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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tome
+premier), by George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron (tome premier)
+ avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés
+ par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+LORD BYRON,
+
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+
+COMPRENANT
+
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+TOME PREMIER.
+
+
+PARIS
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+
+RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,
+
+ET RUE RICHELIEU, Nº 47 _bis_.
+
+1830.
+
+
+
+[Illustration: Lord Byron]
+
+
+
+
+Préface des Éditeurs.
+
+
+Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature
+la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à
+Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si
+divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans
+toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs
+ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur
+de WAVERLEY, dans deux éditions rivales, devait être naturellement
+suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres de ces grands
+littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables.
+
+Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite
+d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le
+prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que
+celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de
+l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr
+P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de DON JUAN la
+verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme
+ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en
+est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le
+mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et
+nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et
+aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est
+aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les _pièces
+inédites_ promises par MM. Galignani[1], les MéMOIRES DE LORD BYRON,
+confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la
+publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2].
+
+[Note 1: M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle
+collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une
+édition originale des œuvres du poète anglais: c'est dans cette
+édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici
+question.]
+
+[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont
+attendus incessamment.]
+
+Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour
+notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de
+Byron, et si nous avons commencé par le DON JUAN, c'est que ce
+poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du
+prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes,
+détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés,
+critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce
+poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de
+surprise.
+
+Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge
+des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi
+les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au
+jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi
+glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et
+talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de
+judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui
+parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur
+certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement
+compris.
+
+Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs,
+est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en
+apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut
+pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que
+de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux
+strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de
+M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.--Citons-les comme
+un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme
+traducteur.
+
+ 218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place
+ sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action
+ de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes
+ les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que
+ les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros
+ massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur
+ «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront
+ poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire
+ encore.
+
+ 219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte,
+ Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides,
+ dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de
+ sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre;
+ mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son
+ tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur
+ un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de
+ poussière.
+
+ What is the end of fame? 'tis but to fill
+ A certain portion of uncertain paper:
+ Some liken it to climbing up a hill
+ Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
+ For this men write, speak, preach, and heroes kill,
+ And bards burn what they call their «midnight taper,»
+ To have, when the original is dust,
+ A name, a wretched picture, and worse bust.
+
+ What are the hopes of man? Old Egypt's king
+ Cheops erected the first pyramid
+ And largest, thinking it was just the thing
+ To keep his memory whole, and mummy hid,
+ But somebody or other rummaging,
+ Burglariously broke his coffin's lid:
+ Let not a monument give you or me hopes
+ Since not a pinch of dust remains of Cheops.
+
+ DON JUAN, C. I.
+
+
+
+
+VIE DE BYRON.
+
+
+Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de
+pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des
+intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent
+partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur
+ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les
+nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice
+les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer
+les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant
+se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de
+l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus
+solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais,
+comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les
+religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités
+d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs
+sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives
+inquiétudes.
+
+De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen
+de soulager leur cœur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais
+le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi
+dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur
+la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour
+recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables.
+
+Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le _génie poétique_,
+c'était sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_.
+Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète:
+jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la
+poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent
+souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs
+plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa
+vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens
+de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus
+indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il
+en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor,
+il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui
+l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir.
+
+Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de
+l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle,
+cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En
+France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du
+XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un
+_Gontaut_, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le
+surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de
+Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on
+la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre
+et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit
+sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et,
+à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens
+défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la
+gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire
+est même consigné dans les premières stances des _Heures de
+loisirs_[4].
+
+[Note 3: Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres
+maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et,
+bien plus, c'est que les ruines du château de _Gourdon_ ou _Gordon_
+subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.]
+
+[Note 4: Il avait à peine quinze ans quand elles furent
+composées.]
+
+L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième
+Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M.
+Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de
+Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute,
+coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le
+jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce
+M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte
+de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était,
+au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que
+dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse
+dans le château de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines
+réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la
+principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur
+tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille),
+son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots:
+il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses
+châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les
+fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798,
+sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret.
+
+Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron,
+malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé
+qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des
+trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la
+publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un
+divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait
+aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière
+du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse,
+Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de
+sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort
+à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite,
+les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu
+d'elle.
+
+[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui
+épousa, par la suite, sir H. Leigh.]
+
+Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le
+22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près
+d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas.
+C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui
+peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous
+remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les
+écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé
+l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même
+incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde
+contemporain.
+
+Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner,
+c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans
+une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule
+consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce
+à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon,
+au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans
+gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés
+et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de
+l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un
+de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les
+enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les
+habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher,
+comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de
+lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils,
+s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai
+Byron!»
+
+Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières
+études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus
+ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque
+jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux
+et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie.
+On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de
+liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison,
+ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours,
+avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes
+dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les
+plus belles stances des _Heures de loisir_ sont adressées aux rochers
+de _Loch-na-Garr_.
+
+Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première
+éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère,
+on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se
+fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une
+profonde aptitude aux exercices classiques.
+
+En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la
+pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école
+d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de
+_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_.
+Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait
+reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un
+autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce
+nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi,
+répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté
+hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre
+de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je
+puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.»
+
+Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, sœur
+du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de
+tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin
+de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment
+libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé
+à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en
+général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans
+cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à
+tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté
+la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à
+l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires;
+lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les
+moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours
+fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses
+maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples.
+
+Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans
+leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron
+les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots.
+Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur
+demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges.
+Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrêté.
+
+Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château
+de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été
+la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs
+chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description
+dans le quinzième chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria
+Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux
+familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la
+mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le
+dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous
+les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son
+naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de
+quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion
+d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle
+le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus
+vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,
+cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus
+ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme
+jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit
+révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première
+passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss
+Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du
+moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers.
+Depuis ce tems le nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un
+pouvoir presque magique.
+
+De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a
+beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami
+et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande
+tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui
+plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois
+paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât,
+à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela
+même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux
+peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce
+grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord
+Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce
+mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère
+misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté
+satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de
+l'éducation duquel il désespérait sans doute.
+
+À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu
+d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé
+des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes
+écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les
+regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes
+classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les
+_Heures d'oisiveté_, livrées à l'impression six mois après sa
+sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune
+homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà
+maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux
+jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il
+publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves
+nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui
+d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles
+périodiques de l'opinion, la _Revue d'Édimbourg_, avait encore
+gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus
+accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette;
+celles dont l'auteur _des Martyrs_ était l'objet en France, justement
+à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les
+compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux
+critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut
+rougir d'avoir admiré ce que la _Grand'mère d'Édimbourg_ avait
+dénigré. Les _Heures d'oisiveté_ devinrent le sujet de toutes les
+plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la
+moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit
+même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son
+jeune parent.
+
+Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en
+s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même
+nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses
+se disputaient son cœur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de
+son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins
+excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille
+abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems.
+
+Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs
+des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces
+jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin
+d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en
+attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres
+coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son
+cœur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme
+auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour
+en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il
+chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel
+il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente
+sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le
+chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se
+précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit
+graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os;
+elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je
+n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.»
+
+On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter
+en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un
+des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de
+réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et,
+comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne
+trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la
+mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même,
+sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du
+chantre du Falerne et de Lydie.
+
+Mais l'article de la _Revue d'Édimbourg_ vint bien autrement
+aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui
+fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures
+d'oisiveté_, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la
+république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus
+oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,
+avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura
+les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries
+d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette
+Angleterre, qui ne rappelle à son cœur que ses propres égaremens ou
+les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le
+gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des
+inspirations plus grandes encore.
+
+_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute
+la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux,
+épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si _rude
+jouteur_. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète,
+ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des
+pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage
+devant la _balle de laine_ qui sert de siége au chancelier, que
+celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit
+cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en
+s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts
+dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs
+de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait
+quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il
+avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais
+serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne
+veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la
+chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays
+étranger.»
+
+Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir
+mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses
+nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead
+et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse,
+déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais
+devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son
+opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans
+ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les
+deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur
+suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait
+instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la
+fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien
+le Sganarelle du _Don Juan_ de Molière; présomptueux, craintif et
+superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant
+toute espèce de fatigues ou de dangers.
+
+Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec
+empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de
+l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits
+du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent
+d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières
+impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté
+qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une
+nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la
+beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir
+ses sermens de haine à la société, de calme et de continence
+philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes
+d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt
+taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers
+l'attendaient encore.
+
+Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers)
+qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord
+Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette
+expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux
+artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même
+tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient
+aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui
+précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron
+à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose
+de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas
+altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était
+indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des
+passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance
+des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses
+formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.
+
+Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux
+voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à
+Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le
+29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.
+
+Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient
+traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et,
+de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens
+de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du
+redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha,
+surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi,
+Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit
+à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux
+journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée,
+dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les
+commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même
+le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches,
+ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout
+l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une
+haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de
+la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et
+des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa
+Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les
+recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur
+de la Morée.
+
+L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais,
+mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive
+impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe
+Harold_ il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la
+gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et
+du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne
+tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur
+la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots
+turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les
+rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours
+des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant
+la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme;
+les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le
+capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à
+Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent
+redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre
+chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les
+flots.» (_Lettre de Lord Byron à sa mère_.) Tel fut l'événement
+qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du
+deuxième chant de _Don Juan_.
+
+De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant
+au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts
+de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours
+à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie
+de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme
+ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.
+
+Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des
+barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais,
+venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de
+statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore,
+sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez
+sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux
+gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme.
+On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à
+encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres
+peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse
+à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions,
+statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour
+se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule
+inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs,
+mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et
+quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir
+regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des
+outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de
+se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les
+spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir,
+dans le _Childe Harold_ et dans _la Malédiction de Minerve_, la
+conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie,
+effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du
+temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:
+
+ Quod non fecerunt Gothi
+ Hoc fecerunt Scoti.
+
+De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son
+gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des
+temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce
+au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils
+visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate _la
+Salsette_, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la
+Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des
+héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman
+du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à
+quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à
+Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de
+révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans
+le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
+avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire
+d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu
+l'_impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage_. La tentative
+de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes
+recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de
+partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs
+partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques
+minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se
+hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient
+ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant
+de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut
+l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours,
+lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage
+d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite,
+un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets
+et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le
+pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de
+remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage,
+une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les
+flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller
+lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme
+son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote
+est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que
+lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors
+employés sur _la Salsette_ en ont tous attesté l'exacte vérité.
+
+À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà
+de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret:
+son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette
+seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus
+poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que
+Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan
+de rêverie. Il écrivit _Childe Harold_ en Grèce; il en composa
+même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut
+l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des
+inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant
+_Childe Harold_, que ces vers ont été tracés sur les sommets
+sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se
+joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique
+création.
+
+Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une
+jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle;
+elle ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours du Ramasan
+arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux
+sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un
+siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de
+rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame
+fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ
+enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de
+rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec
+deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs
+soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de
+noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque
+de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du
+détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre
+l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son
+intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit
+à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter
+Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la
+suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord
+Byron la première inspiration du _Giaour_.
+
+Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes,
+et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui
+Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la
+bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en
+Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une
+fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin
+ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous
+avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la
+tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours
+une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer;
+aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux
+plus extravagantes démonstrations de joie.
+
+Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On
+peut lire dans le _Childe Harold_ le récit touchant de la douleur des
+deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après
+deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth.
+Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles
+impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres,
+un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à
+l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il
+était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.
+
+Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres.
+Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire
+composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur
+le modèle de l'_Art poétique_ d'Horace. Il avait aussi terminé les
+deux premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous
+les _reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées,
+et il tremblait de publier ce chef-d'œuvre de la littérature
+contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation
+d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous,
+tandis que _Childe Harold_ est un ouvrage délicieux, admirable,
+enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils
+sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit
+vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de
+_Childe Harold_.
+
+Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande
+pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique;
+vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques
+pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus
+ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu
+la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour
+gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople,
+calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer
+les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames
+ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les
+malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare,
+tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de
+Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur
+pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel
+dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la
+liberté!
+
+Le _Pélerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littérateurs
+n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit
+proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans:
+il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables
+rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais,
+en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils
+n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_,
+_déistes_, _athéistes_ et _séditieuses_, cortége ordinaire des
+ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate
+d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations
+ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la
+justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.
+
+Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans
+le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur
+elles, par _Childe Harold_, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne,
+caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres
+sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie.
+Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne
+supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir
+encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,
+également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou
+la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité
+sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller:
+si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats
+étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune.
+Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique,
+et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses
+moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la
+distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt
+une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à
+exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur
+ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme
+ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de
+respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant
+pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient
+ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.
+
+Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour
+le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut
+général de la société anglaise était justement celui dont
+Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser
+l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron
+ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord
+les _dandys_, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise,
+forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos
+petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant
+sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades
+et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son cœur la
+puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les
+grimaces des uns et les vaporeuses œillades des autres. Dès-lors une
+cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé,
+et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs
+en avaient pu concevoir.
+
+Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland,
+une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et
+monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey.
+Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes
+_lakistes_ se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses
+opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique
+bigoterie. L'apparition presque simultanée du _Giaour_, de _la
+Fiancée d'Abydos_, du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une
+occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut,
+s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert
+pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui
+l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui
+apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats?
+Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a
+pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa
+conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais
+l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime
+secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles
+existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse
+encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et
+quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à
+pareil prix?...»
+
+Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes
+soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances
+de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues
+qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il
+prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans
+lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers
+et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts
+refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il
+servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté,
+du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il
+acheta, à la même époque, une action au théâtre de _Drury-Lane_,
+et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y
+recevoir les ouvrages dramatiques.
+
+La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les
+souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le _Giaour_
+et le _Corsaire_, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout
+de l'idée d'en former les redoutables nœuds avec une Anglaise: il
+n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël,
+fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle;
+mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un
+caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le
+malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de
+Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord
+songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts
+de Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle
+était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son
+époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut
+célébré le 2 janvier 1815.
+
+Bien que formé sous de funestes auspices, il eût peut-être été
+fortuné sans l'intervention, presque toujours fâcheuse, d'une
+belle-mère. Les Milbank conservaient dans leur famille la tradition
+du vieil esprit d'austérité et d'intolérance qui distinguait les
+puritains; aussi l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec
+répugnance à l'union de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas
+à devenir une mortelle ennemie: la _lune de miel_ même ne fut pas
+exempte d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin du tumulte
+de Londres; il craignait les folles dépenses, et surtout les
+insipides distractions du grand monde: il fut obligé de renoncer à
+son projet. Partout recherchés avec empressement, recevant à leur
+tour avec grandeur, la dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée
+en prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras pécuniaires.
+D'un autre côté, son amour de l'étude et des méditations
+solitaires s'accommodait mal de visites fréquentes et de la présence
+continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois il accueillait avec
+fatigue les tendres expansions de lady Byron, et cette femme altière,
+se croyant alors dédaignée, revenait prêter une crédule oreille
+aux suggestions de sa mère et d'une ancienne nourrice. Ce n'était
+pas tout: plusieurs espions féminins venaient nourrir les défiances
+de ces trois femmes et suivaient sans relâche toutes les démarches
+de Lord Byron. Dans un secrétaire que lady Byron fit enfoncer,
+on avait trouvé des lettres amoureuses: par malheur, le nom de
+l'ancienne maîtresse n'y était pas tracé; il fallut recourir
+aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est
+soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des
+froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank,
+la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous ceux de la capitale,
+et (voyez la retenue de la haute société anglaise!) quand la pauvre
+Mardyne reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent modestement
+de leurs éventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_
+sifflèrent, et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant de
+son innocence. Il fut prouvé, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit
+un seul mot, ni même vu une seule fois Lord Byron.
+
+Lady Byron avait un caractère fort _excentrique_. Elle s'imagina un
+autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout
+pour ses conseils dénotait un certain dérangement de _sensorium
+commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pénétrèrent dans
+le cabinet d'étude de Byron (il composait alors _le Siége de
+Corinthe_); on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et
+auxquelles sa fierté lui permit à peine de faire quelques réponses.
+Plus tard, il apprit qu'il avait reçu la visite de docteurs en
+médecine, chargés d'examiner ses droits au séjour de Bedlam. Il est
+inutile de dire que ces docteurs ne répondirent pas à l'attente de
+lady Byron.
+
+Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée le 10 décembre
+1815, dût mettre un terme à la soucieuse mésintelligence des
+deux époux; mais, dans le même tems, de nombreux créanciers ayant
+demandé la garantie de leurs créances, Byron se vit forcé de vendre
+les somptueuses propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées à
+Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les poursuites
+judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte de les prévenir, ils se
+décidèrent, d'assez bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois
+mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son
+père; et quelques jours après, à l'instigation de sa famille, elle
+écrivit à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à le revoir.
+
+Tel est le récit exact de cette séparation, qui a fourni matière
+à tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand
+poète. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il
+faut en accuser les indiscrétions ridicules de lady Byron. Écoutons
+Byron lui-même:
+
+«Il existe dans le mariage une foule de causes inappréciables de
+dégoûts mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos
+plus proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les époux
+seuls peuvent s'en former une véritable idée; eux seuls ont le droit
+d'en parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux à l'égard
+de sa femme; tant qu'il ne commet aucune action préjudiciable à la
+communauté, de quel droit vient-on le blâmer, s'il juge à propos de
+vivre éloigné d'une femme qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux
+qui prennent sa défense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre
+deux individus qui se détestent à rester unis, quand ils soupirent
+tous deux après l'instant de leur séparation? Telle est du
+moins l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison,
+interviennent dans les débats domestiques.»
+
+Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et de lady Byron fit
+revivre tous les anciens contes dont les précieuses de Londres
+(les _bas bleus_) avaient les premières répandu le bruit: tous les
+écrits périodiques, à l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les
+répétèrent à l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le
+héros (Lord Byron) était, sous le nom de _Glenarvon_, accusé de
+plusieurs assassinats. On alla jusqu'à imprimer qu'étranger à tous
+les sentimens de bienveillance et d'humanité il n'était pas même
+susceptible d'être captivé par les attraits ou les vertus d'une
+femme; et les stances ravissantes qu'il avait adressées à Thirza,
+à Maria, à Janthé, ne lui avaient été inspirées que par son
+attachement pour un ours et le chien de Terre-Neuve dont il avait
+composé l'épitaphe. Il ne paraissait plus à Drury-Lane sans être
+accueilli par des huées; les dames le désignaient du doigt, les
+enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait à la chambre
+des pairs, et sa _vertueuse_ femme écoutait avec une merveilleuse
+sérénité le récit des calomnies dont il était abreuvé.
+
+Cependant, cet homme était Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_
+et du _Giaour_! celui qui avait défendu de toutes ses forces les
+catholiques d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! Ah! si, pour
+l'honneur de la France, un aussi puissant génie, une aussi grande
+ame, eût reçu le jour dans son sein, lui eût-on décerné les
+mêmes récompenses? Les clameurs de misérables et ridicules coteries
+auraient-elles ainsi aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil
+d'en douter.
+
+Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre
+l'Angleterre une haine profonde: elle n'était plus digne de ses
+hommages. Pour comble de disgrâces, il se vit obligé de vendre
+l'abbaye de Newstead, demeure de ses ancêtres, afin de restituer
+aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en
+Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, il s'éloigna une seconde
+fois d'une ingrate patrie, avec la résolution de n'y jamais revenir.
+
+Quelques jours avant son départ, une jeune dame, que ses talens
+n'avaient pu tirer de la misère, se présente chez lui, et le prie
+d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique
+ressource. Elle était belle, ses parens étaient éloignés, et ceux
+qui d'abord l'avaient encouragée à se dévouer au culte des muses
+lui avaient retiré leur protection, avant d'avoir pu apprécier si
+réellement elle en était digne. Byron l'écouta avec attention.
+Quand elle eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, répondit-il
+en lui présentant un billet plié, être plus heureuse que moi;
+puissent vos talens, vos vertus et votre beauté désarmer l'envie!
+Voici ma souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde
+est pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos
+succès: ce serait vous faire plus de tort que de bien.» La jeune
+dame prit alors congé de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant
+chez elle, de voir que le poète lui avait remis un bon de cinquante
+louis sur son banquier. Avant qu'elle songeât à publier ce trait de
+générosité, Byron touchait au rivage de la France.
+
+C'était au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothèque
+composée de poètes grecs, latins et italiens; l'assortiment
+d'animaux dont nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle
+Fletcher, dont la destinée, assez conforme à celle de son maître,
+était d'abandonner, de maudire et de regretter sans cesse sa patrie,
+sa femme et ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la France: sa
+première halte fut le champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois
+cette plaine désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions
+de Salamine et de Marathon. Après avoir visité successivement
+Bruxelles, Coblentz et Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la
+campagne _Diodati_, sur les bords du lac de Genève.
+
+Depuis son départ d'Angleterre, la violence des tourmens intérieurs
+avait influé sur sa santé: mais Clarence et les rochers de
+Meillerie, en rappelant à son cœur les sublimes rêveries de
+Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant à la pensée de
+sa chère Écosse; l'aspect du lac de Genève enfin, tout contribuait
+à calmer ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. Tous les
+soirs, comme si le lac eût pu verser dans son ame la tranquillité de
+sa limpide surface, il aimait à voguer sur les flots, dans un frêle
+bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: quelquefois l'onde
+s'agitait subitement avec violence, et notre poète, un jour, fut sur
+le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux avait caressé
+l'idée de précipiter dans les flots madame de Volmar. C'est ainsi
+que, dans la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait destiné à
+nourrir son ame de grandes et poétiques inspirations.
+
+Il retrouva, dans les environs de Genève, ses anciens amis; Cam
+Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et
+Shelley, dont les habitudes austères et les opinions indépendantes
+lui plaisaient, jusque dans leur exagération. Mais, de toutes les
+personnes dont il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que
+madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, en effet, deux
+ames dignes de s'entendre. On se rappelle la prédilection de Corinne
+pour la littérature, les opinions et les lois de l'Angleterre;
+elle semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de
+Shakspeare et de la chute de Napoléon. En ce moment, comme elle avait
+au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron
+avait flétri les doctes prétentions, il était naturel qu'elle fût
+encore la dupe des calomnies débitées contre l'auteur de _Childe
+Harold_. Quand on annonçait la visite de Byron, ces dames quittaient
+le salon, et frémissaient à l'idée de regarder en face un semblable
+monstre. Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle entendu, qu'elle
+déposa ses anciens préjugés. Un jour, après avoir lu les stances
+que Byron avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, elle
+s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me
+consolerais d'avoir été malheureuse comme lady Byron, si j'avais
+inspiré à mon époux de semblables adieux.» En effet, pour ceux qui
+ne sont pas dépourvus de sensibilité, ces vers seront toujours, à
+défaut d'autres _Mémoires_, la condamnation de lady Byron.
+
+C'est à la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la première
+et la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier
+de Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir réuni
+à l'imagination de Dante celle de Châteaubriand. De la Suisse il
+descendit en Italie, accompagné de Shelley et du docteur Polidori,
+son secrétaire, le même qui publia quelques mois plus tard, à
+Londres, la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivés à Montanvers, le
+prieur des bénédictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du
+couvent. Shelley répondit à cette invitation en y inscrivant le mot
+Αθεος. Mais Byron, jetant à son tour un regard sur le livret, se
+hâta de passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule
+hardiesse de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus
+tard donner le poète Southey de l'athéisme de Lord Byron. Les
+ouvrages de l'illustre poète se chargent à l'envi de démentir
+cette odieuse imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie,
+tourmenté de ces doutes métaphysiques, nobles et sûrs indices d'une
+ame profondément religieuse; et quant à Shelley lui-même, auteur
+d'un poème satirique, _la Reine mob_, dans lequel les opinions
+dogmatiques sont peu respectées, il est certain qu'il avait sur
+l'immortalité de l'ame, et sur l'indépendante dignité de son
+essence, les idées les plus respectables. Nous ajouterons toutefois
+qu'elles offraient quelques rapports visibles avec celles de Spinosa,
+si souvent accusées, si rarement approfondies.
+
+La première résidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y
+passa l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque
+tous les soirs, entendre, à l'opéra de la _Scala_, ces belles
+partitions dont la France commence à préférer la large mélodie aux
+ariettes de sa lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours
+de l'année 1817 aux derniers de 1819, il vécut à Venise: il y
+composa _Mazeppa_, les deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux
+Foscari_ et le quatrième chant de son cher _Childe Harold_. Dans
+les derniers vers de cet immortel poème on sent l'influence des
+impressions du ciel vénitien sur son cœur; les ruines de l'ancienne
+reine du monde glissent, moins désolantes, devant ses yeux: il sourit
+même à la vue des danses et de la guitare adriatique, et l'Italie,
+semblable aux jardins d'Armide, entremêle sans cesse, à ses
+mélancoliques méditations, de suaves accens de mollesse et d'amour.
+Au coucher du soleil, qui n'est nulle part aussi magnifique qu'à
+Venise, il parcourait la ville dans une élégante gondole, tandis
+que, pour quelques pièces d'argent, deux bateliers reproduisaient,
+dans leurs chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de Tasse. Le
+jour, il allait sur les sables du _Lido_ exercer ses chevaux ou se
+baigner dans la mer. Il parcourait les campagnes, et, pénétrant dans
+les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux des secours et
+des consolations. Le feu prit un jour à la boutique d'un cordonnier:
+chargé d'une nombreuse famille, ce malheureux se voyait privé de
+toutes ressources. Byron l'apprend; lui fait passer la valeur de tous
+les objets que les flammes avaient dévorés, et quelques jours après
+il l'invite à retourner chez lui. Sa maison était reconstruite, plus
+commode, plus élégante qu'auparavant. Le hasard fit découvrir aux
+Vénitiens étonnés plusieurs semblables traits de générosité.
+
+Mais un penchant invincible l'entraînait en même tems au plaisir:
+gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont
+on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans
+doute l'une des sources de son génie. À Venise, il fréquenta
+les brillantes réunions, les bals masqués, les concerts et les
+théâtres: mais les faciles enchanteresses de Venise entourèrent
+vainement sa tête de fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses
+compatriotes, de son premier amour et de sa fille, ne cessèrent de
+l'y poursuivre. Il demandait et recevait fréquemment, par l'entremise
+de sa sœur, des nouvelles de sa chère _Ada_; et quand ses lettres
+éprouvaient quelque retard, il tombait dans de profonds accès de
+mélancolie.
+
+Tandis que son tems semblait ainsi consacré à de frivoles
+distractions, il faisait paraître une succession de nouveaux
+chefs-d'œuvre. Las de ne présenter que les inspirations d'un
+noble enthousiasme à un monde qu'il avait appris à mépriser en le
+connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au sérieux les
+malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage
+dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande
+scène de la société. Dans ce poème extraordinaire de _Don Juan_,
+vers, octaves, chants, conception, tout d'abord paraît improvisé;
+mais ce désordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention
+profondément calculée de Byron fut de peindre le monde tel qu'il
+était, avec ses courtes joies et ses souffrances inénarrables; il
+voulut fatiguer les ames capables de réfléchir, en les obligeant à
+considérer à quel degré d'abaissement, de honte, leurs préjugés
+les faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux exécuté. Vices
+de l'éducation, malheurs de l'humanité, innocens plaisirs, honteuse
+débauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanités des cours,
+peinture d'une nation parvenue au dernier degré de corruption, tel
+est le vaste et instructif tableau que déroule à nos yeux le _Don
+Juan_. On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant:
+
+ _I can't describe it, though so much is strike;
+ Nor liken it,--I never saw the like_.
+
+«Je ne puis le décrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni
+le comparer à quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil.»
+
+On a pourtant comparé _Don Juan_ à _la Pucelle_; c'était juger d'un
+arbre d'après son écorce. Voltaire, dans son poème, s'empare de
+toutes les idées nobles que notre imagination aime à nourrir: il
+lutte contre elles, il ne les quitte qu'après les avoir imprégnées
+de ridicule. Du reste, il ne démêle rien avec les turpitudes de
+la vie: elles sont, au contraire, son point de départ et le niveau
+auquel il s'efforce de ramener toutes choses. Que s'il s'arrête avec
+complaisance sur des scènes d'amour, son pinceau ne produit encore
+qu'un tableau infernal dont, fort heureusement, on chercherait en
+vain, dans la nature, le modèle. Les deux poèmes ont pourtant cela
+de commun, qu'ils sont tous deux l'effet d'une débauche d'esprit.
+Mais _la Pucelle_ fut premièrement destinée à égayer[6] les
+loisirs de Frédéric-le-Grand, tandis que le _Don Juan_ fut composé
+pour une génération qui avait lu avec enthousiasme _Werther_,
+_René_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La verve de gaîté ne pouvait
+donc être de la même espèce dans les deux ouvrages. Dans _Juan_ on
+aperçoit l'ironie, mais jamais cette ironie ne flétrit une ame, une
+action, une idée, nobles ou grandes. Byron y développe nos sociales
+misères avec un calme qui est loin de son cœur; à chaque instant
+il trahit son émotion, et quelquefois, en s'y abandonnant avec
+franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour me servir des
+belles expressions de madame Belloc[7], son but bien évident est
+«d'obliger les hommes à se relever à force de mépris. Les saillies
+de _Don Juan_ ressemblent à des fleurs dont on aurait entouré
+une couronne d'épines; on devine que le front qui la porte en est
+ensanglanté.»
+
+[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le régaillardir.]
+
+[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.]
+
+Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'établir à Ravenne.
+De tous les séjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut
+davantage. Dante, son poète favori, y avait passé plusieurs années
+d'exil: à quelques milles de la ville s'élevait la forêt de pins
+plusieurs fois mentionnée dans _le Décameron_ de Boccace. C'est là
+qu'il composa la _Prophétie du Dante_, les troisième, quatrième et
+cinquième chants de _Don Juan_; _Sardanapale_, _Caïn_ et _le Ciel
+et la Terre_. _Juan_ et _Caïn_ offrirent, en Angleterre, un nouvel
+aliment aux ennemis du noble poète. Lord Byron ne répondit aux
+injures qu'en citant, pour justifier Caïn, l'exemple péremptoire de
+Milton. Le parti des hypocrites, s'emparant alors de sa vie privée,
+lui reprocha une avarice sordide: à les entendre, il ne prodiguait
+le _scandale_ que pour mieux trouver à vendre ses poèmes. Comme il
+gardait un dédaigneux silence, ses amis répondirent pour lui que
+jusqu'alors le noble Lord n'avait rien touché pour ses ouvrages, et
+qu'il leur en avait constamment abandonné le profit. Cependant le
+directeur du théâtre de Drury-Lane faisait représenter sa tragédie
+de _Marino Faliero_, qui n'avait pas été destinée à être jamais
+jouée; elle n'eut pas, au théâtre, le même succès qu'à la
+lecture, et, après trois représentations, le libraire de Lord Byron
+réclama et obtint, de l'autorité, le droit de la retirer.
+
+Lord Byron fut moins sensible à tous ces désagrémens qu'à la mort
+du commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vétéran de Napoléon,
+avait fini par s'attacher à la maison d'Autriche; mais, à cette
+époque où l'Espagne était en feu, où l'Italie préludait à
+sa passagère révolution, la haute police germanique vint à le
+soupçonner de _carbonarisme_. Il fut assassiné, en plein jour, dans
+la ville de Ravenne, à une portée de fusil de la demeure de Lord
+Byron. Celui-ci entendant une détonnation, accourt, met vainement ses
+gens à la recherche des meurtriers, et transporte la victime dans
+son palais; mais à peine déposé sur les escaliers intérieurs, le
+pauvre commandant n'existait plus. Cet événement fit sur lui une
+impression qu'il a fidèlement consignée dans le cinquième chant
+de _Don Juan_. Les coupables de ce meurtre ne furent nullement
+poursuivis.
+
+Quelque tems après éclata l'insurrection du Piémont. Byron ne prit
+aucune part directe à tous ces mouvemens tumultueux qui s'étendaient
+jusqu'à Pise; seulement il ouvrit un asile à ceux qui, au moment de
+la réaction, cherchèrent à se dérober aux vengeances de la police.
+Il avait réuni dans son palais une centaine d'armures complètes,
+dont il avait l'intention arrêtée de faire usage si les révoltés
+voulaient sérieusement se défendre; mais il n'en fut rien.
+Étouffée aussi facilement qu'elle avait été exécutée, la
+conspiration carbonarienne échoua en Allemagne, en Italie, en
+Espagne, en France; en un mot, sur tous les points de l'Europe.
+
+Dès ce moment il ne fut plus en sûreté à Ravenne: chaque jour il
+recevait des lettres menaçantes, mais rien ne pouvait le décider à
+interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour
+fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionnée.
+Depuis quelques années, il était l'amant heureux de la comtesse
+Guiccioli: Theresa Gamba, mariée à seize ans au vieux comte
+Guiccioli, douée d'une beauté merveilleuse et de tous les dons qui
+peuvent ajouter à celui de la beauté, devint facilement éprise du
+plus grand poète, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems.
+Le vieux mari se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un
+rival hérétique et soupçonné de _libéralisme_. Bientôt, demande
+en séparation simultanément faite par les deux époux: le pape,
+juge de l'affaire, consent à rompre des nœuds mal assortis, mais à
+condition que la jeune comtesse sera reléguée dans un couvent.
+Byron ne trouva qu'un moyen de rendre vaine la décision du souverain
+pontife; du consentement du père et du frère de la comtesse, il
+disparut de Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne,
+et alla poser sa tente dans la ville de Pise.
+
+Il y loua, pour une année, le vieux et magnifique palais
+_Lanfranchi_, au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs
+poétiques et légendaires. Il semblait trouver des inspirations
+dans les murs d'un vieux et gothique édifice comme dans l'aspect des
+montagnes ou de la mer. Les petites ames de sa patrie prétendirent
+qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes ruines pour exciter
+la curiosité; mais l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par
+expérience, de plus sûrs moyens de faire naître l'admiration de ses
+contemporains; et, à vrai dire, ce n'est pas comprendre l'homme
+de génie que de le supposer, un instant, capable de calculs aussi
+misérables.
+
+Tandis qu'il était à Pise, il reçut la nouvelle de la mort de lady
+Noël, mère de sa femme. Il écrivit aussitôt à cette dernière une
+lettre de condoléance dans laquelle, revenant sur les motifs de
+leur séparation, il lui témoignait l'ardent désir de la revoir et
+d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait
+espérer que lady Byron consentirait avec joie à ce rapprochement: il
+se trompa encore. Il ne reçut d'Angleterre aucune réponse.
+
+Quelques jours après le départ de cette lettre, un anonyme lui fit
+parvenir un médaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chère
+Ada. Rien ne peut donner une idée de la joie qu'il montra dans cette
+occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec
+des yeux passionnés. Il pendit le précieux médaillon autour de son
+cou, et ne s'en sépara plus qu'à la mort.
+
+Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt était
+persécuté dans sa patrie; c'était l'éditeur de _l'Examiner_, le
+seul journal qui eût pris à cœur sa défense, à l'époque de
+ses démêlés matrimoniaux: Byron lui écrivit pour lui demander en
+grâce de venir habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais
+_Lanfranchi_. Hunt accepta sans délai, et à peine arrivé à Pise
+il fit goûter à Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il,
+ne pouvait manquer d'intéresser vivement l'Europe. Il parut trois
+numéros du _Libéral_: mais les rédacteurs, et Byron le premier, se
+lassèrent bientôt de coopérer à cette entreprise, pour laquelle
+ils n'avaient peut-être pas une vocation merveilleuse. Dans le
+_Libéral_ fut publiée _la Vision du jugement_, excellente satire
+d'un poème louangeur du lauréat Southey.
+
+Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour à
+cheval, à quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant
+au grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et
+continue sa route sans articuler la moindre excuse. Byron s'élance à
+sa poursuite, lui demande raison d'une pareille insolence et reçoit
+pour réponse de grossières injures: d'autres soldats viennent alors
+soutenir leur camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de
+la suite de Lord Byron, et au nombre des blessés se trouve le
+sous-officier provocateur. L'affaire s'instruisit devant les
+tribunaux. Lord Byron ne fut pas compromis dans les débats; mais les
+juges condamnèrent le comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de
+Byron à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort
+de son père, Lord Byron se décida à les accompagner à Livourne.
+Mais de nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: obligés
+de quitter la Toscane, ils choisirent Gênes pour leur nouvelle
+résidence, et cependant, la comtesse demandait à Byron un asile et
+revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi.
+
+À quelque tems de là mourut son meilleur ami, Bishe Shelley,
+âgé seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour
+la littérature; car, après la mort de Byron il eût pu donner au
+public, sur lui, des détails qui ne se trouvèrent plus que dans
+les mains craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que
+cet événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent à
+s'éloigner une seconde fois de Pise. Il se retira dans une maison
+charmante située à une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui
+dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend autour de la ville.
+On remarqua, dès ce moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il
+négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens auxquels
+il se livrait précédemment. Il avait laissé à Pise la belle
+comtesse Guiccioli; il refusait de voir la société: enfin, il
+mettait dans ses dépenses une économie qui surprenait tous ceux
+qui avaient été témoins de ses prodigalités antérieures. On
+sut bientôt le secret de cette énigme: au mois de juillet 1823,
+un officier westphalien, nommé Det Striitz, aborda à Gênes à
+son retour de Grèce, où il avait combattu sous les drapeaux des
+insurgés, depuis 1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il
+descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui écrivit
+pour l'inviter à se rendre à sa maison de campagne. Ici nous
+laisserons raconter madame Belloc qui entendit tous les détails de
+l'entrevue, de la bouche même de M. Det Striitz.
+
+«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant
+une table, examinant une carte de la Grèce. Il se leva et lui fit
+l'accueil le plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs
+questions sur la situation des Grecs. «Il parlait avec tant de feu,
+me dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine à suivre le
+cours de ses idées; je m'efforçai cependant de le mettre au fait de
+tout ce qu'il désirait savoir.» Après être entré dans une foule
+de particularités, il retint à dîner le colonel, et en sortant de
+table il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait
+la maison. «Tout d'un coup, au détour d'une allée, il s'arrête
+brusquement et me dit: _Pensez-vous que ma présence pût être utile
+aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il
+voulût échanger l'existence agréable qu'il menait pour une vie de
+privations, d'inquiétudes et de dangers. Je n'hésitai pourtant pas
+à répondre que sa présence serait pour les Grecs un bienfait,
+et qu'il était digne de travailler à une régénération que ses
+écrits avaient en partie commencée. _Je le voudrais de grand
+cœur_, répondit-il; _mais je crains que mes moyens ne soient en
+disproportion avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que je pourrai. Mon
+projet d'aller en Grèce ne date pas d'aujourd'hui; je le nourris
+depuis long-tems. Je ne suis plus indécis sur mon voyage; mais ce
+qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et le lendemain matin, en me
+revoyant, il me dit encore: «_Je n'ai pu dormir cette nuit que
+d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la tête des braves
+Souliotes, ou à côté d'un de leurs intrépides chefs, combattant
+les Turcs sans vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que mon
+rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas en Grèce pour y être
+oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._»
+
+Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette entrevue, quand
+il s'embarqua à Livourne accompagné du comte de Gamba et de ses
+compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les
+derniers jours d'août le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de
+Céphalonie.
+
+Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées sous la protection
+du gouvernement anglais, depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron
+qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à la cause des Grecs,
+les dissentions déplorables qui régnaient parmi eux, craignit, s'il
+descendait de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, de
+ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il
+connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indépendance,
+leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que déjà ces
+défauts, suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait
+retourner sur leurs pas un grand nombre d'Européens accourus en
+Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour compagnons des
+milliers d'Aristides ou de Périclès. Ces dissentions, ces motifs de
+découragemens, voilà ce que Byron voulait essayer de détruire en se
+rendant en Grèce; mais il fallait avant tout qu'il connût l'exacte
+situation des choses.
+
+Les Grecs venaient de commencer la troisième campagne sous d'heureux
+auspices. Tandis que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha
+était taillée en pièces dans les défilés des Thermopyles par
+le brave Odysseus, l'ancien Péloponèse était presque entièrement
+affranchi du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, une
+nouvelle armée, commandée par le pacha de Scutari, s'avançait
+jusqu'aux murs de Missolonghi, et cette ville importante et tous
+les ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués par les
+armées de terre et de mer des Turcs.
+
+Byron commença par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne,
+avec la mission d'explorer l'état de tous les partis. En attendant
+leur retour, il fixa son séjour dans la petite ville de Metaxata, qui
+devint aussitôt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement
+grec, tant était grande la réputation qui le précédait.
+
+Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient,
+Anglais, Français, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer
+la profondeur de ses plans et la magnanimité de ses intentions. Sans
+cesse appliqué à rechercher des instructions positives, il écoutait
+avec attention les rapports les plus contradictoires: il répandait
+l'or à pleines mains, mais avec discernement.
+
+Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: «J'ai écrit,
+dit-il dans une lettre du 13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird,
+le priant de m'envoyer _tous les crédits_ qu'il pourra réunir. De
+plus, j'ai en avance une année de revenu et la vente d'une terre
+par-devers moi.--Jusqu'à ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est
+probable que je serai leur meilleur banquier, c'est-à-dire tant que
+ma signature aura cours. Répétez-lui _cela_, et dites-lui que je
+vais tirer, d'une manière effrayante sur M. R***. Je ne lésine
+pas quand nos braves se décident à reprendre les armes; et s'ils
+persévèrent ils seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de
+ma poche, et d'un seul coup, quatre mille livres sterlings (outre
+quelques distributions partielles), et le prochain déboursé sera
+au moins aussi considérable. Et comment pourrais-je, dites-moi, leur
+refuser s'ils se battent? et si je suis avec eux? etc.»
+
+Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal
+ambassadeur avait assisté au congrès de Salamis, et l'on y avait
+décidé qu'Odysseus marcherait sur Négrepont, Colocotroni sur
+Patras, et que Mavrocordato serait chargé de défendre Missolonghi.
+«Si cette ville tombe, écrivait Trelawney, Athènes et des milliers
+de têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure cette ville.
+Je donnerais ma tête à _monnayer_ pour _sauver cette clef de la
+Grèce_.» Byron comprit ce langage; il fit équiper deux navires
+ioniens et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant voile pour
+Missolonghi. Le 31, à la hauteur de Zante, ils furent rencontrés par
+un corsaire turc. Le premier navire, sur lequel il était, parvint
+à l'éviter; le second, qui transportait le comte Gamba et plusieurs
+domestiques de Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent
+conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. Grâces au sang-froid
+de Gamba qui, en réclamant hautement le privilége des pavillons
+anglais, parvint à intimider le chef musulman, il leur fut permis
+de se rendre à Missolonghi; mais, à leur grand étonnement, ils n'y
+trouvèrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient forcé de
+s'arrêter sur des rochers situés à quelques milles de Missolonghi;
+et en se remettant en mer, son navire avait touché un bas-fond.
+Heureusement, Mavrocordato envoya bientôt à sa rencontre plusieurs
+bateaux qui le prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent à
+Missolonghi.
+
+Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu des transports de joie
+et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement
+pour servir la cause de l'humanité. Le jour de son arrivée, un Turc,
+tombé entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les
+tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de réclamer sa grâce;
+mais il avait affaire à des hommes peu accoutumés à de semblables
+rémissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait
+à toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux
+viennent le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, leur dit-il,
+avant de me forcer à vous livrer cet homme. Barbares que vous êtes,
+comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» Il garda chez
+lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade,
+puis il profita de la première occasion pour le renvoyer, guéri, à
+Patras où demeurait sa famille.
+
+Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il obtint encore du prince
+Mavrocordato la délivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il
+fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs
+remirent, de sa part, à leur maître une lettre dont nous citerons
+les dernières phrases: «Si cette circonstance trouve place dans
+votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui
+pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanité:
+j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre
+sont déjà assez grandes sans les aggraver, des deux côtés, par des
+cruautés inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834.» C'est, je crois,
+la première et la seule fois que la plume de Lord Byron ait tracé
+l'expression de formes obséquieuses et suppliantes.
+
+Je passe sous silence d'autres traits nombreux du même genre. Il eut,
+d'ailleurs, moins de peine à ramener à des sentimens généreux les
+Grecs altérés de vengeance, que les officiers européens, à des
+plans sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande
+profondeur de jugement pour sentir que, dans les circonstances
+présentes, les premiers besoins des Grecs étaient des canons, des
+vaisseaux, des munitions de guerre de toute espèce, et peut-être
+encore avant tout cela, de l'argent monnayé. «Nous avons assez
+d'hommes, criaient les Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes,
+du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» Cependant, les comités,
+organisés dans toute l'Europe, cédaient à d'autres influences.
+Le brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes les
+pressaient, quand l'insurrection était déclarée, de s'occuper,
+avant tout, de rendre les Grecs dignes de la liberté, de la liberté
+constitutionnelle, et, je crois même, représentative! À les
+entendre, il fallait transformer les aumônes de toutes les ames
+généreuses en imprimeries, en livres, en cartes géographiques, en
+mappes, etc. On sent que ces recommandations étaient accueillies
+avec ardeur; le commerce européen saluait l'aurore d'une liberté qui
+s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et les pauvres Grecs,
+sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour quelque chose de
+leur enthousiasme.
+
+«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des
+presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comité
+nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en
+Grèce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de géographie? On donne des
+livres à des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres,
+et le comité leur adresse des caractères typographiques! Son
+secrétaire, M. Bowring, m'écrit une longue lettre sur la _terre
+classique de la liberté, le berceau des arts, la source du génie,
+le séjour des dieux, le ciel de la poésie_, et je ne sais quelle
+centaine d'autres belles choses. Je lui ai répondu de manière à le
+dissuader de m'écrire une seconde fois sur le même ton. _Assez de
+bavardage_, lui dis-je, mais au fait, au fait. Depuis ce tems, je
+n'entends plus parler de lui[8].»
+
+[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une
+d'elles, rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, _à ma
+prière_, a changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur
+Psyas est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui
+adressera un discours à ce sujet. La société des _Philomuses_
+surveillera cet établissement. Cette société n'a _aucun caractère
+politique_; son seul but est de conserver les antiquités, etc.»]
+
+Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que ce déplorable aveuglement;
+mais il ne faut pas croire que tous ces démêlés fissent naître
+aucun refroidissement entre lui et les autres défenseurs de
+la Grèce. La liberté de la presse ayant été votée par le
+gouvernement, Lord Byron contribua à la formation des imprimeries
+pour plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion pour se
+plaindre avec force de l'inaction dans laquelle on laissait languir
+les guerriers. Il avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir
+payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde cinq cents
+Souliotes d'élite, dans l'espoir de bientôt employer ces braves
+gens à quelque entreprise périlleuse; mais le gouvernement, qui lui
+supposait des trésors inépuisables comme sa générosité, tremblait
+de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une lenteur condamnable,
+les préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne put toujours
+résister, et il fut décidé qu'aussitôt l'arrivée de l'artillerie
+sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron s'avancerait contre le
+château de Lépante, à la tête de trois mille Souliotes.
+
+Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent
+long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems
+précieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se
+livraient, dans les rues de Missolonghi, à toutes sortes d'excès.
+Habitués à une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron
+de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le
+capitaine Parry arriva, leur mécontentement était à son comble.
+Byron menaça de les licencier; mais, de leur côté, les soldats de
+l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de marcher avant de
+recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le siége de
+Lépante à un tems plus favorable.
+
+L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut
+la première cause du dérangement de sa santé, naturellement assez
+délicate. Le 15 février, il se trouvait chez le colonel Stanhope,
+quand tout à coup on remarqua une violente altération dans ses
+traits. Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se
+mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques
+minutes, en proie à une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait
+des efforts inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; mais le
+même accident se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne
+put remonter à cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans
+les derniers jours de mars. Comme le climat de Missolonghi était
+trop humide pour lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter
+durant quelque tems sa maison de campagne. Byron lui répondit:
+«Je ne puis quitter la Grèce tant qu'il y aura une chance, même
+douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu qui vaut des millions
+d'hommes tels que moi,--et tant que je pourrai me soutenir le moins
+du monde, je soutiendrai la cause. Tout en parlant ainsi, je suis
+parfaitement averti des dissensions et des défauts des Grecs, mais
+tous les gens raisonnables doivent les comprendre et les excuser.»
+
+Le siége de Lépante avait été remis après la tenue d'un nouveau
+congrès à Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron,
+Stanhope et Odysseus. Malgré tant de chagrins et de désappointemens,
+le cœur de Byron était toujours le même. On lit dans une de ses
+dernières lettres adressées à M. Bowring, secrétaire du comité
+grec de Londres: «Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable
+D. Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant de _toutes les
+ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands
+embarras de toute espèce, mais nous conservons l'espérance, et nous
+en viendrons à bout.» Hélas, cette espérance ne devait pas se
+réaliser. Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, il
+rentra chez lui avec une fièvre qui ne l'empêcha pas de donner
+son attention et de répondre à plusieurs lettres. Le lendemain,
+l'indisposition offrit des symptômes plus graves; il toussait
+beaucoup, il dormait péniblement, il éprouvait de vives douleurs
+dans tous les membres. Mais les deux médecins, Bruno et Millingen,
+ayant déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant,
+on retarda pendant plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne
+se démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est rien,
+disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres médecins
+pour une si légère indisposition.» Lord Byron, de son côté,
+s'obstinait à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. Enfin,
+on le saigna le 16, et on recommença le 17 avril; son sang était
+enflammé, et chaque fois le malade éprouva un évanouissement. La
+crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: «Je ne peux pas
+dormir, disait-il au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne
+peut être sans dormir qu'un certain tems, après quoi il devient
+nécessairement fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède;
+or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d'être
+fou.»
+
+Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses
+expressions annonçait même des accès de délire. À la fin d'un de
+ces accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence à croire que
+je suis sérieusement malade, et si je mourais subitement, je veux
+que vous ayez quelques instructions que vous aurez, j'espère, soin
+de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant
+dit qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses
+volontés: «Non, répondit-il avec la même volubilité; c'en est
+fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord,
+chercher une plume, de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non;
+vous perdriez trop de tems, et je n'en ai pas à perdre.--Faites
+attention.--O mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon Dieu! si
+j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, donnez-la à ma sœur
+Augusta[10]. Vous irez chez lady Byron;--dites-lui tout.--Vous êtes
+bien dans son esprit.....»
+
+[Note 9: Cette question de Fletcher était bien intempestive:
+c'est peut-être ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon
+maître.]
+
+[Note 10: Augusta miss Leight.]
+
+Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait
+ses lèvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de
+solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher,
+si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, je vous
+tourmenterai plus tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai
+pas entendu un mot de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron,
+tout est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu!» Il essaya
+encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms
+de _Grèce_ et de _ma fille_, le reste était inintelligible. Sur
+ces entrefaites arriva le capitaine Parry qui l'engagea à se
+tranquilliser. Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses
+pensées, mais vainement, et il répandit un torrent de larmes. À
+peine M. Parry était-il sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il
+faut que je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa tête,
+et ce fut le commencement de l'agonie; elle se prolongea pendant
+vingt-quatre heures: le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les
+yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de son dernier soupir.
+
+La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes les rues de
+Missolonghi. C'était le jour de Pâques: les exercices religieux
+sont interrompus; les hymnes d'allégresse se changent en cris, en
+sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les citoyens, se pressant
+à l'envi autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel,
+et maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient
+d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur père. Ils veulent tous,
+pour la dernière fois, le contempler. Ses traits conservaient le
+sceau d'une beauté sublime et solennelle: car la mort n'est pas
+toujours hideuse, et souvent l'ame, après avoir violemment brisé
+ses liens, dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque
+sensible d'immortalité.
+
+Mais les compatriotes de Byron réclament son corps au nom d'une
+ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le poète avait
+souvent exprimé le désir de laisser son cœur au milieu de ses chers
+Hellènes, et ce souvenir semble adoucir la douleur générale. Le
+gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitôt la forme
+des funérailles. Trente-sept coups de canon seront tirés en mémoire
+des années de Byron; toutes les occupations, toutes les séances
+judiciaires ou administratives seront interrompues; la célébration
+des solennités pascales est ajournée; un deuil universel sera
+porté pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un
+service et une oraison funèbre seront faits sur la tombe de Byron.
+
+Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste de sa dépouille
+mortelle fut transporté, sur les épaules des officiers du régiment
+soldé par lui, dans l'église où déjà reposaient les corps de
+Botzaris et de Normann. De distance en distance, le fardeau était
+repris par des jeunes citoyens grecs: le cercueil, formé de quatre
+planches assez mal jointes, était recouvert d'un drap noir; au-dessus
+étaient déposés un sabre, un casque et une couronne de lauriers:
+Un orateur, Spiridion Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens;
+ses paroles redoublèrent les sanglots et ranimèrent l'espoir
+de liberté que pouvait éteindre une si grande catastrophe. Nous
+citerons la fin de son discours:
+
+«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon cœur désire.
+J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les
+couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce,
+autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne
+contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore
+quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre
+terre,--de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il
+soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance.
+
+«Ô toi! sa fille, tendrement chérie de lui, tes bras le recevront;
+tes larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs
+des orphelines de la Grèce tomberont sur l'urne qui renferme son
+cœur précieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la
+Grèce fûtes seules dans son cœur et sur ses lèvres, il est juste
+qu'elle garde aussi une portion de ses précieux restes. Apprends,
+noble dame, que des chefs le portèrent, sur leurs épaules, jusqu'à
+l'église. Des milliers de soldats grecs bordaient le chemin à
+travers lequel il passait; leurs fusils, qui avaient détruit tant de
+tyrans, s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourèrent
+la couche funèbre; ils jurèrent de ne jamais oublier les sacrifices
+faits par ton père pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu
+où son cœur restera fût profané par les pieds des barbares ou des
+tyrans.»
+
+Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux soins du colonel
+Stanhope, s'éloigna de la Grèce. Il prit la route de la
+Grande-Bretagne, et aborda à _Stangate-Crew_, le 1er juillet,
+pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson,
+exécuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressèrent de réclamer
+le corps, et s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles de
+l'illustre poète de toute la pompe demandée par son titre de pair
+d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'élevé
+alla jeter un coup-d'œil sur les pièces destinées à briller dans
+cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre
+à Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner
+le convoi. Une multitude de voitures, traînées par des chevaux
+noirs, et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le
+char funéraire; mais ces équipages étaient vides, au nombre des
+premiers étaient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle,
+et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il
+le dire? ni la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit à pied le
+catafalque, depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était un marin qui
+avait servi sur la frégate _la Salsette_, lors du premier voyage de
+Byron en Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier
+fut déposé, suivant ses intentions, auprès de la tombe de sa
+mère, dans le village de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une
+inscription fut placée dans le chœur de l'église, par les soins de
+miss Leight; nous la rapporterons telle qu'elle est:
+
+ SOUS CETTE VOÛTE
+ OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT
+ ENSEVELIS,
+ REPOSENT LES RESTES DE
+ GEORGES GORDON NOËL BYRON,
+ LORD BYRON DE ROCHDALE,
+ DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE,
+ AUTEUR DU _PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD_.
+ IL NAQUIT À LONDRES LE
+ 22 JANVIER 1788,
+ IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE
+ OCCIDENTALE,
+ LE 19 AVRIL 1824,
+ ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À
+ CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ
+ ET GLOIRE.
+
+Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa
+mémoire. En lisant ses œuvres poétiques on sentira que le récit
+de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur,
+je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs
+porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron
+eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être
+conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la
+condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils
+ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce
+que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi,
+sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer
+la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps
+était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus
+torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus
+juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort
+de Byron, fut de livrer aux flammes des _Mémoires_ destinés à
+justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de
+la plupart de ses compatriotes; des _Mémoires_ qu'il avait reçus de
+Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle
+à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait
+honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les
+ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de
+leur conduite dans une circonstance aussi solennelle!
+
+[Note 11: Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans
+un journal anglais, et signée _W. Scott_, dans laquelle le romancier
+écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables
+opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en
+traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimité
+de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était
+l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui
+appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le
+reste du monde?
+
+Le même M. A. Pichot, dans un _Essai sur le génie de Lord Byron_,
+n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de
+sir Walter à ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_:
+c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable
+romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En
+Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés
+d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un
+seul homme de lire, sans un mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_,
+_le Roi des Îles_, _la Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous
+le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de
+Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière
+de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un
+rival de Lord Byron.]
+
+[Note 12: On voit que ce morceau fut composé avant que Moore
+essayât de justifier sa conduite. Les _Mémoires_ qu'il vient de
+publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on
+fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.]
+
+Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop
+souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en
+Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas même essayé
+d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses
+poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie,
+ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient
+comme le chef d'une _école satanique_, le reste de l'Europe proteste
+aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui
+n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la
+liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.
+
+ A.-P. PARIS.
+
+
+Janvier 1827.
+
+
+
+
+DON JUAN.
+
+ _Difficile est propriè communia dicere_.
+
+ (Horace, _Epist. ad Pison._)
+
+ Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y
+ ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre
+ nous brûlera la bouche.
+
+ (SHAKSPEARE, _la Douzième Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.)
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. J'ai besoin d'un héros.--Besoin singulier quand chaque année,
+chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le
+bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration
+du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère
+d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous
+avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.
+
+2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince
+Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu
+la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste,
+comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf
+marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme
+les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte
+que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_.
+
+[Note 13: Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom
+par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés,
+après la bataille de Culloden.]
+
+[Note 14: Allusion à ce que dit la sorcière, dans _Macbeth_,
+acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré
+ses neuf marcassins.»]
+
+3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton,
+Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils
+ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres
+guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même
+entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs
+noms.
+
+4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des
+Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit
+plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre
+héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique;
+ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est
+tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson,
+Howe et Jervis.
+
+5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est
+rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne
+lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé
+sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne
+condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne
+aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon
+ami Don Juan.
+
+[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc.
+
+(HORACE.) ]
+
+6. Bien des poètes héroïques se lancent _in medias res_ (Horace
+prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez
+à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est
+advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après
+dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile,
+palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt
+une taverne.
+
+7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer
+par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme
+une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un
+fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra
+quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez
+mieux.
+
+8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et
+ses femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le
+dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la
+plus jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientôt. Les
+parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours
+s'appelle Guadalquivir.
+
+9. Son père avait nom José,--Don de race, véritable hidalgo,
+franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa
+généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de
+l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté
+ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui
+engendra--mais c'est encore dans l'avenir.--Bon, pour _mémoire_[16].
+
+[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron,
+sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons
+les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans
+lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On
+trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les
+chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron
+lui-même.]
+
+10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances
+dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes
+chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit;
+elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes
+ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres surpasser
+en tout genre les leurs.
+
+11. Sa mémoire était une mine; elle savait par cœur tout Caldéron,
+et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son
+rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle
+l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé
+de fermer sa classe.--Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle
+que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.
+
+[Note 17: Inventeur de la mnémotechnique.]
+
+12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle
+vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à
+l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le
+sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle
+un prodige.--Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de
+soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux
+pas m'embarrasser davantage.
+
+13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la
+langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là,
+elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas
+purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel,
+elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle
+obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de
+vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les
+ennoblir[18].
+
+[Note 18: «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes
+idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours
+énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes
+classés mathématiquement.»
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait
+qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant
+quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves
+à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le
+révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il
+est étrange que le nom hébreu, qui signifie _God_, soit toujours
+employé en anglais pour gouverner _Damne_[19].
+
+[Note 19: _Je suis_, en hébreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_.
+Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une
+célèbre _blue_ (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses
+singulières réflexions.]
+
+15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+16. Enfin, c'était un système ambulant,--les Nouvelles de miss
+Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer,
+échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie
+à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois
+personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir
+une seule paille. Les autres pouvaient se partager _les défauts
+féminins_; pour elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.
+
+[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]
+
+17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,--de
+toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems.
+Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son
+ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus
+légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures
+montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en
+vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!»
+
+[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la
+bouteille de l'huile incomparable de Macassar.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans
+ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se
+caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets,
+où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils
+faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève,
+allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission
+de sa femme.
+
+19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir
+et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne
+songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est
+l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou
+un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse;
+quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques
+une seule pouvait suffire.
+
+20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion
+de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon,
+il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de
+conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait
+à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu
+d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.
+
+21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort
+et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur
+vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que
+vous pourriez les _abattre avec l'éventail de leurs femmes_; souvent
+aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies
+mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait
+jamais bien.
+
+22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes
+sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur
+éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je
+ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus
+célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous
+au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez?
+
+23. Don José et sa femme se querellèrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne
+le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de
+l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je
+déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent
+remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis,
+n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.
+
+24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur
+procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au
+corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est
+vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le
+pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta
+du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.
+
+25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant
+depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais
+d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre.
+Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient
+envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté
+d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses
+manières à l'avenir.
+
+26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste
+genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort.
+Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite
+était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les
+débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et
+toute l'affaire fut mise hors de doute.
+
+27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire
+déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles
+lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux.
+Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle
+aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et
+les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort
+singulier[22].
+
+[Note 22: «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un
+médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais
+pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais
+devenu fou...»
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle
+ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que
+l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans
+de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui
+radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les
+échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns
+pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.
+
+[Note 23: «Sa mère m'a toujours détesté.»
+
+ (_Ibid._)
+]
+
+29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24],
+supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute
+comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de
+leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler
+d'eux à l'avenir.--Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui
+s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit
+son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!»
+
+[Note 24: «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût
+sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme
+était un ange.»
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous
+condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de
+paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos
+fins; et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir
+ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger
+soi-même, mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous
+accablent.
+
+31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont
+surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous
+le savez, _m'en_ blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus
+traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre
+gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux
+d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les
+scandales morts sont de bons sujets à disséquer.
+
+32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens;
+ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de
+décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement
+porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour
+obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques
+frais préliminaires que Don José vint à mourir.
+
+33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont
+rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la
+circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort
+arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre
+la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement
+émue.
+
+34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité
+publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets
+renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre
+l'autre.--Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins
+après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et
+il laissa sa femme en proie à sa haine.
+
+35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez
+connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses.
+D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si
+quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne
+furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore
+Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était
+né bilieux.
+
+36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il
+avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel
+moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer,
+autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité
+ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors
+Commons_.--Il mourut donc[25].
+
+[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des
+divorces, en Angleterre.
+
+«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre
+Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère...
+La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice.
+Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment
+que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais
+avec l'intention de n'y jamais revenir.»
+
+ (MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.)
+]
+
+37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un
+procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et
+d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains.
+Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme
+aux justes vœux de la nature. Un fils unique, confié à une mère
+veuve, est élevé bien mieux que tout autre.
+
+38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves,
+elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout
+de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de
+l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le
+cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de
+monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie,
+et d'escalader une forteresse--ou un couvent.
+
+39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait
+par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle
+réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale
+présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets
+d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous;
+aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée
+aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.
+
+40. Il était profondément versé dans les langues,--surtout les
+mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans
+les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage.
+Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux,
+ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le
+rendre vicieux.
+
+41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause
+des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier
+âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais
+de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient
+quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce
+de grâce pour leur _Énéide_, leur _Iliade_ et leur _Odyssée_, car
+Donna Inès redoutait la mythologie.
+
+42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers;
+Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine
+dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son
+ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin,
+qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26].
+Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette
+horrible églogue commençant par _Formosam pastor Corydon_.
+
+[Note 26: Ινα μη εν τι περι αυτην παθος
+φοπνεται, παθων δε συνοδος.
+
+ (LONGIN, Section X.)
+]
+
+43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour
+de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré
+la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la
+franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est
+l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?
+
+44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes
+instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des
+écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte
+de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié
+pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un
+appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index.
+
+[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme
+celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial
+rejetées à la fin.
+
+ (_Note de Byron._)
+]
+
+45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les
+voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre
+de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future,
+jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les
+replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en
+face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus
+indécemment encore.
+
+46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné
+d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans
+beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir
+jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est
+possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que
+je ne saurais faire.--Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre
+pour elle, et en donna un autre à son fils.
+
+47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et
+des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme,
+il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir
+et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est
+comparable à saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait
+envier au lecteur ses égaremens.
+
+48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.--Je ne
+puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système
+d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des
+yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune,
+c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait
+déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les
+épouses.
+
+49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six
+ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que
+pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait
+facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car
+il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses
+maîtres, son confesseur et sa mère.
+
+50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il
+était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait
+été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux,
+et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été
+couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur
+de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance
+de son jeune philosophe.
+
+51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais
+ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge
+assez bien les caractères;--mais il ne convient pas d'augurer bien
+ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal
+assorti,--mais le scandale m'est odieux;--je me déclare contre tous
+ceux qui médisent, même en riant.
+
+52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais
+dire,--telle est ma manière de voir,--que, si j'avais un fils unique
+à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec
+Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son
+catéchisme.--Non,--non,--je l'enverrais au collége, car c'est là
+que j'ai appris ce que je sais.
+
+53. C'est là qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi
+que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que
+depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_. Je
+crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce
+d'étude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;--mais il me
+semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.
+
+54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte;
+mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un
+page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme;
+mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas
+éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle
+ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose
+d'atroce.
+
+55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur
+modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle
+était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes
+qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à
+l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette
+dernière comparaison est fade et usée).
+
+56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son
+sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays
+c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que
+Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de
+Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son
+archi-grand'mère préféra ce dernier parti.
+
+57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui,
+par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans.
+Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels
+étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement
+en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs
+cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à
+mesure qu'ils en étendaient les rameaux.
+
+58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits
+de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de
+l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de
+fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates:
+mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que
+la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée
+les héritiers de son mari.
+
+59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en
+embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui
+laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner
+que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir
+l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante,
+chaste, et âgée de vingt-trois ans.
+
+60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs:
+elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais
+quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses
+charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que
+de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment
+qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son
+ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége
+de la chasteté.
+
+61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant
+de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait
+modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la
+jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses
+veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée
+d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était
+élevée.--Je hais les femmes exiguës.
+
+62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de
+cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon
+avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de
+vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil;
+et, maintenant que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, même
+de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas
+atteint trente ans.
+
+63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est
+entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre
+faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit
+des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile
+à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce
+que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.
+
+64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et
+la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de
+glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.)
+Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils
+l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est
+là un vice évaluable[28].
+
+[Note 28: On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur,
+les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires,
+énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas
+seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les
+acquitter.]
+
+65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore
+de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non
+plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre,
+supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant
+exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il
+se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne
+la reconnaisse.
+
+66. Julia était,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna
+Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait
+jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car
+la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don
+Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;
+
+67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait
+bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection
+à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire.
+Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle
+faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si
+elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins
+rendait-elle ses coups moins redoutables.
+
+68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du
+monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle
+ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en
+embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne
+sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets
+dans cette occasion.
+
+69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle
+le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement
+inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne
+sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois
+ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers
+changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.
+
+70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés.
+La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était
+devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations
+presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute
+bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout
+cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux
+qui ne l'ont jamais vu.
+
+71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de
+Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan,
+elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger,
+que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de
+magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide,
+un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur
+le cœur de Juan.
+
+72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard
+avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire
+que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait
+avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus
+comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre
+dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de
+l'amour c'est l'hypocrisie.
+
+73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle
+finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une
+tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens
+intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la
+froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont
+elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.
+
+74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les
+rendit plus profonds; aux œillades, plus délicieuses parce qu'elles
+étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand
+leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on
+éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout
+cela était autant de légers préludes à la possession, que les
+jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver
+que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.
+
+75. Pauvre Julia! son cœur était dans une situation désespérée;
+elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble
+résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur,
+de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la
+grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin.
+Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se
+connaissait le mieux aux cas féminins.
+
+76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit
+à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la
+porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre
+qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque
+tristesse.--On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans
+doute Juan?--Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de
+prier la sainte Vierge.
+
+77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse
+de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un
+expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la
+moindre sensation sur son cœur; c'est-à-dire quelque chose au-delà
+de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours
+certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on
+suppose qu'ils sont simplement des frères.
+
+78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin),
+elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si,
+libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme
+vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de
+savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je
+conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve.
+
+79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin,
+ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que
+la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour
+modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le
+mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi
+l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes
+rêveries.
+
+80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans
+danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je
+suis étranger à ces procédés-là; mais _écoutez_! Ces libertés
+sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on
+va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en
+avertis bien à tems.
+
+81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais
+l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan.
+Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une
+flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle
+douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient--je ne sais
+vraiment quoi, et Julia non plus.
+
+82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les
+épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle
+serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue
+inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de
+déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut
+toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la
+suite.
+
+83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain
+qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du
+scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait
+de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience
+donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis,
+bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux.
+
+84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel
+la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors
+elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une
+telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis
+seulement supposons,--_inter nos_ (c'est-à-dire _entre nous_, car
+Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime
+pour rien).
+
+85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors
+l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame
+de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en
+attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout
+bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends
+les élémens séraphiques des habitans du ciel.
+
+86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant!
+il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en
+deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea
+d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui,
+mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être
+redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.
+
+87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait
+sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il
+n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds,
+les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors
+il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un
+sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.
+
+88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le
+transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur,
+et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que
+je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où
+l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une
+phrase de quelque obscurité.
+
+[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).]
+
+89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens
+et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun
+a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à
+être dérangé à la table ni au lit.--Je n'en dirai pas
+davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons
+suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la
+sécurité[30].
+
+[Note 30: C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression
+par le mot _sécurité_.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]
+
+90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait
+à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres
+réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que
+les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous
+tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et
+de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient
+inintelligibles.
+
+91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir
+avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les
+peines de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des
+idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge,
+il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.
+
+92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
+de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
+été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre,
+au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune;
+aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance
+exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna
+Julia.
+
+93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce,
+une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns
+apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en
+troubler l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si
+jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si, selon
+vous, la philosophie l'inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi,
+secondée par la voix de la puberté.
+
+94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix
+dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux
+ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes.
+Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il
+interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait
+beaucoup gagné,--et que pour lui, il avait perdu son dîner.
+
+95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais
+comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi,
+l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique:
+on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens,
+et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques
+contes de bonnes vieilles femmes.
+
+96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours
+triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres
+rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont
+il avait réellement besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa
+tête..., entendre un cœur battre d'amour; et--bien d'autres
+choses que j'ai oubliées, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de
+mentionner.
+
+97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient
+échapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'était
+pas à son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est
+que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses
+soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou n'eût voulu rien voir, ou soit,
+comme les plus habiles, qu'elle ne l'eût pas pu.
+
+98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun.
+Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits
+écrits des épouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement
+qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas
+citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes
+maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames
+viennent nous raconter.
+
+99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en
+est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il
+devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime
+ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand
+l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur
+corruption, et non pas de sa propre sottise.
+
+100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur
+vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de
+l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss
+Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de
+vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et
+demande pourquoi diable il a des héritiers.
+
+101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je
+suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif
+secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce
+motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle
+ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don
+Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une
+opinion exagérée.
+
+102. Un jour, c'était un jour d'été,--c'est vraiment une saison
+dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers
+jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace;
+mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de
+trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels
+la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses
+lièvres, mai doit avoir son héroïne[31].
+
+[Note 31: M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature
+se complaît _dans certains caprices_: mars _est renommé pour ses
+lièvres_, mai _veut qu'on parle de ses héroïnes_.» Byron semble
+avoir employé l'expression _héroïne_, parce qu'elle forme un jeu de
+mots avec celle de _hare_, lièvre, qu'on prononce _hère_.]
+
+103. C'était donc un jour d'été,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude
+dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des
+années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces
+de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font
+changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride
+abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère
+après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits
+théologiques[32].
+
+[Note 32: C'est-à-dire les messes et _recommandises_ fondées à
+perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.]
+
+104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même
+plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau
+que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par
+Mahomet et par Anacréon Moore,--Moore, à qui furent accordés la
+lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique.
+Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems
+encore[33]!
+
+[Note 33: C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt
+les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort
+de son confiant ami.]
+
+105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au
+juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais,
+d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se
+taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être
+sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.--Quand
+deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à
+chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.
+
+106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son cœur
+avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O
+amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne
+au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent
+eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!--Le
+précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la
+confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
+
+107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan,
+au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi
+conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai,
+je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre
+rarement propre à donner du cœur; et dans tous les climats, sur la
+neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en
+finance.
+
+108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété _cinquante_ fois,»
+il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes
+disent: «J'ai fait _cinquante_ vers;» ils vous font craindre de
+les leur entendre réciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les
+voleurs font leurs coups; c'est à _cinquante_ ans qu'il est vraiment
+rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup
+obtenir avec _cinquante_ louis.
+
+109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle
+aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens
+qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais
+souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui
+fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et
+d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée
+languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait
+ne toucher que la sienne propre.
+
+110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait
+dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait
+indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait
+étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après
+avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser
+ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi
+tout autrement[34].
+
+[Note 34: M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.]
+
+111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma
+doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait;
+elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle
+ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique;
+elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût
+imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens
+dangereux pour une épouse prudente.
+
+112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous
+vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par
+un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la
+quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime.
+Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne
+se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue,
+tant sa voix était affaiblie.
+
+113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[35]: mais, par
+malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre
+le surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observé de trop bonne
+heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais
+autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en
+éclaire en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'année
+elle atteste sa modestie[36]?
+
+[Note 35: Les traducteurs ont substitué l'épithète _pâle_ à
+celle de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le
+plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de
+l'adjectif _yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et
+non pas elle.]
+
+[Note 36: M. A. P. traduit: «_Pourtant on admire_ son aspect
+modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que
+toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes
+que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs
+jours.]
+
+114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme
+qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui
+donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière
+argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une
+beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le
+jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37].
+
+[Note 37: J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir
+paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le
+cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de
+l'indifférence.»]
+
+115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et
+écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur
+lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y
+avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille;
+mais alors la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste;
+je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir
+commencé le récit.
+
+116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est
+par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les
+penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route
+plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.--Tu es un
+niais, un sot, un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre
+que pour un entremetteur[38].
+
+[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: «_Pendant ta vie_ tu
+as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne
+s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses
+écrits.]
+
+117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au
+moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux
+étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas
+sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse?
+Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait
+encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!»
+murmurait-elle, et elle consentait à tout.
+
+118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient
+lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi,
+bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour
+moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour
+(ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de
+nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement
+durer!
+
+119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous
+devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de
+réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes vœux de chasteté
+finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il
+serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé,
+j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma
+conversion.
+
+120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.--Ne tremblez
+pas, lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'être
+pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté
+est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque
+irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles
+d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les
+violer.
+
+121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien,
+du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu
+inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois
+de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien
+que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour
+précis.--Cette date est un peu obscure.
+
+122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.--Il est doux
+d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de
+l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain
+affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du
+soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer
+de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en
+s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes.
+
+123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde
+accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de
+savoir qu'il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue,
+et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être
+éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le
+bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,
+le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.
+
+124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par
+milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au
+tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont
+pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son
+premier né. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le
+pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.
+
+125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille
+dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous
+faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son
+train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais
+son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient
+mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après
+décès.
+
+126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit
+avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en
+faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en
+bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature
+faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin
+le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si
+promptement.
+
+127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et
+brûlant amour.--Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle
+d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science
+a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de
+comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu
+peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.
+
+128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de
+ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer
+mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans
+ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs
+tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de
+spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems.
+
+129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes
+d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez,
+l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous
+les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des
+fusées Congrèves[39].
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+[Note 39: Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de
+petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier
+que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles
+furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.]
+
+130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que
+l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il
+n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières
+séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on
+désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis
+peu de tems!...
+
+131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les
+corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures
+intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du
+charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo,
+les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes
+autant que Waterloo à leur malheur.
+
+[Note 40: Célèbre chimiste anglais.]
+
+133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille
+au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié
+sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois
+le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils
+désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la
+richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but
+est atteint nous mourons; vous le savez,--et alors--
+
+134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne
+nuit;--et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand
+les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines
+paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur
+sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des
+promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le
+soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.
+
+135. C'était, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas
+de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et
+dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute
+une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque
+chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun
+nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que
+les homars, la salade, le champagne et les causeries.
+
+[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, à Londres, la garde
+urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]
+
+136. Il était minuit.--Donna Julia dans son lit dormait
+probablement--lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de
+réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car
+nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins
+une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et
+des doigts donnèrent la première alarme; on entendit:
+«Madame!--Madame!--Chut!
+
+137. «Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon maître, avec
+la moitié de la ville à sa suite.--Vit-on jamais une chose plus
+affreuse? Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hélas,
+retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent
+maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait
+peut-être s'échapper.--La fenêtre n'est certainement pas si
+haute!»
+
+138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et
+des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés,
+étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait
+outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite
+était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les
+femmes suivraient bientôt son exemple.
+
+139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les
+soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y
+avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du
+lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à
+prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester
+l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.
+
+140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez
+bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems
+à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui
+était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du
+lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.
+Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour
+prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:
+
+141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux
+pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets,
+et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à
+un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment
+couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence
+fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant:
+«Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.»
+
+142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don
+Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que
+ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable!
+quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le
+spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée
+seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon
+intention,» répondit Alphonso.
+
+143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet,
+gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent
+beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des
+brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles
+à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et
+entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux
+et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des
+tables.
+
+144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,--peu importe,--ce
+n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour
+découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle,
+la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres.
+Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre
+eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.
+
+145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas.
+«Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur
+insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris
+le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre
+souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le
+souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un
+seul légiste en Espagne.
+
+146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais
+toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre
+âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante
+ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire
+de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don
+Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de
+pareils soupçons sur votre épouse?
+
+147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet
+ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si
+vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre?
+Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au
+contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a
+toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de
+voir comme je suis traitée!
+
+148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de
+cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que
+j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux
+combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux
+festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je
+les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce
+pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit
+Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?
+
+[Note 42: Ce mot répond à celui de _sigisbé_ en Italie.]
+
+[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas
+Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son
+armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après
+avoir éprouvé de grandes pertes.
+
+ (_Note de Byron._)
+]
+
+149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs
+et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son
+compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse
+d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et
+d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount
+Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par
+excès d'amour (et de vin).
+
+150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don
+Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi?
+Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je
+vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore
+me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec
+votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là,
+dites-moi, une jolie figure?
+
+151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire
+indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se
+tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le
+rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa
+conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi
+que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment
+d'intérêt pour vous et pour moi.
+
+152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave
+monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel
+état;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le
+désirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux
+pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma
+femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos
+espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les
+yeux.
+
+153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté
+l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand
+fauteuil, la cheminée;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je
+voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce
+que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor.
+Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir.
+
+154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur
+moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de
+me faire connaître--quel est celui que vous cherchez! Comment le
+nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est
+jeune et agréable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu
+de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.
+
+155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet
+âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie
+d'un mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.)
+Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille
+de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde
+que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
+
+156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous
+avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la
+porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien
+à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère,
+vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez
+un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour
+recevoir une aussi bonne compagnie.
+
+157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit
+doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des
+torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme
+auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison
+de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en
+tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de
+poche?»
+
+158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses
+yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la
+pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile
+jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles
+cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige
+se faisait encore jour à travers.--Ses lèvres de rose sont
+entr'ouvertes, et son cœur bat plus fort que sa respiration.
+
+159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans
+cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la
+tête, elle intriguait par ses malignes œillades le maître et ses
+mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception
+du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre
+Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y
+en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice.
+
+160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et
+sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait
+les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et
+s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire,
+la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux
+dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques,
+pour qu'il y ajoutât foi.
+
+[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).]
+
+161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le
+dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et
+traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé;
+seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux
+que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi
+vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.
+
+162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que
+par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs,
+lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des
+étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence.
+Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en
+perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à
+propos de ne pas perdre patience.
+
+163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant
+de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme,
+la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous
+en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va
+mourir.--Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de
+plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards
+menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.
+
+164. Avec lui s'éloigna son _posse comitatus_, le procureur à
+l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant
+toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.--Il était
+vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans
+ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y
+rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.
+
+165. Dès qu'elle fut bien fermée.--Oh! honte, oh! crime, oh!
+douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables
+choses sans perdre l'honneur!--si ce monde, et même si l'autre
+n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des
+réputations non usurpées! mais continuons.--Car je ne suis pas à la
+moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance;
+à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit.
+
+166. Il s'était caché,--je ne prétends pas dire comment, ni
+expliquer dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il
+s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de
+le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est
+ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute
+mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une
+tonne de Malvoisie[45].
+
+[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478,
+par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être
+noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume,
+une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de
+Shakspeare.)]
+
+167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas
+besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les
+lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à
+seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque
+rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes
+donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux
+côtés de la balance.
+
+168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit
+dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David
+était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui
+avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de
+cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le
+lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri,
+et Juan fut près d'en mourir.
+
+[Note 46: «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le
+couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs
+cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue
+d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était
+singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la
+_connut_ pas.»
+
+ (III. _Livre des Rois_, ch. Ier.)
+]
+
+169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura
+congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais
+elle ne peut concevoir aucun expédient:--comment pourra-t-on soutenir
+une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu
+d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais
+elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.
+
+170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta
+en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne
+pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à
+demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se
+contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment
+de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le
+cabinet.
+
+171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui
+peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de
+cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au
+corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems?
+Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez
+la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage
+de fille.
+
+172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq
+ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau
+chef-d'œuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre
+goût;--allons! monsieur, là-dedans!)--Mon maître ne doit pas être
+loin.--Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons
+tenir conseil avant le jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).»
+
+173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul,
+interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais
+il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au
+reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être
+d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux
+lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.
+
+174. Alphonso s'arrêta une minute;--ensuite il commença quelques
+excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût
+justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré
+extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons
+qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son
+discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans
+appellent _Rigmarole_[47].
+
+[Note 47: Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot.
+Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron
+l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.]
+
+175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une
+de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de
+leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par
+ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du
+moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il
+s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une
+faiblesse, de lui en reprocher _trois_.
+
+176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours
+d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le
+sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a
+souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours
+des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour
+l'oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme elle ne l'ignorait
+pas, la réputation de sa mère.
+
+177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru
+s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait
+pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi
+ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait
+à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès
+c'était le mettre à la piste de Juan.
+
+178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut
+alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne
+me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de
+vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se
+tenir toujours à une certaine distance de la vérité.--Le mensonge
+donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur
+charmante physionomie que tout autre chose.
+
+179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours
+fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car
+leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont
+épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant,
+répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,--et
+alors,--et alors,--nous nous asseyons et soupons.
+
+180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à
+demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions
+qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes
+qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso
+gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne
+pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de
+souliers.
+
+181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent
+aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la
+forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire
+d'un moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes
+veines frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis
+sa passion prend un tout autre caractère.
+
+182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et
+sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan,
+fuis!--Au nom du ciel.--«Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux
+disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la
+clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso
+furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.»
+
+183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est
+qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et
+c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut,
+Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la
+porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le
+menaça de le tuer.--Juan se précipita sur lui.
+
+184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia
+criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa
+de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le
+désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé,
+et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif:
+quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun
+entraînement pour le martyre.
+
+185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la
+tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort
+heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir
+ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il
+fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos
+époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement
+devenir veuves!
+
+186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan
+l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du
+nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat
+était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et
+parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux
+mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là
+finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.
+
+187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent
+contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs,
+Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement;
+sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées,
+du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait
+la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène
+intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.
+
+188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire
+comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à
+propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin,
+et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le
+lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit
+jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les
+papiers anglais en ont sans doute assez parlé.
+
+189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les
+dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de
+non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les
+relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure
+est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le
+voyage de Madrid.
+
+190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus
+violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles,
+au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge
+Marie le vœu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs
+livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles
+dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât.
+
+191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions
+et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par
+mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en
+Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise
+dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce
+qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan:
+
+192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous
+éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins
+une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur: le
+mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer,
+tel a été tout mon artifice.--J'écris à la hâte; et s'il se
+trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle
+semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de
+larmes.
+
+193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang,
+condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout
+perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir
+de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce
+n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte
+que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je
+ne puis reposer.--Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore.
+
+194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une
+femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les
+camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune
+et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de
+l'ambition pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent à se
+distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une
+ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.
+
+195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez
+aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre,
+sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond
+de mon cœur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner
+la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi,
+adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est désormais
+inutile,--pourtant je le laisse.
+
+196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois
+pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées
+par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes
+pensées[48]; mon cœur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il
+ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille
+est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre cœur
+s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.
+
+[Note 48:
+
+ _My blood still rushes where my spirit's set,
+ As roll the waves before the settled wind;_
+
+M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et
+renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le
+souffle des vents est réglé.»]
+
+197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose
+cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous
+l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais
+pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir;
+mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et
+je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence
+pour soupirer, pour prier pour vous.»
+
+198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite
+avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche
+de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme
+l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule
+larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était
+gravé un héliotrope avec cette devise en français: «_Elle vous
+suit partout_.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur
+vermeille.
+
+199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours
+de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons
+cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable
+plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas
+grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien
+avoir dans un an quelque chose à lui offrir.
+
+200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser
+en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une
+tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et
+de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je
+travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère
+et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de
+poète épique.
+
+201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les
+règles d'Aristote, ce _vade mecum_ du véritable sublime, qui a tant
+produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les
+vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne
+se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines
+mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.
+
+202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens
+confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage
+bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on
+jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur
+sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe
+de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités
+incontestables.
+
+203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la
+tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie
+la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout
+confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever
+tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à
+Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.
+
+204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des
+commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront
+précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées:
+et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je
+prendrai pour titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque poète est son
+Aristote_.
+
+205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus
+à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans
+retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa
+délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de
+marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.
+
+Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.
+
+Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].
+
+[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le
+poète parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultère_.]
+
+206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni
+rien qui lui appartienne.
+
+Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les _bas bleus_ (l'une
+d'elles au moins en a l'habitude[50]).
+
+Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit
+d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant
+ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la
+laisse, de par Dieu, tomber sur vous.
+
+[Note 50: Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble
+avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par
+Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des
+deux époux.]
+
+207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas
+édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être
+heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais
+sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien
+qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le
+douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans.
+
+208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre
+intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait
+et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore
+qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai,
+s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou
+critique, qu'il est également--dans l'erreur.
+
+209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre
+pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable
+(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs
+dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres
+à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de
+quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma
+grand-mère, _la Revue Britannique_.
+
+210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et
+il m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son créancier
+pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma
+tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste
+qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le
+fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon
+argent.
+
+211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère,
+compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences
+et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé
+d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes
+efforts seraient superflus, et que l'_Édimburg_ et la _Quarterly
+Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient
+avec eux de sentimens.
+
+212. «_Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_,» disent
+Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou
+sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de
+la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups,
+et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon
+ardente jeunesse, Georges III étant roi.
+
+213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris
+(que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une
+perruque), et mon cœur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse.
+En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai,
+et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie,
+intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que
+mon ame fût invincible.
+
+214. Jamais,--jamais,--non jamais à l'avenir ne descendra plus dans
+mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue
+de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles;
+semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées.
+Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas
+en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au
+parfum des fleurs.
+
+215. Jamais,--jamais à l'avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul
+monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui
+tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou
+mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais
+ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement,
+quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.
+
+216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une
+vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront
+délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de
+vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent
+du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille
+tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.
+
+[Note 51:
+
+ _Me nec femina, nec puer,
+ Jam nec spes animi credula mutui,
+ Nec certare juval mero;
+ Nec vincire novis tempora floribus_.
+]
+
+217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de
+la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui
+peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la
+tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le
+tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor
+chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur
+de passions, et ma tête de rimes.
+
+218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un
+léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir
+une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes,
+s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent,
+parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes
+consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin
+d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable
+portrait, un buste pire encore.
+
+219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops,
+érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme
+espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle
+déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant
+brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi,
+quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops
+un grain de poussière!
+
+220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent
+à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir:
+la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre
+jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle
+s'écoulerait.--Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas
+à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à
+votre bourse.»
+
+221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable
+encore, le poète,--c'est-à-dire moi,--vous demande la permission de
+vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous
+nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne
+donnerai à votre patience que cette courte épreuve.--Heureux si tant
+d'autres suivaient mon exemple!
+
+222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les
+eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux,
+le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit
+Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de
+prétendre aussi à la gloire.--Les quatre premières rimes sont des
+vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les
+miennes.
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+
+1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en
+Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos
+élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant
+leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain Juan avait-il
+reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la
+manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence.
+
+2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de
+quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord,
+ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de
+prendre feu.--L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette
+exception confirme la règle,--et dans tous les cas, un enfant de
+seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de
+ses précepteurs.
+
+3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien
+considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les
+mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une
+femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute
+pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait
+mal.--Puis le tems et l'occasion.
+
+4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que
+tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui.
+Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la
+direction du vent, sachons disposer nos voiles.
+
+Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en
+docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle,
+de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de
+la poussière,--un nom peut-être.
+
+5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,--jolie ville dont je me
+souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins
+c'_était_, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y
+voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur
+seule démarche enivre le cœur. Je ne pourrais vous la dépeindre
+bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques
+comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.
+
+6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un _barbe_ nouvellement dressé?
+un caméléopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et
+puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur
+de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:--ensuite
+viendrait leur pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grâces au
+ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...--Eh bien, ma trop
+lente muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.
+
+7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois
+apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère,
+tandis qu'un œil expressif vous fait pâlir et vous perce le
+cœur.--Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai,
+puissé-je en venir à--dire mes prières!--non, jamais costume ne
+prêta tant de charmes aux œillades, excepté les _fazzioli_ de
+Venise.
+
+8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix
+seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues
+de l'y laisser séjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre
+lecteur.--C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait:
+comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé,
+le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la
+terre tel qu'une colombe d'espérance.
+
+9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son
+valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque
+argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était
+affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine),
+mais elle espérait,--elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle
+lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils,
+et deux ou trois de crédit.
+
+10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour
+le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien
+préféré jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_.
+C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter
+ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette.
+Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper
+d'une autre génération.
+
+11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient
+bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de
+cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous
+vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir
+d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné.
+C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être
+son dernier adieu à l'Espagne.
+
+12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle
+poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots
+mugissans.--Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore
+aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la
+Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres
+sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la
+distance nous reportons nos regards vers elles.
+
+13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le
+vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le
+vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient
+de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de
+mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant
+l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé;
+et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire!
+
+14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir
+dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier
+départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est
+une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le
+cœur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables,
+les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.
+
+15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une
+maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien
+meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si,
+dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec
+lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes
+nous sont chères, nous devons sangloter;--c'est-à-dire jusqu'à ce
+que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes.
+
+16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se
+rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien
+pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est
+pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne
+doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que
+leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y
+glisseront ce chant lui-même.
+
+[Note 52: _Super flumina Babylonis_.]
+
+17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères
+tombaient dans l'amer élément: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup
+à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de
+Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en
+sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans
+de réforme.
+
+[Note 53: «LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des
+fleurs_:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je
+pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non
+pas couvrir ta tombe de fleurs.»
+
+ (_Hamlet_, act. V, sc. Ire.)
+]
+
+18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être
+ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés,
+du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles
+du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu,
+ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la
+relire.)
+
+19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est
+impossible et absurde:--cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre
+s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle
+amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a
+pas de remède pour les chagrins de l'ame.»--(Ici le vaisseau fit un
+bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.)
+
+20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»--(Ici il se sentit
+plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom
+du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi à
+redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drôle de Pedro.--Ô
+Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chère Julia, tu
+vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha
+d'articuler.)
+
+21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt d'estomac, qui,
+sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la
+perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels
+nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos
+espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré
+plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent
+émétique.
+
+22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des
+fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un
+rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie.
+Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les
+indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un
+éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses
+yeux bandés.
+
+23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans
+la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage
+héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des
+serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin
+le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris,
+puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac
+dans son premier voyage sur mer.
+
+24. Le vaisseau, appelé la très-sainte _Trinidada_, faisait
+directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole
+des _Moncade_ était établie long-tems avant la naissance du père de
+Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons,
+et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été
+adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux
+de l'Italie.
+
+[Note 54: Depuis le commencement du seizième siècle, quand le
+fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de
+Naples. Voyez Brantôme, _Vie des grands capitaines étrangers_.]
+
+25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié
+Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il
+gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac,
+soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter
+son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords
+remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de
+frayeur.
+
+26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la
+nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu
+de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en
+ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce.
+Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car
+l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait
+enlever un mât ou quelque chose de semblable.
+
+27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le
+vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui
+fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes
+les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail
+était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment
+contenait quatre pieds d'eau.
+
+28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa
+de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas
+encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en
+étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture
+énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines
+qu'ils cherchaient à lui opposer.
+
+29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau
+eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans
+le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là
+à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante
+tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M.
+Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.
+
+30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir
+de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur
+bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes
+à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il
+se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et
+une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un
+seul coup le vaisseau sur le flanc.
+
+31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été
+attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts,
+offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt;
+car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des
+naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur
+espérance, leur cœur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on
+voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance
+les instans où ils étaient sur le point de se noyer.
+
+32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon,
+ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore
+aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et
+enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté
+une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le
+bâtiment se redressa avec violence.
+
+33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines
+personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers
+trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que
+leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins
+qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre,
+comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la
+tonne.
+
+34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la
+vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les
+autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des
+psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que
+le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait
+interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer,
+et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots,
+formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan.
+
+35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec
+une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs,
+et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La
+crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable
+en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré
+leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir,
+jugeaient convenable de tomber ivres morts.
+
+36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en
+sera rien de plus.--Non, répondit Juan; sans doute la mort nous
+attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber
+comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne
+fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo
+lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.
+
+37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses
+lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et
+irrévocable vœu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne
+le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les
+cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho
+Pança, les courses de Juan.
+
+38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le
+vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait;
+alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant
+le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent
+encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous
+leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à
+l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une
+voile.
+
+39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un
+effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec
+une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile?
+Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais
+trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre
+la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe
+de Lyon.
+
+40. C'était là en effet que le vent et les vagues les avaient
+poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que
+personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile
+de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors
+un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât
+de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans
+une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait
+encore--non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
+
+41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était
+si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus.
+Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les
+mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le
+télescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la
+nuit tombante.
+
+42. Une seconde tempête les menaçait.--Un second vent frais souffla,
+et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien
+que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre
+montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au
+moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était
+l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci
+comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.
+
+43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se
+présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus.
+C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers
+orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui
+mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est
+qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses
+désespérantes pour les moribonds.
+
+44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau.
+Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs
+recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs
+saints.--Mais nul ne survécut pour accomplir son vœu. Ceux-ci
+regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut
+un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution,
+et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
+
+45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient
+leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait
+le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou
+s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les
+chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se
+maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement
+sur elle.
+
+46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes
+mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de
+victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les
+hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le
+mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux
+caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être
+transportées dans le _cutter_[55].
+
+[Note 55: Espèce de canot.]
+
+47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques
+livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ
+vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une
+partie de leur bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais
+le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.--Ajoutez un
+tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.
+
+[Note 56: Le gallon contient près d'un litre.]
+
+[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.]
+
+48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés
+dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère
+mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que
+par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux
+barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment
+auraient-elles contenu assez de provisions?
+
+49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le
+gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne
+découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait
+autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs
+yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze
+jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort.
+
+50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer
+beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on
+n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres
+éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce
+de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié
+hystérique.--Il fallait un miracle pour les sauver.
+
+51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout,
+dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux
+matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens
+de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre
+lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils
+détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se
+courba, fit un saut, et retombant la tête la première--s'engouffra.
+
+52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri
+d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur
+maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens,
+s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer
+l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer
+restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore
+après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné
+qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même.
+
+53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le
+bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les
+échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel
+et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un
+tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était
+le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie.
+
+54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en
+avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs
+espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent
+était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque
+rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore
+beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le
+cutter et trente dans la chaloupe.
+
+55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté
+leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule
+sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines
+avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales;
+car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas
+hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour
+faire dire une messe.
+
+56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même
+parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé
+de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage,
+tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de
+celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita)
+était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
+
+57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut
+également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en
+croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de
+cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il
+eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter;
+la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe,
+chacun songeait avant tout à s'y ménager une place.
+
+58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père
+Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on
+aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement
+sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si
+bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta
+dans la barque et y sauta lui-même après lui.
+
+59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de
+Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère
+à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa
+frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant
+son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de
+leur sauver la vie.
+
+60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le
+bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems
+que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la
+chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots.
+Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les
+obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne
+tarda pas à être submergé.
+
+[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De
+sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances_. Il
+y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il
+consiste dans le mot _damp'd_, qui se prend également pour _mouillé_
+et pour _découragé_.]
+
+61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe
+était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux
+couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la
+vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et
+que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils
+répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le
+cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit.
+
+62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la
+continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se
+montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à
+faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de
+vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces.
+L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux
+n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux.
+
+63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait
+à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur
+situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique
+engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se
+relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à
+se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une
+fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des
+cieux.
+
+64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les
+médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne
+tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies
+mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination
+ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que
+le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et
+qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59].
+
+[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime _alarming_; il
+l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette
+strophe, _la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur
+douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.]
+
+65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus
+long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter
+leurs débiteurs.--Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns,
+j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers,
+le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que
+sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une
+somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
+
+66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à
+découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux
+qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un
+rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours
+été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé
+de voguer çà et là.--Elle devait contenir un équipage et un
+assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire
+des Grecs.
+
+[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme
+on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle.
+
+«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la
+celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung
+sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira
+pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche;
+l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des
+troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera
+où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre
+seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes
+cruelles, indomables et sauvages.»]
+
+67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la
+nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme
+les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin
+de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de
+végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il
+trouvera toujours le bœuf, le veau et le mouton d'une digestion moins
+laborieuse.
+
+68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il
+survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme
+un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les
+tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent,
+ils éprouvèrent une défaillance de cœur, et tombèrent sur leurs
+provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les
+conserver.
+
+69. On en prévoit aisément la conséquence.--Ils mangèrent tout
+ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les
+remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les
+insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait
+à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus
+qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de
+conserver leurs provisions.
+
+70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan
+dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva
+encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu,
+clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins
+qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en
+dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour
+satisfaire au présent appétit.
+
+71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait
+d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père,
+Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande
+faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du
+pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci
+dévora, en soupirant après le reste.
+
+71. Le septième jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les
+suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour
+des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et
+la brise ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un
+air sauvage.--Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de
+nourriture.--Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas),
+vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
+
+73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas
+à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se
+convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de
+désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle
+qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande
+et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres.
+
+74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour
+quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors
+ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en
+sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse
+ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de
+mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia.
+
+75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un
+horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au
+vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait
+elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les
+y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa
+voix.--Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan.
+
+76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le
+chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration
+s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer
+quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la
+plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord
+il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et
+les bras.
+
+77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le
+premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif
+violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait.
+Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle
+et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux _goulus_
+qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par
+les gens de l'équipage.
+
+78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui
+n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan,
+qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas
+à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas
+s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre
+à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur.
+
+79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de
+ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus
+de voracité tombèrent dans un délire de rage.--Dieu! comme ils
+blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux
+plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle
+d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents,
+hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils
+expirèrent en désespérés.
+
+80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à
+ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns,
+plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres
+pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été
+assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur
+faim de la même manière.
+
+81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus
+gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu
+d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres
+indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce
+qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de
+souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix.
+
+82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa
+avec discrétion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient
+silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en
+tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit
+à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils
+attrapèrent deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les décida à
+abandonner le corps mort.
+
+[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est
+plutôt une espèce d'_oiseau de tempête_, ou de _pétrel_. Le butor
+se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.]
+
+[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle
+de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui
+se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce
+qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet
+oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et
+même sur la main que les matelots lui tendent.»
+
+ (_Hist. naturelle_ du Noddi.)
+]
+
+83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant,
+souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand
+ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer
+on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus
+horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le
+léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre.
+
+[Note 63:
+
+ _Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti
+ Riprese 'l teschio misero co' denti
+ Che furo all' osso come d' un can forti_.
+
+ (DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.)
+
+Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle,
+pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie
+ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre,
+plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait
+de ses enfans.
+
+ _Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_.
+]
+
+84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches
+attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de
+l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une
+bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été
+en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie
+d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des
+chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité--dans un
+puits.
+
+85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus
+désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de
+toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils
+tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur
+altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de
+_porter_, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant
+senti la volupté de boire.
+
+86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au
+linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs
+gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires
+comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la
+faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes
+les joies du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent
+trouver des consolations dans leur foi.
+
+[Note 64: «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie
+Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il
+en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.»
+Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens
+pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est
+consolé, et toi tu es tourmenté.»
+
+ (Luc, ch. XVI.)
+]
+
+87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux
+les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux
+portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus
+proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur
+lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une
+larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
+
+88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées,
+au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit
+contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il
+parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids
+des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le cœur de son
+père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
+
+89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus
+son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait
+d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à
+tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane
+épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima
+quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.
+
+90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son
+corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que
+le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de
+mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au
+moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où
+il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne
+donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses
+jambes.
+
+91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint
+mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité
+des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par
+sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière
+s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière
+déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par
+disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.
+
+92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et
+du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est
+bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté
+dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les
+pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule,
+précisément comme un œil noirci dans une lutte (car on est obligé
+quelquefois de boxer sans masque).
+
+93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.--Autant
+vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude
+des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les
+gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un
+antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à
+leurs yeux comme l'espérance,--et, pour tout dire, un céleste
+kaléidoscope[65].
+
+[Note 65: Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire:
+beau point de vue.]
+
+94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez
+semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs
+yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de
+se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui
+étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour
+d'eux jusqu'à la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux
+présage encore.
+
+95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet
+oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre
+chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une
+église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant
+de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa
+branche d'olivier.
+
+96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les
+étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient
+tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils
+vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non,
+disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un
+doute continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres
+une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière
+erreur.
+
+97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde
+se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait
+avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de
+sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou
+quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le
+rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct,
+élevé et palpable à la vue.
+
+98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant
+stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de
+leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre
+priait (la première fois depuis longues années), et trois autres
+étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et
+par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts.
+
+99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des
+_becs-à-faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement
+ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie,
+et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau
+courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard
+seul leur envoyât ce moyen de salut.
+
+[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les
+naturalistes français désignent sous le nom de _caret_. M. A.
+P. traduit toujours _turtle_, de quelque espèce qu'elle soit, par
+_tourterelle_.]
+
+100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les
+montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils
+s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de
+conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les
+avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie
+de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna,
+d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien
+quelques autres îles.
+
+101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient
+directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et
+décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante
+cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois
+morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les
+autres. Les deux _goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois
+jaillir l'écume des flots sur leur visage.
+
+102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les
+avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au
+milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés
+par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre
+jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut
+accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant
+Pédrillo dans de l'eau salée.
+
+103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait
+inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui
+se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de
+l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui
+leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et
+ardens.--Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire
+du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan.
+
+104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues
+redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils
+pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient
+justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête
+entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction
+plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque
+fut submergée.
+
+105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les
+eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le
+talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez
+difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu
+passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers)
+Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
+
+[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]
+
+106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses
+jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant
+la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand
+danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses
+compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc
+fut le seul qui atteignit au rivage.
+
+107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son
+bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses
+faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir.
+Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force
+de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage,
+presque sans vie.
+
+108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable
+ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à
+laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son
+insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été
+déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant
+justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il
+s'était peut-être vainement sauvé.
+
+109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba
+aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il
+jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels
+il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à
+l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés,
+morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un
+rivage stérile et inconnu.
+
+110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le
+fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit.
+Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang
+sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa
+tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore
+autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.
+
+111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son
+cœur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la
+terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne
+connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où
+il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il
+entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la
+mort luttait encore en s'éloignant.
+
+112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui
+semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque,
+sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il
+appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint
+un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante
+figure de femme de dix-sept ans.
+
+113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait
+chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher,
+la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla
+ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus
+aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un
+soupir de Juan répondit à son tact délicieux.
+
+114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans
+un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête
+languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur
+ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit
+ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant
+toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en
+poussant un soupir--en même tems qu'elle.
+
+115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille
+et sa suivante;--jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure
+moins grave et de traits moins délicats.--Ensuite elles se mirent
+à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais
+visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa
+distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté.
+
+116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns
+cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses,
+descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation
+remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi
+d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île.
+
+117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux
+étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même
+couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une
+puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas
+la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène.
+C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et
+déploie sa force et son venin.
+
+118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses
+joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec
+le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.--Lèvres
+charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables;
+elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs
+après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui
+surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres
+idéales).
+
+119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste
+de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise
+dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit
+de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir
+les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une
+figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les
+ciseaux mortels n'auront pu atteindre.
+
+120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien
+différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs
+moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent
+jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la
+basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne
+jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque
+chose de folâtre et de mystique.
+
+121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du
+plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui
+tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de
+nœuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la
+plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans
+jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous
+paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige
+étaient, sans bas, posés dans des pantoufles.
+
+122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins
+riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient
+semés que de nœuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son
+voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien,
+quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus
+épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient
+plus sémillans et plus petits.
+
+123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le
+réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions
+que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent
+varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une
+assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les
+poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que
+l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68].
+
+[Note 68: «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines
+de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par
+Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts
+et les divise avec adresse.»
+
+ (_Iliade_, ch. IX.)
+]
+
+124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des
+princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais
+d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos
+poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que
+vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement
+la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine
+mer.
+
+125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait
+pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le
+portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être
+aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui
+assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de
+plusieurs possesseurs précédens.
+
+126. C'était donc un pêcheur,--mais un pêcheur d'hommes, à
+l'exemple de Pierre l'apôtre.--Il allait de tems en tems à la pêche
+des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant
+qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de
+ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent
+étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche
+de s'adonner en pleine sécurité.
+
+127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus
+petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort
+belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel
+pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait
+répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme;
+mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de
+ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares.
+
+128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche
+héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté
+que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait
+pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une
+charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle
+éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter
+plus tard un plus aimable.
+
+129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage
+et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,--non pas mort, mais bien
+près de l'être,--l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé.
+Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais
+enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait
+d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche
+peau.
+
+130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas
+exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre
+la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes
+tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de νους[69]
+et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût
+d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa
+guérison il l'eût exposé en vente.
+
+[Note 69: Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.]
+
+131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une
+jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la
+grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs,
+leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité
+pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de péage
+qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
+
+132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers
+objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques
+planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers
+pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il
+y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une
+béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement
+fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir
+vingt feux.
+
+133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car
+Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et
+même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en
+se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se
+promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs, du
+café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.
+
+134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan
+dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour
+jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son
+cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs;
+il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous
+un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'œil
+troublé se rouvre humecté de pleurs.
+
+135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;--mais la jeune fille qui
+avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte,
+de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis
+revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était
+assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le cœur échappe
+comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.--Elle
+oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.
+
+136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant
+le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus
+sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux
+ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait
+passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles
+connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la
+nature.
+
+137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte,
+sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source
+voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur,
+ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer
+qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé;
+ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la
+narration de mon grand-père[70].
+
+[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson
+dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit
+de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en
+Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan
+est encore plus effroyable et plus touchant.]
+
+138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement,
+tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait,
+rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux
+corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si
+bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela
+les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en
+grec, en turc, en arménien,--et qui ne concevaient rien à semblable
+fantaisie.
+
+139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le
+soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il
+se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant
+Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les
+oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme
+un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute.
+
+140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil;
+j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne
+pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on
+en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc
+conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la
+pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites
+graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures.
+
+141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne
+était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la
+colorait, et faisait jaillir de son cœur sur ses joues un large
+sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes
+gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme
+d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas
+rouge.
+
+142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la
+grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant
+de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une
+sœur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant
+toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle,
+aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être
+pas uniquement aérienne.
+
+143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré
+dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un
+enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil
+inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et
+le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât
+pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres,
+recueillant avec délices sa respiration insensible.
+
+144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de
+remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air
+calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait
+frire quelques œufs, jugeant bien après tout que le jeune couple
+finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs,
+elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
+
+145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer
+à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin
+de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et
+se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc
+cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du
+thé, mais du moins il s'y trouva des œufs, des fruits, du café, du
+poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par
+amour, sans aucune rétribution.
+
+146. Une fois les œufs cuits et le café préparé, Zoé eût bien
+voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main
+empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les
+lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier
+déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque
+sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne
+jamais vouloir se réveiller.
+
+147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues
+comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine.
+Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines
+bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de
+ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse
+qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte.
+
+148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible
+comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non
+agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau
+comme le nœud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau
+né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la
+souffrance eût un peu jauni ses traits.
+
+149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers
+refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne
+purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût
+fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en
+vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer
+les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux
+portraits de la Vierge Marie.
+
+150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de
+laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de
+prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles
+furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne,
+avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire
+qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque
+nourriture.
+
+151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais
+il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant
+d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais
+l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de
+ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un
+de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône.
+
+152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le
+son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment
+où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre
+objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal.
+Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui
+me couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relève autant
+l'éclat des dames que celui des astres.
+
+153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de
+son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la
+cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme
+qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha
+de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque
+nourriture; surtout un beefsteak.
+
+154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues
+de bœufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du
+mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent
+bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que
+rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que
+des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles,
+et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle
+dans laquelle Juan se trouvait.
+
+155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne puis m'empêcher
+de croire que la vieille fable du Minotaure--à l'occasion de laquelle
+nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût
+une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le
+déguisement d'une génisse[71],--nous apprend simplement (si l'on
+écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage
+des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux.
+
+[Note 71:
+
+ Quæ torvum ligno decepit adultera taurum,
+ Dissortemque utero fetum tulit.
+
+ (Ovide, liv. VIII.)
+
+Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de
+parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de
+lui:
+
+ Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum
+ Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.
+]
+
+156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de
+bœuf;--quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est
+simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet,
+elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne
+l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu
+cher. Tels étaient les Crétois,--d'où je conclus que le bœuf et
+les combats sont tous deux dus à Pasiphaé.
+
+157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude,
+aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets
+avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les
+derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme
+il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout
+ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un
+alderman ou d'un loup marin.
+
+158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui
+les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui
+qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même
+laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée,
+savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que
+les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être
+nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement
+crever.
+
+159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence,
+par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher
+les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir
+de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.--Elle les ôta de
+sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait
+mangé de quoi rendre un cheval malade.
+
+160. Ensuite,--comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à
+peine décent,--elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses
+précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le
+costume d'un Turc ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger,
+et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les
+pistolets.--Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement
+habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.
+
+161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan
+n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque,
+n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait
+toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle
+adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose
+pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le
+_romaïque_.
+
+162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle
+fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage
+(le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit
+trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et
+présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul
+coup-d'œil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne
+manquait pas d'interpréter.
+
+163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide
+des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une
+première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les
+expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens
+disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre,
+Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il
+ne l'eût fait dans aucune grammaire.
+
+164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la
+bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont
+jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait
+l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on
+sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un
+chaste baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
+
+165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec;
+d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui
+voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais,
+ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73],
+de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore
+chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens
+discoureurs en prose et en dévotion.--Vos poètes, je les hais, et je
+n'en ai jamais lu un seul.
+
+[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse
+Guiccioli.]
+
+[Note 73: Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien,
+maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une
+édition de ses œuvres théologiques, morales et poétiques, en trois
+volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.]
+
+[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une
+énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]
+
+[Note 75: Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats
+et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses
+sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et
+des pensées. Ils ont été traduits en français.]
+
+[Note 76: Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons
+et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en
+1800.]
+
+166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au
+beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme
+_certains chiens ma curée_[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma
+passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous
+les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis,
+amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du
+passé qui ne doivent pas revenir.
+
+[Note 77: Cette parenthèse est une citation.]
+
+167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les
+répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil,
+et auxquels son cœur et celui d'une religieuse étaient également
+incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour
+une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort
+souvent.
+
+168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tôt pour Juan qui
+aimait assez à dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement
+pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement
+les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle
+respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le
+vent du midi sur un lit de roses.
+
+169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur;
+chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la
+santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment
+du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des
+passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques
+bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans
+lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.
+
+170. Tandis que nous livrons notre cœur à Vénus (sans le cœur,
+l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix),
+il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les
+amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour
+Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque
+gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les œufs
+et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de
+les envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.
+
+171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui
+quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux
+yeux qui firent jamais palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la
+suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout
+cela,--et les répétitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, après
+s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et
+à Haidée.
+
+172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse,
+que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée,
+était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves
+depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée,
+un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son
+bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et
+les plaisirs sont nés jumeaux.
+
+173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de
+vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir
+endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui,
+c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation
+la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors
+tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour,
+hélas! et son dernier.
+
+174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque
+jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions
+que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait.
+À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans
+l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux
+marchands, allant de Raguse à Scio.
+
+175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère,
+et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une
+femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui
+plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus
+libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace.
+J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont
+rarement mises en surveillance.
+
+176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient
+parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une
+promenade.--Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune
+fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé
+et évanoui.--Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le
+soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité
+opposée.
+
+177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des
+montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et
+gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on
+apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était
+moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement
+cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle
+longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi
+limpide que les eaux d'un lac.
+
+178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère
+de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante
+rasade. Rosée du cœur, source des piquantes saillies! Combien il
+existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher
+tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des
+sermons,--mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la
+gaîté! à demain les avis et le soda-water.
+
+179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire;
+car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire,
+le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances
+de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre
+étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride
+et stérile. Mais revenons.--Buvez à votre aise, et quand vous vous
+réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire.
+
+180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ
+un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne
+de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la
+glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec
+son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage,
+de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de
+soda-water.
+
+[Note 78: _Hock_, espèce de vin d'Allemagne.]
+
+181. La côte,--je crois que c'était la côte que je
+décrivais,--oui, c'était bien elle,--était alors aussi calme que
+les cieux; les sables--semblaient dormir, les vagues azurées étaient
+déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de
+mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui,
+retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils
+mouillaient à peine.
+
+182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme
+je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient
+ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout
+en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa
+maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à
+lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à
+demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.
+
+183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil
+se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour
+les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille,
+formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre
+des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de
+l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un œil
+étincelant, jaillissait une seule étoile.
+
+184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans
+l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le
+sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages
+enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en
+salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils
+revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent
+aller au charme profond qu'inspire le crépuscule.
+
+185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées
+semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs
+yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large
+disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire
+les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient
+mutuellement une lumière brûlante;--alors leurs lèvres se
+rapprochèrent, et se collèrent en un baiser.
+
+186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté,
+qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un
+foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières
+années, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert,
+que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un
+crève-cœur.--Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense,
+l'estimer d'après leur longueur.
+
+187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait
+combien!--Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé,
+ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue
+d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient
+sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent
+mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme
+font les abeilles;--leur cœur étant la fleur dont ils aspiraient le
+miel.
+
+188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans
+leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la
+voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu
+à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour
+d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils
+eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur
+vie n'eût jamais dû s'évanouir[79].
+
+[Note 79: On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici
+donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement
+l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son
+éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame,
+celle de leur corps lui-même.]
+
+189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du
+rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient
+tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient
+formées de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un même
+langage;--toutes les brûlantes expressions que la passion inspire
+trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier
+amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu'Ève, après sa
+chute, ait conservé à ses filles.
+
+[Note 80:
+
+ Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
+ Toujours divers, toujours nouveau:
+ Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
+ J'ai quelquefois aimé.
+
+ (LA FONTAINE.)
+]
+
+190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de
+sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage
+et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une
+jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa
+naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de
+son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle
+n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance.
+
+191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était
+idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant
+l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames
+pouvaient jamais périr.--Mais peu à peu ils reprirent leurs sens,
+pour les reperdre et les abîmer encore: le cœur d'Haidée, palpitant
+sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de
+son amant.
+
+192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si
+solitaires! Puis c'était l'heure où le cœur est le plus ému, et,
+ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions
+que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les
+instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel
+sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine
+ou quelque plaisir.
+
+193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si
+aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens,
+un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours.
+Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler
+du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la
+crise elle eût dû s'en souvenir.
+
+194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive
+vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans
+l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le
+sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle
+est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne
+jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés.
+On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un
+mot entièrement grec.
+
+195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés,
+et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne
+s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur
+les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides,
+tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de
+son souffle, et son cœur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé
+et à ce qu'elle accorde encore.
+
+196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le
+sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie,
+un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une
+forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie
+jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur
+n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.
+
+197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle
+de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il
+ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions
+qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée
+dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons,
+environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais
+dépouillée de ses terreurs[81].
+
+[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]
+
+198. Haidée veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour,
+cette solitude de l'Océan pénétraient son cœur de leur influence
+réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils
+avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les
+distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée,
+il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur
+ses joues brûlantes.
+
+199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose
+délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce
+dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la
+perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan
+du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne
+souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles
+infligent, elles les ressentent.
+
+200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme,
+l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes;
+elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler
+sans cesse, elles désespèrent celui que leur cœur brûlant
+idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en
+mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant
+infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire
+ses prières.
+
+201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la
+dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se
+distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant
+les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer
+d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus
+heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais
+insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le
+diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].
+
+[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme
+lancée contre une célèbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit
+bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite
+exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail,
+Cottin, Dufresnois, etc.]
+
+202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait
+pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans
+une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante
+lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir
+qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce
+qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que
+pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni
+inquiétude, ni amour; son cœur battait dans ce lieu seul.
+
+[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé
+rendre:
+
+ Born when the sun
+ Showers triple light, and scorches even the kiss
+ Of his gazelle-eyed daughters.
+
+«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend
+brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»]
+
+203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de cœur! et pourtant
+chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de
+douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de
+son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine
+infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son
+ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas
+encore taxé[84].
+
+[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas
+oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe
+du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord
+Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]
+
+204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils
+venaient d'engager leur cœur: les astres, flambeaux de leur hymen,
+versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur
+garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par
+leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre:
+ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait
+naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.
+
+205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le
+vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide
+le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse
+le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de
+Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du
+mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.
+
+206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage,
+et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César,
+Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de
+l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait
+différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en
+merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités
+communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.
+
+207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste
+d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une
+direction immorale avec des théories réellement assez praticables.
+Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait
+agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle):
+«Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait
+le sage roi Sardanapalus.
+
+208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt
+l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est
+pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans
+ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on
+éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En
+effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent
+tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?
+
+209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre,
+condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver
+en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour
+constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit,
+dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement
+arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai
+quelques désirs.
+
+210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe,
+m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers,
+répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel!
+Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une
+ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie,
+avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en
+Vénitienne[85]).
+
+[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la
+Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli,
+sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années
+de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don
+Juan_. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin
+oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:
+
+«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en
+avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des
+Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses
+yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues
+paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête,
+tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa
+_figure_ a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais
+son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité
+grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse
+imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer,
+de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les
+moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la
+mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle
+dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature.
+Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux
+père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage
+une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire
+cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être
+savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français,
+mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce
+qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»]
+
+211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que
+les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration
+méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la
+nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue
+dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie
+à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau
+idéal_.
+
+212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement
+noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable,
+tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne
+serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux,
+et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que
+notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.
+
+213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car,
+si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces
+séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta
+la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions
+certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut
+vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait
+toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le _cœur_, en
+même tems que pour le _foie_.
+
+214. Le _cœur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais
+aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être
+surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de
+la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré,
+rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes
+qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du cœur, et
+voilà ce qui forme le _climat anglais_ de nos années.
+
+215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte
+rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si
+long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent
+comme un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine,
+jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet
+abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu
+occulte appelé _central_.
+
+216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette
+anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques
+stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou
+vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et
+j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause
+auprès de tous ceux qui daigneront me lire.
+
+
+
+
+Chant Troisième.
+
+
+1. Muse, salut! _et cœtera_.--Nous avons laissé Juan endormi sur un
+sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient
+pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour
+sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de
+son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait
+bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.
+
+2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être
+aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de
+cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme
+ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la
+placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons
+dans notre cœur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y
+voir bientôt périr.
+
+3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle
+n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus
+quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large.
+Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme
+seul touchera son cœur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des
+additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses
+préférences.
+
+4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une
+chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois
+elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être
+courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est
+pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement
+engagé son cœur, bien que même alors aucunes prétendent être
+restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles
+aimeront encore.
+
+5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la
+folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous
+deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord.
+Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un
+breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé
+le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.
+
+6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente
+des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain
+jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur
+apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt
+les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de
+sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une
+faiblesse ridicule.
+
+7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en
+est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et
+que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et
+pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux
+époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante
+pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en
+outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!
+
+8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui
+forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous
+toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils
+offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait
+au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux
+dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des
+sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?
+
+9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les
+comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas,
+abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte
+que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent
+au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un
+et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien
+d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.
+
+10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien,
+chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous
+deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur
+faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour
+troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien
+que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement
+dessinées d'après leurs femmes.
+
+11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de
+Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout
+en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une
+rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits
+irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques
+de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les
+mathématiques[86].
+
+[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler
+sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou
+Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était
+cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]
+
+12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les
+regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce
+à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le
+fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le
+livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences
+de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire
+l'histoire d'un attachement illicite.
+
+13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance
+criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus
+imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père
+était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions,
+nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle
+revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute,
+tandis que son bon écumeur de père était en course.
+
+14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous
+scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son
+nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte
+d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut
+ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable
+vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de
+marine.
+
+15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les
+vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter
+son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales
+qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses
+prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les
+chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils
+valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.
+
+[Note 87: _Gentleman_ a tout-à-fait la signification de notre
+mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les
+Français craignent de le traduire littéralement: il répond au
+_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût
+indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.]
+
+16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en
+faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses
+correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa
+couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le
+reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond
+de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même
+chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur
+d'une large commission pour le dey de Tripoli.
+
+[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare,
+à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou
+Maynottes, ont remplacé les _Lacons_.]
+
+17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour
+différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles
+d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des
+dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de
+France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis
+à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa
+fille.
+
+18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une
+chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu
+d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait
+appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte
+d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre
+bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le
+bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.
+
+19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau
+ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques
+simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où
+sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de
+l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la
+côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs
+milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de
+l'île.
+
+20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu
+d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux
+qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le
+lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le
+radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur
+la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses
+d'argent.
+
+21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on
+apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.--Combien
+d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés
+aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais
+état de leur intérieur!--Quels transports d'amour chez les uns,
+quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les
+années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos cœurs
+reprendre leur ancienne place.
+
+22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de
+la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit
+naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.--Une famille de
+dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime
+ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne
+l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père,
+descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses
+montent de leur côté au grenier.
+
+23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas
+à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne
+regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour
+les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle
+urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans
+d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien
+lui-même, qui vient lui mordre--les jambes.
+
+24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée
+devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais
+alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord,
+et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre
+de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être
+aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son
+chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la
+femme.
+
+25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette
+espèce,--j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,--la
+seule qui soit susceptible de durée,--la plus solide de toutes les
+connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir
+que d'écran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses,
+j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.
+
+26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on
+faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait
+un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait
+pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute
+autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son
+enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en
+demander la cause, plus qu'à un philosophe.
+
+27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait
+éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin;
+il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les
+aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres
+d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement,
+des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et
+diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de
+papillon.
+
+28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes
+inaccoutumés d'allégresse, il entendit,--non pas, hélas! la musique
+des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon;
+ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils
+confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un
+tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux.
+
+29. Il avança plus près encore, et comme il descendait la pente
+à la hâte, il remarqua à travers les branches agitées, et parmi
+d'autres indices de fête, une troupe de ses gens qui dansaient sur le
+gazon, et qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes
+comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, cette danse
+guerrière, objet de la préférence des Levantins.
+
+30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la
+première et la plus grande laissait flotter un long voile blanc,
+se tenaient toutes ensemble comme un collier de perles; les mains
+entrelacées, elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de
+longues et noires boucles de cheveux--(dont la moindre eût rendu fous
+dix poètes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et
+attentive réunion lui répondait en chœur des pieds et de la voix.
+
+31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées autour de leurs
+plats, quelques autres sociétés commençaient à dîner: la vue
+était délectée par des pilaus[89] et des mets de toute espèce, des
+flacons de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans
+des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les
+fruits de dessert; les oranges parfumées et les succulentes grenades,
+balancées au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger
+toucher pour descendre sur leurs genoux.
+
+[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent
+avec leurs mets: il remplace à peu près, chez eux, notre pain.]
+
+32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un bélier blanc
+comme la neige, et couronnait de fleurs ses vénérables cornes;
+paisible comme l'agneau qui vient de naître, le patriarche du
+troupeau courbe obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt
+il accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt il baisse
+en jouant son front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis
+aussitôt il recule comme dompté par leurs faibles mains.
+
+33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens pleins d'éclat,
+de grands yeux noirs, des joues d'une fraîcheur angélique et rosées
+comme des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes
+enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de
+l'enfance, tel était le tableau exact que formaient ces petits Grecs:
+à cette vue le philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en
+pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.
+
+34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un
+cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trésors
+secrets trouvés dans un vallon écarté; les merveilleuses reparties
+des jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire l'or pur et
+guérir les morsures venimeuses; les rochers enchantés qui s'ouvrent
+quand on les touche; et enfin (mais cela était bien réel) les dames
+magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs époux en bêtes.
+
+35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter
+l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique,
+les histoires persanes, tout offrait d'agréables et inoffensifs
+passe-tems: mais Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il
+songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son absence,
+et prévoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilité de ses
+dispositions testamentaires.
+
+36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls sont encore
+exposés les plus heureux mortels, même après leur dîner!--Un jour
+d'or pour un siècle de fer, voilà tout ce que le mieux partagé des
+réprouvés peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins quand
+il chante) est une sirène qui séduit les jeunes imprudens, pour
+ensuite les écorcher tout vivans. En accueillant Lambro au milieu
+d'eux, les convives s'exposaient au sort de la flamme que vient
+toucher une couverture mouillée.
+
+37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui
+voulait procurer une surprise agréable à sa fille (il surprenait en
+général les hommes avec l'épée),--n'avait envoyé personne pour
+avertir de son arrivée; personne ne se remua donc: long-tems il
+s'arrêta pour bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et
+réellement il était plutôt surpris qu'enchanté de trouver une si
+belle compagnie invitée.
+
+38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport
+(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si
+ces gens-là mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs semaines
+le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupières et même
+leurs lèvres s'étaient desséchées; les roses étaient revenues sur
+les joues d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, et
+elle conduisait pour elle-même les affaires de la maison.
+
+39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui
+faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les valets étaient
+tous à boire ou les bras croisés, passe-tems qui les rend les plus
+heureuses gens du monde. L'hospitalité du père semblait sordide,
+comparée à l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne
+peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, quand elle
+n'avait pas une heure qu'elle ne consacrât à l'amour.
+
+40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu de ces
+divertissemens il ne pourra se contenir, et, à vrai dire, il n'était
+pas obligé d'en être fort satisfait; peut-être vous vous attendez
+à de promptes exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur
+devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour le moins; vous
+ne doutez pas qu'en faisant quelques exemples mémorables, il ne
+développe les inclinations royales d'un pirate!
+
+41. Vous êtes dans l'erreur;--c'était l'homme le plus doux et le
+mieux élevé qui jamais eût coupé une gorge ou conduit un vaisseau.
+Il était si familier avec tous les usages du monde, que jamais on
+n'aurait pu deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous
+ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une femme même eût
+pu cacher plus de fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel
+homme eût tant de goût pour les courses d'aventures! c'eût été
+une excellente acquisition pour la bonne société.
+
+42. Il s'avance près du premier groupe de convives, et, frappant sur
+l'épaule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier
+qui, dans tous les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la
+cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à ses paroles,
+le Grec auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.
+
+43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête joyeuse, il tendit
+le rouge-bord par-dessus son épaule, et d'un ton de voix peu ferme:
+«Les paroles altèrent, je n'ai pas de tems à perdre.» Un second
+ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre vieux maître est
+mort; vous feriez mieux de vous adresser à son héritière, notre
+maîtresse.--Notre maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre
+maîtresse! c'est-à-dire, notre maître,--pas le vieux, mais le
+jeune.»
+
+44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui
+auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un
+instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air
+de sérénité, et cherchant même à rappeler son sourire, il pria
+l'un d'entre eux de lui dire le nom, la qualité du nouveau maître
+qui, suivant toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre
+d'épouse.
+
+45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou ce qu'il est, ni
+d'où il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais
+bien, c'est que ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent
+vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: et si vous avez à
+demander quelque chose de plus, adressez vos questions à mon voisin
+de ce côté; il vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne
+n'aime plus à s'écouter parler[90].»
+
+[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, poème trop peu connu
+en France:
+
+ _Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto
+ Io non credo più al nero ch' all' azzurro;
+ Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,
+ E credo alcuna volta anco nel burro!
+ Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,
+ E molto più nel espro che il mangurro
+ Ma sopra tutto nel buon vino ho fede
+ E credo che sia salvo che gli crede._
+
+«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne
+crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes
+mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise,
+au moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups:
+mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui
+croit en lui sera sauvé.»
+
+ (Ch. XVIII, st. CLI.)
+]
+
+46. Je disais que Lambro était un homme patient, et certes il montra
+dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme le
+mieux élevé de la France, ce parangon des nations. Malgré les
+railleries lancées contre les siens même, il sut dissimuler et ses
+inquiétudes et les plaies de son cœur, et les insultes de cette
+valetaille gourmande--et acharnée sur son propre mouton.
+
+47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à commander,--à faire
+aller et venir ses gens,--à voir ses désirs exécutés en un tour
+de main,--soit que sa voix demandât une mort ou des fers,--on peut
+s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; la chose est cependant
+bien réelle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous
+les cas celui qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable de
+gouverner--qu'un Guelfe[91].
+
+[Note 91: Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent
+être descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom à l'une des deux
+grandes factions d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.]
+
+48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais c'est quand il
+n'était pas sérieusement irrité; dans ce dernier cas il restait
+calme, concentré, lent et silencieux, il se repliait sur lui-même
+comme le boa; jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il
+menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence était
+bien plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un
+second inutile.
+
+49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer
+vers la maison, mais par un chemin détourné. Ceux qu'il vint
+à rencontrer par hasard ne firent pas attention à lui, tant on
+s'attendait peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce
+moment dans son cœur pour Haidée, c'est plus que je ne puis dire; en
+tous cas, pour un père arrivant quand on le croyait mort, ces fêtes
+devaient paraître un singulier genre de deuil.
+
+50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient maintenant
+à la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un époux ou bien sa
+femme (autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez
+pas, quelle qu'eût été la violence de leurs anciennes querelles,
+que cet incident imprévu n'en occasionât de plus vives encore, et
+que les pleurs répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec plus
+d'abondance sur l'époux ressuscité.
+
+51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pensée
+vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses
+mentales du trépas: trouver la pierre de notre foyer transformée en
+pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis étincelant,
+les pâles cendres de nos espérances, c'est un tourment profond que
+ne concevra jamais un célibataire.
+
+52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans
+affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la
+solitude, en passant le seuil de sa porte sans être accueilli par
+un salut. C'était pourtant là que le tems lui avait filé des
+jours paisibles, que son cœur et ses yeux avaient suivi avec tant de
+délices les jeux innocens d'une fille chérie, seul vertueux objet de
+ses sentimens ordinaires.
+
+53. C'était un homme d'un caractère singulier: doux dans ses
+habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modéré dans sa conduite,
+ennemi de tout excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une
+perception facile, d'un courage à toute épreuve, en un mot capable
+de mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de
+sa patrie et son désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à
+faire des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même.
+
+54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la
+dureté, fruit d'une longue habitude; la vie périlleuse dans laquelle
+il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les soupirs
+qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes
+grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait
+contribué à le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami
+et mauvaise rencontre.
+
+55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce répandait encore
+quelques rayons héroïques dans son ame, comme jadis dans celle des
+conquérans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai que
+sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;--mais hélas! sa
+patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'était la rage de
+la voir asservie qui l'avait porté à haïr l'univers et à combattre
+toutes les nations.
+
+56. L'influence du climat avait aussi donné à son esprit une
+certaine élégance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutât,
+il laissait deviner l'influence.--Le meilleur goût avait présidé au
+choix de sa résidence; il aimait la musique, il admirait les scènes
+sublimes de la nature, et c'était en entendant un petit ruisseau
+tomber devant lui en nappes de cristal, c'était en contemplant la
+beauté des fleurs, qu'il charmait son esprit dans les heures de
+calme.
+
+57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle
+seule, au milieu des scènes furieuses dont il avait été l'auteur ou
+le spectateur, avait conservé de l'empire sur son cœur. L'affection
+qu'il avait pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant
+ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore de tendresse
+pour l'humanité, et le nouveau Cyclope serait tombé dans le plus
+furieux aveuglement.
+
+58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, dans
+sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, quand il soulève
+ses vagues irritées, brise souvent le vaisseau que des rochers
+avoisinent; mais une fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se
+calmeront avant le ressentiment silencieux, grave, austère et profond
+d'une ame vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un père.
+
+59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que
+l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos
+beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés
+toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent tendrement dès
+que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le
+soir de notre vie; à la vérité ils nous laissent une compagnie
+excellente,--la goutte et la pierre.
+
+60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne se
+présente pas après dîner[92]). Il est agréable de voir une mère
+nourrir elle-même ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus
+maigre). Semblables à des chérubins placés aux angles d'un autel,
+ils se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir
+un pécheur). Une dame, environnée de ses filles et de ses nièces,
+brille comme une guinée au milieu de pièces de sept schellings.
+
+[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et
+aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble
+ces derniers, pendant la première partie de la soirée.]
+
+61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte secrète et entra
+dans sa maison, à la nuit tombante. Cependant la dame et son amant
+présidaient au festin, dans tout l'éclat de leur beauté: une table
+incrustée d'ivoire était placée devant eux et entourée d'une
+foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient
+la matière de la vaisselle, les vases les moins précieux étaient de
+nacre et de corail.
+
+62. Cent plats environ composaient le dîner: de l'agneau aux noix de
+pistaches,--en un mot toute espèce de mets; des soupes au safran, des
+friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renfermés
+des filets; le tout accommodé au-delà des vœux du plus délicat
+sibarite: les boissons consistaient en sorbets variés de raisin,
+d'orange et de jus de grenade exprimé à travers les pores de
+l'écorce, ce qui ajoute encore à leur saveur.
+
+63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour de la salle,
+dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gâteaux de datte
+terminèrent le repas, qui fut aussitôt remplacé par la fève du
+plus pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles,
+et pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses en
+filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir des clous de
+girofle, de la canelle et du safran; mais (à mon goût) cela lui
+enlevait de sa qualité.
+
+64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie formée de
+pans de velours diversement peints, et brochés en fleurs de soie
+damassée; une bordure jaune les enveloppait, et celle du haut,
+richement travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées
+délicatement en bleu, de belles sentences persanes, tirées des
+poètes et des moralistes les plus estimés.
+
+65. Ces inscriptions orientales, placées si communément dans ces
+contrées sur les murs, sont une espèce de moniteurs chargés de
+rappeler à l'esprit, comme les crânes des banquets de Memphis,
+les mots qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui lui
+enlevèrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer
+les trésors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un
+moraliste plus sévère encore: c'est le plaisir.
+
+[Note 93: «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille,
+un grand festin, et chacun buvait _suivant son âge_... Le roi, les
+seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient
+leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.
+
+«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre,
+sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les
+mouvemens de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées
+la troublèrent, etc.»
+
+ (DANIEL, ch. V.)
+]
+
+66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; un grand génie
+qui trouve la mort au fond d'un verre; un roué transformé tout d'un
+coup en méthodistique ou éclectique--(c'est le nom sous lequel ils
+aiment maintenant à dire des prières), mais surtout un alderman
+frappé d'apoplexie, sont des exemples qui réellement confondent
+l'esprit, et prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et
+l'amour, ont des résultats aussi funestes que les excès de table.
+
+67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin
+cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur sopha occupait trois parties
+complètes de l'appartement,--et semblait de la dernière fraîcheur.
+Le velours des coussins--(plutôt faits pour garnir un trône) était
+écarlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broché en
+or, dont les rayons tissus rappelaient le vif éclat de ceux qui
+remplissent les cieux vers le milieu du jour.
+
+68. Quant à la splendeur, on en avait confié le soin au cristal, au
+marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; sur les carreaux étaient
+jetés des nattes indiennes et des tapis de Perse que le cœur eût
+tremblé de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs,
+et telles autres gens habitués à gagner leur pain en qualité de
+ministres et favoris (c'est-à-dire par dégradation) étaient là
+réunis en foule comme à la cour ou à la foire.
+
+69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la
+plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en
+écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou
+d'argent.--On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre
+elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés--et de vins--à la
+disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner.
+
+70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui
+d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier était
+jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa
+chemise,--et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens
+de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick,
+tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons
+de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan
+flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages
+groupés autour de la lune.
+
+[Note 94: Ou plutôt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez
+le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)]
+
+71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait
+pas d'attache,--l'or pur en étant assez flexible pour que la main le
+contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la
+sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux,
+tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il
+pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche
+que métal précieux eût jamais entourée[95].
+
+[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y
+sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la
+suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes
+de sa patrie.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque
+d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang.
+Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans
+de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés
+au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque
+inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se
+terminer autour de la plus jolie cheville du monde.
+
+73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses
+pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la
+lumière matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas été enfermés,
+ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils
+s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un
+filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour
+éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte.
+
+74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux
+semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient
+si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais
+imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût
+perdu sa virginité,--trop purs même pour les nœuds terrestres
+les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de
+l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle.
+
+75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais
+c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en
+conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient
+leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles
+avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts
+de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance
+rosée.
+
+[Note 96: «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement
+leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux
+lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos
+dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le
+jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs
+ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour
+la trouver gracieuse.»
+
+ (_Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare_.)
+]
+
+76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût
+encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en
+avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des
+rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'œil en la
+contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour
+une vision:--peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:
+
+ ...Est fol, à mon avis,
+ Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].
+
+[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.]
+
+77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc
+bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le
+tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la
+voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et
+une aigrette d'émeraude chargée d'un nœud de cheveux, présent
+d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours
+tremblante, ne s'affaiblissait jamais.
+
+[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec
+celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez
+semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.]
+
+78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des
+jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait
+leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation
+et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs
+justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux,
+car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume:
+«il demandait un gros intérêt.»
+
+79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le
+présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce
+d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à
+manquer de pudding.--Pendant quelques années il avait compromis sa
+destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance;
+mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité
+de Southey et le talent poétique de Crashaw.
+
+80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens,
+et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais
+l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des
+étoiles fixes,--il avait pris l'habitude des courbes et des lignes
+rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et
+il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait
+avec une telle expansion de verve,--qu'il avait certes les plus beaux
+droits à la pension de poète lauréat.
+
+81. Mais il avait du génie.--Quand un renégat, _vates irritabilis_,
+en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer;
+il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à
+capter l'attention publique:--mais à mon sujet.--Voyons,--de quoi
+s'agissait-il? Ah!--le chant troisième,--le charmant couple,--leurs
+amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre
+de vie qu'ils menaient dans leur île.
+
+82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en
+compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand
+il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils
+fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient
+pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens
+populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99].
+
+[Note 99: C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît
+jamais celui qui les donne.]
+
+83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant
+recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de
+pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne
+pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans
+avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant
+ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger
+armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente
+jeunesse.
+
+84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et
+connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait
+fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait
+sa verve en défaut:--ce qui lui valut quelques présens et quelques
+remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire
+à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en
+Grèce.
+
+85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il
+rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le _God
+save the King_, ou le _Ça ira_, peu lui importait, il ne s'occupait
+que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis
+le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens.
+Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on
+reproché de montrer la même flexibilité de talent?
+
+86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre,
+un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade
+ou une romance sur la dernière guerre;--autant en Portugal; en
+Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.--(Voyez
+ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les
+_Trecentisti_[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans
+le genre de celle-ci:
+
+[Note 100: Les poètes du treizième siècle.]
+
+ I
+
+ O des arts le premier séjour,
+ Iles de Grèce, îles de Grèce!
+ Où Sapho chanta son ivresse,
+ Où naquit le père du jour!
+ Un été constant vous colore:
+ Mais Phébus seul vous reste encore.
+
+ II.
+
+ Au nom des pères glorieux
+ Dont la mémoire les accuse,
+ Aux chants de leur antique muse
+ Vos fils restent silencieux:
+ Et quand l'univers les admire,
+ Seuls, ils n'osent plus les redire!
+
+ III.
+
+ Marathon domine les mers
+ Et s'étend au bas des montagnes.
+ Hier, rêvant dans ces campagnes,
+ J'oubliais nos cruels revers;
+ Car, foulant aux pieds tant de braves,
+ Je ne pouvais nous croire esclaves.
+
+ IV.
+
+ Un roi s'assit sur les rochers
+ D'où l'on aperçoit Salamine:
+ Là, méditant notre ruine,
+ Il suivait ses flots de guerriers;
+ Il les comptait avant l'aurore,
+ Et le soir étaient-ils encore?
+
+ V.
+
+ Où sont-ils, où toi-même es-tu,
+ O ma déplorable patrie?
+ Pour te rappeler à la vie
+ Mes accens n'ont pas de vertu.
+ Oh! pourquoi la lyre d'Alcée
+ Dans mes mains est-elle tombée?
+
+ VI.
+
+ Au moins, si j'ai perdu l'honneur
+ Et si je suis dans l'esclavage,
+ Je sens courir sur mon visage
+ Une généreuse rougeur;
+ Au moins je pleure sur la Grèce
+ Quand un lâche tyran l'oppresse.
+
+ VII.
+
+ Mais sur notre honte et nos maux
+ Ne faut-il verser que des larmes?
+ Sparte autrefois courait aux armes:
+ O terre! rends-nous ses héros!
+ Que trois seuls réveillent nos villes,
+ Et nous marchons aux Thermopyles!
+
+ VIII.
+
+ Mais tout reste silencieux!...
+ Non!--Les morts raniment leur cendre;
+ Les morts, les morts se font entendre
+ Comme un torrent impétueux!
+ «Brisez, disent-ils, vos entraves!
+ Venez!...» Et vous restez esclaves.
+
+ IX.
+
+ --«Versez-nous le vin de Samos;
+ Vous! faites frémir d'autres cordes:
+ Combattez, musulmanes hordes,
+ Coulez pour nous, jus de Seos.»
+ Voyez la soudaine allégresse
+ Qu'inspirent ces accens d'ivresse!
+
+ X.
+
+ Comme vos pères, au plaisir
+ La danse pyrrhique vous porte;
+ Mais de la pyrrhique cohorte
+ N'avez-vous plus de souvenir?
+ Vos accens sont nobles et graves;
+ Conviennent-ils à des esclaves?
+
+ XI.
+
+ --«Versez-nous le vin de Samos!
+ C'est Bacchus seul qui nous inspire.
+ Bacchus seul conduisait la lyre
+ Du tendre vieillard de Téos;
+ Il servait et savait se taire.--»
+ Ah! du moins il servait un frère!
+
+ XII.
+
+ --«Ce Miltiade tant vanté
+ De la couronne fut avide...»
+ --Mais le tyran de la Tauride
+ Protégea notre liberté;
+ Il mit en fuite les barbares;--
+ Et vous, vous servez des Tartares!
+
+ XIII.
+
+ --«Versez-nous le vin de Samos!»
+ De Parga le rocher stérile
+ Est désormais le seul asile
+ Des dignes enfans des héros.
+ Un jour ces guerriers intrépides
+ Rappelleront les Héraclides.
+
+ XIV.
+
+ Parga! Souli! craignez les Francs!
+ Ils ont des rois prêts à tout vendre:
+ La Grèce ne doit rien attendre
+ Que de ses généreux enfans.
+ Craignez les Francs! tous ils fléchissent
+ Sous des rois qui les avilissent.
+
+ XV.
+
+ --«Versez-nous le vin de Samos!»
+ --Nos filles dansent sous l'ombrage:
+ Je vois à travers le feuillage
+ Leurs contours si doux et si beaux;
+ Mais leur sein, digne des plus braves,
+ N'allaitera que des esclaves.
+
+ XVI.
+
+ Que l'on me place au bord des flots:
+ De Sunium je vois la plage,
+ J'y veux mourir; son nu rivage
+ Recevra mes derniers sanglots.
+ Traînez les chaînes que j'abhorre,
+ Moi je meurs: je suis libre encore!
+
+87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers
+passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée
+récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu,
+dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses
+accens n'étaient pas sans expression--sincère ou factice; et
+la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres
+sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des
+teinturiers,--ils revêtent toutes les couleurs.
+
+88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre,
+tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser
+des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus
+petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de
+l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre
+les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile
+nature humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui
+survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre.
+
+89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu;
+quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus
+qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque
+lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque
+inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en
+travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom
+et le faire regarder comme un précieux et rare monument.
+
+90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque
+chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fondé sur le
+style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après
+lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist;
+les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough
+donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a
+été publiée par l'archidiacre Coxe.
+
+91. Milton est le prince des poètes--à notre avis: un peu lourd,
+mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son
+tems;--un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table.
+Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons
+aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le
+fouet au collége,--qu'il était colère, et--mauvais époux; la
+première mistress Milton ayant déserté son logis.
+
+92. Voilà _certes_ des faits bien intéressans; comme le daim volé
+de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et
+les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns
+(que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de
+Cromwell:--mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement
+aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à
+la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa
+gloire.
+
+[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de
+raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à
+un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de
+chasse.]
+
+93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il
+prêchait dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non
+imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses
+poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que
+sa plume inconstante ne déposât dans le _Morning-Post_ son
+aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes
+traces, ils épousaient les deux sœurs (établies mercières à
+Bath).
+
+[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth,
+_the Pedlar_, dans l'Excursion.]
+
+94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils
+forment dans la géographie morale une véritable _Botany-Bay_, et
+leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire
+leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce
+propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd
+que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un
+obscur et grossier poème, ayant nom _l'Excursion_, rimaillé dans un
+style que j'ai en aversion.
+
+95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de
+ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth
+et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des
+œuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit
+le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des
+divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont
+bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.
+
+96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si
+j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller
+seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais
+ce sont mes _adresses de la couronne_, remettant les affaires à la
+prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions
+est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que
+l'eussent été celles d'Arioste.
+
+97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous
+n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans
+la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque
+printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant
+pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui
+présenter quelques beaux morceaux d'_épopée_, pour mieux lui
+prouver que l'_ennui_ en est le principal ingrédient.
+
+98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de
+s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand
+il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec
+quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers
+voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les
+abîmes--de l'Océan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une
+seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre
+assez de bave pour la mettre à flot.
+
+[Note 103: Wordsworth est l'un des poètes surnommés _lakistes_,
+à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des
+barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine,
+_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavéreux_, etc. Nous recommandons
+instamment les strophes suivantes à nos romantiques _très-illustres_
+et à nos dramaturges _très-précieux_.]
+
+99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que
+Pégase soit rétif à son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutôt
+les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul
+des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire
+cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si
+le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas
+le secours d'un ballon?
+
+100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de
+Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables
+drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme
+l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien
+plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent
+siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter bell_
+sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture
+d'_Achitophel_[105]!
+
+[Note 104: Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au
+trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des
+juges et des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxième partie, actes
+IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)]
+
+[Note 105: _Achitophel_ et _la Fête d'Alexandre_ sont les deux
+plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de
+toutes les poésies modernes.]
+
+101. Revenons.--La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses,
+tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète,
+les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son
+amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui
+accompagnaient le crépuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et
+sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!
+
+102. _Ave Maria_! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le
+climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la
+terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde
+cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de
+l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle
+ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt
+semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel.
+
+103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prière! _Ave Maria_, c'est
+l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits
+contemplent auprès de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle!
+quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante
+colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux
+fléchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde
+elle-même.
+
+104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une
+publication anonyme,--que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on
+mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra
+décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel.
+Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les
+astres,--en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit
+l'ame et doit un jour la recueillir.
+
+105. Douce heure du crépuscule!--Ah! combien je t'aimais dans
+l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui
+borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent
+où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois
+toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars,
+et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient
+encore à me rendre plus chers!
+
+[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, _la Pigneta_.
+(Voyez BOCCACE.)]
+
+106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur
+existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes
+pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui
+pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en
+esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale,
+à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple,
+apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107].
+
+[Note 107: Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du
+_Décaméron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de
+Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir
+à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la
+résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses
+gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt
+un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et
+ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint,
+lui arrache le cœur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio
+apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et
+qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce
+lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la
+famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont
+à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale
+se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la
+tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir
+à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le
+conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains
+elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si
+paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes
+aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.»
+
+ (_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon_.)
+]
+
+107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:--à l'homme
+harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau
+l'aile providente de sa mère; au bœuf chargé son étable désirée.
+Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos
+dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de
+nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant
+jusqu'aux mamelles de sa mère.
+
+[Note 108:
+
+ Εσπερε, παντα φερεις,
+ φερεις οινον, φερεις αιγα,
+ φερεις ματερι παιδα.
+
+ (_Fragment de Sapho_.)
+
+Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette
+heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en
+soit perdu.]
+
+108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le cœur
+de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu
+à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il
+interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui
+semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?--Est-ce là une
+illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire
+sans que dans le monde quelque chose ne pleure.
+
+[Note 109: Cette idée admirable n'est pas du siècle de
+Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII,
+_Purgatorio_.
+
+ _Era gia l' ora che volge 'l disio,
+ A naviganti e' ntenerisce il cuore
+ Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;
+ E che lo nuovo. Peregrin d' amore
+ Punge, se ode squilla di lontano
+ Che paja 'l giorno pianger che si muore._
+
+Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la
+même idée dans son _Cimetière de campagne_.]
+
+109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait
+détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome
+délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques
+mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110].
+Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance
+d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que
+le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.
+
+[Note 110: «_Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis
+œstivisque floribus tumulum ejus ornarent_.» (SUéTONE, _Vie de
+Néron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce
+n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains
+à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas
+réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses
+ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion.
+Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin
+n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après
+la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS
+SEVERUS, _Dialog._ II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)]
+
+110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre
+la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon
+couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de
+la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais
+devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est
+sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner
+celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]).
+
+[Note 111: À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges
+d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la _cuiller
+de bois_, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette
+cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire.
+L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces
+chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.]
+
+111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort
+goûté.--On y trouve quelque chose de _trop_ épique, et je serai
+forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à
+moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra,
+si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette
+résolution passera pour un perfectionnement louable; car je
+prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote,
+_passim_.--Voyez «Ποιητιχης.»
+
+
+
+
+Chant Quatrième.
+
+
+1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est
+peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher
+le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables
+à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux.
+Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est
+l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et
+le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous
+sommes.
+
+2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau,
+mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme,
+et peut-être au Diable--(comme nous en avons l'espérance), que leur
+raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant
+que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,--le sang jaillit
+alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant
+de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion
+passée.
+
+3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une haute idée que j'aurais
+voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu
+d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité.
+Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles
+desséchées_; mon imagination reploie ses ailes, et la triste
+vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à
+tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112].
+
+[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le
+même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle
+originalité de _Don Juan_ ne sera jamais préférée, par les
+lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité
+du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans _Juan_,
+l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination
+(la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut
+remarquer que Voltaire finit de même par _la Pucelle_, et le chantre
+passionné d'Éléonore par la _Guerre des Dieux_. C'est que ces
+beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle,
+perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations
+involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets
+matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la
+distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau,
+Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter
+à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les
+hypothèses des sens et de la raison.]
+
+4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne
+puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre
+pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il
+faut avoir plongé dans le cœur du fleuve Léthé, pour endormir les
+sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans
+le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé
+de préférence.
+
+5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances
+et les mœurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce
+poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce
+que j'écris, lorsque je veux être _admirable_; mais le fait est
+que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot
+inusité dans mon vocabulaire.
+
+6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux
+honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie
+sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers
+ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il
+s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames
+chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces
+gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus
+convenable, un sujet moderne.
+
+7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être
+aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas
+ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela
+les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées
+y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit
+de reprendre ici le fil de mon récit.
+
+8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse
+société de leur propre cœur; l'impitoyable Tems lui-même
+gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et
+bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs
+heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir
+vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir
+vu s'envoler un seul charme, une seule espérance.
+
+9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur
+pour se croupir, et leurs grands cœurs se refroidir. La blanche
+vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables
+à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout
+printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre,
+mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse
+décrépitude.--Il y avait en eux trop peu de matière.
+
+10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un
+autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas,
+lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines
+séculaires[113],--le courant d'eau séparé de sa source,--l'enfant
+privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein
+maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans
+éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme
+celui du cœur.
+
+[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of
+years_.--L'arbre coupé de ses _forestières_ racines. Nous avons bien
+le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_;
+mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été
+remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.]
+
+11. Le cœur!--il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux
+qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine précieuse
+de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années
+presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet
+amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent
+les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts
+qu'on a fait plus de vœux pour les rompre.
+
+12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on
+autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des
+amis, celle bien plus accablante--de l'amitié, de l'amour, de la
+jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la
+vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par
+recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil
+archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de
+regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116].
+
+[Note 114: Voyez _Hérodote_.]
+
+[Note 115: En Angleterre, on représente la mort sous la forme
+d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette
+armé d'une faux.]
+
+[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six
+derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui
+nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de
+la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les
+rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche
+du grand archer.»]
+
+13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la
+terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que
+sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords.
+Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une
+escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs,
+ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels
+regards de tendresse.
+
+14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus
+fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant
+tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des
+oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille
+des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à
+ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient
+entendues.
+
+15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et
+même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas
+nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et
+désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la
+nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie
+au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les
+autres hommes le poids des heures.
+
+16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient
+pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs:
+ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils
+étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient
+jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la
+possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de
+leurs charmes.
+
+17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient
+cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde
+devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses
+tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de
+misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur
+desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et
+pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.
+
+18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît
+de reste. N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi délivré de tous
+soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la
+lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout
+le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute
+d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que
+nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule,
+nous ne cessons pas d'envier.
+
+19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique
+produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était
+la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman
+n'avait ému leurs jeunes cœurs: Haidée n'était rien moins que
+savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils
+n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les
+fauvettes.
+
+20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce
+à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils
+devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier
+enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes
+nuances célestes que la passion était descendue dans leur cœur, et
+qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire:
+toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé
+leur semblait aussi agréable que la pensée présente.
+
+21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant
+les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et
+glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent
+sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse
+çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps
+arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux
+d'Haidée une larme nouvelle et involontaire.
+
+22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre
+tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût
+disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait
+comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.--Il
+éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût
+voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du
+moins inconnu.
+
+23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui
+ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût
+le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son
+orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui
+rappela,--peut-être en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de
+penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est
+impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»
+
+24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres
+les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler,
+dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage.
+Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est
+pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils
+n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux
+parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur.
+
+25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez
+également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la
+taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le
+sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive,
+je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je
+finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un
+et l'autre que de s'abstenir de tous les deux.
+
+26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par
+l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent
+tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que
+peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux cœurs purs,
+pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant
+aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le
+désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.
+
+27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de
+l'autre?--Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner
+qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à
+attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était
+pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures
+passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans
+eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas
+seulement un de leurs sens.
+
+28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme
+le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se
+perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se
+tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les
+créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au
+chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux
+écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et
+les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière
+des hommes.
+
+29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur
+l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste.
+Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems
+une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps.
+Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite,
+et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient
+à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;
+
+30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des
+Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe,
+ce mystérieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force à
+obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce
+d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de
+sens, et de voir bien que les yeux fermés.
+
+31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait
+enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se
+remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en
+fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa
+lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant
+d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se
+briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].
+
+[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_
+de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel
+il se croyait tombé dans la mer.
+
+«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se
+noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!.....
+Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les
+flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer
+une route à travers les vastes airs, etc.»]
+
+32. Alors,--elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds
+ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à
+chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant
+d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi;
+il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que
+l'œil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait,
+courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès
+qu'elle croyait l'avoir saisi.
+
+33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre
+des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est
+gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les
+veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau
+tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans
+les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les
+attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le
+marbre.
+
+34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait
+son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître
+(combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui
+semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait
+rendre les battemens à son cœur navré; un chant funéraire sortant
+du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme
+la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut
+une vie trop longue.
+
+35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que
+sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière,
+qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que
+chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle
+retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle
+tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel,
+quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son
+père,--attaché sur son amant et sur elle!
+
+36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second;
+l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de
+crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des
+mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie
+à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup
+aimé son père; que ce moment dut être terrible!--J'en ai vu de
+pareils,--mais gardons-nous de nous y arrêter.
+
+37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante
+dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille,
+impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce
+trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit
+dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres
+sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine
+épée.»
+
+38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,--c'est
+Lambro,--mon père! tombe avec moi à ses genoux,--il nous
+pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,--tu
+vois mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec
+transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner
+ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce,
+grâce pour lui!»
+
+39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs
+de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait
+impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis
+il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues
+de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme,
+et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de
+Lambro appellerait.
+
+40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro.
+Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage
+du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de
+sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il
+regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était
+en bon état;--car il en avait dernièrement lâché le coup;--et il
+se mit ensuite à l'armer tranquillement.
+
+41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos
+oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après,
+à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance
+fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que
+vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux
+fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.
+
+[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les
+Périgourdins de la Grande-Bretagne.]
+
+42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de
+Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père,
+se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit
+frapper.--Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,--mais
+il ne l'a pas cherché.--J'ai donné ma foi, je l'aime.--Je veux
+mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez
+celui de votre fille.»
+
+43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute
+prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les
+humaines terreurs.--Pâle, froide et immobile comme une statue, elle
+demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses
+compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir
+un but plus assuré. Son œil fixe est arrêté sur le visage de son
+père, mais elle ne songe pas à retenir sa main.
+
+44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,--et
+l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages
+avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux
+noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût
+brûlé de se venger si elle avait été outragée,--et bien que
+domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en
+elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même
+origine.
+
+45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que
+devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe.
+Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces
+rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on
+se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils
+devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des
+larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur
+violence.
+
+46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva.
+Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour
+pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu
+perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de
+désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou
+qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à
+la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve
+suffisante du passé.
+
+47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va
+rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans
+ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes,
+armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement,
+bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez
+ou tuez ce Franc.»
+
+48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et
+tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe
+se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son
+père,--l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent.
+Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la
+rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était
+tombé avec une épaule à demi séparée du tronc.
+
+49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran
+froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta
+les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme fut
+étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles
+de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang
+rouge et épais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête.
+
+50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le
+portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur
+ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient
+neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque,
+et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le
+déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le
+recommandant strictement aux gardiens.
+
+51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci,
+avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le
+voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous
+les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans
+pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est
+tombée amoureuse de lui.
+
+[Note 119: Julia.]
+
+52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà
+je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert.
+Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes;
+dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon
+cœur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou
+noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé
+et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.
+
+[Note 120: Thé de couleur noire.]
+
+53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce
+Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que
+tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois
+funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais
+quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sûr de me
+réveiller le lendemain avec la torture[122].
+
+[Note 121: Espèce de rum.]
+
+[Note 122: Dans le texte: «Quand je prends du _rack_, je suis
+sûr de me réveiller avec son synonyme.» _Rack_ signifie _liqueur
+forte_ et _torture_.]
+
+54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,--le pauvre garçon
+n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses
+souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de
+celles que le cœur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de
+celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois
+qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était
+une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse.
+
+55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des
+bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même
+tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi
+croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent
+du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des
+chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes.
+Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le cœur de l'homme.
+
+56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile
+y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une
+force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est
+soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à
+ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire
+de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les
+passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un
+lion aux bords d'une fontaine.
+
+57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages
+que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à
+l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la
+terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été
+jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion
+et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le
+Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123].
+
+[Note 123: Le vent du désert, fatal à toutes les créatures
+vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes
+allusions.]
+
+58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur
+sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait
+sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de
+beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa
+résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable
+au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui
+jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance.
+
+59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs
+de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir
+qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis
+que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent
+en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain
+eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée
+défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à
+un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort.
+
+[Note 124: Cet effet de la lutte violente de différentes passions
+n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en
+1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de
+son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une
+veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_,
+tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût
+pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas
+seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange
+des passions dans le cœur d'une jeune personne, qui pourtant ne
+mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son
+retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note A: Sismondi dit même _quatre-vingt-quatre_. (_Biog.
+univers._)]
+
+[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scène Ire).]
+
+60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique
+glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne
+perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne
+paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la
+corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la
+vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées
+de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on
+sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la
+terre.
+
+61. On y retrouvait la passion dominante de son cœur, telle que
+l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile
+et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus,
+celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle
+de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces
+marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent
+pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.
+
+62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais
+plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute
+nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce
+qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain
+malaise oppressait son cœur, mais le premier retour de ses battemens
+lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car
+les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause.
+
+63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs
+objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle,
+sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux
+qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien
+qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées;
+vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou
+parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul
+indiquer qu'elle avait quitté le tombeau.
+
+64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas:
+son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne
+reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers
+ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait
+sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux,
+que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées,
+semblaient pleins de funestes résolutions.
+
+65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint
+et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières
+et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta
+bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un
+souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et
+plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire
+des anciens jours.
+
+66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent
+sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit
+à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs;
+sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce
+qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie.
+Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées,
+semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se
+résolvent en pluie.
+
+67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces pensées, trop
+rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara
+d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se
+jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi.
+Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle
+atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait
+d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de
+la sauver.
+
+68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien
+qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en
+rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père;
+elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens
+de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le
+changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien
+ne put rendre le sommeil à ses sens;--il semblait avoir pour jamais
+perdu tout empire sur elle.
+
+69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce
+tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les
+dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui
+veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au
+moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage
+s'étendit jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--posséder
+tant d'éclat, hélas! et se flétrir!
+
+70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un
+second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent
+et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le
+jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans
+le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du
+ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de
+l'amour.
+
+71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin
+ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner
+à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent
+les cœurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous
+la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent
+délicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle
+davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où
+elle aimait tant à venir.
+
+72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices
+sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe
+d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps
+mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où
+dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle
+langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des
+Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer
+furieuse.
+
+73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un
+mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la
+longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur
+était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;--si elle aima
+sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reçoit
+toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit
+espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient
+son propre vengeur.
+
+74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse
+sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des
+fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer
+moi-même.--D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et
+comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et
+accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances
+plus haut.
+
+75. Blessé et chargé de fers, «_casé_, _criblé_, _confiné_,»
+quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé
+à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer,
+faisant six nœuds par heure avec le vent en proue. Les rivages
+d'Ilion parurent devant lui:--dans un autre tems il eût été ravi de
+les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée.
+
+76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un
+côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des
+braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le
+contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal,
+on remarque le _tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-être de
+Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient
+encore en vie, n'auraient rien de plus à cœur que de nous arracher
+la nôtre.
+
+[Note 125: Voyez «_Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant
+que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette
+prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. _Londres_,
+1796.]
+
+77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes
+plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont
+Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien
+lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore
+destinée à des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y
+combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion,
+on voit brouter les brebis et se traîner les tortues.
+
+78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là
+quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes;
+quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant
+à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques
+conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa
+religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;--mais
+le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.
+
+79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il
+sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence
+d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore
+affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre
+quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin
+de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et
+passé.
+
+80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient
+être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins
+par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient
+une troupe engagée pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de
+remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent
+pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché
+par l'_Impresario_[126].
+
+[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en
+Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe
+d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain
+personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à
+Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier,
+j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini,
+l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue
+de captivité.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à
+Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc,
+il conservait son caractère,--ou du moins son masque; c'était un
+petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune
+avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de
+résignation que la _prima donna_ et le _ténor_.
+
+82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre
+impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain
+promontoire, appela à nous un brick étranger. _Corpo di Caio Mario!_
+nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul
+_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne
+serons pas long-tems sans rétablir nos affaires.
+
+83. «La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatiguée par une
+vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est
+peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir
+la femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a
+fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le
+comte _César Cicogna_ à une vieille princesse romaine.
+
+84. «Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde
+à son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se
+louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons
+sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant
+le dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est là une danseuse! Elle
+pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant
+d'hommes.
+
+85. «Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espèce.
+Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards;
+les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et
+droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller
+loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est
+fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne.
+
+86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le _musico_
+n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui
+pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux
+un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant.
+Parmi tous ceux du _troisième sexe_ que le pape forme annuellement,
+on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127].
+
+[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les
+principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes étant
+exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et
+n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les
+cordes basses le bœuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un
+homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir
+une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la
+_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la
+flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on
+le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.
+
+88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre
+mérite; et--je vois, monsieur,--malgré votre jeunesse,--que vous
+paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger;
+vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-même. Le tems
+pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas
+l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année
+prochaine, on m'a invité à y chanter.
+
+[Note 128: Lucques.]
+
+89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais
+gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière
+ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est
+toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter
+des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour
+mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du cœur, il se
+contente de parler des dents.»
+
+90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu par la bande
+des pirates qui venaient, à l'heure indiquée, inviter tous les
+captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un
+regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les
+couvraient alors d'un double azur; elles bondissaient libres et
+heureuses, en face du soleil), puis ils descendirent, un à un, sous
+les écoutilles.
+
+91. Le lendemain, ils furent informés--que pour mieux s'assurer d'eux
+dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le
+firman de sa hautesse (le plus impératif des talismans souverains, et
+celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils
+seraient enchaînés et réunis dame avec dame et homme à homme, et
+qu'ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves
+de Constantinople.
+
+92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, (long-tems on
+avait contesté et débattu si l'on devait regarder le soprano comme
+un mâle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité
+de surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une femme se
+trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut que ce mâle fût
+Juan, qui,--situation critique à son âge, fut accouplé avec une
+bacchante au rubicond visage.
+
+93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné le tenor. Ils
+se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au
+théâtre, et chacun d'eux s'affligeait plus de son déplorable
+voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; au lieu de
+se résigner à vivre ensemble, ils se mirent à tirer violemment des
+deux côtés opposés en jurant à qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id
+est_: coquins l'un et l'autre.
+
+94. La compagne de Juan était une Romagnole, mais qui avait été
+élevée dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre
+d'autres importantes qualités d'une _bella donna_) des yeux
+aussi noirs et aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité
+pénétrait jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion de
+claire brunette, briller un violent désir de plaire,--le meilleur des
+douaires, surtout quand il se présente à la suite de l'autre.
+
+[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet
+c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs,
+si l'on s'en rapporte à ce vers de Juvenal:
+
+ _Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon.
+]
+
+95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès de Juan, car le
+chagrin conservait sur ses sens une entière puissance; de beaux yeux
+pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien
+qu'ils fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs
+mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et
+elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre en
+danger sa fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses
+blessures récentes.
+
+96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enquérir:
+les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus
+loyal, et nulle dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en
+donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que «personne ne tiendra de
+feu, même en pensant aux glaces du Caucase;» je crois du moins que
+peu de gens en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan qui
+sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile.
+
+97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il
+eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance, résisté
+à semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes
+refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent
+trop de vérité. Je me hâterai donc de faire sortir Don Juan de son
+vaisseau, car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile
+à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces deux
+chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.
+
+98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement à citer, et
+partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior,
+Arioste ou Fielding, qui représentent des choses bien étranges pour
+un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois je mettais une
+grande vivacité à plonger dans l'encre ma plume; j'aimais à
+soutenir une lutte poétique, et même je me souviens d'un tems où
+tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je
+dédaigne aujourd'hui d'écrire.
+
+99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour;
+mais, à cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant à la
+populace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant
+que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils
+passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En
+tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et
+autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers.
+
+100. La vie, pour les poètes qui, nourrissons de la gloire, ont
+franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus
+faible partie de l'existence. Quand un nom se présente escorté de
+vingt siècles, c'est une boule de neige qui s'accroît de chaque
+flocon voisin, et pourtant roule toujours la même; elle peut même
+devenir une montagne; mais, après tout, c'est toujours de la neige
+froide.
+
+101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de
+la gloire une passion trompeuse qui dévore trop souvent ceux qui
+voudraient sauver leur poussière de l'immense destruction. Cette
+destruction creuse la sépulture de tout ce qui existe, et elle ne
+tolérera jusqu'au jour de l'avénement du juste--que le changement.
+J'ai marché sur la tombe d'Achille, et là j'ai entendu douter de
+l'existence de Troie: le tems jettera les mêmes doutes sur celle de
+Rome.
