur les vierges aux noires paupières, +qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux +qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on +pense bien que ces houris, comme toutes les autres +belles créatures, font, avec leurs séduisans visages, +tout ce qu'elles veulent de quiconque vient à les regarder.</p> + +<p>112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le +jeune kan, je ne les connais ni ne veux les présumer; +mais sans doute préféreraient-elles un beau +jeune homme à de vieux héros endurcis. Voilà pourquoi, +si vous venez à parcourir le hideux désert +d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour +un cadavre de vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix +milliers de beaux et frais petits-maîtres expirans.</p> + +<p>113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel +à confisquer les nouveaux mariés, avant que +les premières heures nuptiales soient écoulées, que +la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et +qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser +le cœur de l'époux qui regrette en vain le bonheur +des bacheliers. Il se peut fort bien que les houris +soient friandes des fleurs passagères dont elles disputent +ainsi les premiers fruits.</p> + +<p>114. Ainsi le jeune kan, l'œil fixé sur les houris, +oubliait les charmes des quatre jeunes épouses, et +s'avançait bravement vers sa première nuit céleste. +Après tout, bien que notre excellente religion tourne +en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux +yeux noirs excitent les musulmans à combattre, +comme s'il n'existait qu'un paradis;—malheureusement +si tous les récits qu'on nous fait de l'enfer et +du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins +six ou sept.</p> + +<p>115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement +ses yeux, que même, en sentant le fer entr'ouvrir +son cœur, il s'écria: <i>Allah!</i> qu'il vit le paradis +dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et la +brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, +se glisser dans son ame avec ses prophètes, ses +houris, ses anges et autres saints, tous environnés +du plus voluptueux éclat.—En ce moment-là même +il mourait,</p> + +<p>116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement +céleste.—Pour le bon vieux kan, il y avait +long-tems qu'il n'entrevoyait plus de houris; toute +son espérance était dans la race florissante qui s'élevait +glorieusement, comme autant de cèdres, autour +de lui.—Quand il vit son dernier héros étendu +sur la terre tel qu'un arbre déraciné, il fit un instant +trêve à ses coups de cimeterre, et laissa tomber un +regard sur son fils, son premier, hélas! et son dernier fils!</p> + +<p>117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner +sa pointe, qu'ils s'arrêtèrent également et +parurent disposés à lui accorder quartier, pourvu +qu'il ne recommençât pas ses attaques désespérées. +Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son cœur +était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin +comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,—bien +qu'il eût fait le sacrifice de sa vie,—il sentait +amèrement qu'il était seul.</p> + +<p>118. Mais ce fut un frisson passager.—D'un élan, +il enfonça sa poitrine dans le fer des Russes, avec +l'impétuosité du moucheron quand il traverse la lumière +qui doit brûler ses ailes. Il se frappa lui-même +plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui +venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore +sur ces derniers un demi-regard, son ame abandonna, +par une large blessure, sa dépouille mortelle.</p> + +<p>119. Chose assez étrange!—ces soldats furieux +qui, dans leur soif de sang, ne pardonnaient au sexe +ni à l'âge, à l'aspect de ce vieillard héroïque tombé +sur le corps de ses enfans, ne purent résister à leur +attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne +coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, +ils honorèrent dans ce héros le mépris qu'il avait +montré pour la vie.</p> + +<p>120. Mais les boulets partaient encore du bastion +de pierres dont le premier pacha défendait tranquillement +l'approche. Déjà il avait fait plus de vingt +fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les +assauts de l'armée entière<a name="FNanchor_267_271" id="FNanchor_267_271"></a><a href="#Footnote_267_271" class="fnanchor">[267]</a>. À la fin il condescendit +à s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, +et quand il apprit que les Russes étaient vainqueurs, +il envoya un bey pour répondre aux sommations +de Ribas.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_271" id="Footnote_267_271"></a><a href="#FNanchor_267_271"><span class="label">[267]</span></a> Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met sur le compte +du sultan. (Voyez le <i>Supplément aux notes du Chant</i> VIII.)