+
+102. Les générations de morts se chassent, et les tombes héritent
+des tombes, jusqu'à ce que le souvenir d'un siècle disparaisse,
+et soit recouvert par le souvenir du siècle suivant. Où sont les
+épitaphes que lisaient nos pères; à peine quelques-unes ont-elles
+échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes
+connus jadis, mais dont la mort universelle n'a pas même épargné
+les noms.
+
+103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit où périt
+dans sa gloire le jeune de Foix, ce héros enfant, qui vécut trop
+long-tems pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité[130].
+Un pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que la négligence
+laissera bientôt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage
+de Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser
+autour de sa base[131].
+
+[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII.
+On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de
+Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard,
+_le plus honoré prince du monde_, quand il reçut le coup mortel, à
+l'âge de vingt-trois ans.]
+
+[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est à
+deux milles de la ville, du côté opposé de la rivière et sur la
+route de Forli. L'état actuel de la colonne est exactement décrit
+dans le texte.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+104. Je passe chaque jour à l'endroit où sont déposés les os de
+Dante; sa cendre est protégée par une petite coupole plus élégante
+que majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du poète, et non pas
+la colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée du héros
+et le livre du barde, également anéantis, descendront où sont
+déposés les chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils
+de Pélée ou la naissance d'Homère[133].
+
+[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui éleva à Dante, en 1483, le
+monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restauré en 1692 par
+le cardinal Domenico Maria Corsi, légat de la Romagne.]
+
+[Note 133: Ces dernières strophes, qui semblent avoir été
+faites sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de
+la poésie moderne.
+
+ _Non è il mondan romore altro ch' un fiato
+ Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi,
+ E muta nome perchè muta lato.
+ La vostra nominanza è color d' erba
+ Che viene e va, e quei la discolora
+ Per cui ell' esce della terra acerba_.
+
+ (_Purgatorio_, canto XI.)
+
+«La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantôt
+vient d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de
+direction.
+
+«Votre célébrité est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que
+fane le rayon même qui l'avait fait poindre de terre.»]
+
+105. Cette colonne fut cimentée avec du sang humain, et maintenant
+elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan
+voulait témoigner son grossier mépris pour un lieu qu'il se plaît
+à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée; et tels sont les
+regrets que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le
+sauvage et cruel instinct de gloire a fait connaître à la terre les
+souffrances que Dante n'avait vues qu'en enfer.
+
+106. Cependant il naîtra encore des poètes. La gloire est une
+vapeur; mais la pensée humaine prend ses fumées pour du véritable
+encens, et l'inquiétude qui produisit dans le monde les premiers
+chants demandera toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues
+viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues
+à leur dernier degré de violence, se résolvent en poésie, car la
+poésie n'est qu'une passion, ou du moins _n'était_, avant qu'elle
+devînt un objet de mode.
+
+107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée et contemplative,
+les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquièrent
+la triste et amère faculté de retracer, comme dans une glace, toutes
+leurs impressions et de les revêtir des couleurs les plus vivantes,
+peut-être ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y
+perdrez (je pense) un fort joli poème.
+
+108. O vous, indulgentes _azurées_[134] du second sexe, qui faites la
+fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les
+nouveaux poèmes, refuserez-vous toujours d'annexer à celui-ci
+votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs
+cuisiniers,--ces pillards de tous les naufragés du Parnasse? Hélas!
+serais-je donc le seul de tous les poètes vivans qui ne soit pas
+admis à goûter votre thé d'Hippocrène.
+
+[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.]
+
+109. Quoi! ne puis-je plus redevenir «un lion[135]», un poète de
+bals, une plume courante, un aimable brûle-papier, afin de mériter
+les complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant,
+comme le sansonnet d'Yorik: «Je ne puis sortir de là?» Eh bien! je
+jure à l'exemple du poète Wordy (toujours indigné de n'être lu
+de personne), que le goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une
+loterie tirée par les dames aux jupons bleus d'une coterie.
+
+[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui
+donne le ton et la mode à tous les _dandys_ de seconde classe.]
+
+110. Oh! «bleues profondes, obscures et charmantes,» comme l'a dit
+un de nos poètes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes
+doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et
+j'en ai peu remarqué de cette couleur) bleus comme les jarretières
+nouées avec sérénité[136] à la jambe gauche d'un patricien, quand
+il embellit une réception nocturne, ou un lever du matin:
+
+[Note 136: L'ordre de la jarretière donne aux chevaliers le droit
+d'être appelés _Votre Sérénité_.]
+
+111. Cependant, il est parmi vous quelques créatures
+séraphiques.--Mais les tems sont bien éloignés où, poétique
+adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes
+stances; et--n'en parlons plus, tout cela est passé. Je n'ai
+toutefois pas de répugnance pour les savantes personnes; quelquefois
+on rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une de cette
+école, la plus aimable, la plus chaste, la meilleure des femmes,
+mais--elle est entièrement folle.
+
+112. Humboldt, «le premier des voyageurs,» ou plutôt le dernier,
+a imaginé, si les dernières relations sont exactes, un instrument
+céleste (j'ai oublié le nom et la date précise de cette découverte
+sublime), au moyen duquel il promet de constater l'état de
+l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphné,
+permettez-moi de vous mesurer.
+
+[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet
+de _blues_ donné aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une
+saillie libertine qu'il est impossible de traduire.]
+
+113. Mais à notre récit; le vaisseau qui amenait des esclaves au
+marché de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir posé
+l'ancre sous les murs du sérail: la cargaison, ayant été trouvée
+saine et exempte de la peste, fut déposée sur le marché, parmi des
+Géorgiens, des Russes et des Circassiens, destinés à servir des
+projets et des désirs différens.
+
+114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne,
+garantie vierge, fut cédée à quinze cents dollars. Les plus
+fraîches nuances animaient sa beauté de toutes les couleurs
+célestes. Ce prix effraya quelques enchérisseurs désappointés,
+qui avaient monté jusqu'à onze cents; mais quand ils virent qu'on
+offrait davantage, ils se retirèrent tous en même tems, persuadés
+qu'elle était destinée au sultan.
+
+115. Douze négresses de la Nubie furent portées à une somme qu'on
+eût à peine offerte dans les marchés d'Amérique; et cependant
+Wilberforce vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant
+l'abolition de la traite[138]. Je ne vois même là-dedans rien de
+fort étonnant, car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un
+souverain; les vertus, la plus exaltée d'entre elles, la charité
+elle-même, sont parcimonieuses:--le vice ne songe pas à épargner
+quand on lui offre une rareté.
+
+[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique,
+et l'un des hommes les plus éclairés de notre siècle, sur la
+proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.]
+
+116. Mais quant à vous apprendre la destinée de notre jeune troupe,
+et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres à des juifs;
+comment ceux-ci furent obligés de se courber sous les fardeaux,
+tandis que ceux-là furent appelés à des commandemens, en qualité
+de renégats; comment enfin la troupe abandonnée des femmes,
+conservant l'espoir de ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux
+visir, était évaluée et destinée à faire une maîtresse, une
+quatrième femme ou une victime;
+
+117. C'est ce que nous réservons pour le chant suivant. Nous devons
+même (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre héros
+à son sort, quelque défavorable qu'il puisse être. Je sais que les
+répétitions sont détestables; mais il ne m'a pas été possible
+d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets donc la continuation
+de Don Juan, à ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquième
+_duan_[139].
+
+[Note 139: Les bardes écossais ou irlandais divisaient en _duans_
+ces compositions poétiques dans lesquelles la narration est souvent
+interrompue par des épisodes et des apostrophes; tels sont les
+poèmes qui nous ont été donnés sous le nom d'_Ossian_ par
+Macpherson.]
+
+
+
+
+Chant Cinquième.
+
+
+1. Quand les poètes érotiques chantent leurs amours en vers coulans,
+pleins de mollesse et de grâces, quand ils arrangent leurs rimes
+comme Vénus accouple ses colombes, ils s'inquiètent peu du venin
+qu'ils préparent; et cependant, plus ils obtiennent de succès, plus
+ils font de mal, témoin l'exemple d'Ovide: Pétrarque lui-même,
+si on le juge avec la rigueur convenable, Pétrarque est vraiment le
+corrupteur[140] platonique de toute la postérité.
+
+[Note 140: The _pimp_. L'énergie de ce mot rappelle les fonctions
+principales du cardinal Dubois auprès de son sérénissime élève.]
+
+2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à l'exception de
+ceux qui ne sont pas destinés à séduire; qui, simples, francs et
+rapides, n'offrent rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de
+déréglement une moralité, songent moins à plaire qu'à instruire,
+et combattent tour à tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon
+Pégase ne soit pas mal ferré, on va, dès ce moment, reconnaître
+dans mon poème une véritable école des mœurs.
+
+3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsemés
+de palais; le fleuve océanique[141] çà et là hérissé d'un
+soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or, les
+bois de cyprès, l'Olympe aux sommets élevés et blanchis; les douze
+îles, et bien plus que je n'en saurais rêver loin de pouvoir le
+décrire, tel est le fidèle aspect qui ravit la ravissante Marie
+Montague[143].
+
+[Note 141: On a beaucoup critiqué cette expression d'Homère:
+elle ne satisfait pas assez nos idées gigantesques de l'Océan, mais
+elle s'applique parfaitement à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer
+Égée, qui sont entrecoupés d'îles.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.]
+
+[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague à la comtesse de
+Bristol.]
+
+4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour
+moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore à demi
+dans ces royaumes de féerie, où je croyais entrevoir ce qui ne
+devait jamais arriver: tous mes sentimens ont changé; celui-ci fut
+le dernier à varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore
+parfaitement délivré. Mais--je deviens triste et je me refroidis en
+racontant une histoire qui n'admet pas le pathétique.
+
+[Note 144: La première femme aimée de Byron fut Marie Decff.
+Il n'avait guère alors plus de huit ans. Voyez les _Mémoires de
+Byron_.]
+
+5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient,
+en écumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand
+on le considère du tombeau du Géant[146] et tout à son aise, que
+celui des mers se déroulant entre le Bosphore, et venant frapper et
+baigner les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de
+nausées sur une mer mieux garnie d'écueils que le Pont-Euxin.
+
+[Note 145: Ou _îles Cianées_. Ce sont des écueils situés à
+une faible distance, les uns de la côte d'Europe, et les autres de
+celle d'Asie, dans le Bosphore.]
+
+[Note 146: Le tombeau du Géant est une élévation sur le rivage
+adriatique du Bosphore, où l'on vient volontiers se divertir les
+jours de fête. C'est comme Harrow et Highgate.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+6. C'était l'un des premiers et tristes jours de la pâle automne,
+époque de l'année où les nuits se ressemblent toutes, mais non pas
+les jours. Alors les Parques achèvent la trame des gens de mer, les
+tempêtes menaçantes soulèvent les eaux, et le repentir des vieux
+péchés s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abîme. Tous
+promettent d'amender leur vie, mais c'est un vœu qu'ils ne tiennent
+jamais: noyés ils ne le peuvent, et sauvés ils ne le veulent.
+
+7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et différens de pays, d'âge
+et de sexe, étaient rangés dans le marché, chacun à sa place, à
+côté du marchand auquel il appartenait. Malheureuses créatures,
+leurs regards étaient pleins de douleur: tous, à l'exception des
+noirs, semblaient désespérés d'avoir été enlevés à leurs amis,
+à leur maison, à la liberté. Mais quant aux nègres, ils montraient
+plus de philosophie;--sans doute parce qu'ils étaient habitués à
+être vendus, comme les anguilles à être écorchées.
+
+8. Juan était plein de jeunesse, et par conséquent d'espérance et
+de santé. Cependant, je suis forcé de le dire, son regard était
+un peu obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en
+échapper à la dérobée. Peut-être son courage était-il affaibli
+par la perte de sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa
+fortune, de son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonnés
+pour être marchandé avec des Tartares, tout cela aurait été
+capable d'ébranler un stoïcien.
+
+9. Néanmoins son maintien avait encore de la dignité. Ses traits et
+la richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes
+de dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez
+qu'il était né dans une classe non vulgaire. Puis il était, malgré
+sa pâleur, d'une singulière beauté, et puis on calculait les
+chances d'une rançon.
+
+10. Semblable à une table de trictrac, la place était couverte de
+blancs et de noirs, rangés peut-être avec un peu moins de symétrie,
+mais de manière à frapper l'œil des acheteurs. Les uns faisaient
+tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en préféraient
+une pâle; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par
+hasard un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans
+yeux noirs étaient remplis de résolution: il était couché près de
+Juan, attendant que quelqu'un se décidât à l'acquérir.
+
+11. Il paraissait Anglais, c'est-à-dire il avait des épaules
+carrées, un visage couperosé, de bonnes dents et des cheveux
+bouclés d'un brun foncé. Soit l'effet des réflexions, des peines ou
+des études, les soucis avaient légèrement gravé leur empreinte sur
+son large front; l'un de ses bras était enfermé dans une écharpe
+rougie, et il témoignait un _sang-froid_ égal à celui du plus calme
+des spectateurs.
+
+12. Mais voyant à son côté un véritable enfant, dont l'ame, bien
+qu'alors accablée sous un coup qui désespérait les hommes faits,
+était évidemment élevée, il ne tarda pas à témoigner pour le
+sort de son jeune compagnon d'infortune une espèce de compassion
+brusque; pour le sien, il ne le regardait que comme un accident tout
+naturel.
+
+13. «Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Géorgiens,
+Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misérables qui n'ont
+entre eux d'autre différence que celle de la peau, et avec lesquels
+il faut que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous
+et moi qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous
+fassions connaissance: s'il était possible de vous consoler, je
+l'essaierais avec plaisir.--De quelle nation êtes-vous, s'il vous
+plaît?»
+
+14. Juan ayant répondu: «Espagnol.--Je savais bien, ajouta le
+premier, que vous ne pouviez être un Grec. Ces chiens serviles n'ont
+pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau
+tour; mais c'est ainsi que tôt ou tard elle en use avec tous les
+hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera
+peut-être. Elle m'a traité à peu près de la même manière
+que vous, excepté cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems
+accoutumé.
+
+15. «--Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a
+amené ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chaîne.--Mais
+comment fûtes-vous réduit à ce malheur? voilà ce que je
+désirerais savoir, si vous y consentez.--Je servais depuis quelques
+mois dans l'armée russe, et dernièrement Suwarow m'ayant ordonné
+d'aller prendre Widdin, je fus moi-même pris, au lieu de la
+ville[147].
+
+[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est située en Bulgarie, sur
+les bords du Danube.]
+
+16. «--Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grâces à
+Dieu, je n'en ai pas été importuné depuis ce tems-là. Maintenant
+que j'ai de bonne grâce satisfait à toutes vos questions, me
+ferez-vous le même plaisir?--Hélas! répondit Juan, c'est une
+histoire bien pénible et bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous
+avez deux fois raison de retenir votre langue, un récit triste
+attriste doublement quand il est long.
+
+17. «Mais ne vous en désolez pas: la fortune, à votre âge, bien
+que ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas
+long-tems (car vous n'êtes pas son mari) dans une semblable position.
+De nous révolter contre la destinée cela nous avancerait comme à
+l'épi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux
+circonstances, quand même les circonstances semblent s'assujettir aux
+hommes.
+
+18. «Ce n'est pas, dit Juan, mes présens malheurs que je déplore,
+mais les passés.--J'avais une amante.» Il s'arrêta, et ses yeux
+noirs s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses
+paupières, puis vint sillonner sa joue: «Non, ce n'est pas mon sort
+actuel que je déplore, comme je vous le disais; j'ai supporté sur
+la mer furieuse des tourmens auxquels n'ont pu résister les plus
+courageux.
+
+19. «Mais ce dernier coup.»--Il s'arrêta de nouveau, et détourna
+son visage. «Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir
+quelque dame dans l'affaire; voilà de ces choses qui demandent une
+tendre larme, et j'en aurais, à votre place, répandu comme vous.
+J'ai bien gémi quand ma première femme mourut, et je fis de même
+quand ma seconde prit la fuite.
+
+20. «Ma troisième.--Votre troisième! interrompit Juan en se
+retournant, à peine si vous avez trente ans; pouvez-vous déjà
+compter trois femmes?--Non, deux seulement sont restées sur la terre;
+et du reste il n'est pas étonnant qu'une personne se soit engagée
+trois fois--dans les saints nœuds du mariage!--Eh bien! donc, votre
+troisième, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas
+encore la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui
+me sauvai d'elle.
+
+21. «--Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan.
+Mais,--répliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans
+votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien
+ils sont dissipés. Tous nous commençons la vie avec des sentimens
+passionnés et de hautes espérances; mais le tems décolore nos
+illusions, et chacune d'elles dépose annuellement, ainsi que le
+serpent, sa peau brillante.
+
+22. «Il est vrai qu'elle en reprend une autre fraîche et radieuse,
+ou même plus fraîche et plus radieuse; mais l'année s'écoule,
+et au bout d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort
+réservé à tout ce qui est né. L'amour est le premier pêcheur
+qui sur nous jette ses terribles filets; l'ambition, l'avarice, la
+vengeance, la gloire, tendent les piéges séduisans de nos derniers
+jours, et nous nous y laissons encore prendre, moyennant une pièce
+d'or ou une louange.
+
+23. «Tout cela est fort beau, peut-être même vrai, dit Juan, mais
+je ne vois pas comment notre situation présente en deviendra plus
+supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous
+conviendrez qu'en considérant les choses comme elles doivent l'être,
+on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui,
+nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous
+apprendre à mieux nous conduire comme maîtres.
+
+24. «Plût au ciel que nous fussions maîtres en ce moment, quand
+ce ne serait que pour mettre à profit, sur nos amis les païens, la
+leçon qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de
+rage: Dieu protège l'écolier contraint d'étudier en ces
+lieux!--Peut-être, reprit l'autre, un jour, et même dans un instant,
+verrons-nous notre situation s'améliorer[148]; en attendant (voilà,
+je crois, un vieil eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que
+quelqu'un veuille bien nous acheter.
+
+[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit:
+
+ «_Perhaps we shall be, one day, by and by»
+ Rejoin'd the other «when our bad luck mends here_»
+
+par: «Peut-être ne serions-nous pas si mal, si notre sort _devient_
+meilleur.»]
+
+25. «Après tout, quel est notre état présent? il est mauvais,
+sans doute, et pourrait être meilleur,--mais c'est le lot de tous les
+humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le
+sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres
+choses; la société même, elle qui devrait nous inspirer de
+la bienveillance, détruit le peu que nous pouvions en avoir
+naturellement; _ne plaindre personne_, tel est le grand expédient
+social des stoïques mondains, gens dépourvus d'entrailles.»
+
+26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisième sexe
+s'avança, et jetant un coup-d'œil sur les captifs, sembla chercher
+à découvrir, d'après leur figure, leur âge et leur capacité,
+s'ils convenaient bien à la prison dont il avait les clefs. Jamais
+dame n'est lorgnée par un amant, cheval par un maquignon, drap large
+par un tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier,
+
+27. Comme l'est un esclave par celui qui songe à l'acheter. Plaisante
+chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous à vendre
+si vous considérez judicieusement leurs passions. Quelques-uns
+s'acquièrent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur,
+ceux-là avec un emploi, suivant leur âge et leur caractère, le plus
+grand nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose,
+des écus ou des coups de pied suivant leur degré de corruption.
+
+28. Après les avoir examinés attentivement, l'eunuque se tourna vers
+le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les
+deux. Ils marchandèrent, contestèrent et même jurèrent--hélas!
+dans une foire de chrétiens, comme s'il se fût agi d'un bœuf, d'un
+âne, d'un agneau ou d'un chevreau; on eût cru qu'ils se luttaient
+en les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de bêtes
+humaines.
+
+29. À la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils
+tirèrent péniblement leurs bourses, retournèrent chaque pièce
+d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesèrent les autres dans
+leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec
+des paras jusqu'à ce que la somme entière eût été complètement
+épluchée. Le marchand rendit de la monnaie, signa régulièrement
+une quittance, et puis commença à songer comment il dînerait.
+
+30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon appétit, ou, dans
+ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut
+en mangeant avoir de singulières pensées, et que sa conscience lui
+inspira quelques légers scrupules sur l'étendue du droit divin que
+nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure
+où le dîner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui
+tournent quotidiennement sur nous.
+
+31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie
+plus supportable après avoir mangé: il se trompe;--la réplétion
+ajoute aux souffrances habituelles de l'homme, à moins qu'il ne soit
+un porc; s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tête, tant
+qu'elle tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de
+Philippe ou plutôt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et
+d'un seul père).
+
+32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou
+deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels. Quand
+un rôti, un ragoût, un poisson et une soupe, mêlés de quelques
+entremets, peuvent nous égayer ou nous rendre mélancoliques, qui
+voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique
+modifie tout l'usage?
+
+[Note 149: Voyez la _Vie d'Alexandre_, dans Plutarque.]
+
+33. L'autre soir (c'était vendredi dernier), ceci est un fait et non
+pas une fable poétique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes
+épaules[150], mon chapeau et mes gants étaient encore sur la
+table, quand j'entendis une détonnation.--Huit heures venaient de
+sonner.--Je courus aussi vite que j'en étais capable[151], je trouvai
+le commandant militaire étendu dans la rue, et respirant à peine.
+
+[Note 150: _Great coat_. M. A. P. traduit: _robe de chambre_.
+Je crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que
+Byron était sur le point de sortir à cheval quand cet événement
+eut lieu.]
+
+[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis
+le 8 décembre 1820, dans les rues de Ravenne, à moins de cent pas
+de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement
+décrites.
+
+ (_Note de Lord Byron_. Voyez sa vie.)
+]
+
+34. Pauvre diable! il avait été, par l'effet d'une vengeance sans
+doute odieuse, percé de cinq lingots[152], et laissé expirant sur le
+pavé. Je le transportai chez moi, je l'étendis sur un escalier,
+je le déshabillai, je me mis à le considérer;--mais pourquoi
+ajouterais-je ici quelques détails? Tous les soins furent inutiles,
+l'homme n'existait déjà plus, il avait été trop bien atteint par
+un vieux canon de fusil[153].
+
+[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.]
+
+[Note 153: On trouva près du corps mort un vieux canon de fusil
+qui était scié par le milieu. Il venait d'être déchargé et était
+encore chaud.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+35. Je m'arrêtai à le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai
+bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, après un semblable
+accident, fussent aussi calmes. Bien que percé à l'estomac, au cœur
+et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'était épanché
+à l'intérieur, sans que nul flot hideux vînt au dehors indiquer
+la réalité, il vous eût été difficile de le croire mort. En le
+regardant ainsi, je pensai ou je dis:
+
+36. «Est-ce bien là la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la
+mort? Parle!» mais il ne parla pas: «Éveille-toi!» mais il dormit
+toujours.--«Hier encore, quelle voix avait plus de puissance? à sa
+première parole mille guerriers étaient frappés de crainte; tel
+que le centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on
+s'avançait. La trompette et le cor se taisaient jusqu'à ce qu'il
+eût parlé; et maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voilé
+de crêpes.»
+
+37. Ceux qui naguère lui obéissaient et le respectaient avancèrent
+alentour de son lit leurs visages hâlés, pour voir encore un chef
+dont le corps saignait pour la dernière, mais non pour la première
+fois. Hélas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affronté jusqu'au
+moment de leur fuite les ennemis de Napoléon!--Le premier à la
+charge et dans les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassinât
+dans une ville paisible?
+
+38. Près des nouvelles blessures étaient les cicatrices des
+anciennes; cicatrices honorables qui avaient fondé sa gloire, et qui
+offraient avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce
+sujet, il demande peut-être plus d'attention que je ne dois ici lui
+en donner; je le regardais (comme j'en ai souvent regardé d'autres)
+pour essayer de débrouiller dans la mort quelque chose qui peut
+confirmer, ébranler ou motiver une croyance.
+
+39. Mais c'était toujours le même mystère. Nous sommes ici, et nous
+allons là;--mais où? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul
+même nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc formé que pour
+être répandu? et chacun des élémens de la terre peut-il anéantir
+ceux de notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et
+nous nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154].
+N'en parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre
+histoire.
+
+[Note 154: Nullement: les élémens terrestres (si l'on peut en
+distinguer dans la matière), l'air, la terre, l'eau et le feu,
+se mélangent sans cesse, et les particules de ces élémens, qui
+composent le corps humain, obéissent à la même nécessité. Ils ne
+vivent pas, ils ne meurent pas, mais ils se modifient éternellement.
+Ce qui vit et ne meurt pas, c'est l'_esprit_, duquel on peut dire,
+avec Byron, au moment où il se sépare du corps, _il était ici, il
+va là; mais où?_]
+
+40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition
+près d'une barque dorée; il les y fit entrer, et, s'étant placé
+près d'eux, ils s'éloignèrent avec toute la rapidité que l'on
+pouvait obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux.
+Ils ressemblaient à des gens qui attendent leur sentence, et qui
+s'inquiètent d'en connaître le résultat. Enfin la caïque entra
+dans une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient
+des cyprès noirs et élevés.
+
+[Note 155: Une petite baie.]
+
+41. Là, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de
+fer, elle s'ouvrit, et ils avancèrent d'abord à travers d'épaisses
+bruyères flanquées des deux côtés comme avec des tours par de
+grandes allées d'arbres. Ils avaient de la peine à garder leur route
+et étaient obligés de tâtonner;--car la nuit était fermée quand
+ils avaient quitté la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux
+rameurs, ils s'étaient éloignés du bord sans dire un seul mot.
+
+42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin, à
+travers des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes.
+J'allais vous en donner une description détaillée, attendu que les
+pays du nord n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales,
+_et cætera_; mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient
+bien faire en dressant des couches entières dans _leurs_ ouvrages, et
+cela, parce qu'un poète a fait un voyage en Turquie[156].
+
+[Note 156: Le poète dont Byron parle ici est sans doute
+lui-même.]
+
+43. Comme ils enfilaient toujours le même sentier, Juan conçut une
+pensée qu'il souffla aussitôt dans l'oreille de son compagnon:--elle
+aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tête ou dans
+la mienne. «Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de
+hasarder, pour nous rendre libres, un coup décisif. Cassons la tête
+de ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tôt fait que
+dit.
+
+44. «--Oui, dit l'autre, et après, que ferons-nous? _Comment nous
+sauver d'ici_? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand même nous
+pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de
+saint Barthélémy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque
+autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui où nous
+étions auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers,
+comme Ésaü, mon droit d'aînesse pour un beefsteak.
+
+[Note 157: Saint Barthélémy fut écorché vif. Michel-Ange, dans
+le grand tableau du _Jugement dernier_, l'a représenté tenant
+d'une main sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son
+supplice.]
+
+45. «Nous ne pouvons être loin de quelque maison habitée; car la
+confiance avec laquelle le vieux nègre s'est glissé avec ses deux
+captifs dans un sentier aussi étroit, indique assez qu'il est certain
+de trouver ses amis éveillés: un seul cri les ferait tous accourir;
+il est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant,
+vous le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voilà, par Jupiter, un
+beau palais!--et de plus, éclairé.»
+
+46. C'était, en effet, un grand et vaste édifice qui s'offrait à
+leur vue, et sur la façade duquel on avait répandu une infinité
+de dorures et de couleurs variées, suivant l'usage des Turcs et leur
+goût extravagant;--car ils sont peu avancés dans les arts dont leur
+patrie était jadis le centre: chaque _villa_ du Bosphore ressemble
+à un paravent nouvellement peint, ou bien à une jolie décoration
+d'opéra.
+
+47. Comme ils approchaient davantage, l'agréable saveur de certaines
+étuves, de rôtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours
+grâce devant les mortels affamés, vinrent tempérer les intentions
+farouches de Juan, et le rendirent à son innocence habituelle; en
+même tems son ami crut devoir ajouter à ses prudens raisonnemens une
+clause favorablement reçue. «Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord
+un peu, ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous éloigner.»
+
+48. On fait appel, tantôt aux passions, tantôt aux sentimens,
+tantôt à la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois
+rarement usité, attendu que la raison juge toujours les raisonnemens
+hors de saison: quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et
+chacun d'eux plus ou moins s'accorde à nous ennuyer avec l'argument
+qui est son fort; nul ne songe à être bref.
+
+49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je
+n'ignore pas la puissance de l'éloquence, de l'or, de la beauté, de
+la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace,
+comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner
+les bonnes grâces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant
+et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du
+dîner[158].
+
+[Note 158: Cette strophe devrait être gravée au frontispice de
+tous les livres de politique représentative.]
+
+50. La Turquie ne possède aucunes cloches, et cependant on y dîne.
+Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrétiennement
+l'heure du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargés
+d'introduire les invités, mais ils sentaient le fumet des rôtis, ils
+apercevaient des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement,
+les bras nus; et ils regardaient à droite, à gauche, avec l'œil
+prophétique de l'appétit.
+
+51. Déposant donc toute idée de résistance, ils restèrent près et
+derrière leur noir guide, alors bien éloigné de croire sa piteuse
+existence menacée. Après un court intervalle il leur ordonna de
+s'arrêter, et frappant à une porte qui s'ouvrit aussitôt, une
+grande et magnifique salle déploya à leurs yeux toute l'ostentation
+de la pompe ottomane.
+
+52. Je ne veux pas décrire: bien est-il vrai que la description est
+mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour
+décrire son superbe voyage dans une cour étrangère, ne fraye un
+_in-quarto_ et ne demande vos concerts de louanges.--L'éditeur se
+ruine, peu lui importe; et cependant la nature torturée de vingt
+mille manières se résigne avec une patience exemplaire à entrer
+ainsi dans les _guides_, les tours, les esquisses, les vers, les
+appendices[159].
+
+[Note 159: Il n'est pas de pays où l'on publie autant de _Guides_
+et de _Tours_ qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espèces de
+_résumés_ que les jeunes Anglais se croient obligés de faire
+imprimer au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent
+d'attestation à leurs voyages, et on peut les comparer aux thèses
+imprimées de nos avocats et de nos médecins. Les uns et les autres
+sont des livres de famille, peu appréciés du public.]
+
+53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes
+accroupis sur leurs genoux et jouant aux échecs; d'autres causaient
+par monosyllabes, ou semblaient occupés avant tout de leur costume.
+Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornées de becs d'ambre
+plus ou moins précieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-là
+dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur appétit pour le souper
+avec un verre de rum[160].
+
+[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les
+Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour éveiller
+l'appétit. J'en ai vu prendre jusqu'à six verres de _raki_ avant
+leur repas, et jurer qu'ils en dînaient beaucoup mieux ensuite. Je
+voulus moi-même en faire l'expérience, mais je me trouvai comme
+cet Écossais qui, ayant entendu dire que les oiseaux appelés
+_kittiewiaks_ aiguisaient admirablement la faim, en dévora six et se
+plaignit ensuite de _n'avoir pas plus d'appétit qu'auparavant_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidèles achetés,
+quelques-uns levèrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas;
+quant à ceux qui étaient assis, ils ne se dérangèrent nullement:
+un ou deux regardèrent en face les captifs, de l'air que l'on examine
+un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un
+signe à l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles.
+
+55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrêtassent, l'appartement
+et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais
+silencieuses, à l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes
+d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en écho au milieu des ombres
+de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques têtes de femmes
+s'avancèrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au
+travers de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de
+bruit elles entendaient.
+
+[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens
+d'avoir été reçu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin
+et une fontaine en marbre, etc., etc., etc.
+
+ (_Note de Lord Byron_. Voyez sa _Vie_.)
+]
+
+56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient
+encore assez de lumière pour éclairer leur route, mais trop peu pour
+laisser voir ces salles impériales dans toute leur riche et superbe
+splendeur. Peut-être n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant,
+mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense
+appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la
+morte splendeur de l'ensemble.
+
+57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble
+rien du tout dans les déserts, dans les forêts, dans les foules ou
+sur le rivage: là nous savons que la solitude est bien placée; ce
+sont des lieux où elle a toujours tenu son empire: mais dans les
+imposantes salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un
+travail moderne ou d'une antique architecture, une espèce de mort
+nous saisit, en nous trouvant seuls dans un lieu destiné à réunir
+un grand nombre.
+
+58. Un cabinet propre et retiré, un livre, un ami, une dame seule,
+ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de
+l'appétit, voilà ce qui aide un Anglais à passer les soirées
+d'hiver. Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle
+d'un théâtre éclairé par le gaz; mais moi je passe solitairement
+mes soirées dans de longues galeries, et c'est là la cause de mon
+caractère mélancolique.
+
+59. Hélas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse
+lui-même. Je conviens qu'elle est parfaitement à sa place dans une
+église: l'édifice qui parle du ciel, loin d'être mesquin, doit
+toujours être fort et durable, jusqu'à ce que nulle langue ne puisse
+plus déchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais
+depuis la chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au
+genre humain,--et de vastes tombes encore moins.--Il me semble que
+l'aventure de la tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup
+mieux que je ne le pourrais faire.
+
+60. Babel était la maison de chasse de Nemrod; c'était une ville
+merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; là
+régna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu'à ce qu'un beau jour
+d'été il se fût mis à paître; là Daniel, à la grande surprise
+et terreur du peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut
+encore illustrée par Pyrame, par Thisbé, et par la calomniée reine
+Sémiramis.
+
+61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas en
+ce siècle?) quelques incrédules qui, sous prétexte de n'avoir pu
+deviner la position de cette même Babel, ou de ne l'avoir pas voulu
+(Claudius Rich, esq., en a cependant rapporté quelques briques, et
+a publié dernièrement deux Mémoires sur ce sujet); s'il s'en
+trouvait, dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs,
+mécréans que nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas;
+
+63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprimé avec une
+charmante précision la folie maçonique de ceux qui, oubliant la
+grande place de repos, ne rêvent jamais qu'architecture. Nous
+savons quelle est la fin nécessaire des choses et des hommes, morale
+douloureuse (comme toutes les morales); et le _sepulcri immemor struis
+domos_ nous rappelle que nous élevons des maisons quand nous ne
+devrions que creuser des tombes[162].
+
+[Note 162:
+
+ _Tu secanda marmora
+ Locas sub ipsum funus, et sepulcri
+ Immemor, struis domos_.
+
+ (HORACE.)
+]
+
+64. Ils gagnèrent enfin un côté plus retiré, dont les échos se
+réveillèrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvât tout
+ce qu'il était possible d'y désirer, on y voyait de plus une foule
+de choses dont on ne concevait pas l'utilité. L'opulence s'était
+étudiée à encombrer d'objets de toute espèce un appartement
+magnifique, et la nature semblait inquiète de savoir ce que l'art
+avait prétendu faire.
+
+65. Cette salle ne semblait pourtant que la première d'une longue
+rangée ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait où; mais, dans
+cette première, les meubles étaient d'une richesse inconcevable: les
+sophas étaient si somptueux, que c'eût été pécher à demi que
+de s'étendre sur eux; et les tapis étaient d'un point si fin et
+si précieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un
+poisson doré.
+
+66. Cependant le noir, daignant à peine regarder ce qui ravissait
+d'admiration les esclaves, marchait sans précaution sur ce qu'ils
+n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme
+s'ils avaient eu à poser le pied sur la voie lactée et tout son
+attirail d'étoiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire
+nichée dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de là,--ou du
+moins ce n'est pas ma faute,
+
+67. Car je fais tout pour être clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant
+ce meuble, en tira une quantité de vêtemens dignes de couvrir le
+dos du plus riche Musulman. Quant à la variété, on ne pouvait en
+désirer davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout était
+du plus heureux choix, il mit son attention à trouver un costume
+qui convînt, suivant lui, parfaitement aux chrétiens qu'il avait
+achetés.
+
+68. Il jugea à propos de donner au plus âgé et au plus vigoureux
+des deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu'à ses genoux,
+et des culottes qui, loin d'être exposées à crever, convenaient
+parfaitement par leur ampleur à des fesses asiatiques. De plus un
+châle, dont le tissu avait été enlevé à des chèvres nourries
+dans le Cachemire, des pantoufles de safran, une dague riche et
+commode, en un mot tout ce qui pouvait en faire un _dandy_ de
+Turquie[163].
+
+[Note 163: L'emploi des _dandys_, en Angleterre, est le même que
+celui des _petits maîtres_, en France; ils se chargent d'éprouver
+et même de former le goût public en matière de costumes, et ils
+se dédommagent des risées des uns par la _considération_ qu'ils
+obtiennent des tailleurs d'habits.]
+
+69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les
+grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient
+suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis
+il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour améliorer leur sort
+ils n'avaient qu'à se prêter de bonne grâce à la circoncision.
+
+70. Pour sa part, il serait sûrement enchanté de les voir vrais
+croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition à leur
+choix. L'autre s'empressa de rendre grâces à l'excès de bonté qui
+le portait à leur permettre de voter en pareille circonstance;
+«il ne savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu'à quel point il
+approuvait tous les usages d'une nation aussi policée.»
+
+71. Pour sa part,--il ne trouvait à une coutume si ancienne et si
+respectable qu'une légère objection, et encore ne doutait-il
+pas qu'après un petit _repas_, car il se sentait un vif appétit,
+quelques heures de réflexion ne le réconciliassent entièrement
+avec l'opération proposée. «Il y consent! interrompit alors Juan
+furieux, pour moi vous n'avez qu'à me tuer; il faudra circoncire ma
+tête.
+
+72. «--Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit
+l'autre, veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que
+j'avais à dire:--monsieur! comme je disais, aussitôt que j'aurai
+soupé, je réfléchirai si votre offre est susceptible d'être
+acceptée sans observation, pourvu, dans tous les cas, que votre
+extrême bonté en laisse toujours le choix à notre disposition.»
+
+73. Baba s'approchant alors de Juan: «Soyez assez bon pour vous
+habiller vous-même,» et il lui indiquait du doigt des vêtemens dans
+lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes.
+Mais Juan, comme s'il n'eût pas été d'humeur à se prêter à une
+mascarade, et sans daigner répondre, donna de son pied chrétien un
+coup sur les habits; et quand le nègre lui eût dit: «Allons! de
+suite!» il répliqua: «Vieillard, je ne suis pas une dame.
+
+74. --«Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous êtes, dit Baba,
+mais je vous prie de faire ce que je désire. Je n'ai ni tems ni
+paroles à perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander
+la cause d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, répondit
+Baba, d'être trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems
+et lieux plus convenables. On ne m'a pas chargé de vous en dire la
+raison.
+
+75. --«En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux être...--Silence,
+repartit le noir, je vous engage à ne pas me provoquer. Ce courage
+est bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous
+nous trouveriez assez peu disposé à plaisanter.--Comment donc!
+dit Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renoncé aux habits de mon
+sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle
+certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout.
+
+76. «Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme, à
+la vérité; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan
+après un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens
+jurons, faut-il que, malgré mon aversion pour ces nippes de
+femme?.... Que diable ferai-je de tant de gazes?» C'est ainsi que le
+profane parlait des plus belles dentelles qui jamais eussent voilé la
+figure d'une mariée, le matin de ses noces.
+
+77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses
+cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une
+ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du
+lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, _ce qui_,--comme
+nous disons,--ou comme les Écossais, _whilk_[164] (la rime me
+force à rappeler cette différence dans le dialecte: les rois sont
+quelquefois moins impérieux que les rimes);
+
+[Note 164: En anglais _which_, et en écossais _whilk_,
+s'emploient pour exprimer le pronom _ce qui_. Le dernier vers de cette
+strophe rappelle ceux-ci de Molière, dans ses _Femmes savantes_:
+
+ La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois, etc.
+]
+
+78. _Whilk_, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit être attribué à
+la nouveauté de son costume et à l'embarras qu'il lui causait. À
+la fin il se décida, toutefois assez gauchement, à changer de
+place avec sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les
+côtés maladroits de ses accoutremens qui venaient à se détacher;
+puis ayant enfin passé dans une robe ses deux bras, il s'arrêta et
+se mit à le considérer du haut en bas.
+
+79. Il n'y avait plus qu'une difficulté,--ses cheveux n'étaient
+pas assez longs; mais Baba eut habilement recours à tant de tresses
+postiches, que bientôt sa tête fut garnie dans le dernier goût,
+et d'après la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcroît fut
+déguisé sous des rangs de perles, qui formaient en même tems le
+nécessaire complément de sa toilette; Baba n'avait pas oublié de
+lui faire peigner sa tête et de l'humecter d'huiles parfumées.
+
+80. Alors, couché sous une entière et féminine parure, avec le
+léger secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'eût pris,
+dans presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put
+s'empêcher de s'écrier en souriant: «Vous voyez, messieurs, le
+changement est bien complet; à présent, il vous faut venir avec moi.
+J'entends, seulement--madame;» et frappant dans ses mains, quatre
+noirs s'avancèrent au même instant.
+
+81. «Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez
+accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant à vous,
+respectable vierge chrétienne, vous allez me suivre. Pas de
+résistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on
+l'exécute à l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous
+dans l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les
+véritables sages y trouvent les jouissances anticipées du paradis du
+prophète.
+
+82. «Folle que vous êtes, je vous dis que vous n'aviez rien à
+craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux.
+Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi
+léger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais
+je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient à me prendre
+pour ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que
+mon déguisement ne donne pas lieu à une méprise.
+
+83. «--Entêté! venez et voyez du moins,» ajouta Baba, tandis que
+Don Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgré
+la légère contrariété qu'il éprouvait, ne pouvait s'empêcher de
+sourire de la métamorphose. «Adieu, s'écrièrent en même tems les
+deux amis, cette terre paraît fertile en inventions singulières;
+nous voici devenus, l'un à demi musulman, et l'autre jeune vierge,
+avec le secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur.
+
+84. «Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous
+souhaite bon appétit.--Adieu, répliqua l'autre, bien que je sois
+vraiment affligé de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous
+aurons à faire chacun un récit. En ce moment il faut que nous
+suivions la route où le destin nous pousse; conservez précieusement
+votre honneur, bien qu'Ève elle-même n'ait pu garder le sien.--Ah!
+dit la demoiselle, le sultan lui-même n'obtiendra rien de moi, si
+d'abord Sa Hautesse ne promet de m'épouser.»
+
+85. Ils s'éloignèrent alors par des portes séparées. Baba
+conduisit Juan de salles en salles, à travers de somptueuses galeries
+et sur des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque
+dont, malgré l'obscurité, il distinguait, le long des tours,
+l'élévation et la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient
+au loin, et même quand on s'en approchait davantage, on le prenait
+encore pour un temple; car le tout en était vaste, silencieux,
+ambrosial et céleste.
+
+86. La large, haute et brillante porte de cet édifice était en
+bronze doré, et ciselé avec un soin exquis. Là des guerriers
+combattaient avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin
+étaient couchés les vaincus; de ce côté, les captifs s'avançaient
+les yeux baissés, et enfin, dans la perspective, on voyait fuir
+des escadrons. L'ouvrage semblait antérieur au tems où la race des
+Romains transplantés disparut avec Constantin[165].
+
+[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.]
+
+87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables
+à deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pût imaginer,
+étaient accroupis, l'un à droite, l'autre à gauche, comme destinés
+à former un ridicule contraste avec la porte qui déployait, en
+s'élevant au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des
+Pyramides: elle avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour
+qu'il fût possible d'apercevoir ces misérables créatures,
+
+[Note 166: _Les traits d'une porte_, métaphore ministérielle.
+«Le trait _sur les gonds_ duquel _roule_ cette question.» Lisez _la
+Famille Fudge_, ou écoutez Castlereagh.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+
+88. À moins que l'on ne fût sur le point de marcher sur eux: alors
+vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces
+hommes dont la couleur n'était ni noire, ni blanche, ni basanée,
+mais offrait un étrange mélange qu'il n'est pas donné à la plume,
+mais peut-être seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes
+pygmées, monstres sourds et muets, avaient été payés avec une
+somme non moins monstrueuse.
+
+89. Ils avaient une fonction (car ils étaient vigoureux, et ils
+exécutaient quelquefois, malgré leur mince exiguïté, des choses
+fort pénibles), c'était d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient
+sans effort, les gonds en étant aussi doux que les vers de
+Rogers[167]. Souvent aussi ils étaient chargés de passer de fortes
+cordes d'arc, en forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est
+la coutume de ces climats orientaux, et ce sont toujours les muets
+auxquels on y confie les emplois de ce genre.
+
+[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un témoignage encore
+plus flatteur dans _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_:
+
+«Et toi, mélodieux Rogers! lève-toi; rends-nous le doux souvenir du
+passé. Lève-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse
+retentir ta lyre d'une harmonie à laquelle tu l'as accoutumée.
+Replace Apollon sur son trône vacant, et raffermis l'honneur de ta
+patrie et le tien propre.»]
+
+90. Ils parlaient par signes--c'est-à-dire, ils ne parlaient pas du
+tout. Semblables à des incubes[168], leurs yeux restaient attachés
+sur Baba, tandis qu'obéissant au mouvement de ses doigts ils
+poussaient à _reculons_ les deux battans de la porte. Juan
+tressaillit d'abord; en voyant les yeux perçans de ce petit couple
+s'arrêter comme deux serpens sur les siens: comme si leurs regards
+eussent dû empoisonner ou fasciner tous les objets sur lesquels ils
+venaient à s'arrêter.
+
+[Note 168: Ou plutôt à des fils d'incubes. Les incubes pouvaient
+fort bien revêtir de belles formes humaines, tandis que le fruit de
+leur union avec les femmes était nécessairement maigre, chétif,
+rabougri, et aurait sucé le lait de vingt nourrices sans prendre plus
+d'embonpoint.]
+
+91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide,
+quelques légères leçons à Juan. «Il serait, dit-il, à propos
+d'adoucir un peu la majesté tant soit peu masculine de votre
+démarche, et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal à cela) de vous
+laisser un peu moins aller de côté et d'autre, ce qui vous donne
+un air tout-à-fait singulier: si vous pouviez aussi donner à vos
+regards plus de modestie,
+
+92. «Je vous engage à le faire: car ces muets ont des yeux comme des
+aiguilles qui pourraient pénétrer sous vos jupes; et s'ils viennent
+à soupçonner votre déguisement, nous ne sommes pas loin, vous le
+savez, des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se
+peut faire que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans
+barques et cousus dans un sac,--manière de naviguer fort usitée ici
+en pareil cas.»
+
+[Note 169: M.A.P. traduit ce vers:
+
+ _To find our way to Marmara without boats_.
+
+_Arriver sans bateau à Marmara_. Mais les îles de Marmara étant
+éloignées de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est
+évident que l'auteur n'a voulu désigner ici que la mer de Marmara,
+dans laquelle sont situées ces îles.]
+
+93. Après l'avoir ainsi réconforté, il l'introduisit dans une salle
+plus belle encore que la précédente: L'œil s'y promenait sur une
+profusion de richesses qu'il lui eût été impossible de distinguer,
+tant les objets entassés les uns sur les autres y réfléchissaient
+d'éclat; c'était une masse étincelante d'or, de joyaux et de
+pierreries qui formait le plus magnifique désordre que l'on pût
+voir.
+
+94. La richesse avait fait des miracles,--le goût, beaucoup moins. On
+remarque la même chose dans tous les palais de l'Orient et même dans
+les châteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu
+quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les
+diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux;
+mais ils abondent en méchans tableaux, statues, tables et siéges sur
+lesquels je ne m'arrêterai pas à composer des vers.
+
+95. Dans cette salle toute royale, et sur un canapé placé à quelque
+distance, une dame, à demi étendue, reposait dans un abandon digne
+seulement d'une reine. Baba s'arrêta, et en s'agenouillant, fit un
+signe à Juan qui, bien que déshabitué de ses prières, mit aussi
+par instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout
+cela signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tête jusqu'à
+ce qu'il eût terminé tout le cérémonial.
+
+96. La dame se levant avec toute la grâce de Vénus quand elle sortit
+des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui
+firent oublier l'éclat des diamans dont elle était entourée. Puis,
+soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle
+fit un signe à Baba, qui, après avoir baisé le bas de sa robe de
+pourpre, lui parla à l'oreille en désignant du doigt Juan, lequel
+restait toujours à la même place.
+
+97. Son aspect était aussi noble que son rang, et sa beauté était
+de celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'idée. J'aime
+mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer à la calomnier en
+voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si
+jamais je reproduisais à vos yeux les couleurs de la vérité: c'est
+donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi
+imparfaites.
+
+98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'était plus dans
+son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des
+formes que le tems oublie de flétrir et auxquelles sa faux pardonne
+aux dépens de créatures plus vulgaires; telle avait été Marie la
+reine d'Écosse.--Les larmes et l'amour véritables détruisent bien
+la beauté, les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant
+il est quelques femmes desquelles les rides n'approchèrent jamais,
+par exemple--Ninon de Lenclos.
+
+99. Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un
+groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habillées de même,
+c'est-à-dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On eût pu les
+prendre pour une charmante troupe de nymphes, et même elles auraient
+pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins,
+pour ce qui est de l'extérieur; je ne prétends ici rien garantir
+au-delà.
+
+100. Elles s'inclinèrent avec soumission et sortirent, mais non par
+la porte qui avait amené Baba et Juan. Celui-ci, toujours à quelque
+distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet étrange salon,
+bien capable en effet d'arracher l'admiration et les éloges, car on
+éprouve en même tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et
+je déclare même ici que je n'ai jamais conçu le grand bonheur du
+_nil admirari_.
+
+[Note 170:
+
+ _This on salloon much fitted for inspiring
+ Marvel and praise; for both or none things win_.
+
+Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore
+mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici à Lord Byron: «Ce
+salon bien digne d'inspirer l'admiration et _la surprise; car l'une ne
+va pas sans l'autre_.]
+
+101. «Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vérité nue,
+cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les
+hommes heureux ou pour les maintenir tels.» Telles sont du moins les
+propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems
+avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien
+pénétrer du même précepte; mais si personne n'_avait admiré_,
+Pope aurait-il voulu chanter, et Horace eût-il trouvé d'immortelles
+inspirations?
+
+[Note 171:
+
+ _Nil admirari prope res est una, Numici,
+ Solaque, quæ possit facere et servare beatum._
+
+ (HORACE, ep. VI, lib. I.)
+
+Creech, célèbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700
+comme le rapporte Suard dans la _Biographie universelle_. On lui doit
+les traductions en vers anglais de Lucrèce, d'Horace, de Théocrite
+et de plusieurs autres poètes.]
+
+102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit à Juan
+signe d'approcher; puis il l'engagea à s'agenouiller une seconde fois
+et à baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait répéter
+une seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit
+en sourcillant «qu'il en était fâché, mais qu'il ne toucherait
+jamais d'autre soulier que celui du pape.»
+
+103. Baba, indigné de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes
+remontrances, et alla même jusqu'à (tout bas) le menacer du
+cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humilié quand il se fût
+agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable
+à l'_étiquette_ dans les appartemens royaux ou dans les cours
+impériales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de
+comté[172].
+
+[Note 172: On désigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de
+_la Comté_ tous les officiers municipaux d'un comté. C'est ainsi
+qu'on doit l'entendre ici.]
+
+104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles,
+et il n'en réfléchissait pas davantage. Le sang castillan de tous
+ses fiers ancêtres bouillonnait dans ses veines; et plutôt que
+de condescendre à déshonorer sa race, il eût vu mille épées le
+frapper de mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il était impossible
+de penser au _pied_, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main.
+
+105. C'était là un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu
+de halte diplomatique, où les deux parties délibérantes pouvaient
+plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan témoigna le plus vif
+empressement à s'acquitter de toutes les politesses décentes et
+convenables, et il ajouta même que cet usage était le plus habituel
+et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore
+aux gentilshommes de baiser la main des dames.
+
+106. Il s'avança, et, de mauvaise grâce, toucha les doigts pourtant
+les mieux nés[173] et les plus beaux qui jamais eussent reçu la
+passagère empreinte des lèvres; doigts que la bouche parcourt avec
+trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir étreindre quand il lui
+est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces désirs-là
+si vous venez à toucher la main d'une personne aimée; celle même
+d'une belle étrangère a fait plus d'une fois chanceler la constance
+de presque une année.
+
+[Note 173: Il n'y a peut-être pas de meilleur indice de la
+naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle
+que puisse transmettre l'aristocratie.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+107. La dame le regarda attentivement, et ordonna à Baba de se
+retirer. Celui-ci obéit de l'air d'un homme accoutumé à de
+semblables mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement
+de cet ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le
+regarda en souriant légèrement, et prit congé de lui, avec ce
+visage satisfait que montrent les honnêtes gens quand ils ont fait
+une bonne action.
+
+108. Aussitôt qu'il fut parti, un changement soudain s'opéra.
+J'ignore quelles pouvaient être les pensées de la dame, mais son
+brillant front devint le siége du plus singulier trouble; ses joues
+charmantes s'animèrent d'un sang plus vif, semblable à ces nuages
+d'été qui se déploient dans le ciel à l'instant où le soleil
+tombe. Dans ses grands yeux confus se peignait un mélange de
+sensations altières et voluptueuses.
+
+109. Sa beauté réunissait tous les charmes de son sexe; ses traits
+avaient toute la séduction du diable, quand, sous la forme d'un
+chérubin, il alla tenter Ève, et, par ce moyen (Dieu sait lequel),
+ouvrit le chemin au mal. L'œil eût même aussi bien trouvé des
+taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait.
+Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle
+avait toujours l'air de commander plutôt que celui de céder.
+
+110. Quelque chose d'impérial ou d'impérieux entourait d'une chaîne
+toutes ses paroles. Ou bien encore, une chaîne serrait, pour ainsi
+dire, votre cou, dès qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de
+plaisir eux-mêmes se changent en peine quand on a devant les yeux la
+plus faible idée de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est
+vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels.
+L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.
+
+111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son signe
+de tête n'était pas une inclination, ses petits pieds eux-mêmes
+témoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du
+haut rang de leur maîtresse.--Ils marchaient comme sur des têtes
+prosternées; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour
+ajouter encore à son extérieur imposant, un poignard ornait sa
+ceinture; il indiquait qu'elle était l'épouse du sultan (et non pas
+la mienne, grâces au ciel).
+
+112. «Entendre et obéir» avait dès sa naissance été la suprême
+loi de tout ce qui l'entourait. «Remplir toutes les fantaisies qu'il
+lui plaisait de concevoir», tel avait été le principal emploi de
+ses esclaves. Sa naissance était illustre, sa beauté presque
+toute céleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pût
+satisfaire; j'ai la conviction, si elle eût été chrétienne, que
+nous aurions fini par découvrir le _mouvement perpétuel_.
+
+113. Tout ce qu'elle voyait et semblait désirer lui était offert;
+tout ce que, sans le voir, elle supposait visible, était aussitôt
+cherché de tous côtés, et dès qu'on l'avait trouvé, acquis
+sans qu'on s'arrêtât au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir
+des fantaisies, on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les
+satisfaire; telle était pourtant la grâce de son despotisme, que les
+femmes ne trouvaient jamais à lui reprocher que sa figure.
+
+114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fixé ses regards tandis
+qu'on le conduisait au marché. Aussitôt elle avait ordonné qu'il
+fût acheté; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer à un
+mauvais coup, Baba connaissait les moyens à prendre pour l'acquérir.
+Elle n'avait pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce
+qui doit servir à expliquer le costume que Juan venait de revêtir
+malgré lui.
+
+115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le déguisement: et si
+maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait
+concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux
+sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs épouses, les
+empereurs eux-mêmes ne sont que de simples maris, et il y a des
+exemples de rois et de fils de rois mystifiés; c'est ce que nous
+apprend, avec la dernière exactitude, l'expérience à l'égard des
+uns, la tradition pour ce qui regarde les autres[174].
+
+[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidélités du
+prince et de la princesse de Galles.]
+
+116. Mais au point spécial de notre histoire: elle ne supposait
+plus de nouvelles difficultés, et même elle crut faire preuve
+d'une excessive condescendance, quand, s'adressant à une créature
+nouvellement acquise, elle lui dit sans préambule et en laissant
+tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse:
+«Chrétien, peux-tu aimer?» Ces mots devaient bien, selon elle,
+suffire pour l'émouvoir.
+
+117. Et ils l'auraient ému en effet dans un autre tems et dans un
+autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit était encore rempli de son île
+et de la grâce ionienne d'Haidée, sentit rejaillir vers son cœur le
+sang vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi pâles que
+les neiges d'orage à demi fondues; ces mots pénétrèrent jusqu'à
+son ame comme des lances arabes. Il ne répondit pas un mot, mais il
+fondit en larmes.
+
+118. Elle en fut vivement offensée, non pas offensée par les larmes
+mêmes, les femmes en répandent et les emploient à leur bon plaisir;
+mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus
+pénible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans,
+ceux d'un homme brûlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un
+fer aigu les arrache de son cœur; en un mot, c'est pour elles un
+soulagement, et pour nous c'est une torture.
+
+119. Elle l'aurait volontiers consolé, mais elle n'en connaissait
+pas les moyens. N'ayant jamais eu d'égales, rien ne lui avait encore
+apporté la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pensé,
+même en rêve, qu'il existât des chagrins d'une espèce vraiment
+sérieuse; son front avait bien révélé de frivoles impatiences,
+mais elle ne concevait pas comment, si près de ses yeux, les yeux
+d'un autre pouvaient contenir une larme.
+
+120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que ne
+peuvent en étouffer les grandeurs: et quand une sensation forte
+quoiqu'inconnue se présente,--les plus tendres impressions
+s'emparent des cœurs féminins comme de leur terre native. En toutes
+circonstances, elles versent «le vin et l'huile» samaritains sur les
+plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant
+d'en concevoir la cause, s'aperçut avec étonnement que ses yeux
+étaient mouillés.
+
+121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan,
+qui n'avait pu se défendre d'un instant d'accablement en entendant
+quelqu'un lui demander aussi inopinément s'_il avait_ aimé, rendit
+bientôt leur stoïcisme à ses yeux, tandis que la faiblesse dont il
+rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas
+aveugle à tant de beauté, mais il n'en sentit que plus d'indignation
+de ne pas être libre.
+
+122. Pour la première fois de sa vie, Gulleyaz fut entièrement
+déconcertée. On ne lui avait adressé jusqu'alors que des prières
+ou des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en
+confortable tête-à-tête avec celui qu'elle espérait conduire sur
+le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le
+martyre: ils en avaient déjà consumé près d'un quart.
+
+123. Ici je veux bien spécifier, pour les personnes qui se
+trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est
+permis de perdre,--c'est-à-dire s'ils se trouvent dans les climats
+méridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacité excessive, mais
+là le moindre délai constitue un grand crime: vous vous souviendrez
+donc que la plus grande faveur est d'obtenir un délai de deux minutes
+pour la déclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort à
+votre réputation.
+
+124. Celle de Juan était honorable: mais elle pouvait encore grandir
+s'il n'avait toujours eu la tête remplie des formes d'Haidée; ce
+souvenir, chose singulière, ne pouvait l'abandonner, et le rendait
+du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son côté, le considérait
+comme son débiteur; c'était elle, en effet, qui l'avait fait
+pénétrer dans ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint
+pâle, et puis rougit encore une seconde fois.
+
+125. Enfin, d'un air tout-à-fait impérial, elle posa sa main sur les
+siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrêta tendrement
+sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trône pour
+persuader;--toujours le même silence: son front s'obscurcit, mais
+elle réprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe
+à employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste
+pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y
+tint immobile.
+
+126. L'épreuve était rude, et Juan le sentait vivement; mais il
+était armé de douleur, de rage et de fierté; et bientôt, par
+une légère violence, il se débarrassa de ses beaux bras, et il la
+replaça toute languissante à ses côtés. Alors il se leva d'un air
+altier; il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant sur
+ceux de Gulleyaz: «l'aigle ne s'accouple pas, s'écria-t-il, en
+prison; et moi je ne servirai jamais la capricieuse sensualité d'une
+sultane.
+
+127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement
+aimé;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux
+et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les cœurs
+libres. La splendeur qui m'environne ne m'éblouit pas: quel que
+soit ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tête peut se
+courber, les genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône,
+et les mains obéir;--mais que nous sommes toujours maîtres de nos
+cœurs.»
+
+128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour nous; il en
+était autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil.
+Elle croyait que, la terre étant faite pour les reines et les rois,
+le moindre de ses ordres devait toujours être reçu avec transport.
+Mais de savoir si le cœur était placé à droite ou bien à gauche,
+elle ne s'en était jamais souciée; tant est grande la perfection
+qu'inspire la _légitimité_ à ceux de ses favoris qui sentent bien
+tous les droits qu'elle leur donne sur les hommes.
+
+129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était si belle, que
+même si elle se fût trouvée placée dans la plus humble condition,
+elle eût pu édifier un royaume, ou le bouleverser s'il existait
+déjà. On présume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à
+des charmes si rarement perdus pour celles qui les possèdent. Elle
+pensait qu'ils lui donnaient un _double droit divin_, et moi-même je
+partage la moitié de son opinion.
+
+130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé votre virginité,
+rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre
+douairière dont vous ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque
+des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée,
+ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chanté sur
+ce sujet, vous pourrez supposer quel dut être l'air d'une jeune et
+candide beauté se trouvant en pareille position.
+
+131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la
+lady Booby[175], Phèdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre
+de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,--ô jeunes gens
+de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent trop peu, et
+jamais, en vous représentant le peu que vous en avez appris, vous ne
+vous ferez une idée de la colère de Gulleyaz.
+
+[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.]
+
+132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, une lionne, ou
+toute autre intéressante bête de proie, sont des similitudes qu'on
+a toujours sous la main pour peindre la désolation d'une dame à
+laquelle on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment
+pas la moitié de ce que je devrais dire; et, s'il vous plaît,
+peut-on en conscience comparer, pour une mère, la perte d'un ou de
+plusieurs nourrissons avec celle de l'espérance de jamais en avoir
+d'autres?
+
+133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les
+lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien
+n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement d'une
+famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent
+jusqu'à quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs
+enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux
+pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus
+grande de la _cause_.
+
+134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots
+inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses
+joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car
+l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait
+éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; et vous-mêmes qui
+avez vu des colères de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne
+vous feriez pas encore une idée de la sienne.
+
+135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant de
+plus l'eût tuée. Ce fut un éclair rapide de l'enfer. Rien de plus
+sublime qu'une colère énergique: horrible à voir, mais grande
+à raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient frapper
+les rochers d'une île.--Les cruelles passions, dont les formes de
+Gulleyaz étaient alors le siége, l'avaient transformée en une
+sublime tempête incarnée.
+
+136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un
+emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas
+à fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux
+ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un ton plus bas,
+faut-il en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de
+sûr, c'est que, comme Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer,
+tuer[176].» Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang.
+
+[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie
+malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et
+quand j'aurai attrapé ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue,
+tue, tue.» (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du
+marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot
+qui ont réuni leurs efforts pour revoir, corriger et _préfacer_ sa
+traduction, ont tous négligé de rendre ce passage, qui me paraît
+d'une grande beauté.]
+
+137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa rapidement comme
+lui; elle passa sans une parole:--réellement il lui fut impossible de
+parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe,
+et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit son visage,
+semblable à l'onde qui s'élance vivement au travers d'une voie
+nouvellement découverte. Elle se sentait humiliée;--et, pour les
+gens de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire:
+
+138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés de sang et de
+chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour être de
+terre, ne sont pas précisément de la boue; que les urnes et les
+cruches, sorties de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt
+mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant avoir eu
+les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce
+qu'elle leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger,
+et elle y parvient même souvent.
+
+[Note 177: Ajoutons: et la France.]
+
+139. La première idée de la sultane fut de priver Juan de la tête;
+la seconde, de sa seule présence; la troisième, de lui demander
+où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à force de
+sarcasmes à se repentir; la cinquième, d'appeler ses femmes et de
+se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième,
+de condamner Baba au cordon:--mais son grand expédient fut de se
+rasseoir et de sangloter.
+
+140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais une circonstance
+rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main.
+Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrés, et il n'était pas
+impossible qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement.
+Elle pensa à tuer Juan;--mais le pauvre garçon! sans doute il le
+méritait par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manière
+de pénétrer jusqu'à son cœur n'était pas de lui ouvrir la tête.
+
+141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser héroïquement
+empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; à mourir dans les
+plus affreuses tortures, à servir de proie aux lions, ou d'amorce
+aux poissons; tout cela pour ne pas commettre un péché,--qui n'avait
+pour lui aucun attrait. Mais toutes ses résolutions de mourir se
+fondirent comme la neige devant les pleurs d'une femme.
+
+142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de
+ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan.
+D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il
+y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il en fut à
+s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire
+son vœu, et une dame son serment, quand ils sont prêts à oublier
+tant soit peu l'un et l'autre.
+
+143. Juan commença donc par bégayer quelques excuses; mais, en
+pareil cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce
+que les muses chantèrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus
+_dandy_, ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais
+Castlereagh. Déjà cependant un languissant sourire lui donnait
+l'espoir d'obtenir sa grâce; mais avant qu'il allât plus loin, le
+vieux Baba entra avec vivacité.
+
+144. «Fille du soleil, sœur de la lune (telles étaient ses
+expressions) et impératrice de la terre! Vous dont le froncement[178]
+détruit l'harmonie des sphères, dont le sourire fait sauter de joie
+toutes les planètes; votre esclave,--il espère n'avoir pas mis trop
+d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime
+attention: le soleil lui-même m'a envoyé comme un rayon pour vous
+annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.
+
+[Note 178: Nous ne disons guère que _froncement des sourcils_;
+les Anglais disent mieux et plus énergiquement _frown_. _Des
+sourcils_ est en effet une espèce de pléonasme que l'académie, dans
+l'intérêt de notre poésie, ferait bien de déconsidérer.]
+
+145. «--La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme vous le dites?
+J'aurais souhaité qu'il consentît à voiler ses rayons jusqu'au
+matin! mais ordonnez à mes femmes de former la voie lactée. Partez,
+ma vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.--Et
+toi, chrétien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu
+veux mériter le pardon de tes précédens mépris.»--Ici elle fut
+interrompue par un bruit sourd, et enfin par un cri: «Le sultan
+arrive.»
+
+146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane,
+puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entière
+pouvait être longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de
+politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance quand elle
+était nocturne. Gulleyaz, en effet, était la dernière de ses
+femmes, étant naturellement la plus aimée des quatre.
+
+147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, dont le turban
+descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux
+yeux. Arraché d'une prison pour présider une cour, il devait son
+élévation au cordon qui avait étranglé son frère[179]. C'était
+un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés dans les
+histoires de Cantemir et de Knolles[180]; espèce peu glorieuse, si
+l'on en excepte Soliman, la gloire de sa race[181].
+
+[Note 179: _Habdul-Hamid_ succéda à son frère, Mustapha III,
+en 1774; mais c'est par une licence poétique que Byron fait mourir
+du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de
+cinquante-huit ans.]
+
+[Note 180: Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur
+d'une _Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'Empire
+ottoman_, écrite en latin, et traduite en français par de
+Jonquières: elle va jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien
+anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur d'une _Histoire générale
+des Turcs, jusqu'en 1610_. On trouve dans la première partie de cet
+ouvrage peu connu, même en Angleterre, une foule de curieux détails
+sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit la continuation,
+jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.]
+
+[Note 181: Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que
+Bacon, dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le
+dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses
+paroles: «La fin de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman,
+que l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman
+sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le
+deuxième Soliman comme un prince supposé.» Mais il arrive souvent
+à Bacon de n'être pas très-fidèle dans ses autorités historiques.
+J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirés seulement de ses
+apophthegmes.
+
+Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé
+à relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres
+aussi légères qui se sont glissées dans l'édition des _British
+Poets_, faite par le justement célèbre Campbell.--Je le fais,
+au reste, dans des intentions amicales, et j'espère qu'on ne s'y
+méprendra pas.--Si quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais
+des talens et du caractère loyal de cet écrivain, ce serait sa
+défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, contre les propos
+et les _grub-street_[C] du jour.
+
+Voici donc les inadvertances dont je veux parler:
+
+1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses
+principaux caractères à Smollett,» il est certain que le _Guide aux
+eaux de Bath_, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'_Humphry
+Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu
+fournir quelques traits à TABITHA, etc., etc.,) fut seulement écrit
+durant le dernier séjour de Smollett à Livourne, en 1770.--_Ergo_,
+s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit être regardé comme le
+créancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses
+Vies de Smollett et Anstey.
+
+2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol.
+I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers:
+
+ «_Nor he who, for the bane of thousands born
+ Built God a church, and laughed his word to scorn_.»
+
+Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de
+Ferney, dont l'inscription était: _Deo erexit Voltaire_.
+
+3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:
+
+ «_To gild refined gold, to paint the rose
+ Or add fresh perfume to the violet_.»
+
+Ces corrections n'embellissent nullement l'original,
+
+ «_To gild refined gold, to paint the_ lily
+ To trow a perfume on _the violet_.»
+
+ (KING JOHNS.)
+
+Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il
+devrait encore se garder d'accuser légèrement de _plagiat_ l'un de
+ses frères en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce
+de choses (sauf l'argent) que les pensées des autres.--Elles ne
+manquent jamais d'être réclamées; mais certes il est fort pénible
+d'être dénoncé comme _débiteur_, quand on se trouve, au contraire,
+le _créancier_: tel est le cas d'Anstey à l'égard de Smollett.
+
+Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait
+aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à
+chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit
+le faire avec désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et
+incontestable réputation d'écrivain original, il est en même
+tems le seul poète de nos jours (Rogers excepté) auquel on puisse
+reprocher d'avoir écrit _trop peu_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note C: Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les
+plus dépréciés et à tous les petits livres écrits par et pour la
+canaille, vient de ce que ces productions se débitent presque toutes,
+à Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).]
+
+148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande pompe, et disait
+ses prières avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au
+reste, il laissait à son visir le soin de son gouvernement, et ne
+témoignait qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je
+ne sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;--mais
+aucun commencement de procédure n'attestait le moindre conjugal
+désaccord[182]: on peut même dire que ses quatre femmes et ses mille
+jeunes filles renfermées se conduisaient avec autant de régularité
+qu'une seule reine chrétienne.
+
+[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de
+Georges IV avec la reine Caroline.]
+
+149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, on entendait peu
+parler du criminel et du genre de son crime. Le récit en glissait
+à peine sur une seule lèvre.--Un sac et la mer dont on connaissait
+l'incorruptible discrétion avaient promptement rétabli le calme,
+et le public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La
+presse périodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en
+valait que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.
+
+150. Il découvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune
+était ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne fût
+plate, attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans
+avoir rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire était de
+même, sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troublé çà
+et là par des pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais
+ceux-là jamais ne se rendaient aux _Sept-Tours_[184].
+
+[Note 183: _Giaours_ (infidèles), les princes chrétiens.]
+
+[Note 184: C'est l'immense château dans lequel on conduit
+les étrangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur.
+Gulleyaz y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination à
+celle de la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des
+prisonniers d'état. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer
+la magnifique description des appartemens, que Byron a placée au
+commencement de ce chant.]
+
+151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on amenait pour y
+résider, quand une guerre était résolue, et cela conformément
+au véritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre à
+d'infâmes marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique,
+de décharger leur spleen en créant un amas de chicanes, et en
+rédigeant leurs mensonges sous le nom de _dépêches_, sans exposer
+un seul poil de leurs moustaches[185].
+
+[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Démon du midi_, qui le
+premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours de
+l'Europe, des envoyés dont tout le rôle se bornait à espionner les
+souverains chez lesquels ils étaient accrédités. Les autres princes
+ne tardèrent pas à suivre ce funeste exemple.]
+
+152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Dès
+que les premières commençaient à sortir d'enfance, elles étaient
+renfermées dans un palais où elles vivaient comme des nonnes
+jusqu'à ce qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, celle
+dont le tour était venu l'épousait, quelquefois à peine âgée de
+six ans.--Cela pourra sembler étrange, mais rien n'est plus réel,
+et la raison, c'est que le bacha était tenu de faire un cadeau à son
+nouveau beau-père.
+
+153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce que le tems
+arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou un trône; mais les destins
+seuls connaissaient auquel des deux ils seraient appelés. En
+attendant, ils recevaient une éducation toute royale,--comme
+l'avénement l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier présomptif
+ne manquait de se montrer aussi digne d'être pendu que couronné.
+
+154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues à son rang, salua
+sa quatrième épouse; et Gulleyaz mit aussitôt dans ses regards une
+tendre flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi
+qu'il convient de faire aux dames coupables de quelque espièglerie.
+Pour empêcher qu'on ne les soupçonne d'avoir rompu leur ban, il faut
+qu'elles se montrent doublement empressées de l'observer, et nul mari
+ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a
+jugé digne de s'en aller au ciel.
+
+155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en
+les arrêtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperçut
+Juan dans son déguisement: il n'en parut nullement choqué ni
+surpris, mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis
+que Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. «Je vois,
+dit-il, que vous avez acheté une nouvelle fille; il est déplorable
+qu'une simple chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle
+réunit.»
+
+156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir
+et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient
+également perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît
+quelque attention à une giaour, quand ses lèvres impériales ne
+s'étaient jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors
+commença un chuchotement, un mouvement des yeux et des têtes; mais
+l'étiquette ne permit à aucune d'elles de ricaner.
+
+157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes
+en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats,
+leur chasteté n'a pas cette qualité astringente qui, dans le Nord,
+prévient les crimes inattendus et donne à notre moral une pureté
+supérieure à celle de la neige. Le soleil, qui, chaque année, fait
+fondre les glaces polaires, produit sur le vice un effet entièrement
+contraire.
+
+158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien
+que nous ayons assez de matière; mais il est tems, suivant les
+anciennes lois de l'épopée, de replier nos voiles, et de mettre
+à l'ancre notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les
+applaudissemens qu'il mérite, le sixième offrira des traits
+d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère lui-même dormit
+quelquefois, vous passerez bien à ma muse un court et léger
+assoupissement.
+
+
+
+
+PRÉFACE DES SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS.
+
+
+Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des chants suivans (le
+septième et le huitième), sont tirés d'un ouvrage français
+intitulé: _Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens
+attribués à Don Juan sont de toute réalité; entre autres la
+circonstance d'un enfant sauvé par lui et qui le fut effectivement
+par le dernier duc de Richelieu, alors volontaire au service de
+Russie, et devenu plus tard le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa,
+où son nom et sa mémoire seront à jamais respectés.
+
+On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives
+au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites
+quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait
+expiré avec lui, elles auraient été supprimées; mais comme elle
+lui a survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de
+mort qui soit propre à retenir l'expression franche des opinions
+de ceux qu'il s'efforça d'asservir pendant toute la durée de son
+existence. Que dans la vie privée il ait été ou non un homme
+aimable, c'est ce qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce
+qui est de pleurer sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande
+ne pleurera plus sa naissance. Comme ministre, je le crois, avec
+plusieurs millions de citoyens, l'homme des intentions les plus
+despotiques et de l'intelligence la plus faible qui jamais ait
+opprimé une nation[186]. C'est, depuis les Normands, la première
+fois que l'Angleterre a été insultée par un ministre (du
+moins[187]) qui ne savait pas parler anglais, et que le parlement
+consentit à recevoir des ordres dans le langage de mistress
+_Malaprop_.
+
+[Note 186: Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le
+voir, écrit en 1821.]
+
+[Note 187: Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant
+Castlereagh, dans le même cas, entre autres, Guillaume III et Georges
+Ier. C'est ce que cette parenthèse semble vouloir rappeler.]
+
+Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails sur sa
+mort; je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que
+Waddington ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait
+enseveli dans un carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et
+d'une potence. Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de
+bon ton,--un suicide sentimental:--il se coupa tout simplement
+«_l'artère carotide_» (admirez leurs connaissances)! Vite donc la
+pompe funèbre; l'abbaye; les sanglots de la douleur poussés--par les
+journaux;--l'éloge du défunt ensanglanté, prononcé par le
+Coroner (digne Antoine d'un pareil César),--et les propos atroces et
+nauséabonds d'une poignée de conspirateurs dégradés, contre tout
+ce que la patrie renferme de sincère et d'honorable. La _loi_[188]
+devait trouver dans sa mort de deux choses l'une,--ou qu'il était un
+criminel, ou bien un fou;--dans ces deux cas, il n'y avait pas grande
+matière à panégyrique. Il avait été dans sa vie--ce que tout le
+monde sait, ce que la moitié de l'univers sentira long-tems encore,
+à moins que sa mort ne donne une _leçon morale_ aux Séjans
+européens qui lui survivent[189]. Mais en tout cas, c'est quelque
+chose de consolant pour les nations de voir que leurs oppresseurs ne
+sont pas heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent assez
+bien de leurs actions, pour prévenir eux-mêmes la sentence du genre
+humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; et laissons l'Irlande
+écarter du sanctuaire de Westminster les cendres de son illustre
+Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé
+par le Werther de la politique!!!
+
+[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanité sont
+moins rigoureuses; mais comme les _légitimes_ ont toujours en bouche
+le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les
+regarde.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du
+génie, un génie presque universel. C'est un orateur, un poète, un
+homme d'État et d'esprit. Or, un homme vraiment distingué ne peut
+long-tems se traîner dans l'ornière d'un prédécesseur tel que
+Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais
+le voudra-t-il? J'en ai au moins l'espérance.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un
+des défenseurs les plus zélés de l'indépendance de l'Irlande et de
+l'affranchissement des catholiques, mort en 18...]
+
+Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un
+autre point de vue, aux chants de ce poème déjà publiés, je me
+contenterai, pour toute réponse, de faire deux citations de Voltaire:
+
+«La pudeur s'est enfuie des cœurs et s'est réfugiée sur les
+lèvres.»
+
+«Plus les mœurs sont dépravées, plus les expressions deviennent
+mesurées; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.»
+
+Voilà une vérité applicable à la masse des êtres vils et
+hypocrites qui corrompent la génération anglaise de ce siècle,
+et c'est la seule réponse qu'ils méritent de recevoir. Le titre
+vulgaire et trivial de blasphémateur,--qui, joint à ceux de radical,
+libéral, jacobin, réformateur, etc., compose le dictionnaire
+débité chaque jour par nos mercenaires politiques, devrait être
+un titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent la première
+signification. Socrate et Jésus-Christ ont été mis à mort
+publiquement comme blasphémateurs; beaucoup d'autres ont subi,
+beaucoup d'autres subiront peut-être encore le même supplice pour
+avoir réclamé contre les plus crians abus du nom de Dieu et de
+l'intelligence humaine. Mais persécuter n'est pas la même chose
+que réfuter ou même triompher. Le _malheureux incrédule_, comme on
+l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus
+fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles
+sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces
+souffrances mêmes, endurées pour mettre sa conscience en repos,
+feront au déisme plus de prosélytes[191], que l'exemple des prélats
+d'une autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'état
+suicidés à l'oppression, ou celui des homicides pensionnés à
+l'alliance impie qui ose insulter assez l'intelligence publique pour
+affecter le nom de _Sainte_! Je ne veux pas ajouter à la honte des
+infâmes, ou des morts; mais il serait bien tems que les défenseurs
+payés de ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent quelque
+chose de l'effronterie de leur langage, péché le plus criant de cet
+égoïste et bavard siècle; et--mais en voilà bien assez pour le
+moment.
+
+[Note 191: Quand Lord Sandwich dit «qu'il ne savait pas de
+différence entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie,» l'évêque
+Warburton répliqua: «L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et
+l'hétérodoxie la _doxie_ d'un autre homme.» De nos jours, un
+prélat semble avoir découvert une troisième espèce de _doxie_, qui
+n'a pas fortement ajouté, aux yeux des élus, à la gloire de ce que
+Bentham appelle l'_Église de l'Englandisme_.]
+
+
+
+
+Chant sixième.
+
+ SIR TOBIE.--«Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y
+ aura plus ni ale ni gâteaux?»
+
+ LE BOUFFON.--«Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre
+ brûlera la bouche.»
+
+ (SHAKSPEARE, _la Douzième nuit_, ou _Ce que vous voudrez_,
+ acte II, scène 3.)
+
+
+1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en
+saisit le flux[192],»--vous savez le reste, et la plupart d'entre
+nous l'ont dit et le répètent encore: nous en sommes tous bien
+convaincus, et cependant il en est peu qui savent deviner ce moment
+avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit,
+tout est pour le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que
+considérer la fin: souvent les choses reprennent un heureux cours
+après avoir été désespérées.
+
+[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.]
+
+2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en
+saisit le flux on parvient,»--Dieu sait où. Ce serait un bon marin,
+celui qui pourrait tracer avec précision, sur sa carte, tous les
+courans de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas
+comparables avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes
+calculent avec leur tête;--mais les femmes cèdent à l'impulsion de
+leur cœur ou de ce que Dieu seul sait!
+
+[Note 193: Ou Boehm, célèbre rêveur philosophique allemand,
+mort en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illuminés, et
+ses partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait
+le plus d'honneur, c'est d'avoir été l'un des précurseurs de Kant.]
+
+3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'étourderie,
+de vivacité et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui
+risquerait volontiers un trône, le monde, l'univers pour être aimée
+comme elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux étoiles
+que de n'être pas libre comme le sont les vagues au moment où
+s'élève la brise,--une telle femme, il est vrai, est un diable
+(s'il en existe un seul); mais elle est capable de faire bien des
+manichéens.
+
+4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trônes et
+le monde, que, si la passion vient à produire les mêmes maux, nous
+n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs
+dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine,
+ce ne sont pas ses conquêtes qui ont mis son nom à la mode; Actium
+seul, perdu pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand poids
+que tous les exploits de César.
+
+5. À cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais
+qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car à cet âge on se rit
+de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems où je
+n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes à perdre, mais enfin
+où, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un cœur,--ce qui
+valait un monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra ces
+sentimens purs que j'ai laissé fuir.
+
+6. C'était le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-être, comme celui
+de _la veuve_, me sera-t-il compté pour quelque chose dans la suite,
+sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui
+ont aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre
+rien de comparable à ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons
+que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'était avant que le
+front de la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés,
+par les pleurs de--mais c'est à la chronologie qu'il appartient de
+calculer les années.
+
+[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli,
+et c'est bien à tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_ ne
+s'appliquent pas spécialement, comme celui de _jouvenceau_, à des
+personnes de quinze à vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois
+employé, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux
+mots, quand ils n'ont pas été remplacés précisément.]
+
+7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de nos héroïnes
+dans une situation moins étrange que critique: en effet, il n'est pas
+rare que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une
+femme défendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive
+antipathie pour les péchés de cette espèce; ils ne sont nullement
+du caractère de ce sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le
+stoïque Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius[195].
+
+[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.]
+
+8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; je l'avoue, je
+le déplore, je la condamne; mais je répugne, même en poésie, à
+toute fiction, et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère
+vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses passions
+étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas que le cœur de son mari
+(supposé même qu'il fût à elle) dût la satisfaire, attendu qu'il
+avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.
+
+9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithméticien_[196]: mais en
+examinant le _livre de théorie_ avec une précision féminine, il
+paraît démontré, sans même porter en compte les années de sa
+hautesse, que la belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En
+effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, elle
+n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie d'une chose dont
+on devrait toujours avoir le monopole,--le cœur.
+
+[Note 196: «Certes, a dit le More, j'ai déjà choisi mon
+officier, et quel est-il? ma foi, un grand arithméticien, un Michel
+Cassio, Florentin, qui ne connaît d'une bataille que le livre de
+théorie.»
+
+ (_Othello_, acte Ier, scène Ire.)
+]
+
+10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup à tous les droits
+de possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dévotes
+ne sont pas les moins exigeantes; elles grossissent même du double la
+gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles nous assiégent
+de poursuites et de procès (comme les tribunaux le prouvent à
+chacune de leurs sessions), lorsqu'elles nous soupçonnent de faire
+plusieurs parts d'une propriété dont la loi les déclare uniques
+héritières.
+
+11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, on ne sera pas
+surpris que les dames païennes ne soient guère plus traitables sur
+le même point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois,
+«une _attitude imposante_.» Elles réclament vivement leurs droits
+conjugaux dès que leur légitime époux se montre ingrat envers
+elles; et comme quatre femmes ont nécessairement quatre motifs
+de plaintes, il en résulte qu'il y a sur les bords du Tigre des
+jalousies comme sur ceux de la Tamise.
+
+12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai remarqué) la
+favorite. Mais sur quatre épouses, que sert-il d'en favoriser une? On
+devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un péché,
+mais même comme d'une _bête noire_; les plus sages se contentent
+d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie se déconcerterait
+d'une plus forte charge. Il n'est personne (à l'exception des Turcs)
+qui veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197].
+
+[Note 197: «Ware, ville à trente milles de Londres, où nous
+eûmes la curiosité d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le
+lit de Ware_, de douze pieds carrés, qui existait jadis dans
+une auberge; mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six
+couchettes.»
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins
+s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usitées par tous les
+rois, jusqu'au moment où ils sont adjugés aux vers, ces tristes et
+affamés jacobins qui osent effrontément dîner des plus puissans
+rois),--sa hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les
+charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une amante. («Quant à
+l'_accueil montagnard_[198] on le reçoit dans tout l'univers.»)
+
+[Note 198: Les montagnards écossais font au premier venu
+l'accueil le plus amical: l'hospitalité est la première de leurs
+vertus. De là l'espèce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une
+allusion satirique à l'accueil reçu des Écossais par le roi Georges
+IV.]
+
+14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les baisers, les douces
+paroles, les étreintes et tout le reste, peuvent figurer des
+sentimens qui n'existent pas. On les prend aussi aisément qu'un
+chapeau, ou plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la
+toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder les cœurs ou
+les têtes, mais quelquefois les uns ne viennent pas plus du cœur que
+les autres ne sont sortis de la tête.
+
+15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une sorte de
+sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur les paupières que
+dans les yeux, et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le
+plus tôt découvrir; tels sont (pour un homme discret) les meilleurs
+garans de l'amour, quand ils reposent sur leur plus adorable trône,
+le sein d'une femme sincère;--car l'excès des transports ou de
+l'indifférence contribue également à rompre le charme.
+
+16. D'un côté, si ces transports excessifs sont joués, ils sont
+pires que la réalité; et s'ils sont naturels, on ne peut guère
+compter sur leur durée: personne, s'il n'est dans la première
+jeunesse, n'a confiance dans les aveux échappés à la violence des
+désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on les passe
+avec un trop léger escompte au premier acheteur;--de l'autre côté,
+vos femmes à la glace ont une naïveté désespérante.
+
+17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais goût;
+car tous les amans, tardifs ou empressés, se croient faits pour
+arracher un aveu et allumer les désirs de la concubine monastique de
+saint François elle-même[199].--Il faut donc que la maxime de tous
+les amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200].
+
+[Note 199: «L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de
+François une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la
+sentant, déposa aussitôt son vêtement, et se frappa vigoureusement
+avec une forte corde en disant: _Allons, frère âne, te voila traité
+comme il convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il
+sortit et se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant
+formé sept boules, il donna à chacune d'elles la figure humaine, en
+disant: _Toi, la plus grande, tu seras désormais ma femme; ces quatre
+autres, mes deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette
+dernière ma servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de
+confusion.»
+
+ (_Légende dorée_.)
+]
+
+[Note 200: Le lecteur reconnaîtra facilement que cette citation
+est d'Ovide (Liv. II, _Métamorphoses_).]
+
+18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige,
+c'est-à-dire la rime anglaise et non les vieilles règles de
+l'hexamètre. Après tout, il n'y a dans le vers sur lequel je
+reviens, ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus
+mauvais, et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est
+pas de prosodie qui en justifie la contexture, la _vérité_ du moins
+pourra applaudir à la règle de conduite qu'il offre.
+
+19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais rien;--elle
+réussit, et le succès est le point important des affaires: dans
+le cœur des femmes il tient autant de place que l'article de
+la toilette; mais quels que soient les artifices féminins,
+l'amour-propre des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent,
+nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-même n'est
+jamais en arrière, et cependant il n'est pas d'autre vertu que
+l'inanition pour balancer le plus hideux des désirs,--celui de la
+propagation.
+
+20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un
+trône, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou
+gais, qu'on y fasse. La joie désappointée est cependant une source
+de chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables douleurs;
+nos larmes peuvent être excitées par le plus léger déplaisir, et
+ce sont elles qui, nées de la plus légère cause et tombant goutte
+à goutte sur notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser
+une empreinte ineffaçable.
+
+21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un billet à payer non
+acquitté, protesté ou escompté à un pour cent; un enfant maussade,
+un chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant
+même où on le montait; une méchante vieille femme qui s'avise de
+faire un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous
+ne comptiez;--voilà certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien
+peu d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.
+
+22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous,
+billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est
+soulagée, grâces à cette bonne et franche malédiction: mon
+stoïcisme n'a plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou
+de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de
+la pensée.--Mais qu'est-ce que l'ame ou la pensée? d'où
+viennent-elles, comment vivent-elles? C'est plus que je n'en sais,
+et--je suis encore forcé de les envoyer toutes deux au diable!
+
+23. Maintenant que tout est damné, on se sent à l'aise comme après
+la lecture de la malédiction d'Athanase[201], lecture chérie du
+véritable fidèle. Je doute que jamais on en pût faire une plus
+terrible sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, tant
+elle est sentencieuse, élégante et précise: elle brille dans le
+livre des prières communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement
+calmés.
+
+[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.]
+
+24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins l'un des deux. Combien
+la nuit semble longue à la femme coupable qui, brûlant pour un
+jeune bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, après la
+fraîche lumière du matin, en épie vainement le premier rayon au
+travers des obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se
+ranime, et ne cesse de trembler que son trop légitime compagnon de
+lit ne vienne à se réveiller.
+
+25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme
+sous celle des lits à quatre pieds, garnis de soie, et destinés
+à recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des
+draps aussi blancs que _la neige éparse dans les airs_, comme disent
+les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage,
+dépend du hasard. Gulleyaz était une impératrice; mais peut-être
+aurait-elle été aussi coupable, si elle n'eût été que la
+maritorne d'un paysan.
+
+26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, et la longue file des
+demoiselles s'étant inclinés devant l'œil impérial, prirent, au
+signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de
+ces longues galeries du sérail où les dames reposent leurs membres
+délicats, où mille seins battent en pensant à l'amour, comme l'aile
+des oiseaux emprisonnés en pensant à la liberté.
+
+27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pensée du
+tyran qui souhaitait «que le genre humain eût une seule tête,
+afin de pouvoir la couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi
+grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste en moi plus de
+sensibilité que de scélératesse: c'est (non pas à présent, mais
+dans mon jeune âge) que le genre féminin n'ait que deux lèvres de
+rose, afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.
+
+28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, si tout pour toi
+se multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici
+ma muse répugne à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou
+de voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc
+à Lilliput, et nous allons conduire notre héros au travers du
+labyrinthe d'amour dans lequel nous l'avons laissé quelques lignes
+plus haut.
+
+29. Il était sorti avec les charmantes odalisques au signal qui
+leur avait été donné. Chemin faisant, et de moment à autre, il se
+hasardait (non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans
+le sérail des suites bien autrement redoutables que les dommages
+et intérêts exigés, en pareil cas, dans la morale Angleterre)
+à lorgner tous les charmes de ses compagnes, depuis les épaules
+jusqu'aux pieds.
+
+30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.--Cependant
+le bataillon édifiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avançait,
+flanqué par des eunuques, le long des galeries et de salles en
+salles. À sa tête marchait une dame chargée de maintenir la
+discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune d'elles de
+troubler ou de quitter les rangs sans permission. Son titre était la
+mère des vierges.
+
+31. De dire que réellement elle fût _mère_ ou que les autres
+fussent en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire:
+c'était là son titre dans le sérail; je n'en sais pas la raison,
+mais il était aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent
+d'ailleurs vous satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer
+ou de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans l'ame
+de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger quand elles
+commettaient quelque étourderie.
+
+32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la rendait moins
+pénible encore, c'était l'absence de toute créature masculine, à
+l'exception de sa majesté; et sa coopération, celle de ses gardes,
+des verroux, des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour
+intimider les autres, tout contribuait à rendre ce séjour de la
+beauté aussi paisible que les couvens d'Italie, où toutes les
+passions sont, hélas! étouffées, à l'exception d'une seule.
+
+33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une
+pareille demande?--C'est la dévotion.--Je continue. Comme je le
+disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante élite
+de dames venues de toutes les contrées s'avançait d'un regard
+mélancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux
+tiges de nénuphar flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un lac,
+car les ruisseaux ne coulent pas _lentement_.
+
+34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, et que leurs
+gardiens se furent éloignés, elles commencèrent à profiter de la
+trêve établie pour quelques instans entre elles et la servitude;
+et, semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] en
+liberté, à des vagues au lever de la marée, à toutes les femmes
+affranchies d'entraves (lesquelles, après tout, ne servent pas à
+grand'chose), ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se
+mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller.
+
+[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.]
+
+35. Leur entretien nécessairement eut pour but principal la nouvelle
+arrivée, ses formes, sa chevelure, son extérieur et toute sa
+personne: les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort
+bien, et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; les
+autres disaient que ses années touchaient à leur été, tandis que
+d'autres soutenaient qu'elles n'avaient pas cessé d'être à leur
+printems; celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de
+trop mâle, et celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans
+toute sa personne.
+
+36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, qu'elle ne
+fût en effet ce qu'annonçait son costume, une demoiselle jolie,
+fraîche, _excessivement belle_, et comparable à tout ce que la
+Géorgie avait enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment
+Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter une esclave qui (si
+sa hautesse venait à s'ennuyer de son épouse) pourrait bien un jour
+lui ravir la moitié de son trône, de sa puissance et de tout le
+reste.
+
+37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette troupe virginale,
+c'est qu'après avoir examiné sous tous les aspects leur nouvelle
+compagne, et malgré les inquiétudes soulevées par sa beauté,
+toutes s'accordèrent à lui reprocher moins, et beaucoup moins
+d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur
+aimable sexe dans une nouvelle connaissance, quand, après avoir fixé
+sur elle un chrétien ou infidèle regard, elles se résument en la
+déclarant _la plus laide créature du monde_.
+
+38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites
+jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir
+sous son déguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle
+et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce de douce
+_concaténation_, comme celle du magnétisme, diabolisme, ou tout ce
+qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point.
+
+39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour leur nouvelle compagne
+quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale,
+extrêmement pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de
+l'avoir pour sœur; quelques-unes cependant auraient mieux aimé
+l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient dans leur doux pays
+de Circassie, elles l'auraient bien volontiers préféré,
+pensaient-elles encore, au padisha ou au pacha.
+
+40. Au nombre des plus disposées à cette sorte d'amitié
+sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka et Dudù; toutes trois
+belles,--et (pour sauver ici une description) aussi belles que
+pourraient le demander les juges du goût le plus pur. Bien
+qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de patrie et
+de tempérament, elles s'accordaient à admirer leur nouvelle
+connaissance.
+
+41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, née
+en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux
+doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient
+faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer.
+Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement
+s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint,
+d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins
+suffi pour vous ravir la santé.
+
+42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle
+était parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux
+qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de
+fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de
+Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue;
+peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien
+de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui
+enlever sans la priver d'un charme.
+
+[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne
+dormiras plus». Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence,
+etc.»
+
+ (_Macbeth_, acte II, scène Ire.)
+]
+
+43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit
+comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas
+très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les
+remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard
+(cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que
+semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le
+mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement
+et pour la première fois.
+
+44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--«Juanna.»--Fort
+bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut
+savoir de quel pays elle était.--«De l'Espagne.--Mais où _est_
+l'Espagne?--Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi
+votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en
+s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de
+Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
+
+45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en
+jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant,
+comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au
+milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en
+prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux
+traits et à la tournure des malheureuses étrangères.
+
+46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames,
+dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle
+en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai.
+Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont
+occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le
+matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez
+désirer.»
+
+47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas
+aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore
+votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces
+à nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien
+prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec
+vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien
+que Lolah.»
+
+48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la
+matrone d'un air sévère.--Par crainte des revenans, reprit Katinka;
+je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me
+donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de
+Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains
+bien que Juanna n'en puisse faire un seul.
+
+[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles
+et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une
+Nuits_.)]
+
+49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour
+des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi,
+Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est
+tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni
+ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù
+ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse
+espèce.
+
+50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone,
+et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable
+inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les
+révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer
+leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient
+attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par
+la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.
+
+51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) était une chambre spacieuse
+dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des
+toilettes,--et mille autres objets que je pourrais décrire,
+attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu
+de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement
+meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer,
+sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près
+qu'elles ne le croyaient.
+
+[Note 205: M. A. P. traduit: «Et _plus_ de choses _que je n'en
+puis décrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était _à sa
+place_.»]
+
+52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui,
+sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante.
+Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection
+régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui
+des figures dépourvues de proportions,--coups heurtés de la nature,
+dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant
+toujours l'expression fidèle.
+
+53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans
+lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle
+avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en
+approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses
+passions, appelées par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils
+se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers
+furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.
+
+54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse
+plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et
+l'autre.--Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer,
+n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de
+plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne
+savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle
+n'avait le moins du monde pensé à elle-même.
+
+55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems
+où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à
+nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_,
+c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette
+manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont
+le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal.
+
+56. C'est peut-être celui de _cuivre corinthien_, ce mélange de tous
+les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi
+cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de
+l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma
+faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation
+également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,--ne le faites
+donc pas;--je ne m'en soucie guère davantage.
+
+57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends
+la suite.--Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce
+d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties
+de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les
+particularités,--et chose inouïe--en paroles extrêmement concises.
+Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le
+_tonnerre muet_;--encore est-elle absurde.
+
+58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce
+que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette
+remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages
+de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles
+plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle
+surnuméraire deviennent rigoureux à remplir.
+
+59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la
+passion des baisers,--et je suis persuadé que personne ne lui en fera
+de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure,
+et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de
+quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le
+_baiser_ à la _félicité_[206]--et je souhaite que jamais le premier
+ne conduise à rien de pire.
+
+[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le
+supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:
+
+«Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.»]
+
+60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette,
+soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la
+négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard
+elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de
+même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre
+inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend
+pour un nouvel habitant de l'onde.
+
+61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre;
+mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par
+excès de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux
+répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de
+souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées
+pour nos péchés!
+
+62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on
+ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le
+destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours
+de jeunesse) à devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes
+talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais;
+j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent
+pas attachées partout où il en eût fallu.
+
+63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime
+la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement
+disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin
+à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la
+_vérité_, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où
+sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle
+existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais
+résolues.
+
+64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en
+distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait
+sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe
+des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de
+leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable
+diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve
+d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou
+un obscur désert.
+
+65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes,
+quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient
+à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs
+excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses
+beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues
+serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un
+souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses
+lèvres entr'ouvertes.
+
+66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait
+sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se
+dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de
+cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé
+quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle
+découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme
+si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour
+mettre _au jour_ ses plus secrets appas.
+
+67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une
+contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà
+remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].--Une troisième,
+dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait
+l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein
+annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri,
+regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient
+légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient
+prêtes à couler des noires franges de ses yeux.
+
+[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase,
+le commentaire suivant: «La rime amène cette sotte interruption.»
+Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il
+faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. présente seule
+_une sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernière évidence,
+je vais reproduire le passage de sa traduction: «On eût dit aussi
+que, _trompée_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de
+la lumière qui _trahissait_ ses ébats; et ce n'est pas une bévue
+que ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous
+paraître; car _s'il_ était nuit, il y avait des lampes, vous ai-je
+dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption _amenée par la
+prose_ de M. A. P. Voici maintenant le texte de Byron:
+
+ «_Her beauties, seized the unconscious hour of night
+ All bashfully to struggle into light.--
+ This is no bull, although it sounds so; for
+ Twas night, but there were lamps, as hath been said_.»
+
+Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait
+reconnaître un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.--Il
+est à remarquer que la même faute grossière se reproduit dans
+les quatre éditions de formats différens, données par le sieur
+Ladvocat.]
+
+68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait
+d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur
+et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un
+neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la
+femme de Loth changée en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai
+fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et
+choisir;--peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame
+sculptée sur un tombeau.
+
+69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?--Quelle est-elle? dame
+d'un _certain âge_, c'est-à-dire, certainement âgée,--je ne vous
+dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus
+passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus
+apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être
+arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le
+monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et
+sur eux-mêmes.
+
+70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré
+toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de
+prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où
+finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient
+plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou
+semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie
+affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;
+
+71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la
+plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne
+réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe
+de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan.
+Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux
+que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible
+Dudù.
+
+72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas
+léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de
+flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras
+et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par
+le pôle septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et
+en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses
+yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées.
+
+73. Mais une chose étrange,--et ce qui prouve bien comme on est
+heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi
+hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs
+clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant
+assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi
+d'elles-mêmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète
+surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces.
+
+74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme
+d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre
+par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la
+fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses
+et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais
+passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur _de la
+force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de
+tout ce scandale.
+
+[Note 208: Shakspeare, _Jules César_, acte III, scène 2.]
+
+75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé
+qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable à
+celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde
+pense à se réformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], où les
+dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs
+dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits
+agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux.
+
+[Note 209:
+
+ Nel mezzo del cammin di nostra vita
+ Mi ritrovai per una selva oscura
+ Che la diritta via era smarrita.
+
+ (DANTE, _Inferno_, c. I.)
+]
+
+76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,--une
+pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop
+loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était
+élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce
+qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à
+la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même
+désolante hauteur.
+
+77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était
+tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de
+le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses
+jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait
+voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au cœur.
+C'est alors--qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri.
+
+78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de
+peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve
+dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile
+explication.--J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer
+quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour
+une _singulière coïncidence_, manière de parler fort usitée de nos
+jours en pareil cas.
+
+79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand
+malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à
+murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs
+oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir
+quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe.
+Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et
+assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
+
+80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la
+mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout
+l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous
+apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait
+assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement
+malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir
+ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve.
+
+81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit
+qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de
+bruit!--J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule,
+de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus
+tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je
+vais la confier aux soins de Lolah--quoique son lit soit un peu moins
+large.»
+
+82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre
+Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou
+la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute:
+d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas
+Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves.
+
+83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de
+n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait
+pas comment elle avait pu songer.--Elle était folle, ou si on
+l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence,
+bien digne d'être raillée;--mais elle se sentait encore faible,
+et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui
+rendraient ses forces et son jugement ordinaire.
+
+84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se
+trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était
+son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour
+de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre
+disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule
+une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé _mal à
+propos_.
+
+85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras
+sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait
+à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose
+fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que
+j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que
+je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que
+chose du monde.
+
+86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez
+bonjour,--car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à
+couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes
+voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une
+enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui
+entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le
+Kurdistan.
+
+[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie;
+mais les musulmans donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon
+eux, entoure le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil,
+à son lever, paraît sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche
+derrière l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.)]
+
+87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier
+rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion
+profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de
+ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la
+fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme
+dans la voix et dans le cœur que ceux dont les vives passions font le
+supplice intérieur.
+
+88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on
+voulait bien en considérer l'intention;--mais on ne peut se défendre
+de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la
+lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits
+auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre
+les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour
+pouvoir tous être flattés.
+
+89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui
+dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli
+d'une feuille de rose.--Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour
+et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin
+des secours de l'art;--et telle était d'ailleurs son agitation,
+qu'elle oublia de se regarder dans son miroir.
+
+90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva
+son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une
+femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose
+de bien moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune
+permet de compléter leur cargaison conjugale,--que dans les pays où
+l'on met un embargo sur la polygamie.
+
+91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, ni même de
+toute autre. En sa qualité d'homme il voulait toujours avoir sous sa
+main une belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: il
+possédait en conséquence un bon nombre de Circassiennes, chargées
+de l'amuser après le divan; mais, bien qu'il connût peu les
+exigences de l'amour ou du devoir, il avait pensé, cette dernière
+nuit, à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante épouse.
+
+92. Et maintenant il se levait: après le nombre d'ablutions exigé
+par les usages orientaux, après avoir fait ses prières et d'autres
+pieuses évolutions, il prit six tasses de café pour le moins, et
+puis sortit pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce
+peuple s'étaient en effet récemment multipliées sous le règne de
+Catherine, que la renommée vénère encore comme la plus grande des
+souveraines et des Catins[211].
+
+[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot français
+qui y correspond est véritablement le diminutif de _Catherine_.
+Voltaire, dans quelques-unes des lettres adressées à cette
+princesse, ne craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut
+même assez mal reçu d'elle quand il voulut l'engager à prendre un
+nom plus héroïque. (Voyez sa Correspondance.)]
+
+93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand _légitime_ Alexandre! ne
+va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mère,
+si jamais elle parvient à ton oreille;--car de nos jours les vers
+franchissent presque la distance de Pétersbourg, et, par leur
+terrible impulsion, les vagues larges et indignées de la liberté
+vont mêler leur murmure à celui des flots de la Baltique.--Pourvu
+que tu sois le fils de ton père, c'en est assez pour moi.
+
+94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mère
+qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voilà bien
+évidemment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira;
+mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; et si la
+glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne renommée de toute
+une génération, je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus
+honorable des généalogies.
+
+95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intérêts
+(mais les rois ne les entendent guère avant de recevoir quelques
+bonnes et rudes leçons), ils avaient un moyen de terminer, sans
+prince ou plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il
+été précaire, mais dans le cas seulement où ils l'auraient jugé
+de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer ses gardes, lui son harem,
+et quant au reste à s'aboucher et s'entendre à l'amiable.
+
+96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler avec son
+conseil ordinaire, sur les voies et moyens nécessaires pour résister
+à ce foudre guerrier, à cette amazone moderne, à cette reine des
+_princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexité de tous ces
+soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais fort à leur
+aise, quand ils n'ont pas à leur disposition l'expédient d'une
+nouvelle taxe.
+
+[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot répond exactement
+à celui de _fille publique_; mais... le lecteur français veut être
+respecté.]
+
+97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle courut à son
+boudoir, lieu fait pour l'amour ou les déjeuners; lieu secret,
+agréable, orné de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables
+réduits.--Les lambris étincelaient de pierreries; çà et là
+étaient posés des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces
+captifs consolateurs des heures de captivité.
+
+98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient prodigués à
+l'envi; on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les
+glaces coloriées qui éclairaient cette grotte ravissante variaient
+de mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient
+inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un
+simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste.
+
+99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitôt elle
+s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était passé depuis le départ
+de toutes les esclaves. Juan avait-il partagé leur appartement? les
+choses ont-elles été comme il le désirait? son déguisement a-t-il
+trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète de savoir
+comment il avait passé la nuit.
+
+100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées à faire qu'à
+résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, répondit--qu'il avait fait
+de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais il
+avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, et ses efforts
+le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille,
+ressource à laquelle les gens embarrassés ont un infaillible
+recours.
+
+101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle de patience; elle
+n'avait aucune disposition à long-tems attendre un mot ou une chose,
+et dans toutes les conversations elle voulait de promptes répliques.
+Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses réponses, elle
+l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bégayait de plus
+en plus, la rougeur commença à couvrir ses joues, ses yeux
+étincelèrent, l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se
+rembrunit.
+
+102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait n'annoncer pour
+lui rien de bon, il chercha à conjurer sa colère et à demander la
+grâce d'être entendu:--«il n'avait pu empêcher ce qu'il allait
+raconter;»--enfin il prit sur lui de dire «que Juan avait été
+confié à Dudù; mais il n'y avait en cela rien de sa faute;» et
+alors il jura par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.
+
+103. La première dame de l'oda, aux soins de laquelle est confiée
+la discipline de tout le harem, dès l'instant où les dames
+sont rentrées dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne
+s'étendaient que jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait
+tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé quelque chose
+de plus, sans éveiller des soupçons faits pour ajouter encore à
+l'embarras des circonstances.
+
+104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer que Juan ne
+s'était pas découvert: du reste il était impossible de douter de la
+pureté de sa conduite; la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas
+seulement mis dans une situation critique, elle l'eût fait saisir,
+_ensaquer_ et jeter à la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout,
+excepté le rêve de Dudù, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour
+rire.
+
+105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit à discourir
+d'autre chose;--il parlerait encore s'il eût attendu, pour
+s'arrêter, la moindre réponse: tant étaient profondes les angoisses
+dont le front de Gulleyaz était couvert.--La fraîcheur de ses joues
+prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, et, comme si
+elle eût reçu un coup imprévu, tous les objets tournèrent autour
+de sa tête. Une sueur froide, véritable rosée du cœur, inonda son
+beau front, semblable au lis que vient humecter celle du matin.
+
+106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina
+qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'était simplement une
+convulsion, mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de
+peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est même parmi nous
+qui ont fait l'épreuve de cette stupeur mortelle occasionnée par
+un accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz
+ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous
+que moi je le puisse?
+
+107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dressée sur
+son trépied et abîmée dans l'inspiration née de l'excès de sa
+détresse, alors que toutes les cordes du cœur, semblables à des
+coursiers sauvages, sont tiraillées en sens contraire.--Mais bientôt
+comme leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins,
+elle retomba par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux
+chancelans sa tête palpitante.
+
+108. Son visage penché cessa de paraître, et, semblable au saule
+pleureur, ses cheveux tombèrent en longues tresses sur les dalles de
+marbre qui soutenaient son siége ou plutôt son sopha (car c'était
+une basse et moelleuse ottomane, toute formée de coussins). Le sombre
+désespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la
+violence des flots et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils
+transportent.
+
+109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, en
+tombant, cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane
+était languissamment jetée une main blanche, diaphane et pâle comme
+l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour réunir en un groupe tous
+les détails auxquels les poètes sont forcés de recourir! Oh! que
+n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être mes
+teintes serviront-elles d'esquisses et de légers croquis.
+
+110. Baba qui, par expérience, savait quand il était à propos
+de parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de
+l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de
+contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. À la fin elle
+se lève, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours
+en silence; le front éclairci, mais l'œil toujours égaré; le vent
+était calmé, mais la mer était encore aussi haute.
+
+111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention de
+parler,--puis elle la laisse retomber et recommence à marcher d'un
+pas rapide; mais, ordinaire effet d'une vive émotion, elle ne tarda
+pas à se ralentir.--Quelquefois chaque pas révèle un sentiment
+distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre Catilina en
+proie aux démons de toutes les passions, et laissant deviner tous ses
+projets par le peu de régularité de sa marche.
+
+112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe à Baba:
+«Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle d'une voix basse,
+mais d'une voix à laquelle Baba n'aurait osé résister. Il en fut
+cependant interdit, et paraissait assez disposé à y contredire: il
+implora donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une nouvelle
+erreur, de quels esclaves (il les connaissait bien) sa hautesse avait
+voulu parler.
+
+113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua l'impériale
+épouse,--et elle ajouta: «Que la barque soit tenue prête devant
+le secret portail; tu connais le reste.» La parole expira sur ses
+lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son amour outragé.
+Baba, le remarquant avec empressement, la conjura aussitôt, par
+chaque poil de la barbe de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre
+qu'il avait entendu.
+
+114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, ô sultane,
+pesez bien les résultats; ce n'est pas que j'hésite jamais à
+accomplir vos ordres, et même dans toute l'étendue de leurs
+conséquences; mais une pareille précipitation peut être fatale à
+votre impériale personne. Je n'entends parler ici ni de votre
+ruine ni de votre position dans le cas où l'affaire viendrait à se
+découvrir;
+
+115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.--Quand tout
+le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui
+recouvrent déjà dans leurs mortelles cavernes tant de cœurs jadis
+remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hôte du
+sérail; et--si vous essayez d'un aussi violent remède,--excusez ma
+franchise, mais je vous assure que le moyen de vous guérir ne sera
+pas de le tuer.
+
+116. «--Eh! que connais-tu de l'amour ou de la
+sensibilité?--Misérable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrités,
+et exécute mes ordres!» Baba disparut; car, en poussant plus loin
+ses observations, il se serait exposé à devenir son propre bourreau.
+Il aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre à fin cette
+affaire critique, sans porter préjudice à son prochain; mais encore
+préférait-il sa tête à celle des autres.
+
+117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit pas scrupule de
+grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes
+les conditions, et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes,
+leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la mobilité
+de leurs désirs d'un instant à l'autre, les tourmens qu'elles
+donnaient, enfin leur immoralité, qui chaque jour lui faisait mieux
+sentir les avantages de sa _neutralité_.
+
+118. Il appela donc ses collègues à son aide, et il chargea
+l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller
+soigneusement, surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour
+se rendre ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée
+ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. Dudù trouva cela
+étrange, et Juan en parut interdit; mais il fallait obéir, et bon
+gré--malgré.
+
+119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir la présence
+impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion à leur
+égard, ou doit-elle se défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple
+d'autres dames irritées de son pays?--Voilà des choses que peut
+déterminer la chute d'un cheveu ou d'une plume; mais à Dieu ne
+plaise que j'anticipe sur le résultat d'un caprice féminin.
+
+120. Je les laisse donc avec mes vœux sincères, mais sans espérer
+beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de
+notre histoire; car nous sommes obligés de varier un peu les mets de
+ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera à la gloutonnerie
+des poissons: cependant, malgré les difficultés et l'incertitude de
+sa situation, comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma muse
+va toucher pour lui quelques mots de _guerre_.
+
+
+
+
+Chant Septième.
+
+
+1. Comment vous définir, ô Gloire, ô Amour? Toujours vous voltigez
+sur nos têtes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il
+n'est pas un météore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux
+flambeaux. Enchaînés sur une terre glaciale, nous élevons nos
+regards vers leur trace fortunée, et nous les voyons revêtir mille
+et mille couleurs; puis tout d'un coup nous laisser isolés sur notre
+froide planète.
+
+2. Tels ils sont, et telle est ma présente histoire: un poème
+indéterminé, toujours mobile; une aurore boréale versifiée
+qui flambe sur une terre glaciale et déserte. Qu'on se désole en
+apprenant le secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce
+pas un crime, je l'espère, de rire de _toutes_ choses; car, après
+_tout_, qu'est-ce que _toutes_ choses,--sinon de la _vanité_?
+
+3. Ils m'accusent,--moi,--le présent auteur du présent poème,--et
+cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance à mépriser
+et tourner en ridicule les facultés, les vertus et toutes les
+choses humaines. Bon Dieu! je ne conçois pas ce qui les scandalise
+là-dedans! Je n'écris rien qui n'ait été dit avant moi par Dante,
+Salomon et Cervantes;
+
+4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fénelon, Luther,
+Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donné
+une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas à eux
+ni à moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe
+nullement à faire le Caton ou le Diogène;--mais enfin nous vivons,
+nous mourons, et vous en êtes encore à savoir, aussi bien que moi,
+lequel des deux vaut le mieux.
+
+5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut
+rien savoir_. Belle science, en vérité, qui replace sur le niveau
+de l'âne tous les sages futurs, présens ou passés. Et Newton (cet
+axiome de l'intelligence) déclarait bien, hélas! qu'avec toutes ses
+grandes découvertes récentes il n'était qu'_un enfant ramassant des
+coquillages sur les rives du grand océan de la vérité_[213].
+
+[Note 213:«Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes
+travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose
+qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantôt trouvant
+un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus
+agréablement variée qu'une autre, tandis que le grand océan de
+la vérité s'étendait au-delà de ma faible vue.» (_Mémoires
+authentiques de S. Isaac Newton_, publiés pour la première fois en
+1806, d'après les MSS. originaux.) De nos jours, M. Azaïs a trouvé
+l'_explication universelle_; il la révèle à qui veut l'entendre, et
+trois fois par semaine, à Paris, rue du Colombier, nº 9.]
+
+6. L'Ecclésiaste dit que tout est vanité:--les plus modernes
+prédicateurs répètent ou démontrent la même chose, avec leurs
+citations toutes chrétiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins
+le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce
+vide également reconnu par les saints, les sages, les poètes et
+les prédicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer à des querelles,
+confesser le néant de la vie!
+
+7. Permis à vous, dogues ou plutôt hommes (car je vous flatterais en
+vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de
+ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les
+hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les
+vôtres n'arrêteront pas ma radieuse muse dans sa course
+céleste.--Hâtez-vous d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse
+encore son éclat sur vos pas ténébreux.
+
+8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si je
+cite fidèlement;--peu importe, les faits resteront les mêmes, j'en
+suis sûr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose à
+battre une ville qui supporta un siége fameux et qui fut attaquée,
+du côté de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow,
+lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente.
+
+9. Le nom de la forteresse est Ismaïl[214]; elle est située sur le
+bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le
+genre oriental, ne l'empêchent pas d'être une place du premier rang,
+ou d'_avoir été_, si maintenant elle est démantelée, conformément
+à l'usage assez suivi de vos conquérans du jour. Elle est à
+quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une
+enceinte de trois mille toises.
+
+[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie, à trois lieues au-dessus
+de l'endroit où le Danube, avant de se jeter à la mer, se sépare en
+deux branches.]
+
+[Note 215: Huit lieues.]
+
+10. Dans cette enceinte fortifiée doit être compris un bourg placé
+sur une hauteur à gauche, et qui, de son point le moins élevé,
+commandait encore la ville: un Grec avait imaginé de dresser à
+l'entour du sommet une quantité de palissades; mais il les avait
+justement placées de manière à _empêcher_ le feu des assiégés et
+à _servir_ celui de l'ennemi.
+
+11. Cette circonstance pourra faire apprécier les grands talens de ce
+nouveau Vauban. Quant aux fossés de la ville, ils étaient profonds
+comme l'Océan, et les remparts étaient plus hauts que vous ne
+pourriez demander à être pendu; mais ensuite il y avait (excusez,
+je vous prie, cette inspiration d'ingénieur) un grand manque de
+précaution: nul ouvrage avancé, nul chemin couvert, rien en un mot
+qui eût seulement l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_.
+
+12. Un bastion de pierre avec une gorge étroite[216], des murs aussi
+épais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries défendues,
+comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une
+casemate et l'autre par une _barbette_, protégeaient vigoureusement
+la rive du Danube[217], et, du côté opposé de la ville, vingt-deux
+pièces de canon bien pointées étaient hérissées sur un cavalier
+de quarante pieds de haut.
+
+[Note 216: Quelques lecteurs peu familiarisés avec le nom des
+ouvrages de fortification ne seront peut-être pas fâchés d'en
+retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement
+angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_
+est l'entrée d'une pièce de fortification du côté de la
+place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_,
+plate-forme de laquelle on peut tirer le canon à
+découvert.--_Cavalier_, terre élevée ou l'on place du canon.]
+
+[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le poète va le dire
+plus bas, les Turcs n'avaient pas prévu l'arrivée d'une flotte
+ennemie; ils n'avaient donc défendu que la rive opposée à celle sur
+laquelle s'élevait la ville, et cela dans la crainte que l'armée de
+terre n'essayât de traverser le fleuve.]
+
+13. Mais, du côté du fleuve, la ville était entièrement ouverte,
+parce que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau
+russe pût jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent même leur
+erreur qu'à l'instant où ils furent surpris, mais alors il était
+trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait pas un
+facile abordage, ils se contentèrent de suivre des yeux la flottille
+moscovite et de crier: «Allah! et Bismillah.[218]!»
+
+[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran,
+toutes les prières et actions de grâces des musulmans commencent par
+_Bismillah_!]
+
+14. Cependant les Russes se préparèrent à l'attaque; mais ici,
+déesses de la guerre et de la gloire, instruisez-moi à épeler
+tous ces noms de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers
+apprenait jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, à leur
+mémoire? Achille, lui-même n'eut jamais un visage plus refrogné ou
+plus couvert de sang qu'un millier de héros de cette nation
+nouvelle et policée, aux noms desquels il ne manque vraiment que la
+prononciation.
+
+15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne fût-ce que pour
+enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff
+et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis
+Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pièces de
+douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais
+fouiller plus à fond dans les gazettes; mais la renommée est une
+capricieuse prostituée, qui semble autant se servir de ses oreilles
+que de sa trompette.
+
+16. Et elle refuse de monter au ton de la poésie ces syllabes
+discordantes dont on a fait, à Moscow, des noms propres. Cependant,
+parmi ces derniers, plusieurs méritaient d'être loués autant que
+jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin,
+ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les
+péroraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en
+citer que Rousamouski,--
+
+17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et
+Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors
+marché contre un ennemi, ou enfoncé le sabre dans une peau. Peu se
+souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur cuir
+une peau nouvelle à leurs timbales, dans le cas où le parchemin
+viendrait à renchérir, et à défaut de tout autre objet pour le
+remplacer.
+
+18. Parmi eux se trouvaient des étrangers de grand renom et de
+diverses contrées; simples volontaires, ils ne songeaient pas à
+servir leur patrie ou son gouvernement, mais à devenir un jour
+brigadiers; et quelque peu aussi à se trouver au sac d'une ville, car
+c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de leur âge. Il y avait
+plusieurs généraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et
+dix-neuf _Smith_[219].
+
+[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et
+_Lefebvre, Fabre_ en français, sont des noms propres extrêmement
+_communs_. Ils répondent à celui d'ouvrier forgeron sur toute
+espèce de métaux.--_Thomson_, fils de Thomas.]
+
+19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand
+poète, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou
+des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier.
+Quant aux Smith, ils étaient trois Pierre; mais le premier d'entre
+eux tous, le plus habile à donner ou parer un coup, était celui-là
+devenu depuis si célèbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui
+était alors au service des Tartares[221].
+
+[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.]
+
+[Note 221: Peut-être sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard,
+commandait les troupes anglaises en Turquie.]
+
+20. Les autres étaient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills;
+mais quand j'aurai ajouté que le plus vieux des Jacks Smith était
+né dans les montagnes de Cumberland, et que son père était un
+honnête forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui
+remplit trois lignes de la dépêche sur la prise de _Schmacksmith_;
+ainsi nomme-t-on le village de la déserte Moldavie, où mourut cet
+homme immortel--dans un bulletin[222].
+
+[Note 222: M.A.P., après avoir traduit assez infidèlement cette
+strophe, ajoute en note: «La _consonnance_ des _ith_ semble le seul
+_motif_ de cette strophe.» Il eût peut-être été plus _français_
+et plus juste de dire: «L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins
+_semble_ le seul motif, etc.,» ou bien de ne rien dire du tout:
+j'aurais suivi son exemple.]
+
+21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de Mars) si
+l'insertion d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement
+celle d'un _boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espère,
+un crime de ce doute; car je me souviens, tout simple que je suis,
+d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, dont il suffit
+aujourd'hui de citer les pièces déréglées pour acquérir le titre
+de bel-esprit.
+
+22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, jeunes et vaillans;
+mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de
+gloire, des noms gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul
+mot de vérité;--celles de ce genre sont des trahisons; elles
+compromettent la patrie, et l'on déteste comme traître quiconque a
+l'audace de nommer un Français en langue anglaise, quand ce n'est pas
+afin de prouver à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine pour
+la France.
+
+23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé deux batteries dans
+une île située près d'Ismaïl. Le premier était de bombarder la
+ville et de faire écrouler les édifices publics et particuliers,
+sans se soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La
+forme de la place devait réellement suggérer ce projet: elle était
+bâtie en amphithéâtre, et chaque maison semblait offrir à la bombe
+un but assuré.
+
+24. Le second objet était de profiter de l'instant d'une
+consternation générale pour attaquer la flottille turque, qui
+reposait près de là à l'ancre dans une parfaite sécurité. Mais un
+troisième motif était encore sans doute de les amener au désir de
+capituler: fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, quand ils
+ne sont pas acharnés comme des chiens terriers ou des boules-dogues.
+
+25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser les ennemis que
+l'on doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci
+la cause de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc
+rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont
+déjà fourni une rime. Mais heureusement ce nom est ajouté à tant
+de _sir_ et de _madam_, qu'on serait tenté de croire que le _premier_
+qui le porta fut _Adam_, lui-même[223].
+
+[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du
+célèbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des
+nations_.]
+
+26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour avoir été
+construites avec trop de précipitation. Ainsi, la même raison qui
+prive un vers de son douzième pied, et rembrunit le front de Longman
+et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide
+que le voudraient ceux qui les impriment, la même raison, dis-je,
+peut s'opposer pour un tems à ce que l'histoire appelle tantôt
+_meurtre_, et tantôt _gloire_.
+
+[Note 224: Libraires de Lord Byron, à Londres.]
+
+27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage des
+ingénieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutôt celui de
+la cupidité personnelle du fournisseur qui aurait espéré sauver
+son ame en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est
+certain que les batteries nouvellement dressées ne portaient aucun
+secours efficace. Elles manquaient toujours, elles n'étaient
+jamais manquées, et elles ajoutaient sans cesse à la liste des
+manquans[225].
+
+[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers,
+et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de
+soldats de leurs compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est
+ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des
+absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son dédain
+superbe; «la répétition du même mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_
+de cette strophe.»]
+
+28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances dérangea
+toutes leurs tentatives navales: trois brûlots perdirent leur
+courtoise existence avant de toucher l'endroit où ils auraient pu
+produire quelque effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et
+rien ne put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu
+de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, les Turcs
+dormaient aussi profondément que jamais.
+
+29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent et aperçurent
+la flottille des Russes qui se mettait en route. Il était neuf
+heures quand, ayant toujours avancé sans rencontrer d'obstacles, les
+vaisseaux arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl,
+et commencèrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue
+avec usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pièces de
+toutes les formes et de tous les calibres.
+
+30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu
+des Turcs; et, à l'aide des batteries de terre, ils entretinrent
+le leur avec une grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une
+canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à se soumettre, et
+ils donnèrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula à
+fond; une seconde, étant venue échouer sous les retranchemens, tomba
+au pouvoir des Turcs.
+
+31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats;
+mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, les delhis montèrent
+plusieurs barques, s'avancèrent à force de rames et fatiguèrent
+les Russes par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une
+descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau
+pêle-mêle et leur fit tout un bulletin de morts[226].
+
+[Note 226: C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un
+bulletin pût être rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici
+du comte Roger de Damas, qui se distingua effectivement au siége
+d'Ismaïl, et auquel Catherine II conféra ensuite le grade de colonel
+et la croix de Saint-Georges. Le comte de Damas est rentré en France
+en 1814.]
+
+32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que
+firent les Russes ce jour-là, je crois que plusieurs volumes ne me
+suffiraient pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses à
+ajouter.» Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il
+cherche à faire sa cour à quelques étrangers de distinction qui
+assistaient au combat, au prince de Ligne, à Langeron, à Damas, noms
+aussi grands que jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.
+
+33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que
+la gloire. À l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mêmes,
+combien peu de lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et
+peut-être existent-ils encore, car rien ne porte à croire le
+contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore
+dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les
+mémoires du prince de Ligne ont à demi écarté de sa personne le
+rideau de l'oubli[227].
+
+[Note 227: L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par Mme
+de Staël, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui
+la longue vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La
+collection ignorée de ses œuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il
+est mort à Vienne le 13 décembre 1814.]
+
+34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions
+aussi vaillamment que les plus fameux héros, et dont les noms, perdus
+dans la foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! Ainsi
+la bonne renommée est-elle sujette à de tristes contractions et à
+des extinctions prématurées. Après toutes nos modernes batailles,
+je parie qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance
+dans aucune gazette.
+
+35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse qu'elle
+fût, montra bien, _d'une manière ou de l'autre_, qu'une faute avait
+été commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) était
+fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive
+opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs débats
+en furent la conséquence nécessaire.--Ici je dois m'arrêter; car si
+j'écrivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que
+mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brèche.
+
+36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un homme;--non que l'on
+puisse mettre en question son _humanité_, car, s'il n'avait pas
+été un Hercule, son histoire eût eu la brièveté de sa dernière
+maladie; alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle et
+défait, il expirait maudit, sous un arbre de la belle province qu'il
+avait ravagée, comme la sauterelle, dans le champ dont elle a rongé
+le fruit.
+
+37. C'était Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems où
+l'homicide et la prostitution étaient les bases de la grandeur.
+Si les titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa
+gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. Haut de
+six pieds, cet homme était bien digne d'inspirer à la souveraine
+de toutes les Russies un caprice proportionné à la grandeur de sa
+taille; car elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un homme
+comme on mesure un clocher.
+
+[Note 228: Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait
+développé un dérèglement de mœurs sans exemple même en Russie.
+Il avait acheté la Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples
+musulmans de cette vaste province les mœurs russes, il avait exercé
+les actes de barbarie les plus multipliés. Il mourut subitement en
+1791, à quelques lieues de Kerson en Crimée, au moment où Catherine
+commençait à se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet
+d'une indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la
+vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce
+courtisan russe est presque incroyable. Miné par une fièvre lente,
+il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, buvait dix bouteilles
+de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures
+après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité.
+(Voyez la _Vie du prince Potemkin_, 1807, in-8º.)]
+
+38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas dépêcha un
+courrier au prince, et parvint ainsi à faire prévaloir son avis. Je
+ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais
+enfin il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les batteries
+faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, pointés sur les bords
+du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de
+répondre de l'autre côté.
+
+39. Mais le 13, quand une partie des troupes était déjà rembarquée
+et que le siége allait être levé, un courrier, arrivant de toute la
+vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la
+gloire _gazetière_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire.
+Ses dépêches, rédigées en style magnifique, annonçaient
+la nomination au commandement de ce favori des batailles, le
+feld-maréchal Suwarow.
+
+40. La lettre que le prince adressait par la même voie au maréchal
+eût été digne d'un Spartiate, s'il s'était agi d'une cause faite
+pour embraser un grand cœur, telle que la défense de la liberté,
+de la patrie ou des lois; mais comme elle n'était inspirée que par
+l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu'à de
+faibles éloges, si ce n'est pour la précision de son style. «Vous
+prendrez Ismaïl, contenait-elle, à quelque prix que ce soit.»
+
+41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut faite!» Et
+l'homme: «Que le sang coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le
+_fiat_ de cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne
+prête guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure plus
+de maux que n'en pourraient réparer trente beaux étés, fussent-ils
+ravissans comme ceux qui mûrissaient les fruits d'Éden. La guerre ne
+se contente pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la
+tige.
+
+42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient à signaler de
+leurs bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, étaient dupes d'une
+méprise très-condamnable, non que l'on ne soit disposé facilement
+à croire des ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la
+grammaire que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici
+les Turcs s'abusaient grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc
+ils espéraient cependant préserver leur lard du danger[229].
+
+[Note 229: Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent
+en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_
+s'emploie dans les conversations les plus élégamment familières,
+pour _préserver sa personne_.]
+
+43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux cavaliers que de loin
+on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrière eux qu'un
+mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les
+coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment où
+l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-même et son guide.
+
+44. _Grande joie à Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'écrier
+plus d'un sot, dès qu'à Londres une illumination est ordonnée.
+C'est là l'illusion première de tous les rêves de ce bon ivrogne
+de John Bull[230]. Sitôt que les rues sont garnies de lampions
+coloriés, ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion
+sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, et tout cela pour payer
+ce divertissement insipide[231].
+
+[Note 230: On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il
+signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple
+français avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mérite encore.]
+
+[Note 231: En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur
+Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des
+illuminations dont les frais s'élevèrent à plus de dix millions.
+L'allocation de cette somme causa de violens débats dans la chambre
+des communes.]
+
+45. Il est étonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses
+yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne
+doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il
+a entièrement perdu l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette
+constitue sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand
+la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, apparaît
+devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien il s'écrie que la famine
+est fille de l'agriculture.
+
+[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn
+your eyes_.]
+
+[Note 233: «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est
+la base de la richesse.--L'élévation des taxes est la mesure de la
+liberté et du bonheur d'une nation.»]
+
+46. Mais laissons John Bull et revenons à notre conte. Grande
+joie dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais,
+les Français et les Cosaques! Suwarow présageait de brillantes
+journées, et paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient
+remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme ces feux follets
+toujours voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les
+aperçoivent dans des chemins semés de fondrières. Le nouveau chef
+allait, venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile flambeau,
+s'empressait de suivre aveuglément ses pas.
+
+47. Mais ici les choses eurent un tout différent résultat. La flotte
+et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, saluèrent
+Suwarow avec déférence, et tout annonça que la fortune était
+de retour. On s'avança de la place à une portée de canon; on
+construisit des échelles: on répara les dommages des premiers
+travaux, on en fit de nouveaux, on réunit des fascines et toutes
+sortes de machines commodes.
+
+48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens
+d'une multitude: de même que les vagues obéissent à l'impulsion du
+vent, ou que le troupeau paît sous la conduite du taureau, de même
+que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton
+conducteur fait accourir derrière lui ses compagnons en agitant la
+sonnette pendue à son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils
+toujours les petits.
+
+49. Tout le camp était dans la joie; vous auriez cru qu'ils se
+préparaient à aller à la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans
+cette métaphore; du moins, dans les deux cas, le résultat est-il
+également la discorde.) Il n'était pas jusqu'au dernier soldat du
+train qui ne désirât les dangers et le pillage: pourquoi? parce
+qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'à la chemise, était venu
+commander l'avant-garde.
+
+50. Mais les choses en étaient ainsi. Tous les préparatifs furent
+faits avec vivacité: le premier détachement, formé de trois
+colonnes, ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour
+fondre sur l'ennemi; le second, également de trois colonnes, avait
+une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le
+troisième, composé de deux colonnes; devait engager le combat sur le
+fleuve.
+
+51. De nouvelles batteries furent encore dressées. On tint un conseil
+général, et, comme cela est quelquefois arrivé à la dernière
+extrémité, on y vit régner l'unanimité, cette déesse si
+étrangère à la plupart des conseils. Toutes les difficultés étant
+surmontées, la gloire commença à briller d'un vif éclat à tous
+les yeux, et cependant Suwarow, déterminé à la mériter, s'occupait
+à exercer ses recrues à l'emploi de la baïonnette[234].
+
+[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-même
+l'exercice.]
+
+52. C'est un fait bien reconnu que, malgré sa dignité de commandant
+en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins
+exercés, et qu'il savait trouver le tems de faire auprès d'eux
+les fonctions de caporal. Comme on fait prendre à la salamandre
+l'habitude de sucer la flamme sans en être molestée, ainsi les
+accoutumait-il à monter sur une échelle (non pas celle de Jacob) ou
+bien à franchir un fossé.
+
+53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans,
+des dagues et des cimeterres; puis il fit charger à la baïonnette
+ces mannequins; pour donner à ses gens une leçon contre les
+véritables Turcs. Quand ils furent bien dressés à ce manége, il
+jugea qu'il était tems de commencer sérieusement l'attaque. Vos gens
+habiles se moquaient de sa conduite:--il ne leur répondit rien; mais
+il prit la ville.
+
+54. Tel était l'état de la plupart des choses la veille de l'assaut:
+tout le camp était dans le plus silencieux repos. Vous le croirez
+difficilement; mais les hommes décidés à braver tous les
+dangers redeviennent calmes sitôt que tout a été décidé. Les
+conversations étaient rares; car les uns se transportaient en pensée
+dans leur maison, auprès de leurs amis; les autres songeaient à
+eux-mêmes et à leur avenir--personnel.
+
+55. Suwarow surtout était sur l'alerte; il examinait, dressait,
+ordonnait, plaisantait et réfléchissait; car, nous pouvons hardiment
+le dire, c'était un homme merveilleux, au-delà de toute merveille,
+Héros, bouffon, moitié ange et moitié diable, priant, instruisant,
+désolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il
+assiégeait une forteresse, véritable arlequin en uniforme.
+
+56. Le jour qui précéda l'assaut, comme ce grand conquérant était
+retenu à l'exercice--par ses fonctions de caporal,--à la chute du
+crépuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour
+d'une montagne, rencontrèrent un parti d'hommes, l'un desquels
+parlait leur langue,--bien ou mal, l'important était qu'il se fît
+entendre; mais, soit par son accent, ses discours ou ses manières,
+ils reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mêmes drapeaux.
+
+57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses
+compagnons, au quartier-général. Leur costume était musulman;
+cependant vous auriez pu reconnaître en eux des Tartares déguisés,
+et un fond de christianisme sous leurs riches vêtemens turcs; mais en
+couvrant ainsi certaines grâces naturelles d'une pompe extérieure,
+ils rendaient d'autres étranges méprises très-difficiles à
+éviter.
+
+58. Suwarow était en chemise, devant une compagnie de Calmoucks;
+il les exerçait, menaçait et amusait; il jurait après les moins
+alertes et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car
+c'est ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile
+n'était que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et
+à sa voix toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement
+qu'il était indifférent de gagner dans les combats une pension ou la
+mort.--
+
+59. Suwarow, à l'approche de cette compagnie de cosaques et de
+leur capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux
+perçans.--«D'où venez-vous?--De Constantinople, où nous étions
+esclaves[235].--Qui êtes-vous?--Ce que vous voyez.» Telle était
+la concision de leur dialogue, celui qui se chargeait de répondre
+sachant à qui il parlait et songeant à épargner les mots.
+
+[Note 235: M. A. P. a négligé de traduire cette réponse.]
+
+60.--«Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan:
+les deux autres sont des femmes, et le troisième n'est ni homme ni
+femme.» Le général promena sur les autres un œil rapide, puis
+ajouta: «J'ai déjà entendu _votre_ nom; celui du second m'est
+étranger. Il est absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais
+passons.--Je crois, vous, avoir entendu votre nom dans le régiment
+Nicolaiew?--Le mien même.
+
+61. «Vous avez servi à Widdin?--Oui.--Vous conduisîtes
+l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais à peine quelque
+chose.--Vous montâtes le premier à la brèche?--Au moins ne fus-je
+pas le dernier à suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en
+résulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait
+prisonnier.--Vous serez vengé, car la ville assiégée est deux fois
+aussi forte que celle où vous fûtes blessé.
+
+62. «Où voulez-vous servir?--Où vous voudrez.--Je sais que vous
+aimez à être dans les enfans perdus; sans doute vous voulez
+fondre le premier sur l'ennemi, après les maux que vous avez déjà
+soufferts. Et ce jeune garçon, que fera-t-il avec son visage sans
+barbe et ses habits déchirés?--Ah! général, s'il n'est pas plus
+mauvais pour la guerre que pour l'amour, il montera le premier à
+l'assaut.
+
+63. «Il y sera, s'il l'ose.»--Ici Juan s'inclina profondément
+comme le compliment le méritait. «Par un bienfait spécial de la
+Providence, continua Suwarow, votre ancien régiment doit conduire
+ce matin, peut-être même cette nuit, l'assaut. J'ai fait vœu à
+plusieurs saints que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce
+qui fut Ismaïl, et que les plus superbes mosquées n'arrêteraient
+pas leur tranchant.
+
+64. «Ainsi, maintenant, à la gloire, mes enfans!» Après ces
+mots il se retourna et continua, dans les termes russes les plus
+classiques, à animer ses soldats, jusqu'à ce que tous ces grands
+cœurs de héros fussent impatiens de la victoire et du butin. On
+l'eût pris pour un prédicateur en chaire (de ceux qui regardent
+avec dédain tous les biens terrestres, sauf la dîme), en le voyant
+exhorter ses auditeurs à se ruer sur les païens et à massacrer ceux
+qui résisteraient aux armes de la chrétienne impératrice Catherine.
+
+65. Johnson qui, d'après ce long colloque, se regardait comme le
+favori de Suwarow, se hasarda à s'adresser encore à lui, bien qu'il
+le vît retourné à ses chères occupations. «Je vous rends grâces,
+dit-il, de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si
+vous indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon
+ami et moi, ce qu'il nous faudra faire.
+
+66. «--Bien! j'étais occupé, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez
+votre ancien régiment, qui est déjà sous les armes. Holà! Katskoff
+(ici il appela un Polonais), conduis-le à son poste; j'entends le
+régiment Nicolaiew. Cet autre étranger restera avec moi: c'est un
+beau garçon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les
+bagages ou bien à l'ambulance.»
+
+67. Mais ici commença une autre scène. Les dames, qui n'avaient pas
+l'habitude d'être traitées de la sorte (et cependant, élevées dans
+un harem, elles étaient bien pénétrées de la meilleure doctrine du
+monde, celle de l'obéissance passive);--les femmes alors soulevèrent
+la tête; leurs yeux brillans parurent humectés de larmes, et, comme
+la poule étend les ailes sur ses poussins, elles étendirent leurs
+bras
+
+68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'être honorés
+par le plus grand capitaine qui jamais eût peuplé l'enfer de héros
+tués, ou plongé dans le désespoir une province ou un royaume.
+Mortels extravagans et toujours vainement éprouvés! un laurier est
+donc une chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter
+une seule feuille de cet arbre, prétendu immortel, avec une mer
+toujours montante de sang et de larmes?
+
+69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'était pas
+vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une
+sorte d'émotion, des femmes, la tête échevelée, dont tous les
+traits exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur
+métier de la tuerie ont le cœur cautérisé contre les angoisses de
+plusieurs millions d'hommes, mais une douleur isolée peut inspirer de
+la compassion, même aux héros,--et Suwarow en était un véritable.
+
+70. Du ton calmouck le plus ému:--«Que diable! Johnson, à quoi
+pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous
+les égards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons,
+où elles peuvent seulement être hors de danger. Mais vous auriez
+dû savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je déteste les
+soldats mariés, quand ils ne renouvellent pas chaque année leurs
+femmes.
+
+71. «--Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre
+Anglais, celles-ci ne sont pas à nous: elles ont d'autres maris.
+Je connais trop bien, par expérience, la discipline militaire, pour
+avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans
+une charge le cœur des héros comme la pensée d'une petite famille
+restée en arrière.
+
+72. «Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur
+domestique, favorisé notre fuite, et elles ont bravé mille dangers
+pour nous suivre dans cette dangereuse traversée. Pour un homme comme
+moi ce genre de vie n'a rien d'étrange; mais c'est un moment cruel
+pour de pauvres êtres comme elles: ainsi, si vous voulez que je
+combatte de tout mon cœur, je vous prie de les faire traiter avec
+politesse.»
+
+73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouillés,
+regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hésité à les
+croire tels.--Leur surprise n'était pas moins grande (ni moins
+juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutôt
+féroce qu'imposant, simplement vêtu, couvert de poussière, nu
+jusqu'à la camisole, et cette dernière elle-même fort sale, de le
+voir, dis-je, plus redouté que tous les sultans de leur connaissance.
+
+74. En effet, comme le leur témoignaient tous les yeux, tout
+semblait attendre son signal. Habituées à voir, comme une espèce
+de divinité, le sultan couvert de pierreries, s'avançant avec la
+gravité impériale d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadème
+sur la queue), en un mot, entouré de toute la pompe du pouvoir, elles
+ne concevaient pas comment le pouvoir consentait une fois à se passer
+de pompe.
+
+75. Johnson, voyant leur extrême déconvenue, leur donna, chemin
+faisant, et quoique peu initié dans les affections orientales,
+quelques légères consolations. Pour Don Juan, qui était bien
+autrement sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les
+retrouverait, ou qu'alors il saurait bien en faire repentir l'armée
+russe. Ces paroles étaient extravagantes, mais pourtant les dames
+y trouvèrent un grand motif d'espérance; car toutes elles aiment
+l'exagération.
+
+76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques légers baisers, elles
+s'éloignèrent pour le moment,--en attendant ce que décideraient les
+coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin,
+ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos
+nombreux bonheurs, c'est une espèce d'amortissement sur la condition
+de l'humanité.)--En même tems leurs doux amis saisissaient leurs
+armes et se préparaient à embraser une ville qui ne leur avait
+jamais fait le moindre mal.
+
+77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros lui-même
+pour les apprécier en détail; qui regardait la vie comme une
+souillure, et les gémissemens d'une nation expirante comme les
+murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats
+(pourvu que leurs efforts prévalussent à la fin) que la femme et
+les amis de Job se souciaient de ses ulcères,--pouvait-il songer
+long-tems aux sanglots de deux femmes?
+
+78. Non certainement.--L'œuvre de gloire se disposait; on allait
+entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant
+qu'Homère eût eu à ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu
+de décrire la mort du fils de Priam, je serai forcé de parler
+escalades, bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets
+et baïonnettes, tous mots rudes et qui coulent difficilement dans
+l'harmonieux gosier des muses.
+
+79. Immortel Homère! ô toi qui, malgré ta longueur, as charmé
+toutes les oreilles, et, malgré ton peu d'étendue, toutes les
+générations, en maniant de ton bras poétique ces armes auxquelles
+les hommes n'auront plus jamais recours (à moins, cependant, que la
+poudre à canon n'ait pas la supériorité que lui supposent tous les
+potentats aujourd'hui ligués contre la jeune liberté... Puissent-ils
+ne pas trouver en elle une nouvelle Troie!)
+
+80. Immortel Homère! j'ai maintenant à peindre un siége où furent
+tués plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus
+expéditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque.
+Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi
+ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible
+ruisseau de se comparer à l'Océan; mais au moins, nous autres
+modernes, vous égalons-nous en matière de sang,
+
+81. Sinon poétiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est
+la vérité, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse
+veuille décrire tout ce qui va se passer, elle sera forcée de
+s'écarter d'une trop rigoureuse fidélité. Dans un instant la ville
+sera attaquée; de grandes actions vont avoir lieu;--comment les
+raconterai-je? Écoutez, ames immortelles de généraux! Phébus se
+lève pour colorer vos dépêches de ses rayons.
+
+82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins longues
+des morts et des blessés! Ombre de Léonidas, qui combattis si
+vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grèce, hélas!
+était envahie! Ô commentaires de César, prêtez-moi (pour me
+soutenir) une parcelle de vos _pâlissans_ rayons de gloire, si beaux,
+si variés pour l'oreille des muses!
+
+83. Quand j'appelle _pâlissante_ votre immortalité guerrière, je
+veux seulement rappeler que, par une triste réalité, il n'est pas
+de siècle, d'année, et même de jour qui ne flétrisse le nom d'un
+héros dévastateur; je veux seulement dire que si nous venons à
+réunir tous ses droits à la reconnaissance des hommes, il devient
+aussitôt un boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes
+écervelés.
+
+84. Les médailles, honneurs, rubans, galons ou broderies,
+n'appartiennent pas mieux à l'homme immortel, que le manteau de
+pourpre à la prostituée de Babylone. Les enfans sont passionnés
+pour un uniforme comme les femmes pour un éventail, et le dernier
+goujat, revêtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de
+la gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce
+que c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperçoivent le
+vent_[236].
+
+[Note 236: Expression du Psalmiste.]
+
+85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_,
+parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication
+vous paraît trop simple, dites qu'il se précipite sur ses pas comme
+un brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer
+ce chant, avant que ma muse ne se sente fatiguée. Le suivant, pour
+réveiller l'attention générale, va sonner en volée comme du haut
+d'un clocher de village.
+
+86. Écoutez, dans le silence de la froide et épaisse nuit, le
+bourdonnement des armées se pressant rangs sur rangs! Là, de lourdes
+masses se glissent, dans l'obscurité douteuse, le long des murs
+assiégés et sur les bords du fleuve hérissé de défenses.
+Cependant les astres percent d'une faible lumière les vapeurs
+humides et condensées qui se roulent devant eux en bizarres
+guirlandes.--Bientôt la fumée de l'enfer doit étendre sur eux un
+plus impénétrable manteau.
+
+87. Arrêtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui,
+séparant alors la vie de la mort, glaça pour un instant le cœur de
+ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir.
+Un moment--et tout reparaîtra plein de vie! La marche! la charge! les
+cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et
+les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille.
+
+
+
+
+SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VII.
+
+
+L'ouvrage qui contient les détails du siége d'Ismaïl étant fort
+peu répandu en France, où cependant il a été imprimé, nous
+en extrairons tous les passages que Byron a jugés dignes d'être
+paraphrasés. Il est intitulé:--_Essai sur l'Histoire ancienne
+et moderne de la nouvelle Russie_. Le style en est beaucoup trop
+louangeur, mais la dédicace en étant adressée à l'empereur
+Alexandre, petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul,
+averti de se tenir sur ses gardes. Malgré ce grave défaut, c'est
+un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis de Castelnau) a
+lui-même emprunté les circonstances du siége d'Ismaïl au manuscrit
+d'un lieutenant-général de Russie, qui avait fait cette campagne (le
+duc de Richelieu).
+
+STROPHE 9.
+
+«Ismaïl est située sur la rive gauche du bras gauche du Danube,
+à peu près à quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille
+toises de tour.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 10.
+
+«On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situé
+à la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a
+été terminé par un Grec. Pour donner une idée des talens de
+cet ingénieur, il suffira de dire qu'il fit placer les palissades
+perpendiculairement sur le parapet, de manière qu'elles favorisaient
+le feu des assiégeans et arrêtaient le feu des assiégés.»
+(_Ibid._)
+
+STROPHE 11.
+
+«Le rempart en terre est prodigieusement élevé, à cause de
+l'immense profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage avancé ni chemin
+couvert.» (_Ibid._)
+
+STROPHE 12.
+
+«Un bastion de pierres, ouvert par une gorge très-étroite et dont
+les murailles sont fort épaisses, a une batterie casematée et une
+à barbette; il défend la rive du Danube. Du côté droit de la ville
+est un cavalier de quarante pieds d'élévation, à pic, garni de
+vingt-deux pièces de canon, et qui défend la partie gauche.»
+(_Ibid._)
+
+STROPHE 13.
+
+«Du côté du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne
+croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans
+le Danube.» (_Ibid._)
+
+STROPHE 23.
+
+On s'était proposé deux buts également avantageux par la
+construction de deux batteries sur l'île qui avoisine Ismaïl. Le
+premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux édifices
+avec du canon de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la
+ville étant bâtie en amphithéâtre, presque aucun coup ne serait
+perdu. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 24.
+
+Le second motif était de profiter de ce moment d'alarme pour que la
+flottille, agissant en même tems, pût détruire celle des Turcs. Un
+troisième motif, et vraisemblablement le plus plausible, était de
+jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager à capituler.
+(_Ibid._)
+
+STROPHES 25, 26 ET 27.
+
+Une habitude blâmable, celle de mépriser son ennemi, fut la cause du
+défaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait
+agir promptement, et on négligea de donner aux ouvrages la solidité
+qu'ils exigeaient. (_Ibid._)
+
+STROPHES 28 ET 29.
+
+Le même esprit fit manquer l'effet de trois brûlots; on calcula
+mal la distance, on se pressa d'allumer la mèche, ils brûlèrent au
+milieu du fleuve, et quoiqu'il fût six heures du matin, les Turcs,
+encore couchés, n'en prirent aucun ombrage.
+
+1er _décembre_ 1790. Cette opération manquée, la flottille
+russe s'avança vers les sept heures; il en était neuf lorsqu'elle se
+trouva à cinquante toises de la ville. (_Ibid._)
+
+STROPHES 30 ET 31.
+
+Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de
+mousqueterie pendant près de six heures. Les batteries de terre
+secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades
+ne suffiraient pas pour réduire la place: on fit la retraite à une
+heure. À peine la retraite des Russes fut-elle remarquée, que les
+plus braves d'entre les ennemis se jetèrent dans de petites barques
+et essayèrent une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et
+leur tua plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lançon
+sauta pendant l'action, un autre dériva par la force du courant et
+fut pris par l'ennemi. (_Ibid._)
+
+STROPHES 32 ET 33.
+
+On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes
+firent de mémorable dans cette journée; pour compter les hauts faits
+d'armes, pour particulariser toutes les actions d'éclat, il faudrait
+composer des volumes. Parmi les étrangers, le prince de Ligne se
+distingua de manière à mériter l'estime générale. De vrais
+chevaliers français, attirés par l'amour de la gloire, se
+montrèrent dignes d'elle. Les plus marquans étaient le jeune duc de
+Richelieu, les comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._)
+
+STROPHE 35.
+
+L'amiral de Ribas déclara en plein conseil que ce n'était qu'en
+donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi; on
+lui opposa mille raisons auxquelles il répondit par de meilleures.
+(_Ibid._)
+
+STROPHES 36, 37 ET 38.
+
+Il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin; Ribas y
+réussit. Tandis qu'il se démenait pour l'exécution du projet
+agréé, on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12
+décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le bord du Danube, et
+cette journée se passa en vives canonnades. (_Ibid._)
+
+STROPHE 39.
+
+Le 13, une partie des troupes était embarquée; on allait lever le
+siége. Un courrier arrive; il est témoin des cris de joie du Turc,
+qui se croyait à la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part
+du prince, que le maréchal Suwarow va prendre le commandement des
+forces réunies sous Ismaïl. (_Ibid._)
+
+STROPHE 40.
+
+La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte; la voici
+dans toute sa teneur: «Vous prendrez Ismaïl à quel prix que ce
+soit.» (_Ibid._)
+
+STROPHES 43 ET 44.
+
+Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant à toute bride: on
+les prit pour des Cosaques; l'un était Suwarow et l'autre son guide,
+portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du
+général. (_Ibid._)
+
+STROPHE 46.
+
+Les succès multipliés de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un
+enthousiasme général. (_Ibid._)
+
+STROPHE 47.
+
+Les choses prennent, le même jour, une autre tournure; le camp
+se rapproche et s'établit à une portée de canon de la place; on
+prépare des fascines, on construit des échelles, on établit des
+batteries nouvelles. (_Ibid._)
+
+STROPHES 48 ET 49.
+
+L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est pas jusqu'au
+dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur de monter à
+l'assaut. (_Ibid._)
+
+STROPHE 50.
+
+La première attaque était composée de trois colonnes commandées
+par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les
+généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. Trois autres
+colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs
+le comte de Samoïlow, les généraux Élie de Bezborodko, Michel
+Kutusow; les brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupière. La troisième
+attaque, par eau, n'avait que deux colonnes sous les ordres des
+généraux-majors Ribas et Arseniew, des brigadiers Markoff et
+Tchepega. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHES 51, 52 ET 53.
+
+On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de
+guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils
+réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exerça les
+soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader;
+il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette.
+Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines
+disposées de manière à représenter un Turc. (_Ibid._)
+
+
+
+
+Chant Huitième.
+
+
+1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voilà des jurons
+bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable
+lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le
+rêve de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un
+tableau de ces objets, comme ils vont devenir son thème, il est juste
+de leur faire une invocation. Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce
+que vous voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.
+
+[Note 237: Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.]
+
+2. Tout était préparé,--le feu, l'épée et les hommes qui allaient
+en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannière,
+l'armée, les nerfs et les muscles tendus, s'avançait pour le
+carnage,--et, véritable hydre humaine, allait souffler partout sur
+ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de héros qui, à
+peine tombés, étaient remplacés par d'autres.
+
+3. L'histoire est obligée de prendre les choses en gros; mais
+peut-être, si nous pouvions les considérer en détail et faire la
+balance des pertes et des gains, découvririons-nous que la guerre
+n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en
+obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus de saine gloire à
+sécher une seule larme qu'à répandre des mers de sang.
+
+4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction
+intérieure, tandis que l'autre, à force de pompes, d'acclamations,
+de ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation à
+qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignités,
+peut bien exciter l'envie ou l'admiration des êtres corrompus; mais
+elle n'est, après tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant
+pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de meurtre.
+
+5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il
+n'en est pas ainsi de Léonidas et de Washington, dont tous les champs
+de bataille sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont pas
+désolé des mondes, mais assuré l'existence des nations. Oh! que
+l'écho de ces noms semble doux à l'oreille! et tandis que ceux des
+guerriers vulgaires surprennent ou étourdissent les hommes vains et
+serviles, les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu'à ce que
+l'avenir ait reconquis la liberté.
+
+6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne permettait de
+distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en
+arcades de vapeurs embrasées, et reproduisant dans les eaux du
+Danube, comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille était
+épouvantée par le ronflement continu des volées et par le long
+fracas de chaque détonation, bien autrement que par le bruit du
+tonnerre. En effet, les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins
+nous frappent rarement;--celles de l'homme réduisent en cendres des
+millions d'hommes!
+
+7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à peine devancé
+de quelques toises les batteries russes, que les musulmans
+s'éveillèrent en sursaut et répondirent, sur le même ton, à la
+foudre des chrétiens. Alors, un immense incendie couvrit les airs, la
+terre et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi ébranlés,
+qu'ils se livraient un sublime combat, et cependant les remparts
+d'Ismaïl flambaient comme l'Etna, quand il prend fantaisie à
+l'inquiet Titan d'éternuer.
+
+8. Et dans le même instant retentit comme le fracas des machines les
+plus homicides--l'énorme cri de _Allah!_ portant défi à l'ennemi;
+fleuve, ville et rivages répétèrent _Allah!_ et les nuages qui
+couvraient les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes au
+nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer
+_Allah! Allah! Hu!_[238]
+
+[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des
+musulmans; ils appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui
+produit un effet étrange et terrible.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; mais déjà
+commençaient à tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles,
+conduisaient l'attaque du côté de l'eau. Ils étaient conduits
+par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier à
+l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth
+nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est
+la sœur de Christ, et ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta
+comme en terre sainte.
+
+[Note 239: «Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans
+l'exécution de tes vues, est l'homme armé pour un meurtre
+mutuel;--oui, le carnage est ta fille.»
+
+ WORDSWORTH, _Ode d'action de grâces_.
+]
+
+[Note D: C'est-à-dire celui _de la Divinité_. Voilà, pour le
+meurtre, une généalogie préférable à toutes celles que l'on
+doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on dit si quelque
+indépendant lui avait donné une pareille famille?
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+
+M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron
+_affecte_ d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la
+guerre.» Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. _affecte_
+ici de connaître cette _origine poétique_, laquelle connaissance,
+après tout, n'a pas un rapport bien évident avec la réflexion
+sensée de Lord Byron.]
+
+10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le comte _Chapeau-Bras_
+aussi reçut une balle entre le chapeau et la tête, et la preuve que
+cette tête était aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle
+demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne
+peuvent vouloir aucun mal à une cervelle parfaitement légitime.
+_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?
+
+11. Et comme le général de brigade Marcow insistait pour qu'on
+séparât _le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens
+de naissance vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et
+demander un peu d'eau à des oreilles sourdes;--le général Marcow,
+dis-je, en prouvant ainsi son extrême sympathie pour les hommes de
+rang, eut lui-même la jambe emportée.
+
+12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et trente mille
+mousquets lançaient une grêle de pilules, afin d'obtenir un bon
+écoulement sanguin. Ô mortalité! tu as bien tes relevés mensuels
+de décès, tes pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse,
+comme les grillots[240], bourdonnent à nos oreilles les maux passés,
+présens et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable à
+l'image exacte d'un champ de bataille.
+
+[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des
+mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas
+oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appelés en anglais
+_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri
+comme un présage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est chargé
+de la même mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette
+raison on surnomme _oiseau de la mort_.]
+
+13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu'à
+ce que la multiplicité des agonies endurcisse le cœur de quiconque
+vient à les contempler.--Hurler, se traîner dans la poussière,
+rouler dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle est la
+récompense de plusieurs milliers d'hommes de toutes les rangées
+et de toutes les files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils
+obtiennent le droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur
+poitrine.
+
+14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande
+chose;--songez à l'avantage d'être, dans sa vieillesse, entretenu
+aux frais de _votre bon roi_; une légère pension ébranle la
+philosophie de plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls
+destinés à fournir aux poètes des inspirations, ce qui vaut
+encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir la poésie redire
+éternellement vos campagnes, et celle d'obtenir une demi-solde
+viagère, font que le genre humain vaut bien la peine d'être
+détruit.
+
+15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour prendre une
+batterie sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus
+bas un instant après eux, firent aussitôt leurs efforts pour
+lutter d'activité avec leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils
+grimpèrent un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein
+de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, conservant
+toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.
+
+16. Et rien de plus admirable; car le feu était si vif, que si le
+rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé toutes sortes de machines,
+de fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant déployer plus de furie.
+Un tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était pas un
+présage de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les
+chasseurs sont renversés, les chiens sont bientôt en défaut.
+
+17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour m'attacher aux
+pas glorieux de notre héros. Il doit cueillir des lauriers séparés,
+et, pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille
+héros, tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou
+de réclamer une élégie, ce détail formerait un assommant lexicon
+de gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.
+
+18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre à la
+gazette,--qui sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un
+glorieux sommeil dans les fossés, les champs; partout enfin où leurs
+ames ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe
+matérielle.--Trois fois heureux celui dont le nom a été
+correctement écrit dans la dépêche. Je sais un homme dont on a
+rappelé la mort sous le nom de _Grove_, et qui réellement s'appelait
+_Grose_[241].
+
+[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je
+me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes
+amis:--«Voilà la gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom
+est Grose, on l'imprime Grove.» J'avais été au collége avec
+le défunt; c'était un homme spirituel et fort aimable, dont on
+recherchait la société à cause de sa finesse, de son enjouement et
+de ses _chansons à boire_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent de
+toutes leurs forces, sans savoir quel était l'endroit où ils se
+trouvaient pour la première fois, ignorant encore mieux le point vers
+lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient
+aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient et donnaient
+assez de preuves de valeur pour mériter à eux deux seuls les frais
+d'un entier bulletin.
+
+20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de
+milliers d'hommes morts ou mourans:--tantôt gagnant quelques pieds
+de terrain plus rapprochés d'un vieil angle que toute l'armée
+s'efforçait d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu
+qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se
+fût écoulé en pluie: à chaque instant ils trébuchaient sur un
+compagnon blessé, qui se débattait au milieu de son sang.
+
+21. C'était pour Don Juan le premier des combats, et bien que le
+tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide
+obscurité, alors que le cœur ne s'enflamme pas comme sous les
+voûtes d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frémir,
+pâlir, ou contempler, en soupirant après le jour, les lourds nuages
+épaissis comme un empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut
+le courage de ne pas prendre la fuite.
+
+22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'eût fait? On
+a vu et l'on voit encore des héros qui n'ont guère commencé mieux,
+ou moins mal. Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la
+première et la dernière fois[242]. La plupart des mortels sont comme
+un cheval, un faucon ou bien une jeune mariée; après une affaire
+chaude, ils s'habituent à leur nouvel état et combattent ensuite
+comme des diables pour leur solde ou pour les politiques.
+
+[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée
+par les Prussiens, mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire;
+il s'était éloigné dès les premiers coups de canon.]
+
+23. Juan était ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome
+Erse, Irlandais ou peut-être _Punique_[243] (car les antiquaires,
+en fixant le niveau du tems lui-même qui nivelle toutes choses,
+les Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage
+de Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique
+tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une
+autre, mais elle n'a rien de national[245]),
+
+[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent à leur
+île. On connaît les nombreuses hypothèses des Irlandais pour
+expliquer l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs,
+aux Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont même été jusqu'à
+prétendre que le latin n'était qu'une corruption du vieil
+irlandais.]
+
+[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.]
+
+[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+24. Juan, dis-je, était un _consommé de jeunesse_, une créature
+incapable de résister à ses premières impulsions, un enfant de
+poésie. Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez
+mieux) la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait de
+détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la même activité,
+dans la bonne compagnie de ceux qui ne se livrent qu'à des batailles,
+des siéges et autres semblables parties de plaisir.
+
+25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît ou
+qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons _les meilleures
+intentions_, espèce de _carte_ que se propose bien de _retourner_
+tout le genre humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses
+derniers comptes. Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la
+prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète de leurs
+projets, opposer à toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel
+malheur que l'enfer soit pavé de ces intentions[246]!
+
+[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pavé de
+bonnes intentions_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le pavé de
+l'enfer--(si toutefois il est ainsi fait)--devait être aujourd'hui
+bien usé, non parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes
+intentions_ aurait été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux
+qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de semblables, ont
+balayé et emporté le ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont
+nous retrouvons parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].
+
+[Note 247: La plus grande et la mieux éclairée des rues de
+Londres; celle dont les larges pavés sont le plus continuellement
+fatigués.]
+
+27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui souvent séparent,
+dans leur hideuse carrière, le guerrier du guerrier, et comme
+les plus chastes épouses, quand, à la fin de la première année
+conjugale, elles quittent les plus constans maris du monde, Juan,
+dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, s'était trop
+imprudemment avancé, et après avoir, pendant un certain tems,
+chargé et déchargé son fusil, il s'aperçut qu'il était seul et
+que ses compagnons avaient disparu.
+
+28. Je ne sais comment était arrivée la chose.--Peut-être le plus
+grand nombre avait-il été tué ou blessé, tandis que les autres
+avaient rétrogradé à droite. César lui-même fut jadis confondu
+par un pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée,
+pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier et finit par ramener au
+combat ses fiers Romains.
+
+29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et d'ailleurs n'étant
+pas un César, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir
+pour qui, eut à peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta
+une minute, et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems.
+Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez pas, benoît lecteur,
+puisque le grand Homère lui-même n'a pas jugé cette similitude
+indigne d'Ajax, Juan la préférera peut-être à quelque autre plus
+nouvelle),
+
+30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y
+a de singulier, sans regarder derrière lui. Mais, voyant flamber, tel
+que le jour sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler
+ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il s'égara en cherchant un
+sentier qui lui permît de réunir son bras et ses efforts à ceux
+du corps d'armée dont la majeure partie n'était déjà plus que
+cadavres.
+
+31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps,
+ni le corps lui-même qui avait absolument disparu,--les dieux savent
+comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble
+louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas
+incroyable qu'un jeune garçon avide de gloire s'obstine à marcher en
+avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)
+
+32. N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé, comme un
+jeune héritier, libre d'aller--il ne savait où,--sans lisières;
+de même que les voyageurs suivent à travers marais et fougères
+un _ignis fatuus_[248], ou que les naufragés se réfugient sous la
+première hutte qui se présente à leurs regards, Juan, suivant les
+inspirations de l'honneur et de son nez, se précipita vers l'endroit
+où le plus violent feu annonçait des ennemis plus nombreux.
+
+[Note 248: Feu follet.]
+
+33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort peu; il était
+éperdu, exaspéré; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses
+veines,--en un mot, son esprit était à la hauteur du moment,
+comme cela arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait et
+entendait le feu le plus vif, où les plus énormes canons formaient
+les plus longues détonnations, tandis que la terre et les airs
+étaient également ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte
+philanthropique[249].
+
+[Note 249: C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la
+poudre à canon.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au milieu de ce qui
+avait été la seconde colonne, commandée par le général Lascy,
+et maintenant réduite, comme un lourd volume (mais avec moins
+d'extension), en un extrait agréable de héros. Il prit gravement
+sa place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et
+leurs armes redoutables braqués contre le glacis.
+
+35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait
+retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrière quelques
+pas au lieu de s'élancer par la gueule de la mort dans le fond des
+diaboliques cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein
+d'expérience; il savait quand et comment il était à propos de fuir
+et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait que pour revenir à la
+charge avec plus d'avantage.
+
+36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, tous les hommes
+de son peloton, tous, excepté Don Juan,--franc novice, dont la valeur
+vierge encore ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance du
+danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, inspire
+toujours une fermeté calme et intrépide),--Johnson recula un peu,
+afin de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au
+milieu des ombres de cette vallée de mort_[250].
+
+[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]
+
+37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient des bastions,
+batteries, parapets, remparts, murailles, fenêtres, maisons;--car,
+dans cette vaste ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il
+n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît comme le
+diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, épuisés
+complètement par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur
+battue.
+
+38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivèrent
+à son appel; bien différens en cela des _esprits du vaste abîme_,
+«que vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de
+les obliger à quitter leur séjour[251].» Leur motif était
+l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer
+devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient encore à cette
+impulsion singulière, qu'en fait de guerre ou de religion tous les
+hommes reçoivent, comme un troupeau de moutons, de celui qui se
+trouve à la tête.
+
+[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, première partie.]
+
+39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que Johnson, et bien que
+son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille,
+cependant nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, un homme
+qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expédiant son homme,
+inébranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans
+la même direction pendant plusieurs mois de suite. Il était bien
+rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il
+fît le moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.
+
+[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connaît les vents
+moussons périodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie,
+se partagent l'année. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage:
+«Il tuait son homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il
+souffle des mois entiers.» Puis en note il dit: _Le missoun, vent de
+l'Arabie déserte_.]
+
+40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. Il savait
+qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposés à
+repousser ces misérables appréhensions qui, comme le vent, troublent
+les estomacs les plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment
+souvent trop tôt leurs paupières; mais tous cependant ne sont pas
+aveugles, et quand ils considèrent la mort sans intermédiaire, ils
+se retirent un peu, uniquement pour reprendre haleine.
+
+41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour
+revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_
+tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si
+terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression fort
+légère; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses
+compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent à sa
+suite au milieu du feu le plus violent.
+
+[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_,
+acte III, scène Ire. «Mais la seule crainte de quelque chose
+après la mort--cette contrée non découverte, des rives de laquelle
+nul voyageur ne revient, arrête la volonté.»
+
+ «Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacrée
+ Qui défend son _passage_ et siége à son entrée, etc.»
+
+ (DUCIS.)
+]
+
+42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, la première,
+leur avait paru assez effrayant pour les décider à la fuite,
+malgré ce que le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimères
+d'immortalité qui stimulent un régiment (sans compter la solde
+quotidienne d'un schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils
+obtinrent donc, à leur retour, le même bon accueil, que les uns et
+les autres regardèrent comme un accueil _infernal_[254].
+
+[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_,
+bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce à
+peu près de même en anglais.]
+
+43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons sous la grêle, les
+prés sous la faux et les blés sous la faucille; se chargeant ainsi
+de justifier cette vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme
+a la fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries
+turques les criblaient comme un fléau, ou bien un bon boxeur, et les
+plus braves d'entre eux, réduits en capilotade, tombaient sur leur
+tête avant d'avoir pu lâcher un coup de fusil.
+
+44. Placés derrière les traverses[255] et les flancs des bastions,
+les Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers
+comme des flots d'écume frappés par le vent. Cependant (Dieu sait
+comment!) le destin, qui comprend les villes, les nations et les
+mondes dans ses capricieuses révolutions, permit qu'au milieu de tous
+ces divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient
+tenu bon gagnassent le talus intérieur du rempart.
+
+[Note 255: Retranchemens formés entre deux ouvrages de
+fortifications.]
+
+45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montèrent avec
+vivacité; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la
+flamme, semblable à la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en
+haut qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels
+étaient plus prudens de ceux qui d'abord avaient hissé sur le
+parapet leurs figures martiales, ou de ceux qui croyaient, en
+attendant encore, faire un aussi bel acte de courage.
+
+46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent qu'un accident
+ou une bévue protégeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn
+grec ou turc avait disposé les palissades, comme vous seriez étonné
+de les observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien
+qu'ils soient inférieurs à notre Gibraltar). Ces palissades étaient
+justement plantées au milieu du parapet,
+
+47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf ou dix pas où
+l'on pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du
+moins qui vivaient encore, un précieux avantage; ils purent former
+une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa
+bien mieux, ils parvinrent à rompre les palissades, qui n'étaient
+guère plus hautes que des épis de blé[256].
+
+[Note 256: Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en
+pareil cas, les prétentions à la primauté font souvent éclater de
+mortelles querelles entre amis comme entre alliés. Par exemple, il
+faudrait qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il ne craignît
+pas de mettre à une rude épreuve la patience partiale de John
+Bull, pour prétendre que Wellington s'était laissé battre à
+Waterloo;--cependant les Prussiens disent la même chose;--
+
+49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait
+combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'étaient pas arrivés assez
+à tems pour jeter la terreur dans le cœur de ceux qui jusqu'alors
+avaient combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington
+aurait cessé de faire un étalage de ses ordres et de toucher ses
+pensions, les plus fortes dont fassent mention nos annales.
+
+50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car
+s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems
+encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille
+que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les plus forts.
+La plus méchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur
+qui l'a maladroitement attelée de manière à la blesser,--et la
+multitude se lasse de suivre toujours l'exemple de Job.
+
+51. D'abord elle gromèle[257], puis elle jure, puis, comme David,
+elle lance de faibles cailloux contre le géant; enfin, elle saisit
+les armes auxquelles les hommes ont recours quand le désespoir ravit
+à leur cœur une partie de sa flexibilité, et alors _viennent les
+tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront
+encore, et je leur dirais: «Fuyez loin de nous,» si je n'avais
+pas prévu que cette révolution seule peut sauver la terre d'une
+souillure infernale[258].
+
+[Note 257: Cette expression est, je le sais, familière; mais elle
+est du bon vieux français: elle est bien autrement pittoresque que
+_murmurer_; enfin, elle est la traduction précise du mot anglais _it
+grumbles_.]
+
+[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante:
+«_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette
+prédiction.» Cela est méchant.]
+
+52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des
+premiers s'était élancé sur les murs d'Ismaïl notre jeune ami
+Don Juan, comme s'il eût été élevé au milieu de pareilles
+scènes:--elles étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je
+voudrais pouvoir dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la
+gloire, quelquefois si dévorante, s'était emparée de lui,--bien
+qu'il eût une ame généreuse, le cœur sensible et les traits
+féminins.
+
+53. Il était donc sur la brèche,--lui qui, depuis son enfance,
+avait reposé comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien
+montrer quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans
+la première position était son Élysée. Il aurait pu facilement
+supporter la terrible épreuve à laquelle Rousseau engage les amantes
+inquiètes à nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort
+de vos bras_. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles
+conservaient leurs charmes,
+
+54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, les flots,
+les vents ou la parenté, tous obstacles de la même espèce. Or
+maintenant, le voilà dans un endroit--où tous les liens formés par
+la société cèdent au fer et à la flamme: _lui_ dont le corps même
+était tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce tyran
+des plus grands cœurs, exaspéré par le moment et les lieux, il se
+précipite dans la lice, comme un cheval de race frappé de l'éperon.
+
+55. Et quand il trouve quelque résistance, son sang bouillonne comme
+celui du coursier devant une porte à cinq barres, une double défense
+ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus
+compter que sur sa légèreté, pour se garantir d'une mort assurée.
+Juan, de loin, avait en horreur la cruauté; ainsi tous les hommes,
+avant d'être irrités, détestent-ils le sang;--mais Juan avait
+cela de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait un
+plaintif gémissement.
+
+56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, était serré
+de près, ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens
+réunis qui tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses
+remerciemens à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta
+même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il croyait
+s'adresser non pas à quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de
+Pistol[259], mais bien à un jeune Livonien.
+
+[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxième partie.
+Voyez acte 5, scène 3.]
+
+57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait
+l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute réponse il
+fit une inclination au général qui paraissait avoir le droit de lui
+commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses
+étoiles, ses médailles et son épée ensanglantée, lui parler d'un
+air de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire à un
+officier de haut rang.
+
+58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux hommes qui n'ont pas
+un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille ou
+d'un siége, une infinité de bruits interrompent le dialogue,
+et plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait frappé
+l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches,
+viennent vous saisir, les plaintes, les sanglots, les prières, les
+imprécations et les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles à
+une conversation suivie.
+
+59. Voilà comment tout ce que nous venons de rapporter en deux
+longues octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas
+d'exécrables crimes qui n'aient cherché à se faire comprendre dans
+ce moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au milieu de cette
+scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, et l'on eût aussi bien
+saisi le chant des linottes que les éclats de son tonnerre, tant
+était effroyable la voix générale de la nature humaine à l'agonie.
+
+60. La ville est forcée.--Oh! éternité!--_Dieu fit les champs, et
+l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence à me ranger de
+son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive,
+toutes les villes en un mot dont les hommes ont gardé le souvenir
+ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je médite le présent et
+le passé, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de
+retraite.
+
+61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes)
+dont on envie généralement la vie et la mort fortunées; de tous
+les grands noms qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans
+contredit le général Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais
+il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence
+longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds
+déserts.
+
+[Note 260: «Boon, personnage historique, général américain,
+devenu sauvage par choix, qui a fondé le premier établissement du
+Kentucky.»
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude.
+La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement
+franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la
+mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous
+devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui
+les environnent, en appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en
+horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me
+contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de
+quatre-vingt-dix ans,
+
+[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes,
+respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux
+entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort
+et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la
+mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.]
+
+63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée
+(pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette
+_bonne_ renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de
+taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a
+rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il
+resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore
+l'homme de Ross, devenu sauvage[262].
+
+[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.»
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première
+patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses
+arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles
+au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus
+commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais
+trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais
+toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la
+sympathie dont jamais homme put être susceptible.
+
+65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait
+une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non
+encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde.
+Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur
+leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait,
+en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres
+forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs
+sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un
+arbre ou aux bords d'un torrent.
+
+[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme
+le prouve la strophe suivante.]
+
+66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les
+pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les
+soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel
+était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne
+leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait
+pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non
+sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait
+pas à payer des bagatelles.
+
+67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs
+nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était
+encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait
+essayer de pénétrer dans leurs cœurs. La convoitise dévorante,
+la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des
+indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des
+bois étaient-elles toujours sereines et paisibles.
+
+68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à
+tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des
+grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les
+royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des
+millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le
+boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des
+tableaux comme la prise d'Ismaïl.
+
+69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer
+une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et
+l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières
+des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter
+jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle
+du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent
+encore pied à pied la possession de leur ville.
+
+70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu
+efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux
+et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer.
+C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour
+rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même
+il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il
+paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies.
+
+71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt
+honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces:
+ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent
+leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et
+parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre.
+
+72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems
+erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit
+où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché
+aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au
+lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un
+portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché
+où reposent encore les trois quarts de sa colonne.
+
+73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart,
+après la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans
+désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons,
+d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la
+porte appelée _Kilia_ aux groupes de héros désappointés qui se
+tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection,
+les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors
+transformée en un marais de sang humain.
+
+[Note 264: _Forlorn of hopes_, privés d'espérance. Cette
+expression répond aussi à celle d'_enfans perdus_ de l'armée.]
+
+74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie
+peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières
+erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou
+la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval,
+et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des _dilettanti_ en
+topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où
+il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en
+pièces.
+
+75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques,
+était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait
+naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer
+de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques
+s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que
+pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils
+revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens.
+
+76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux
+évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons
+du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors
+d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans
+frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs
+carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le
+lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki.
+
+[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en
+1821, fut surpris, à Londres, enfermé _flagrante delicto_ avec un
+giton de la garde royale.]
+
+77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il
+ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains
+musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction
+de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était
+toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait
+vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le
+terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres
+refusaient de reculer.
+
+78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous
+remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu
+de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand
+l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante
+baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les
+soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire
+simplement feu à une folle distance.
+
+79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une
+seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux
+qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier
+n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant,
+succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime
+résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la
+défendit qu'à un prix extrêmement cher.
+
+80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui
+offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs,
+ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il
+mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier
+martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire
+prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.--
+
+81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de
+pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard,
+les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux
+auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une
+tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et
+seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir.
+
+82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre
+de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque cœur désespéré
+pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici
+la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus
+destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase
+échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes
+variées des plus monstrueux crimes.
+
+83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps
+lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent
+dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les
+griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours
+en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux
+serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.
+
+84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant
+oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché
+au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne
+ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom):
+la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la
+vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe
+vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son
+tronc.
+
+85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta
+boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus
+longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides
+et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette
+blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de
+cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise
+après avoir elle-même été divisée de son cadavre.
+
+86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable
+poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en
+effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que
+dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette
+routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette
+odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour
+pêcher les ames.
+
+87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un
+musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme
+roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole
+ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement
+retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans
+Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par
+celui du vainqueur.
+
+88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont
+en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin,
+détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt
+elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante
+atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs
+et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes
+et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs
+mille hivers.
+
+89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention
+d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine,
+parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en
+divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait
+s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes
+amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel
+qu'il est;
+
+90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque
+chose de _rafraîchissant_, comme on affecte de dire en ces jours
+suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et
+insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes,
+maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs
+conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème
+épique.
+
+91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés,
+un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues
+chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de
+glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une
+jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein
+tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.
+
+92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques
+poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce,
+qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens
+purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé,
+le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser?
+le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous
+les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de _la
+destruction_?
+
+93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres;
+ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que
+sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan
+aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce
+qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les _oreilles bien
+élevées_; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des
+brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques.
+
+94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les
+envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des
+blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage
+et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en
+considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en
+la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe.
+
+95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère
+trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en
+était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même
+coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et
+avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui
+l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait
+pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un
+air d'effroi, les porta sur Juan.
+
+96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un
+sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de
+plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir
+pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi
+heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et
+une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles,
+et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à
+l'éclairer.
+
+97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom
+est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles
+qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine
+d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au
+bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le
+collier de Saint-Georges[266].
+
+[Note 266: Ordre militaire de Russie.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore
+maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de
+plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe,
+au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos
+morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de
+haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens
+reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une
+vigne.
+
+99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette
+enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore
+sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins
+sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson
+alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la
+hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez
+raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.»
+
+100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la
+quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée
+que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson,
+mais _vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.»
+Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il
+faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de
+père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»
+
+101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette
+enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de
+pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et
+votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme
+le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une
+ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous
+n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.»
+
+102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui
+réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats
+de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que,
+s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils
+seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient
+sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de
+récompense,
+
+103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs
+camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher
+au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux
+qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez
+pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage,
+comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de
+héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.
+
+104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins,
+les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu
+sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines,
+si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir
+à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_
+(comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique
+guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun
+prix.
+
+105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie,
+quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est
+qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas
+convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un
+bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre
+un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un
+froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à
+l'avant-garde.
+
+106. Le point était de le _prendre_. Les véritables braves
+éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est
+opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et
+de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt
+attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de
+l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les cœurs les
+plus sauvages.
+
+107. Mais il _ne_ voulait _pas être pris_. À toutes les offres de
+merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en
+les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois
+Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins
+l'ennemi, aussi les cœurs russes se fermèrent-ils bientôt à la
+pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux
+provocations hostiles.
+
+108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie
+orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en
+combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans
+honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui,
+semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des
+sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans
+battent leurs nourrices.
+
+109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé
+Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en
+soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane.
+En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un
+infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur
+ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme
+une plaine sablonneuse
+
+110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin
+le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par
+un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus
+chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième,
+qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal
+élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps
+tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui
+rougissait de l'avoir pour fils.
+
+111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais
+Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des
+Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux
+noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux
+qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien
+que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec
+leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient
+à les regarder.
+
+112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je
+ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute
+préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis.
+Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert
+d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de
+vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais
+petits-maîtres expirans.
+
+113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer
+les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient
+écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et
+qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le cœur de
+l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut
+fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont
+elles disputent ainsi les premiers fruits.
+
+114. Ainsi le jeune kan, l'œil fixé sur les houris, oubliait les
+charmes des quatre jeunes épouses, et s'avançait bravement vers
+sa première nuit céleste. Après tout, bien que notre excellente
+religion tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux
+yeux noirs excitent les musulmans à combattre, comme s'il n'existait
+qu'un paradis;--malheureusement si tous les récits qu'on nous fait
+de l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins
+six ou sept.
+
+115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement ses yeux, que
+même, en sentant le fer entr'ouvrir son cœur, il s'écria: _Allah!_
+qu'il vit le paradis dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et
+la brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, se glisser
+dans son ame avec ses prophètes, ses houris, ses anges et autres
+saints, tous environnés du plus voluptueux éclat.--En ce moment-là
+même il mourait,
+
+116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement céleste.--Pour
+le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus de
+houris; toute son espérance était dans la race florissante
+qui s'élevait glorieusement, comme autant de cèdres, autour de
+lui.--Quand il vit son dernier héros étendu sur la terre tel qu'un
+arbre déraciné, il fit un instant trêve à ses coups de cimeterre,
+et laissa tomber un regard sur son fils, son premier, hélas! et son
+dernier fils!
+
+117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner sa pointe,
+qu'ils s'arrêtèrent également et parurent disposés à lui
+accorder quartier, pourvu qu'il ne recommençât pas ses attaques
+désespérées. Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son
+cœur était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin
+comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,--bien qu'il eût
+fait le sacrifice de sa vie,--il sentait amèrement qu'il était seul.
+
+118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un élan, il enfonça sa
+poitrine dans le fer des Russes, avec l'impétuosité du moucheron
+quand il traverse la lumière qui doit brûler ses ailes. Il se frappa
+lui-même plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui
+venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un
+demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dépouille
+mortelle.
+
+119. Chose assez étrange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif
+de sang, ne pardonnaient au sexe ni à l'âge, à l'aspect de ce
+vieillard héroïque tombé sur le corps de ses enfans, ne purent
+résister à leur attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne
+coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, ils honorèrent
+dans ce héros le mépris qu'il avait montré pour la vie.
+
+120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le
+premier pacha défendait tranquillement l'approche. Déjà il avait
+fait plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles
+les assauts de l'armée entière[267]. À la fin il condescendit à
+s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, et quand
+il apprit que les Russes étaient vainqueurs, il envoya un bey pour
+répondre aux sommations de Ribas.
+
+[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met
+sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplément aux notes du Chant_
+VIII.)]
+
+121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur un petit tapis, il
+continuait avec le plus grand sang-froid à fumer son tabac.--L'aspect
+du sac de Troie n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait
+devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoïque regard
+et son austère philosophie. Tout en caressant tranquillement sa
+barbe, il répandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant
+de sérénité que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois
+queues.
+
+122. La ville est emportée:--de ce moment, peu importe qu'il continue
+à défendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstinée ne peut
+être d'aucun secours, Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du
+croissant est tombé; sur la terre conquise s'élève une croix de
+pourpre, mais ce n'est pas un sang _rédempteur_ qui la colore: de
+même que l'Océan reproduit dans son sein le disque de la lune, le
+sang qui ruisselle de toutes parts offre une seconde image de toutes
+les rues embrasées.
+
+123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; tout ce que les
+mortels peuvent exécuter de pire; tout ce que nous lisons, rêvons ou
+entendons raconter des misères humaines; tout ce que le diable ferait
+s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse les horreurs
+que pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou
+des lieux aussi affreux que les enfers (habités par des êtres qui
+abusent de leur force), se trouvait en ce moment réuni (comme cela
+est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera encore) sur les
+décombres d'Ismaïl.
+
+124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de
+pitié, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trêve
+un instant à leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque
+vieillard sans défense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions
+dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque citoyen un
+millier d'affections, de liens et de devoirs réciproques? Considérez
+maintenant, ô _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel
+pieux divertissement offre la guerre.
+
+125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement
+tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles à ces
+tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous réserve peut-être une
+semblable destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la
+poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et
+la dette publique toujours croissante? Écoutez la voix de votre cœur
+et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la
+gloire de Wellesley dissipera la famine.
+
+126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-être de
+la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de
+sécurité.--Muses, c'est à vous qu'il convient de le porter sur
+vos brillantes ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle,
+dévore nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine
+au visage décharné n'approchera du trône.--L'Irlandais peut mourir
+de faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents livres?
+
+127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl cessa
+d'exister.--Ville infortunée, tes tours embrasées étincelaient dans
+les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant
+de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les
+derniers cris aigus des victimes; mais les détonations devenaient de
+plus en plus rares; des quarante milles créatures qui animaient
+le jour précédent l'enceinte des murailles, quelques centaines
+respiraient encore:--tout le reste était silencieux.
+
+128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage à l'armée
+russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos
+jours, et par conséquent fort digne d'être mentionnée. Le sujet
+est délicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-être la rigueur des
+saisons, le long séjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou
+bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à
+leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentèrent
+fort peu à la pudeur des femmes.
+
+129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de loin en loin ils se
+permirent même des violences d'une autre espèce,--mais du moins
+avec bien plus de retenue que les _Français_, quand ces guerriers
+libertins entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en
+trouver d'autre cause que la glace de la saison et la compassion des
+cœurs; mais il est certain que toutes les dames, à l'exception de
+quelques vingtaines, restèrent aussi vierges qu'auparavant.
+
+130. Quelques méprises ridicules, commises dans l'obscurité,
+attestèrent aussi le défaut de lanternes ou de goût.--La fumée
+était si épaisse, qu'on avait de la peine à distinguer un ami d'un
+ennemi;--et d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors
+même que quelques rayons de lumière semblent devoir garantir les
+plus vénérables chastetés.--Voilà comme différens grenadiers
+dévirginèrent six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix
+ans.
+
+131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en résulta
+quelque désappointement pour les prudes chancelantes qui, éprouvant
+tous les inconvéniens de la vie célibataire, se seraient crues fort
+excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur faute, le destin seul
+leur infligeait cette croix) de contracter, à l'exemple des Sabines,
+un mariage à la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.
+
+132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves
+égrillardes (espèce d'oiseaux depuis long-tems encagés), qui
+demandaient avec inquiétude, «pourquoi le rapt ne commençait pas.»
+Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester
+quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non
+soustraites au viol, c'est encore un mystère pour moi,--et je ne puis
+que laisser ici au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent
+effectivement préservées.
+
+133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,--un rival de Timur et de
+Gengis! Les mosquées et les rues brûlaient encore comme la paille,
+sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand
+il écrivit, d'une main sanglante, sa première dépêche. Voici
+exactement son contenu:--«Gloire à Dieu et à l'impératrice!
+(Puissances du ciel! quelle alliance de noms!) Ismaïl est à
+nous[268].»
+
+[Note 268: Dans la dépêche russe originale:
+
+ _Slava bogu! slava vam!
+ Krepost vzala, y ïa tam_.
+
+C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+134. Il me semble que voilà les plus terribles mots, depuis _Mané,
+Mane, Thécïl et Upharsin_, que jamais ait tracés main ou plume de
+guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas un
+ministre de paroisse; ce que Daniel lut était l'écriture précise,
+sévère et sublime du Seigneur; quant au prophète, il n'eut jamais
+l'idée de plaisanter sur le sort des nations.--Et voilà ce Russe qui
+garde assez de présence d'esprit pour rimer, comme Néron, sur une
+ville enflammée!
+
+135. Cette mélodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des
+cris et des hurlemens d'une population massacrée; peu de gens, je
+l'espère, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne
+l'oublie!--Je voudrais, s'il était possible, apprendre aux pierres
+insensibles à se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que
+l'on ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trônes;--et
+vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons tracé
+l'image fidèle _des choses telles qu'elles étaient_ avant que le
+monde ne fût libre!
+
+136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, mais vous
+l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rénovation vous auriez
+peine à croire la vérité de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à
+propos de l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse
+entièrement la mémoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre
+siècle, méprisez-nous plus profondément que nous ne méprisons les
+sauvages. Ceux-là _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais
+ce n'est _pas_ avec du sang.
+
+137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trônes et de
+ceux qui les remplissent, reportez-vous aux pensées qu'inspirent les
+os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde
+pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiéroglyphes
+égyptiens, ces piquantes énigmes offertes aux âges futurs, et sur
+lesquelles on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer le
+but heureusement caché de la construction des pyramides.
+
+[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]
+
+138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais
+promis dans le chant cinquième. Vous avez eu des esquisses d'amour,
+de tempête, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez,
+dessiné avec soin et digne de l'épopée, si ma véracité n'était
+pas un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins délayé mon thème
+que mes prédécesseurs en poésie. Je chante avec négligence, mais
+Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde
+
+139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe,
+du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au héros de
+cette grande intrigue poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le
+raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau
+milieu de ma course, après m'être fatigué à battre les opiniâtres
+murs d'Ismaïl. Et cependant Juan est chargé d'une dépêche dont on
+attend impatiemment l'arrivée à Pétersbourg.
+
+[Note 270: «Encore le _bon mot_ trivial qui gâte l'idée noble.
+
+ (_Note de M. A. P._)
+
+Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans
+le texte anglais ni _trivialité_, ni _bon mot_, ni prétention à
+l'_idée noble_; la pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le
+mot _fiddle_, violon, est en anglais fort poétique, et l'on ne peut
+même expliquer pourquoi notre poésie en dédaigne l'emploi. Je
+remarquerai, à ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui
+expriment des idées modernes ne sont pas admis dans la poésie noble.
+J'en citerai pour exemple _fusil_, _baïonnette_, _violon_, _canon_,
+etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux
+routines de l'antiquité.]
+
+140. Cet honneur lui fut conféré en récompense de son courage et de
+son humanité;--car les hommes finissent par rendre hommage à cette
+vertu, après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations
+féroces. Juan reçut quelques complimens pour avoir sauvé d'un
+délire de carnage son innocente petite captive, et je suis sûr qu'il
+eut plus de joie de la voir préservée de la mort, que de son nouveau
+ruban de Saint-Vladimir.
+
+141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait
+plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient
+aimée, semblables à la triste famille d'Hector, avaient péri sur
+les murs ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même
+n'était que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin[271] ne
+devait plus appeler les citoyens à la prière;--Juan pleurait, et
+jurait de défendre sa jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.
+
+[Note 271: Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais
+croyans à la prière du haut de la galerie extérieure des minarets.
+«Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du
+Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah!
+Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures
+cloches chrétiennes.»]
+
+
+
+
+SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.
+
+
+STROPHE 6.
+
+«La nuit était obscure; un brouillard épais ne nous permettait de
+distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon
+était embrasé de tous côtés. Ce feu, partant du milieu du
+Danube, se réfléchissait sur les eaux et offrait un coup-d'œil
+très-singulier.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 7.
+
+«À peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-delà des
+batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré pendant toute la
+nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencèrent, de leur côté,
+un feu très-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien
+autre chose lorsque, avancés davantage, le feu de la mousqueterie
+commença dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce
+fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan dont le feu
+sortait de toutes parts.» (_Ibid._)
+
+STROPHE 8.
+
+«Un cri universel d'_Allah!_ qui se répétait tout autour de la
+ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est
+impossible de se faire une idée.» (_Ibid._)
+
+STROPHE 9.
+
+Toutes les colonnes étaient en mouvement; celles qui attaquaient
+par eau, commandées par le général Arseniew, essuyèrent un
+feu épouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs
+officiers. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 10.
+
+Le prince de Ligne fut blessé au genou, le duc de Richelieu eut une
+balle entre le fond de son bonnet et sa tête. (_Ibid._)
+
+STROPHE 11.
+
+Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevât le prince blessé,
+reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._)
+
+STROPHE 12.
+
+Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, et trente
+mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de balles.
+(_Ibid._)
+
+STROPHE 15.
+
+Les troupes déjà débarquées se portèrent à droite pour s'emparer
+d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement
+composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement
+et la palissade. (_Ibid._)
+
+STROPHE 31.
+
+«N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et
+ignorant où je devais porter mes pas, je crus reconnaître le lieu
+où le rempart était situé: on y faisait un feu assez vif, que je
+jugeai être celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major
+général de Lascy.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 37.
+
+«Je me dirigeai du côté que je jugeai être celui de la seconde
+colonne, et appelant ceux des chasseurs qui étaient autour de moi en
+assez grand nombre, je m'avançai...» (_Ibid._)
+
+STROPHE 44.
+
+«Les Turcs, de derrière les travers et les flancs des bastions
+voisins, faisaient un feu très-vif de canon et de mousqueterie. Je
+gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intérieur du
+rempart.» (_Ibid._)
+
+STROPHES 46 ET 47.
+
+«Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du
+constructeur des palissades était importante pour nous; car, comme
+elles étaient placées au milieu du parapet, il y avait de chaque
+côté neuf à dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les
+soldats, après être montés, avaient pu se ranger commodément
+sur l'espace extérieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne
+s'élevaient que d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la
+terre.» (_Ibid._)
+
+STROPHE 56.
+
+Le général Lascy voyant arriver un corps si à propos à son
+secours, s'avança vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant
+pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus
+flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue,
+y répondit avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau,
+Histoire de Russie_.)
+
+STROPHE 70.
+
+Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus était
+commandée par le général Kutusow. Ce brave militaire... marche au
+feu avec la même gaîté qu'il va à une fête; il sait commander
+avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et d'amabilité dans
+le commerce habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 71.
+
+Le brave Kutusow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens et ne
+pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé des
+difficultés incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette
+multitude repoussa deux fois le général jusqu'au fossé, qu'il ne
+repassa qu'après avoir perdu presque tous ses officiers et un grand
+nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie
+dans cette occasion; il avait fixé l'estime générale, et sa mort
+occasiona beaucoup de regrets. (_Ibid._)
+
+STROPHES 72 ET 73.
+
+Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant pu
+débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longèrent le
+rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de
+_Kilia_ aux soldats du général Kutusow. (_Ibid._)
+
+STROPHES 74, 75, 76 ET 77.
+
+Il était réservé aux Cosaques de combler de leurs corps la partie
+du fossé où ils combattaient. La première partie de leur colonne
+fut foudroyée par le feu des batteries, et parvint néanmoins au haut
+du rempart. Les Turcs la laissèrent un peu s'avancer dans la ville
+et firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors,
+se trouvant prise en queue, elle fut écrasée. Cependant, le
+lieutenant-colonel Yesouskoï, qui commandait la réserve, composée
+d'un bataillon du régiment de Polozk, traversa le fossé sur les
+cadavres des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tête:
+ce brave homme fut tué pendant l'action. (_Ibid._)
+
+STROPHE 78.
+
+C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les
+Mémoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu
+de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter
+un poste de vive force, et, par conséquent, où la baïonnette
+doit principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette
+dernière arme que lorsque les cartouches sont épuisées; dans cette
+persuasion, ils retardent leur marche, et restent plus long-tems
+exposés au canon et à la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la
+Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHES 79, 80 ET 81.
+
+La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui
+l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie du
+chemin: une fois réunies, ces colonnes attaquèrent un bastion et
+éprouvèrent une résistance opiniâtre. Le bastion est emporté; le
+séraskir défendait cette partie: un officier de marine anglais veut
+le faire prisonnier et reçoit un coup de pistolet qui l'étend roide
+mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'épée; seize
+baïonnettes percent à la fois le séraskir. (_Ibid._)
+
+STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.
+
+«Je ne puis m'empêcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de
+tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie à une fille de
+dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien
+frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait.
+
+«En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença
+le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre
+lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile
+contre la fureur de deux Cosaques qui étaient sur le point de la
+massacrer. Ce spectacle m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme
+on peut le croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les
+barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine à me
+retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais
+suspendu sur leur tête: je me contentai cependant de les éloigner,
+non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient,
+et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait
+d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage
+le même fer qui avait percé sa mère.» (_Manuscrit du duc de
+Richelieu_.)
+
+STROPHES 104 À 119.
+
+Le sultan périt, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur
+destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pénétra
+dans la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides
+de pillage, et qui, dans vingt occasions différentes, combattit
+en héros. Ce sultan, d'une valeur éprouvée; surpassait en
+générosité les plus civilisés de sa nation: cinq de ses fils
+combattaient à ses côtés, il les encourageait par son exemple;
+tous cinq furent tués sous ses yeux, il ne cessa point de se battre,
+répondit par des coups de sabre aux propositions de se rendre, et ne
+fut atteint du coup mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup
+de Cosaques des plus acharnés à sa prise. Le reste de sa troupe fut
+massacré. (_Histoire de Russie_.)
+
+STROPHES 120, 121 ET 122.
+
+Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de
+pierre résistait encore: il était défendu par un vieillard, pacha
+_à trois queues_, et commandant les forces réunies à Ismaïl.
+On lui proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville
+était conquis; sur cette réponse, il autorisa quelques-uns de ses
+officiers à capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il
+resta étendu sur des tapis placés sur les ruines de la forteresse,
+fumant sa pipe, avec la même tranquillité et la même indifférence
+que s'il eût été étranger à tout ce qui se passait. (_Ibid._)
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tom
+ premier), by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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@@ -0,0 +1,13593 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron (tome
+premier), by George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres compltes de lord Byron (tome premier)
+ avec notes et commentaires, comprenant ses mmoires publis
+ par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+
+DE
+
+LORD BYRON,
+
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+
+COMPRENANT
+
+SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
+
+ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+
+DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.
+
+TOME PREMIER.
+
+
+PARIS
+
+DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
+
+RUE SAINT-LOUIS, N 46,
+
+ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis_.
+
+1830.
+
+
+
+[Illustration: Lord Byron]
+
+
+
+
+Prface des diteurs.
+
+
+Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littrature la
+mme place que l'on assignait, dans le sicle dernier, Voltaire et
+ J. J. Rousseau. Ces deux crivains, d'un gnie si divers, mais d'un
+talent peut-tre gal, ont t traduits dans toutes les langues de
+l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu de son
+activit. La rcente rimpression de l'auteur de WAVERLEY, dans deux
+ditions rivales, devait tre naturellement suivie de celle de Byron,
+et dsormais les oeuvres de ces grands littrateurs seront, pour ainsi
+dire, insparables.
+
+Sans prtendre rabaisser, au profit de la ntre, le mrite d'une
+traduction publie il y a plusieurs annes, et dont le prix d'ailleurs
+est fort lev, nous ne craignons pas de dire que celle-ci est digne,
+en tous points, de figurer ct du travail de l'heureux traducteur
+de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris qui dj a
+fait passer dans une traduction de DON JUAN la verve admirable et la
+capricieuse malice de ce pome original, comme ayant bien voulu se
+charger d'accomplir cette grande tche, c'en est assez, sans doute,
+pour justifier notre assertion. Toutefois le mrite de la traduction
+ne recommande pas seul notre dition, et nous avons fait tous nos
+efforts pour qu'elle ft aussi correcte et aussi soigneusement
+imprime que possible. Ajoutons qu'elle est aussi la plus complte,
+puisqu'elle doit contenir, outre les _pices indites_ promises par
+MM. Galignani[1], les MMOIRES DE LORD BYRON, confis par l'illustre
+auteur son ami Thomas Moore, et dont la publication a dj rempli en
+partie l'attente gnrale[2].
+
+[Note 1: M. Galignani, diteurs clbres par leur belle collection
+des potes modernes de la Grande-Bretagne, prparent une dition
+originale des oeuvres du pote anglais: c'est dans cette dition que
+doivent entrer les pices indites dont il est ici question.]
+
+[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont
+attendus incessamment.]
+
+Ce n'est pas sans de mres rflexions que nous avons adopt pour notre
+dition l'ordre dans lequel sont placs les divers ouvrages de Byron,
+et si nous avons commenc par le DON JUAN, c'est que ce pome nous a
+paru le mieux fait pour donner une ide complte du prodigieux gnie
+de son auteur. Scnes pathtiques et bouffonnes, dtails grotesques,
+rflexions morales, caractres passionns, critiques piquantes et
+tableaux satiriques, tout se runit dans ce pome extraordinaire, pour
+en faire un sujet continuel d'tude et de surprise.
+
+Aprs ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'loge
+des nombreuses productions d'un pote dont le nom est inscrit parmi
+les plus grands noms. Cette tche, d'ailleurs, est rserve au jeune
+crivain qui s'est plu tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse
+qu'elle fut de courte dure. Usant avec dlicatesse et talent du
+droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux
+commentaires, les vritables beauts des dfauts qui parfois dparent
+son modle, et souvent il a rtabli avec bonheur certains passages
+qui, avant lui, n'avaient t qu'imparfaitement compris.
+
+Terminons par dire que lord Byron, si ddaigneux des honneurs,
+est peut-tre le seul grand pote qui n'ait pas cru, du moins en
+apparence, son immortalit. Sans doute son incrdulit ne fut pas,
+dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que de posie
+et quel sentiment d'ironie raffine renferment ces deux strophes si
+belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de M. Paris,
+n'ont presque rien perdu de leur beaut.--Citons-les comme un spcimen
+de son talent comme crivain et de sa fidlit comme traducteur.
+
+ 218. quoi se rduit la gloire? tenir une certaine place
+ sur un lger papier. Quelques gens la comparent l'action de
+ gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes
+ les montagnes, s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les
+ hommes crivent, parlent, dclament, que les hros massacrent,
+ que les potes consument ce qu'ils appellent leur lampe
+ nocturne. C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussire,
+ un nom, un misrable portrait, un buste pire encore.
+
+ 219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte,
+ Chops, rigea la premire et la plus haute des pyramides,
+ dans la ferme esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa
+ vie et qu'elle droberait tous les yeux son cadavre; mais un
+ inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez
+ maintenant vous ou moi quelque esprance sur un spulcre,
+ quand il ne reste pas de Chops un grain de poussire.
+
+ What is the end of fame? 'tis but to fill
+ A certain portion of uncertain paper:
+ Some liken it to climbing up a hill
+ Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
+ For this men write, speak, preach, and heroes kill,
+ And bards burn what they call their midnight taper,
+ To have, when the original is dust,
+ A name, a wretched picture, and worse bust.
+
+ What are the hopes of man? Old Egypt's king
+ Cheops erected the first pyramid
+ And largest, thinking it was just the thing
+ To keep his memory whole, and mummy hid,
+ But somebody or other rummaging,
+ Burglariously broke his coffin's lid:
+ Let not a monument give you or me hopes
+ Since not a pinch of dust remains of Cheops.
+
+ DON JUAN, C. I.
+
+
+
+
+VIE DE BYRON.
+
+
+Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilge de pouvoir
+tenir leur imagination presque toujours distraite des intrts de la
+vie prive, et qui, dvors de passions, trouvent partout de nouveaux
+alimens l'activit naturelle de leur ame. Gnies indpendans, ils
+ne savent pas transiger avec les ncessits de l'tat social; toute
+espce d'entrave ou d'injustice les rvolte. Surtout, ils sont
+tourments du dsir de pntrer les profonds mystres de la nature
+humaine; et, ne pouvant se contenter des joies de l'ambition, de la
+richesse ou de l'amour-propre, ils demandent l'univers entier
+des jouissances plus solides, ou des croyances mtaphysiques plus
+satisfaisantes. Mais, comme si la voix de la raison se joignait
+ celle de toutes les religions positives, pour nous interdire la
+recherche des vrits d'un ordre lev, il est rare qu'ils ne retirent
+pas de leurs sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus
+vives inquitudes.
+
+De tels hommes seraient bien plaindre s'ils n'avaient aucun moyen
+de soulager leur coeur de toutes les penses qui l'oppressent: mais le
+talent de peindre avec vrit leurs sentimens est, pour ainsi dire,
+la consquence de leur caractre; et si leur passage sur la terre
+est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour recueillir
+l'admiration et faire les dlices de leurs semblables.
+
+Si jamais quelqu'un avait reu en partage le _gnie potique_, c'tait
+sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_. Non-seulement
+Byron tait n pote, il vcut encore en pote: jamais il ne contempla
+l'univers qu' travers le radieux prisme de la posie; et tandis que
+les esprits les plus heureusement ns laissent souvent fltrir dans
+les intrts mesquins de la socit leurs plus fraches inspirations,
+Lord Byron alla jusqu' sacrifier sa vocation (et qui maintenant
+oserait le lui reprocher?) tous les liens de famille et de patrie.
+Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus indpendante alimentant sans
+cesse le feu divin qui l'embrasait, il en rsulta que, pour donner
+la posie le plus sublime essor, il n'eut besoin que de recueillir les
+sensations que tout ce qui l'environnait semblait, comme l'envi, lui
+offrir.
+
+Il faut remonter au-del des Normands pour arriver la source de
+l'illustration des Byron. Dj puissante dans le XIIe sicle, cette
+famille est originaire de la province du Prigord[3]. En France, ses
+branches diverses s'teignirent vers le milieu du XIIIe sicle dans
+la personne d'une fille qui, en pousant un _Gontaut_, transporta
+dans cette dernire maison l'hritage et le surnom des Byron. Mais une
+autre branche avait suivi la fortune de Guillaume-le-Btard, et, ds
+les premiers tems de la conqute, on la trouve en possession de vastes
+domaines dans le duch de Lancastre et dans les comts d'York, de
+Nottingham et de Derby: on les voit sur les champs de bataille de
+Crci, de Poitiers, de Bosworth; et, l'poque des guerres civiles,
+on les compte parmi les plus ardens dfenseurs de la cause royale.
+Notre pote aimait rappeler la gloire de ses premiers anctres; son
+respect pour leur mmoire est mme consign dans les premires stances
+des _Heures de loisirs_[4].
+
+[Note 3: Une circonstance singulire, c'est que les anctres
+maternels de Byron sont galement originaires du Prigord: et,
+bien plus, c'est que les ruines du chteau de _Gourdon_ ou _Gordon_
+subsistent encore aujourd'hui prs de celles du chteau de Byron.]
+
+[Note 4: Il avait peine quinze ans quand elles furent
+composes.]
+
+L'lvation des Byron la pairie date de 1652. William, cinquime
+Lord Byron, ayant, en 1765, la suite d'une querelle, tu M.
+Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enferm la Tour de
+Londres, et peu de tems aprs dclar, dans la chambre haute, coupable
+d'homicide; mais ayant rclam son privilge de pair, le jugement
+n'intervint pas. Il tait si loin de rougir d'avoir tu ce M.
+Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte
+de culte l'pe dont il s'tait servi pour le frapper. C'tait, au
+reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que dans
+aucun autre pays. Il consuma les longues annes de sa vieillesse dans
+le chteau de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines rguliers de
+saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale rsidence
+des Byron; et c'est l qu'ayant pris en horreur tous les hommes
+(particulirement tous les membres de sa famille), son occupation
+favorite tait d'apprivoiser plusieurs grillots: il tait parvenu
+ les habituer recevoir ses caresses ou ses chtimens; quand leur
+familiarit devenait excessive, il les fouettait avec des brins de
+paille runis. William mourut en 1798, sans laisser ou ressentir, en
+quittant la vie, le moindre regret.
+
+Il n'avait pas d'enfans, et son frre, le clbre commodore Byron,
+malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laiss
+qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient t le scandale des
+trois royaumes. John Byron pousa d'abord lady Carmarthen, quand
+la publicit de ses coupables liaisons avec cette dame eut amen un
+divorce entre elle et son premier mari. Aprs sa mort[5], il avait
+aim, enlev et pous miss Catherine Gordon, riche hritire du duch
+d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'cosse, Jacques II.
+Mais en quelques annes il eut dvor le patrimoine de sa nouvelle
+femme: oblig de quitter l'Angleterre, il tait mort Valenciennes
+en 1791, n'ayant plus conserv, depuis sa fuite, les moindres rapports
+avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu d'elle.
+
+[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui
+pousa, par la suite, sir H. Leigh.]
+
+Ce dernier tait notre pote. Georges Byron Gordon naquit le 22
+janvier 1788, Londres suivant les uns, Marlodge, prs d'Aberdeen,
+suivant les autres, et enfin Douvres suivant M. Dallas. C'est aux
+Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui peut rellement se
+glorifier d'avoir vu natre Lord Byron. Nous remarquerons seulement
+qu'on ne doit pas s'tonner de lire dans les crivains de l'antiquit
+que plusieurs villes se soient disput l'honneur d'avoir t la
+patrie d'Homre, puisque la mme incertitude enveloppe, nos yeux, le
+berceau du plus illustre barde contemporain.
+
+Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner,
+c'est que les premires annes du jeune Gordon se passrent dans
+une campagne situe quelques milles d'Aberdeen. Demeur la seule
+consolation de sa mre, il en devint bientt l'idole; et, grce de
+nombreux signes d'une constitution dlicate, madame Gordon, au lieu
+de lui faire apprendre lire, le laissa jusqu' neuf ans gravir son
+gr, du matin au soir, les monts neigeux, hrisss et pittoresques,
+qui font de l'cosse le pays le plus inspirateur de l'Europe. Bien
+qu'il et un lger dfaut de conformation dans l'un de ses pieds,
+c'tait le plus infatigable, le plus agile de tous les enfans de
+son ge; et sa mre, en le voyant chaque soir revenir les habits en
+lambeaux et les membres dchirs, ne pouvait s'empcher, comme la
+mre de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui
+avoir donn un si mchant et si remuant enfant. Ah! mon fils,
+s'criait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai
+Byron!
+
+Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premires
+tudes (celles peut-tre qui ont sur le reste de la vie la plus
+ineffaable influence) au milieu des montagnards de l'cosse. Chaque
+jour sa jeune imagination ruminait des chants mlancoliques, de
+vieux et hroques rcits, et des superstitions pleines de posie. On
+respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de libert,
+dont il serait galement impossible d'expliquer la raison, ou de
+contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, avec
+dlices, les montagnes de l'cosse; il est peu de ses pomes dans
+lesquels il ne se soit plu chanter quelque montagne, et les plus
+belles stances des _Heures de loisir_ sont adresses aux rochers de
+_Loch-na-Garr_.
+
+Quand la sant de Gordon, ainsi fortifie par une premire ducation
+gnreuse, eut cess d'inspirer des alarmes sa mre, on lui fit
+suivre les leons des pdagogues d'Aberdeen. Il se fit alors plus
+remarquer par son caractre indomptable que par une profonde aptitude
+aux exercices classiques.
+
+En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits la
+pairie eurent t dfinitivement reconnus, le censeur de l'cole
+d'Aberdeen avait effac de la liste des collgiens son ancien nom de
+_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_.
+Georges avait alors dix ans, et prcisment la veille, il avait reu
+(non sans rsistance) le fouet, l'occasion de la faute d'un autre
+colier. L'un de ses amis, tonn, et peut-tre jaloux de ce nouveau
+titre, lui en demanda la raison. Elle ne vient pas de moi, rpondit
+firement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouett hier pour ce
+qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre de Lord
+pour ce qu'un autre a cess de faire. Je n'ai rien dont je puisse le
+remercier; je ne lui avais rien demand.
+
+Quelque tems aprs, le comte de Carlisle, poux d'Isabelle, soeur du
+dfunt Lord Byron, et dsign, en cette qualit, pour servir de tuteur
+ son jeune neveu, l'appela Londres auprs de lui, afin de le mettre
+en tat, disait-il, de recevoir une ducation vraiment librale et
+digne de son rang. douze ans, Byron fut envoy Harrow, pension
+situe dix milles de Londres, o sont, en gnral, levs les enfans
+de la haute socit anglaise. Dans cette pension, son esprit reut
+de nouveaux dveloppemens; tour tour on le vit se livrer aux plus
+violens exercices, la gat la plus franche, la plus profonde
+tristesse: quelquefois ardent l'tude, ordinairement distrait de
+tous les travaux universitaires; lisant Ossian et ngligeant les
+classiques; ddaignant de faire les moindres efforts pour obtenir les
+palmes de collge; toujours fier, ddaigneux et inquiet; objet de
+la haine de la plupart de ses matres, et, comme Aberdeen, de
+l'admiration de ses condisciples.
+
+Un jour, sa voix, les lves de Harrow se rvoltrent. Dans leur
+rage, ils voulaient mettre le feu leurs salles d'tude: Byron les
+apaisa comme il les avait d'abord enflamms, avec quelques mots.
+Montrant les noms de leurs pres crits sur les murailles, il leur
+demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges.
+Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrt.
+
+Chaque anne il allait passer le tems des vacances dans le chteau
+de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus clbre pour avoir t
+la rsidence d'un pote que pour avoir vu les exploits des meilleurs
+chevaliers du moyen ge. On peut en lire la magnifique description
+dans le quinzime chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria
+Chaworth, et que, pour la premire fois, il devint amoureux. Les deux
+familles de Chaworth et de Byron taient allies; mais, depuis la
+mort de l'un des oncles de Maria, tu, comme nous l'avons dit, par le
+dernier Lord Byron, elles avaient cess de se voir. En dpit de tous
+les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de dclarer
+son naissant amour la belle Maria. Celle-ci, plus ge que lui de
+quelques annes, n'attacha pas d'abord un grand prix la passion d'un
+enfant de quinze ans; elle le dsola: elle fit pis encore, elle le
+trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer de plus
+vulgaires conqutes, et voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,
+cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus
+ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme jadis
+Gallus avait regrett Lycoris, et les larmes qu'il rpandit rvlrent
+l'ardente sensibilit de son ame; mais cette premire passion eut sur
+toute sa vie la plus heureuse influence. C'est miss Chaworth qu'il
+n'hsita pas d'attribuer son gnie potique, et du moins elle lui
+donna, la premire, le dsir de bgayer des vers. Depuis ce tems le
+nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un pouvoir presque
+magique.
+
+De Harrow il fut envoy Cambridge pour y finir ses tudes. On a
+beaucoup parl d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami
+et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande
+tendresse pour les animaux: en Italie, il tranait aprs lui plusieurs
+singes, un boule-dogue, un mtin anglais, deux chats, trois paons
+et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayt,
+Cambridge, d'apprivoiser un ours, tche difficile, et par cela mme
+attrayante pour lui. ceux de ses condisciples qui, jaloux peut-tre
+de l'intrt presque exclusif qu'il portait ce grossier animal, lui
+demandrent ce qu'il prtendait en faire, Lord Byron avait rpondu:
+Un docteur de l'universit de Cambridge. Ce mot fit fortune, et plus
+tard on y trouva la preuve de son caractre misanthrope: on n'aurait
+d y voir qu'une saillie de gat satirique. Quand il quitta
+Cambridge, il y laissa son ours, de l'ducation duquel il dsesprait
+sans doute.
+
+ dix-neuf ans, il disait adieu au collge, sans avoir t revtu d'un
+seul degr universitaire; mais il s'tait dj cr des titres plus
+honorables. Les souvenirs religieux des montagnes cossaises et des
+hauts faits d'armes de ses anctres, les regrets et les transports
+d'un premier amour; Ossian et les potes classiques; telles furent les
+premires inspirations de Byron. Les _Heures d'oisivet_, livres
+l'impression six mois aprs sa sortie de Cambridge, firent d'abord
+une vive sensation. Un jeune homme, possesseur d'un beau nom et d'une
+grande fortune, dj matre de ses actions, et qui cependant dvouait
+les plus beaux jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le
+volume qu'il publiait, des vers charmans, des ides nobles et grandes,
+des preuves nombreuses de sensibilit, de dlicatesse et de got,
+voil ce qui d'abord excita une vritable admiration: mais le premier
+des oracles priodiques de l'opinion, la _Revue d'dimbourg_, avait
+encore gard le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus
+accablante n'avait peut-tre rempli les colonnes d'une gazette; celles
+dont l'auteur _des Martyrs_ tait l'objet en France, justement la
+mme poque, sont des modles d'urbanit quand on les compare ce
+fameux article. Bientt (tant il est facile aux critiques de frapper
+de ridicule les posies graves!) le public parut rougir d'avoir
+admir ce que la _Grand'mre d'dimbourg_ avait dnigr. Les _Heures
+d'oisivet_ devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de bon ton;
+on alla jusqu' refuser l'auteur la moindre tincelle d'imagination,
+et le comte de Carlisle se joignit mme la foule des aveugles
+dprciateurs du beau gnie de son jeune parent.
+
+Cependant Byron attendait, Newstead, l'instant de sa majorit, en
+s'abandonnant toutes les violentes passions de son ge. Lui-mme
+nous apprend que chaque jour de nouvelles et sduisantes matresses se
+disputaient son coeur, et qu'une foule d'amis, attirs auprs de
+son inexprience par l'appt des volupts, ou d'autres motifs moins
+excusables, ne cessaient de faire retentir les chos de la vieille
+abbaye d'accens de joie oublis depuis long-tems.
+
+Mais, tout en s'abandonnant avec une espce de fureur aux plaisirs des
+sens, Byron n'tait pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours
+de dlire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin
+d'apprcier lui-mme la nature du bonheur qu'il tait possible d'en
+attendre: il en eut donc bientt reconnu tout le vide. Les tendres
+coquetteries de ses indignes matresses n'effleuraient plus son coeur;
+ses anciens amis, impatiens du fier et mle gnie d'un homme auquel
+ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour en jour.
+Enfin, aprs l'exprience d'une anne, l'tre qu'il chrissait le
+plus tait un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel il se baignait
+ordinairement. Souvent, pour prouver son intelligente sollicitude,
+il disparaissait quelque tems sous les flots, et le chien, la grande
+joie de son matre, ne manquait pas de se prcipiter sa recherche
+et de le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en 1808, une
+inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; elle finit par ces
+mots: Ce monument indique la demeure d'un ami; je n'en ai encore
+connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.
+
+On raconte aussi que, dans le mme tems, Byron fit arranger et monter
+en coupe un crne d'une norme capacit; il appartenait l'un des
+moines qui jadis avaient habit Newstead. Dans les jours de rceptions
+bachiques, le crne faisait le tour de la table, et, comme aux festins
+d'Anacron et d'Horace, chacun des convives, ne trouvant plus qu'un
+aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la mort, se livrait
+l'envi aux plus folles saillies. Byron fit mme, sur cette coupe, des
+vers qui rappellent la grce philosophique du chantre du Falerne et de
+Lydie.
+
+Mais l'article de la _Revue d'dimbourg_ vint bien autrement
+aiguillonner sa muse, et le gnreux dsir de se venger lui fit
+oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures
+d'oisivet_, de ne plus rien livrer l'impression. Toute la
+rpublique littraire avait mconnu son gnie! tous les prtendus
+oracles du got, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,
+avaient affect de ne voir en lui qu'un mprisable rival: il saura
+les dsabuser. Ds ce jour, il renonce aux loges, aux flatteries
+d'indignes Aristarques; il ddaigne l'approbation de cette Angleterre,
+qui ne rappelle son coeur que ses propres garemens ou les
+injustices des autres, et quand il aura dignement relev le gant qu'on
+lui a jet, il ira, loin de sa patrie, chercher des inspirations plus
+grandes encore.
+
+_Les Bardes anglais et les Reviseurs cossais_ firent toute la
+sensation que Lord Byron en avait espre: les journaux, pouvants,
+n'osrent mme rentrer en lice contre un si _rude jouteur_. Le
+lendemain de la publication de cette satire, le pote, ayant atteint
+sa majorit, vint prendre sa place dans la chambre des pairs. peine
+eut-il prononc, haute voix, le serment d'usage devant la _balle de
+laine_ qui sert de sige au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint
+ lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron
+ne rpondit ces avances qu'en s'inclinant lgrement et en posant
+l'extrmit de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il
+chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y
+tendre. Comme il sortait quelques minutes aprs, l'un de ses amis lui
+demanda pourquoi il avait si mal rpondu aux avances de Lord Eldon.
+Si je lui avais serr la main, rpondit-il, il m'aurait cru de son
+parti; je ne veux rien avoir dmler ni avec lui ni avec l'autre
+ct de la chambre: j'ai pris mon sige, et maintenant je vais voyager
+en pays tranger.
+
+Il s'loigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, aprs avoir mis
+quelque ordre dans ses affaires, acquitt compltement ses nombreuses
+dettes, fait un testament, appel sa mre Newstead et l'avoir
+embrasse. Un ancien ami de collge, John Cam Hobhouse, dj connu
+par plusieurs ouvrages de posie et de politique, mais devenu,
+depuis, plus clbre par le courage et la franchise de son opposition
+parlementaire, offrit Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages;
+et, sans en avoir prcisment arrt le plan, les deux amis mirent
+ la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en
+deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicit la
+faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron.
+C'tait un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du _Don
+Juan_ de Molire; prsomptueux, craintif et superstitieux l'excs;
+aimant tendrement son matre, et redoutant toute espce de fatigues ou
+de dangers.
+
+Nos deux potes dbarqurent Lisbonne, visitrent avec empressement
+Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus dlicieux de l'Europe, et le
+chteau de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme
+et du caractre des Portugais, ils s'empressrent d'arriver Sville.
+C'est l que Byron dpouilla ses premires impressions sauvages. Le
+ciel de l'Andalousie, les cris de libert qui, de toutes parts, y
+retentissaient, les scnes pittoresques d'une nature ravissante,
+et, plus que tout cela encore, les grces et la beaut des dames
+de Sville, eurent bientt fait vanouir ses sermens de haine la
+socit, de calme et de continence philosophiques. Son dpart de
+Sville fit mme verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son
+retour eut sans doute bientt taries. Cadix, de nouveaux liens aussi
+tendres et aussi passagers l'attendaient encore.
+
+Il est peu de personnes (mme celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui
+n'aient vu, et par consquent admir quelques portraits de Lord
+Byron: ils rappellent, en gnral, l'expression de ses traits. Cette
+expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux
+artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en mme
+tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient
+aux littrateurs un autre magnifique horizon potique. Le dessin qui
+prcde cette dition reproduit exactement la tte de Lord Byron
+vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur
+grce et de leur puret, mais sa physionomie n'en fut pas altre;
+comme celle de tous les hommes de gnie, elle tait indpendante des
+formes matrielles; elle exprimait l'habitude des passions et des
+penses sublimes, le ddain et presque l'ignorance des tracasseries
+vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot,
+elle tait l'image fidle de son ame.
+
+Le 16 aot, le vaisseau qui devait transporter en Grce nos deux
+voyageurs mit la voile de Gibraltar et mouilla successivement
+Cagliari en Sardaigne, Girgenti en Sicile, Malte; et enfin, le 29
+septembre, Prvesa sur la cte d'Albanie.
+
+Leur plan tait enfin arrt avec prcision: ils devaient traverser
+la Grce et la More, passer l'hiver Athnes, et, de l, se rendre
+ Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sret,
+il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui
+gouvernait alors toutes ces contres. Aly-Pacha, surnomm le Bonaparte
+musulman, assigeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le chteau de
+Brat en Illyrie. Byron se rendit Tpalne, quartier-gnral du
+visir, et loign de deux journes de Brat. Aly, de son ct, ayant
+appris l'arrive, dans ses tats, d'un seigneur anglais, avait
+ordonn que toutes les commodits de voyage lui fussent gratuitement
+prodigues. Lui-mme le reut avec la plus haute distinction. Ses
+petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure boucle
+attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes
+irrcusables d'une haute naissance et d'une ducation distingue.
+chaque heure de la journe il envoyait nos voyageurs des fruits, des
+confitures et des sorbets, et, quand ils demandrent prendre cong,
+Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les
+recommandant spcialement son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de
+la More.
+
+L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais,
+mlange de maraudeurs chrtiens et musulmans, firent une vive
+impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe
+Harold_ il a trac une peinture dtaille de la beaut et de la
+gracieuse dmarche des femmes; du courage, de l'hospitalit et
+du caractre vindicatif des hommes.--De retour Prvesa, ils ne
+tardrent pas s'embarquer, dans l'espoir d'aborder Patras sur la
+cte de la More; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs,
+leur btiment, emport par le vent, alla chouer sur les rochers
+de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au gnreux secours des
+villageois albanais qui habitaient derrire ces rochers. Pendant la
+crise, Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs
+invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le capitaine
+fondait en larmes, en nous disant de nous recommander Dieu. Les
+mts taient fendus, la grande vergue en pices; le vent redoublait de
+force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le
+disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots. (_Lettre
+de Lord Byron sa mre_.) Tel fut l'vnement qui, sans doute,
+fournit plus tard au pote les terribles couleurs du deuxime chant de
+_Don Juan_.
+
+De Souli, nos voyageurs revinrent encore Prvesa, et, renonant
+au trajet de mer, se dirigrent vers Patras, travers les forts de
+l'Acarnanie et de l'tolie: ils firent une halte de quelques jours
+Missolonghi et Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de
+la Grce, et s'arrtrent le reste de l'hiver Athnes, comme ils en
+avaient form, depuis long-tems, le projet.
+
+Ce n'tait pas assez qu'Athnes expit sous le cimeterre des barbares
+son ancienne gloire; des trangers, et surtout des Anglais, venaient
+ l'envi disputer aux rivages de Grce les dbris de statues, de
+colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse.
+Les monumens ont en eux-mmes peu de valeur: transportez sous le ciel
+de la Grce les arceaux et les ogives de nos chteaux gothiques, l'ame
+les considrera sans motion, sans enthousiasme. On a donc de la peine
+ comprendre la rage qui porte les Anglais encombrer leur le des
+monumens enlevs la religion des autres peuples; et certes, il
+est dplorable que le gouvernement applaudisse de pareilles
+profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous
+les dbris des sicles passs viennent chaque jour se presser dans
+les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription,
+chappe aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes
+les dclamations modernes, quelle a t et quelle doit tre leur
+patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regard les vols de
+l'cossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait
+ Lord Byron et M. de Chteaubriand de se rendre les chos de
+l'excration laquelle ils vourent les spoliateurs du Parthenon.
+Mais Byron ne se contenta pas de fltrir, dans le _Childe Harold_ et
+dans _la Maldiction de Minerve_, la conduite de Lord Elgin; il
+alla lui-mme, au pril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrs,
+inscrit sur le frontispice du temple d'richte, et il le remplaa par
+ces deux lignes:
+
+ Quod non fecerunt Gothi
+ Hoc fecerunt Scoti.
+
+De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reu de son
+gouvernement d'normes sommes pour prix de la dpouille des temples
+d'Athnes.--Nos voyageurs s'loignrent de la Grce au commencement
+du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitrent les
+ruines d'phse. Le 15 avril 1809, la frgate _la Salsette_, qui les
+transportait, jeta l'ancre sur les ctes de la Troade, non loin des
+fameux tombeaux que l'on aime croire ceux des hros grecs morts au
+sige d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur
+l'embouchure des Dardanelles, et justement quelques centaines de pas
+du chteau d'Abydos, il prit envie Byron de vrifier par lui-mme si
+les savans avaient eu raison de rvoquer en doute le rcit des tendres
+traverses de Landre. Dans le dernier sicle, notre Acadmie
+des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, aprs de longues
+dissertations, reconnu que l'histoire d'Hro et Landre tait
+ncessairement une fable, attendu l'_impossibilit du trajet de
+l'Hellespont la nage_. La tentative de Byron fit vanouir tout d'un
+coup l'autorit de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la
+frgate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de
+cette preuve: les deux nageurs partirent en mme tems et firent le
+trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut peine atteint
+le rivage de Sestos, qu'il se hta de regagner, sur une barque,
+l'autre bord, o le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, puis
+de fatigue et grelottant de fivre, se trana, demi-nu, dans une
+cabane voisine, et reut l'hospitalit d'un pauvre pcheur turc, qui,
+pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. peine
+revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pcheur, par l'un des
+hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une
+paire de pistolets et douze pices de soie pour sa femme. Surpris
+de ce prsent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser
+l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hlas! peine
+loign de son rivage, une rafale s'leva, fit submerger sa barque et
+l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du dsespoir de Lord Byron! Il
+s'empressa d'aller lui-mme consoler la veuve; la pria de le regarder
+ l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante
+dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractre
+de Lord Byron pour que lui-mme penst jamais la divulguer: mais
+les officiers alors employs sur _la Salsette_ en ont tous attest
+l'exacte vrit.
+
+ Constantinople, il se spara de Cam Hobhouse, qui brlait dj de
+revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son
+projet tait de retourner en Grce, et voulant, dans cette seconde
+excursion, s'arrter loisir dans les lieux les plus potiques de
+cette terre de posie, la socit d'un ami, tel que Hobhouse lui-mme,
+drangeait, jusqu' un certain point, son plan de rverie. Il crivit
+_Childe Harold_ en Grce; il en composa mme un grand nombre de
+strophes sur le Parnasse. C'tait, il faut l'avouer, une heureuse et
+grande ide que celle d'aller puiser des inspirations une pareille
+source, et quand on songe, en lisant _Childe Harold_, que ces vers
+ont t tracs sur les sommets sacrs de l'Hlicon, je ne sais quelle
+vnration religieuse se joint naturellement l'admiration que
+produit une aussi magnifique cration.
+
+Il choisit Athnes pour sa principale rsidence. C'est l qu'une jeune
+Grecque devint perdument prise de lui: elle tait belle; elle ne
+tarda pas toucher son coeur. Mais les jours du Ramasan arrivrent,
+et, pendant ce carme, tout commerce entre les deux sexes tait puni
+de mort. Une aussi longue interruption parut un sicle Lord Byron:
+dans son impatience, il avait form un plan de rendez-vous, et l'avait
+fait parvenir sa matresse; la trame fut dcouverte, et la jeune
+fille condamne tre sur-le-champ enferme dans un sac et jete
+la mer. Byron n'tait prvenu de rien, quand un soir, en ctoyant
+cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris son
+service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son ct. Il apprend
+qu'ils ont la mission de noyer une femme; ds-lors il ne pouvait
+plus hsiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court
+l'officier du dtachement, parvient l'intimider, et se fait remettre
+l'infortune, dans laquelle il reconnat son amante. Grce son
+intervention, et une forte somme d'argent, le magistrat consentit
+ rtracter son arrt, mais la jeune fille fut oblige de quitter
+Athnes, et, quelques mois aprs, elle mourut de regrets et la suite
+d'une fivre lente. Tel fut l'vnement qui offrit Lord Byron la
+premire inspiration du _Giaour_.
+
+Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'loigna d'Athnes,
+et rsolut de parcourir le Ploponse. Il n'emmena pas avec lui
+Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bire
+et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre.
+Pour Byron, peine arriv Patras, il fut saisi d'une fivre
+violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un mdecin ignorant
+tait charg de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons dj
+parl s'taient engags, par serment, couper la tte au tremblant
+Esculape, s'il n'oprait pas avant quinze jours une cure complte. Or,
+ils n'taient pas hommes se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la
+sant, le mdecin se livra-t-il aux plus extravagantes dmonstrations
+de joie.
+
+Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-mme en Angleterre. On
+peut lire dans le _Childe Harold_ le rcit touchant de la douleur des
+deux braves Albanais en se sparant de lui. Le 2 juillet 1811, aprs
+deux annes de plerinage, Byron dbarqua au port de Falmouth. Il
+tait dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pnibles
+impressions ou des illusions funestes. peine arriv Londres, un
+courrier parti de Newstead lui apprend que sa mre est l'extrmit.
+Byron quitte tout pour accourir auprs d'elle; mais il tait trop
+tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.
+
+Le besoin de combattre sa profonde mlancolie le ramena Londres.
+Il tait d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire
+compose, pendant les derniers jours de sa traverse maritime, sur le
+modle de l'_Art potique_ d'Horace. Il avait aussi termin les deux
+premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous les
+_reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses ides, et il
+tremblait de publier ce chef-d'oeuvre de la littrature contemporaine.
+Un ami, parvint le dtromper: Votre imitation d'Horace, lui dit
+courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que _Childe
+Harold_ est un ouvrage dlicieux, admirable, enchanteur.--Vous vous
+trompez, rpondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne
+mes vers: s'ils ont du succs, que le profit vous en revienne. Ainsi
+furent publis les deux premiers chants de _Childe Harold_.
+
+Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande
+pas l'attention de nos classiques par une rgularit symtrique;
+vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, quelques
+pieds d'un rivage toujours vari, et constamment enrichi des plus
+ravissantes beauts. Sous vos yeux se succdent le Portugal, devenu la
+proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois;
+la Troade, spulcre des anciens hros; Constantinople, calme sjour
+du despotisme; l'Albanie, dj prludant secouer les chanes du
+croissant; la Grce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une
+fois rv les doux rivages; la Grce, dont les malheureux enfans
+flchissent sans murmurer sous le bton barbare, tandis qu'ils
+pleurent de rage en voyant s'crouler, la voix de Lord Elgin, les
+colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pntrante! et
+partout quel sentiment exquis de la beaut! quel ddain pour les
+favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la libert!
+
+Le _Plerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littrateurs
+n'ont jamais essay de lire mme la traduction franaise) fit
+proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des potes vivans:
+il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables
+rendirent hommage l'vidente supriorit de son gnie: mais, en
+se dclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils
+n'oublirent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_,
+_distes_, _athistes_ et _sditieuses_, cortge ordinaire des
+ouvrages qui n'ont pas t composs sous l'influence immdiate d'une
+secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations
+ne l'empchrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la
+justice qu'il n'tait en droit d'attendre que de la postrit.
+
+Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa premire entre dans le
+monde. Les dames, bien que jalouses de la prfrence donne sur
+elles, par _Childe Harold_, aux beauts de l'Orient et de l'Espagne,
+caressaient l'espoir de ramener le jeune pote de plus tendres
+sentimens: elles l'accueillirent donc avec motion et coquetterie.
+Byron n'tait pas de ces hommes dont la prestigieuse rputation ne
+supporte pas l'preuve de l'intimit: vu de prs, il parut grandir
+encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,
+galement faite pour exprimer l'enthousiasme, le ddain, l'amour ou
+la haine. Mais le caractre de ses penses comportait une dignit
+srieuse dont il lui tait presque impossible de se dpouiller: si
+quelquefois il se livrait une bruyante gat, ces clats taient
+rapidement remplacs par une teinte de tristesse importune. Il tombait
+frquemment dans une grande proccupation mlancolique, et mme, au
+milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles,
+il semblait faiblement combattre ce penchant la distraction. Lui
+arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitt une conversation
+d'autant plus tonnante, qu'il cherchait moins exciter l'tonnement:
+les saillies les plus vives se pressaient sur ses lvres; ses yeux,
+dit-on, lanaient des clairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu
+l'couter sans motion, sans une sorte de respect. Il n'en tait
+pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprs de lui de leur
+infriorit intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa
+prsence leur imagination ravie.
+
+Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue dure: pour
+le prolonger, il et fallu faire preuve d'affectation, et ce dfaut
+gnral de la socit anglaise tait justement celui dont Lord Byron
+tait le moins susceptible; il et fallu caresser l'amour-propre des
+automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais
+dissimuler ses impressions ddaigneuses. D'abord les _dandys_, espce
+de fats qui, dans la grande socit anglaise, forme une majorit
+compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-matres),
+brigurent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extrieur
+leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes
+beauts essayrent l'envi sur son coeur la puissance de leurs
+charmes; Byron accueillit du mme silence les grimaces des uns et les
+vaporeuses oeillades des autres. Ds-lors une cabale sourde se ligua
+contre lui; un plan de calomnie fut organis, et le succs dpassa
+bientt toutes les esprances que ses auteurs en avaient pu concevoir.
+
+Fatigu des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland,
+une course vers ces lacs devenus clbres par les mlancoliques et
+monotones lucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey.
+Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les potes
+_lakistes_ se montrrent humilis de l'indpendance de ses opinions,
+et furieux des pigrammes dont il accablait leur politique bigoterie.
+L'apparition presque simultane du _Giaour_, de _la Fiance d'Abydos_,
+du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une occasion d'attaquer ses
+principes et de noircir sa vie. Qui peut, s'crirent-ils, fournir
+ Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces hros
+dvors de passions et de remords? qui l'initia aux mystres des plus
+horribles angoisses de la vie? qui lui apprit revtir de formes
+sduisantes les plus odieux sclrats? Ah! sans doute, la source de
+son gnie est empoisonne; elle n'a pu natre que de la perversit
+de son caractre. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie
+d'injurieux soupons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines?
+Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie?
+Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui
+pour que l'on puisse encore douter de l'identit de l'auteur et de ses
+personnages. Et quel insens pourrait envier un talent qu'il faudrait
+acheter pareil prix?...
+
+Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infmes
+soupons: cependant, il suivait avec assez d'assiduit les sances de
+la chambre des Lords. Toujours tranger aux ambitieuses intrigues
+qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il
+pronona la chambre haute trois discours assez remarquables, dans
+lesquels il peignit de couleurs nergiques la dtresse des ouvriers
+et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilit de ses efforts
+refroidit bientt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il
+servirait plus efficacement la cause de la justice et de la libert,
+du haut de la tribune potique que s'tait leve son gnie. Il
+acheta, la mme poque, une action au thtre de _Drury-Lane_,
+et quelques jours aprs il fut nomm directeur du jury charg d'y
+recevoir les ouvrages dramatiques.
+
+La mobilit de son imagination, sa passion pour les voyages, et les
+souvenirs de plusieurs beauts qu'il avait peintes dans le _Giaour_ et
+le _Corsaire_, tout aurait d le dtourner du mariage, et surtout de
+l'ide d'en former les redoutables noeuds avec une Anglaise: il n'en
+fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Nol, fut
+celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle tait belle;
+mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un
+caractre inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le
+malheur du plus pacifique des poux; plus forte raison celui de
+Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord
+songeait demander sa main, et quand on lui rappela les dfauts de
+Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle
+tait l'un des ornemens, elle rpondit qu'elle esprait ramener son
+poux force de douceur, de leons et d'exemples. Le mariage fut
+clbr le 2 janvier 1815.
+
+Bien que form sous de funestes auspices, il et peut-tre t fortun
+sans l'intervention, presque toujours fcheuse, d'une belle-mre. Les
+Milbank conservaient dans leur famille la tradition du vieil esprit
+d'austrit et d'intolrance qui distinguait les puritains; aussi
+l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec rpugnance l'union
+de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas devenir une mortelle
+ennemie: la _lune de miel_ mme ne fut pas exempte d'orage. Byron et
+voulu en passer le cours loin du tumulte de Londres; il craignait les
+folles dpenses, et surtout les insipides distractions du grand
+monde: il fut oblig de renoncer son projet. Partout recherchs
+avec empressement, recevant leur tour avec grandeur, la dot de la
+nouvelle lady fut bientt dissipe en prodigalits, et Byron prvit de
+nouveaux embarras pcuniaires. D'un autre ct, son amour de l'tude
+et des mditations solitaires s'accommodait mal de visites frquentes
+et de la prsence continuelle d'une pouse souponneuse; parfois il
+accueillait avec fatigue les tendres expansions de lady Byron, et
+cette femme altire, se croyant alors ddaigne, revenait prter une
+crdule oreille aux suggestions de sa mre et d'une ancienne nourrice.
+Ce n'tait pas tout: plusieurs espions fminins venaient nourrir les
+dfiances de ces trois femmes et suivaient sans relche toutes
+les dmarches de Lord Byron. Dans un secrtaire que lady Byron fit
+enfoncer, on avait trouv des lettres amoureuses: par malheur, le nom
+de l'ancienne matresse n'y tait pas trac; il fallut recourir
+aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est
+souponne: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des
+froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank,
+la nouvelle se fut bientt rpandue dans tous ceux de la capitale,
+et (voyez la retenue de la haute socit anglaise!) quand la pauvre
+Mardyne reparut sur le thtre, les dames se couvrirent modestement de
+leurs ventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_ sifflrent,
+et l'actrice fut oblige de se retirer, en protestant de son
+innocence. Il fut prouv, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit un
+seul mot, ni mme vu une seule fois Lord Byron.
+
+Lady Byron avait un caractre fort _excentrique_. Elle s'imagina un
+autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout
+pour ses conseils dnotait un certain drangement de _sensorium
+commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pntrrent dans le
+cabinet d'tude de Byron (il composait alors _le Sige de Corinthe_);
+on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et auxquelles sa
+fiert lui permit peine de faire quelques rponses. Plus tard, il
+apprit qu'il avait reu la visite de docteurs en mdecine, chargs
+d'examiner ses droits au sjour de Bedlam. Il est inutile de dire que
+ces docteurs ne rpondirent pas l'attente de lady Byron.
+
+Il semblait que la naissance d'une fille, arrive le 10 dcembre 1815,
+dt mettre un terme la soucieuse msintelligence des deux poux;
+mais, dans le mme tems, de nombreux cranciers ayant demand
+la garantie de leurs crances, Byron se vit forc de vendre les
+somptueuses proprits qu'il avait, en se mariant, achetes
+Londres, la sollicitation de lady Byron. Les poursuites judiciaires
+cessrent: mais, sous prtexte de les prvenir, ils se dcidrent,
+d'assez bonne grce, vivre, pendant deux ou trois mois, loigns
+l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son pre; et quelques
+jours aprs, l'instigation de sa famille, elle crivit Lord Byron
+que jamais elle ne consentirait le revoir.
+
+Tel est le rcit exact de cette sparation, qui a fourni matire
+tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand
+pote. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il
+faut en accuser les indiscrtions ridicules de lady Byron. coutons
+Byron lui-mme:
+
+Il existe dans le mariage une foule de causes inapprciables de
+dgots mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos plus
+proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les poux seuls
+peuvent s'en former une vritable ide; eux seuls ont le droit d'en
+parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux l'gard de
+sa femme; tant qu'il ne commet aucune action prjudiciable la
+communaut, de quel droit vient-on le blmer, s'il juge propos de
+vivre loign d'une femme qu'il connat mieux, sans doute, que ceux
+qui prennent sa dfense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre
+deux individus qui se dtestent rester unis, quand ils soupirent
+tous deux aprs l'instant de leur sparation? Telle est du moins
+l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison,
+interviennent dans les dbats domestiques.
+
+Quoi qu'il en soit, la sparation de Lord et de lady Byron fit revivre
+tous les anciens contes dont les prcieuses de Londres (les _bas
+bleus_) avaient les premires rpandu le bruit: tous les crits
+priodiques, l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les rptrent
+ l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le hros (Lord Byron)
+tait, sous le nom de _Glenarvon_, accus de plusieurs assassinats.
+On alla jusqu' imprimer qu'tranger tous les sentimens de
+bienveillance et d'humanit il n'tait pas mme susceptible d'tre
+captiv par les attraits ou les vertus d'une femme; et les stances
+ravissantes qu'il avait adresses Thirza, Maria, Janth, ne lui
+avaient t inspires que par son attachement pour un ours et le chien
+de Terre-Neuve dont il avait compos l'pitaphe. Il ne paraissait
+plus Drury-Lane sans tre accueilli par des hues; les dames le
+dsignaient du doigt, les enfans poursuivaient sa voiture quand il se
+rendait la chambre des pairs, et sa _vertueuse_ femme coutait
+avec une merveilleuse srnit le rcit des calomnies dont il tait
+abreuv.
+
+Cependant, cet homme tait Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_
+et du _Giaour_! celui qui avait dfendu de toutes ses forces les
+catholiques d'Irlande et les chrtiens de l'Orient! Ah! si, pour
+l'honneur de la France, un aussi puissant gnie, une aussi grande
+ame, et reu le jour dans son sein, lui et-on dcern les mmes
+rcompenses? Les clameurs de misrables et ridicules coteries
+auraient-elles ainsi aveugl l'opinion publique? Nous avons l'orgueil
+d'en douter.
+
+Il ne faut pas s'tonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre
+l'Angleterre une haine profonde: elle n'tait plus digne de ses
+hommages. Pour comble de disgrces, il se vit oblig de vendre
+l'abbaye de Newstead, demeure de ses anctres, afin de restituer
+aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en
+Angleterre; quand il s'en fut dpouill, il s'loigna une seconde fois
+d'une ingrate patrie, avec la rsolution de n'y jamais revenir.
+
+Quelques jours avant son dpart, une jeune dame, que ses talens
+n'avaient pu tirer de la misre, se prsente chez lui, et le prie
+d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique
+ressource. Elle tait belle, ses parens taient loigns, et ceux
+qui d'abord l'avaient encourage se dvouer au culte des muses
+lui avaient retir leur protection, avant d'avoir pu apprcier si
+rellement elle en tait digne. Byron l'couta avec attention. Quand
+elle eut fini de parler: Puissiez-vous, madame, rpondit-il en lui
+prsentant un billet pli, tre plus heureuse que moi; puissent
+vos talens, vos vertus et votre beaut dsarmer l'envie! Voici ma
+souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde est
+pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intresser vos succs:
+ce serait vous faire plus de tort que de bien. La jeune dame prit
+alors cong de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle,
+de voir que le pote lui avait remis un bon de cinquante louis sur
+son banquier. Avant qu'elle songet publier ce trait de gnrosit,
+Byron touchait au rivage de la France.
+
+C'tait au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothque
+compose de potes grecs, latins et italiens; l'assortiment d'animaux
+dont nous avons dj parl, et le bon et fidle Fletcher, dont la
+destine, assez conforme celle de son matre, tait d'abandonner, de
+maudire et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et ses enfans.
+Lord Byron traversa rapidement la France: sa premire halte fut le
+champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois cette plaine dsormais
+clbre, et qui lui rendait les impressions de Salamine et de
+Marathon. Aprs avoir visit successivement Bruxelles, Coblentz et
+Ble, il s'arrta, pendant l't, la campagne _Diodati_, sur les
+bords du lac de Genve.
+
+Depuis son dpart d'Angleterre, la violence des tourmens intrieurs
+avait influ sur sa sant: mais Clarence et les rochers de Meillerie,
+en rappelant son coeur les sublimes rveries de Rousseau; les
+montagnes du Jura, en l'attendrissant la pense de sa chre cosse;
+l'aspect du lac de Genve enfin, tout contribuait calmer ses ennuis
+et ranimer ses forces physiques. Tous les soirs, comme si le lac
+et pu verser dans son ame la tranquillit de sa limpide surface,
+il aimait voguer sur les flots, dans un frle bateau. Ces courses
+n'taient pas sans danger: quelquefois l'onde s'agitait subitement
+avec violence, et notre pote, un jour, fut sur le point de prir
+l'endroit mme o Saint-Preux avait caress l'ide de prcipiter dans
+les flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans la nature, tout,
+jusqu'aux lmens, semblait destin nourrir son ame de grandes et
+potiques inspirations.
+
+Il retrouva, dans les environs de Genve, ses anciens amis; Cam
+Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et
+Shelley, dont les habitudes austres et les opinions indpendantes
+lui plaisaient, jusque dans leur exagration. Mais, de toutes les
+personnes dont il cultiva la socit, nulle ne l'intressa plus que
+madame de Stal, alors retire Coppet: c'tait, en effet, deux ames
+dignes de s'entendre. On se rappelle la prdilection de Corinne
+pour la littrature, les opinions et les lois de l'Angleterre; elle
+semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de
+Shakspeare et de la chute de Napolon. En ce moment, comme elle avait
+au nombre de ses htes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron avait
+fltri les doctes prtentions, il tait naturel qu'elle ft encore la
+dupe des calomnies dbites contre l'auteur de _Childe Harold_. Quand
+on annonait la visite de Byron, ces dames quittaient le salon, et
+frmissaient l'ide de regarder en face un semblable monstre.
+Pour madame de Stal, peine l'eut-elle entendu, qu'elle dposa ses
+anciens prjugs. Un jour, aprs avoir lu les stances que Byron
+avait adresses sa femme en quittant l'Angleterre, elle s'cria:
+Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me consolerais
+d'avoir t malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspir mon
+poux de semblables adieux. En effet, pour ceux qui ne sont pas
+dpourvus de sensibilit, ces vers seront toujours, dfaut d'autres
+_Mmoires_, la condamnation de lady Byron.
+
+C'est la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la premire et
+la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier de
+Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir runi
+ l'imagination de Dante celle de Chteaubriand. De la Suisse il
+descendit en Italie, accompagn de Shelley et du docteur Polidori, son
+secrtaire, le mme qui publia quelques mois plus tard, Londres,
+la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivs Montanvers, le prieur
+des bndictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du couvent.
+Shelley rpondit cette invitation en y inscrivant le mot Atheos.
+Mais Byron, jetant son tour un regard sur le livret, se hta de
+passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule hardiesse
+de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus tard
+donner le pote Southey de l'athisme de Lord Byron. Les ouvrages
+de l'illustre pote se chargent l'envi de dmentir cette odieuse
+imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie, tourment de ces
+doutes mtaphysiques, nobles et srs indices d'une ame profondment
+religieuse; et quant Shelley lui-mme, auteur d'un pome satirique,
+_la Reine mob_, dans lequel les opinions dogmatiques sont peu
+respectes, il est certain qu'il avait sur l'immortalit de l'ame,
+et sur l'indpendante dignit de son essence, les ides les plus
+respectables. Nous ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques
+rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent accuses, si
+rarement approfondies.
+
+La premire rsidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y passa
+l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque tous
+les soirs, entendre, l'opra de la _Scala_, ces belles partitions
+dont la France commence prfrer la large mlodie aux ariettes de sa
+lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours de l'anne 1817
+aux derniers de 1819, il vcut Venise: il y composa _Mazeppa_, les
+deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux Foscari_ et le quatrime
+chant de son cher _Childe Harold_. Dans les derniers vers de cet
+immortel pome on sent l'influence des impressions du ciel vnitien
+sur son coeur; les ruines de l'ancienne reine du monde glissent, moins
+dsolantes, devant ses yeux: il sourit mme la vue des danses et de
+la guitare adriatique, et l'Italie, semblable aux jardins d'Armide,
+entremle sans cesse, ses mlancoliques mditations, de suaves
+accens de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil, qui n'est nulle
+part aussi magnifique qu' Venise, il parcourait la ville dans une
+lgante gondole, tandis que, pour quelques pices d'argent, deux
+bateliers reproduisaient, dans leurs chants alternatifs, les octaves
+d'Arioste et de Tasse. Le jour, il allait sur les sables du _Lido_
+exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer. Il parcourait les
+campagnes, et, pntrant dans les plus humbles cabanes, il prodiguait
+aux malheureux des secours et des consolations. Le feu prit un jour
+ la boutique d'un cordonnier: charg d'une nombreuse famille, ce
+malheureux se voyait priv de toutes ressources. Byron l'apprend;
+lui fait passer la valeur de tous les objets que les flammes avaient
+dvors, et quelques jours aprs il l'invite retourner chez lui. Sa
+maison tait reconstruite, plus commode, plus lgante qu'auparavant.
+Le hasard fit dcouvrir aux Vnitiens tonns plusieurs semblables
+traits de gnrosit.
+
+Mais un penchant invincible l'entranait en mme tems au plaisir:
+gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont
+on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans doute
+l'une des sources de son gnie. Venise, il frquenta les brillantes
+runions, les bals masqus, les concerts et les thtres: mais les
+faciles enchanteresses de Venise entourrent vainement sa tte de
+fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses compatriotes, de son
+premier amour et de sa fille, ne cessrent de l'y poursuivre. Il
+demandait et recevait frquemment, par l'entremise de sa soeur, des
+nouvelles de sa chre _Ada_; et quand ses lettres prouvaient quelque
+retard, il tombait dans de profonds accs de mlancolie.
+
+Tandis que son tems semblait ainsi consacr de frivoles
+distractions, il faisait paratre une succession de nouveaux
+chefs-d'oeuvre. Las de ne prsenter que les inspirations d'un
+noble enthousiasme un monde qu'il avait appris mpriser en le
+connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au srieux les
+malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage
+dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande
+scne de la socit. Dans ce pome extraordinaire de _Don Juan_, vers,
+octaves, chants, conception, tout d'abord parat improvis; mais
+ce dsordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention
+profondment calcule de Byron fut de peindre le monde tel qu'il
+tait, avec ses courtes joies et ses souffrances innarrables; il
+voulut fatiguer les ames capables de rflchir, en les obligeant
+considrer quel degr d'abaissement, de honte, leurs prjugs les
+faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux excut. Vices de
+l'ducation, malheurs de l'humanit, innocens plaisirs, honteuse
+dbauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanits des cours,
+peinture d'une nation parvenue au dernier degr de corruption, tel est
+le vaste et instructif tableau que droule nos yeux le _Don Juan_.
+On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant:
+
+ _I can't describe it, though so much is strike;
+ Nor liken it,--I never saw the like_.
+
+Je ne puis le dcrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni
+le comparer quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil.
+
+On a pourtant compar _Don Juan_ _la Pucelle_; c'tait juger d'un
+arbre d'aprs son corce. Voltaire, dans son pome, s'empare de toutes
+les ides nobles que notre imagination aime nourrir: il lutte contre
+elles, il ne les quitte qu'aprs les avoir imprgnes de ridicule. Du
+reste, il ne dmle rien avec les turpitudes de la vie: elles sont,
+au contraire, son point de dpart et le niveau auquel il s'efforce
+de ramener toutes choses. Que s'il s'arrte avec complaisance sur des
+scnes d'amour, son pinceau ne produit encore qu'un tableau infernal
+dont, fort heureusement, on chercherait en vain, dans la nature, le
+modle. Les deux pomes ont pourtant cela de commun, qu'ils sont
+tous deux l'effet d'une dbauche d'esprit. Mais _la Pucelle_ fut
+premirement destine gayer[6] les loisirs de Frdric-le-Grand,
+tandis que le _Don Juan_ fut compos pour une gnration qui avait lu
+avec enthousiasme _Werther_, _Ren_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La
+verve de gat ne pouvait donc tre de la mme espce dans les deux
+ouvrages. Dans _Juan_ on aperoit l'ironie, mais jamais cette ironie
+ne fltrit une ame, une action, une ide, nobles ou grandes. Byron
+y dveloppe nos sociales misres avec un calme qui est loin de son
+coeur; chaque instant il trahit son motion, et quelquefois, en s'y
+abandonnant avec franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour
+me servir des belles expressions de madame Belloc[7], son but bien
+vident est d'obliger les hommes se relever force de mpris. Les
+saillies de _Don Juan_ ressemblent des fleurs dont on aurait entour
+une couronne d'pines; on devine que le front qui la porte en est
+ensanglant.
+
+[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le rgaillardir.]
+
+[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.]
+
+Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'tablir Ravenne. De tous
+les sjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut davantage.
+Dante, son pote favori, y avait pass plusieurs annes d'exil:
+quelques milles de la ville s'levait la fort de pins plusieurs fois
+mentionne dans _le Dcameron_ de Boccace. C'est l qu'il composa la
+_Prophtie du Dante_, les troisime, quatrime et cinquime chants de
+_Don Juan_; _Sardanapale_, _Can_ et _le Ciel et la Terre_. _Juan_
+et _Can_ offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux ennemis du
+noble pote. Lord Byron ne rpondit aux injures qu'en citant,
+pour justifier Can, l'exemple premptoire de Milton. Le parti des
+hypocrites, s'emparant alors de sa vie prive, lui reprocha une
+avarice sordide: les entendre, il ne prodiguait le _scandale_ que
+pour mieux trouver vendre ses pomes. Comme il gardait un ddaigneux
+silence, ses amis rpondirent pour lui que jusqu'alors le noble
+Lord n'avait rien touch pour ses ouvrages, et qu'il leur en avait
+constamment abandonn le profit. Cependant le directeur du thtre de
+Drury-Lane faisait reprsenter sa tragdie de _Marino Faliero_, qui
+n'avait pas t destine tre jamais joue; elle n'eut pas,
+au thtre, le mme succs qu' la lecture, et, aprs trois
+reprsentations, le libraire de Lord Byron rclama et obtint, de
+l'autorit, le droit de la retirer.
+
+Lord Byron fut moins sensible tous ces dsagrmens qu' la mort du
+commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vtran de Napolon, avait
+fini par s'attacher la maison d'Autriche; mais, cette poque
+o l'Espagne tait en feu, o l'Italie prludait sa passagre
+rvolution, la haute police germanique vint le souponner de
+_carbonarisme_. Il fut assassin, en plein jour, dans la ville de
+Ravenne, une porte de fusil de la demeure de Lord Byron. Celui-ci
+entendant une dtonnation, accourt, met vainement ses gens la
+recherche des meurtriers, et transporte la victime dans son palais;
+mais peine dpos sur les escaliers intrieurs, le pauvre commandant
+n'existait plus. Cet vnement fit sur lui une impression qu'il
+a fidlement consigne dans le cinquime chant de _Don Juan_. Les
+coupables de ce meurtre ne furent nullement poursuivis.
+
+Quelque tems aprs clata l'insurrection du Pimont. Byron ne prit
+aucune part directe tous ces mouvemens tumultueux qui s'tendaient
+jusqu' Pise; seulement il ouvrit un asile ceux qui, au moment de
+la raction, cherchrent se drober aux vengeances de la police. Il
+avait runi dans son palais une centaine d'armures compltes, dont
+il avait l'intention arrte de faire usage si les rvolts voulaient
+srieusement se dfendre; mais il n'en fut rien. touffe aussi
+facilement qu'elle avait t excute, la conspiration carbonarienne
+choua en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France; en un mot, sur
+tous les points de l'Europe.
+
+Ds ce moment il ne fut plus en sret Ravenne: chaque jour il
+recevait des lettres menaantes, mais rien ne pouvait le dcider
+interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour
+fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionne.
+Depuis quelques annes, il tait l'amant heureux de la comtesse
+Guiccioli: Theresa Gamba, marie seize ans au vieux comte Guiccioli,
+doue d'une beaut merveilleuse et de tous les dons qui peuvent
+ajouter celui de la beaut, devint facilement prise du plus grand
+pote, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari
+se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un rival hrtique
+et souponn de _libralisme_. Bientt, demande en sparation
+simultanment faite par les deux poux: le pape, juge de l'affaire,
+consent rompre des noeuds mal assortis, mais condition que la
+jeune comtesse sera relgue dans un couvent. Byron ne trouva
+qu'un moyen de rendre vaine la dcision du souverain pontife; du
+consentement du pre et du frre de la comtesse, il disparut de
+Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, et alla
+poser sa tente dans la ville de Pise.
+
+Il y loua, pour une anne, le vieux et magnifique palais _Lanfranchi_,
+au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs potiques et
+lgendaires. Il semblait trouver des inspirations dans les murs d'un
+vieux et gothique difice comme dans l'aspect des montagnes ou de la
+mer. Les petites ames de sa patrie prtendirent qu'il recherchait le
+voisinage de ces imposantes ruines pour exciter la curiosit; mais
+l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par exprience, de plus srs
+moyens de faire natre l'admiration de ses contemporains; et, vrai
+dire, ce n'est pas comprendre l'homme de gnie que de le supposer, un
+instant, capable de calculs aussi misrables.
+
+Tandis qu'il tait Pise, il reut la nouvelle de la mort de lady
+Nol, mre de sa femme. Il crivit aussitt cette dernire une
+lettre de condolance dans laquelle, revenant sur les motifs de
+leur sparation, il lui tmoignait l'ardent dsir de la revoir et
+d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait
+esprer que lady Byron consentirait avec joie ce rapprochement: il
+se trompa encore. Il ne reut d'Angleterre aucune rponse.
+
+Quelques jours aprs le dpart de cette lettre, un anonyme lui fit
+parvenir un mdaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chre
+Ada. Rien ne peut donner une ide de la joie qu'il montra dans cette
+occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec
+des yeux passionns. Il pendit le prcieux mdaillon autour de son
+cou, et ne s'en spara plus qu' la mort.
+
+Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt tait
+perscut dans sa patrie; c'tait l'diteur de _l'Examiner_, le seul
+journal qui et pris coeur sa dfense, l'poque de ses dmls
+matrimoniaux: Byron lui crivit pour lui demander en grce de venir
+habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais _Lanfranchi_.
+Hunt accepta sans dlai, et peine arriv Pise il fit goter
+Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il, ne pouvait manquer
+d'intresser vivement l'Europe. Il parut trois numros du _Libral_:
+mais les rdacteurs, et Byron le premier, se lassrent bientt de
+cooprer cette entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-tre pas
+une vocation merveilleuse. Dans le _Libral_ fut publie _la Vision du
+jugement_, excellente satire d'un pome louangeur du laurat Southey.
+
+Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour cheval,
+ quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant au grand
+galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et continue sa
+route sans articuler la moindre excuse. Byron s'lance sa poursuite,
+lui demande raison d'une pareille insolence et reoit pour rponse
+de grossires injures: d'autres soldats viennent alors soutenir leur
+camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de la suite de
+Lord Byron, et au nombre des blesss se trouve le sous-officier
+provocateur. L'affaire s'instruisit devant les tribunaux. Lord Byron
+ne fut pas compromis dans les dbats; mais les juges condamnrent le
+comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron s'loigner de
+Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort de son pre, Lord Byron
+se dcida les accompagner Livourne. Mais de nouvelles perscutions
+y attendaient les Gamba: obligs de quitter la Toscane, ils choisirent
+Gnes pour leur nouvelle rsidence, et cependant, la comtesse
+demandait Byron un asile et revenait avec lui Pise, au palais
+Lanfranchi.
+
+ quelque tems de l mourut son meilleur ami, Bishe Shelley,
+g seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour la
+littrature; car, aprs la mort de Byron il et pu donner au public,
+sur lui, des dtails qui ne se trouvrent plus que dans les mains
+craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que cet vnement
+laissa dans l'esprit de Byron le dcidrent s'loigner une seconde
+fois de Pise. Il se retira dans une maison charmante situe une
+demi-lieue de Gnes, sur une hauteur qui dominait le golfe et le vaste
+horizon qui s'tend autour de la ville. On remarqua, ds ce moment,
+qu'il devenait plus sdentaire, qu'il ngligeait ses courses cheval
+et tous les divertissemens auxquels il se livrait prcdemment. Il
+avait laiss Pise la belle comtesse Guiccioli; il refusait de voir
+la socit: enfin, il mettait dans ses dpenses une conomie qui
+surprenait tous ceux qui avaient t tmoins de ses prodigalits
+antrieures. On sut bientt le secret de cette nigme: au mois de
+juillet 1823, un officier westphalien, nomm Det Striitz, aborda
+Gnes son retour de Grce, o il avait combattu sous les drapeaux
+des insurgs, depuis 1821. peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il
+descendit Gnes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui crivit pour
+l'inviter se rendre sa maison de campagne. Ici nous laisserons
+raconter madame Belloc qui entendit tous les dtails de l'entrevue, de
+la bouche mme de M. Det Striitz.
+
+M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant
+une table, examinant une carte de la Grce. Il se leva et lui fit
+l'accueil le plus favorable..... Il adressa cet officier plusieurs
+questions sur la situation des Grecs. Il parlait avec tant de feu, me
+dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine suivre le cours
+de ses ides; je m'efforai cependant de le mettre au fait de tout
+ce qu'il dsirait savoir. Aprs tre entr dans une foule de
+particularits, il retint dner le colonel, et en sortant de table
+il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait la maison.
+Tout d'un coup, au dtour d'une alle, il s'arrte brusquement et
+me dit: _Pensez-vous que ma prsence pt tre utile aux Grecs?
+me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il voult
+changer l'existence agrable qu'il menait pour une vie de privations,
+d'inquitudes et de dangers. Je n'hsitai pourtant pas rpondre que
+sa prsence serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il tait digne
+de travailler une rgnration que ses crits avaient en partie
+commence. _Je le voudrais de grand coeur_, rpondit-il; _mais je
+crains que mes moyens ne soient en disproportion avec ma tche. Enfin,
+je ferai ce que je pourrai. Mon projet d'aller en Grce ne date pas
+d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems. Je ne suis plus indcis
+sur mon voyage; mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et
+le lendemain matin, en me revoyant, il me dit encore: _Je n'ai pu
+dormir cette nuit que d'un sommeil agit. Je me voyais toujours la
+tte des braves Souliotes, ou ct d'un de leurs intrpides chefs,
+combattant les Turcs sans vouloir leur faire grce, et il se pourrait
+que mon rve se ralist un jour; car je n'irai pas en Grce pour y
+tre oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._
+
+Deux mois s'taient peine couls depuis cette entrevue, quand
+il s'embarqua Livourne accompagn du comte de Gamba et de ses
+compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les
+derniers jours d'aot le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de
+Cphalonie.
+
+Cphalonie est l'une des les ioniennes laisses sous la protection du
+gouvernement anglais, depuis le trait de paix de 1814. Lord Byron
+qui n'ignorait pas, en se dvouant dsormais la cause des Grecs,
+les dissentions dplorables qui rgnaient parmi eux, craignit, s'il
+descendait de prime abord sur le thtre de l'insurrection, de
+ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il
+connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indpendance,
+leur misre et leur avidit; il n'ignorait pas que dj ces dfauts,
+suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait retourner
+sur leurs pas un grand nombre d'Europens accourus en Grce dans
+l'espoir chimrique d'avoir pour compagnons des milliers d'Aristides
+ou de Pricls. Ces dissentions, ces motifs de dcouragemens, voil ce
+que Byron voulait essayer de dtruire en se rendant en Grce; mais il
+fallait avant tout qu'il connt l'exacte situation des choses.
+
+Les Grecs venaient de commencer la troisime campagne sous d'heureux
+auspices. Tandis que l'arme des deux pachas Yussuf et Mustapha
+tait taille en pices dans les dfils des Thermopyles par le brave
+Odysseus, l'ancien Ploponse tait presque entirement affranchi
+du joug des Turcs; mais, du ct de l'tolie, une nouvelle arme,
+commande par le pacha de Scutari, s'avanait jusqu'aux murs de
+Missolonghi, et cette ville importante et tous les ports de la Grce
+occidentale taient dj bloqus par les armes de terre et de mer des
+Turcs.
+
+Byron commena par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne,
+avec la mission d'explorer l'tat de tous les partis. En attendant
+leur retour, il fixa son sjour dans la petite ville de Metaxata, qui
+devint aussitt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement
+grec, tant tait grande la rputation qui le prcdait.
+
+Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient,
+Anglais, Franais, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer
+la profondeur de ses plans et la magnanimit de ses intentions. Sans
+cesse appliqu rechercher des instructions positives, il coutait
+avec attention les rapports les plus contradictoires: il rpandait
+l'or pleines mains, mais avec discernement.
+
+Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: J'ai crit, dit-il
+dans une lettre du 13 octobre 1823, notre ami D. Kinnaird, le priant
+de m'envoyer _tous les crdits_ qu'il pourra runir. De plus, j'ai
+en avance une anne de revenu et la vente d'une terre par-devers
+moi.--Jusqu' ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est probable
+que je serai leur meilleur banquier, c'est--dire tant que ma
+signature aura cours. Rptez-lui _cela_, et dites-lui que je vais
+tirer, d'une manire effrayante sur M. R***. Je ne lsine pas quand
+nos braves se dcident reprendre les armes; et s'ils persvrent ils
+seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de ma poche, et d'un seul
+coup, quatre mille livres sterlings (outre quelques distributions
+partielles), et le prochain dbours sera au moins aussi considrable.
+Et comment pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se battent? et
+si je suis avec eux? etc.
+
+Cependant il reut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal ambassadeur
+avait assist au congrs de Salamis, et l'on y avait dcid
+qu'Odysseus marcherait sur Ngrepont, Colocotroni sur Patras, et que
+Mavrocordato serait charg de dfendre Missolonghi. Si cette ville
+tombe, crivait Trelawney, Athnes et des milliers de ttes sont en
+pril. Il faut que la flotte secoure cette ville. Je donnerais ma tte
+ _monnayer_ pour _sauver cette clef de la Grce_. Byron comprit ce
+langage; il fit quiper deux navires ioniens et quitta Cphalonie le
+29 dcembre, faisant voile pour Missolonghi. Le 31, la hauteur de
+Zante, ils furent rencontrs par un corsaire turc. Le premier navire,
+sur lequel il tait, parvint l'viter; le second, qui transportait
+le comte Gamba et plusieurs domestiques de Lord Byron, fut moins
+heureux: les captifs furent conduits Patras, devant Yussouf-Pacha.
+Grces au sang-froid de Gamba qui, en rclamant hautement le privilge
+des pavillons anglais, parvint intimider le chef musulman, il leur
+fut permis de se rendre Missolonghi; mais, leur grand tonnement,
+ils n'y trouvrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient
+forc de s'arrter sur des rochers situs quelques milles de
+Missolonghi; et en se remettant en mer, son navire avait touch un
+bas-fond. Heureusement, Mavrocordato envoya bientt sa rencontre
+plusieurs bateaux qui le prirent bord, avec sa suite, et le
+conduisirent Missolonghi.
+
+Lord Byron fut reu, par les Grecs, au milieu des transports de joie
+et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement
+pour servir la cause de l'humanit. Le jour de son arrive, un Turc,
+tomb entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les
+tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de rclamer sa grce;
+mais il avait affaire des hommes peu accoutums de semblables
+rmissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait
+ toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux
+viennent le rclamer grands cris: Vous me tuerez, leur dit-il,
+avant de me forcer vous livrer cet homme. Barbares que vous tes,
+comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrtiens? Il garda chez
+lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade,
+puis il profita de la premire occasion pour le renvoyer, guri,
+Patras o demeurait sa famille.
+
+Ce n'est pas tout. quelques jours de l il obtint encore du prince
+Mavrocordato la dlivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il
+fit habiller ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs
+remirent, de sa part, leur matre une lettre dont nous citerons
+les dernires phrases: Si cette circonstance trouve place dans
+votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui
+pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanit:
+j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre
+sont dj assez grandes sans les aggraver, des deux cts, par des
+cruauts inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834. C'est, je crois,
+la premire et la seule fois que la plume de Lord Byron ait trac
+l'expression de formes obsquieuses et suppliantes.
+
+Je passe sous silence d'autres traits nombreux du mme genre. Il eut,
+d'ailleurs, moins de peine ramener des sentimens gnreux les
+Grecs altrs de vengeance, que les officiers europens, des plans
+sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande profondeur
+de jugement pour sentir que, dans les circonstances prsentes, les
+premiers besoins des Grecs taient des canons, des vaisseaux, des
+munitions de guerre de toute espce, et peut-tre encore avant tout
+cela, de l'argent monnay. Nous avons assez d'hommes, criaient les
+Grecs aux Europens; envoyez-nous des armes, du fer et de l'or, nous
+sommes sauvs. Cependant, les comits, organiss dans toute l'Europe,
+cdaient d'autres influences. Le brave Stanhope et quelques autres
+aveugles Philellnes les pressaient, quand l'insurrection tait
+dclare, de s'occuper, avant tout, de rendre les Grecs dignes de
+la libert, de la libert constitutionnelle, et, je crois mme,
+reprsentative! les entendre, il fallait transformer les aumnes
+de toutes les ames gnreuses en imprimeries, en livres, en cartes
+gographiques, en mappes, etc. On sent que ces recommandations taient
+accueillies avec ardeur; le commerce europen saluait l'aurore d'une
+libert qui s'alliait si bien avec l'intrt industriel, et les
+pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour
+quelque chose de leur enthousiasme.
+
+J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des
+presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comit
+nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en
+Grce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de gographie? On donne des
+livres des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres, et
+le comit leur adresse des caractres typographiques! Son secrtaire,
+M. Bowring, m'crit une longue lettre sur la _terre classique de la
+libert, le berceau des arts, la source du gnie, le sjour des dieux,
+le ciel de la posie_, et je ne sais quelle centaine d'autres belles
+choses. Je lui ai rpondu de manire le dissuader de m'crire une
+seconde fois sur le mme ton. _Assez de bavardage_, lui dis-je, mais
+au fait, au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler de lui[8].
+
+[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope Bowring. Dans
+une d'elles, rapporte par madame Belloc, il dit: Odysseus, _ ma
+prire_, a chang en muse un ancien temple de Minerve: le docteur
+Psyas est nomm directeur. On assemblera le peuple, et on lui
+adressera un discours ce sujet. La socit des _Philomuses_
+surveillera cet tablissement. Cette socit n'a _aucun caractre
+politique_; son seul but est de conserver les antiquits, etc.]
+
+Rien ne donnait plus d'humeur Byron que ce dplorable aveuglement;
+mais il ne faut pas croire que tous ces dmls fissent natre aucun
+refroidissement entre lui et les autres dfenseurs de la Grce. La
+libert de la presse ayant t vote par le gouvernement, Lord Byron
+contribua la formation des imprimeries pour plus de cinq cents
+louis; mais il profita de l'occasion pour se plaindre avec force de
+l'inaction dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il avait,
+en arrivant Missolonghi, aprs avoir pay les arrrages de la
+flotte, pris sa solde cinq cents Souliotes d'lite, dans l'espoir de
+bientt employer ces braves gens quelque entreprise prilleuse; mais
+le gouvernement, qui lui supposait des trsors inpuisables comme sa
+gnrosit, tremblait de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une
+lenteur condamnable, les prparatifs de la campagne. Mavrocordato
+ne put toujours rsister, et il fut dcid qu'aussitt l'arrive
+de l'artillerie sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron
+s'avancerait contre le chteau de Lpante, la tte de trois mille
+Souliotes.
+
+Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent
+long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems
+prcieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se
+livraient, dans les rues de Missolonghi, toutes sortes d'excs.
+Habitus une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron
+de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le
+capitaine Parry arriva, leur mcontentement tait son comble.
+Byron menaa de les licencier; mais, de leur ct, les soldats de
+l'artillerie, nouvellement arrivs, refusaient de marcher avant de
+recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le sige de
+Lpante un tems plus favorable.
+
+L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut
+la premire cause du drangement de sa sant, naturellement assez
+dlicate. Le 15 fvrier, il se trouvait chez le colonel Stanhope,
+quand tout coup on remarqua une violente altration dans ses traits.
+Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusrent de se mouvoir;
+on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques minutes,
+en proie une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts
+inous pour surmonter. Enfin, il revint lui; mais le mme accident
+se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter
+ cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans les derniers
+jours de mars. Comme le climat de Missolonghi tait trop humide pour
+lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter durant quelque
+tems sa maison de campagne. Byron lui rpondit: Je ne puis quitter la
+Grce tant qu'il y aura une chance, mme douteuse, de mon utilit. Il
+y va d'un enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi,--et tant
+que je pourrai me soutenir le moins du monde, je soutiendrai la cause.
+Tout en parlant ainsi, je suis parfaitement averti des dissensions
+et des dfauts des Grecs, mais tous les gens raisonnables doivent les
+comprendre et les excuser.
+
+Le sige de Lpante avait t remis aprs la tenue d'un nouveau
+congrs Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron,
+Stanhope et Odysseus. Malgr tant de chagrins et de dsappointemens,
+le coeur de Byron tait toujours le mme. On lit dans une de ses
+dernires lettres adresses M. Bowring, secrtaire du comit grec
+de Londres: Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable
+D. Kinnaird d'envoyer des crdits pour le montant de _toutes les
+ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands
+embarras de toute espce, mais nous conservons l'esprance, et nous en
+viendrons bout. Hlas, cette esprance ne devait pas se raliser.
+Le 9 avril, la suite d'une longue course cheval, il rentra chez
+lui avec une fivre qui ne l'empcha pas de donner son attention et de
+rpondre plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition offrit des
+symptmes plus graves; il toussait beaucoup, il dormait pniblement,
+il prouvait de vives douleurs dans tous les membres. Mais les deux
+mdecins, Bruno et Millingen, ayant dclar avec assurance que la
+maladie n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant plusieurs jours la
+saigne: leur scurit ne se dmentit qu' la dernire extrmit. Ce
+n'est rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres
+mdecins pour une si lgre indisposition. Lord Byron, de son ct,
+s'obstinait dire que son mal tait d'une espce srieuse. Enfin,
+on le saigna le 16, et on recommena le 17 avril; son sang tait
+enflamm, et chaque fois le malade prouva un vanouissement. La
+crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: Je ne peux pas
+dormir, disait-il au fidle Fletcher; je sais qu'un homme ne peut tre
+sans dormir qu'un certain tems, aprs quoi il devient ncessairement
+fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remde; or, j'aimerais
+mieux dix fois me brler la cervelle que d'tre fou.
+
+Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le dsordre de ses
+expressions annonait mme des accs de dlire. la fin d'un de ces
+accs: coutez, Fletcher, dit-il; je commence croire que je suis
+srieusement malade, et si je mourais subitement, je veux que vous
+ayez quelques instructions que vous aurez, j'espre, soin de faire
+excuter. Ses paroles taient rapides. Le valet ayant dit qu'il
+esprait le voir assez vivre pour excuter lui-mme ses volonts:
+Non, rpondit-il avec la mme volubilit; c'en est fait, il faut tout
+vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord, chercher une plume,
+de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non; vous perdriez trop de
+tems, et je n'en ai pas perdre.--Faites attention.--O mon enfant! ma
+chre fille, ma chre Ada; mon Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui
+ma bndiction, donnez-la ma soeur Augusta[10]. Vous irez chez lady
+Byron;--dites-lui tout.--Vous tes bien dans son esprit.....
+
+[Note 9: Cette question de Fletcher tait bien intempestive: c'est
+peut-tre ce qui drangea le plus la suite d'ides de son bon matre.]
+
+[Note 10: Augusta miss Leight.]
+
+Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait ses
+lvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de solennel,
+et parfois il levait la voix pour s'crier: Fletcher, si vous
+n'excutez pas les ordres que je vous donne, je vous tourmenterai plus
+tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai pas entendu un mot
+de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron, tout est fini. Se
+peut-il que vous ne m'ayez pas entendu! Il essaya encore de parler,
+mais il ne prononait distinctement que les noms de _Grce_ et de _ma
+fille_, le reste tait inintelligible. Sur ces entrefaites arriva
+le capitaine Parry qui l'engagea se tranquilliser. Byron fit de
+nouveaux efforts pour exprimer ses penses, mais vainement, et il
+rpandit un torrent de larmes. peine M. Parry tait-il sorti, qu'il
+parut vouloir sommeiller. Il faut que je dorme maintenant, dit-il.
+Il laissa tomber sa tte, et ce fut le commencement de l'agonie; elle
+se prolongea pendant vingt-quatre heures: le 19, six heures du soir,
+Byron ouvrit les yeux et les referma aussitt: ce fut l'instant de son
+dernier soupir.
+
+La terrible nouvelle parcourut aussitt toutes les rues de
+Missolonghi. C'tait le jour de Pques: les exercices religieux sont
+interrompus; les hymnes d'allgresse se changent en cris, en sanglots,
+en hurlemens de dsespoir. Tous les citoyens, se pressant l'envi
+autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel, et
+maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient
+d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur pre. Ils veulent tous,
+pour la dernire fois, le contempler. Ses traits conservaient le sceau
+d'une beaut sublime et solennelle: car la mort n'est pas toujours
+hideuse, et souvent l'ame, aprs avoir violemment bris ses liens,
+dpose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque sensible
+d'immortalit.
+
+Mais les compatriotes de Byron rclament son corps au nom d'une
+ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le pote avait
+souvent exprim le dsir de laisser son coeur au milieu de ses chers
+Hellnes, et ce souvenir semble adoucir la douleur gnrale. Le
+gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitt la forme des
+funrailles. Trente-sept coups de canon seront tirs en mmoire
+des annes de Byron; toutes les occupations, toutes les sances
+judiciaires ou administratives seront interrompues; la clbration
+des solennits pascales est ajourne; un deuil universel sera port
+pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un
+service et une oraison funbre seront faits sur la tombe de Byron.
+
+Ce fut le 22 avril que le plus prcieux reste de sa dpouille mortelle
+fut transport, sur les paules des officiers du rgiment sold par
+lui, dans l'glise o dj reposaient les corps de Botzaris et de
+Normann. De distance en distance, le fardeau tait repris par des
+jeunes citoyens grecs: le cercueil, form de quatre planches assez mal
+jointes, tait recouvert d'un drap noir; au-dessus taient dposs un
+sabre, un casque et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion
+Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; ses paroles
+redoublrent les sanglots et ranimrent l'espoir de libert que
+pouvait teindre une si grande catastrophe. Nous citerons la fin de
+son discours:
+
+Je m'tais peint moi-mme tout ce que mon coeur dsire. J'avais
+imagin les bndictions de nos vques, les hymnes, les couronnes de
+lauriers et les danses des vierges de la Grce, autour de la tombe
+du bienfaiteur de la Grce; mais cette tombe ne contiendra pas ses
+prcieux restes: le tombeau restera vide; encore quelques jours, et
+son corps disparatra de la surface de notre terre,--de la nouvelle
+patrie qu'il s'tait choisie. Il faut qu'il soit port dans la contre
+qui fut honore de sa naissance.
+
+ toi! sa fille, tendrement chrie de lui, tes bras le recevront; tes
+larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs
+des orphelines de la Grce tomberont sur l'urne qui renferme son coeur
+prcieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la Grce
+ftes seules dans son coeur et sur ses lvres, il est juste qu'elle
+garde aussi une portion de ses prcieux restes. Apprends, noble dame,
+que des chefs le portrent, sur leurs paules, jusqu' l'glise. Des
+milliers de soldats grecs bordaient le chemin travers lequel
+il passait; leurs fusils, qui avaient dtruit tant de tyrans,
+s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourrent la couche
+funbre; ils jurrent de ne jamais oublier les sacrifices faits par
+ton pre pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu o son coeur
+restera ft profan par les pieds des barbares ou des tyrans.
+
+Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confi aux soins du colonel
+Stanhope, s'loigna de la Grce. Il prit la route de la
+Grande-Bretagne, et aborda _Stangate-Crew_, le 1er juillet,
+pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson,
+excuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressrent de rclamer
+le corps, et s'occuprent du soin d'entourer les funrailles de
+l'illustre pote de toute la pompe demande par son titre de pair
+d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'lev
+alla jeter un coup-d'oeil sur les pices destines briller dans
+cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre
+ Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner le
+convoi. Une multitude de voitures, tranes par des chevaux noirs,
+et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le char
+funraire; mais ces quipages taient vides, au nombre des premiers
+taient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, et dans
+ceux-l on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il le dire? ni
+la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit pied le catafalque,
+depuis Londres jusqu' Newstead; c'tait un marin qui avait servi sur
+la frgate _la Salsette_, lors du premier voyage de Byron en Grce.
+Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier fut dpos, suivant
+ses intentions, auprs de la tombe de sa mre, dans le village de
+Hucknall, deux milles de Newstead. Une inscription fut place
+dans le choeur de l'glise, par les soins de miss Leight; nous la
+rapporterons telle qu'elle est:
+
+ SOUS CETTE VOTE
+ O BEAUCOUP DE SES ANCTRES ET SA MRE SONT
+ ENSEVELIS,
+ REPOSENT LES RESTES DE
+ GEORGES GORDON NOL BYRON,
+ LORD BYRON DE ROCHDALE,
+ DANS LE COMT DE LANCASTRE,
+ AUTEUR DU _PLERINAGE DE CHILDE HAROLD_.
+ IL NAQUIT LONDRES LE
+ 22 JANVIER 1788,
+ IL MOURUT MISSOLONGHI, DANS LA GRCE
+ OCCIDENTALE,
+ LE 19 AVRIL 1824,
+ ENGAG DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE
+ CETTE CONTRE SES ANCIENNES LIBERT
+ ET GLOIRE.
+
+Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus sa
+mmoire. En lisant ses oeuvres potiques on sentira que le rcit de
+sa vie en tait l'introduction indispensable. Simple narrateur, je
+n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs
+porteront de son caractre. Ils reconnatront, sans doute, que Byron
+eut des garemens et quelques torts se reprocher; mais peut-tre
+conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie taient la
+condition ncessaire de tant de nobles facults, et regarderont-ils ce
+puissant gnie comme l'un des hommes destins montrer tout ce que
+le Crateur peut faire de sa crature. Ils apprcieront aussi, sans
+doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prtexte d'honorer la
+mmoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps tait
+peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prtendus torts de sa vie
+prive[11]. Enfin, ils dverseront le blme le plus juste sur Thomas
+Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de
+livrer aux flammes des _Mmoires_ destins justifier l'illustre
+dfunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses
+compatriotes; des _Mmoires_ qu'il avait reus de Byron lui-mme,
+comme un religieux dpt[12]. Honte ternelle ceux qui trahirent
+l'amiti dont un aussi grand homme les avait honors: et puisse la
+postrit, qui peut-tre admirera les ouvrages de Scott et de Moore,
+ne jamais oublier la dloyaut de leur conduite dans une circonstance
+aussi solennelle!
+
+[Note 11: Voyez la singulire oraison funbre insre dans un
+journal anglais, et signe _W. Scott_, dans laquelle le romancier
+cossais s'arrte, avec une visible complaisance, sur les blmables
+opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en
+traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimit
+de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott tait
+l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui
+appartenait-il d'tre, dans un pareil moment, plus svre que le reste
+du monde?
+
+Le mme M. A. Pichot, dans un _Essai sur le gnie de Lord Byron_, n'a
+pas craint de comparer, et mme de prfrer, les pomes de sir Walter
+ ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_: c'tait trop
+compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier,
+mais c'est un pote singulirement mdiocre. En Angleterre il plat
+assez, parce que ses vers sont hrisss d'expressions et de traditions
+locales; mais en France, je dfie un seul homme de lire, sans un
+mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_, _le Roi des les_, _la
+Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant
+de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et
+vous aurez une ide exacte de la manire de Walter Scott. C'est plutt
+mille fois un mule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.]
+
+[Note 12: On voit que ce morceau fut compos avant que Moore
+essayt de justifier sa conduite. Les _Mmoires_ qu'il vient de
+publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupons qu'on fut,
+trop long-tems peut-tre, en droit de former contre lui.]
+
+Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop
+souvent se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouv d'cho en
+Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas mme essay
+d'interdire, dans leurs tats, la publication de ses audacieuses
+posies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie,
+ont dsign frquemment le dfenseur des chrtiens de l'Orient
+comme le chef d'une _cole satanique_, le reste de l'Europe proteste
+aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est
+pas entirement touff l'amour des arts, du gnie et de la libert,
+tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.
+
+ A.-P. PARIS.
+
+
+Janvier 1827.
+
+
+
+
+DON JUAN.
+
+ _Difficile est propri communia dicere_.
+
+ (Horace, _Epist. ad Pison._)
+
+ Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y
+ ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre
+ nous brlera la bouche.
+
+ (SHAKSPEARE, _la Douzime Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.)
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. J'ai besoin d'un hros.--Besoin singulier quand chaque anne,
+chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, aprs avoir fatigu le
+bavardage des gazettes, cesse bientt d'tre l'objet de l'admiration
+du sicle dsabus. De cette espce-l, je ne me soucie gure d'en
+parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons
+tous vu un peu trop tt envoy au diable sur le thtre.
+
+2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince
+Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu
+la dme des conversations; ils ont rempli les dpches de la poste,
+comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous aprs la gloire (neuf
+marcassins d'une seule laie[14]), ils ont dfil leur tour, comme
+les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte
+que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_.
+
+[Note 13: Le duc de Cumberland a mrit cet excrable surnom par
+les froides cruauts qu'il exera sur les Jacobites dsarms, aprs la
+bataille de Culloden.]
+
+[Note 14: Allusion ce que dit la sorcire, dans _Macbeth_, acte
+IV, scne 1re: Versons le sang d'une laie qui ait dvor ses neuf
+marcassins.]
+
+3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Pthion, Clootz, Danton,
+Marat, Lafayette, ont encore t fameux chez les Franais. Ils ont
+Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres
+guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renomme n'est pas mme
+entirement oublie; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.
+
+4. Il y eut un tems o Nelson tait le dieu de la guerre des Anglais,
+il devrait l'tre encore; mais le vent a chang. On ne dit plus un mot
+de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre hros. L'arme
+de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de
+l'humeur nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le
+service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et
+Jervis.
+
+5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est
+rencontr une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne
+lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brill sous
+la plume du pote, ils ont t oublis. Moi, je ne condamne personne:
+mais pour mon nouveau pome, je ne vois personne aujourd'hui qui me
+convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.
+
+[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc.
+
+(HORACE.) ]
+
+6. Bien des potes hroques se lancent _in medias res_ (Horace
+prescrit mme cette route l'pope): alors, quand vous le jugez
+propos, votre hros raconte par forme d'pisode ce qui lui est advenu
+prcdemment, tandis qu'il est assis son aise, aprs dner, aux
+cts de sa matresse, dans quelque agrable asile, palais, jardin,
+grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientt une taverne.
+
+7. C'est la mthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer
+par le commencement, et la rgularit de mon plan m'interdit comme
+une norme faute, toute espce d'carts. Je dbuterai donc par un
+fil (duss-je mettre une demi-heure l'tendre) qui vous apprendra
+quelque chose du pre de Don Juan, et de sa mre, si vous l'aimez
+mieux.
+
+8. Il naquit Sville, agrable cit, fameuse par ses oranges et ses
+femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien plaindre; le proverbe le dit,
+et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus
+jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientt. Les parens de
+Don Juan vivaient prs de la rivire dont le noble cours s'appelle
+Guadalquivir.
+
+9. Son pre avait nom Jos,--Don de race, vritable hidalgo, franc de
+toute souillure de sang maure ou hbreu, et traant sa gnalogie
+ travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais
+cavalier ne monta cheval, ou une fois mont ne redescendit terre
+comme Jos, qui engendra notre hros, qui engendra--mais c'est encore
+dans l'avenir.--Bon, pour _mmoire_[16].
+
+[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron,
+sous des noms supposs, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons
+les lecteurs aux passages des Mmoires du capitaine Medwine, dans
+lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur sparation. On trouve
+ici, dans Ins, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de
+Jos tous ceux que le mariage fit prouver Byron lui-mme.]
+
+10. Sa mre tait une dame savante, fameuse par ses connaissances
+dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes
+chrtiens. Ses vertus seules pouvaient galer son esprit; elle
+surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mmes
+ressentaient une secrte envie en voyant ses bonnes oeuvres surpasser
+en tout genre les leurs.
+
+11. Sa mmoire tait une mine; elle savait par coeur tout Caldron, et
+la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur et oubli son rle,
+elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art
+de Feinaigle[17] aurait t inutile, et elle l'et oblig de fermer sa
+classe.--Il n'et jamais form une mmoire aussi belle que celle qui
+ornait le cerveau de Donna Ins.
+
+[Note 17: Inventeur de la mnmotechnique.]
+
+12. Sa science favorite tait celle des mathmatiques; sa plus belle
+vertu tait la magnanimit: son esprit (elle visait quelquefois
+l'esprit) tait tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le
+sublime; enfin, sur tous les points, c'tait bien ce que j'appelle
+un prodige.--Sa robe du matin tait de basin, celle du soir tait de
+soie, ou en t de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux
+pas m'embarrasser davantage.
+
+13. Elle savait le latin, c'est--dire l'oraison dominicale; et de
+la langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sr: par-ci, par-l,
+elle lisait quelques romans franais, bien qu'elle ne parlt pas
+purement cette langue. Quant l'espagnol qui lui tait naturel, elle
+y mettait peu de soin, au moins sa conversation tait-elle obscure.
+Ses penses taient des thormes et ses paroles de vrais problmes,
+comme si elle et cru que le mystre devait les ennoblir[18].
+
+[Note 18: Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes
+ides, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres taient toujours
+nigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes
+classs mathmatiquement.
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+14. Elle aimait les langues anglaise et hbraque, et elle disait
+qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant
+quelque chose des Saintes-critures: mais je laisse les preuves ceux
+qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le rvoquer en
+doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: Il est trange que le
+nom hbreu, qui signifie _God_, soit toujours employ en anglais pour
+gouverner _Damne_[19].
+
+[Note 19: _Je suis_, en hbreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_.
+Il est probable que le pote a eu surtout en vue de se moquer d'une
+clbre _blue_ (peut-tre Lady Byron), en rappelant ici une de ses
+singulires rflexions.]
+
+15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+16. Enfin, c'tait un systme ambulant,--les Nouvelles de miss
+Edgeworth, ou les livres sur l'ducation de mistress Trimmer, chapps
+de leur reliure: ou bien, la femme de Celebs[20] partie la
+recherche des amans. C'tait la morale pour la premire fois
+personnifie, et chez laquelle l'envie n'aurait pu dcouvrir une seule
+paille. Les autres pouvaient se partager _les dfauts fminins_; pour
+elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.
+
+[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]
+
+17. Oh! elle tait parfaite, au-dessus de tout parallle,--de toute
+comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prvalait
+tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'tait
+dispens de la surveiller. Mme ses plus lgers mouvemens taient
+aussi rguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur
+la terre ne pouvait la surpasser en vertus, except, Macassar, ton
+huile incomparable[21]!!!
+
+[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la
+bouteille de l'huile incomparable de Macassar.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+18. Elle tait parfaite: mais comme la perfection est insipide dans
+ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent se
+caresser qu'aprs avoir t exils de leurs premiers bosquets, o tout
+tait paix, innocence et bndiction (j'admire ce qu'ils faisaient
+pendant douze heures), Don Jos, en digne enfant d've, allait souvent
+ravir et l diffrens fruits sans la permission de sa femme.
+
+19. C'tait un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir
+et des savans, allant toujours o l'appelait son inclination, et ne
+songeant pas que sa dame pt s'en inquiter. Le monde, comme c'est
+l'usage, toujours mchamment dispos voir un royaume ou un mnage
+bouleverss, murmurait qu'il avait une matresse; quelques-uns en
+comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait
+suffire.
+
+20. Or, Donna Ins, avec tout son mrite, avait une haute opinion
+de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il
+faudrait une sainte. Ins l'tait bien dans son systme de conduite,
+mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mlait la
+ralit ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions
+de faire tomber dans le pige son lgitime seigneur.
+
+21. C'tait une chose facile avec un homme souvent dans son tort
+et jamais sur ses gardes: mme les plus sages, quelle que soit leur
+vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que
+vous pourriez les _abattre avec l'ventail de leurs femmes_; souvent
+aussi les dames frappent trop fort, et l'ventail, sous leurs jolies
+mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait
+jamais bien.
+
+22. C'est piti que des doctes vierges se marient avec des personnes
+sans instruction, ou qui, malgr leur bonne famille et leur ducation,
+restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire
+beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus clibataire. Mais
+vous, poux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne
+vous ont pas toutes mens par le nez?
+
+23. Don Jos et sa femme se querellrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne
+le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de
+l'apprendre, ce qui srement leur importait aussi peu qu' moi. Je
+dteste le vice ignoble de la curiosit: mais si j'ai quelque talent
+remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis,
+n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.
+
+24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur
+procd ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au
+corps, car je ne pus dans la maison dcouvrir l'un ou l'autre. Il est
+vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le
+pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prvenir, jeta
+du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrire.
+
+25. C'tait un petit vaurien, aux cheveux boucls, singe malfaisant
+depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombrent jamais
+d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au
+lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoy
+ce jeune docteur l'cole, ou l'auraient fouett d'importance la
+maison, pour lui apprendre rformer ses manires l'avenir.
+
+26. Pendant quelque tems, Don Jos et Donna Ins menrent un triste
+genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort.
+Comme poux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite
+tait excessivement mesure, et nul signe extrieur n'attestait les
+dbats intrieurs, jusqu' ce qu'enfin le feu cessa de couver, et
+toute l'affaire fut mise hors de doute.
+
+27. Ins appela quelques droguistes et mdecins, et voulut faire
+dclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles
+lucides, elle finit par dcider qu'il n'tait que mauvais poux.
+Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dpositions, ne donna-t-elle
+aucun claircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et
+les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort
+singulier[22].
+
+[Note 22: Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un
+mdecin et un procureur qui avaient forc ma porte... Si j'avais pu
+souponner qu'on les avait envoys pour constater que j'tais devenu
+fou...
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+28. Elle tint un journal o furent notes toutes ses fautes; elle
+ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que
+l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans
+de tout Sville, sans compter sa bonne vieille grand'mre (qui
+radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les
+chos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns
+pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.
+
+[Note 23: Sa mre m'a toujours dtest.
+
+ (_Ibid._)
+]
+
+29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24],
+supporta les chagrins de son mari avec une srnit toute comparable
+ celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs
+poux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux
+ l'avenir.--Elle couta avec calme toutes les calomnies qui
+s'levrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit
+son agonie, que tout le monde s'cria: Quelle magnanimit!
+
+[Note 24: On me regardait comme le plus mauvais mari qui ft sur
+la terre, le plus mchant, le dernier des hommes, et ma femme tait un
+ange.
+
+ (_Les Conversations_.)
+]
+
+30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous
+condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de
+paratre magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver nos fins;
+et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir ici
+d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-mme,
+mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous accablent.
+
+31. Et si nos querelles ont ressuscit de vieux contes, et les ont
+surchargs d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous
+le savez, _m'en_ blmer ni quelqu'autre. Ils taient devenus
+traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile notre
+gloire par un contraste que tous deux nous sommes galement curieux
+d'tablir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les scandales
+morts sont de bons sujets dissquer.
+
+32. Leurs amis cherchrent les rconcilier, puis leurs parens;
+ils empirrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de
+dcider qui l'on doit plutt avoir recours, je suis faiblement port
+pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir
+le divorce, mais peine avaient-ils t pays de quelques frais
+prliminaires que Don Jos vint mourir.
+
+33. Il mourut, et bien mal propos, car d'aprs ce que m'en ont
+rapport les avocats au fait de ces sortes de lois (malgr la
+circonspection et l'obscurit ordinaire de leur langage), sa mort
+arriva pour prvenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre
+la sensibilit publique qui dans cette occasion fut singulirement
+mue.
+
+34. Mais hlas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilit
+publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets
+renvoys, un juif prit l'une de ses matresses, un prtre l'autre.--Au
+moins l'a-t-on racont. J'interrogeai les mdecins aprs son dcs;
+il mourut de la fivre lente appele tierce, et il laissa sa femme en
+proie sa haine.
+
+35. Cependant Jos tait un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour
+le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on
+ne pourrait gure lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions
+excdrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que
+celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait t
+mal lev, c'est qu'il tait n bilieux.
+
+36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualits ou de ses dfauts, il
+avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel
+moment pour lui que de se trouver seul auprs de son triste foyer,
+autour de ses dieux domestiques briss en morceaux. Sa sensibilit
+ou sa fiert ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors
+Commons_.--Il mourut donc[25].
+
+[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des
+divorces, en Angleterre.
+
+J'tais la merci de mes cranciers. Je fus oblig de vendre
+Newstead, ce que je n'aurais pas os faire du vivant de ma mre...
+La ncessit la plus imprieuse m'a seule dcid ce sacrifice. Il
+fallait rembourser ce que j'avais reu de Lady Byron... Du moment que
+j'eus mis mes affaires en rgle, je quittai l'Angleterre, mais avec
+l'intention de n'y jamais revenir.
+
+ (MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.)
+]
+
+37. tant mort intestat, Juan demeura l'unique hritier d'un procs,
+de plusieurs fermes et terres qui, l'aide de soins et d'une longue
+minorit, promettaient de bien tourner entre ses mains. Ins devint
+seule sa tutrice, ce qui tait sagement fait et conforme aux justes
+voeux de la nature. Un fils unique, confi une mre veuve, est lev
+bien mieux que tout autre.
+
+38. En sa qualit de la plus sage des pouses et mme des veuves, elle
+dcida que Don Juan devait tre une merveille, digne en tout de sa
+trs-noble race (son pre tait de Castille, sa mre de l'Aragon). Et
+pour qu'il se montrt un chevalier accompli, dans le cas o notre sire
+roi aurait encore guerroyer, il apprit l'art de monter cheval,
+celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une
+forteresse--ou un couvent.
+
+39. Mais ce que dsirait le plus Donna Ins, ce dont elle s'assurait
+par elle-mme chaque jour avant tous les savans matres qu'elle
+runissait autour de son fils, c'tait que la plus stricte morale
+prsidt son ducation: elle s'informait avec soin de ses sujets
+d'tudes, et l'on commenait d'abord par les lui soumettre tous;
+aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'tait drobe aux
+regards de Juan, l'exception de l'histoire naturelle.
+
+40. Il tait profondment vers dans les langues,--surtout les mortes;
+dans les sciences, les plus abstraites de prfrence; dans les arts,
+ceux au moins dont on ne faisait plus communment usage. Mais on ne
+lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitt
+de la reproduction des espces; on et craint de le rendre vicieux.
+
+41. Ses tudes classiques donnrent quelque inquitude, cause des
+indcens amours des dieux et des desses, qui, dans le premier ge,
+occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets
+ou de pantalons. Ses rvrends tuteurs encouraient quelquefois le
+blme, et se voyaient forcs de demander une espce de grce pour leur
+_nide_, leur _Iliade_ et leur _Odysse_, car Donna Ins redoutait la
+mythologie.
+
+42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moiti de ses vers;
+Anacron offre une morale encore plus relche; on trouve peine dans
+Catulle une pice de vers qui soit dcente, et pour Sapho, son ode ne
+me semble pas d'un bon exemple, en dpit de ce que dit Longin, qu'il
+n'y a pas d'hymne o le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant,
+les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible
+glogue commenant par _Formosam pastor Corydon_.
+
+[Note 26: Ina m en ti peri antn pathos phopnetai, pathn de
+sunodos.
+
+ (LONGIN, Section X.)
+]
+
+43. L'impit hardie de Lucrce est une nourriture indigeste pour de
+jeunes estomacs, et je ne puis pardonner Juvnal, malgr la droiture
+de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, pouss la franchise jusqu'
+la grossiret. Quant Martial, quel est l'homme bien lev qui
+aimerait ses dgotantes pigrammes?
+
+44. Juan tudiait sur la meilleure dition expurge par des hommes
+instruits, qui judicieusement avaient plac hors de la vue des
+coliers les endroits les plus obcnes. Seulement, dans la crainte de
+dfigurer par ces rognures leur modeste pote et par piti pour ses
+membres mutils, ils les avaient tous ajouts dans un appendice[27],
+ce qui rellement vite la peine de faire un index.
+
+[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une dition comme
+celle-ci, avec toutes les pigrammes licencieuses de Martial rejetes
+ la fin.
+
+ (_Note de Byron._)
+]
+
+45. Car, au lieu d'tre parpills dans toutes les pages, nous les
+voyons runis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de
+bataille pour lutter contre l'ingnuit de la jeunesse future, jusqu'
+ce que quelque diteur moins rigide les desserre pour les replacer
+dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un
+de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indcemment
+encore.
+
+46. Le missel (c'tait le missel de famille) tait aussi orn
+d'espces de grotesques enlumins, tels qu'on en trouve dans beaucoup
+de vieux livres de messe. D'expliquer comment, aprs avoir jet les
+yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de
+les reporter sur le texte et les prires, c'est plus que je ne saurais
+faire.--Au reste, la mre de Don Juan garda ce livre pour elle, et en
+donna un autre son fils.
+
+47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homlies et
+des vies de tous les saints. Endurci Chrysostme et Jrme, il
+ne trouvait pas ces tudes trop rigoureuses: mais pour acqurir et
+fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de dsigner, n'est
+comparable saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait
+envier au lecteur ses garemens.
+
+48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre dfendu.--Je ne
+puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce systme
+d'ducation soit le seul convenable. Elle le quittait peine des
+yeux; ses femmes taient vieilles, ou si elle en prenait une jeune,
+c'tait, soyez-en sr, un vritable pouvantail. Elle en agissait dj
+ainsi du vivant de son mari, et je le recommande toutes les pouses.
+
+49. Le jeune Juan croissait en grces et en vertus; charmant six
+ans, il promettait onze d'avoir les plus beaux traits que pt
+dsirer un adolescent. Il tudiait avec ardeur, apprenait facilement,
+et semblait tre en tout sur le chemin du Paradis, car il passait
+la moiti de son tems l'glise, l'autre avec ses matres, son
+confesseur et sa mre.
+
+50. J'ai dit qu' six ans c'tait un enfant charmant; douze il tait
+aussi beau, mais plus calme: dans sa premire enfance il avait t un
+peu sauvage, mais il s'tait adouci au milieu d'eux, et leurs efforts
+pour touffer son premier naturel avaient t couronns de succs;
+du moins tout portait le croire. Le bonheur de sa mre, c'tait de
+vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.
+
+51. J'avais bien mes doutes, et peut-tre les ai-je encore; mais ce
+que je dis n'est pas fond. Je connaissais son pre, et je juge assez
+bien les caractres;--mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du
+fils par le pre; lui et sa femme taient un couple mal assorti,--mais
+le scandale m'est odieux;--je me dclare contre tous ceux qui
+mdisent, mme en riant.
+
+52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais
+dire,--telle est ma manire de voir,--que, si j'avais un fils unique
+ lever (grces Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Ins
+que je le renfermerais pour apprendre son catchisme.--Non,--non,--je
+l'enverrais au collge, car c'est l que j'ai appris ce que je sais.
+
+53. C'est l qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi
+que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que
+depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_.
+Je crois que je me suis trop livr comme bien d'autres cette espce
+d'tude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais mari;--mais il me
+semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut lever les enfans.
+
+54. Le jeune Juan, l'ge de seize ans, tait grand, beau, svelte;
+mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas smillant comme un
+page. Tout le monde, except sa mre, le prenait pour un homme; mais
+Ins devenait furieuse, et se mordait les lvres pour ne pas clater
+avec violence, si quelqu'un venait le lui dire. Car elle ne pouvait
+s'empcher de voir dans la prcocit quelque chose d'atroce.
+
+55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distingues par leur
+modestie et leur dvotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle
+tait jolie, j'offrirais l'ide bien faible d'une foule de charmes qui
+lui taient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel
+l'Ocan, la ceinture Vnus et l'arc Cupidon (mais, cette dernire
+comparaison est fade et use).
+
+56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son
+sang n'tait pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays
+c'est une espce de crime). Lorsque tomba la fire Grenade, et que
+Boabdil gmit d'tre forc de fuir, quelques-uns des anctres de
+Julia passrent en Afrique, d'autres restrent en Espagne, et son
+archi-grand'mre prfra ce dernier parti.
+
+57. Alors elle pousa (j'oubliais sa gnalogie) un hidalgo qui, par
+cette union, altra le noble sang qu'il transmit ses enfans. Ses
+pres auraient frmi de cette alliance; car, sur ce point, tels
+taient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en
+famille, et qu'on les voyait, chaque degr, pouser leurs cousins,
+leurs oncles ou leurs nices; puisant ainsi leur sang mesure qu'ils
+en tendaient les rameaux.
+
+58. Cette paenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits
+de ceux dont elle fltrissait le sang. De la souche la plus laide de
+l'Espagne sortit tout--coup une gnration pleine de charmes et de
+fracheur. Les fils n'taient plus rabougris, ni les filles plates:
+mais la rumeur publique (j'espre bien la faire cesser) assure que
+la grand'mre de Donna Julia dut l'amour plutt qu' l'hymne les
+hritiers de son mari.
+
+59. Quoi qu'il en puisse tre, cette famille alla toujours en
+embellissant jusqu' ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui
+laissa une fille unique. Mon rcit sans doute a dj fait deviner
+que cette fille unique ne peut tre que Julia (dont je vais avoir
+l'occasion de parler long-tems). Elle tait marie, charmante, chaste,
+et ge de vingt-trois ans.
+
+60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) taient grands et noirs:
+elle en adoucissait la vivacit lorsqu'elle tait silencieuse; mais
+quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dpit de ses
+charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que
+de tout autre chose. On dcouvrait sous ses paupires un sentiment qui
+n'tait pas le dsir, mais peut-tre le serait-il devenu si son ame,
+en se peignant dans ses yeux, ne les et ainsi rendus le sige de la
+chastet.
+
+61. Ses cheveux polis taient rassembls sur un front brillant de
+gnie, de douceur et de beaut; l'arc de ses sourcils semblait model
+sur celui d'Iris; ses joues, colores par les rayons de la jeunesse,
+avaient quelquefois un clat transparent, comme si dans ses veines et
+circul un fluide lumineux. En un mot, elle tait doue d'une figure
+et d'une grce vraiment singulires. Sa taille tait leve.--Je hais
+les femmes exigus.
+
+62. Elle tait marie depuis quelques annes, et un homme de
+cinquante ans: de tels maris il en est foison. Pourtant, mon avis,
+au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq,
+surtout dans les contres plus rapproches du soleil; et, maintenant
+que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, mme de la plus
+farouche vertu, prfrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente
+ans.
+
+63. Il est bien dplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est
+entirement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache notre
+faible matire, et la fait brler, rtir et bouillir), qu'en dpit
+des jenes et des prires, la chair soit fragile, et l'ame si facile
+abuser. Dans les climats brlans il y a bien plus d'exemples de ce que
+les hommes appellent galanterie, et les dieux adultre.
+
+64. Heureux les peuples du moral septentrion! L, tout est vertu,
+et la saison des frimas n'y montre le pch que sous un vtement de
+glace. (C'tait la neige qui mettait saint Antoine la raison.) L,
+les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent
+le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est l un vice
+valuable[28].
+
+[Note 28: On sait qu'en Angleterre les dlits contre la pudeur,
+les adultres et les viols, sont soumis des amendes pcuniaires,
+normes il est vrai, mais qui entranent la prison dans les cas
+seulement o le coupable se trouve dans l'impossibilit de les
+acquitter.]
+
+65. Alphonso, c'tait le nom du mari de Julia, tait un homme encore
+de bonne mine, et qui, sans tre fort chri, n'tait pas non plus
+dtest. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant
+d'un commun accord leurs mutuels dfauts, et n'tant exactement ni un
+ni deux. Cependant, Alphonso tait jaloux, mais il se gardait de le
+paratre; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse.
+
+66. Julia tait,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna
+Ins. Il y avait peu de rapports dans leurs gots, car Julia n'avait
+jamais crit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car
+la mchancet veut tout expliquer) qu'Ins, avant le mariage de Don
+Alphonse, avait oubli avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;
+
+67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait
+bien purifi les sentimens, elle avait tmoign la mme affection
+l'pouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle
+flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait
+l'loge du bon got d'Alphonso. De cette manire, si elle ne faisait
+pas taire la mdisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses
+coups moins redoutables.
+
+68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du
+monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle
+ne le laissa pas souponner: peut-tre ne sut-elle rien, ou ne s'en
+embarrassa-t-elle pas, soit par indiffrence ou par habitude. Je ne
+sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets
+dans cette occasion.
+
+69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le
+caressait; c'tait une chose bien naturelle et nullement inquitante,
+quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en
+aurais galement souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce
+lger surcrot d'annes opre de singuliers changemens, surtout chez
+les peuples brls du soleil.
+
+70. Quelle qu'en ft la cause, il est sr qu'ils taient changs. La
+jeune dame restait quelque distance, et le jeune homme tait devenu
+timide. Leurs regards taient baisss, leurs salutations presque
+muettes, leurs yeux singulirement embarrasss. Sans doute bien des
+gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela;
+pour Juan, il n'en avait pas plus l'ide que de l'Ocan ceux qui ne
+l'ont jamais vu.
+
+71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de
+Julia; quand sa jolie main tremblante s'loignait de celle de Juan,
+elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et lger, si lger,
+que l'esprit hsitait encore le croire; mais il n'est pas de
+magicien qui ait opr, avec la baguette et tout le savoir d'Armide,
+un changement comparable celui que ce lger toucher produisait sur
+le coeur de Juan.
+
+72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard
+avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire
+que son ame brlante nourrissait mille penses qu'elle ne pouvait
+avouer, mais qu'elle chrissait mesure qu'elles y taient plus
+comprimes. L'innocence elle-mme a ses ruses; elle n'ose mettre dans
+ses aveux une entire franchise, et le premier matre de l'amour c'est
+l'hypocrisie.
+
+73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurit, elle
+finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui prsagent une
+tempte affreuse, la discrtion de ses yeux signale ses sentimens
+intimes. On aperoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la
+froideur, la colre, le ddain ou la haine, sont des masques dont elle
+se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.
+
+74. Ils en vinrent bientt aux soupirs, et la rsistance les rendit
+plus profonds; aux oeillades, plus dlicieuses parce qu'elles taient
+drobes. Leurs joues brlantes se colorrent quand leur coeur ne
+pouvait rien se reprocher encore. son arrive on prouvait de
+l'motion; son dpart, de l'inquitude, et tout cela tait autant
+de lgers prludes la possession, que les jeunes amans ne peuvent
+viter, et qui servent seulement prouver que l'amour est fort
+embarrass pour s'introduire chez un novice.
+
+75. Pauvre Julia! son coeur tait dans une situation dsespre; elle
+sentit qu'il s'en allait, et rsolut de faire la plus noble rsistance
+pour son bien et celui de son poux, de son honneur, de sa gloire,
+de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame
+dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora
+les grces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le
+mieux aux cas fminins.
+
+76. Elle fit voeu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit
+ sa mre une visite. Ses regards se portrent vivement sur la porte
+quand elle s'ouvrit; grces la Vierge, c'tait un autre qui entrait.
+Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.--On ouvre
+encore, ce ne peut tre que lui; c'est sans doute Juan?--Non! J'ai
+peur que la nuit suivante on ait oubli de prier la sainte Vierge.
+
+77. Maintenant elle trouve plus convenable une femme vertueuse de
+lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expdient
+honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation
+sur son coeur; c'est--dire quelque chose au-del de ce sentiment de
+prfrence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus
+aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement
+des frres.
+
+78. Et si, mme par hasard (que sait-on? le diable est bien fin),
+elle dcouvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre
+encore, tel ou tel amant venait lui plaire, une femme vertueuse
+rprime de telles ides, il est plus beau pour elle de savoir les
+gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille
+aux jeunes dames d'en faire l'preuve.
+
+79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables l'amour divin,
+ravissans, immaculs, purs et sans mlange, aussi dlis que la pense
+des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modles. Il
+existe un amour platonique, parfait, tel enfin que le mien. Ainsi
+parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je
+pens, si j'eusse t l'objet de ses clestes rveries.
+
+80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans
+danger. On peut baiser une main, puis mme une lvre: pour moi, je
+suis tranger ces procds-l; mais _coutez_! Ces liberts sont
+les dernires qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus
+loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis
+bien tems.
+
+81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais
+l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan.
+Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une
+flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle
+douce persuasion l'amour et elle-mme lui apprendraient--je ne sais
+vraiment quoi, et Julia non plus.
+
+82. Forte de ces belles intentions, et ayant arm contre toutes les
+preuves la puret de son ame, persuade qu' l'avenir elle
+serait invincible, et que son honneur tait un rocher ou une digue
+inattaquable, Julia, ds cette heure, eut l'extrme sagesse de dposer
+toute espce d'inquitans remords; mais si elle fut toujours matresse
+d'elle-mme, c'est ce que nous ferons voir par la suite.
+
+83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain
+qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait gure appeler les griffes du
+scandale, et dans ce cas-l mme, satisfaite de n'avoir rien fait de
+blmable, son coeur tait tranquille. Le repos de la conscience donne
+tant de srnit! Les chrtiens se sont mutuellement rtis, bien
+persuads que les aptres en eussent fait autant qu'eux.
+
+84. Et si, pendant ce tems, son mari venait mourir, mais le ciel la
+prserve d'en avoir pu concevoir l'ide, mme en songe (et alors elle
+soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle
+perte; mais enfin, suppos que ce moment pt arriver. Je dis seulement
+supposons,--_inter nos_ (c'est--dire _entre nous_, car Julia pensait
+en franais; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).
+
+85. Je dis donc suppos cette supposition: Juan, ayant alors
+l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement une dame
+de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en
+attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas aprs tout
+bien grand, quand il apprendrait les lmens de l'amour; j'entends les
+lmens sraphiques des habitans du ciel.
+
+86. Assez pour Julia. Revenons maintenant Don Juan. Pauvre enfant!
+il n'avait nulle ide de ce qu'il prouvait; il ne pouvait en deviner
+la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il
+se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il
+n'imaginait pas qu'elle ft naturelle, et que, loin d'tre redoutable,
+elle pt, avec un peu de patience, devenir ravissante.
+
+87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accabl, il quittait
+sa demeure pour la solitude des bois: tourment d'une blessure qu'il
+n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds,
+les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors
+il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un
+sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.
+
+88. Oh! amour, c'est dans un tel dsert o s'entrelacent le transport
+et la scurit, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es
+un dieu vraiment divin. Les vers du pote, que je cite[29] ne sont
+pas mauvais, l'exception du second, o l'entrelacement du transport
+et de la scurit s'entrelace une phrase de quelque obscurit.
+
+[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).]
+
+89. Le pote, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens
+et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a,
+ou pourra dans l'occasion prouver, savoir que l'on n'aime pas
+tre drang la table ni au lit.--Je n'en dirai pas davantage sur
+l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment;
+mais je dsire ici fermer la porte par la scurit[30].
+
+[Note 30: C'est--dire: Je dsire terminer cette digression par
+le mot _scurit_. M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]
+
+90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait
+ des penses innarrables; ensuite il se perdait dans les sombres
+rduits o se croisent les normes rameaux du lige. C'est l que les
+potes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est l que nous tous
+nous allons les relire, et juger du mrite de nos sujets et de
+nos vers, moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient
+inintelligibles.
+
+91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) s'entretenir
+avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entirement les
+peines de son coeur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, des
+ides qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il
+devenait mtaphysicien avant de s'tre lui-mme sond.
+
+92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
+de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
+t crs; il songeait aux tremblemens de terre et la guerre, au
+nombre de milles qui pouvaient former la circonfrence de la lune;
+aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent la connaissance
+exacte des cieux, et aprs tout cela, il revenait aux yeux de Donna
+Julia.
+
+93. La vraie sagesse peut voir, dans les penses de cette espce, une
+noble curiosit et une avidit sublime dont quelques-uns apportent
+le germe en naissant; mais la plupart ont appris s'en troubler
+l'esprit, on ne sait pourquoi. Il tait tonnant qu'une si jeune tte
+pt se soucier de la marche du firmament; mais si, selon vous, la
+philosophie l'inspirait alors, elle fut bientt, selon moi, seconde
+par la voix de la pubert.
+
+94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix
+dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux
+ombrages sacrs, au tems o les desses se montraient aux hommes.
+Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il
+interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait
+beaucoup gagn,--et que pour lui, il avait perdu son dner.
+
+95. Quelquefois il revenait ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais
+comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi,
+l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique:
+on et dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens,
+et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques
+contes de bonnes vieilles femmes.
+
+96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours
+triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rveries,
+les chants des potes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait
+rellement besoin: un sein sur lequel il pt reposer sa tte...,
+entendre un coeur battre d'amour; et--bien d'autres choses que j'ai
+oublies, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de mentionner.
+
+97. Ces promenades solitaires, ces rveries profondes, ne pouvaient
+chapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'tait
+pas son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est
+que Donna Ins ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses
+soupons: soit qu'elle n'et vu, ou n'et voulu rien voir, ou soit,
+comme les plus habiles, qu'elle ne l'et pas pu.
+
+98. Ceci peut paratre singulier, et pourtant, rien de plus commun.
+Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits crits
+des pouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement qu'elles
+violent? (Je l'ai oubli, et, selon moi, il ne faut pas citer au
+hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mmes maris sont
+jaloux, ils font toujours quelque bvue que leurs dames viennent nous
+raconter.
+
+99. Un vritable poux est toujours souponneux; mais il n'en est pas
+plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait rien, il devient
+l'artisan de sa propre disgrce, en accueillant un intime ami rempli
+de vices; l'accident est ds-lors invitable, et quand l'pouse et
+l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupfait de leur corruption,
+et non pas de sa propre sottise.
+
+100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgr toute leur
+vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de
+l'histoire de la matresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss
+Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient dranger le plan
+de vingt annes; tout est perdu: alors la mre crie, le pre jure et
+demande pourquoi diable il a des hritiers.
+
+101. Mais Ins tait si souponneuse et si clairvoyante, que je suis
+forc de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret
+d'abandonner Juan cette nouvelle tentation. Quel tait ce motif?
+c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-tre voulait-elle ainsi
+couronner son ducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don
+Alphonso, dans le cas o il aurait eu de la vertu de sa femme une
+opinion exagre.
+
+102. Un jour, c'tait un jour d't,--c'est vraiment une saison
+dangereuse que l't, et mme le printems, depuis les derniers jours
+de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais en
+tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison,
+mais bien de vracit, qu'il est des mois dans lesquels la nature se
+plat rpandre les plaisirs. Si celui de mars a ses livres, mai
+doit avoir son hrone[31].
+
+[Note 31: M. A. P. a traduit: Il est des mois o la nature
+se complat _dans certains caprices_: mars _est renomm pour ses
+livres_, mai _veut qu'on parle de ses hrones_. Byron semble avoir
+employ l'expression _hrone_, parce qu'elle forme un jeu de mots
+avec celle de _hare_, livre, qu'on prononce _hre_.]
+
+103. C'tait donc un jour d't,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude
+dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des sicles et des
+annes, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espces de
+maisons de poste o les destins changent de chevaux, et font changer
+de ton l'histoire. Ensuite ils traversent, bride abattue, les
+empires et les rpubliques, et ne laissent gure aprs eux que la
+chronologie, si vous en exceptez les post-obits thologiques[32].
+
+[Note 32: C'est--dire les messes et _recommandises_ fondes
+perptuit par les moribonds, pour le repos de leur ame.]
+
+104. C'tait le 6 juin, vers six heures et demie, peut-tre mme plus
+prs de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau que ceux
+destins aux houris, dans les profanes cieux dcrits par Mahomet
+et par Anacron Moore,--Moore, qui furent accords la lyre, les
+lauriers et tous les trophes de la victoire potique. Il tait digne
+de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems encore[33]!
+
+[Note 33: C'tait cette poque que Moore recevait en dpt les
+Mmoires de Byron, et qu'il jurait de les publier aprs la mort de son
+confiant ami.]
+
+105. Elle s'y assit, mais elle n'tait pas seule. Je ne sais pas au
+juste comment s'tait mnage une pareille entrevue; je le saurais,
+d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se
+taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'tre
+sr que c'est Julia et Juan qui se trouvent l, face face.--Quand
+deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage
+chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.
+
+106. Qu'elle tait belle en le regardant! L'motion de son coeur avait
+color ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O amour,
+quelle est donc la mystrieuse perfection de ton art? il donne au
+faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent
+eux-mmes ces sages mortels que tu as envelopps de tes filets!--Le
+prcipice ouvert sous les pas de Julia tait immense; mais la
+confiance que lui donnait sa vertu l'tait galement.
+
+107. Elle pensa ses propres forces, la jeunesse de Juan, au
+ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi
+conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. dire vrai, je
+n'aime pas que cette ide lui soit venue; car c'est un nombre rarement
+propre donner du coeur; et dans tous les climats, sur la neige ou
+sous l'quateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance.
+
+108. Quand quelqu'un dit: Je vous ai rpt _cinquante_ fois, il
+veut chercher querelle, et souvent il y russit. Quand les potes
+disent: J'ai fait _cinquante_ vers; ils vous font craindre de
+les leur entendre rciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les
+voleurs font leurs coups; c'est _cinquante_ ans qu'il est vraiment
+rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup
+obtenir avec _cinquante_ louis.
+
+109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidlit; elle
+aimait Don Alphonso; elle formait intrieurement tous les sermens
+qu'on adresse d'ici-bas aux divinits de l-haut, de ne jamais
+souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui
+ft contraire la sagesse: tout en mrissant ces rsolutions, et
+d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains tait appuye
+languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait
+ne toucher que la sienne propre.
+
+110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait
+dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait
+indiquer qu'elle luttait avec des penses qu'elle ne pouvait touffer.
+Certainement, la mre de Juan avait bien tort, aprs avoir tant
+surveill son fils pendant plusieurs annes, de laisser ensemble
+ce couple imprudent. Je suis sr que ma mre en et agi tout
+autrement[34].
+
+[Note 34: M. A. P. a oubli de traduire cette jolie strophe.]
+
+111. Peu peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma
+doucement, mais d'une manire sensible, la pression qu'elle recevait;
+elle semblait dire: Retenez-moi si vous voulez. Cependant elle ne
+voulait presser les doigts de Juan que d'une treinte platonique; elle
+les et lchs comme une couleuvre ou un crapaud, si elle et imagin
+qu'un semblable mouvement pouvait faire natre des sentimens dangereux
+pour une pouse prudente.
+
+112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous
+vous voudriez faire: ses jeunes lvres remercirent la main par un
+reconnaissant baiser; et aussitt, confus de son ivresse, il la quitta
+avec l'air du dsespoir, comme s'il et commis un crime. Combien
+l'amour est timide la premire fois! Julia rougit, mais ne se
+courroua pas: elle chercha parler, mais elle retint sa langue, tant
+sa voix tait affaiblie.
+
+113. Le soleil disparat, et la jaune Phoeb se lve[35]: mais, par
+malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donn cet astre le
+surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observ de trop bonne heure.
+Les plus longs jours, mme le 24 de juin, ne voient jamais autant
+d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en claire
+en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'anne elle
+atteste sa modestie[36]?
+
+[Note 35: Les traducteurs ont substitu l'pithte _ple_ celle
+de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand
+pote descriptif qui ait jamais t, s'est servi ici de l'adjectif
+_yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont ples, et non pas
+elle.]
+
+[Note 36: M. A. P. traduit: _Pourtant on admire_ son aspect
+modeste pendant qu'elle parcourt les cieux. Byron veut dire ici que
+toutes les nuits claires par la lune sont aussi indcentes que les
+trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.]
+
+114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme
+qui permet l'ame oppresse de se mettre l'aise, sans lui donner la
+libert d'appeler la conscience son secours. La lumire argente
+qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une beaut, d'un
+charme si profond, pntre aussi notre coeur, et le jette dans une
+tendre langueur, bien loigne d'tre le repos[37].
+
+[Note 37: J'ai traduit mot mot. M. A. P. a cru devoir
+paraphraser ainsi l'ide de Byron: Cette lumire pntre dans le
+coeur, et y rpand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de
+l'indiffrence.]
+
+115. Julia tait assise prs de Juan, demi embrasse, et cartant
+demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils
+reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait pas
+de danger, et qu'il tait facile de dbarrasser sa taille; mais alors
+la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste; je ne
+m'y arrterai pas; je suis mme presque fch d'en avoir commenc le
+rcit.
+
+116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions errones, c'est par
+cet empire imaginaire que ton systme nous accorde sur les penchans
+les plus imptueux du coeur, que tu as ouvert une route plus immorale
+que ne le firent jamais potes ou romanciers.--Tu es un niais, un sot,
+un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un
+entremetteur[38].
+
+[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: _Pendant ta vie_ tu
+as t tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses. Il ne
+s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses
+crits.]
+
+117. La voix de Julia s'teignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au
+moment o tous les discours auraient t inutiles; ses beaux yeux
+taient noys dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans
+cause? Mais, hlas! qui peut aimer et conserver la sagesse? Les
+remords, cependant, luttaient contre ses dsirs: elle rsistait encore
+un peu, elle se repentait beaucoup. Jamais, jamais! murmurait-elle,
+et elle consentait tout.
+
+118. On dit que Xercs offrait une rcompense ceux qui pourraient
+lui trouver un nouveau plaisir. Cette dcouverte tait, selon moi,
+bien difficile, et sa majest n'aurait pu la payer trop cher. Pour
+moi, pote rempli de modration, je suis heureux d'un peu d'amour (ce
+que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas aprs de nouveaux
+plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!
+
+119. O plaisir! rellement tu es une douce chose, bien que nous
+devions tous tre damns pour toi. Chaque printems je jure de rformer
+ma vie avant la fin de l'anne, et mes voeux de chastet finissent
+toujours par s'envoler. Cependant cette anne, je pense, il serait
+encore possible de les tenir. J'en suis vraiment dsol, j'en rougis
+de honte: mais c'est l'autre hiver que je remets ma conversion.
+
+120. Ici ma chaste muse va se permettre une libert.--Ne tremblez pas,
+lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'tre pudique, et
+vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette libert est une licence
+potique qui peut donner mon plan quelque irrgularit; et, comme
+je suis hautement pntr des rgles d'Aristote, il est convenable de
+demander pardon quand je viens les violer.
+
+121. Cette libert consiste esprer que le lecteur voudra bien, du
+6 juin (jour fatal sans lequel le dfaut d'action aurait rendu
+inutile tout mon talent potique), se transporter plusieurs mois
+de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien
+que c'tait en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour
+prcis.--Cette date est un peu obscure.
+
+122. Nous causerons de ceci tout l'heure.--Il est doux d'entendre,
+au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argents de l'Adriatique,
+la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant,
+fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'toile du soir se lever;
+il est doux d'couter les vents de la nuit murmurer de feuille en
+feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s'levant du sein
+de l'Ocan sur le sommet des montagnes.
+
+123. Il est doux d'entendre les fidles aboiemens du chien de garde
+accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de
+savoir qu'il y a dans cet endroit un oeil qui remarquera notre venue,
+et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'tre
+veill par l'alouette, ou berc par la chute des eaux; doux est le
+bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,
+le bgaiement et les premiers mots d'un enfant.
+
+124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par
+milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'chapper au
+tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont
+pour l'avare les monceaux d'or, et pour un pre la naissance de son
+premier n. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le
+pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.
+
+125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprvue d'une vieille
+dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous
+faisait, nous jeunes, attendre mille fois trop long-tems son train,
+son or, ou ses proprits. Il se plaignait toujours, mais son corps
+tait si robuste que tous les Isralites furieux voulaient mettre en
+pices ses hritiers pour leurs maudites crances aprs dcs.
+
+126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'pe, soit avec
+la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en faire
+natre une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille,
+et l'ale en barrique; douce est pour nous la crature faible que
+nous dfendons contre tout le monde; doux enfin le collge que nous
+n'oublions jamais, et qui nous oublie si promptement.
+
+127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et
+brlant amour.--Seul il reste grav dans notre ame, comme dans celle
+d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science
+a t branl et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de
+comparable cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu
+peindre par le feu ravi des cieux par le tmraire Promthe.
+
+128. L'homme est un trange animal, et il fait un singulier usage de
+ses facults et des diffrens arts. Avant tout il aime essayer mille
+espces d'preuves pour attirer l'attention sur lui. Dans ce sicle
+qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs trteaux.
+Mieux vaudrait rechercher d'abord la vrit, au risque de spculer sur
+l'imposture, aprs avoir perdu son tems.
+
+129. Combien n'avons-nous pas vu de dcouvertes opposes (signes
+d'un gnie vritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez,
+l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-l nous
+les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des
+fuses Congrves[39].
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+[Note 39: Ces fuses, inventes par sir W. Congrve, sont de
+petites bombes dont l'effet est plus sr et beaucoup plus meurtrier
+que celui de l'obus; elles portent une mche inextinguible. Elles
+furent employes, avec un succs trop meurtrier, Waterloo.]
+
+130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que
+l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n'a
+pas satisfait autant que l'appareil invent dans les premires sances
+de la socit des amis des hommes, par le moyen duquel on dsasphyxie
+gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems!...
+
+131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+132. Ce sicle est encore celui de dcouvertes pour tuer les corps et
+sauver les ames; elles sont propages dans les meilleures intentions.
+Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du charbon
+de terre n'est plus dangereuse, et les voyages Tombuctoo, les
+excursions vers les ples peuvent servir au bonheur des hommes autant
+que Waterloo leur malheur.
+
+[Note 40: Clbre chimiste anglais.]
+
+133. L'homme est un phnomne, un je ne sais quoi, une merveille
+au-del de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une piti sur
+cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le
+crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils dsirent,
+mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la richesse, ils
+en trouvent la route seme d'cueils, et quand le but est atteint nous
+mourons; vous le savez,--et alors--
+
+134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne
+nuit;--et revenons notre histoire. C'tait en novembre, quand
+les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines
+paraissent chenues et jettent un chapeau clatant de blancheur
+sur leurs manteaux azurs; quand la mer vient mugir autour des
+promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le
+soleil moins ardent disparat sur les cinq heures.
+
+135. C'tait, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas
+de lune, pas une toile; un vent doux ou furieux par intervalles, et
+dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute
+une famille entourait. Il y a dans cette espce de flamme quelque
+chose de gai, mme quand le soleil d't n'est obscurci d'aucun nuage.
+J'aime singulirement le feu et les grillots, aussi bien que les
+homars, la salade, le champagne et les causeries.
+
+[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, Londres, la garde
+urbaine; ce qu'taient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]
+
+136. Il tait minuit.--Donna Julia dans son lit dormait
+probablement--lorsqu' sa porte s'leva un bruit capable de rveiller
+les morts, s'ils l'eussent jamais t auparavant; car nous avons
+tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois,
+rveills. La porte tait ferme, mais une voix et des doigts
+donnrent la premire alarme; on entendit: Madame!--Madame!--Chut!
+
+137. Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon matre, avec la
+moiti de la ville sa suite.--Vit-on jamais une chose plus affreuse?
+Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hlas, retirez donc
+plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent maintenant l'escalier,
+dans une seconde ils seront ici; il pourrait peut-tre s'chapper.--La
+fentre n'est certainement pas si haute!
+
+138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et
+des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems maris,
+taient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait
+outrager la drobe le front d'un poux: une pareille conduite tait
+trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes
+suivraient bientt son exemple.
+
+139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre taient les
+soupons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y
+avait bien de la grossiret lever ainsi une arme autour du lit
+nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et prendre
+des laquais arms d'pes et de flambeaux pour attester l'affront
+qu'il craignait le plus de recevoir.
+
+140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez
+bien que je ne dis pas qu'elle n'et pas dormi), se mit en mme tems
+ crier, biller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui
+tait au fait de tout, elle se htait de rejeter la couverture du lit
+en morceau pour donner penser qu'elle-mme venait d'en sortir. Je ne
+sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver
+que sa matresse n'avait pas couch seule:
+
+141. Mais il tait croire que la dame et sa suivante taient deux
+pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et
+plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux rsister un homme
+si elles restaient deux. Elles s'taient donc innocemment couches
+cte cte, en attendant que les heures d'absence fussent coules,
+et que l'infme mari et reparu en disant: Chre amie, c'est moi qui
+ai le premier song repartir.
+
+142. Julia retrouva enfin la parole et s'cria: Au nom du ciel, Don
+Alphonso, que prtendez-vous faire? tes-vous devenu fou? Dieu! que ne
+suis-je morte avant d'tre sacrifie un monstre semblable! quel
+est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le spleen!
+pouvez-vous bien me souponner d'une conduite dont l'ide seule
+me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon
+intention, rpondit Alphonso.
+
+143. Il chercha, ils cherchrent, tout fut retourn, cabinet,
+gardes-robes, armoires, embrasures de fentres. Ils trouvrent
+beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules,
+des brosses, des peignes, des ncessaires, et les autres articles
+l'usage des jolies femmes, propres conserver la beaut et entretenir
+la propret. Ils percrent de leurs pes des rideaux et des
+tapisseries, ils arrachrent des volets, ils brisrent des tables.
+
+144. Ils cherchrent sous le lit, et y trouvrent,--peu importe,--ce
+n'tait pas ce qu'ils dsiraient; ils ouvrirent les fentres pour
+dcouvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle,
+la terre tait muette. Alors ils se regardrent les uns les autres.
+Il est trange, et cela me semble mme une bvue, que nul d'entre eux
+n'ait song regarder dans le lit aussi bien que dessous.
+
+145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas.
+Oui, cherchez et recherchez, s'criait-elle; accumulez insultes sur
+insultes, outrages sur outrages. tait-ce pour cela que j'ai pris
+le nom d'pouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre
+souffert mes cts un poux comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai
+plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un seul lgiste
+en Espagne.
+
+146. Oui, Don Alphonso, vous n'tes plus mon poux, si jamais
+toutefois vous avez mrit ce titre. Est-il digne de votre ge?--Vous
+tes votre dixime lustre; cinquante ou soixante ans--c'est bien
+la mme chose. Est-il sage, est-il dcent de faire de pareilles
+recherches pour dshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme
+ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupons
+sur votre pouse?
+
+147. Est-ce pour cela que j'ai ddaign ce que l'on permet
+ordinairement mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux
+et si lourd qu'il et t insupportable toute autre? Hlas! jamais
+il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me
+voyait tellement inquite de mon innocence,--qu'il a toujours dout
+que je fusse marie.--Oh! combien il sera dsol de voir comme je suis
+traite!
+
+148. tait-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42]
+parmi la jeunesse de Sville? Est-ce pour cela que j'vite la plupart
+des runions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux,
+la messe, au thtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela
+que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous conduits (j'y
+mettais mme de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le gnral comte
+O'Reilly, celui-l mme qui prit Alger[43], a prtendu que je l'avais
+trait indignement?
+
+[Note 42: Ce mot rpond celui de _sigisb_ en Italie.]
+
+[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas
+Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son
+arme et sa flotte levrent le sige de la ville en 1774, aprs avoir
+prouv de grandes pertes.
+
+ (_Note de Byron._)
+]
+
+149. Mon coeur n'a-t-il pas t sourd pendant six mois aux soupirs
+et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son
+compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse
+d'Espagne? N'ai-je pas vu mes pieds une foule de Russes et
+d'Anglais? J'ai dsol le comte Strongstroganof, et lord Mount
+Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tu l'anne dernire par
+excs d'amour (et de vin).
+
+150. N'ai-je pas eu deux vques mes pieds? Le duc d'Ichar, Don
+Fernand Nuns? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi?
+Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je
+vous sais gr vraiment d'avoir l'extrme indulgence de ne pas encore
+me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant hros! avec
+votre pe au vent, et votre pistolet arm, ne faites-vous pas l,
+dites-moi, une jolie figure?
+
+151. Voil donc le motif de ce voyage imprvu, de cette affaire
+indispensable avec votre procureur, ce modle de bassesse qui se tient
+droit l-bas comme s'il commenait sentir qu'il a jou le rle d'un
+fou. Je vous mprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite
+est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que
+pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment
+d'intrt pour vous et pour moi.
+
+152. S'il est ici pour dresser un acte, n'empchez pas ce brave
+monsieur de procder; vous avez mis cet appartement dans un bel
+tat;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le
+dsirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec prcision, je ne veux
+pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma
+femme de chambre est dshabille, veuillez mettre la porte vos
+espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les
+yeux.
+
+153. C'est ici le cabinet, l la toilette, de ce ct
+l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voil le sopha, le grand
+fauteuil, la chemine;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je
+voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu' ce que
+vous ayez dcouvert le trou secret qui renferme ce cher trsor. Alors
+veuillez m'en donner aussi le plaisir.
+
+154. Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupons sur
+moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de
+me faire connatre--quel est celui que vous cherchez! Comment le
+nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est
+jeune et agrable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu
+de justes motifs pour ternir ainsi ma rputation.
+
+155. Au moins peut-tre, il n'a pas soixante ans; il serait cet
+ge trop vieux pour tre mis mort, ou pour veiller la jalousie d'un
+mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je
+rougis d'avoir rpandu des larmes, elles sont indignes de la fille de
+mon pre; ma mre pouvait-elle prvoir en me mettant au monde que je
+tomberais au pouvoir d'un monstre!
+
+156. Mais c'est peut-tre d'Antonia que vous tes jaloux? Vous avez
+vu qu'elle dormait mes cts quand vous frapptes la porte avec
+votre suite. Regardez o vous voudrez, nous n'avons rien vous
+cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espre, vous nous
+avertirez; ou, par gard pour la pudeur, vous attendrez un instant
+la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une
+aussi bonne compagnie.
+
+157. J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit
+doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dvorer en silence des
+torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme
+auparavant votre conscience; un jour elle vous demandera raison de
+vos procds mon gard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez
+pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, o est mon mouchoir de poche?
+
+158. Elle s'arrte et retombe sur son oreiller. Elle est ple et ses
+yeux noirs abms dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la
+pluie et les clairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jet
+sur ses joues dcolores: en vain leurs noires boucles cherchent-elles
+ couvrir ses paules charmantes; leur neige se faisait encore jour
+travers.--Ses lvres de rose sont entr'ouvertes, et son coeur bat plus
+fort que sa respiration.
+
+159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans
+cesse dans la chambre bouleverse; puis, tout d'un coup tournant la
+tte, elle intriguait par ses malignes oeillades le matre et ses
+mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, l'exception
+du procureur. Mais celui-ci, fidle jusqu'au tombeau, comme un autre
+Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y
+en et; car elles devaient toujours tre apaises en justice.
+
+160. Comme un chien en arrt[44], il suivait de ses petits yeux, et
+sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait
+les plus vifs soupons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et
+s'il trouvait justifier une poursuite ou une action judiciaire,
+la jeunesse, la beaut ne le touchaient que faiblement: quant aux
+dngations, il lui fallait des tmoignages faux, mais juridiques,
+pour qu'il y ajoutt foi.
+
+[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).]
+
+161. Cependant Don Alphonso, les yeux baisss, faisait, il faut le
+dire, une triste figure; aprs avoir cherch de cent cts, et trait
+si durement une jeune femme, il n'en tait pas plus avanc; seulement
+il sentait des reproches intrieurs se joindre ceux que son pouse
+venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi
+serrs, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.