</p></div> + +<p>121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur +un petit tapis, il continuait avec le plus grand sang-froid +à fumer son tabac.—L'aspect du sac de Troie +n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait devant +les yeux;—rien ne fut capable de troubler son +stoïque regard et son austère philosophie. Tout en caressant +tranquillement sa barbe, il répandait autour +de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de sérénité +que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois queues.</p> + +<p>122. La ville est emportée:—de ce moment, +peu importe qu'il continue à défendre sa vie ou le +bastion, sa valeur obstinée ne peut être d'aucun secours, +Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du croissant +est tombé; sur la terre conquise s'élève une +croix de pourpre, mais ce n'est pas un sang <i>rédempteur</i> +qui la colore: de même que l'Océan reproduit +dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle +de toutes parts offre une seconde image de +toutes les rues embrasées.</p> + +<p>123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; +tout ce que les mortels peuvent exécuter de pire; +tout ce que nous lisons, rêvons ou entendons raconter +des misères humaines; tout ce que le diable +ferait s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse +les horreurs que pourrait tracer la plume; tout +ce qui encombre les enfers, ou des lieux aussi affreux +que les enfers (habités par des êtres qui abusent +de leur force), se trouvait en ce moment réuni +(comme cela est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera +encore) sur les décombres d'Ismaïl.</p> + +<p>124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait +fugitif de pitié, s'il se rencontra quelques ames assez +nobles pour faire trêve un instant à leur furie et +sauver quelque petit enfant ou quelque vieillard sans +défense,—qu'est-ce que d'aussi rares exceptions +dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque +citoyen un millier d'affections, de liens et de +devoirs réciproques? Considérez maintenant, ô <i>cokneys</i> +de Londres, et <i>muscadins</i> de Paris! quel pieux +divertissement offre la guerre.</p> + +<p>125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense +parfaitement tant d'agonies et de crimes. Et, +si vous restez insensibles à ces tableaux, n'oubliez +pas que l'avenir vous réserve peut-être une semblable +destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi +de la poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par +les taxes, Castlereagh, et la dette publique toujours +croissante? Écoutez la voix de votre cœur et l'histoire +actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si +toute la gloire de Wellesley dissipera la famine.</p> + +<p>126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible +au bien-être de la patrie et du roi, il existe un +sublime motif d'exaltation et de sécurité.—Muses, +c'est à vous qu'il convient de le porter sur vos brillantes +ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle, +dévore nos champs et absorbe nos moissons, +jamais du moins la famine au visage décharné n'approchera +du trône.—L'Irlandais peut mourir de +faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents +livres?</p> + +<p>127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl +cessa d'exister.—Ville infortunée, tes tours embrasées +étincelaient dans les eaux du Danube, et +celles-ci coulaient rougies par le sang de tant de +morts. On entendait encore l'affreux hurlement de +guerre et les derniers cris aigus des victimes; mais +les détonations devenaient de plus en plus rares; des +quarante milles créatures qui animaient le jour précédent +l'enceinte des murailles, quelques centaines +respiraient encore:—tout le reste était silencieux.</p> + +<p>128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre +hommage à l'armée russe; elle fit preuve d'une certaine +vertu, fort en vogue de nos jours, et par conséquent +fort digne d'être mentionnée. Le sujet est +délicat, mes paroles le seront aussi.—Peut-être la +rigueur des saisons, le long séjour des soldats dans +leurs quartiers d'hiver, ou bien encore la privation de +repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à leur continence +habituelle;—mais il est certain qu'ils attentèrent +fort peu à la pudeur des femmes.</p> + +<p>129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de +loin en loin ils se permirent même des violences +d'une autre espèce,—mais du moins avec bien plus +de retenue que les <i>Français</i>, quand ces guerriers libertins +entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne +puis en trouver d'autre cause que la glace de la saison +et la compassion des cœurs; mais il est certain +que toutes les dames, à l'exception de quelques vingtaines, +restèrent aussi vierges qu'auparavant.