+
+162. D'abord il essaya de bgayer une excuse; on ne lui rpondit que
+par des pleurs, des sanglots et les prludes d'une attaque de nerfs,
+lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des
+touffemens, et ce que les patientes choisissent de prfrence.
+Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en
+perspective tous les parens de Julia indigns, et il jugea plus
+propos de ne pas perdre patience.
+
+163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutt balbutier; mais avant
+de s'tre expos servir encore d'enclume au marteau de sa femme,
+la sage Antonia vint l'arrter, en lui disant: Monsieur, je vous
+en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va
+mourir.--Qu'elle aille au diable! murmura Alphonso; mais rien de
+plus: le moment de parler tait pass. Il lana un ou deux regards
+menaans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.
+
+164. Avec lui s'loigna son _posse comitatus_, le procureur
+l'arrire-garde s'arrtant auprs de la porte et se retournant
+toujours jusqu' ce qu'Antonia l'et pouss dehors.--Il tait vraiment
+fch de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-l
+mme, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rvait, la porte
+se ferma sur sa face magistrale.
+
+165. Ds qu'elle fut bien ferme.--Oh! honte, oh! crime, oh! douleur,
+et oh! sexe fminin! comment feriez-vous de semblables choses sans
+perdre l'honneur!--si ce monde, et mme si l'autre n'taient pas
+aveugles? Combien il est rare de trouver des rputations non usurpes!
+mais continuons.--Car je ne suis pas la moiti de ma tche, et il
+faut le dire, non sans grande rpugnance; demi suffoqu, le jeune
+Juan s'lana hors du lit.
+
+166. Il s'tait cach,--je ne prtends pas dire comment, ni expliquer
+dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il s'tait tapi sans
+doute dans un mince espace rond ou carr. Mais de le plaindre d'avoir
+t touff sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni
+ne veux faire; il et mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'tre
+comme le buveur Clarence, plong dans une tonne de Malvoisie[45].
+
+[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamn a mort, en 1478, par
+son frre douard IV. Pour toute faveur, il obtint d'tre noy dans
+un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente
+passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de Shakspeare.)]
+
+167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas
+besoin de commettre un pch dfendu par le ciel et tax par les lois
+humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais
+seize ans, la conscience n'est pas timore comme soixante, lorsque
+rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les -comptes donns
+en fautes, nous voyons que le diable emporte dj les deux cts de la
+balance.
+
+168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait garde: on voit dans
+les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David
+tait devenu pesant, les mdecins, laissant pillules et potions, lui
+avaient conseill de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de
+cataplasme, et comment le remde eut les meilleurs effets[46]. On le
+lui avait peut-tre appliqu diffremment, car David en fut guri, et
+Juan fut prs d'en mourir.
+
+[Note 46: Et le roi David avait vieilli..., et quand on le
+couvrait d'habillemens il n'tait pas rchauff. Ses serviteurs
+cherchrent donc une belle jeune fille dans toute l'tendue d'Isral,
+et lui trouvrent Abisag, la Sunamite; elle tait singulirement
+belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la _connut_ pas.
+
+ (III. _Livre des Rois_, ch. Ier.)
+]
+
+169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitt qu'il aura
+congdi ses misrables: Antonia met son esprit la torture, mais
+elle ne peut concevoir aucun expdient:--comment pourra-t-on soutenir
+une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paratre dans peu
+d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais
+elle pressait de ses lvres dcolores les joues de Don Juan.
+
+170. Il rapprocha ses lvres des siennes, et de sa main, il rejeta en
+arrire les boucles de ses cheveux pars; mme alors, ils ne pouvaient
+faire entirement taire leur amour, ils oubliaient demi leurs
+dangers, leur dsespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir.
+Comment, s'cria-t-elle en fureur, est-ce l le moment de vous amuser
+encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.
+
+171. Remettez une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui peut
+avoir mis mon matre dans le secret? Que va-t-il rsulter de cela?
+Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps;
+est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment
+oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie,
+moi ma place, ma matresse tout, et cela pour ce petit visage de
+fille.
+
+172. Si, du moins, c'tait un brave cavalier de vingt-cinq ou trente
+ans (allons, htez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'oeuvre!
+(En vrit, madame, je ne conois pas votre got;--allons! monsieur,
+l-dedans!)--Mon matre ne doit pas tre loin.--Au moins le voil
+pour le moment renferm. Et si nous pouvons tenir conseil avant le
+jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).
+
+173. L'arrive de Don Alphonso, qui cette fois tait seul, interrompit
+la fidle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna
+l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grce. Au reste, il n'y
+avait rien faire, et sa prsence ne pouvait tre d'un grand secours.
+En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un
+soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.
+
+174. Alphonso s'arrta une minute;--ensuite il commena quelques
+excuses singulires de sa conduite prcdente, non qu'il voult
+justifier ce qu'il avait fait, et, dire vrai, il s'tait montr
+extrmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons
+qu'il ne spcifia pas dans son plaidoyer: tout prendre, son discours
+offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent
+_Rigmarole_[47].
+
+[Note 47: Nous n'avons dcouvert nulle part l'emploi de ce mot. Si
+ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait
+forg pour mystifier ses lecteurs.]
+
+175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une
+de ces bonnes rponses qui donnent, aux dames instruites du faible de
+leurs poux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce
+moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amnent du moins
+un repos, mme quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de
+rtorquer avec fermet, et s'il vous souponne d'une faiblesse, de lui
+en reprocher _trois_.
+
+176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours
+d'Alphonso avec Ins taient connues du public: ce fut donc le
+sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a
+souvent dmontr, cela ne peut pas tre: une dame a toujours des
+raisons justificatives; elle se tut peut-tre par gard pour l'oreille
+de Juan qui avait fort coeur, comme elle ne l'ignorait pas, la
+rputation de sa mre.
+
+177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru
+s'inquiter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait
+pas de l'heureux amant qui la faisait natre, et laissait ainsi
+ses prmisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait
+claircir ce mystre, et l'on peut dire qu'en parlant d'Ins c'tait
+le mettre la piste de Juan.
+
+178. Il suffit d'un rien dans les affaires dlicates, et mieux vaut
+alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne
+me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de
+vers) qui avertit une dame presse de questions trop inciviles, de
+se tenir toujours une certaine distance de la vrit.--Le mensonge
+donne aux dames une grce singulire, et convient mieux leur
+charmante physionomie que tout autre chose.
+
+179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours
+fait: il est peu prs inutile d'essayer une rplique, car leur
+loquence devient alors de la profusion; et quand elles sont puises,
+elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, rpandent
+une larme ou deux, et nous voil dsarms; alors,--et alors,--et
+alors,--nous nous asseyons et soupons.
+
+180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia
+demi refusait, et demi accordait; elle y mettait des conditions
+qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes
+qu'il lui faisait. Tel qu'Adam la porte de son jardin, Alphonso
+gmissait d'une pnitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne
+pas le refuser plus long-tems, quand il trbucha sur une paire de
+souliers.
+
+181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent
+aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la
+forme en tait masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un
+moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent se heurter, mes veines
+frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa
+passion prend un tout autre caractre.
+
+182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son pe, et
+sur-le-champ Julia se prcipite dans le cabinet. Fuis, Juan,
+fuis!--Au nom du ciel.--Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux
+disparatre par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la
+clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso
+furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.
+
+183. On ne dira pas que cet avertissement ne ft pas bon, le mal est
+qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'exprience, et
+c'est une sorte de page que nous impose la destine. En un saut, Juan
+avait quitt l'appartement, en un second il allait tre la porte du
+jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaa de
+le tuer.--Juan se prcipita sur lui.
+
+184. Le combat fut terrible, et la lumire s'teignit. Antonia criait:
+Au voleur! et Julia: Au feu! Nul valet ne s'empressa de venir
+prendre part l'action. Alphonso, battu autant qu'il le dsirait,
+jurait horriblement que ds cette nuit il serait veng, et Juan
+blasphmait une octave plus haut. Son sang tait vif: quoique jeune,
+c'tait un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entranement pour le
+martyre.
+
+185. L'pe d'Alphonso tait tombe avant qu'il et pu la tirer
+du fourreau; et ils se battirent toujours corps corps: fort
+heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir
+ses mouvemens, il et pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il ft
+venu l'apercevoir. O femmes! songez donc la vie de vos poux et de
+vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves!
+
+186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan
+l'tranglait pour l'obliger quitter prise. Le sang (il sortait du
+nez) commena couler; enfin, dans un moment o l'ardeur du combat
+tait un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup dcisif et
+parvient s'chapper, l'exception de son vtement qui reste aux
+mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais l
+finit, je pense, entre les deux hros, toute espce de parit.
+
+187. Enfin les lumires arrivent, les valets et servantes viennent
+contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs,
+Julia vanouie, Alphonso travers la porte, tendu sans mouvement;
+sur la terre, auprs de lui, quelques draperies demi dchires, du
+sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la
+porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scne intrieure,
+se htait de la refermer sur lui.
+
+188. L se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire
+comment, la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal propos),
+Juan parvint, dans un trange costume, suivre son chemin, et
+regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit natre le
+lendemain, au bruyant tonnement qu'on manifesta durant plus de huit
+jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les
+papiers anglais en ont sans doute assez parl.
+
+189. Si vous voulez connatre toutes les procdures, les dpositions,
+le nom des tmoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou
+d'annuler, il en existe plus d'une dition, et les relations en
+sont diverses, mais toutes intressantes. La meilleure est celle que
+publia, en abrg, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.
+
+190. Mais Donna Ins pour divertir l'attention de l'un des plus
+violens scandales que l'on et vus en Espagne depuis des sicles,
+au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Ins fit la vierge
+Marie le voeu (et jamais elle n'avait vou en vain) de plusieurs
+livres de chandelles. Puis, d'aprs le conseil de quelques vieilles
+dames, elle envoya son fils Cadix pour qu'il s'y embarqut.
+
+191. Son intention tait, pour corriger ses premires dispositions et
+lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer,
+chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie
+(du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un
+couvent; elle gmissait, mais peut-tre on sentira mieux ce qu'elle
+prouvait par la suivante copie de sa lettre Juan:
+
+192. Ils me disent que c'est une chose dcide; vous vous loignez:
+c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine;
+je n'ai plus rien rclamer de votre jeune coeur: le mien a t la
+victime, il voudrait l'tre encore. Beaucoup aimer, tel a t tout
+mon artifice.--J'cris la hte; et s'il se trouve quelque tache sur
+cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait tre; mes prunelles
+brlent, mais elles n'ont pas de larmes.
+
+193. Je vous ai aim, je vous aime; et pour cet amour, rang,
+condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout
+perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a cot, le souvenir de
+ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est
+pas pour en tirer vanit, nul ne peut me croire aussi abjecte que je
+le semble mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis
+reposer.--Je n'ai rien reprocher, rien demander encore.
+
+194. L'amour d'un homme n'est qu'un pisode de sa vie; celui d'une
+femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les
+camps, l'glise, la mer et le commerce: l'pe, la robe, la fortune
+et la gloire, lui offrent en change de l'orgueil, de l'clat, de
+l'ambition pour remplir son coeur. Il en est peu qui ne trouvent se
+distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une
+ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.
+
+195. Vous allez vous livrer aux plaisirs, l'clat; vous serez
+aim, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf
+quelques annes pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon
+coeur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai loigner la
+passion qui me dvore encore autant qu'autrefois. Ainsi,
+adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est dsormais
+inutile,--pourtant je le laisse.
+
+196. J'ai t et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir
+reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues pousses par un
+vent rgulier, se porte toujours vers le sige de mes penses[48]; mon
+coeur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il ne voit plus
+rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse
+dirige vers le ple immobile, ainsi mon pauvre coeur s'lance-t-il
+toujours vers mon ame abme dans une seule ide.
+
+[Note 48:
+
+ _My blood still rushes where my spirit's set,
+ As roll the waves before the settled wind;_
+
+M. A. P. traduit: Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et
+renatre mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le
+souffle des vents est rgl.]
+
+197. Je n'ai plus rien ajouter, et je tarde encore: je n'ose
+cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous
+l'adresser? mon malheur ne peut plus gure augmenter. Si je n'avais
+pas vcu jusqu' ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais
+la mort vite le coupable qui n'espre que dans ses coups; et je
+dois survivre ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour
+soupirer, pour prier pour vous.
+
+198. Cette lettre, sur une feuille dore sur tranche, fut crite avec
+une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia
+eut de la peine chauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille
+aimante, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme.
+Le cachet tait une blanche cornaline sur laquelle tait grav un
+hliotrope avec cette devise en franais: _Elle vous suit partout_.
+Quant la cire, elle tait superfine et de couleur vermeille.
+
+199. Telle fut la premire intrigue de Don Juan. Suivrai-je le
+cours de ses autres aventures? c'est au lecteur le dcider. Voyons
+cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un vritable
+plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses ddains ne lui font pas
+grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien
+avoir dans un an quelque chose lui offrir.
+
+200. Cet ouvrage est une pope, et j'ai l'intention de la diviser
+en douze chants. Chacun d'eux prsentera de l'amour, des combats, une
+tempte sur mer, un dnombrement de vaisseaux, de capitaines et
+de princes rgnans, de nouveaux caractres, et trois pisodes: je
+travaille maintenant un panorama de l'enfer dans le style d'Homre
+et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurp le nom de
+pote pique.
+
+201. Tout cela se prsentera propos, et rappellera toujours les
+rgles d'Aristote, ce _vade mecum_ du vritable sublime, qui a tant
+produit de potes, et si peu de fous. Les potes en prose aiment les
+vers blancs, moi je prfre les rimes; jamais les bons ouvriers ne
+se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouv de nouvelles machines
+mythologiques, et des dcorations miraculeuses vraiment superbes.
+
+202. Une seule et lgre diffrence existe entre mes anciens confrres
+en pope, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien rel
+(non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus
+facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il
+devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables,
+tandis que j'expose dans cette histoire des vrits incontestables.
+
+203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle l'histoire, la tradition
+et aux faits; aux journaux, dont on connat et apprcie la vracit,
+aux drames en cinq actes et aux opras en trois. Tout confirme
+fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les
+doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-mme Sville, avons vu
+la dernire fuite de Juan avec le diable.
+
+204. Si jamais je descends jusqu' la prose, j'crirai des
+commandemens potiques, bien suprieurs ceux qui les auront
+prcds. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignores: et
+je donnerai des prceptes de la plus haute lvation. Je prendrai pour
+titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque pote est son Aristote_.
+
+205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'difieras plus
+Wordsworth, Coleridge et Southey. Le premier est us sans retour,
+le second est un ivrogne, et le troisime l'imite dans sa dlicatesse
+et dans ses gots. Pour Crabbe il serait pnible de marcher avec lui,
+et l'Hippocrne de Campbell est quelquefois sec.
+
+Tu ne droberas pas Samuel Rogers.
+
+Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].
+
+[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le pote
+parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultre_.]
+
+206. Tu ne dsireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pgase, ni rien
+qui lui appartienne.
+
+Tu ne porteras pas de faux tmoignages, comme les _bas bleus_ (l'une
+d'elles au moins en a l'habitude[50]).
+
+Enfin, tu n'criras que d'aprs mes prceptes. Tel est l'esprit d'une
+vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge,
+comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de
+par Dieu, tomber sur vous.
+
+[Note 50: Les prcieuses savantes de Londres. Lord Byron semble
+avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui tait charge par
+Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des
+deux poux.]
+
+207. Si quelqu'un ose prtendre que cette histoire n'est pas
+difiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'tre heurt;
+puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans
+doute personne n'en aura l'impertinence) si mon pome bien qu'enjou
+n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzime chant,
+parler de l'endroit o vont tous les mchans.
+
+208. Mais aprs tout, si quelqu'un est assez sourd son propre
+intrt pour mpriser cet avis; si, pouss par un esprit mal fait et
+ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'crie encore qu'on
+ne dcouvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est
+prtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il
+est galement--dans l'erreur.
+
+209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre
+pour lui les prceptes que j'ai eu soin de mler ici l'agrable
+(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs
+dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes
+titres la couronne pique, et dans la crainte de la malveillance
+de quelques farouches lecteurs, j'ai dj suborn le journal de ma
+grand-mre, _la Revue Britannique_.
+
+210. J'envoyai mon offre dans une lettre adresse l'diteur, et il
+m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son crancier
+pour un bel article. Cependant, s'il juge propos de rebuter ma
+tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste
+qu'il n'a pas reu ce qu'elle m'a cot, et trempe sa plume dans le
+fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon
+argent.
+
+211. Grce cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espre,
+compter sur le public et dfier tous les autres magasins de sciences
+et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essay
+d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes
+efforts seraient superflus, et que l'_dimburg_ et la _Quarterly
+Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui diffraient avec
+eux de sentimens.
+
+212. _Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_, disent
+Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou
+sept bonnes annes (long-tems avant de songer dater mes lettres de
+la Brenta), j'tais plus dispos rpondre tous les coups, et que
+je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente
+jeunesse, Georges III tant roi.
+
+213. Mais aujourd'hui, trente ans, mes cheveux sont devenus
+gris (que seront-ils quarante ans? je pensais l'autre jour une
+perruque), et mon coeur n'a pas conserv beaucoup plus de jeunesse. En
+un mot, j'ai consum mon t dans les jours du mois de mai, et je
+n'ai plus le got des reprsailles. J'ai dpens ma vie, intrts et
+principal, et j'ai cess de croire comme autrefois que mon ame ft
+invincible.
+
+214. Jamais,--jamais,--non jamais l'avenir ne descendra plus dans
+mon coeur cette rose de jeunesse qui nous fait prouver, la vue
+de tous les objets agrables, des motions ravissantes et nouvelles;
+semblable la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermes.
+Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'taient pas
+en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au
+parfum des fleurs.
+
+215. Jamais,--jamais l'avenir, mon coeur, tu ne seras mon seul
+monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui
+tu formes un tre part, et tu ne peux plus tre mon paradis ou mon
+enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce
+n'est pas un malheur; j'ai pris ta place une dose de jugement,
+quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.
+
+216. Mes jours de tendresse sont passs; jamais les charmes d'une
+vierge[51], d'une pouse et moins encore d'une veuve ne me feront
+dlirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie.
+Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage frquent du
+vin m'est dfendu; ainsi, me rsignant quelque vice de vieille tte,
+je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.
+
+[Note 51:
+
+ _Me nec femina, nec puer,
+ Jam nec spes animi credula mutui,
+ Nec certare juval mero;
+ Nec vincire novis tempora floribus_.
+]
+
+217. L'ambition tait mon idole, mais elle fut brise sur l'autel de
+la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laiss chez moi des traces qui
+peuvent donner matire amples rflexions. Aujourd'hui, comme la tte
+de bronze de frre Bacon, je m'crie: Le tems est, le tems fut, le
+tems n'est plus. La brillante jeunesse est un trsor chimique que
+j'ai de trop bonne heure vent en fatiguant mon coeur de passions, et
+ma tte de rimes.
+
+218. quoi se rduit la gloire? tenir une certaine place sur un
+lger papier. Quelques gens la comparent l'action de gravir
+une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes,
+s'vanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes crivent,
+parlent, dclament; que les hros massacrent, que les potes consument
+ce qu'ils appellent leur lampe nocturne. C'est afin d'obtenir, quand
+ils seront poussire, un nom, un misrable portrait, un buste pire
+encore.
+
+219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'gypte, Chops,
+rigea la premire et la plus haute des pyramides, dans la ferme
+esprance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle
+droberait tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant
+brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi,
+quelque esprance sur un spulcre, quand il ne reste pas de Chops un
+grain de poussire!
+
+220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent
+moi-mme: Hlas! tout ce qui est n naquit pour mourir: la chair est
+une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a
+pas t sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle
+s'coulerait.--Ainsi rendez grces votre toile de n'avoir pas
+vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez
+votre bourse.
+
+221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable
+encore, le pote,--c'est--dire moi,--vous demande la permission de
+vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous
+nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne
+donnerai votre patience que cette courte preuve.--Heureux si tant
+d'autres suivaient mon exemple!
+
+222. Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dpose sur les eaux,
+suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le
+monde te retrouvera aprs plusieurs sicles. Lorsqu'on lit Southey,
+et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empcher de prtendre
+aussi la gloire.--Les quatre premires rimes sont des vers de
+Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes.
+
+
+
+
+Chant Deuxime.
+
+
+1. vous qui tes appels former la brillante jeunesse, en
+Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos
+lves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant
+leurs souffrances qu'on corrige leurs moeurs. En vain Juan avait-il
+reu la plus douce des mres et des ducations, il finit, et de la
+manire du monde la plus vilaine, par perdre sa premire innocence.
+
+2. S'il et t mis dans une cole publique de troisime ou de
+quatrime classe, ou du moins s'il et t lev dans le Nord, ses
+occupations de chaque jour eussent empch son imagination de prendre
+feu.--L'Espagne offre peut-tre une exception, mais cette exception
+confirme la rgle,--et dans tous les cas, un enfant de seize ans
+occasionant un divorce, devait bien confondre l'habilet de ses
+prcepteurs.
+
+3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien
+considres. D'abord sa mre n'avait en tte que les mathmatiques; et
+tandis qu'il avait pour tuteur un vieux ne, une femme jolie (cela va
+sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait
+pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.--Puis le tems et
+l'occasion.
+
+4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que
+tous les mortels, ttes et jambes, fassent le mme tour que lui.
+Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la
+direction du vent, sachons disposer nos voiles.
+
+Le roi nous parle en matre, le mdecin en charlatan, le prtre en
+docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un lger souffle,
+de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dvotion, de la
+poussire,--un nom peut-tre.
+
+5. J'ai dit que Juan fut envoy Cadix,--jolie ville dont je me
+souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins
+c'_tait_, avant que le Prou n'et l'envie de se rvolter). On y
+voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur
+seule dmarche enivre le coeur. Je ne pourrais vous la dpeindre
+bien que j'en sois encore tout mu, ni vous en offrir quelques
+comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.
+
+6. Un cheval arabe? un cerf lanc? un _barbe_ nouvellement dress? un
+camlopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et puis,
+leur robe, leur voile, leur jupe, hlas! pour s'arrter sur de pareils
+objets, il faudrait sacrifier prs d'un chant:--ensuite viendrait leur
+pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grces au ciel de ce
+que je ne puis trouver une mtaphore...--Eh bien, ma trop lente
+muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.
+
+7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois
+apercevoir un voile cart pour un moment par une main lgre, tandis
+qu'un oeil expressif vous fait plir et vous perce le coeur.--Terre
+brlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puiss-je en venir
+--dire mes prires!--non, jamais costume ne prta tant de charmes aux
+oeillades, except les _fazzioli_ de Venise.
+
+8. Mais notre conte: Donna Ins avait envoy son fils Cadix
+seulement pour qu'il s'y embarqut; il n'entrait pas dans ses vues
+de l'y laisser sjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre
+lecteur.--C'est qu'il tait convenu que le jeune homme voyagerait:
+comme si un vaisseau espagnol et d, semblable l'arche de No, le
+sparer de la sclratesse mondaine, et le ramener ensuite la terre
+tel qu'une colombe d'esprance.
+
+9. Don Juan, aprs avoir, suivant ses instructions, ordonn son
+valet de disposer tout pour son dpart, reut un sermon et quelque
+argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Ins tait afflige
+sans doute (tous les genres de sparation ont leur pine), mais elle
+esprait,--elle croyait peut-tre qu'il amenderait. Elle lui donna
+de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou
+trois de crdit.
+
+10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Ins forma pour
+le dimanche une cole de petits mauvais garnemens, qui auraient bien
+prfr jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_.
+C'taient des enfans de trois ans qui, ce jour-l, venaient couter
+ses leons. Les indociles taient fouetts ou mis sur la sellette. Le
+grand succs de l'ducation de Juan l'encourageait s'occuper d'une
+autre gnration.
+
+11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'branla; les vents taient
+bons, l'eau trs-agite. C'est un diable de courant que celui de cette
+baie, je l'ai assez souvent essuy pour me le rappeler. Si vous vous
+asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas se couvrir d'cume
+jaunissante, et prendre l'apparence d'un cuir tann. C'est l qu'il
+se tint pour dire et redire son premier, peut-tre son dernier adieu
+l'Espagne.
+
+12. Je ne puis m'empcher de remarquer que c'est un spectacle
+poignant que celui de la terre natale s'loignant derrire les flots
+mugissans.--Il anantit tout--fait, surtout si l'on est encore
+aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les ctes de la
+Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres
+sont bleues; en entrant dans l'humide lment, et tromps par la
+distance nous reportons nos regards vers elles.
+
+13. Juan au dsespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le
+vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le
+vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'loignaient
+de plus en plus. Le meilleur de tous les remdes contre le mal de
+mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant
+l'preuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essay; et
+puisse-t-il vous faire le mme effet salutaire!
+
+14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chre Espagne s'vanouir
+dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier
+dpart: les nations mme qui courent aux armes le ressentent. C'est
+une espce indicible d'motion, une sorte de coup qui dchire le
+coeur. En s'loignant des gens et des lieux les plus insupportables,
+les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.
+
+15. Mais Juan avait eu bien des objets quitter. Une mre, une
+matresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien
+meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus ges. Et si,
+dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mmes avec
+lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes
+nous sont chres, nous devons sangloter;--c'est--dire jusqu' ce que
+de plus profonds chagrins viennent scher nos larmes.
+
+16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se
+rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien
+pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est
+pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne
+doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-tre que
+leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrire la voiture, y
+glisseront ce chant lui-mme.
+
+[Note 52: _Super flumina Babylonis_.]
+
+17. Enfin Juan pleurait, soupirait et mditait; ses larmes amres
+tombaient dans l'amer lment: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup
+citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck
+jette des fleurs sur la tombe d'Ophlie[53]); tout en sanglotant, il
+songeait sa position, et faisait de srieux plans de rforme.
+
+[Note 53: LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des
+fleurs_:) J'esprais que tu serais l'pouse de mon Hamlet; je pensais
+orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas
+couvrir ta tombe de fleurs.
+
+ (_Hamlet_, act. V, sc. Ire.)
+]
+
+18. Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-tre ne
+dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exils,
+du dsir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du
+Guadalquivir; adieu, ma mre; et puisque tout est fini, adieu, ma trop
+chre Julia! (Ici il tira encore sa lettre et se mit la relire.)
+
+19. Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est
+impossible et absurde:--cet Ocan azur se joindra au ciel, la terre
+s'abmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ma belle
+amie! ou que j'aie une autre ide que la tienne. La mdecine n'a pas
+de remde pour les chagrins de l'ame.--(Ici le vaisseau fit un bond,
+et Juan sentit les approches du mal de mer.)
+
+20. Les cieux toucheraient plutt la terre.--(Ici il se sentit plus
+malade.) Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom du
+ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi
+redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drle de Pedro.--
+Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chre Julia, tu vois que
+je t'implore encore! (Ici le vomissement l'empcha d'articuler.)
+
+21. Il ressentit ce froid malaise de coeur, ou plutt d'estomac, qui,
+sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hlas! galement la
+perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels
+nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos
+esprances: nul doute que dans ce cas Juan ne se ft montr plus
+sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent
+mtique.
+
+22. L'amour est un matre capricieux. Je l'ai vu rsister des
+fivres dont il tait la premire cause, mais reculer devant un rhume,
+un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les
+bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions
+vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un ternuement
+suspende ses soupirs, ou qu'un chauffement rougisse ses yeux bands.
+
+23. Mais le pire de tout c'est la nause, ou bien une douleur dans
+la rgion infrieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage
+hroque d'ouvrir une veine, tressaillit l'application des
+serviettes chaudes; les purgatifs branlent son empire, et enfin le
+mal de mer lui donne la mort. Don Juan tait donc bien pris, puisque
+sa passion rsista aux atteintes que lui porta son estomac dans son
+premier voyage sur mer.
+
+24. Le vaisseau, appel la trs-sainte _Trinidada_, faisait
+directement voile pour le port de Livourne, o la famille espagnole
+des _Moncade_ tait tablie long-tems avant la naissance du pre de
+Juan[54]. Il existait des liens de parent entre les deux maisons,
+et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait t
+adresse, le matin de son dpart, par ses amis d'Espagne pour ceux de
+l'Italie.
+
+[Note 54: Depuis le commencement du seizime sicle, quand le
+fameux capitaine Hugues de Moncade avait t nomm vice-roi de Naples.
+Voyez Brantme, _Vie des grands capitaines trangers_.]
+
+25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licenci
+Pdrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il
+gisait malade et sans voix sur son matelas, ballott dans son hamac,
+soupirant aprs la terre, et sentant chaque brise augmenter son mal
+de tte. Les vagues qui pntraient par les sabords remplissaient en
+mme tems sa couche d'humidit, et son ame de frayeur.
+
+26. Ce n'tait pas sans quelque raison, car la brise s'leva vers la
+nuit, jusqu' ce qu'elle se convertit en vent frais: c'tait peu de
+chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en
+ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espce. Au
+coucher du soleil, ils commencrent carguer les voiles, car l'aspect
+du ciel annonait que le vent serait violent et pourrait enlever un
+mt ou quelque chose de semblable.
+
+27. une heure, le vent, avec une imptuosit soudaine, jette le
+vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui
+fait une crevasse diagonale, y brise l'tambord et en entame toutes
+les parties. Avant d'tre sorti de cet imminent danger, le gouvernail
+tait bris. Il tait tems d'appeler aux pompes, le btiment contenait
+quatre pieds d'eau.
+
+28. Une troupe se mit l'instant aux pompes, et le reste s'empressa
+de dballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas
+encore dcouvert la voie d'eau. la fin elle parut, mais ils n'en
+taient pas plus rassurs; l'eau s'lanait par une ouverture norme,
+malgr draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils
+cherchaient lui opposer.
+
+29. Mais tous les obstacles eussent t inutiles, et le vaisseau
+et coul fond en dpit de tous les efforts et expdiens, sans le
+secours des pompes. Je suis heureux de faire connatre celles-l
+tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirrent cinquante
+tonnes d'eau par heure; ainsi notre quipage et t perdu sans M.
+Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.
+
+30. Au dclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir
+de rester matres de l'ouverture et de remettre flot leur btiment;
+cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes bras et
+une troisime chane. Le vent redevint frais. Comme il se faisait
+tard, une bouffe fit dtacher quelques armes feu, et une bourrasque
+(je voudrais en vain essayer de la dcrire) jeta d'un seul coup le
+vaisseau sur le flanc.
+
+31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il et t
+attach. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts,
+offrait une de ces scnes que les hommes n'oublient pas de sitt; car
+ils gardent la mmoire des batailles, des incendies, des naufrages,
+en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur esprance,
+leur coeur, leur tte ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des
+gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans o
+ils taient sur le point de se noyer.
+
+32. Sur-le-champ les mts furent coups; d'abord celui d'artimon,
+ensuite le grand mt: mais vain espoir, le vaisseau restait encore
+aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mt de misaine, et
+enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait rest
+une lueur d'esprance) celui de beaupr. Ainsi dbarrass, le btiment
+se redressa avec violence.
+
+33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines
+personnes n'taient pas sans inquitude; que les passagers trouvaient
+fort dplac de sacrifier leur vie en mme tems que leurs rations;
+que mme il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si
+prs de leur fin, ne commissent quelque dsordre, comme de demander du
+grogue, et quelquefois d'aller boire le rum la tonne.
+
+34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la
+vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres
+buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-l chantaient des
+psaumes, tandis que les vents aigus rpondaient en dessus, et que
+le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait
+interrompu les vomissemens des passagers attaqus du mal de mer, et
+les sons des dsesprs, des blasphmateurs et des dvots, formaient
+trangement chorus avec les mugissemens de l'Ocan.
+
+35. Peut-tre serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec
+une raison suprieure son ge, courut la chambre aux liqueurs,
+et, arm d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entre. La crainte
+qu'il inspira, comme si la mort et t plus effroyable en sortant de
+la flamme que de l'eau, tint en respect, malgr leurs jurons et leurs
+pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de
+tomber ivres morts.
+
+36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en
+sera rien de plus.--Non, rpondit Juan; sans doute la mort nous attend
+vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme
+des brutes. Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut
+assez hardi pour braver ses menaces. Le trs-rvrend Pdrillo
+lui-mme ne put obtenir un seul verre de rum.
+
+37. Le bon vieux citoyen, tout perdu, poussait de hautes et pieuses
+lamentations, accusait tous ses pchs, et faisait un dernier et
+irrvocable voeu de rforme. Rien (une fois ce danger pass) ne le
+dciderait plus quitter ses occupations acadmiques et les clotres
+de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pana, les
+courses de Juan.
+
+38. Mais il survint encore une lueur d'esprance. Le jour parut et le
+vent s'adoucit; les mts taient enlevs, la voie d'eau augmentait;
+alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le
+vaisseau voguait depuis qu'il s'tait relev. Ils disposrent encore
+les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts
+comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit l'ouvrage; les
+plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile.
+
+39. Cette voile fut place sous la quille du vaisseau, et fut d'un
+effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on esprer avec
+une voie d'eau, et pas une baguette de mt, pas une bribe de toile?
+Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais
+trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre
+la mort qu'une fois, elle est loin d'tre sduisante dans le golfe de
+Lyon.
+
+40. C'tait l en effet que le vent et les vagues les avaient pousss;
+c'tait de l que l'un et l'autre les emportaient sans que personne
+songet modrer leur impulsion: il tait fort inutile de tenter de
+conduire le btiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez
+tranquille pour replacer ou seulement commencer un mt de ressource
+et un gouvernail, ou pour oser mme assurer que dans une heure ils
+verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore--non
+pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
+
+41. Le vent peut-tre tait moins violent, mais le vaisseau tait si
+dlabr qu'on pouvait peine esprer d'avancer un pas de plus. Pour
+surcrot de dtresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets
+solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le
+tlescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la
+nuit tombante.
+
+42. Une seconde tempte les menaait.--Un second vent frais souffla,
+et l'eau entra par les deux extrmits du fond de cale. Mais bien
+que tout l'quipage pt voir ce qui se passait, le plus grand nombre
+montra de la patience et quelques-uns de l'intrpidit jusqu'au moment
+o toutes pompes furent creves ou rompues. C'tait l'annonce d'un
+abandon complet la merci des vagues; merci comparable celle des
+hommes au sein des guerres civiles.
+
+43. Le charpentier, les yeux raills, remplis de larmes, se prsenta
+alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'tait un
+homme d'ge qui avait long-tems voyag dans des mers orageuses,
+et s'il pleurait enfin, ce n'tait pas la peur qui mouillait ses
+paupires comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre
+diable, une femme et des enfans, deux choses dsesprantes pour les
+moribonds.
+
+44. Cependant le dsordre le plus complet rgnait dans le vaisseau.
+Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs
+recommencrent leurs prires, et promirent des chandelles leurs
+saints.--Mais nul ne survcut pour accomplir son voeu. Ceux-ci
+regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut
+un qui se jeta aux pieds de Pdrillo pour lui demander l'absolution,
+et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
+
+45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient
+leurs plus beaux habits comme pour aller la foire. L'un maudissait
+le jour qui l'avait vu natre, grinait les dents, hurlait, ou
+s'arrachait les cheveux. Ceux-l essayaient encore de retenir les
+chaloupes, bien convaincus qu'une barque troitement attache se
+maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement
+sur elle.
+
+46. Mais ce qu'il y avait de pis, aprs plusieurs jours de transes
+mortelles, c'est qu'il leur tait difficile de conserver assez de
+victuailles pour les soutenir maintenant dans leur dtresse. Les
+hommes, mme leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le
+mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux
+caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'tre
+transportes dans le _cutter_[55].
+
+[Note 55: Espce de canot.]
+
+47. Ils parvinrent transporter dans la grande chaloupe quelques
+livres de pain gt par l'humidit; un tonneau d'eau d'environ vingt
+gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontrent une partie de
+leur boeuf qu'ils runirent un morceau de jambon, mais le tout
+n'et pas fait une bouche pour chacun d'eux.--Ajoutez un tonneau qui
+renfermait encore huit gallons de rum.
+
+[Note 56: Le gallon contient prs d'un litre.]
+
+[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.]
+
+48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient t couls
+dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait gure
+mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mt un aviron que
+par bonheur un petit mousse avait jet sur l'avant du vaisseau. Deux
+barques seules n'auraient pu sauver la moiti de l'quipage, comment
+auraient-elles contenu assez de provisions?
+
+49. On tait au crpuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le
+gouffre des eaux. Semblable un voile qui, s'il tait dtach, ne
+dcouvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'tendait
+autour d'eux et brunissait hideusement leurs ples traits, et leurs
+yeux attachs sans espoir sur l'immensit profonde. Depuis douze jours
+la terreur tait leur ct, maintenant c'est la mort.
+
+50. Quelques-uns avaient essay de faire un radeau, sans en esprer
+beaucoup sur une mer aussi agite. C'tait une tentative dont on
+n'aurait pas manqu de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres
+clats que ceux de gens qui s'tourdissent et ont une espce de
+gat horrible et sauvage, moiti pileptique, moiti hystrique.--Il
+fallait un miracle pour les sauver.
+
+51. huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans
+l'attente d'un accident, avait t distribu aux courageux matelots,
+pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter
+encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumire
+que celle de quelques toiles dans le ciel, quand ils dtachrent les
+barques surcharges de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et
+retombant la tte la premire--s'engouffra.
+
+52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri
+d'adieu; alors les timides hurlrent et les braves conservrent leur
+maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gmissemens,
+s'taient dj prcipits dans les flots, avides de devancer l'instant
+de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait
+entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore aprs
+lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharn qui essaye
+d'trangler son ennemi avant d'expirer lui-mme.
+
+53. D'abord, un cri universel s'tait lev, plus bruyant que le
+bruyant Ocan, et semblable au fracas de la foudre rpt par les
+chos. Tout ensuite rentra dans le silence, except le vent cruel
+et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un
+tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'tait
+le dernier cri d'un fort nageur l'agonie.
+
+54. Les barques, comme nous l'avons dit, taient alles en avant,
+transportant plusieurs personnes de l'quipage. Mais leurs esprances
+n'taient gure plus hautes qu'auparavant: le vent tait trop violent
+pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs,
+bien que peu nombreux, ils l'taient encore beaucoup trop. En se
+sparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans
+la chaloupe.
+
+55. Tout le reste avait pri: environ deux cents ames avaient quitt
+leur corps; mais hlas! voici bien le pire. Quand l'Ocan roule sur
+la dpouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant
+qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant
+qu'on ignorera le nom prcis du trpass, on n'ira pas hasarder de
+l'argent son intention: il en cote trois francs pour faire dire une
+messe.
+
+56. Juan tait entr dans la grande chaloupe, et tait mme parvenu
+placer Pdrillo. On et alors dit qu'ils avaient chang de condition:
+Juan avait cet extrieur imposant que donne le courage, tandis que les
+yeux du pauvre Pdrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils
+appartenaient. Battista (ou plus brivement Tita) tait mort en buvant
+un peu d'eau-de-vie.
+
+57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut
+galement funeste. Car Pedro tait si bien hors de lui, qu'en croyant
+toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette
+manire enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il et
+gliss prs d'eux, les autres n'essayrent pas de le remonter; la
+mer grossissait de minute en minute: et quant la chaloupe, chacun
+songeait avant tout s'y mnager une place.
+
+58. Juan avait encore un petit vieux pagneul qui venait de son pre
+Don Jos, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime
+ s'arrter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement sur le
+pont, sans doute parce qu'il prvoyait (les chiens ont un si bon nez)
+que le vaisseau allait couler fond. Juan le prit, le jeta dans la
+barque et y sauta lui-mme aprs lui.
+
+59. Il plaa son argent comme il put sur sa personne et sur celle
+de Pdrillo, qui rellement ne s'y opposa pas, et ne pensait gure
+ parler ou agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa
+frayeur. Il croyait trouver un remde tout, et en rembarquant son
+prcepteur et son pagneul, il n'avait pas perdu l'esprance de leur
+sauver la vie.
+
+60. La nuit fut orageuse, et le vent tait si violent encore, que le
+btiment fut mis l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems
+que dura la brise ils n'osrent pas quitter ce sillon, bien que la
+chaloupe ft trop charge pour monter au sommet lev des flots.
+Chaque vague s'levait en boucle derrire eux, les inondait et les
+obligeait balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne
+tarda pas tre submerg.
+
+[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De
+sorte qu'eux-mmes taient submergs comme leurs esprances_. Il y a
+ici un jeu de mot que nous n'avons pas essay de traduire; il consiste
+dans le mot _damp'd_, qui se prend galement pour _mouill_ et pour
+_dcourag_.]
+
+61. Neuf ames partirent en mme tems que lui: la grande chaloupe tait
+encore fleur d'eau, avec un aviron pour mt et deux couvertures
+cousues ensemble, remplaant la voile fort mal la vrit, tandis que
+chaque vague menaait de les engloutir, et que le pril prsent tait
+plus grand que jamais. Cependant ils rpandirent des larmes sur le
+sort de leurs compagnons noys dans le cutter, et bien aussi sur celui
+des caisses de beurre et de biscuit.
+
+62. Le soleil se leva rouge et enflamm, prsage certain de la
+continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu' ce qu'il se
+montrt plus beau, c'tait pour le moment tout ce qu'ils avaient
+faire. On servit toutefois quelques petites cuilleres de rum et de
+vin chacun d'eux; car ils commenaient perdre leurs forces.
+L'eau avait perc les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux
+n'avaient conserv de leurs culottes que quelques lambeaux.
+
+63. Ils taient trente, contenus dans un espace qui leur permettait
+ peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur
+situation comme ils purent, moiti d'entre eux se levant quoique
+engourdis par l'humidit, les autres s'asseyant leur place, et se
+relevant d'un moment l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient
+se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une
+fivre tierce, et sans autres vtemens que la grande enveloppe des
+cieux.
+
+64. Il est certain que le dsir de la vie peut la prolonger. Les
+mdecins en ont l'exprience, quand ils voient les patiens que ne
+tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, rsister des maladies
+mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination
+ne rflchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le
+dsespoir de la gurison qui mette obstacle la vieillesse, et qui
+donne aux misres de l'homme une rapidit alarmante[59].
+
+[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'pithte sublime _alarming_; il
+l'a regarde comme oisive. En rcompense il a invent, dans cette
+strophe, _la faux du trpas, les amis qui viennent assommer de leur
+douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.]
+
+65. Ceux qui possdent des rentes viagres vivent, dit-on, plus
+long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter
+leurs dbiteurs.--Cela est mme si vrai qu'il en est quelques-uns,
+j'en suis persuad, qui ne meurent jamais. De tous les cranciers, le
+plus redoutable est un juif, et ces gens-l ne vous prtent que sous
+de telles conditions. Ils m'ont avanc, dans ma jeunesse, une somme
+que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
+
+66. Il en est de mme des hommes qui naviguent dans une barque
+dcouvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux
+qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et rsistant comme un
+rocher tous les efforts de la tempte. La tmrit a toujours t le
+partage du marin, depuis que l'arche de No s'est imagin de voguer
+ et l.--Elle devait contenir un quipage et un assortiment
+curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs.
+
+[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme
+on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzime sicle.
+
+En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle
+d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier
+couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour
+mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre
+servira de chambre secrette pour faire ses ncessits. Des troys
+antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera o les
+hommes et les femmes feront leur rsidence; en l'autre seront les
+bestes domestiques et prives, et en la tierce les bestes cruelles,
+indomables et sauvages.]
+
+67. Mais l'homme est une crature carnivore; il lui faut de la
+nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suant comme
+les bcasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de
+proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de
+vgtaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il
+trouvera toujours le boeuf, le veau et le mouton d'une digestion moins
+laborieuse.
+
+68. Ainsi pensait notre troupe dsole. Le troisime jour, il survint
+un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'tendit comme un baume
+sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancs comme les tortues sur
+l'azur de l'Ocan; mais quand ils se rveillrent, ils prouvrent une
+dfaillance de coeur, et tombrent sur leurs provisions avec voracit,
+au lieu de mettre tous leurs soins les conserver.
+
+69. On en prvoit aisment la consquence.--Ils mangrent tout
+ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dpit de toutes les
+remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les
+insenss! Ils comptaient que le vent se lverait et les conduirait
+ bord. Belles esprances sans doute; mais comme ils n'avaient plus
+qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de
+conserver leurs provisions.
+
+70. Le quatrime jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Ocan
+dormait encore comme un enfant non sevr. Le cinquime jour trouva
+encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout tait bleu,
+clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins
+qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dpit
+de ses prires, Juan vit son chien tu et partag pour satisfaire au
+prsent apptit.
+
+71. Le sixime jour, ils en mangrent la peau; et Juan qui avait
+d'abord refus sa part, parce que la bte morte venait de son pre,
+Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reut comme une grande
+faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du
+pauvre animal. Il en donna la moiti Pdrillo, que celui-ci dvora,
+en soupirant aprs le reste.
+
+71. Le septime jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les suait
+et les rtissait. Immobiles sur la mer, on les et pris pour des
+carcasses inanimes; ils n'espraient que dans la brise, et la brise
+ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.--Ils
+n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.--Dans leurs
+regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez dj les
+dsirs de cannibale qu'ils prouvent.
+
+73. la fin, l'un deux parla bas son voisin, celui-ci parla bas
+ un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientt il se
+convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et
+de dsespoir: chacun, dans la pense de son compagnon, dcouvrit celle
+qu'il avait rprime jusqu'alors: ils parlrent de sort pour viande et
+sang, et de qui mourrait pour repatre les autres.
+
+74. Mais avant d'en venir l, ils se partagrent pour ce jour quelques
+bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils
+regardrent autour d'eux, au dsespoir, mais nul ne s'offrait en
+sacrifice. la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne
+peut voir sans frmir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux,
+ils avaient arrach Juan la lettre de Julia.
+
+75. Les lots furent faits, inscrits, mls et distribus dans un
+horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable
+au vautour de Promthe, avait demand cette abomination, se taisait
+elle-mme. Nul n'y avait song le premier, la nature seule les y avait
+entrans, et il n'en tait pas un qui ft sourd sa voix.--Le sort
+tomba sur le malheureux prcepteur de Juan.
+
+76. Il demanda seulement qu'on le saignt pour le mettre mort. Le
+chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pdrillo, et sa respiration
+s'anantit si suavement que vous auriez eu de la peine dterminer
+quand il cessa de vivre. Il mourut en fidle catholique, et comme la
+plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu natre. D'abord il
+colla ses lvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les
+bras.
+
+77. dfaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le
+premier choix des morceaux. Mais comme il prouvait alors une soif
+violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait.
+Une partie du corps fut divise, et une autre, telle que la cervelle
+et les entrailles, ayant t jete la mer, rgala deux _goulus_ qui
+escortaient la barque. Le reste du pauvre Pdrillo fut mang par les
+gens de l'quipage.
+
+78. Tous en mangrent, l'exception de trois ou quatre qui n'taient
+pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant
+auparavant refus sa part d'pagneul, ne ressentait pas la vue de
+Pdrillo un apptit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que
+dans la dernire dtresse il pt jamais se joindre eux pour dner de
+son ancien matre et pasteur.
+
+79. Il ne l'et d'ailleurs pas fait impunment; car les suites de ce
+repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus
+de voracit tombrent dans un dlire de rage.--Dieu! comme ils
+blasphmrent; ils se roulrent couverts d'cume et en proie aux plus
+tranges convulsions; ils avalrent l'eau marine comme celle d'une
+fontaine limpide; ils pleurrent, grincrent les dents, hurlrent,
+jurrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyne ils expirrent en
+dsesprs.
+
+80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant
+ceux qui restrent, Dieu sait s'ils taient gras! Quelques-uns, plus
+heureux que les autres, avaient perdu la mmoire; les autres pensaient
+ une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas t assez
+prouvs par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de
+la mme manire.
+
+81. Bientt ils songrent au contre-matre comme le plus gras d'entre
+eux: mais indpendamment de ce qu'il avait peu d'entranement cette
+destine, il fit valoir quelques autres indispositions. La premire
+c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause,
+fut un lger prsent que, par voie de souscription gnrale, lui
+avaient fait les dames de Cadix.
+
+82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pdrillo, on en usa
+avec discrtion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient
+silence leur apptit, ou n'en prenaient qu'une bouche de tems en
+tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit
+mcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attraprent
+deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les dcida abandonner le
+corps mort.
+
+[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est
+plutt une espce d'_oiseau de tempte_, ou de _ptrel_. Le butor se
+tient ordinairement prs des tangs, et jamais sur les mers.]
+
+[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable l'hirondelle de
+mer. Nous avons, dit Buffon, adopt le nom de noddi (sot), qui se
+lit frquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il
+exprime l'tourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau
+vient se poser sur les mts et sur les vergues des navires, et mme
+sur la main que les matelots lui tendent.
+
+ (_Hist. naturelle_ du Noddi.)
+]
+
+83. Au reste, si le sort de Pdrillo vous semble rvoltant,
+souvenez-vous d'Ugolin qui se dcide manger le crne de son grand
+ennemi, aprs avoir poliment termin son rcit[63]. Si dans l'enfer
+on dvore ses ennemis, on peut certainement, sans tre beaucoup plus
+horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le
+lger agrment d'un naufrage se fait trop attendre.
+
+[Note 63:
+
+ _Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti
+ Riprese 'l teschio misero co' denti
+ Che furo all' osso come d' un can forti_.
+
+ (DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.)
+
+Lord Byron tait trop pntr de la lecture de Dante, son modle,
+pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie
+ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre,
+plutt qu'il n'exprime la fin de son rcit, le repas qu'il a fait de
+ses enfans.
+
+ _Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_.
+]
+
+84. Dans la mme nuit, il tomba une onde de pluie que leurs bouches
+attendaient comme la surface de la terre, quand la poussire de l't
+en a dessch les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau,
+quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir t en Espagne
+ou en Turquie, s'tre trouv dans une chaloupe remplie d'affams,
+ou bien avoir dans le dsert entendu la sonnette des chameaux pour
+dsirer sincrement de rejoindre la vrit--dans un puits.
+
+85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en taient pas plus
+dsaltrs, jusqu'au moment o ils trouvrent un lambeau de toile dont
+ils se servirent comme d'un rservoir spongieux, et qu'ils tordirent
+quand ils le crurent suffisamment humect. Un fossoyeur altr aurait
+prfr leur courte boisson un pot rempli de _porter_, mais pour
+eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupt de
+boire.
+
+86. Leurs lvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge
+qu'ils suaient comme s'il et t inond de nectar. Leurs gosiers
+taient des fours, et leurs langues enfles taient noires comme celle
+du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur
+d'une goutte de rose, comparable alors pour lui toutes les joies
+du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrtiens peuvent trouver des
+consolations dans leur foi.
+
+[Note 64: Le riche, en criant, disait: Pre Abraham, envoie
+Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il
+en rafrachisse ma langue, car je suis crucifi dans cette flamme.
+Et Abraham lui dit: Mon fils, souviens-toi que tu as reu les biens
+pendant ta vie, et de mme Lazare les maux. Maintenant celui-ci est
+consol, et toi tu es tourment.
+
+ (Luc, ch. XVI.)
+]
+
+87. Dans cette dplorable troupe il y avait deux pres et avec eux
+les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux
+portant; il mourut des premiers. l'instant de sa mort, son plus
+proche voisin en avertit le pre, qui dit en jetant les yeux sur lui:
+Je n'y puis rien, la volont de Dieu soit faite. Et sans une larme
+ou soupir, il vit jeter son corps la mer.
+
+88. Le second pre avait un fils plus faible, aux joues dcolores,
+au maintien dlicat. Ce jeune homme rsista long-tems, et se roidit
+contre sa destine, avec une patiente tranquillit d'esprit. Il
+parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour allger le poids
+des mortelles penses, qui oppressaient d'autant plus le coeur de son
+pre, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
+
+89. Pench sur son corps, le pre ne levait pas les yeux de dessus
+son visage; il essuyait l'cume qui couvrait ses lvres, et n'avait
+d'attention que pour lui. Quand la pluie tant dsire vint enfin
+tomber, et que les yeux de l'enfant dj demi-voils d'une membrane
+paisse vinrent briller et remuer pour un instant, il exprima
+quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.
+
+90. L'enfant mourut.--Le pre demeura long-tems attach sur son corps:
+mais enfin, quand la mort se montra dcouvert, et que le poids
+insensible press contre son coeur ne lui donna plus de mouvement
+ni d'esprance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment o une
+vague impitoyable loigna le corps du lieu d'o il avait t jet.
+Alors il tomba lui-mme roide et glac, ne donnant plus d'autre signe
+de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
+
+91. Maintenant un arc-en-ciel perant les nuages diaphanes vint
+mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilit
+des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa
+clart, avec le reste de l'tendue; mais sa vaste lumire s'largit
+bientt, et devint ondoyante comme une bannire dploye, puis elle
+prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparatre aux yeux de nos
+pauvres naufrags.
+
+92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils arien de l'onde et du
+soleil, vritable camlon cleste, nat dans la pourpre, est berc
+dans le vermillon, baptis dans l'or liquide et emmaillot dans une
+enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons
+turcs, et runit toutes les couleurs en une seule, prcisment comme
+un oeil noirci dans une lutte (car on est oblig quelquefois de boxer
+sans masque).
+
+93. Nos marins naufrags le prirent pour un bon prsage.--Autant vaut
+le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des
+Grecs et des Romains peut tre d'un grand service quand les gens sont
+dcourags. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote
+contre le dsespoir. Cet arc-en-ciel parut donc leurs yeux comme
+l'esprance,--et, pour tout dire, un cleste kalidoscope[65].
+
+[Note 65: Kalou eideos skop, qu'on peut traduire: beau point de
+vue.]
+
+94. Au mme instant un bel oiseau blanc, la patte large et assez
+semblable la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit leurs
+yeux (sans doute il s'tait gar dans sa course); il essaya de se
+percher sur la chaloupe, bien qu'il et vu et entendu ceux qui taient
+dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux
+jusqu' la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux prsage
+encore.
+
+95. Mais ici je suis forc de remarquer que bien en prit cet oiseau
+de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe
+dlabre n'tait pas aussi sre pour lui que celle d'une glise:
+quand c'et t la colombe de l'arche de No, revenant de son
+heureux voyage, ils l'auraient volontiers dvore, elle et sa branche
+d'olivier.
+
+96. Avec le crpuscule reparut le vent, mais sans violence. Les
+toiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils taient
+tellement anantis qu'ils ne savaient en quel tat, ni comment ils
+vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. Non,
+disaient les autres. Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute
+continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une
+dtonnation, et tous enfin tombrent dans cette dernire erreur.
+
+97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui tait de garde
+se retourna et jura que, si ce n'tait pas la terre qui se levait avec
+les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie.
+Les autres frottrent leurs yeux, aperurent une baie ou quelque chose
+de semblable, et se disposrent avancer vers le rivage. C'en tait
+un en effet, et par degrs il parut distinct, lev et palpable la
+vue.
+
+98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant
+stupidement, ne pouvaient pas encore sparer leurs esprances de leurs
+craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait
+(la premire fois depuis longues annes), et trois autres taient
+tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la
+tte afin de les veiller, mais on les trouva morts.
+
+99. La veille ils avaient aperu une tortue, de l'espce des
+_becs--faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avanant doucement
+ils s'en taient empars. Elle leur sauva une journe de vie, et
+nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau
+courage. Dans un si grand pril ils ne croyaient pas que le hasard
+seul leur envoyt ce moyen de salut.
+
+[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les
+naturalistes franais dsignent sous le nom de _caret_. M. A. P.
+traduit toujours _turtle_, de quelque espce qu'elle soit, par
+_tourterelle_.]
+
+100. La terre leur offrait une cte leve et rocailleuse, et les
+montagnes grandissaient mesure qu'entrans par un courant ils
+s'avanaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinit de
+conjectures; car telle avait t l'inconstance des vents qui les
+avaient ballotts qu'ils ne pouvaient dcider dans quelle partie de la
+terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres
+les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres
+les.
+
+101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient
+directement vers ce rivage salutaire ces figures ples et dcharnes
+comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison tait
+maintenant rduite quatre individus; plus, trois morts que leurs
+efforts runis n'avaient pu jeter la mer avec les autres. Les deux
+_goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'cume
+des flots sur leur visage.
+
+102. La famine, le dsespoir, le froid, la soif et la chaleur les
+avaient tour tour retourns et maigris au point qu'une mre au
+milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnatre son fils. Glacs
+par la nuit, grills par le jour, ils expirrent l'un aprs l'autre
+jusqu' ce qu'ils fussent rduits ce petit nombre. Mais il faut
+accuser avant tout l'espce de suicide qu'ils commirent en nettoyant
+Pdrillo dans de l'eau sale.
+
+103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait
+ingal, ils sentirent la fracheur de la verdure naissante qui se
+balanait dans les forts leves, et temprait l'ardeur de l'air.
+C'tait pour leurs yeux fatigus une espce d'cran qui leur cachait
+les vagues tincelantes et les cieux si clairs et ardens.--Ils
+trouvaient dlicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste,
+effroyable et ternel abme de l'Ocan.
+
+104. Le rivage se montrait aride, inhabit et press de vagues
+redoutables; mais ils taient devenus fous de la terre, et ils
+pressrent leur course, en dpit des brisans qui mugissaient justement
+devant eux. Bientt mme un rescif leur prsenta sa tte entoure
+d'une cume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode
+pour gagner terre, ils avancrent encore et la barque fut submerge.
+
+105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les
+eaux natales du Guadalquivir; il avait mme souvent mis profit le
+talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez
+difficilement trouv un meilleur nageur, et peut-tre aurait-il pu
+passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers)
+Landre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
+
+[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]
+
+106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il tait, il souleva ses
+jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant
+la nuit la plage aride qui s'levait devant lui. Le plus grand
+danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses
+compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc
+fut le seul qui atteignit au rivage.
+
+107. Il n'y serait pourtant pas arriv sans la rame qui, pour son
+bonheur, se dtacha et vint toucher sa main, justement quand ses
+faibles bras taient puiss et que la mer allait l'engloutir. Il s'y
+cramponna; les vagues battirent avec violence, et force de nager,
+plonger et reparatre, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans
+vie.
+
+108. C'est l que, sans pouvoir respirer, il enfona dans le sable ses
+ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse laquelle
+il venait d'arracher sa proie ne le rejett dans son insatiable
+spulcre. Il demeura tout de son long o il avait t dpos,
+l'entre d'une caverne creuse dans le roc, conservant justement assez
+de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'tait peut-tre
+vainement sauv.
+
+109. Aprs un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba
+aussitt sur son genou ensanglant et sur sa main chancelante. Il jeta
+alors les yeux autour de lui pour reconnatre ceux avec lesquels
+il avait voyag; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines,
+l'exception d'un seul, c'tait le cadavre de l'un des trois affams,
+morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un
+rivage strile et inconnu.
+
+110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tte s'gara et le fit
+retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'vanouit. tendu
+sur le ct, sa main alonge reposait dgouttante de sang sur la rame
+(leur mt de secours), et comme un lis spar de sa tige, ses formes
+sveltes et ses ples traits conservaient encore autant de beaut qu'en
+eut jamais figure terrestre.
+
+111. Il ne sut pas combien de tems dura cet tat de faiblesse; son
+coeur glac, ses sensations ananties, l'emportaient loin de la terre:
+le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut mme
+le terme de cet vanouissement qu' l'instant o il prouva de la
+peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines
+palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en
+s'loignant.
+
+112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui
+semblait douteux et confus. Il imaginait tre encore dans la barque,
+sortir d'un lger sommeil, et alors son dsespoir le reprenait: il
+appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint
+un peu lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante
+figure de femme de dix-sept ans.
+
+113. Elle tait penche sur lui, et sa petite bouche paraissait
+chercher dans la sienne s'il respirait encore. force de le toucher,
+la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla
+ses tempes glaces, afin d'inviter le pouls circuler plus aisment:
+enfin ses soins inquiets obtinrent leur rcompense, et un soupir de
+Juan rpondit son tact dlicieux.
+
+114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans
+un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tte
+languissante du jeune naufrag dont elle appuya le ple front sur ses
+joues si belles, si fraches, si transparentes! Puis elle tordit ses
+cheveux dont la tempte avait humect les boucles, piant toujours
+avec inquitude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un
+soupir--en mme tems qu'elle.
+
+115. La caverne fut l'endroit o le dposrent cette aimable fille
+et sa suivante;--jeune aussi, bien que son ane, d'une figure moins
+grave et de traits moins dlicats.--Ensuite elles se mirent allumer
+du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visit fut
+clair de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer
+l'lgance de ses formes et la perfection de sa beaut.
+
+116. Son front tait orn de lames d'or qui brillaient sur ses bruns
+cheveux, ses cheveux dont les ondes, roules sur son dos en tresses,
+descendaient presque jusqu' ses pieds, en dpit de l'lvation
+remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi
+d'imprieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette le.
+
+117. Ses cheveux, ai-je dit, taient d'un brun fonc. Mais ses yeux
+taient noirs comme la mort, et ses longs cils taient de la mme
+couleur. Il y a dans ces paupires, quand elles sont baisses, une
+puissance d'attraction invitable. Le trait le plus rapide n'a pas
+la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'bne.
+C'est comme le serpent qui tout d'un coup se droule, s'tend et
+dploie sa force et son venin.
+
+118. Son front tait blanc et petit, et les pures nuances de ses joues
+se fondaient entre elles comme les roses du crpuscule avec le soleil
+couchant. Sa lvre suprieure tait petite.--Lvres charmantes! Je
+soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu
+servir de modle un statuaire (race d'imposteurs aprs tout; j'ai vu
+un grand nombre de femmes relles qui surpassaient bien la beaut de
+toutes leurs absurdes pierres idales).
+
+119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste
+de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise
+dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il tait, en dpit
+de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir
+les coups du tems et de la nature, ils dtruiront le type d'une figure
+que l'imagination de l'homme n'a jamais devance, et que les ciseaux
+mortels n'auront pu atteindre.
+
+120. Telle tait encore la dame de la grotte. Son costume, bien
+diffrent de celui des Espagnoles, tait plus simple et de couleurs
+moins svres. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent
+jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la
+basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne
+jamais les quitter!), cet habillement inspire en mme tems quelque
+chose de foltre et de mystique.
+
+121. Mais il n'en tait pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus
+beau tissu, tait de couleurs varies, et ses cheveux qui tombaient
+ngligemment en boucles sur son visage taient sems de noeuds d'or
+et de pierreries. Sa ceinture tait tincelante; la plus rare dentelle
+embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de
+ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paratra sans doute
+choquant, c'est que ses jolis pieds de neige taient, sans bas, poss
+dans des pantoufles.
+
+122. L'autre femme avait un costume de la mme forme, quoique moins
+riche; les ornemens en taient plus simples, ses cheveux n'taient
+sems que de noeuds d'argent, destins lui servir de dot, et son
+voile de la mme longueur tait beaucoup moins beau. Son maintien,
+quoique assur, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus
+pais taient moins longs, et ses yeux galement noirs taient plus
+smillans et plus petits.
+
+123. Ces deux cratures prodiguaient Juan leurs soins, et le
+rconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions
+que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent
+varier sous mille formes dlicates. Elles lui prsentrent une
+assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement
+les potes, mais le meilleur qu'on ait invent depuis le festin que
+l'Achille d'Homre prpara pour ses htes[68].
+
+[Note 68: Sur le feu ardent, Patrocle place trois chines
+de porc, de mouton et de chvre, dans un vase d'airain tenu par
+Automdon. Achille prside la fte; c'est lui qui fait les parts et
+les divise avec adresse.
+
+ (_Iliade_, ch. IX.)
+]
+
+124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple fminin des
+princesses dguises, je vous dirai ce qu'elles taient. Je hais
+d'ailleurs tout mystre, et tous ces coups de trape si chers vos
+potes modernes. Ces jeunes filles taient donc rellement ce que vous
+auriez devin en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la
+premire tait fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer.
+
+125. Dans sa jeunesse il avait t pcheur, et mme il n'avait pas
+absolument renonc la pche; mais ses courses sur mer le portaient
+ s'occuper d'autres spculations, non pas peut-tre aussi
+recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui
+assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de
+plusieurs possesseurs prcdens.
+
+126. C'tait donc un pcheur,--mais un pcheur d'hommes, l'exemple
+de Pierre l'aptre.--Il allait de tems en tems la pche des
+vaisseaux marchands gars, et quelquefois il en prenait autant qu'il
+voulait. Il confisquait la cargaison, ne ngligeait rien de ce qu'il
+esprait dbiter dans le march aux esclaves, et souvent talait de
+beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empche de s'adonner
+en pleine scurit.
+
+127. Il tait n Grec; et sur son le dserte (l'une des plus petites
+Cyclades) il avait lev, l'aide de ses rapines, une fort belle
+maison, dans laquelle il vivait extrmement heureux. Le ciel pourrait
+dire combien d'or il avait vol, combien de sang il avait rpandu, car
+c'tait, s'il vous plat, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je
+sais, c'est que sa maison tait spacieuse et orne de ciselures, de
+peintures et de dorures dans le got des barbares.
+
+128. Il avait une fille unique appele Haide, la plus riche hritire
+des les orientales, et, de plus, d'une si rare beaut que son douaire
+n'tait rien auprs de son sourire. Elle ne touchait pas encore sa
+vingtime anne, et elle tait leve comme une charmante plante, dans
+la maison de son pre: de tems en tems elle conduisait des amans,
+prcisment pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable.
+
+129. Ce jour-l, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et
+au bas des rochers, lorsqu'elle aperut,--non pas mort, mais bien prs
+de l'tre,--l'insensible Don Juan, affam et demi noy. Comme il
+tait nu, vous sentez qu'elle dut tre choque; mais enfin elle
+se crut oblige par humanit, et autant qu'il dpendait d'elle, de
+secourir un tranger qui expirait dans une si blanche peau.
+
+130. Mais le conduire dans la maison de son pre, ce n'tait pas
+exactement le meilleur moyen de le sauver: c'tait plutt mettre la
+souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes
+tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de nous[69] et si
+peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il et d'abord
+secourablement rconfort l'tranger, mais aussitt sa gurison il
+l'et expos en vente.
+
+[Note 69: Nous, nous, prudence, sagesse, jugement.]
+
+131. Elle aima donc mieux, aide des conseils de sa suivante (une
+jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la
+grotte pour qu'il s'y repost. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs,
+leur charit devint plus vive, et elle prit mme assez d'intensit
+pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de page
+qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
+
+132. Elles firent un feu, mais un feu aliment par les premiers
+objets qu'elles trouvrent sur le rivage. C'taient quelques planches
+brises, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour
+de l'amadou, tant ils taient l depuis long-tems; il y avait un mt
+qu'elles trouvrent rduit la grosseur d'une bquille: mais, grce
+Dieu! les naufrages taient tellement frquens en cet endroit, qu'on y
+pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.
+
+133. Juan tait sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haide
+avait t ses zibelines pour disposer sa couche, et mme, pour qu'il
+se trouvt mieux et ft l'abri du froid en se rveillant, elles lui
+laissrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au
+point du jour avec un plat d'oeufs, du caf, du poisson et du pain,
+pour son djeuner.
+
+134. C'est ainsi qu'elles le laissrent reposer tranquillement. Juan
+dormit comme une souche, ou plutt comme les morts, qui dorment
+pour jamais, ou peut-tre (Dieu le sait) pour le moment prsent. Son
+cerveau calm ne reut aucune impression de ses premiers malheurs; il
+fut dlivr de ces rves maudits qui nous rappellent, sous un aspect
+sinistre, nos premires annes, jusqu' ce que l'oeil troubl se
+rouvre humect de pleurs.
+
+135. Le jeune Juan dormit donc sans rver;--mais la jeune fille qui
+avait dispos ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de
+jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrta, puis revint
+sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappele. Juan tait assoupi;
+cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le coeur chappe comme la
+langue ou la plume), que Juan avait prononc son nom.--Elle oubliait
+que Juan ne le connaissait pas encore.
+
+136. Rveuse, elle regagna la maison de son pre, en recommandant le
+silence le plus absolu Zo qui, d'une ou de deux annes plus sage,
+devinait mieux qu'elle ses vritables sentimens. Un ou deux ans
+forment un sicle quand on sait les employer, et Zo les avait
+passs, comme la plupart des femmes, acqurir toutes ces utiles
+connaissances que l'on reoit dans le bon vieux collge de la nature.
+
+137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte,
+sans que rien et troubl son repos. Le murmure d'une source voisine,
+et les rayons naissans d'un soleil retenu l'extrieur, ne le
+fatiguaient pas; il put sommeiller son aise. Il faut avouer qu'il
+en avait bien besoin, car nul n'avait t plus expos; ses souffrances
+taient comparables celles qu'on trouve dans la narration de mon
+grand-pre[70].
+
+[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson
+dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du dtroit
+de Magellan. Le rcit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en
+Angleterre; mais, n'en dplaise son petit-fils, celui de Don Juan
+est encore plus effroyable et plus touchant.]
+
+138. Il n'en tait pas ainsi d'Haide: elle s'agitait pniblement,
+tombait de son lit; puis, s'veillant en sursaut, elle se retournait,
+rvait de mille infortuns qu'elle venait rencontrer, et de beaux
+corps tendus sans vie sur le rivage. Elle veilla sa suivante de si
+bonne heure, que celle-ci ne put s'empcher de murmurer: elle appela
+les vieux esclaves de son pre, qui rpondirent par des jurons en
+grec, en turc, en armnien,--et qui ne concevaient rien semblable
+fantaisie.
+
+139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur allguant le
+soleil qui embellit tant les cieux quand il se lve, ou qu'il se
+couche. Rellement il est beau de voir s'lancer le brillant Phbus,
+quand la rose humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se
+rveillent avec lui, et quand la nuit est rejete comme un vtement de
+deuil port pour un mari, ou quelqu'autre brute.
+
+140. Je le rpte, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil;
+j'ai souvent assist son lever, et dernirement encore, pour ne pas
+le manquer, je suis rest debout toute la nuit; ce qui, si l'on
+en croit les mdecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc
+conserver en bon tat votre sant et votre bourse? levez-vous la
+pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites
+graver sur votre monument, que vous vous leviez quatre heures.
+
+141. Haide put donc contempler le matin face face; la sienne tait
+la plus frache, et pourtant une motion fbrile la colorait, et
+faisait jaillir de son coeur sur ses joues un large sillon de pourpre.
+C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques
+rivires, puis s'tend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est
+ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas rouge.
+
+142. La vierge de l'le descendit sur le rivage et dirigea vers la
+grotte sa course vive et lgre. Le soleil souriait en l'entourant de
+ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une soeur,
+humectait ses lvres de rose. Vous-mme, en les voyant toutes deux,
+auriez commis la mme erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle,
+aussi frache, avait sur l'Aurore l'avantage de n'tre pas uniquement
+arienne.
+
+143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidit, pntr dans la
+grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant.
+Elle s'arrta comme frappe de respect (car le sommeil inspire la
+vnration), puis s'avana sur la pointe des pieds et le couvrit plus
+chaudement, afin que l'air trop vif ne pntrt pas ses veines. Alors
+elle se tint suspendue au-dessus de ses lvres, recueillant avec
+dlices sa respiration insensible.
+
+144. On l'et prise pour un ange inclin sur un mourant qui vient de
+remplir ses derniers devoirs: le jeune naufrag, environn d'un air
+calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zo cependant faisait
+frire quelques oeufs, jugeant bien aprs tout que le jeune couple
+finirait par songer djeuner, et pour prvenir leurs dsirs, elle
+sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
+
+145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppler
+ la nourriture, et qu'un jeune homme naufrag devait avoir besoin
+de manger. D'ailleurs, moins passionne, elle billait un peu et se
+sentait dj refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire
+aussitt le djeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du th, mais
+du moins il s'y trouva des oeufs, des fruits, du caf, du poisson, du
+miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par amour, sans
+aucune rtribution.
+
+146. Une fois les oeufs cuits et le caf prpar, Zo et bien voulu
+rveiller Juan; mais Haide la retint de sa petite main empresse,
+et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lvres, ce que
+sans doute entendit fort bien Zo. Le premier djeuner tant perdu, il
+fallut en prparer un nouveau, puisque sa matresse ne lui permettait
+pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se rveiller.
+
+147. Juan ne remuait pas: une rougeur tique glissait sur ses joues
+comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine.
+Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines
+bleutres en taient brunies et presque disparues, les boucles de ses
+noirs cheveux taient encore surcharges d'une cume paisse qui se
+confondait avec les vapeurs manes des pierres de la grotte.
+
+148. Elle restait contempler Juan dans cette position, paisible
+comme le poupon sur le sein de sa mre; humect comme le saule non
+agit par le vent; assoupi comme l'Ocan dans un tems de calme; beau
+comme le noeud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau n
+dans son nid; enfin rellement joli garon, quoique la souffrance et
+un peu jauni ses traits.
+
+149. Il s'veilla, ouvrit les yeux, et les et encore volontiers
+referms: mais ils s'arrtrent sur une charmante figure, et ne purent
+une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui et fait un
+plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut cre en vain pour
+Juan. Mme quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints
+vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la
+Vierge Marie.
+
+150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de
+laquelle il vit la pleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de
+prononcer quelques mots. Ses yeux taient loquens: mais ses paroles
+furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne,
+avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire
+qu'il tait bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque
+nourriture.
+
+151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'tait pas Grec; mais
+il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille tait le chant
+d'un oiseau; si tendre, si douce, si dlicate et si pure que jamais
+l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'tait une de
+ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un
+de ces accens d'o la mlodie semble descendre comme d'un trne.
+
+152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable celui qu'veille le son
+d'un orgue lointain, et qui croit rver encore jusqu'au moment o le
+charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet
+rel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce
+dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me
+couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relve autant
+l'clat des dames que celui des astres.
+
+153. C'est encore ainsi que Juan fut tir de sa rverie ou bien de son
+sommeil, par le sentiment d'un furieux apptit. La fume de la cuisine
+de Zo pntra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle
+entretenait en surveillant genoux les plats, l'arracha de sa
+lthargie et lui donna un violent dsir de prendre quelque nourriture;
+surtout un beefsteak.
+
+154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces les dpourvues de
+boeufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton;
+quand un jour de fte vient luire pour eux, ils savent bien mettre
+un gigot leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et
+dans certains lieux, une partie de ces les n'offrant que des rochers
+inhabits. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une
+des plus riches, quoique des moins tendues, tait celle dans laquelle
+Juan se trouvait.
+
+155. J'ai dit que le boeuf y tait rare, et je ne puis m'empcher de
+croire que la vieille fable du Minotaure-- l'occasion de laquelle
+nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais got
+une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le
+dguisement d'une gnisse[71],--nous apprend simplement (si l'on
+carte le voile allgorique) que Pasipha, pour doubler le courage des
+Crtois, favorisa la propagation des bestiaux.
+
+[Note 71:
+
+ Qu torvum ligno decepit adultera taurum,
+ Dissortemque utero fetum tulit.
+
+ (Ovide, liv. VIII.)
+
+Mais les diffamateurs de la vertu de Pasipha se gardent bien de
+parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de
+lui:
+
+ Jamjam Pasiphan non est mirabile taurum
+ Prposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.
+]
+
+156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de
+boeuf;--quant la bire, j'en dirai peu de chose, parce que c'est
+simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet,
+elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne
+l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu
+cher. Tels taient les Crtois,--d'o je conclus que le boeuf et les
+combats sont tous deux dus Pasipha.
+
+157. Mais reprenons. Le dbile Juan, en se soulevant sur son coude,
+aperut, non sans en rendre grces Dieu, trois ou quatre objets avec
+lesquels il n'tait plus familier depuis long-tems: car les derniers
+mets qu'il avait mangs taient entirement crus. Et comme il tait
+encore rong par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui
+fut offert avec l'avidit d'un prtre, d'un goulu, d'un alderman ou
+d'un loup marin.
+
+158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haide, qui avait pour
+lui les soins d'une mre, riait en voyant l'extrme apptit de celui
+qu'elle avait la veille trouv presque mort; elle l'et mme laiss
+manger avec excs, sans Zo qui, plus ge qu'Haide, savait (par
+tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes
+affams ont besoin d'une grande retenue, et doivent tre nourris de
+quelques cuilleres, s'ils ne veulent pas infailliblement crever.
+
+159. Elle prit donc la libert de faire entendre, et vu l'urgence,
+par ses gestes plutt que par ses paroles, la ncessit d'arracher les
+plats au jeune homme qui avait dtermin sa matresse sortir de
+son lit pour venir cette heure sur le rivage.--Elle les ta de sa
+porte, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mang
+de quoi rendre un cheval malade.
+
+160. Ensuite,--comme il tait nu, l'exception d'un caleon peine
+dcent,--elles se mirent l'ouvrage, jetrent au feu ses prcdentes
+guenilles, et l'instant mme lui donnrent le costume d'un Turc
+ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le
+turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.--Sauf quelques
+points d'aiguille, il se trouva parfaitement habill avec une chemise
+blanche et de larges hauts-de-chausses.
+
+161. Alors la belle Haide crut devoir faire usage de sa langue. Juan
+n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque,
+n'tant pas interrompue, ne songeait pas s'arrter, et mettait
+toujours au contraire plus de vivacit dans les paroles qu'elle
+adressait son protg, son ami. Enfin elle fit une pose pour
+reprendre haleine, et s'aperut qu'il ne comprenait pas le _romaque_.
+
+162. Elle eut recours aux signes et la pantomime; elle sourit, elle
+fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage
+(le seul livre qu'elle pt comprendre), et la sympathie lui fit
+trouver loquente cette expression qui met l'ame dcouvert et
+prsente dans un rapide regard une rponse satisfaisante. Un seul
+coup-d'oeil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne
+manquait pas d'interprter.
+
+163. Bientt, par le mouvement des doigts et des yeux, et l'aide des
+paroles qu'il rptait aprs elle, Haide lui donna une premire leon
+dans sa langue. Mais il tudiait moins les expressions que les yeux de
+son matre; et de mme que les fervens disciples d'Uranie contemplent
+plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son
+alpha-beta dans les regards d'Haide, qu'il ne l'et fait dans aucune
+grammaire.
+
+164. Il est doux d'tre initi dans une langue trangre par la
+bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont
+jeunes, le disciple et le matre, ainsi que du moins j'en ai fait
+l'exprience. On sourit en rptant bien; quand on se trompe on sourit
+encore, et alors un serrement de main, peut-tre mme, un chaste
+baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
+
+165. C'est--dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec;
+d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui
+voult me l'enseigner[72]. Je ne me vante gure de parler anglais,
+ayant surtout tudi cette langue dans les sermons de Barrow[73],
+de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore
+chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus loquens
+discoureurs en prose et en dvotion.--Vos potes, je les hais, et je
+n'en ai jamais lu un seul.
+
+[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse
+Guiccioli.]
+
+[Note 73: Barrow (Isaac), fameux thologien et mathmaticien,
+matre de Newton, n en 1630, mort en 1677. Tillotson a donn une
+dition de ses oeuvres thologiques, morales et potiques, en trois
+volumes, qu'on connat seulement en Angleterre.]
+
+[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une
+nergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]
+
+[Note 75: Tillotson, archevque de Cantorbry, l'un des prlats
+et des crivains asctiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses
+sermons jouissent d'une grande rputation sous le rapport du style et
+des penses. Ils ont t traduits en franais.]
+
+[Note 76: Hugues Blair, si connu, mme en France, par ses sermons
+et son cours de littrature, n Edimbourg, en 1718, mort en 1800.]
+
+166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au
+beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme
+_certains chiens ma cure_[77]), peut-tre comme d'autres hommes, ma
+passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous
+les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis, amis,
+hommes, femmes, ne s'offrent plus moi que comme des rves du pass
+qui ne doivent pas revenir.
+
+[Note 77: Cette parenthse est une citation.]
+
+167. Retournons Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les
+rptait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil,
+et auxquels son coeur et celui d'une religieuse taient galement
+incapables de rsister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour
+une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort
+souvent.
+
+168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tt pour Juan qui
+aimait assez dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement
+pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle cartait doucement les
+boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait
+dlicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi
+sur un lit de roses.
+
+169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fracheur;
+chaque jour avanait sa convalescence. C'tait pour le mieux, car la
+sant donne un grand charme la figure humaine, et c'est l'aliment du
+vritable amour; la sant, l'oisivet font sur la flamme des passions
+l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes
+recettes qu'on peut apprendre de Crs et de Bacchus, et sans
+lesquelles Vnus ne nous attaquerait pas long-tems.
+
+170. Tandis que nous livrons notre coeur Vnus (sans le coeur,
+l'amour, quoique toujours agrable, perd cependant de son prix), il
+est bon que Crs nous prsente un plat de vermicelle; car les amans,
+tant de chair et de sang, ont besoin d'tre soutenus: pour Bacchus;
+il emplira de vin notre coupe, ou nous prsentera quelque gele
+succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les oeufs et les
+hutres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les
+envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-tre.
+
+171. Lorsque Juan se rveillait, il trouvait toujours devant lui
+quelques bonnes choses; un bain, un djeuner et les plus beaux
+yeux qui firent jamais palpiter un jeune coeur; de plus ceux de la
+suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai dj parl de tout
+cela,--et les rptitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, aprs
+s'tre baign dans la mer, revenait toujours fidlement au caf et
+Haide.
+
+172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse,
+que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haide, tait
+l'un de ces tres qu'elle voyait la nuit dans ses rves depuis deux
+ans; une certaine chose destine tre aime, un objet fait pour la
+rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir
+la flicit il faut trouver la partager, et les plaisirs sont ns
+jumeaux.
+
+173. Il y avait tant de charme le regarder, tant d'extension de
+vie tout partager avec lui, frmir sous son toucher, le voir
+endormi, le contempler son rveil! Vivre toujours avec lui, c'est
+ quoi elle n'osait penser, mais l'ide d'une sparation la faisait
+frissonner: car c'tait son bien, un ocan de trsors tomb entre ses
+mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, hlas! et son
+dernier.
+
+174. Ainsi s'coulait un mois, et la belle Haide rendait chaque
+jour visite son protg. Elle usa de tant de sages prcautions que
+personne ne l'avait dcouvert dans la grotte qu'il habitait. la
+fin, les btimens du pre mirent la voile; non pas dans l'intention
+d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands,
+allant de Raguse Scio.
+
+175. Ainsi, Haide se trouvait libre, car elle n'avait pas de mre, et
+son pre tant en voyage, la laissait jouir de la libert d'une femme
+marie ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plat.
+N'ayant pas mme l'embarras d'un frre, elle tait la plus libre de
+toutes celles qui jamais jetrent les yeux sur une glace. J'entends
+ici parler des pays chrtiens, o les femmes du moins sont rarement
+mises en surveillance.
+
+176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils taient
+parvenus s'entendre), et il en savait mme assez pour proposer une
+promenade.--Il avait peu march depuis le jour o, tel qu'une jeune
+fleur arrache de sa tige, il avait t jet sur la baie, mouill et
+vanoui.--Ils se promenrent dans l'aprs-midi, tandis que le soleil
+disparaissait, et que la lune s'lanait l'extrmit oppose.
+
+177. C'tait une cte aride et rompue qui, d'un ct, offrait des
+montagnes escarpes, et de l'autre, un rivage couvert de sable et
+gard comme par une arme, par des rochers et des bas-fonds; on
+apercevait et l quelques langues de terre dont l'aspect tait
+moins redoutable pour les malheureux battus des temptes. Rarement
+cessaient de mugir les flots agits, si ce n'est dans la mortelle
+longueur des jours d't, quand l'immense Ocan devient aussi limpide
+que les eaux d'un lac.
+
+178. La lgre cume rpandue sur la plage ne diffrait gure de la
+crme de votre champagne, quand elle dborde une ptillante rasade.
+Rose du coeur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu
+de choses prfrables au bon vin! Laissons prcher tant qu'on voudra,
+et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,--mais vivent le
+vin et les femmes, les plaisirs et la gat! demain les avis et le
+soda-water.
+
+179. L'homme, tant un animal raisonnable, doit s'appliquer boire;
+car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire,
+le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des esprances
+de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sve, l'arbre
+trange de la vie, souvent si fcond, serait au contraire aride
+et strile. Mais revenons.--Buvez votre aise, et quand vous vous
+rveillerez avec un mal de tte, vous verrez ce qu'il faudra faire.
+
+180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ
+un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir
+digne de Xerxs le grand roi. Ni le dlicieux sorbet rafrachi dans la
+glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec
+son coloris vermeil, ne pourraient valoir aprs un long voyage,
+de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de
+soda-water.
+
+[Note 78: _Hock_, espce de vin d'Allemagne.]
+
+181. La cte,--je crois que c'tait la cte que je dcrivais,--oui,
+c'tait bien elle,--tait alors aussi calme que les cieux; les
+sables--semblaient dormir, les vagues azures taient droules;
+tout enfin tait arrt, sauf le cri de l'oiseau de mer, les lans du
+dauphin, et le bruit de quelques flots lgers qui, retenus par un roc
+ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient peine.
+
+182. Ils se promenaient donc maintenant leur aise, attendu, comme
+je l'ai dj dit, que le pre tait en course, et qu'ils n'avaient ni
+mre, ni frre, ni d'autre surveillante que Zo. Celle-ci, tout en se
+tenant avec exactitude, ds la pointe du jour, auprs de sa matresse,
+croyait que tout son devoir se bornait la servir, lui prsenter de
+l'eau tide, tresser sa longue chevelure, et demander de tems en
+tems les robes qu'Haide ne portait plus.
+
+183. C'tait l'heure de la fracheur; quand le globe rougi du soleil
+se perd derrire les montagnes azures qu'on prendrait alors pour
+les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille,
+formait un cercle retenu d'un ct par le lointain amphithtre des
+montagnes, et de l'autre par l'immensit calme et froide de l'Ocan;
+le ciel tait teint en rose, et de son sein, comme un oeil tincelant,
+jaillissait une seule toile.
+
+184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans
+l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont
+le sable tait parsem. Ils pntrrent dans les vieux et sauvages
+enfoncemens creuss par les temptes, et qui semblaient dessins en
+salles profondes, avec des votes et des cellules de spatz. Puis ils
+revinrent se reposer, et, les bras entrelacs, ils se laissrent aller
+au charme profond qu'inspire le crpuscule.
+
+185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs roses
+semblaient former un vaste et brillant ocan; ils abaissaient leurs
+yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large
+disque de la lune. Ils coutaient murmurer les vagues et bruire
+les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient
+mutuellement une lumire brlante;--alors leurs lvres se
+rapprochrent, et se collrent en un baiser.
+
+186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beaut,
+qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un
+foyer allum dans les cieux; baiser tel que ceux des premires annes,
+lorsque le coeur, l'ame et les sens s'branlent de concert, que
+le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un
+crve-coeur.--Quant la vivacit des baisers, il faut, je pense,
+l'estimer d'aprs leur longueur.
+
+187. Par longueur, j'entends la dure; les leurs durrent Dieu sait
+combien!--Ils ne les comptrent jamais, et s'ils l'avaient essay,
+ils n'eussent pas donn la somme de leurs sensations l'tendue
+d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'taient sentis
+entrans comme si leur ame et leurs lvres se fussent mutuellement
+appeles: une fois runies, elles se pressrent comme font les
+abeilles;--leur coeur tant la fleur dont ils aspiraient le miel.
+
+188. Ils taient seuls, mais non pas comme ceux qui, renferms dans
+leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Ocan silencieux, la
+vote toile, les nuances du crpuscule qui se perdaient peu peu,
+les sables immobiles, et les grottes humides formes autour d'eux,
+leur inspiraient le dsir de se presser davantage, comme s'ils eussent
+t les seuls tres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'et
+jamais d s'vanouir[79].
+
+[Note 79: On demandera peut-tre au pote ce qui pouvait ici
+donner ses deux amans l'ide d'une vie ternelle? Justement
+l'immobilit de toute la nature, qui semblait attester son ternit,
+et par consquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur
+corps lui-mme.]
+
+189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du
+rivage dsert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils taient
+tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases taient
+formes de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un mme
+langage;--toutes les brlantes expressions que la passion inspire
+trouvaient dans un soupir le meilleur interprte d'un premier
+amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu've, aprs sa chute,
+ait conserv ses filles.
+
+[Note 80:
+
+ Soyez-vous l'un l'autre un monde toujours beau,
+ Toujours divers, toujours nouveau:
+ Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
+ J'ai quelquefois aim.
+
+ (LA FONTAINE.)
+]
+
+190. Haide ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens,
+elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ou parler de gage et de
+promesses exiger d'un poux, et des dangers auxquels une jeune
+amante est expose: elle fit tout ce que lui inspirait sa nave
+innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son
+jeune ami. Comme elle n'avait jamais rv d'infidlit, elle n'eut pas
+l'ide de prononcer le mot de constance.
+
+191. Elle aimait et elle tait aime; elle adorait et elle tait
+idoltre. D'aprs les lois de la nature leurs ames, en passant
+l'une dans l'autre, eussent pri dans ce moment d'ivresse si les ames
+pouvaient jamais prir.--Mais peu peu ils reprirent leurs sens, pour
+les reperdre et les abmer encore: le coeur d'Haide, palpitant sur le
+sein de Juan, semblait ne pouvoir battre spar de celui de son amant.
+
+192. Hlas! ils taient si jeunes, si beaux, si aimables, si
+solitaires! Puis c'tait l'heure o le coeur est le plus mu, et, ne
+conservant pas assez d'empire sur lui-mme, commet des actions que
+l'ternit ne fait pas oublier, mais dont elle rcompense les instans
+avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel sera le
+sort de tous ceux qui font leurs semblables quelque peine ou quelque
+plaisir.
+
+193. Juan, Haide! hlas! ils s'aimaient tant, ils taient si
+aimables! Jamais jusqu'alors, l'exception de nos premiers parens,
+un tel couple n'avait couru le risque d'tre damn pour toujours.
+Mais Haide, pieuse autant que belle, avait certainement ou parler
+du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la
+crise elle et d s'en souvenir.
+
+194. Ils se regardent, et un rayon de lune claire l'expressive
+vivacit de leurs yeux. Haide presse la tte de son amant dans l'un
+de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien
+qui disparat demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est
+sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne
+jusqu'aux momens o l'on n'entend plus que des soupirs entrecoups.
+On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un
+mot entirement grec.
+
+195. Quand ces momens d'motion et d'embrasement furent passs, et
+que Juan se laissa tomber les yeux ferms dans ses bras, elle ne
+s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tte de son amant sur
+les trsors de son sein: tantt elle lve au ciel ses yeux humides,
+tantt elle les reporte sur ses ples joues qu'elle rchauffe de son
+souffle, et son coeur palpite en pensant ce qu'elle a accord et
+ce qu'elle accorde encore.
+
+196. Un enfant qui aperoit de la lumire, un poupon qui mouille le
+sein de sa nourrice, un dvot au moment de l'lvation de l'hostie,
+un Arabe qui accueille un tranger, un marin qui s'empare d'une
+forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie
+jusqu'aux bords, tous prouvent du ravissement; mais leur bonheur
+n'est rien auprs de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.
+
+197. Pendant qu'il repose tranquille et ador, il conserve le souffle
+de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il
+ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des motions
+qu'il a prouves, ou qu'il nous a communiques, semble concentre
+dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons,
+environne d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais
+dpouille de ses terreurs[81].
+
+[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]
+
+198. Haide veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour,
+cette solitude de l'Ocan pntraient son coeur de leur influence
+runie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient
+trouv un berceau o rien sur la terre ne pouvait venir les distraire;
+et de toutes les toiles qui peuplaient la vote azure, il n'en
+tait pas une qui vt dans sa course plus de bonheur que sur ses joues
+brlantes.
+
+199. Hlas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose dlicieuse
+et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce d; et s'il
+tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui
+les a dues; leur vengeance, semblable l'lan du tigre, est rapide,
+implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins
+que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les
+ressentent.
+
+200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme,
+l'est toujours envers les femmes. Le mme sort les attend toutes;
+elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites dissimuler
+sans cesse, elles dsesprent celui que leur coeur brlant idoltre,
+jusqu' ce qu'un plus riche aspirant les achte en mariage;--alors,
+que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidle, et enfin
+le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prires.
+
+201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans
+la dvotion. Celle-l pense son mnage, celle-ci aux moyens de se
+distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant
+les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer
+d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus
+heureuses, et leur situation est aussi pnible dans un palais insipide
+que dans une ignoble chaumire: quelques-unes aussi font le diable,
+ensuite elles crivent une nouvelle[82].
+
+[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une pigramme
+lance contre une clbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit bien
+que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire
+de nos Saphos franaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin,
+Dufresnois, etc.]
+
+202. Pour Haide, c'tait la fiance de la nature; elle ne savait
+pas tout cela. Fille des passions, elle avait reu le jour dans une
+contre que le soleil inondait d'une triple et dvorante lumire[83].
+Elle tait uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle tait
+le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou
+faire ailleurs n'tait rien pour elle.--Que pouvait-elle en craindre?
+elle n'y nourrissait ni esprance, ni inquitude, ni amour; son coeur
+battait dans ce lieu seul.
+
+[Note 83: Il y a ici une image potique que nous n'avons pas os
+rendre:
+
+ Born when the sun
+ Showers triple light, and scorches even the kiss
+ Of his gazelle-eyed daughters.
+
+Ne o le soleil fait pleuvoir une triple lumire, et rend brlant le
+baiser de ses filles aux yeux de gazelle.]
+
+203. Oh! combien nous cote ce rapide battement de coeur! et pourtant
+chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de
+douceur que la sagesse, en dpit de sa haine pour le plaisir et de
+son amour pour la vrit, que la conscience elle-mme ont une peine
+infinie nous faire prfrer leurs bonnes vieilles maximes son
+ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas
+encore tax[84].
+
+[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas
+oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzime strophe
+du troisime chant, que l'anne 1816 fut celle dans laquelle Lord
+Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]
+
+204. Et maintenant c'en tait fait.--Sur le rivage dsert ils venaient
+d'engager leur coeur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient
+un nouveau charme sur leur beaut; l'Ocan tait leur garant, et la
+grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifis par leurs propres
+sentimens, la solitude leur tenait lieu de prtre: ils furent unis,
+et ils taient heureux, car chacun d'eux regardait navement l'autre
+comme un ange, et la terre comme un paradis.
+
+205. Amour! toi dont le grand Csar fut le courtisan, Titus le
+vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide
+le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse
+le tombeau engloutir tous ceux qui restent indiffrens!--le rocher de
+Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du
+mal, car aprs tout nous ne pouvons t'en appeler le dmon.
+
+206. C'est toi qui rends si prcaire le chaste tat du mariage, et qui
+insultes chaque jour le front des plus grands hommes. Csar, Pompe,
+Mahomet et Blisaire ont fatigu la plume hroque de l'histoire: leur
+destine, leurs actions ont t tout--fait diffrentes, et jamais
+ne reviendront des sicles aussi fconds en merveilles; cependant ces
+quatre grands hommes ont eu trois qualits communes, ils ont tous t
+hros, conqurans et cocus.
+
+207. Tu fais les philosophes; tu as form le troupeau matrialiste
+d'picure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction
+immorale avec des thories rellement assez praticables. Ah! s'ils
+voulaient nous prserver du diable, comme il serait agrable de
+rpter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): Bois, mange
+et fais l'amour, que t'importe le reste? Ainsi parlait le sage roi
+Sardanapalus.
+
+208. Mais Juan! avait-il donc oubli Julia? devait-il sitt l'oublier?
+Je ne sais que rpondre, la question en elle-mme n'est pas facile
+ rsoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait
+tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on prouve de
+nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment
+diable se ferait-il que les formes fraches eussent tant d'empire sur
+nous, pauvres humaines cratures?
+
+209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je dteste, j'abhorre,
+condamne et renie le corps ptri de vif-argent qui ne peut conserver
+en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour
+constant a toujours t mon hte; mais pourtant la dernire nuit, dans
+un bal masqu, je vis une jolie petite crature, frachement arrive
+de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'prouvai quelques
+dsirs.
+
+210. Mais bientt la Philosophie vint mon aide: Songe,
+m'insinua-t-elle, aux liens sacrs qui t'engagent.--Volontiers,
+rpondis-je, ma chre Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et
+ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni
+l'autre; c'est une curiosit.--Arrte! s'cria la Philosophie,
+avec le plus bel air grec (elle tait cependant dguise, en
+Vnitienne[85]).
+
+[Note 85: Cette parenthse indique assez que, sous le nom de la
+Philosophie, le pote met ici en scne la belle comtesse Guiccioli, sa
+matresse, avec laquelle il vcut pendant les dernires annes de son
+sjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don Juan_.
+M. A. P. a supprim ce dernier vers. Voici comme un tmoin oculaire a
+trac le portrait de la Guiccioli, en 1821:
+
+La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en
+avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien diffrente de la plupart des
+Italiennes, sa complexion est de la plus dlicate beaut; ses yeux
+longs, grands et languissans, sont bords par les plus longues
+paupires du monde, et ses cheveux, peine retenus sur sa tte,
+tombent sur ses paules en larges boucles du noir le plus poli. Sa
+_figure_ a peut-tre un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais
+son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la rgularit
+grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse
+imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de
+l'entendre sans tre ravi. Son amabilit se dploie dans les moindres
+accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mlodie
+italienne, donne un charme particulier tout ce qu'elle dit. La grce
+et l'lgance semblent inhrentes sa nature. Elle adore Lord
+Byron, et pourtant l'exil et la pauvret de son vieux pre affectent
+sensiblement ses traits, et rpandent sur son visage une teinte
+de mlancolie qui ajoute encore l'intrt qu'inspire cette femme
+charmante. Sa conversation est agrable, sans tre savante; elle
+connat les meilleurs auteurs italiens et franais, mais souvent elle
+craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connat
+l'aversion de Lord Byron pour les blue.]
+
+211. Arrte! et je me suis arrt.--Mais revenons. Ce que les hommes
+appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration mrite pour
+l'objet charmant des heureuses prdilections de la nature; et comme
+nous sommes tents souvent d'adorer une belle statue dans sa niche,
+ainsi, quand nous accordons la mme sorte d'idoltrie quelque objet
+rel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau idal_.
+
+212. Ce n'est que la perception de la beaut, le dveloppement noble
+de nos facults, un mouvement platonique, universel, admirable, tomb
+des toiles, filtr du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait
+pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de
+plus, celui d'un petit sens ou deux, qui tmoignent assez que notre
+chair est ptrie d'une brlante poussire.
+
+213. C'est pourtant un sentiment pnible et involontaire; car, si nous
+pouvions toujours trouver dans une seule femme les grces sduisantes
+qui nous enchantrent quand elle se prsenta la premire fois nous,
+comme une autre ve, nous aurions certainement moins de tourmens et
+plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien
+souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame,
+quelles dlices pour le _coeur_, en mme tems que pour le _foie_.
+
+214. Le _coeur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais
+aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut tre
+surcharg d'orages et d'clairs, et ne prsenter que l'image de la
+destruction et de l'horreur; mais quand il a bien t dchir, rong,
+bris, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui
+s'chappent des yeux ne sont autre chose que le sang du coeur, et
+voil ce qui forme le _climat anglais_ de nos annes.
+
+215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte
+rarement de ses fonctions; la premire passion y sjourne si
+long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y runissent
+comme un noeud de vipres sur un fumier. Rage, terreur, haine,
+jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet
+abme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte
+appel _central_.
+
+216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette
+anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques
+stances. Tel est le nombre que je fixe chacun de mes douze ou
+vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline,
+et j'abandonne Haide et Don Juan le soin de dfendre leur cause
+auprs de tous ceux qui daigneront me lire.
+
+
+
+
+Chant Troisime.
+
+
+1. Muse, salut! _et coetera_.--Nous avons laiss Juan endormi sur un
+sein charmant et heureux, veill par des yeux qui jamais n'avaient
+pleur, ador par une jeune fille trop enivre de bonheur pour sentir
+le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos
+avait souill le cours de ses innocentes annes, et devait bientt
+transformer en larmes le plus pur sang de son coeur.
+
+2. Amour! hlas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'tre aim?
+pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprs,
+et choisir un soupir pour ton meilleur interprte? Comme ceux qui
+recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur
+leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons dans notre
+coeur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir
+bientt prir.
+
+3. La premire fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle
+n'aime plus que l'amour: c'est un vtement qu'elle ne peut plus
+quitter, et qui prte peu prs aussi facilement qu'un gant large.
+Quiconque voudra l'prouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme
+seul touchera son coeur; mais bientt, redoutant moins l'embarras des
+additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses
+prfrences.
+
+4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien elles; mais une
+chose du moins est certaine: c'est qu'une femme forme (si toutefois
+elle ne se jette pas dans la dvotion pour la vie) a besoin d'tre
+courtise aprs un intervalle exig par la dcence. Ce n'est pas que,
+dans sa premire affaire d'amour, elle n'et entirement engag son
+coeur, bien que mme alors aucunes prtendent tre restes libres;
+mais pour celles qui ont aim, soyez sr qu'elles aimeront encore.
+
+5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilit, de la
+folie, de la sclratesse humaine, que l'amour et le mariage, tous
+deux venus de mme lieu, soient pourtant si rarement d'accord.
+Le mariage est n de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un
+breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transform
+le parfum cleste en une saveur commune et singulirement plate.
+
+6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite prsente
+des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain
+jargon de flatterie, jusqu'au moment o la vrit tardive leur
+apparat.--Mais alors que reste-t-il, sinon le dsespoir? Aussitt
+les mmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de
+sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une
+faiblesse ridicule.
+
+7. Les hommes finissent par rougir d'tre si fortement pris. Il en
+est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et
+que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la mme chose,
+et pourtant il est bien entendu de convention expresse que les
+deux poux seront unis jusqu'au dcs de l'un d'entre eux. Dsolante
+pense! perdre l'pouse qui embellissait nos jours, et faire en outre
+pour tous nos gens la dpense d'un deuil!
+
+8. Au fait, il y a dans les dtails domestiques quelque chose qui
+forme l'antithse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous
+toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils
+offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au
+rcit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux
+dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Ptrarque et fait des
+sonnets toute sa vie, si Laure avait t sa femme?
+
+9. Toutes les tragdies finissent par une mort, et toutes les comdies
+par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent
+le surplus la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs
+descriptions ne donnent une fausse ide, ou ne restent au-dessous de
+ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre hros
+entre les mains d'un prtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot
+relatif la mort ou la dame.
+
+10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien,
+chant le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux
+virent dans le mariage leur tendresse due; soit par leur faute, soit
+par l'effet de quelque diffrence de temprament (pour troubler une
+union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Batrice
+de Dante et l've de Milton n'taient nullement dessines d'aprs
+leurs femmes.
+
+11. Quelques personnes disent que Dante a dsign sous le nom de
+Batrice la thologie, et non pas une matresse.--Pour moi, tout en
+demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est l une
+rverie de commentateur, qui a besoin d'tre prouve par des faits
+irrcusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques
+de Dante ne tendent autre chose qu' personnifier les
+mathmatiques[86].
+
+[Note 86: Ce qui parat le plus probable, pour parler
+srieusement, c'est que Dante, aprs avoir aim long-tems Bice ou
+Batrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui tait
+cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]
+
+12. Haide et Juan n'taient pas maris, mais aussi le pch les
+regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grce
+ m'en blmer, si rellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent.
+Si vous les voulez maris, je vous conseille de fermer le livre
+consacr ce couple gar, avant que les consquences de leur faute
+ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un
+attachement illicite.
+
+13. Toutefois, ils taient heureux--heureux dans la jouissance
+criminelle de leurs innocens dsirs; mais bientt, devenue plus
+imprudente chaque nouvelle visite, Haide oublia que son pre tait
+matre de l'le. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le
+quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait
+donc souvent prs de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que
+son bon cumeur de pre tait en course.
+
+14. Bien qu'il s'adresst galement tous les pavillons, ne vous
+scandalisez pas de sa manire de trouver des fonds; changez son nom
+en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte
+d'imposition. Mais plus modeste, notre homme levait moins haut ses
+esprances; il suivait travers les mers une plus estimable vocation,
+et y remplissait peu prs la charge de commissaire de marine.
+
+15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait t retenu par les vents, les
+vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter
+son butin, il tait rest en pleine mer, malgr les rafales qui
+mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses
+prisonniers la chane; il les avait tiquets comme les chapitres
+d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient ses
+yeux, l'un dans l'autre, de dix cent dollars.
+
+[Note 87: _Gentleman_ a tout--fait la signification de notre
+mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre,
+les Franais craignent de le traduire littralement: il rpond au
+_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouv que ce mot-l qui pt
+indiquer la lgre ironie qui tait dans l'intention du pote.]
+
+16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en
+faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres ses
+correspondans de Tunis, l'exception d'un seul qu'il laissa couch
+bord sans penser le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,--sauf
+ et l quelque riche personnage qu'il mit fond de cale pour
+demander plus tard sa ranon,--fut laiss sous la mme chane;
+tant, l'gard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large
+commission pour le dey de Tripoli.
+
+[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Tnare,
+ l'extrmit de la presqu'le du Peloponse. Les Magnottes, ou
+Maynottes, ont remplac les _Lacons_.]
+
+17. Les marchandises furent galement spares et distribues pour
+diffrens marchs du Levant, l'exception de certains articles d'une
+utilit classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles,
+des pinces, des cure-dents, et une thire, venus de France; des
+guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis l'cart par
+l'excellent pre qui venait de les voler pour sa fille.
+
+18. Une guenon, un mtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une
+chatte de Perse et ses petits, avaient attir son choix au milieu
+d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis
+avait appartenu un Anglais; mais celui-ci, tant mort sur la cte
+d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre
+bte. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le
+btiment, il enferma le tout dans une norme cage d'osier.
+
+19. Ayant ainsi mis ordre ses affaires maritimes, et son vaisseau
+ayant besoin de quelques rparations, il envoya et l quelques
+simples croisires, et dirigea sa course vers les lieux o
+sa charmante fille continuait remplir tous les devoirs de
+l'hospitalit. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la cte
+sur laquelle elle se tenait tait dangereux plusieurs milles de
+distance, il avait plac son havre sur le ct oppos de l'le.
+
+20. Il gagna sans dlai le rivage, n'ayant rencontr aucun lieu
+d'octrois ni de quarantaine o il ft oblig d'indiquer les lieux
+qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employ. Il fit
+le lendemain dmanteler son vaisseau, avec ordre ses gens de le
+radouber aussitt. On se hta donc de jeter toutes mains, sur la
+rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses
+d'argent.
+
+21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'o l'on apercevait
+les blanches murailles de sa maison, il s'arrta.--Combien d'tranges
+motions remplissent l'ame de ceux qui se sont laisss aller
+voyager! Combien de doutes inquitans sur le bon ou mauvais tat
+de leur intrieur!--Quels transports d'amour chez les uns, quels
+mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les
+annes avaient fait vanouir viennent alors en foule sur nos coeurs
+reprendre leur ancienne place.
+
+22. Mais c'est surtout aux pres et aux maris que l'approche de
+la maison, aprs une longue traverse sur terre ou sur mer, doit
+naturellement prsenter des sujets d'inquitudes.--Une famille de
+dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime
+ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne
+l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du pre,
+descendent avec le sommelier la cave, tandis que les pouses montent
+de leur ct au grenier.
+
+23. Le plus honnte gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas
+ son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isoles ne
+regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la mme rpugnance pour
+les baisers des prtendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle
+urne consacre sa mmoire; deux ou trois jouvencelles, enfans d'un
+ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-mme,
+qui vient lui mordre--les jambes.
+
+24. S'il est encore clibataire, il retrouvera sa belle fiance
+devenue pendant son absence l'pouse de quelque riche avare; mais
+alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord,
+et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre
+de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-tre
+aimera-t-il mieux mpriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son
+chagrin ne soit pas perdu, il crira des odes sur l'inconstance de la
+femme.
+
+25. Ainsi donc, vous qui avez dj quelque chaste liaison de cette
+espce,--j'entends une honnte intimit avec une femme marie,--la
+seule qui soit susceptible de dure,--la plus solide de toutes les
+connexions, le vritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir
+que d'cran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses,
+j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.
+
+26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on
+faisait sur l'Ocan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait
+un vif plaisir la vue de la fume de ses foyers. Mais il ne savait
+pas pourquoi il n'tait pas triste, ou pourquoi il prouvait toute
+autre motion; il ne connaissait pas la mtaphysique: il aimait son
+enfant, il en aurait pleur la perte; mais il ne fallait pas lui en
+demander la cause, plus qu' un philosophe.
+
+27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait clatantes,
+et la verdure ombrage des arbres de son jardin; il entendait le doux
+bourdonnement de son petit ruisseau, et les aboiemens loigns de son
+chien de garde. travers les ombres d'un bois frais et touffu, il
+apercevait des figures en mouvement, des armes tincelantes (tout le
+monde est en armes dans l'Orient), et diverses nuances de costumes,
+lgers et brillans comme des ailes de papillon.
+
+28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'tonnait de ces signes
+inaccoutums d'allgresse, il entendit,--non pas, hlas! la musique
+des sphres, mais les sons profanes et terrestres d'un violon;
+ces accords lui firent douter de la fidlit de ses oreilles, ils
+confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flte, un
+tambour, et bientt aprs les clats de rire les moins orientaux.
+
+29. Il avana plus prs encore, et comme il descendait la pente la
+hte, il remarqua travers les branches agites, et parmi d'autres
+indices de fte, une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et
+qui, semblables des derviches, tournaient sur eux-mmes comme sur un
+pivot. Ils excutaient la Pyrrique, cette danse guerrire, objet de la
+prfrence des Levantins.
+
+30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la premire
+et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, se tenaient
+toutes ensemble comme un collier de perles; les mains entrelaces,
+elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de longues
+et noires boucles de cheveux--(dont la moindre et rendu fous dix
+potes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et
+attentive runion lui rpondait en choeur des pieds et de la voix.
+
+31. L, runies l'cart, et les jambes croises autour de leurs
+plats, quelques autres socits commenaient dner: la vue tait
+dlecte par des pilaus[89] et des mets de toute espce, des flacons
+de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans des vases
+poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les fruits de
+dessert; les oranges parfumes et les succulentes grenades, balances
+au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus lger toucher
+pour descendre sur leurs genoux.
+
+[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent
+avec leurs mets: il remplace peu prs, chez eux, notre pain.]
+
+32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un blier blanc comme
+la neige, et couronnait de fleurs ses vnrables cornes; paisible
+comme l'agneau qui vient de natre, le patriarche du troupeau courbe
+obligeamment sa tte grave et apprivoise. Tantt il accepte les
+palmes qu'on lui prsente manger, tantt il baisse en jouant son
+front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis aussitt il recule
+comme dompt par leurs faibles mains.
+
+33. Un profil d'une puret classique, des vtemens pleins d'clat, de
+grands yeux noirs, des joues d'une fracheur anglique et roses comme
+des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes enchanteurs,
+des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de l'enfance,
+tel tait le tableau exact que formaient ces petits Grecs: cette vue
+le philosophe ne pouvait s'empcher de soupirer, en pensant qu'un jour
+ils deviendraient des hommes.
+
+34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un
+cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trsors
+secrets trouvs dans un vallon cart; les merveilleuses reparties
+des jongleurs arabes; les charmes ncessaires pour faire l'or pur et
+gurir les morsures venimeuses; les rochers enchants qui s'ouvrent
+quand on les touche; et enfin (mais cela tait bien rel) les dames
+magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs poux en btes.
+
+35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter
+l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique,
+les histoires persanes, tout offrait d'agrables et inoffensifs
+passe-tems: mais Lambro ne put sans dplaisir voir ces choses; il
+songeait aux dpenses qu'on avait faites pendant son absence,
+et prvoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilit de ses
+dispositions testamentaires.
+
+36. Hlas! qu'est-ce que l'homme! quels prils sont encore exposs
+les plus heureux mortels, mme aprs leur dner!--Un jour d'or pour un
+sicle de fer, voil tout ce que le mieux partag des rprouvs peut
+esprer dans cette vie; le plaisir (du moins quand il chante) est une
+sirne qui sduit les jeunes imprudens, pour ensuite les corcher
+tout vivans. En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives
+s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher une couverture
+mouille.
+
+37. Lui qui n'avait gure l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui
+voulait procurer une surprise agrable sa fille (il surprenait en
+gnral les hommes avec l'pe),--n'avait envoy personne pour avertir
+de son arrive; personne ne se remua donc: long-tems il s'arrta pour
+bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et rellement il tait
+plutt surpris qu'enchant de trouver une si belle compagnie invite.
+
+38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport
+(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si
+ces gens-l mouraient jamais), et rpandu pendant plusieurs semaines
+le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupires et mme
+leurs lvres s'taient dessches; les roses taient revenues sur les
+joues d'Haide; ses pleurs taient remonts leur source, et elle
+conduisait pour elle-mme les affaires de la maison.
+
+39. De l tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui faisaient
+de l'le un sjour de plaisirs; les valets taient tous boire ou
+les bras croiss, passe-tems qui les rend les plus heureuses gens du
+monde. L'hospitalit du pre semblait sordide, compare l'usage que
+faisait Haide de ses trsors; et l'on ne peut assez dire combien on
+approuvait sa noble conduite, quand elle n'avait pas une heure qu'elle
+ne consacrt l'amour.
+
+40. Vous croyez peut-tre qu'en tombant au milieu de ces
+divertissemens il ne pourra se contenir, et, vrai dire, il n'tait
+pas oblig d'en tre fort satisfait; peut-tre vous vous attendez de
+promptes excutions, qui apprendront mieux ses gens leur devoir; au
+fouet, la question ou la prison pour le moins; vous ne doutez
+pas qu'en faisant quelques exemples mmorables, il ne dveloppe les
+inclinations royales d'un pirate!
+
+41. Vous tes dans l'erreur;--c'tait l'homme le plus doux et le mieux
+lev qui jamais et coup une gorge ou conduit un vaisseau. Il tait
+si familier avec tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu
+deviner sa vritable pense. Il ne le cdait pas sous ce rapport un
+courtisan; et c'est peine si une femme mme et pu cacher plus de
+fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme et tant
+de got pour les courses d'aventures! c'et t une excellente
+acquisition pour la bonne socit.
+
+42. Il s'avance prs du premier groupe de convives, et, frappant sur
+l'paule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier qui,
+dans tous les cas, n'annonait rien de bon, quelle tait la cause
+de cette fte? Trop ivre pour faire attention ses paroles, le Grec
+auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.
+
+43. Et sans prendre la peine de tourner sa tte joyeuse, il tendit le
+rouge-bord par-dessus son paule, et d'un ton de voix peu ferme: Les
+paroles altrent, je n'ai pas de tems perdre. Un second ajouta en
+laissant chapper un hoquet: Notre vieux matre est mort; vous
+feriez mieux de vous adresser son hritire, notre matresse.--Notre
+matresse, ajouta un troisime, ah! ah! notre matresse! c'est--dire,
+notre matre,--pas le vieux, mais le jeune.
+
+44. Ces drles tant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui
+auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un
+instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air
+de srnit, et cherchant mme rappeler son sourire, il pria l'un
+d'entre eux de lui dire le nom, la qualit du nouveau matre qui,
+suivant toutes les apparences, avait donn Haide le titre d'pouse.
+
+45. Je ne sais pas, rpondit le garon, qui, ou ce qu'il est, ni d'o
+il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais bien,
+c'est que ce chapon rti est dlicieux, et que cet excellent vin n'a
+jamais t servi pour un meilleur dner: et si vous avez demander
+quelque chose de plus, adressez vos questions mon voisin de ce ct;
+il vous rpondra sur tout, bien ou mal, car personne n'aime plus
+s'couter parler[90].
+
+[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, pome trop peu connu
+en France:
+
+ _Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto
+ Io non credo pi al nero ch' all' azzurro;
+ Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,
+ E credo alcuna volta anco nel burro!
+ Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,
+ E molto pi nel espro che il mangurro
+ Ma sopra tutto nel buon vino ho fede
+ E credo che sia salvo che gli crede._
+
+Marguet rpondit alors: dire de suite ce que j'en pense, je ne
+crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes
+mieux, rti; je crois aussi, par fois, au beurre, la cervoise, au
+moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups:
+mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui
+croit en lui sera sauv.
+
+ (Ch. XVIII, st. CLI.)
+]
+
+46. Je disais que Lambro tait un homme patient, et certes il montra
+dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme
+le mieux lev de la France, ce parangon des nations. Malgr les
+railleries lances contre les siens mme, il sut dissimuler et ses
+inquitudes et les plaies de son coeur, et les insultes de cette
+valetaille gourmande--et acharne sur son propre mouton.
+
+47. Maintenant, dans un homme aussi habitu commander,-- faire
+aller et venir ses gens,-- voir ses dsirs excuts en un tour
+de main,--soit que sa voix demandt une mort ou des fers,--on peut
+s'tonner de trouver d'aussi bonnes manires; la chose est cependant
+bien relle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous
+les cas celui qui peut ainsi se commander, peut tre aussi capable de
+gouverner--qu'un Guelfe[91].
+
+[Note 91: Un Hanovrien. Les lecteurs de Hanovre prtendent
+tre descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom l'une des deux
+grandes factions d'Italie, au treizime et au quatorzime sicle.]
+
+48. Non qu'il ne montrt jamais de colre, mais c'est quand il
+n'tait pas srieusement irrit; dans ce dernier cas il restait calme,
+concentr, lent et silencieux, il se repliait sur lui-mme comme le
+boa; jamais il ne parlait et frappait en mme tems; s'il menaait,
+c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence tait bien
+plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un second
+inutile.
+
+49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer
+vers la maison, mais par un chemin dtourn. Ceux qu'il vint
+ rencontrer par hasard ne firent pas attention lui, tant on
+s'attendait peu le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce moment
+dans son coeur pour Haide, c'est plus que je ne puis dire; en
+tous cas, pour un pre arrivant quand on le croyait mort, ces ftes
+devaient paratre un singulier genre de deuil.
+
+50. Si tous les morts (Dieu nous en prserve) revenaient maintenant
+ la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un poux ou bien sa femme
+(autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez pas,
+quelle qu'et t la violence de leurs anciennes querelles, que cet
+incident imprvu n'en occasiont de plus vives encore, et que
+les pleurs rpandus sur l'poux expirant ne coulassent avec plus
+d'abondance sur l'poux ressuscit.
+
+51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pense
+vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses
+mentales du trpas: trouver la pierre de notre foyer transforme en
+pierre funraire, voir parses autour d'un tre jadis tincelant,
+les ples cendres de nos esprances, c'est un tourment profond que ne
+concevra jamais un clibataire.
+
+52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans
+affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la
+solitude, en passant le seuil de sa porte sans tre accueilli par
+un salut. C'tait pourtant l que le tems lui avait fil des jours
+paisibles, que son coeur et ses yeux avaient suivi avec tant de
+dlices les jeux innocens d'une fille chrie, seul vertueux objet de
+ses sentimens ordinaires.
+
+53. C'tait un homme d'un caractre singulier: doux dans ses
+habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modr dans sa conduite,
+ennemi de tout excs dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une
+perception facile, d'un courage toute preuve, en un mot capable de
+mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de sa
+patrie et son dsespoir de l'affranchir l'avaient dtermin faire
+des esclaves, au lieu de rester esclave lui-mme.
+
+54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la
+duret, fruit d'une longue habitude; la vie prilleuse dans laquelle
+il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clmence; les soupirs
+qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes
+grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait
+contribu le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami
+et mauvaise rencontre.
+
+55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grce rpandait encore
+quelques rayons hroques dans son ame, comme jadis dans celle des
+conqurans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai
+que sa passion pour la paix n'tait pas trs-ardente;--mais hlas! sa
+patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'tait la rage de la
+voir asservie qui l'avait port har l'univers et combattre toutes
+les nations.
+
+56. L'influence du climat avait aussi donn son esprit une certaine
+lgance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutt, il laissait
+deviner l'influence.--Le meilleur got avait prsid au choix de sa
+rsidence; il aimait la musique, il admirait les scnes sublimes de la
+nature, et c'tait en entendant un petit ruisseau tomber devant lui en
+nappes de cristal, c'tait en contemplant la beaut des fleurs, qu'il
+charmait son esprit dans les heures de calme.
+
+57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle
+seule, au milieu des scnes furieuses dont il avait t l'auteur ou
+le spectateur, avait conserv de l'empire sur son coeur. L'affection
+qu'il avait pour elle tait pure, isole et sans partage. En perdant
+ce sentiment, il et perdu ce qui lui restait encore de tendresse pour
+l'humanit, et le nouveau Cyclope serait tomb dans le plus furieux
+aveuglement.
+
+58. La tigresse laquelle on a ravi ses petits, pouvante, dans sa
+furie, le berger et le troupeau; l'Ocan, quand il soulve ses vagues
+irrites, brise souvent le vaisseau que des rochers avoisinent; mais
+une fois leur rage puise, le tigre et l'Ocan se calmeront avant
+le ressentiment silencieux, grave, austre et profond d'une ame
+vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un pre.
+
+59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que
+l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos
+beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mmes, composs
+toutefois d'une matire plus fine, ils nous quittent tendrement ds
+que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le
+soir de notre vie; la vrit ils nous laissent une compagnie
+excellente,--la goutte et la pierre.
+
+60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne
+se prsente pas aprs dner[92]). Il est agrable de voir une mre
+nourrir elle-mme ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus
+maigre). Semblables des chrubins placs aux angles d'un autel, ils
+se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir un
+pcheur). Une dame, environne de ses filles et de ses nices, brille
+comme une guine au milieu de pices de sept schellings.
+
+[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et
+aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble
+ces derniers, pendant la premire partie de la soire.]
+
+61. Inaperu, le vieux Lambro prit une porte secrte et entra dans sa
+maison, la nuit tombante. Cependant la dame et son amant prsidaient
+au festin, dans tout l'clat de leur beaut: une table incruste
+d'ivoire tait place devant eux et entoure d'une foule de beaux
+esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient la matire de la
+vaisselle, les vases les moins prcieux taient de nacre et de corail.
+
+62. Cent plats environ composaient le dner: de l'agneau aux noix de
+pistaches,--en un mot toute espce de mets; des soupes au safran, des
+friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renferms
+des filets; le tout accommod au-del des voeux du plus dlicat
+sibarite: les boissons consistaient en sorbets varis de raisin,
+d'orange et de jus de grenade exprim travers les pores de l'corce,
+ce qui ajoute encore leur saveur.
+
+63. Ces rafrachissemens taient disposs autour de la salle,
+dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gteaux de datte
+terminrent le repas, qui fut aussitt remplac par la fve du plus
+pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et
+pour empcher la main de se brler, taient des tasses en filigrane
+d'or; dans le caf on avait fait bouillir des clous de girofle, de
+la canelle et du safran; mais ( mon got) cela lui enlevait de sa
+qualit.
+
+64. Les tentures de la salle taient une tapisserie forme de pans de
+velours diversement peints, et brochs en fleurs de soie damasse; une
+bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, richement travaille,
+dployait en lettres-lilas, brodes dlicatement en bleu, de belles
+sentences persanes, tires des potes et des moralistes les plus
+estims.
+
+65. Ces inscriptions orientales, places si communment dans ces
+contres sur les murs, sont une espce de moniteurs chargs de
+rappeler l'esprit, comme les crnes des banquets de Memphis,
+les mots qui dconcertrent Balthasar dans son palais, et qui lui
+enlevrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer
+les trsors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un
+moraliste plus svre encore: c'est le plaisir.
+
+[Note 93: Balthasar donnait ses grands, au nombre de mille,
+un grand festin, et chacun buvait _suivant son ge_... Le roi, les
+seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient
+leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.
+
+Soudain apparurent des doigts... crivant contre le candlabre,
+sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les
+mouvemens de la main qui crivait; sa face changea, et ses penses la
+troublrent, etc.
+
+ (DANIEL, ch. V.)
+]
+
+66. Une beaut devenue tique la fin de l'hiver; un grand gnie qui
+trouve la mort au fond d'un verre; un rou transform tout d'un coup
+en mthodistique ou clectique--(c'est le nom sous lequel ils aiment
+maintenant dire des prires), mais surtout un alderman frapp
+d'apoplexie, sont des exemples qui rellement confondent l'esprit, et
+prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, ont des
+rsultats aussi funestes que les excs de table.
+
+67. Haide et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin
+cramoisi, bord d'un bleu ple. Leur sopha occupait trois parties
+compltes de l'appartement,--et semblait de la dernire fracheur.
+Le velours des coussins--(plutt faits pour garnir un trne) tait
+carlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broch en or, dont
+les rayons tissus rappelaient le vif clat de ceux qui remplissent les
+cieux vers le milieu du jour.
+
+68. Quant la splendeur, on en avait confi le soin au cristal, au
+marbre, la porcelaine et l'argenterie; sur les carreaux taient
+jets des nattes indiennes et des tapis de Perse que le coeur et
+trembl de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, et
+telles autres gens habitus gagner leur pain en qualit de ministres
+et favoris (c'est--dire par dgradation) taient l runis en foule
+comme la cour ou la foire.
+
+69. On n'avait pas pargn les belles glaces et les tables, la plupart
+en bne incrustes de nacre ou d'ivoire, celles-ci en caille de
+tortue; et celles-l en bois prcieux, garnies d'or ou d'argent.--On
+avait pourvu ce que la plus grande partie d'entre elles ft charge
+de viandes, de sorbets glacs--et de vins-- la disposition de tous
+ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dner.
+
+70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui
+d'Haide: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier tait
+jaune-ple; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa
+chemise,--et l'on suivait au travers de son lger tissu les mouvemens
+de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxime jelick,
+tout brillant d'or et de pourpre, tait ferm avec des boutons de
+perle larges comme des pois; une blanche gaze raye de bouracan
+flottait autour de son beau corps, semblable des flocons de nuages
+groups autour de la lune.
+
+[Note 94: Ou plutt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez
+le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)]
+
+71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait
+pas d'attache,--l'or pur en tant assez flexible pour que la main
+le contournt sans peine, et que la forme du bras devnt aussitt la
+sienne. C'tait admirable, mais sa forme seule et charm les yeux,
+tant il semblait craindre de laisser chapper les contours qu'il
+pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche
+que mtal prcieux et jamais entoure[95].
+
+[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y
+sont ports de la manire indique. Le lecteur s'apercevra par la
+suite que la mre d'Haide tant de Bez, sa fille suivait les modes de
+sa patrie.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+72. Comme princesse des domaines de son pre, une semblable plaque
+d'or roule au-dessus de son coude-pied annonait son haut rang. Douze
+anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans
+de pierreries; les plis gracieux de son voile taient comprims
+au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque
+inestimable; et la soie orange de son pantalon turc venait se
+terminer autour de la plus jolie cheville du monde.
+
+73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu' ses
+pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la
+lumire matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas t enferms,
+ils auraient pu voiler entirement sa personne; on et dit qu'ils
+s'indignaient de se sentir comprims dans la courbe soyeuse d'un
+filet, et ds qu'un zphir venait offrir Haide son aile pour
+ventail, ils tentaient de rompre leur transparente treinte.
+
+74. Elle rpandait autour d'elle une atmosphre de vie, et ses yeux
+semblaient donner l'air lui-mme plus de lgret. Ils taient si
+doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais
+imaginer des cieux; purs comme ceux de Psych, avant qu'elle n'et
+perdu sa virginit,--trop purs mme pour les noeuds terrestres
+les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y et de
+l'idoltrie s'agenouiller devant elle.
+
+75. Ses cils, noirs comme la nuit, taient cependant teints, mais
+c'tait vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en
+conservaient pas moins leur beaut naturelle, et mme opposaient
+leur clat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles
+avaient t touchs avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts
+de l'art taient inutiles, il ne pouvait rien ajouter leur nuance
+rose.
+
+[Note 96: Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement
+leurs yeux d'une teinture noire qui, quelque distance, ou bien aux
+lumires, ajoute beaucoup leur vivacit. Je pense mme que nos
+dames seraient enchantes de connatre ce secret; mais, dans le
+jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs
+ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite cette mode pour
+la trouver gracieuse.
+
+ (_Lettre de Lady Montague la comtesse de Mare_.)
+]
+
+76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle et
+encore embelli la belle peau qu'elle avait touche. Haide n'en avait
+aucun besoin: jamais le jour ne lana sur les montagnes des rayons
+d'une blancheur plus cleste que la sienne; l'oeil en la contemplant
+ne pouvait se croire bien veill, il la prenait pour une
+vision:--peut-tre me tromp-je, mais Shakspeare dit aussi:
+
+ ...Est fol, mon avis,
+ Qui prtend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].
+
+[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.]
+
+77. Juan n'avait, sur un chle noir et or, qu'un vtement blanc
+bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, travers le
+tissu, des pierreries scintillantes comme les petites toiles de la
+voie lacte. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une
+aigrette d'meraude charge d'un noeud de cheveux, prsent d'Haide,
+surmontait un croissant radieux dont la lumire, toujours tremblante,
+ne s'affaiblissait jamais.
+
+[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec
+celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez
+semblable celui des chles en bourre de soie ou de cachemire.]
+
+78. En ce moment ils taient divertis par leur suite; des nains, des
+jeunes danseuses, des eunuques noirs et un pote: ce qui compltait
+leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande rputation
+et il aimait la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs
+justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux,
+car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume:
+il demandait un gros intrt.
+
+79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le
+prsent et dcriait le pass. Il avait fini par devenir une espce
+d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer
+ manquer de pudding.--Pendant quelques annes il avait compromis sa
+destine en mettant dans ses chants un certain air d'indpendance;
+mais prsent, il chantait le sultan et le pacha avec la vracit de
+Southey et le talent potique de Crashaw.
+
+80. C'tait un homme qui avait t tmoin de nombreux changemens, et
+lui-mme il avait vari avec la fidlit de l'aiguille; mais l'astre
+polaire auquel il obissait n'tant pas l'une des toiles fixes,--il
+avait pris l'habitude des courbes et des lignes rtrogrades: sa
+bassesse le mettait l'abri des reprsailles, et il tait si fcond
+( moins qu'on ne l'et mal pay), il mentait avec une telle expansion
+de verve,--qu'il avait certes les plus beaux droits la pension de
+pote laurat.
+
+81. Mais il avait du gnie.--Quand un rengat, _vates irritabilis_, en
+possde, il ne laisse gure passer de pleine lune sans l'exercer;
+il n'y a pas mme jusqu'aux honntes gens qui n'aiment capter
+l'attention publique:--mais mon sujet.--Voyons,--de quoi
+s'agissait-il? Ah!--le chant troisime,--le charmant couple,--leurs
+amours, leurs ftes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de
+vie qu'ils menaient dans leur le.
+
+82. Leur pote, pauvre diable, mais du reste fort amusant en
+compagnie, avait t jadis le favori de plus d'une coterie; quand
+il tait moiti ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils
+fussent rarement en tat d'apprcier ses paroles, ils ne manquaient
+pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens
+populaires dont jamais la premire ne connat la seconde cause[99].
+
+[Note 99: C'est--dire, dont celui qui les excite ne connat
+jamais celui qui les donne.]
+
+83. Mais en ce moment, hiss dans la haute socit, et ayant recueilli
+de ses voyages quelques bribes parses et l de penses librales,
+il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une le
+isole, au milieu de ses amis, et sans avoir craindre d'exciter la
+sdition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongs, et conclure
+avec la vrit un lger armistice, en chantant comme il avait chant
+dans son ardente jeunesse.
+
+84. Il avait voyag parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et
+connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait
+frquent toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait
+sa verve en dfaut:--ce qui lui valut quelques prsens et quelques
+remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; faire
+Rome comme les Romains, tel tait son principe de conduite en Grce.
+
+85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il
+rappelait aux diffrens peuples quelque chose de leur pays; le _God
+save the King_, ou le _a ira_, peu lui importait, il ne s'occupait
+que de l'-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis
+le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaques raisonnemens.
+Pindare avait bien chant les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on
+reproch de montrer la mme flexibilit de talent?
+
+86. Par exemple, en France, il et crit une chanson; en Angleterre,
+un rcit de six chants in-4; en Espagne, il et fait une ballade ou
+une romance sur la dernire guerre;--autant en Portugal; en Allemagne,
+il et grimp sur le Pgase du vieux Gothe.--(Voyez ce qu'en dit de
+Stal.) En Italie, il et imit les _Trecentisti_[100], et, en Grce,
+il et chant quelque hymne dans le genre de celle-ci:
+
+[Note 100: Les potes du treizime sicle.]
+
+ I
+
+ O des arts le premier sjour,
+ Iles de Grce, les de Grce!
+ O Sapho chanta son ivresse,
+ O naquit le pre du jour!
+ Un t constant vous colore:
+ Mais Phbus seul vous reste encore.
+
+ II.
+
+ Au nom des pres glorieux
+ Dont la mmoire les accuse,
+ Aux chants de leur antique muse
+ Vos fils restent silencieux:
+ Et quand l'univers les admire,
+ Seuls, ils n'osent plus les redire!
+
+ III.
+
+ Marathon domine les mers
+ Et s'tend au bas des montagnes.
+ Hier, rvant dans ces campagnes,
+ J'oubliais nos cruels revers;
+ Car, foulant aux pieds tant de braves,
+ Je ne pouvais nous croire esclaves.
+
+ IV.
+
+ Un roi s'assit sur les rochers
+ D'o l'on aperoit Salamine:
+ L, mditant notre ruine,
+ Il suivait ses flots de guerriers;
+ Il les comptait avant l'aurore,
+ Et le soir taient-ils encore?
+
+ V.
+
+ O sont-ils, o toi-mme es-tu,
+ O ma dplorable patrie?
+ Pour te rappeler la vie
+ Mes accens n'ont pas de vertu.
+ Oh! pourquoi la lyre d'Alce
+ Dans mes mains est-elle tombe?
+
+ VI.
+
+ Au moins, si j'ai perdu l'honneur
+ Et si je suis dans l'esclavage,
+ Je sens courir sur mon visage
+ Une gnreuse rougeur;
+ Au moins je pleure sur la Grce
+ Quand un lche tyran l'oppresse.
+
+ VII.
+
+ Mais sur notre honte et nos maux
+ Ne faut-il verser que des larmes?
+ Sparte autrefois courait aux armes:
+ O terre! rends-nous ses hros!
+ Que trois seuls rveillent nos villes,
+ Et nous marchons aux Thermopyles!
+
+ VIII.
+
+ Mais tout reste silencieux!...
+ Non!--Les morts raniment leur cendre;
+ Les morts, les morts se font entendre
+ Comme un torrent imptueux!
+ Brisez, disent-ils, vos entraves!
+ Venez!... Et vous restez esclaves.
+
+ IX.
+
+ --Versez-nous le vin de Samos;
+ Vous! faites frmir d'autres cordes:
+ Combattez, musulmanes hordes,
+ Coulez pour nous, jus de Seos.
+ Voyez la soudaine allgresse
+ Qu'inspirent ces accens d'ivresse!
+
+ X.
+
+ Comme vos pres, au plaisir
+ La danse pyrrhique vous porte;
+ Mais de la pyrrhique cohorte
+ N'avez-vous plus de souvenir?
+ Vos accens sont nobles et graves;
+ Conviennent-ils des esclaves?
+
+ XI.
+
+ --Versez-nous le vin de Samos!
+ C'est Bacchus seul qui nous inspire.
+ Bacchus seul conduisait la lyre
+ Du tendre vieillard de Tos;
+ Il servait et savait se taire.--
+ Ah! du moins il servait un frre!
+
+ XII.
+
+ --Ce Miltiade tant vant
+ De la couronne fut avide...
+ --Mais le tyran de la Tauride
+ Protgea notre libert;
+ Il mit en fuite les barbares;--
+ Et vous, vous servez des Tartares!
+
+ XIII.
+
+ --Versez-nous le vin de Samos!
+ De Parga le rocher strile
+ Est dsormais le seul asile
+ Des dignes enfans des hros.
+ Un jour ces guerriers intrpides
+ Rappelleront les Hraclides.
+
+ XIV.
+
+ Parga! Souli! craignez les Francs!
+ Ils ont des rois prts tout vendre:
+ La Grce ne doit rien attendre
+ Que de ses gnreux enfans.
+ Craignez les Francs! tous ils flchissent
+ Sous des rois qui les avilissent.
+
+ XV.
+
+ --Versez-nous le vin de Samos!
+ --Nos filles dansent sous l'ombrage:
+ Je vois travers le feuillage
+ Leurs contours si doux et si beaux;
+ Mais leur sein, digne des plus braves,
+ N'allaitera que des esclaves.
+
+ XVI.
+
+ Que l'on me place au bord des flots:
+ De Sunium je vois la plage,
+ J'y veux mourir; son nu rivage
+ Recevra mes derniers sanglots.
+ Tranez les chanes que j'abhorre,
+ Moi je meurs: je suis libre encore!
+
+87. Ainsi chanta, sinon et pu, d, ou voulu chanter en vers passables
+le moderne enfant de la Grce: sans valoir ceux qu'Orphe rcitait
+quand la Grce tait dans son printems, on aurait pu, dans ces
+derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens
+n'taient pas sans expression--sincre ou factice; et la sensibilit
+est dans un pote la source de tous les autres sentimens; mais ces
+gens-l sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,--ils
+revtent toutes les couleurs.
+
+88. Mais les mots sont des choses, et une lgre goutte d'encre,
+tombant comme la rose sur une ide, produit ce qui fera penser des
+milliers et des millions d'hommes. Chose singulire, que la plus
+petite lettre par laquelle l'homme dposera une pense au lieu de
+l'exprimer de vive voix, puisse tablir une chane durable entre les
+sicles! quelle exiguit le tems ne rduit-il pas la fragile nature
+humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui survit
+ lui-mme, sa tombe, tout ce qui lui tait propre.
+
+89. Et quand ses os sont en poussire, et que sa tombe a disparu;
+quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-mme ne conservent plus
+qu'une seule place dans les commmorations chronologiques, quelque
+lourd manuscrit qui avait d l'oubli sa conservation, quelque
+inscription lapidaire retrouve la place d'une barraque, en
+travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom
+et le faire regarder comme un prcieux et rare monument.
+
+90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque
+chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fond sur
+le style de l'historien que sur le souvenir que le hros laisse aprs
+lui. Homre a rendu Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les
+hommes de nos jours avaient oubli que le grand Marlborough donnait
+joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a t
+publie par l'archidiacre Coxe.
+
+91. Milton est le prince des potes-- notre avis: un peu lourd, mais
+divin dans tous les cas. C'tait un indpendant, de son tems;--un
+citoyen docte, pieux et continent en amour et la table. Mais sa vie
+s'tant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitt lu
+que ce grand pontife des neuf vierges avait reu le fouet au
+collge,--qu'il tait colre, et--mauvais poux; la premire mistress
+Milton ayant dsert son logis.
+
+92. Voil _certes_ des faits bien intressans; comme le daim vol de
+Shakspeare[101], les pices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et
+les premires aventures de Csar; comme les fredaines de Burns (que
+va retracer fidlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:--mais
+bien que l'amour de la vrit inspire ordinairement aux historiens ces
+dtails, et qu'ils les jugent fort essentiels la vie de leur hros,
+il est rare qu'ils contribuent beaucoup sa gloire.
+
+[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de
+raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, droba un daim
+un gentilhomme de Straffort, jaloux l'excs de son privilge de
+chasse.]
+
+93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prchait
+dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non impos,
+non salari, quand il saupoudrait de dmagogie[102] ses pomes
+de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume
+inconstante ne dpost dans le _Morning-Post_ son aristocratie: alors
+que, li avec Southey et marchant sur les mmes traces, ils pousaient
+les deux soeurs (tablies mercires Bath).
+
+[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth,
+_the Pedlar_, dans l'Excursion.]
+
+94. De pareils noms sont dsormais atteints et convaincus; ils forment
+dans la gographie morale une vritable _Botany-Bay_, et leurs plus
+discrets biographes auront encore bonne grce dcrire leurs franches
+trahisons et leurs gnreuses apostasies. ce propos, le dernier
+in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait
+publi depuis la dcouverte de l'imprimerie: c'est un obscur et
+grossier pome, ayant nom _l'Excursion_, rimaill dans un style que
+j'ai en aversion.
+
+95. C'est l qu'il rige un pont formidable entre l'intelligence de
+ses lecteurs et la sienne: malheureusement les pomes de Wordsworth
+et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des
+oeuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit
+le nombre des lus, en ce sicle; et d'abord, annoncs comme des
+divinits, les premiers fruits de leur virginit compromise se sont
+bientt mtamorphoss en hydropisies priodiques.
+
+96. Mais revenons mon sujet. Je suis bien forc d'avouer que si j'ai
+quelque dfaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes
+gens, tandis que je m'amuse soliloquer sans fin: mais ce sont mes
+_adresses de la couronne_, remettant les affaires la prochaine
+session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une
+perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent
+t celles d'Arioste.
+
+97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous
+n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans
+la parfaite ordonnance des pomes que Bob Southey met au monde chaque
+printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appt bien puissant
+pour le lecteur; mais il n'est peut-tre pas mal propos de lui
+prsenter quelques beaux morceaux d'_pope_, pour mieux lui prouver
+que l'_ennui_ en est le principal ingrdient.
+
+98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois Homre de
+s'endormir; nous pourrions mme sans lui nous en apercevoir: quand il
+arrive Wordsworth de se rveiller, c'est pour nous dire avec
+quelle complaisance il se trane autour des lacs, avec ses chers
+voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les
+abmes--de l'Ocan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une
+seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hte de rpandre
+assez de bave pour la mettre flot.
+
+[Note 103: Wordsworth est l'un des potes surnomms _lakistes_,
+ cause de leur affectation peindre des lacs, des tangs et des
+barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine,
+_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavreux_, etc. Nous recommandons
+instamment les strophes suivantes nos romantiques _trs-illustres_
+et nos dramaturges _trs-prcieux_.]
+
+99. S'il veut absolument fendre les plaines thres, bien que Pgase
+soit rtif son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutt les coursiers
+du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons
+de Mde? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui
+ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut
+absolument voir la lune de plus prs, ne demande-t-il pas le secours
+d'un ballon?
+
+100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de
+Pope et de Dryden, en sommes-nous donc rduits l? ces misrables
+drogues sont non-seulement l'abri du mpris, mais surnagent comme
+l'cume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abme du pathos. Bien
+plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la posie viennent
+siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter
+bell_ sourient de piti en parlant de celui qui traa la peinture
+d'_Achitophel_[105]!
+
+[Note 104: Ouvrier qui, sous le rgne de Henri VI, aspira au trne
+d'Angleterre. Il prchait l'galit, et surtout la haine des juges et
+des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxime partie, actes IV et V,
+comment Shakspeare a su le mettre en scne.)]
+
+[Note 105: _Achitophel_ et _la Fte d'Alexandre_ sont les deux
+plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la posie anglaise et de
+toutes les posies modernes.]
+
+101. Revenons.--La fte avait cess: esclaves, nains, danseuses, tout
+tait retir. Les rcits de l'Arabe, les chants du pote, les derniers
+accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son amant,
+laisss seuls, contemplaient les flocons ross de nuages qui
+accompagnaient le crpuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et sur
+les mers, la plus cleste heure du jour est la plus digne de toi!
+
+102. _Ave Maria_! Ah! bnie soit cette heure! bnis le tems, le
+climat, et le lieu o j'ai vu si souvent avec dlice tomber sur la
+terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balanait la lourde
+cloche dans une tour loigne, et que les derniers accens de l'hymne
+du soir se faisaient entendre; quand le plus lger souffle ne
+traversait pas les airs embaums, et que les feuilles de la fort
+semblaient elles-mmes partager le recueillement universel.
+
+103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prire! _Ave Maria_, c'est
+l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits
+contemplent auprs de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle!
+quel charme dans tes yeux baisss au-dessous de la toute-puissante
+colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux
+flchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde
+elle-mme.
+
+104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une
+publication anonyme,--que je n'avais pas de dvotion: mais que l'on
+mette ces personnes en prires ct de moi, et l'on pourra dcider
+qui de nous connat mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont
+l'Ocan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,--en un mot,
+tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour
+la recueillir.
+
+105. Douce heure du crpuscule!--Ah! combien je t'aimais dans
+l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui
+borne la fort de Ravenne; l des racines immmoriales croissent o
+venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours
+verts, o s'levait la dernire forteresse des Csars, et que les
+rcits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore me
+rendre plus chers!
+
+[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, Ravenne, _la Pigneta_.
+(Voyez BOCCACE.)]
+
+106. Les perantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur
+existence d'un t une chanson continuelle, taient, avec mes pas,
+ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls chos qui
+pntrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en
+esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, sa meute infernale,
+ leur chasse, et toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent
+ ne pas rebuter un amant fidle[107].
+
+[Note 107: Voyez la cinquime journe, nouvelle VIII, du
+_Dcamron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo
+Traversaro, avait dpens toutes ses richesses sans parvenir
+se faire aimer. Dans sa douleur il s'loigna de Ravenne, avec la
+rsolution de se tuer. trois milles de la ville, il renvoie ses
+gens, et, tout en rvant, il entre dans la fort de pins. Bientt
+un grand bruit vient rompre sa rverie; une belle femme, nue et
+ensanglante, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui
+arrache le coeur et le donne dvorer ses chiens. Nastagio apprend
+que cette infortune tait, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en
+punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu
+tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter une fte la
+famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont
+ table sous les pins de la fort, le bruit de la chasse infernale se
+fait entendre; le fantme recommence le mme rcit, et la tremblante
+Traversaro, trouble elle-mme, s'empresse d'offrir Nastagio
+son amour, ses faveurs et sa main. Cette peur, dit le conteur en
+terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause
+que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles
+ont tousjours est, depuis, plus complaisantes aux voulents des
+hommes qu'elles n'avoient est auparavant.
+
+ (_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maon_.)
+]
+
+107. O Hesprus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:-- l'homme
+harass, sa maison; un repas celui qui a faim; au jeune oiseau
+l'aile providente de sa mre; au boeuf charg son table dsire. Tout
+le charme paisible qui se rattache nos foyers, tout ce que nos dieux
+domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous
+ton premier regard: c'est encore toi qui lves l'enfant jusqu'aux
+mamelles de sa mre.
+
+[Note 108:
+
+ Espere, panta phereis,
+ phereis oinon, phereis aiga,
+ phereis materi paida.]
+
+ (_Fragment de Sapho_.)
+
+Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette
+heure du jour qui prcde le soir. On doit regretter que l'usage en
+soit perdu.]
+
+108. Heure suave! qui fais natre les regrets et attendris le coeur
+de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-l ils ont dit adieu
+ leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le plerin, quand il
+interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vpres,
+qui semble dplorer le dclin du jour mourant[109]?--Est-ce l une
+illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire
+sans que dans le monde quelque chose ne pleure.
+
+[Note 109: Cette ide admirable n'est pas du sicle de Byron; elle
+est traduite de Dante: c'est le dbut du chant VIII, _Purgatorio_.
+
+ _Era gia l' ora che volge 'l disio,
+ A naviganti e' ntenerisce il cuore
+ Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;
+ E che lo nuovo. Peregrin d' amore
+ Punge, se ode squilla di lontano
+ Che paja 'l giorno pianger che si muore._
+
+Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunt Dante la mme
+ide dans son _Cimetire de campagne_.]
+
+109. Quand Nron prit par la sentence la plus juste qui jamais ait
+dtruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome
+dlivre, des nations affranchies et du monde enchant, quelques mains
+caches allrent rpandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-tre
+ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait
+rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne
+ft pas parvenu corrompre.
+
+[Note 110: _Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis
+oestivisque floribus tumulum ejus ornarent_. (SUTONE, _Vie de
+Nron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que
+ce n'tait pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains
+honorer ainsi sa mmoire; mais la crainte qu'il ne ft pas rellement
+mort, et qu'il ne revnt un jour se venger de ses ennemis: l'glise
+elle-mme a long-tems partag cette opinion. Jean Chrysostme
+regardait Nron comme l'Ant-christ, et Augustin n'tait pas loign
+de se ranger du mme avis. Vingt ans aprs la mort de Nron, on
+craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS SEVERUS, _Dialog._
+II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)]
+
+110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre
+la conduite de mon hros et celle de Nron ou de tout autre bouffon
+couronn comme lui? le mme peu prs qu'avec les hommes de la lune.
+Certes il faudra rduire mon ouvrage zro, et je vais devenir l'une
+des nombreuses cuillers de bois de la posie (c'est sous ce dernier
+nom que nous autres collgiens aimions dsigner celui qui venait
+d'obtenir ses derniers degrs[111]).
+
+[Note 111: Harrow, et dans plusieurs autres grands collges
+d'Angleterre, les coliers reoivent chevaliers de la _cuiller de
+bois_, les tudians qui viennent de passer leur thse. Cette crmonie
+burlesque est rarement du got du rcipiendaire. L'auteur veut dire
+ici que son pome aura le sort des thses de ces chevaliers; qu'il
+sera oubli ds sa naissance.]
+
+111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort got.--On
+y trouve quelque chose de _trop_ pique, et je serai forc (en le
+recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, moins que je
+n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est
+quelques habiles gens; et pour ceux-l mme, cette rsolution
+passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en
+cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, _passim_.--Voyez
+Poietikhs.
+
+
+
+
+Chant Quatrime.
+
+
+1. Rien, en posie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est
+peut-tre la fin. Souvent, l'instant mme o Pgase va toucher le
+but, il se dmet une aile et nous retombons terre, semblables
+Lucifer qui, pour avoir pch, fut prcipit des cieux. Notre commun
+pch est galement difficile reconnatre; c'est l'orgueil qui
+flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment
+de notre impuissance peut seul nous rvler ce que nous sommes.
+
+2. Mais le tems qui donne tous les tres leur vritable niveau, mais
+la pntrante adversit finiront par dmontrer l'homme, et peut-tre
+au Diable--(comme nous en avons l'esprance), que leur raison
+tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les
+brlans dsirs ptillent dans nos veines,--le sang jaillit alors trop
+rapidement; mais quand le torrent s'largit en approchant de l'Ocan,
+nous calculons avec mesure la valeur de chaque motion passe.
+
+3. Dans mon enfance, j'avais de moi-mme une haute ide que j'aurais
+voulu faire partager aux autres: dans un ge moins tendre, j'eus
+lieu d'tre satisfait; les autres esprits reconnurent ma supriorit.
+Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles dessches_;
+mon imagination reploie ses ailes, et la triste vrit, qui s'abat
+sur mon pupitre, donne une tournure burlesque tout ce qu'il y avait
+autrefois en moi de romantique[112].
+
+[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le
+mme sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle
+originalit de _Don Juan_ ne sera jamais prfre, par les lecteurs
+d'un esprit lev et d'une imagination pure, la gravit du Childe
+Harold, du Giaour et de la fiance d'Abydos. Dans _Juan_, l'esprit de
+Byron devient plus vif, mesure que l'imagination (la plus admirable
+qui ft jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire
+finit de mme par _la Pucelle_, et le chantre passionn d'lonore par
+la _Guerre des Dieux_. C'est que ces beaux esprits, peu confians
+dans l'existence d'une ame immatrielle, perdirent de leur essence
+primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de
+plus en plus la vue des objets matriels. Au contraire, les hommes
+qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que
+Platon, Snque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur
+imagination grandir et s'exalter mesure que la vieillesse les
+dtacha davantage de toutes les hypothses des sens et de la raison.]
+
+4. Et si je ris de toutes les humaines penses, c'est que je ne
+puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre
+pouvoir de retenir le naturel dans une lthargie absolue; c'est qu'il
+faut avoir plong dans le coeur du fleuve Lth, pour endormir les
+sentimens que nous redoutons le plus d'prouver. Thtis baptisa dans
+le Styx son fils mortel; une mre mortelle aurait choisi le Lth de
+prfrence.
+
+5. Quelques-uns m'ont accus d'un projet inou contre les croyances
+et les moeurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce
+pome: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce
+que j'cris, lorsque je veux tre _admirable_; mais le fait est que je
+n'ai rien projet, si ce n'est d'tre un instant joyeux; mot inusit
+dans mon vocabulaire.
+
+6. Un tel genre d'crire va sans doute paratre trange aux honntes
+lecteurs de notre climat srieux. Le pre de la posie srio-comique
+fut Pulci; il chanta dans un tems o les chevaliers ressemblaient
+mieux Don Quichotte qu' ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des
+illusions de son tems, des faux chevaliers, des dames chastes, des
+normes gans et des rois despotiques; mais tous ces gens-l, sauf les
+derniers, tant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet
+moderne.
+
+7. Comment je l'ai trait, c'est ce que je ne sais pas; peut-tre
+aussi mal que m'ont trait ceux qui reprochaient mon plan, non pas
+ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela
+les amuse, ainsi soit-il: notre sicle est libral, et les penses y
+sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de
+reprendre ici le fil de mon rcit.
+
+8. Le jeune Juan et son amante furent laisss la dlicieuse socit
+de leur propre coeur; l'impitoyable Tems lui-mme gmissait, en
+sparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi
+de l'amour, il se reprochait de les arracher leurs heures de
+plaisir. Encore n'taient-ils pas destins devenir vieux; ils
+devaient mourir dans leur fortun printems, avant d'avoir vu s'envoler
+un seul charme, une seule esprance.
+
+9. Leur figure n'tait pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour
+se croupir, et leurs grands coeurs se refroidir. La blanche vieillesse
+ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables ces contres
+exemptes de neiges et de frimas, ils taient tout printems. La foudre
+pouvait les atteindre et les rduire en cendre, mais ce n'tait pas
+eux de traner une longue et tortueuse dcrpitude.--Il y avait en eux
+trop peu de matire.
+
+10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'tait pour eux jouir d'un
+autre den; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils
+taient spars. L'arbre arrach ses racines sculaires[113],--le
+courant d'eau spar de sa source,--l'enfant priv en mme tems et
+pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient fltris
+moins promptement que ces deux amans loigns l'un de l'autre. Hlas!
+il n'est pas d'instinct comme celui du coeur.
+
+[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of
+years_.--L'arbre coup de ses _forestires_ racines. Nous avons bien
+le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_;
+mais il a perdu sa premire signification, et n'a pas t remplac.
+C'est une grande lacune dans notre langue.]
+
+11. Le coeur!--il peut tre bris: heureux, trois fois heureux, ceux
+qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine prcieuse
+de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues annes
+presser sur leurs ttes jours pnibles sur jours pnibles, et cet amas
+de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les
+bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a
+fait plus de voeux pour les rompre.
+
+12. Ceux que les dieux chrissent meurent jeunes, disait-on
+autrefois[114], et par-l ils vitent plusieurs morts; celle des amis,
+celle bien plus accablante--de l'amiti, de l'amour, de la jeunesse,
+de tout ce qui compose notre vie, except le souffle de la vie mme.
+Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui
+ont le plus long-tems esquiv les flches du vieil archer[115], il se
+peut qu'une tombe prmature, source de tant de regrets, ne soit au
+contraire qu'un asile salutaire[116].
+
+[Note 114: Voyez _Hrodote_.]
+
+[Note 115: En Angleterre, on reprsente la mort sous la forme d'un
+vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette arm
+d'une faux.]
+
+[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six
+derniers vers de cette strophe. La mort de ses amis, et de ce qui
+nous tue plus srement encore, la mort de l'amiti, de l'amour, de
+la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les
+rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flche
+du grand archer.]
+
+13. Haide et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la
+terre, les airs, tout semblait eux; ils ne reprochaient au tems que
+sa fuite rapide, et vivaient sans connatre le plus lger remords.
+Chacun d'eux tait le miroir de l'autre; la joie seule, comme une
+escarboucle, brillait sous leurs noires paupires, et ces clairs,
+ils ne l'ignoraient pas, n'taient que la rflexion de leurs mutuels
+regards de tendresse.
+
+14. Combien de douces treintes et de caresses entrecoupes! le plus
+fugitif regard, mieux compris que de longues priodes, et exprimant
+tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable celui des
+oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille
+des amans: de douces phrases badines qui auraient sembl absurdes
+ceux qui avaient cess de les entendre, ou qui jamais ne les avaient
+entendues.
+
+15. Tels taient leurs passe-tems, car ils taient encore enfans, et
+mme ils n'auraient jamais cess de l'tre. Ils n'taient pas ns pour
+jouer d'importans personnages sur la scne triste et dsenchante du
+monde, mais pour rester inaperus, et tels que la nymphe et son amant
+sortis d'un mme ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs
+et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids
+des heures.
+
+16. Les lunes changeantes avaient roul autour d'eux, et n'avaient
+pas vu changer ceux dont leur lever avait clair les plaisirs: ces
+plaisirs n'taient pas de l'espce frivole qui rassasie, ils taient
+ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais
+borner; et ce qui dtruit le plus srement l'amour, la possession ne
+faisait pour eux que donner un nouveau prix chacun de leurs charmes.
+
+17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient
+cet amour, dans lequel l'esprit aime se perdre quand le vieux
+monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dgot ses
+tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones,
+de misrables tendresses, des mariages et des enlvemens, la faveur
+desquels l'hymen allume ses torches pour une prostitue de plus, et
+pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.
+
+18. Paroles grossires; vrit dure, vrit que l'on connat de reste.
+N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi dlivr de tous soins ce
+couple charmant et fidle, qui jamais n'avait accus la lenteur d'une
+seule heure? C'tait cette sensibilit dont tout le monde a eu la
+conscience, et qui chez les autres prit faute d'aliment, tandis qu'en
+eux elle tait inhrente; sensibilit que nous appelons romanesque, et
+que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.
+
+19. Dans les autres, c'est un tat factice, un rve lthargique
+produit par un excs de lecture et de jeunesse; mais en eux c'tait la
+consquence de leur naturel ou de leur destine. Jamais roman n'avait
+mu leurs jeunes coeurs: Haide n'tait rien moins que savante, et
+Juan tait un enfant de bonne et pieuse cole. Ils n'avaient donc pas
+meilleure grce s'aimer que les colombes et les fauvettes.
+
+20. Ils se plaisaient voir le coucher du soleil; heure douce tous
+les yeux, mais surtout aux leurs. C'tait elle qu'ils devaient ce
+qu'ils taient; le crpuscule les avait vus le premier enchans des
+liens de l'amour, et c'tait la faveur des mmes nuances clestes
+que la passion tait descendue dans leur coeur, et qu'ils s'taient
+mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchants
+l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le pass leur semblait aussi
+agrable que la pense prsente.
+
+21. Je ne sais, mais cette dernire soire, et tout en suivant les
+fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa
+froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les
+cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse et
+l: l'espce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la
+poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haide une
+larme nouvelle et involontaire.
+
+22. Ces prophtes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre
+tristement le soleil lointain comme si le globe tincelant dt
+disparatre avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait
+comme pour dcouvrir, dans ses traits, sa propre destine.--Il
+prouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il et voulu
+trouver en elle l'excuse d'un sentiment draisonnable, ou du moins
+inconnu.
+
+23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manire qui
+ne fait pas sourire les autres, puis elle se dtourna. Quel que ft
+le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou
+son orgueil l'eurent bientt domin. Quand Juan, de son ct, lui
+rappela,--peut-tre en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de
+penser. S'il en tait jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est
+impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en tre tmoin.
+
+24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lvres
+les siennes, elle le rduisit au silence et parvint mme exhaler,
+dans un brlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste prsage. Il est
+sr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant
+qui prfrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils n'ont pas
+tort non plus; j'ai tt de l'un et de l'autre: reste aux parieurs
+choisir entre le mal la tte ou le mal au coeur.
+
+25. Car, dcidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez
+galement souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours leve la taxe
+de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais
+vraiment peine, et s'il me fallait porter une voix dcisive, je
+connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais
+sans doute par dclarer qu'il faudrait plutt choisir l'un et l'autre
+que de s'abstenir de tous les deux.
+
+26. Juan et Haide se regardaient; leurs yeux taient mouills par
+l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent
+tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frre, d'amant; ce que
+peuvent en un mot prouver et rvler de plus vif deux coeurs purs,
+presss l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer
+moins; sanctifiant le doux excs auquel ils se livraient par le dsir
+et la facult de se rendre mutuellement heureux.
+
+27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de
+l'autre?--Ils avaient trop long-tems vcu si une heure devait sonner
+qui leur ordonnt de respirer sparment. Ils n'avaient plus
+attendre des annes que des maux ou des outrages; le monde n'tait pas
+leur sphre; et son art ne pouvait sduire des cratures passionnes
+comme une ode de Sapho. L'amour tait n avec eux, dans eux; il leur
+tait inhrent, il tait toute leur ame, et non pas seulement un de
+leurs sens.
+
+28. Ils auraient d vivre cachs dans les bois, et invisibles comme le
+rossignol lorsqu'il chante; mais ils taient incapables de se perdre
+dans ces paisses solitudes appeles la socit, o se tiennent runis
+tous les vices et toutes les haines. Toutes les cratures nes libres
+chrissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mlodieux se
+nichent avec une compagne dans des lieux carts; l'aigle s'lve seul
+dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur
+la mme charogne, la manire des hommes.
+
+29. En ce moment Haide et Juan penchrent leurs joues l'un sur
+l'autre, et dans cette charmante position commencrent leur sieste.
+Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une
+motion soudaine, et une espce de frisson parcourait son corps. Pour
+Haide, ses douces lvres murmuraient une mlodie sans suite, et les
+pures couleurs de ses joues, vivement agites, ressemblaient une
+feuille de rose devenue le jouet de l'air;
+
+30. Ou bien au ruisseau limpide situ dans un profond ravin des Alpes,
+lorsque le vent vient l'agiter: tel tait l'effet d'un songe, ce
+mystrieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force obir la
+volont indpendante de notre ame. Singulire espce d'existence (car
+cela est encore exister), de sentir quoique priv de sens, et de voir
+bien que les yeux ferms.
+
+31. Elle rvait qu'tant seule sur le bord de la mer, on l'avait
+enchane un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se
+remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait
+en fureur, et venait la menacer. Elle croyait dj les sentir sur
+sa lvre suprieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant
+d'aprs les flots cumrent sur sa tte, chacun d'eux vint se briser
+au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].
+
+[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_
+de Shakspeare. L'infortun Clarence raconte un rve, pendant lequel il
+se croyait tomb dans la mer.
+
+O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on prouve en se
+noyant! Quel bruit pouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!.....
+Long-tems je luttai pour abandonner ma dpouille mortelle, mais les
+flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empchaient de se frayer
+une route travers les vastes airs, etc.]
+
+32. Alors,--elle fut dlivre: elle erra et l, les pieds
+ensanglants, au travers de lattes aigus; elle chancelait chaque
+pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'aprs,
+elle se sentait force de le poursuivre malgr son effroi; il tait
+blanc et peu distinct; il ne s'arrtait pas assez pour que l'oeil
+pt le considrer, ou la main le toucher; elle regardait, courait
+et tendait les bras sans cesse, mais il lui chappait ds qu'elle
+croyait l'avoir saisi.
+
+33. Le songe a chang: elle est dans une caverne creuse entre des
+colonnes de marbre glac; dans les salles battues des eaux est grave
+la main des sicles; les vagues peuvent y pntrer, les veaux marins
+s'y cacher et y sjourner. Haide sent alors l'eau tomber de ses
+cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abme dans les larmes; et,
+ mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent eux,
+et elle croit les voir aussitt se geler contre le marbre.
+
+34. Inond, froid et sans vie, ple comme l'cume qui recouvrait son
+front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparatre (combien
+de tels soins lui taient doux jadis! combien alors ils lui semblaient
+amers!), Juan tait tendu ses pieds; rien ne pouvait rendre les
+battemens son coeur navr; un chant funraire sortant du milieu des
+vagues pntrait dans les oreilles d'Haide, comme la voix sinistre
+d'une sirne. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop
+longue.
+
+35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que
+sa figure s'tait ride et altre d'une manire singulire, qu'elle
+avait de la ressemblance avec celle de son pre; enfin que chaque
+trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle
+retrouvait son maintien svre, et toutes ses formes grecques; elle
+tressaillit, elle s'veille: oh! quelle vue! puissances du ciel,
+quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son
+pre,--attach sur son amant et sur elle!
+
+36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second;
+l'aspect de son pre la remplissait de joie et de tristesse, de
+crainte et d'esprance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des
+mers, peut-tre n'tait-il sorti de la mort que pour arracher la vie
+ celui qu'elle chrissait tant! Haide aussi avait beaucoup aim son
+pre; que ce moment dut tre terrible!--J'en ai vu de pareils,--mais
+gardons-nous de nous y arrter.
+
+37. Au cri d'effroi d'Haide, Juan se rveille, retient son amante
+dans sa chute, et aussitt dtache son sabre de la muraille, impatient
+de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui
+jusqu'alors avait nglig de parler, sourit ddaigneusement et dit:
+mon premier signal, mille cimeterres sont prts se montrer. Laisse,
+jeune homme, laisse-l ta vaine pe.
+
+38. En mme tems, Haide se jeta sur lui: Juan, c'est,--c'est
+Lambro,--mon pre! tombe avec moi ses genoux,--il nous
+pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aim des pres,--tu vois
+mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec
+transport le bas de ton manteau, que l'inquitude vienne empoisonner
+ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grce, grce
+pour lui!
+
+39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu srs de
+la tranquillit de son ame, l'altier vieillard demeurait impntrable:
+il la regarda, mais il ne rpondit pas un mot; puis il se tourna vers
+Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci;
+dtermin mourir, il conservait toujours son arme, et brlait de
+s'lancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.
+
+40. Jeune homme, ton pe! lui dit une seconde fois Lambro.
+Juan rpliqua: Jamais, tant que ce bras sera libre. Le visage du
+vieillard plit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa
+ceinture: Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tte! Il regarda
+la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle tait en bon
+tat;--car il en avait dernirement lch le coup;--et il se mit
+ensuite l'armer tranquillement.
+
+41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est trange pour nos
+oreilles, quand notre poitrine doit tre vise l'instant d'aprs,
+vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort
+convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous
+avez tuer: mais, aprs que l'on vous a tir une ou deux fois,
+l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.
+
+[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Botiens ou les
+Prigourdins de la Grande-Bretagne.]
+
+42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de
+Don Juan, quand Haide, le regard aussi fier que celui de son pre,
+se jeta entre eux deux: C'est moi! s'cria-t-elle, que la mort doit
+frapper.--Je suis la coupable; il a t jet sur ce rivage,--mais il
+ne l'a pas cherch.--J'ai donn ma foi, je l'aime.--Je veux mourir
+avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez celui de
+votre fille.
+
+43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle tait toute
+prire, toute enfance; maintenant elle ose seule dfier toutes les
+humaines terreurs.--Ple, froide et immobile comme une statue, elle
+demande le dernier coup: sa taille tait au-dessus de celle de ses
+compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un
+but plus assur. Son oeil fixe est arrt sur le visage de son pre,
+mais elle ne songe pas retenir sa main.
+
+44. Les yeux de Lambro taient en mme tems fixs sur elle,--et l'on
+ne peut dire combien leurs regards taient les mmes; sauvages avec
+srnit, la flamme qui tincelait dans leurs grands yeux noirs tait
+ peu prs de la mme nature; car elle aussi et brl de se venger
+si elle avait t outrage,--et bien que dompte, c'tait encore une
+lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle la vue de son pre et
+tmoignait assez qu'il avait la mme origine.
+
+45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule diffrence que
+devaient mettre dans leurs traits un autre ge et un autre sexe.
+Jusque dans la dlicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports,
+indices certains d'un sang non vici. Maintenant, qu'on se reprsente
+leur animosit et leur immobile fureur, quand ils devraient n'prouver
+que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et
+l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.
+
+46. Le pre se retint un instant, baissa son arme, puis la releva.
+Pourtant il s'arrtait encore, et regardant sa fille, comme pour
+pntrer dans sa pense: Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu
+perdre cet tranger. Ce n'est pas moi qui ai mnag cette scne de
+dsolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui
+se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant la manire
+dont tu as rempli le tien, le prsent m'est une preuve suffisante du
+pass.
+
+47. Qu'il pose son arme, ou, par la tte de mon pre, la sienne va
+rouler comme une balle devant toi. En parlant ainsi, il pressa dans
+ses lvres un sifflet; un autre y rpondit, et plus de vingt hommes,
+arms de la botte au turban, fondent en dsordre dans l'appartement,
+bien placs l'un derrire l'autre. L'ordre de Lambro fut: Arrtez ou
+tuez ce Franc.
+
+48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et
+tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe
+se place entre elle et Juan: vainement elle se dbat avec son
+pre,--l'treinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant
+la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidit d'un
+aspic furieux, except pourtant le premier qui tait tomb avec une
+paule demi spare du tronc.
+
+49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisime, vtran
+froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta
+les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'oeil son homme fut
+tendu sans dfense ses pieds, aprs avoir reu deux entailles de
+sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge
+et pais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tte.
+
+50. Ils l'enchanrent l'endroit o il tomba, puis ils le portrent
+hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le
+traner au rivage, o plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour
+s'loigner. Ils le placrent dans une barque, et gagnrent coups de
+rames une ligne de galiotes. Ils le dposrent bord de l'une d'elles
+et sous les coutilles, en le recommandant strictement aux gardiens.
+
+51. Le monde est plein d'tranges vicissitudes, et celle-ci,
+avouons-le, tait singulirement disgracieuse. Justement quand il le
+voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et dou de tous
+les avantages de ce monde, est embarqu, bless, enchan, sans
+pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est
+tombe amoureuse de lui.
+
+[Note 119: Julia.]
+
+52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathtique, et dj je
+me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le th vert.
+Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes;
+ds que mes pures libations ont excd le nombre trois, je sens mon
+coeur devenir compatissant au point de me forcer recourir au bou
+noir[120]. Il est triste que le vin soit si chauffant, car le th et
+le caf nous donnent des ides beaucoup trop srieuses.
+
+[Note 120: Th de couleur noire.]
+
+53. Except cependant quand on les mlange avec toi, Cognac, douce
+Naade des rives Phlgtontiques! Hlas! pourquoi faut-il que tu
+attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois
+funeste tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch lger, mais
+quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sr de me
+rveiller le lendemain avec la torture[122].
+
+[Note 121: Espce de rum.]
+
+[Note 122: Dans le texte: Quand je prends du _rack_, je suis sr
+de me rveiller avec son synonyme. _Rack_ signifie _liqueur forte_ et
+_torture_.]
+
+54. Pour le prsent, je laisse Don Juan sauv,--le pauvre garon
+n'est pas fort bien portant, il a reu plusieurs blessures, mais ses
+souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer la moiti de
+celles que le coeur de son Haide prouvait! Elle n'tait pas de
+celles qui pleurent, crient, se dsesprent, et s'emportent une fois
+qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mre tait une
+Moresque, ne Fey, o tout est den ou solitude affreuse.
+
+55. L, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfume dans des
+bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en mme
+tems la terre, jusqu' ce que la terre les recouvre. Mais l aussi
+croissent une multitude d'arbres vnneux; les nuits retentissent
+du rugissement des lions, et de longs dserts brlent le pied des
+chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunes caravanes.
+Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le coeur de l'homme.
+
+56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile
+y sont galement embrass; brl ds l'enfance et dou d'une force
+surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis
+l'influence du ciel, et produit des fruits semblables ceux du sol
+de la patrie. Beaut, amour, tel avait t le douaire de la mre
+d'Haide; mais ses grands yeux noirs reclaient les passions les plus
+profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords
+d'une fontaine.
+
+57. Tempre par de plus doux rayons, et semblable ces nuages que
+l't nous prsente argents, paisibles et gracieux jusqu' l'instant
+o, chargs de foudres, ils jettent l'pouvante sur la terre et les
+temptes dans les airs, Haide avait toujours t jusqu'alors douce et
+paisible; mais peine agite par la passion et le dsespoir, le feu
+s'lana de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lve
+sur la plaine brlante[123].
+
+[Note 123: Le vent du dsert, fatal toutes les cratures
+vivantes, et auquel les potes orientaux font de frquentes
+allusions.]
+
+58. Son dernier regard tait tomb sur la blessure de Don Juan, sur sa
+dfaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les
+carreaux qu'il traversait nagure avec tant de grce et de beaut. Un
+instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa rsistance
+se termina par un gmissement convulsif. Semblable au cdre dracin,
+elle tomba sur le bras de son pre, qui jusqu'alors avait eu peine
+dompter sa rsistance.
+
+59. Une veine s'tait rompue dans son sein[124]; les pures couleurs
+de ses lvres charmantes taient dj voiles par un sang noir qui
+jaillissait de son gosier: sa tte penche ressemblait au lis que
+la pluie a surcharg. Ses femmes, appeles aussitt, portrent
+en sanglotant leur jeune matresse sur sa couche; mais en vain
+eurent-elles recours leurs herbes et leurs cordiaux, Haide
+dfiait tous leurs procds, comme s'il n'avait pas t donn un
+seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'loigner sa mort.
+
+[Note 124: Cet effet de la lutte violente de diffrentes passions
+n'est pas trs-rare. Le doge Francis Foscari ayant t dpos en 1457,
+et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'lection de son
+successeur, mourut subitement d'une hmorragie cause par une veine
+qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_, tom. I et
+II) l'ge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'et pens que
+ce vieillard avait encore tant de sang[B]. Je n'avais pas seize ans
+lorsque je fus tmoin d'un effet aussi triste du mlange des passions
+dans le coeur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors
+des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques
+annes aprs, la suite d'une vive motion.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note A: Sismondi dit mme _quatre-vingt-quatre_. (_Biog.
+univers._)]
+
+[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scne Ire).]
+
+60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet tat: quoique
+glacs, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lvres ne
+perdaient pas leur coloris; son pouls tait arrt, mais la mort ne
+paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la
+corruption ne venait pas ravir l'espoir ceux qui l'entouraient: la
+vue de sa charmante figure rvlait mme de nouvelles penses de vie;
+je ne sais quel souffle immatriel l'enveloppait, mais on sentait que
+toute sa dpouille ne devait pas tre la proie de la terre.
+
+61. On y retrouvait la passion dominante de son coeur, telle que
+l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaill; immobile et
+permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vnus,
+celle des souffrances ternellement runies du Laocoon, ou celle de
+l'ternelle agonie du gladiateur. L'nergie avec laquelle ces marbres
+expriment la vie est toute leur beaut; mais ils ne semblent pourtant
+pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mmes.
+
+62. la fin elle s'veilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutt
+comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une
+sensation trange qu'elle prouvait de force. Tout ce qui s'offrait
+ses regards ne frappait pas sa mmoire; un certain malaise oppressait
+son coeur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive
+douleur, sans qu'elle s'en rappelt l'origine, car les furies qui la
+possdaient avaient aussi fait une pause.
+
+63. D'un oeil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs
+objets, sans rien reconnatre; elle vit veiller autour d'elle, sans
+en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui
+entouraient son oreiller. Elle n'tait pas devenue muette, bien
+qu'elle ne parlt pas, nul soupir ne vint soulager ses penses;
+vainement celles qui la servaient gardrent un long silence, ou
+parlrent avec mystre; le souffle de sa respiration put seul indiquer
+qu'elle avait quitt le tombeau.
+
+64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas:
+son pre veilla prs de son chevet, elle dtourna les yeux, elle ne
+reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient t chers
+ou agrables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrtait
+sans rsistance, elle avait tout oubli; et pourtant ces yeux, que
+l'on voulait croire ferms toutes les anciennes penses, semblaient
+pleins de funestes rsolutions.
+
+65. la fin, une esclave pronona le mot de harpe; le harpiste vint
+et accorda son instrument. Ds les premires notes irrgulires et
+rapides, Haide fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientt
+vers la muraille, comme pour distraire sa pense d'un souvenir
+dsolant. L'artiste commena une chanson lente et plaintive, compose
+avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours.
+
+66. Aussitt les doigts maigres et dfaits de l'infortune marquent
+sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit
+ chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs;
+sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce
+qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle
+vie. Deux ruisseaux de larmes s'chappent de ses paupires oppresses,
+semblables aux nuages rassembls sur les monts quand ils se rsolvent
+en pluie.
+
+67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces penses, trop
+rapidement souleves, troublrent sa tte; la folie s'empara d'elle,
+elle se leva comme si jamais on ne l'et cru malade, et se jeta sur
+tous ceux qui s'offrirent elle comme sur un ennemi. Mais personne
+ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le
+paroxisme de son accs. Sa frnsie ddaignait d'extravaguer, mme
+quand on en vint la frapper dans l'espoir de la sauver.
+
+68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien
+qu'elle jett de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en
+rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son pre;
+elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens
+de vaincre sa rpugnance sur ces deux points furent inutiles; le
+changement de place, le tems propice, les soins ou les remdes, rien
+ne put rendre le sommeil ses sens;--il semblait avoir pour jamais
+perdu tout empire sur elle.
+
+69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce
+tems, sans gmissement, un soupir ou un regard qui pt indiquer les
+dernires angoisses, l'esprit s'chappa de son enveloppe. Ceux qui
+veillaient tout auprs d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment
+o le voile sombre et pais qui couvrait son gracieux visage s'tendit
+jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--possder tant
+d'clat, hlas! et se fltrir!
+
+70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un
+second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu natre innocent
+et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le
+jour; et, avant de natre, il entra dans le tombeau qui se ferma dans
+le mme instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rose du
+ciel descendit sur cette tige fltrie et sur ce dplorable fruit de
+l'amour.
+
+71. C'est ainsi qu'elle vcut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin
+ne s'arrteront plus sur elle. Elle n'tait pas faite pour traner
+ travers les annes ou les mois ce fardeau pnible que portent les
+coeurs froids jusqu' ce que la vieillesse les rappelle sous la
+terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent
+dlicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle
+davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, o
+elle aimait tant venir.
+
+72. Et maintenant cette le est dserte et strile, ses difices sont
+dtruits, et ses habitans passs. Il n'y reste que la tombe d'Haide
+et celle de son pre; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y
+soit dpos. Tous n'y dcouvririez pas l'endroit o dorment des formes
+aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle
+leur souvenir; et la beaut de la fille des Cyclades n'a trouv
+d'autre chant funraire que celui de la mer furieuse.
+
+73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un
+mlancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrge la longueur
+des nuits en racontant l'histoire de son pre. La valeur tait
+son partage; la beaut, fut celui de sa fille;--si elle aima sans
+rflchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reoit toujours
+un chtiment quiconque s'gare de mme: nul ne doit esprer de fuir le
+danger, et tt ou tard l'amour lui-mme devient son propre vengeur.
+
+74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse
+sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas peindre des
+fous dans la crainte de paratre avoir voulu me retracer
+moi-mme.--D'ailleurs je n'ai plus rien dire sur ce point, et comme
+ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner
+Juan, que nous avons laiss demi mort quelques stances plus haut.
+
+75. Bless et charg de fers, _cas_, _cribl_, _confin_, quelques
+jours se passrent avant qu'il pt rappeler le pass son esprit, et
+quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six noeuds
+par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant
+lui:--dans un autre tems il et t ravi de les voir, mais alors il se
+souciait fort peu du cap Sige.
+
+76. L, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanque d'un ct
+par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille
+est enseveli, ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]),
+et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le
+_tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-tre de Patrocle, d'Ajax ou
+de Protsilas, tous hros qui, s'ils taient encore en vie, n'auraient
+rien de plus coeur que de nous arracher la ntre.
+
+[Note 125: Voyez _Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant
+que cette expdition n'a jamais t entreprise, et que cette prtendue
+ville n'a jamais exist, par Jacques Bryant. _Londres_, 1796.]
+
+77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes
+plaines incultes et bordes de montagnes; quelque distance le mont
+Ida toujours le mme, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien
+lui), voil tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant
+encore destine des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y
+combattre aisment; mais aux lieux o l'on demande les murs d'Ilion,
+on voit brouter les brebis et se traner les tortues.
+
+78. J'ai trouv l des troupeaux de chevaux non gards; et l
+quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques
+bergers (peu semblables Paris) s'arrtant un instant considrer
+les jeunes Europens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le
+rivage, un Turc enfin, plein de vnration pour sa religion, ayant un
+chapelet la main et une pipe la bouche;--mais le diable si j'y ai
+vu un seul Phrygien.
+
+79. Ici, l'on permit don Juan de sortir de son troite prison; il
+sentit qu'il tait esclave, priv de tout secours, et en prsence
+d'une mer ombrage de tems en tems par la tombe des hros. Encore
+affaibli par la perte de son sang, il put peine faire entendre
+quelques courtes questions, et les rponses qu'il obtint furent loin
+de lui donner une explication satisfaisante de son tat prsent et
+pass.
+
+80. Il remarqua quelques compagnons de captivit, qui semblaient tre,
+et qui effectivement taient des Italiens. Il apprit du moins par eux
+leur destine, qui tait fort singulire. Ils formaient une troupe
+engage pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de remplir
+leurs rles: ayant mis la voile de Livourne, ils ne furent pas
+attaqus par le pirate, mais rellement vendus bon march par
+l'_Impresario_[126].
+
+[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de thtre, en
+Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques annes, une troupe
+d'acteurs fut engage pour un thtre tranger, par un certain
+personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit
+ Alger, et l les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier,
+j'entendis chanter Venise, en 1817, et dans l'opra de Rossini,
+l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue
+de captivit.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit
+Juan cette curieuse aventure. Car bien que destin au march turc, il
+conservait son caractre,--ou du moins son masque; c'tait un petit
+homme d'un extrieur fort rsolu; supportant sa fortune avec un air
+d'enjouement et de grce, et montrant beaucoup plus de rsignation que
+la _prima donna_ et le _tnor_.
+
+82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique rcit: Notre
+impresario machiavlique ayant fait un signal vis--vis certain
+promontoire, appela nous un brick tranger. _Corpo di Caio Mario!_
+nous y fmes transports bord avec prcipitation, sans un seul
+_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne
+serons pas long-tems sans rtablir nos affaires.
+
+83. La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatigue par une
+vie dsordonne, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu
+garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la
+femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait
+beaucoup de bruit Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte
+_Csar Cicogna_ une vieille princesse romaine.
+
+84. Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde
+ son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se
+louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons
+sequins; mais elle est si peu range qu'elle n'en a plus maintenant le
+dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est l une danseuse! Elle pourra
+dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes.
+
+85. Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espce.
+Par-ci, par-l, une jolie crature qui pourra frapper les regards;
+les autres, peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite
+comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin,
+mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Aprs tout, c'est
+fcheux, avec une tte et une figure comme la sienne.
+
+86. Quant aux hommes, ils sont tous assez mdiocres. Le _musico_
+n'est qu'un vieux bassin fl; toutefois, il a un autre avantage qui
+pourra lui ouvrir les portes du srail, et lui donner en ces lieux
+un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas son chant.
+Parmi tous ceux du _troisime sexe_ que le pape forme annuellement, on
+aurait de la peine runir trois voix parfaites[127].
+
+[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les
+principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes tant
+exclues de l'glise Saint-Pierre, en qualit de cantatrices, et
+n'tant pas juges dignes de garder les avenues du harem.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+87. Celle du tenor est gte force d'affectation, et dans les
+cordes basses le boeuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un
+homme qui jamais n'apprit chanter, un ignorant incapable de sentir
+une note, un tems ou une mesure; mais il tait proche parent de la
+_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la
+flexibilit de sa voix; il fut donc reu, bien qu'en l'entendant on le
+prendrait pour un ne tudiant du rcitatif.
+
+88. Il ne serait pas convenable que je m'arrtasse sur mon propre
+mrite; et--je vois, monsieur,--malgr votre jeunesse,--que vous
+paraissez un voyageur auquel l'opra n'est rien moins qu'tranger;
+vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-mme. Le tems
+pourra venir o vous m'entendrez vous-mme. Vous n'tiez pas l'anne
+dernire la foire de Lugo[128]; venez-y l'anne prochaine, on m'a
+invit y chanter.
+
+[Note 128: Lucques.]
+
+89. Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garon, mais gonfl
+d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entire ignorance,
+une voix dpourvue d'agrment et d'tendue, il est toujours mcontent
+de son lot, quand il est peine bon pour chanter des ballades au
+coin des rues. Dans les rles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa
+passion, comme il ne saurait parler du coeur, il se contente de parler
+des dents.
+
+90. Ici, l'loquent rcit de Raucocanti fut interrompu par la bande
+des pirates qui venaient, l'heure indique, inviter tous les captifs
+ rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de
+regret sur les vagues (les cieux brillans et azurs les couvraient
+alors d'un double azur; elles bondissaient libres et heureuses, en
+face du soleil), puis ils descendirent, un un, sous les coutilles.
+
+91. Le lendemain, ils furent informs--que pour mieux s'assurer d'eux
+dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le
+firman de sa hautesse (le plus impratif des talismans souverains, et
+celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut),
+ils seraient enchans et runis dame avec dame et homme homme, et
+qu'ils seraient de cette manire exposs sur le march aux esclaves de
+Constantinople.
+
+92. Il parat, quand cet arrangement fut termin, (long-tems on avait
+contest et dbattu si l'on devait regarder le soprano comme un
+mle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualit
+de surveillant), il parat, dis-je, qu'un homme et une femme se
+trouvrent lis ensemble, et le hasard voulut que ce mle ft Juan,
+qui,--situation critique son ge, fut accoupl avec une bacchante au
+rubicond visage.
+
+93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchan le tenor. Ils se
+dtestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve gure qu'au thtre,
+et chacun d'eux s'affligeait plus de son dplorable voisinage que
+de sa destine. Une lutte violente s'leva; au lieu de se rsigner
+ vivre ensemble, ils se mirent tirer violemment des deux cts
+opposs en jurant qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id est_: coquins
+l'un et l'autre.
+
+94. La compagne de Juan tait une Romagnole, mais qui avait t leve
+dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre d'autres
+importantes qualits d'une _bella donna_) des yeux aussi noirs et
+aussi brlans qu'un charbon, et dont la vivacit pntrait jusqu'
+l'ame. On voyait, travers sa complexion de claire brunette, briller
+un violent dsir de plaire,--le meilleur des douaires, surtout quand
+il se prsente la suite de l'autre.
+
+[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet
+c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut btie par les Grecs,
+si l'on s'en rapporte ce vers de Juvenal:
+
+ _Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon.
+]
+
+95. Mais tous ces avantages taient perdus auprs de Juan, car le
+chagrin conservait sur ses sens une entire puissance; de beaux yeux
+pouvaient s'arrter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien
+qu'ils fussent enchanes de la sorte, et qu'il ft naturel leurs
+mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et
+elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre
+en danger sa fidlit. Peut-tre faut-il en savoir un peu gr ses
+blessures rcentes.
+
+96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enqurir:
+les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait tre plus
+loyal, et nulle dame dsirer un amant plus fidle; nous n'en donnerons
+qu'une ou deux preuves. On dit que personne ne tiendra de feu, mme
+en pensant aux glaces du Caucase; je crois du moins que peu de gens
+en seraient capables. Eh bien! voil pourtant Juan qui sort triomphant
+d'une preuve au moins aussi difficile.
+
+97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il
+eut souffrir, ayant moi-mme, et dans mon enfance, rsist
+semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes
+refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent
+trop de vrit. Je me hterai donc de faire sortir Don Juan de son
+vaisseau, car mon diteur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile
+ un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu' ces deux
+chants de pntrer dans l'intrieur des familles.
+
+98. Cela m'est fort indiffrent; j'aime singulirement citer, et
+partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior,
+Arioste ou Fielding, qui reprsentent des choses bien tranges pour
+un sicle aussi pudibond que le ntre. Autrefois je mettais une grande
+vivacit plonger dans l'encre ma plume; j'aimais soutenir une
+lutte potique, et mme je me souviens d'un tems o tous ces caquets
+auraient provoqu de ma part des remarques que je ddaigne aujourd'hui
+d'crire.
+
+99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour;
+mais, cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant la
+populace littraire le plaisir de dcider si mes vers mourront
+avant que la main droite qui les crivit ne soit dessche, ou s'ils
+passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'annes. En
+tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et
+autour d'eux frmiront les vents de la nuit, dfaut de mes vers.
+
+100. La vie, pour les potes qui, nourrissons de la gloire, ont
+franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus
+faible partie de l'existence. Quand un nom se prsente escort de
+vingt sicles, c'est une boule de neige qui s'accrot de chaque flocon
+voisin, et pourtant roule toujours la mme; elle peut mme devenir une
+montagne; mais, aprs tout, c'est toujours de la neige froide.
+
+101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de
+la gloire une passion trompeuse qui dvore trop souvent ceux qui
+voudraient sauver leur poussire de l'immense destruction. Cette
+destruction creuse la spulture de tout ce qui existe, et elle ne
+tolrera jusqu'au jour de l'avnement du juste--que le changement.
+J'ai march sur la tombe d'Achille, et l j'ai entendu douter de
+l'existence de Troie: le tems jettera les mmes doutes sur celle de
+Rome.
+
+102. Les gnrations de morts se chassent, et les tombes hritent des
+tombes, jusqu' ce que le souvenir d'un sicle disparaisse, et soit
+recouvert par le souvenir du sicle suivant. O sont les pitaphes que
+lisaient nos pres; peine quelques-unes ont-elles chapp la nuit
+spulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont
+la mort universelle n'a pas mme pargn les noms.
+
+103. Je vais chaque aprs-midi rimailler l'endroit o prit dans
+sa gloire le jeune de Foix, ce hros enfant, qui vcut trop long-tems
+pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanit[130]. Un pilier
+tronqu, sculpt avec assez d'art, mais que la ngligence laissera
+bientt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage de
+Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour
+de sa base[131].
+
+[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII.
+On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de
+Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard,
+_le plus honor prince du monde_, quand il reut le coup mortel,
+l'ge de vingt-trois ans.]
+
+[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est
+deux milles de la ville, du ct oppos de la rivire et sur la route
+de Forli. L'tat actuel de la colonne est exactement dcrit dans le
+texte.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+104. Je passe chaque jour l'endroit o sont dposs les os de
+Dante; sa cendre est protge par une petite coupole plus lgante que
+majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du pote, et non pas la
+colonne du guerrier. Le tems doit venir o le trophe du hros et le
+livre du barde, galement anantis, descendront o sont dposs les
+chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Ple ou
+la naissance d'Homre[133].
+
+[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui leva Dante, en 1483, le
+monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restaur en 1692 par le
+cardinal Domenico Maria Corsi, lgat de la Romagne.]
+
+[Note 133: Ces dernires strophes, qui semblent avoir t faites
+sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la
+posie moderne.
+
+ _Non il mondan romore altro ch' un fiato
+ Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi,
+ E muta nome perch muta lato.
+ La vostra nominanza color d' erba
+ Che viene e va, e quei la discolora
+ Per cui ell' esce della terra acerba_.
+
+ (_Purgatorio_, canto XI.)
+
+La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantt vient
+d'ici, tantt de l, et qui change de nom en changeant de direction.
+
+Votre clbrit est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane
+le rayon mme qui l'avait fait poindre de terre.]
+
+105. Cette colonne fut cimente avec du sang humain, et maintenant
+elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan
+voulait tmoigner son grossier mpris pour un lieu qu'il se plat
+infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophe; et tels sont les regrets
+que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le sauvage et
+cruel instinct de gloire a fait connatre la terre les souffrances
+que Dante n'avait vues qu'en enfer.
+
+106. Cependant il natra encore des potes. La gloire est une vapeur;
+mais la pense humaine prend ses fumes pour du vritable encens, et
+l'inquitude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera
+toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin
+mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues leur dernier
+degr de violence, se rsolvent en posie, car la posie n'est qu'une
+passion, ou du moins _n'tait_, avant qu'elle devnt un objet de mode.
+
+107. Si, dans le cours d'une vie la fois agite et contemplative,
+les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquirent
+la triste et amre facult de retracer, comme dans une glace, toutes
+leurs impressions et de les revtir des couleurs les plus vivantes,
+peut-tre ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y perdrez
+(je pense) un fort joli pome.
+
+108. O vous, indulgentes _azures_[134] du second sexe, qui faites la
+fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les
+nouveaux pomes, refuserez-vous toujours d'annexer celui-ci
+votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs
+cuisiniers,--ces pillards de tous les naufrags du Parnasse? Hlas!
+serais-je donc le seul de tous les potes vivans qui ne soit pas admis
+ goter votre th d'Hippocrne.
+
+[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.]
+
+109. Quoi! ne puis-je plus redevenir un lion[135], un pote de
+bals, une plume courante, un aimable brle-papier, afin de mriter les
+complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, comme
+le sansonnet d'Yorik: Je ne puis sortir de l? Eh bien! je jure
+l'exemple du pote Wordy (toujours indign de n'tre lu de personne),
+que le got est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tire par
+les dames aux jupons bleus d'une coterie.
+
+[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui
+donne le ton et la mode tous les _dandys_ de seconde classe.]
+
+110. Oh! bleues profondes, obscures et charmantes, comme l'a dit
+un de nos potes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes
+doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et
+j'en ai peu remarqu de cette couleur) bleus comme les jarretires
+noues avec srnit[136] la jambe gauche d'un patricien, quand il
+embellit une rception nocturne, ou un lever du matin:
+
+[Note 136: L'ordre de la jarretire donne aux chevaliers le droit
+d'tre appels _Votre Srnit_.]
+
+111. Cependant, il est parmi vous quelques cratures
+sraphiques.--Mais les tems sont bien loigns o, potique adorateur,
+je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances; et--n'en
+parlons plus, tout cela est pass. Je n'ai toutefois pas de rpugnance
+pour les savantes personnes; quelquefois on rencontre en elles un
+monde de vertus; j'en sais une de cette cole, la plus aimable, la
+plus chaste, la meilleure des femmes, mais--elle est entirement
+folle.
+
+112. Humboldt, le premier des voyageurs, ou plutt le dernier,
+a imagin, si les dernires relations sont exactes, un instrument
+cleste (j'ai oubli le nom et la date prcise de cette dcouverte
+sublime), au moyen duquel il promet de constater l'tat de
+l'atmosphre, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphn,
+permettez-moi de vous mesurer.
+
+[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet
+de _blues_ donn aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une
+saillie libertine qu'il est impossible de traduire.]
+
+113. Mais notre rcit; le vaisseau qui amenait des esclaves au
+march de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir pos
+l'ancre sous les murs du srail: la cargaison, ayant t trouve
+saine et exempte de la peste, fut dpose sur le march, parmi des
+Gorgiens, des Russes et des Circassiens, destins servir des
+projets et des dsirs diffrens.
+
+114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne,
+garantie vierge, fut cde quinze cents dollars. Les plus fraches
+nuances animaient sa beaut de toutes les couleurs clestes. Ce prix
+effraya quelques enchrisseurs dsappoints, qui avaient mont jusqu'
+onze cents; mais quand ils virent qu'on offrait davantage, ils se
+retirrent tous en mme tems, persuads qu'elle tait destine au
+sultan.
+
+115. Douze ngresses de la Nubie furent portes une somme qu'on et
+ peine offerte dans les marchs d'Amrique; et cependant Wilberforce
+vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de
+la traite[138]. Je ne vois mme l-dedans rien de fort tonnant,
+car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain; les
+vertus, la plus exalte d'entre elles, la charit elle-mme, sont
+parcimonieuses:--le vice ne songe pas pargner quand on lui offre
+une raret.
+
+[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique,
+et l'un des hommes les plus clairs de notre sicle, sur la
+proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.]
+
+116. Mais quant vous apprendre la destine de notre jeune troupe,
+et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres des juifs;
+comment ceux-ci furent obligs de se courber sous les fardeaux, tandis
+que ceux-l furent appels des commandemens, en qualit de rengats;
+comment enfin la troupe abandonne des femmes, conservant l'espoir de
+ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux visir, tait value et
+destine faire une matresse, une quatrime femme ou une victime;
+
+117. C'est ce que nous rservons pour le chant suivant. Nous devons
+mme (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre hros
+ son sort, quelque dfavorable qu'il puisse tre. Je sais que
+les rptitions sont dtestables; mais il ne m'a pas t possible
+d'imposer plus tt silence ma muse. Je remets donc la continuation
+de Don Juan, ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquime
+_duan_[139].
+
+[Note 139: Les bardes cossais ou irlandais divisaient en _duans_
+ces compositions potiques dans lesquelles la narration est souvent
+interrompue par des pisodes et des apostrophes; tels sont les pomes
+qui nous ont t donns sous le nom d'_Ossian_ par Macpherson.]
+
+
+
+
+Chant Cinquime.
+
+
+1. Quand les potes rotiques chantent leurs amours en vers coulans,
+pleins de mollesse et de grces, quand ils arrangent leurs rimes comme
+Vnus accouple ses colombes, ils s'inquitent peu du venin qu'ils
+prparent; et cependant, plus ils obtiennent de succs, plus ils font
+de mal, tmoin l'exemple d'Ovide: Ptrarque lui-mme, si on le juge
+avec la rigueur convenable, Ptrarque est vraiment le corrupteur[140]
+platonique de toute la postrit.
+
+[Note 140: The _pimp_. L'nergie de ce mot rappelle les fonctions
+principales du cardinal Dubois auprs de son srnissime lve.]
+
+2. Je dnonce donc tous les livres d'amour, l'exception de ceux
+qui ne sont pas destins sduire; qui, simples, francs et rapides,
+n'offrent rien d'entranant, tirent de chaque exemple de drglement
+une moralit, songent moins plaire qu' instruire, et combattent
+tour tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pgase ne soit
+pas mal ferr, on va, ds ce moment, reconnatre dans mon pome une
+vritable cole des moeurs.
+
+3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsems
+de palais; le fleuve ocanique[141] et l hriss d'un
+soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or,
+les bois de cyprs, l'Olympe aux sommets levs et blanchis; les
+douze les, et bien plus que je n'en saurais rver loin de pouvoir
+le dcrire, tel est le fidle aspect qui ravit la ravissante Marie
+Montague[143].
+
+[Note 141: On a beaucoup critiqu cette expression d'Homre: elle
+ne satisfait pas assez nos ides gigantesques de l'Ocan, mais elle
+s'applique parfaitement l'Hellespont, au Bosphore et la mer ge,
+qui sont entrecoups d'les.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.]
+
+[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague la comtesse de
+Bristol.]
+
+4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour
+moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore demi
+dans ces royaumes de ferie, o je croyais entrevoir ce qui ne devait
+jamais arriver: tous mes sentimens ont chang; celui-ci fut le dernier
+ varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore parfaitement
+dlivr. Mais--je deviens triste et je me refroidis en racontant une
+histoire qui n'admet pas le pathtique.
+
+[Note 144: La premire femme aime de Byron fut Marie Decff. Il
+n'avait gure alors plus de huit ans. Voyez les _Mmoires de Byron_.]
+
+5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient,
+en cumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand
+on le considre du tombeau du Gant[146] et tout son aise, que celui
+des mers se droulant entre le Bosphore, et venant frapper et baigner
+les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de nauses
+sur une mer mieux garnie d'cueils que le Pont-Euxin.
+
+[Note 145: Ou _les Cianes_. Ce sont des cueils situs une
+faible distance, les uns de la cte d'Europe, et les autres de celle
+d'Asie, dans le Bosphore.]
+
+[Note 146: Le tombeau du Gant est une lvation sur le rivage
+adriatique du Bosphore, o l'on vient volontiers se divertir les jours
+de fte. C'est comme Harrow et Highgate.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+6. C'tait l'un des premiers et tristes jours de la ple automne,
+poque de l'anne o les nuits se ressemblent toutes, mais non pas
+les jours. Alors les Parques achvent la trame des gens de mer, les
+temptes menaantes soulvent les eaux, et le repentir des vieux
+pchs s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abme. Tous
+promettent d'amender leur vie, mais c'est un voeu qu'ils ne tiennent
+jamais: noys ils ne le peuvent, et sauvs ils ne le veulent.
+
+7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et diffrens de pays, d'ge et
+de sexe, taient rangs dans le march, chacun sa place, ct du
+marchand auquel il appartenait. Malheureuses cratures, leurs regards
+taient pleins de douleur: tous, l'exception des noirs, semblaient
+dsesprs d'avoir t enlevs leurs amis, leur maison,
+la libert. Mais quant aux ngres, ils montraient plus de
+philosophie;--sans doute parce qu'ils taient habitus tre vendus,
+comme les anguilles tre corches.
+
+8. Juan tait plein de jeunesse, et par consquent d'esprance et de
+sant. Cependant, je suis forc de le dire, son regard tait un peu
+obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en chapper
+la drobe. Peut-tre son courage tait-il affaibli par la perte de
+sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa fortune, de
+son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonns pour tre
+marchand avec des Tartares, tout cela aurait t capable d'branler
+un stocien.
+
+9. Nanmoins son maintien avait encore de la dignit. Ses traits et la
+richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes de
+dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez
+qu'il tait n dans une classe non vulgaire. Puis il tait, malgr
+sa pleur, d'une singulire beaut, et puis on calculait les chances
+d'une ranon.
+
+10. Semblable une table de trictrac, la place tait couverte de
+blancs et de noirs, rangs peut-tre avec un peu moins de symtrie,
+mais de manire frapper l'oeil des acheteurs. Les uns faisaient
+tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en prfraient une
+ple; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par hasard
+un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux noirs
+taient remplis de rsolution: il tait couch prs de Juan, attendant
+que quelqu'un se dcidt l'acqurir.
+
+11. Il paraissait Anglais, c'est--dire il avait des paules carres,
+un visage couperos, de bonnes dents et des cheveux boucls d'un brun
+fonc. Soit l'effet des rflexions, des peines ou des tudes, les
+soucis avaient lgrement grav leur empreinte sur son large front;
+l'un de ses bras tait enferm dans une charpe rougie, et il
+tmoignait un _sang-froid_ gal celui du plus calme des spectateurs.
+
+12. Mais voyant son ct un vritable enfant, dont l'ame, bien
+qu'alors accable sous un coup qui dsesprait les hommes faits, tait
+videmment leve, il ne tarda pas tmoigner pour le sort de son
+jeune compagnon d'infortune une espce de compassion brusque; pour le
+sien, il ne le regardait que comme un accident tout naturel.
+
+13. Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Gorgiens,
+Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misrables qui n'ont entre
+eux d'autre diffrence que celle de la peau, et avec lesquels il faut
+que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous et moi
+qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous fassions
+connaissance: s'il tait possible de vous consoler, je l'essaierais
+avec plaisir.--De quelle nation tes-vous, s'il vous plat?
+
+14. Juan ayant rpondu: Espagnol.--Je savais bien, ajouta le
+premier, que vous ne pouviez tre un Grec. Ces chiens serviles n'ont
+pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau
+tour; mais c'est ainsi que tt ou tard elle en use avec tous les
+hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera
+peut-tre. Elle m'a trait peu prs de la mme manire que vous,
+except cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems accoutum.
+
+15. --Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a amen
+ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chane.--Mais comment
+ftes-vous rduit ce malheur? voil ce que je dsirerais savoir, si
+vous y consentez.--Je servais depuis quelques mois dans l'arme russe,
+et dernirement Suwarow m'ayant ordonn d'aller prendre Widdin, je fus
+moi-mme pris, au lieu de la ville[147].
+
+[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est situe en Bulgarie, sur
+les bords du Danube.]
+
+16. --Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grces Dieu,
+je n'en ai pas t importun depuis ce tems-l. Maintenant que j'ai
+de bonne grce satisfait toutes vos questions, me ferez-vous le mme
+plaisir?--Hlas! rpondit Juan, c'est une histoire bien pnible et
+bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous avez deux fois raison de
+retenir votre langue, un rcit triste attriste doublement quand il est
+long.
+
+17. Mais ne vous en dsolez pas: la fortune, votre ge, bien que
+ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas
+long-tems (car vous n'tes pas son mari) dans une semblable position.
+De nous rvolter contre la destine cela nous avancerait comme
+l'pi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux
+circonstances, quand mme les circonstances semblent s'assujettir aux
+hommes.
+
+18. Ce n'est pas, dit Juan, mes prsens malheurs que je dplore,
+mais les passs.--J'avais une amante. Il s'arrta, et ses yeux noirs
+s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses paupires,
+puis vint sillonner sa joue: Non, ce n'est pas mon sort actuel que
+je dplore, comme je vous le disais; j'ai support sur la mer furieuse
+des tourmens auxquels n'ont pu rsister les plus courageux.
+
+19. Mais ce dernier coup.--Il s'arrta de nouveau, et dtourna son
+visage. Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir
+quelque dame dans l'affaire; voil de ces choses qui demandent une
+tendre larme, et j'en aurais, votre place, rpandu comme vous. J'ai
+bien gmi quand ma premire femme mourut, et je fis de mme quand ma
+seconde prit la fuite.
+
+20. Ma troisime.--Votre troisime! interrompit Juan en se
+retournant, peine si vous avez trente ans; pouvez-vous dj compter
+trois femmes?--Non, deux seulement sont restes sur la terre; et du
+reste il n'est pas tonnant qu'une personne se soit engage trois
+fois--dans les saints noeuds du mariage!--Eh bien! donc, votre
+troisime, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas encore
+la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui me
+sauvai d'elle.
+
+21. --Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan.
+Mais,--rpliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans
+votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien
+ils sont dissips. Tous nous commenons la vie avec des sentimens
+passionns et de hautes esprances; mais le tems dcolore nos
+illusions, et chacune d'elles dpose annuellement, ainsi que le
+serpent, sa peau brillante.
+
+22. Il est vrai qu'elle en reprend une autre frache et radieuse, ou
+mme plus frache et plus radieuse; mais l'anne s'coule, et au bout
+d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort rserv tout
+ce qui est n. L'amour est le premier pcheur qui sur nous jette ses
+terribles filets; l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire,
+tendent les piges sduisans de nos derniers jours, et nous nous y
+laissons encore prendre, moyennant une pice d'or ou une louange.
+
+23. Tout cela est fort beau, peut-tre mme vrai, dit Juan, mais
+je ne vois pas comment notre situation prsente en deviendra plus
+supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous
+conviendrez qu'en considrant les choses comme elles doivent l'tre,
+on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui,
+nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous
+apprendre mieux nous conduire comme matres.
+
+24. Plt au ciel que nous fussions matres en ce moment, quand ce
+ne serait que pour mettre profit, sur nos amis les paens, la leon
+qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de rage: Dieu
+protge l'colier contraint d'tudier en ces lieux!--Peut-tre,
+reprit l'autre, un jour, et mme dans un instant, verrons-nous notre
+situation s'amliorer[148]; en attendant (voil, je crois, un vieil
+eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que quelqu'un veuille bien
+nous acheter.
+
+[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit:
+
+ _Perhaps we shall be, one day, by and by
+ Rejoin'd the other when our bad luck mends here_
+
+par: Peut-tre ne serions-nous pas si mal, si notre sort _devient_
+meilleur.]
+
+25. Aprs tout, quel est notre tat prsent? il est mauvais, sans
+doute, et pourrait tre meilleur,--mais c'est le lot de tous les
+humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le
+sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres choses;
+la socit mme, elle qui devrait nous inspirer de la bienveillance,
+dtruit le peu que nous pouvions en avoir naturellement; _ne plaindre
+personne_, tel est le grand expdient social des stoques mondains,
+gens dpourvus d'entrailles.
+
+26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisime sexe
+s'avana, et jetant un coup-d'oeil sur les captifs, sembla chercher
+ dcouvrir, d'aprs leur figure, leur ge et leur capacit, s'ils
+convenaient bien la prison dont il avait les clefs. Jamais dame
+n'est lorgne par un amant, cheval par un maquignon, drap large par un
+tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier,
+
+27. Comme l'est un esclave par celui qui songe l'acheter. Plaisante
+chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous vendre
+si vous considrez judicieusement leurs passions. Quelques-uns
+s'acquirent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, ceux-l
+avec un emploi, suivant leur ge et leur caractre, le plus grand
+nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des
+cus ou des coups de pied suivant leur degr de corruption.
+
+28. Aprs les avoir examins attentivement, l'eunuque se tourna vers
+le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les
+deux. Ils marchandrent, contestrent et mme jurrent--hlas! dans
+une foire de chrtiens, comme s'il se ft agi d'un boeuf, d'un ne,
+d'un agneau ou d'un chevreau; on et cru qu'ils se luttaient en
+les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de btes
+humaines.
+
+29. la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils
+tirrent pniblement leurs bourses, retournrent chaque pice
+d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesrent les autres dans
+leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec des
+paras jusqu' ce que la somme entire et t compltement pluche.
+Le marchand rendit de la monnaie, signa rgulirement une quittance,
+et puis commena songer comment il dnerait.
+
+30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon apptit, ou, dans
+ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut
+en mangeant avoir de singulires penses, et que sa conscience lui
+inspira quelques lgers scrupules sur l'tendue du droit divin que
+nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure
+o le dner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui
+tournent quotidiennement sur nous.
+
+31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie
+plus supportable aprs avoir mang: il se trompe;--la rpltion ajoute
+aux souffrances habituelles de l'homme, moins qu'il ne soit un porc;
+s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tte, tant qu'elle
+tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de Philippe
+ou plutt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et d'un seul
+pre).
+
+32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou
+deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels.
+Quand un rti, un ragot, un poisson et une soupe, mls de quelques
+entremets, peuvent nous gayer ou nous rendre mlancoliques, qui
+voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique
+modifie tout l'usage?
+
+[Note 149: Voyez la _Vie d'Alexandre_, dans Plutarque.]
+
+33. L'autre soir (c'tait vendredi dernier), ceci est un fait et non
+pas une fable potique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes
+paules[150], mon chapeau et mes gants taient encore sur la table,
+quand j'entendis une dtonnation.--Huit heures venaient de sonner.--Je
+courus aussi vite que j'en tais capable[151], je trouvai le
+commandant militaire tendu dans la rue, et respirant peine.
+
+[Note 150: _Great coat_. M. A. P. traduit: _robe de chambre_. Je
+crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sr, c'est que Byron
+tait sur le point de sortir cheval quand cet vnement eut lieu.]
+
+[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis
+le 8 dcembre 1820, dans les rues de Ravenne, moins de cent pas
+de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement
+dcrites.
+
+ (_Note de Lord Byron_. Voyez sa vie.)
+]
+
+34. Pauvre diable! il avait t, par l'effet d'une vengeance sans
+doute odieuse, perc de cinq lingots[152], et laiss expirant sur le
+pav. Je le transportai chez moi, je l'tendis sur un escalier, je le
+dshabillai, je me mis le considrer;--mais pourquoi ajouterais-je
+ici quelques dtails? Tous les soins furent inutiles, l'homme
+n'existait dj plus, il avait t trop bien atteint par un vieux
+canon de fusil[153].
+
+[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.]
+
+[Note 153: On trouva prs du corps mort un vieux canon de fusil
+qui tait sci par le milieu. Il venait d'tre dcharg et tait
+encore chaud.
+
+ (_Note de Byron_.)
+]
+
+35. Je m'arrtai le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai
+bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, aprs un semblable
+accident, fussent aussi calmes. Bien que perc l'estomac, au coeur
+et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'tait panch
+ l'intrieur, sans que nul flot hideux vnt au dehors indiquer la
+ralit, il vous et t difficile de le croire mort. En le regardant
+ainsi, je pensai ou je dis:
+
+36. Est-ce bien l la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la
+mort? Parle! mais il ne parla pas: veille-toi! mais il dormit
+toujours.--Hier encore, quelle voix avait plus de puissance? sa
+premire parole mille guerriers taient frapps de crainte; tel que le
+centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on s'avanait.
+La trompette et le cor se taisaient jusqu' ce qu'il et parl; et
+maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voil de crpes.
+
+37. Ceux qui nagure lui obissaient et le respectaient avancrent
+alentour de son lit leurs visages hls, pour voir encore un chef dont
+le corps saignait pour la dernire, mais non pour la premire fois.
+Hlas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affront jusqu'au moment
+de leur fuite les ennemis de Napolon!--Le premier la charge et dans
+les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassint dans une ville
+paisible?
+
+38. Prs des nouvelles blessures taient les cicatrices des anciennes;
+cicatrices honorables qui avaient fond sa gloire, et qui offraient
+avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce sujet, il
+demande peut-tre plus d'attention que je ne dois ici lui en donner;
+je le regardais (comme j'en ai souvent regard d'autres) pour essayer
+de dbrouiller dans la mort quelque chose qui peut confirmer, branler
+ou motiver une croyance.
+
+39. Mais c'tait toujours le mme mystre. Nous sommes ici, et nous
+allons l;--mais o? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul mme
+nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc form que pour tre
+rpandu? et chacun des lmens de la terre peut-il anantir ceux de
+notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et nous
+nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154]. N'en
+parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre histoire.
+
+[Note 154: Nullement: les lmens terrestres (si l'on peut en
+distinguer dans la matire), l'air, la terre, l'eau et le feu, se
+mlangent sans cesse, et les particules de ces lmens, qui composent
+le corps humain, obissent la mme ncessit. Ils ne vivent pas, ils
+ne meurent pas, mais ils se modifient ternellement. Ce qui vit et
+ne meurt pas, c'est l'_esprit_, duquel on peut dire, avec Byron, au
+moment o il se spare du corps, _il tait ici, il va l; mais o?_]
+
+40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition
+prs d'une barque dore; il les y fit entrer, et, s'tant plac prs
+d'eux, ils s'loignrent avec toute la rapidit que l'on pouvait
+obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux. Ils
+ressemblaient des gens qui attendent leur sentence, et qui
+s'inquitent d'en connatre le rsultat. Enfin la caque entra dans
+une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient des
+cyprs noirs et levs.
+
+[Note 155: Une petite baie.]
+
+41. L, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de fer,
+elle s'ouvrit, et ils avancrent d'abord travers d'paisses bruyres
+flanques des deux cts comme avec des tours par de grandes alles
+d'arbres. Ils avaient de la peine garder leur route et taient
+obligs de ttonner;--car la nuit tait ferme quand ils avaient
+quitt la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux rameurs, ils
+s'taient loigns du bord sans dire un seul mot.
+
+42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin, travers
+des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes. J'allais vous
+en donner une description dtaille, attendu que les pays du nord
+n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales, _et ctera_;
+mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient bien faire en
+dressant des couches entires dans _leurs_ ouvrages, et cela, parce
+qu'un pote a fait un voyage en Turquie[156].
+
+[Note 156: Le pote dont Byron parle ici est sans doute lui-mme.]
+
+43. Comme ils enfilaient toujours le mme sentier, Juan conut une
+pense qu'il souffla aussitt dans l'oreille de son compagnon:--elle
+aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tte ou dans
+la mienne. Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de
+hasarder, pour nous rendre libres, un coup dcisif. Cassons la tte de
+ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tt fait que dit.
+
+44. --Oui, dit l'autre, et aprs, que ferons-nous? _Comment nous
+sauver d'ici_? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand mme nous
+pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de
+saint Barthlmy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque
+autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui o nous tions
+auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers, comme
+sa, mon droit d'anesse pour un beefsteak.
+
+[Note 157: Saint Barthlmy fut corch vif. Michel-Ange, dans le
+grand tableau du _Jugement dernier_, l'a reprsent tenant d'une main
+sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son supplice.]
+
+45. Nous ne pouvons tre loin de quelque maison habite; car la
+confiance avec laquelle le vieux ngre s'est gliss avec ses deux
+captifs dans un sentier aussi troit, indique assez qu'il est certain
+de trouver ses amis veills: un seul cri les ferait tous accourir; il
+est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant, vous
+le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voil, par Jupiter, un beau
+palais!--et de plus, clair.
+
+46. C'tait, en effet, un grand et vaste difice qui s'offrait leur
+vue, et sur la faade duquel on avait rpandu une infinit de dorures
+et de couleurs varies, suivant l'usage des Turcs et leur got
+extravagant;--car ils sont peu avancs dans les arts dont leur patrie
+tait jadis le centre: chaque _villa_ du Bosphore ressemble un
+paravent nouvellement peint, ou bien une jolie dcoration d'opra.
+
+47. Comme ils approchaient davantage, l'agrable saveur de certaines
+tuves, de rtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours grce
+devant les mortels affams, vinrent temprer les intentions farouches
+de Juan, et le rendirent son innocence habituelle; en mme tems
+son ami crut devoir ajouter ses prudens raisonnemens une clause
+favorablement reue. Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un peu,
+ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous loigner.
+
+48. On fait appel, tantt aux passions, tantt aux sentimens, tantt
+ la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois rarement usit,
+attendu que la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison:
+quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et chacun d'eux
+plus ou moins s'accorde nous ennuyer avec l'argument qui est son
+fort; nul ne songe tre bref.
+
+49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je
+n'ignore pas la puissance de l'loquence, de l'or, de la beaut, de
+la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace,
+comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner
+les bonnes grces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant
+et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du
+dner[158].
+
+[Note 158: Cette strophe devrait tre grave au frontispice de
+tous les livres de politique reprsentative.]
+
+50. La Turquie ne possde aucunes cloches, et cependant on y dne.
+Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrtiennement l'heure
+du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargs d'introduire
+les invits, mais ils sentaient le fumet des rtis, ils apercevaient
+des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement, les bras nus;
+et ils regardaient droite, gauche, avec l'oeil prophtique de
+l'apptit.
+
+51. Dposant donc toute ide de rsistance, ils restrent prs et
+derrire leur noir guide, alors bien loign de croire sa piteuse
+existence menace. Aprs un court intervalle il leur ordonna de
+s'arrter, et frappant une porte qui s'ouvrit aussitt, une grande
+et magnifique salle dploya leurs yeux toute l'ostentation de la
+pompe ottomane.
+
+52. Je ne veux pas dcrire: bien est-il vrai que la description est
+mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour
+dcrire son superbe voyage dans une cour trangre, ne fraye un
+_in-quarto_ et ne demande vos concerts de louanges.--L'diteur se
+ruine, peu lui importe; et cependant la nature torture de vingt mille
+manires se rsigne avec une patience exemplaire entrer ainsi dans
+les _guides_, les tours, les esquisses, les vers, les appendices[159].
+
+[Note 159: Il n'est pas de pays o l'on publie autant de _Guides_
+et de _Tours_ qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espces de
+_rsums_ que les jeunes Anglais se croient obligs de faire imprimer
+au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent d'attestation
+ leurs voyages, et on peut les comparer aux thses imprimes de nos
+avocats et de nos mdecins. Les uns et les autres sont des livres de
+famille, peu apprcis du public.]
+
+53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes
+accroupis sur leurs genoux et jouant aux checs; d'autres causaient
+par monosyllabes, ou semblaient occups avant tout de leur costume.
+Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornes de becs d'ambre
+plus ou moins prcieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-l
+dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur apptit pour le souper
+avec un verre de rum[160].
+
+[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les
+Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour veiller
+l'apptit. J'en ai vu prendre jusqu' six verres de _raki_ avant leur
+repas, et jurer qu'ils en dnaient beaucoup mieux ensuite. Je voulus
+moi-mme en faire l'exprience, mais je me trouvai comme cet cossais
+qui, ayant entendu dire que les oiseaux appels _kittiewiaks_
+aiguisaient admirablement la faim, en dvora six et se plaignit
+ensuite de _n'avoir pas plus d'apptit qu'auparavant_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidles achets,
+quelques-uns levrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas;
+quant ceux qui taient assis, ils ne se drangrent nullement: un
+ou deux regardrent en face les captifs, de l'air que l'on examine
+un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un
+signe l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles.
+
+55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrtassent, l'appartement
+et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais
+silencieuses, l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes
+d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en cho au milieu des ombres
+de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques ttes de femmes
+s'avancrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au travers
+de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de bruit
+elles entendaient.
+
+[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens
+d'avoir t reu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et
+une fontaine en marbre, etc., etc., etc.
+
+ (_Note de Lord Byron_. Voyez sa _Vie_.)
+]
+
+56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient
+encore assez de lumire pour clairer leur route, mais trop peu pour
+laisser voir ces salles impriales dans toute leur riche et superbe
+splendeur. Peut-tre n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant,
+mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense
+appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la
+morte splendeur de l'ensemble.
+
+57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble
+rien du tout dans les dserts, dans les forts, dans les foules ou sur
+le rivage: l nous savons que la solitude est bien place; ce sont
+des lieux o elle a toujours tenu son empire: mais dans les imposantes
+salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un travail
+moderne ou d'une antique architecture, une espce de mort nous saisit,
+en nous trouvant seuls dans un lieu destin runir un grand nombre.
+
+58. Un cabinet propre et retir, un livre, un ami, une dame seule,
+ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de
+l'apptit, voil ce qui aide un Anglais passer les soires d'hiver.
+Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle d'un
+thtre clair par le gaz; mais moi je passe solitairement mes
+soires dans de longues galeries, et c'est l la cause de mon
+caractre mlancolique.
+
+59. Hlas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse
+lui-mme. Je conviens qu'elle est parfaitement sa place dans
+une glise: l'difice qui parle du ciel, loin d'tre mesquin, doit
+toujours tre fort et durable, jusqu' ce que nulle langue ne puisse
+plus dchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais depuis la
+chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au genre humain,--et
+de vastes tombes encore moins.--Il me semble que l'aventure de la
+tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup mieux que je ne le
+pourrais faire.
+
+60. Babel tait la maison de chasse de Nemrod; c'tait une ville
+merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; l
+rgna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu' ce qu'un beau jour d't
+il se ft mis patre; l Daniel, la grande surprise et terreur du
+peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut encore illustre
+par Pyrame, par Thisb, et par la calomnie reine Smiramis.
+
+61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas
+en ce sicle?) quelques incrdules qui, sous prtexte de n'avoir pu
+deviner la position de cette mme Babel, ou de ne l'avoir pas voulu
+(Claudius Rich, esq., en a cependant rapport quelques briques, et a
+publi dernirement deux Mmoires sur ce sujet); s'il s'en trouvait,
+dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, mcrans que
+nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas;
+
+63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprim avec une
+charmante prcision la folie maonique de ceux qui, oubliant la grande
+place de repos, ne rvent jamais qu'architecture. Nous savons quelle
+est la fin ncessaire des choses et des hommes, morale douloureuse
+(comme toutes les morales); et le _sepulcri immemor struis domos_
+nous rappelle que nous levons des maisons quand nous ne devrions que
+creuser des tombes[162].
+
+[Note 162:
+
+ _Tu secanda marmora
+ Locas sub ipsum funus, et sepulcri
+ Immemor, struis domos_.
+
+ (HORACE.)
+]
+
+64. Ils gagnrent enfin un ct plus retir, dont les chos se
+rveillrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvt tout ce
+qu'il tait possible d'y dsirer, on y voyait de plus une foule de
+choses dont on ne concevait pas l'utilit. L'opulence s'tait tudie
+ encombrer d'objets de toute espce un appartement magnifique, et la
+nature semblait inquite de savoir ce que l'art avait prtendu faire.
+
+65. Cette salle ne semblait pourtant que la premire d'une longue
+range ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait o; mais, dans
+cette premire, les meubles taient d'une richesse inconcevable:
+les sophas taient si somptueux, que c'et t pcher demi que
+de s'tendre sur eux; et les tapis taient d'un point si fin et si
+prcieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson
+dor.
+
+66. Cependant le noir, daignant peine regarder ce qui ravissait
+d'admiration les esclaves, marchait sans prcaution sur ce qu'ils
+n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme
+s'ils avaient eu poser le pied sur la voie lacte et tout son
+attirail d'toiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire
+niche dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de l,--ou du
+moins ce n'est pas ma faute,
+
+67. Car je fais tout pour tre clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant ce
+meuble, en tira une quantit de vtemens dignes de couvrir le dos
+du plus riche Musulman. Quant la varit, on ne pouvait en dsirer
+davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout tait du plus
+heureux choix, il mit son attention trouver un costume qui convnt,
+suivant lui, parfaitement aux chrtiens qu'il avait achets.
+
+68. Il jugea propos de donner au plus g et au plus vigoureux des
+deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu' ses genoux, et des
+culottes qui, loin d'tre exposes crever, convenaient parfaitement
+par leur ampleur des fesses asiatiques. De plus un chle, dont le
+tissu avait t enlev des chvres nourries dans le Cachemire, des
+pantoufles de safran, une dague riche et commode, en un mot tout ce
+qui pouvait en faire un _dandy_ de Turquie[163].
+
+[Note 163: L'emploi des _dandys_, en Angleterre, est le mme que
+celui des _petits matres_, en France; ils se chargent d'prouver
+et mme de former le got public en matire de costumes, et ils
+se ddommagent des rises des uns par la _considration_ qu'ils
+obtiennent des tailleurs d'habits.]
+
+69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les
+grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient
+suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis
+il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour amliorer leur sort
+ils n'avaient qu' se prter de bonne grce la circoncision.
+
+70. Pour sa part, il serait srement enchant de les voir vrais
+croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition leur
+choix. L'autre s'empressa de rendre grces l'excs de bont qui le
+portait leur permettre de voter en pareille circonstance; il ne
+savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu' quel point il approuvait
+tous les usages d'une nation aussi police.
+
+71. Pour sa part,--il ne trouvait une coutume si ancienne et si
+respectable qu'une lgre objection, et encore ne doutait-il pas
+qu'aprs un petit _repas_, car il se sentait un vif apptit, quelques
+heures de rflexion ne le rconciliassent entirement avec l'opration
+propose. Il y consent! interrompit alors Juan furieux, pour moi vous
+n'avez qu' me tuer; il faudra circoncire ma tte.
+
+72. --Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit l'autre,
+veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que j'avais
+ dire:--monsieur! comme je disais, aussitt que j'aurai soup,
+je rflchirai si votre offre est susceptible d'tre accepte sans
+observation, pourvu, dans tous les cas, que votre extrme bont en
+laisse toujours le choix notre disposition.
+
+73. Baba s'approchant alors de Juan: Soyez assez bon pour vous
+habiller vous-mme, et il lui indiquait du doigt des vtemens dans
+lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes.
+Mais Juan, comme s'il n'et pas t d'humeur se prter une
+mascarade, et sans daigner rpondre, donna de son pied chrtien
+un coup sur les habits; et quand le ngre lui et dit: Allons! de
+suite! il rpliqua: Vieillard, je ne suis pas une dame.
+
+74. --Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous tes, dit Baba, mais
+je vous prie de faire ce que je dsire. Je n'ai ni tems ni paroles
+perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander la cause
+d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, rpondit Baba, d'tre
+trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus
+convenables. On ne m'a pas charg de vous en dire la raison.
+
+75. --En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux tre...--Silence,
+repartit le noir, je vous engage ne pas me provoquer. Ce courage est
+bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous nous
+trouveriez assez peu dispos plaisanter.--Comment donc! dit
+Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renonc aux habits de mon
+sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle
+certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout.
+
+76. Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme, la
+vrit; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan aprs
+un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens jurons,
+faut-il que, malgr mon aversion pour ces nippes de femme?.... Que
+diable ferai-je de tant de gazes? C'est ainsi que le profane parlait
+des plus belles dentelles qui jamais eussent voil la figure d'une
+marie, le matin de ses noces.
+
+77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses
+cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une
+ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du
+lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, _ce qui_,--comme
+nous disons,--ou comme les cossais, _whilk_[164] (la rime me force
+rappeler cette diffrence dans le dialecte: les rois sont quelquefois
+moins imprieux que les rimes);
+
+[Note 164: En anglais _which_, et en cossais _whilk_, s'emploient
+pour exprimer le pronom _ce qui_. Le dernier vers de cette strophe
+rappelle ceux-ci de Molire, dans ses _Femmes savantes_:
+
+ La grammaire qui sait rgenter jusqu'aux rois, etc.
+]
+
+78. _Whilk_, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit tre attribu la
+nouveaut de son costume et l'embarras qu'il lui causait. la fin
+il se dcida, toutefois assez gauchement, changer de place avec
+sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les cts
+maladroits de ses accoutremens qui venaient se dtacher; puis ayant
+enfin pass dans une robe ses deux bras, il s'arrta et se mit le
+considrer du haut en bas.
+
+79. Il n'y avait plus qu'une difficult,--ses cheveux n'taient
+pas assez longs; mais Baba eut habilement recours tant de tresses
+postiches, que bientt sa tte fut garnie dans le dernier got, et
+d'aprs la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcrot fut dguis
+sous des rangs de perles, qui formaient en mme tems le ncessaire
+complment de sa toilette; Baba n'avait pas oubli de lui faire
+peigner sa tte et de l'humecter d'huiles parfumes.
+
+80. Alors, couch sous une entire et fminine parure, avec le lger
+secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'et pris, dans
+presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put
+s'empcher de s'crier en souriant: Vous voyez, messieurs, le
+changement est bien complet; prsent, il vous faut venir avec moi.
+J'entends, seulement--madame; et frappant dans ses mains, quatre
+noirs s'avancrent au mme instant.
+
+81. Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez
+accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant vous,
+respectable vierge chrtienne, vous allez me suivre. Pas de
+rsistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on
+l'excute l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous dans
+l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les
+vritables sages y trouvent les jouissances anticipes du paradis du
+prophte.
+
+82. Folle que vous tes, je vous dis que vous n'aviez rien
+craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux.
+Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi
+lger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais
+je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient me prendre pour
+ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que mon
+dguisement ne donne pas lieu une mprise.
+
+83. --Entt! venez et voyez du moins, ajouta Baba, tandis que Don
+Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgr la
+lgre contrarit qu'il prouvait, ne pouvait s'empcher de sourire
+de la mtamorphose. Adieu, s'crirent en mme tems les deux amis,
+cette terre parat fertile en inventions singulires; nous voici
+devenus, l'un demi musulman, et l'autre jeune vierge, avec le
+secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur.
+
+84. Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous
+souhaite bon apptit.--Adieu, rpliqua l'autre, bien que je sois
+vraiment afflig de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous
+aurons faire chacun un rcit. En ce moment il faut que nous suivions
+la route o le destin nous pousse; conservez prcieusement votre
+honneur, bien qu've elle-mme n'ait pu garder le sien.--Ah! dit la
+demoiselle, le sultan lui-mme n'obtiendra rien de moi, si d'abord Sa
+Hautesse ne promet de m'pouser.
+
+85. Ils s'loignrent alors par des portes spares. Baba conduisit
+Juan de salles en salles, travers de somptueuses galeries et sur
+des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque dont,
+malgr l'obscurit, il distinguait, le long des tours, l'lvation et
+la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient au loin, et mme
+quand on s'en approchait davantage, on le prenait encore pour un
+temple; car le tout en tait vaste, silencieux, ambrosial et cleste.
+
+86. La large, haute et brillante porte de cet difice tait en bronze
+dor, et cisel avec un soin exquis. L des guerriers combattaient
+avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin taient couchs les
+vaincus; de ce ct, les captifs s'avanaient les yeux baisss, et
+enfin, dans la perspective, on voyait fuir des escadrons. L'ouvrage
+semblait antrieur au tems o la race des Romains transplants
+disparut avec Constantin[165].
+
+[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.]
+
+87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables
+ deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pt imaginer,
+taient accroupis, l'un droite, l'autre gauche, comme destins
+former un ridicule contraste avec la porte qui dployait, en s'levant
+au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des Pyramides: elle
+avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour qu'il ft
+possible d'apercevoir ces misrables cratures,
+
+[Note 166: _Les traits d'une porte_, mtaphore ministrielle.
+Le trait _sur les gonds_ duquel _roule_ cette question. Lisez _la
+Famille Fudge_, ou coutez Castlereagh.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+88. moins que l'on ne ft sur le point de marcher sur eux: alors
+vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces
+hommes dont la couleur n'tait ni noire, ni blanche, ni basane, mais
+offrait un trange mlange qu'il n'est pas donn la plume, mais
+peut-tre seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes
+pygmes, monstres sourds et muets, avaient t pays avec une somme
+non moins monstrueuse.
+
+89. Ils avaient une fonction (car ils taient vigoureux, et ils
+excutaient quelquefois, malgr leur mince exigut, des choses fort
+pnibles), c'tait d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans
+effort, les gonds en tant aussi doux que les vers de Rogers[167].
+Souvent aussi ils taient chargs de passer de fortes cordes d'arc, en
+forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est la coutume de ces
+climats orientaux, et ce sont toujours les muets auxquels on y confie
+les emplois de ce genre.
+
+[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un tmoignage encore
+plus flatteur dans _les Potes anglais et les Rviseurs cossais_:
+
+Et toi, mlodieux Rogers! lve-toi; rends-nous le doux souvenir du
+pass. Lve-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse
+retentir ta lyre d'une harmonie laquelle tu l'as accoutume. Replace
+Apollon sur son trne vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et
+le tien propre.]
+
+90. Ils parlaient par signes--c'est--dire, ils ne parlaient pas du
+tout. Semblables des incubes[168], leurs yeux restaient attachs sur
+Baba, tandis qu'obissant au mouvement de ses doigts ils poussaient
+_reculons_ les deux battans de la porte. Juan tressaillit d'abord;
+en voyant les yeux perans de ce petit couple s'arrter comme deux
+serpens sur les siens: comme si leurs regards eussent d empoisonner
+ou fasciner tous les objets sur lesquels ils venaient s'arrter.
+
+[Note 168: Ou plutt des fils d'incubes. Les incubes pouvaient
+fort bien revtir de belles formes humaines, tandis que le fruit
+de leur union avec les femmes tait ncessairement maigre, chtif,
+rabougri, et aurait suc le lait de vingt nourrices sans prendre plus
+d'embonpoint.]
+
+91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide,
+quelques lgres leons Juan. Il serait, dit-il, propos
+d'adoucir un peu la majest tant soit peu masculine de votre dmarche,
+et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal cela) de vous laisser un peu
+moins aller de ct et d'autre, ce qui vous donne un air tout--fait
+singulier: si vous pouviez aussi donner vos regards plus de
+modestie,
+
+92. Je vous engage le faire: car ces muets ont des yeux comme des
+aiguilles qui pourraient pntrer sous vos jupes; et s'ils viennent
+souponner votre dguisement, nous ne sommes pas loin, vous le savez,
+des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se peut faire
+que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans barques
+et cousus dans un sac,--manire de naviguer fort usite ici en pareil
+cas.
+
+[Note 169: M.A.P. traduit ce vers:
+
+ _To find our way to Marmara without boats_.
+
+_Arriver sans bateau Marmara_. Mais les les de Marmara tant
+loignes de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est vident
+que l'auteur n'a voulu dsigner ici que la mer de Marmara, dans
+laquelle sont situes ces les.]
+
+93. Aprs l'avoir ainsi rconfort, il l'introduisit dans une salle
+plus belle encore que la prcdente: L'oeil s'y promenait sur une
+profusion de richesses qu'il lui et t impossible de distinguer,
+tant les objets entasss les uns sur les autres y rflchissaient
+d'clat; c'tait une masse tincelante d'or, de joyaux et de
+pierreries qui formait le plus magnifique dsordre que l'on pt voir.
+
+94. La richesse avait fait des miracles,--le got, beaucoup moins. On
+remarque la mme chose dans tous les palais de l'Orient et mme dans
+les chteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu
+quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les
+diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux;
+mais ils abondent en mchans tableaux, statues, tables et siges sur
+lesquels je ne m'arrterai pas composer des vers.
+
+95. Dans cette salle toute royale, et sur un canap plac quelque
+distance, une dame, demi tendue, reposait dans un abandon digne
+seulement d'une reine. Baba s'arrta, et en s'agenouillant, fit un
+signe Juan qui, bien que dshabitu de ses prires, mit aussi par
+instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout cela
+signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tte jusqu' ce
+qu'il et termin tout le crmonial.
+
+96. La dame se levant avec toute la grce de Vnus quand elle sortit
+des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui
+firent oublier l'clat des diamans dont elle tait entoure. Puis,
+soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle fit
+un signe Baba, qui, aprs avoir bais le bas de sa robe de pourpre,
+lui parla l'oreille en dsignant du doigt Juan, lequel restait
+toujours la mme place.
+
+97. Son aspect tait aussi noble que son rang, et sa beaut tait de
+celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'ide. J'aime
+mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer la calomnier en
+voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si
+jamais je reproduisais vos yeux les couleurs de la vrit: c'est
+donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi
+imparfaites.
+
+98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'tait plus dans
+son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des
+formes que le tems oublie de fltrir et auxquelles sa faux pardonne
+aux dpens de cratures plus vulgaires; telle avait t Marie la reine
+d'cosse.--Les larmes et l'amour vritables dtruisent bien la beaut,
+les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant il est
+quelques femmes desquelles les rides n'approchrent jamais, par
+exemple--Ninon de Lenclos.
+
+99. Elle adressa quelques mots ses suivantes, qui formaient un
+groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habilles de mme,
+c'est--dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On et pu les
+prendre pour une charmante troupe de nymphes, et mme elles auraient
+pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins, pour
+ce qui est de l'extrieur; je ne prtends ici rien garantir au-del.
+
+100. Elles s'inclinrent avec soumission et sortirent, mais non par
+la porte qui avait amen Baba et Juan. Celui-ci, toujours quelque
+distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet trange salon, bien
+capable en effet d'arracher l'admiration et les loges, car on prouve
+en mme tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et je dclare
+mme ici que je n'ai jamais conu le grand bonheur du _nil admirari_.
+
+[Note 170:
+
+ _This on salloon much fitted for inspiring
+ Marvel and praise; for both or none things win_.
+
+Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore
+mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici Lord Byron: Ce
+salon bien digne d'inspirer l'admiration et _la surprise; car l'une ne
+va pas sans l'autre_.]
+
+101. Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vrit nue,
+cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les
+hommes heureux ou pour les maintenir tels. Telles sont du moins les
+propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems
+avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien
+pntrer du mme prcepte; mais si personne n'_avait admir_, Pope
+aurait-il voulu chanter, et Horace et-il trouv d'immortelles
+inspirations?
+
+[Note 171:
+
+ _Nil admirari prope res est una, Numici,
+ Solaque, qu possit facere et servare beatum._
+
+ (HORACE, ep. VI, lib. I.)
+
+Creech, clbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700
+comme le rapporte Suard dans la _Biographie universelle_. On lui doit
+les traductions en vers anglais de Lucrce, d'Horace, de Thocrite et
+de plusieurs autres potes.]
+
+102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit Juan
+signe d'approcher; puis il l'engagea s'agenouiller une seconde fois
+et baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait rpter une
+seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit en
+sourcillant qu'il en tait fch, mais qu'il ne toucherait jamais
+d'autre soulier que celui du pape.
+
+103. Baba, indign de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes
+remontrances, et alla mme jusqu' (tout bas) le menacer du
+cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humili quand il se ft
+agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable
+ l'_tiquette_ dans les appartemens royaux ou dans les cours
+impriales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de
+comt[172].
+
+[Note 172: On dsigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de
+_la Comt_ tous les officiers municipaux d'un comt. C'est ainsi qu'on
+doit l'entendre ici.]
+
+104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles,
+et il n'en rflchissait pas davantage. Le sang castillan de tous
+ses fiers anctres bouillonnait dans ses veines; et plutt que de
+condescendre dshonorer sa race, il et vu mille pes le frapper de
+mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il tait impossible de penser
+au _pied_, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main.
+
+105. C'tait l un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu
+de halte diplomatique, o les deux parties dlibrantes pouvaient
+plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan tmoigna le plus
+vif empressement s'acquitter de toutes les politesses dcentes et
+convenables, et il ajouta mme que cet usage tait le plus habituel
+et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore
+aux gentilshommes de baiser la main des dames.
+
+106. Il s'avana, et, de mauvaise grce, toucha les doigts pourtant
+les mieux ns[173] et les plus beaux qui jamais eussent reu la
+passagre empreinte des lvres; doigts que la bouche parcourt avec
+trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir treindre quand il lui
+est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces dsirs-l si
+vous venez toucher la main d'une personne aime; celle mme d'une
+belle trangre a fait plus d'une fois chanceler la constance de
+presque une anne.
+
+[Note 173: Il n'y a peut-tre pas de meilleur indice de la
+naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle
+que puisse transmettre l'aristocratie.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+107. La dame le regarda attentivement, et ordonna Baba de se
+retirer. Celui-ci obit de l'air d'un homme accoutum de semblables
+mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement de cet
+ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le regarda en
+souriant lgrement, et prit cong de lui, avec ce visage satisfait
+que montrent les honntes gens quand ils ont fait une bonne action.
+
+108. Aussitt qu'il fut parti, un changement soudain s'opra. J'ignore
+quelles pouvaient tre les penses de la dame, mais son brillant
+front devint le sige du plus singulier trouble; ses joues charmantes
+s'animrent d'un sang plus vif, semblable ces nuages d't qui se
+dploient dans le ciel l'instant o le soleil tombe. Dans ses
+grands yeux confus se peignait un mlange de sensations altires et
+voluptueuses.
+
+109. Sa beaut runissait tous les charmes de son sexe; ses traits
+avaient toute la sduction du diable, quand, sous la forme d'un
+chrubin, il alla tenter ve, et, par ce moyen (Dieu sait lequel),
+ouvrit le chemin au mal. L'oeil et mme aussi bien trouv des
+taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait.
+Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle
+avait toujours l'air de commander plutt que celui de cder.
+
+110. Quelque chose d'imprial ou d'imprieux entourait d'une chane
+toutes ses paroles. Ou bien encore, une chane serrait, pour ainsi
+dire, votre cou, ds qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de
+plaisir eux-mmes se changent en peine quand on a devant les yeux la
+plus faible ide de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est
+vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels.
+L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.
+
+111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son
+signe de tte n'tait pas une inclination, ses petits pieds eux-mmes
+tmoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du
+haut rang de leur matresse.--Ils marchaient comme sur des ttes
+prosternes; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour ajouter
+encore son extrieur imposant, un poignard ornait sa ceinture; il
+indiquait qu'elle tait l'pouse du sultan (et non pas la mienne,
+grces au ciel).
+
+112. Entendre et obir avait ds sa naissance t la suprme loi
+de tout ce qui l'entourait. Remplir toutes les fantaisies qu'il
+lui plaisait de concevoir, tel avait t le principal emploi de
+ses esclaves. Sa naissance tait illustre, sa beaut presque toute
+cleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pt satisfaire;
+j'ai la conviction, si elle et t chrtienne, que nous aurions fini
+par dcouvrir le _mouvement perptuel_.
+
+113. Tout ce qu'elle voyait et semblait dsirer lui tait offert; tout
+ce que, sans le voir, elle supposait visible, tait aussitt cherch
+de tous cts, et ds qu'on l'avait trouv, acquis sans qu'on
+s'arrtt au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, on
+ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; telle tait
+pourtant la grce de son despotisme, que les femmes ne trouvaient
+jamais lui reprocher que sa figure.
+
+114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fix ses regards tandis
+qu'on le conduisait au march. Aussitt elle avait ordonn qu'il ft
+achet; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer un mauvais coup,
+Baba connaissait les moyens prendre pour l'acqurir. Elle n'avait
+pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce qui doit servir
+ expliquer le costume que Juan venait de revtir malgr lui.
+
+115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le dguisement: et si
+maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait
+concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux
+sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs pouses, les
+empereurs eux-mmes ne sont que de simples maris, et il y a des
+exemples de rois et de fils de rois mystifis; c'est ce que nous
+apprend, avec la dernire exactitude, l'exprience l'gard des uns,
+la tradition pour ce qui regarde les autres[174].
+
+[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidlits du prince
+et de la princesse de Galles.]
+
+116. Mais au point spcial de notre histoire: elle ne supposait
+plus de nouvelles difficults, et mme elle crut faire preuve
+d'une excessive condescendance, quand, s'adressant une crature
+nouvellement acquise, elle lui dit sans prambule et en laissant
+tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse:
+Chrtien, peux-tu aimer? Ces mots devaient bien, selon elle, suffire
+pour l'mouvoir.
+
+117. Et ils l'auraient mu en effet dans un autre tems et dans un
+autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit tait encore rempli de son le et
+de la grce ionienne d'Haide, sentit rejaillir vers son coeur le sang
+vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi ples que les
+neiges d'orage demi fondues; ces mots pntrrent jusqu' son ame
+comme des lances arabes. Il ne rpondit pas un mot, mais il fondit en
+larmes.
+
+118. Elle en fut vivement offense, non pas offense par les larmes
+mmes, les femmes en rpandent et les emploient leur bon plaisir;
+mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus
+pnible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans,
+ceux d'un homme brlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un
+fer aigu les arrache de son coeur; en un mot, c'est pour elles un
+soulagement, et pour nous c'est une torture.
+
+119. Elle l'aurait volontiers consol, mais elle n'en connaissait
+pas les moyens. N'ayant jamais eu d'gales, rien ne lui avait encore
+apport la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pens, mme
+en rve, qu'il existt des chagrins d'une espce vraiment srieuse;
+son front avait bien rvl de frivoles impatiences, mais elle ne
+concevait pas comment, si prs de ses yeux, les yeux d'un autre
+pouvaient contenir une larme.
+
+120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que
+ne peuvent en touffer les grandeurs: et quand une sensation forte
+quoiqu'inconnue se prsente,--les plus tendres impressions
+s'emparent des coeurs fminins comme de leur terre native. En toutes
+circonstances, elles versent le vin et l'huile samaritains sur les
+plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz,
+avant d'en concevoir la cause, s'aperut avec tonnement que ses yeux
+taient mouills.
+
+121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan,
+qui n'avait pu se dfendre d'un instant d'accablement en entendant
+quelqu'un lui demander aussi inopinment s'_il avait_ aim, rendit
+bientt leur stocisme ses yeux, tandis que la faiblesse dont il
+rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas
+aveugle tant de beaut, mais il n'en sentit que plus d'indignation
+de ne pas tre libre.
+
+122. Pour la premire fois de sa vie, Gulleyaz fut entirement
+dconcerte. On ne lui avait adress jusqu'alors que des prires ou
+des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en confortable
+tte--tte avec celui qu'elle esprait conduire sur le chemin
+d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le martyre: ils
+en avaient dj consum prs d'un quart.
+
+123. Ici je veux bien spcifier, pour les personnes qui se
+trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est
+permis de perdre,--c'est--dire s'ils se trouvent dans les climats
+mridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacit excessive, mais l
+le moindre dlai constitue un grand crime: vous vous souviendrez donc
+que la plus grande faveur est d'obtenir un dlai de deux minutes pour
+la dclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort votre
+rputation.
+
+124. Celle de Juan tait honorable: mais elle pouvait encore grandir
+s'il n'avait toujours eu la tte remplie des formes d'Haide; ce
+souvenir, chose singulire, ne pouvait l'abandonner, et le rendait du
+plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son ct, le considrait comme
+son dbiteur; c'tait elle, en effet, qui l'avait fait pntrer dans
+ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint ple, et puis
+rougit encore une seconde fois.
+
+125. Enfin, d'un air tout--fait imprial, elle posa sa main sur les
+siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrta tendrement
+sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trne pour
+persuader;--toujours le mme silence: son front s'obscurcit, mais elle
+rprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe
+employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste pose
+d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y tint
+immobile.
+
+126. L'preuve tait rude, et Juan le sentait vivement; mais il tait
+arm de douleur, de rage et de fiert; et bientt, par une lgre
+violence, il se dbarrassa de ses beaux bras, et il la replaa toute
+languissante ses cts. Alors il se leva d'un air altier; il promena
+ses regards autour de lui, puis les ramenant sur ceux de Gulleyaz:
+l'aigle ne s'accouple pas, s'cria-t-il, en prison; et moi je ne
+servirai jamais la capricieuse sensualit d'une sultane.
+
+127. Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement
+aim;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux
+et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les coeurs
+libres. La splendeur qui m'environne ne m'blouit pas: quel que soit
+ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tte peut se courber,
+les genoux flchir, les yeux veiller autour d'un trne, et les mains
+obir;--mais que nous sommes toujours matres de nos coeurs.
+
+128. C'tait l une vrit tout--fait triviale pour nous; il en tait
+autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. Elle
+croyait que, la terre tant faite pour les reines et les rois, le
+moindre de ses ordres devait toujours tre reu avec transport. Mais
+de savoir si le coeur tait plac droite ou bien gauche, elle ne
+s'en tait jamais soucie; tant est grande la perfection qu'inspire
+la _lgitimit_ ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits
+qu'elle leur donne sur les hommes.
+
+129. D'ailleurs, comme on l'a dj dit, elle tait si belle, que mme
+si elle se ft trouve place dans la plus humble condition, elle
+et pu difier un royaume, ou le bouleverser s'il existait dj. On
+prsume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir des charmes si
+rarement perdus pour celles qui les possdent. Elle pensait qu'ils lui
+donnaient un _double droit divin_, et moi-mme je partage la moiti de
+son opinion.
+
+130. vous qui dans la jeunesse avez conserv votre virginit,
+rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre
+douairire dont vous ayez repouss les brlans aveux l'poque
+des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcene, ou
+reprsentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chant sur ce sujet,
+vous pourrez supposer quel dut tre l'air d'une jeune et candide
+beaut se trouvant en pareille position.
+
+131. Supposez, et dj vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la lady
+Booby[175], Phdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre
+de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,-- jeunes gens de
+l'Europe! les potes et les prcepteurs en citent trop peu, et jamais,
+en vous reprsentant le peu que vous en avez appris, vous ne vous
+ferez une ide de la colre de Gulleyaz.
+
+[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.]
+
+132. Une tigresse laquelle on enlve ses petits, une lionne, ou
+toute autre intressante bte de proie, sont des similitudes qu'on a
+toujours sous la main pour peindre la dsolation d'une dame laquelle
+on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment pas la
+moiti de ce que je devrais dire; et, s'il vous plat, peut-on en
+conscience comparer, pour une mre, la perte d'un ou de plusieurs
+nourrissons avec celle de l'esprance de jamais en avoir d'autres?
+
+133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les
+lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien
+n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlvement d'une
+famille la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent
+jusqu' quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs
+enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux
+pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus
+grande de la _cause_.
+
+134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots
+inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses
+joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gterais le tableau, car
+l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait
+prouv dans ses dsirs la moindre rsistance; et vous-mmes qui avez
+vu des colres de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous
+feriez pas encore une ide de la sienne.
+
+135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant
+de plus l'et tue. Ce fut un clair rapide de l'enfer. Rien de
+plus sublime qu'une colre nergique: horrible voir, mais grande
+raconter, elle ressemble l'Ocan quand il vient frapper les rochers
+d'une le.--Les cruelles passions, dont les formes de Gulleyaz taient
+alors le sige, l'avaient transforme en une sublime tempte incarne.
+
+136. Autant et valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un
+emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas
+ fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux
+ouvrage. Peut-tre, si sa douleur clata sur un ton plus bas, faut-il
+en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de sr, c'est
+que, comme Lear, elle souhaita seulement de tuer, tuer, tuer[176].
+Les larmes vinrent ensuite tancher sa soif de sang.
+
+[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scne 5: Ce serait une jolie
+malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et
+quand j'aurai attrap ces gendres-l, alors tue, tue, tue, tue,
+tue, tue. (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du
+marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot
+qui ont runi leurs efforts pour revoir, corriger et _prfacer_ sa
+traduction, ont tous nglig de rendre ce passage, qui me parat d'une
+grande beaut.]
+
+137. Elle avait clat comme un orage, elle passa rapidement comme
+lui; elle passa sans une parole:--rellement il lui fut impossible de
+parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel son sexe,
+et qu'elle connaissait faiblement, se dclara et couvrit son visage,
+semblable l'onde qui s'lance vivement au travers d'une voie
+nouvellement dcouverte. Elle se sentait humilie;--et, pour les gens
+de son espce, l'humiliation est quelquefois salutaire:
+
+138. Elle leur donne entendre qu'ils sont forms de sang et de
+chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour tre de terre,
+ne sont pas prcisment de la boue; que les urnes et les cruches,
+sorties de la mme poterie, et tantt bonnes, tantt mauvaises,
+ont une fraternelle fragilit, sans pourtant avoir eu les mmes
+grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce qu'elle
+leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle y
+parvient mme souvent.
+
+[Note 177: Ajoutons: et la France.]
+
+139. La premire ide de la sultane fut de priver Juan de la tte;
+la seconde, de sa seule prsence; la troisime, de lui demander o il
+avait t lev; la quatrime, de l'amener force de sarcasmes se
+repentir; la cinquime, d'appeler ses femmes et de se mettre au
+lit; la sixime, de se poignarder; la septime, de condamner Baba au
+cordon:--mais son grand expdient fut de se rasseoir et de sangloter.
+
+140. Elle pensa, dis-je, se poignarder: mais une circonstance
+rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main.
+Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrs, et il n'tait pas
+impossible qu'un coup bien frapp ne la blesst dangereusement. Elle
+pensa tuer Juan;--mais le pauvre garon! sans doute il le mritait
+par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manire de
+pntrer jusqu' son coeur n'tait pas de lui ouvrir la tte.
+
+141. Juan fut attendri: il tait prt se laisser hroquement
+empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; mourir dans les
+plus affreuses tortures, servir de proie aux lions, ou d'amorce aux
+poissons; tout cela pour ne pas commettre un pch,--qui n'avait pour
+lui aucun attrait. Mais toutes ses rsolutions de mourir se fondirent
+comme la neige devant les pleurs d'une femme.
+
+142. De mme que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de
+ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan.
+D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il y
+avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientt il en fut s'accuser
+d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire son voeu,
+et une dame son serment, quand ils sont prts oublier tant soit peu
+l'un et l'autre.
+
+143. Juan commena donc par bgayer quelques excuses; mais, en pareil
+cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce que les
+muses chantrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus _dandy_, ou
+bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais Castlereagh.
+Dj cependant un languissant sourire lui donnait l'espoir d'obtenir
+sa grce; mais avant qu'il allt plus loin, le vieux Baba entra avec
+vivacit.
+
+144. Fille du soleil, soeur de la lune (telles taient ses
+expressions) et impratrice de la terre! Vous dont le froncement[178]
+dtruit l'harmonie des sphres, dont le sourire fait sauter de joie
+toutes les plantes; votre esclave,--il espre n'avoir pas mis trop
+d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime
+attention: le soleil lui-mme m'a envoy comme un rayon pour vous
+annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.
+
+[Note 178: Nous ne disons gure que _froncement des sourcils_; les
+Anglais disent mieux et plus nergiquement _frown_. _Des sourcils_
+est en effet une espce de plonasme que l'acadmie, dans l'intrt de
+notre posie, ferait bien de dconsidrer.]
+
+145. --La chose est-elle, s'cria Gulleyaz, comme vous le dites?
+J'aurais souhait qu'il consentt voiler ses rayons jusqu'au matin!
+mais ordonnez mes femmes de former la voie lacte. Partez, ma
+vieille comte! donnez aux toiles les avis convenables.--Et toi,
+chrtien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu veux
+mriter le pardon de tes prcdens mpris.--Ici elle fut interrompue
+par un bruit sourd, et enfin par un cri: Le sultan arrive.
+
+146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane,
+puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entire
+pouvait tre longue d'un quart de mille: sa majest avait assez de
+politesse pour annoncer sa visite long-tems l'avance quand elle
+tait nocturne. Gulleyaz, en effet, tait la dernire de ses femmes,
+tant naturellement la plus aime des quatre.
+
+147. Sa hautesse tait un homme d'un aspect imposant, dont le turban
+descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux yeux.
+Arrach d'une prison pour prsider une cour, il devait son lvation
+au cordon qui avait trangl son frre[179]. C'tait un excellent
+prince, de l'espce de ceux mentionns dans les histoires de Cantemir
+et de Knolles[180]; espce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman,
+la gloire de sa race[181].
+
+[Note 179: _Habdul-Hamid_ succda son frre, Mustapha III, en
+1774; mais c'est par une licence potique que Byron fait mourir
+du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, l'ge de
+cinquante-huit ans.]
+
+[Note 180: Dmtrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une
+_Histoire de l'agrandissement et de la dcadence de l'Empire ottoman_,
+crite en latin, et traduite en franais par de Jonquires: elle va
+jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien anglais, peu estim dans sa
+patrie, auteur d'une _Histoire gnrale des Turcs, jusqu'en 1610_.
+On trouve dans la premire partie de cet ouvrage peu connu, mme en
+Angleterre, une foule de curieux dtails sur l'origine des conqurans
+de l'Asie. On en doit la continuation, jusqu'en 1677, au clbre
+Ricaut.]
+
+[Note 181: Peut-tre n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon,
+dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le
+dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorit. Voici ses
+paroles: La fin de Mustapha fut si fatale la race de Soliman, que
+l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman
+sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le
+deuxime Soliman comme un prince suppos. Mais il arrive souvent
+Bacon de n'tre pas trs-fidle dans ses autorits historiques.
+J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirs seulement de ses
+apophthegmes.
+
+Pendant que je suis en train de critiquer, et aprs m'tre hasard
+relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi
+lgres qui se sont glisses dans l'dition des _British Poets_, faite
+par le justement clbre Campbell.--Je le fais, au reste, dans des
+intentions amicales, et j'espre qu'on ne s'y mprendra pas.--Si
+quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du
+caractre loyal de cet crivain, ce serait sa dfense classique,
+mesure et victorieuse de Pope, contre les propos et les
+_grub-street_[C] du jour.
+
+Voici donc les inadvertances dont je veux parler:
+
+1 Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, ses
+principaux caractres Smollett, il est certain que le _Guide aux
+eaux de Bath_, d'Anstey, fut publi en 1766, tandis que l'_Humphry
+Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu
+fournir quelques traits TABITHA, etc., etc.,) fut seulement crit
+durant le dernier sjour de Smollett Livourne, en 1770.--_Ergo_,
+s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit tre regard comme le
+crancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses
+Vies de Smollett et Anstey.
+
+2 M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol.
+I), qu'il ne sait qui Cowper fait allusion dans ces vers:
+
+ _Nor he who, for the bane of thousands born
+ Built God a church, and laughed his word to scorn_.
+
+Ici le pote calviniste entend parler de Voltaire et de l'glise de
+Ferney, dont l'inscription tait: _Deo erexit Voltaire_.
+
+3 Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:
+
+ _To gild refined gold, to paint the rose
+ Or add fresh perfume to the violet_.
+
+Ces corrections n'embellissent nullement l'original,
+
+ _To gild refined gold, to paint the_ lily
+ To trow a perfume on _the violet_.
+
+ (KING JOHNS.)
+
+Quand un grand pote en cite un autre, il devrait tre correct; il
+devrait encore se garder d'accuser lgrement de _plagiat_ l'un de
+ses frres en Apollon. Un pote aimerait mieux piller toute espce de
+choses (sauf l'argent) que les penses des autres.--Elles ne manquent
+jamais d'tre rclames; mais certes il est fort pnible d'tre
+dnonc comme _dbiteur_, quand on se trouve, au contraire, le
+_crancier_: tel est le cas d'Anstey l'gard de Smollett.
+
+Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait
+aussi quelque peu parmi les potes; et pour ce qui est de rendre
+chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit
+le faire avec dsintressement, puisque, jouissant d'une haute et
+incontestable rputation d'crivain original, il est en mme tems le
+seul pote de nos jours (Rogers except) auquel on puisse reprocher
+d'avoir crit _trop peu_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note C: Ce surnom, que l'on donne Londres aux pamphlets les
+plus dprcis et tous les petits livres crits par et pour la
+canaille, vient de ce que ces productions se dbitent presque toutes,
+ Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).]
+
+148. Il allait la mosque au milieu d'une grande pompe, et disait
+ses prires avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au reste,
+il laissait son visir le soin de son gouvernement, et ne tmoignait
+qu'une faible curiosit pour ce genre d'affaires. Je ne sais s'il
+avait quelques contrarits domestiques;--mais aucun commencement de
+procdure n'attestait le moindre conjugal dsaccord[182]: on peut mme
+dire que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermes se
+conduisaient avec autant de rgularit qu'une seule reine chrtienne.
+
+[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procs conjugal de
+Georges IV avec la reine Caroline.]
+
+149. Par hasard, s'il survenait un lger dsordre, on entendait peu
+parler du criminel et du genre de son crime. Le rcit en glissait
+ peine sur une seule lvre.--Un sac et la mer dont on connaissait
+l'incorruptible discrtion avaient promptement rtabli le calme, et le
+public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La presse
+priodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en valait
+que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.
+
+150. Il dcouvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune
+tait ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne ft plate,
+attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir
+rencontr aucun indice de sa rotondit. Son empire tait de mme,
+sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troubl et l par des
+pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais ceux-l jamais ne
+se rendaient aux _Sept-Tours_[184].
+
+[Note 183: _Giaours_ (infidles), les princes chrtiens.]
+
+[Note 184: C'est l'immense chteau dans lequel on conduit les
+trangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz
+y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination celle de
+la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des prisonniers
+d'tat. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer la magnifique
+description des appartemens, que Byron a place au commencement de ce
+chant.]
+
+151. Except sous l'effigie des envoys que l'on amenait pour y
+rsider, quand une guerre tait rsolue, et cela conformment
+au vritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre
+d'infmes marauds, dont jamais pe n'arma la main diplomatique, de
+dcharger leur spleen en crant un amas de chicanes, et en rdigeant
+leurs mensonges sous le nom de _dpches_, sans exposer un seul poil
+de leurs moustaches[185].
+
+[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Dmon du midi_, qui le
+premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours
+de l'Europe, des envoys dont tout le rle se bornait espionner les
+souverains chez lesquels ils taient accrdits. Les autres princes ne
+tardrent pas suivre ce funeste exemple.]
+
+152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Ds
+que les premires commenaient sortir d'enfance, elles taient
+renfermes dans un palais o elles vivaient comme des nonnes jusqu'
+ce qu'un bacha ft envoy dans une province. Alors, celle dont le
+tour tait venu l'pousait, quelquefois peine ge de six ans.--Cela
+pourra sembler trange, mais rien n'est plus rel, et la raison, c'est
+que le bacha tait tenu de faire un cadeau son nouveau beau-pre.
+
+153. Ses fils taient tenus en prison jusqu' ce que le tems arrivt
+pour eux d'obtenir un cordon ou un trne; mais les destins seuls
+connaissaient auquel des deux ils seraient appels. En attendant, ils
+recevaient une ducation toute royale,--comme l'avnement l'a toujours
+prouv; et jamais l'hritier prsomptif ne manquait de se montrer
+aussi digne d'tre pendu que couronn.
+
+154. Sa majest, avec toutes les crmonies dues son rang, salua sa
+quatrime pouse; et Gulleyaz mit aussitt dans ses regards une tendre
+flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il
+convient de faire aux dames coupables de quelque espiglerie. Pour
+empcher qu'on ne les souponne d'avoir rompu leur ban, il faut
+qu'elles se montrent doublement empresses de l'observer, et nul mari
+ne reoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a jug
+digne de s'en aller au ciel.
+
+155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en
+les arrtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperut
+Juan dans son dguisement: il n'en parut nullement choqu ni surpris,
+mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis que
+Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. Je vois, dit-il,
+que vous avez achet une nouvelle fille; il est dplorable qu'une
+simple chrtienne ait la moiti des charmes qu'elle runit.
+
+156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir
+et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient
+galement perdues: Mahomet! fallait-il que sa majest ft quelque
+attention une giaour, quand ses lvres impriales ne s'taient
+jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors commena un
+chuchotement, un mouvement des yeux et des ttes; mais l'tiquette ne
+permit aucune d'elles de ricaner.
+
+157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes
+en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur
+chastet n'a pas cette qualit astringente qui, dans le Nord, prvient
+les crimes inattendus et donne notre moral une puret suprieure
+ celle de la neige. Le soleil, qui, chaque anne, fait fondre les
+glaces polaires, produit sur le vice un effet entirement contraire.
+
+158. Jusque-l va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien que
+nous ayons assez de matire; mais il est tems, suivant les anciennes
+lois de l'pope, de replier nos voiles, et de mettre l'ancre notre
+posie. Si ce cinquime chant recueille les applaudissemens qu'il
+mrite, le sixime offrira des traits d'un vrai sublime. En attendant,
+puisque Homre lui-mme dormit quelquefois, vous passerez bien ma
+muse un court et lger assoupissement.
+
+
+
+
+PRFACE DES SIXIME, SEPTIME ET HUITIME CHANTS.
+
+
+Les dtails du sige d'Ismal dans deux des chants suivans (le
+septime et le huitime), sont tirs d'un ouvrage franais intitul:
+_Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens attribus
+ Don Juan sont de toute ralit; entre autres la circonstance d'un
+enfant sauv par lui et qui le fut effectivement par le dernier duc de
+Richelieu, alors volontaire au service de Russie, et devenu plus tard
+le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, o son nom et sa mmoire
+seront jamais respects.
+
+On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives
+au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais crites
+quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait
+expir avec lui, elles auraient t supprimes; mais comme elle lui
+a survcu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de mort
+qui soit propre retenir l'expression franche des opinions de ceux
+qu'il s'effora d'asservir pendant toute la dure de son existence.
+Que dans la vie prive il ait t ou non un homme aimable, c'est ce
+qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce qui est de pleurer
+sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande ne pleurera plus sa
+naissance. Comme ministre, je le crois, avec plusieurs millions
+de citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques et de
+l'intelligence la plus faible qui jamais ait opprim une nation[186].
+C'est, depuis les Normands, la premire fois que l'Angleterre a t
+insulte par un ministre (du moins[187]) qui ne savait pas parler
+anglais, et que le parlement consentit recevoir des ordres dans le
+langage de mistress _Malaprop_.
+
+[Note 186: Ce jugement passionn fut, comme il est facile de le
+voir, crit en 1821.]
+
+[Note 187: Plusieurs rois anglais s'taient trouvs, avant
+Castlereagh, dans le mme cas, entre autres, Guillaume III et Georges
+Ier. C'est ce que cette parenthse semble vouloir rappeler.]
+
+Il n'est pas ncessaire d'entrer dans beaucoup de dtails sur sa mort;
+je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que Waddington
+ou Watson, s'tait ainsi coup le cou, on l'aurait enseveli dans un
+carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et d'une potence.
+Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,--un suicide
+sentimental:--il se coupa tout simplement _l'artre carotide_
+(admirez leurs connaissances)! Vite donc la pompe funbre; l'abbaye;
+les sanglots de la douleur pousss--par les journaux;--l'loge du
+dfunt ensanglant, prononc par le Coroner (digne Antoine d'un
+pareil Csar),--et les propos atroces et nausabonds d'une poigne
+de conspirateurs dgrads, contre tout ce que la patrie renferme de
+sincre et d'honorable. La _loi_[188] devait trouver dans sa mort de
+deux choses l'une,--ou qu'il tait un criminel, ou bien un fou;--dans
+ces deux cas, il n'y avait pas grande matire pangyrique. Il
+avait t dans sa vie--ce que tout le monde sait, ce que la moiti de
+l'univers sentira long-tems encore, moins que sa mort ne donne une
+_leon morale_ aux Sjans europens qui lui survivent[189]. Mais en
+tout cas, c'est quelque chose de consolant pour les nations de voir
+que leurs oppresseurs ne sont pas heureux, et que mme, de tems
+autre, ils jugent assez bien de leurs actions, pour prvenir eux-mmes
+la sentence du genre humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme;
+et laissons l'Irlande carter du sanctuaire de Westminster les cendres
+de son illustre Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanit
+soit remplac par le Werther de la politique!!!
+
+[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanit sont
+moins rigoureuses; mais comme les _lgitimes_ ont toujours en bouche
+le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les
+regarde.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du
+gnie, un gnie presque universel. C'est un orateur, un pote, un
+homme d'tat et d'esprit. Or, un homme vraiment distingu ne peut
+long-tems se traner dans l'ornire d'un prdcesseur tel que
+Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais
+le voudra-t-il? J'en ai au moins l'esprance.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un
+des dfenseurs les plus zls de l'indpendance de l'Irlande et de
+l'affranchissement des catholiques, mort en 18...]
+
+Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un autre
+point de vue, aux chants de ce pome dj publis, je me contenterai,
+pour toute rponse, de faire deux citations de Voltaire:
+
+La pudeur s'est enfuie des coeurs et s'est rfugie sur les lvres.
+
+Plus les moeurs sont dpraves, plus les expressions deviennent
+mesures; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.
+
+Voil une vrit applicable la masse des tres vils et hypocrites
+qui corrompent la gnration anglaise de ce sicle, et c'est la seule
+rponse qu'ils mritent de recevoir. Le titre vulgaire et trivial
+de blasphmateur,--qui, joint ceux de radical, libral, jacobin,
+rformateur, etc., compose le dictionnaire dbit chaque jour par nos
+mercenaires politiques, devrait tre un titre d'honneur pour tous ceux
+qui s'en rappellent la premire signification. Socrate et Jsus-Christ
+ont t mis mort publiquement comme blasphmateurs; beaucoup
+d'autres ont subi, beaucoup d'autres subiront peut-tre encore le mme
+supplice pour avoir rclam contre les plus crians abus du nom de Dieu
+et de l'intelligence humaine. Mais perscuter n'est pas la mme chose
+que rfuter ou mme triompher. Le _malheureux incrdule_, comme on
+l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus
+fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles
+sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces
+souffrances mmes, endures pour mettre sa conscience en repos, feront
+au disme plus de proslytes[191], que l'exemple des prlats d'une
+autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'tat suicids
+ l'oppression, ou celui des homicides pensionns l'alliance impie
+qui ose insulter assez l'intelligence publique pour affecter le nom de
+_Sainte_! Je ne veux pas ajouter la honte des infmes, ou des morts;
+mais il serait bien tems que les dfenseurs pays de ceux qu'on se
+plaint de voir attaquer perdissent quelque chose de l'effronterie de
+leur langage, pch le plus criant de cet goste et bavard sicle;
+et--mais en voil bien assez pour le moment.
+
+[Note 191: Quand Lord Sandwich dit qu'il ne savait pas de
+diffrence entre l'orthodoxie et l'htrodoxie, l'vque Warburton
+rpliqua: L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et l'htrodoxie
+la _doxie_ d'un autre homme. De nos jours, un prlat semble avoir
+dcouvert une troisime espce de _doxie_, qui n'a pas fortement
+ajout, aux yeux des lus, la gloire de ce que Bentham appelle
+l'_glise de l'Englandisme_.]
+
+
+
+
+Chant sixime.
+
+ SIR TOBIE.--Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y
+ aura plus ni ale ni gteaux?
+
+ LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre
+ brlera la bouche.
+
+ (SHAKSPEARE, _la Douzime nuit_, ou _Ce que vous voudrez_,
+ acte II, scne 3.)
+
+
+1. Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit
+le flux[192],--vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont
+dit et le rptent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et
+cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne
+soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour
+le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considrer la
+fin: souvent les choses reprennent un heureux cours aprs avoir t
+dsespres.
+
+[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.]
+
+2. Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit
+le flux on parvient,--Dieu sait o. Ce serait un bon marin, celui
+qui pourrait tracer avec prcision, sur sa carte, tous les courans de
+cette mer. Les rveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables
+avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes calculent avec
+leur tte;--mais les femmes cdent l'impulsion de leur coeur ou de
+ce que Dieu seul sait!
+
+[Note 193: Ou Boehm, clbre rveur philosophique allemand, mort
+en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illumins, et ses
+partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le
+plus d'honneur, c'est d'avoir t l'un des prcurseurs de Kant.]
+
+3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'tourderie, de
+vivacit et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui risquerait
+volontiers un trne, le monde, l'univers pour tre aime comme elle
+aime, et qui ferait plutt changer de cours aux toiles que de n'tre
+pas libre comme le sont les vagues au moment o s'lve la brise,--une
+telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais
+elle est capable de faire bien des manichens.
+
+4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trnes et
+le monde, que, si la passion vient produire les mmes maux, nous
+n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs
+dont l'amour a t la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce
+ne sont pas ses conqutes qui ont mis son nom la mode; Actium seul,
+perdu pour les yeux de Cloptre, est d'un plus grand poids que tous
+les exploits de Csar.
+
+5. cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais
+qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car cet ge on se rit
+de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems o je
+n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes perdre, mais enfin
+o, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un coeur,--ce qui
+valait un monde, quel qu'il ft; car jamais monde ne me rendra ces
+sentimens purs que j'ai laiss fuir.
+
+6. C'tait le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-tre, comme celui
+de _la veuve_, me sera-t-il compt pour quelque chose dans la suite,
+sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui
+ont aim, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre
+rien de comparable ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons
+que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'tait avant que le front
+de la terre ne se ft rid et vieilli par les pchs, par les pleurs
+de--mais c'est la chronologie qu'il appartient de calculer les
+annes.
+
+[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli,
+et c'est bien tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_
+ne s'appliquent pas spcialement, comme celui de _jouvenceau_,
+des personnes de quinze vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois
+employ, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux
+mots, quand ils n'ont pas t remplacs prcisment.]
+
+7. Nous avons laiss notre hros et la troisime de nos hrones dans
+une situation moins trange que critique: en effet, il n'est pas rare
+que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une femme
+dfendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie
+pour les pchs de cette espce; ils ne sont nullement du caractre
+de ce sage Romain, l'hroque, le sentencieux, le stoque Caton, qui
+prtait sa femme son ami Hortensius[195].
+
+[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.]
+
+8. Gulleyaz, je le sais, tait extrmement coupable; je l'avoue, je
+le dplore, je la condamne; mais je rpugne, mme en posie, toute
+fiction, et, dussiez-vous la blmer comme moi, je prfre vous
+dire toute la vrit. Sa raison tait fragile, ses passions taient
+vigoureuses, et elle ne croyait pas que le coeur de son mari (suppos
+mme qu'il ft elle) dt la satisfaire, attendu qu'il avait
+cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.
+
+9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithmticien_[196]: mais en
+examinant le _livre de thorie_ avec une prcision fminine, il parat
+dmontr, sans mme porter en compte les annes de sa hautesse, que la
+belle sultane ne pchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan
+tait juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu' la
+quinze-centime partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le
+monopole,--le coeur.
+
+[Note 196: Certes, a dit le More, j'ai dj choisi mon officier,
+et quel est-il? ma foi, un grand arithmticien, un Michel Cassio,
+Florentin, qui ne connat d'une bataille que le livre de thorie.
+
+ (_Othello_, acte Ier, scne Ire.)
+]
+
+10. On a remarqu que les dames tiennent beaucoup tous les droits de
+possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dvotes ne
+sont pas les moins exigeantes; elles grossissent mme du double la
+gravit de ce qu'elles appellent un pch, et elles nous assigent de
+poursuites et de procs (comme les tribunaux le prouvent chacune
+de leurs sessions), lorsqu'elles nous souponnent de faire plusieurs
+parts d'une proprit dont la loi les dclare uniques hritires.
+
+11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrtien, on ne sera pas
+surpris que les dames paennes ne soient gure plus traitables sur
+le mme point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, une
+_attitude imposante_. Elles rclament vivement leurs droits conjugaux
+ds que leur lgitime poux se montre ingrat envers elles; et comme
+quatre femmes ont ncessairement quatre motifs de plaintes, il en
+rsulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux
+de la Tamise.
+
+12. Gulleyaz tait la quatrime et (comme je l'ai remarqu) la
+favorite. Mais sur quatre pouses, que sert-il d'en favoriser une? On
+devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un pch,
+mais mme comme d'une _bte noire_; les plus sages se contentent d'une
+seule femme raisonnable, et leur philosophie se dconcerterait d'une
+plus forte charge. Il n'est personne ( l'exception des Turcs) qui
+veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197].
+
+[Note 197: Ware, ville trente milles de Londres, o nous emes
+la curiosit d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le lit de
+Ware_, de douze pieds carrs, qui existait jadis dans une auberge;
+mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six couchettes.
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins
+s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usites par tous les rois,
+jusqu'au moment o ils sont adjugs aux vers, ces tristes et affams
+jacobins qui osent effrontment dner des plus puissans rois),--sa
+hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de
+Gulleyaz, recevoir l'accueil d'une amante. (Quant l'_accueil
+montagnard_[198] on le reoit dans tout l'univers.)
+
+[Note 198: Les montagnards cossais font au premier venu l'accueil
+le plus amical: l'hospitalit est la premire de leurs vertus. De
+l l'espce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une allusion
+satirique l'accueil reu des cossais par le roi Georges IV.]
+
+14. Ici nous devons spcifier: Quelquefois les baisers, les douces
+paroles, les treintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens
+qui n'existent pas. On les prend aussi aisment qu'un chapeau, ou
+plutt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des
+dames); ils peuvent contribuer farder les coeurs ou les ttes, mais
+quelquefois les uns ne viennent pas plus du coeur que les autres ne
+sont sortis de la tte.
+
+15. Une rougeur lgre, une tendre motion, une sorte de srnit
+douce et calme qui se lit plutt sur les paupires que dans les yeux,
+et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tt dcouvrir;
+tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour,
+quand ils reposent sur leur plus adorable trne, le sein d'une femme
+sincre;--car l'excs des transports ou de l'indiffrence contribue
+galement rompre le charme.
+
+16. D'un ct, si ces transports excessifs sont jous, ils sont pires
+que la ralit; et s'ils sont naturels, on ne peut gure compter
+sur leur dure: personne, s'il n'est dans la premire jeunesse, n'a
+confiance dans les aveux chapps la violence des dsirs. De tels
+billets sont rellement prcaires, et on les passe avec un trop lger
+escompte au premier acheteur;--de l'autre ct, vos femmes la glace
+ont une navet dsesprante.
+
+17. C'est--dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais got;
+car tous les amans, tardifs ou empresss, se croient faits pour
+arracher un aveu et allumer les dsirs de la concubine monastique de
+saint Franois elle-mme[199].--Il faut donc que la maxime de tous les
+amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200].
+
+[Note 199: L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de Franois
+une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, dposa
+aussitt son vtement, et se frappa vigoureusement avec une forte
+corde en disant: _Allons, frre ne, te voila trait comme il
+convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il sortit et
+se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant form sept
+boules, il donna chacune d'elles la figure humaine, en disant: _Toi,
+la plus grande, tu seras dsormais ma femme; ces quatre autres, mes
+deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette dernire ma
+servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de confusion.
+
+ (_Lgende dore_.)
+]
+
+[Note 200: Le lecteur reconnatra facilement que cette citation
+est d'Ovide (Liv. II, _Mtamorphoses_).]
+
+18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige,
+c'est--dire la rime anglaise et non les vieilles rgles de
+l'hexamtre. Aprs tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens,
+ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais,
+et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de
+prosodie qui en justifie la contexture, la _vrit_ du moins pourra
+applaudir la rgle de conduite qu'il offre.
+
+19. Si Gulleyaz chargea trop son rle, je n'en sais rien;--elle
+russit, et le succs est le point important des affaires: dans
+le coeur des femmes il tient autant de place que l'article de la
+toilette; mais quels que soient les artifices fminins, l'amour-propre
+des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons;
+tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-mme n'est jamais en
+arrire, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour
+balancer le plus hideux des dsirs,--celui de la propagation.
+
+20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un
+trne, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou
+gais, qu'on y fasse. La joie dsappointe est cependant une source de
+chagrins quelquefois aussi profonde que les vritables douleurs; nos
+larmes peuvent tre excites par le plus lger dplaisir, et ce sont
+elles qui, nes de la plus lgre cause et tombant goutte goutte sur
+notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte
+ineffaable.
+
+21. Une femme acaritre, un fils languissant, un billet payer non
+acquitt, protest ou escompt un pour cent; un enfant maussade, un
+chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse l'instant mme
+o on le montait; une mchante vieille femme qui s'avise de faire
+un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne
+comptiez;--voil certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu
+d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.
+
+22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous,
+billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est
+soulage, grces cette bonne et franche maldiction: mon stocisme
+n'a plus rien derrire lui qui mrite le nom de mal ou de douleur, et
+mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pense.--Mais
+qu'est-ce que l'ame ou la pense? d'o viennent-elles, comment
+vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et--je suis encore forc de
+les envoyer toutes deux au diable!
+
+23. Maintenant que tout est damn, on se sent l'aise comme aprs la
+lecture de la maldiction d'Athanase[201], lecture chrie du vritable
+fidle. Je doute que jamais on en pt faire une plus terrible sur
+la tte d'un ennemi mortel agenouill devant soi, tant elle est
+sentencieuse, lgante et prcise: elle brille dans le livre des
+prires communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calms.
+
+[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.]
+
+24. Gulleyaz et son poux dormaient; du moins l'un des deux. Combien
+la nuit semble longue la femme coupable qui, brlant pour un jeune
+bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, aprs la frache
+lumire du matin, en pie vainement le premier rayon au travers des
+obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne
+cesse de trembler que son trop lgitime compagnon de lit ne vienne
+se rveiller.
+
+25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme
+sous celle des lits quatre pieds, garnis de soie, et destins
+recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des
+draps aussi blancs que _la neige parse dans les airs_, comme disent
+les potes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dpend du
+hasard. Gulleyaz tait une impratrice; mais peut-tre aurait-elle t
+aussi coupable, si elle n'et t que la maritorne d'un paysan.
+
+26. Don Juan, dans sa fminine mtamorphose, et la longue file des
+demoiselles s'tant inclins devant l'oeil imprial, prirent, au
+signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est--dire de
+ces longues galeries du srail o les dames reposent leurs membres
+dlicats, o mille seins battent en pensant l'amour, comme l'aile
+des oiseaux emprisonns en pensant la libert.
+
+27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pense du
+tyran qui souhaitait que le genre humain et une seule tte, afin de
+pouvoir la couper d'un coup. Ce que je dsire est aussi grandiose,
+beaucoup moins coupable, et mme atteste en moi plus de sensibilit
+que de sclratesse: c'est (non pas prsent, mais dans mon jeune
+ge) que le genre fminin n'ait que deux lvres de rose, afin de
+pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.
+
+28. Oh! Briare! que ton sort tait digne d'envie, si tout pour toi se
+multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici ma
+muse rpugne l'ide de donner une pouse aux Titans, ou de voyager
+dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc Lilliput, et
+nous allons conduire notre hros au travers du labyrinthe d'amour dans
+lequel nous l'avons laiss quelques lignes plus haut.
+
+29. Il tait sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur
+avait t donn. Chemin faisant, et de moment autre, il se hasardait
+(non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le srail
+des suites bien autrement redoutables que les dommages et intrts
+exigs, en pareil cas, dans la morale Angleterre) lorgner tous les
+charmes de ses compagnes, depuis les paules jusqu'aux pieds.
+
+30. Il ne perdait pourtant pas de vue son dguisement.--Cependant le
+bataillon difiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avanait, flanqu
+par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles. sa
+tte marchait une dame charge de maintenir la discipline dans les
+rangs fminins, et d'empcher aucune d'elles de troubler ou de quitter
+les rangs sans permission. Son titre tait la mre des vierges.
+
+31. De dire que rellement elle ft _mre_ ou que les autres fussent
+en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire: c'tait
+l son titre dans le srail; je n'en sais pas la raison, mais il tait
+aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous
+satisfaire sur ce point. Son office tait d'touffer ou de prvenir
+toute espce de mauvaises penses dans l'ame de quinze cents
+jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque
+tourderie.
+
+32. Jolie sincure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pnible
+encore, c'tait l'absence de toute crature masculine, l'exception
+de sa majest; et sa coopration, celle de ses gardes, des verroux,
+des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider
+les autres, tout contribuait rendre ce sjour de la beaut aussi
+paisible que les couvens d'Italie, o toutes les passions sont, hlas!
+touffes, l'exception d'une seule.
+
+33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une
+pareille demande?--C'est la dvotion.--Je continue. Comme je le
+disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante lite
+de dames venues de toutes les contres s'avanait d'un regard
+mlancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux
+tiges de nnuphar flottant sur un ruisseau, ou plutt sur un lac, car
+les ruisseaux ne coulent pas _lentement_.
+
+34. Mais quand elles eurent gagn leurs appartemens, et que leurs
+gardiens se furent loigns, elles commencrent profiter de la
+trve tablie pour quelques instans entre elles et la servitude;
+et, semblables des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202]
+en libert, des vagues au lever de la mare, toutes les femmes
+affranchies d'entraves (lesquelles, aprs tout, ne servent pas
+grand'chose), ou bien enfin des Irlandais la foire, elles se
+mirent chanter, danser, jouer, rire et babiller.
+
+[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.]
+
+35. Leur entretien ncessairement eut pour but principal la nouvelle
+arrive, ses formes, sa chevelure, son extrieur et toute sa personne:
+les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et
+s'tonnaient de ne pas voir d'anneaux ses oreilles; les autres
+disaient que ses annes touchaient leur t, tandis que d'autres
+soutenaient qu'elles n'avaient pas cess d'tre leur printems;
+celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mle,
+et celles-l auraient voulu trouver le mme dfaut dans toute sa
+personne.
+
+36. Mais aucune, aprs tout, n'hsitait dclarer, qu'elle ne ft
+en effet ce qu'annonait son costume, une demoiselle jolie, frache,
+_excessivement belle_, et comparable tout ce que la Gorgie avait
+enfant de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu
+tre assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait
+ s'ennuyer de son pouse) pourrait bien un jour lui ravir la moiti
+de son trne, de sa puissance et de tout le reste.
+
+37. Mais ce qu'il y eut de plus trange dans cette troupe virginale,
+c'est qu'aprs avoir examin sous tous les aspects leur nouvelle
+compagne, et malgr les inquitudes souleves par sa beaut, toutes
+s'accordrent lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections
+que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe
+dans une nouvelle connaissance, quand, aprs avoir fix sur elle un
+chrtien ou infidle regard, elles se rsument en la dclarant _la
+plus laide crature du monde_.
+
+38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites
+jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir
+sous son dguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle
+et irrsistible, elles sentirent toutes une espce de douce
+_concatnation_, comme celle du magntisme, diabolisme, ou tout ce
+qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point.
+
+39. En tout cas, elles prouvaient toutes pour leur nouvelle compagne
+quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale,
+extrmement pure, qui leur inspirait, de concert, le dsir de l'avoir
+pour soeur; quelques-unes cependant auraient mieux aim l'avoir pour
+frre, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie,
+elles l'auraient bien volontiers prfr, pensaient-elles encore, au
+padisha ou au pacha.
+
+40. Au nombre des plus disposes cette sorte d'amiti sentimentale,
+on remarquait Lolah, Katinka et Dud; toutes trois belles,--et (pour
+sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander
+les juges du got le plus pur. Bien qu'elles diffrassent de formes,
+d'ge, de climat, de patrie et de temprament, elles s'accordaient
+admirer leur nouvelle connaissance.
+
+41. Lolah tait brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, ne en
+Gorgie, tait blanche et rose, aux grands yeux bleus, aux doigts
+et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non
+pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant la
+figure de Dud, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans
+un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de
+langueur; mais sa beaut n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir
+la sant.
+
+42. Bien qu'on l'et volontiers prise pour une Vnus endormie; elle
+tait parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux qui se
+seraient arrts contempler ses joues ravissantes de fracheur,
+son front attique, et son nez form sur les dessins de Phidias.
+Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles la vue; peut-tre
+aurait-elle pu tre moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et
+l'on n'aurait pu dire ce qu'il tait possible de lui enlever sans la
+priver d'un charme.
+
+[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui rptait: Tu ne
+dormiras plus. Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence,
+etc.
+
+ (_Macbeth_, acte II, scne Ire.)
+]
+
+43. Sans tre vraiment fort anime, elle ravissait notre esprit
+comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'taient pas
+trs-scintillans; mais demi ferms, ils jetaient ceux qui les
+remarquaient dans un invincible dlire. On et dit que son regard
+(cette comparaison est toute neuve) s'chappait du marbre; et que
+semblable la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel
+et le marbre ne ft termine, elle essayait la vie timidement et pour
+la premire fois.
+
+44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--Juanna.--Fort
+bien, le nom tait assez joli. Katinka, de son ct, voulut savoir de
+quel pays elle tait.--De l'Espagne.--Mais o _est_ l'Espagne?--Ne
+faites pas de ces demandes, et ne rvlez pas ainsi votre ignorance
+gorgienne, interrompit brusquement Lolah, en s'adressant la pauvre
+Katinka: L'Espagne est une le prs de Maroc, entre l'gypte et
+Tanger.
+
+45. Dud ne dit rien, mais elle s'assit derrire Juanna; et tout en
+jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant,
+comme si elle et gmi de voir une si belle crature jete au milieu
+d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prvoyant
+les charitables remarques prodigues en tout pays aux traits et la
+tournure des malheureuses trangres.
+
+46. En ce moment, la mre des vierges s'approcha. Mesdames, dit-elle,
+il est tems d'aller reposer. Vous, ma chre, ajouta-t-elle en
+s'adressant Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous
+ne savions rien de votre arrive, et toutes les couches sont occupes.
+Vous partagerez donc la mienne, et demain, ds le matin, vous
+trouverez votre disposition tout ce que vous pourrez dsirer.
+
+47. Ici Lolah intervint: Maman, vous savez que vous ne dormez pas
+aisment, et je ne consentirai pas ce que personne rende encore
+votre sommeil plus lger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces
+ nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien
+prendre soin de votre jeune fille. Mais ici Katinka rappela avec
+vivacit, qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien
+que Lolah.
+
+48. D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la
+matrone d'un air svre.--Par crainte des revenans, reprit Katinka;
+je vois toujours un fantme chaque pied de mon lit, et cela me
+donne les plus mauvais rves de Gubres, de Giaours, de Ginnes et de
+Goules[204]. La dame rpondit: Entre vous et vos rves je crains
+bien que Juanna n'en puisse faire un seul.
+
+[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mles
+et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une
+Nuits_.)]
+
+49. Vous, Lolah, vous continuerez coucher seule, et cela pour
+des raisons qu'il n'est pas propos d'exposer: vous aussi, Katinka,
+jusqu' nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dud, qui est tranquille,
+accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne
+chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant? Dud ne
+rpondit rien, car ses qualits taient de la plus silencieuse espce.
+
+50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone,
+et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable
+inclination de tte (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les
+rvrences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer
+leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient
+attristes, et restaient scandalises de la prfrence donne par la
+matrone Dud; le respect les empcha pourtant d'clater.
+
+51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) tait une chambre spacieuse
+dans laquelle taient rangs, le long des murs, des lits, des
+toilettes,--et mille autres objets que je pourrais dcrire, attendu
+que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu de
+chose[205], c'tait tout prendre une salle somptueusement meuble,
+o les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient dsirer, sauf une ou
+deux choses; encore ces deux-l taient-elles plus prs qu'elles ne le
+croyaient.
+
+[Note 205: M. A. P. traduit: Et _plus_ de choses _que je n'en
+puis dcrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout tait _ sa
+place_.]
+
+52. Dud, comme on l'a dj dit, tait une douce crature qui, sans
+frapper trop vivement les yeux, avait une beaut entranante. Tous ses
+charmes avaient le caractre de cette perfection rgulire, que les
+peintres ont plus de peine saisir que celui des figures dpourvues
+de proportions,--coups heurts de la nature, dont la premire bauche,
+bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidle.
+
+53. Dud ressemblait un gracieux paysage des beaux climats, dans
+lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupt. Elle
+avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en
+approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et imptueuses
+passions, appeles par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils
+se trouver mme d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers
+furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.
+
+54. Mais Dud tait pensive plutt que mlancolique, srieuse
+plutt que pensive, et peut-tre enfin plutt sereine que l'un et
+l'autre.--Jusqu'alors ses ides, du moins tout semblait l'indiquer,
+n'avaient pas cess d'tre chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus
+trange, c'est que, malgr sa beaut et dix-sept ans, elle ne savait
+pas si elle tait jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait
+le moins du monde pens elle-mme.
+
+55. Elle tait donc d'une aussi bonne trempe que l'ge d'or (tems o
+l'or tait inconnu, et que pourtant il a servi depuis nommer. C'est
+ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_, c'est--dire,
+non ce qu'il tait, mais ce qu'il n'tait pas. Cette manire de parler
+est redevenue fort la mode dans notre ge, dont le diable pourra
+bien dcomposer, mais jamais dterminer le mtal.
+
+56. C'est peut-tre celui de _cuivre corinthien_, ce mlange de tous
+les mtaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi
+cette longue parenthse, je sacrifierais mon ame plutt que de
+l'abrger le moins du monde; veuillez voir des mmes yeux ma faute
+et les vtres; c'est--dire, donnez-leur une interprtation galement
+favorable. Mais ce n'est pas l votre usage,--ne le faites donc
+pas;--je ne m'en soucie gure davantage.
+
+57. Il est bien tems de revenir notre narration; j'en reprends
+la suite.--Dud, avec une bienveillance exempte de toute espce
+d'ostentation, montrait Juan ou Juanna les diffrentes parties de ce
+labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularits,--et
+chose inoue--en paroles extrmement concises. Je n'ai, pour peindre
+la femme silencieuse, qu'une comparaison, le _tonnerre muet_;--encore
+est-elle absurde.
+
+58. Ensuite elle donna sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce que
+Juan tait d'un double genre, du moins l'extrieur, cette remarque
+suffit, j'espre, pour me justifier) une esquisse des usages de
+l'Orient, et de la chaste puret des rgles en vertu desquelles plus
+un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle
+surnumraire deviennent rigoureux remplir.
+
+59. L-dessus elle donna Juanna un chaste baiser; Dud avait la
+passion des baisers,--et je suis persuad que personne ne lui en fera
+de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure,
+et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de
+quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le
+_baiser_ la _flicit_[206]--et je souhaite que jamais le premier ne
+conduise rien de pire.
+
+[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le
+supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:
+
+Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.]
+
+60. Puis, avec la mme innocence, elle se dbarrassa de sa toilette,
+soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la
+ngligence et la simplicit d'un enfant de la nature. Si par hasard
+elle arrtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'tait de
+mme que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre
+inquite, il s'arrte d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend
+pour un nouvel habitant de l'onde.
+
+61. Chaque partie de ses vtemens fut dpose l'une aprs l'autre;
+mais auparavant elle avait offert son aide la belle Juanna qui, par
+excs de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux rpondre
+ une politesse, mais combien elle se prpara par-l de souffrances,
+combien de piqres de ces pingles maudites, inventes pour nos
+pchs!
+
+62. Elles transforment une femme en un vritable porc-pic, que l'on
+ne touche jamais impunment. Redoutez-les surtout, vous que le
+destin rserve (comme cela m'est arriv dans mes premiers jours de
+jeunesse) devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes
+talens bien habiller pour un bal masqu la dame que je servais;
+j'avais fait usage d'assez d'pingles, le mal est qu'elles ne furent
+pas attaches partout o il en et fallu.
+
+63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la
+sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement dispos
+ philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin propos de
+tout, et pourtant je n'ai encore rien gagn prs de la _vrit_, cette
+vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'o sortons-nous? Quelle
+sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voil des
+questions sans cesse renouveles et jamais rsolues.
+
+64. Il rgnait dans la chambre un profond silence: de distance en
+distance se consumaient les ples lumires, et le sommeil planait sur
+les formes charmantes de toutes ces jeunes beauts. S'il existe des
+esprits, c'est l qu'ils auraient d pntrer, revtus de leur plus
+subtile enveloppe; ils y auraient trouv une agrable diversion
+leurs habitudes spulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur
+got qu'en s'obstinant peupler une vieille ruine ou un obscur
+dsert.
+
+65. Comme des fleurs d'espce, de couleur et d'origine diffrentes,
+quelquefois runies dans un jardin tranger, et que l'on ne parvient
+conserver qu'avec des peines, des dpenses et des chaleurs excessives,
+telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beauts. L'une,
+dont les tresses noires peine retenues serpentaient autour d'un
+front gracieusement inclin, dormait d'un souffle presque insensible
+et laissait voir des perles dans ses lvres entr'ouvertes.
+
+66. Une autre, au milieu d'un rve brlant et dlicieux, appuyait sur
+un bras d'ivoire ses joues vivement colores; son front se dessinait
+avec grce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle
+souriait, et, semblable la tremblante Phb quand elle commence
+percer les nuages qui l'environnent, elle dcouvrait, en s'agitant
+doucement, la moiti de ses charmes, comme si elle et voulu
+modestement profiter de la discrte nuit pour mettre _au jour_ ses
+plus secrets appas.
+
+67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une
+contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai dj
+remarqu, la salle tait claire de lampes[207].--Une troisime, dont
+les beaux traits taient couverts de pleur, rappelait l'expression de
+la douleur endormie; l'agitation de son sein annonait assez qu'elle
+rvait quelque rivage lointain, chri, regrett; et cependant,
+semblables la rose du soir qui vient lgrement humecter les
+boutons d'un cyprs, des larmes taient prtes couler des noires
+franges de ses yeux.
+
+[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, propos de cette phrase,
+le commentaire suivant: La rime amne cette sotte interruption.
+Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il
+faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. prsente seule _une
+sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernire vidence, je
+vais reproduire le passage de sa traduction: On et dit aussi que,
+_trompe_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de la
+lumire qui _trahissait_ ses bats; et ce n'est pas une bvue que ce
+que je viens de vous dire, quoique bvue cela puisse vous paratre;
+car _s'il_ tait nuit, il y avait des lampes, vous ai-je dit. Ici
+l'on touche du doigt la sotte interruption _amene par la prose_ de M.
+A. P. Voici maintenant le texte de Byron:
+
+ _Her beauties, seized the unconscious hour of night
+ All bashfully to struggle into light.--
+ This is no bull, although it sounds so; for
+ Twas night, but there were lamps, as hath been said_.
+
+Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait
+reconnatre un seul mot inspir par la ncessit de la rime.--Il est
+ remarquer que la mme faute grossire se reproduit dans les quatre
+ditions de formats diffrens, donnes par le sieur Ladvocat.]
+
+68. Une quatrime, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait
+d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur
+et la froide puret d'un ruisseau comprim par la glace, ou d'un
+neigeux clocher lev dans les Alpes sur un prcipice, ou de la femme
+de Loth change en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai fait
+un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu' juger et
+choisir;--peut-tre vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame
+sculpte sur un tombeau.
+
+69. Et de ce ct, voyez-vous une cinquime?--Quelle est-elle? dame
+d'un _certain ge_, c'est--dire, certainement ge,--je ne vous dirai
+pas le nombre de ses annes, attendu que je ne compte plus pass vingt
+ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les
+charmes qu'on lui reconnaissait avant d'tre arrive cette dsolante
+priode qui rejette l'cart tout le monde, hommes et femmes, et les
+laisse mditer sur leurs pchs et sur eux-mmes.
+
+70. Cependant, comment rvait, comment dormait Dud? Jamais, malgr
+toutes mes recherches, je ne l'ai pu dcouvrir, et je rougirais
+de prononcer ici une syllabe mensongre. Mais l'instant mme o
+finissait la seconde veille, lorsque les lampes puises ne jetaient
+plus qu'une lueur bleutre, et que les esprits apparaissaient ou
+semblaient apparatre le long des votes ceux que leur compagnie
+affriande; en ce moment-l, dis-je, Dud poussa un cri;
+
+71. Un si grand cri que tout l'oda en fut rveill dans la plus
+gnrale motion: matrone, vierges, celles mme qui ne rclamaient
+ni l'un ni l'autre titre se runirent en un seul groupe de tous les
+points de la salle, pareilles aux vagues de l'Ocan. Toutes, elles
+tremblaient, s'tonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-mme ce
+qui avait pu rveiller si brutalement la paisible Dud.
+
+72. Elle tait effectivement bien veille: toutes d'un pas lger,
+mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppes dans de
+flottantes draperies, les cheveux pars, les yeux inquiets, les bras
+et les pieds nus et aussi brillans que jamais mtore enfant par le
+ple septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et en
+effet elle paraissait agite, elle frissonnait, elle brlait; ses yeux
+taient dilats, ses joues vivement colores.
+
+73. Mais une chose trange,--et ce qui prouve bien comme on est
+heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi
+hautement que jamais mari prs de son pouse lgitime. Toutes leurs
+clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant
+assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi
+d'elles-mmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrte
+surprise, se mit biller de toutes ses forces.
+
+74. Alors commena une stricte investigation, laquelle un homme
+d'esprit et un sot eussent t galement embarrasss de rpondre par
+un discours prcis. Les odalisques interrogeaient toutes la fois,
+et plus que jamais elles se montraient surprises, souponneuses et
+difficiles satisfaire. Il est bien vrai que Dud n'avait jamais
+pass pour manquer de bon sens, mais n'tant pas un orateur _de la
+force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de
+tout ce scandale.
+
+[Note 208: Shakspeare, _Jules Csar_, acte III, scne 2.]
+
+75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rv
+qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable
+celui o Dante lui-mme s'gara, dans l'ge o tout le monde pense
+ se rformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], o les dames,
+bardes de vertu, sont moins exposes aux attaques de leurs dangereux
+adorateurs. Dud ajouta que ce bois tait rempli de fruits agrables
+et d'arbres levs, touffus et majestueux.
+
+[Note 209:
+
+ Nel mezzo del cammin di nostra vita
+ Mi ritrovai per una selva oscura
+ Che la diritta via era smarrita.
+
+ (DANTE, _Inferno_, c. I.)
+]
+
+76. Au milieu de ces arbres tait suspendue une pomme d'or,--une pomme
+d'une grosseur prodigieuse; mais elle tait trop haute et trop loin de
+sa porte. Aprs l'avoir long-tems regarde, elle s'tait leve,
+et mme avait jet sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait
+rencontr; il restait toujours fortement attach la branche; il ne
+cessait de s'y balancer, mais toujours la mme dsolante hauteur.
+
+77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'esprait le moins, le fruit tait
+tomb de lui-mme ses pieds; son premier mouvement avait t de
+le saisir et de le mordre jusqu'aux ppins; mais justement comme ses
+jeunes lvres commenaient presser le fruit d'or qu'elle croyait
+voir, une abeille s'en tait chappe et l'avait pique au coeur.
+C'est alors--qu'elle s'veilla effraye et en jetant un grand cri.
+
+78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de
+peine, suites ordinaires des mauvais rves, quand il ne se trouve
+dans l'instant mme personne qui puisse en donner la vaine et futile
+explication.--J'en sais plusieurs qui rellement semblaient renfermer
+quelque exacte prophtie, ou ce que certaines gens prendraient pour
+une _singulire concidence_, manire de parler fort usite de nos
+jours en pareil cas.
+
+79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imagin quelque grand
+malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur,
+murmurer un peu de la fausset de l'alarme qui avait frapp leurs
+oreilles endormies. La matrone, de son ct, parut indigne d'avoir
+quitt son lit chauff pour venir couter le rcit d'un songe. Elle
+gronda vivement la pauvre Dud, qui ne fit que soupirer et assurer
+qu'elle tait bien fche d'avoir cri.
+
+80. J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mre,
+mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors
+du lit trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre
+un rve de pomme et d'abeille, voil ce qui prouverait assez que la
+lune est dans son plein. Mon enfant, vous tes srement malade; il
+faudra demain voir le mdecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il
+pense de cette attaque de nerfs propos d'un rve.
+
+81. Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la premire nuit qu'elle
+passe dans cette enceinte, tre rveille par tant de bruit!--J'avais
+cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre
+cette jeune trangre avec vous, Dud, comme la plus tranquille, afin
+qu'elle pt mieux dormir; mais prsent, je vais la confier aux soins
+de Lolah--quoique son lit soit un peu moins large.
+
+82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre
+Dud, les yeux obscurcis de larmes occasiones par les reproches ou
+la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette premire faute:
+d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevt pas
+Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rves.
+
+83. Elle promit mme de n'en avoir jamais l'avenir, ou du moins de
+n'en plus avoir d'une aussi bruyante espce. Elle-mme ne concevait
+pas comment elle avait pu songer.--Elle tait folle, ou si on l'aimait
+mieux trop nerveuse; elle avait eu une vritable absence, bien digne
+d'tre raille;--mais elle se sentait encore faible, et elle implorait
+ ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces
+et son jugement ordinaire.
+
+84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se
+trouvait parfaitement bien o elle tait, que la preuve en tait son
+profond sommeil, quand toutes, elles taient accourues autour de leur
+lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition
+ quitter son aimable voisine, et laisser seule une amie dont tout
+le crime tait d'avoir une fois rv _mal propos_.
+
+85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dud lui passa un de ses bras
+sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait
+ dcouvert et ressemblait l'extrmit d'un bouton de rose ferm. Je
+ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse devin
+le mystre de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que
+les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde.
+
+86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez
+bonjour,--car dj le coq avait chant; le jour commenait couronner
+les montagnes asiatiques, et dj les lointaines caravanes voyaient
+rougir le croissant des mosques, en ctoyant dans une enveloppe de
+froide et matinale rose ce baudrier de roches qui entourent l'Asie,
+aux lieux mmes o Kaff[210] voit ses pieds le Kurdistan.
+
+[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie;
+mais les musulmans donnent ce nom une montagne fabuleuse qui, selon
+eux, entoure le globe terrestre. Ils prtendent mme que le soleil,
+ son lever, parat sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche
+derrire l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothque orientale_.)]
+
+87. Gulleyaz s'chappa de sa couche inquite, avec le premier rayon ou
+plutt la premire lueur du matin. Ple comme la passion profondment
+blesse, elle se couvrit elle-mme d'un manteau, de ses pierreries et
+de son voile. Hlas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le
+sein perc d'une pine profonde, a plus de calme dans la voix et dans
+le coeur que ceux dont les vives passions font le supplice intrieur.
+
+88. Et voil justement la morale que prsenterait ce livre, si l'on
+voulait bien en considrer l'intention;--mais on ne peut se dfendre
+de soupons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer la
+lumire la pupille de leurs yeux, et, de leur ct, les benoits
+auteurs aiment naturellement lever leurs voix les uns contre les
+autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour
+pouvoir tous tre flatts.
+
+89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui
+dans lequel la sensibilit d'un sibarite ne pouvait supporter le pli
+d'une feuille de rose.--Malgr la pleur ne de la lutte de l'amour et
+de la fiert, Gulleyaz tait encore trop belle pour avoir besoin des
+secours de l'art;--et telle tait d'ailleurs son agitation, qu'elle
+oublia de se regarder dans son miroir.
+
+90. Environ la mme heure, un peu plus tard peut-tre, se leva son
+magnanime poux, matre sublime de trente royaumes et d'une femme dont
+il tait abhorr; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien
+moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune permet de
+complter leur cargaison conjugale,--que dans les pays o l'on met un
+embargo sur la polygamie.
+
+91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette rflexion, ni mme de
+toute autre. En sa qualit d'homme il voulait toujours avoir sous sa
+main une belle matresse, comme un autre et voulu un ventail: il
+possdait en consquence un bon nombre de Circassiennes, charges de
+l'amuser aprs le divan; mais, bien qu'il connt peu les exigences de
+l'amour ou du devoir, il avait pens, cette dernire nuit, aller se
+rchauffer aux cts de sa charmante pouse.
+
+92. Et maintenant il se levait: aprs le nombre d'ablutions exig par
+les usages orientaux, aprs avoir fait ses prires et d'autres pieuses
+volutions, il prit six tasses de caf pour le moins, et puis sortit
+pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple
+s'taient en effet rcemment multiplies sous le rgne de Catherine,
+que la renomme vnre encore comme la plus grande des souveraines et
+des Catins[211].
+
+[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot franais qui
+y correspond est vritablement le diminutif de _Catherine_. Voltaire,
+dans quelques-unes des lettres adresses cette princesse, ne
+craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut mme assez
+mal reu d'elle quand il voulut l'engager prendre un nom plus
+hroque. (Voyez sa Correspondance.)]
+
+93. Mais toi, le fils de son fils, grand _lgitime_ Alexandre! ne
+va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mre,
+si jamais elle parvient ton oreille;--car de nos jours les vers
+franchissent presque la distance de Ptersbourg, et, par leur terrible
+impulsion, les vagues larges et indignes de la libert vont mler
+leur murmure celui des flots de la Baltique.--Pourvu que tu sois le
+fils de ton pre, c'en est assez pour moi.
+
+94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mre
+qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voil bien
+videmment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira;
+mais nos aeux tous sont la merci de l'histoire; et si la glissade
+d'une dame pouvait fltrir la bonne renomme de toute une gnration,
+je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des
+gnalogies.
+
+95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intrts
+(mais les rois ne les entendent gure avant de recevoir quelques
+bonnes et rudes leons), ils avaient un moyen de terminer, sans
+prince ou plnipot, leurs querelles envenimes. Peut-tre et-il t
+prcaire, mais dans le cas seulement o ils l'auraient jug de leur
+got. Elle n'avait qu' renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant
+au reste s'aboucher et s'entendre l'amiable.
+
+96. Quoi qu'il en ft, sa hautesse avait travailler avec son conseil
+ordinaire, sur les voies et moyens ncessaires pour rsister
+ce foudre guerrier, cette amazone moderne, cette reine des
+_princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexit de tous ces
+soutiens de l'tat, qui ne sont, il est vrai, jamais fort leur aise,
+quand ils n'ont pas leur disposition l'expdient d'une nouvelle
+taxe.
+
+[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot rpond exactement
+ celui de _fille publique_; mais... le lecteur franais veut tre
+respect.]
+
+97. Pour Gulleyaz, ds que son roi fut parti, elle courut son
+boudoir, lieu fait pour l'amour ou les djeuners; lieu secret,
+agrable, orn de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables
+rduits.--Les lambris tincelaient de pierreries; et l taient
+poss des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces captifs
+consolateurs des heures de captivit.
+
+98. La nacre, le porphyre et le marbre y taient prodigus l'envi;
+on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces
+colories qui clairaient cette grotte ravissante variaient de
+mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient
+infrieurs l'effet rel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un
+simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste.
+
+99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitt elle
+s'enquit de Don Juan et de ce qui s'tait pass depuis le dpart
+de toutes les esclaves. Juan avait-il partag leur appartement? les
+choses ont-elles t comme il le dsirait? son dguisement a-t-il
+tromp tous les yeux? Mais surtout elle parut inquite de savoir
+comment il avait pass la nuit.
+
+100. ce long catchisme de questions, plus aises faire qu'
+rsoudre, Baba, quelque peu embarrass, rpondit--qu'il avait fait
+de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confie. Mais il
+avait l'air de chercher dissimuler quelque chose, et ses efforts
+le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille,
+ressource laquelle les gens embarrasss ont un infaillible recours.
+
+101. Gulleyaz n'tait pas absolument un modle de patience; elle
+n'avait aucune disposition long-tems attendre un mot ou une chose,
+et dans toutes les conversations elle voulait de promptes rpliques.
+Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses rponses, elle
+l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bgayait de plus en
+plus, la rougeur commena couvrir ses joues, ses yeux tincelrent,
+l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit.
+
+102. Quand Baba vit ces symptmes, qu'il savait n'annoncer pour lui
+rien de bon, il chercha conjurer sa colre et demander la
+grce d'tre entendu:--il n'avait pu empcher ce qu'il allait
+raconter;--enfin il prit sur lui de dire que Juan avait t confi
+ Dud; mais il n'y avait en cela rien de sa faute; et alors il jura
+par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.
+
+103. La premire dame de l'oda, aux soins de laquelle est confie la
+discipline de tout le harem, ds l'instant o les dames sont rentres
+dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'tendaient que
+jusqu' la porte; la premire dame, dit-il, avait tout fait, et il (le
+susdit Baba) n'aurait pas hasard quelque chose de plus, sans veiller
+des soupons faits pour ajouter encore l'embarras des circonstances.
+
+104. Il esprait, il pensait, il pouvait mme assurer que Juan ne
+s'tait pas dcouvert: du reste il tait impossible de douter de la
+puret de sa conduite; la moindre indiscrtion folle ne l'et pas
+seulement mis dans une situation critique, elle l'et fait saisir,
+_ensaquer_ et jeter la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout,
+except le rve de Dud, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour
+rire.
+
+105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit discourir
+d'autre chose;--il parlerait encore s'il et attendu, pour s'arrter,
+la moindre rponse: tant taient profondes les angoisses dont le front
+de Gulleyaz tait couvert.--La fracheur de ses joues prit une teinte
+cendre, ces oreilles bourdonnrent, et, comme si elle et reu un
+coup imprvu, tous les objets tournrent autour de sa tte. Une sueur
+froide, vritable rose du coeur, inonda son beau front, semblable au
+lis que vient humecter celle du matin.
+
+106. Bien qu'elle ne ft pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina
+qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'tait simplement une
+convulsion, mais que, malgr sa rapidit, il serait impossible de
+peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est mme parmi nous
+qui ont fait l'preuve de cette stupeur mortelle occasionne par un
+accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz
+ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous
+que moi je le puisse?
+
+107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dresse sur son
+trpied et abme dans l'inspiration ne de l'excs de sa dtresse,
+alors que toutes les cordes du coeur, semblables des coursiers
+sauvages, sont tirailles en sens contraire.--Mais bientt comme
+leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle
+retomba par degrs sur son sige, et appuya sur ses genoux chancelans
+sa tte palpitante.
+
+108. Son visage pench cessa de paratre, et, semblable au saule
+pleureur, ses cheveux tombrent en longues tresses sur les dalles de
+marbre qui soutenaient son sige ou plutt son sopha (car c'tait
+une basse et moelleuse ottomane, toute forme de coussins). Le sombre
+dsespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la
+violence des flots et recueille ensuite les dbris de naufrage qu'ils
+transportent.
+
+109. Sa tte tait donc incline, et sa longue chevelure, en tombant,
+cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane
+tait languissamment jete une main blanche, diaphane et ple comme
+l'albtre. Que ne suis-je un peintre, pour runir en un groupe tous
+les dtails auxquels les potes sont forcs de recourir! Oh! que
+n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-tre mes
+teintes serviront-elles d'esquisses et de lgers croquis.
+
+110. Baba qui, par exprience, savait quand il tait propos de
+parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de
+l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de
+contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. la fin elle
+se lve, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours
+en silence; le front clairci, mais l'oeil toujours gar; le vent
+tait calm, mais la mer tait encore aussi haute.
+
+111. Elle s'arrte; elle lve la tte dans l'intention de
+parler,--puis elle la laisse retomber et recommence marcher d'un pas
+rapide; mais, ordinaire effet d'une vive motion, elle ne tarda pas
+se ralentir.--Quelquefois chaque pas rvle un sentiment distinct, et
+c'est ainsi que Salluste nous dcouvre Catilina en proie aux dmons de
+toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu
+de rgularit de sa marche.
+
+112. Gulleyaz s'arrta encore, et faisant un signe Baba: Esclave,
+amne les deux esclaves, dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix
+laquelle Baba n'aurait os rsister. Il en fut cependant interdit, et
+paraissait assez dispos y contredire: il implora donc la grce de
+connatre, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves
+(il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler.
+
+113. De la Gorgienne et de son amant, rpliqua l'impriale
+pouse,--et elle ajouta: Que la barque soit tenue prte devant le
+secret portail; tu connais le reste. La parole expira sur ses lvres,
+en dpit de son orgueil furieux et de son amour outrag. Baba, le
+remarquant avec empressement, la conjura aussitt, par chaque poil
+de la barbe de Mahomet, de vouloir bien rvoquer l'ordre qu'il avait
+entendu.
+
+114. Entendre, c'est obir, dit-il; mais cependant, sultane, pesez
+bien les rsultats; ce n'est pas que j'hsite jamais accomplir vos
+ordres, et mme dans toute l'tendue de leurs consquences; mais une
+pareille prcipitation peut tre fatale votre impriale personne.
+Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le
+cas o l'affaire viendrait se dcouvrir;
+
+115. Mais seulement de votre sensibilit personnelle.--Quand tout
+le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui
+recouvrent dj dans leurs mortelles cavernes tant de coeurs jadis
+remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hte du
+srail; et--si vous essayez d'un aussi violent remde,--excusez ma
+franchise, mais je vous assure que le moyen de vous gurir ne sera pas
+de le tuer.
+
+116. --Eh! que connais-tu de l'amour ou de la
+sensibilit?--Misrable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrits, et
+excute mes ordres! Baba disparut; car, en poussant plus loin ses
+observations, il se serait expos devenir son propre bourreau. Il
+aurait, sans doute, bien ardemment souhait mettre fin cette
+affaire critique, sans porter prjudice son prochain; mais encore
+prfrait-il sa tte celle des autres.
+
+117. Mais tout en se disposant obir, il ne se fit pas scrupule de
+grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes
+les conditions, et spcialement contre les sultanes, leurs habitudes,
+leur opinitret, leur orgueil, leur indcision, la mobilit de leurs
+dsirs d'un instant l'autre, les tourmens qu'elles donnaient,
+enfin leur immoralit, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les
+avantages de sa _neutralit_.
+
+118. Il appela donc ses collgues son aide, et il chargea l'un d'eux
+d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement,
+surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre
+ensuite auprs de l'impratrice, qui s'tait informe ce matin d'elles
+avec la plus aimable sollicitude. Dud trouva cela trange, et Juan en
+parut interdit; mais il fallait obir, et bon gr--malgr.
+
+119. Nous les laisserons ici se prparer soutenir la prsence
+impriale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion leur gard,
+ou doit-elle se dfaire de l'une et de l'autre, l'exemple d'autres
+dames irrites de son pays?--Voil des choses que peut dterminer la
+chute d'un cheveu ou d'une plume; mais Dieu ne plaise que j'anticipe
+sur le rsultat d'un caprice fminin.
+
+120. Je les laisse donc avec mes voeux sincres, mais sans esprer
+beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de
+notre histoire; car nous sommes obligs de varier un peu les mets de
+ce banquet potique. Esprons que Juan chappera la gloutonnerie
+des poissons: cependant, malgr les difficults et l'incertitude de sa
+situation, comme le lecteur prend got mes digressions, ma muse va
+toucher pour lui quelques mots de _guerre_.
+
+
+
+
+Chant Septime.
+
+
+1. Comment vous dfinir, Gloire, Amour? Toujours vous voltigez sur
+nos ttes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il n'est
+pas un mtore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux.
+Enchans sur une terre glaciale, nous levons nos regards vers leur
+trace fortune, et nous les voyons revtir mille et mille couleurs;
+puis tout d'un coup nous laisser isols sur notre froide plante.
+
+2. Tels ils sont, et telle est ma prsente histoire: un pome
+indtermin, toujours mobile; une aurore borale versifie qui flambe
+sur une terre glaciale et dserte. Qu'on se dsole en apprenant le
+secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas un crime,
+je l'espre, de rire de _toutes_ choses; car, aprs _tout_, qu'est-ce
+que _toutes_ choses,--sinon de la _vanit_?
+
+3. Ils m'accusent,--moi,--le prsent auteur du prsent pome,--et
+cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance mpriser
+et tourner en ridicule les facults, les vertus et toutes les choses
+humaines. Bon Dieu! je ne conois pas ce qui les scandalise l-dedans!
+Je n'cris rien qui n'ait t dit avant moi par Dante, Salomon et
+Cervantes;
+
+4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fnelon, Luther,
+Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donn
+une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas eux
+ni moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe
+nullement faire le Caton ou le Diogne;--mais enfin nous vivons,
+nous mourons, et vous en tes encore savoir, aussi bien que moi,
+lequel des deux vaut le mieux.
+
+5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut
+rien savoir_. Belle science, en vrit, qui replace sur le niveau de
+l'ne tous les sages futurs, prsens ou passs. Et Newton (cet axiome
+de l'intelligence) dclarait bien, hlas! qu'avec toutes ses
+grandes dcouvertes rcentes il n'tait qu'_un enfant ramassant des
+coquillages sur les rives du grand ocan de la vrit_[213].
+
+[Note 213:Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes
+travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas t autre chose
+qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantt trouvant un
+caillou un peu plus poli, tantt une coquille un peu plus agrablement
+varie qu'une autre, tandis que le grand ocan de la vrit s'tendait
+au-del de ma faible vue. (_Mmoires authentiques de S. Isaac
+Newton_, publis pour la premire fois en 1806, d'aprs les
+MSS. originaux.) De nos jours, M. Azas a trouv l'_explication
+universelle_; il la rvle qui veut l'entendre, et trois fois par
+semaine, Paris, rue du Colombier, n 9.]
+
+6. L'Ecclsiaste dit que tout est vanit:--les plus modernes
+prdicateurs rptent ou dmontrent la mme chose, avec leurs
+citations toutes chrtiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins
+le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce
+vide galement reconnu par les saints, les sages, les potes et les
+prdicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer des querelles, confesser
+le nant de la vie!
+
+7. Permis vous, dogues ou plutt hommes (car je vous flatterais en
+vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de
+ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les
+hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les vtres
+n'arrteront pas ma radieuse muse dans sa course cleste.--Htez-vous
+d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse encore son clat sur vos
+pas tnbreux.
+
+8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si
+je cite fidlement;--peu importe, les faits resteront les mmes, j'en
+suis sr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose
+battre une ville qui supporta un sige fameux et qui fut attaque,
+du ct de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow,
+lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente.
+
+9. Le nom de la forteresse est Ismal[214]; elle est situe sur le
+bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le
+genre oriental, ne l'empchent pas d'tre une place du premier rang,
+ou d'_avoir t_, si maintenant elle est dmantele, conformment
+ l'usage assez suivi de vos conqurans du jour. Elle est
+quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une
+enceinte de trois mille toises.
+
+[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie, trois lieues au-dessus de
+l'endroit o le Danube, avant de se jeter la mer, se spare en deux
+branches.]
+
+[Note 215: Huit lieues.]
+
+10. Dans cette enceinte fortifie doit tre compris un bourg plac sur
+une hauteur gauche, et qui, de son point le moins lev, commandait
+encore la ville: un Grec avait imagin de dresser l'entour du sommet
+une quantit de palissades; mais il les avait justement places
+de manire _empcher_ le feu des assigs et _servir_ celui de
+l'ennemi.
+
+11. Cette circonstance pourra faire apprcier les grands talens de
+ce nouveau Vauban. Quant aux fosss de la ville, ils taient profonds
+comme l'Ocan, et les remparts taient plus hauts que vous ne pourriez
+demander tre pendu; mais ensuite il y avait (excusez, je vous prie,
+cette inspiration d'ingnieur) un grand manque de prcaution: nul
+ouvrage avanc, nul chemin couvert, rien en un mot qui et seulement
+l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_.
+
+12. Un bastion de pierre avec une gorge troite[216], des murs aussi
+pais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries dfendues,
+comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une
+casemate et l'autre par une _barbette_, protgeaient vigoureusement la
+rive du Danube[217], et, du ct oppos de la ville, vingt-deux pices
+de canon bien pointes taient hrisses sur un cavalier de quarante
+pieds de haut.
+
+[Note 216: Quelques lecteurs peu familiariss avec le nom
+des ouvrages de fortification ne seront peut-tre pas fchs d'en
+retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement
+angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_
+est l'entre d'une pice de fortification du ct de la
+place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_,
+plate-forme de laquelle on peut tirer le canon
+dcouvert.--_Cavalier_, terre leve ou l'on place du canon.]
+
+[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le pote va le
+dire plus bas, les Turcs n'avaient pas prvu l'arrive d'une flotte
+ennemie; ils n'avaient donc dfendu que la rive oppose celle sur
+laquelle s'levait la ville, et cela dans la crainte que l'arme de
+terre n'essayt de traverser le fleuve.]
+
+13. Mais, du ct du fleuve, la ville tait entirement ouverte, parce
+que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau russe
+pt jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent mme leur erreur qu'
+l'instant o ils furent surpris, mais alors il tait trop tard pour se
+raviser; et comme le Danube n'offrait pas un facile abordage, ils se
+contentrent de suivre des yeux la flottille moscovite et de crier:
+Allah! et Bismillah.[218]!
+
+[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran,
+toutes les prires et actions de grces des musulmans commencent par
+_Bismillah_!]
+
+14. Cependant les Russes se prparrent l'attaque; mais ici, desses
+de la guerre et de la gloire, instruisez-moi peler tous ces noms
+de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait jamais
+leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, leur mmoire? Achille,
+lui-mme n'eut jamais un visage plus refrogn ou plus couvert de sang
+qu'un millier de hros de cette nation nouvelle et police, aux noms
+desquels il ne manque vraiment que la prononciation.
+
+15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne ft-ce que pour
+enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff
+et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis
+Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pices de
+douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais
+fouiller plus fond dans les gazettes; mais la renomme est une
+capricieuse prostitue, qui semble autant se servir de ses oreilles
+que de sa trompette.
+
+16. Et elle refuse de monter au ton de la posie ces syllabes
+discordantes dont on a fait, Moscow, des noms propres. Cependant,
+parmi ces derniers, plusieurs mritaient d'tre lous autant que
+jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin,
+ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les
+proraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en
+citer que Rousamouski,--
+
+17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et
+Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors
+march contre un ennemi, ou enfonc le sabre dans une peau. Peu se
+souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur
+cuir une peau nouvelle leurs timbales, dans le cas o le parchemin
+viendrait renchrir, et dfaut de tout autre objet pour le
+remplacer.
+
+18. Parmi eux se trouvaient des trangers de grand renom et de
+diverses contres; simples volontaires, ils ne songeaient pas servir
+leur patrie ou son gouvernement, mais devenir un jour brigadiers;
+et quelque peu aussi se trouver au sac d'une ville, car c'est une
+occasion fort douce aux jeunes gens de leur ge. Il y avait plusieurs
+gnraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et dix-neuf
+_Smith_[219].
+
+
+[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et
+_Lefebvre, Fabre_ en franais, sont des noms propres extrmement
+_communs_. Ils rpondent celui d'ouvrier forgeron sur toute espce
+de mtaux.--_Thomson_, fils de Thomas.]
+
+19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand
+pote, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou
+des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier.
+Quant aux Smith, ils taient trois Pierre; mais le premier d'entre eux
+tous, le plus habile donner ou parer un coup, tait celui-l devenu
+depuis si clbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui tait alors
+au service des Tartares[221].
+
+[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.]
+
+[Note 221: Peut-tre sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard,
+commandait les troupes anglaises en Turquie.]
+
+20. Les autres taient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills;
+mais quand j'aurai ajout que le plus vieux des Jacks Smith tait n
+dans les montagnes de Cumberland, et que son pre tait un honnte
+forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui remplit trois
+lignes de la dpche sur la prise de _Schmacksmith_; ainsi nomme-t-on
+le village de la dserte Moldavie, o mourut cet homme immortel--dans
+un bulletin[222].
+
+[Note 222: M.A.P., aprs avoir traduit assez infidlement cette
+strophe, ajoute en note: La _consonnance_ des _ith_ semble le seul
+_motif_ de cette strophe. Il et peut-tre t plus _franais_ et
+plus juste de dire: L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins
+_semble_ le seul motif, etc., ou bien de ne rien dire du tout:
+j'aurais suivi son exemple.]
+
+21. Je ne sais (malgr tout le cas que je fais de Mars) si l'insertion
+d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement celle d'un
+_boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espre, un crime de ce
+doute; car je me souviens, tout simple que je suis, d'avoir vu la mme
+ide dans un certain Shakspeare, dont il suffit aujourd'hui de citer
+les pices drgles pour acqurir le titre de bel-esprit.
+
+22. L se trouvaient aussi des Franais, vifs, jeunes et vaillans;
+mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de
+gloire, des noms gaulois. Plutt dire vingt mensonges qu'un seul mot
+de vrit;--celles de ce genre sont des trahisons; elles compromettent
+la patrie, et l'on dteste comme tratre quiconque a l'audace de
+nommer un Franais en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de
+prouver John Bull que la paix doit ajouter sa haine pour la
+France.
+
+23. Les Russes avaient, pour deux motifs, plac deux batteries dans
+une le situe prs d'Ismal. Le premier tait de bombarder la ville
+et de faire crouler les difices publics et particuliers, sans se
+soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La forme de
+la place devait rellement suggrer ce projet: elle tait btie en
+amphithtre, et chaque maison semblait offrir la bombe un but
+assur.
+
+24. Le second objet tait de profiter de l'instant d'une consternation
+gnrale pour attaquer la flottille turque, qui reposait prs de l
+ l'ancre dans une parfaite scurit. Mais un troisime motif tait
+encore sans doute de les amener au dsir de capituler: fantaisie qui
+s'empare quelquefois des guerriers, quand ils ne sont pas acharns
+comme des chiens terriers ou des boules-dogues.
+
+25. Une habitude trs-blmable, celle de mpriser les ennemis que l'on
+doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause
+de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc rayer ce
+dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont dj fourni
+une rime. Mais heureusement ce nom est ajout tant de _sir_ et de
+_madam_, qu'on serait tent de croire que le _premier_ qui le porta
+fut _Adam_, lui-mme[223].
+
+[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom
+du clbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des
+nations_.]
+
+26. Les batteries russes taient dfectueuses, pour avoir t
+construites avec trop de prcipitation. Ainsi, la mme raison qui
+prive un vers de son douzime pied, et rembrunit le front de Longman
+et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide
+que le voudraient ceux qui les impriment, la mme raison, dis-je, peut
+s'opposer pour un tems ce que l'histoire appelle tantt _meurtre_,
+et tantt _gloire_.
+
+[Note 224: Libraires de Lord Byron, Londres.]
+
+27. Soit effet de l'ineptie, de la hte ou du gaspillage des
+ingnieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutt celui de la
+cupidit personnelle du fournisseur qui aurait espr sauver son ame
+en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est certain
+que les batteries nouvellement dresses ne portaient aucun secours
+efficace. Elles manquaient toujours, elles n'taient jamais manques,
+et elles ajoutaient sans cesse la liste des manquans[225].
+
+[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers,
+et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de
+soldats de leurs compagnies qui n'ont pas rpondu l'appel. C'est
+ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des
+absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son ddain superbe;
+la rptition du mme mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_ de cette
+strophe.]
+
+28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances drangea
+toutes leurs tentatives navales: trois brlots perdirent leur
+courtoise existence avant de toucher l'endroit o ils auraient pu
+produire quelque effet. La mche avait t allume trop tt, et rien
+ne put remdier cette lourde faute: ils sautrent au milieu de la
+rivire. Cependant, bien que l'aube ft leve, les Turcs dormaient
+aussi profondment que jamais.
+
+29. Cependant, sept heures, ils se rveillrent et aperurent la
+flottille des Russes qui se mettait en route. Il tait neuf heures
+quand, ayant toujours avanc sans rencontrer d'obstacles, les
+vaisseaux arrivrent un cble de distance de la ville d'Ismal, et
+commencrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue avec
+usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pices de toutes les
+formes et de tous les calibres.
+
+30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu
+des Turcs; et, l'aide des batteries de terre, ils entretinrent
+le leur avec une grande prcision. Mais enfin ils sentirent qu'une
+canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville se soumettre, et
+ils donnrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula
+fond; une seconde, tant venue chouer sous les retranchemens, tomba
+au pouvoir des Turcs.
+
+31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; mais
+aussitt que l'ennemi parut s'loigner, les delhis montrent plusieurs
+barques, s'avancrent force de rames et fatigurent les Russes par
+un feu terrible. Ils tentrent mme d'oprer une descente sur l'autre
+bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau ple-mle et leur fit
+tout un bulletin de morts[226].
+
+[Note 226: C'est--dire leur tua assez d'hommes pour qu'un
+bulletin pt tre rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici du comte
+Roger de Damas, qui se distingua effectivement au sige d'Ismal, et
+auquel Catherine II confra ensuite le grade de colonel et la croix de
+Saint-Georges. Le comte de Damas est rentr en France en 1814.]
+
+32. Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que firent les
+Russes ce jour-l, je crois que plusieurs volumes ne me suffiraient
+pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses ajouter. Aprs
+ce dbut, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il cherche faire sa
+cour quelques trangers de distinction qui assistaient au combat, au
+prince de Ligne, Langeron, Damas, noms aussi grands que jamais en
+ait inscrit la gloire dans ses fastes.
+
+33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que
+la gloire. l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mmes,
+combien peu de lecteurs savent s'ils ont rellement exist! (et
+peut-tre existent-ils encore, car rien ne porte croire le
+contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore
+dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les mmoires
+du prince de Ligne ont demi cart de sa personne le rideau de
+l'oubli[227].
+
+[Note 227: L'extrait de ces Mmoires, publi en 1809 par Mme de
+Stal, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la
+longue vie militaire et littraire du prince de Ligne. La collection
+ignore de ses oeuvres compltes forme 40 vol. in-12. Il est mort
+Vienne le 13 dcembre 1814.]
+
+34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions
+aussi vaillamment que les plus fameux hros, et dont les noms, perdus
+dans la foule, ne sont jamais retrouvs et rarement cherchs! Ainsi
+la bonne renomme est-elle sujette de tristes contractions et des
+extinctions prmatures. Aprs toutes nos modernes batailles, je parie
+qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance dans
+aucune gazette.
+
+35. Aprs tout, cette dernire attaque, toute glorieuse qu'elle ft,
+montra bien, _d'une manire ou de l'autre_, qu'une faute avait t
+commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) tait
+fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive
+opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs dbats
+en furent la consquence ncessaire.--Ici je dois m'arrter; car si
+j'crivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que
+mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brche.
+
+36. Il y avait un homme, si toutefois c'tait un homme;--non que l'on
+puisse mettre en question son _humanit_, car, s'il n'avait pas t un
+Hercule, son histoire et eu la brivet de sa dernire maladie; alors
+qu'oppress d'une indigestion, le visage ple et dfait, il expirait
+maudit, sous un arbre de la belle province qu'il avait ravage, comme
+la sauterelle, dans le champ dont elle a rong le fruit.
+
+37. C'tait Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems o
+l'homicide et la prostitution taient les bases de la grandeur. Si les
+titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa gloire
+galerait encore aujourd'hui la moiti de sa fortune. Haut de six
+pieds, cet homme tait bien digne d'inspirer la souveraine de toutes
+les Russies un caprice proportionn la grandeur de sa taille; car
+elle avait l'habitude de mesurer le mrite d'un homme comme on mesure
+un clocher.
+
+[Note 228: N en 1736. Ds sa jeunesse ce fameux favori avait
+dvelopp un drglement de moeurs sans exemple mme en Russie. Il
+avait achet la Crime aux Tartares, et, pour donner aux peuples
+musulmans de cette vaste province les moeurs russes, il avait exerc
+les actes de barbarie les plus multiplis. Il mourut subitement en
+1791, quelques lieues de Kerson en Crime, au moment o Catherine
+commenait se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une
+indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la vengeance
+de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce courtisan
+russe est presque incroyable. Min par une fivre lente, il mangeait,
+ son djeuner, une oie entire, buvait dix bouteilles de vin et de
+nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures aprs, se remettait
+ table et y dnait avec la mme voracit. (Voyez la _Vie du prince
+Potemkin_, 1807, in-8.)]
+
+38. Tandis qu'on tait en proie l'indcision, Ribas dpcha un
+courrier au prince, et parvint ainsi faire prvaloir son avis. Je
+ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais
+enfin il eut tout sujet d'tre satisfait. En attendant, les batteries
+faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, points sur les bords
+du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de
+rpondre de l'autre ct.
+
+39. Mais le 13, quand une partie des troupes tait dj rembarque
+et que le sige allait tre lev, un courrier, arrivant de toute la
+vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la
+gloire _gazetire_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire. Ses
+dpches, rdiges en style magnifique, annonaient la nomination au
+commandement de ce favori des batailles, le feld-marchal Suwarow.
+
+40. La lettre que le prince adressait par la mme voie au marchal
+et t digne d'un Spartiate, s'il s'tait agi d'une cause faite pour
+embraser un grand coeur, telle que la dfense de la libert, de la
+patrie ou des lois; mais comme elle n'tait inspire que par l'odieuse
+ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu' de faibles
+loges, si ce n'est pour la prcision de son style. Vous prendrez
+Ismal, contenait-elle, quelque prix que ce soit.
+
+41. Dieu dit: Que la lumire soit, et la lumire fut faite! Et
+l'homme: Que le sang coule, et il en jaillit une mer! Ainsi le
+_fiat_ de cet enfant dgnr des tnbres (car le jour ne prte gure
+sa lumire ses exploits) produit en une heure plus de maux que n'en
+pourraient rparer trente beaux ts, fussent-ils ravissans comme ceux
+qui mrissaient les fruits d'den. La guerre ne se contente pas de
+couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la tige.
+
+42. Nos amis les Turcs, qui dj commenaient signaler de leurs
+bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, taient dupes d'une mprise
+trs-condamnable, non que l'on ne soit dispos facilement croire des
+ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la grammaire
+que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici les Turcs
+s'abusaient grossirement en ce qu'ayant en horreur le porc ils
+espraient cependant prserver leur lard du danger[229].
+
+[Note 229: Ce jeu de mots, dtestable en franais, est excellent
+en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_
+s'emploie dans les conversations les plus lgamment familires, pour
+_prserver sa personne_.]
+
+43. En effet, le 16, arrivrent au galop deux cavaliers que de loin
+on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrire eux qu'un
+mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les
+coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment o l'on
+reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-mme et son guide.
+
+44. _Grande joie Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'crier
+plus d'un sot, ds qu' Londres une illumination est ordonne. C'est
+l l'illusion premire de tous les rves de ce bon ivrogne de John
+Bull[230]. Sitt que les rues sont garnies de lampions coloris, ce
+prudent personnage (le susdit John) livre discrtion sa bourse, son
+ame, sa raison, sa draison, et tout cela pour payer ce divertissement
+insipide[231].
+
+[Note 230: On sait que ce mot dsigne le peuple anglais. Il
+signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple
+franais avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mrite encore.]
+
+[Note 231: En 1815, l'occasion du voyage de l'empereur
+Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministre ordonna
+des illuminations dont les frais s'levrent plus de dix millions.
+L'allocation de cette somme causa de violens dbats dans la chambre
+des communes.]
+
+45. Il est tonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses
+yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne
+doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il a
+entirement perdu l'usage de la vue. l'entendre, sa dette constitue
+sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand la famine,
+escorte de sa livide et dcharne famille, apparat devant lui, il
+ne la reconnat pas, ou bien il s'crie que la famine est fille de
+l'agriculture.
+
+[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn
+your eyes_.]
+
+[Note 233: Le crdit, disent tous les politico-banquiers, est
+la base de la richesse.--L'lvation des taxes est la mesure de la
+libert et du bonheur d'une nation.]
+
+46. Mais laissons John Bull et revenons notre conte. Grande joie
+dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, les Franais
+et les Cosaques! Suwarow prsageait de brillantes journes, et
+paraissait, leurs yeux, semblable au gaz qui vient remplacer la
+paisible lumire de la lampe, ou comme ces feux follets toujours
+voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les aperoivent
+dans des chemins sems de fondrires. Le nouveau chef allait, venait,
+et tout le monde, l'aspect de ce mobile flambeau, s'empressait de
+suivre aveuglment ses pas.
+
+47. Mais ici les choses eurent un tout diffrent rsultat. La flotte
+et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, salurent
+Suwarow avec dfrence, et tout annona que la fortune tait de
+retour. On s'avana de la place une porte de canon; on construisit
+des chelles: on rpara les dommages des premiers travaux, on en
+fit de nouveaux, on runit des fascines et toutes sortes de machines
+commodes.
+
+48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens
+d'une multitude: de mme que les vagues obissent l'impulsion du
+vent, ou que le troupeau pat sous la conduite du taureau, de mme que
+le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton conducteur
+fait accourir derrire lui ses compagnons en agitant la sonnette
+pendue son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les
+petits.
+
+49. Tout le camp tait dans la joie; vous auriez cru qu'ils se
+prparaient aller la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans cette
+mtaphore; du moins, dans les deux cas, le rsultat est-il galement
+la discorde.) Il n'tait pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne
+dsirt les dangers et le pillage: pourquoi? parce qu'un laid,
+vieux et petit homme, nu jusqu' la chemise, tait venu commander
+l'avant-garde.
+
+50. Mais les choses en taient ainsi. Tous les prparatifs furent
+faits avec vivacit: le premier dtachement, form de trois colonnes,
+ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour fondre sur
+l'ennemi; le second, galement de trois colonnes, avait une soif de
+gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le troisime,
+compos de deux colonnes; devait engager le combat sur le fleuve.
+
+51. De nouvelles batteries furent encore dresses. On tint un
+conseil gnral, et, comme cela est quelquefois arriv la dernire
+extrmit, on y vit rgner l'unanimit, cette desse si trangre
+la plupart des conseils. Toutes les difficults tant surmontes, la
+gloire commena briller d'un vif clat tous les yeux, et cependant
+Suwarow, dtermin la mriter, s'occupait exercer ses recrues
+l'emploi de la baonnette[234].
+
+[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-mme
+l'exercice.]
+
+52. C'est un fait bien reconnu que, malgr sa dignit de commandant
+en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins
+exercs, et qu'il savait trouver le tems de faire auprs d'eux les
+fonctions de caporal. Comme on fait prendre la salamandre l'habitude
+de sucer la flamme sans en tre moleste, ainsi les accoutumait-il
+monter sur une chelle (non pas celle de Jacob) ou bien franchir un
+foss.
+
+53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans,
+des dagues et des cimeterres; puis il fit charger la baonnette ces
+mannequins; pour donner ses gens une leon contre les vritables
+Turcs. Quand ils furent bien dresss ce mange, il jugea qu'il
+tait tems de commencer srieusement l'attaque. Vos gens habiles se
+moquaient de sa conduite:--il ne leur rpondit rien; mais il prit la
+ville.
+
+54. Tel tait l'tat de la plupart des choses la veille de l'assaut:
+tout le camp tait dans le plus silencieux repos. Vous le croirez
+difficilement; mais les hommes dcids braver tous les dangers
+redeviennent calmes sitt que tout a t dcid. Les conversations
+taient rares; car les uns se transportaient en pense dans leur
+maison, auprs de leurs amis; les autres songeaient eux-mmes et
+leur avenir--personnel.
+
+55. Suwarow surtout tait sur l'alerte; il examinait, dressait,
+ordonnait, plaisantait et rflchissait; car, nous pouvons hardiment
+le dire, c'tait un homme merveilleux, au-del de toute merveille,
+Hros, bouffon, moiti ange et moiti diable, priant, instruisant,
+dsolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il
+assigeait une forteresse, vritable arlequin en uniforme.
+
+56. Le jour qui prcda l'assaut, comme ce grand conqurant tait
+retenu l'exercice--par ses fonctions de caporal,-- la chute du
+crpuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour
+d'une montagne, rencontrrent un parti d'hommes, l'un desquels parlait
+leur langue,--bien ou mal, l'important tait qu'il se ft entendre;
+mais, soit par son accent, ses discours ou ses manires, ils
+reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mmes drapeaux.
+
+57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses
+compagnons, au quartier-gnral. Leur costume tait musulman;
+cependant vous auriez pu reconnatre en eux des Tartares dguiss,
+et un fond de christianisme sous leurs riches vtemens turcs; mais en
+couvrant ainsi certaines grces naturelles d'une pompe extrieure, ils
+rendaient d'autres tranges mprises trs-difficiles viter.
+
+58. Suwarow tait en chemise, devant une compagnie de Calmoucks; il
+les exerait, menaait et amusait; il jurait aprs les moins alertes
+et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car c'est ainsi
+que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile n'tait
+que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et sa voix
+toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement qu'il tait
+indiffrent de gagner dans les combats une pension ou la mort.--
+
+59. Suwarow, l'approche de cette compagnie de cosaques et de leur
+capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux perans.--D'o
+venez-vous?--De Constantinople, o nous tions esclaves[235].--Qui
+tes-vous?--Ce que vous voyez. Telle tait la concision de leur
+dialogue, celui qui se chargeait de rpondre sachant qui il parlait
+et songeant pargner les mots.
+
+[Note 235: M. A. P. a nglig de traduire cette rponse.]
+
+60.--Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan: les
+deux autres sont des femmes, et le troisime n'est ni homme ni femme.