</p> + +<p>130. Quelques méprises ridicules, commises dans +l'obscurité, attestèrent aussi le défaut de lanternes +ou de goût.—La fumée était si épaisse, qu'on avait +de la peine à distinguer un ami d'un ennemi;—et +d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors +même que quelques rayons de lumière semblent devoir +garantir les plus vénérables chastetés.—Voilà +comme différens grenadiers dévirginèrent six demoiselles, +dont la plus jeune avait soixante-dix ans.</p> + +<p>131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; +il en résulta quelque désappointement pour +les prudes chancelantes qui, éprouvant tous les inconvéniens +de la vie célibataire, se seraient crues +fort excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur +faute, le destin seul leur infligeait cette croix) de +contracter, à l'exemple des Sabines, un mariage à la +romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.</p> + +<p>132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines +veuves égrillardes (espèce d'oiseaux depuis +long-tems encagés), qui demandaient avec inquiétude, +«pourquoi le rapt ne commençait pas.» Mais, +dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il +rester quelque loisir pour des crimes superflus? Si +elles furent ou non soustraites au viol, c'est encore +un mystère pour moi,—et je ne puis que laisser ici +au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent effectivement +préservées.</p> + +<p>133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,—un +rival de Timur et de Gengis! Les mosquées et +les rues brûlaient encore comme la paille, sous ses +yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore +quand il écrivit, d'une main sanglante, sa première +dépêche. Voici exactement son contenu:—«Gloire +à Dieu et à l'impératrice! (Puissances du ciel! +quelle alliance de noms!) Ismaïl est à nous<a name="FNanchor_268_272" id="FNanchor_268_272"></a><a href="#Footnote_268_272" class="fnanchor">[268]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_272" id="Footnote_268_272"></a><a href="#FNanchor_268_272"><span class="label">[268]</span></a> Dans la dépêche russe originale: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Slava bogu! slava vam!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Krepost vzala, y ïa tam</i>.<br /></span> +</div></div> +<p> +C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>134. Il me semble que voilà les plus terribles +mots, depuis <i>Mané, Mane, Thécïl et Upharsin</i>, +que jamais ait tracés main ou plume de guerrier.—Ah! +grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne +suis pas un ministre de paroisse; ce que Daniel lut +était l'écriture précise, sévère et sublime du Seigneur; +quant au prophète, il n'eut jamais l'idée de +plaisanter sur le sort des nations.—Et voilà ce +Russe qui garde assez de présence d'esprit pour rimer, +comme Néron, sur une ville enflammée!</p> + +<p>135. Cette mélodie polaire, il la composa sous +l'accompagnement des cris et des hurlemens d'une +population massacrée; peu de gens, je l'espère, +essaieront de la chanter, mais que du moins personne +ne l'oublie!—Je voudrais, s'il était possible, +apprendre aux pierres insensibles à se soulever +contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on ne +dise plus que nous soyons encore sous le pied des +trônes;—et vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous +que nous avons tracé l'image fidèle <i>des +choses telles qu'elles étaient</i> avant que le monde ne +fût libre!</p> + +<p>136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, +mais vous l'entendrez, et comme dans l'extase de +votre rénovation vous auriez peine à croire la vérité +de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à propos de +l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse +entièrement la mémoire!—et si par hasard +vous vous rappelez notre siècle, méprisez-nous plus +profondément que nous ne méprisons les sauvages. +Ceux-là <i>peignent</i>, il est vrai, leurs membres <i>nus</i>, +mais ce n'est <i>pas</i> avec du sang.</p> + +<p>137. Et quand vous entendrez les historiens parler +de trônes et de ceux qui les remplissent, reportez-vous +aux pensées qu'inspirent les os gigantesques +de Mammoth<a name="FNanchor_269_273" id="FNanchor_269_273"></a><a href="#Footnote_269_273" class="fnanchor">[269]</a>; demandez-vous ce que l'ancien +monde pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les +aux hiéroglyphes égyptiens, ces piquantes +énigmes offertes aux âges futurs, et sur lesquelles +on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer +le but heureusement caché de la construction +des pyramides.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_273" id="Footnote_269_273"></a><a href="#FNanchor_269_273"><span class="label">[269]</span></a> Voyez la note de la strophe 38 du chant <span class="smcap">IX</span>.