+Le gnral promena sur les autres un oeil rapide, puis ajouta: J'ai
+dj entendu _votre_ nom; celui du second m'est tranger. Il est
+absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais passons.--Je crois,
+vous, avoir entendu votre nom dans le rgiment Nicolaiew?--Le mien
+mme.
+
+61. Vous avez servi Widdin?--Oui.--Vous conduistes
+l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais peine quelque
+chose.--Vous monttes le premier la brche?--Au moins ne fus-je
+pas le dernier suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en
+rsulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait
+prisonnier.--Vous serez veng, car la ville assige est deux fois
+aussi forte que celle o vous ftes bless.
+
+62. O voulez-vous servir?--O vous voudrez.--Je sais que vous
+aimez tre dans les enfans perdus; sans doute vous voulez fondre le
+premier sur l'ennemi, aprs les maux que vous avez dj soufferts.
+Et ce jeune garon, que fera-t-il avec son visage sans barbe et ses
+habits dchirs?--Ah! gnral, s'il n'est pas plus mauvais pour la
+guerre que pour l'amour, il montera le premier l'assaut.
+
+63. Il y sera, s'il l'ose.--Ici Juan s'inclina profondment comme
+le compliment le mritait. Par un bienfait spcial de la Providence,
+continua Suwarow, votre ancien rgiment doit conduire ce matin,
+peut-tre mme cette nuit, l'assaut. J'ai fait voeu plusieurs saints
+que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce qui fut Ismal,
+et que les plus superbes mosques n'arrteraient pas leur tranchant.
+
+64. Ainsi, maintenant, la gloire, mes enfans! Aprs ces mots il
+se retourna et continua, dans les termes russes les plus classiques,
+ animer ses soldats, jusqu' ce que tous ces grands coeurs de hros
+fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'et pris pour un
+prdicateur en chaire (de ceux qui regardent avec ddain tous les
+biens terrestres, sauf la dme), en le voyant exhorter ses auditeurs
+se ruer sur les paens et massacrer ceux qui rsisteraient aux armes
+de la chrtienne impratrice Catherine.
+
+65. Johnson qui, d'aprs ce long colloque, se regardait comme le
+favori de Suwarow, se hasarda s'adresser encore lui, bien qu'il le
+vt retourn ses chres occupations. Je vous rends grces, dit-il,
+de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si vous
+indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon ami
+et moi, ce qu'il nous faudra faire.
+
+66. --Bien! j'tais occup, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez
+votre ancien rgiment, qui est dj sous les armes. Hol! Katskoff
+(ici il appela un Polonais), conduis-le son poste; j'entends le
+rgiment Nicolaiew. Cet autre tranger restera avec moi: c'est un beau
+garon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les bagages ou
+bien l'ambulance.
+
+67. Mais ici commena une autre scne. Les dames, qui n'avaient pas
+l'habitude d'tre traites de la sorte (et cependant, leves dans un
+harem, elles taient bien pntres de la meilleure doctrine du monde,
+celle de l'obissance passive);--les femmes alors soulevrent la tte;
+leurs yeux brillans parurent humects de larmes, et, comme la poule
+tend les ailes sur ses poussins, elles tendirent leurs bras
+
+68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'tre honors par
+le plus grand capitaine qui jamais et peupl l'enfer de hros tus,
+ou plong dans le dsespoir une province ou un royaume. Mortels
+extravagans et toujours vainement prouvs! un laurier est donc une
+chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter une
+seule feuille de cet arbre, prtendu immortel, avec une mer toujours
+montante de sang et de larmes?
+
+69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'tait pas
+vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une
+sorte d'motion, des femmes, la tte chevele, dont tous les traits
+exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur mtier de
+la tuerie ont le coeur cautris contre les angoisses de plusieurs
+millions d'hommes, mais une douleur isole peut inspirer de la
+compassion, mme aux hros,--et Suwarow en tait un vritable.
+
+70. Du ton calmouck le plus mu:--Que diable! Johnson, quoi
+pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous
+les gards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons,
+o elles peuvent seulement tre hors de danger. Mais vous auriez
+d savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je dteste les
+soldats maris, quand ils ne renouvellent pas chaque anne leurs
+femmes.
+
+71. --Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre
+Anglais, celles-ci ne sont pas nous: elles ont d'autres maris. Je
+connais trop bien, par exprience, la discipline militaire, pour avoir
+conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans une charge
+le coeur des hros comme la pense d'une petite famille reste en
+arrire.
+
+72. Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur
+domestique, favoris notre fuite, et elles ont brav mille dangers
+pour nous suivre dans cette dangereuse traverse. Pour un homme comme
+moi ce genre de vie n'a rien d'trange; mais c'est un moment cruel
+pour de pauvres tres comme elles: ainsi, si vous voulez que je
+combatte de tout mon coeur, je vous prie de les faire traiter avec
+politesse.
+
+73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouills,
+regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hsit les
+croire tels.--Leur surprise n'tait pas moins grande (ni moins juste)
+que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutt froce
+qu'imposant, simplement vtu, couvert de poussire, nu jusqu' la
+camisole, et cette dernire elle-mme fort sale, de le voir, dis-je,
+plus redout que tous les sultans de leur connaissance.
+
+74. En effet, comme le leur tmoignaient tous les yeux, tout semblait
+attendre son signal. Habitues voir, comme une espce de divinit,
+le sultan couvert de pierreries, s'avanant avec la gravit impriale
+d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadme sur la queue), en un
+mot, entour de toute la pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas
+comment le pouvoir consentait une fois se passer de pompe.
+
+75. Johnson, voyant leur extrme dconvenue, leur donna, chemin
+faisant, et quoique peu initi dans les affections orientales,
+quelques lgres consolations. Pour Don Juan, qui tait bien autrement
+sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait, ou
+qu'alors il saurait bien en faire repentir l'arme russe. Ces paroles
+taient extravagantes, mais pourtant les dames y trouvrent un grand
+motif d'esprance; car toutes elles aiment l'exagration.
+
+76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques lgers baisers, elles
+s'loignrent pour le moment,--en attendant ce que dcideraient les
+coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin,
+ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos
+nombreux bonheurs, c'est une espce d'amortissement sur la condition
+de l'humanit.)--En mme tems leurs doux amis saisissaient leurs armes
+et se prparaient embraser une ville qui ne leur avait jamais fait
+le moindre mal.
+
+77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros
+lui-mme pour les apprcier en dtail; qui regardait la vie comme
+une souillure, et les gmissemens d'une nation expirante comme les
+murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats
+(pourvu que leurs efforts prvalussent la fin) que la femme et les
+amis de Job se souciaient de ses ulcres,--pouvait-il songer long-tems
+aux sanglots de deux femmes?
+
+78. Non certainement.--L'oeuvre de gloire se disposait; on allait
+entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant
+qu'Homre et eu ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu de
+dcrire la mort du fils de Priam, je serai forc de parler escalades,
+bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets et baonnettes,
+tous mots rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux gosier
+des muses.
+
+79. Immortel Homre! toi qui, malgr ta longueur, as charm toutes
+les oreilles, et, malgr ton peu d'tendue, toutes les gnrations, en
+maniant de ton bras potique ces armes auxquelles les hommes n'auront
+plus jamais recours ( moins, cependant, que la poudre canon n'ait
+pas la supriorit que lui supposent tous les potentats aujourd'hui
+ligus contre la jeune libert... Puissent-ils ne pas trouver en elle
+une nouvelle Troie!)
+
+80. Immortel Homre! j'ai maintenant peindre un sige o furent
+tus plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus
+expditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque.
+Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi
+ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible
+ruisseau de se comparer l'Ocan; mais au moins, nous autres
+modernes, vous galons-nous en matire de sang,
+
+81. Sinon potiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est la
+vrit, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse veuille
+dcrire tout ce qui va se passer, elle sera force de s'carter d'une
+trop rigoureuse fidlit. Dans un instant la ville sera attaque; de
+grandes actions vont avoir lieu;--comment les raconterai-je? coutez,
+ames immortelles de gnraux! Phbus se lve pour colorer vos dpches
+de ses rayons.
+
+82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins
+longues des morts et des blesss! Ombre de Lonidas, qui combattis
+si vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grce, hlas!
+tait envahie! commentaires de Csar, prtez-moi (pour me soutenir)
+une parcelle de vos _plissans_ rayons de gloire, si beaux, si varis
+pour l'oreille des muses!
+
+83. Quand j'appelle _plissante_ votre immortalit guerrire, je
+veux seulement rappeler que, par une triste ralit, il n'est pas de
+sicle, d'anne, et mme de jour qui ne fltrisse le nom d'un hros
+dvastateur; je veux seulement dire que si nous venons runir tous
+ses droits la reconnaissance des hommes, il devient aussitt un
+boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes cervels.
+
+84. Les mdailles, honneurs, rubans, galons ou broderies,
+n'appartiennent pas mieux l'homme immortel, que le manteau de
+pourpre la prostitue de Babylone. Les enfans sont passionns pour
+un uniforme comme les femmes pour un ventail, et le dernier goujat,
+revtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de la
+gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce que
+c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperoivent le vent_[236].
+
+[Note 236: Expression du Psalmiste.]
+
+85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_,
+parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication
+vous parat trop simple, dites qu'il se prcipite sur ses pas comme un
+brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer
+ce chant, avant que ma muse ne se sente fatigue. Le suivant, pour
+rveiller l'attention gnrale, va sonner en vole comme du haut d'un
+clocher de village.
+
+86. coutez, dans le silence de la froide et paisse nuit, le
+bourdonnement des armes se pressant rangs sur rangs! L, de lourdes
+masses se glissent, dans l'obscurit douteuse, le long des murs
+assigs et sur les bords du fleuve hriss de dfenses. Cependant les
+astres percent d'une faible lumire les vapeurs humides et condenses
+qui se roulent devant eux en bizarres guirlandes.--Bientt la fume de
+l'enfer doit tendre sur eux un plus impntrable manteau.
+
+87. Arrtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui,
+sparant alors la vie de la mort, glaa pour un instant le coeur de
+ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir.
+Un moment--et tout reparatra plein de vie! La marche! la charge! les
+cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et
+les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille.
+
+
+
+
+SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VII.
+
+
+L'ouvrage qui contient les dtails du sige d'Ismal tant fort peu
+rpandu en France, o cependant il a t imprim, nous en extrairons
+tous les passages que Byron a jugs dignes d'tre paraphrass. Il est
+intitul:--_Essai sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle
+Russie_. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais la ddicace en
+tant adresse l'empereur Alexandre, petit-fils de Catherine II, le
+lecteur est, par cela seul, averti de se tenir sur ses gardes. Malgr
+ce grave dfaut, c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le
+marquis de Castelnau) a lui-mme emprunt les circonstances du sige
+d'Ismal au manuscrit d'un lieutenant-gnral de Russie, qui avait
+fait cette campagne (le duc de Richelieu).
+
+STROPHE 9.
+
+Ismal est situe sur la rive gauche du bras gauche du Danube, peu
+prs quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille toises de
+tour. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 10.
+
+On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situ
+la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a t
+termin par un Grec. Pour donner une ide des talens de cet ingnieur,
+il suffira de dire qu'il fit placer les palissades perpendiculairement
+sur le parapet, de manire qu'elles favorisaient le feu des assigeans
+et arrtaient le feu des assigs. (_Ibid._)
+
+STROPHE 11.
+
+Le rempart en terre est prodigieusement lev, cause de l'immense
+profondeur du foss. Il n'y a ni ouvrage avanc ni chemin couvert.
+(_Ibid._)
+
+STROPHE 12.
+
+Un bastion de pierres, ouvert par une gorge trs-troite et dont
+les murailles sont fort paisses, a une batterie casemate et une
+barbette; il dfend la rive du Danube. Du ct droit de la ville est
+un cavalier de quarante pieds d'lvation, pic, garni de vingt-deux
+pices de canon, et qui dfend la partie gauche. (_Ibid._)
+
+STROPHE 13.
+
+Du ct du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne
+croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans
+le Danube. (_Ibid._)
+
+STROPHE 23.
+
+On s'tait propos deux buts galement avantageux par la construction
+de deux batteries sur l'le qui avoisine Ismal. Le premier, de
+bombarder la place, d'en abattre les principaux difices avec du canon
+de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la ville tant
+btie en amphithtre, presque aucun coup ne serait perdu. (_Histoire
+de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 24.
+
+Le second motif tait de profiter de ce moment d'alarme pour que la
+flottille, agissant en mme tems, pt dtruire celle des Turcs. Un
+troisime motif, et vraisemblablement le plus plausible, tait de
+jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager capituler.
+(_Ibid._)
+
+STROPHES 25, 26 ET 27.
+
+Une habitude blmable, celle de mpriser son ennemi, fut la cause du
+dfaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait
+agir promptement, et on ngligea de donner aux ouvrages la solidit
+qu'ils exigeaient. (_Ibid._)
+
+STROPHES 28 ET 29.
+
+Le mme esprit fit manquer l'effet de trois brlots; on calcula mal la
+distance, on se pressa d'allumer la mche, ils brlrent au milieu
+du fleuve, et quoiqu'il ft six heures du matin, les Turcs, encore
+couchs, n'en prirent aucun ombrage.
+
+1er _dcembre_ 1790. Cette opration manque, la flottille russe
+s'avana vers les sept heures; il en tait neuf lorsqu'elle se trouva
+ cinquante toises de la ville. (_Ibid._)
+
+STROPHES 30 ET 31.
+
+Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de
+mousqueterie pendant prs de six heures. Les batteries de terre
+secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades ne
+suffiraient pas pour rduire la place: on fit la retraite une heure.
+ peine la retraite des Russes fut-elle remarque, que les plus braves
+d'entre les ennemis se jetrent dans de petites barques et essayrent
+une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et leur tua
+plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lanon sauta
+pendant l'action, un autre driva par la force du courant et fut pris
+par l'ennemi. (_Ibid._)
+
+STROPHES 32 ET 33.
+
+On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes
+firent de mmorable dans cette journe; pour compter les hauts faits
+d'armes, pour particulariser toutes les actions d'clat, il faudrait
+composer des volumes. Parmi les trangers, le prince de Ligne se
+distingua de manire mriter l'estime gnrale. De vrais chevaliers
+franais, attirs par l'amour de la gloire, se montrrent dignes
+d'elle. Les plus marquans taient le jeune duc de Richelieu, les
+comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._)
+
+STROPHE 35.
+
+L'amiral de Ribas dclara en plein conseil que ce n'tait qu'en
+donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi;
+on lui opposa mille raisons auxquelles il rpondit par de meilleures.
+(_Ibid._)
+
+STROPHES 36, 37 ET 38.
+
+Il ne s'agissait que de dterminer le prince Potemkin; Ribas y
+russit. Tandis qu'il se dmenait pour l'excution du projet agr,
+on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12 dcembre,
+quatre-vingts pices de canon sur le bord du Danube, et cette journe
+se passa en vives canonnades. (_Ibid._)
+
+STROPHE 39.
+
+Le 13, une partie des troupes tait embarque; on allait lever le
+sige. Un courrier arrive; il est tmoin des cris de joie du Turc, qui
+se croyait la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part du
+prince, que le marchal Suwarow va prendre le commandement des forces
+runies sous Ismal. (_Ibid._)
+
+STROPHE 40.
+
+La lettre du prince Potemkin Suwarow est trs-courte; la voici
+dans toute sa teneur: Vous prendrez Ismal quel prix que ce soit.
+(_Ibid._)
+
+STROPHES 43 ET 44.
+
+Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant toute bride: on
+les prit pour des Cosaques; l'un tait Suwarow et l'autre son guide,
+portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du
+gnral. (_Ibid._)
+
+STROPHE 46.
+
+Les succs multiplis de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un
+enthousiasme gnral. (_Ibid._)
+
+STROPHE 47.
+
+Les choses prennent, le mme jour, une autre tournure; le camp se
+rapproche et s'tablit une porte de canon de la place; on prpare
+des fascines, on construit des chelles, on tablit des batteries
+nouvelles. (_Ibid._)
+
+STROPHES 48 ET 49.
+
+L'ame de Suwarow s'est communique l'arme; il n'est pas jusqu'au
+dernier goujat qui ne dsire d'obtenir l'honneur de monter l'assaut.
+(_Ibid._)
+
+STROPHE 50.
+
+La premire attaque tait compose de trois colonnes commandes
+par les lieutenans-gnraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les
+gnraux-majors Maurice Lascy, Thodore Meknop. Trois autres colonnes,
+destines la seconde attaque, avaient pour chefs le comte de
+Samolow, les gnraux lie de Bezborodko, Michel Kutusow; les
+brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupire. La troisime attaque, par eau,
+n'avait que deux colonnes sous les ordres des gnraux-majors Ribas
+et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (_Histoire de la
+Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHES 51, 52 ET 53.
+
+On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de
+guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils
+runirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exera les
+soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader;
+il enseigna aux recrues la manire de donner le coup de baonnette.
+Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines
+disposes de manire reprsenter un Turc. (_Ibid._)
+
+
+
+
+Chant Huitime.
+
+
+1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voil des jurons
+bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable
+lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent interprter le rve
+de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un tableau
+de ces objets, comme ils vont devenir son thme, il est juste de leur
+faire une invocation. Adressez-la Mars, Bellone, ce que vous
+voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.
+
+[Note 237: Jurons fort la mode dans les tavernes anglaises.]
+
+2. Tout tait prpar,--le feu, l'pe et les hommes qui allaient
+en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannire,
+l'arme, les nerfs et les muscles tendus, s'avanait pour le
+carnage,--et, vritable hydre humaine, allait souffler partout sur
+ses pas la destruction. Ses ttes taient autant de hros qui, peine
+tombs, taient remplacs par d'autres.
+
+3. L'histoire est oblige de prendre les choses en gros; mais
+peut-tre, si nous pouvions les considrer en dtail et faire la
+balance des pertes et des gains, dcouvririons-nous que la guerre
+n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en
+obtenir que de misrables conqutes. Il y a plus de saine gloire
+scher une seule larme qu' rpandre des mers de sang.
+
+4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction
+intrieure, tandis que l'autre, force de pompes, d'acclamations, de
+ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation qui
+souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignits, peut
+bien exciter l'envie ou l'admiration des tres corrompus; mais elle
+n'est, aprs tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant pour la
+libert, que la crcelle d'un enfant de meurtre.
+
+5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il
+n'en est pas ainsi de Lonidas et de Washington, dont tous les champs
+de bataille sont devenus autant de terres sacres, et qui n'ont pas
+dsol des mondes, mais assur l'existence des nations. Oh! que l'cho
+de ces noms semble doux l'oreille! et tandis que ceux des guerriers
+vulgaires surprennent ou tourdissent les hommes vains et serviles,
+les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu' ce que l'avenir
+ait reconquis la libert.
+
+6. La nuit tait obscure; un pais brouillard ne permettait de
+distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en
+arcades de vapeurs embrases, et reproduisant dans les eaux du Danube,
+comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille tait pouvante
+par le ronflement continu des voles et par le long fracas de chaque
+dtonation, bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet,
+les foudres du ciel nous pargnent, ou du moins nous frappent
+rarement;--celles de l'homme rduisent en cendres des millions
+d'hommes!
+
+7. La colonne destine tenter l'assaut avait peine devanc de
+quelques toises les batteries russes, que les musulmans s'veillrent
+en sursaut et rpondirent, sur le mme ton, la foudre des chrtiens.
+Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre et l'eau; on
+et cru, en voyant les lmens ainsi branls, qu'ils se livraient un
+sublime combat, et cependant les remparts d'Ismal flambaient comme
+l'Etna, quand il prend fantaisie l'inquiet Titan d'ternuer.
+
+8. Et dans le mme instant retentit comme le fracas des machines les
+plus homicides--l'norme cri de _Allah!_ portant dfi l'ennemi;
+fleuve, ville et rivages rptrent _Allah!_ et les nuages qui
+couvraient les combattans d'un dais pais vibrrent eux-mmes au
+nom de l'ternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer
+_Allah! Allah! Hu!_[238]
+
+[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des
+musulmans; ils appuient long-tems sur la dernire syllabe, ce qui
+produit un effet trange et terrible.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+9. Les colonnes s'branlaient toutes en mme tems; mais dj
+commenaient tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles,
+conduisaient l'attaque du ct de l'eau. Ils taient conduits
+par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier
+l'preuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth
+nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est
+la soeur de Christ, et ce jour-l on peut dire qu'elle se comporta
+comme en terre sainte.
+
+[Note 239: Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans
+l'excution de tes vues, est l'homme arm pour un meurtre
+mutuel;--oui, le carnage est ta fille.
+
+ WORDSWORTH, _Ode d'action de grces_.
+]
+
+[Note D: C'est--dire celui _de la Divinit_. Voil, pour le
+meurtre, une gnalogie prfrable toutes celles que l'on doit
+notre premier hraut-d'armes. Qu'et-on dit si quelque indpendant lui
+avait donn une pareille famille?
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+
+M. A. P., scandalis de ces derniers mots, ajoute: Lord Byron
+_affecte_ d'ignorer ici jusqu'o remonte l'origine potique de la
+guerre. Je serais plutt dispos croire que M. A. P. _affecte_ ici
+de connatre cette _origine potique_, laquelle connaissance, aprs
+tout, n'a pas un rapport bien vident avec la rflexion sense de Lord
+Byron.]
+
+10. Le prince de Ligne fut bless au genou; le comte _Chapeau-Bras_
+aussi reut une balle entre le chapeau et la tte, et la preuve que
+cette tte tait aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle
+demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne
+peuvent vouloir aucun mal une cervelle parfaitement lgitime.
+_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?
+
+11. Et comme le gnral de brigade Marcow insistait pour qu'on spart
+_le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens de naissance
+vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traner et demander
+un peu d'eau des oreilles sourdes;--le gnral Marcow, dis-je, en
+prouvant ainsi son extrme sympathie pour les hommes de rang, eut
+lui-mme la jambe emporte.
+
+12. Trois cents canons jetaient leur mtique, et trente mille
+mousquets lanaient une grle de pilules, afin d'obtenir un bon
+coulement sanguin. mortalit! tu as bien tes relevs mensuels de
+dcs, tes pestes, tes famines, tes mdecins, qui sans cesse, comme
+les grillots[240], bourdonnent nos oreilles les maux passs, prsens
+et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable l'image exacte
+d'un champ de bataille.
+
+[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des
+mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas
+oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appels en anglais
+_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri
+comme un prsage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est charg de
+la mme mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette raison
+on surnomme _oiseau de la mort_.]
+
+13. L se succdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu' ce que
+la multiplicit des agonies endurcisse le coeur de quiconque vient
+ les contempler.--Hurler, se traner dans la poussire, rouler dans
+leur orbite des yeux entirement blancs, telle est la rcompense de
+plusieurs milliers d'hommes de toutes les ranges et de toutes les
+files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le droit
+de porter, dans la suite, un ruban sur leur poitrine.
+
+14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande
+chose;--songez l'avantage d'tre, dans sa vieillesse, entretenu aux
+frais de _votre bon roi_; une lgre pension branle la philosophie de
+plus d'un sage, et, de plus, les hros sont seuls destins fournir
+aux potes des inspirations, ce qui vaut encore mieux. Ainsi donc,
+l'esprance de voir la posie redire ternellement vos campagnes, et
+celle d'obtenir une demi-solde viagre, font que le genre humain vaut
+bien la peine d'tre dtruit.
+
+15. Les troupes dj dbarques s'avancrent pour prendre une batterie
+sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus bas
+un instant aprs eux, firent aussitt leurs efforts pour lutter
+d'activit avec leurs camarades; ils taient grenadiers. Ils
+grimprent un un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein
+de leur mre) sur les palissades et les retranchemens, conservant
+toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.
+
+16. Et rien de plus admirable; car le feu tait si vif, que si le
+rouge Vsuve et avec ses laves renferm toutes sortes de machines, de
+fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant dployer plus de furie. Un
+tiers des officiers fut terrass; cet incident n'tait pas un prsage
+de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les chasseurs
+sont renverss, les chiens sont bientt en dfaut.
+
+17. Mais ici je laisserai le mouvement gnral pour m'attacher aux pas
+glorieux de notre hros. Il doit cueillir des lauriers spars, et,
+pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille hros,
+tous galement dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou de
+rclamer une lgie, ce dtail formerait un assommant lexicon de
+gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.
+
+18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre la gazette,--qui
+sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil
+dans les fosss, les champs; partout enfin o leurs ames ont, pour
+la dernire fois, senti le poids de leur enveloppe matrielle.--Trois
+fois heureux celui dont le nom a t correctement crit dans la
+dpche. Je sais un homme dont on a rappel la mort sous le nom de
+_Grove_, et qui rellement s'appelait _Grose_[241].
+
+[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je
+me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, un de mes
+amis:--Voil la gloire, lui dis-je: un homme est tu, son nom est
+Grose, on l'imprime Grove. J'avais t au collge avec le dfunt;
+c'tait un homme spirituel et fort aimable, dont on recherchait la
+socit cause de sa finesse, de son enjouement et de ses _chansons
+boire_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent
+de toutes leurs forces, sans savoir quel tait l'endroit o ils se
+trouvaient pour la premire fois, ignorant encore mieux le point vers
+lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient
+aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, touffaient et donnaient
+assez de preuves de valeur pour mriter eux deux seuls les frais
+d'un entier bulletin.
+
+20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de
+milliers d'hommes morts ou mourans:--tantt gagnant quelques pieds de
+terrain plus rapprochs d'un vieil angle que toute l'arme s'efforait
+d'emporter; tantt reculant devant le feu non interrompu qui tombait
+sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se ft coul en
+pluie: chaque instant ils trbuchaient sur un compagnon bless, qui
+se dbattait au milieu de son sang.
+
+21. C'tait pour Don Juan le premier des combats, et bien que le
+tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide
+obscurit, alors que le coeur ne s'enflamme pas comme sous les votes
+d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frmir, plir,
+ou contempler, en soupirant aprs le jour, les lourds nuages paissis
+comme un empois sur l'immensit des cieux, cependant il eut le courage
+de ne pas prendre la fuite.
+
+22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'et fait? On
+a vu et l'on voit encore des hros qui n'ont gure commenc mieux,
+ou moins mal. Frdric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la
+premire et la dernire fois[242]. La plupart des mortels sont comme
+un cheval, un faucon ou bien une jeune marie; aprs une affaire
+chaude, ils s'habituent leur nouvel tat et combattent ensuite comme
+des diables pour leur solde ou pour les politiques.
+
+[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagne
+par les Prussiens, mais Frdric ne fut pas tmoin de sa victoire; il
+s'tait loign ds les premiers coups de canon.]
+
+23. Juan tait ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome
+Erse, Irlandais ou peut-tre _Punique_[243] (car les antiquaires,
+en fixant le niveau du tems lui-mme qui nivelle toutes choses, les
+Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage de
+Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique
+tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une
+autre, mais elle n'a rien de national[245]),
+
+[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent leur
+le. On connat les nombreuses hypothses des Irlandais pour expliquer
+l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, aux
+Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont mme t jusqu' prtendre que
+le latin n'tait qu'une corruption du vieil irlandais.]
+
+[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.]
+
+[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+24. Juan, dis-je, tait un _consomm de jeunesse_, une crature
+incapable de rsister ses premires impulsions, un enfant de posie.
+Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) la
+sensation de la volupt, et demain, s'il s'agissait de dtruire, on
+le voyait occuper ses loisirs avec la mme activit, dans la bonne
+compagnie de ceux qui ne se livrent qu' des batailles, des siges et
+autres semblables parties de plaisir.
+
+25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattt ou qu'il
+aimt, c'tait dans ce que nous appelons _les meilleures intentions_,
+espce de _carte_ que se propose bien de _retourner_ tout le genre
+humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes.
+Ainsi nous entendons l'homme d'tat, le hros, la prostitue et
+l'homme de robe, quand le peuple s'inquite de leurs projets, opposer
+ toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel malheur que
+l'enfer soit pav de ces intentions[246]!
+
+[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pav de
+bonnes intentions_.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+26. Il m'est venu dernirement en pense que le pav de l'enfer--(si
+toutefois il est ainsi fait)--devait tre aujourd'hui bien us, non
+parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes intentions_ aurait
+t sauv, mais plutt par la multitude de ceux qui, l'ayant travers
+sans pouvoir en allguer de semblables, ont balay et emport le
+ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons
+parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].
+
+[Note 247: La plus grande et la mieux claire des rues de
+Londres; celle dont les larges pavs sont le plus continuellement
+fatigus.]
+
+27. Juan, par l'un de ces tranges hasards qui souvent sparent, dans
+leur hideuse carrire, le guerrier du guerrier, et comme les plus
+chastes pouses, quand, la fin de la premire anne conjugale, elles
+quittent les plus constans maris du monde, Juan, dis-je, par l'un de
+ces bizarres tours de la fortune, s'tait trop imprudemment avanc, et
+aprs avoir, pendant un certain tems, charg et dcharg son fusil, il
+s'aperut qu'il tait seul et que ses compagnons avaient disparu.
+
+28. Je ne sais comment tait arrive la chose.--Peut-tre le plus
+grand nombre avait-il t tu ou bless, tandis que les autres avaient
+rtrograd droite. Csar lui-mme fut jadis confondu par un pareil
+mouvement, quand, la vue de toute son arme, pourtant si intrpide,
+il ramassa un bouclier et finit par ramener au combat ses fiers
+Romains.
+
+29. Juan, n'ayant pas de bouclier ramasser et d'ailleurs n'tant
+pas un Csar, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir pour
+qui, eut peine remarqu son isolement qu'il s'arrta une minute, et
+peut-tre aurait-il d s'arrter plus long-tems. Ensuite, tel qu'un
+ne (ici ne vous scandalisez pas, benot lecteur, puisque le grand
+Homre lui-mme n'a pas jug cette similitude indigne d'Ajax, Juan la
+prfrera peut-tre quelque autre plus nouvelle),
+
+30. Ensuite, comme un ne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y
+a de singulier, sans regarder derrire lui. Mais, voyant flamber, tel
+que le jour sur les montagnes, un feu assez clatant pour aveugler
+ceux qui tremblent la vue d'un combat, il s'gara en cherchant un
+sentier qui lui permt de runir son bras et ses efforts ceux du
+corps d'arme dont la majeure partie n'tait dj plus que cadavres.
+
+31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps,
+ni le corps lui-mme qui avait absolument disparu,--les dieux savent
+comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble
+louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas
+incroyable qu'un jeune garon avide de gloire s'obstine marcher en
+avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)
+
+32. N'apercevant ni commandant ni commands, et laiss, comme un jeune
+hritier, libre d'aller--il ne savait o,--sans lisires; de mme
+que les voyageurs suivent travers marais et fougres un _ignis
+fatuus_[248], ou que les naufrags se rfugient sous la premire hutte
+qui se prsente leurs regards, Juan, suivant les inspirations
+de l'honneur et de son nez, se prcipita vers l'endroit o le plus
+violent feu annonait des ennemis plus nombreux.
+
+[Note 248: Feu follet.]
+
+33. Il ne savait o il allait, et s'en souciait fort peu; il tait
+perdu, exaspr; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses
+veines,--en un mot, son esprit tait la hauteur du moment, comme
+cela arrive aux ttes ardentes. Il courut o l'on voyait et entendait
+le feu le plus vif, o les plus normes canons formaient les plus
+longues dtonnations, tandis que la terre et les airs
+taient galement branls, frre Bacon, par ta dcouverte
+philanthropique[249].
+
+[Note 249: C'est ce moine qu'on attribue la dcouverte de la
+poudre canon.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+34. Tout en s'avanant, il vint se retrouver au milieu de ce qui
+avait t la seconde colonne, commande par le gnral Lascy,
+et maintenant rduite, comme un lourd volume (mais avec moins
+d'extension), en un extrait agrable de hros. Il prit gravement sa
+place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et
+leurs armes redoutables braqus contre le glacis.
+
+35. Justement ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait
+retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrire quelques pas
+au lieu de s'lancer par la gueule de la mort dans le fond des
+diaboliques cavernes. Johnson tait, d'ailleurs, un garon plein
+d'exprience; il savait quand et comment il tait propos de fuir et
+d'avancer, et jamais il ne s'loignait que pour revenir la charge
+avec plus d'avantage.
+
+36. Ainsi, quand il vit morts, ou prs de l'tre, tous les hommes de
+son peloton, tous, except Don Juan,--franc novice, dont la valeur
+vierge encore ne pouvait pas se dmentir, attendu son ignorance du
+danger (cette vertu, semblable la tranquille innocence, inspire
+toujours une fermet calme et intrpide),--Johnson recula un peu, afin
+de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au milieu
+des ombres de cette valle de mort_[250].
+
+[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]
+
+37. L, un peu l'abri des balles qui pleuvaient des bastions,
+batteries, parapets, remparts, murailles, fentres, maisons;--car,
+dans cette vaste ville, presse par une chrtienne soldatesque, il
+n'tait pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattt comme le
+diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, puiss
+compltement par des obstacles qu'ils avaient rencontrs dans leur
+battue.
+
+38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivrent son
+appel; bien diffrens en cela des _esprits du vaste abme_, que
+vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger
+ quitter leur sjour[251]. Leur motif tait l'incertitude dans
+laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer devant les boulets
+ou les bombes. Ils obissaient encore cette impulsion singulire,
+qu'en fait de guerre ou de religion tous les hommes reoivent, comme
+un troupeau de moutons, de celui qui se trouve la tte.
+
+[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, premire partie.]
+
+39. Par Jupiter! c'tait un bon compagnon que Johnson, et bien que
+son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille,
+cependant nous ne sommes pas prs de revoir, sous le soleil, un homme
+qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expdiant son homme,
+inbranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans
+la mme direction pendant plusieurs mois de suite. Il tait bien rare
+qu'il changet de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il ft le
+moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.
+
+[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connat les vents moussons
+priodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent
+l'anne. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: Il tuait son
+homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il souffle des
+mois entiers. Puis en note il dit: _Le missoun, vent de l'Arabie
+dserte_.]
+
+40. Ainsi, il ne s'tait loign que par rflexion. Il savait qu'il
+allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposs repousser
+ces misrables apprhensions qui, comme le vent, troublent les
+estomacs les plus hroques. Les hros, il est vrai, ferment souvent
+trop tt leurs paupires; mais tous cependant ne sont pas aveugles, et
+quand ils considrent la mort sans intermdiaire, ils se retirent un
+peu, uniquement pour reprendre haleine.
+
+41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour
+revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_
+tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si
+terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression
+fort lgre; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses
+compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent sa suite
+au milieu du feu le plus violent.
+
+[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_,
+acte III, scne Ire. Mais la seule crainte de quelque chose aprs
+la mort--cette contre non dcouverte, des rives de laquelle nul
+voyageur ne revient, arrte la volont.
+
+ Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacre
+ Qui dfend son _passage_ et sige son entre, etc.
+
+ (DUCIS.)
+]
+
+42. Hlas! ils trouvrent une seconde fois ce qui, la premire, leur
+avait paru assez effrayant pour les dcider la fuite, malgr ce que
+le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimres d'immortalit
+qui stimulent un rgiment (sans compter la solde quotidienne d'un
+schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils obtinrent donc, leur
+retour, le mme bon accueil, que les uns et les autres regardrent
+comme un accueil _infernal_[254].
+
+[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_,
+bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce peu
+prs de mme en anglais.]
+
+43. Ils tombrent aussi nombreux que les moissons sous la grle, les
+prs sous la faux et les bls sous la faucille; se chargeant ainsi de
+justifier cette vieille et triviale vrit, que la vie de l'homme a la
+fragilit de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries turques
+les criblaient comme un flau, ou bien un bon boxeur, et les plus
+braves d'entre eux, rduits en capilotade, tombaient sur leur tte
+avant d'avoir pu lcher un coup de fusil.
+
+44. Placs derrire les traverses[255] et les flancs des bastions, les
+Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers comme
+des flots d'cume frapps par le vent. Cependant (Dieu sait comment!)
+le destin, qui comprend les villes, les nations et les mondes dans
+ses capricieuses rvolutions, permit qu'au milieu de tous ces
+divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient tenu
+bon gagnassent le talus intrieur du rempart.
+
+[Note 255: Retranchemens forms entre deux ouvrages de
+fortifications.]
+
+45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montrent avec
+vivacit; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la
+flamme, semblable la poix ou la rsine, pleuvait aussi bien en haut
+qu'en bas. Ainsi il et t difficile de dcider lesquels taient plus
+prudens de ceux qui d'abord avaient hiss sur le parapet leurs figures
+martiales, ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire un
+aussi bel acte de courage.
+
+46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperurent qu'un accident ou
+une bvue protgeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn grec
+ou turc avait dispos les palissades, comme vous seriez tonn de les
+observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien qu'ils
+soient infrieurs notre Gibraltar). Ces palissades taient justement
+plantes au milieu du parapet,
+
+47. De sorte que sur tous les cots il restait neuf ou dix pas o l'on
+pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du moins
+qui vivaient encore, un prcieux avantage; ils purent former une
+seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa bien
+mieux, ils parvinrent rompre les palissades, qui n'taient gure
+plus hautes que des pis de bl[256].
+
+[Note 256: Elles n'taient leves qu' deux pieds du talus.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en
+pareil cas, les prtentions la primaut font souvent clater de
+mortelles querelles entre amis comme entre allis. Par exemple, il
+faudrait qu'un Anglais et bien de l'audace, et qu'il ne craignt pas
+de mettre une rude preuve la patience partiale de John Bull, pour
+prtendre que Wellington s'tait laiss battre Waterloo;--cependant
+les Prussiens disent la mme chose;--
+
+49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait
+combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'taient pas arrivs assez
+ tems pour jeter la terreur dans le coeur de ceux qui jusqu'alors
+avaient combattu comme des tigres affams, le duc de Wellington aurait
+cess de faire un talage de ses ordres et de toucher ses pensions,
+les plus fortes dont fassent mention nos annales.
+
+50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car
+s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems
+encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter l'oreille
+que les peuples, tt ou tard, consentiront tre les plus forts. La
+plus mchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur qui l'a
+maladroitement attele de manire la blesser,--et la multitude se
+lasse de suivre toujours l'exemple de Job.
+
+51. D'abord elle gromle[257], puis elle jure, puis, comme David,
+elle lance de faibles cailloux contre le gant; enfin, elle saisit
+les armes auxquelles les hommes ont recours quand le dsespoir ravit
+ leur coeur une partie de sa flexibilit, et alors _viennent les
+tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront
+encore, et je leur dirais: Fuyez loin de nous, si je n'avais pas
+prvu que cette rvolution seule peut sauver la terre d'une souillure
+infernale[258].
+
+[Note 257: Cette expression est, je le sais, familire; mais elle
+est du bon vieux franais: elle est bien autrement pittoresque que
+_murmurer_; enfin, elle est la traduction prcise du mot anglais _it
+grumbles_.]
+
+[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante:
+_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette prdiction.
+Cela est mchant.]
+
+52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des
+premiers s'tait lanc sur les murs d'Ismal notre jeune ami Don
+Juan, comme s'il et t lev au milieu de pareilles scnes:--elles
+taient cependant toutes nouvelles pour lui, et je voudrais pouvoir
+dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la gloire, quelquefois
+si dvorante, s'tait empare de lui,--bien qu'il et une ame
+gnreuse, le coeur sensible et les traits fminins.
+
+53. Il tait donc sur la brche,--lui qui, depuis son enfance, avait
+repos comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien montrer
+quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans la premire
+position tait son lyse. Il aurait pu facilement supporter la
+terrible preuve laquelle Rousseau engage les amantes inquites
+nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort de vos bras_. Il
+est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles conservaient leurs
+charmes,
+
+54. moins qu'il n'y ft contraint par la destine, les flots, les
+vents ou la parent, tous obstacles de la mme espce. Or maintenant,
+le voil dans un endroit--o tous les liens forms par la socit
+cdent au fer et la flamme: _lui_ dont le corps mme tait tout
+ame, entran par les destins ou l'occasion, ce tyran des plus grands
+coeurs, exaspr par le moment et les lieux, il se prcipite dans la
+lice, comme un cheval de race frapp de l'peron.
+
+55. Et quand il trouve quelque rsistance, son sang bouillonne comme
+celui du coursier devant une porte cinq barres, une double dfense
+ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus
+compter que sur sa lgret, pour se garantir d'une mort assure.
+Juan, de loin, avait en horreur la cruaut; ainsi tous les hommes,
+avant d'tre irrits, dtestent-ils le sang;--mais Juan avait cela
+de plus, qu'il tressaillait mme aussitt qu'il entendait un plaintif
+gmissement.
+
+56. Le gnral Lascy, qui, dans le mme moment, tait serr de prs,
+ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens runis qui
+tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens
+ Juan qui se trouvait le plus prs de lui; il ajouta mme qu'il
+esprait prendre bientt la ville. Car il croyait s'adresser non pas
+ quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de Pistol[259], mais
+bien un jeune Livonien.
+
+[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxime partie.
+Voyez acte 5, scne 3.]
+
+57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait
+l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute rponse il
+fit une inclination au gnral qui paraissait avoir le droit de lui
+commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses
+toiles, ses mdailles et son pe ensanglante, lui parler d'un air
+de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire un
+officier de haut rang.
+
+58. L'entretien ne se prolonge gure entre deux hommes qui n'ont pas
+un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille
+ou d'un sige, une infinit de bruits interrompent le dialogue, et
+plusieurs crimes sont excuts avant qu'un mot ait frapp l'oreille.
+Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, viennent vous
+saisir, les plaintes, les sanglots, les prires, les imprcations et
+les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles une conversation
+suivie.
+
+59. Voil comment tout ce que nous venons de rapporter en deux longues
+octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas d'excrables
+crimes qui n'aient cherch se faire comprendre dans ce moins d'une
+minute. Le canon lui-mme assourdi au milieu de cette scne d'horreur
+cessa de frapper l'oreille, et l'on et aussi bien saisi le chant des
+linottes que les clats de son tonnerre, tant tait effroyable la voix
+gnrale de la nature humaine l'agonie.
+
+60. La ville est force.--Oh! ternit!--_Dieu fit les champs, et
+l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence me ranger de
+son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive,
+toutes les villes en un mot dont les hommes ont gard le souvenir
+ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je mdite le prsent et le
+pass, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de retraite.
+
+61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes)
+dont on envie gnralement la vie et la mort fortunes; de tous les
+grands noms qui blouissent nos regards, le plus heureux fut sans
+contredit le gnral Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais
+il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence
+longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds
+dserts.
+
+[Note 260: Boon, personnage historique, gnral amricain, devenu
+sauvage par choix, qui a fond le premier tablissement du Kentucky.
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude.
+La sant ne le quitta pas;--son asile est dans les dserts rarement
+franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la
+mort[261] mme finit par tre de leur choix plutt que la vie, nous
+devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scnes qui
+les environnent, en appelant de leurs voeux ce qu'ils avaient en
+horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me
+contenter de dire que Boon vcut en chasseur jusqu' l'ge de
+quatre-vingt-dix ans,
+
+[Note 261: La mort, c'est la libert. Tout, dans les villes,
+respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux
+entraves de la vie; mais dans les dserts, o tout rappelle la mort
+et la libert, l'homme perd naturellement peu peu la crainte de la
+mort. Telle est ici, je pense, la pense de Byron.]
+
+63. Et que, chose plus trange, il acquit ainsi de la renomme (pour
+laquelle les autres hommes se dciment vainement), et de cette
+_bonne_ renomme, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de
+taverne;--simple, calme, vritable antipode de l'infamie, et qui n'a
+rien redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il
+resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore
+l'homme de Ross, devenu sauvage[262].
+
+[Note 262: Voyez Pope, sur l'homme de Ross.
+
+ (_Note de M. A. P._)
+]
+
+64. Il est vrai qu'il s'loigna des hommes mme de sa premire patrie,
+quand ils vinrent btir sous l'obscurit de ses arbres,--qu'il alla
+chercher, plusieurs centaines de milles au-del, une terre moins
+surcharge de maisons et beaucoup plus commode.--La civilisation a cet
+inconvnient, qu'on ne peut jamais trouver quelqu'un qui on plaise
+ou qui lui-mme vous plaise; mais toutes les fois qu'il trouva l'homme
+individuel, il montra toute la sympathie dont jamais homme put tre
+susceptible.
+
+65. Et, d'ailleurs, il n'tait pas seul: autour de lui s'levait une
+tribu de champtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non encore
+dessills ne dcouvraient jamais de satit dans le monde. Jamais
+l'pe ou le chagrin n'avaient imprim leur passage sur leurs fronts
+sereins, et jamais le plus lger froncement ne voilait, en ces
+lieux, la beaut de la nature ou des hommes.--Les libres forts
+garantissaient leur libert et donnaient toutes leurs sensations
+une fracheur comparable celle que l'on respire sous un arbre ou aux
+bords d'un torrent.
+
+[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme
+le prouve la strophe suivante.]
+
+66. Ils taient bien autrement grands, agiles et robustes, que les
+ples avortons de vos cits mesquines, parce que les soins ni les
+soucis n'avaient jamais fltri leurs penses. Les arbres verts, tel
+tait leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne
+leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les rduisait
+pas singer ses difformes caprices. Ils taient simples, mais non
+sauvages, et leur butin (car ils en faisaient rellement) ne servait
+pas payer des bagatelles.
+
+67. Le mouvement prsidait leurs journes, le sommeil leurs nuits,
+et l'enjouement tous leurs travaux. Leur nombre n'tait encore ni
+trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de
+pntrer dans leurs coeurs. La convoitise dvorante, la magnificence
+insatiable n'avaient aucune proie saisir chez des indpendans
+forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des bois
+taient-elles toujours sereines et paisibles.
+
+68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens
+ tes ineffables joies, civilisation! aux suaves consquences des
+grandes socits, la guerre, la peste, le dsolant despotisme, les
+royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des
+millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des pisodes comme le
+boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des
+tableaux comme la prise d'Ismal.
+
+69. La ville est force: d'abord, une colonne parvient se frayer une
+route ensanglante;--puis une seconde. La fumante baonnette et l'pe
+flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prires des enfans
+et des mres semblent, quelque distance, devoir monter jusqu'au
+ciel.--Des nuages sulfureux plus pais touffent le souffle du matin
+et celui des hommes; cependant les Turcs perdus disputent encore pied
+ pied la possession de leur ville.
+
+70. Kutusow, le mme qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu
+efficace de la neige et des glaces) Napolon sur son chemin audacieux
+et ensanglant, Kutusow tait, justement alors, oblig de reculer.
+C'tait un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour rire en
+prsence de ses amis comme de ses ennemis, quand mme il s'agissait
+de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il parat que ses
+saillies ne furent pas fort bien accueillies.
+
+71. Il s'tait jet dans un foss, dont la bourbe fut bientt honore
+par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: ils
+montrent jusqu'au bord du parapet; mais l se terminrent leurs
+succs: les musulmans les rejetrent tous dans le foss, et parmi les
+morts on eut surtout regretter le gnral Ribaupierre.
+
+72. Heureusement quelques troupes perdues, aprs avoir long-tems err
+sur le fleuve, taient descendues terre, dans un endroit o elles se
+trouvaient entirement gares. Aprs avoir march aveuglment et
+l dans l'obscurit, elles parvinrent, au lever du jour, devant ce
+parapet, qui parut leurs yeux comme un portail.--Sans ce hasard, le
+gai et illustre Kutusow se serait couch o reposent encore les trois
+quarts de sa colonne.
+
+73. Ces troupes s'tant donc avances rapidement sur le rempart,
+aprs la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans
+dsesprs[264] de Kutusow se nuanaient, comme les camlons, d'une
+lgre teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la porte
+appele _Kilia_ aux groupes de hros dsappoints qui se tenaient
+ quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, les genoux
+enfoncs dans une bourbe auparavant gele, mais alors transforme en
+un marais de sang humain.
+
+[Note 264: _Forlorn of hopes_, privs d'esprance. Cette
+expression rpond aussi celle d'_enfans perdus_ de l'arme.]
+
+74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie
+peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossires
+erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la gographie ou
+la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre cheval,
+et, d'ailleurs, ils ne sont pas prcisment des _dilettanti_ en
+topographie de forteresse; s'tant donc prcipits partout o il plut
+ leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taills en pices.
+
+75. Leur colonne, malgr le feu continuel des batteries turques,
+tait parvenue au haut des remparts, et ds-lors elle se croyait
+naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer
+de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques
+s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord song la retraite que pour
+les attirer sous les angles de deux bastions, et de l ils revinrent
+la charge sur les trop confians chrtiens.
+
+76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux
+vques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, ds les premiers rayons du
+jour, furent tous accabls, et sans doute se plaignirent alors d'avoir
+reu la vie si courts termes.--Mais ils moururent sans frmir ou
+rtrograder, ayant mme eu soin de disposer leurs carcasses amonceles
+en chelles, sur lesquelles montrent le lieutenant-colonel Yesousko,
+suivi du brave bataillon de Polouzki.
+
+[Note 265: Allusion l'anecdote de l'vque Jocelyn qui, en 1821,
+fut surpris, Londres, enferm _flagrante delicto_ avec un giton de
+la garde royale.]
+
+77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il
+ne put rien en faire, attendu que lui-mme fut frapp par certains
+musulmans qui ne voulaient pas encore consentir la destruction de
+leur patrie. Les murailles taient emportes, mais il tait toujours
+impossible de deviner laquelle des deux armes serait vaincue. On
+rpondait aux coups par des coups; on disputait le terrain pouce
+par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient de
+reculer.
+
+78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous
+remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que
+peu de cartouches aux soldats destins se couvrir de gloire.
+Quand l'affaire ne peut se dcider qu' la pointe de la brillante
+baonnette, et qu'il est ncessaire de se prcipiter en avant, les
+soldats, n'coutant que leur amour de la vie, se contentent de faire
+simplement feu une folle distance.
+
+79. Enfin s'opra la jonction des gens qui essayaient de gravir une
+seconde fois le sommet fcond en trpas des remparts, avec ceux qui
+marchaient sous les ordres du gnral Meknop (mais ce dernier n'tait
+pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, succomb pour
+avoir t mal second). Malgr la sublime rsistance des Turcs,
+le bastion fut emport, et le sraskir ne la dfendit qu' un prix
+extrmement cher.
+
+80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancs, lui
+offrirent quartier, mot qui sonne mal l'oreille des sraskirs, ou
+qui, du moins, ne sduisit pas celles du gnreux Tartare. Il mourut
+digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier martyr.
+Un officier anglais, s'tant approch pour le faire prisonnier, eut
+tout sujet de s'en repentir.--
+
+81. Pour toute rponse sa proposition, il reut un coup de pistolet
+qui le renversa mort. Aussitt, et sans le moindre retard, les autres
+firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans mtaux auxquels,
+en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une tte ne
+fut pargne;--trois mille musulmans perdirent la vie, et seize
+baonnettes percrent en mme tems le sraskir.
+
+82. La ville est prise,--mais pied pied.--Partout la mort s'enivre
+de sang; il n'est pas une rue o ne lutte quelque coeur dsespr pour
+ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici la guerre
+prfre son art destructeur des expdiens plus destructeurs encore,
+et la chaleur du carnage, telle que la vase chauffe par le soleil
+sur les bords du Nil, engendre les formes varies des plus monstrueux
+crimes.
+
+83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps
+lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tte du serpent dont,
+grce ve, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes.
+Vainement il se dbattit, jura, frappa et demanda secours en criant
+comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux serpens
+dont on parlait autrefois, ne lcha pas son heureuse prise.
+
+84. C'tait celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant
+oppress par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'tait attach au
+tendon de la plus dlicate structure (celui qu'une muse ancienne ou
+quelque bel-esprit moderne a dsign, Achille, par ton nom): la dent
+pntra profondment, et ne l'abandonna pas mme avec la vie;--car
+(mais c'est peut-tre un mensonge) on assure que la jambe vivante
+trana long-tems encore aprs elle la tte spare de son tronc.
+
+85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta
+boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aigu et plus
+longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides et
+des oprs. Le chirurgien du rgiment ne put gurir cette blessure,
+et peut-tre faut-il plutt l'en blmer que la tte de cet ennemi
+invtr, qui avait peine consenti lcher prise aprs avoir
+elle-mme t divise de son cadavre.
+
+86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un vritable
+pote d'viter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en effet,
+aussi peu d'art sacrifier la vrit dans les vers que dans les
+ouvrages de prose, moins qu'on n'y soit forc par cette routine
+habituelle qu'on appelle diction potique, et par cette odieuse ardeur
+du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameon pour pcher les
+ames.
+
+87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un
+musulman qui dpose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme
+roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole
+ne rvlera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement
+retentissent les hurlemens de victoire, pousss par les accourans
+Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore rpt par celui
+du vainqueur.
+
+88. La baonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en
+tous lieux prodigues. Telle, quand l'anne, son dclin, dtache
+et roule la feuille carlate des arbres, la fort elle-mme s'incline
+sous les coups de la ple et mugissante atmosphre, ainsi dj
+chancelle la cit prive de ses meilleurs et de ses plus aimables
+soutiens; elle tombe, mais en clats vastes et imposans, et telle que
+les chnes dracins avec tous leurs mille hivers.
+
+89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention
+d'tre terrible. Telle qu'on la voit, la destine humaine, parseme de
+bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! fconde en divertissemens
+mlancoliques, et n'en citer que d'une espce serait s'exposer
+endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou
+ennemis, j'ai rsolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il est;
+
+90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque
+chose de _rafrachissant_, comme on affecte de dire en ces jours
+suaves et pharisaques, si fconds en expdiens mielleux et insipides.
+Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brles
+par le vent des conqutes et de leurs consquences, du reste si
+prcieuses et si belles dans un pome pique.
+
+91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immols, un
+groupe encore chaud de femmes gorges (elles taient venues chercher
+un asile en cet endroit) tait capable d'attendrir ou de glacer les
+bons coeurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une jeune fille
+de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant
+au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.
+
+92. Les yeux et les glaives tincelans, deux horribles Cosaques
+poursuivaient cet enfant dplorable. Prs d'eux, la bte froce, qui
+remplit de ses hurlemens la sauvage Sibrie, avait des sentimens purs
+et polis comme le diamant taill;--l'ours tait civilis, le loup
+rempli de commisration. Et qui devons-nous ici accuser? le naturel
+de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens
+imaginables pour donner leurs sujets la rage de _la destruction_?
+
+93. Au-dessus de sa petite tte tincelaient dj leurs sabres; ses
+beaux cheveux boucls se redressaient d'pouvante, tandis que sa face
+restait cache sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperoit une
+lueur de ce triste tableau; je ne rpterai pas ce qu'il dit alors,
+afin de ne pas choquer les _oreilles bien leves_; mais ce qu'il
+fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands,--excellente manire de
+raisonner avec des Cosaques.
+
+94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'paule de l'autre, et les
+envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des
+blessures mrites si juste titre, et pour calmer leur rage et leur
+frocit dues. Mais bientt sa colre s'apaisa en considrant les
+joues ples et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du
+funeste monceau qui devait lui servir de tombe.
+
+95. Elle tait froide comme ceux dont on la sparait; une lgre trace
+de sang qui sillonnait son visage annonait combien peu s'en tait
+fallu qu'elle ne partaget le sort de sa famille. Le mme coup qui
+avait immol sa mre l'avait elle-mme effleure, et avait dpos sur
+son front une ligne de pourpre, seul lien qui l'unt encore tout ce
+qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait pas reu d'autre atteinte.
+Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, les porta sur
+Juan.
+
+96. Au mme instant leurs regards se dilatrent en se fixant l'un sur
+l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mlange de peine, de plaisir,
+d'esprance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir pu
+la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la dfendre aussi
+heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et
+une terreur enfantine. Ses traits taient purs, transparens, ples,
+et cependant radieux tels qu'un vase d'albtre quand on vient
+l'clairer.
+
+97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom
+est trop vulgaire et trop prosaque pour de grandes occasions, telles
+qu'une prise de ville), survint Johnson, la tte d'une centaine
+d'hommes. Juan! Juan! s'cria-t-il, allons, mon enfant, arme au
+bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le
+collier de Saint-Georges[266].
+
+[Note 266: Ordre militaire de Russie.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+98. Le sraskir a la tte casse, mais on n'est pas encore matre du
+bastion de pierres, et le vieux pacha, entour de plusieurs centaines
+de morts, y reste fumer tranquillement sa pipe, au milieu du feu de
+notre artillerie et de la sienne. On dit que nos morts forment dj
+autour de la batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle n'en
+continue pas moins ses dcharges, et nos gens reoivent autant de
+boulets qu'il y a de grains de raisin dans une vigne.
+
+99. Venez donc avec moi! Juan rpondit: Regardez cette
+enfant;--c'est moi qui l'ai sauve.--Je ne veux pas laisser encore
+sa vie expose. Indiquez-moi quelque lieu de salut o elle ait moins
+sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis vous.--Johnson alors
+regarda autour de lui,--leva les paules,--se pina la hanche,--la
+cravate de soie noire, et enfin rpliqua: Vous avez raison. Pauvre
+crature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.
+
+100. Juan dit: Quelque chose qu'il y ait faire, je ne la quitterai
+pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assure que la
+ntre.--Ah! je ne rpondrais d'aucune des trois, dit Johnson, mais
+_vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire. Juan reprit:
+Je suis prt sans doute endurer tout ce qu'il faudra,--mais je
+n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de pre et qui, par
+consquent, est dsormais ma fille.
+
+101. Johnson dit: Juan, nous n'avons pas de tems perdre; cette
+enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de
+pareils yeux; mais, coutez! il faut choisir entre votre honneur et
+votre sensibilit, votre gloire et votre compassion: coutez comme
+le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse ds qu'on fait le sac d'une
+ville.--Je serais fch de marcher sans vous; mais, pardieu, nous
+n'arriverons pas assez tt pour porter les premiers coups.
+
+102. Cependant Juan resta immobile jusqu' ce que Johnson, qui
+rellement l'aimait sa manire, se tourna vers quelques soldats de
+sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, s'il
+arrivait le moindre mal l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient
+tous fusills le lendemain, et que, s'ils le reprsentaient sain et
+sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de rcompense,
+
+103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient
+leurs camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit marcher
+au-devant du tonnerre qui diminuait chaque pas leur nombre. Ceux qui
+restaient n'en avanaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez pas
+vous en tonner, ils taient anims par l'espoir du pillage, comme
+cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de hros
+qui puisse se contenter d'une demi-solde.
+
+104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins,
+les dix-neuf vingtimes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu
+sans doute donne un autre nom la moiti des cratures humaines, si
+ses voies ne sont pas tout--fait inconcevables. Pour revenir notre
+sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_ (comme ce
+prince est appel par l'auteur dont la prose historique guide en ce
+moment mon humble muse), qui ne voulait reculer aucun prix.
+
+105. Flanqu de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie,
+quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prtendu crime, c'est
+qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas
+convenir que la ville pt tre emporte tant qu'il resterait un bton
+dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici peindre un fils
+de Priam, de Ple ou de Jupiter? Nullement,--mais un froid, brave et
+vieux bonhomme qui tait, avec ses cinq fils, l'avant-garde.
+
+106. Le point tait de le _prendre_. Les vritables braves prouvent
+volontiers le dsir de protger le brave quand il est opprim sous le
+nombre.--Ils sont un mlange de btes froces et de demi-dieux, tantt
+furieux comme la vague montante, et tantt attendris par la piti.
+L'arbre altier se courbe sous les zphirs de l't; ainsi quelquefois
+la compassion fait flchir les coeurs les plus sauvages.
+
+107. Mais il _ne_ voulait _pas tre pris_. toutes les offres de
+merci que lui faisaient les chrtiens attendris, il rpondait en
+les moissonnant droite et gauche, avec l'obstination du Sudois
+Charles Bender. Ses cinq braves enfans ne dfiaient pas moins
+l'ennemi, aussi les coeurs russes se fermrent-ils bientt la
+piti, vertu qui, comme la patience humaine, ne rsiste gure aux
+provocations hostiles.
+
+108. Vainement Johnson et Juan, dpensant toute leur phrasologie
+orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en
+combattant, tout juste assez de tideur pour leur permettre sans honte
+de dfendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, semblable
+des docteurs en thologie quand ils disputent avec des sceptiques.
+Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans battent leurs
+nourrices.
+
+109. Bien plus, il avait mme dj, quoique lgrement, bless Juan et
+Johnson: alors ils se lancrent aussitt, le premier en soupirant et
+le second en jurant, sur sa furieuse majest sultane. En mme tems
+tous leurs compagnons, galement irrits contre un infidle aussi
+opinitre, se jetrent ple-mle sur lui et sur ses fils; pendant
+quelque tems ils rsistrent cette pluie comme une plaine
+sablonneuse
+
+110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore dessche. Mais enfin le
+moment de succomber tait venu.--Le second fils fut renvers par un
+coup de fusil; le troisime fut sabr, et le quatrime, le plus chri
+des cinq, trouva la mort sur les baonnettes. Le cinquime, qui,
+nourri par une mre chrtienne, avait t nglig, mal lev et rebut
+de toutes manires parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut
+cependant sans regret en dfendant un pre qui rougissait de l'avoir
+pour fils.
+
+111. L'an tait un vritable et intrpide Tartare. Jamais Mahomet
+ne destina au martyre un plus grand contempteur des Nazarens. Ses
+regards n'taient fixs que sur les vierges aux noires paupires, qui,
+dans le paradis, prparent la couche de ceux qui n'ont pas accept de
+quartier sur la terre; or, on pense bien que ces houris, comme toutes
+les autres belles cratures, font, avec leurs sduisans visages, tout
+ce qu'elles veulent de quiconque vient les regarder.
+
+112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je
+ne les connais ni ne veux les prsumer; mais sans doute
+prfreraient-elles un beau jeune homme de vieux hros endurcis.
+Voil pourquoi, si vous venez parcourir le hideux dsert d'un champ
+de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de vtran
+rid, laid, cuir-tann, dix milliers de beaux et frais petits-matres
+expirans.
+
+113. Les houris prouvent encore un plaisir naturel confisquer
+les nouveaux maris, avant que les premires heures nuptiales soient
+coules, que la triste seconde lune ait chass celle de miel, et
+qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le coeur de
+l'poux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut
+fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagres dont
+elles disputent ainsi les premiers fruits.
+
+114. Ainsi le jeune kan, l'oeil fix sur les houris, oubliait les
+charmes des quatre jeunes pouses, et s'avanait bravement vers sa
+premire nuit cleste. Aprs tout, bien que notre excellente religion
+tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux yeux
+noirs excitent les musulmans combattre, comme s'il n'existait qu'un
+paradis;--malheureusement si tous les rcits qu'on nous fait de
+l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins six
+ou sept.
+
+115. Les gracieux fantmes blouissaient tellement ses yeux, que mme,
+en sentant le fer entr'ouvrir son coeur, il s'cria: _Allah!_ qu'il
+vit le paradis drouler pour lui ses mystrieuses voiles, et la
+brillante ternit, comme un soleil toujours nouveau, se glisser dans
+son ame avec ses prophtes, ses houris, ses anges et autres saints,
+tous environns du plus voluptueux clat.--En ce moment-l mme il
+mourait,
+
+116. Mais avec un visage embras d'un ravissement cleste.--Pour
+le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus
+de houris; toute son esprance tait dans la race florissante qui
+s'levait glorieusement, comme autant de cdres, autour de lui.--Quand
+il vit son dernier hros tendu sur la terre tel qu'un arbre dracin,
+il fit un instant trve ses coups de cimeterre, et laissa tomber un
+regard sur son fils, son premier, hlas! et son dernier fils!
+
+117. Les soldats ne l'eurent pas plus tt vu dtourner sa pointe,
+qu'ils s'arrtrent galement et parurent disposs lui accorder
+quartier, pourvu qu'il ne recomment pas ses attaques dsespres.
+Il n'aperut ni leur pause ni leurs signaux; son coeur tait bris:
+jusqu'alors inflexible, il flchissait enfin comme un jonc l'aspect
+de ses enfans expirs; et,--bien qu'il et fait le sacrifice de sa
+vie,--il sentait amrement qu'il tait seul.
+
+118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un lan, il enfona sa
+poitrine dans le fer des Russes, avec l'imptuosit du moucheron
+quand il traverse la lumire qui doit brler ses ailes. Il se frappa
+lui-mme plutt qu'il ne fut frapp, avec les baonnettes qui
+venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un
+demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dpouille
+mortelle.
+
+119. Chose assez trange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif de
+sang, ne pardonnaient au sexe ni l'ge, l'aspect de ce vieillard
+hroque tomb sur le corps de ses enfans, ne purent rsister leur
+attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne coult de leurs yeux
+enflamms d'une sanglante rage, ils honorrent dans ce hros le mpris
+qu'il avait montr pour la vie.
+
+120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le
+premier pacha dfendait tranquillement l'approche. Dj il avait fait
+plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les
+assauts de l'arme entire[267]. la fin il condescendit s'informer
+si le reste de la ville tait perdu ou gagn, et quand il apprit que
+les Russes taient vainqueurs, il envoya un bey pour rpondre aux
+sommations de Ribas.
+
+[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met
+sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplment aux notes du Chant_
+VIII.)]
+
+121. Et, cependant, assis les jambes croises sur un petit tapis, il
+continuait avec le plus grand sang-froid fumer son tabac.--L'aspect
+du sac de Troie n'offrait rien de comparable la scne qu'il avait
+devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoque regard
+et son austre philosophie. Tout en caressant tranquillement sa barbe,
+il rpandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de
+srnit que s'il et eu trois vies aussi bien que trois queues.
+
+122. La ville est emporte:--de ce moment, peu importe qu'il continue
+ dfendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstine ne peut tre
+d'aucun secours, Ismal n'est plus. Dj l'arc argent du croissant
+est tomb; sur la terre conquise s'lve une croix de pourpre, mais
+ce n'est pas un sang _rdempteur_ qui la colore: de mme que l'Ocan
+reproduit dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle de
+toutes parts offre une seconde image de toutes les rues embrases.
+
+123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excs; tout ce que les
+mortels peuvent excuter de pire; tout ce que nous lisons, rvons ou
+entendons raconter des misres humaines; tout ce que le diable ferait
+s'il devenait entirement fou; tout ce qui surpasse les horreurs que
+pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou des
+lieux aussi affreux que les enfers (habits par des tres qui abusent
+de leur force), se trouvait en ce moment runi (comme cela est
+ailleurs plus d'une fois arriv et arrivera encore) sur les dcombres
+d'Ismal.
+
+124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de
+piti, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trve
+un instant leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque
+vieillard sans dfense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions dans
+une ville anantie, o s'entremlaient pour chaque citoyen un
+millier d'affections, de liens et de devoirs rciproques? Considrez
+maintenant, _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel
+pieux divertissement offre la guerre.
+
+125. Dcidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement
+tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles ces
+tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous rserve peut-tre une
+semblable destine. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la posie?
+n'tes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et la
+dette publique toujours croissante? coutez la voix de votre coeur
+et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la
+gloire de Wellesley dissipera la famine.
+
+126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-tre de
+la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de
+scurit.--Muses, c'est vous qu'il convient de le porter sur vos
+brillantes ailes! Oui, que la misre, cette immense sauterelle, dvore
+nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine au
+visage dcharn n'approchera du trne.--L'Irlandais peut mourir de
+faim, le grand Georges ne pse-t-il pas deux cents livres?
+
+127. Mais il faut enfin achever mon thme. Ismal cessa
+d'exister.--Ville infortune, tes tours embrases tincelaient dans
+les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant
+de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les
+derniers cris aigus des victimes; mais les dtonations devenaient de
+plus en plus rares; des quarante milles cratures qui animaient
+le jour prcdent l'enceinte des murailles, quelques centaines
+respiraient encore:--tout le reste tait silencieux.
+
+128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage l'arme
+russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos
+jours, et par consquent fort digne d'tre mentionne. Le sujet
+est dlicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-tre la rigueur des
+saisons, le long sjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou
+bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutrent-ils
+leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentrent
+fort peu la pudeur des femmes.
+
+129. Ils turent, ils pillrent beaucoup, et de loin en loin ils se
+permirent mme des violences d'une autre espce,--mais du moins avec
+bien plus de retenue que les _Franais_, quand ces guerriers libertins
+entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en trouver d'autre
+cause que la glace de la saison et la compassion des coeurs; mais
+il est certain que toutes les dames, l'exception de quelques
+vingtaines, restrent aussi vierges qu'auparavant.
+
+130. Quelques mprises ridicules, commises dans l'obscurit,
+attestrent aussi le dfaut de lanternes ou de got.--La fume
+tait si paisse, qu'on avait de la peine distinguer un ami d'un
+ennemi;--et d'ailleurs la hte justifie de semblables erreurs, alors
+mme que quelques rayons de lumire semblent devoir garantir les plus
+vnrables chastets.--Voil comme diffrens grenadiers dvirginrent
+six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans.
+
+131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en rsulta
+quelque dsappointement pour les prudes chancelantes qui, prouvant
+tous les inconvniens de la vie clibataire, se seraient crues fort
+excusables (car il n'y aurait pas eu l de leur faute, le destin seul
+leur infligeait cette croix) de contracter, l'exemple des Sabines,
+un mariage la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.
+
+132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves
+grillardes (espce d'oiseaux depuis long-tems encags), qui
+demandaient avec inquitude, pourquoi le rapt ne commenait pas.
+Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester
+quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non
+soustraites au viol, c'est encore un mystre pour moi,--et je ne puis
+que laisser ici au lecteur la facult d'esprer qu'elles en furent
+effectivement prserves.
+
+133. Voil donc Suwarow devenu conqurant,--un rival de Timur et de
+Gengis! Les mosques et les rues brlaient encore comme la paille,
+sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand il
+crivit, d'une main sanglante, sa premire dpche. Voici exactement
+son contenu:--Gloire Dieu et l'impratrice! (Puissances du ciel!
+quelle alliance de noms!) Ismal est nous[268].
+
+[Note 268: Dans la dpche russe originale:
+
+ _Slava bogu! slava vam!
+ Krepost vzala, y a tam_.
+
+C'est une espce de couplet. Suwarow tait pote.
+
+ (_Note de Lord Byron_.)
+]
+
+134. Il me semble que voil les plus terribles mots, depuis _Man,
+Mane, Thcl et Upharsin_, que jamais ait tracs main ou plume de
+guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas
+un ministre de paroisse; ce que Daniel lut tait l'criture prcise,
+svre et sublime du Seigneur; quant au prophte, il n'eut jamais
+l'ide de plaisanter sur le sort des nations.--Et voil ce Russe qui
+garde assez de prsence d'esprit pour rimer, comme Nron, sur une
+ville enflamme!
+
+135. Cette mlodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des
+cris et des hurlemens d'une population massacre; peu de gens, je
+l'espre, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne
+l'oublie!--Je voudrais, s'il tait possible, apprendre aux pierres
+insensibles se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on
+ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trnes;--et
+vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons trac l'image
+fidle _des choses telles qu'elles taient_ avant que le monde ne ft
+libre!
+
+136. Cette heure n'a pas encore sonn pour nous, mais vous
+l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rnovation vous auriez
+peine croire la vrit de ce qui se passe aujourd'hui, je juge
+propos de l'crire pour votre instruction. Mais plutt en prisse
+entirement la mmoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre
+sicle, mprisez-nous plus profondment que nous ne mprisons les
+sauvages. Ceux-l _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais
+ce n'est _pas_ avec du sang.
+
+137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trnes et de
+ceux qui les remplissent, reportez-vous aux penses qu'inspirent les
+os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde
+pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiroglyphes
+gyptiens, ces piquantes nigmes offertes aux ges futurs, et sur
+lesquelles on fait tant de conjectures chimriques pour expliquer le
+but heureusement cach de la construction des pyramides.
+
+[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]
+
+138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais
+promis dans le chant cinquime. Vous avez eu des esquisses d'amour,
+de tempte, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez,
+dessin avec soin et digne de l'pope, si ma vracit n'tait pas
+un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins dlay mon thme que mes
+prdcesseurs en posie. Je chante avec ngligence, mais Phbus daigne
+de tems en tems me prsenter une corde
+
+139. Qui tour tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe,
+du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au hros de
+cette grande intrigue potique, il ne tiendrait qu' moi de vous le
+raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau
+milieu de ma course, aprs m'tre fatigu battre les opinitres murs
+d'Ismal. Et cependant Juan est charg d'une dpche dont on attend
+impatiemment l'arrive Ptersbourg.
+
+[Note 270: Encore le _bon mot_ trivial qui gte l'ide noble.
+
+ (_Note de M. A. P._)
+
+Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le
+texte anglais ni _trivialit_, ni _bon mot_, ni prtention l'_ide
+noble_; la pense de Byron est claire, simple et vraie. Le mot
+_fiddle_, violon, est en anglais fort potique, et l'on ne peut mme
+expliquer pourquoi notre posie en ddaigne l'emploi. Je remarquerai,
+ ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui expriment des
+ides modernes ne sont pas admis dans la posie noble. J'en citerai
+pour exemple _fusil_, _baonnette_, _violon_, _canon_, etc. Rien
+ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux routines de
+l'antiquit.]
+
+140. Cet honneur lui fut confr en rcompense de son courage et de
+son humanit;--car les hommes finissent par rendre hommage cette
+vertu, aprs avoir long-tems suivi, par vanit, leurs inspirations
+froces. Juan reut quelques complimens pour avoir sauv d'un dlire
+de carnage son innocente petite captive, et je suis sr qu'il eut plus
+de joie de la voir prserve de la mort, que de son nouveau ruban de
+Saint-Vladimir.
+
+141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait
+plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient aime,
+semblables la triste famille d'Hector, avaient pri sur les murs
+ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-mme n'tait que le
+spectre d'elle-mme. Dsormais le muezzin[271] ne devait plus appeler
+les citoyens la prire;--Juan pleurait, et jurait de dfendre sa
+jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.
+
+[Note 271: Nom du prtre qui tous les jours appelle les vrais
+croyans la prire du haut de la galerie extrieure des minarets.
+Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du
+Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah!
+Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures
+cloches chrtiennes.]
+
+
+
+
+SUPPLMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.
+
+
+STROPHE 6.
+
+La nuit tait obscure; un brouillard pais ne nous permettait de
+distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon
+tait embras de tous cts. Ce feu, partant du milieu du Danube, se
+rflchissait sur les eaux et offrait un coup-d'oeil trs-singulier.
+(_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 7.
+
+ peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-del des
+batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tir pendant toute la
+nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencrent, de leur ct, un
+feu trs-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien
+autre chose lorsque, avancs davantage, le feu de la mousqueterie
+commena dans toute l'tendue du rempart que nous apercevions. Ce
+fut alors que la place parut nos yeux comme un volcan dont le feu
+sortait de toutes parts. (_Ibid._)
+
+STROPHE 8.
+
+Un cri universel d'_Allah!_ qui se rptait tout autour de la ville,
+vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est
+impossible de se faire une ide. (_Ibid._)
+
+STROPHE 9.
+
+Toutes les colonnes taient en mouvement; celles qui attaquaient
+par eau, commandes par le gnral Arseniew, essuyrent un feu
+pouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs officiers.
+(_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 10.
+
+Le prince de Ligne fut bless au genou, le duc de Richelieu eut une
+balle entre le fond de son bonnet et sa tte. (_Ibid._)
+
+STROPHE 11.
+
+Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevt le prince bless,
+reut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._)
+
+STROPHE 12.
+
+Trois cents bouches feu vomissaient sans interruption, et trente
+mille fusils alimentaient sans relche une grle de balles. (_Ibid._)
+
+STROPHE 15.
+
+Les troupes dj dbarques se portrent droite pour s'emparer d'une
+batterie, et celles dbarques plus bas, principalement composes
+des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement et la
+palissade. (_Ibid._)
+
+STROPHE 31.
+
+N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et
+ignorant o je devais porter mes pas, je crus reconnatre le lieu o
+le rempart tait situ: on y faisait un feu assez vif, que je jugeai
+tre celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major gnral
+de Lascy. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHE 37.
+
+Je me dirigeai du ct que je jugeai tre celui de la seconde
+colonne, et appelant ceux des chasseurs qui taient autour de moi en
+assez grand nombre, je m'avanai... (_Ibid._)
+
+STROPHE 44.
+
+Les Turcs, de derrire les travers et les flancs des bastions
+voisins, faisaient un feu trs-vif de canon et de mousqueterie. Je
+gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intrieur du
+rempart. (_Ibid._)
+
+STROPHES 46 ET 47.
+
+Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du
+constructeur des palissades tait importante pour nous; car, comme
+elles taient places au milieu du parapet, il y avait de chaque ct
+neuf dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les soldats,
+aprs tre monts, avaient pu se ranger commodment sur l'espace
+extrieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'levaient que
+d' peu prs deux pieds au-dessus du niveau de la terre. (_Ibid._)
+
+STROPHE 56.
+
+Le gnral Lascy voyant arriver un corps si propos son secours,
+s'avana vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant pour un
+Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus flatteurs.
+Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue, y rpondit
+avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau, Histoire de
+Russie_.)
+
+STROPHE 70.
+
+Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus tait
+commande par le gnral Kutusow. Ce brave militaire... marche au feu
+avec la mme gat qu'il va une fte; il sait commander avec autant
+de sang-froid qu'il dploie d'esprit et d'amabilit dans le commerce
+habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHE 71.
+
+Le brave Kutusow se jeta dans le foss, fut suivi des siens et
+ne pntra jusqu'au haut du parapet qu'aprs avoir prouv des
+difficults incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette
+multitude repoussa deux fois le gnral jusqu'au foss, qu'il ne
+repassa qu'aprs avoir perdu presque tous ses officiers et un grand
+nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie dans
+cette occasion; il avait fix l'estime gnrale, et sa mort occasiona
+beaucoup de regrets. (_Ibid._)
+
+STROPHES 72 ET 73.
+
+Quelques troupes russes, emportes par le courant, n'ayant pu
+dbarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longrent le
+rempart aprs la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de
+_Kilia_ aux soldats du gnral Kutusow. (_Ibid._)
+
+STROPHES 74, 75, 76 ET 77.
+
+Il tait rserv aux Cosaques de combler de leurs corps la partie
+du foss o ils combattaient. La premire partie de leur colonne fut
+foudroye par le feu des batteries, et parvint nanmoins au haut du
+rempart. Les Turcs la laissrent un peu s'avancer dans la ville et
+firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors,
+se trouvant prise en queue, elle fut crase. Cependant, le
+lieutenant-colonel Yesousko, qui commandait la rserve, compose d'un
+bataillon du rgiment de Polozk, traversa le foss sur les cadavres
+des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tte: ce brave
+homme fut tu pendant l'action. (_Ibid._)
+
+STROPHE 78.
+
+C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les
+Mmoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu
+de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter
+un poste de vive force, et, par consquent, o la baonnette doit
+principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette dernire
+arme que lorsque les cartouches sont puises; dans cette persuasion,
+ils retardent leur marche, et restent plus long-tems exposs au canon
+et la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
+
+STROPHES 79, 80 ET 81.
+
+La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui
+l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie
+du chemin: une fois runies, ces colonnes attaqurent un bastion
+et prouvrent une rsistance opinitre. Le bastion est emport; le
+sraskir dfendait cette partie: un officier de marine anglais veut le
+faire prisonnier et reoit un coup de pistolet qui l'tend roide
+mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'pe; seize
+baonnettes percent la fois le sraskir. (_Ibid._)
+
+STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.
+
+Je ne puis m'empcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de
+tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie une fille de
+dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien
+frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait.
+
+En arrivant sur le bastion o le combat cessa et o commena
+le carnage, j'aperus un groupe de quatre femmes gorges, entre
+lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile
+contre la fureur de deux Cosaques qui taient sur le point de la
+massacrer. Ce spectacle m'attira bientt, et je n'hsitai pas, comme
+on peut le croire, prendre entre mes bras cette infortune que les
+barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine
+me retenir et ne pas percer ces misrables du sabre que je tenais
+suspendu sur leur tte: je me contentai cependant de les loigner,
+non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils mritaient,
+et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnire n'avait
+d'autre mal qu'une coupure lgre que lui avait faite au visage le
+mme fer qui avait perc sa mre. (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
+
+STROPHES 104 119.
+
+Le sultan prit, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur
+destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pntra dans
+la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides de
+pillage, et qui, dans vingt occasions diffrentes, combattit en hros.
+Ce sultan, d'une valeur prouve; surpassait en gnrosit les plus
+civiliss de sa nation: cinq de ses fils combattaient ses cts, il
+les encourageait par son exemple; tous cinq furent tus sous ses yeux,
+il ne cessa point de se battre, rpondit par des coups de sabre aux
+propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup mortel qu'aprs
+avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques des plus acharns sa
+prise. Le reste de sa troupe fut massacr. (_Histoire de Russie_.)
+
+STROPHES 120, 121 ET 122.
+
+Quoique les Russes fussent rpandus dans la ville, le bastion de
+pierre rsistait encore: il tait dfendu par un vieillard, pacha
+_ trois queues_, et commandant les forces runies Ismal. On lui
+proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville tait
+conquis; sur cette rponse, il autorisa quelques-uns de ses officiers
+ capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il resta tendu
+sur des tapis placs sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe,
+avec la mme tranquillit et la mme indiffrence que s'il et t
+tranger tout ce qui se passait. (_Ibid._)
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron (tome
+premier), by George Gordon Byron
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tome
+premier), by George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron (tome premier)
+ avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés
+ par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26092]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>ŒUVRES COMPL&Egrave;TES</h1>
+
+<h3>DE</h3>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h4>COMPRENANT</h4>
+
+<h3>SES M&Eacute;MOIRES PUBLI&Eacute;S PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h3>ET ORN&Eacute;ES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h3>
+
+<h4><i>Traduction Nouvelle</i></h4>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h4>DE LA BIBLIOTH&Egrave;QUE DU ROI.</h4>
+
+<h2>TOME PREMIER.</h2>
+
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>DONDEY-DUPR&Eacute; P&Egrave;RE ET FILS, IMPR.-LIBR., &Eacute;DITEURS,</h4>
+
+<h4>RUE SAINT-LOUIS, N&ordm; 46,</h4>
+
+<h4>ET RUE RICHELIEU, N&ordm; 47 <i>bis</i>.</h4>
+
+<h4>1830.</h4>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="byron_fichiers/004-refait.jpg" alt="Lord Byron" /></div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Preface_des_Editeurs" id="Preface_des_Editeurs"></a>Pr&eacute;face des &Eacute;diteurs.</h2>
+
+
+<p>Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans
+la litt&eacute;rature la m&ecirc;me place que l'on assignait, dans le
+si&egrave;cle dernier, &agrave; Voltaire et &agrave; J. J. Rousseau. Ces deux
+&eacute;crivains, d'un g&eacute;nie si divers, mais d'un talent peut-&ecirc;tre
+&eacute;gal, ont &eacute;t&eacute; traduits dans toutes les langues de l'Europe,
+sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu
+de son activit&eacute;. La r&eacute;cente r&eacute;impression de l'auteur de
+<span class="smcap">Waverley</span>, dans deux &eacute;ditions rivales, devait &ecirc;tre naturellement
+suivie de celle de Byron, et d&eacute;sormais les œuvres
+de ces grands litt&eacute;rateurs seront, pour ainsi dire,
+ins&eacute;parables.</p>
+
+<p>Sans pr&eacute;tendre rabaisser, au profit de la n&ocirc;tre, le m&eacute;rite
+d'une traduction publi&eacute;e il y a plusieurs ann&eacute;es,
+et dont le prix d'ailleurs est fort &eacute;lev&eacute;, nous ne craignons
+pas de dire que celle-ci est digne, en tous points, de
+figurer &agrave; c&ocirc;t&eacute; du travail de l'heureux traducteur de
+Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris
+qui d&eacute;j&agrave; a fait passer dans une traduction de <span class="smcap">Don Juan</span>
+la verve admirable et la capricieuse malice de ce po&egrave;me
+original, comme ayant bien voulu se charger d'accomplir
+cette grande t&acirc;che, c'en est assez, sans doute, pour
+justifier notre assertion. Toutefois le m&eacute;rite de la traduction
+ne recommande pas seul notre &eacute;dition, et nous
+avons fait tous nos efforts pour qu'elle f&ucirc;t aussi correcte
+et aussi soigneusement imprim&eacute;e que possible. Ajoutons
+qu'elle est aussi la plus compl&egrave;te, puisqu'elle doit contenir,
+outre les <i>pi&egrave;ces in&eacute;dites</i> promises par MM. Galignani<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+les <span class="smcap">M&eacute;moires de Lord Byron</span>, confi&eacute;s par
+l'illustre auteur &agrave; son ami Thomas Moore, et dont la
+publication a d&eacute;j&agrave; rempli en partie l'attente g&eacute;n&eacute;rale<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Galignani, &eacute;diteurs c&eacute;l&egrave;bres par leur belle collection des po&egrave;tes
+modernes de la Grande-Bretagne, pr&eacute;parent une &eacute;dition originale des
+œuvres du po&egrave;te anglais: c'est dans cette &eacute;dition que doivent entrer les
+pi&egrave;ces in&eacute;dites dont il est ici question.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont attendus
+incessamment.</p></div>
+
+<p>Ce n'est pas sans de m&ucirc;res r&eacute;flexions que nous avons
+adopt&eacute; pour notre &eacute;dition l'ordre dans lequel sont plac&eacute;s
+les divers ouvrages de Byron, et si nous avons commenc&eacute;
+par le <span class="smcap">Don Juan</span>, c'est que ce po&egrave;me nous a paru le mieux
+fait pour donner une id&eacute;e compl&egrave;te du prodigieux g&eacute;nie
+de son auteur. Sc&egrave;nes path&eacute;tiques et bouffonnes, d&eacute;tails
+grotesques, r&eacute;flexions morales, caract&egrave;res passionn&eacute;s,
+critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se r&eacute;unit
+dans ce po&egrave;me extraordinaire, pour en faire un sujet continuel
+d'&eacute;tude et de surprise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce que nous avons dit, il serait superflu de faire
+ici l'&eacute;loge des nombreuses productions d'un po&egrave;te dont
+le nom est inscrit parmi les plus grands noms. Cette
+t&acirc;che, d'ailleurs, est r&eacute;serv&eacute;e au jeune &eacute;crivain qui s'est
+plu &agrave; tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse qu'elle
+fut de courte dur&eacute;e. Usant avec d&eacute;licatesse et talent du
+droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux
+commentaires, les v&eacute;ritables beaut&eacute;s des d&eacute;fauts
+qui parfois d&eacute;parent son mod&egrave;le, et souvent il a r&eacute;tabli
+avec bonheur certains passages qui, avant lui, n'avaient
+&eacute;t&eacute; qu'imparfaitement compris.</p>
+
+<p>Terminons par dire que lord Byron, si d&eacute;daigneux
+des honneurs, est peut-&ecirc;tre le seul grand po&egrave;te qui n'ait
+pas cru, du moins en apparence, &agrave; son immortalit&eacute;. Sans
+doute son incr&eacute;dulit&eacute; ne fut pas, dans cette circonstance,
+d'accord avec son amour-propre. Que de po&eacute;sie et quel
+sentiment d'ironie raffin&eacute;e renferment ces deux strophes si
+belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de
+M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beaut&eacute;.&mdash;Citons-les
+comme un sp&eacute;cimen de son talent comme &eacute;crivain
+et de sa fid&eacute;lit&eacute; comme traducteur.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>218. &Agrave; quoi se r&eacute;duit la gloire? &agrave; tenir une
+certaine place sur un l&eacute;ger papier. Quelques gens
+la comparent &agrave; l'action de gravir une hauteur dont
+le sommet, comme celui de toutes les montagnes,
+s'&eacute;vanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes
+&eacute;crivent, parlent, d&eacute;clament, que les h&eacute;ros massacrent,
+que les po&egrave;tes consument ce qu'ils appellent
+leur &laquo;lampe nocturne.&raquo; C'est afin d'obtenir, quand
+ils seront poussi&egrave;re, un nom, un mis&eacute;rable portrait,
+un buste pire encore.</p>
+
+<p>219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi
+d'&Eacute;gypte, Ch&eacute;ops, &eacute;rigea la premi&egrave;re et la plus
+haute des pyramides, dans la ferme esp&eacute;rance
+qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle
+d&eacute;roberait &agrave; tous les yeux son cadavre; mais un
+inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau.
+Fondez maintenant vous ou moi quelque esp&eacute;rance
+sur un s&eacute;pulcre, quand il ne reste pas de
+Ch&eacute;ops un grain de poussi&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">What is the end of fame? 'tis but to fill<br /></span>
+<span class="i0">A certain portion of uncertain paper:<br /></span>
+<span class="i0">Some liken it to climbing up a hill<br /></span>
+<span class="i0">Whose summit, like all hills, is lost in vapour;<br /></span>
+<span class="i0">For this men write, speak, preach, and heroes kill,<br /></span>
+<span class="i0">And bards burn what they call their &laquo;midnight taper,&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">To have, when the original is dust,<br /></span>
+<span class="i0">A name, a wretched picture, and worse bust.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">What are the hopes of man? Old Egypt's king<br /></span>
+<span class="i0">Cheops erected the first pyramid<br /></span>
+<span class="i0">And largest, thinking it was just the thing<br /></span>
+<span class="i0">To keep his memory whole, and mummy hid,<br /></span>
+<span class="i0">But somebody or other rummaging,<br /></span>
+<span class="i0">Burglariously broke his coffin's lid:<br /></span>
+<span class="i0">Let not a monument give you or me hopes<br /></span>
+<span class="i0">Since not a pinch of dust remains of Cheops.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Don Juan</span>, C. I.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIE_DE_BYRON" id="VIE_DE_BYRON"></a>VIE DE BYRON.</h2>
+
+
+<p>Il est certains hommes qui jouissent du dangereux
+privil&eacute;ge de pouvoir tenir leur imagination
+presque toujours distraite des int&eacute;r&ecirc;ts
+de la vie priv&eacute;e, et qui, d&eacute;vor&eacute;s de passions,
+trouvent partout de nouveaux alimens &agrave; l'activit&eacute;
+naturelle de leur ame. G&eacute;nies ind&eacute;pendans,
+ils ne savent pas transiger avec les n&eacute;cessit&eacute;s de
+l'&eacute;tat social; toute esp&egrave;ce d'entrave ou d'injustice
+les r&eacute;volte. Surtout, ils sont tourment&eacute;s du
+d&eacute;sir de p&eacute;n&eacute;trer les profonds myst&egrave;res de la
+nature humaine; et, ne pouvant se contenter des
+joies de l'ambition, de la richesse ou de l'amour-propre,
+ils demandent &agrave; l'univers entier des
+jouissances plus solides, ou des croyances m&eacute;taphysiques
+plus satisfaisantes. Mais, comme
+si la voix de la raison se joignait &agrave; celle de
+toutes les religions positives, pour nous interdire
+la recherche des v&eacute;rit&eacute;s d'un ordre &eacute;lev&eacute;,
+il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs sublimes
+contemplations de plus grands doutes
+et de plus vives inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>De tels hommes seraient bien &agrave; plaindre s'ils
+n'avaient aucun moyen de soulager leur cœur
+de toutes les pens&eacute;es qui l'oppressent: mais le
+talent de peindre avec v&eacute;rit&eacute; leurs sentimens
+est, pour ainsi dire, la cons&eacute;quence de leur
+caract&egrave;re; et si leur passage sur la terre est ordinairement
+douloureux, du moins naissent-ils
+pour recueillir l'admiration et faire les d&eacute;lices
+de leurs semblables.</p>
+
+<p>Si jamais quelqu'un avait re&ccedil;u en partage le
+<i>g&eacute;nie po&eacute;tique</i>, c'&eacute;tait sans doute l'auteur de
+<i>Childe Harold</i> et de <i>Don Juan</i>. Non-seulement
+Byron &eacute;tait n&eacute; po&egrave;te, il v&eacute;cut encore en po&egrave;te:
+jamais il ne contempla l'univers qu'&agrave; travers le
+radieux prisme de la po&eacute;sie; et tandis que les
+esprits les plus heureusement n&eacute;s laissent souvent
+fl&eacute;trir dans les int&eacute;r&ecirc;ts mesquins de la
+soci&eacute;t&eacute; leurs plus fra&icirc;ches inspirations, Lord
+Byron alla jusqu'&agrave; sacrifier &agrave; sa vocation (et qui
+maintenant oserait le lui reprocher?) tous les
+liens de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus
+orageuse et la plus ind&eacute;pendante alimentant
+sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il en r&eacute;sulta
+que, pour donner &agrave; la po&eacute;sie le plus sublime
+essor, il n'eut besoin que de recueillir les
+sensations que tout ce qui l'environnait semblait,
+comme &agrave; l'envi, lui offrir.</p>
+
+<p>Il faut remonter au-del&agrave; des Normands pour
+arriver &agrave; la source de l'illustration des Byron.
+D&eacute;j&agrave; puissante dans le XII<sup>e</sup> si&egrave;cle, cette famille
+est originaire de la province du P&eacute;rigord<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+En France, ses branches diverses s'&eacute;teignirent
+vers le milieu du XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle dans la personne
+d'une fille qui, en &eacute;pousant un <i>Gontaut</i>, transporta
+dans cette derni&egrave;re maison l'h&eacute;ritage et
+le surnom des Byron. Mais une autre branche
+avait suivi la fortune de Guillaume-le-B&acirc;tard,
+et, d&egrave;s les premiers tems de la conqu&ecirc;te, on la
+trouve en possession de vastes domaines dans le
+duch&eacute; de Lancastre et dans les comt&eacute;s d'York,
+de Nottingham et de Derby: on les voit sur les
+champs de bataille de Cr&eacute;ci, de Poitiers, de
+Bosworth; et, &agrave; l'&eacute;poque des guerres civiles,
+on les compte parmi les plus ardens d&eacute;fenseurs
+de la cause royale. Notre po&egrave;te aimait &agrave; rappeler
+la gloire de ses premiers anc&ecirc;tres; son respect
+pour leur m&eacute;moire est m&ecirc;me consign&eacute; dans
+les premi&egrave;res stances des <i>Heures de loisirs</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Une circonstance singuli&egrave;re, c'est que les anc&ecirc;tres maternels
+de Byron sont &eacute;galement originaires du P&eacute;rigord: et, bien plus,
+c'est que les ruines du ch&acirc;teau de <i>Gourdon</i> ou <i>Gordon</i> subsistent
+encore aujourd'hui pr&egrave;s de celles du ch&acirc;teau de Byron.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il avait &agrave; peine quinze ans quand elles furent compos&eacute;es.</p></div>
+
+<p>L'&eacute;l&eacute;vation des Byron &agrave; la pairie date de 1652.
+William, cinqui&egrave;me Lord Byron, ayant, en
+1765, &agrave; la suite d'une querelle, tu&eacute; M. Chaworth,
+l'un de ses proches parens, fut enferm&eacute;
+&agrave; la Tour de Londres, et peu de tems apr&egrave;s d&eacute;clar&eacute;,
+dans la chambre haute, coupable d'homicide;
+mais ayant r&eacute;clam&eacute; son privil&eacute;ge de
+pair, le jugement n'intervint pas. Il &eacute;tait si loin
+de rougir d'avoir tu&eacute; ce M. Chaworth, spadassin
+de profession, qu'il porta toujours une sorte de
+culte &agrave; l'&eacute;p&eacute;e dont il s'&eacute;tait servi pour le frapper.
+C'&eacute;tait, au reste, un de ces hommes singuliers
+plus communs en Angleterre que dans
+aucun autre pays. Il consuma les longues ann&eacute;es
+de sa vieillesse dans le ch&acirc;teau de <i>Newstead</i>,
+ancienne abbaye de chanoines r&eacute;guliers de saint
+Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale
+r&eacute;sidence des Byron; et c'est l&agrave; qu'ayant
+pris en horreur tous les hommes (particuli&egrave;rement
+tous les membres de sa famille), son occupation
+favorite &eacute;tait d'apprivoiser plusieurs
+grillots: il &eacute;tait parvenu &agrave; les habituer &agrave; recevoir
+ses caresses ou ses ch&acirc;timens; quand leur
+familiarit&eacute; devenait excessive, il les fouettait
+avec des brins de paille r&eacute;unis. William mourut
+en 1798, sans laisser ou ressentir, en quittant
+la vie, le moindre regret.</p>
+
+<p>Il n'avait pas d'enfans, et son fr&egrave;re, le c&eacute;l&egrave;bre
+commodore Byron, malheureux dans sa famille
+comme dans ses voyages, n'avait laiss&eacute; qu'un
+fils, dont les intrigues galantes avaient &eacute;t&eacute; le
+scandale des trois royaumes. John Byron &eacute;pousa
+d'abord lady Carmarthen, quand la publicit&eacute;
+de ses coupables liaisons avec cette dame eut
+amen&eacute; un divorce entre elle et son premier
+mari. Apr&egrave;s sa mort<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, il avait aim&eacute;, enlev&eacute;
+et &eacute;pous&eacute; miss Catherine Gordon, riche h&eacute;riti&egrave;re
+du duch&eacute; d'Aberdeen, et descendue en
+ligne droite du roi d'&Eacute;cosse, Jacques II. Mais
+en quelques ann&eacute;es il eut d&eacute;vor&eacute; le patrimoine
+de sa nouvelle femme: oblig&eacute; de quitter l'Angleterre,
+il &eacute;tait mort &agrave; Valenciennes en 1791,
+n'ayant plus conserv&eacute;, depuis sa fuite, les moindres
+rapports avec sa femme et le fils unique
+qu'il avait eu d'elle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui
+&eacute;pousa, par la suite, sir H. Leigh.</p></div>
+
+<p>Ce dernier &eacute;tait notre po&egrave;te. Georges Byron
+Gordon naquit le 22 janvier 1788, &agrave; Londres
+suivant les uns, &agrave; Marlodge, pr&egrave;s d'Aberdeen,
+suivant les autres, et enfin &agrave; Douvres suivant
+M. Dallas. C'est aux Anglais qu'il appartient
+de rechercher le lieu qui peut r&eacute;ellement se
+glorifier d'avoir vu na&icirc;tre Lord Byron. Nous remarquerons
+seulement qu'on ne doit pas s'&eacute;tonner
+de lire dans les &eacute;crivains de l'antiquit&eacute; que
+plusieurs villes se soient disput&eacute; l'honneur d'avoir
+&eacute;t&eacute; la patrie d'Hom&egrave;re, puisque la m&ecirc;me
+incertitude enveloppe, &agrave; nos yeux, le berceau
+du plus illustre barde contemporain.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus
+important de mentionner, c'est que les premi&egrave;res
+ann&eacute;es du jeune Gordon se pass&egrave;rent
+dans une campagne situ&eacute;e &agrave; quelques milles
+d'Aberdeen. Demeur&eacute; la seule consolation de sa
+m&egrave;re, il en devint bient&ocirc;t l'idole; et, gr&acirc;ce &agrave;
+de nombreux signes d'une constitution d&eacute;licate,
+madame Gordon, au lieu de lui faire apprendre
+&agrave; lire, le laissa jusqu'&agrave; neuf ans gravir &agrave; son gr&eacute;,
+du matin au soir, les monts neigeux, h&eacute;riss&eacute;s
+et pittoresques, qui font de l'&Eacute;cosse le pays le
+plus inspirateur de l'Europe. Bien qu'il e&ucirc;t un
+l&eacute;ger d&eacute;faut de conformation dans l'un de ses
+pieds, c'&eacute;tait le plus infatigable, le plus agile
+de tous les enfans de son &acirc;ge; et sa m&egrave;re, en le
+voyant chaque soir revenir les habits en lambeaux
+et les membres d&eacute;chir&eacute;s, ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher, comme la m&egrave;re de Duguesclin et
+de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui avoir
+donn&eacute; un si m&eacute;chant et si remuant enfant. &laquo;Ah!
+mon fils, s'&eacute;criait-elle dans sa douleur, vous
+serez bien un jour un vrai Byron!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, comme Walter Scott et Campbell,
+Lord Byron fit ses premi&egrave;res &eacute;tudes (celles
+peut-&ecirc;tre qui ont sur le reste de la vie la plus
+ineffa&ccedil;able influence) au milieu des montagnards
+de l'&Eacute;cosse. Chaque jour sa jeune imagination
+ruminait des chants m&eacute;lancoliques,
+de vieux et h&eacute;ro&iuml;ques r&eacute;cits, et des superstitions
+pleines de po&eacute;sie. On respire d'ailleurs,
+sur les montagnes, je ne sais quel air de libert&eacute;,
+dont il serait &eacute;galement impossible d'expliquer
+la raison, ou de contester l'influence. Dans la
+suite, Byron se rappela toujours, avec d&eacute;lices,
+les montagnes de l'&Eacute;cosse; il est peu de ses
+po&egrave;mes dans lesquels il ne se soit plu &agrave; chanter
+quelque montagne, et les plus belles stances
+des <i>Heures de loisir</i> sont adress&eacute;es aux rochers
+de <i>Loch-na-Garr</i>.</p>
+
+<p>Quand la sant&eacute; de Gordon, ainsi fortifi&eacute;e par
+une premi&egrave;re &eacute;ducation g&eacute;n&eacute;reuse, eut cess&eacute;
+d'inspirer des alarmes &agrave; sa m&egrave;re, on lui fit suivre
+les le&ccedil;ons des p&eacute;dagogues d'Aberdeen. Il se
+fit alors plus remarquer par son caract&egrave;re indomptable
+que par une profonde aptitude aux
+exercices classiques.</p>
+
+<p>En 1798, quand, par la mort du vieux Lord
+Byron, ses droits &agrave; la pairie eurent &eacute;t&eacute; d&eacute;finitivement
+reconnus, le censeur de l'&eacute;cole d'Aberdeen
+avait effac&eacute; de la liste des coll&eacute;giens
+son ancien nom de <i>Georgius Byron Gordon</i> pour
+y substituer celui de <i>Dominus de Byron</i>. Georges
+avait alors dix ans, et pr&eacute;cis&eacute;ment la veille, il
+avait re&ccedil;u (non sans r&eacute;sistance) le fouet, &agrave; l'occasion
+de la faute d'un autre &eacute;colier. L'un de ses
+amis, &eacute;tonn&eacute;, et peut-&ecirc;tre jaloux de ce nouveau
+titre, lui en demanda la raison. &laquo;Elle ne vient
+pas de moi, r&eacute;pondit fi&egrave;rement Byron; le hasard
+a voulu que je fusse fouett&eacute; hier pour ce
+qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui
+le titre de Lord pour ce qu'un autre a cess&eacute; de
+faire. Je n'ai rien dont je puisse le remercier;
+je ne lui avais rien demand&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque tems apr&egrave;s, le comte de Carlisle,
+&eacute;poux d'Isabelle, sœur du d&eacute;funt Lord Byron,
+et d&eacute;sign&eacute;, en cette qualit&eacute;, pour servir de tuteur
+&agrave; son jeune neveu, l'appela &agrave; Londres aupr&egrave;s
+de lui, afin de le mettre en &eacute;tat, disait-il,
+de recevoir une &eacute;ducation vraiment lib&eacute;rale et
+digne de son rang. &Agrave; douze ans, Byron fut envoy&eacute;
+&agrave; Harrow, pension situ&eacute;e &agrave; dix milles de
+Londres, o&ugrave; sont, en g&eacute;n&eacute;ral, &eacute;lev&eacute;s les enfans
+de la haute soci&eacute;t&eacute; anglaise. Dans cette pension,
+son esprit re&ccedil;ut de nouveaux d&eacute;veloppemens;
+tour &agrave; tour on le vit se livrer aux plus violens
+exercices, &agrave; la ga&icirc;t&eacute; la plus franche, &agrave; la plus
+profonde tristesse: quelquefois ardent &agrave; l'&eacute;tude,
+ordinairement distrait de tous les travaux universitaires;
+lisant Ossian et n&eacute;gligeant les classiques;
+d&eacute;daignant de faire les moindres efforts
+pour obtenir les palmes de coll&eacute;ge; toujours
+fier, d&eacute;daigneux et inquiet; objet de la haine
+de la plupart de ses ma&icirc;tres, et, comme &agrave; Aberdeen,
+de l'admiration de ses condisciples.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; sa voix, les &eacute;l&egrave;ves de Harrow se
+r&eacute;volt&egrave;rent. Dans leur rage, ils voulaient mettre
+le feu &agrave; leurs salles d'&eacute;tude: Byron les apaisa
+comme il les avait d'abord enflamm&eacute;s, avec
+quelques mots. Montrant les noms de leurs
+p&egrave;res &eacute;crits sur les murailles, il leur demanda
+s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers
+vestiges. Tous les enfans se turent, et le <i>mouvement</i>
+fut arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Chaque ann&eacute;e il allait passer le tems des vacances
+dans le ch&acirc;teau de <i>Newstead-Abbey</i>, devenu
+mille fois plus c&eacute;l&egrave;bre pour avoir &eacute;t&eacute; la
+r&eacute;sidence d'un po&egrave;te que pour avoir vu les exploits
+des meilleurs chevaliers du moyen &acirc;ge.
+On peut en lire la magnifique description dans
+le quinzi&egrave;me chant de <i>Don Juan</i>.&mdash;C'est alors
+qu'il vit Maria Chaworth, et que, pour la premi&egrave;re
+fois, il devint amoureux. Les deux familles
+de Chaworth et de Byron &eacute;taient alli&eacute;es;
+mais, depuis la mort de l'un des oncles de Maria,
+tu&eacute;, comme nous l'avons dit, par le dernier
+Lord Byron, elles avaient cess&eacute; de se voir. En
+d&eacute;pit de tous les calculs de famille, le jeune
+Byron trouva moyen de d&eacute;clarer son naissant
+amour &agrave; la belle Maria. Celle-ci, plus &acirc;g&eacute;e que
+lui de quelques ann&eacute;es, n'attacha pas d'abord
+un grand prix &agrave; la passion d'un enfant de quinze
+ans; elle le d&eacute;sola: elle fit pis encore, elle le
+trompa. Long-tems son adroite coquetterie,
+sans renoncer &agrave; de plus vulgaires conqu&ecirc;tes,
+e&ucirc;t voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,
+cessant de dissimuler, elle disparut un jour
+avec l'un des plus ridicules <i>dandys</i> des trois
+royaumes. Byron la regretta comme jadis Gallus
+avait regrett&eacute; Lycoris, et les larmes qu'il r&eacute;pandit
+r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent l'ardente sensibilit&eacute; de son ame;
+mais cette premi&egrave;re passion eut sur toute sa
+vie la plus heureuse influence. C'est &agrave; miss Chaworth
+qu'il n'h&eacute;sita pas d'attribuer son g&eacute;nie
+po&eacute;tique, et du moins elle lui donna, la premi&egrave;re,
+le d&eacute;sir de b&eacute;gayer des vers. Depuis ce
+tems le nom de <i>Maria</i> eut toujours sur son imagination
+un pouvoir presque magique.</p>
+
+<p>De Harrow il fut envoy&eacute; &agrave; Cambridge pour y
+finir ses &eacute;tudes. On a beaucoup parl&eacute; d'un jeune
+ours qu'il y avait choisi pour son ami et son
+compagnon de chambre; Byron eut, toute sa
+vie, une grande tendresse pour les animaux:
+en Italie, il tra&icirc;nait apr&egrave;s lui plusieurs singes,
+un boule-dogue, un m&acirc;tin anglais, deux chats,
+trois paons et quelques poules. Il n'est donc
+pas surprenant qu'il essay&acirc;t, &agrave; Cambridge,
+d'apprivoiser un ours, t&acirc;che difficile, et par cela
+m&ecirc;me attrayante pour lui. &Agrave; ceux de ses condisciples
+qui, jaloux peut-&ecirc;tre de l'int&eacute;r&ecirc;t presque
+exclusif qu'il portait &agrave; ce grossier animal,
+lui demand&egrave;rent ce qu'il pr&eacute;tendait en faire,
+Lord Byron avait r&eacute;pondu: &laquo;Un docteur de l'universit&eacute;
+de Cambridge.&raquo; Ce mot fit fortune,
+et plus tard on y trouva la preuve de son caract&egrave;re
+misanthrope: on n'aurait d&ucirc; y voir qu'une
+saillie de ga&icirc;t&eacute; satirique. Quand il quitta Cambridge,
+il y laissa son ours, de l'&eacute;ducation duquel
+il d&eacute;sesp&eacute;rait sans doute.</p>
+
+<p>&Agrave; dix-neuf ans, il disait adieu au coll&eacute;ge,
+sans avoir &eacute;t&eacute; rev&ecirc;tu d'un seul degr&eacute; universitaire;
+mais il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; cr&eacute;&eacute; des titres plus
+honorables. Les souvenirs religieux des montagnes
+&eacute;cossaises et des hauts faits d'armes de
+ses anc&ecirc;tres, les regrets et les transports d'un
+premier amour; Ossian et les po&egrave;tes classiques;
+telles furent les premi&egrave;res inspirations de Byron.
+Les <i>Heures d'oisivet&eacute;</i>, livr&eacute;es &agrave; l'impression
+six mois apr&egrave;s sa sortie de Cambridge, firent
+d'abord une vive sensation. Un jeune homme,
+possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune,
+d&eacute;j&agrave; ma&icirc;tre de ses actions, et qui cependant
+d&eacute;vouait les plus beaux jours de sa vie au
+culte des muses; bien plus, dans le volume
+qu'il publiait, des vers charmans, des id&eacute;es
+nobles et grandes, des preuves nombreuses de
+sensibilit&eacute;, de d&eacute;licatesse et de go&ucirc;t, voil&agrave; ce
+qui d'abord excita une v&eacute;ritable admiration:
+mais le premier des oracles p&eacute;riodiques de l'opinion,
+la <i>Revue d'&Eacute;dimbourg</i>, avait encore gard&eacute;
+le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire
+plus accablante n'avait peut-&ecirc;tre rempli les colonnes
+d'une gazette; celles dont l'auteur <i>des
+Martyrs</i> &eacute;tait l'objet en France, justement &agrave; la
+m&ecirc;me &eacute;poque, sont des mod&egrave;les d'urbanit&eacute;
+quand on les compare &agrave; ce fameux article. Bient&ocirc;t
+(tant il est facile aux critiques de frapper de
+ridicule les po&eacute;sies graves!) le public parut rougir
+d'avoir admir&eacute; ce que la <i>Grand'm&egrave;re d'&Eacute;dimbourg</i>
+avait d&eacute;nigr&eacute;. Les <i>Heures d'oisivet&eacute;</i>
+devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de
+bon ton; on alla jusqu'&agrave; refuser &agrave; l'auteur la
+moindre &eacute;tincelle d'imagination, et le comte
+de Carlisle se joignit m&ecirc;me &agrave; la foule des aveugles
+d&eacute;pr&eacute;ciateurs du beau g&eacute;nie de son jeune
+parent.</p>
+
+<p>Cependant Byron attendait, &agrave; Newstead, l'instant
+de sa majorit&eacute;, en s'abandonnant &agrave; toutes
+les violentes passions de son &acirc;ge. Lui-m&ecirc;me
+nous apprend que chaque jour de nouvelles et
+s&eacute;duisantes ma&icirc;tresses se disputaient son cœur,
+et qu'une foule d'amis, attir&eacute;s aupr&egrave;s de son
+inexp&eacute;rience par l'app&acirc;t des volupt&eacute;s, ou d'autres
+motifs moins excusables, ne cessaient de
+faire retentir les &eacute;chos de la vieille abbaye d'accens
+de joie oubli&eacute;s depuis long-tems.</p>
+
+<p>Mais, tout en s'abandonnant avec une esp&egrave;ce
+de fureur aux plaisirs des sens, Byron n'&eacute;tait
+pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours de
+d&eacute;lire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse,
+afin d'appr&eacute;cier lui-m&ecirc;me la nature du
+bonheur qu'il &eacute;tait possible d'en attendre: il
+en eut donc bient&ocirc;t reconnu tout le vide. Les
+tendres coquetteries de ses indignes ma&icirc;tresses
+n'effleuraient plus son cœur; ses anciens amis,
+impatiens du fier et m&acirc;le g&eacute;nie d'un homme auquel
+ils se comparaient jadis, devinrent moins
+nombreux de jour en jour. Enfin, apr&egrave;s l'exp&eacute;rience
+d'une ann&eacute;e, l'&ecirc;tre qu'il ch&eacute;rissait le
+plus &eacute;tait un grand chien de Terre-Neuve, avec
+lequel il se baignait ordinairement. Souvent,
+pour &eacute;prouver son intelligente sollicitude, il
+disparaissait quelque tems sous les flots, et le
+chien, &agrave; la grande joie de son ma&icirc;tre, ne manquait
+pas de se pr&eacute;cipiter &agrave; sa recherche et de
+le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en
+1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait
+ses os; elle finit par ces mots: &laquo;Ce monument
+indique la demeure d'un ami; je n'en
+ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il
+repose.&raquo;</p>
+
+<p>On raconte aussi que, dans le m&ecirc;me tems,
+Byron fit arranger et monter en coupe un cr&acirc;ne
+d'une &eacute;norme capacit&eacute;; il appartenait &agrave; l'un des
+moines qui jadis avaient habit&eacute; Newstead. Dans
+les jours de r&eacute;ceptions bachiques, le cr&acirc;ne faisait
+le tour de la table, et, comme aux festins
+d'Anacr&eacute;on et d'Horace, chacun des convives,
+ne trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement
+dans ces souvenirs de la mort, se livrait &agrave; l'envi
+aux plus folles saillies. Byron fit m&ecirc;me, sur cette
+coupe, des vers qui rappellent la gr&acirc;ce philosophique
+du chantre du Falerne et de Lydie.</p>
+
+<p>Mais l'article de la <i>Revue d'&Eacute;dimbourg</i> vint
+bien autrement aiguillonner sa muse, et le g&eacute;n&eacute;reux
+d&eacute;sir de se venger lui fit oublier la promesse
+qu'il avait faite, en publiant les <i>Heures
+d'oisivet&eacute;</i>, de ne plus rien livrer &agrave; l'impression.
+Toute la r&eacute;publique litt&eacute;raire avait m&eacute;connu
+son g&eacute;nie! tous les pr&eacute;tendus oracles du go&ucirc;t,
+les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,
+avaient affect&eacute; de ne voir en lui qu'un
+m&eacute;prisable rival: il saura les d&eacute;sabuser. D&egrave;s ce
+jour, il renonce aux &eacute;loges, aux flatteries d'indignes
+Aristarques; il d&eacute;daigne l'approbation
+de cette Angleterre, qui ne rappelle &agrave; son cœur
+que ses propres &eacute;garemens ou les injustices des
+autres, et quand il aura dignement relev&eacute; le
+gant qu'on lui a jet&eacute;, il ira, loin de sa patrie,
+chercher des inspirations plus grandes encore.</p>
+
+<p><i>Les Bardes anglais et les Reviseurs &eacute;cossais</i>
+firent toute la sensation que Lord Byron en avait
+esp&eacute;r&eacute;e: les journaux, &eacute;pouvant&eacute;s, n'os&egrave;rent
+m&ecirc;me rentrer en lice contre un si <i>rude jouteur</i>.
+Le lendemain de la publication de cette satire,
+le po&egrave;te, ayant atteint sa majorit&eacute;, vint prendre
+sa place dans la chambre des pairs. &Agrave; peine eut-il
+prononc&eacute;, &agrave; haute voix, le serment d'usage
+devant la <i>balle de laine</i> qui sert de si&eacute;ge au
+chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint &agrave; lui,
+et, d'un air riant, lui tendit cordialement la
+main; mais Byron ne r&eacute;pondit &agrave; ces avances
+qu'en s'inclinant l&eacute;g&egrave;rement et en posant l'extr&eacute;mit&eacute;
+de deux doigts dans la large main du
+chancelier: puis il chercha des yeux les bancs
+de l'opposition, et alla nonchalamment s'y &eacute;tendre.
+Comme il sortait quelques minutes apr&egrave;s,
+l'un de ses amis lui demanda pourquoi il avait
+si mal r&eacute;pondu aux avances de Lord Eldon. &laquo;Si
+je lui avais serr&eacute; la main, r&eacute;pondit-il, il m'aurait
+cru de son parti; je ne veux rien avoir &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler ni avec lui ni avec l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+chambre: j'ai pris mon si&eacute;ge, et maintenant je
+vais voyager en pays &eacute;tranger.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna de l'Angleterre au mois de juin
+1809, apr&egrave;s avoir mis quelque ordre dans ses
+affaires, acquitt&eacute; compl&egrave;tement ses nombreuses
+dettes, fait un testament, appel&eacute; sa m&egrave;re &agrave;
+Newstead et l'avoir embrass&eacute;e. Un ancien ami
+de coll&eacute;ge, John Cam Hobhouse, d&eacute;j&agrave; connu
+par plusieurs ouvrages de po&eacute;sie et de politique,
+mais devenu, depuis, plus c&eacute;l&egrave;bre par
+le courage et la franchise de son opposition
+parlementaire, offrit &agrave; Lord Byron de l'accompagner
+dans ses voyages; et, sans en avoir pr&eacute;cis&eacute;ment
+arr&ecirc;t&eacute; le plan, les deux amis mirent &agrave;
+la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur
+suite consistait en deux domestiques, dont l'un
+(Fletcher) avait instamment sollicit&eacute; la faveur
+d'abandonner sa femme pour suivre la fortune
+de Lord Byron. C'&eacute;tait un personnage qui rappelait
+assez bien le Sganarelle du <i>Don Juan</i> de
+Moli&egrave;re; pr&eacute;somptueux, craintif et superstitieux
+&agrave; l'exc&egrave;s; aimant tendrement son ma&icirc;tre,
+et redoutant toute esp&egrave;ce de fatigues ou de dangers.</p>
+
+<p>Nos deux po&egrave;tes d&eacute;barqu&egrave;rent &agrave; Lisbonne,
+visit&egrave;rent avec empressement Cintra, endroit,
+dit Lord Byron, le plus d&eacute;licieux de l'Europe,
+et le ch&acirc;teau de Mafra, orgueil du Portugal. Peu
+satisfaits du patriotisme et du caract&egrave;re des Portugais,
+ils s'empress&egrave;rent d'arriver &agrave; S&eacute;ville.
+C'est l&agrave; que Byron d&eacute;pouilla ses premi&egrave;res impressions
+sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les
+cris de libert&eacute; qui, de toutes parts, y retentissaient,
+les sc&egrave;nes pittoresques d'une nature
+ravissante, et, plus que tout cela encore, les
+gr&acirc;ces et la beaut&eacute; des dames de S&eacute;ville, eurent
+bient&ocirc;t fait &eacute;vanouir ses sermens de haine &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;, de calme et de continence philosophiques.
+Son d&eacute;part de S&eacute;ville fit m&ecirc;me verser des
+larmes d'amour, que l'incertitude de son retour
+eut sans doute bient&ocirc;t taries. &Agrave; Cadix, de nouveaux
+liens aussi tendres et aussi passagers l'attendaient
+encore.</p>
+
+<p>Il est peu de personnes (m&ecirc;me celles qui
+n'ont jamais lu ses vers) qui n'aient vu, et par
+cons&eacute;quent admir&eacute; quelques portraits de Lord
+Byron: ils rappellent, en g&eacute;n&eacute;ral, l'expression
+de ses traits. Cette expression est tellement remarquable
+qu'elle est venue offrir aux artistes,
+si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie,
+en m&ecirc;me tems que le <i>Childe Harold</i>, le
+<i>Corsaire</i> et le <i>Don Juan</i> ouvraient aux litt&eacute;rateurs
+un autre magnifique horizon po&eacute;tique.
+Le dessin qui pr&eacute;c&egrave;de cette &eacute;dition reproduit
+exactement la t&ecirc;te de Lord Byron &agrave; vingt-cinq
+ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose
+de leur gr&acirc;ce et de leur puret&eacute;, mais sa physionomie
+n'en fut pas alt&eacute;r&eacute;e; comme celle de tous
+les hommes de g&eacute;nie, elle &eacute;tait ind&eacute;pendante
+des formes mat&eacute;rielles; elle exprimait l'habitude
+des passions et des pens&eacute;es sublimes, le
+d&eacute;dain et presque l'ignorance des tracasseries
+vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses
+formes: en un mot, elle &eacute;tait l'image fid&egrave;le de
+son ame.</p>
+
+<p>Le 16 ao&ucirc;t, le vaisseau qui devait transporter
+en Gr&egrave;ce nos deux voyageurs mit &agrave; la voile de
+Gibraltar et mouilla successivement &agrave; Cagliari
+en Sardaigne, &agrave; Girgenti en Sicile, &agrave; Malte; et
+enfin, le 29 septembre, &agrave; Pr&eacute;vesa sur la c&ocirc;te
+d'Albanie.</p>
+
+<p>Leur plan &eacute;tait enfin arr&ecirc;t&eacute; avec pr&eacute;cision:
+ils devaient traverser la Gr&egrave;ce et la Mor&eacute;e, passer
+l'hiver &agrave; Ath&egrave;nes, et, de l&agrave;, se rendre &agrave;
+Constantinople; mais, pour avoir les moyens
+de voyager en s&ucirc;ret&eacute;, il leur fallait capter la
+bienveillance du redoutable visir qui gouvernait
+alors toutes ces contr&eacute;es. Aly-Pacha, surnomm&eacute;
+le Bonaparte musulman, assi&eacute;geait alors
+son ennemi, Ibrahim, dans le ch&acirc;teau de B&eacute;rat
+en Illyrie. Byron se rendit &agrave; T&eacute;pal&egrave;ne,
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral du visir, et &eacute;loign&eacute; de deux
+journ&eacute;es de B&eacute;rat. Aly, de son c&ocirc;t&eacute;, ayant appris
+l'arriv&eacute;e, dans ses &eacute;tats, d'un seigneur anglais,
+avait ordonn&eacute; que toutes les commodit&eacute;s
+de voyage lui fussent gratuitement prodigu&eacute;es.
+Lui-m&ecirc;me le re&ccedil;ut avec la plus haute distinction.
+Ses petites mains blanches, ses petites
+oreilles et sa chevelure boucl&eacute;e attiraient surtout
+l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes
+irr&eacute;cusables d'une haute naissance et d'une
+&eacute;ducation distingu&eacute;e. &Agrave; chaque heure de la
+journ&eacute;e il envoyait &agrave; nos voyageurs des fruits,
+des confitures et des sorbets, et, quand ils demand&egrave;rent
+&agrave; prendre cong&eacute;, Sa Hautesse leur
+donna une garde de cinquante braves Souliotes,
+en les recommandant sp&eacute;cialement &agrave; son fils,
+Vely-Pacha, alors gouverneur de la Mor&eacute;e.</p>
+
+<p>L'aspect d'une cour orientale et la physionomie
+de ce peuple albanais, m&eacute;lange de maraudeurs
+chr&eacute;tiens et musulmans, firent une vive
+impression sur l'imagination de Lord Byron.
+Dans les notes de <i>Childe Harold</i> il a trac&eacute; une
+peinture d&eacute;taill&eacute;e de la beaut&eacute; et de la gracieuse
+d&eacute;marche des femmes; du courage, de l'hospitalit&eacute;
+et du caract&egrave;re vindicatif des hommes.&mdash;De
+retour &agrave; Pr&eacute;vesa, ils ne tard&egrave;rent pas &agrave; s'embarquer,
+dans l'espoir d'aborder &agrave; Patras sur la
+c&ocirc;te de la Mor&eacute;e; mais, par suite de l'ignorance
+des matelots turcs, leur b&acirc;timent, emport&eacute; par
+le vent, alla &eacute;chouer sur les rochers de Souli,
+et ils ne durent leur salut qu'au g&eacute;n&eacute;reux secours
+des villageois albanais qui habitaient derri&egrave;re
+ces rochers. Pendant la crise, &laquo;Fletcher
+jetait les hauts cris et appelait sa femme; les
+Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans
+<i>Alla</i>. Le capitaine fondait en larmes,
+en nous disant de nous recommander &agrave; Dieu.
+Les m&acirc;ts &eacute;taient fendus, la grande vergue en
+pi&egrave;ces; le vent redoublait de force, la nuit
+approchait, et nous n'avions d'autre chance
+(comme le disait Fletcher) que de nous voir
+ensevelis dans les flots.&raquo; (<i>Lettre de Lord Byron
+&agrave; sa m&egrave;re</i>.) Tel fut l'&eacute;v&eacute;nement qui, sans
+doute, fournit plus tard au po&egrave;te les terribles
+couleurs du deuxi&egrave;me chant de <i>Don Juan</i>.</p>
+
+<p>De Souli, nos voyageurs revinrent encore &agrave;
+Pr&eacute;vesa, et, renon&ccedil;ant au trajet de mer, se
+dirig&egrave;rent vers Patras, &agrave; travers les for&ecirc;ts de
+l'Acarnanie et de l'&Eacute;tolie: ils firent une halte de
+quelques jours &agrave; Missolonghi et &agrave; Smyrne; ils
+parcoururent la plus grande partie de la Gr&egrave;ce,
+et s'arr&ecirc;t&egrave;rent le reste de l'hiver &agrave; Ath&egrave;nes,
+comme ils en avaient form&eacute;, depuis long-tems,
+le projet.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas assez qu'Ath&egrave;nes expi&acirc;t sous le
+cimeterre des barbares son ancienne gloire; des
+&eacute;trangers, et surtout des Anglais, venaient &agrave;
+l'envi disputer aux rivages de Gr&egrave;ce les d&eacute;bris
+de statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient,
+seuls encore, sa richesse. Les monumens
+ont en eux-m&ecirc;mes peu de valeur: transportez
+sous le ciel de la Gr&egrave;ce les arceaux et les ogives
+de nos ch&acirc;teaux gothiques, l'ame les consid&eacute;rera
+sans &eacute;motion, sans enthousiasme. On a donc
+de la peine &agrave; comprendre la rage qui porte les
+Anglais &agrave; encombrer leur &icirc;le des monumens enlev&eacute;s
+&agrave; la religion des autres peuples; et certes,
+il est d&eacute;plorable que le gouvernement applaudisse
+&agrave; de pareilles profanations. Bas-reliefs,
+chapiteaux, inscriptions, statues, tous les d&eacute;bris
+des si&egrave;cles pass&eacute;s viennent chaque jour
+se presser dans les tristes galeries britanniques.
+Cependant une seule inscription, &eacute;chapp&eacute;e aux
+outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux
+que toutes les d&eacute;clamations modernes, quelle
+a &eacute;t&eacute; et quelle doit &ecirc;tre leur patrie, et l'on
+ne peut trop les louer d'avoir regard&eacute; les vols
+de l'&Eacute;cossais Elgin comme le plus grand des outrages.
+Il appartenait &agrave; Lord Byron et &agrave; M. de
+Ch&acirc;teaubriand de se rendre les &eacute;chos de l'ex&eacute;cration
+&agrave; laquelle ils vou&egrave;rent les spoliateurs du
+Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de
+fl&eacute;trir, dans le <i>Childe Harold</i> et dans <i>la Mal&eacute;diction
+de Minerve</i>, la conduite de Lord Elgin;
+il alla lui-m&ecirc;me, au p&eacute;ril de sa vie, effacer le
+nom du moderne Verr&egrave;s, inscrit sur le frontispice
+du temple d'&Eacute;richt&eacute;e, et il le rempla&ccedil;a
+par ces deux lignes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quod non fecerunt Gothi<br /></span>
+<span class="i0">Hoc fecerunt Scoti.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a
+pas moins re&ccedil;u de son gouvernement d'&eacute;normes
+sommes pour prix de la d&eacute;pouille des temples
+d'Ath&egrave;nes.&mdash;Nos voyageurs s'&eacute;loign&egrave;rent de la
+Gr&egrave;ce au commencement du printems. Avant
+de gagner Constantinople, ils visit&egrave;rent les
+ruines d'&Eacute;ph&egrave;se. Le 15 avril 1809, la fr&eacute;gate <i>la
+Salsette</i>, qui les transportait, jeta l'ancre sur les
+c&ocirc;tes de la Troade, non loin des fameux tombeaux
+que l'on aime &agrave; croire ceux des h&eacute;ros
+grecs morts au si&eacute;ge d'Ilion. Comme ils attendaient
+le firman du Grand-Seigneur &agrave; l'embouchure
+des Dardanelles, et justement &agrave; quelques
+centaines de pas du ch&acirc;teau d'Abydos, il prit
+envie &agrave; Byron de v&eacute;rifier par lui-m&ecirc;me si les
+savans avaient eu raison de r&eacute;voquer en doute
+le r&eacute;cit des tendres travers&eacute;es de L&eacute;andre. Dans
+le dernier si&egrave;cle, notre Acad&eacute;mie des Inscriptions
+et Belles-Lettres avait aussi, apr&egrave;s de longues
+dissertations, reconnu que l'histoire d'H&eacute;ro
+et L&eacute;andre &eacute;tait n&eacute;cessairement une fable, attendu
+l'<i>impossibilit&eacute; du trajet de l'Hellespont &agrave;
+la nage</i>. La tentative de Byron fit &eacute;vanouir tout
+d'un coup l'autorit&eacute; de tant de doctes recherches.
+Un lieutenant de la fr&eacute;gate (M. Ekenhead)
+offrit de partager la gloire et les dangers de
+cette &eacute;preuve: les deux nageurs partirent en
+m&ecirc;me tems et firent le trajet en une heure et
+quelques minutes. Ekenhead eut &agrave; peine atteint
+le rivage de Sestos, qu'il se h&acirc;ta de regagner,
+sur une barque, l'autre bord, o&ugrave; le rappelaient
+ses fonctions; mais Lord Byron, &eacute;puis&eacute; de fatigue
+et grelottant de fi&egrave;vre, se tra&icirc;na, demi-nu,
+dans une cabane voisine, et re&ccedil;ut l'hospitalit&eacute;
+d'un pauvre p&ecirc;cheur turc, qui, pendant
+cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus.
+&Agrave; peine revenu sur le rivage d'Abydos,
+Byron envoya au p&ecirc;cheur, par l'un des hommes
+de sa suite, un assortiment de filets, un fusil
+de chasse, une paire de pistolets et douze pi&egrave;ces
+de soie pour sa femme. Surpris de ce pr&eacute;sent,
+le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser
+l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie.
+H&eacute;las! &agrave; peine &eacute;loign&eacute; de son rivage, une rafale
+s'&eacute;leva, fit submerger sa barque et l'engloutit
+dans les flots. Qu'on juge du d&eacute;sespoir
+de Lord Byron! Il s'empressa d'aller lui-m&ecirc;me
+consoler la veuve; la pria de le regarder &agrave; l'avenir
+comme son ami, et lui laissa une bourse
+de cinquante dollars. Cette anecdote est peu
+connue; elle honore trop le caract&egrave;re de Lord
+Byron pour que lui-m&ecirc;me pens&acirc;t jamais &agrave; la divulguer:
+mais les officiers alors employ&eacute;s sur
+<i>la Salsette</i> en ont tous attest&eacute; l'exacte v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; Constantinople, il se s&eacute;para de Cam Hobhouse,
+qui br&ucirc;lait d&eacute;j&agrave; de revoir l'Angleterre,
+Byron le vit partir sans beaucoup de regret:
+son projet &eacute;tait de retourner en Gr&egrave;ce, et voulant,
+dans cette seconde excursion, s'arr&ecirc;ter &agrave;
+loisir dans les lieux les plus po&eacute;tiques de cette
+terre de po&eacute;sie, la soci&eacute;t&eacute; d'un ami, tel que
+Hobhouse lui-m&ecirc;me, d&eacute;rangeait, jusqu'&agrave; un
+certain point, son plan de r&ecirc;verie. Il &eacute;crivit
+<i>Childe Harold</i> en Gr&egrave;ce; il en composa m&ecirc;me
+un grand nombre de strophes sur le Parnasse.
+C'&eacute;tait, il faut l'avouer, une heureuse et grande
+id&eacute;e que celle d'aller puiser des inspirations &agrave;
+une pareille source, et quand on songe, en lisant
+<i>Childe Harold</i>, que ces vers ont &eacute;t&eacute; trac&eacute;s
+sur les sommets sacr&eacute;s de l'H&eacute;licon, je ne sais
+quelle v&eacute;n&eacute;ration religieuse se joint naturellement
+&agrave; l'admiration que produit une aussi magnifique
+cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Il choisit Ath&egrave;nes pour sa principale r&eacute;sidence.
+C'est l&agrave; qu'une jeune Grecque devint
+&eacute;perdument &eacute;prise de lui: elle &eacute;tait belle; elle
+ne tarda pas &agrave; toucher son cœur. Mais les jours
+du Ramasan arriv&egrave;rent, et, pendant ce car&ecirc;me,
+tout commerce entre les deux sexes &eacute;tait puni
+de mort. Une aussi longue interruption parut
+un si&egrave;cle &agrave; Lord Byron: dans son impatience,
+il avait form&eacute; un plan de rendez-vous, et l'avait
+fait parvenir &agrave; sa ma&icirc;tresse; la trame fut d&eacute;couverte,
+et la jeune fille condamn&eacute;e &agrave; &ecirc;tre sur-le-champ
+enferm&eacute;e dans un sac et jet&eacute;e &agrave; la mer.
+Byron n'&eacute;tait pr&eacute;venu de rien, quand un soir,
+en c&ocirc;toyant &agrave; cheval le rivage de la mer avec
+deux Albanais qu'il avait pris &agrave; son service, il
+voit plusieurs soldats s'avancer de son c&ocirc;t&eacute;. Il
+apprend qu'ils ont la mission de noyer une
+femme; d&egrave;s-lors il ne pouvait plus h&eacute;siter: au
+risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court
+&agrave; l'officier du d&eacute;tachement, parvient &agrave; l'intimider,
+et se fait remettre l'infortun&eacute;e, dans laquelle
+il reconna&icirc;t son amante. Gr&acirc;ce &agrave; son intervention,
+et &agrave; une forte somme d'argent, le
+magistrat consentit &agrave; r&eacute;tracter son arr&ecirc;t, mais
+la jeune fille fut oblig&eacute;e de quitter Ath&egrave;nes, et,
+quelques mois apr&egrave;s, elle mourut de regrets et
+&agrave; la suite d'une fi&egrave;vre lente. Tel fut l'&eacute;v&eacute;nement
+qui offrit &agrave; Lord Byron la premi&egrave;re inspiration
+du <i>Giaour</i>.</p>
+
+<p>Pour se distraire de cette mort douloureuse,
+il s'&eacute;loigna d'Ath&egrave;nes, et r&eacute;solut de parcourir
+le P&eacute;lopon&egrave;se. Il n'emmena pas avec lui Fletcher;
+le pauvre diable, las de vivre loin de sa
+femme, de la bi&egrave;re et du pudding, avait obtenu
+la permission de retourner en Angleterre.
+Pour Byron, &agrave; peine arriv&eacute; &agrave; Patras, il fut saisi
+d'une fi&egrave;vre violente, qui mit de nouveau ses
+jours en danger. Un m&eacute;decin ignorant &eacute;tait
+charg&eacute; de le soigner, et les deux Albanais dont
+nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute; s'&eacute;taient engag&eacute;s, par serment,
+&agrave; couper la t&ecirc;te au tremblant Esculape, s'il
+n'op&eacute;rait pas avant quinze jours une cure compl&egrave;te.
+Or, ils n'&eacute;taient pas hommes &agrave; se parjurer;
+aussi, quand Byron recouvra la sant&eacute;, le
+m&eacute;decin se livra-t-il aux plus extravagantes d&eacute;monstrations
+de joie.</p>
+
+<p>Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-m&ecirc;me
+en Angleterre. On peut lire dans le
+<i>Childe Harold</i> le r&eacute;cit touchant de la douleur des
+deux braves Albanais en se s&eacute;parant de lui. Le 2
+juillet 1811, apr&egrave;s deux ann&eacute;es de p&eacute;lerinage,
+Byron d&eacute;barqua au port de Falmouth. Il &eacute;tait
+dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de
+p&eacute;nibles impressions ou des illusions funestes.
+&Agrave; peine arriv&eacute; &agrave; Londres, un courrier parti de
+Newstead lui apprend que sa m&egrave;re est &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;.
+Byron quitte tout pour accourir aupr&egrave;s
+d'elle; mais il &eacute;tait trop tard, et il ne put recueillir
+son dernier soupir.</p>
+
+<p>Le besoin de combattre sa profonde m&eacute;lancolie
+le ramena &agrave; Londres. Il &eacute;tait d'ailleurs assez
+curieux d'y publier une nouvelle satire compos&eacute;e,
+pendant les derniers jours de sa travers&eacute;e
+maritime, sur le mod&egrave;le de l'<i>Art po&eacute;tique</i>
+d'Horace. Il avait aussi termin&eacute; les deux premiers
+chants de <i>Childe Harold</i>; mais il voyait
+d'avance tous les <i>reviseurs</i> plaisanter sur la tournure
+romanesque de ses id&eacute;es, et il tremblait
+de publier ce chef-d'œuvre de la litt&eacute;rature contemporaine.
+Un ami, parvint &agrave; le d&eacute;tromper:
+&laquo;Votre imitation d'Horace, lui dit courageusement
+M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis
+que <i>Childe Harold</i> est un ouvrage d&eacute;licieux,
+admirable, enchanteur.&mdash;Vous vous trompez,
+r&eacute;pondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous
+abandonne mes vers: s'ils ont du succ&egrave;s, que
+le profit vous en revienne.&raquo; Ainsi furent publi&eacute;s
+les deux premiers chants de <i>Childe Harold</i>.</p>
+
+<p>Ce <i>Roman</i> (c'est le titre que lui donna l'auteur)
+ne se recommande pas &agrave; l'attention de nos
+classiques par une r&eacute;gularit&eacute; sym&eacute;trique; vous
+croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer,
+&agrave; quelques pieds d'un rivage toujours vari&eacute;, et
+constamment enrichi des plus ravissantes beaut&eacute;s.
+Sous vos yeux se succ&egrave;dent le Portugal,
+devenu la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle
+s'abat le vautour gaulois; la Troade, s&eacute;pulcre des
+anciens h&eacute;ros; Constantinople, calme
+s&eacute;jour du despotisme; l'Albanie, d&eacute;j&agrave; pr&eacute;ludant
+&agrave; secouer les cha&icirc;nes du croissant; la Gr&egrave;ce,
+enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une fois
+r&ecirc;v&eacute; les doux rivages; la Gr&egrave;ce, dont les malheureux
+enfans fl&eacute;chissent sans murmurer sous
+le b&acirc;ton barbare, tandis qu'ils pleurent de rage
+en voyant s'&eacute;crouler, &agrave; la voix de Lord Elgin, les
+colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle
+chaleur p&eacute;n&eacute;trante! et partout quel sentiment
+exquis de la beaut&eacute;! quel d&eacute;dain pour les favoris
+de la fortune! quel enthousiasme pour la
+libert&eacute;!</p>
+
+<p>Le <i>P&eacute;lerinage de Childe Harold</i> (dont plusieurs
+de nos litt&eacute;rateurs n'ont jamais essay&eacute; de
+lire m&ecirc;me la traduction fran&ccedil;aise) fit proclamer
+Lord Byron, dans sa patrie, le premier des po&egrave;tes
+vivans: il avait alors vingt-quatre ans. Ses
+ennemis les plus implacables rendirent hommage
+&agrave; l'&eacute;vidente sup&eacute;riorit&eacute; de son g&eacute;nie: mais,
+en se d&eacute;clarant douloureusement ses admirateurs,
+on pense bien qu'ils n'oubli&egrave;rent pas de
+relever dans ses vers les propositions <i>impies</i>,
+<i>d&eacute;istes</i>, <i>ath&eacute;istes</i> et <i>s&eacute;ditieuses</i>, cort&eacute;ge ordinaire
+des ouvrages qui n'ont pas &eacute;t&eacute; compos&eacute;s
+sous l'influence imm&eacute;diate d'une secte, d'une
+cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations
+ne l'emp&ecirc;ch&egrave;rent pas d'obtenir, dans ces
+premiers momens, toute la justice qu'il n'&eacute;tait
+en droit d'attendre que de la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa premi&egrave;re
+entr&eacute;e dans le monde. Les dames, bien
+que jalouses de la pr&eacute;f&eacute;rence donn&eacute;e sur elles,
+par <i>Childe Harold</i>, aux beaut&eacute;s de l'Orient et
+de l'Espagne, caressaient l'espoir de ramener le
+jeune po&egrave;te &agrave; de plus tendres sentimens: elles
+l'accueillirent donc avec &eacute;motion et coquetterie.
+Byron n'&eacute;tait pas de ces hommes dont la prestigieuse
+r&eacute;putation ne supporte pas l'&eacute;preuve de
+l'intimit&eacute;: vu de pr&egrave;s, il parut grandir encore.
+On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,
+&eacute;galement faite pour exprimer l'enthousiasme,
+le d&eacute;dain, l'amour ou la haine.
+Mais le caract&egrave;re de ses pens&eacute;es comportait une
+dignit&eacute; s&eacute;rieuse dont il lui &eacute;tait presque impossible
+de se d&eacute;pouiller: si quelquefois il se livrait
+&agrave; une bruyante ga&icirc;t&eacute;, ces &eacute;clats &eacute;taient
+rapidement remplac&eacute;s par une teinte de tristesse
+importune. Il tombait fr&eacute;quemment dans
+une grande pr&eacute;occupation m&eacute;lancolique, et
+m&ecirc;me, au milieu des cercles les plus avides de
+recueillir ses moindres paroles, il semblait
+faiblement combattre ce penchant &agrave; la distraction.
+Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait
+aussit&ocirc;t une conversation d'autant plus &eacute;tonnante,
+qu'il cherchait moins &agrave; exciter l'&eacute;tonnement:
+les saillies les plus vives se pressaient
+sur ses l&egrave;vres; ses yeux, dit-on, lan&ccedil;aient des
+&eacute;clairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu
+l'&eacute;couter sans &eacute;motion, sans une sorte de respect.
+Il n'en &eacute;tait pas ainsi des femmes qui, ne
+rougissant pas aupr&egrave;s de lui de leur inf&eacute;riorit&eacute;
+intellectuelle, laissaient ordinairement parler
+en sa pr&eacute;sence leur imagination ravie.</p>
+
+<p>Toutefois cet universel engouement ne fut pas
+de longue dur&eacute;e: pour le prolonger, il e&ucirc;t fallu
+faire preuve d'affectation, et ce d&eacute;faut g&eacute;n&eacute;ral
+de la soci&eacute;t&eacute; anglaise &eacute;tait justement celui dont
+Lord Byron &eacute;tait le moins susceptible; il e&ucirc;t
+fallu caresser l'amour-propre des automates
+qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait
+jamais dissimuler ses impressions d&eacute;daigneuses.
+D'abord les <i>dandys</i>, esp&egrave;ce de fats
+qui, dans la grande soci&eacute;t&eacute; anglaise, forme
+une majorit&eacute; compacte (comme en France nos
+merveilleux et nos petits-ma&icirc;tres), brigu&egrave;rent
+long-tems sa bienveillance, en composant sur
+son ext&eacute;rieur leur maintien et leur costume.
+Une foule de fades et languissantes beaut&eacute;s essay&egrave;rent
+&agrave; l'envi sur son cœur la puissance de
+leurs charmes; Byron accueillit du m&ecirc;me silence
+les grimaces des uns et les vaporeuses œillades
+des autres. D&egrave;s-lors une cabale sourde se ligua
+contre lui; un plan de calomnie fut organis&eacute;,
+et le succ&egrave;s d&eacute;passa bient&ocirc;t toutes les esp&eacute;rances
+que ses auteurs en avaient pu concevoir.</p>
+
+<p>Fatigu&eacute; des cercles de la capitale, il fit, dans
+le Westmoreland, une course vers ces lacs devenus
+c&eacute;l&egrave;bres par les m&eacute;lancoliques et monotones
+&eacute;lucubrations des Wordsworth, des Coleridge
+et des Southey. Ce voyage augmenta
+encore le nombre de ses ennemis; les po&egrave;tes
+<i>lakistes</i> se montr&egrave;rent humili&eacute;s de l'ind&eacute;pendance
+de ses opinions, et furieux des &eacute;pigrammes
+dont il accablait leur politique bigoterie. L'apparition
+presque simultan&eacute;e du <i>Giaour</i>, de <i>la
+Fianc&eacute;e d'Abydos</i>, du <i>Corsaire</i> et de <i>Lara</i>, leur
+offrait une occasion d'attaquer ses principes et
+de noircir sa vie. &laquo;Qui peut, s'&eacute;cri&egrave;rent-ils,
+fournir &agrave; Lord Byron les couleurs dont il se sert
+pour peindre tous ces h&eacute;ros d&eacute;vor&eacute;s de passions
+et de remords? qui l'initia aux myst&egrave;res des
+plus horribles angoisses de la vie? qui lui apprit
+&agrave; rev&ecirc;tir de formes s&eacute;duisantes les plus odieux
+sc&eacute;l&eacute;rats? Ah! sans doute, la source de son g&eacute;nie
+est empoisonn&eacute;e; elle n'a pu na&icirc;tre que de
+la perversit&eacute; de son caract&egrave;re. Rien dans sa conduite,
+il est vrai, ne justifie d'injurieux soup&ccedil;ons;
+mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines?
+Qui sait si quelque crime secret ne
+trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports
+sensibles existent entre Childe Harold, Conrad
+et lui pour que l'on puisse encore douter de
+l'identit&eacute; de l'auteur et de ses personnages. Et
+quel insens&eacute; pourrait envier un talent qu'il faudrait
+acheter &agrave; pareil prix?...&raquo;</p>
+
+<p>Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser
+d'aussi inf&acirc;mes soup&ccedil;ons: cependant, il
+suivait avec assez d'assiduit&eacute; les s&eacute;ances de la
+chambre des Lords. Toujours &eacute;tranger aux ambitieuses
+intrigues qui se trament jusque dans
+les conseils de l'opposition populaire, il pronon&ccedil;a
+&agrave; la chambre haute trois discours assez
+remarquables, dans lesquels il peignit de couleurs
+&eacute;nergiques la d&eacute;tresse des ouvriers et l'asservissement
+des catholiques. Mais l'inutilit&eacute; de
+ses efforts refroidit bient&ocirc;t sa ferveur parlementaire,
+et il sentit qu'il servirait plus efficacement
+la cause de la justice et de la libert&eacute;, du haut
+de la tribune po&eacute;tique que s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e son
+g&eacute;nie. Il acheta, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, une action
+au th&eacute;&acirc;tre de <i>Drury-Lane</i>, et quelques jours
+apr&egrave;s il fut nomm&eacute; directeur du jury charg&eacute; d'y
+recevoir les ouvrages dramatiques.</p>
+
+<p>La mobilit&eacute; de son imagination, sa passion
+pour les voyages, et les souvenirs de plusieurs
+beaut&eacute;s qu'il avait peintes dans le <i>Giaour</i> et le
+<i>Corsaire</i>, tout aurait d&ucirc; le d&eacute;tourner du mariage,
+et surtout de l'id&eacute;e d'en former les redoutables
+nœuds avec une Anglaise: il n'en fut
+rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank
+No&euml;l, fut celle sur laquelle il fit tomber
+son choix: elle &eacute;tait belle; mais, sous l'apparence
+d'une bienveillante douceur, elle cachait
+un caract&egrave;re inflexible et un orgueil de pruderie
+qui devait faire le malheur du plus pacifique des
+&eacute;poux; &agrave; plus forte raison celui de Lord Byron.
+Elle apprit avec une sorte de transport que le
+jeune Lord songeait &agrave; demander sa main, et
+quand on lui rappela les d&eacute;fauts de Byron, dans
+les cercles de bas bleus (<i>blue stockings</i>), dont
+elle &eacute;tait l'un des ornemens, elle r&eacute;pondit qu'elle
+esp&eacute;rait ramener son &eacute;poux &agrave; force de douceur,
+de le&ccedil;ons et d'exemples. Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute;
+le 2 janvier 1815.</p>
+
+<p>Bien que form&eacute; sous de funestes auspices, il
+e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; fortun&eacute; sans l'intervention,
+presque toujours f&acirc;cheuse, d'une belle-m&egrave;re.
+Les Milbank conservaient dans leur famille la
+tradition du vieil esprit d'aust&eacute;rit&eacute; et d'intol&eacute;rance
+qui distinguait les puritains; aussi l'honorable
+miss Milbank avait-elle consenti avec
+r&eacute;pugnance &agrave; l'union de sa fille avec Byron.
+Elle ne tarda pas &agrave; devenir une mortelle ennemie:
+la <i>lune de miel</i> m&ecirc;me ne fut pas exempte
+d'orage. Byron e&ucirc;t voulu en passer le cours loin
+du tumulte de Londres; il craignait les folles
+d&eacute;penses, et surtout les insipides distractions
+du grand monde: il fut oblig&eacute; de renoncer &agrave;
+son projet. Partout recherch&eacute;s avec empressement,
+recevant &agrave; leur tour avec grandeur, la
+dot de la nouvelle lady fut bient&ocirc;t dissip&eacute;e en
+prodigalit&eacute;s, et Byron pr&eacute;vit de nouveaux embarras
+p&eacute;cuniaires. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, son amour
+de l'&eacute;tude et des m&eacute;ditations solitaires s'accommodait
+mal de visites fr&eacute;quentes et de la pr&eacute;sence
+continuelle d'une &eacute;pouse soup&ccedil;onneuse; parfois
+il accueillait avec fatigue les tendres expansions
+de lady Byron, et cette femme alti&egrave;re, se croyant
+alors d&eacute;daign&eacute;e, revenait pr&ecirc;ter une cr&eacute;dule
+oreille aux suggestions de sa m&egrave;re et d'une ancienne
+nourrice. Ce n'&eacute;tait pas tout: plusieurs
+espions f&eacute;minins venaient nourrir les d&eacute;fiances
+de ces trois femmes et suivaient sans rel&acirc;che
+toutes les d&eacute;marches de Lord Byron. Dans un
+secr&eacute;taire que lady Byron fit enfoncer, on avait
+trouv&eacute; des lettres amoureuses: par malheur,
+le nom de l'ancienne ma&icirc;tresse n'y &eacute;tait pas
+trac&eacute;; il fallut recourir aux conjectures. Une
+actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est
+soup&ccedil;onn&eacute;e: sur-le-champ elle est reconnue
+pour l'indigne cause des froideurs conjugales de
+Byron. Des pieux salons de la famille Milbank,
+la nouvelle se fut bient&ocirc;t r&eacute;pandue dans tous
+ceux de la capitale, et (voyez la retenue de la
+haute soci&eacute;t&eacute; anglaise!) quand la pauvre Mardyne
+reparut sur le th&eacute;&acirc;tre, les dames se couvrirent
+modestement de leurs &eacute;ventails ou de
+leurs mouchoirs; les jeunes <i>dandys</i> siffl&egrave;rent,
+et l'actrice fut oblig&eacute;e de se retirer, en protestant
+de son innocence. Il fut prouv&eacute;, plus tard,
+qu'elle n'avait jamais dit un seul mot, ni m&ecirc;me
+vu une seule fois Lord Byron.</p>
+
+<p>Lady Byron avait un caract&egrave;re fort <i>excentrique</i>.
+Elle s'imagina un autre jour que la froideur
+de son mari pour ses charmes et surtout pour
+ses conseils d&eacute;notait un certain d&eacute;rangement
+de <i>sensorium commune</i>. Par ses ordres, plusieurs
+inconnus p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans le cabinet d'&eacute;tude de
+Byron (il composait alors <i>le Si&eacute;ge de Corinthe</i>);
+on l'accabla de questions inintelligibles pour
+lui, et auxquelles sa fiert&eacute; lui permit &agrave; peine
+de faire quelques r&eacute;ponses. Plus tard, il apprit
+qu'il avait re&ccedil;u la visite de docteurs en m&eacute;decine,
+charg&eacute;s d'examiner ses droits au s&eacute;jour de
+Bedlam. Il est inutile de dire que ces docteurs
+ne r&eacute;pondirent pas &agrave; l'attente de lady Byron.</p>
+
+<p>Il semblait que la naissance d'une fille, arriv&eacute;e
+le 10 d&eacute;cembre 1815, d&ucirc;t mettre un terme
+&agrave; la soucieuse m&eacute;sintelligence des deux &eacute;poux;
+mais, dans le m&ecirc;me tems, de nombreux cr&eacute;anciers
+ayant demand&eacute; la garantie de leurs cr&eacute;ances,
+Byron se vit forc&eacute; de vendre les somptueuses
+propri&eacute;t&eacute;s qu'il avait, en se mariant, achet&eacute;es
+&agrave; Londres, &agrave; la sollicitation de lady Byron. Les
+poursuites judiciaires cess&egrave;rent: mais, sous pr&eacute;texte
+de les pr&eacute;venir, ils se d&eacute;cid&egrave;rent, d'assez
+bonne gr&acirc;ce, &agrave; vivre, pendant deux ou trois
+mois, &eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre. Lady Byron retourna
+donc chez son p&egrave;re; et quelques jours
+apr&egrave;s, &agrave; l'instigation de sa famille, elle &eacute;crivit
+&agrave; Lord Byron que jamais elle ne consentirait &agrave;
+le revoir.</p>
+
+<p>Tel est le r&eacute;cit exact de cette s&eacute;paration, qui
+a fourni mati&egrave;re &agrave; tant d'invectives et de calomnies
+contre la conduite de notre grand po&egrave;te. Si
+le public devint le confident de ses ennuis domestiques,
+il faut en accuser les indiscr&eacute;tions
+ridicules de lady Byron. &Eacute;coutons Byron lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Il existe dans le mariage une foule de causes
+inappr&eacute;ciables de d&eacute;go&ucirc;ts mutuels et de griefs,
+dont nos plus intimes amis, ou nos plus proches
+parens, ne sauraient estimer la juste valeur.
+Les &eacute;poux seuls peuvent s'en former une
+v&eacute;ritable id&eacute;e; eux seuls ont le droit d'en
+parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux
+&agrave; l'&eacute;gard de sa femme; tant qu'il ne
+commet aucune action pr&eacute;judiciable &agrave; la communaut&eacute;,
+de quel droit vient-on le bl&acirc;mer,
+s'il juge &agrave; propos de vivre &eacute;loign&eacute; d'une femme
+qu'il conna&icirc;t mieux, sans doute, que ceux qui
+prennent sa d&eacute;fense? N'est-il pas absurde de
+vouloir contraindre deux individus qui se d&eacute;testent
+&agrave; rester unis, quand ils soupirent tous
+deux apr&egrave;s l'instant de leur s&eacute;paration? Telle
+est du moins l'intention de ceux qui, se targuant
+d'une ancienne liaison, interviennent
+dans les d&eacute;bats domestiques.&raquo;</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la s&eacute;paration de Lord et
+de lady Byron fit revivre tous les anciens contes
+dont les pr&eacute;cieuses de Londres (les <i>bas bleus</i>)
+avaient les premi&egrave;res r&eacute;pandu le bruit: tous
+les &eacute;crits p&eacute;riodiques, &agrave; l'exception d'un seul
+(<i>l'Examinateur</i>), les r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent &agrave; l'envi: une
+mistress Lee composa un roman dont le h&eacute;ros
+(Lord Byron) &eacute;tait, sous le nom de <i>Glenarvon</i>,
+accus&eacute; de plusieurs assassinats. On alla jusqu'&agrave;
+imprimer qu'&eacute;tranger &agrave; tous les sentimens de
+bienveillance et d'humanit&eacute; il n'&eacute;tait pas m&ecirc;me
+susceptible d'&ecirc;tre captiv&eacute; par les attraits ou les
+vertus d'une femme; et les stances ravissantes
+qu'il avait adress&eacute;es &agrave; Thirza, &agrave; Maria, &agrave; Janth&eacute;,
+ne lui avaient &eacute;t&eacute; inspir&eacute;es que par son attachement
+pour un ours et le chien de Terre-Neuve
+dont il avait compos&eacute; l'&eacute;pitaphe. Il ne paraissait
+plus &agrave; Drury-Lane sans &ecirc;tre accueilli par des
+hu&eacute;es; les dames le d&eacute;signaient du doigt, les
+enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait
+&agrave; la chambre des pairs, et sa <i>vertueuse</i>
+femme &eacute;coutait avec une merveilleuse s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+le r&eacute;cit des calomnies dont il &eacute;tait abreuv&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, cet homme &eacute;tait Lord Byron, le
+chantre de <i>Childe Harold</i> et du <i>Giaour</i>! celui
+qui avait d&eacute;fendu de toutes ses forces les catholiques
+d'Irlande et les chr&eacute;tiens de l'Orient!
+Ah! si, pour l'honneur de la France, un aussi
+puissant g&eacute;nie, une aussi grande ame, e&ucirc;t re&ccedil;u
+le jour dans son sein, lui e&ucirc;t-on d&eacute;cern&eacute; les
+m&ecirc;mes r&eacute;compenses? Les clameurs de mis&eacute;rables
+et ridicules coteries auraient-elles ainsi
+aveugl&eacute; l'opinion publique? Nous avons l'orgueil
+d'en douter.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'&eacute;tonner si, depuis ce moment,
+Byron conserva contre l'Angleterre une haine
+profonde: elle n'&eacute;tait plus digne de ses hommages.
+Pour comble de disgr&acirc;ces, il se vit
+oblig&eacute; de vendre l'abbaye de Newstead, demeure
+de ses anc&ecirc;tres, afin de restituer aux
+Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule
+le retenait en Angleterre; quand il s'en fut d&eacute;pouill&eacute;,
+il s'&eacute;loigna une seconde fois d'une ingrate
+patrie, avec la r&eacute;solution de n'y jamais
+revenir.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son d&eacute;part, une jeune
+dame, que ses talens n'avaient pu tirer de la
+mis&egrave;re, se pr&eacute;sente chez lui, et le prie d'honorer
+de sa protection un recueil de vers qui
+formait son unique ressource. Elle &eacute;tait belle,
+ses parens &eacute;taient &eacute;loign&eacute;s, et ceux qui d'abord
+l'avaient encourag&eacute;e &agrave; se d&eacute;vouer au culte des
+muses lui avaient retir&eacute; leur protection, avant
+d'avoir pu appr&eacute;cier si r&eacute;ellement elle en &eacute;tait
+digne. Byron l'&eacute;couta avec attention. Quand elle
+eut fini de parler: &laquo;Puissiez-vous, madame,
+r&eacute;pondit-il en lui pr&eacute;sentant un billet pli&eacute;,
+&ecirc;tre plus heureuse que moi; puissent vos talens,
+vos vertus et votre beaut&eacute; d&eacute;sarmer l'envie!
+Voici ma souscription. Mais tous deux nous
+sommes jeunes, et le monde est pervers; je ne
+veux donc pas avoir l'air de m'int&eacute;resser &agrave; vos
+succ&egrave;s: ce serait vous faire plus de tort que de
+bien.&raquo; La jeune dame prit alors cong&eacute; de lui,
+et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle,
+de voir que le po&egrave;te lui avait remis un bon de
+cinquante louis sur son banquier. Avant qu'elle
+songe&acirc;t &agrave; publier ce trait de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, Byron
+touchait au rivage de la France.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au printems de 1816. Il emmenait avec
+lui une biblioth&egrave;que compos&eacute;e de po&egrave;tes grecs,
+latins et italiens; l'assortiment d'animaux dont
+nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, et le bon et fid&egrave;le Fletcher,
+dont la destin&eacute;e, assez conforme &agrave; celle
+de son ma&icirc;tre, &eacute;tait d'abandonner, de maudire
+et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et
+ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la
+France: sa premi&egrave;re halte fut le champ de Waterloo.
+Il parcourut plusieurs fois cette plaine
+d&eacute;sormais c&eacute;l&egrave;bre, et qui lui rendait les impressions
+de Salamine et de Marathon. Apr&egrave;s avoir
+visit&eacute; successivement Bruxelles, Coblentz et
+B&acirc;le, il s'arr&ecirc;ta, pendant l'&eacute;t&eacute;, &agrave; la campagne
+<i>Diodati</i>, sur les bords du lac de Gen&egrave;ve.</p>
+
+<p>Depuis son d&eacute;part d'Angleterre, la violence
+des tourmens int&eacute;rieurs avait influ&eacute; sur sa sant&eacute;:
+mais Clarence et les rochers de Meillerie, en
+rappelant &agrave; son cœur les sublimes r&ecirc;veries de
+Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant
+&agrave; la pens&eacute;e de sa ch&egrave;re &Eacute;cosse; l'aspect
+du lac de Gen&egrave;ve enfin, tout contribuait &agrave; calmer
+ses ennuis et &agrave; ranimer ses forces physiques.
+Tous les soirs, comme si le lac e&ucirc;t pu verser
+dans son ame la tranquillit&eacute; de sa limpide surface,
+il aimait &agrave; voguer sur les flots, dans un
+fr&ecirc;le bateau. Ces courses n'&eacute;taient pas sans danger:
+quelquefois l'onde s'agitait subitement
+avec violence, et notre po&egrave;te, un jour, fut sur
+le point de p&eacute;rir &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; Saint-Preux
+avait caress&eacute; l'id&eacute;e de pr&eacute;cipiter dans les
+flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans
+la nature, tout, jusqu'aux &eacute;l&eacute;mens, semblait
+destin&eacute; &agrave; nourrir son ame de grandes et po&eacute;tiques
+inspirations.</p>
+
+<p>Il retrouva, dans les environs de Gen&egrave;ve, ses
+anciens amis; Cam Hobhouse, <i>Monk</i> Lewis, auteur
+du plus fantastique des romans, et Shelley,
+dont les habitudes aust&egrave;res et les opinions
+ind&eacute;pendantes lui plaisaient, jusque dans leur
+exag&eacute;ration. Mais, de toutes les personnes dont
+il cultiva la soci&eacute;t&eacute;, nulle ne l'int&eacute;ressa plus que
+madame de Sta&euml;l, alors retir&eacute;e &agrave; Coppet: c'&eacute;tait,
+en effet, deux ames dignes de s'entendre. On se
+rappelle la pr&eacute;dilection de Corinne pour la litt&eacute;rature,
+les opinions et les lois de l'Angleterre;
+elle semblait remercier chaque citoyen de Londres
+de la naissance de Shakspeare et de la chute
+de Napol&eacute;on. En ce moment, comme elle avait
+au nombre de ses h&ocirc;tes plusieurs Anglaises, de
+celles dont Byron avait fl&eacute;tri les doctes pr&eacute;tentions,
+il &eacute;tait naturel qu'elle f&ucirc;t encore la dupe
+des calomnies d&eacute;bit&eacute;es contre l'auteur de <i>Childe
+Harold</i>. Quand on annon&ccedil;ait la visite de Byron,
+ces dames quittaient le salon, et fr&eacute;missaient &agrave;
+l'id&eacute;e de regarder en face un semblable monstre.
+Pour madame de Sta&euml;l, &agrave; peine l'eut-elle
+entendu, qu'elle d&eacute;posa ses anciens pr&eacute;jug&eacute;s.
+Un jour, apr&egrave;s avoir lu les stances que Byron
+avait adress&eacute;es &agrave; sa femme en quittant l'Angleterre,
+elle s'&eacute;cria: &laquo;Mesdames, je ne sais quel est
+le coupable, mais je me consolerais d'avoir &eacute;t&eacute;
+malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspir&eacute;
+&agrave; mon &eacute;poux de semblables adieux.&raquo; En effet,
+pour ceux qui ne sont pas d&eacute;pourvus de sensibilit&eacute;,
+ces vers seront toujours, &agrave; d&eacute;faut d'autres
+<i>M&eacute;moires</i>, la condamnation de lady Byron.</p>
+
+<p>C'est &agrave; la campagne <i>Diodati</i> qu'il composa
+<i>Manfred</i>, la premi&egrave;re et la plus grande de ses
+compositions dramatiques, et <i>le Prisonnier de
+Chillon</i>, dans lequel il semble, comme en se
+jouant, avoir r&eacute;uni &agrave; l'imagination de Dante celle
+de Ch&acirc;teaubriand. De la Suisse il descendit en
+Italie, accompagn&eacute; de Shelley et du docteur
+Polidori, son secr&eacute;taire, le m&ecirc;me qui publia
+quelques mois plus tard, &agrave; Londres, la fameuse
+histoire du <i>Vampire</i>. Arriv&eacute;s &agrave; Montanvers, le
+prieur des b&eacute;n&eacute;dictins les pria de mettre leurs
+noms sur l'album du couvent. Shelley r&eacute;pondit
+&agrave; cette invitation en y inscrivant le mot Αθεος.
+Mais Byron, jetant &agrave; son tour un regard sur le
+livret, se h&acirc;ta de passer un trait sur le mot que
+Shelley avait eu la ridicule hardiesse de tracer.
+Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus
+tard donner le po&egrave;te Southey de l'ath&eacute;isme de
+Lord Byron. Les ouvrages de l'illustre po&egrave;te se
+chargent &agrave; l'envi de d&eacute;mentir cette odieuse imputation:
+Byron fut, au contraire, et toute sa
+vie, tourment&eacute; de ces doutes m&eacute;taphysiques,
+nobles et s&ucirc;rs indices d'une ame profond&eacute;ment
+religieuse; et quant &agrave; Shelley lui-m&ecirc;me, auteur
+d'un po&egrave;me satirique, <i>la Reine mob</i>, dans
+lequel les opinions dogmatiques sont peu respect&eacute;es,
+il est certain qu'il avait sur l'immortalit&eacute;
+de l'ame, et sur l'ind&eacute;pendante dignit&eacute; de
+son essence, les id&eacute;es les plus respectables. Nous
+ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques
+rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent
+accus&eacute;es, si rarement approfondies.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re r&eacute;sidence de Lord Byron, en Italie,
+fut Milan. Il y passa l'automne et une partie
+de l'hiver de 1816; il allait, presque tous les
+soirs, entendre, &agrave; l'op&eacute;ra de la <i>Scala</i>, ces belles
+partitions dont la France commence &agrave; pr&eacute;f&eacute;rer
+la large m&eacute;lodie aux ariettes de sa lourde, maigre,
+et vieille musique. Des premiers jours de
+l'ann&eacute;e 1817 aux derniers de 1819, il v&eacute;cut &agrave;
+Venise: il y composa <i>Mazeppa</i>, les deux drames
+de <i>Marino Faliero</i> et des <i>Deux Foscari</i> et le
+quatri&egrave;me chant de son cher <i>Childe Harold</i>.
+Dans les derniers vers de cet immortel po&egrave;me
+on sent l'influence des impressions du ciel v&eacute;nitien
+sur son cœur; les ruines de l'ancienne
+reine du monde glissent, moins d&eacute;solantes, devant
+ses yeux: il sourit m&ecirc;me &agrave; la vue des danses
+et de la guitare adriatique, et l'Italie, semblable
+aux jardins d'Armide, entrem&ecirc;le sans cesse, &agrave;
+ses m&eacute;lancoliques m&eacute;ditations, de suaves accens
+de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil,
+qui n'est nulle part aussi magnifique qu'&agrave; Venise,
+il parcourait la ville dans une &eacute;l&eacute;gante
+gondole, tandis que, pour quelques pi&egrave;ces d'argent,
+deux bateliers reproduisaient, dans leurs
+chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de
+Tasse. Le jour, il allait sur les sables du <i>Lido</i>
+exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer.
+Il parcourait les campagnes, et, p&eacute;n&eacute;trant dans
+les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux
+des secours et des consolations. Le feu
+prit un jour &agrave; la boutique d'un cordonnier:
+charg&eacute; d'une nombreuse famille, ce malheureux
+se voyait priv&eacute; de toutes ressources. Byron l'apprend;
+lui fait passer la valeur de tous les objets
+que les flammes avaient d&eacute;vor&eacute;s, et quelques
+jours apr&egrave;s il l'invite &agrave; retourner chez lui. Sa
+maison &eacute;tait reconstruite, plus commode, plus
+&eacute;l&eacute;gante qu'auparavant. Le hasard fit d&eacute;couvrir
+aux V&eacute;nitiens &eacute;tonn&eacute;s plusieurs semblables
+traits de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais un penchant invincible l'entra&icirc;nait en
+m&ecirc;me tems au plaisir: gardons-nous de le lui
+reprocher: cette passion pour les femmes, dont
+on lui fit un si grand crime dans son immorale
+patrie, fut sans doute l'une des sources de son
+g&eacute;nie. &Agrave; Venise, il fr&eacute;quenta les brillantes r&eacute;unions,
+les bals masqu&eacute;s, les concerts et les th&eacute;&acirc;tres:
+mais les faciles enchanteresses de Venise
+entour&egrave;rent vainement sa t&ecirc;te de fleurs; les souvenirs
+de l'injustice de ses compatriotes, de son
+premier amour et de sa fille, ne cess&egrave;rent de
+l'y poursuivre. Il demandait et recevait fr&eacute;quemment,
+par l'entremise de sa sœur, des
+nouvelles de sa ch&egrave;re <i>Ada</i>; et quand ses lettres
+&eacute;prouvaient quelque retard, il tombait dans de
+profonds acc&egrave;s de m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Tandis que son tems semblait ainsi consacr&eacute;
+&agrave; de frivoles distractions, il faisait para&icirc;tre une
+succession de nouveaux chefs-d'œuvre. Las de
+ne pr&eacute;senter que les inspirations d'un noble
+enthousiasme &agrave; un monde qu'il avait appris &agrave;
+m&eacute;priser en le connaissant mieux, il parut se
+repentir d'avoir pris au s&eacute;rieux les malheurs et
+les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un
+ouvrage dans lequel il reproduirait, sous un
+nouveau point de vue, la grande sc&egrave;ne de la
+soci&eacute;t&eacute;. Dans ce po&egrave;me extraordinaire de <i>Don
+Juan</i>, vers, octaves, chants, conception, tout
+d'abord para&icirc;t improvis&eacute;; mais ce d&eacute;sordre apparent
+est un heureux effet de l'art. L'intention
+profond&eacute;ment calcul&eacute;e de Byron fut de peindre
+le monde tel qu'il &eacute;tait, avec ses courtes
+joies et ses souffrances in&eacute;narrables; il voulut
+fatiguer les ames capables de r&eacute;fl&eacute;chir, en les
+obligeant &agrave; consid&eacute;rer &agrave; quel degr&eacute; d'abaissement,
+de honte, leurs pr&eacute;jug&eacute;s les faisaient
+descendre. Jamais projet ne fut mieux ex&eacute;cut&eacute;.
+Vices de l'&eacute;ducation, malheurs de l'humanit&eacute;,
+innocens plaisirs, honteuse d&eacute;bauche, horreurs
+de la guerre, intrigues et vanit&eacute;s des cours,
+peinture d'une nation parvenue au dernier degr&eacute;
+de corruption, tel est le vaste et instructif
+tableau que d&eacute;roule &agrave; nos yeux le <i>Don Juan</i>.
+On pourrait lui appliquer ces vers charmans du
+second chant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>I can't describe it, though so much is strike;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nor liken it,&mdash;I never saw the like</i>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Je ne puis le d&eacute;crire, quoiqu'il m'ait fait une
+vive impression, ni le comparer &agrave; quelque
+chose.&mdash;Je n'ai jamais rien vu de pareil.&raquo;</p>
+
+<p>On a pourtant compar&eacute; <i>Don Juan</i> &agrave; <i>la Pucelle</i>;
+c'&eacute;tait juger d'un arbre d'apr&egrave;s son &eacute;corce. Voltaire,
+dans son po&egrave;me, s'empare de toutes les
+id&eacute;es nobles que notre imagination aime &agrave; nourrir:
+il lutte contre elles, il ne les quitte qu'apr&egrave;s
+les avoir impr&eacute;gn&eacute;es de ridicule. Du reste,
+il ne d&eacute;m&ecirc;le rien avec les turpitudes de la vie:
+elles sont, au contraire, son point de d&eacute;part et
+le niveau auquel il s'efforce de ramener toutes
+choses. Que s'il s'arr&ecirc;te avec complaisance sur
+des sc&egrave;nes d'amour, son pinceau ne produit
+encore qu'un tableau infernal dont, fort heureusement,
+on chercherait en vain, dans la nature,
+le mod&egrave;le. Les deux po&egrave;mes ont pourtant
+cela de commun, qu'ils sont tous deux
+l'effet d'une d&eacute;bauche d'esprit. Mais <i>la Pucelle</i>
+fut premi&egrave;rement destin&eacute;e &agrave; &eacute;gayer<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> les loisirs
+de Fr&eacute;d&eacute;ric-le-Grand, tandis que le <i>Don Juan</i>
+fut compos&eacute; pour une g&eacute;n&eacute;ration qui avait lu
+avec enthousiasme <i>Werther</i>, <i>Ren&eacute;</i>, <i>Childe Harold</i>
+et <i>Manfred</i>. La verve de ga&icirc;t&eacute; ne pouvait
+donc &ecirc;tre de la m&ecirc;me esp&egrave;ce dans les deux ouvrages.