</p></div> + +<p>138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,—du moins +tout ce que je vous avais promis dans le chant cinquième. +Vous avez eu des esquisses d'amour, de tempête, +de voyage et de guerre:—le tout, vous en +conviendrez, dessiné avec soin et digne de l'épopée, +si ma véracité n'était pas un motif d'exclusion. J'ai +beaucoup moins délayé mon thème que mes prédécesseurs +en poésie. Je chante avec négligence, mais +Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde</p> + +<p>139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les +accens de la harpe, du luth ou du violon<a name="FNanchor_270_274" id="FNanchor_270_274"></a><a href="#Footnote_270_274" class="fnanchor">[270]</a>. Pour ce +qui advint ensuite au héros de cette grande intrigue +poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le raconter +tout au long; mais j'aime mieux faire une pause +tout au beau milieu de ma course, après m'être fatigué +à battre les opiniâtres murs d'Ismaïl. Et cependant +Juan est chargé d'une dépêche dont on attend +impatiemment l'arrivée à Pétersbourg.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_274" id="Footnote_270_274"></a><a href="#FNanchor_270_274"><span class="label">[270]</span></a> «Encore le <i>bon mot</i> trivial qui gâte l'idée noble. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span> +</div></div> +<p> +Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le +texte anglais ni <i>trivialité</i>, ni <i>bon mot</i>, ni prétention à l'<i>idée noble</i>; la +pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le mot <i>fiddle</i>, violon, est +en anglais fort poétique, et l'on ne peut même expliquer pourquoi notre +poésie en dédaigne l'emploi. Je remarquerai, à ce sujet, que chez nous +presque tous les mots qui expriment des idées modernes ne sont pas +admis dans la poésie noble. J'en citerai pour exemple <i>fusil</i>, <i>baïonnette</i>, +<i>violon</i>, <i>canon</i>, etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre +prosodie aux routines de l'antiquité.</p></div> + +<p>140. Cet honneur lui fut conféré en récompense +de son courage et de son humanité;—car les hommes +finissent par rendre hommage à cette vertu, +après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations +féroces. Juan reçut quelques complimens +pour avoir sauvé d'un délire de carnage son innocente +petite captive, et je suis sûr qu'il eut plus +de joie de la voir préservée de la mort, que de son +nouveau ruban de Saint-Vladimir.</p> + +<p>141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, +car elle n'avait plus d'asile, de maison, de ressources. +Tous ceux qui l'avaient aimée, semblables à la triste +famille d'Hector, avaient péri sur les murs ou dans +l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même n'était +que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin<a name="FNanchor_271_275" id="FNanchor_271_275"></a><a href="#Footnote_271_275" class="fnanchor">[271]</a> +ne devait plus appeler les citoyens à la prière;—Juan +pleurait, et jurait de défendre sa jeune orpheline. +Il ne fut pas parjure.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_275" id="Footnote_271_275"></a><a href="#FNanchor_271_275"><span class="label">[271]</span></a> Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais croyans à la prière +du haut de la galerie extérieure des minarets. «Quand le muezzin a une +belle voix, dit Byron, dans les notes du Giaour, l'effet produit par +les derniers mots qu'il prononce, <i>Allah! Hu!</i> est plus solennel et plus +imposant que celui des meilleures cloches chrétiennes.»</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SUPPLEMENT_BIS" id="SUPPLEMENT_BIS"></a>SUPPLÉMENT</h2> +<h2>AUX NOTES DU CHANT VIII.</h2> + + +<p>STROPHE 6.</p> + +<p>«La nuit était obscure; un brouillard épais ne nous permettait +de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, +dont l'horizon était embrasé de tous côtés. Ce feu, +partant du milieu du Danube, se réfléchissait sur les eaux +et offrait un coup-d'œil très-singulier.» (<i>Manuscrit du duc +de Richelieu</i>.)</p> + +<p>STROPHE 7.</p> + +<p>«À peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-delà +des batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré +pendant toute la nuit, s'apercevant de nos mouvemens, +commencèrent, de leur côté, un feu très-vif, qui embrasa +le reste de l'horizon. Mais ce fut bien autre chose lorsque, +avancés davantage, le feu de la mousqueterie commença +dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce +fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan +dont le feu sortait de toutes parts.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 8.</p> + +<p>«Un cri universel d'<i>Allah!</i> qui se répétait tout autour de +la ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, +dont il est impossible de se faire une idée.