+Dans <i>Juan</i> on aper&ccedil;oit l'ironie, mais jamais
+cette ironie ne fl&eacute;trit une ame, une action,
+une id&eacute;e, nobles ou grandes. Byron y d&eacute;veloppe
+nos sociales mis&egrave;res avec un calme qui est loin
+de son cœur; &agrave; chaque instant il trahit son &eacute;motion,
+et quelquefois, en s'y abandonnant avec
+franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin,
+pour me servir des belles expressions de madame
+Belloc<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, son but bien &eacute;vident est &laquo;d'obliger
+les hommes &agrave; se relever &agrave; force de m&eacute;pris.
+Les saillies de <i>Don Juan</i> ressemblent &agrave;
+des fleurs dont on aurait entour&eacute; une couronne
+d'&eacute;pines; on devine que le front qui la
+porte en est ensanglant&eacute;.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ou, comme disait Voltaire, pour le r&eacute;gaillardir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Lord Byron</i>, par madame L. Sw. Belloc, 1824.</p></div>
+
+<p>Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint
+s'&eacute;tablir &agrave; Ravenne. De tous les s&eacute;jours qu'il essaya,
+Ravenne fut celui qui lui plut davantage.
+Dante, son po&egrave;te favori, y avait pass&eacute; plusieurs
+ann&eacute;es d'exil: &agrave; quelques milles de la ville s'&eacute;levait
+la for&ecirc;t de pins plusieurs fois mentionn&eacute;e
+dans <i>le D&eacute;cameron</i> de Boccace. C'est l&agrave; qu'il composa
+la <i>Proph&eacute;tie du Dante</i>, les troisi&egrave;me, quatri&egrave;me
+et cinqui&egrave;me chants de <i>Don Juan</i>; <i>Sardanapale</i>,
+<i>Ca&iuml;n</i> et <i>le Ciel et la Terre</i>. <i>Juan</i> et <i>Ca&iuml;n</i>
+offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux
+ennemis du noble po&egrave;te. Lord Byron ne r&eacute;pondit
+aux injures qu'en citant, pour justifier Ca&iuml;n,
+l'exemple p&eacute;remptoire de Milton. Le parti des
+hypocrites, s'emparant alors de sa vie priv&eacute;e,
+lui reprocha une avarice sordide: &agrave; les entendre,
+il ne prodiguait le <i>scandale</i> que pour mieux
+trouver &agrave; vendre ses po&egrave;mes. Comme il gardait
+un d&eacute;daigneux silence, ses amis r&eacute;pondirent
+pour lui que jusqu'alors le noble Lord n'avait
+rien touch&eacute; pour ses ouvrages, et qu'il leur en
+avait constamment abandonn&eacute; le profit. Cependant
+le directeur du th&eacute;&acirc;tre de Drury-Lane faisait
+repr&eacute;senter sa trag&eacute;die de <i>Marino Faliero</i>,
+qui n'avait pas &eacute;t&eacute; destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre jamais jou&eacute;e;
+elle n'eut pas, au th&eacute;&acirc;tre, le m&ecirc;me succ&egrave;s qu'&agrave;
+la lecture, et, apr&egrave;s trois repr&eacute;sentations, le
+libraire de Lord Byron r&eacute;clama et obtint, de
+l'autorit&eacute;, le droit de la retirer.</p>
+
+<p>Lord Byron fut moins sensible &agrave; tous ces d&eacute;sagr&eacute;mens
+qu'&agrave; la mort du commandant militaire
+de Ravenne. Cet homme, v&eacute;t&eacute;ran de Napol&eacute;on,
+avait fini par s'attacher &agrave; la maison d'Autriche;
+mais, &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; l'Espagne &eacute;tait en feu,
+o&ugrave; l'Italie pr&eacute;ludait &agrave; sa passag&egrave;re r&eacute;volution,
+la haute police germanique vint &agrave; le soup&ccedil;onner
+de <i>carbonarisme</i>. Il fut assassin&eacute;, en plein jour,
+dans la ville de Ravenne, &agrave; une port&eacute;e de fusil
+de la demeure de Lord Byron. Celui-ci entendant
+une d&eacute;tonnation, accourt, met vainement
+ses gens &agrave; la recherche des meurtriers, et transporte
+la victime dans son palais; mais &agrave; peine
+d&eacute;pos&eacute; sur les escaliers int&eacute;rieurs, le pauvre commandant
+n'existait plus. Cet &eacute;v&eacute;nement fit sur
+lui une impression qu'il a fid&egrave;lement consign&eacute;e
+dans le cinqui&egrave;me chant de <i>Don Juan</i>. Les coupables
+de ce meurtre ne furent nullement poursuivis.</p>
+
+<p>Quelque tems apr&egrave;s &eacute;clata l'insurrection du
+Pi&eacute;mont. Byron ne prit aucune part directe &agrave;
+tous ces mouvemens tumultueux qui s'&eacute;tendaient
+jusqu'&agrave; Pise; seulement il ouvrit un asile
+&agrave; ceux qui, au moment de la r&eacute;action, cherch&egrave;rent
+&agrave; se d&eacute;rober aux vengeances de la police.
+Il avait r&eacute;uni dans son palais une centaine
+d'armures compl&egrave;tes, dont il avait l'intention
+arr&ecirc;t&eacute;e de faire usage si les r&eacute;volt&eacute;s voulaient
+s&eacute;rieusement se d&eacute;fendre; mais il n'en fut rien.
+&Eacute;touff&eacute;e aussi facilement qu'elle avait &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e,
+la conspiration carbonarienne &eacute;choua en
+Allemagne, en Italie, en Espagne, en France;
+en un mot, sur tous les points de l'Europe.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment il ne fut plus en s&ucirc;ret&eacute; &agrave; Ravenne:
+chaque jour il recevait des lettres mena&ccedil;antes,
+mais rien ne pouvait le d&eacute;cider &agrave; interrompre
+le cours de ses promenades. Enfin,
+la voix de l'amour fut plus puissante que celle
+de la crainte sur cette ame passionn&eacute;e. Depuis
+quelques ann&eacute;es, il &eacute;tait l'amant heureux de la
+comtesse Guiccioli: Theresa Gamba, mari&eacute;e &agrave;
+seize ans au vieux comte Guiccioli, dou&eacute;e d'une
+beaut&eacute; merveilleuse et de tous les dons qui peuvent
+ajouter &agrave; celui de la beaut&eacute;, devint facilement
+&eacute;prise du plus grand po&egrave;te, et de l'un des
+plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari
+se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir
+un rival h&eacute;r&eacute;tique et soup&ccedil;onn&eacute; de <i>lib&eacute;ralisme</i>.
+Bient&ocirc;t, demande en s&eacute;paration simultan&eacute;ment
+faite par les deux &eacute;poux: le pape, juge
+de l'affaire, consent &agrave; rompre des nœuds mal
+assortis, mais &agrave; condition que la jeune comtesse
+sera rel&eacute;gu&eacute;e dans un couvent. Byron ne trouva
+qu'un moyen de rendre vaine la d&eacute;cision du souverain
+pontife; du consentement du p&egrave;re et du
+fr&egrave;re de la comtesse, il disparut de Ravenne
+avec elle, en 1821, au commencement de l'automne,
+et alla poser sa tente dans la ville de
+Pise.</p>
+
+<p>Il y loua, pour une ann&eacute;e, le vieux et magnifique
+palais <i>Lanfranchi</i>, au nom duquel se
+rattachaient plusieurs grands souvenirs po&eacute;tiques
+et l&eacute;gendaires. Il semblait trouver des inspirations
+dans les murs d'un vieux et gothique
+&eacute;difice comme dans l'aspect des montagnes ou
+de la mer. Les petites ames de sa patrie pr&eacute;tendirent
+qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes
+ruines pour exciter la curiosit&eacute;; mais
+l'auteur de <i>Childe Harold</i> connaissait, par exp&eacute;rience,
+de plus s&ucirc;rs moyens de faire na&icirc;tre
+l'admiration de ses contemporains; et, &agrave; vrai
+dire, ce n'est pas comprendre l'homme de g&eacute;nie
+que de le supposer, un instant, capable de
+calculs aussi mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Tandis qu'il &eacute;tait &agrave; Pise, il re&ccedil;ut la nouvelle
+de la mort de lady No&euml;l, m&egrave;re de sa femme. Il
+&eacute;crivit aussit&ocirc;t &agrave; cette derni&egrave;re une lettre de
+condol&eacute;ance dans laquelle, revenant sur les
+motifs de leur s&eacute;paration, il lui t&eacute;moignait l'ardent
+d&eacute;sir de la revoir et d'embrasser sa fille.
+La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait
+esp&eacute;rer que lady Byron consentirait avec joie &agrave;
+ce rapprochement: il se trompa encore. Il ne
+re&ccedil;ut d'Angleterre aucune r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s le d&eacute;part de cette lettre,
+un anonyme lui fit parvenir un m&eacute;daillon
+renfermant une boucle des cheveux de sa ch&egrave;re
+Ada. Rien ne peut donner une id&eacute;e de la joie
+qu'il montra dans cette occasion: il baisait ces
+cheveux, les touchait, les contemplait avec des
+yeux passionn&eacute;s. Il pendit le pr&eacute;cieux m&eacute;daillon
+autour de son cou, et ne s'en s&eacute;para plus qu'&agrave;
+la mort.</p>
+
+<p>Les journaux anglais lui apprirent alors que
+Leight Hunt &eacute;tait pers&eacute;cut&eacute; dans sa patrie; c'&eacute;tait
+l'&eacute;diteur de <i>l'Examiner</i>, le seul journal qui
+e&ucirc;t pris &agrave; cœur sa d&eacute;fense, &agrave; l'&eacute;poque de ses
+d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s matrimoniaux: Byron lui &eacute;crivit pour
+lui demander en gr&acirc;ce de venir habiter l'Italie,
+et lui offrit pour asile le palais <i>Lanfranchi</i>. Hunt
+accepta sans d&eacute;lai, et &agrave; peine arriv&eacute; &agrave; Pise il fit
+go&ucirc;ter &agrave; Lord Byron le plan d'un journal qui,
+assurait-il, ne pouvait manquer d'int&eacute;resser
+vivement l'Europe. Il parut trois num&eacute;ros du
+<i>Lib&eacute;ral</i>: mais les r&eacute;dacteurs, et Byron le premier,
+se lass&egrave;rent bient&ocirc;t de coop&eacute;rer &agrave; cette
+entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-&ecirc;tre
+pas une vocation merveilleuse. Dans le <i>Lib&eacute;ral</i>
+fut publi&eacute;e <i>la Vision du jugement</i>, excellente
+satire d'un po&egrave;me louangeur du laur&eacute;at Southey.</p>
+
+<p>Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se
+promenaient un jour &agrave; cheval, &agrave; quelques pas
+de la ville, quand un sous-officier, passant au
+grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des
+domestiques et continue sa route sans articuler
+la moindre excuse. Byron s'&eacute;lance &agrave; sa poursuite,
+lui demande raison d'une pareille insolence
+et re&ccedil;oit pour r&eacute;ponse de grossi&egrave;res injures:
+d'autres soldats viennent alors soutenir
+leur camarade; une rixe s'engage entre eux et
+les gens de la suite de Lord Byron, et au nombre
+des bless&eacute;s se trouve le sous-officier provocateur.
+L'affaire s'instruisit devant les tribunaux.
+Lord Byron ne fut pas compromis dans les
+d&eacute;bats; mais les juges condamn&egrave;rent le comte
+Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron
+&agrave; s'&eacute;loigner de Pise. Comme la belle comtesse
+suivait le sort de son p&egrave;re, Lord Byron se
+d&eacute;cida &agrave; les accompagner &agrave; Livourne. Mais de
+nouvelles pers&eacute;cutions y attendaient les Gamba:
+oblig&eacute;s de quitter la Toscane, ils choisirent
+G&ecirc;nes pour leur nouvelle r&eacute;sidence, et cependant,
+la comtesse demandait &agrave; Byron un asile
+et revenait avec lui &agrave; Pise, au palais Lanfranchi.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque tems de l&agrave; mourut son meilleur
+ami, Bishe Shelley, &acirc;g&eacute; seulement de vingt-neuf
+ans. Ce fut un grand malheur pour la litt&eacute;rature;
+car, apr&egrave;s la mort de Byron il e&ucirc;t pu
+donner au public, sur lui, des d&eacute;tails qui ne se
+trouv&egrave;rent plus que dans les mains craintives de
+Thomas Moore. Les tristes impressions que cet
+&eacute;v&eacute;nement laissa dans l'esprit de Byron le d&eacute;cid&egrave;rent
+&agrave; s'&eacute;loigner une seconde fois de Pise.
+Il se retira dans une maison charmante situ&eacute;e &agrave;
+une demi-lieue de G&ecirc;nes, sur une hauteur qui
+dominait le golfe et le vaste horizon qui s'&eacute;tend
+autour de la ville. On remarqua, d&egrave;s ce
+moment, qu'il devenait plus s&eacute;dentaire, qu'il
+n&eacute;gligeait ses courses &agrave; cheval et tous les divertissemens
+auxquels il se livrait pr&eacute;c&eacute;demment.
+Il avait laiss&eacute; &agrave; Pise la belle comtesse Guiccioli;
+il refusait de voir la soci&eacute;t&eacute;: enfin, il mettait
+dans ses d&eacute;penses une &eacute;conomie qui surprenait
+tous ceux qui avaient &eacute;t&eacute; t&eacute;moins de ses prodigalit&eacute;s
+ant&eacute;rieures. On sut bient&ocirc;t le secret de
+cette &eacute;nigme: au mois de juillet 1823, un officier
+westphalien, nomm&eacute; Det Striitz, aborda &agrave;
+G&ecirc;nes &agrave; son retour de Gr&egrave;ce, o&ugrave; il avait combattu
+sous les drapeaux des insurg&eacute;s, depuis
+1821. &Agrave; peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il
+descendit &agrave; G&ecirc;nes, et n'ayant pu l'y rencontrer,
+il lui &eacute;crivit pour l'inviter &agrave; se rendre &agrave; sa maison
+de campagne. Ici nous laisserons raconter
+madame Belloc qui entendit tous les d&eacute;tails
+de l'entrevue, de la bouche m&ecirc;me de M. Det
+Striitz.</p>
+
+<p>&laquo;M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva
+Lord Byron devant une table, examinant une
+carte de la Gr&egrave;ce. Il se leva et lui fit l'accueil le
+plus favorable..... Il adressa &agrave; cet officier plusieurs
+questions sur la situation des Grecs. &laquo;Il
+parlait avec tant de feu, me dit le colonel,
+que j'avais quelquefois de la peine &agrave; suivre le
+cours de ses id&eacute;es; je m'effor&ccedil;ai cependant de
+le mettre au fait de tout ce qu'il d&eacute;sirait savoir.&raquo;
+Apr&egrave;s &ecirc;tre entr&eacute; dans une foule de particularit&eacute;s,
+il retint &agrave; d&icirc;ner le colonel, et en sortant
+de table il prit son bras et le conduisit dans le
+parc qui entourait la maison. &laquo;Tout d'un coup,
+au d&eacute;tour d'une all&eacute;e, il s'arr&ecirc;te brusquement
+et me dit: <i>Pensez-vous que ma pr&eacute;sence p&ucirc;t
+&ecirc;tre utile aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?</i>
+Je ne pouvais croire qu'il voul&ucirc;t &eacute;changer
+l'existence agr&eacute;able qu'il menait pour une vie
+de privations, d'inqui&eacute;tudes et de dangers. Je
+n'h&eacute;sitai pourtant pas &agrave; r&eacute;pondre que sa pr&eacute;sence
+serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il
+&eacute;tait digne de travailler &agrave; une r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration
+que ses &eacute;crits avaient en partie commenc&eacute;e.
+<i>Je le voudrais de grand cœur</i>, r&eacute;pondit-il; <i>mais
+je crains que mes moyens ne soient en disproportion
+avec ma t&acirc;che. Enfin, je ferai ce que
+je pourrai. Mon projet d'aller en Gr&egrave;ce ne date
+pas d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems.
+Je ne suis plus ind&eacute;cis sur mon voyage;
+mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile.</i>
+Et le lendemain matin, en me revoyant, il me
+dit encore: &laquo;<i>Je n'ai pu dormir cette nuit que
+d'un sommeil agit&eacute;. Je me voyais toujours &agrave; la
+t&ecirc;te des braves Souliotes, ou &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un de leurs
+intr&eacute;pides chefs, combattant les Turcs sans
+vouloir leur faire gr&acirc;ce, et il se pourrait que
+mon r&ecirc;ve se r&eacute;alis&acirc;t un jour; car je n'irai pas
+en Gr&egrave;ce pour y &ecirc;tre oisif. Je veux me faire faire
+des armes avant de partir.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Deux mois s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;s depuis
+cette entrevue, quand il s'embarqua &agrave; Livourne
+accompagn&eacute; du comte de Gamba et de ses compatriotes
+sir Edouard Trelawney, Hamilton
+Browne, etc. Dans les derniers jours d'ao&ucirc;t le
+vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de C&eacute;phalonie.</p>
+
+<p>C&eacute;phalonie est l'une des &icirc;les ioniennes laiss&eacute;es
+sous la protection du gouvernement anglais,
+depuis le trait&eacute; de paix de 1814. Lord Byron
+qui n'ignorait pas, en se d&eacute;vouant d&eacute;sormais &agrave;
+la cause des Grecs, les dissentions d&eacute;plorables
+qui r&eacute;gnaient parmi eux, craignit, s'il descendait
+de prime abord sur le th&eacute;&acirc;tre de l'insurrection,
+de ne servir qu'un parti en voulant soutenir
+la cause commune. Il connaissait les Grecs,
+leur turbulence, leur jalouse ind&eacute;pendance,
+leur mis&egrave;re et leur avidit&eacute;; il n'ignorait pas que
+d&eacute;j&agrave; ces d&eacute;fauts, suite naturelle du genre de vie
+des Arnautes, avaient fait retourner sur leurs
+pas un grand nombre d'Europ&eacute;ens accourus en
+Gr&egrave;ce dans l'espoir chim&eacute;rique d'avoir pour
+compagnons des milliers d'Aristides ou de P&eacute;ricl&egrave;s.
+Ces dissentions, ces motifs de d&eacute;couragemens,
+voil&agrave; ce que Byron voulait essayer de
+d&eacute;truire en se rendant en Gr&egrave;ce; mais il fallait
+avant tout qu'il conn&ucirc;t l'exacte situation des
+choses.</p>
+
+<p>Les Grecs venaient de commencer la troisi&egrave;me
+campagne sous d'heureux auspices. Tandis
+que l'arm&eacute;e des deux pachas Yussuf et Mustapha
+&eacute;tait taill&eacute;e en pi&egrave;ces dans les d&eacute;fil&eacute;s des
+Thermopyles par le brave Odysseus, l'ancien
+P&eacute;lopon&egrave;se &eacute;tait presque enti&egrave;rement affranchi
+du joug des Turcs; mais, du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;tolie,
+une nouvelle arm&eacute;e, command&eacute;e par le pacha
+de Scutari, s'avan&ccedil;ait jusqu'aux murs de Missolonghi,
+et cette ville importante et tous les
+ports de la Gr&egrave;ce occidentale &eacute;taient d&eacute;j&agrave; bloqu&eacute;s
+par les arm&eacute;es de terre et de mer des
+Turcs.</p>
+
+<p>Byron commen&ccedil;a par envoyer sur le continent
+MM. Trelawney et Browne, avec la mission
+d'explorer l'&eacute;tat de tous les partis. En attendant
+leur retour, il fixa son s&eacute;jour dans la
+petite ville de Metaxata, qui devint aussit&ocirc;t,
+pour ainsi dire, le point central du gouvernement
+grec, tant &eacute;tait grande la r&eacute;putation qui
+le pr&eacute;c&eacute;dait.</p>
+
+<p>Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui
+l'approchaient, Anglais, Fran&ccedil;ais, Allemands
+et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer la profondeur
+de ses plans et la magnanimit&eacute; de ses
+intentions. Sans cesse appliqu&eacute; &agrave; rechercher des
+instructions positives, il &eacute;coutait avec attention
+les rapports les plus contradictoires: il r&eacute;pandait
+l'or &agrave; pleines mains, mais avec discernement.</p>
+
+<p>Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait:
+&laquo;J'ai &eacute;crit, dit-il dans une lettre du
+13 octobre 1823, &agrave; notre ami D. Kinnaird, le
+priant de m'envoyer <i>tous les cr&eacute;dits</i> qu'il pourra
+r&eacute;unir. De plus, j'ai en avance une ann&eacute;e de
+revenu et la vente d'une terre par-devers moi.&mdash;Jusqu'&agrave;
+ce que les Grecs trouvent un emprunt,
+il est probable que je serai leur meilleur
+banquier, c'est-&agrave;-dire tant que ma signature
+aura cours. R&eacute;p&eacute;tez-lui <i>cela</i>, et dites-lui
+que je vais tirer, d'une mani&egrave;re effrayante sur
+M. R***. Je ne l&eacute;sine pas quand nos braves se
+d&eacute;cident &agrave; reprendre les armes; et s'ils pers&eacute;v&egrave;rent
+ils seront encore mieux venus. Ils ont
+eu hors de ma poche, et d'un seul coup, quatre
+mille livres sterlings (outre quelques distributions
+partielles), et le prochain d&eacute;bours&eacute;
+sera au moins aussi consid&eacute;rable. Et comment
+pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se
+battent? et si je suis avec eux? etc.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il re&ccedil;ut des nouvelles de M. Trelawney.
+Ce loyal ambassadeur avait assist&eacute; au
+congr&egrave;s de Salamis, et l'on y avait d&eacute;cid&eacute; qu'Odysseus
+marcherait sur N&eacute;grepont, Colocotroni
+sur Patras, et que Mavrocordato serait charg&eacute;
+de d&eacute;fendre Missolonghi. &laquo;Si cette ville tombe,
+&eacute;crivait Trelawney, Ath&egrave;nes et des milliers de
+t&ecirc;tes sont en p&eacute;ril. Il faut que la flotte secoure
+cette ville. Je donnerais ma t&ecirc;te &agrave; <i>monnayer</i>
+pour <i>sauver cette clef de la Gr&egrave;ce</i>.&raquo; Byron comprit
+ce langage; il fit &eacute;quiper deux navires ioniens
+et quitta C&eacute;phalonie le 29 d&eacute;cembre, faisant
+voile pour Missolonghi. Le 31, &agrave; la hauteur
+de Zante, ils furent rencontr&eacute;s par un corsaire
+turc. Le premier navire, sur lequel il &eacute;tait,
+parvint &agrave; l'&eacute;viter; le second, qui transportait
+le comte Gamba et plusieurs domestiques de
+Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent
+conduits &agrave; Patras, devant Yussouf-Pacha.
+Gr&acirc;ces au sang-froid de Gamba qui, en r&eacute;clamant
+hautement le privil&eacute;ge des pavillons anglais,
+parvint &agrave; intimider le chef musulman, il
+leur fut permis de se rendre &agrave; Missolonghi;
+mais, &agrave; leur grand &eacute;tonnement, ils n'y trouv&egrave;rent
+pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient
+forc&eacute; de s'arr&ecirc;ter sur des rochers situ&eacute;s
+&agrave; quelques milles de Missolonghi; et en se remettant
+en mer, son navire avait touch&eacute; un bas-fond.
+Heureusement, Mavrocordato envoya
+bient&ocirc;t &agrave; sa rencontre plusieurs bateaux qui le
+prirent &agrave; bord, avec sa suite, et le conduisirent
+&agrave; Missolonghi.</p>
+
+<p>Lord Byron fut re&ccedil;u, par les Grecs, au milieu
+des transports de joie et de reconnaissance.
+Il profita de ces premiers instans d'enivrement
+pour servir la cause de l'humanit&eacute;. Le jour de
+son arriv&eacute;e, un Turc, tomb&eacute; entre les mains
+de quelques bateliers, allait expirer dans les
+tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de
+r&eacute;clamer sa gr&acirc;ce; mais il avait affaire &agrave; des
+hommes peu accoutum&eacute;s &agrave; de semblables r&eacute;missions,
+et sa demande ne fut pas accueillie.
+Alors il soustrait &agrave; toutes les recherches le prisonnier,
+et quand les Grecs furieux viennent
+le r&eacute;clamer &agrave; grands cris: &laquo;Vous me tuerez,
+leur dit-il, avant de me forcer &agrave; vous livrer
+cet homme. Barbares que vous &ecirc;tes, comment
+osez-vous agir ainsi, et vous dire chr&eacute;tiens?&raquo;
+Il garda chez lui, pendant quelque tems, le
+Turc que la frayeur avait rendu malade, puis
+il profita de la premi&egrave;re occasion pour le renvoyer,
+gu&eacute;ri, &agrave; Patras o&ugrave; demeurait sa famille.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. &Agrave; quelques jours de l&agrave; il
+obtint encore du prince Mavrocordato la d&eacute;livrance
+de plusieurs autres prisonniers, qu'il
+fit habiller &agrave; ses frais et reconduire au pacha de
+Scutari. Ces Turcs remirent, de sa part, &agrave; leur
+ma&icirc;tre une lettre dont nous citerons les derni&egrave;res
+phrases: &laquo;Si cette circonstance trouve
+place dans votre souvenir, j'ose prier Votre
+Hautesse de traiter les Grecs qui pourraient,
+par la suite, tomber en votre pouvoir, avec
+humanit&eacute;: j'insiste d'autant plus sur ce point,
+que les horreurs de la guerre sont d&eacute;j&agrave; assez
+grandes sans les aggraver, des deux c&ocirc;t&eacute;s,
+par des cruaut&eacute;s inutiles.&mdash;Missolonghi, 23
+janvier 1834.&raquo; C'est, je crois, la premi&egrave;re et
+la seule fois que la plume de Lord Byron ait
+trac&eacute; l'expression de formes obs&eacute;quieuses et
+suppliantes.</p>
+
+<p>Je passe sous silence d'autres traits nombreux
+du m&ecirc;me genre. Il eut, d'ailleurs, moins de
+peine &agrave; ramener &agrave; des sentimens g&eacute;n&eacute;reux les
+Grecs alt&eacute;r&eacute;s de vengeance, que les officiers
+europ&eacute;ens, &agrave; des plans sages et raisonnables.
+Certes, il ne fallait pas une grande profondeur
+de jugement pour sentir que, dans les circonstances
+pr&eacute;sentes, les premiers besoins des
+Grecs &eacute;taient des canons, des vaisseaux, des munitions
+de guerre de toute esp&egrave;ce, et peut-&ecirc;tre
+encore avant tout cela, de l'argent monnay&eacute;.
+&laquo;Nous avons assez d'hommes, criaient les
+Grecs aux Europ&eacute;ens; envoyez-nous des armes,
+du fer et de l'or, nous sommes sauv&eacute;s.&raquo;
+Cependant, les comit&eacute;s, organis&eacute;s dans toute
+l'Europe, c&eacute;daient &agrave; d'autres influences. Le
+brave Stanhope et quelques autres aveugles Philell&egrave;nes
+les pressaient, quand l'insurrection &eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute;e, de s'occuper, avant tout, de rendre
+les Grecs dignes de la libert&eacute;, de la libert&eacute; constitutionnelle,
+et, je crois m&ecirc;me, repr&eacute;sentative!
+&Agrave; les entendre, il fallait transformer les
+aum&ocirc;nes de toutes les ames g&eacute;n&eacute;reuses en imprimeries,
+en livres, en cartes g&eacute;ographiques,
+en mappes, etc. On sent que ces recommandations
+&eacute;taient accueillies avec ardeur; le commerce
+europ&eacute;en saluait l'aurore d'une libert&eacute;
+qui s'alliait si bien avec l'int&eacute;r&ecirc;t industriel, et
+les pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde,
+perdaient chaque jour quelque chose de leur
+enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;J'avoue, disait Lord Byron, que je ne
+puis comprendre l'usage des presses d'imprimerie
+pour un peuple qui ne sait pas lire. Le
+comit&eacute; nous envoie des mappemondes; mais
+il suppose donc qu'en venant en Gr&egrave;ce j'ai
+l'intention d'ouvrir un cours de g&eacute;ographie?
+On donne des livres &agrave; des gens qui manquent
+de fusils; ils implorent des sabres, et le comit&eacute;
+leur adresse des caract&egrave;res typographiques!
+Son secr&eacute;taire, M. Bowring, m'&eacute;crit
+une longue lettre sur la <i>terre classique de la
+libert&eacute;, le berceau des arts, la source du g&eacute;nie,
+le s&eacute;jour des dieux, le ciel de la po&eacute;sie</i>, et je
+ne sais quelle centaine d'autres belles choses.
+Je lui ai r&eacute;pondu de mani&egrave;re &agrave; le dissuader
+de m'&eacute;crire une seconde fois sur le m&ecirc;me ton.
+<i>Assez de bavardage</i>, lui dis-je, mais au fait,
+au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler
+de lui<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Consultez les lettres de Stanhope &agrave; Bowring. Dans une d'elles,
+rapport&eacute;e par madame Belloc, il dit: &laquo;Odysseus, <i>&agrave; ma pri&egrave;re</i>, a
+chang&eacute; en mus&eacute;e un ancien temple de Minerve: le docteur Psyas
+est nomm&eacute; directeur. On assemblera le peuple, et on lui adressera
+un discours &agrave; ce sujet. La soci&eacute;t&eacute; des <i>Philomuses</i> surveillera
+cet &eacute;tablissement. Cette soci&eacute;t&eacute; n'a <i>aucun caract&egrave;re politique</i>; son
+seul but est de conserver les antiquit&eacute;s, etc.&raquo;</p></div>
+
+<p>Rien ne donnait plus d'humeur &agrave; Byron que
+ce d&eacute;plorable aveuglement; mais il ne faut pas
+croire que tous ces d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s fissent na&icirc;tre aucun
+refroidissement entre lui et les autres d&eacute;fenseurs
+de la Gr&egrave;ce. La libert&eacute; de la presse ayant
+&eacute;t&eacute; vot&eacute;e par le gouvernement, Lord Byron
+contribua &agrave; la formation des imprimeries pour
+plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion
+pour se plaindre avec force de l'inaction
+dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il
+avait, en arrivant &agrave; Missolonghi, apr&egrave;s avoir
+pay&eacute; les arr&eacute;rages de la flotte, pris &agrave; sa solde
+cinq cents Souliotes d'&eacute;lite, dans l'espoir de
+bient&ocirc;t employer ces braves gens &agrave; quelque entreprise
+p&eacute;rilleuse; mais le gouvernement, qui
+lui supposait des tr&eacute;sors in&eacute;puisables comme sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, tremblait de lui voir exposer sa vie
+et faisait, avec une lenteur condamnable, les
+pr&eacute;paratifs de la campagne. Mavrocordato ne
+put toujours r&eacute;sister, et il fut d&eacute;cid&eacute; qu'aussit&ocirc;t
+l'arriv&eacute;e de l'artillerie sous les ordres du capitaine
+Parry, Lord Byron s'avancerait contre le
+ch&acirc;teau de L&eacute;pante, &agrave; la t&ecirc;te de trois mille
+Souliotes.</p>
+
+<p>Malheureusement, le capitaine Parry et son
+artillerie se firent long-tems attendre: tandis
+qu'on laissait ainsi perdre un tems pr&eacute;cieux, les
+Souliotes, guerriers sauvages et indomptables,
+se livraient, dans les rues de Missolonghi, &agrave;
+toutes sortes d'exc&egrave;s. Habitu&eacute;s &agrave; une guerre
+d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron de
+vouloir les <i>mener au combat contre des pierres</i>;
+et quand le capitaine Parry arriva, leur m&eacute;contentement
+&eacute;tait &agrave; son comble. Byron mena&ccedil;a de
+les licencier; mais, de leur c&ocirc;t&eacute;, les soldats de
+l'artillerie, nouvellement arriv&eacute;s, refusaient de
+marcher avant de recevoir une partie de leur
+solde. Il fallut remettre le si&eacute;ge de L&eacute;pante &agrave;
+un tems plus favorable.</p>
+
+<p>L'irritation continuelle que lui causaient tant
+de contre-tems, fut la premi&egrave;re cause du d&eacute;rangement
+de sa sant&eacute;, naturellement assez d&eacute;licate.
+Le 15 f&eacute;vrier, il se trouvait chez le colonel
+Stanhope, quand tout &agrave; coup on remarqua
+une violente alt&eacute;ration dans ses traits. Il voulut
+faire quelques pas, ses jambes refus&egrave;rent de se
+mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta,
+pendant quelques minutes, en proie &agrave; une effrayante
+attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts
+inou&iuml;s pour surmonter. Enfin, il revint &agrave; lui;
+mais le m&ecirc;me accident se renouvela quatre fois
+dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter &agrave;
+cheval, et reprendre ses travaux habituels, que
+dans les derniers jours de mars. Comme le climat
+de Missolonghi &eacute;tait trop humide pour lui,
+un habitant de Zante le conjura de venir habiter
+durant quelque tems sa maison de campagne.
+Byron lui r&eacute;pondit: &laquo;Je ne puis quitter
+la Gr&egrave;ce tant qu'il y aura une chance, m&ecirc;me
+douteuse, de mon utilit&eacute;. Il y va d'un enjeu
+qui vaut des millions d'hommes tels que moi,&mdash;et
+tant que je pourrai me soutenir le moins
+du monde, je soutiendrai la cause. Tout en
+parlant ainsi, je suis parfaitement averti des
+dissensions et des d&eacute;fauts des Grecs, mais tous
+les gens raisonnables doivent les comprendre
+et les excuser.&raquo;</p>
+
+<p>Le si&eacute;ge de L&eacute;pante avait &eacute;t&eacute; remis apr&egrave;s la
+tenue d'un nouveau congr&egrave;s &agrave; Salone, auquel
+devaient assister Mavrocordato, Byron, Stanhope
+et Odysseus. Malgr&eacute; tant de chagrins et
+de d&eacute;sappointemens, le cœur de Byron &eacute;tait
+toujours le m&ecirc;me. On lit dans une de ses derni&egrave;res
+lettres adress&eacute;es &agrave; M. Bowring, secr&eacute;taire
+du comit&eacute; grec de Londres: &laquo;Moi (Lord
+Byron), prie M. B. de presser l'honorable D.
+Kinnaird d'envoyer des cr&eacute;dits pour le montant
+de <i>toutes les ressources</i> de Lord Byron. Il
+y a ici, pour le moment, les plus grands embarras
+de toute esp&egrave;ce, mais nous conservons
+l'esp&eacute;rance, et nous en viendrons &agrave; bout.&raquo;
+H&eacute;las, cette esp&eacute;rance ne devait pas se r&eacute;aliser.
+Le 9 avril, &agrave; la suite d'une longue course &agrave; cheval,
+il rentra chez lui avec une fi&egrave;vre qui ne
+l'emp&ecirc;cha pas de donner son attention et de r&eacute;pondre
+&agrave; plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition
+offrit des sympt&ocirc;mes plus graves; il
+toussait beaucoup, il dormait p&eacute;niblement, il
+&eacute;prouvait de vives douleurs dans tous les membres.
+Mais les deux m&eacute;decins, Bruno et Millingen,
+ayant d&eacute;clar&eacute; avec assurance que la maladie
+n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant
+plusieurs jours la saign&eacute;e: leur s&eacute;curit&eacute; ne se
+d&eacute;mentit qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;. &laquo;Ce n'est
+rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter
+d'autres m&eacute;decins pour une si l&eacute;g&egrave;re
+indisposition.&raquo; Lord Byron, de son c&ocirc;t&eacute;, s'obstinait
+&agrave; dire que son mal &eacute;tait d'une esp&egrave;ce s&eacute;rieuse.
+Enfin, on le saigna le 16, et on recommen&ccedil;a
+le 17 avril; son sang &eacute;tait enflamm&eacute;, et
+chaque fois le malade &eacute;prouva un &eacute;vanouissement.
+La crainte de devenir fou s'empara de sa
+grande ame: &laquo;Je ne peux pas dormir, disait-il
+au fid&egrave;le Fletcher; je sais qu'un homme ne
+peut &ecirc;tre sans dormir qu'un certain tems, apr&egrave;s
+quoi il devient n&eacute;cessairement fou, sans qu'on
+puisse y trouver le moindre rem&egrave;de; or, j'aimerais
+mieux dix fois me br&ucirc;ler la cervelle que
+d'&ecirc;tre fou.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure,
+et le d&eacute;sordre de ses expressions annon&ccedil;ait
+m&ecirc;me des acc&egrave;s de d&eacute;lire. &Agrave; la fin d'un de ces
+acc&egrave;s: &laquo;&Eacute;coutez, Fletcher, dit-il; je commence
+&agrave; croire que je suis s&eacute;rieusement malade,
+et si je mourais subitement, je veux que vous ayez
+quelques instructions que vous aurez, j'esp&egrave;re,
+soin de faire ex&eacute;cuter.&raquo; Ses paroles &eacute;taient rapides.
+Le valet ayant dit qu'il esp&eacute;rait le voir
+assez vivre pour ex&eacute;cuter lui-m&ecirc;me ses volont&eacute;s:
+&laquo;Non, r&eacute;pondit-il avec la m&ecirc;me volubilit&eacute;;
+c'en est fait, il faut tout vous dire sans
+perdre un moment.&mdash;Irai-je, milord, chercher
+une plume, de l'encre et du papier<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>?&mdash;Oh! mon
+Dieu, non; vous perdriez trop de tems, et je
+n'en ai pas &agrave; perdre.&mdash;Faites attention.&mdash;O
+mon enfant! ma ch&egrave;re fille, ma ch&egrave;re Ada; mon
+Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui ma b&eacute;n&eacute;diction,
+donnez-la &agrave; ma sœur Augusta<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Vous
+irez chez lady Byron;&mdash;dites-lui tout.&mdash;Vous
+&ecirc;tes bien dans son esprit.....&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Cette question de Fletcher &eacute;tait bien intempestive: c'est peut-&ecirc;tre
+ce qui d&eacute;rangea le plus la suite d'id&eacute;es de son bon ma&icirc;tre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Augusta miss Leight.</p></div>
+
+<p>Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents,
+il agitait ses l&egrave;vres sans rien exprimer; son visage
+avait quelque chose de solennel, et parfois
+il &eacute;levait la voix pour s'&eacute;crier: &laquo;Fletcher, si
+vous n'ex&eacute;cutez pas les ordres que je vous donne,
+je vous tourmenterai plus tard, si je puis.&mdash;Milord,
+dit Fletcher, je n'ai pas entendu un
+mot de ce que vous m'avez dit.&mdash;Oh! Dieu!
+reprit Byron, tout est fini. Se peut-il que vous
+ne m'ayez pas entendu!&raquo; Il essaya encore de
+parler, mais il ne pronon&ccedil;ait distinctement que
+les noms de <i>Gr&egrave;ce</i> et de <i>ma fille</i>, le reste &eacute;tait
+inintelligible. Sur ces entrefaites arriva le capitaine
+Parry qui l'engagea &agrave; se tranquilliser.
+Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses
+pens&eacute;es, mais vainement, et il r&eacute;pandit un
+torrent de larmes. &Agrave; peine M. Parry &eacute;tait-il
+sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. &laquo;Il faut que
+je dorme maintenant,&raquo; dit-il. Il laissa tomber sa
+t&ecirc;te, et ce fut le commencement de l'agonie;
+elle se prolongea pendant vingt-quatre heures:
+le 19, &agrave; six heures du soir, Byron ouvrit les
+yeux et les referma aussit&ocirc;t: ce fut l'instant de
+son dernier soupir.</p>
+
+<p>La terrible nouvelle parcourut aussit&ocirc;t toutes
+les rues de Missolonghi. C'&eacute;tait le jour de P&acirc;ques:
+les exercices religieux sont interrompus;
+les hymnes d'all&eacute;gresse se changent en cris, en
+sanglots, en hurlemens de d&eacute;sespoir. Tous les
+citoyens, se pressant &agrave; l'envi autour de ce qui
+restait de Lord Byron, accusent le ciel, et maudissent
+le coup qui, au lieu de frapper chacun
+d'eux, vient d'atteindre leur ami, leur protecteur,
+leur p&egrave;re. Ils veulent tous, pour la derni&egrave;re
+fois, le contempler. Ses traits conservaient
+le sceau d'une beaut&eacute; sublime et solennelle: car
+la mort n'est pas toujours hideuse, et souvent
+l'ame, apr&egrave;s avoir violemment bris&eacute; ses liens,
+d&eacute;pose sur le corps qu'elle abandonne une trace
+presque sensible d'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais les compatriotes de Byron r&eacute;clament
+son corps au nom d'une ingrate patrie: heureusement,
+on se rappelle que le po&egrave;te avait
+souvent exprim&eacute; le d&eacute;sir de laisser son cœur au
+milieu de ses chers Hell&egrave;nes, et ce souvenir
+semble adoucir la douleur g&eacute;n&eacute;rale. Le gouvernement,
+organe de tout un peuple, prescrit aussit&ocirc;t
+la forme des fun&eacute;railles. Trente-sept coups
+de canon seront tir&eacute;s en m&eacute;moire des ann&eacute;es de
+Byron; toutes les occupations, toutes les s&eacute;ances
+judiciaires ou administratives seront interrompues;
+la c&eacute;l&eacute;bration des solennit&eacute;s pascales
+est ajourn&eacute;e; un deuil universel sera port&eacute; pendant
+vingt et un jours; enfin, dans toutes les
+paroisses, un service et une oraison fun&egrave;bre
+seront faits sur la tombe de Byron.</p>
+
+<p>Ce fut le 22 avril que le plus pr&eacute;cieux reste
+de sa d&eacute;pouille mortelle fut transport&eacute;, sur les
+&eacute;paules des officiers du r&eacute;giment sold&eacute; par lui,
+dans l'&eacute;glise o&ugrave; d&eacute;j&agrave; reposaient les corps de Botzaris
+et de Normann. De distance en distance,
+le fardeau &eacute;tait repris par des jeunes citoyens
+grecs: le cercueil, form&eacute; de quatre planches assez
+mal jointes, &eacute;tait recouvert d'un drap noir;
+au-dessus &eacute;taient d&eacute;pos&eacute;s un sabre, un casque
+et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion
+Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens;
+ses paroles redoubl&egrave;rent les sanglots et
+ranim&egrave;rent l'espoir de libert&eacute; que pouvait &eacute;teindre
+une si grande catastrophe. Nous citerons la
+fin de son discours:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;tais peint &agrave; moi-m&ecirc;me tout ce que
+mon cœur d&eacute;sire. J'avais imagin&eacute; les b&eacute;n&eacute;dictions
+de nos &eacute;v&ecirc;ques, les hymnes, les couronnes
+de lauriers et les danses des vierges de
+la Gr&egrave;ce, autour de la tombe du bienfaiteur
+de la Gr&egrave;ce; mais cette tombe ne contiendra
+pas ses pr&eacute;cieux restes: le tombeau restera
+vide; encore quelques jours, et son corps dispara&icirc;tra
+de la surface de notre terre,&mdash;de la
+nouvelle patrie qu'il s'&eacute;tait choisie. Il faut qu'il
+soit port&eacute; dans la contr&eacute;e qui fut honor&eacute;e de
+sa naissance.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; toi! sa fille, tendrement ch&eacute;rie de lui,
+tes bras le recevront; tes larmes baigneront
+la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs
+des orphelines de la Gr&egrave;ce tomberont sur
+l'urne qui renferme son cœur pr&eacute;cieux. Comme
+dans le dernier moment de sa vie, toi et la
+Gr&egrave;ce f&ucirc;tes seules dans son cœur et sur ses
+l&egrave;vres, il est juste qu'elle garde aussi une portion
+de ses pr&eacute;cieux restes. Apprends, noble
+dame, que des chefs le port&egrave;rent, sur leurs
+&eacute;paules, jusqu'&agrave; l'&eacute;glise. Des milliers de soldats
+grecs bordaient le chemin &agrave; travers lequel
+il passait; leurs fusils, qui avaient d&eacute;truit
+tant de tyrans, s'abaissaient devant lui: une
+foule de soldats entour&egrave;rent la couche fun&egrave;bre;
+ils jur&egrave;rent de ne jamais oublier les
+sacrifices faits par ton p&egrave;re pour nous, et de
+ne jamais souffrir que le lieu o&ugrave; son cœur restera
+f&ucirc;t profan&eacute; par les pieds des barbares ou
+des tyrans.&raquo;</p>
+
+<p>Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confi&eacute; aux
+soins du colonel Stanhope, s'&eacute;loigna de la Gr&egrave;ce.
+Il prit la route de la Grande-Bretagne, et aborda
+&agrave; <i>Stangate-Crew</i>, le 1<sup>er</sup> juillet, pour y subir
+la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John
+Hanson, ex&eacute;cuteurs testamentaires de Lord Byron,
+s'empress&egrave;rent de r&eacute;clamer le corps, et
+s'occup&egrave;rent du soin d'entourer les fun&eacute;railles
+de l'illustre po&egrave;te de toute la pompe demand&eacute;e
+par son titre de pair d'Angleterre. Tout ce que
+la nation renfermait d'opulent et d'&eacute;lev&eacute; alla
+jeter un coup-d'œil sur les pi&egrave;ces destin&eacute;es &agrave;
+briller dans cette occasion; mais quand le convoi
+sortit de Londres pour se rendre &agrave; Newstead,
+on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner
+le convoi. Une multitude de voitures,
+tra&icirc;n&eacute;es par des chevaux noirs, et conduites
+par des laquais en deuil, suivait lentement
+le char fun&eacute;raire; mais ces &eacute;quipages &eacute;taient
+vides, au nombre des premiers &eacute;taient les carrosses
+de lady Byron et du comte de Carlisle,
+et dans ceux-l&agrave; on ne vit ni Carlisle ni lady
+Byron, et, faut-il le dire? ni la pauvre petite
+<i>Ada</i>! Un seul homme suivit &agrave; pied le catafalque,
+depuis Londres jusqu'&agrave; Newstead; c'&eacute;tait
+un marin qui avait servi sur la fr&eacute;gate <i>la
+Salsette</i>, lors du premier voyage de Byron en
+Gr&egrave;ce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de
+ce dernier fut d&eacute;pos&eacute;, suivant ses intentions,
+aupr&egrave;s de la tombe de sa m&egrave;re, dans le village
+de Hucknall, &agrave; deux milles de Newstead. Une
+inscription fut plac&eacute;e dans le chœur de l'&eacute;glise,
+par les soins de miss Leight; nous la rapporterons
+telle qu'elle est:</p>
+
+<p class="center">
+SOUS CETTE VO&Ucirc;TE<br />
+O&Ugrave; BEAUCOUP DE SES ANC&Ecirc;TRES ET SA M&Egrave;RE SONT<br />
+ENSEVELIS,<br />
+REPOSENT LES RESTES DE<br />
+GEORGES GORDON NO&Euml;L BYRON,<br />
+LORD BYRON DE ROCHDALE,<br />
+DANS LE COMT&Eacute; DE LANCASTRE,<br />
+AUTEUR DU <i>P&Egrave;LERINAGE DE CHILDE HAROLD</i>.<br />
+IL NAQUIT &Agrave; LONDRES LE<br />
+22 JANVIER 1788,<br />
+IL MOURUT &Agrave; MISSOLONGHI, DANS LA GR&Egrave;CE<br />
+OCCIDENTALE,<br />
+LE 19 AVRIL 1824,<br />
+ENGAG&Eacute; DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE &Agrave;<br />
+CETTE CONTR&Eacute;E SES ANCIENNES LIBERT&Eacute;<br />
+ET GLOIRE.<br />
+</p>
+
+<p>Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels
+les honneurs rendus &agrave; sa m&eacute;moire. En lisant
+ses œuvres po&eacute;tiques on sentira que le r&eacute;cit de
+sa vie en &eacute;tait l'introduction indispensable.
+Simple narrateur, je n'essaierai pas maintenant
+de diriger le jugement que les lecteurs porteront
+de son caract&egrave;re. Ils reconna&icirc;tront, sans
+doute, que Byron eut des &eacute;garemens et quelques
+torts &agrave; se reprocher; mais peut-&ecirc;tre conviendront-ils
+que ces contrastes d'une si belle
+vie &eacute;taient la condition n&eacute;cessaire de tant de
+nobles facult&eacute;s, et regarderont-ils ce puissant
+g&eacute;nie comme l'un des hommes destin&eacute;s &agrave; montrer
+tout ce que le Cr&eacute;ateur peut faire de sa
+cr&eacute;ature. Ils appr&eacute;cieront aussi, sans doute, la
+conduite de Walter Scott qui, sous pr&eacute;texte
+d'honorer la m&eacute;moire de son illustre ami, n'a
+pas craint, lorsque son corps &eacute;tait &agrave; peine refroidi,
+de s'appesantir sur quelques pr&eacute;tendus
+torts de sa vie priv&eacute;e<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Enfin, ils d&eacute;verseront le
+bl&acirc;me le plus juste sur Thomas Moore, dont le
+premier soin, en apprenant la mort de Byron,
+fut de livrer aux flammes des <i>M&eacute;moires</i> destin&eacute;s
+&agrave; justifier l'illustre d&eacute;funt contre les calomnies
+de sa femme et de la plupart de ses compatriotes;
+des <i>M&eacute;moires</i> qu'il avait re&ccedil;us de Byron
+lui-m&ecirc;me, comme un religieux d&eacute;p&ocirc;t<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Honte
+&eacute;ternelle &agrave; ceux qui trahirent l'amiti&eacute; dont un
+aussi grand homme les avait honor&eacute;s: et puisse
+la post&eacute;rit&eacute;, qui peut-&ecirc;tre admirera les ouvrages
+de Scott et de Moore, ne jamais oublier
+la d&eacute;loyaut&eacute; de leur conduite dans une circonstance
+aussi solennelle!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voyez la singuli&egrave;re oraison fun&egrave;bre ins&eacute;r&eacute;e dans un journal
+anglais, et sign&eacute;e <i>W. Scott</i>, dans laquelle le romancier &eacute;cossais s'arr&ecirc;te,
+avec une visible complaisance, sur les bl&acirc;mables opinions politiques
+de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en traduisant cette
+<i>apologie</i>, a cru devoir admirer la magnanimit&eacute; de sir W. Scott.
+Nous ne partageons nullement son avis. Scott &eacute;tait l'homme que
+Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui appartenait-il
+d'&ecirc;tre, dans un pareil moment, plus s&eacute;v&egrave;re que le reste du monde?
+</p><p>
+Le m&ecirc;me M. A. Pichot, dans un <i>Essai sur le g&eacute;nie de Lord Byron</i>,
+n'a pas craint de comparer, et m&ecirc;me de pr&eacute;f&eacute;rer, les po&egrave;mes de sir
+Walter &agrave; ceux de l'auteur de <i>Don Juan</i> et de <i>Childe Harold</i>: c'&eacute;tait
+trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, mais c'est un po&egrave;te singuli&egrave;rement m&eacute;diocre. En Angleterre
+il pla&icirc;t assez, parce que ses vers sont h&eacute;riss&eacute;s d'expressions et
+de traditions locales; mais en France, je d&eacute;fie un seul homme de
+lire, sans un mortel ennui, la <i>Dame du Lac</i>, <i>Marmion</i>, <i>le Roi des
+&Icirc;les</i>, <i>la Bataille de Waterloo</i>, etc. Figurez-vous le docte Scaliger
+essayant de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon,
+et vous aurez une id&eacute;e exacte de la mani&egrave;re de Walter Scott.
+C'est plut&ocirc;t mille fois un &eacute;mule de Ducange qu'un rival de Lord
+Byron.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> On voit que ce morceau fut compos&eacute; avant que Moore essay&acirc;t
+de justifier sa conduite. Les <i>M&eacute;moires</i> qu'il vient de publier semblent
+devoir aujourd'hui lever tous les soup&ccedil;ons qu'on fut, trop
+long-tems peut-&ecirc;tre, en droit de former contre lui.</p></div>
+
+<p>Au reste, les calomnies et les injustices dont
+Lord Byron eut trop souvent &agrave; se plaindre dans
+sa patrie, n'ont pas trouv&eacute; d'&eacute;cho en Europe.
+Les membres de la <i>Sainte-Alliance</i> n'ont pas
+m&ecirc;me essay&eacute; d'interdire, dans leurs &eacute;tats, la
+publication de ses audacieuses po&eacute;sies; et, si
+quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie,
+ont d&eacute;sign&eacute; fr&eacute;quemment le d&eacute;fenseur
+des chr&eacute;tiens de l'Orient comme le chef d'une
+<i>&eacute;cole satanique</i>, le reste de l'Europe proteste
+aujourd'hui en masse contre ce titre odieux,
+tous ceux chez qui n'est pas enti&egrave;rement &eacute;touff&eacute;
+l'amour des arts, du g&eacute;nie et de la libert&eacute;, tressaillent
+et s'attendrissent encore au seul nom
+de Byron.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A.-P. <span class="smcap">Paris</span>.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Janvier 1827.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DON_JUAN" id="DON_JUAN"></a><b>DON JUAN</b>.</h2>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Difficile est propri&egrave; communia dicere</i>.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">(Horace, <i>Epist. ad Pison.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="blockquot"><p>Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il
+n'y aura plus n'y ale ni galettes?&mdash;Oui,
+par sainte Anne! et que le gingembre nous
+br&ucirc;lera la bouche.</p>
+
+<p>(<span class="smcap">Shakspeare</span>, <i>la Douzi&egrave;me Nuit</i>, ou <i>Ce que vous voudrez</i>.)</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Premier" id="Chant_Premier"></a>Chant Premier.</h2>
+
+
+<p>1. J'ai besoin d'un h&eacute;ros.&mdash;Besoin singulier
+quand chaque ann&eacute;e, chaque mois nous en apporte
+un nouveau, qui, apr&egrave;s avoir fatigu&eacute; le bavardage
+des gazettes, cesse bient&ocirc;t d'&ecirc;tre l'objet de l'admiration
+du si&egrave;cle d&eacute;sabus&eacute;. De cette esp&egrave;ce-l&agrave;, je ne
+me soucie gu&egrave;re d'en parler; j'aime mieux choisir
+notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu
+un peu trop t&ocirc;t envoy&eacute; au diable sur le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>2. Vernon, Cumberland-le-Boucher<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, Wolfe,
+Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne,
+Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la
+d&icirc;me des conversations; ils ont rempli les d&eacute;p&ecirc;ches
+de la poste, comme aujourd'hui Wellesley. Mais
+courant tous apr&egrave;s la gloire (neuf marcassins d'une
+seule laie<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>), ils ont d&eacute;fil&eacute; &agrave; leur tour, comme les
+rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier
+et Bonaparte que vantaient le <i>Moniteur</i> et
+le <i>Courrier</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le duc de Cumberland a m&eacute;rit&eacute; cet ex&eacute;crable surnom par les froides
+cruaut&eacute;s qu'il exer&ccedil;a sur les Jacobites d&eacute;sarm&eacute;s, apr&egrave;s la bataille de Culloden.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Allusion &agrave; ce que dit la sorci&egrave;re, dans <i>Macbeth</i>, acte IV, sc&egrave;ne 1<sup>re</sup>:
+&laquo;Versons le sang d'une laie qui ait d&eacute;vor&eacute; ses neuf marcassins.&raquo;</p></div>
+
+<p>3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, P&eacute;thion,
+Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore
+&eacute;t&eacute; fameux chez les Fran&ccedil;ais. Ils ont Joubert, Hoche,
+Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres
+guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renomm&eacute;e
+n'est pas m&ecirc;me enti&egrave;rement oubli&eacute;e; mais mes rimes
+ne s'arrangent pas de leurs noms.</p>
+
+<p>4. Il y eut un tems o&ugrave; Nelson &eacute;tait le dieu de la
+guerre des Anglais, il devrait l'&ecirc;tre encore; mais le
+vent a chang&eacute;. On ne dit plus un mot de Trafalgar,
+son souvenir repose dans l'urne de notre h&eacute;ros. L'arm&eacute;e
+de terre est devenue l'objet de la faveur publique;
+ce qui donne de l'humeur &agrave; nos gens de mer.
+D'ailleurs le prince est tout pour le service de terre,
+il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et
+Jervis.</p>
+
+<p>5. Il y eut des braves avant Agamemnon<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>; et depuis,
+il s'est rencontr&eacute; une foule de gens sages et
+hardis comme lui, bien qu'ils ne lui ressemblassent
+pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brill&eacute; sous la
+plume du po&egrave;te, ils ont &eacute;t&eacute; oubli&eacute;s. Moi, je ne condamne
+personne: mais pour mon nouveau po&egrave;me, je
+ne vois personne aujourd'hui qui me convienne. Je
+prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Vixere fortes ante Agamemnona</i>, etc.
+</p><p>
+(<span class="smcap">Horace</span>.)
+</p></div>
+
+<p>6. Bien des po&egrave;tes h&eacute;ro&iuml;ques se lancent <i>in medias
+res</i> (Horace prescrit m&ecirc;me cette route &agrave; l'&Eacute;pop&eacute;e):
+alors, quand vous le jugez &agrave; propos, votre h&eacute;ros raconte
+par forme d'&eacute;pisode ce qui lui est advenu pr&eacute;c&eacute;demment,
+tandis qu'il est assis &agrave; son aise, apr&egrave;s
+d&icirc;ner, aux c&ocirc;t&eacute;s de sa ma&icirc;tresse, dans quelque agr&eacute;able
+asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont
+l'heureux couple fait bient&ocirc;t une taverne.</p>
+
+<p>7. C'est la m&eacute;thode ordinaire, mais non la
+mienne. Je veux commencer par le commencement,
+et la r&eacute;gularit&eacute; de mon plan m'interdit comme une
+&eacute;norme faute, toute esp&egrave;ce d'&eacute;carts. Je d&eacute;buterai
+donc par un fil (duss&eacute;-je mettre une demi-heure &agrave;
+l'&eacute;tendre) qui vous apprendra quelque chose du p&egrave;re
+de Don Juan, et de sa m&egrave;re, si vous l'aimez mieux.</p>
+
+<p>8. Il naquit &agrave; S&eacute;ville, agr&eacute;able cit&eacute;, fameuse par
+ses oranges et ses femmes.&mdash;Qui ne l'a pas vue est
+bien &agrave; plaindre; le proverbe le dit, et je suis de son
+avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus jolie,
+si ce n'est Cadix;&mdash;mais vous verrez bient&ocirc;t.
+Les parens de Don Juan vivaient pr&egrave;s de la rivi&egrave;re
+dont le noble cours s'appelle Guadalquivir.</p>
+
+<p>9. Son p&egrave;re avait nom Jos&eacute;,&mdash;Don de race,
+v&eacute;ritable hidalgo, franc de toute souillure de sang
+maure ou h&eacute;breu, et tra&ccedil;ant sa g&eacute;n&eacute;alogie &agrave; travers
+les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne.
+Jamais cavalier ne monta &agrave; cheval, ou une fois mont&eacute;
+ne redescendit &agrave; terre comme Jos&eacute;, qui engendra
+notre h&eacute;ros, qui engendra&mdash;mais c'est encore dans
+l'avenir.&mdash;Bon, pour <i>m&eacute;moire</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des
+noms suppos&eacute;s, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs
+aux passages des M&eacute;moires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord
+Byron parle de sa femme et de leur s&eacute;paration. On trouve ici, dans In&egrave;s,
+le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de Jos&eacute; tous ceux que le
+mariage fit &eacute;prouver &agrave; Byron lui-m&ecirc;me.</p></div>
+
+<p>10. Sa m&egrave;re &eacute;tait une dame savante, fameuse par
+ses connaissances dans toutes les branches de sciences
+qui ont un nom dans les idiomes chr&eacute;tiens. Ses vertus
+seules pouvaient &eacute;galer son esprit; elle surprenait les
+plus habiles, et les gens de bien eux-m&ecirc;mes ressentaient
+une secr&egrave;te envie en voyant ses bonnes œuvres
+surpasser en tout genre les leurs.</p>
+
+<p>11. Sa m&eacute;moire &eacute;tait une mine; elle savait par
+cœur tout Cald&eacute;ron, et la plus grande partie de Lopez:
+si quelque acteur e&ucirc;t oubli&eacute; son r&ocirc;le, elle aurait
+pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle
+l'art de Feinaigle<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> aurait &eacute;t&eacute; inutile, et elle l'e&ucirc;t
+oblig&eacute; de fermer sa classe.&mdash;Il n'e&ucirc;t jamais form&eacute;
+une m&eacute;moire aussi belle que celle qui ornait le cerveau
+de Donna In&egrave;s.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Inventeur de la mn&eacute;motechnique.</p></div>
+
+
+<p>12. Sa science favorite &eacute;tait celle des math&eacute;matiques;
+sa plus belle vertu &eacute;tait la magnanimit&eacute;:
+son esprit (elle visait quelquefois &agrave; l'esprit) &eacute;tait
+tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le
+sublime; enfin, sur tous les points, c'&eacute;tait bien ce
+que j'appelle un prodige.&mdash;Sa robe du matin &eacute;tait
+de basin, celle du soir &eacute;tait de soie, ou en &eacute;t&eacute; de
+mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas
+m'embarrasser davantage.</p>
+
+<p>13. Elle savait le latin, c'est-&agrave;-dire l'oraison dominicale;
+et de la langue grecque&mdash;l'alphabet, j'en
+suis presque s&ucirc;r: par-ci, par-l&agrave;, elle lisait quelques
+romans fran&ccedil;ais, bien qu'elle ne parl&acirc;t pas purement
+cette langue. Quant &agrave; l'espagnol qui lui &eacute;tait
+naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa
+conversation &eacute;tait-elle obscure. Ses pens&eacute;es &eacute;taient
+des th&eacute;or&egrave;mes et ses paroles de vrais probl&egrave;mes,
+comme si elle e&ucirc;t cru que le myst&egrave;re devait les ennoblir<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> &laquo;Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes id&eacute;es, mais ne
+pouvait les exprimer. Ses lettres &eacute;taient toujours &eacute;nigmatiques, souvent
+inintelligibles; elle avait des principes class&eacute;s math&eacute;matiquement.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>14. Elle aimait les langues anglaise et h&eacute;bra&iuml;que,
+et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie;
+elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-&Eacute;critures:
+mais je laisse les preuves &agrave; ceux qui les
+ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le r&eacute;voquer
+en doute, chacun en pensera ce qu'il lui
+plaira: &laquo;Il est &eacute;trange que le nom h&eacute;breu, qui signifie
+<i>God</i>, soit toujours employ&eacute; en anglais pour
+gouverner <i>Damne</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Je suis</i>, en h&eacute;breu, signifie aussi, <i>Dieu</i>, <i>God</i>. Il est probable que
+le po&egrave;te a eu surtout en vue de se moquer d'une c&eacute;l&egrave;bre <i>blue</i> (peut-&ecirc;tre
+Lady Byron), en rappelant ici une de ses singuli&egrave;res r&eacute;flexions.</p></div>
+
+<p>
+15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+</p>
+
+<p>16. Enfin, c'&eacute;tait un syst&egrave;me ambulant,&mdash;les
+Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l'&eacute;ducation
+de mistress Trimmer, &eacute;chapp&eacute;s de leur reliure:
+ou bien, &laquo;la femme de Celebs<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>&raquo; partie &agrave; la
+recherche des amans. C'&eacute;tait la morale pour la premi&egrave;re
+fois personnifi&eacute;e, et chez laquelle l'envie n'aurait
+pu d&eacute;couvrir une seule paille. Les autres pouvaient
+se partager <i>les d&eacute;fauts f&eacute;minins</i>; pour elle,
+elle n'en avait pas un seul,&mdash;le pire de tous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Titre d'un roman moral de Miss Anna More.</p></div>
+
+<p>17. Oh! elle &eacute;tait parfaite, au-dessus de tout parall&egrave;le,&mdash;de
+toute comparaison, avec la plus sainte
+des femmes de ce tems. Elle pr&eacute;valait tellement sur
+les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'&eacute;tait
+dispens&eacute; de la surveiller. M&ecirc;me ses plus l&eacute;gers mouvemens
+&eacute;taient aussi r&eacute;guliers que celui des meilleures
+montres de Harrison. Rien sur la terre ne
+pouvait la surpasser en vertus, except&eacute;, &laquo;&ocirc; Macassar,
+ton huile incomparable<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>!!!&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l'huile
+incomparable de Macassar.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>18. Elle &eacute;tait parfaite: mais comme la perfection
+est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel
+nos grands parens n'apprirent &agrave; se caresser qu'apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; exil&eacute;s de leurs premiers bosquets, o&ugrave; tout
+&eacute;tait paix, innocence et b&eacute;n&eacute;diction (j'admire ce
+qu'ils faisaient pendant douze heures), Don Jos&eacute;, en
+digne enfant d'&Egrave;ve, allait souvent ravir &ccedil;&agrave; et l&agrave; diff&eacute;rens
+fruits sans la permission de sa femme.</p>
+
+<p>19. C'&eacute;tait un mortel d'un naturel insouciant, peu
+curieux du savoir et des savans, allant toujours o&ugrave;
+l'appelait son inclination, et ne songeant pas que sa
+dame p&ucirc;t s'en inqui&eacute;ter. Le monde, comme c'est
+l'usage, toujours m&eacute;chamment dispos&eacute; &agrave; voir un
+royaume ou un m&eacute;nage boulevers&eacute;s, murmurait qu'il
+avait une ma&icirc;tresse; quelques-uns en comptaient
+deux: mais pour les querelles domestiques une seule
+pouvait suffire.</p>
+
+<p>20. Or, Donna In&egrave;s, avec tout son m&eacute;rite, avait
+une haute opinion de tout ce qu'elle valait; et certes,
+pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte.
+In&egrave;s l'&eacute;tait bien dans son syst&egrave;me de conduite, mais
+elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle m&ecirc;lait
+&agrave; la r&eacute;alit&eacute; ses propres illusions, et elle laissa passer
+peu d'occasions de faire tomber dans le pi&eacute;ge son l&eacute;gitime
+seigneur.</p>
+
+<p>21. C'&eacute;tait une chose facile avec un homme souvent
+dans son tort et jamais sur ses gardes: m&ecirc;me
+les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des
+momens, des heures, des jours si malencontreux,
+que vous pourriez les <i>abattre avec l'&eacute;ventail de leurs
+femmes</i>; souvent aussi les dames frappent trop fort,
+et l'&eacute;ventail, sous leurs jolies mains, s'effile en lame
+de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait jamais
+bien.</p>
+
+<p>22. C'est piti&eacute; que des doctes vierges se marient
+avec des personnes sans instruction, ou qui, malgr&eacute;
+leur bonne famille et leur &eacute;ducation, restent au-dessous
+des conversations scientifiques. Je ne puis
+en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et
+de plus c&eacute;libataire. Mais vous, &eacute;poux de dames beaux-esprits,
+informez-vous au juste si elles ne vous ont
+pas toutes men&eacute;s par le nez?</p>
+
+<p>23. Don Jos&eacute; et sa femme se querell&egrave;rent.&mdash;<i>Pourquoi?</i>
+Pas un ne le devinait, bien que plusieurs
+milliers de curieux essayassent de l'apprendre, ce
+qui s&ucirc;rement leur importait aussi peu qu'&agrave; moi. Je
+d&eacute;teste le vice ignoble de la curiosit&eacute;: mais si j'ai
+quelque talent remarquable, c'est celui d'arranger
+les affaires de tous mes amis, n'ayant pour mon
+compte aucun embarras domestique.</p>
+
+<p>24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions;
+mais leur proc&eacute;d&eacute; ne fut pas affectueux. Je
+pense qu'ils avaient le diable au corps, car je ne pus
+dans la maison d&eacute;couvrir l'un ou l'autre. Il est vrai
+que par la suite leur portier m'avoua&mdash;mais ceci
+importe peu; le pire de l'aventure, c'est que le petit
+Juan, sans m'en pr&eacute;venir, jeta du haut des escaliers
+sur moi le seau d'eau de la chambri&egrave;re.</p>
+
+<p>25. C'&eacute;tait un petit vaurien, aux cheveux boucl&eacute;s,
+singe malfaisant depuis le jour de sa naissance.
+Ses parens ne tomb&egrave;rent jamais d'accord qu'en raffolant
+du plus turbulent diablotin de la terre. Au
+lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils
+auraient envoy&eacute; ce jeune docteur &agrave; l'&eacute;cole, ou l'auraient
+fouett&eacute; d'importance &agrave; la maison, pour lui apprendre
+&agrave; r&eacute;former ses mani&egrave;res &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>26. Pendant quelque tems, Don Jos&eacute; et Donna
+In&egrave;s men&egrave;rent un triste genre de vie, se souhaitant
+mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme
+&eacute;poux et femme, ils sauvaient les apparences; leur
+conduite &eacute;tait excessivement mesur&eacute;e, et nul signe
+ext&eacute;rieur n'attestait les d&eacute;bats int&eacute;rieurs, jusqu'&agrave; ce
+qu'enfin le feu cessa de couver, et toute l'affaire fut
+mise hors de doute.</p>
+
+<p>27. In&egrave;s appela quelques droguistes et m&eacute;decins,
+et voulut faire d&eacute;clarer fou son cher mari; mais
+comme il avait quelques intervalles lucides, elle
+finit par d&eacute;cider qu'il n'&eacute;tait que mauvais &eacute;poux. Encore,
+lorsqu'on voulut recueillir ses d&eacute;positions, ne
+donna-t-elle aucun &eacute;claircissement, si ce n'est que
+ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient
+d'elle cette conduite: ce qui parut fort singulier<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> &laquo;Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un m&eacute;decin et un
+procureur qui avaient forc&eacute; ma porte... Si j'avais pu soup&ccedil;onner qu'on
+les avait envoy&eacute;s pour constater que j'&eacute;tais devenu fou...&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>28. Elle tint un journal o&ugrave; furent not&eacute;es toutes
+ses fautes; elle ouvrit certains coffres de livres et de
+lettres, toutes choses que l'on pouvait avoir occasion
+de citer: alors elle se fit des partisans de tout
+S&eacute;ville, sans compter sa bonne vieille grand'm&egrave;re
+(qui radotait)<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Les auditeurs de son histoire en
+devinrent ensuite les &eacute;chos; puis accoururent avocats,
+inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s'en
+amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> &laquo;Sa m&egrave;re m'a toujours d&eacute;test&eacute;.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Ibid.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure
+et la plus douce<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, supporta les chagrins de son mari
+avec une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; toute comparable &agrave; celle des dames
+de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs &eacute;poux,
+elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux
+&agrave; l'avenir.&mdash;Elle &eacute;couta avec calme toutes les calomnies
+qui s'&eacute;lev&egrave;rent, et telle fut la sublime froideur
+avec laquelle elle vit son agonie, que tout le
+monde s'&eacute;cria: &laquo;Quelle magnanimit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> &laquo;On me regardait comme le plus mauvais mari qui f&ucirc;t sur la terre,
+le plus m&eacute;chant, le dernier des hommes, et ma femme &eacute;tait un ange.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Les Conversations</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le
+monde nous condamne, est sans doute bien philosophique;
+il est doux aussi de para&icirc;tre magnanime,
+surtout quand c'est un moyen d'arriver &agrave; nos fins;
+et ce que les juristes appellent <i>malus animus</i> ne
+peut avoir ici d'application: car sans doute il n'est
+pas bien de se venger soi-m&ecirc;me, mais ce n'est pas
+<i>ma</i> faute si <i>les autres</i> vous accablent.</p>
+
+<p>31. Et si nos querelles ont ressuscit&eacute; de vieux
+contes, et les ont surcharg&eacute;s d'un ou deux nouveaux
+mensonges, on ne peut, comme vous le savez, <i>m'en</i>
+bl&acirc;mer ni quelqu'autre. Ils &eacute;taient devenus traditionnels;
+leur renaissance est d'ailleurs utile &agrave; notre
+gloire par un contraste que tous deux nous sommes
+&eacute;galement curieux d'&eacute;tablir; de plus elle tourne au
+profit de la science.&mdash;Les scandales morts sont de
+bons sujets &agrave; diss&eacute;quer.</p>
+
+<p>32. Leurs amis cherch&egrave;rent &agrave; les r&eacute;concilier, puis
+leurs parens; ils empir&egrave;rent l'affaire (dans un cas
+semblable il est difficile de d&eacute;cider &agrave; qui l'on doit
+plut&ocirc;t avoir recours, je suis faiblement port&eacute; pour
+les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour
+obtenir le divorce, mais &agrave; peine avaient-ils &eacute;t&eacute; pay&eacute;s
+de quelques frais pr&eacute;liminaires que Don Jos&eacute; vint &agrave;
+mourir.</p>
+
+<p>33. Il mourut, et bien mal &agrave; propos, car d'apr&egrave;s
+ce que m'en ont rapport&eacute; les avocats au fait de ces
+sortes de lois (malgr&eacute; la circonspection et l'obscurit&eacute;
+ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour
+pr&eacute;venir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre
+la sensibilit&eacute; publique qui dans cette occasion
+fut singuli&egrave;rement &eacute;mue.</p>
+
+<p>34. Mais h&eacute;las! il mourut. Avec lui furent ensevelis
+la sensibilit&eacute; publique et les frais de justice. Sa
+maison fut vendue, ses valets renvoy&eacute;s, un juif prit
+l'une de ses ma&icirc;tresses, un pr&ecirc;tre l'autre.&mdash;Au
+moins l'a-t-on racont&eacute;. J'interrogeai les m&eacute;decins
+apr&egrave;s son d&eacute;c&egrave;s; il mourut de la fi&egrave;vre lente appel&eacute;e
+tierce, et il laissa sa femme en proie &agrave; sa
+haine.</p>
+
+<p>35. Cependant Jos&eacute; &eacute;tait un homme d'honneur:
+je l'ai assez connu pour le dire: je ne m'occuperai
+donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourrait
+gu&egrave;re lui en trouver d'autres; si quelquefois ses
+passions exc&eacute;d&egrave;rent la juste convenance, et ne furent
+pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on
+nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait &eacute;t&eacute;
+mal &eacute;lev&eacute;, c'est qu'il &eacute;tait n&eacute; bilieux.</p>
+
+<p>36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualit&eacute;s ou de
+ses d&eacute;fauts, il avait, le pauvre homme! bien des
+sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui
+que de se trouver seul aupr&egrave;s de son triste foyer,
+autour de ses dieux domestiques bris&eacute;s en morceaux.
+Sa sensibilit&eacute; ou sa fiert&eacute; ne pouvaient choisir
+qu'entre la mort ou les <i>Doctors Commons</i>.&mdash;Il
+mourut donc<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Les <i>doctors commons</i> sont les juges qui connaissent des divorces, en
+Angleterre.
+</p><p>
+&laquo;J'&eacute;tais &agrave; la merci de mes cr&eacute;anciers. Je fus oblig&eacute; de vendre Newstead,
+ce que je n'aurais pas os&eacute; faire du vivant de ma m&egrave;re... La n&eacute;cessit&eacute;
+la plus imp&eacute;rieuse m'a seule d&eacute;cid&eacute; &agrave; ce sacrifice. Il fallait rembourser
+ce que j'avais re&ccedil;u de Lady Byron... Du moment que j'eus mis
+mes affaires en r&egrave;gle, je quittai l'Angleterre, mais avec l'intention de
+n'y jamais revenir.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<span class="smcap">Medwine</span>, <i>Convers. de L. Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>37. &Eacute;tant mort intestat, Juan demeura l'unique
+h&eacute;ritier d'un proc&egrave;s, de plusieurs fermes et terres
+qui, &agrave; l'aide de soins et d'une longue minorit&eacute;, promettaient
+de bien tourner entre ses mains. In&egrave;s devint
+seule sa tutrice, ce qui &eacute;tait sagement fait et
+conforme aux justes vœux de la nature. Un fils unique,
+confi&eacute; &agrave; une m&egrave;re veuve, est &eacute;lev&eacute; bien mieux
+que tout autre.</p>
+
+<p>38. En sa qualit&eacute; de la plus sage des &eacute;pouses et
+m&ecirc;me des veuves, elle d&eacute;cida que Don Juan devait
+&ecirc;tre une merveille, digne en tout de sa tr&egrave;s-noble
+race (son p&egrave;re &eacute;tait de Castille, sa m&egrave;re de l'Aragon).
+Et pour qu'il se montr&acirc;t un chevalier accompli, dans
+le cas o&ugrave; notre sire roi aurait encore &agrave; guerroyer,
+il apprit l'art de monter &agrave; cheval, celui de faire des
+armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une forteresse&mdash;ou
+un couvent.</p>
+
+<p>39. Mais ce que d&eacute;sirait le plus Donna In&egrave;s, ce
+dont elle s'assurait par elle-m&ecirc;me chaque jour avant
+tous les savans ma&icirc;tres qu'elle r&eacute;unissait autour de
+son fils, c'&eacute;tait que la plus stricte morale pr&eacute;sid&acirc;t &agrave;
+son &eacute;ducation: elle s'informait avec soin de ses sujets
+d'&eacute;tudes, et l'on commen&ccedil;ait d'abord par les lui
+soumettre tous; aucune branche dans les arts ou
+dans les sciences n'&eacute;tait d&eacute;rob&eacute;e aux regards de Juan,
+&agrave; l'exception de l'histoire naturelle.</p>
+
+<p>40. Il &eacute;tait profond&eacute;ment vers&eacute; dans les langues,&mdash;surtout
+les mortes; dans les sciences, les plus abstraites
+de pr&eacute;f&eacute;rence; dans les arts, ceux au moins
+dont on ne faisait plus commun&eacute;ment usage. Mais
+on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux,
+ou qui trait&acirc;t de la reproduction des esp&egrave;ces;
+on e&ucirc;t craint de le rendre vicieux.</p>
+
+<p>41. Ses &eacute;tudes classiques donn&egrave;rent quelque inqui&eacute;tude,
+&agrave; cause des ind&eacute;cens amours des dieux et
+des d&eacute;esses, qui, dans le premier &acirc;ge, occupaient
+vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de
+corsets ou de pantalons. Ses r&eacute;v&eacute;rends tuteurs encouraient
+quelquefois le bl&acirc;me, et se voyaient forc&eacute;s
+de demander une esp&egrave;ce de gr&acirc;ce pour leur
+<i>&Eacute;n&eacute;ide</i>, leur <i>Iliade</i> et leur <i>Odyss&eacute;e</i>, car Donna In&egrave;s
+redoutait la mythologie.</p>
+
+<p>42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la
+moiti&eacute; de ses vers; Anacr&eacute;on offre une morale encore
+plus rel&acirc;ch&eacute;e; on trouve &agrave; peine dans Catulle une
+pi&egrave;ce de vers qui soit d&eacute;cente, et pour Sapho, son
+ode ne me semble pas d'un bon exemple, en d&eacute;pit
+de ce que dit Longin, qu'il n'y a pas d'hymne o&ugrave; le
+sublime se fasse mieux sentir<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Cependant, les
+chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette
+horrible &eacute;glogue commen&ccedil;ant par <i>Formosam pastor
+Corydon</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ινα μη εν τι περι αυτην παθος φοπνεται, παθων δε συνοδος.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<span class="smcap">Longin</span>, Section X.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>43. L'impi&eacute;t&eacute; hardie de Lucr&egrave;ce est une nourriture
+indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne
+puis pardonner &agrave; Juv&eacute;nal, malgr&eacute; la droiture de ses
+intentions, d'avoir, dans ses vers, pouss&eacute; la franchise
+jusqu'&agrave; la grossi&egrave;ret&eacute;. Quant &agrave; Martial, quel est
+l'homme bien &eacute;lev&eacute; qui aimerait ses d&eacute;go&ucirc;tantes &eacute;pigrammes?</p>
+
+<p>44. Juan &eacute;tudiait sur la meilleure &eacute;dition expurg&eacute;e
+par des hommes instruits, qui judicieusement
+avaient plac&eacute; hors de la vue des &eacute;coliers les endroits
+les plus obc&egrave;nes. Seulement, dans la crainte
+de d&eacute;figurer par ces rognures leur modeste po&egrave;te et
+par piti&eacute; pour ses membres mutil&eacute;s, ils les avaient
+tous ajout&eacute;s dans un appendice<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, ce qui r&eacute;ellement
+&eacute;vite la peine de faire un index.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Historique. Il y a, ou il y avait une &eacute;dition comme celle-ci, avec
+toutes les &eacute;pigrammes licencieuses de Martial rejet&eacute;es &agrave; la fin.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>45. Car, au lieu d'&ecirc;tre &eacute;parpill&eacute;s dans toutes les
+pages, nous les voyons r&eacute;unis en une seule masse.
+Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter
+contre l'ing&eacute;nuit&eacute; de la jeunesse future, jusqu'&agrave;
+ce que quelque &eacute;diteur moins rigide les desserre
+pour les replacer dans leurs cases respectives, au
+lieu de les laisser en face l'un de l'autre comme de
+nouveaux dieux des jardins, et plus ind&eacute;cemment
+encore.</p>
+
+<p>46. Le missel (c'&eacute;tait le missel de famille) &eacute;tait
+aussi orn&eacute; d'esp&egrave;ces de grotesques enlumin&eacute;s, tels
+qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de
+messe. D'expliquer comment, apr&egrave;s avoir jet&eacute; les yeux
+sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible
+de les reporter sur le texte et les pri&egrave;res, c'est
+plus que je ne saurais faire.&mdash;Au reste, la m&egrave;re de
+Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un
+autre &agrave; son fils.</p>
+
+<p>47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures
+d'hom&eacute;lies et des vies de tous les saints. Endurci
+&agrave; Chrysost&ocirc;me et &agrave; J&eacute;r&ocirc;me, il ne trouvait pas
+ces &eacute;tudes trop rigoureuses: mais pour acqu&eacute;rir et
+fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de
+d&eacute;signer, n'est comparable &agrave; saint Augustin qui,
+dans ses belles <i>Confessions</i>, fait envier au lecteur ses
+&eacute;garemens.</p>
+
+<p>48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre d&eacute;fendu.&mdash;Je
+ne puis qu'approuver en cela sa maman,
+s'il est vrai que ce syst&egrave;me d'&eacute;ducation soit le seul
+convenable. Elle le quittait &agrave; peine des yeux; ses
+femmes &eacute;taient vieilles, ou si elle en prenait une
+jeune, c'&eacute;tait, soyez-en s&ucirc;r, un v&eacute;ritable &eacute;pouvantail.
+Elle en agissait d&eacute;j&agrave; ainsi du vivant de son mari,
+et je le recommande &agrave; toutes les &eacute;pouses.</p>
+
+<p>49. Le jeune Juan croissait en gr&acirc;ces et en vertus;
+charmant &agrave; six ans, il promettait &agrave; onze d'avoir
+les plus beaux traits que p&ucirc;t d&eacute;sirer un adolescent.
+Il &eacute;tudiait avec ardeur, apprenait facilement, et
+semblait &ecirc;tre en tout sur le chemin du Paradis, car
+il passait la moiti&eacute; de son tems &agrave; l'&eacute;glise, l'autre avec
+ses ma&icirc;tres, son confesseur et sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>50. J'ai dit qu'&agrave; six ans c'&eacute;tait un enfant charmant;
+&agrave; douze il &eacute;tait aussi beau, mais plus calme: dans
+sa premi&egrave;re enfance il avait &eacute;t&eacute; un peu sauvage,
+mais il s'&eacute;tait adouci au milieu d'eux, et leurs efforts
+pour &eacute;touffer son premier naturel avaient &eacute;t&eacute; couronn&eacute;s
+de succ&egrave;s; du moins tout portait &agrave; le croire.
+Le bonheur de sa m&egrave;re, c'&eacute;tait de vanter la sagesse,
+la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.</p>
+
+<p>51. J'avais bien mes doutes, et peut-&ecirc;tre les ai-je
+encore; mais ce que je dis n'est pas fond&eacute;. Je connaissais
+son p&egrave;re, et je juge assez bien les caract&egrave;res;&mdash;mais
+il ne convient pas d'augurer bien ou
+mal du fils par le p&egrave;re; lui et sa femme &eacute;taient un
+couple mal assorti,&mdash;mais le scandale m'est odieux;&mdash;je
+me d&eacute;clare contre tous ceux qui m&eacute;disent,
+m&ecirc;me en riant.</p>
+
+<p>52. Pour ma part, je ne dis rien.&mdash;Rien;&mdash;mais
+je pourrais dire,&mdash;telle est ma mani&egrave;re de
+voir,&mdash;que, si j'avais un fils unique &agrave; &eacute;lever (gr&acirc;ces
+&agrave; Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna In&egrave;s
+que je le renfermerais pour apprendre son cat&eacute;chisme.&mdash;Non,&mdash;non,&mdash;je
+l'enverrais au coll&eacute;ge, car
+c'est l&agrave; que j'ai appris ce que je sais.</p>
+
+<p>53. C'est l&agrave; qu'on apprend&mdash;je n'ai pas sujet de
+m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis,&mdash;mais passons
+sur cela, comme sur tout le grec que depuis
+j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,&mdash;mais. <i>Verbum
+sat</i>. Je crois que je me suis trop livr&eacute; comme
+bien d'autres &agrave; cette esp&egrave;ce d'&eacute;tude.&mdash;N'importe
+laquelle. Je ne fus jamais mari&eacute;;&mdash;mais il me semble
+que ce n'est pas ainsi qu'il faut &eacute;lever les enfans.</p>
+
+<p>54. Le jeune Juan, &agrave; l'&acirc;ge de seize ans, &eacute;tait grand,
+beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais
+non pas s&eacute;millant comme un page. Tout le monde,
+except&eacute; sa m&egrave;re, le prenait pour un homme; mais
+In&egrave;s devenait furieuse, et se mordait les l&egrave;vres pour
+ne pas &eacute;clater avec violence, si quelqu'un venait &agrave;
+le lui dire. Car elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de voir
+dans la pr&eacute;cocit&eacute; quelque chose d'atroce.</p>
+
+<p>55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes
+distingu&eacute;es par leur modestie et leur d&eacute;votion, se
+trouvait Donna Julia. En disant qu'elle &eacute;tait jolie,
+j'offrirais l'id&eacute;e bien faible d'une foule de charmes
+qui lui &eacute;taient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum,
+le sel &agrave; l'Oc&eacute;an, la ceinture &agrave; V&eacute;nus et l'arc &agrave; Cupidon
+(mais, cette derni&egrave;re comparaison est fade et
+us&eacute;e).</p>
+
+<p>56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine
+mauresque (son sang n'&eacute;tait pas purement espagnol,
+et vous savez que dans ce pays c'est une
+esp&egrave;ce de crime). Lorsque tomba la fi&egrave;re Grenade,
+et que Boabdil g&eacute;mit d'&ecirc;tre forc&eacute; de fuir, quelques-uns
+des anc&ecirc;tres de Julia pass&egrave;rent en Afrique, d'autres
+rest&egrave;rent en Espagne, et son archi-grand'm&egrave;re
+pr&eacute;f&eacute;ra ce dernier parti.</p>
+
+<p>57. Alors elle &eacute;pousa (j'oubliais sa g&eacute;n&eacute;alogie)
+un hidalgo qui, par cette union, alt&eacute;ra le noble sang
+qu'il transmit &agrave; ses enfans. Ses p&egrave;res auraient fr&eacute;mi
+de cette alliance; car, sur ce point, tels &eacute;taient leurs
+scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en
+famille, et qu'on les voyait, &agrave; chaque degr&eacute;, &eacute;pouser
+leurs cousins, leurs oncles ou leurs ni&egrave;ces; &eacute;puisant
+ainsi leur sang &agrave; mesure qu'ils en &eacute;tendaient les
+rameaux.</p>
+
+<p>58. Cette pa&iuml;enne conjonction renouvela la vie et
+embellit les traits de ceux dont elle fl&eacute;trissait le sang.
+De la souche la plus laide de l'Espagne sortit tout-&agrave;-coup
+une g&eacute;n&eacute;ration pleine de charmes et de fra&icirc;cheur.
+Les fils n'&eacute;taient plus rabougris, ni les filles
+plates: mais la rumeur publique (j'esp&egrave;re bien la
+faire cesser) assure que la grand'm&egrave;re de Donna
+Julia dut &agrave; l'amour plut&ocirc;t qu'&agrave; l'hym&eacute;n&eacute;e les h&eacute;ritiers
+de son mari.</p>
+
+<p>59. Quoi qu'il en puisse &ecirc;tre, cette famille alla
+toujours en embellissant jusqu'&agrave; ce qu'elle se concentra
+dans un seul fils qui laissa une fille unique.
+Mon r&eacute;cit sans doute a d&eacute;j&agrave; fait deviner que cette
+fille unique ne peut &ecirc;tre que Julia (dont je vais avoir
+l'occasion de parler long-tems). Elle &eacute;tait mari&eacute;e,
+charmante, chaste, et &acirc;g&eacute;e de vingt-trois ans.</p>
+
+<p>60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) &eacute;taient
+grands et noirs: elle en adoucissait la vivacit&eacute; lorsqu'elle
+&eacute;tait silencieuse; mais quand elle parlait il y
+avait dans leur expression, en d&eacute;pit de ses charmans
+efforts, plus de noblesse que de courroux et plus
+d'amour que de tout autre chose. On d&eacute;couvrait sous
+ses paupi&egrave;res un sentiment qui n'&eacute;tait pas le d&eacute;sir,
+mais peut-&ecirc;tre le serait-il devenu si son ame, en se
+peignant dans ses yeux, ne les e&ucirc;t ainsi rendus le
+si&eacute;ge de la chastet&eacute;.</p>
+
+<p>61. Ses cheveux polis &eacute;taient rassembl&eacute;s sur un
+front brillant de g&eacute;nie, de douceur et de beaut&eacute;;
+l'arc de ses sourcils semblait model&eacute; sur celui d'Iris;
+ses joues, color&eacute;es par les rayons de la jeunesse,
+avaient quelquefois un &eacute;clat transparent, comme si
+dans ses veines e&ucirc;t circul&eacute; un fluide lumineux. En
+un mot, elle &eacute;tait dou&eacute;e d'une figure et d'une gr&acirc;ce
+vraiment singuli&egrave;res. Sa taille &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e.&mdash;Je hais
+les femmes exigu&euml;s.</p>
+
+<p>62. Elle &eacute;tait mari&eacute;e depuis quelques ann&eacute;es, et
+&agrave; un homme de cinquante ans: de tels maris il en
+est &agrave; foison. Pourtant, &agrave; mon avis, au lieu d'un semblable,
+il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq,
+surtout dans les contr&eacute;es plus rapproch&eacute;es du soleil;
+et, maintenant que j'y pense, <i>mi viene in mente</i>, les
+femmes, m&ecirc;me de la plus farouche vertu, pr&eacute;f&egrave;rent
+toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.</p>
+
+<p>63. Il est bien d&eacute;plorable, je ne puis le dissimuler
+(et c'est enti&egrave;rement la faute de ce soleil libertin,
+qui s'attache &agrave; notre faible mati&egrave;re, et la fait br&ucirc;ler,
+r&ocirc;tir et bouillir), qu'en d&eacute;pit des je&ucirc;nes et des pri&egrave;res,
+la chair soit fragile, et l'ame si facile &agrave; abuser.
+Dans les climats br&ucirc;lans il y a bien plus d'exemples
+de ce que les hommes appellent galanterie, et les
+dieux adult&egrave;re.</p>
+
+<p>64. Heureux les peuples du moral septentrion!
+L&agrave;, tout est vertu, et la saison des frimas n'y montre
+le p&eacute;ch&eacute; que sous un v&ecirc;tement de glace. (C'&eacute;tait la
+neige qui mettait saint Antoine &agrave; la raison.) L&agrave;, les
+jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme
+ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer
+son amant; car c'est l&agrave; un vice &eacute;valuable<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> On sait qu'en Angleterre les d&eacute;lits contre la pudeur, les adult&egrave;res et
+les viols, sont soumis &agrave; des amendes p&eacute;cuniaires, &eacute;normes il est vrai,
+mais qui entra&icirc;nent la prison dans les cas seulement o&ugrave; le coupable se
+trouve dans l'impossibilit&eacute; de les acquitter.</p></div>
+
+<p>65. Alphonso, c'&eacute;tait le nom du mari de Julia,
+&eacute;tait un homme encore de bonne mine, et qui, sans
+&ecirc;tre fort ch&eacute;ri, n'&eacute;tait pas non plus d&eacute;test&eacute;. Ils vivaient
+ensemble comme le plus grand nombre, supportant
+d'un commun accord leurs mutuels d&eacute;fauts,
+et n'&eacute;tant exactement ni un ni deux. Cependant,
+Alphonso &eacute;tait jaloux, mais il se gardait de le para&icirc;tre;
+car la jalousie tremble toujours qu'on ne la
+reconnaisse.</p>
+
+<p>66. Julia &eacute;tait,&mdash;je n'ai jamais su pourquoi,&mdash;l'amie
+intime de Donna In&egrave;s. Il y avait peu de rapports
+dans leurs go&ucirc;ts, car Julia n'avait jamais &eacute;crit
+une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent,
+car la m&eacute;chancet&eacute; veut tout expliquer) qu'In&egrave;s,
+avant le mariage de Don Alphonse, avait oubli&eacute; avec
+lui quelque chose de sa vertu habituelle;</p>
+
+<p>67. Et que, conservant cette ancienne connaissance,
+dont le tems avait bien purifi&eacute; les sentimens,
+elle avait t&eacute;moign&eacute; la m&ecirc;me affection &agrave; l'&eacute;pouse d'Alphonso:
+certainement elle ne pouvait mieux faire.
+Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection,
+et elle faisait l'&eacute;loge du bon go&ucirc;t d'Alphonso. De
+cette mani&egrave;re, si elle ne faisait pas taire la m&eacute;disance
+(chose impossible), au moins rendait-elle ses
+coups moins redoutables.</p>
+
+<p>68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire,
+par les yeux du monde ou par les siens propres:
+on ne peut le deviner; du moins elle ne le
+laissa pas soup&ccedil;onner: peut-&ecirc;tre ne sut-elle rien,
+ou ne s'en embarrassa-t-elle pas, soit par indiff&eacute;rence
+ou par habitude. Je ne sais vraiment qu'en dire et
+penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette
+occasion.</p>
+
+<p>69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant,
+souvent elle le caressait; c'&eacute;tait une chose bien naturelle
+et nullement inqui&eacute;tante, quand elle avait
+vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en aurais
+&eacute;galement souri quand elle eut vingt-trois ans
+et lui seize. Ce l&eacute;ger surcro&icirc;t d'ann&eacute;es op&egrave;re de singuliers
+changemens, surtout chez les peuples br&ucirc;l&eacute;s
+du soleil.</p>
+
+<p>70. Quelle qu'en f&ucirc;t la cause, il est s&ucirc;r qu'ils
+&eacute;taient chang&eacute;s. La jeune dame restait &agrave; quelque
+distance, et le jeune homme &eacute;tait devenu timide.
+Leurs regards &eacute;taient baiss&eacute;s, leurs salutations presque
+muettes, leurs yeux singuli&egrave;rement embarrass&eacute;s.
+Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait
+bien ce que signifiait tout cela; pour Juan, il n'en
+avait pas plus l'id&eacute;e que de l'Oc&eacute;an ceux qui ne
+l'ont jamais vu.</p>
+
+<p>71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre
+dans la froideur de Julia; quand sa jolie main tremblante
+s'&eacute;loignait de celle de Juan, elle y laissait un
+demi-serrement vif, caressant et l&eacute;ger, si l&eacute;ger,
+que l'esprit h&eacute;sitait encore &agrave; le croire; mais il n'est
+pas de magicien qui ait op&eacute;r&eacute;, avec la baguette et
+tout le savoir d'Armide, un changement comparable
+&agrave; celui que ce l&eacute;ger toucher produisait sur le cœur
+de Juan.</p>
+
+<p>72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus,
+et son regard avait une tristesse bien plus douce que
+son sourire; il semblait dire que son ame br&ucirc;lante
+nourrissait mille pens&eacute;es qu'elle ne pouvait avouer,
+mais qu'elle ch&eacute;rissait &agrave; mesure qu'elles y &eacute;taient
+plus comprim&eacute;es. L'innocence elle-m&ecirc;me a ses ruses;
+elle n'ose mettre dans ses aveux une enti&egrave;re franchise,
+et le premier ma&icirc;tre de l'amour c'est l'hypocrisie.</p>
+
+<p>73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure
+d'obscurit&eacute;, elle finit par se trahir. Semblable aux
+sombres nuages qui pr&eacute;sagent une temp&ecirc;te affreuse,
+la discr&eacute;tion de ses yeux signale ses sentimens intimes.
+On aper&ccedil;oit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens;
+et la froideur, la col&egrave;re, le d&eacute;dain ou la
+haine, sont des masques dont elle se couvre bien
+souvent, et cependant toujours trop tard.</p>
+
+<p>74. Ils en vinrent bient&ocirc;t aux soupirs, et la r&eacute;sistance
+les rendit plus profonds; aux œillades, plus
+d&eacute;licieuses parce qu'elles &eacute;taient d&eacute;rob&eacute;es. Leurs
+joues br&ucirc;lantes se color&egrave;rent quand leur cœur ne
+pouvait rien se reprocher encore. &Agrave; son arriv&eacute;e on
+&eacute;prouvait de l'&eacute;motion; &agrave; son d&eacute;part, de l'inqui&eacute;tude,
+et tout cela &eacute;tait autant de l&eacute;gers pr&eacute;ludes &agrave;
+la possession, que les jeunes amans ne peuvent &eacute;viter,
+et qui servent seulement &agrave; prouver que l'amour
+est fort embarrass&eacute; pour s'introduire chez un novice.</p>
+
+<p>75. Pauvre Julia! son cœur &eacute;tait dans une situation
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e; elle sentit qu'il s'en allait, et r&eacute;solut
+de faire la plus noble r&eacute;sistance pour son bien et
+celui de son &eacute;poux, de son honneur, de sa gloire,
+de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de
+la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient
+attendri un Tarquin. Elle implora les gr&acirc;ces de la
+vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le
+mieux aux cas f&eacute;minins.</p>
+
+<p>76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour
+suivant elle rendit &agrave; sa m&egrave;re une visite. Ses regards
+se port&egrave;rent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit;
+gr&acirc;ces &agrave; la Vierge, c'&eacute;tait un autre qui entrait.
+Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque
+tristesse.&mdash;On ouvre encore, ce ne peut &ecirc;tre que
+lui; c'est sans doute Juan?&mdash;Non! J'ai peur que la
+nuit suivante on ait oubli&eacute; de prier la sainte Vierge.</p>
+
+<p>77. Maintenant elle trouve plus convenable &agrave; une
+femme vertueuse de lutter en face contre les tentations;
+la fuite lui semble un exp&eacute;dient honteux et
+inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre
+sensation sur son cœur; c'est-&agrave;-dire quelque chose
+au-del&agrave; de ce sentiment de pr&eacute;f&eacute;rence ordinaire,
+qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables
+que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont
+simplement des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>78. Et si, m&ecirc;me par hasard (que sait-on? le diable
+est bien fin), elle d&eacute;couvrait que tout en elle
+n'est pas absolument calme; si, libre encore, tel ou
+tel amant venait &agrave; lui plaire, une femme vertueuse
+r&eacute;prime de telles id&eacute;es, il est plus beau pour elle de
+savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit
+de refuser. Je conseille aux jeunes dames d'en faire
+l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables &agrave;
+l'amour divin, ravissans, immacul&eacute;s, purs et sans
+m&eacute;lange, aussi d&eacute;li&eacute;s que la pens&eacute;e des anges, et
+des matrones qui les prennent le plus pour mod&egrave;les.
+Il existe un amour platonique, parfait, &laquo;tel enfin
+que le mien.&raquo; Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment
+pensait-elle, et ainsi l'aurais-je pens&eacute;, si j'eusse &eacute;t&eacute;
+l'objet de ses c&eacute;lestes r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>80. Un tel amour est innocent; il peut unir un
+jeune couple sans danger. On peut baiser une main,
+puis m&ecirc;me une l&egrave;vre: pour moi, je suis &eacute;tranger &agrave;
+ces proc&eacute;d&eacute;s-l&agrave;; mais <i>&eacute;coutez</i>! Ces libert&eacute;s sont les
+derni&egrave;res qu'un amour semblable puisse permettre;
+si l'on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera
+pas ma faute, je les en avertis bien &agrave; tems.</p>
+
+<p>81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver
+l'amour, mais l'amour dans ses bornes convenables,
+en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci,
+dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri
+d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine
+ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour
+et elle-m&ecirc;me lui apprendraient&mdash;je ne sais vraiment
+quoi, et Julia non plus.</p>
+
+<p>82. Forte de ces belles intentions, et ayant arm&eacute;
+contre toutes les &eacute;preuves la puret&eacute; de son ame,
+persuad&eacute;e qu'&agrave; l'avenir elle serait invincible, et que
+son honneur &eacute;tait un rocher ou une digue inattaquable,
+Julia, d&egrave;s cette heure, eut l'extr&ecirc;me sagesse
+de d&eacute;poser toute esp&egrave;ce d'inqui&eacute;tans remords; mais
+si elle fut toujours ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, c'est ce
+que nous ferons voir par la suite.</p>
+
+<p>83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent.
+Il est certain qu'un jouvenceau de seize ans ne
+pouvait gu&egrave;re appeler les griffes du scandale, et
+dans ce cas-l&agrave; m&ecirc;me, satisfaite de n'avoir rien fait
+de bl&acirc;mable, son cœur &eacute;tait tranquille. Le repos de
+la conscience donne tant de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;! Les chr&eacute;tiens
+se sont mutuellement r&ocirc;tis, bien persuad&eacute;s que les
+ap&ocirc;tres en eussent fait autant qu'eux.</p>
+
+<p>84. Et si, pendant ce tems, son mari venait &agrave;
+mourir, mais le ciel la pr&eacute;serve d'en avoir pu concevoir
+l'id&eacute;e, m&ecirc;me en songe (et alors elle soupirait).
+Jamais elle n'aurait la force de soutenir une
+telle perte; mais enfin, suppos&eacute; que ce moment p&ucirc;t
+arriver. Je dis seulement supposons,&mdash;<i>inter nos</i> (c'est-&agrave;-dire
+<i>entre nous</i>, car Julia pensait en fran&ccedil;ais; mais
+alors il aurait fallu compter la rime pour rien).</p>
+
+<p>85. Je dis donc suppos&eacute; cette supposition: Juan,
+ayant alors l'importance d'un homme fait, conviendrait
+parfaitement &agrave; une dame de condition; dans
+sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en
+attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait
+pas apr&egrave;s tout bien grand, quand il apprendrait
+les &eacute;l&eacute;mens de l'amour; j'entends les &eacute;l&eacute;mens
+s&eacute;raphiques des habitans du ciel.</p>
+
+<p>86. Assez pour Julia. Revenons maintenant &agrave; Don
+Juan. Pauvre enfant! il n'avait nulle id&eacute;e de ce qu'il
+&eacute;prouvait; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent
+dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide,
+il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle
+pour lui, mais il n'imaginait pas qu'elle f&ucirc;t naturelle,
+et que, loin d'&ecirc;tre redoutable, elle p&ucirc;t, avec
+un peu de patience, devenir ravissante.</p>
+
+<p>87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet,
+accabl&eacute;, il quittait sa demeure pour la solitude des
+bois: tourment&eacute; d'une blessure qu'il n'apercevait
+pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds,
+les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la
+solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bien;
+je veux parler de la solitude d'un sultan dans son harem,
+et non de celle d'un ermite dans sa grotte.</p>
+
+<p>88. &laquo;Oh! amour, c'est dans un tel d&eacute;sert o&ugrave;
+s'entrelacent le transport et la s&eacute;curit&eacute;, que ton
+empire est vraiment enchanteur, et que tu es un
+dieu vraiment divin.&raquo; Les vers du po&egrave;te, que je
+cite<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> ne sont pas mauvais, &agrave; l'exception du second,
+o&ugrave; l'entrelacement du transport et de la s&eacute;curit&eacute;
+s'entrelace &agrave; une phrase de quelque obscurit&eacute;.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Campbell (<i>Gertrude de Wyomyng</i>).</p></div>
+
+<p>89. Le po&egrave;te, sans doute, et c'est ainsi qu'il en
+appelle au bon sens et aux sens de tout le monde,
+voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra
+dans l'occasion &eacute;prouver, savoir que l'on n'aime pas
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; &agrave; la table ni au lit.&mdash;Je n'en dirai
+pas davantage sur l'entrelacement ou le transport,
+nous les connaissons suffisamment; mais je d&eacute;sire
+ici fermer la porte par la s&eacute;curit&eacute;<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> C'est-&agrave;-dire: &laquo;Je d&eacute;sire terminer cette digression par le mot <i>s&eacute;curit&eacute;</i>.&raquo;
+M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.</p></div>
+
+<p>90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le
+jeune Juan se livrait &agrave; des pens&eacute;es in&eacute;narrables;
+ensuite il se perdait dans les sombres r&eacute;duits o&ugrave; se
+croisent les &eacute;normes rameaux du li&eacute;ge. C'est l&agrave; que
+les po&egrave;tes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est
+l&agrave; que nous tous nous allons les relire, et juger du m&eacute;rite
+de nos sujets et de nos vers, &agrave; moins que, comme
+ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.</p>
+
+<p>91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth)
+&agrave; s'entretenir avec sa belle ame, afin d'adoucir,
+sinon de surmonter enti&egrave;rement les peines
+de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait,
+&agrave; des id&eacute;es qui n'offraient aucune prise aux
+remords, et comme Coleridge, il devenait m&eacute;taphysicien
+avant de s'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me sond&eacute;.</p>
+
+<p>92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre,
+sur la merveille de l'homme et du firmament; il se
+demandait comment tous deux avaient &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;s; il
+songeait aux tremblemens de terre et &agrave; la guerre,
+au nombre de milles qui pouvaient former la circonf&eacute;rence
+de la lune; aux ballons, aux obstacles
+nombreux qui s'opposent &agrave; la connaissance exacte
+des cieux, et apr&egrave;s tout cela, il revenait aux yeux
+de Donna Julia.</p>
+
+<p>93. La vraie sagesse peut voir, dans les pens&eacute;es
+de cette esp&egrave;ce, une noble curiosit&eacute; et une avidit&eacute;
+sublime dont quelques-uns apportent le germe en
+naissant; mais la plupart ont appris &agrave; s'en troubler
+l'esprit, on ne sait pourquoi. Il &eacute;tait &eacute;tonnant qu'une
+si jeune t&ecirc;te p&ucirc;t se soucier de la marche du firmament;
+mais si, selon vous, la philosophie l'inspirait
+alors, elle fut bient&ocirc;t, selon moi, second&eacute;e
+par la voix de la pubert&eacute;.</p>
+
+<p>94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait
+une voix dans tous les vents; alors il pensait
+aux nymphes des bois, aux ombrages sacr&eacute;s, au
+tems o&ugrave; les d&eacute;esses se montraient aux hommes. Il
+oubliait son chemin aussi bien que les heures, et
+quand il interrogeait sa montre, il s'apercevait que
+le vieux Saturne avait beaucoup gagn&eacute;,&mdash;et que pour
+lui, il avait perdu son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>95. Quelquefois il revenait &agrave; ses livres, Boscan
+ou Garcilasso.&mdash;Mais comme le vent fait parfois
+trembler les pages que nous lisons, ainsi, l'imagination
+venait agiter son ame au milieu de sa lecture
+mystique: on e&ucirc;t dit que les magiciens dirigeaient
+sur lui leurs enchantemens, et qu'ils chargeaient le
+vent de les lui porter, comme dans quelques contes
+de bonnes vieilles femmes.</p>
+
+<p>96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude;
+toujours triste et toujours ignorant ce qui
+lui manquait. Les tendres r&ecirc;veries, les chants des
+po&egrave;tes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait r&eacute;ellement
+besoin: un sein sur lequel il p&ucirc;t reposer sa
+t&ecirc;te..., entendre un cœur battre d'amour; et&mdash;bien
+d'autres choses que j'ai oubli&eacute;es, ou que, du
+moins, je n'ai pas besoin de mentionner.</p>
+
+<p>97. Ces promenades solitaires, ces r&ecirc;veries profondes,
+ne pouvaient &eacute;chapper aux yeux de l'aimable
+Julia: elle vit bien que Juan n'&eacute;tait pas &agrave; son aise;
+mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est
+que Donna In&egrave;s ne fatigua pas son fils de ses questions
+ou de ses soup&ccedil;ons: soit qu'elle n'e&ucirc;t vu, ou
+n'e&ucirc;t voulu rien voir, ou soit, comme les plus habiles,
+qu'elle ne l'e&ucirc;t pas pu.</p>
+
+<p>98. Ceci peut para&icirc;tre singulier, et pourtant,
+rien de plus commun. Par exemple:&mdash;Les maris
+dont les femmes outrepassent les droits &eacute;crits des
+&eacute;pouses, et violent le....&mdash;Quel est donc ce commandement
+qu'elles violent? (Je l'ai oubli&eacute;, et, selon
+moi, il ne faut pas citer au hasard, de crainte de se
+tromper.) Enfin, quand ces m&ecirc;mes maris sont jaloux,
+ils font toujours quelque b&eacute;vue que leurs dames
+viennent nous raconter.</p>
+
+<p>99. Un v&eacute;ritable &eacute;poux est toujours soup&ccedil;onneux;
+mais il n'en est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui
+qui ne pensait &agrave; rien, il devient l'artisan de sa
+propre disgr&acirc;ce, en accueillant un intime ami rempli
+de vices; l'accident est d&egrave;s-lors in&eacute;vitable, et
+quand l'&eacute;pouse et l'ami ont ensemble disparu, il
+demeure stup&eacute;fait de leur corruption, et non pas de
+sa propre sottise.</p>
+
+<p>100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens;
+malgr&eacute; toute leur vigilance de lynx, ils ne savent
+pas que le public malin s'amuse de l'histoire de la
+ma&icirc;tresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss
+Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient
+d&eacute;ranger le plan de vingt ann&eacute;es; tout est perdu:
+alors la m&egrave;re crie, le p&egrave;re jure et demande pourquoi
+diable il a des h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>101. Mais In&egrave;s &eacute;tait si soup&ccedil;onneuse et si clairvoyante,
+que je suis forc&eacute; de penser qu'en cette
+occasion elle avait quelque motif secret d'abandonner
+Juan &agrave; cette nouvelle tentation. Quel &eacute;tait ce motif?
+c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-&ecirc;tre voulait-elle
+ainsi couronner son &eacute;ducation, ou bien
+encore ouvrir les yeux de Don Alphonso, dans le
+cas o&ugrave; il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion
+exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>102. Un jour, c'&eacute;tait un jour d'&eacute;t&eacute;,&mdash;c'est vraiment
+une saison dangereuse que l'&eacute;t&eacute;, et m&ecirc;me le
+printems, depuis les derniers jours de mai. Nul
+doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais
+en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu,
+non pas de trahison, mais bien de v&eacute;racit&eacute;, qu'il est
+des mois dans lesquels la nature se pla&icirc;t &agrave; r&eacute;pandre
+les plaisirs. Si celui de mars a ses li&egrave;vres, mai doit
+avoir son h&eacute;ro&iuml;ne<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> M. A. P. a traduit: &laquo;Il est des mois o&ugrave; la nature se compla&icirc;t <i>dans
+certains caprices</i>: mars <i>est renomm&eacute; pour ses li&egrave;vres</i>, mai <i>veut
+qu'on parle de ses h&eacute;ro&iuml;nes</i>.&raquo; Byron semble avoir employ&eacute; l'expression
+<i>h&eacute;ro&iuml;ne</i>, parce qu'elle forme un jeu de mots avec celle de <i>hare</i>,
+li&egrave;vre, qu'on prononce <i>h&egrave;re</i>.</p></div>
+
+<p>103. C'&eacute;tait donc un jour d'&eacute;t&eacute;,&mdash;le 6 juin:&mdash;J'aime
+l'exactitude dans les dates; j'en mets non-seulement
+dans celle des si&egrave;cles et des ann&eacute;es, mais
+encore dans celle des mois. Les mois sont des esp&egrave;ces
+de maisons de poste o&ugrave; les destins changent de chevaux,
+et font changer de ton &agrave; l'histoire. Ensuite
+ils traversent, &agrave; bride abattue, les empires et les
+r&eacute;publiques, et ne laissent gu&egrave;re apr&egrave;s eux que la
+chronologie, si vous en exceptez les post-obits th&eacute;ologiques<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> C'est-&agrave;-dire les messes et <i>recommandises</i> fond&eacute;es &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; par les
+moribonds, pour le repos de leur ame.</p></div>
+
+<p>104. C'&eacute;tait le 6 juin, vers six heures et demie,
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus pr&egrave;s de sept, que Julia s'assit
+dans un aussi joli berceau que ceux destin&eacute;s aux
+houris, dans les profanes cieux d&eacute;crits par Mahomet
+et par Anacr&eacute;on Moore,&mdash;Moore, &agrave; qui furent
+accord&eacute;s la lyre, les lauriers et tous les troph&eacute;es de
+la victoire po&eacute;tique. Il &eacute;tait digne de les obtenir;
+puisse-t-il les conserver long-tems encore<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> C'&eacute;tait &agrave; cette &eacute;poque que Moore recevait en d&eacute;p&ocirc;t les M&eacute;moires de
+Byron, et qu'il jurait de les publier apr&egrave;s la mort de son confiant ami.</p></div>
+
+<p>105. Elle s'y assit, mais elle n'&eacute;tait pas seule. Je
+ne sais pas au juste comment s'&eacute;tait m&eacute;nag&eacute;e une
+pareille entrevue; je le saurais, d'ailleurs, que je
+ne le dirais pas.&mdash;Il faut toujours savoir se taire.
+Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit
+d'&ecirc;tre s&ucirc;r que c'est Julia et Juan qui se trouvent l&agrave;,
+face &agrave; face.&mdash;Quand deux semblables visages sont
+dans cette situation, il serait sage &agrave; chacun d'eux,
+mais aussi bien difficile de fermer les yeux.</p>
+
+<p>106. Qu'elle &eacute;tait belle en le regardant! L'&eacute;motion
+de son cœur avait color&eacute; ses joues, et cependant
+elle ne se reprochait rien. O amour, quelle est
+donc la myst&eacute;rieuse perfection de ton art? il donne
+au faible des forces, il foule aux pieds le fort.
+Comme ils s'abusent eux-m&ecirc;mes ces sages mortels
+que tu as envelopp&eacute;s de tes filets!&mdash;Le pr&eacute;cipice
+ouvert sous les pas de Julia &eacute;tait immense; mais la
+confiance que lui donnait sa vertu l'&eacute;tait &eacute;galement.</p>
+
+<p>107. Elle pensa &agrave; ses propres forces, &agrave; la jeunesse
+de Juan, au ridicule de la pruderie, aux
+triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et alors
+aux cinquante ans de Don Alphonso. &Agrave; dire vrai, je
+n'aime pas que cette id&eacute;e lui soit venue; car c'est un
+nombre rarement propre &agrave; donner du cœur; et dans
+tous les climats, sur la neige ou sous l'&eacute;quateur, il
+sonne aussi mal en amour que bien en finance.</p>
+
+<p>108. Quand quelqu'un dit: &laquo;Je vous ai r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+<i>cinquante</i> fois,&raquo; il veut chercher querelle, et souvent
+il y r&eacute;ussit. Quand les po&egrave;tes disent: &laquo;J'ai fait
+<i>cinquante</i> vers;&raquo; ils vous font craindre de les leur
+entendre r&eacute;citer. C'est par troupes de <i>cinquante</i> que
+les voleurs font leurs coups; c'est &agrave; <i>cinquante</i> ans
+qu'il est vraiment rare d'inspirer amour pour amour;
+mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec <i>cinquante</i>
+louis.</p>
+
+<p>109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la
+fid&eacute;lit&eacute;; elle aimait Don Alphonso; elle formait int&eacute;rieurement
+tous les sermens qu'on adresse d'ici-bas
+aux divinit&eacute;s de l&agrave;-haut, de ne jamais souiller
+l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun
+souhait qui f&ucirc;t contraire &agrave; la sagesse: tout en m&ucirc;rissant
+ces r&eacute;solutions, et d'autres encore plus
+vertueuses, l'une de ses mains &eacute;tait appuy&eacute;e languissamment
+sur celle de Juan: uniquement par erreur;
+elle croyait ne toucher que la sienne propre.</p>
+
+<p>110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre
+main de Juan, qui jouait dans les tresses de ses cheveux;
+son attitude distraite semblait indiquer qu'elle
+luttait avec des pens&eacute;es qu'elle ne pouvait &eacute;touffer.
+Certainement, la m&egrave;re de Juan avait bien tort,
+apr&egrave;s avoir tant surveill&eacute; son fils pendant plusieurs
+ann&eacute;es, de laisser ensemble ce couple imprudent.
+Je suis s&ucirc;r que ma m&egrave;re en e&ucirc;t agi tout autrement<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> M. A. P. a oubli&eacute; de traduire cette jolie strophe.</p></div>
+
+<p>111. Peu &agrave; peu la main qui tenait encore celle
+de Juan confirma doucement, mais d'une mani&egrave;re
+sensible, la pression qu'elle recevait; elle semblait
+dire: &laquo;Retenez-moi si vous voulez.&raquo; Cependant
+elle ne voulait presser les doigts de Juan que d'une
+&eacute;treinte platonique; elle les e&ucirc;t l&acirc;ch&eacute;s comme une
+couleuvre ou un crapaud, si elle e&ucirc;t imagin&eacute; qu'un
+semblable mouvement pouvait faire na&icirc;tre des sentimens
+dangereux pour une &eacute;pouse prudente.</p>
+
+<p>112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais
+il fit ce que tous vous voudriez faire: ses jeunes l&egrave;vres
+remerci&egrave;rent la main par un reconnaissant baiser;
+et aussit&ocirc;t, confus de son ivresse, il la quitta
+avec l'air du d&eacute;sespoir, comme s'il e&ucirc;t commis un
+crime. Combien l'amour est timide la premi&egrave;re fois!
+Julia rougit, mais ne se courrou&ccedil;a pas: elle chercha
+&agrave; parler, mais elle retint sa langue, tant sa voix
+&eacute;tait affaiblie.</p>
+
+<p>113. Le soleil dispara&icirc;t, et la jaune Phœb&eacute; se
+l&egrave;ve<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>: mais, par malheur, le diable est dans la lune.
+Ceux qui ont donn&eacute; &agrave; cet astre le surnom de <i>Chaste</i>
+l'avaient, je crois, observ&eacute; de trop bonne heure. Les
+plus longs jours, m&ecirc;me le 24 de juin, ne voient jamais
+autant d'actes licencieux que le bienveillant regard
+de la lune n'en &eacute;claire en trois heures seulement,&mdash;et
+c'est ainsi que toute l'ann&eacute;e elle atteste
+sa modestie<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Les traducteurs ont substitu&eacute; l'&eacute;pith&egrave;te <i>p&acirc;le</i> &agrave; celle de <i>jaune</i>; mais
+ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand po&egrave;te descriptif qui
+ait jamais &eacute;t&eacute;, s'est servi ici de l'adjectif <i>yellow</i>. Ce sont les rayons de
+la lune qui sont p&acirc;les, et non pas elle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> M. A. P. traduit: &laquo;<i>Pourtant on admire</i> son aspect modeste pendant
+qu'elle parcourt les cieux.&raquo; Byron veut dire ici que toutes les
+nuits &eacute;clair&eacute;es par la lune sont aussi ind&eacute;centes que les trois heures auxquelles
+il vient de comparer les plus longs jours.</p></div>
+
+<p>114. Il y a du danger dans le silence de cette
+heure: c'est un calme qui permet &agrave; l'ame oppress&eacute;e
+de se mettre &agrave; l'aise, sans lui donner la libert&eacute; d'appeler
+la conscience &agrave; son secours. La lumi&egrave;re argent&eacute;e
+qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre
+d'une beaut&eacute;, d'un charme si profond, p&eacute;n&egrave;tre aussi
+notre cœur, et le jette dans une tendre langueur,
+bien &eacute;loign&eacute;e d'&ecirc;tre le repos<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> J'ai traduit mot &agrave; mot. M. A. P. a cru devoir paraphraser ainsi l'id&eacute;e
+de Byron: &laquo;Cette lumi&egrave;re p&eacute;n&egrave;tre dans le cœur, et y r&eacute;pand une
+amoureuse langueur qui n'est pas le calme de l'indiff&eacute;rence.&raquo;</p></div>
+
+<p>115. Julia &eacute;tait assise pr&egrave;s de Juan, &agrave; demi embrass&eacute;e,
+et &eacute;cartant &agrave; demi ses bras amoureux, qui
+tremblaient comme le sein sur lequel ils reposaient:
+cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait
+pas de danger, et qu'il &eacute;tait facile de d&eacute;barrasser sa
+taille; mais alors la position avait ses charmes, alors,&mdash;Dieu
+sait le reste; je ne m'y arr&ecirc;terai pas; je suis
+m&ecirc;me presque f&acirc;ch&eacute; d'en avoir commenc&eacute; le r&eacute;cit.</p>
+
+<p>116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions
+erron&eacute;es, c'est par cet empire imaginaire que
+ton syst&egrave;me nous accorde sur les penchans les plus
+imp&eacute;tueux du cœur, que tu as ouvert une route plus
+immorale que ne le firent jamais po&egrave;tes ou romanciers.&mdash;Tu
+es un niais, un sot, un charlatan,&mdash;et
+l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un
+entremetteur<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> M. A. P. traduit ce dernier vers: &laquo;<i>Pendant ta vie</i> tu as &eacute;t&eacute; tout au
+plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.&raquo; Il ne s'agit pas ici de la
+conduite de Platon, mais de l'influence de ses &eacute;crits.</p></div>
+
+<p>117. La voix de Julia s'&eacute;teignit ou se perdit en
+soupirs, jusqu'au moment o&ugrave; tous les discours auraient
+&eacute;t&eacute; inutiles; ses beaux yeux &eacute;taient noy&eacute;s dans
+les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans
+cause? Mais, h&eacute;las! qui peut aimer et conserver la
+sagesse? Les remords, cependant, luttaient contre
+ses d&eacute;sirs: elle r&eacute;sistait encore un peu, elle se repentait
+beaucoup. &laquo;Jamais, jamais!&raquo; murmurait-elle,
+et elle consentait &agrave; tout.</p>
+
+<p>118. On dit que Xerc&egrave;s offrait une r&eacute;compense &agrave;
+ceux qui pourraient lui trouver un nouveau plaisir.
+Cette d&eacute;couverte &eacute;tait, selon moi, bien difficile, et
+sa majest&eacute; n'aurait pu la payer trop cher. Pour moi,
+po&egrave;te rempli de mod&eacute;ration, je suis heureux d'un
+peu d'amour (ce que je nomme mon passe-tems),
+et je n'aspire pas apr&egrave;s de nouveaux plaisirs. Les
+anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!</p>
+
+<p>119. O plaisir! r&eacute;ellement tu es une douce chose,
+bien que nous devions tous &ecirc;tre damn&eacute;s pour toi.
+Chaque printems je jure de r&eacute;former ma vie avant
+la fin de l'ann&eacute;e, et mes vœux de chastet&eacute; finissent
+toujours par s'envoler. Cependant cette ann&eacute;e, je
+pense, il serait encore possible de les tenir. J'en suis
+vraiment d&eacute;sol&eacute;, j'en rougis de honte: mais c'est
+&agrave; l'autre hiver que je remets ma conversion.</p>
+
+<p>120. Ici ma chaste muse va se permettre une libert&eacute;.&mdash;Ne
+tremblez pas, lecteur plus chaste encore,&mdash;elle
+ne cessera plus d'&ecirc;tre pudique, et vous
+n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette libert&eacute; est
+une licence po&eacute;tique qui peut donner &agrave; mon plan
+quelque irr&eacute;gularit&eacute;; et, comme je suis hautement
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; des r&egrave;gles d'Aristote, il est convenable de
+demander pardon quand je viens &agrave; les violer.</p>
+
+<p>121. Cette libert&eacute; consiste &agrave; esp&eacute;rer que le lecteur
+voudra bien, du 6 juin (jour fatal sans lequel
+le d&eacute;faut d'action aurait rendu inutile tout mon talent
+po&eacute;tique), se transporter &agrave; plusieurs mois de
+distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je
+sais bien que c'&eacute;tait en novembre, mais je n'ai pas
+bien retenu le jour pr&eacute;cis.&mdash;Cette date est un peu
+obscure.</p>
+
+<p>122. Nous causerons de ceci tout &agrave; l'heure.&mdash;Il
+est doux d'entendre, au milieu de la nuit, sur les
+flots bleus et argent&eacute;s de l'Adriatique, la voix et la
+rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant,
+fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'&eacute;toile du
+soir se lever; il est doux d'&eacute;couter les vents de la
+nuit murmurer de feuille en feuille; il est doux de
+voir Iris mesurer le ciel en s'&eacute;levant du sein de l'Oc&eacute;an
+sur le sommet des montagnes.</p>
+
+<p>123. Il est doux d'entendre les fid&egrave;les aboiemens
+du chien de garde accueillir vivement notre approche
+du toit domestique; il est doux de savoir qu'il y
+a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue,
+et brillera de plaisir en nous revoyant; il est
+doux d'&ecirc;tre &eacute;veill&eacute; par l'alouette, ou berc&eacute; par la
+chute des eaux; doux est le bourdonnement des
+abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,
+le b&eacute;gaiement et les premiers mots d'un enfant.</p>
+
+<p>124. Douce est la vendange quand les grappes humides
+roulent par milliers sur la terre qu'elles rougissent.
+Il est doux d'&eacute;chapper au tumulte des villes,
+pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont
+pour l'avare les monceaux d'or, et pour un p&egrave;re la
+naissance de son premier n&eacute;. Douce est la vengeance,&mdash;surtout
+pour les femmes; le pillage, pour les soldats,
+les prises d'argent pour les gens de mer.</p>
+
+<p>125. Doux est un legs, douce surtout la mort impr&eacute;vue
+d'une vieille dame ou d'un personnage de
+soixante-dix ans accomplis qui nous faisait, &laquo;nous
+jeunes&raquo;, attendre mille fois trop long-tems son train,
+son or, ou ses propri&eacute;t&eacute;s. Il se plaignait toujours,
+mais son corps &eacute;tait si robuste que tous les Isra&eacute;lites
+furieux voulaient mettre en pi&egrave;ces ses h&eacute;ritiers pour
+leurs maudites cr&eacute;ances apr&egrave;s d&eacute;c&egrave;s.</p>
+
+<p>126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec
+l'&eacute;p&eacute;e, soit avec la plume. Il est doux de terminer
+une dispute; il est doux d'en faire na&icirc;tre une avec
+un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille,
+et l'ale en barrique; douce est pour nous la
+cr&eacute;ature faible que nous d&eacute;fendons contre tout le
+monde; doux enfin le coll&eacute;ge que nous n'oublions jamais,
+et qui nous oublie si promptement.</p>
+
+<p>127. Mais mille fois plus doux encore que tout
+cela, est le premier et br&ucirc;lant amour.&mdash;Seul il
+reste grav&eacute; dans notre ame, comme dans celle d'Adam
+le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre
+de la science a &eacute;t&eacute; &eacute;branl&eacute; et que tout est connu,
+la vie n'offre plus rien de comparable &agrave; cette ambroisiale
+faute, que sans doute la fable a voulu peindre
+par le feu ravi des cieux par le t&eacute;m&eacute;raire Prom&eacute;th&eacute;e.</p>
+
+<p>128. L'homme est un &eacute;trange animal, et il fait
+un singulier usage de ses facult&eacute;s et des diff&eacute;rens arts.
+Avant tout il aime &agrave; essayer mille esp&egrave;ces d'&eacute;preuves
+pour attirer l'attention sur lui. Dans ce si&egrave;cle qui
+est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs
+tr&eacute;teaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la v&eacute;rit&eacute;,
+au risque de sp&eacute;culer sur l'imposture, apr&egrave;s
+avoir perdu son tems.</p>
+
+<p>129. Combien n'avons-nous pas vu de d&eacute;couvertes
+oppos&eacute;es (signes d'un g&eacute;nie v&eacute;ritable et de poches
+vides)? L'un fait de nouveaux nez, l'autre une
+guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-l&agrave; nous
+les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute
+la compensation des fus&eacute;es Congr&egrave;ves<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Ces fus&eacute;es, invent&eacute;es par sir W. Congr&egrave;ve, sont de petites bombes
+dont l'effet est plus s&ucirc;r et beaucoup plus meurtrier que celui de l'obus;
+elles portent une m&egrave;che inextinguible. Elles furent employ&eacute;es, avec un
+succ&egrave;s trop meurtrier, &agrave; Waterloo.</p></div>
+
+<p>130. On a fait, avec les pommes de terre, du
+pain aussi bon que l'autre; le galvanisme a fait grimacer
+quelques cadavres, mais il n'a pas satisfait autant
+que l'appareil invent&eacute; dans les premi&egrave;res s&eacute;ances
+de la soci&eacute;t&eacute; des amis des hommes, par le moyen
+duquel on d&eacute;sasphyxie gratuitement. Combien de
+merveilleuses machines depuis peu de tems!...</p>
+
+<p>131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+
+<p>132. Ce si&egrave;cle est encore celui de d&eacute;couvertes pour
+tuer les corps et sauver les ames; elles sont propag&eacute;es
+dans les meilleures intentions. Par la lanterne de sir
+Humphrey Davy<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, l'extraction du charbon de terre
+n'est plus dangereuse, et les voyages &agrave; Tombuctoo,
+les excursions vers les p&ocirc;les peuvent servir au bonheur
+des hommes autant que Waterloo &agrave; leur malheur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> C&eacute;l&egrave;bre chimiste anglais.</p></div>
+
+<p>133. L'homme est un ph&eacute;nom&egrave;ne, un je ne sais
+quoi, une merveille au-del&agrave; de toute merveilleuse
+expression; c'est pourtant une piti&eacute; sur cette sublime
+terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le
+crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce
+qu'ils d&eacute;sirent, mais que ce soit la gloire, la puissance,
+l'amour ou la richesse, ils en trouvent la
+route sem&eacute;e d'&eacute;cueils, et quand le but est atteint nous
+mourons; vous le savez,&mdash;et alors&mdash;</p>
+
+<p>134. Quoi alors?&mdash;Je ne le sais pas plus que
+vous.&mdash;Ainsi bonne nuit;&mdash;et revenons &agrave; notre
+histoire. C'&eacute;tait en novembre, quand les beaux jours
+sont devenus rares, quand les montagnes lointaines
+paraissent chenues et jettent un chapeau &eacute;clatant de
+blancheur sur leurs manteaux azur&eacute;s; quand la mer
+vient mugir autour des promontoires et les flots se
+briser contre les rochers: quand enfin le soleil moins
+ardent dispara&icirc;t sur les cinq heures.</p>
+
+<p>135. C'&eacute;tait, comme disent les <i>Watchmen</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, une
+<i>nuit grise</i>, pas de lune, pas une &eacute;toile; un vent doux
+ou furieux par intervalles, et dans beaucoup de
+foyers une flamme brillante de bois menu que toute
+une famille entourait. Il y a dans cette esp&egrave;ce de
+flamme quelque chose de gai, m&ecirc;me quand le soleil
+d'&eacute;t&eacute; n'est obscurci d'aucun nuage. J'aime singuli&egrave;rement
+le feu et les grillots, aussi bien que les homars,
+la salade, le champagne et les causeries.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Watchmen</i>, les gens qui font, &agrave; Londres, la garde urbaine; ce qu'&eacute;taient
+autrefois, en France, les chevaliers du guet.</p></div>
+
+<p>136. Il &eacute;tait minuit.&mdash;Donna Julia dans son lit
+dormait probablement&mdash;lorsqu'&agrave; sa porte s'&eacute;leva
+un bruit capable de r&eacute;veiller les morts, s'ils l'eussent
+jamais &eacute;t&eacute; auparavant; car nous avons tous lu que
+les morts furent, et seront encore, au moins une fois,
+r&eacute;veill&eacute;s. La porte &eacute;tait ferm&eacute;e, mais une voix et des
+doigts donn&egrave;rent la premi&egrave;re alarme; on entendit:
+&laquo;Madame!&mdash;Madame!&mdash;Chut!</p>
+
+<p>137. &laquo;Au nom de Dieu, Madame,&mdash;Madame&mdash;voici
+mon ma&icirc;tre, avec la moiti&eacute; de la ville &agrave; sa
+suite.&mdash;Vit-on jamais une chose plus affreuse?
+Ce n'est pas ma faute.&mdash;Je faisais bonne garde.&mdash;H&eacute;las,
+retirez donc plus vite le verrou, je vous
+prie.&mdash;Ils montent maintenant l'escalier, dans une
+seconde ils seront ici; il pourrait peut-&ecirc;tre s'&eacute;chapper.&mdash;La
+fen&ecirc;tre n'est certainement pas si haute!&raquo;</p>
+
+<p>138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des
+torches, des amis et des valets, en grand nombre;
+la plupart, depuis long-tems mari&eacute;s, &eacute;taient ravis
+de troubler le sommeil de la femme coupable qui
+voulait outrager &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e le front d'un &eacute;poux:
+une pareille conduite &eacute;tait trop contagieuse, et si
+l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes suivraient
+bient&ocirc;t son exemple.</p>
+
+<p>139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel
+genre &eacute;taient les soup&ccedil;ons de Don Alphonso: mais
+pour un cavalier de son rang, il y avait bien de la
+grossi&egrave;ret&eacute; &agrave; lever ainsi une arm&eacute;e autour du lit nuptial,
+avant d'avoir le moins du monde averti sa
+femme, et &agrave; prendre des laquais arm&eacute;s d'&eacute;p&eacute;es et de
+flambeaux pour attester l'affront qu'il craignait le plus
+de recevoir.</p>
+
+<p>140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond
+sommeil (remarquez bien que je ne dis pas qu'elle
+n'e&ucirc;t pas dormi), se mit en m&ecirc;me tems &agrave; crier,
+b&acirc;iller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia,
+qui &eacute;tait au fait de tout, elle se h&acirc;tait de rejeter
+la couverture du lit en morceau pour donner &agrave;
+penser qu'elle-m&ecirc;me venait d'en sortir. Je ne sais pas
+vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour
+prouver que sa ma&icirc;tresse n'avait pas couch&eacute; seule:</p>
+
+<p>141. Mais il &eacute;tait &agrave; croire que la dame et sa suivante
+&eacute;taient deux pauvres petites femmes tremblantes
+qui, par crainte des farfadets, et plus encore
+des hommes, avaient cru pouvoir mieux r&eacute;sister &agrave;
+un homme si elles restaient deux. Elles s'&eacute;taient donc
+innocemment couch&eacute;es c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, en attendant que
+les heures d'absence fussent &eacute;coul&eacute;es, et que l'inf&acirc;me
+mari e&ucirc;t reparu en disant: &laquo;Ch&egrave;re amie, c'est moi
+qui ai le premier song&eacute; &agrave; repartir.&raquo;</p>
+
+<p>142. Julia retrouva enfin la parole et s'&eacute;cria: &laquo;Au
+nom du ciel, Don Alphonso, que pr&eacute;tendez-vous
+faire? &ecirc;tes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je
+morte avant d'&ecirc;tre sacrifi&eacute;e &agrave; un monstre semblable!
+quel est le motif de cette violence nocturne,
+l'ivrognerie ou le spleen! pouvez-vous bien me
+soup&ccedil;onner d'une conduite dont l'id&eacute;e seule me
+ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.&mdash;C'est
+mon intention,&raquo; r&eacute;pondit Alphonso.</p>
+
+<p>143. Il chercha, ils cherch&egrave;rent, tout fut retourn&eacute;,
+cabinet, gardes-robes, armoires, embrasures
+de fen&ecirc;tres. Ils trouv&egrave;rent beaucoup de linge et de
+dentelles, des paires de bas, des mules, des brosses,
+des peignes, des n&eacute;cessaires, et les autres articles
+&agrave; l'usage des jolies femmes, propres &agrave; conserver la
+beaut&eacute; et entretenir la propret&eacute;. Ils perc&egrave;rent de leurs
+&eacute;p&eacute;es des rideaux et des tapisseries, ils arrach&egrave;rent
+des volets, ils bris&egrave;rent des tables.</p>
+
+<p>144. Ils cherch&egrave;rent sous le lit, et y trouv&egrave;rent,&mdash;peu
+importe,&mdash;ce n'&eacute;tait pas ce qu'ils d&eacute;siraient;
+ils ouvrirent les fen&ecirc;tres pour d&eacute;couvrir si la terre
+ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, la terre
+&eacute;tait muette. Alors ils se regard&egrave;rent les uns les autres.
+Il est &eacute;trange, et cela me semble m&ecirc;me une b&eacute;vue,
+que nul d'entre eux n'ait song&eacute; &agrave; regarder dans le
+lit aussi bien que dessous.</p>
+
+<p>145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia
+ne dormait pas. &laquo;Oui, cherchez et recherchez, s'&eacute;criait-elle;
+accumulez insultes sur insultes, outrages
+sur outrages. &Eacute;tait-ce pour cela que j'ai pris le
+nom d'&eacute;pouse! pour cela que j'ai si long-tems
+sans me plaindre souffert &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s un &eacute;poux
+comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai plus,
+je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un
+seul l&eacute;giste en Espagne.</p>
+
+<p>146. &laquo;Oui, Don Alphonso, vous n'&ecirc;tes plus mon
+&eacute;poux, si jamais toutefois vous avez m&eacute;rit&eacute; ce titre.
+Est-il digne de votre &acirc;ge?&mdash;Vous &ecirc;tes &agrave; votre
+dixi&egrave;me lustre; cinquante ou soixante ans&mdash;c'est
+bien la m&ecirc;me chose. Est-il sage, est-il d&eacute;cent de
+faire de pareilles recherches pour d&eacute;shonorer une
+femme vertueuse? Don Alphonso! homme ingrat,
+parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de
+pareils soup&ccedil;ons sur votre &eacute;pouse?</p>
+
+<p>147. &laquo;Est-ce pour cela que j'ai d&eacute;daign&eacute; ce que
+l'on permet ordinairement &agrave; mon sexe? que j'ai
+fait choix d'un confesseur si vieux et si lourd qu'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; insupportable &agrave; toute autre? H&eacute;las! jamais
+il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au
+contraire, il me voyait tellement inqui&egrave;te de mon
+innocence,&mdash;qu'il a toujours dout&eacute; que je fusse
+mari&eacute;e.&mdash;Oh! combien il sera d&eacute;sol&eacute; de voir
+comme je suis trait&eacute;e!</p>
+
+<p>148. &laquo;&Eacute;tait-ce pour cela que je n'ai pas encore
+choisi de cortejo<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> parmi la jeunesse de S&eacute;ville?
+Est-ce pour cela que j'&eacute;vite la plupart des r&eacute;unions,
+si ce n'est pour assister aux combats de taureaux,
+&agrave; la messe, au th&eacute;&acirc;tre, aux bals et aux festins?
+Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs,
+je les ai tous &eacute;conduits (j'y mettais m&ecirc;me
+de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le g&eacute;n&eacute;ral
+comte O'Reilly, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui prit Alger<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, a
+pr&eacute;tendu que je l'avais trait&eacute; indignement?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Ce mot r&eacute;pond &agrave; celui de <i>sigisb&eacute;</i> en Italie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas Alger, mais ce
+fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son arm&eacute;e et sa flotte
+lev&egrave;rent le si&eacute;ge de la ville en 1774, apr&egrave;s avoir &eacute;prouv&eacute; de grandes
+pertes.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>149. &laquo;Mon cœur n'a-t-il pas &eacute;t&eacute; sourd pendant
+six mois aux soupirs et aux accords du musico italien
+Cazzani? N'est-ce pas moi que son compatriote
+le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse
+d'Espagne? N'ai-je pas vu &agrave; mes pieds une
+foule de Russes et d'Anglais? J'ai d&eacute;sol&eacute; le comte
+Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce
+pair d'Irlande qui s'est tu&eacute; l'ann&eacute;e derni&egrave;re par
+exc&egrave;s d'amour (et de vin).</p>
+
+<p>150. &laquo;N'ai-je pas eu deux &eacute;v&ecirc;ques &agrave; mes pieds?
+Le duc d'Ichar, Don Fernand Nun&egrave;s? et c'est une
+femme de ma sorte que vous traitez ainsi? Je ne sais
+pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons:
+je vous sais gr&eacute; vraiment d'avoir l'extr&ecirc;me
+indulgence de ne pas encore me battre, quand le
+tems est si favorable:&mdash;Oh! vaillant h&eacute;ros! avec
+votre &eacute;p&eacute;e au vent, et votre pistolet arm&eacute;, ne faites-vous
+pas l&agrave;, dites-moi, une jolie figure?</p>
+
+<p>151. &laquo;Voil&agrave; donc le motif de ce voyage impr&eacute;vu,
+de cette affaire indispensable avec votre procureur,
+ce mod&egrave;le de bassesse qui se tient droit l&agrave;-bas
+comme s'il commen&ccedil;ait &agrave; sentir qu'il a jou&eacute; le r&ocirc;le
+d'un fou. Je vous m&eacute;prise tous les deux, mais l'infamie
+de sa conduite est encore plus inexcusable;
+puisqu'il n'a certainement agi que pour percevoir
+ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment
+d'int&eacute;r&ecirc;t pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>152. &laquo;S'il est ici pour dresser un acte, n'emp&ecirc;chez
+pas ce brave monsieur de proc&eacute;der; vous
+avez mis cet appartement dans un bel &eacute;tat;&mdash;il
+s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand
+vous le d&eacute;sirerez.&mdash;Ayez soin de tout mentionner
+avec pr&eacute;cision, je ne veux pas que vous receviez
+pour rien des honoraires.&mdash;Mais comme ma
+femme de chambre est d&eacute;shabill&eacute;e, veuillez mettre
+&agrave; la porte vos espions.&mdash;Oh! dit en sanglotant
+Antonia: je veux leur arracher les yeux.</p>
+
+<p>153. &laquo;C'est ici le cabinet, l&agrave; la toilette, de ce c&ocirc;t&eacute;
+l'antichambre.&mdash;Cherchez dessus, dessous: voil&agrave;
+le sopha, le grand fauteuil, la chemin&eacute;e;&mdash;on
+pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais
+dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'&agrave;
+ce que vous ayez d&eacute;couvert le trou secret qui
+renferme ce cher tr&eacute;sor. Alors veuillez m'en donner
+aussi le plaisir.</p>
+
+<p>154. &laquo;Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer
+des soup&ccedil;ons sur moi, et de la honte sur tous
+ces visages, ayez la complaisance de me faire conna&icirc;tre&mdash;quel
+est celui que vous cherchez! Comment
+le nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?&mdash;Sans
+doute il est jeune et agr&eacute;able?&mdash;Il
+est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu
+de justes motifs pour ternir ainsi ma r&eacute;putation.</p>
+
+<p>155. &laquo;Au moins peut-&ecirc;tre, il n'a pas soixante
+ans; il serait &agrave; cet &acirc;ge trop vieux pour &ecirc;tre mis &agrave;
+mort, ou pour &eacute;veiller la jalousie d'un mari aussi
+jeune que vous.&mdash;(Antonia! donnez-moi un verre
+d'eau.) Je rougis d'avoir r&eacute;pandu des larmes, elles
+sont indignes de la fille de mon p&egrave;re; ma m&egrave;re pouvait-elle
+pr&eacute;voir en me mettant au monde que je
+tomberais au pouvoir d'un monstre!</p>
+
+<p>156. &laquo;Mais c'est peut-&ecirc;tre d'Antonia que vous
+&ecirc;tes jaloux? Vous avez vu qu'elle dormait &agrave; mes
+c&ocirc;t&eacute;s quand vous frapp&acirc;tes &agrave; la porte avec votre
+suite. Regardez o&ugrave; vous voudrez, nous n'avons rien
+&agrave; vous cacher, monsieur: une autre fois seulement,
+je l'esp&egrave;re, vous nous avertirez; ou, par &eacute;gard
+pour la pudeur, vous attendrez un instant &agrave; la porte,
+afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir
+une aussi bonne compagnie.</p>
+
+<p>157. &laquo;J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le
+peu que j'ai dit doit assez vous apprendre qu'une
+ame pure sait d&eacute;vorer en silence des torts dont
+elle ne pourrait parler sans rougir.&mdash;Je vous
+livre comme auparavant &agrave; votre conscience; un
+jour elle vous demandera raison de vos proc&eacute;d&eacute;s
+&agrave; mon &eacute;gard. Dieu veuille que vous ne vous en
+tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, o&ugrave;
+est mon mouchoir de poche?&raquo;</p>
+
+<p>158. Elle s'arr&ecirc;te et retombe sur son oreiller.
+Elle est p&acirc;le et ses yeux noirs ab&icirc;m&eacute;s dans les pleurs
+rappellent un ciel obscurci par la pluie et les &eacute;clairs;
+ses cheveux ondoyans sont comme un voile jet&eacute; sur
+ses joues d&eacute;color&eacute;es: en vain leurs noires boucles
+cherchent-elles &agrave; couvrir ses &eacute;paules charmantes;
+leur neige se faisait encore jour &agrave; travers.&mdash;Ses
+l&egrave;vres de rose sont entr'ouvertes, et son cœur bat
+plus fort que sa respiration.</p>
+
+<p>159. Le senor Don Alphonso restait confondu.
+Antonia remuait sans cesse dans la chambre boulevers&eacute;e;
+puis, tout d'un coup tournant la t&ecirc;te, elle intriguait
+par ses malignes œillades le ma&icirc;tre et ses
+mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup,
+&agrave; l'exception du procureur. Mais celui-ci,
+fid&egrave;le jusqu'au tombeau, comme un autre Achates,
+s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu
+qu'il y en e&ucirc;t; car elles devaient toujours &ecirc;tre apais&eacute;es
+en justice.</p>
+
+<p>160. Comme un chien en arr&ecirc;t<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, il suivait de ses
+petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens
+d'Antonia; son attitude exprimait les plus vifs soup&ccedil;ons.
+Du scandale il s'en embarrassait peu; et s'il
+trouvait &agrave; justifier une poursuite ou une action judiciaire,
+la jeunesse, la beaut&eacute; ne le touchaient que
+faiblement: quant aux d&eacute;n&eacute;gations, il lui fallait des
+t&eacute;moignages faux, mais juridiques, pour qu'il y
+ajout&acirc;t foi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Avec un nez flairant inquiet</i> (with prying snubnose).</p></div>
+
+<p>161. Cependant Don Alphonso, les yeux baiss&eacute;s,
+faisait, il faut le dire, une triste figure; apr&egrave;s avoir
+cherch&eacute; de cent c&ocirc;t&eacute;s, et trait&eacute; si durement une
+jeune femme, il n'en &eacute;tait pas plus avanc&eacute;; seulement
+il sentait des reproches int&eacute;rieurs se joindre &agrave; ceux
+que son &eacute;pouse venait de lui prodiguer pendant une
+demi-heure, aussi vifs, aussi serr&eacute;s, aussi cuisans
+qu'une pluie d'orage.</p>
+
+<p>162. D'abord il essaya de b&eacute;gayer une excuse; on
+ne lui r&eacute;pondit que par des pleurs, des sanglots et
+les pr&eacute;ludes d'une attaque de nerfs, lesquels sont
+toujours certaines douleurs, des palpitations, des
+&eacute;touffemens, et ce que les patientes choisissent de
+pr&eacute;f&eacute;rence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle
+de Job; il vit encore en perspective tous les parens
+de Julia indign&eacute;s, et il jugea plus &agrave; propos de ne pas
+perdre patience.</p>
+
+<p>163. Il fit mine de vouloir parler, ou plut&ocirc;t balbutier;
+mais avant de s'&ecirc;tre expos&eacute; &agrave; servir encore
+d'enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia
+vint l'arr&ecirc;ter, en lui disant: &laquo;Monsieur, je vous
+en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas
+mot, ou madame va mourir.&mdash;Qu'elle aille
+au diable!&raquo; murmura Alphonso; mais rien de
+plus: le moment de parler &eacute;tait pass&eacute;. Il lan&ccedil;a un ou
+deux regards mena&ccedil;ans, et sans savoir comment, il
+fit ce qu'on lui ordonnait.</p>
+
+<p>164. Avec lui s'&eacute;loigna son <i>posse comitatus</i>, le
+procureur &agrave; l'arri&egrave;re-garde s'arr&ecirc;tant aupr&egrave;s de la
+porte et se retournant toujours jusqu'&agrave; ce qu'Antonia
+l'e&ucirc;t pouss&eacute; dehors.&mdash;Il &eacute;tait vraiment f&acirc;ch&eacute; de
+l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans
+ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, semblait avoir perdu le sens;
+mais, comme il y r&ecirc;vait, la porte se ferma sur sa face
+magistrale.</p>
+
+<p>165. D&egrave;s qu'elle fut bien ferm&eacute;e.&mdash;Oh! honte,
+oh! crime, oh! douleur, et oh! sexe f&eacute;minin! comment
+feriez-vous de semblables choses sans perdre
+l'honneur!&mdash;si ce monde, et m&ecirc;me si l'autre n'&eacute;taient
+pas aveugles? Combien il est rare de trouver
+des r&eacute;putations non usurp&eacute;es! mais continuons.&mdash;Car
+je ne suis pas &agrave; la moiti&eacute; de ma t&acirc;che, et il faut
+le dire, non sans grande r&eacute;pugnance; &agrave; demi suffoqu&eacute;,
+le jeune Juan s'&eacute;lan&ccedil;a hors du lit.</p>
+
+<p>166. Il s'&eacute;tait cach&eacute;,&mdash;je ne pr&eacute;tends pas dire
+comment, ni expliquer dans quelle position.&mdash;Jeune,
+svelte et flexible, il s'&eacute;tait tapi sans doute
+dans un mince espace rond ou carr&eacute;. Mais de le
+plaindre d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;touff&eacute; sous deux aussi jolis corps,
+c'est ce que je ne dois ni ne veux faire; il e&ucirc;t mieux
+valu sans doute mourir ainsi, que d'&ecirc;tre comme le
+buveur Clarence, plong&eacute; dans une tonne de Malvoisie<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Georges, duc de Clarence, condamn&eacute; a mort, en 1478, par son fr&egrave;re
+&Eacute;douard IV. Pour toute faveur, il obtint d'&ecirc;tre noy&eacute; dans un tonneau de
+Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette
+liqueur. (Voyez le <i>Richard III</i> de Shakspeare.)</p></div>
+
+<p>167. En second lieu je ne le plains pas, parce
+qu'il n'avait pas besoin de commettre un p&eacute;ch&eacute; d&eacute;fendu
+par le ciel et tax&eacute; par les lois humaines: ou
+du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais &agrave;
+seize ans, la conscience n'est pas timor&eacute;e comme &agrave;
+soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et
+calculant tous les &agrave;-comptes donn&eacute;s en fautes, nous
+voyons que le diable emporte d&eacute;j&agrave; les deux c&ocirc;t&eacute;s de
+la balance.</p>
+
+<p>168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait
+gard&eacute;e: on voit dans les chroniques juives comment,
+lorsque le sang du vieux roi David &eacute;tait devenu pesant,
+les m&eacute;decins, laissant pillules et potions, lui
+avaient conseill&eacute; de se servir d'une jeune et jolie
+fille en guise de cataplasme, et comment le rem&egrave;de
+eut les meilleurs effets<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. On le lui avait peut-&ecirc;tre
+appliqu&eacute; diff&eacute;remment, car David en fut gu&eacute;ri, et
+Juan fut pr&egrave;s d'en mourir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> &laquo;Et le roi David avait vieilli..., et quand on le couvrait d'habillemens
+il n'&eacute;tait pas r&eacute;chauff&eacute;. Ses serviteurs cherch&egrave;rent donc une belle
+jeune fille dans toute l'&eacute;tendue d'Isra&euml;l, et lui trouv&egrave;rent Abisag, la
+Sunamite; elle &eacute;tait singuli&egrave;rement belle, et elle dormait avec le roi...
+Or, le roi ne la <i>connut</i> pas.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(III. <i>Livre des Rois</i>, ch. I<sup>er</sup>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir
+aussit&ocirc;t qu'il aura cong&eacute;di&eacute; ses mis&eacute;rables: Antonia
+met son esprit &agrave; la torture, mais elle ne peut concevoir
+aucun exp&eacute;dient:&mdash;comment pourra-t-on
+soutenir une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour
+allait para&icirc;tre dans peu d'heures; Antonia ne savait
+qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait
+de ses l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es les joues de Don Juan.</p>
+
+<p>170. Il rapprocha ses l&egrave;vres des siennes, et de sa
+main, il rejeta en arri&egrave;re les boucles de ses cheveux
+&eacute;pars; m&ecirc;me alors, ils ne pouvaient faire enti&egrave;rement
+taire leur amour, ils oubliaient &agrave; demi leurs
+dangers, leur d&eacute;sespoir. La patience d'Antonia ne
+put se contenir. &laquo;Comment, s'&eacute;cria-t-elle en fureur,
+est-ce l&agrave; le moment de vous amuser encore?
+il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.</p>
+
+<p>171. &laquo;Remettez &agrave; une autre plus heureuse nuit
+vos caresses.&mdash;Qui peut avoir mis mon ma&icirc;tre
+dans le secret? Que va-t-il r&eacute;sulter de cela? Je
+suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le
+diable au corps; est-ce le moment de faire des
+folies? En avons-nous le tems? Comment oubliez-vous
+que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez
+la vie, moi ma place, ma ma&icirc;tresse tout, et
+cela pour ce petit visage de fille.</p>
+
+<p>172. &laquo;Si, du moins, c'&eacute;tait un brave cavalier de
+vingt-cinq ou trente ans (allons, h&acirc;tez-vous)!
+Mais un enfant, quel beau chef-d'œuvre! (En v&eacute;rit&eacute;,
+madame, je ne con&ccedil;ois pas votre go&ucirc;t;&mdash;allons!
+monsieur, l&agrave;-dedans!)&mdash;Mon ma&icirc;tre ne
+doit pas &ecirc;tre loin.&mdash;Au moins le voil&agrave; pour le
+moment renferm&eacute;. Et si nous pouvons tenir conseil
+avant le jour&mdash;(Juan, souvenez-vous de ne pas
+dormir).&raquo;</p>
+
+<p>173. L'arriv&eacute;e de Don Alphonso, qui cette fois
+&eacute;tait seul, interrompit la fid&egrave;le suivante. Elle faisait
+mine de demeurer, mais il lui donna l'ordre de sortir,
+ce qu'elle fit de mauvaise gr&acirc;ce. Au reste, il n'y
+avait rien &agrave; faire, et sa pr&eacute;sence ne pouvait &ecirc;tre
+d'un grand secours. En ce moment elle les regarda
+donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha
+la chandelle, s'inclina et partit.</p>
+
+<p>174. Alphonso s'arr&ecirc;ta une minute;&mdash;ensuite
+il commen&ccedil;a quelques excuses singuli&egrave;res de sa
+conduite pr&eacute;c&eacute;dente, non qu'il voul&ucirc;t justifier ce
+qu'il avait fait, et, &agrave; dire vrai, il s'&eacute;tait montr&eacute;
+extr&ecirc;mement impoli; mais il avait eu pour cela
+de fortes raisons qu'il ne sp&eacute;cifia pas dans son
+plaidoyer: &agrave; tout prendre, son discours offrit un
+bel exemple de cette figure que les savans appellent
+<i>Rigmarole</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Nous n'avons d&eacute;couvert nulle part l'emploi de ce mot. Si ce n'est pas
+la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait forg&eacute; pour mystifier
+ses lecteurs.</p></div>
+
+<p>175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur
+tous les points une de ces bonnes r&eacute;ponses qui donnent,
+aux dames instruites du faible de leurs &eacute;poux,
+le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si
+par ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence,
+elles am&egrave;nent du moins un repos, m&ecirc;me quand elles
+ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de r&eacute;torquer
+avec fermet&eacute;, et s'il vous soup&ccedil;onne d'une faiblesse,
+de lui en reprocher <i>trois</i>.</p>
+
+<p>176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car
+les amours d'Alphonso avec In&egrave;s &eacute;taient connues du
+public: ce fut donc le sentiment de sa faute qui la
+rendit confuse; mais, comme on l'a souvent d&eacute;montr&eacute;,
+cela ne peut pas &ecirc;tre: une dame a toujours des
+raisons justificatives; elle se tut peut-&ecirc;tre par &eacute;gard
+pour l'oreille de Juan qui avait fort &agrave; cœur, comme
+elle ne l'ignorait pas, la r&eacute;putation de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso
+n'avait jamais paru s'inqui&eacute;ter de Juan; il montrait
+de la jalousie, mais il ne parlait pas de l'heureux
+amant qui la faisait na&icirc;tre, et laissait ainsi ses pr&eacute;misses
+sans conclusion. Cependant son esprit travaillait
+&agrave; &eacute;claircir ce myst&egrave;re, et l'on peut dire qu'en
+parlant d'In&egrave;s c'&eacute;tait le mettre &agrave; la piste de Juan.</p>
+
+<p>178. Il suffit d'un rien dans les affaires d&eacute;licates,
+et mieux vaut alors se taire, D'ailleurs il est un <i>tact</i>
+(cette expression moderne me semble d'une mauvaise
+fabrique, mais elle me fournit une fin de vers)
+qui avertit une dame press&eacute;e de questions trop inciviles,
+de se tenir toujours &agrave; une certaine distance de
+la v&eacute;rit&eacute;.&mdash;Le mensonge donne aux dames une
+gr&acirc;ce singuli&egrave;re, et convient mieux &agrave; leur charmante
+physionomie que tout autre chose.</p>
+
+<p>179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins
+l'ai-je toujours fait: il est &agrave; peu pr&egrave;s inutile d'essayer
+une r&eacute;plique, car leur &eacute;loquence devient alors
+de la profusion; et quand elles sont &eacute;puis&eacute;es, elles
+soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant,
+r&eacute;pandent une larme ou deux, et nous voil&agrave; d&eacute;sarm&eacute;s;
+alors,&mdash;et alors,&mdash;et alors,&mdash;nous nous
+asseyons et soupons.</p>
+
+<p>180. Alphonso termina son discours en implorant
+un pardon que Julia &agrave; demi refusait, et &agrave; demi accordait;
+elle y mettait des conditions qui lui semblaient
+bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes
+qu'il lui faisait. Tel qu'Adam &agrave; la porte de
+son jardin, Alphonso g&eacute;missait d'une p&eacute;nitence trop
+rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus
+long-tems, quand il tr&eacute;bucha sur une paire de
+souliers.</p>
+
+<p>181. Une paire de souliers!&mdash;Quoi donc? Peu
+de chose s'ils semblent aller au pied de madame,
+mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en
+&eacute;tait masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire
+d'un moment.&mdash;Ah! grand Dieu! mes dents commencent
+&agrave; se heurter, mes veines frissonnent.&mdash;D'abord
+Alphonso examine bien leur tournure, puis
+sa passion prend un tout autre caract&egrave;re.</p>
+
+<p>182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son
+&eacute;p&eacute;e, et sur-le-champ Julia se pr&eacute;cipite dans le cabinet.
+&laquo;Fuis, Juan, fuis!&mdash;Au nom du ciel.&mdash;&laquo;Pas
+un mot.&mdash;La porte est ouverte.&mdash;Tu peux
+dispara&icirc;tre par le passage que tu as parcouru tant
+de fois.&mdash;Voici la clef du jardin.&mdash;Fuis.&mdash;Fuis.&mdash;Adieu!
+vite, vite! J'entends Alphonso
+furieux.&mdash;Il n'est pas encore jour.&mdash;Il n'y a
+personne dans la rue.&raquo;</p>
+
+<p>183. On ne dira pas que cet avertissement ne f&ucirc;t
+pas bon, le mal est qu'il arriva trop tard. C'est ainsi
+qu'on acquiert l'exp&eacute;rience, et c'est une sorte de
+p&eacute;age que nous impose la destin&eacute;e. En un saut, Juan
+avait quitt&eacute; l'appartement, en un second il allait &ecirc;tre
+&agrave; la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en
+robe de chambre qui le mena&ccedil;a de le tuer.&mdash;Juan
+se pr&eacute;cipita sur lui.</p>
+
+<p>184. Le combat fut terrible, et la lumi&egrave;re s'&eacute;teignit.
+Antonia criait: &laquo;Au voleur!&raquo; et Julia: &laquo;Au
+feu!&raquo; Nul valet ne s'empressa de venir prendre
+part &agrave; l'action. Alphonso, battu autant qu'il le d&eacute;sirait,
+jurait horriblement que d&egrave;s cette nuit il serait
+veng&eacute;, et Juan blasph&eacute;mait une octave plus haut.
+Son sang &eacute;tait vif: quoique jeune, c'&eacute;tait un vrai
+Tartare, qui ne se sentait aucun entra&icirc;nement pour
+le martyre.</p>
+
+<p>185. L'&eacute;p&eacute;e d'Alphonso &eacute;tait tomb&eacute;e avant qu'il
+e&ucirc;t pu la tirer du fourreau; et ils se battirent toujours
+corps &agrave; corps: fort heureusement Juan ne la
+vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir ses mouvemens,
+il e&ucirc;t pu envoyer Alphonso dans l'autre
+monde, s'il f&ucirc;t venu &agrave; l'apercevoir. O femmes! songez
+donc &agrave; la vie de vos &eacute;poux et de vos amans! et
+voyez comment vous pouvez doublement devenir
+veuves!</p>
+
+<p>186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire,
+et Juan l'&eacute;tranglait pour l'obliger &agrave; quitter
+prise. Le sang (il sortait du nez) commen&ccedil;a &agrave; couler;
+enfin, dans un moment o&ugrave; l'ardeur du combat
+&eacute;tait un peu ralentie, Juan essaie de donner un
+coup d&eacute;cisif et parvient &agrave; s'&eacute;chapper, &agrave; l'exception
+de son v&ecirc;tement qui reste aux mains d'Alphonso. Il
+s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais l&agrave;
+finit, je pense, entre les deux h&eacute;ros, toute esp&egrave;ce
+de parit&eacute;.</p>
+
+<p>187. Enfin les lumi&egrave;res arrivent, les valets et servantes
+viennent contempler un effrayant tableau.
+Antonia dans une attaque de nerfs, Julia &eacute;vanouie,
+Alphonso &agrave; travers la porte, &eacute;tendu sans mouvement;
+sur la terre, aupr&egrave;s de lui, quelques draperies
+&agrave; demi d&eacute;chir&eacute;es, du sang, des traces de pas,
+et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte,
+ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette sc&egrave;ne
+int&eacute;rieure, se h&acirc;tait de la refermer sur lui.</p>
+
+<p>188. L&agrave; se termine mon chant. Ai-je besoin de
+chanter ou de dire comment, &agrave; la faveur de la nuit
+(qui favorise toujours mal &agrave; propos), Juan parvint,
+dans un &eacute;trange costume, &agrave; suivre son chemin, et &agrave;
+regagner son logis? Quant au scandale amusant que
+vit na&icirc;tre le lendemain, au bruyant &eacute;tonnement qu'on
+manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations
+d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers
+anglais en ont sans doute assez parl&eacute;.</p>
+
+<p>189. Si vous voulez conna&icirc;tre toutes les proc&eacute;dures,
+les d&eacute;positions, le nom des t&eacute;moins; les plaidoiries
+aux fins de non-recevoir ou d'annuler, il en
+existe plus d'une &eacute;dition, et les relations en sont diverses,
+mais toutes int&eacute;ressantes. La meilleure est
+celle que publia, en abr&eacute;g&eacute;, Gurney, qui fit dans
+cette vue le voyage de Madrid.</p>
+
+<p>190. Mais Donna In&egrave;s pour divertir l'attention de
+l'un des plus violens scandales que l'on e&ucirc;t vus en
+Espagne depuis des si&egrave;cles, au moins depuis l'expulsion
+des Vandales, Donna In&egrave;s fit &agrave; la vierge Marie
+le vœu (et jamais elle n'avait vou&eacute; en vain) de plusieurs
+livres de chandelles. Puis, d'apr&egrave;s le conseil
+de quelques vieilles dames, elle envoya son fils &agrave;
+Cadix pour qu'il s'y embarqu&acirc;t.</p>
+
+<p>191. Son intention &eacute;tait, pour corriger ses premi&egrave;res
+dispositions et lui en donner de meilleures,
+de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous
+les peuples de l'Europe, et surtout en France et en
+Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire).
+Julia fut mise dans un couvent; elle g&eacute;missait, mais
+peut-&ecirc;tre on sentira mieux ce qu'elle &eacute;prouvait par
+la suivante copie de sa lettre &agrave; Juan:</p>
+
+<p>192. &laquo;Ils me disent que c'est une chose d&eacute;cid&eacute;e;
+vous vous &eacute;loignez: c'est un parti sage, convenable,
+mais ce n'en est pas moins une peine; je
+n'ai plus rien &agrave; r&eacute;clamer de votre jeune cœur: le
+mien a &eacute;t&eacute; la victime, il voudrait l'&ecirc;tre encore.
+Beaucoup aimer, tel a &eacute;t&eacute; tout mon artifice.&mdash;J'&eacute;cris
+&agrave; la h&acirc;te; et s'il se trouve quelque tache sur
+cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait &ecirc;tre;
+mes prunelles br&ucirc;lent, mais elles n'ont pas de
+larmes.</p>
+
+<p>193. &laquo;Je vous ai aim&eacute;, je vous aime; et pour
+cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain,
+ma propre estime, j'ai tout perdu: cependant
+je ne regrette pas ce qu'il m'a co&ucirc;t&eacute;, le
+souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais
+si je parle de ma faute, ce n'est pas pour en tirer
+vanit&eacute;, nul ne peut me croire aussi abjecte que je
+le semble &agrave; mes propres yeux. Je trace ces lignes
+parce que je ne puis reposer.&mdash;Je n'ai rien &agrave;
+reprocher, rien &agrave; demander encore.</p>
+
+<p>194. &laquo;L'amour d'un homme n'est qu'un &eacute;pisode
+de sa vie; celui d'une femme est toute son existence.
+L'homme a le choix entre la cour, les
+camps, l'&eacute;glise, la mer et le commerce: l'&eacute;p&eacute;e,
+la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en
+&eacute;change de l'orgueil, de l'&eacute;clat, de l'ambition
+pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent
+&agrave; se distraire au milieu de tant de soins; mais
+il n'est pour nous qu'une ressource: aimer encore
+et se perdre une seconde fois.</p>
+
+<p>195. &laquo;Vous allez vous livrer aux plaisirs, &agrave; l'&eacute;clat;
+vous serez aim&eacute;, vous aimerez beaucoup;
+tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques
+ann&eacute;es pour ensevelir ma honte et mes chagrins
+au fond de mon cœur. Je puis les supporter; mais
+je ne pourrai &eacute;loigner la passion qui me d&eacute;vore
+encore autant qu'autrefois. Ainsi, adieu;&mdash;pardonnez-moi,&mdash;aimez-moi.&mdash;Non,
+ce mot est
+d&eacute;sormais inutile,&mdash;pourtant je le laisse.</p>
+
+<p>196. &laquo;J'ai &eacute;t&eacute; et suis encore bien faible; cependant
+je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon
+sang, tel que les vagues pouss&eacute;es par un vent r&eacute;gulier,
+se porte toujours vers le si&eacute;ge de mes pens&eacute;es<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>;
+mon cœur est celui d'une femme, il ne
+peut oublier.&mdash;Il ne voit plus rien au monde,
+rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans
+cesse dirig&eacute;e vers le p&ocirc;le immobile, ainsi mon
+pauvre cœur s'&eacute;lance-t-il toujours vers mon ame
+ab&icirc;m&eacute;e dans une seule id&eacute;e.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>My blood still rushes where my spirit's set,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>As roll the waves before the settled wind;</i><br /></span>
+</div></div>
+<p>
+M. A. P. traduit: &laquo;Je sens circuler mon sang <i>avec vitesse</i>, et rena&icirc;tre
+mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des
+vents est r&eacute;gl&eacute;.&raquo;</p></div>
+
+<p>197. &laquo;Je n'ai plus rien &agrave; ajouter, et je tarde
+encore: je n'ose cacheter ce papier. Cependant,
+pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon
+malheur ne peut plus gu&egrave;re augmenter. Si je n'avais
+pas v&eacute;cu jusqu'&agrave; ce moment, le chagrin pourrait
+me faire mourir; mais la mort &eacute;vite le coupable
+qui n'esp&egrave;re que dans ses coups; et je dois
+survivre &agrave; ce dernier adieu. Je dois soutenir
+l'existence pour soupirer, pour prier pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>198. Cette lettre, sur une feuille dor&eacute;e sur tranche,
+fut &eacute;crite avec une mince et neuve plume de
+corneille. La petite main blanche de Julia eut de la
+peine &agrave; &eacute;chauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille
+aimant&eacute;e, et pourtant elle ne laissa pas tomber
+une seule larme. Le cachet &eacute;tait une blanche
+cornaline sur laquelle &eacute;tait grav&eacute; un h&eacute;liotrope avec
+cette devise en fran&ccedil;ais: &laquo;<i>Elle vous suit partout</i>.&raquo;
+Quant &agrave; la cire, elle &eacute;tait superfine et de couleur
+vermeille.</p>
+
+<p>199. Telle fut la premi&egrave;re intrigue de Don Juan.
+Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au
+lecteur &agrave; le d&eacute;cider. Voyons cependant ce qu'il dira
+de celle-ci; car sa faveur est un v&eacute;ritable plumet sur
+le chapeau d'un auteur, et ses d&eacute;dains ne lui font
+pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation,
+nous pourrons bien avoir dans un an quelque
+chose &agrave; lui offrir.</p>
+
+<p>200. Cet ouvrage est une &eacute;pop&eacute;e, et j'ai l'intention
+de la diviser en douze chants. Chacun d'eux
+pr&eacute;sentera de l'amour, des combats, une temp&ecirc;te
+sur mer, un d&eacute;nombrement de vaisseaux, de capitaines
+et de princes r&eacute;gnans, de nouveaux caract&egrave;res,
+et trois &eacute;pisodes: je travaille maintenant &agrave; un
+panorama de l'enfer dans le style d'Hom&egrave;re et de
+Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurp&eacute;
+le nom de po&egrave;te &eacute;pique.</p>
+
+<p>201. Tout cela se pr&eacute;sentera &agrave; propos, et rappellera
+toujours les r&egrave;gles d'Aristote, ce <i>vade mecum</i>
+du v&eacute;ritable sublime, qui a tant produit de
+po&egrave;tes, et si peu de fous. Les po&egrave;tes en prose aiment
+les vers blancs, moi je pr&eacute;f&egrave;re les rimes; jamais les
+bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles.