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 9.</p> + +<p>Toutes les colonnes étaient en mouvement; celles qui +attaquaient par eau, commandées par le général Arseniew, +essuyèrent un feu épouvantable et perdirent, avant le jour, +un tiers de leurs officiers. (<i>Histoire de la Nouvelle Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHE 10.</p> + +<p>Le prince de Ligne fut blessé au genou, le duc de Richelieu +eut une balle entre le fond de son bonnet et sa tête. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 11.</p> + +<p>Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevât le +prince blessé, reçut un coup de fusil qui lui fracassa le +pied. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 12.</p> + +<p>Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, +et trente mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de +balles. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 15.</p> + +<p>Les troupes déjà débarquées se portèrent à droite pour +s'emparer d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement +composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient +le retranchement et la palissade. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 31.</p> + +<p>«N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais +partie, et ignorant où je devais porter mes pas, je crus +reconnaître le lieu où le rempart était situé: on y faisait +un feu assez vif, que je jugeai être celui de la seconde colonne +de terre, aux ordres du major général de Lascy.» +(<i>Manuscrit du duc de Richelieu</i>.)</p> + +<p>STROPHE 37.</p> + +<p>«Je me dirigeai du côté que je jugeai être celui de la seconde +colonne, et appelant ceux des chasseurs qui étaient +autour de moi en assez grand nombre, je m'avançai...» +(<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 44.</p> + +<p>«Les Turcs, de derrière les travers et les flancs des bastions +voisins, faisaient un feu très-vif de canon et de mousqueterie. +Je gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le +talus intérieur du rempart.» (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 46 ET 47.</p> + +<p>«Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance +du constructeur des palissades était importante pour +nous; car, comme elles étaient placées au milieu du parapet, +il y avait de chaque côté neuf à dix pieds sur lesquels +on pouvait marcher, et les soldats, après être montés, +avaient pu se ranger commodément sur l'espace extérieur +et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'élevaient que +d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la terre.» +(<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 56.</p> + +<p>Le général Lascy voyant arriver un corps si à propos à son +secours, s'avança vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant +pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens +les plus flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement +cette langue, y répondit avec sa modestie ordinaire. (<i>Note de +M. de Castelnau, Histoire de Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHE 70.</p> + +<p>Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus +était commandée par le général Kutusow. Ce brave militaire... +marche au feu avec la même gaîté qu'il va à une fête; il sait +commander avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et +d'amabilité dans le commerce habituel de la vie. (<i>Histoire de +la Nouvelle Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHE 71.</p> + +<p>Le brave Kutusow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens +et ne pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé +des difficultés incroyables. Les Turcs accoururent en grand +nombre: cette multitude repoussa deux fois le général jusqu'au +fossé, qu'il ne repassa qu'après avoir perdu presque +tous ses officiers et un grand nombre de soldats.—Le brigadier +de Ribeaupierre perdit la vie dans cette occasion; il +avait fixé l'estime générale, et sa mort occasiona beaucoup +de regrets. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 72 ET 73.</p> + +<p>Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant +pu débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longèrent +le rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la +porte dite de <i>Kilia</i> aux soldats du général Kutusow. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 74, 75, 76 ET 77.</p> + +<p>Il était réservé aux Cosaques de combler de leurs corps la +partie du fossé où ils combattaient. La première partie de +leur colonne fut foudroyée par le feu des batteries, et parvint +néanmoins au haut du rempart. Les Turcs la laissèrent +un peu s'avancer dans la ville et firent deux sorties par les +angles saillans des bastions. Alors, se trouvant prise en +queue, elle fut écrasée. Cependant, le lieutenant-colonel +Yesouskoï, qui commandait la réserve, composée d'un bataillon +du régiment de Polozk, traversa le fossé sur les cadavres +des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut +en tête: ce brave homme fut tué pendant l'action. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHE 78.</p> + +<p>C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons +dans les Mémoires qui nous guident; elle fait remarquer +combien il est mal vu de donner beaucoup de cartouches aux +soldats qui doivent emporter un poste de vive force, et, par +conséquent, où la baïonnette doit principalement agir. Ils +pensent ne devoir se servir de cette dernière arme que lorsque +les cartouches sont épuisées; dans cette persuasion, ils +retardent leur marche, et restent plus long-tems exposés au +canon et à la mitraille de l'ennemi. (<i>Histoire de la Nouvelle +Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHES 79, 80 ET 81.</p> + +<p>La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer +avec celle qui l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus +grande partie du chemin: une fois réunies, ces colonnes attaquèrent +un bastion et éprouvèrent une résistance opiniâtre. +Le bastion est emporté; le séraskir défendait cette partie: +un officier de marine anglais veut le faire prisonnier et reçoit +un coup de pistolet qui l'étend roide mort. Les Russes passent +trois mille Turcs au fil de l'épée; seize baïonnettes percent à +la fois le séraskir. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.</p> + +<p>«Je ne puis m'empêcher, pour servir d'adoucissement au +souvenir de tant de malheurs, de raconter que je sauvai la +vie à une fille de dix ans, dont l'innocence et la candeur +formaient un contraste bien frappant avec la rage de tout +ce qui m'environnait.</p> + +<p>«En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença +le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes +égorgées, entre lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, +cherchait un asile contre la fureur de deux Cosaques +qui étaient sur le point de la massacrer. Ce spectacle +m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme on peut le +croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les +barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la +peine à me retenir et à ne pas percer ces misérables du +sabre que je tenais suspendu sur leur tête: je me contentai +cependant de les éloigner, non sans leur prodiguer les +coups et les injures qu'ils méritaient, et j'eus le plaisir +d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait d'autre +mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage le +même fer qui avait percé sa mère.» (<i>Manuscrit du duc de +Richelieu</i>.)</p> + +<p>STROPHES 104 À 119.</p> + +<p>Le sultan périt, dans l'action, en brave homme, digne +d'un meilleur destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque +l'ennemi pénétra dans la place; ce fut lui qui marcha contre +les Russes, trop avides de pillage, et qui, dans vingt occasions +différentes, combattit en héros. Ce sultan, d'une valeur +éprouvée; surpassait en générosité les plus civilisés de sa nation: +cinq de ses fils combattaient à ses côtés, il les encourageait +par son exemple; tous cinq furent tués sous ses yeux, +il ne cessa point de se battre, répondit par des coups de sabre +aux propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup +mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques +des plus acharnés à sa prise. Le reste de sa troupe fut massacré. +(<i>Histoire de Russie</i>.)</p> + +<p>STROPHES 120, 121 ET 122.</p> + +<p>Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion +de pierre résistait encore: il était défendu par un vieillard, +pacha <i>à trois queues</i>, et commandant les forces réunies +à Ismaïl. On lui proposa une capitulation: il demanda si le +reste de la ville était conquis; sur cette réponse, il autorisa +quelques-uns de ses officiers à capituler avec M. de Ribas, +et, pendant ce colloque, il resta étendu sur des tapis placés +sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe, avec la même +tranquillité et la même indifférence que s'il eût été étranger à +tout ce qui se passait. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<h3>FIN DU PREMIER VOLUME.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tom + premier), by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 26092-h.htm or 26092-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26092/ + +Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26092-h/byron_fichiers/004-refait.jpg b/26092-h/byron_fichiers/004-refait.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3ab0134 --- /dev/null +++ b/26092-h/byron_fichiers/004-refait.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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