+J'ai trouv&eacute; de nouvelles machines mythologiques, et
+des d&eacute;corations miraculeuses vraiment superbes.</p>
+
+<p>202. Une seule et l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence existe entre
+mes anciens confr&egrave;res en &eacute;pop&eacute;e, et moi; et elle me
+donne sur tous un avantage bien r&eacute;el (non que je
+n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera
+plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement
+leur sujet, qu'il devient sous leurs mains le
+fondement d'un labyrinthe de fables, tandis que
+j'expose dans cette histoire des v&eacute;rit&eacute;s incontestables.</p>
+
+<p>203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle &agrave; l'histoire,
+&agrave; la tradition et aux faits; aux journaux, dont
+on conna&icirc;t et appr&eacute;cie la v&eacute;racit&eacute;, aux drames en
+cinq actes et aux op&eacute;ras en trois. Tout confirme fortement
+ce que j'avance; mais une circonstance doit
+lever tous les doutes, c'est que plusieurs personnes,
+et moi-m&ecirc;me &agrave; S&eacute;ville, avons vu la derni&egrave;re fuite
+de Juan avec le diable.</p>
+
+<p>204. Si jamais je descends jusqu'&agrave; la prose, j'&eacute;crirai
+des commandemens po&eacute;tiques, bien sup&eacute;rieurs
+&agrave; ceux qui les auront pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s. J'enrichirai mon
+texte d'une foule de choses ignor&eacute;es: et je donnerai
+des pr&eacute;ceptes de la plus haute &eacute;l&eacute;vation. Je prendrai
+pour titre: <i>Longin en bouteille</i>, ou <i>chaque po&egrave;te est
+son Aristote</i>.</p>
+
+<p>205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope.
+Tu n'&eacute;difieras plus &agrave; Wordsworth, &agrave; Coleridge
+et &agrave; Southey. Le premier est us&eacute; sans retour, le second
+est un ivrogne, et le troisi&egrave;me l'imite dans sa
+d&eacute;licatesse et dans ses go&ucirc;ts. Pour Crabbe il serait
+p&eacute;nible de marcher avec lui, et l'Hippocr&egrave;ne de
+Campbell est quelquefois &agrave; sec.</p>
+
+<p>Tu ne d&eacute;roberas pas &agrave; Samuel Rogers.</p>
+
+<p>Tu ne commettras pas&mdash;d'offenses envers la muse
+de Moore<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le po&egrave;te parodie
+ici: <i>Tu ne commettras pas d'adult&egrave;re</i>.</p></div>
+
+<p>206. Tu ne d&eacute;sireras pas la muse de M. Sotheby,
+ni son P&eacute;gase, ni rien qui lui appartienne.</p>
+
+<p>Tu ne porteras pas de faux t&eacute;moignages, comme
+les <i>bas bleus</i> (l'une d'elles au moins en a l'habitude<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>).</p>
+
+<p>Enfin, tu n'&eacute;criras que d'apr&egrave;s mes pr&eacute;ceptes.
+Tel est l'esprit d'une vraie critique: humiliez-vous
+ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme
+bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la
+laisse, de par Dieu, tomber sur vous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Les pr&eacute;cieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en
+vue Mistress Charlement, la femme qui &eacute;tait charg&eacute;e par Lady Byron de
+l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux &eacute;poux.</p></div>
+
+<p>207. Si quelqu'un ose pr&eacute;tendre que cette histoire
+n'est pas &eacute;difiante, je le prierai d'abord de ne
+pas crier avant d'&ecirc;tre heurt&eacute;; puis de la lire une seconde
+fois; alors il pourra dire (mais sans doute
+personne n'en aura l'impertinence) si mon po&egrave;me
+bien qu'enjou&eacute; n'est pas hautement moral. De plus,
+je dois, dans le douzi&egrave;me chant, parler de l'endroit
+o&ugrave; vont tous les m&eacute;chans.</p>
+
+<p>208. Mais apr&egrave;s tout, si quelqu'un est assez sourd
+&agrave; son propre int&eacute;r&ecirc;t pour m&eacute;priser cet avis; si, pouss&eacute;
+par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni
+ses propres yeux, il s'&eacute;crie encore qu'on ne d&eacute;couvre
+dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai,
+s'il est pr&ecirc;tre, qu'il est un menteur, et s'il est officier
+ou critique, qu'il est &eacute;galement&mdash;dans l'erreur.</p>
+
+<p>209. J'attends l'approbation du public et je le conjure
+de prendre pour lui les pr&eacute;ceptes que j'ai eu
+soin de m&ecirc;ler ici &agrave; l'agr&eacute;able (ainsi l'on donne un
+morceau de corail aux enfans quand ils font leurs
+dents). Cependant, comme ils voudront sans doute
+rassembler mes titres &agrave; la couronne &eacute;pique, et dans
+la crainte de la malveillance de quelques farouches
+lecteurs, j'ai d&eacute;j&agrave; suborn&eacute; le journal de ma grand-m&egrave;re,
+<i>la Revue Britannique</i>.</p>
+
+<p>210. J'envoyai mon offre dans une lettre adress&eacute;e
+&agrave; l'&eacute;diteur, et il m'en remercia par le suivant courrier.&mdash;Je
+suis donc son cr&eacute;ancier pour un bel article.
+Cependant, s'il juge &agrave; propos de rebuter ma
+tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens,
+s'il proteste qu'il n'a pas re&ccedil;u ce qu'elle
+m'a co&ucirc;t&eacute;, et trempe sa plume dans le fiel et non
+dans le miel, tout ce que je puis dire,&mdash;c'est qu'il
+a mon argent.</p>
+
+<p>211. Gr&acirc;ce &agrave; cette seconde sainte-alliance, je
+puis, je l'esp&egrave;re, compter sur le public et d&eacute;fier
+tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens,
+mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essay&eacute;
+d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on
+m'assura que mes efforts seraient superflus, et que
+l'<i>&Eacute;dimburg</i> et la <i>Quarterly Review</i> faisaient souffrir
+le martyre aux auteurs qui diff&eacute;raient avec eux de
+sentimens.</p>
+
+<p>212. &laquo;<i>Non ego hoc ferrem calida juventa, consule
+Planco</i>,&raquo; disent Horace et moi. Je fais cette citation
+pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes ann&eacute;es (long-tems
+avant de songer &agrave; dater mes lettres de la Brenta),
+j'&eacute;tais plus dispos&eacute; &agrave; r&eacute;pondre &agrave; tous les coups, et
+que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre,
+dans mon ardente jeunesse, Georges III &eacute;tant roi.</p>
+
+<p>213. Mais aujourd'hui, &agrave; trente ans, mes cheveux
+sont devenus gris (que seront-ils &agrave; quarante
+ans? je pensais l'autre jour &agrave; une perruque), et mon
+cœur n'a pas conserv&eacute; beaucoup plus de jeunesse.
+En un mot, j'ai consum&eacute; mon &eacute;t&eacute; dans les jours du
+mois de mai, et je n'ai plus le go&ucirc;t des repr&eacute;sailles.
+J'ai d&eacute;pens&eacute; ma vie, int&eacute;r&ecirc;ts et principal, et j'ai
+cess&eacute; de croire comme autrefois que mon ame f&ucirc;t
+invincible.</p>
+
+<p>214. Jamais,&mdash;jamais,&mdash;non jamais &agrave; l'avenir
+ne descendra plus dans mon cœur cette ros&eacute;e de
+jeunesse qui nous fait &eacute;prouver, &agrave; la vue de tous les
+objets agr&eacute;ables, des &eacute;motions ravissantes et nouvelles;
+semblable &agrave; la ruche des abeilles, notre sein
+les tenait renferm&eacute;es. Penses-tu que ce miel naissait
+de ces objets? non, ils n'&eacute;taient pas en eux, mais
+dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au
+parfum des fleurs.</p>
+
+<p>215. Jamais,&mdash;jamais &agrave; l'avenir, &ocirc; mon cœur,
+tu ne seras mon seul monde, mon univers! Autrefois
+je n'existais que par toi, aujourd'hui tu formes
+un &ecirc;tre &agrave; part, et tu ne peux plus &ecirc;tre mon paradis
+ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu
+insensible, mais ce n'est pas un malheur; j'ai
+pris &agrave; ta place une dose de jugement, quoique Dieu
+seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.</p>
+
+<p>216. Mes jours de tendresse sont pass&eacute;s; jamais
+les charmes d'une vierge<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, d'une &eacute;pouse et moins
+encore d'une veuve ne me feront d&eacute;lirer comme autrefois.
+Il faut, en un mot, changer mon train de
+vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie;
+l'usage fr&eacute;quent du vin m'est d&eacute;fendu; ainsi, me
+r&eacute;signant &agrave; quelque vice de vieille t&ecirc;te, je suis d'avis
+de me jeter dans l'avarice.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Me nec femina, nec puer,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jam nec spes animi credula mutui,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nec certare juval mero;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nec vincire novis tempora floribus</i>.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>217. L'ambition &eacute;tait mon idole, mais elle fut
+bris&eacute;e sur l'autel de la douleur et du plaisir; ceux-ci
+ont laiss&eacute; chez moi des traces qui peuvent donner
+mati&egrave;re &agrave; amples r&eacute;flexions. Aujourd'hui, comme la
+t&ecirc;te de bronze de fr&egrave;re Bacon, je m'&eacute;crie: &laquo;Le tems
+est, le tems fut, le tems n'est plus.&raquo; La brillante
+jeunesse est un tr&eacute;sor chimique que j'ai de trop
+bonne heure &eacute;vent&eacute; en fatiguant mon cœur de passions,
+et ma t&ecirc;te de rimes.</p>
+
+<p>218. &Agrave; quoi se r&eacute;duit la gloire? &agrave; tenir une certaine
+place sur un l&eacute;ger papier. Quelques gens la
+comparent &agrave; l'action de gravir une hauteur dont le
+sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'&eacute;vanouit
+en vapeur. C'est pour elle que les hommes
+&eacute;crivent, parlent, d&eacute;clament; que les h&eacute;ros massacrent,
+que les po&egrave;tes consument ce qu'ils appellent
+leur &laquo;lampe nocturne.&raquo; C'est afin d'obtenir, quand
+ils seront poussi&egrave;re, un nom, un mis&eacute;rable portrait,
+un buste pire encore.</p>
+
+<p>219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi
+d'&Eacute;gypte, Ch&eacute;ops, &eacute;rigea la premi&egrave;re et la plus
+haute des pyramides, dans la ferme esp&eacute;rance qu'elle
+conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle d&eacute;roberait
+&agrave; tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en
+fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez
+maintenant, vous ou moi, quelque esp&eacute;rance sur un
+s&eacute;pulcre, quand il ne reste pas de Ch&eacute;ops un grain
+de poussi&egrave;re!</p>
+
+<p>220. Pour moi, amant de la vraie philosophie,
+je me dis bien souvent &agrave; moi-m&ecirc;me: &laquo;H&eacute;las! tout
+ce qui est n&eacute; naquit pour mourir: la chair est une
+herbe que la mort vient convertir en foin. Votre
+jeunesse n'a pas &eacute;t&eacute; sans attraits, et si vous l'aviez
+encore&mdash;elle s'&eacute;coulerait.&mdash;Ainsi rendez gr&acirc;ces &agrave;
+votre &eacute;toile de n'avoir pas &agrave; vous plaindre davantage;
+lisez votre Bible, monsieur, et songez &agrave; votre
+bourse.&raquo;</p>
+
+<p>221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous,
+acheteur plus aimable encore, le po&egrave;te,&mdash;c'est-&agrave;-dire
+moi,&mdash;vous demande la permission de vous
+serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour.
+Nous nous reverrons si cela nous arrange l'un
+et l'autre. Autrement je ne donnerai &agrave; votre patience
+que cette courte &eacute;preuve.&mdash;Heureux si tant d'autres
+suivaient mon exemple!</p>
+
+<p>222. &laquo;Va, petit livre, loin de ma solitude! Je
+te d&eacute;pose sur les eaux, suis ton chemin; et si,
+comme je le pense, ton sort est heureux, le monde
+te retrouvera apr&egrave;s plusieurs si&egrave;cles.&raquo; Lorsqu'on
+lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne
+puis m'emp&ecirc;cher de pr&eacute;tendre aussi &agrave; la gloire.&mdash;Les
+quatre premi&egrave;res rimes sont des vers de Southey;
+pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre
+pour les miennes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Deuxieme" id="Chant_Deuxieme"></a>Chant Deuxi&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. &Ocirc; vous qui &ecirc;tes appel&eacute;s &agrave; former la brillante
+jeunesse, en Hollande, en France, en Angleterre
+ou en Germanie, fouettez bien vos &eacute;l&egrave;ves en toute
+occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant
+leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain
+Juan avait-il re&ccedil;u la plus douce des m&egrave;res et des &eacute;ducations,
+il finit, et de la mani&egrave;re du monde la plus
+vilaine, par perdre sa premi&egrave;re innocence.</p>
+
+<p>2. S'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mis dans une &eacute;cole publique de
+troisi&egrave;me ou de quatri&egrave;me classe, ou du moins s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans le Nord, ses occupations de chaque
+jour eussent emp&ecirc;ch&eacute; son imagination de prendre
+feu.&mdash;L'Espagne offre peut-&ecirc;tre une exception,
+mais cette exception confirme la r&egrave;gle,&mdash;et dans
+tous les cas, un enfant de seize ans occasionant un
+divorce, devait bien confondre l'habilet&eacute; de ses
+pr&eacute;cepteurs.</p>
+
+<p>3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les
+choses bien consid&eacute;r&eacute;es. D'abord sa m&egrave;re n'avait en
+t&ecirc;te que les math&eacute;matiques; et tandis qu'il avait pour
+tuteur un vieux &acirc;ne, une femme jolie (cela va sans
+dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu
+lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle
+s'accordait mal.&mdash;Puis le tems et l'occasion.</p>
+
+<p>4. Bien,&mdash;fort bien. Il faut que le monde tourne
+sur son axe et que tous les mortels, t&ecirc;tes et jambes,
+fassent le m&ecirc;me tour que lui. Vivons et mourons,
+faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la
+direction du vent, sachons disposer nos voiles.</p>
+
+<p>Le roi nous parle en ma&icirc;tre, le m&eacute;decin en charlatan,
+le pr&ecirc;tre en docteur, et c'est ainsi que la vie
+s'exhale. C'est un l&eacute;ger souffle, de l'amour, du vin,
+de l'ambition; de la guerre, de la d&eacute;votion, de la
+poussi&egrave;re,&mdash;un nom peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>5. J'ai dit que Juan fut envoy&eacute; &agrave; Cadix,&mdash;jolie
+ville dont je me souviens bien.&mdash;C'est le centre
+de tout le commerce colonial (du moins c'<i>&eacute;tait</i>, avant
+que le P&eacute;rou n'e&ucirc;t l'envie de se r&eacute;volter). On y voit
+des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses,
+que leur seule d&eacute;marche enivre le cœur.
+Je ne pourrais vous la d&eacute;peindre bien que j'en sois
+encore tout &eacute;mu, ni vous en offrir quelques comparaisons,
+je ne vis jamais rien de pareil.</p>
+
+<p>6. Un cheval arabe? un cerf &eacute;lanc&eacute;? un <i>barbe</i>
+nouvellement dress&eacute;? un cam&eacute;l&eacute;opard? une gazelle?
+Non,&mdash;non, rien de tout cela.&mdash;Et puis, leur robe,
+leur voile, leur jupe, h&eacute;las! pour s'arr&ecirc;ter sur de
+pareils objets, il faudrait sacrifier pr&egrave;s d'un chant:&mdash;ensuite
+viendrait leur pied et des chevilles&mdash;ici,
+lecteur, rendez gr&acirc;ces au ciel de ce que je ne
+puis trouver une m&eacute;taphore...&mdash;Eh bien, ma trop
+lente muse!&mdash;Allons, laissez-moi reprendre haleine.</p>
+
+<p>7. Chaste, muse!!&mdash;Bien, puisqu'il le faut, il le
+faut. Je crois apercevoir un voile &eacute;cart&eacute; pour un
+moment par une main l&eacute;g&egrave;re, tandis qu'un œil expressif
+vous fait p&acirc;lir et vous perce le cœur.&mdash;Terre
+br&ucirc;lante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puiss&eacute;-je
+en venir &agrave;&mdash;dire mes pri&egrave;res!&mdash;non, jamais
+costume ne pr&ecirc;ta tant de charmes aux œillades, except&eacute;
+les <i>fazzioli</i> de Venise.</p>
+
+<p>8. Mais &agrave; notre conte: Donna In&egrave;s avait envoy&eacute;
+son fils &agrave; Cadix seulement pour qu'il s'y embarqu&acirc;t;
+il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser s&eacute;journer;
+et la raison?&mdash;car nous embarrassons notre lecteur.&mdash;C'est
+qu'il &eacute;tait convenu que le jeune homme
+voyagerait: comme si un vaisseau espagnol e&ucirc;t d&ucirc;,
+semblable &agrave; l'arche de No&eacute;, le s&eacute;parer de la sc&eacute;l&eacute;ratesse
+mondaine, et le ramener ensuite &agrave; la terre
+tel qu'une colombe d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>9. Don Juan, apr&egrave;s avoir, suivant ses instructions,
+ordonn&eacute; &agrave; son valet de disposer tout pour son
+d&eacute;part, re&ccedil;ut un sermon et quelque argent. Il devait
+voyager pendant quatre printems; In&egrave;s &eacute;tait afflig&eacute;e
+sans doute (tous les genres de s&eacute;paration ont leur
+&eacute;pine), mais elle esp&eacute;rait,&mdash;elle croyait peut-&ecirc;tre
+qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre
+(qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou
+trois de cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse
+In&egrave;s forma pour le dimanche une &eacute;cole de petits
+mauvais garnemens, qui auraient bien pr&eacute;f&eacute;r&eacute; jouer,
+comme de vilains paresseux, au <i>diable</i> ou au <i>fou</i>.
+C'&eacute;taient des enfans de trois ans qui, ce jour-l&agrave;,
+venaient &eacute;couter ses le&ccedil;ons. Les indociles &eacute;taient
+fouett&eacute;s ou mis sur la sellette. Le grand succ&egrave;s de
+l'&eacute;ducation de Juan l'encourageait &agrave; s'occuper d'une
+autre g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'&eacute;branla;
+les vents &eacute;taient bons, l'eau tr&egrave;s-agit&eacute;e. C'est un
+diable de courant que celui de cette baie, je l'ai assez
+souvent essuy&eacute; pour me le rappeler. Si vous vous
+asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas &agrave; se
+couvrir d'&eacute;cume jaunissante, et &agrave; prendre l'apparence
+d'un cuir tann&eacute;. C'est l&agrave; qu'il se tint pour dire et
+redire son premier, peut-&ecirc;tre son dernier adieu &agrave;
+l'Espagne.</p>
+
+<p>12. Je ne puis m'emp&ecirc;cher de remarquer que
+c'est un spectacle poignant que celui de la terre natale
+s'&eacute;loignant derri&egrave;re les flots mugissans.&mdash;Il
+an&eacute;antit tout-&agrave;-fait, surtout si l'on est encore aux
+jours de la jeunesse. Je me souviens que les c&ocirc;tes de
+la Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la
+plupart des autres terres sont bleues; en entrant
+dans l'humide &eacute;l&eacute;ment, et tromp&eacute;s par la distance
+nous reportons nos regards vers elles.</p>
+
+<p>13. Juan au d&eacute;sespoir demeurait assis sur le tillac,
+et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient,
+les matelots juraient et le vaisseau craquait; la ville
+devenait un point dont ils s'&eacute;loignaient de plus en
+plus. Le meilleur de tous les rem&egrave;des contre le mal
+de mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur?
+faites-en auparavant l'&eacute;preuve. Je vous assure que
+rien n'est plus vrai, je l'ai essay&eacute;; et puisse-t-il vous
+faire le m&ecirc;me effet salutaire!</p>
+
+<p>14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa ch&egrave;re
+Espagne s'&eacute;vanouir dans le lointain. On surmonte
+difficilement le chagrin d'un premier d&eacute;part: les
+nations m&ecirc;me qui courent aux armes le ressentent.
+C'est une esp&egrave;ce indicible d'&eacute;motion, une sorte de
+coup qui d&eacute;chire le cœur. En s'&eacute;loignant des gens
+et des lieux les plus insupportables, les yeux se retournent
+encore pour en regarder le clocher.</p>
+
+<p>15. Mais Juan avait eu bien des objets &agrave; quitter.
+Une m&egrave;re, une ma&icirc;tresse et pas de femme; il avait
+donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un
+grand nombre de personnes plus &acirc;g&eacute;es. Et si, dans
+tous les tems, nous soupirons en perdant de vue
+ceux m&ecirc;mes avec lesquels nous sommes en querelle,
+certainement, quand ces personnes nous sont ch&egrave;res,
+nous devons sangloter;&mdash;c'est-&agrave;-dire jusqu'&agrave; ce
+que de plus profonds chagrins viennent s&eacute;cher nos
+larmes.</p>
+
+<p>16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs
+captifs en se rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.
+Je voudrais bien pleurer avec lui, mais
+ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est pas sage
+de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes
+gens ne doivent voyager que pour se divertir; et
+par la suite peut-&ecirc;tre que leurs valets, en attachant
+leur porte-manteau derri&egrave;re la voiture, y glisseront
+ce chant lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Super flumina Babylonis</i>.</p></div>
+
+<p>17. Enfin Juan pleurait, soupirait et m&eacute;ditait; ses
+larmes am&egrave;res tombaient dans l'amer &eacute;l&eacute;ment: <i>doux
+sur le doux</i> (j'aime beaucoup &agrave; citer: vous excuserez
+ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck
+jette des fleurs sur la tombe d'Oph&eacute;lie<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>); tout en
+sanglotant, il songeait &agrave; sa position, et faisait de
+s&eacute;rieux plans de r&eacute;forme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> &laquo;<span class="smcap">La reine</span>.&mdash;Doux sur le doux, adieu! (<i>Jetant des fleurs</i>:) J'esp&eacute;rais
+que tu serais l'&eacute;pouse de mon Hamlet; je pensais orner un jour ta
+couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de
+fleurs.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Hamlet</i>, act. V, sc. I<sup>re</sup>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>18. &laquo;Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems,
+criait-il. Peut-&ecirc;tre ne dois-je plus te revoir,
+et mourrai-je, comme tant d'autres exil&eacute;s,
+du d&eacute;sir de revenir encore sur ton rivage. Adieu,
+bords paisibles du Guadalquivir; adieu, ma m&egrave;re;
+et puisque tout est fini, adieu, ma trop ch&egrave;re Julia!&raquo;
+(Ici il tira encore sa lettre et se mit &agrave; la
+relire.)</p>
+
+<p>19. &laquo;Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,&mdash;mais
+cela est impossible et absurde:&mdash;cet
+Oc&eacute;an azur&eacute; se joindra au ciel, la terre s'ab&icirc;mera
+dans la mer avant que je perde ton souvenir, &ocirc; ma
+belle amie! ou que j'aie une autre id&eacute;e que la
+tienne. La m&eacute;decine n'a pas de rem&egrave;de pour les
+chagrins de l'ame.&raquo;&mdash;(Ici le vaisseau fit un bond,
+et Juan sentit les approches du mal de mer.)</p>
+
+<p>20. &laquo;Les cieux toucheraient plut&ocirc;t la terre.&raquo;&mdash;(Ici
+il se sentit plus malade.) &laquo;&Ocirc; Julia! que me
+font tous les autres maux?&mdash;Au nom du ciel, donnez-moi
+un verre de liqueur.&mdash;Pedro Battista!
+aidez-moi &agrave; redescendre.&mdash;Julia, mes amours!&mdash;Plus
+vite donc, dr&ocirc;le de Pedro.&mdash;&Ocirc; Julia!&mdash;Ce
+maudit vaisseau bondit tellement.&mdash;Ch&egrave;re
+Julia, tu vois que je t'implore encore!&raquo; (Ici le
+vomissement l'emp&ecirc;cha d'articuler.)</p>
+
+<p>21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plut&ocirc;t
+d'estomac, qui, sans le secours du meilleur apothicaire,
+suit, h&eacute;las! &eacute;galement la perte d'une amante,
+la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels nous
+tenons fortement et qui emportent avec eux une partie
+de nos esp&eacute;rances: nul doute que dans ce cas
+Juan ne se f&ucirc;t montr&eacute; plus sentimental, mais la mer
+faisait sur lui l'effet d'un violent &eacute;m&eacute;tique.</p>
+
+<p>22. L'amour est un ma&icirc;tre capricieux. Je l'ai vu
+r&eacute;sister &agrave; des fi&egrave;vres dont il &eacute;tait la premi&egrave;re cause,
+mais reculer devant un rhume, un refroidissement,
+et surtout redouter une esquinancie. Toutes les
+bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas,
+mais les indispositions vulgaires le mettent aux
+abois. Il ne veut pas qu'un &eacute;ternuement suspende
+ses soupirs, ou qu'un &eacute;chauffement rougisse ses
+yeux band&eacute;s.</p>
+
+<p>23. Mais le pire de tout c'est la naus&eacute;e, ou bien
+une douleur dans la r&eacute;gion inf&eacute;rieure des entrailles.
+L'amour, qui aurait le courage h&eacute;ro&iuml;que d'ouvrir une
+veine, tressaillit &agrave; l'application des serviettes chaudes;
+les purgatifs &eacute;branlent son empire, et enfin le mal de
+mer lui donne la mort. Don Juan &eacute;tait donc bien
+&eacute;pris, puisque sa passion r&eacute;sista aux atteintes que lui
+porta son estomac dans son premier voyage sur mer.</p>
+
+<p>24. Le vaisseau, appel&eacute; la tr&egrave;s-sainte <i>Trinidada</i>,
+faisait directement voile pour le port de Livourne,
+o&ugrave; la famille espagnole des <i>Moncade</i> &eacute;tait &eacute;tablie
+long-tems avant la naissance du p&egrave;re de Juan<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Il
+existait des liens de parent&eacute; entre les deux maisons,
+et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui
+lui avait &eacute;t&eacute; adress&eacute;e, le matin de son d&eacute;part, par
+ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Depuis le commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle, quand le fameux capitaine
+Hugues de Moncade avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute; vice-roi de Naples. Voyez
+Brant&ocirc;me, <i>Vie des grands capitaines &eacute;trangers</i>.</p></div>
+
+<p>25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur,
+le licenci&eacute; P&eacute;drillo qui savait plusieurs langues;
+mais, pour le moment, il gisait malade et
+sans voix sur son matelas, ballott&eacute; dans son hamac,
+soupirant apr&egrave;s la terre, et sentant &agrave; chaque bris&eacute;e
+augmenter son mal de t&ecirc;te. Les vagues qui p&eacute;n&eacute;traient
+par les sabords remplissaient en m&ecirc;me tems
+sa couche d'humidit&eacute;, et son ame de frayeur.</p>
+
+<p>26. Ce n'&eacute;tait pas sans quelque raison, car la brise
+s'&eacute;leva vers la nuit, jusqu'&agrave; ce qu'elle se convertit en
+vent frais: c'&eacute;tait peu de chose pour les gens de mer;
+mais plusieurs passagers pouvaient en ressentir quelque
+effroi: les matelots sont d'une autre esp&egrave;ce. Au
+coucher du soleil, ils commenc&egrave;rent &agrave; carguer les
+voiles, car l'aspect du ciel annon&ccedil;ait que le vent serait
+violent et pourrait enlever un m&acirc;t ou quelque
+chose de semblable.</p>
+
+<p>27. &Agrave; une heure, le vent, avec une imp&eacute;tuosit&eacute;
+soudaine, jette le vaisseau juste dans la vague entr'ouverte:
+la mer frappe la poupe, lui fait une crevasse
+diagonale, y brise l'&eacute;tambord et en entame
+toutes les parties. Avant d'&ecirc;tre sorti de cet imminent
+danger, le gouvernail &eacute;tait bris&eacute;. Il &eacute;tait tems
+d'appeler aux pompes, le b&acirc;timent contenait quatre
+pieds d'eau.</p>
+
+<p>28. Une troupe se mit &agrave; l'instant aux pompes, et le
+reste s'empressa de d&eacute;baller une partie de la cargaison;
+cependant ils n'avaient pas encore d&eacute;couvert
+la voie d'eau. &Agrave; la fin elle parut, mais ils n'en
+&eacute;taient pas plus rassur&eacute;s; l'eau s'&eacute;lan&ccedil;ait par une
+ouverture &eacute;norme, malgr&eacute; draps, chemises, vestes,
+et balles de mousselines qu'ils cherchaient &agrave; lui opposer.</p>
+
+<p>29. Mais tous les obstacles eussent &eacute;t&eacute; inutiles, et
+le vaisseau e&ucirc;t coul&eacute; &agrave; fond en d&eacute;pit de tous les efforts
+et exp&eacute;diens, sans le secours des pompes. Je
+suis heureux de faire conna&icirc;tre celles-l&agrave; &agrave; tous ceux
+qui pourraient en avoir besoin, elles tir&egrave;rent cinquante
+tonnes d'eau par heure; ainsi notre &eacute;quipage
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; perdu sans M. Mann, de Londres, qui en
+est l'inventeur.</p>
+
+<p>30. Au d&eacute;clin du jour, le tems parut s'adoucir:
+ils eurent l'espoir de rester ma&icirc;tres de l'ouverture et
+de remettre &agrave; flot leur b&acirc;timent; cependant trois
+pieds d'eau occupaient encore deux pompes &agrave; bras
+et une troisi&egrave;me &agrave; cha&icirc;ne. Le vent redevint frais.
+Comme il se faisait tard, une bouff&eacute;e fit d&eacute;tacher
+quelques armes &agrave; feu, et une bourrasque (je voudrais
+en vain essayer de la d&eacute;crire) jeta d'un seul
+coup le vaisseau sur le flanc.</p>
+
+<p>31. Il resta sans mouvement dans cette position,
+comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; attach&eacute;. L'eau, quittant le fond
+de cale pour venir laver les ponts, offrait une de
+ces sc&egrave;nes que les hommes n'oublient pas de sit&ocirc;t;
+car ils gardent la m&eacute;moire des batailles, des incendies,
+des naufrages, en un mot de tout ce qui excita
+leurs regrets et brisa leur esp&eacute;rance, leur cœur,
+leur t&ecirc;te ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien
+des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance
+les instans o&ugrave; ils &eacute;taient sur le point de se
+noyer.</p>
+
+<p>32. Sur-le-champ les m&acirc;ts furent coup&eacute;s; d'abord
+celui d'artimon, ensuite le grand m&acirc;t: mais vain espoir,
+le vaisseau restait encore aussi immobile qu'une
+souche. Il fallut rompre le m&acirc;t de misaine, et enfin
+(ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous
+serait rest&eacute; une lueur d'esp&eacute;rance) celui de beaupr&eacute;.
+Ainsi d&eacute;barrass&eacute;, le b&acirc;timent se redressa avec violence.</p>
+
+<p>33. On peut facilement supposer que, pendant
+tout cela, certaines personnes n'&eacute;taient pas sans inqui&eacute;tude;
+que les passagers trouvaient fort d&eacute;plac&eacute;
+de sacrifier leur vie en m&ecirc;me tems que leurs rations;
+que m&ecirc;me il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins
+qui, se voyant si pr&egrave;s de leur fin, ne commissent
+quelque d&eacute;sordre, comme de demander du grogue,
+et quelquefois d'aller boire le rum &agrave; la tonne.</p>
+
+<p>34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit
+comme le rum et la vraie religion. Dans cette circonstance,
+les uns pillaient, les autres buvaient des
+liqueurs spiritueuses, et ceux-l&agrave; chantaient des
+psaumes, tandis que les vents aigus r&eacute;pondaient en
+dessus, et que le rugissement rauque des vagues marquait
+la mesure. L'effroi avait interrompu les vomissemens
+des passagers attaqu&eacute;s du mal de mer, et les
+sons des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, des blasph&eacute;mateurs et des d&eacute;vots,
+formaient &eacute;trangement chorus avec les mugissemens
+de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>35. Peut-&ecirc;tre serait-il survenu plus de mal sans
+notre Juan qui, avec une raison sup&eacute;rieure &agrave; son
+&acirc;ge, courut &agrave; la chambre aux liqueurs, et, arm&eacute;
+d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entr&eacute;e. La
+crainte qu'il inspira, comme si la mort e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus
+effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint
+en respect, malgr&eacute; leurs jurons et leurs pleurs, tous
+ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable
+de tomber ivres morts.</p>
+
+<p>36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans
+une heure il n'en sera rien de plus.&mdash;Non,
+r&eacute;pondit Juan; sans doute la mort nous attend
+vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et
+non pas tomber comme des brutes.&raquo; Ainsi il conserva
+son poste dangereux, et nul ne fut assez hardi
+pour braver ses menaces. Le tr&egrave;s-r&eacute;v&eacute;rend P&eacute;drillo
+lui-m&ecirc;me ne put obtenir un seul verre de rum.</p>
+
+<p>37. Le bon vieux citoyen, tout &eacute;perdu, poussait
+de hautes et pieuses lamentations, accusait tous ses
+p&eacute;ch&eacute;s, et faisait un dernier et irr&eacute;vocable vœu de
+r&eacute;forme. Rien (une fois ce danger pass&eacute;) ne le d&eacute;ciderait
+plus &agrave; quitter ses occupations acad&eacute;miques
+et les clo&icirc;tres de la studieuse Salamanque, pour
+suivre, comme Sancho Pan&ccedil;a, les courses de Juan.</p>
+
+<p>38. Mais il survint encore une lueur d'esp&eacute;rance.
+Le jour parut et le vent s'adoucit; les m&acirc;ts &eacute;taient
+enlev&eacute;s, la voie d'eau augmentait; alentour d'eux
+des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant
+le vaisseau voguait depuis qu'il s'&eacute;tait relev&eacute;. Ils
+dispos&egrave;rent encore les pompes, et bien qu'auparavant
+ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles,
+un faible rayon de soleil les remit &agrave; l'ouvrage;
+les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient
+une voile.</p>
+
+<p>39. Cette voile fut plac&eacute;e sous la quille du vaisseau,
+et fut d'un effet salutaire pendant un instant.
+Mais que pouvait-on esp&eacute;rer avec une voie d'eau,
+et pas une baguette de m&acirc;t, pas une bribe de toile?
+Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment;
+il n'est jamais trop tard pour se noyer: et
+quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre la mort
+qu'une fois, elle est loin d'&ecirc;tre s&eacute;duisante dans le
+golfe de Lyon.</p>
+
+<p>40. C'&eacute;tait l&agrave; en effet que le vent et les vagues
+les avaient pouss&eacute;s; c'&eacute;tait de l&agrave; que l'un et l'autre
+les emportaient sans que personne songe&acirc;t &agrave; mod&eacute;rer
+leur impulsion: il &eacute;tait fort inutile de tenter de conduire
+le b&acirc;timent. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un
+jour assez tranquille pour replacer ou seulement
+commencer un m&acirc;t de ressource et un gouvernail,
+ou pour oser m&ecirc;me assurer que dans une heure ils
+verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur,
+nageait encore&mdash;non pas, il est vrai, aussi bien
+qu'un canard.</p>
+
+<p>41. Le vent peut-&ecirc;tre &eacute;tait moins violent, mais le
+vaisseau &eacute;tait si d&eacute;labr&eacute; qu'on pouvait &agrave; peine esp&eacute;rer
+d'avancer un pas de plus. Pour surcro&icirc;t de
+d&eacute;tresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets
+solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils
+le t&eacute;lescope.&mdash;Nul vaisseau, nul rivage,
+partout la mer furieuse et la nuit tombante.</p>
+
+<p>42. Une seconde temp&ecirc;te les mena&ccedil;ait.&mdash;Un second
+vent frais souffla, et l'eau entra par les deux
+extr&eacute;mit&eacute;s du fond de cale. Mais bien que tout l'&eacute;quipage
+p&ucirc;t voir ce qui se passait, le plus grand
+nombre montra de la patience et quelques-uns de
+l'intr&eacute;pidit&eacute; jusqu'au moment o&ugrave; toutes pompes furent
+crev&eacute;es ou rompues. C'&eacute;tait l'annonce d'un abandon
+complet &agrave; la merci des vagues; merci comparable
+&agrave; celle des hommes au sein des guerres
+civiles.</p>
+
+<p>43. Le charpentier, les yeux &eacute;raill&eacute;s, remplis de
+larmes, se pr&eacute;senta alors et dit au capitaine qu'il
+ne pouvait rien de plus. C'&eacute;tait un homme d'&acirc;ge qui
+avait long-tems voyag&eacute; dans des mers orageuses,
+et s'il pleurait enfin, ce n'&eacute;tait pas la peur qui
+mouillait ses paupi&egrave;res comme celles d'une femme;
+mais c'est qu'il avait, le pauvre diable, une femme
+et des enfans, deux choses d&eacute;sesp&eacute;rantes pour les
+moribonds.</p>
+
+<p>44. Cependant le d&eacute;sordre le plus complet r&eacute;gnait
+dans le vaisseau. Toute distinction entre les
+particuliers disparut: plusieurs recommenc&egrave;rent leurs
+pri&egrave;res, et promirent des chandelles &agrave; leurs saints.&mdash;Mais
+nul ne surv&eacute;cut pour accomplir son vœu.
+Ceux-ci regardaient le ciel; d'autres redressaient les
+chaloupes; il y en eut un qui se jeta aux pieds de
+P&eacute;drillo pour lui demander l'absolution, et celui-ci
+dans son trouble lui accorda la damnation.</p>
+
+<p>45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs,
+d'autres mettaient leurs plus beaux habits
+comme pour aller &agrave; la foire. L'un maudissait le jour
+qui l'avait vu na&icirc;tre, grin&ccedil;ait les dents, hurlait,
+ou s'arrachait les cheveux. Ceux-l&agrave; essayaient encore
+de retenir les chaloupes, bien convaincus qu'une
+barque &eacute;troitement attach&eacute;e se maintiendrait sur une
+mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur
+elle.</p>
+
+<p>46. Mais ce qu'il y avait de pis, apr&egrave;s plusieurs
+jours de transes mortelles, c'est qu'il leur &eacute;tait difficile
+de conserver assez de victuailles pour les soutenir
+maintenant dans leur d&eacute;tresse. Les hommes, m&ecirc;me
+&agrave; leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le
+mauvais tems endommageait leurs provisions, ils
+n'avaient que deux caisses de biscuits et une barrique
+de beurre susceptibles d'&ecirc;tre transport&eacute;es dans le
+<i>cutter</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Esp&egrave;ce de canot.</p></div>
+
+<p>47. Ils parvinrent &agrave; transporter dans la grande
+chaloupe quelques livres de pain g&acirc;t&eacute; par l'humidit&eacute;;
+un tonneau d'eau d'environ vingt gallons<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> et six flasques
+de vin<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Ils remont&egrave;rent une partie de leur
+bœuf qu'ils r&eacute;unirent &agrave; un morceau de jambon, mais
+le tout n'e&ucirc;t pas fait une bouch&eacute;e pour chacun d'eux.&mdash;Ajoutez
+un tonneau qui renfermait encore huit
+gallons de rum.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Le gallon contient pr&egrave;s d'un litre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Muid florentin, <i>fiasco</i>.</p></div>
+
+<p>48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse,
+avaient &eacute;t&eacute; coul&eacute;s dans le commencement du vent.
+La grande chaloupe n'en valait gu&egrave;re mieux, ayant
+pour voiles deux couvertures, et pour m&acirc;t un aviron
+que par bonheur un petit mousse avait jet&eacute; sur
+l'avant du vaisseau. Deux barques seules n'auraient
+pu sauver la moiti&eacute; de l'&eacute;quipage, comment auraient-elles
+contenu assez de provisions?</p>
+
+<p>49. On &eacute;tait au cr&eacute;puscule; le jour sans soleil
+s'abaissait sur le gouffre des eaux. Semblable &agrave; un
+voile qui, s'il &eacute;tait d&eacute;tach&eacute;, ne d&eacute;couvrirait que le
+front d'un ennemi implacable, la nuit s'&eacute;tendait autour
+d'eux et brunissait hideusement leurs p&acirc;les traits,
+et leurs yeux attach&eacute;s sans espoir sur l'immensit&eacute;
+profonde. Depuis douze jours la terreur &eacute;tait &agrave; leur
+c&ocirc;t&eacute;, maintenant c'est la mort.</p>
+
+<p>50. Quelques-uns avaient essay&eacute; de faire un radeau,
+sans en esp&eacute;rer beaucoup sur une mer aussi
+agit&eacute;e. C'&eacute;tait une tentative dont on n'aurait pas manqu&eacute;
+de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres
+&eacute;clats que ceux de gens qui s'&eacute;tourdissent et ont une
+esp&egrave;ce de ga&icirc;t&eacute; horrible et sauvage, moiti&eacute; &eacute;pileptique,
+moiti&eacute; hyst&eacute;rique.&mdash;Il fallait un miracle
+pour les sauver.</p>
+
+<p>51. &Agrave; huit heures et demie, poutres, planches,
+poulaillers, tout, dans l'attente d'un accident, avait
+&eacute;t&eacute; distribu&eacute; aux courageux matelots, pour les soutenir
+sur les vagues, et leur donner les moyens de
+lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait
+nulle autre lumi&egrave;re que celle de quelques &eacute;toiles
+dans le ciel, quand ils d&eacute;tach&egrave;rent les barques surcharg&eacute;es
+de monde. Le vaisseau se courba, fit un
+saut, et retombant la t&ecirc;te la premi&egrave;re&mdash;s'engouffra.</p>
+
+<p>52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le
+terrible cri d'adieu; alors les timides hurl&egrave;rent et
+les braves conserv&egrave;rent leur maintien tranquille. Plusieurs,
+en poussant d'affreux g&eacute;missemens, s'&eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; pr&eacute;cipit&eacute;s dans les flots, avides de devancer
+l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche
+infernale, la mer restait entr'ouverte sur sa proie,
+et le vaisseau, en attirant encore apr&egrave;s lui les vagues
+tournoyantes, ressemblait au lutteur acharn&eacute;
+qui essaye d'&eacute;trangler son ennemi avant d'expirer
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>53. D'abord, un cri universel s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;, plus
+bruyant que le bruyant Oc&eacute;an, et semblable au fracas
+de la foudre r&eacute;p&eacute;t&eacute; par les &eacute;chos. Tout ensuite
+rentra dans le silence, except&eacute; le vent cruel et la
+mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu
+d'un tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait
+encore; c'&eacute;tait le dernier cri d'un fort nageur
+&agrave; l'agonie.</p>
+
+<p>54. Les barques, comme nous l'avons dit, &eacute;taient
+all&eacute;es en avant, transportant plusieurs personnes de
+l'&eacute;quipage. Mais leurs esp&eacute;rances n'&eacute;taient gu&egrave;re
+plus hautes qu'auparavant: le vent &eacute;tait trop violent
+pour leur laisser l'espoir de gagner quelque
+rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'&eacute;taient
+encore beaucoup trop. En se s&eacute;parant du vaisseau
+on en comptait neuf dans le cutter et trente
+dans la chaloupe.</p>
+
+<p>55. Tout le reste avait p&eacute;ri: environ deux cents
+ames avaient quitt&eacute; leur corps; mais h&eacute;las! voici
+bien le pire. Quand l'Oc&eacute;an roule sur la d&eacute;pouille
+des catholiques, il leur faut attendre des semaines
+avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales;
+car, tant qu'on ignorera le nom pr&eacute;cis
+du tr&eacute;pass&eacute;, on n'ira pas hasarder de l'argent &agrave; son
+intention: il en co&ucirc;te trois francs pour faire dire une
+messe.</p>
+
+<p>56. Juan &eacute;tait entr&eacute; dans la grande chaloupe, et
+&eacute;tait m&ecirc;me parvenu &agrave; placer P&eacute;drillo. On e&ucirc;t alors
+dit qu'ils avaient chang&eacute; de condition: Juan avait
+cet ext&eacute;rieur imposant que donne le courage, tandis
+que les yeux du pauvre P&eacute;drillo s'apitoyaient sur le
+sort de celui auquel ils appartenaient. Battista (ou
+plus bri&egrave;vement Tita) &eacute;tait mort en buvant un peu
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse
+lui fut &eacute;galement funeste. Car Pedro &eacute;tait si
+bien hors de lui, qu'en croyant toucher le cutter, il
+mit le pied dans la mer, et resta de cette mani&egrave;re enseveli
+dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il
+e&ucirc;t gliss&eacute; pr&egrave;s d'eux, les autres n'essay&egrave;rent pas de
+le remonter; la mer grossissait de minute en minute:
+et quant &agrave; la chaloupe, chacun songeait avant
+tout &agrave; s'y m&eacute;nager une place.</p>
+
+<p>58. Juan avait encore un petit vieux &eacute;pagneul qui
+venait de son p&egrave;re Don Jos&eacute;, et qu'il affectionnait
+comme vous pouvez croire; car on aime &agrave; s'arr&ecirc;ter
+sur de tels souvenirs.&mdash;Il jappait douloureusement
+sur le pont, sans doute parce qu'il pr&eacute;voyait (les
+chiens ont un si bon nez) que le vaisseau allait couler
+&agrave; fond. Juan le prit, le jeta dans la barque et y
+sauta lui-m&ecirc;me apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>59. Il pla&ccedil;a son argent comme il put sur sa personne
+et sur celle de P&eacute;drillo, qui r&eacute;ellement ne s'y
+opposa pas, et ne pensait gu&egrave;re &agrave; parler ou &agrave; agir,
+tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur.
+Il croyait trouver un rem&egrave;de &agrave; tout, et en r&eacute;embarquant
+son pr&eacute;cepteur et son &eacute;pagneul, il n'avait pas
+perdu l'esp&eacute;rance de leur sauver la vie.</p>
+
+<p>60. La nuit fut orageuse, et le vent &eacute;tait si violent
+encore, que le b&acirc;timent fut mis &agrave; l'abri entre les vagues.
+Pendant tout le tems que dura la brise ils n'os&egrave;rent
+pas quitter ce sillon, bien que la chaloupe
+f&ucirc;t trop charg&eacute;e pour monter au sommet &eacute;lev&eacute; des
+flots. Chaque vague s'&eacute;levait en boucle derri&egrave;re eux,
+les inondait et les obligeait &agrave; balayer sans interruption<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.
+Le pauvre petit cutter ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre submerg&eacute;.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> So that themselves as well as hopes were damp'd. <i>De sorte qu'eux-m&ecirc;mes
+&eacute;taient submerg&eacute;s comme leurs esp&eacute;rances</i>. Il y a ici un jeu de
+mot que nous n'avons pas essay&eacute; de traduire; il consiste dans le mot
+<i>damp'd</i>, qui se prend &eacute;galement pour <i>mouill&eacute;</i> et pour <i>d&eacute;courag&eacute;</i>.</p></div>
+
+<p>61. Neuf ames partirent en m&ecirc;me tems que lui:
+la grande chaloupe &eacute;tait encore &agrave; fleur d'eau, avec
+un aviron pour m&acirc;t et deux couvertures cousues ensemble,
+rempla&ccedil;ant la voile fort mal &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, tandis
+que chaque vague mena&ccedil;ait de les engloutir, et
+que le p&eacute;ril pr&eacute;sent &eacute;tait plus grand que jamais. Cependant
+ils r&eacute;pandirent des larmes sur le sort de
+leurs compagnons noy&eacute;s dans le cutter, et bien aussi
+sur celui des caisses de beurre et de biscuit.</p>
+
+<p>62. Le soleil se leva rouge et enflamm&eacute;, pr&eacute;sage
+certain de la continuation du vent. Suivre le cours
+des flots jusqu'&agrave; ce qu'il se montr&acirc;t plus beau, c'&eacute;tait
+pour le moment tout ce qu'ils avaient &agrave; faire. On
+servit toutefois quelques petites cuiller&eacute;es de rum et
+de vin &agrave; chacun d'eux; car ils commen&ccedil;aient &agrave; perdre
+leurs forces. L'eau avait perc&eacute; les sacs de pain
+moisi, et la plupart d'entre eux n'avaient conserv&eacute;
+de leurs culottes que quelques lambeaux.</p>
+
+<p>63. Ils &eacute;taient trente, contenus dans un espace
+qui leur permettait &agrave; peine de faire un pas ou le
+moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation
+comme ils purent, moiti&eacute; d'entre eux se levant quoique
+engourdis par l'humidit&eacute;, les autres s'asseyant
+&agrave; leur place, et se relevant d'un moment &agrave; l'autre.
+C'est ainsi qu'ils parvenaient &agrave; se tenir tous dans la
+barque; tremblans comme dans le frisson d'une fi&egrave;vre
+tierce, et sans autres v&ecirc;temens que la grande
+enveloppe des cieux.</p>
+
+<p>64. Il est certain que le d&eacute;sir de la vie peut la
+prolonger. Les m&eacute;decins en ont l'exp&eacute;rience, quand
+ils voient les patiens que ne tourmentent ni leurs
+femmes ni leurs amis, r&eacute;sister &agrave; des maladies mortelles.
+C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur
+imagination ne r&eacute;fl&eacute;chit pas le couteau ni les ciseaux
+d'Atropos. Il n'y a que le d&eacute;sespoir de la gu&eacute;rison
+qui mette obstacle &agrave; la vieillesse, et qui donne aux
+mis&egrave;res de l'homme une rapidit&eacute; alarmante<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> M. P. n'a pas rendu l'&eacute;pith&egrave;te sublime <i>alarming</i>; il l'a regard&eacute;e
+comme oisive. En r&eacute;compense il a invent&eacute;, dans cette strophe, <i>la faux
+du tr&eacute;pas, les amis qui viennent assommer de leur douleur le malade</i>;
+lesquels <i>aiment mieux se flatter</i>, etc.</p></div>
+
+<p>65. Ceux qui poss&egrave;dent des rentes viag&egrave;res vivent,
+dit-on, plus long-tems que les autres.&mdash;Dieu sait
+pourquoi, sinon pour tourmenter leurs d&eacute;biteurs.&mdash;Cela
+est m&ecirc;me si vrai qu'il en est quelques-uns,
+j'en suis persuad&eacute;, qui ne meurent jamais. De tous
+les cr&eacute;anciers, le plus redoutable est un juif, et ces
+gens-l&agrave; ne vous pr&ecirc;tent que sous de telles conditions.
+Ils m'ont avanc&eacute;, dans ma jeunesse, une somme que
+je trouve fort insupportable de rembourser encore.</p>
+
+<p>66. Il en est de m&ecirc;me des hommes qui naviguent
+dans une barque &agrave; d&eacute;couvert; ils vivent par amour
+de la vie, supportant plus de maux qu'on ne pourrait
+le croire ou le penser, et r&eacute;sistant comme un
+rocher &agrave; tous les efforts de la temp&ecirc;te. La t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+a toujours &eacute;t&eacute; le partage du marin, depuis que l'arche
+de No&eacute; s'est imagin&eacute; de voguer &ccedil;&agrave; et l&agrave;.&mdash;Elle devait
+contenir un &eacute;quipage et un assortiment curieux<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>,
+ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des
+Grecs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Voici la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le
+lire dans une traduction d'Orose, du quinzi&egrave;me si&egrave;cle.
+</p><p>
+&laquo;En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle
+d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier
+couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour
+mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre servira
+de chambre secrette pour faire ses n&eacute;cessit&eacute;s. Des troys antres, qui seront
+ung peu plus hault, la celle du parmi sera o&ugrave; les hommes et les
+femmes feront leur r&eacute;sidence; en l'autre seront les bestes domestiques
+et priv&eacute;es, et en la tierce les bestes cruelles, indomables et sauvages.&raquo;</p></div>
+
+<p>67. Mais l'homme est une cr&eacute;ature carnivore; il
+lui faut de la nourriture, au moins une fois le jour.
+Il ne vit pas en su&ccedil;ant comme les b&eacute;casses; et comme
+les tigres et les requins, il a besoin de proie. Quoiqu'il
+puisse bien, tout en murmurant, se nourrir
+de v&eacute;g&eacute;taux dont sa construction anatomique lui permet
+l'usage, il trouvera toujours le bœuf, le veau et
+le mouton d'une digestion moins laborieuse.</p>
+
+<p>68. Ainsi pensait notre troupe d&eacute;sol&eacute;e. Le troisi&egrave;me
+jour, il survint un calme qui d'abord ranima
+leurs forces, et s'&eacute;tendit comme un baume sur leur
+fatigue; ils s'endormirent, balanc&eacute;s comme les tortues
+sur l'azur de l'Oc&eacute;an; mais quand ils se r&eacute;veill&egrave;rent,
+ils &eacute;prouv&egrave;rent une d&eacute;faillance de cœur, et
+tomb&egrave;rent sur leurs provisions avec voracit&eacute;, au
+lieu de mettre tous leurs soins &agrave; les conserver.</p>
+
+<p>69. On en pr&eacute;voit ais&eacute;ment la cons&eacute;quence.&mdash;Ils
+mang&egrave;rent tout ce qu'ils avaient; ils burent leur
+vin en d&eacute;pit de toutes les remontrances, puis le lendemain
+de quoi se nourriront-ils, les insens&eacute;s! Ils
+comptaient que le vent se l&egrave;verait et les conduirait &agrave;
+bord. Belles esp&eacute;rances sans doute; mais comme ils
+n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore, ils
+eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.</p>
+
+<p>70. Le quatri&egrave;me jour vint, mais non pas un
+souffle d'air. L'Oc&eacute;an dormait encore comme un enfant
+non sevr&eacute;. Le cinqui&egrave;me jour trouva encore leur
+barque sur les flots; la mer, le ciel, tout &eacute;tait bleu,
+clair et serein.&mdash;Que faire avec une seule rame
+(je voudrais au moins qu'ils en eussent deux)? La
+rage de la faim se fit sentir: et en d&eacute;pit de ses pri&egrave;res,
+Juan vit son chien tu&eacute; et partag&eacute; pour satisfaire au
+pr&eacute;sent app&eacute;tit.</p>
+
+<p>71. Le sixi&egrave;me jour, ils en mang&egrave;rent la peau; et
+Juan qui avait d'abord refus&eacute; sa part, parce que la
+b&ecirc;te morte venait de son p&egrave;re, Juan, ayant maintenant
+les dents d'un vautour, re&ccedil;ut comme une
+grande faveur, et non sans quelque remords, l'une
+des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna
+la moiti&eacute; &agrave; P&eacute;drillo, que celui-ci d&eacute;vora, en soupirant
+apr&egrave;s le reste.</p>
+
+<p>71. Le septi&egrave;me jour, pas de vent encore.&mdash;Le
+soleil ardent les su&ccedil;ait et les r&ocirc;tissait. Immobiles sur
+la mer, on les e&ucirc;t pris pour des carcasses inanim&eacute;es;
+ils n'esp&eacute;raient que dans la brise, et la brise
+ne venait pas.&mdash;Ils se regardaient l'un l'autre d'un
+air sauvage.&mdash;Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin,
+plus de nourriture.&mdash;Dans leurs regards avides
+(bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez d&eacute;j&agrave; les
+d&eacute;sirs de cannibale qu'ils &eacute;prouvent.</p>
+
+<p>73. &Agrave; la fin, l'un deux parla bas &agrave; son voisin,
+celui-ci parla bas &agrave; un autre, et le mot fit ainsi le
+tour de la barque. Bient&ocirc;t il se convertit en un sourd
+murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de
+d&eacute;sespoir: chacun, dans la pens&eacute;e de son compagnon,
+d&eacute;couvrit celle qu'il avait r&eacute;prim&eacute;e jusqu'alors:
+ils parl&egrave;rent de sort pour viande et sang, et
+de qui mourrait pour repa&icirc;tre les autres.</p>
+
+<p>74. Mais avant d'en venir l&agrave;, ils se partag&egrave;rent
+pour ce jour quelques bonnets de peau, et ce qui
+leur restait de souliers; alors ils regard&egrave;rent autour
+d'eux, au d&eacute;sespoir, mais nul ne s'offrait en sacrifice.
+&Agrave; la fin on roula, et on disposa des billets
+que ma muse ne peut voir sans fr&eacute;mir; car faute de
+papier et n'ayant rien de mieux, ils avaient arrach&eacute;
+&agrave; Juan la lettre de Julia.</p>
+
+<p>75. Les lots furent faits, inscrits, m&ecirc;l&eacute;s et distribu&eacute;s
+dans un horrible silence. Pendant qu'on les
+tirait, la faim qui, semblable au vautour de Prom&eacute;th&eacute;e,
+avait demand&eacute; cette abomination, se taisait
+elle-m&ecirc;me. Nul n'y avait song&eacute; le premier, la nature
+seule les y avait entra&icirc;n&eacute;s, et il n'en &eacute;tait pas
+un qui f&ucirc;t sourd &agrave; sa voix.&mdash;Le sort tomba sur le
+malheureux pr&eacute;cepteur de Juan.</p>
+
+<p>76. Il demanda seulement qu'on le saign&acirc;t pour
+le mettre &agrave; mort. Le chirurgien avait ses instrumens,
+il piqua P&eacute;drillo, et sa respiration s'an&eacute;antit si suavement
+que vous auriez eu de la peine &agrave; d&eacute;terminer
+quand il cessa de vivre. Il mourut en fid&egrave;le catholique,
+et comme la plupart des hommes, dans la religion
+qui l'avait vu na&icirc;tre. D'abord il colla ses l&egrave;vres
+sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.</p>
+
+<p>77. &Agrave; d&eacute;faut d'autre profit, le chirurgien eut,
+pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais
+comme il &eacute;prouvait alors une soif violente, il aima
+mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait.
+Une partie du corps fut divis&eacute;e, et une autre,
+telle que la cervelle et les entrailles, ayant &eacute;t&eacute; jet&eacute;e
+&agrave; la mer, r&eacute;gala deux <i>goulus</i> qui escortaient la barque.
+Le reste du pauvre P&eacute;drillo fut mang&eacute; par les
+gens de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>78. Tous en mang&egrave;rent, &agrave; l'exception de trois ou
+quatre qui n'&eacute;taient pas si avides de chair humaine.
+Il faut y ajouter Juan, qui, ayant auparavant refus&eacute;
+sa part d'&eacute;pagneul, ne ressentait pas &agrave; la vue de P&eacute;drillo
+un app&eacute;tit beaucoup plus vif. On ne devait
+pas s'attendre que dans la derni&egrave;re d&eacute;tresse il p&ucirc;t
+jamais se joindre &agrave; eux pour d&icirc;ner de son ancien
+ma&icirc;tre et pasteur.</p>
+
+<p>79. Il ne l'e&ucirc;t d'ailleurs pas fait impun&eacute;ment; car
+les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux qui
+l'avaient fait avec le plus de voracit&eacute; tomb&egrave;rent dans
+un d&eacute;lire de rage.&mdash;Dieu! comme ils blasph&eacute;m&egrave;rent;
+ils se roul&egrave;rent couverts d'&eacute;cume et en proie
+aux plus &eacute;tranges convulsions; ils aval&egrave;rent l'eau
+marine comme celle d'une fontaine limpide; ils pleur&egrave;rent,
+grinc&egrave;rent les dents, hurl&egrave;rent, jur&egrave;rent,
+mugirent; enfin, avec un rire d'hy&egrave;ne ils expir&egrave;rent
+en d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction;
+et, quant &agrave; ceux qui rest&egrave;rent, Dieu sait s'ils
+&eacute;taient gras! Quelques-uns, plus heureux que les
+autres, avaient perdu la m&eacute;moire; les autres pensaient
+&agrave; une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient
+pas &eacute;t&eacute; assez &eacute;prouv&eacute;s par la mort affreuse de
+ceux qui avaient assouvi leur faim de la m&ecirc;me mani&egrave;re.</p>
+
+<p>81. Bient&ocirc;t ils song&egrave;rent au contre-ma&icirc;tre comme
+le plus gras d'entre eux: mais ind&eacute;pendamment de
+ce qu'il avait peu d'entra&icirc;nement &agrave; cette destin&eacute;e,
+il fit valoir quelques autres indispositions. La premi&egrave;re
+c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui
+donna gain de cause, fut un l&eacute;ger pr&eacute;sent que, par
+voie de souscription g&eacute;n&eacute;rale, lui avaient fait les
+dames de Cadix.</p>
+
+<p>82. Il restait encore quelque chose du pauvre P&eacute;drillo,
+on en usa avec discr&eacute;tion.&mdash;Quelques-uns
+s'en effrayaient, d'autres imposaient silence &agrave; leur app&eacute;tit,
+ou n'en prenaient qu'une bouch&eacute;e de tems en
+tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir,
+et se mit &agrave; m&acirc;cher un morceau de bambou
+ou un peu de plomb. Enfin ils attrap&egrave;rent deux <i>boobis</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>
+et un <i>noddi</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, qui les d&eacute;cida &agrave; abandonner le
+corps mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le nom que M. A. P. a traduit par celui de <i>butor</i> est plut&ocirc;t une esp&egrave;ce
+d'<i>oiseau de temp&ecirc;te</i>, ou de <i>p&eacute;trel</i>. Le butor se tient ordinairement
+pr&egrave;s des &eacute;tangs, et jamais sur les mers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le noddi est un animal assez semblable &agrave; l'hirondelle de mer. &laquo;Nous
+avons, dit Buffon, adopt&eacute; le nom de noddi (sot), qui se lit fr&eacute;quemment
+dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il exprime l'&eacute;tourderie
+ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur
+les m&acirc;ts et sur les vergues des navires, et m&ecirc;me sur la main que les
+matelots lui tendent.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Hist. naturelle</i> du Noddi.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>83. Au reste, si le sort de P&eacute;drillo vous semble
+r&eacute;voltant, souvenez-vous d'Ugolin qui se d&eacute;cide &agrave;
+manger le cr&acirc;ne de son grand ennemi, apr&egrave;s avoir
+poliment termin&eacute; son r&eacute;cit<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Si dans l'enfer on d&eacute;vore
+ses ennemis, on peut certainement, sans &ecirc;tre
+beaucoup plus horrible que Dante, se nourrir en
+pleine mer de ses amis, quand le l&eacute;ger agr&eacute;ment
+d'un naufrage se fait trop attendre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Riprese 'l teschio misero co' denti</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Che furo all' osso come d' un can forti</i>.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">Dante</span>, <i>Inferno</i>, canto XXXIII.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Lord Byron &eacute;tait trop p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la lecture de Dante, son mod&egrave;le,
+pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie ici:
+<i>politely</i> (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, plut&ocirc;t qu'il
+n'exprime &agrave; la fin de son r&eacute;cit, le repas qu'il a fait de ses enfans.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno</i>.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>84. Dans la m&ecirc;me nuit, il tomba une ond&eacute;e de
+pluie que leurs bouches attendaient comme la surface
+de la terre, quand la poussi&egrave;re de l'&eacute;t&eacute; en a dess&eacute;ch&eacute;
+les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une
+bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il
+faut avoir &eacute;t&eacute; en Espagne ou en Turquie, s'&ecirc;tre
+trouv&eacute; dans une chaloupe remplie d'affam&eacute;s, ou bien
+avoir dans le d&eacute;sert entendu la sonnette des chameaux
+pour d&eacute;sirer sinc&egrave;rement de rejoindre la v&eacute;rit&eacute;&mdash;dans
+un puits.</p>
+
+<p>85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en
+&eacute;taient pas plus d&eacute;salt&eacute;r&eacute;s, jusqu'au moment o&ugrave; ils
+trouv&egrave;rent un lambeau de toile dont ils se servirent
+comme d'un r&eacute;servoir spongieux, et qu'ils tordirent
+quand ils le crurent suffisamment humect&eacute;. Un fossoyeur
+alt&eacute;r&eacute; aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; leur courte boisson un
+pot rempli de <i>porter</i>, mais pour eux, ils ne croyaient
+pas avoir jamais auparavant senti la volupt&eacute; de
+boire.</p>
+
+<p>86. Leurs l&egrave;vres avides et rougies de crevasses
+s'attachaient au linge qu'ils su&ccedil;aient comme s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; inond&eacute; de nectar. Leurs gosiers &eacute;taient des fours,
+et leurs langues enfl&eacute;es &eacute;taient noires comme celle
+du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant
+la faveur d'une goutte de ros&eacute;e, comparable
+alors pour lui &agrave; toutes les joies du ciel<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.&mdash;Si cela
+est vrai, quelques chr&eacute;tiens peuvent trouver des
+consolations dans leur foi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> &laquo;Le riche, en criant, disait: &laquo;P&egrave;re Abraham, envoie Lazare pour
+qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il en rafra&icirc;chisse
+ma langue, car je suis crucifi&eacute; dans cette flamme.&raquo; Et Abraham lui
+dit: &laquo;Mon fils, souviens-toi que tu as re&ccedil;u les biens pendant ta vie,
+et de m&ecirc;me Lazare les maux. Maintenant celui-ci est consol&eacute;, et toi tu
+es tourment&eacute;.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(Luc, ch. XVI.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>87. Dans cette d&eacute;plorable troupe il y avait deux
+p&egrave;res et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait
+le plus robuste et le mieux portant; il mourut
+des premiers. &Agrave; l'instant de sa mort, son plus
+proche voisin en avertit le p&egrave;re, qui dit en jetant
+les yeux sur lui: &laquo;Je n'y puis rien, la volont&eacute; de
+Dieu soit faite.&raquo; Et sans une larme ou soupir, il vit
+jeter son corps &agrave; la mer.</p>
+
+<p>88. Le second p&egrave;re avait un fils plus faible, aux
+joues d&eacute;color&eacute;es, au maintien d&eacute;licat. Ce jeune
+homme r&eacute;sista long-tems, et se roidit contre sa destin&eacute;e,
+avec une patiente tranquillit&eacute; d'esprit. Il parlait
+peu, et de tems en tems il souriait, pour all&eacute;ger
+le poids des mortelles pens&eacute;es, qui oppressaient
+d'autant plus le cœur de son p&egrave;re, qu'il voyait son
+fils les supporter comme lui.</p>
+
+<p>89. Pench&eacute; sur son corps, le p&egrave;re ne levait pas
+les yeux de dessus son visage; il essuyait l'&eacute;cume qui
+couvrait ses l&egrave;vres, et n'avait d'attention que pour
+lui. Quand la pluie tant d&eacute;sir&eacute;e vint enfin &agrave; tomber,
+et que les yeux de l'enfant d&eacute;j&agrave; demi-voil&eacute;s d'une
+membrane &eacute;paisse vinrent &agrave; briller et &agrave; remuer pour
+un instant, il exprima quelques gouttes de pluie
+dans sa bouche expirante.&mdash;Ce fut en vain.</p>
+
+<p>90. L'enfant mourut.&mdash;Le p&egrave;re demeura long-tems
+attach&eacute; sur son corps: mais enfin, quand la
+mort se montra &agrave; d&eacute;couvert, et que le poids insensible
+press&eacute; contre son cœur ne lui donna plus de
+mouvement ni d'esp&eacute;rance, il ne le perdit pas des
+yeux, jusqu'au moment o&ugrave; une vague impitoyable &eacute;loigna
+le corps du lieu d'o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; jet&eacute;. Alors il tomba
+lui-m&ecirc;me roide et glac&eacute;, ne donnant plus d'autre
+signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.</p>
+
+<p>91. Maintenant un arc-en-ciel per&ccedil;ant les nuages
+diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa
+base lumineuse sur la mobilit&eacute; des flots. Tout dans
+le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa clart&eacute;,
+avec le reste de l'&eacute;tendue; mais sa vaste lumi&egrave;re s'&eacute;largit
+bient&ocirc;t, et devint ondoyante comme une banni&egrave;re
+d&eacute;ploy&eacute;e, puis elle prit la forme d'un arc
+tendu, et finit par dispara&icirc;tre aux yeux de nos pauvres
+naufrag&eacute;s.</p>
+
+<p>92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils a&eacute;rien
+de l'onde et du soleil, v&eacute;ritable cam&eacute;l&eacute;on c&eacute;leste,
+na&icirc;t dans la pourpre, est berc&eacute; dans le vermillon,
+baptis&eacute; dans l'or liquide et emmaillot&eacute; dans une
+enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur
+les pavillons turcs, et r&eacute;unit toutes les couleurs en
+une seule, pr&eacute;cis&eacute;ment comme un œil noirci dans
+une lutte (car on est oblig&eacute; quelquefois de boxer
+sans masque).</p>
+
+<p>93. Nos marins naufrag&eacute;s le prirent pour un bon
+pr&eacute;sage.&mdash;Autant vaut le croire ainsi, maintenant
+comme alors; cette vieille habitude des Grecs et des
+Romains peut &ecirc;tre d'un grand service quand les
+gens sont d&eacute;courag&eacute;s. Et certes nul n'avait plus qu'eux
+besoin d'un antidote contre le d&eacute;sespoir. Cet arc-en-ciel
+parut donc &agrave; leurs yeux comme l'esp&eacute;rance,&mdash;et,
+pour tout dire, un c&eacute;leste kal&eacute;idoscope<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire: beau point de vue.</p></div>
+
+<p>94. Au m&ecirc;me instant un bel oiseau blanc, &agrave; la patte
+large et assez semblable &agrave; la colombe pour la forme
+et le plumage, s'offrit &agrave; leurs yeux (sans doute il
+s'&eacute;tait &eacute;gar&eacute; dans sa course); il essaya de se percher
+sur la chaloupe, bien qu'il e&ucirc;t vu et entendu ceux qui
+&eacute;taient dedans. Dans cette intention il alla, vint et
+voltigea autour d'eux jusqu'&agrave; la nuit tombante.&mdash;Cela
+leur parut d'un plus heureux pr&eacute;sage encore.</p>
+
+<p>95. Mais ici je suis forc&eacute; de remarquer que bien
+en prit &agrave; cet oiseau de promesse de ne pas se percher,
+car la pointe de notre chaloupe d&eacute;labr&eacute;e n'&eacute;tait
+pas aussi s&ucirc;re pour lui que celle d'une &eacute;glise: quand
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la colombe de l'arche de No&eacute;, revenant de
+son heureux voyage, ils l'auraient volontiers d&eacute;vor&eacute;e,
+elle et sa branche d'olivier.</p>
+
+<p>96. Avec le cr&eacute;puscule reparut le vent, mais sans
+violence. Les &eacute;toiles brillaient, et la barque faisait du
+chemin. Mais ils &eacute;taient tellement an&eacute;antis qu'ils ne
+savaient en quel &eacute;tat, ni comment ils vivaient encore.
+Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. &laquo;Non,
+disaient les autres.&raquo; Les bancs de vapeurs les mettaient
+dans un doute continuel.&mdash;Les uns juraient
+avoir entendu des brisans, d'autres une d&eacute;tonnation,
+et tous enfin tomb&egrave;rent dans cette derni&egrave;re erreur.</p>
+
+<p>97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui
+qui &eacute;tait de garde se retourna et jura que, si ce n'&eacute;tait
+pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil,
+il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. Les autres
+frott&egrave;rent leurs yeux, aper&ccedil;urent une baie ou quelque
+chose de semblable, et se dispos&egrave;rent &agrave; avancer
+vers le rivage. C'en &eacute;tait un en effet, et par degr&eacute;s
+il parut distinct, &eacute;lev&eacute; et palpable &agrave; la vue.</p>
+
+<p>98. Alors quelques-uns fondirent en larmes;
+d'autres, regardant stupidement, ne pouvaient pas
+encore s&eacute;parer leurs esp&eacute;rances de leurs craintes et
+semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre
+priait (la premi&egrave;re fois depuis longues ann&eacute;es), et
+trois autres &eacute;taient tranquilles au fond de la barque.
+On les remua par la main et par la t&ecirc;te afin de les
+&eacute;veiller, mais on les trouva morts.</p>
+
+<p>99. La veille ils avaient aper&ccedil;u une tortue, de
+l'esp&egrave;ce des <i>becs-&agrave;-faucon</i><a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, endormie sur les eaux,
+et en avan&ccedil;ant doucement ils s'en &eacute;taient empar&eacute;s.
+Elle leur sauva une journ&eacute;e de vie, et nourrit encore
+mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau
+courage. Dans un si grand p&eacute;ril ils ne croyaient pas
+que le hasard seul leur envoy&acirc;t ce moyen de salut.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Hawks-bill</i>; c'est celle que Buffon et tous les naturalistes fran&ccedil;ais
+d&eacute;signent sous le nom de <i>caret</i>. M. A. P. traduit toujours <i>turtle</i>, de quelque
+esp&egrave;ce qu'elle soit, par <i>tourterelle</i>.</p></div>
+
+<p>100. La terre leur offrait une c&ocirc;te &eacute;lev&eacute;e et rocailleuse,
+et les montagnes grandissaient &agrave; mesure
+qu'entra&icirc;n&eacute;s par un courant ils s'avan&ccedil;aient vers elles.
+Ils se perdaient dans une infinit&eacute; de conjectures; car
+telle avait &eacute;t&eacute; l'inconstance des vents qui les avaient
+ballott&eacute;s qu'ils ne pouvaient d&eacute;cider dans quelle
+partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient
+voir le mont Etna, d'autres les montagnes de Candie,
+de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres &icirc;les.</p>
+
+<p>101. Cependant le courant et une brise naissante
+poussaient directement vers ce rivage salutaire
+ces figures p&acirc;les et d&eacute;charn&eacute;es comme des spectres
+de la barque de Caron. Leur vivante cargaison &eacute;tait
+maintenant r&eacute;duite &agrave; quatre individus; plus, trois
+morts que leurs efforts r&eacute;unis n'avaient pu jeter &agrave; la
+mer avec les autres. Les deux <i>goulus</i> les suivaient
+toujours, et faisaient parfois jaillir l'&eacute;cume des flots
+sur leur visage.</p>
+
+<p>102. La famine, le d&eacute;sespoir, le froid, la soif et la
+chaleur les avaient tour &agrave; tour retourn&eacute;s et maigris
+au point qu'une m&egrave;re au milieu de ces squelettes
+n'aurait pu reconna&icirc;tre son fils. Glac&eacute;s par la nuit,
+grill&eacute;s par le jour, ils expir&egrave;rent l'un apr&egrave;s l'autre
+jusqu'&agrave; ce qu'ils fussent r&eacute;duits &agrave; ce petit nombre.
+Mais il faut accuser avant tout l'esp&egrave;ce de suicide
+qu'ils commirent en nettoyant P&eacute;drillo dans de l'eau
+sal&eacute;e.</p>
+
+<p>103. Comme ils approchaient de la terre, dont
+l'aspect leur semblait in&eacute;gal, ils sentirent la fra&icirc;cheur
+de la verdure naissante qui se balan&ccedil;ait dans les
+for&ecirc;ts &eacute;lev&eacute;es, et temp&eacute;rait l'ardeur de l'air. C'&eacute;tait
+pour leurs yeux fatigu&eacute;s une esp&egrave;ce d'&eacute;cran qui leur
+cachait les vagues &eacute;tincelantes et les cieux si clairs
+et ardens.&mdash;Ils trouvaient d&eacute;licieux tout ce qui
+pouvait les distraire du vaste, effroyable et &eacute;ternel
+ab&icirc;me de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>104. Le rivage se montrait aride, inhabit&eacute; et
+press&eacute; de vagues redoutables; mais ils &eacute;taient devenus
+fous de la terre, et ils press&egrave;rent leur course, en
+d&eacute;pit des brisans qui mugissaient justement devant
+eux. Bient&ocirc;t m&ecirc;me un rescif leur pr&eacute;senta sa t&ecirc;te
+entour&eacute;e d'une &eacute;cume bouillonnante; n'apercevant
+pas de direction plus commode pour gagner terre, ils
+avanc&egrave;rent encore et la barque fut submerg&eacute;e.</p>
+
+<p>105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses
+jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquivir;
+il avait m&ecirc;me souvent mis &agrave; profit le talent de
+nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous
+auriez difficilement trouv&eacute; un meilleur nageur, et
+peut-&ecirc;tre aurait-il pu passer l'Hellespont comme une
+fois (ce qui nous rendit assez fiers) L&eacute;andre,
+M. Ekenhead et moi, l'avons fait<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Voyez la <i>Vie de Lord Byron</i>.</p></div>
+
+<p>106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il &eacute;tait,
+il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre la
+vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride
+qui s'&eacute;levait devant lui. Le plus grand danger pour
+lui venait d'un <i>goulu</i> qui saisit par la jambe un de
+ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne
+savaient pas nager. Lui donc fut le seul qui atteignit
+au rivage.</p>
+
+<p>107. Il n'y serait pourtant pas arriv&eacute; sans la rame
+qui, pour son bonheur, se d&eacute;tacha et vint toucher
+sa main, justement quand ses faibles bras &eacute;taient
+&eacute;puis&eacute;s et que la mer allait l'engloutir. Il s'y cramponna;
+les vagues battirent avec violence, et &agrave; force
+de nager, plonger et repara&icirc;tre, il vint enfin rouler
+sur la plage, presque sans vie.</p>
+
+<p>108. C'est l&agrave; que, sans pouvoir respirer, il enfon&ccedil;a
+dans le sable ses ongles aigus, de crainte qu'en
+revenant la vague furieuse &agrave; laquelle il venait d'arracher
+sa proie ne le rejet&acirc;t dans son insatiable
+s&eacute;pulcre. Il demeura tout de son long o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pos&eacute;, &agrave; l'entr&eacute;e d'une caverne creus&eacute;e dans le roc,
+conservant justement assez de vie pour sentir son
+malheur, et apercevoir qu'il s'&eacute;tait peut-&ecirc;tre vainement
+sauv&eacute;.</p>
+
+<p>109. Apr&egrave;s un effort lent et douloureux, il se
+leva, mais il retomba aussit&ocirc;t sur son genou ensanglant&eacute;
+et sur sa main chancelante. Il jeta alors les
+yeux autour de lui pour reconna&icirc;tre ceux avec lesquels
+il avait voyag&eacute;; mais nul ne s'offrit pour partager
+ses peines, &agrave; l'exception d'un seul, c'&eacute;tait le
+cadavre de l'un des trois affam&eacute;s, morts deux jours
+auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur
+un rivage st&eacute;rile et inconnu.</p>
+
+<p>110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible t&ecirc;te
+s'&eacute;gara et le fit retomber; le sable parut tourner autour
+de lui, il s'&eacute;vanouit. &Eacute;tendu sur le c&ocirc;t&eacute;, sa
+main along&eacute;e reposait d&eacute;gouttante de sang sur la
+rame (leur m&acirc;t de secours), et comme un lis s&eacute;par&eacute;
+de sa tige, ses formes sveltes et ses p&acirc;les traits conservaient
+encore autant de beaut&eacute; qu'en eut jamais
+figure terrestre.</p>
+
+<p>111. Il ne sut pas combien de tems dura cet &eacute;tat
+de faiblesse; son cœur glac&eacute;, ses sensations an&eacute;anties,
+l'emportaient loin de la terre: le tems n'avait
+plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut m&ecirc;me
+le terme de cet &eacute;vanouissement qu'&agrave; l'instant o&ugrave; il
+&eacute;prouva de la peine dans le pouls et dans les membres,
+et qu'il entendit ses veines palpiter avec force; car,
+bien que vaincue, la mort luttait encore en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir
+rien vu. Tout lui semblait douteux et confus. Il imaginait
+&ecirc;tre encore dans la barque, sortir d'un l&eacute;ger
+sommeil, et alors son d&eacute;sespoir le reprenait: il appelait
+la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin,
+il revint un peu &agrave; lui, et ses faibles yeux crurent
+entrevoir une charmante figure de femme de dix-sept
+ans.</p>
+
+<p>113. Elle &eacute;tait pench&eacute;e sur lui, et sa petite bouche
+paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore.
+&Agrave; force de le toucher, la douce chaleur de ses mains
+ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes glac&eacute;es,
+afin d'inviter le pouls &agrave; circuler plus ais&eacute;ment:
+enfin ses soins inquiets obtinrent leur r&eacute;compense,
+et un soupir de Juan r&eacute;pondit &agrave; son tact d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et
+enveloppa dans un manteau ses membres presque
+nus. Son beau bras souleva la t&ecirc;te languissante du
+jeune naufrag&eacute; dont elle appuya le p&acirc;le front sur ses
+joues si belles, si fra&icirc;ches, si transparentes! Puis
+elle tordit ses cheveux dont la temp&ecirc;te avait humect&eacute;
+les boucles, &eacute;piant toujours avec inqui&eacute;tude chaque
+mouvement que faisait le malade en poussant un
+soupir&mdash;en m&ecirc;me tems qu'elle.</p>
+
+<p>115. La caverne fut l'endroit o&ugrave; le d&eacute;pos&egrave;rent
+cette aimable fille et sa suivante;&mdash;jeune aussi, bien
+que son a&icirc;n&eacute;e, d'une figure moins grave et de traits
+moins d&eacute;licats.&mdash;Ensuite elles se mirent &agrave; allumer
+du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais
+visit&eacute; fut &eacute;clair&eacute; de flammes, la demoiselle, ou
+la dame, laissa distinguer l'&eacute;l&eacute;gance de ses formes et
+la perfection de sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>116. Son front &eacute;tait orn&eacute; de lames d'or qui brillaient
+sur ses bruns cheveux, ses cheveux dont les
+ondes, roul&eacute;es sur son dos en tresses, descendaient
+presque jusqu'&agrave; ses pieds, en d&eacute;pit de l'&eacute;l&eacute;vation remarquable
+de sa taille. Il y avait en elle je ne sais
+quoi d'imp&eacute;rieux qui pouvait la faire prendre pour
+une lady de cette &icirc;le.</p>
+
+<p>117. Ses cheveux, ai-je dit, &eacute;taient d'un brun
+fonc&eacute;. Mais ses yeux &eacute;taient noirs comme la mort,
+et ses longs cils &eacute;taient de la m&ecirc;me couleur. Il y a
+dans ces paupi&egrave;res, quand elles sont baiss&eacute;es, une
+puissance d'attraction in&eacute;vitable. Le trait le plus
+rapide n'a pas la force d'un regard subit, quand il
+jaillit de ces franges d'&eacute;b&egrave;ne. C'est comme le serpent
+qui tout d'un coup se d&eacute;roule, s'&eacute;tend et d&eacute;ploie sa
+force et son venin.</p>
+
+<p>118. Son front &eacute;tait blanc et petit, et les pures
+nuances de ses joues se fondaient entre elles comme
+les roses du cr&eacute;puscule avec le soleil couchant. Sa
+l&egrave;vre sup&eacute;rieure &eacute;tait petite.&mdash;L&egrave;vres charmantes!
+Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables;
+elles eussent pu servir de mod&egrave;le &agrave; un statuaire
+(race d'imposteurs apr&egrave;s tout; j'ai vu un grand
+nombre de femmes r&eacute;elles qui surpassaient bien la
+beaut&eacute; de toutes leurs absurdes pierres id&eacute;ales).</p>
+
+<p>119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle
+ainsi, car il est juste de ne pas railler sans cause
+plausible: il existe une dame irlandaise dont je n'ai
+jamais vu reproduire le buste tel qu'il &eacute;tait, en d&eacute;pit
+de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle
+doit subir les coups du tems et de la nature, ils d&eacute;truiront
+le type d'une figure que l'imagination de
+l'homme n'a jamais devanc&eacute;e, et que les ciseaux
+mortels n'auront pu atteindre.</p>
+
+<p>120. Telle &eacute;tait encore la dame de la grotte. Son
+costume, bien diff&eacute;rent de celui des Espagnoles, &eacute;tait
+plus simple et de couleurs moins s&eacute;v&egrave;res. Car, vous
+le savez, les dames espagnoles ne portent jamais hors
+de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand
+la basquina et la mantilla flottent autour d'elles
+(puissent-elles ne jamais les quitter!), cet habillement
+inspire en m&ecirc;me tems quelque chose de fol&acirc;tre
+et de mystique.</p>
+
+<p>121. Mais il n'en &eacute;tait pas ainsi de notre demoiselle.
+Sa robe du plus beau tissu, &eacute;tait de couleurs
+vari&eacute;es, et ses cheveux qui tombaient n&eacute;gligemment
+en boucles sur son visage &eacute;taient sem&eacute;s de nœuds
+d'or et de pierreries. Sa ceinture &eacute;tait &eacute;tincelante;
+la plus rare dentelle embellissait son voile, et les
+plus riches diamans jaillissaient de ses charmantes
+petites mains. Mais ce qui vous para&icirc;tra sans doute
+choquant, c'est que ses jolis pieds de neige &eacute;taient,
+sans bas, pos&eacute;s dans des pantoufles.</p>
+
+<p>122. L'autre femme avait un costume de la m&ecirc;me
+forme, quoique moins riche; les ornemens en &eacute;taient
+plus simples, ses cheveux n'&eacute;taient sem&eacute;s que de
+nœuds d'argent, destin&eacute;s &agrave; lui servir de dot, et son
+voile de la m&ecirc;me longueur &eacute;tait beaucoup moins
+beau. Son maintien, quoique assur&eacute;, avait quelque
+chose de plus humble; ses cheveux plus &eacute;pais &eacute;taient
+moins longs, et ses yeux &eacute;galement noirs &eacute;taient
+plus s&eacute;millans et plus petits.</p>
+
+<p>123. Ces deux cr&eacute;atures prodiguaient &agrave; Juan leurs
+soins, et le r&eacute;confortaient de nourriture, d'habits,
+et de ces douces attentions que les femmes seules
+(je dois l'avouer) devinent bien et savent varier
+sous mille formes d&eacute;licates. Elles lui pr&eacute;sent&egrave;rent
+une assiette de bouillon, excellent comestible dont
+parlent rarement les po&egrave;tes, mais le meilleur qu'on
+ait invent&eacute; depuis le festin que l'Achille d'Hom&egrave;re
+pr&eacute;para pour ses h&ocirc;tes<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> &laquo;Sur le feu ardent, Patrocle place trois &eacute;chines de porc, de mouton
+et de ch&egrave;vre, dans un vase d'airain tenu par Autom&eacute;don. Achille pr&eacute;side
+&agrave; la f&ecirc;te; c'est lui qui fait les parts et les divise avec adresse.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Iliade</i>, ch. IX.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre
+couple f&eacute;minin des princesses d&eacute;guis&eacute;es, je vous dirai
+ce qu'elles &eacute;taient. Je hais d'ailleurs tout myst&egrave;re,
+et tous ces coups de trape si chers &agrave; vos po&egrave;tes
+modernes. Ces jeunes filles &eacute;taient donc r&eacute;ellement
+ce que vous auriez devin&eacute; en les voyant, une dame
+et sa suivante: seulement la premi&egrave;re &eacute;tait fille d'un
+vieillard qui passait sa vie en pleine mer.</p>
+
+<p>125. Dans sa jeunesse il avait &eacute;t&eacute; p&ecirc;cheur, et
+m&ecirc;me il n'avait pas absolument renonc&eacute; &agrave; la p&ecirc;che;
+mais ses courses sur mer le portaient &agrave; s'occuper
+d'autres sp&eacute;culations, non pas peut-&ecirc;tre aussi recommandables.
+Un peu de contrebande, quelque piraterie
+lui assuraient maintenant, sur un million de
+piastres, les droits de plusieurs possesseurs pr&eacute;c&eacute;dens.</p>
+
+<p>126. C'&eacute;tait donc un p&ecirc;cheur,&mdash;mais un p&ecirc;cheur
+d'hommes, &agrave; l'exemple de Pierre l'ap&ocirc;tre.&mdash;Il allait
+de tems en tems &agrave; la p&ecirc;che des vaisseaux marchands
+&eacute;gar&eacute;s, et quelquefois il en prenait autant
+qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne n&eacute;gligeait
+rien de ce qu'il esp&eacute;rait d&eacute;biter dans le march&eacute;
+aux esclaves, et souvent &eacute;talait de beaux morceaux
+dans ce bazar turc, auquel rien n'emp&ecirc;che de
+s'adonner en pleine s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>127. Il &eacute;tait n&eacute; Grec; et sur son &icirc;le d&eacute;serte (l'une
+des plus petites Cyclades) il avait &eacute;lev&eacute;, &agrave; l'aide de
+ses rapines, une fort belle maison, dans laquelle il
+vivait extr&ecirc;mement heureux. Le ciel pourrait dire
+combien d'or il avait vol&eacute;, combien de sang il avait
+r&eacute;pandu, car c'&eacute;tait, s'il vous pla&icirc;t, un triste et vieux
+bonhomme; mais ce que je sais, c'est que sa maison
+&eacute;tait spacieuse et orn&eacute;e de ciselures, de peintures
+et de dorures dans le go&ucirc;t des barbares.</p>
+
+<p>128. Il avait une fille unique appel&eacute;e Haid&eacute;e, la
+plus riche h&eacute;riti&egrave;re des &icirc;les orientales, et, de plus,
+d'une si rare beaut&eacute; que son douaire n'&eacute;tait rien aupr&egrave;s
+de son sourire. Elle ne touchait pas encore &agrave; sa
+vingti&egrave;me ann&eacute;e, et elle &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e comme une
+charmante plante, dans la maison de son p&egrave;re: de
+tems en tems elle &eacute;conduisait des amans, pr&eacute;cis&eacute;ment
+pour rester libre d'en accepter plus tard un
+plus aimable.</p>
+
+<p>129. Ce jour-l&agrave;, elle se promenait au soleil couchant
+sur le rivage et au bas des rochers, lorsqu'elle
+aper&ccedil;ut,&mdash;non pas mort, mais bien pr&egrave;s de l'&ecirc;tre,&mdash;l'insensible
+Don Juan, affam&eacute; et &agrave; demi noy&eacute;.
+Comme il &eacute;tait nu, vous sentez qu'elle dut &ecirc;tre choqu&eacute;e;
+mais enfin elle se crut oblig&eacute;e par humanit&eacute;,
+et autant qu'il d&eacute;pendait d'elle, de secourir un
+&eacute;tranger qui expirait dans une si blanche peau.</p>
+
+<p>130. Mais le conduire dans la maison de son p&egrave;re,
+ce n'&eacute;tait pas exactement le meilleur moyen de le
+sauver: c'&eacute;tait plut&ocirc;t mettre la souris dans les griffes
+du chat, ou jeter dans la tombe des hommes tremblans de
+peur; car le vieux bonhomme avait tant de
+νους<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> et si peu de ressemblance avec les braves voleurs
+arabes, qu'il e&ucirc;t d'abord secourablement r&eacute;confort&eacute;
+l'&eacute;tranger, mais aussit&ocirc;t sa gu&eacute;rison il l'e&ucirc;t expos&eacute;
+en vente.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.</p></div>
+
+<p>131. Elle aima donc mieux, aid&eacute;e des conseils de
+sa suivante (une jeune fille a toujours confiance
+dans sa suivante), le placer dans la grotte pour
+qu'il s'y repos&acirc;t. Quand il ouvrit enfin ses yeux
+noirs, leur charit&eacute; devint plus vive, et elle prit
+m&ecirc;me assez d'intensit&eacute; pour entr'ouvrir les portes
+du firmament.&mdash;(C'est le droit de p&eacute;age qu'on demande
+en ce lieu, suivant saint Paul.)</p>
+
+<p>132. Elles firent un feu, mais un feu aliment&eacute; par
+les premiers objets qu'elles trouv&egrave;rent sur le rivage.
+C'&eacute;taient quelques planches bris&eacute;es, des avirons
+qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour de
+l'amadou, tant ils &eacute;taient l&agrave; depuis long-tems; il y
+avait un m&acirc;t qu'elles trouv&egrave;rent r&eacute;duit &agrave; la grosseur
+d'une b&eacute;quille: mais, gr&acirc;ce &agrave; Dieu! les naufrages
+&eacute;taient tellement fr&eacute;quens en cet endroit,
+qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt
+feux.</p>
+
+<p>133. Juan &eacute;tait sur un lit de fourrure et dans une
+pelisse, car Haid&eacute;e avait &ocirc;t&eacute; ses zibelines pour disposer
+sa couche, et m&ecirc;me, pour qu'il se trouv&acirc;t
+mieux et f&ucirc;t &agrave; l'abri du froid en se r&eacute;veillant, elles
+lui laiss&egrave;rent toutes deux une jupe, et se promirent
+bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs,
+du caf&eacute;, du poisson et du pain, pour son d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>134. C'est ainsi qu'elles le laiss&egrave;rent reposer
+tranquillement. Juan dormit comme une souche, ou
+plut&ocirc;t comme les morts, qui dorment pour jamais,
+ou peut-&ecirc;tre (Dieu le sait) pour le moment pr&eacute;sent.
+Son cerveau calm&eacute; ne re&ccedil;ut aucune impression
+de ses premiers malheurs; il fut d&eacute;livr&eacute; de ces r&ecirc;ves
+maudits qui nous rappellent, sous un aspect sinistre,
+nos premi&egrave;res ann&eacute;es, jusqu'&agrave; ce que l'œil troubl&eacute;
+se rouvre humect&eacute; de pleurs.</p>
+
+<p>135. Le jeune Juan dormit donc sans r&ecirc;ver;&mdash;mais
+la jeune fille qui avait dispos&eacute; ses coussins ne
+put se tenir, en quittant la grotte, de jeter sur lui
+un dernier regard. Un instant elle s'arr&ecirc;ta, puis
+revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappel&eacute;e.
+Juan &eacute;tait assoupi; cependant elle pensa, ou du
+moins elle dit (le cœur &eacute;chappe comme la langue ou
+la plume), que Juan avait prononc&eacute; son nom.&mdash;Elle
+oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.</p>
+
+<p>136. R&ecirc;veuse, elle regagna la maison de son
+p&egrave;re, en recommandant le silence le plus absolu &agrave;
+Zo&eacute; qui, d'une ou de deux ann&eacute;es plus sage, devinait
+mieux qu'elle ses v&eacute;ritables sentimens. Un ou
+deux ans forment un si&egrave;cle quand on sait les employer,
+et Zo&eacute; les avait pass&eacute;s, comme la plupart
+des femmes, &agrave; acqu&eacute;rir toutes ces utiles connaissances
+que l'on re&ccedil;oit dans le bon vieux coll&eacute;ge de la nature.</p>
+
+<p>137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant
+encore dans la grotte, sans que rien e&ucirc;t troubl&eacute; son
+repos. Le murmure d'une source voisine, et les
+rayons naissans d'un soleil retenu &agrave; l'ext&eacute;rieur, ne
+le fatiguaient pas; il put sommeiller &agrave; son aise. Il
+faut avouer qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait
+&eacute;t&eacute; plus expos&eacute;; ses souffrances &eacute;taient comparables
+&agrave; celles qu'on trouve dans la narration de
+mon grand-p&egrave;re<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son
+voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du d&eacute;troit de Magellan.
+Le r&eacute;cit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en Angleterre; mais,
+n'en d&eacute;plaise &agrave; son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable
+et plus touchant.</p></div>
+
+<p>138. Il n'en &eacute;tait pas ainsi d'Haid&eacute;e: elle s'agitait
+p&eacute;niblement, tombait de son lit; puis, s'&eacute;veillant
+en sursaut, elle se retournait, r&ecirc;vait de mille infortun&eacute;s
+qu'elle venait &agrave; rencontrer, et de beaux corps
+&eacute;tendus sans vie sur le rivage. Elle &eacute;veilla sa suivante
+de si bonne heure, que celle-ci ne put s'emp&ecirc;cher
+de murmurer: elle appela les vieux esclaves
+de son p&egrave;re, qui r&eacute;pondirent par des jurons en grec,
+en turc, en arm&eacute;nien,&mdash;et qui ne concevaient rien
+&agrave; semblable fantaisie.</p>
+
+<p>139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en
+leur all&eacute;guant le soleil qui embellit tant les cieux
+quand il se l&egrave;ve, ou qu'il se couche. R&eacute;ellement il
+est beau de voir s'&eacute;lancer le brillant Ph&eacute;bus, quand
+la ros&eacute;e humecte encore les montagnes, quand les
+oiseaux se r&eacute;veillent avec lui, et quand la nuit est
+rejet&eacute;e comme un v&ecirc;tement de deuil port&eacute; pour un
+mari, ou quelqu'autre brute.</p>
+
+<p>140. Je le r&eacute;p&egrave;te, il n'y a rien de beau comme
+l'aspect du soleil; j'ai souvent assist&eacute; &agrave; son lever, et
+derni&egrave;rement encore, pour ne pas le manquer, je
+suis rest&eacute; debout toute la nuit; ce qui, si l'on en
+croit les m&eacute;decins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous
+donc conserver en bon &eacute;tat votre sant&eacute; et
+votre bourse? levez-vous &agrave; la pointe du jour, et
+quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites
+graver sur votre monument, que vous vous leviez &agrave;
+quatre heures.</p>
+
+<p>141. Haid&eacute;e put donc contempler le matin face &agrave;
+face; la sienne &eacute;tait la plus fra&icirc;che, et pourtant une
+&eacute;motion f&eacute;brile la colorait, et faisait jaillir de son
+cœur sur ses joues un large sillon de pourpre. C'est
+ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques
+rivi&egrave;res, puis s'&eacute;tend en cercle et prend la
+forme d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge...,
+mais cette mer&mdash;n'est pas rouge.</p>
+
+<p>142. La vierge de l'&icirc;le descendit sur le rivage et
+dirigea vers la grotte sa course vive et l&eacute;g&egrave;re. Le
+soleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes,
+et la jeune Aurore, la prenant pour une sœur,
+humectait ses l&egrave;vres de ros&eacute;e. Vous-m&ecirc;me, en les
+voyant toutes deux, auriez commis la m&ecirc;me erreur;
+mais la jeune mortelle, aussi belle, aussi fra&icirc;che,
+avait sur l'Aurore l'avantage de n'&ecirc;tre pas uniquement
+a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>143. Quand elle eut rapidement, quoique avec
+timidit&eacute;, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la grotte, elle vit Juan dormant
+aussi tranquillement qu'un enfant. Elle s'arr&ecirc;ta
+comme frapp&eacute;e de respect (car le sommeil inspire
+la v&eacute;n&eacute;ration), puis s'avan&ccedil;a sur la pointe des
+pieds et le couvrit plus chaudement, afin que l'air
+trop vif ne p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t pas ses veines. Alors elle se tint
+suspendue au-dessus de ses l&egrave;vres, recueillant avec
+d&eacute;lices sa respiration insensible.</p>
+
+<p>144. On l'e&ucirc;t prise pour un ange inclin&eacute; sur un
+mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs:
+le jeune naufrag&eacute;, environn&eacute; d'un air calme et paisible,
+demeurait toujours assoupi. Zo&eacute; cependant
+faisait frire quelques œufs, jugeant bien apr&egrave;s tout
+que le jeune couple finirait par songer &agrave; d&eacute;jeuner,
+et pour pr&eacute;venir leurs d&eacute;sirs, elle sortit les provisions
+de la corbeille qui les contenait.</p>
+
+<p>145. Elle savait que les sentimens les plus purs
+ne peuvent suppl&eacute;er &agrave; la nourriture, et qu'un jeune
+homme naufrag&eacute; devait avoir besoin de manger.
+D'ailleurs, moins passionn&eacute;e, elle b&acirc;illait un peu et
+se sentait d&eacute;j&agrave; refroidie par le voisinage de la mer.
+Elle fit donc cuire aussit&ocirc;t le d&eacute;jeuner. Je ne dirai pas
+qu'elle disposa du th&eacute;, mais du moins il s'y trouva
+des œufs, des fruits, du caf&eacute;, du poisson, du miel et
+du pain, ajoutez-y le vin de Scio,&mdash;et le tout par
+amour, sans aucune r&eacute;tribution.</p>
+
+<p>146. Une fois les œufs cuits et le caf&eacute; pr&eacute;par&eacute;,
+Zo&eacute; e&ucirc;t bien voulu r&eacute;veiller Juan; mais Haid&eacute;e la
+retint de sa petite main empress&eacute;e, et, sans dire une
+parole, lui mit un doigt sur les l&egrave;vres, ce que sans
+doute entendit fort bien Zo&eacute;. Le premier d&eacute;jeuner
+&eacute;tant perdu, il fallut en pr&eacute;parer un nouveau, puisque
+sa ma&icirc;tresse ne lui permettait pas de secouer
+celui qui semblait ne jamais vouloir se r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>147. Juan ne remuait pas: une rougeur &eacute;tique
+glissait sur ses joues comme les derniers feux du jour
+sur la neige d'une montagne lointaine. Son front
+conservait encore l'empreinte de la souffrance; les
+veines bleu&acirc;tres en &eacute;taient brunies et presque disparues,
+les boucles de ses noirs cheveux &eacute;taient encore
+surcharg&eacute;es d'une &eacute;cume &eacute;paisse qui se confondait
+avec les vapeurs &eacute;man&eacute;es des pierres de la
+grotte.</p>
+
+<p>148. Elle restait &agrave; contempler Juan dans cette position,
+paisible comme le poupon sur le sein de sa
+m&egrave;re; humect&eacute; comme le saule non agit&eacute; par le
+vent; assoupi comme l'Oc&eacute;an dans un tems de calme;
+beau comme le nœud de roses d'une couronne; doux
+comme le cygne nouveau n&eacute; dans son nid; enfin
+r&eacute;ellement joli gar&ccedil;on, quoique la souffrance e&ucirc;t un
+peu jauni ses traits.</p>
+
+<p>149. Il s'&eacute;veilla, ouvrit les yeux, et les e&ucirc;t encore
+volontiers referm&eacute;s: mais ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur
+une charmante figure, et ne purent une seconde
+fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui e&ucirc;t fait
+un plus long bien, mais jamais figure de femme ne
+fut cr&eacute;&eacute;e en vain pour Juan. M&ecirc;me quand il priait,
+il ne manquait pas de passer les saints vieux et les
+martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de
+la Vierge Marie.</p>
+
+<p>150. Il se leva sur son coude et regarda la dame
+sur les joues de laquelle il vit la p&acirc;leur lutter avec
+la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques
+mots. Ses yeux &eacute;taient &eacute;loquens: mais ses paroles
+furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en
+bon grec moderne, avec un doux et lent accent ionien,
+et elle se contentait de lui dire qu'il &eacute;tait bien
+faible, qu'il devait se taire et prendre quelque nourriture.</p>
+
+<p>151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il
+n'&eacute;tait pas Grec; mais il avait de l'oreille, et la voix
+de la jeune fille &eacute;tait le chant d'un oiseau; si tendre,
+si douce, si d&eacute;licate et si pure que jamais l'on
+n'entendit de plus belle, de plus simple musique.
+C'&eacute;tait une de ces voix qui arrachent des larmes sans
+qu'on en devine la cause;&mdash;un de ces accens d'o&ugrave;
+la m&eacute;lodie semble descendre comme d'un tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable &agrave;
+celui qu'&eacute;veille le son d'un orgue lointain, et qui
+croit r&ecirc;ver encore jusqu'au moment o&ugrave; le charme
+est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre
+objet r&eacute;el, ou bien encore par les pas maudits
+d'un valet matinal. Ce dernier bruit est vraiment
+insupportable, du moins pour moi qui me
+couche volontiers le matin.&mdash;Je trouve que la nuit
+rel&egrave;ve autant l'&eacute;clat des dames que celui des astres.</p>
+
+<p>153. C'est encore ainsi que Juan fut tir&eacute; de sa r&ecirc;verie
+ou bien de son sommeil, par le sentiment d'un
+furieux app&eacute;tit. La fum&eacute;e de la cuisine de Zo&eacute; p&eacute;n&eacute;tra
+sans doute ses sens, et la vue de la flamme
+qu'elle entretenait en surveillant &agrave; genoux les plats,
+l'arracha de sa l&eacute;thargie et lui donna un violent d&eacute;sir
+de prendre quelque nourriture; surtout un beefsteak.</p>
+
+<p>154. Mais le beefsteak est une chose rare dans
+ces &icirc;les d&eacute;pourvues de bœufs. On peut y manger facilement
+du bouc, du chevreau, du mouton; quand
+un jour de f&ecirc;te vient &agrave; luire pour eux, ils savent
+bien mettre un gigot &agrave; leurs broches barbares, mais
+cela n'arrive que rarement et dans certains lieux,
+une partie de ces &icirc;les n'offrant que des rochers inhabit&eacute;s.
+Pour les autres elles sont belles et fertiles,
+et l'une des plus riches, quoique des moins &eacute;tendues,
+&eacute;tait celle dans laquelle Juan se trouvait.</p>
+
+<p>155. J'ai dit que le bœuf y &eacute;tait rare, et je ne
+puis m'emp&ecirc;cher de croire que la vieille fable du
+Minotaure&mdash;&agrave; l'occasion de laquelle nos moralistes
+modernes, sagement discrets, taxent de mauvais
+go&ucirc;t une certaine princesse parce qu'elle choisit,
+pour se masquer, le d&eacute;guisement d'une g&eacute;nisse<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>,&mdash;nous
+apprend simplement (si l'on &eacute;carte le
+voile all&eacute;gorique) que Pasipha&eacute;, pour doubler le
+courage des Cr&eacute;tois, favorisa la propagation des
+bestiaux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qu&aelig; torvum ligno decepit adultera taurum,<br /></span>
+<span class="i0">Dissortemque utero fetum tulit.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(Ovide, liv. VIII.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Mais les diffamateurs de la vertu de Pasipha&eacute; se gardent bien de parler
+des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de lui:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Jamjam Pasipha&euml;n non est mirabile taurum<br /></span>
+<span class="i0">Pr&aelig;posuisse tibi: tu plus feritatis habebas.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent
+de bœuf;&mdash;quant &agrave; la bi&egrave;re, j'en dirai peu
+de chose, parce que c'est simplement une liqueur,
+et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a
+que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne
+l'ignorons pas;&mdash;plaisir qui, comme tous les plaisirs,&mdash;est
+un peu cher. Tels &eacute;taient les Cr&eacute;tois,&mdash;d'o&ugrave;
+je conclus que le bœuf et les combats sont
+tous deux dus &agrave; Pasipha&eacute;.</p>
+
+<p>157. Mais reprenons. Le d&eacute;bile Juan, en se soulevant
+sur son coude, aper&ccedil;ut, non sans en rendre
+gr&acirc;ces &agrave; Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels
+il n'&eacute;tait plus familier depuis long-tems: car les
+derniers mets qu'il avait mang&eacute;s &eacute;taient enti&egrave;rement
+crus. Et comme il &eacute;tait encore rong&eacute; par le vautour
+de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui fut offert
+avec l'avidit&eacute; d'un pr&ecirc;tre, d'un goulu, d'un alderman
+ou d'un loup marin.</p>
+
+<p>158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haid&eacute;e,
+qui avait pour lui les soins d'une m&egrave;re, riait en
+voyant l'extr&ecirc;me app&eacute;tit de celui qu'elle avait la
+veille trouv&eacute; presque mort; elle l'e&ucirc;t m&ecirc;me laiss&eacute;
+manger avec exc&egrave;s, sans Zo&eacute; qui, plus &acirc;g&eacute;e qu'Haid&eacute;e,
+savait (par tradition, car elle n'avait jamais
+ouvert un livre) que les hommes affam&eacute;s ont besoin
+d'une grande retenue, et doivent &ecirc;tre nourris de
+quelques cuiller&eacute;es, s'ils ne veulent pas infailliblement
+crever.</p>
+
+<p>159. Elle prit donc la libert&eacute; de faire entendre,
+et vu l'urgence, par ses gestes plut&ocirc;t que par ses
+paroles, la n&eacute;cessit&eacute; d'arracher les plats au jeune
+homme qui avait d&eacute;termin&eacute; sa ma&icirc;tresse &agrave; sortir de
+son lit pour venir &agrave; cette heure sur le rivage.&mdash;Elle
+les &ocirc;ta de sa port&eacute;e, et lui refusa un morceau
+de plus, en disant qu'il avait mang&eacute; de quoi rendre
+un cheval malade.</p>
+
+<p>160. Ensuite,&mdash;comme il &eacute;tait nu, &agrave; l'exception
+d'un cale&ccedil;on &agrave; peine d&eacute;cent,&mdash;elles se mirent &agrave;
+l'ouvrage, jet&egrave;rent au feu ses pr&eacute;c&eacute;dentes guenilles,
+et &agrave; l'instant m&ecirc;me lui donn&egrave;rent le costume
+d'un Turc ou d'un Grec,&mdash;sans pourtant
+trop le surcharger, et en omettant le turban, les
+pantoufles, la dague et les pistolets.&mdash;Sauf quelques
+points d'aiguille, il se trouva parfaitement habill&eacute;
+avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.</p>
+
+<p>161. Alors la belle Haid&eacute;e crut devoir faire usage
+de sa langue. Juan n'entendait rien, mais il paraissait
+si attentif que la jeune Grecque, n'&eacute;tant pas interrompue,
+ne songeait pas &agrave; s'arr&ecirc;ter, et mettait
+toujours au contraire plus de vivacit&eacute; dans les paroles
+qu'elle adressait &agrave; son prot&eacute;g&eacute;, &agrave; son ami. Enfin
+elle fit une pose pour reprendre haleine, et s'aper&ccedil;ut
+qu'il ne comprenait pas le <i>roma&iuml;que</i>.</p>
+
+<p>162. Elle eut recours aux signes et &agrave; la pantomime;
+elle sourit, elle fit parler ses yeux; enfin elle
+lut les lignes de son charmant visage (le seul livre
+qu'elle p&ucirc;t comprendre), et la sympathie lui fit
+trouver &eacute;loquente cette expression qui met l'ame &agrave;
+d&eacute;couvert et pr&eacute;sente dans un rapide regard une r&eacute;ponse
+satisfaisante. Un seul coup-d'œil lui disait un
+univers de paroles et de choses qu'elle ne manquait
+pas d'interpr&eacute;ter.</p>
+
+<p>163. Bient&ocirc;t, par le mouvement des doigts et des
+yeux, et &agrave; l'aide des paroles qu'il r&eacute;p&eacute;tait apr&egrave;s elle,
+Haid&eacute;e lui donna une premi&egrave;re le&ccedil;on dans sa langue.
+Mais il &eacute;tudiait moins les expressions que les
+yeux de son ma&icirc;tre; et de m&ecirc;me que les fervens
+disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres
+que leur livre, Juan apprenait mieux son alpha-beta
+dans les regards d'Haid&eacute;e, qu'il ne l'e&ucirc;t fait dans
+aucune grammaire.</p>
+
+<p>164. Il est doux d'&ecirc;tre initi&eacute; dans une langue
+&eacute;trang&egrave;re par la bouche, par les yeux d'une femme.&mdash;J'entends
+quand tous deux sont jeunes, le disciple
+et le ma&icirc;tre, ainsi que du moins j'en ai fait l'exp&eacute;rience.
+On sourit en r&eacute;p&eacute;tant bien; quand on se
+trompe on sourit encore, et alors un serrement de
+main, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, un chaste baiser.&mdash;Le peu
+que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.</p>
+
+<p>165. C'est-&agrave;-dire quelques mots d'espagnol, de
+turc et de grec; d'italien pas un seul, n'ayant pu
+jusqu'ici trouver quelqu'un qui voul&ucirc;t me l'enseigner<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.
+Je ne me vante gu&egrave;re de parler anglais, ayant
+surtout &eacute;tudi&eacute; cette langue dans les sermons de Barrow<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>,
+de South<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, de Tillotson<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a> et de Blair<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, que
+je relis encore chaque semaine, et qui forment la
+liste de leurs plus &eacute;loquens discoureurs en prose et
+en d&eacute;votion.&mdash;Vos po&egrave;tes, je les hais, et je n'en
+ai jamais lu un seul.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse Guiccioli.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Barrow (Isaac), fameux th&eacute;ologien et math&eacute;maticien, ma&icirc;tre de
+Newton, n&eacute; en 1630, mort en 1677. Tillotson a donn&eacute; une &eacute;dition de
+ses œuvres th&eacute;ologiques, morales et po&eacute;tiques, en trois volumes, qu'on
+conna&icirc;t seulement en Angleterre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Les sermons du docteur South sont remarquables par une &eacute;nergie qui
+les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Tillotson, archev&ecirc;que de Cantorb&eacute;ry, l'un des pr&eacute;lats et des &eacute;crivains
+asc&eacute;tiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses sermons jouissent d'une
+grande r&eacute;putation sous le rapport du style et des pens&eacute;es. Ils ont &eacute;t&eacute; traduits
+en fran&ccedil;ais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Hugues Blair, si connu, m&ecirc;me en France, par ses sermons et son
+cours de litt&eacute;rature, n&eacute; &agrave; Edimbourg, en 1718, mort en 1800.</p></div>
+
+<p>166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait
+mes adieux au beau monde de la Grande-Bretagne,
+dans lequel j'ai bien eu (comme <i>certains chiens ma
+cur&eacute;e</i><a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>), peut-&ecirc;tre comme d'autres hommes, ma passion;&mdash;mais
+de cela, comme du reste, je ne m'en
+souviens plus; tous les sots anglais que je <i>pourrais</i>
+toucher de ma verge, ennemis, amis, hommes,
+femmes, ne s'offrent plus &agrave; moi que comme des r&ecirc;ves
+du pass&eacute; qui ne doivent pas revenir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Cette parenth&egrave;se est une citation.</p></div>
+
+<p>167. Retournons &agrave; Don Juan. Il entendait des
+mots nouveaux et les r&eacute;p&eacute;tait; mais il existe des sentimens
+universels comme le soleil, et auxquels son
+cœur et celui d'une religieuse &eacute;taient &eacute;galement incapables
+de r&eacute;sister. Il eut de l'amour comme vous
+en auriez pour une jeune bienfaitrice.&mdash;Elle en eut
+aussi, comme cela se voit fort souvent.</p>
+
+<p>168. Et chaque jour, au lever du soleil,&mdash;trop
+t&ocirc;t pour Juan qui aimait assez &agrave; dormir,&mdash;elle venait
+dans la grotte, mais seulement pour voir son
+oiseau reposer dans son nid; elle &eacute;cartait doucement
+les boucles de ses cheveux, et, sans troubler
+son repos, elle respirait d&eacute;licieusement sur ses joues
+et sur sa bouche, comme le vent du midi sur un lit
+de roses.</p>
+
+<p>169. Et chaque matin donnait au teint de Juan
+plus de fra&icirc;cheur; chaque jour avan&ccedil;ait sa convalescence.
+C'&eacute;tait pour le mieux, car la sant&eacute; donne
+un grand charme &agrave; la figure humaine, et c'est l'aliment
+du v&eacute;ritable amour; la sant&eacute;, l'oisivet&eacute; font
+sur la flamme des passions l'effet de l'huile et de la
+poudre. N'oublions pas quelques bonnes recettes
+qu'on peut apprendre de C&eacute;r&egrave;s et de Bacchus, et
+sans lesquelles V&eacute;nus ne nous attaquerait pas long-tems.</p>
+
+<p>170. Tandis que nous livrons notre cœur &agrave; V&eacute;nus
+(sans le cœur, l'amour, quoique toujours agr&eacute;able,
+perd cependant de son prix), il est bon que C&eacute;r&egrave;s nous
+pr&eacute;sente un plat de vermicelle; car les amans, &eacute;tant
+de chair et de sang, ont besoin d'&ecirc;tre soutenus: pour
+Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous pr&eacute;sentera
+quelque gel&eacute;e succulente. L'amour compte
+encore parmi ses alimens les œufs et les hu&icirc;tres,
+mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de
+les envoyer;&mdash;c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>171. Lorsque Juan se r&eacute;veillait, il trouvait toujours
+devant lui quelques bonnes choses; un bain, un
+d&eacute;jeuner et les plus beaux yeux qui firent jamais
+palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la suivante,
+fort jolis dans leur genre: mais j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de
+tout cela,&mdash;et les r&eacute;p&eacute;titions sont ennuyeuses.&mdash;Eh
+bien, Juan, apr&egrave;s s'&ecirc;tre baign&eacute; dans la mer, revenait
+toujours fid&egrave;lement au caf&eacute; et &agrave; Haid&eacute;e.</p>
+
+<p>172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre
+tant de jeunesse, que le bain ne les faisait pas rougir.
+Juan, aux yeux d'Haid&eacute;e, &eacute;tait l'un de ces &ecirc;tres
+qu'elle voyait la nuit dans ses r&ecirc;ves depuis deux ans;
+une certaine chose destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre aim&eacute;e, un objet
+fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle
+son bonheur; pour sentir la f&eacute;licit&eacute; il faut trouver
+&agrave; la partager, et les plaisirs sont n&eacute;s jumeaux.</p>
+
+<p>173. Il y avait tant de charme &agrave; le regarder, tant
+d'extension de vie &agrave; tout partager avec lui, &agrave; fr&eacute;mir
+sous son toucher, &agrave; le voir endormi, &agrave; le contempler
+&agrave; son r&eacute;veil! Vivre toujours avec lui, c'est &agrave;
+quoi elle n'osait penser, mais l'id&eacute;e d'une s&eacute;paration
+la faisait frissonner: car c'&eacute;tait son bien, un oc&eacute;an
+de tr&eacute;sors tomb&eacute; entre ses mains par l'effet d'un
+naufrage;&mdash;son premier amour, h&eacute;las! et son dernier.</p>
+
+<p>174. Ainsi s'&eacute;coulait un mois, et la belle Haid&eacute;e
+rendait chaque jour visite &agrave; son prot&eacute;g&eacute;. Elle usa
+de tant de sages pr&eacute;cautions que personne ne l'avait
+d&eacute;couvert dans la grotte qu'il habitait. &Agrave; la fin, les
+b&acirc;timens du p&egrave;re mirent &agrave; la voile; non pas dans
+l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien
+trois vaisseaux marchands, allant de Raguse &agrave; Scio.</p>
+
+<p>175. Ainsi, Haid&eacute;e se trouvait libre, car elle
+n'avait pas de m&egrave;re, et son p&egrave;re &eacute;tant en voyage,
+la laissait jouir de la libert&eacute; d'une femme mari&eacute;e ou
+de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui
+pla&icirc;t. N'ayant pas m&ecirc;me l'embarras d'un fr&egrave;re, elle
+&eacute;tait la plus libre de toutes celles qui jamais jet&egrave;rent
+les yeux sur une glace. J'entends ici parler des pays
+chr&eacute;tiens, o&ugrave; les femmes du moins sont rarement
+mises en surveillance.</p>
+
+<p>176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens
+(ils &eacute;taient parvenus &agrave; s'entendre), et il en savait
+m&ecirc;me assez pour proposer une promenade.&mdash;Il avait
+peu march&eacute; depuis le jour o&ugrave;, tel qu'une jeune fleur
+arrach&eacute;e de sa tige, il avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; sur la baie,
+mouill&eacute; et &eacute;vanoui.&mdash;Ils se promen&egrave;rent dans l'apr&egrave;s-midi,
+tandis que le soleil disparaissait, et que
+la lune s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>177. C'&eacute;tait une c&ocirc;te aride et rompue qui, d'un
+c&ocirc;t&eacute;, offrait des montagnes escarp&eacute;es, et de l'autre,
+un rivage couvert de sable et gard&eacute; comme par une
+arm&eacute;e, par des rochers et des bas-fonds; on apercevait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques langues de terre dont l'aspect
+&eacute;tait moins redoutable pour les malheureux
+battus des temp&ecirc;tes. Rarement cessaient de mugir
+les flots agit&eacute;s, si ce n'est dans la mortelle longueur
+des jours d'&eacute;t&eacute;, quand l'immense Oc&eacute;an devient
+aussi limpide que les eaux d'un lac.</p>
+
+<p>178. La l&eacute;g&egrave;re &eacute;cume r&eacute;pandue sur la plage ne
+diff&eacute;rait gu&egrave;re de la cr&ecirc;me de votre champagne,
+quand elle d&eacute;borde une p&eacute;tillante rasade. Ros&eacute;e du
+cœur, source des piquantes saillies! Combien il existe
+peu de choses pr&eacute;f&eacute;rables au bon vin! Laissons pr&ecirc;cher
+tant qu'on voudra, et cela, parce que nous
+nous soucions peu des sermons,&mdash;mais vivent le
+vin et les femmes, les plaisirs et la ga&icirc;t&eacute;! &agrave; demain
+les avis et le soda-water.</p>
+
+<p>179. L'homme, &eacute;tant un animal raisonnable, doit
+s'appliquer &agrave; boire; car les plus beaux momens de
+la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, le raisin,
+l'amour et l'or, tels sont les fondemens des esp&eacute;rances
+de tous les hommes et de tous les peuples;
+sans leur s&egrave;ve, l'arbre &eacute;trange de la vie, souvent si
+f&eacute;cond, serait au contraire aride et st&eacute;rile. Mais revenons.&mdash;Buvez
+&agrave; votre aise, et quand vous vous
+r&eacute;veillerez avec un mal de t&ecirc;te, vous verrez ce qu'il
+faudra faire.</p>
+
+<p>180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz
+d'apporter sur-le-champ un peu de hock<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> et de soda-water,
+et vous sentirez un plaisir digne de Xerx&egrave;s
+le grand roi. Ni le d&eacute;licieux sorbet rafra&icirc;chi
+dans la glace, ni le premier jet d'un vin de dessert,
+ni le bourgogne avec son coloris vermeil, ne pourraient
+valoir apr&egrave;s un long voyage, de l'ennui, de
+l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de
+soda-water.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Hock</i>, esp&egrave;ce de vin d'Allemagne.</p></div>
+
+<p>181. La c&ocirc;te,&mdash;je crois que c'&eacute;tait la c&ocirc;te que
+je d&eacute;crivais,&mdash;oui, c'&eacute;tait bien elle,&mdash;&eacute;tait alors
+aussi calme que les cieux; les sables&mdash;semblaient
+dormir, les vagues azur&eacute;es &eacute;taient d&eacute;roul&eacute;es; tout
+enfin &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, sauf le cri de l'oiseau de mer,
+les &eacute;lans du dauphin, et le bruit de quelques flots
+l&eacute;gers qui, retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient
+sur le rivage qu'ils mouillaient &agrave; peine.</p>
+
+<p>182. Ils se promenaient donc maintenant &agrave; leur
+aise, attendu, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, que le p&egrave;re
+&eacute;tait en course, et qu'ils n'avaient ni m&egrave;re, ni fr&egrave;re,
+ni d'autre surveillante que Zo&eacute;. Celle-ci, tout en
+se tenant avec exactitude, d&egrave;s la pointe du jour,
+aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse, croyait que tout son devoir
+se bornait &agrave; la servir, &agrave; lui pr&eacute;senter de l'eau ti&egrave;de,
+&agrave; tresser sa longue chevelure, et &agrave; demander de
+tems en tems les robes qu'Haid&eacute;e ne portait plus.</p>
+
+<p>183. C'&eacute;tait l'heure de la fra&icirc;cheur; quand le
+globe rougi du soleil se perd derri&egrave;re les montagnes
+azur&eacute;es qu'on prendrait alors pour les bornes de la
+terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille,
+formait un cercle retenu d'un c&ocirc;t&eacute; par le lointain
+amphith&eacute;&acirc;tre des montagnes, et de l'autre par l'immensit&eacute;
+calme et froide de l'Oc&eacute;an; le ciel &eacute;tait teint
+en rose, et de son sein, comme un œil &eacute;tincelant,
+jaillissait une seule &eacute;toile.</p>
+
+<p>184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les
+mains l'une dans l'autre, au milieu des brillans
+cailloux et des coquillages dont le sable &eacute;tait parsem&eacute;.
+Ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans les vieux et sauvages enfoncemens
+creus&eacute;s par les temp&ecirc;tes, et qui semblaient
+dessin&eacute;s en salles profondes, avec des vo&ucirc;tes et des
+cellules de spatz. Puis ils revinrent se reposer, et,
+les bras entrelac&eacute;s, ils se laiss&egrave;rent aller au charme
+profond qu'inspire le cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes
+couleurs ros&eacute;es semblaient former un vaste et brillant
+oc&eacute;an; ils abaissaient leurs yeux sur la mer
+limpide qui reproduisait dans son gouffre le large
+disque de la lune. Ils &eacute;coutaient murmurer les vagues
+et bruire les vents; puis ils virent que leurs yeux
+noirs se renvoyaient mutuellement une lumi&egrave;re br&ucirc;lante;&mdash;alors
+leurs l&egrave;vres se rapproch&egrave;rent, et se
+coll&egrave;rent en un baiser.</p>
+
+<p>186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse,
+d'amour et de beaut&eacute;, qui semblait concentrer tous
+les rayons de leur existence dans un foyer allum&eacute;
+dans les cieux; baiser tel que ceux des premi&egrave;res
+ann&eacute;es, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'&eacute;branlent
+de concert, que le sang est une lave, le pouls
+un feu, et chaque baiser un cr&egrave;ve-cœur.&mdash;Quant
+&agrave; la vivacit&eacute; des baisers, il faut, je pense, l'estimer
+d'apr&egrave;s leur longueur.</p>
+
+<p>187. Par longueur, j'entends la dur&eacute;e; les leurs
+dur&egrave;rent Dieu sait combien!&mdash;Ils ne les compt&egrave;rent
+jamais, et s'ils l'avaient essay&eacute;, ils n'eussent pas
+donn&eacute; &agrave; la somme de leurs sensations l'&eacute;tendue d'une
+seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'&eacute;taient
+sentis entra&icirc;n&eacute;s comme si leur ame et leurs
+l&egrave;vres se fussent mutuellement appel&eacute;es: une fois
+r&eacute;unies, elles se press&egrave;rent comme font les abeilles;&mdash;leur
+cœur &eacute;tant la fleur dont ils aspiraient le miel.</p>
+
+<p>188. Ils &eacute;taient seuls, mais non pas comme ceux
+qui, renferm&eacute;s dans leur chambre, croient jouir de
+la solitude. L'Oc&eacute;an silencieux, la vo&ucirc;te &eacute;toil&eacute;e,
+les nuances du cr&eacute;puscule qui se perdaient peu &agrave;
+peu, les sables immobiles, et les grottes humides
+form&eacute;es autour d'eux, leur inspiraient le d&eacute;sir de
+se presser davantage, comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; les
+seuls &ecirc;tres vivans sous les cieux, et comme si leur
+vie n'e&ucirc;t jamais d&ucirc; s'&eacute;vanouir<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> On demandera peut-&ecirc;tre au po&egrave;te ce qui pouvait ici donner &agrave; ses deux
+amans l'id&eacute;e d'une vie &eacute;ternelle? Justement l'immobilit&eacute; de toute la nature,
+qui semblait attester son &eacute;ternit&eacute;, et par cons&eacute;quent celle de l'univers,
+celle de leur ame, celle de leur corps lui-m&ecirc;me.</p></div>
+
+<p>189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres
+yeux que ceux du rivage d&eacute;sert; la nuit ne leur inspirait
+pas de terreur, ils &eacute;taient tout dans l'univers
+l'un pour l'autre<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Leurs phrases &eacute;taient form&eacute;es de
+mots rompus, et cependant ils <i>pensaient</i> un m&ecirc;me
+langage;&mdash;toutes les br&ucirc;lantes expressions que la
+passion inspire trouvaient dans un soupir le meilleur
+interpr&egrave;te d'un premier amour,&mdash;cet oracle de la
+nature,&mdash;le seul bien qu'&Egrave;ve, apr&egrave;s sa chute, ait
+conserv&eacute; &agrave; ses filles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Soyez-vous l'un &agrave; l'autre un monde toujours beau,<br /></span>
+<span class="i0">Toujours divers, toujours nouveau:<br /></span>
+<span class="i0">Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.<br /></span>
+<span class="i0">J'ai quelquefois aim&eacute;.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">La Fontaine</span>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>190. Haid&eacute;e ne parla pas de scrupules, elle ne
+demanda pas de sermens, elle n'en donna pas. Jamais
+elle n'avait ou&iuml; parler de gage et de promesses
+&agrave; exiger d'un &eacute;poux, et des dangers auxquels une
+jeune amante est expos&eacute;e: elle fit tout ce que lui
+inspirait sa na&iuml;ve innocence, et se jeta comme un
+tendre oiseau dans le sein de son jeune ami. Comme
+elle n'avait jamais r&ecirc;v&eacute; d'infid&eacute;lit&eacute;, elle n'eut pas
+l'id&eacute;e de prononcer le mot de constance.</p>
+
+<p>191. Elle aimait et elle &eacute;tait aim&eacute;e; elle adorait
+et elle &eacute;tait idol&acirc;tr&eacute;e. D'apr&egrave;s les lois de la nature
+leurs ames, en passant l'une dans l'autre, eussent
+p&eacute;ri dans ce moment d'ivresse si les ames pouvaient
+jamais p&eacute;rir.&mdash;Mais peu &agrave; peu ils reprirent leurs
+sens, pour les reperdre et les ab&icirc;mer encore: le
+cœur d'Haid&eacute;e, palpitant sur le sein de Juan, semblait
+ne pouvoir battre s&eacute;par&eacute; de celui de son amant.</p>
+
+<p>192. H&eacute;las! ils &eacute;taient si jeunes, si beaux, si aimables,
+si solitaires! Puis c'&eacute;tait l'heure o&ugrave; le cœur
+est le plus &eacute;mu, et, ne conservant pas assez d'empire
+sur lui-m&ecirc;me, commet des actions que l'&eacute;ternit&eacute; ne
+fait pas oublier, mais dont elle r&eacute;compense les instans
+avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;&mdash;car
+tel sera le sort de tous ceux qui font &agrave; leurs
+semblables quelque peine ou quelque plaisir.</p>
+
+<p>193. Juan, Haid&eacute;e! h&eacute;las! ils s'aimaient tant, ils
+&eacute;taient si aimables! Jamais jusqu'alors, &agrave; l'exception
+de nos premiers parens, un tel couple n'avait couru
+le risque d'&ecirc;tre damn&eacute; pour toujours. Mais Haid&eacute;e,
+pieuse autant que belle, avait certainement ou&iuml; parler
+du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,&mdash;et
+dans l'instant de la crise elle e&ucirc;t d&ucirc; s'en souvenir.</p>
+
+<p>194. Ils se regardent, et un rayon de lune &eacute;claire
+l'expressive vivacit&eacute; de leurs yeux. Haid&eacute;e presse la
+t&ecirc;te de son amant dans l'un de ses bras charmans,
+tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien qui dispara&icirc;t
+&agrave; demi dans les cheveux que sa main caresse.
+Elle est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine,
+et lui de la sienne jusqu'aux momens o&ugrave; l'on n'entend
+plus que des soupirs entrecoup&eacute;s. On les prendrait
+pour un groupe antique, demi-nu, gracieux,
+pur, en un mot enti&egrave;rement grec.</p>
+
+<p>195. Quand ces momens d'&eacute;motion et d'embrasement
+furent pass&eacute;s, et que Juan se laissa tomber
+les yeux ferm&eacute;s dans ses bras, elle ne s'endormit
+pas, mais elle appuya tendrement la t&ecirc;te de son
+amant sur les tr&eacute;sors de son sein: tant&ocirc;t elle l&egrave;ve au
+ciel ses yeux humides, tant&ocirc;t elle les reporte sur ses
+p&acirc;les joues qu'elle r&eacute;chauffe de son souffle, et son
+cœur palpite en pensant &agrave; ce qu'elle a accord&eacute; et &agrave;
+ce qu'elle accorde encore.</p>
+
+<p>196. Un enfant qui aper&ccedil;oit de la lumi&egrave;re, un
+poupon qui mouille le sein de sa nourrice, un d&eacute;vot
+au moment de l'&eacute;l&eacute;vation de l'hostie, un Arabe qui
+accueille un &eacute;tranger, un marin qui s'empare d'une
+forte prise dans un combat, un avare qui contemple
+sa caisse remplie jusqu'aux bords, tous &eacute;prouvent du
+ravissement; mais leur bonheur n'est rien aupr&egrave;s de
+celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.</p>
+
+<p>197. Pendant qu'il repose tranquille et ador&eacute;, il
+conserve le souffle de vie qui nous anime avec lui.
+Gracieux, immobile et silencieux, il ne devine pas
+le charme qu'il nous inspire. La source des &eacute;motions
+qu'il a &eacute;prouv&eacute;es, ou qu'il nous a communiqu&eacute;es,
+semble concentr&eacute;e dans son sein; c'est lui qui repose;
+c'est la chose que nous aimons, environn&eacute;e d'illusions
+et de charmes, telle que la mort, mais d&eacute;pouill&eacute;e
+de ses terreurs<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.</p></div>
+
+<p>198. Haid&eacute;e veillait son amant,&mdash;et cette heure
+de nuit et d'amour, cette solitude de l'Oc&eacute;an p&eacute;n&eacute;traient
+son cœur de leur influence r&eacute;unie. Parmi des
+sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient
+trouv&eacute; un berceau o&ugrave; rien sur la terre ne pouvait
+venir les distraire; et de toutes les &eacute;toiles qui peuplaient
+la vo&ucirc;te azur&eacute;e, il n'en &eacute;tait pas une qui v&icirc;t dans
+sa course plus de bonheur que sur ses joues br&ucirc;lantes.</p>
+
+<p>199. H&eacute;las! l'amour des femmes! on le sait, c'est
+une chose d&eacute;licieuse et redoutable. Elles mettent
+tout ce qu'elles ont sur ce d&eacute;; et s'il tourne contre
+elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui
+les a d&eacute;&ccedil;ues; leur vengeance, semblable &agrave; l'&eacute;lan du
+tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant
+elles ne souffrent pas moins que leurs victimes, et tous
+les maux qu'elles infligent, elles les ressentent.</p>
+
+<p>200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent
+injuste envers l'homme, l'est toujours envers les
+femmes. Le m&ecirc;me sort les attend toutes; elles ne
+peuvent compter que sur la trahison. Instruites &agrave;
+dissimuler sans cesse, elles d&eacute;sesp&egrave;rent celui que
+leur cœur br&ucirc;lant idol&acirc;tre, jusqu'&agrave; ce qu'un plus
+riche aspirant les ach&egrave;te en mariage;&mdash;alors, que
+reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infid&egrave;le,
+et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et
+de dire ses pri&egrave;res.</p>
+
+<p>201. L'une prend un amant, une autre tombe
+dans la boisson ou dans la d&eacute;votion. Celle-l&agrave; pense
+&agrave; son m&eacute;nage, celle-ci aux moyens de se distraire.
+Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant
+les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font
+que changer d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui
+puisse les rendre plus heureuses, et leur situation
+est aussi p&eacute;nible dans un palais insipide que dans
+une ignoble chaumi&egrave;re: quelques-unes aussi font le
+diable, ensuite elles &eacute;crivent une nouvelle<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une &eacute;pigramme lanc&eacute;e contre
+une c&eacute;l&egrave;bre <i>blue-stocking</i> d'Angleterre. On voit bien que Lord Byron
+n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire de nos Saphos
+fran&ccedil;aises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, Dufresnois, etc.</p></div>
+
+<p>202. Pour Haid&eacute;e, c'&eacute;tait la fianc&eacute;e de la nature;
+elle ne savait pas tout cela. Fille des passions, elle
+avait re&ccedil;u le jour dans une contr&eacute;e que le soleil inondait
+d'une triple et d&eacute;vorante lumi&egrave;re<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. Elle &eacute;tait
+uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle
+&eacute;tait le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce
+qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'&eacute;tait rien pour
+elle.&mdash;Que pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait
+ni esp&eacute;rance, ni inqui&eacute;tude, ni amour; son
+cœur battait dans ce lieu seul.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Il y a ici une image po&eacute;tique que nous n'avons pas os&eacute; rendre:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i8">Born when the sun<br /></span>
+<span class="i0">Showers triple light, and scorches even the kiss<br /></span>
+<span class="i0">Of his gazelle-eyed daughters.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+&laquo;N&eacute;e o&ugrave; le soleil fait pleuvoir une triple lumi&egrave;re, et rend br&ucirc;lant le
+baiser de ses filles aux yeux de gazelle.&raquo;</p></div>
+
+<p>203. Oh! combien nous co&ucirc;te ce rapide battement
+de cœur! et pourtant chaque palpitation a dans sa
+source, comme dans son effet, tant de douceur que
+la sagesse, en d&eacute;pit de sa haine pour le plaisir et de
+son amour pour la v&eacute;rit&eacute;, que la conscience elle-m&ecirc;me
+ont une peine infinie &agrave; nous faire pr&eacute;f&eacute;rer
+leurs bonnes vieilles maximes &agrave; son ravissant transport.&mdash;Je
+suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas
+encore tax&eacute;<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas oublier, en lisant
+le trait qui la termine et la quatorzi&egrave;me strophe du troisi&egrave;me chant,
+que l'ann&eacute;e 1816 fut celle dans laquelle Lord Castlereagh proposa et fit
+adopter le plus de taxes.</p></div>
+
+<p>204. Et maintenant c'en &eacute;tait fait.&mdash;Sur le rivage
+d&eacute;sert ils venaient d'engager leur cœur: les astres,
+flambeaux de leur hymen, versaient un nouveau
+charme sur leur beaut&eacute;; l'Oc&eacute;an &eacute;tait leur garant,
+et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifi&eacute;s
+par leurs propres sentimens, la solitude leur tenait
+lieu de pr&ecirc;tre: ils furent unis, et ils &eacute;taient heureux,
+car chacun d'eux regardait na&iuml;vement l'autre
+comme un ange, et la terre comme un paradis.</p>
+
+<p>205. Amour! &ocirc; toi dont le grand C&eacute;sar fut le
+courtisan, Titus le vainqueur, Antoine l'esclave,
+Horace et Catulle les professeurs, Ovide le directeur,
+et Sapho, la sage <i>Blue-Stocking</i>, (de laquelle
+puisse le tombeau engloutir tous ceux qui restent
+indiff&eacute;rens!&mdash;le rocher de Leucade domine toujours
+les vagues).&mdash;Amour, tu es vraiment le dieu
+du mal, car apr&egrave;s tout nous ne pouvons t'en appeler
+le d&eacute;mon.</p>
+
+<p>206. C'est toi qui rends si pr&eacute;caire le chaste &eacute;tat
+du mariage, et qui insultes chaque jour le front des
+plus grands hommes. C&eacute;sar, Pomp&eacute;e, Mahomet et
+B&eacute;lisaire ont fatigu&eacute; la plume h&eacute;ro&iuml;que de l'histoire:
+leur destin&eacute;e, leurs actions ont &eacute;t&eacute; tout-&agrave;-fait diff&eacute;rentes,
+et jamais ne reviendront des si&egrave;cles aussi f&eacute;conds
+en merveilles; cependant ces quatre grands
+hommes ont eu trois qualit&eacute;s communes, ils ont
+tous &eacute;t&eacute; h&eacute;ros, conqu&eacute;rans et cocus.</p>
+
+<p>207. Tu fais les philosophes; tu as form&eacute; le troupeau
+mat&eacute;rialiste d'&Eacute;picure et d'Aristippe, qui tente
+de nous pousser dans une direction immorale avec
+des th&eacute;ories r&eacute;ellement assez praticables. Ah! s'ils
+voulaient nous pr&eacute;server du diable, comme il serait
+agr&eacute;able de r&eacute;p&eacute;ter cette maxime (qui n'est pas fort
+nouvelle): &laquo;Bois, mange et fais l'amour, que t'importe
+le reste?&raquo; Ainsi parlait le sage roi Sardanapalus.</p>
+
+<p>208. Mais Juan! avait-il donc oubli&eacute; Julia? devait-il
+sit&ocirc;t l'oublier? Je ne sais que r&eacute;pondre, la
+question en elle-m&ecirc;me n'est pas facile &agrave; r&eacute;soudre.
+Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait
+tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on
+&eacute;prouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les
+excite. En effet, comment diable se ferait-il que les
+formes fra&icirc;ches eussent tant d'empire sur nous, pauvres
+humaines cr&eacute;atures?</p>
+
+<p>209. Je hais l'inconstance;&mdash;je repousse, je d&eacute;teste,
+j'abhorre, condamne et renie le corps p&eacute;tri
+de vif-argent qui ne peut conserver en lui le souvenir
+permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour
+constant a toujours &eacute;t&eacute; mon h&ocirc;te; mais pourtant
+la derni&egrave;re nuit, dans un bal masqu&eacute;, je vis
+une jolie petite cr&eacute;ature, fra&icirc;chement arriv&eacute;e de
+Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'&eacute;prouvai
+quelques d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>210. Mais bient&ocirc;t la Philosophie vint &agrave; mon aide:
+&laquo;Songe, m'insinua-t-elle, aux liens sacr&eacute;s qui t'engagent.&mdash;Volontiers,
+r&eacute;pondis-je, ma ch&egrave;re Philosophie.
+Mais regarde ses dents! O ciel! Et ses
+yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille,
+ou ni l'une ni l'autre; c'est une curiosit&eacute;.&mdash;Arr&ecirc;te!&raquo;
+s'&eacute;cria la Philosophie, avec le plus bel
+air grec (elle &eacute;tait cependant d&eacute;guis&eacute;e, en V&eacute;nitienne<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Cette parenth&egrave;se indique assez que, sous le nom de la Philosophie,
+le po&egrave;te met ici en sc&egrave;ne la belle comtesse Guiccioli, sa ma&icirc;tresse, avec
+laquelle il v&eacute;cut pendant les derni&egrave;res ann&eacute;es de son s&eacute;jour en Italie, et
+tandis qu'il composait et retouchait <i>Don Juan</i>. M. A. P. a supprim&eacute; ce
+dernier vers. Voici comme un t&eacute;moin oculaire a trac&eacute; le portrait de la
+Guiccioli, en 1821:
+</p><p>
+&laquo;La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en avoir
+plus de dix-sept ou dix-huit. Bien diff&eacute;rente de la plupart des Italiennes,
+sa complexion est de la plus d&eacute;licate beaut&eacute;; ses yeux longs, grands et
+languissans, sont bord&eacute;s par les plus longues paupi&egrave;res du monde, et
+ses cheveux, &agrave; peine retenus sur sa t&ecirc;te, tombent sur ses &eacute;paules en
+larges boucles du noir le plus poli. Sa <i>figure</i> a peut-&ecirc;tre un peu trop
+d'embonpoint pour sa hauteur, mais son buste est parfait. Ses formes
+atteignent presque la r&eacute;gularit&eacute; grecque, et elle a la bouche et les dents
+les plus belles qu'on puisse imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli
+sans l'admirer, de l'entendre sans &ecirc;tre ravi. Son amabilit&eacute; se d&eacute;ploie
+dans les moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages
+de la m&eacute;lodie italienne, donne un charme particulier &agrave; tout ce
+qu'elle dit. La gr&acirc;ce et l'&eacute;l&eacute;gance semblent inh&eacute;rentes &agrave; sa nature. Elle
+adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvret&eacute; de son vieux p&egrave;re
+affectent sensiblement ses traits, et r&eacute;pandent sur son visage une teinte
+de m&eacute;lancolie qui ajoute encore &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t qu'inspire cette femme charmante.
+Sa conversation est agr&eacute;able, sans &ecirc;tre savante; elle conna&icirc;t
+les meilleurs auteurs italiens et fran&ccedil;ais, mais souvent elle craint de
+montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle conna&icirc;t l'aversion de
+Lord Byron pour les blue.&raquo;</p></div>
+
+<p>211. &laquo;Arr&ecirc;te!&raquo; et je me suis arr&ecirc;t&eacute;.&mdash;Mais revenons.
+Ce que les hommes appellent inconstance
+n'est autre chose qu'une admiration m&eacute;rit&eacute;e pour
+l'objet charmant des heureuses pr&eacute;dilections de la
+nature; et comme nous sommes tent&eacute;s souvent d'adorer
+une belle statue dans sa niche, ainsi, quand
+nous accordons la m&ecirc;me sorte d'idol&acirc;trie &agrave; quelque
+objet r&eacute;el, ce n'est encore qu'un hommage rendu au
+<i>beau id&eacute;al</i>.</p>
+
+<p>212. Ce n'est que la perception de la beaut&eacute;, le
+d&eacute;veloppement noble de nos facult&eacute;s, un mouvement
+platonique, universel, admirable, tomb&eacute; des &eacute;toiles,
+filtr&eacute; du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait
+pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos
+propres yeux, et, de plus, celui d'un petit sens ou
+deux, qui t&eacute;moignent assez que notre chair est p&eacute;trie
+d'une br&ucirc;lante poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>213. C'est pourtant un sentiment p&eacute;nible et involontaire;
+car, si nous pouvions toujours trouver
+dans une seule femme les gr&acirc;ces s&eacute;duisantes qui nous
+enchant&egrave;rent quand elle se pr&eacute;senta la premi&egrave;re fois
+&agrave; nous, comme une autre &Egrave;ve, nous aurions certainement
+moins de tourmens et plus de schellings
+(puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir).
+D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une
+seule dame, quelles d&eacute;lices pour le <i>cœur</i>, en m&ecirc;me
+tems que pour le <i>foie</i>.</p>
+
+<p>214. Le <i>cœur</i> est, comme le firmament, une partie
+des cieux; mais aussi, comme le firmament, il
+change nuit et jour: il peut &ecirc;tre surcharg&eacute; d'orages
+et d'&eacute;clairs, et ne pr&eacute;senter que l'image de la destruction
+et de l'horreur; mais quand il a bien &eacute;t&eacute;
+d&eacute;chir&eacute;, rong&eacute;, bris&eacute;, sa tourmente expire en gouttes
+d'eau; car les larmes qui s'&eacute;chappent des yeux ne
+sont autre chose que le sang du cœur, et voil&agrave; ce
+qui forme le <i>climat anglais</i> de nos ann&eacute;es.</p>
+
+<p>215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile,
+mais il s'acquitte rarement de ses fonctions; la premi&egrave;re
+passion y s&eacute;journe si long-tems, que toutes
+les autres se concentrent et s'y r&eacute;unissent comme
+un nœud de vip&egrave;res sur un fumier. Rage, terreur,
+haine, jalousie, vengeance et remords, tous les
+maux jaillissent de cet ab&icirc;me, semblables aux tremblemens
+de terre produits par le feu occulte appel&eacute;
+<i>central</i>.</p>
+
+<p>216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux
+approfondir cette anatomie, je viens d'achever,
+comme auparavant, deux cents et quelques stances.
+Tel est le nombre que je fixe &agrave; chacun de mes douze
+ou vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma
+plume, je m'incline, et j'abandonne &agrave; Haid&eacute;e et &agrave;
+Don Juan le soin de d&eacute;fendre leur cause aupr&egrave;s de
+tous ceux qui daigneront me lire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Troisieme" id="Chant_Troisieme"></a>Chant Troisi&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. Muse, salut! <i>et cœtera</i>.&mdash;Nous avons laiss&eacute;
+Juan endormi sur un sein charmant et heureux,
+veill&eacute; par des yeux qui jamais n'avaient pleur&eacute;,
+ador&eacute; par une jeune fille trop enivr&eacute;e de bonheur
+pour sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant,
+un ennemi de son repos avait souill&eacute; le
+cours de ses innocentes ann&eacute;es, et devait bient&ocirc;t
+transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.</p>
+
+<p>2. Amour! h&eacute;las! pourquoi dans ce monde est-il
+si fatal d'&ecirc;tre aim&eacute;? pourquoi entourer les berceaux
+que tu formes de branches de cypr&egrave;s, et choisir un
+soupir pour ton meilleur interpr&egrave;te? Comme ceux
+qui recherchent les parfums arrachent souvent une
+fleur et la placent sur leur sein,&mdash;la placent pour
+y mourir,&mdash;ainsi nous portons dans notre cœur le
+fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y
+voir bient&ocirc;t p&eacute;rir.</p>
+
+<p>3. La premi&egrave;re fois, une femme n'aime que son
+amant; ensuite elle n'aime plus que l'amour: c'est
+un v&ecirc;tement qu'elle ne peut plus quitter, et qui
+pr&ecirc;te &agrave; peu pr&egrave;s aussi facilement qu'un gant large.
+Quiconque voudra l'&eacute;prouver en demeurera convaincu.
+D'abord, un homme seul touchera son cœur;
+mais bient&ocirc;t, redoutant moins l'embarras des additions,
+on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir
+l'objet de ses pr&eacute;f&eacute;rences.</p>
+
+<p>4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien
+&agrave; elles; mais une chose du moins est certaine: c'est
+qu'une femme form&eacute;e (si toutefois elle ne se jette
+pas dans la d&eacute;votion pour la vie) a besoin d'&ecirc;tre
+courtis&eacute;e apr&egrave;s un intervalle exig&eacute; par la d&eacute;cence.
+Ce n'est pas que, dans sa premi&egrave;re affaire d'amour,
+elle n'e&ucirc;t enti&egrave;rement engag&eacute; son cœur, bien que
+m&ecirc;me alors aucunes pr&eacute;tendent &ecirc;tre rest&eacute;es libres;
+mais pour celles qui ont aim&eacute;, soyez s&ucirc;r qu'elles
+aimeront encore.</p>
+
+<p>5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la
+fragilit&eacute;, de la folie, de la sc&eacute;l&eacute;ratesse humaine,
+que l'amour et le mariage, tous deux venus de m&ecirc;me
+lieu, soient pourtant si rarement d'accord. Le mariage
+est n&eacute; de l'amour, comme le vinaigre du vin;&mdash;c'est
+un breuvage estimable, mais acide et rebutant;&mdash;le
+tems en a transform&eacute; le parfum c&eacute;leste
+en une saveur commune et singuli&egrave;rement plate.</p>
+
+<p>6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la
+conduite pr&eacute;sente des amans et celle qui devra la
+suivre: ils sont la dupe d'un certain jargon de flatterie,
+jusqu'au moment o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; tardive leur appara&icirc;t.&mdash;Mais
+alors que reste-t-il, sinon le d&eacute;sespoir?
+Aussit&ocirc;t les m&ecirc;mes choses changent de nom:
+par exemple,&mdash;l'amant faisait de sa flamme un de
+ses titres de gloire; le mari la regardera comme une
+faiblesse ridicule.</p>
+
+<p>7. Les hommes finissent par rougir d'&ecirc;tre si fortement
+&eacute;pris. Il en est aussi (mais l'exemple en est
+rare) dont l'amour s'affaiblit, et que la force abandonne.
+On ne peut toujours admirer la m&ecirc;me chose,
+et pourtant il est bien entendu &laquo;de convention expresse&raquo;
+que les deux &eacute;poux seront unis jusqu'au
+d&eacute;c&egrave;s de l'un d'entre eux. D&eacute;solante pens&eacute;e! perdre
+l'&eacute;pouse qui embellissait nos jours, et faire en outre
+pour tous nos gens la d&eacute;pense d'un deuil!</p>
+
+<p>8. Au fait, il y a dans les d&eacute;tails domestiques
+quelque chose qui forme l'antith&egrave;se parfaite de l'amour.
+Les romans peignent sous toutes leurs formes
+le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils
+offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne
+s'attendrirait au r&eacute;cit des soucis matrimoniaux, et il
+n'y a rien de bien audacieux dans les demandes conjugales.
+Croyez-vous que P&eacute;trarque e&ucirc;t fait des sonnets
+toute sa vie, si Laure avait &eacute;t&eacute; sa femme?</p>
+
+<p>9. Toutes les trag&eacute;dies finissent par une mort, et
+toutes les com&eacute;dies par un mariage: les auteurs,
+dans l'un et l'autre cas, abandonnent le surplus &agrave;
+la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs descriptions
+ne donnent une fausse id&eacute;e, ou ne restent
+au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand
+ils ont mis l'un et l'autre h&eacute;ros entre les mains d'un
+pr&ecirc;tre, ils se gardent bien d'ajouter un mot relatif
+&agrave; la mort ou &agrave; la dame.</p>
+
+<p>10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je
+m'en souviens bien, chant&eacute; le ciel, l'enfer ou le
+mariage, sont Dante et Milton. Tous deux virent dans
+le mariage leur tendresse d&eacute;&ccedil;ue; soit par leur faute,
+soit par l'effet de quelque diff&eacute;rence de temp&eacute;rament
+(pour troubler une union il faut si peu de
+chose!): mais vous pensez bien que la B&eacute;atrice de
+Dante et l'&Egrave;ve de Milton n'&eacute;taient nullement dessin&eacute;es
+d'apr&egrave;s leurs femmes.</p>
+
+<p>11. Quelques personnes disent que Dante a d&eacute;sign&eacute;
+sous le nom de B&eacute;atrice la th&eacute;ologie, et non
+pas une ma&icirc;tresse.&mdash;Pour moi, tout en demandant
+l'approbation des autres, il me semble que c'est l&agrave;
+une r&ecirc;verie de commentateur, qui a besoin d'&ecirc;tre
+prouv&eacute;e par des faits irr&eacute;cusables, et je crois que
+les abstractions les plus extatiques de Dante ne tendent
+&agrave; autre chose qu'&agrave; personnifier les math&eacute;matiques<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Ce qui para&icirc;t le plus probable, pour parler s&eacute;rieusement, c'est que
+Dante, apr&egrave;s avoir aim&eacute; long-tems Bice ou B&eacute;atrice Portinari, se servit
+d'un nom dont le souvenir lui &eacute;tait cher, pour peindre, dans ses chants,
+l'amour divin et la sagesse.</p></div>
+
+<p>12. Haid&eacute;e et Juan n'&eacute;taient pas mari&eacute;s, mais
+aussi le p&eacute;ch&eacute; les regarde, non pas moi; et vous
+auriez, chaste lecteur, mauvaise gr&acirc;ce &agrave; m'en bl&acirc;mer,
+si r&eacute;ellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le
+fussent. Si vous les voulez mari&eacute;s, je vous conseille
+de fermer le livre consacr&eacute; &agrave; ce couple &eacute;gar&eacute;, avant
+que les cons&eacute;quences de leur faute ne deviennent
+plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un attachement
+illicite.</p>
+
+<p>13. Toutefois, ils &eacute;taient heureux&mdash;heureux
+dans la jouissance criminelle de leurs innocens d&eacute;sirs;
+mais bient&ocirc;t, devenue plus imprudente &agrave; chaque
+nouvelle visite, Haid&eacute;e oublia que son p&egrave;re
+&eacute;tait ma&icirc;tre de l'&icirc;le. Quand nous avons ce que nous
+souhaitions, nous le quittons avec peine, surtout
+dans les premiers tems; elle revenait donc souvent
+pr&egrave;s de Juan, sans perdre une seule minute, tandis
+que son bon &eacute;cumeur de p&egrave;re &eacute;tait en course.</p>
+
+<p>14. Bien qu'il s'adress&acirc;t &eacute;galement &agrave; tous les pavillons,
+ne vous scandalisez pas de sa mani&egrave;re de
+trouver des fonds; changez son nom en celui de
+premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte
+d'imposition. Mais plus modeste, notre homme &eacute;levait
+moins haut ses esp&eacute;rances; il suivait &agrave; travers
+les mers une plus estimable vocation, et y remplissait
+&agrave; peu pr&egrave;s la charge de commissaire de marine.</p>
+
+<p>15. Le bon vieux gentilhomme<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> avait &eacute;t&eacute; retenu
+par les vents, les vagues et quelques prises importantes;
+et, dans l'espoir d'augmenter son butin, il
+&eacute;tait rest&eacute; en pleine mer, malgr&eacute; les rafales qui
+mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait
+mis ses prisonniers &agrave; la cha&icirc;ne; il les avait &eacute;tiquet&eacute;s
+comme les chapitres d'un livre; et garnis de colliers
+et de manchettes, ils valaient &agrave; ses yeux, l'un
+dans l'autre, de dix &agrave; cent dollars.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Gentleman</i> a tout-&agrave;-fait la signification de notre mot gentilhomme;
+mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les Fran&ccedil;ais craignent de
+le traduire litt&eacute;ralement: il r&eacute;pond au <i>quirites</i> des Romains. Ici, je n'ai
+trouv&eacute; que ce mot-l&agrave; qui p&ucirc;t indiquer la l&eacute;g&egrave;re ironie qui &eacute;tait dans l'intention
+du po&egrave;te.</p></div>
+
+<p>16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le
+cap Matapan, en faveur de ses amis les Maynottes<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.
+Il en vendit d'autres &agrave; ses correspondans de Tunis,
+&agrave; l'exception d'un seul qu'il laissa couch&eacute; &agrave; bord
+sans penser &agrave; le vendre (attendu sa vieillesse). Le
+reste,&mdash;sauf &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelque riche personnage
+qu'il mit &agrave; fond de cale pour demander plus tard sa
+ran&ccedil;on,&mdash;fut laiss&eacute; sous la m&ecirc;me cha&icirc;ne; &eacute;tant, &agrave;
+l'&eacute;gard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une
+large commission pour le dey de Tripoli.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Le cap Matapan est l'ancien promontoire de T&eacute;nare, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de
+la presqu'&icirc;le du Pelopon&egrave;se. Les Magnottes, ou Maynottes, ont remplac&eacute;
+les <i>Lacons</i>.</p></div>
+
+<p>17. Les marchandises furent &eacute;galement s&eacute;par&eacute;es
+et distribu&eacute;es pour diff&eacute;rens march&eacute;s du Levant, &agrave;
+l'exception de certains articles d'une utilit&eacute; classique
+pour les femmes, comme des toiles, des dentelles,
+des pinces, des cure-dents, et une th&eacute;i&egrave;re, venus
+de France; des guitares et des castagnettes d'Alicante,
+tous objets mis &agrave; l'&eacute;cart par l'excellent p&egrave;re
+qui venait de les voler pour sa fille.</p>
+
+<p>18. Une guenon, un m&acirc;tin de Hollande, un magot,
+deux perroquets, une chatte de Perse et ses
+petits, avaient attir&eacute; son choix au milieu d'une foule
+d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis
+avait appartenu &agrave; un Anglais; mais celui-ci, &eacute;tant
+mort sur la c&ocirc;te d'Ithaque, les paysans avaient pris
+soin de la pitance de la pauvre b&ecirc;te. Afin de les assurer
+contre les flots qui ballottaient le b&acirc;timent, il
+enferma le tout dans une &eacute;norme cage d'osier.</p>
+
+<p>19. Ayant ainsi mis ordre &agrave; ses affaires maritimes,
+et son vaisseau ayant besoin de quelques r&eacute;parations,
+il envoya &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques simples croisi&egrave;res,
+et dirigea sa course vers les lieux o&ugrave; sa charmante
+fille continuait &agrave; remplir tous les devoirs de l'hospitalit&eacute;.
+Mais comme l'abord rude et garni de rescifs
+de la c&ocirc;te sur laquelle elle se tenait &eacute;tait dangereux
+&agrave; plusieurs milles de distance, il avait plac&eacute; son
+havre sur le c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; de l'&icirc;le.</p>
+
+<p>20. Il gagna sans d&eacute;lai le rivage, n'ayant rencontr&eacute;
+aucun lieu d'octrois ni de quarantaine o&ugrave; il
+f&ucirc;t oblig&eacute; d'indiquer les lieux qu'il avait parcourus
+et le tems qu'il y avait employ&eacute;. Il fit le lendemain
+d&eacute;manteler son vaisseau, avec ordre &agrave; ses gens de le
+radouber aussit&ocirc;t. On se h&acirc;ta donc de jeter &agrave; toutes
+mains, sur la rive, les marchandises, les ballots, les
+munitions et les caisses d'argent.</p>
+
+<p>21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne
+d'o&ugrave; l'on apercevait les blanches murailles de
+sa maison, il s'arr&ecirc;ta.&mdash;Combien d'&eacute;tranges &eacute;motions
+remplissent l'ame de ceux qui se sont laiss&eacute;s
+aller &agrave; voyager! Combien de doutes inqui&eacute;tans sur
+le bon ou mauvais &eacute;tat de leur int&eacute;rieur!&mdash;Quels
+transports d'amour chez les uns, quels mouvemens
+de crainte chez les autres! tous les sentimens que les
+ann&eacute;es avaient fait &eacute;vanouir viennent alors en foule
+sur nos cœurs reprendre leur ancienne place.</p>
+
+<p>22. Mais c'est surtout aux p&egrave;res et aux maris que
+l'approche de la maison, apr&egrave;s une longue travers&eacute;e
+sur terre ou sur mer, doit naturellement pr&eacute;senter
+des sujets d'inqui&eacute;tudes.&mdash;Une famille de dames
+n'est pas une petite affaire (personne plus que moi
+n'estime ou n'admire le beau sexe; mais il hait la
+flatterie, et je ne l'emploierai pas): quelquefois les
+filles, en l'absence du p&egrave;re, descendent avec le sommelier
+&agrave; la cave, tandis que les &eacute;pouses montent de
+leur c&ocirc;t&eacute; au grenier.</p>
+
+<p>23. Le plus honn&ecirc;te gentilhomme du monde peut
+fort bien n'avoir pas &agrave; son retour le bonheur d'Ulysse;
+toutes les matrones isol&eacute;es ne regrettent pas leurs
+maris, toutes n'ont pas la m&ecirc;me r&eacute;pugnance pour
+les baisers des pr&eacute;tendans: le pis, c'est quand il retrouve
+une belle urne consacr&eacute;e &agrave; sa m&eacute;moire; deux
+ou trois jouvencelles, enfans d'un ami qui retient sa
+femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-m&ecirc;me,
+qui vient lui mordre&mdash;les jambes.</p>
+
+<p>24. S'il est encore c&eacute;libataire, il retrouvera sa
+belle fianc&eacute;e devenue pendant son absence l'&eacute;pouse
+de quelque riche avare; mais alors rien de mieux.
+L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, et
+la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre,
+sous le titre de cavalier sirvente, de reprendre ses
+fonctions galantes; peut-&ecirc;tre aimera-t-il mieux m&eacute;priser
+celle qui l'aura trahi; et, pour que son chagrin
+ne soit pas perdu, il &eacute;crira des odes sur l'inconstance
+de la femme.</p>
+
+<p>25. Ainsi donc, vous qui avez d&eacute;j&agrave; quelque chaste
+liaison de cette esp&egrave;ce,&mdash;j'entends une honn&ecirc;te intimit&eacute;
+avec une femme mari&eacute;e,&mdash;la seule qui soit
+susceptible de dur&eacute;e,&mdash;la plus solide de toutes les
+connexions, le v&eacute;ritable hymen en un mot (l'autre
+ne pouvant servir que d'&eacute;cran),&mdash;n'allez pas pour
+cela faire de trop longues courses, j'ai connu des absens
+que l'on trompait quatre fois par jour.</p>
+
+<p>26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait
+mieux ce qu'on faisait sur l'Oc&eacute;an que ce qu'on
+pouvait faire sur terre, ressentait un vif plaisir &agrave; la
+vue de la fum&eacute;e de ses foyers. Mais il ne savait pas
+pourquoi il n'&eacute;tait pas triste, ou pourquoi il &eacute;prouvait
+toute autre &eacute;motion; il ne connaissait pas la m&eacute;taphysique:
+il aimait son enfant, il en aurait pleur&eacute;
+la perte; mais il ne fallait pas lui en demander la
+cause, plus qu'&agrave; un philosophe.</p>
+
+<p>27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil
+rendait &eacute;clatantes, et la verdure ombrag&eacute;e des arbres
+de son jardin; il entendait le doux bourdonnement
+de son petit ruisseau, et les aboiemens &eacute;loign&eacute;s
+de son chien de garde. &Agrave; travers les ombres d'un
+bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement,
+des armes &eacute;tincelantes (tout le monde est
+en armes dans l'Orient), et diverses nuances de
+costumes, l&eacute;gers et brillans comme des ailes de papillon.</p>
+
+<p>28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'&eacute;tonnait
+de ces signes inaccoutum&eacute;s d'all&eacute;gresse, il
+entendit,&mdash;non pas, h&eacute;las! la musique des sph&egrave;res,
+mais les sons profanes et terrestres d'un violon; ces
+accords lui firent douter de la fid&eacute;lit&eacute; de ses oreilles,
+ils confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua
+une fl&ucirc;te, un tambour, et bient&ocirc;t apr&egrave;s les
+&eacute;clats de rire les moins orientaux.</p>
+
+<p>29. Il avan&ccedil;a plus pr&egrave;s encore, et comme il descendait
+la pente &agrave; la h&acirc;te, il remarqua &agrave; travers les
+branches agit&eacute;es, et parmi d'autres indices de f&ecirc;te,
+une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et
+qui, semblables &agrave; des derviches, tournaient sur eux-m&ecirc;mes
+comme sur un pivot. Ils ex&eacute;cutaient la Pyrrique,
+cette danse guerri&egrave;re, objet de la pr&eacute;f&eacute;rence
+des Levantins.</p>
+
+<p>30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques,
+dont la premi&egrave;re et la plus grande laissait
+flotter un long voile blanc, se tenaient toutes ensemble
+comme un collier de perles; les mains entrelac&eacute;es,
+elles dansaient en laissant flotter sur un blanc
+cou de longues et noires boucles de cheveux&mdash;(dont
+la moindre e&ucirc;t rendu fous dix po&egrave;tes). Celle qui les
+conduisait chantait, et la virginale et attentive r&eacute;union
+lui r&eacute;pondait en chœur des pieds et de la voix.</p>
+
+<p>31. L&agrave;, r&eacute;unies &agrave; l'&eacute;cart, et les jambes crois&eacute;es
+autour de leurs plats, quelques autres soci&eacute;t&eacute;s commen&ccedil;aient
+&agrave; d&icirc;ner: la vue &eacute;tait d&eacute;lect&eacute;e par des pilaus<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>
+et des mets de toute esp&egrave;ce, des flacons de vins
+de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans
+des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur
+leurs tiges les fruits de dessert; les oranges parfum&eacute;es
+et les succulentes grenades, balanc&eacute;es au-dessus
+de leurs fronts, n'attendaient que le plus l&eacute;ger toucher
+pour descendre sur leurs genoux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent avec leurs mets:
+il remplace &agrave; peu pr&egrave;s, chez eux, notre pain.</p></div>
+
+<p>32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un
+b&eacute;lier blanc comme la neige, et couronnait de fleurs
+ses v&eacute;n&eacute;rables cornes; paisible comme l'agneau qui
+vient de na&icirc;tre, le patriarche du troupeau courbe
+obligeamment sa t&ecirc;te grave et apprivois&eacute;e. Tant&ocirc;t il
+accepte les palmes qu'on lui pr&eacute;sente &agrave; manger, tant&ocirc;t
+il baisse en jouant son front comme pour frapper
+ceux qui l'entourent, puis aussit&ocirc;t il recule comme
+dompt&eacute; par leurs faibles mains.</p>
+
+<p>33. Un profil d'une puret&eacute; classique, des v&ecirc;temens
+pleins d'&eacute;clat, de grands yeux noirs, des joues
+d'une fra&icirc;cheur ang&eacute;lique et ros&eacute;es comme des grenades
+entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes
+enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence,
+apanage heureux de l'enfance, tel &eacute;tait le tableau
+exact que formaient ces petits Grecs: &agrave; cette vue le
+philosophe ne pouvait s'emp&ecirc;cher de soupirer, en
+pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.</p>
+
+<p>34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain
+racontait devant un cercle paisible de vieux fumeurs
+maintes histoires sur les tr&eacute;sors secrets trouv&eacute;s dans
+un vallon &eacute;cart&eacute;; les merveilleuses reparties des
+jongleurs arabes; les charmes n&eacute;cessaires pour faire
+l'or pur et gu&eacute;rir les morsures venimeuses; les rochers
+enchant&eacute;s qui s'ouvrent quand on les touche;
+et enfin (mais cela &eacute;tait bien r&eacute;el) les dames magiciennes
+qui, d'un seul coup, changent leurs &eacute;poux
+en b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui
+peuvent flatter l'imagination ou les sens. Le chant,
+la danse, le vin, la musique, les histoires persanes,
+tout offrait d'agr&eacute;ables et inoffensifs passe-tems: mais
+Lambro ne put sans d&eacute;plaisir voir ces choses; il
+songeait aux d&eacute;penses qu'on avait faites pendant son
+absence, et pr&eacute;voyait le comble de tous les malheurs,
+l'inutilit&eacute; de ses dispositions testamentaires.</p>
+
+<p>36. H&eacute;las! qu'est-ce que l'homme! &agrave; quels p&eacute;rils
+sont encore expos&eacute;s les plus heureux mortels, m&ecirc;me
+apr&egrave;s leur d&icirc;ner!&mdash;Un jour d'or pour un si&egrave;cle de
+fer, voil&agrave; tout ce que le mieux partag&eacute; des r&eacute;prouv&eacute;s
+peut esp&eacute;rer dans cette vie; le plaisir (du moins
+quand il chante) est une sir&egrave;ne qui s&eacute;duit les jeunes
+imprudens, pour ensuite les &eacute;corcher tout vivans.
+En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives
+s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher
+une couverture mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>37. Lui qui n'avait gu&egrave;re l'habitude de prodiguer
+ses paroles, et qui voulait procurer une surprise
+agr&eacute;able &agrave; sa fille (il surprenait en g&eacute;n&eacute;ral les
+hommes avec l'&eacute;p&eacute;e),&mdash;n'avait envoy&eacute; personne
+pour avertir de son arriv&eacute;e; personne ne se remua
+donc: long-tems il s'arr&ecirc;ta pour bien convaincre ses
+yeux de ce qu'il voyait; et r&eacute;ellement il &eacute;tait plut&ocirc;t
+surpris qu'enchant&eacute; de trouver une si belle compagnie
+invit&eacute;e.</p>
+
+<p>38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont
+menteurs) qu'un rapport (et surtout les Grecs) avait
+garanti la certitude de sa mort (comme si ces gens-l&agrave;
+mouraient jamais), et r&eacute;pandu pendant plusieurs
+semaines le deuil dans sa maison. Mais depuis ce
+tems leurs paupi&egrave;res et m&ecirc;me leurs l&egrave;vres s'&eacute;taient
+dess&eacute;ch&eacute;es; les roses &eacute;taient revenues sur les joues
+d'Haid&eacute;e; ses pleurs &eacute;taient remont&eacute;s &agrave; leur source,
+et elle conduisait pour elle-m&ecirc;me les affaires de la
+maison.</p>
+
+<p>39. De l&agrave; tous ces mets, ces danses, ce vin et ce
+violon qui faisaient de l'&icirc;le un s&eacute;jour de plaisirs; les
+valets &eacute;taient tous &agrave; boire ou les bras crois&eacute;s, passe-tems
+qui les rend les plus heureuses gens du monde.
+L'hospitalit&eacute; du p&egrave;re semblait sordide, compar&eacute;e &agrave;
+l'usage que faisait Haid&eacute;e de ses tr&eacute;sors; et l'on ne
+peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite,
+quand elle n'avait pas une heure qu'elle ne
+consacr&acirc;t &agrave; l'amour.</p>
+
+<p>40. Vous croyez peut-&ecirc;tre qu'en tombant au milieu
+de ces divertissemens il ne pourra se contenir,
+et, &agrave; vrai dire, il n'&eacute;tait pas oblig&eacute; d'en &ecirc;tre fort
+satisfait; peut-&ecirc;tre vous vous attendez &agrave; de promptes
+ex&eacute;cutions, qui apprendront mieux &agrave; ses gens leur
+devoir; au fouet, &agrave; la question ou &agrave; la prison pour
+le moins; vous ne doutez pas qu'en faisant quelques
+exemples m&eacute;morables, il ne d&eacute;veloppe les inclinations
+royales d'un pirate!</p>
+
+<p>41. Vous &ecirc;tes dans l'erreur;&mdash;c'&eacute;tait l'homme le
+plus doux et le mieux &eacute;lev&eacute; qui jamais e&ucirc;t coup&eacute; une
+gorge ou conduit un vaisseau. Il &eacute;tait si familier avec
+tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu
+deviner sa v&eacute;ritable pens&eacute;e. Il ne le c&eacute;dait pas sous
+ce rapport &agrave; un courtisan; et c'est &agrave; peine si une
+femme m&ecirc;me e&ucirc;t pu cacher plus de fourberie sous
+ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme e&ucirc;t tant
+de go&ucirc;t pour les courses d'aventures! c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une
+excellente acquisition pour la bonne soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>42. Il s'avance pr&egrave;s du premier groupe de convives,
+et, frappant sur l'&eacute;paule de l'un de ceux-ci,
+il demande avec un sourire singulier qui, dans tous
+les cas, n'annon&ccedil;ait rien de bon, quelle &eacute;tait la
+cause de cette f&ecirc;te? Trop ivre pour faire attention &agrave;
+ses paroles, le Grec auquel il s'adressait versa du
+vin dans un verre.</p>
+
+<p>43. Et sans prendre la peine de tourner sa t&ecirc;te
+joyeuse, il tendit le rouge-bord par-dessus son &eacute;paule,
+et d'un ton de voix peu ferme: &laquo;Les paroles alt&egrave;rent,
+je n'ai pas de tems &agrave; perdre.&raquo; Un second
+ajouta en laissant &eacute;chapper un hoquet: &laquo;Notre
+vieux ma&icirc;tre est mort; vous feriez mieux de vous
+adresser &agrave; son h&eacute;riti&egrave;re, notre ma&icirc;tresse.&mdash;Notre
+ma&icirc;tresse, ajouta un troisi&egrave;me, ah! ah! notre ma&icirc;tresse!
+c'est-&agrave;-dire, notre ma&icirc;tre,&mdash;pas le vieux,
+mais le jeune.&raquo;</p>
+
+<p>44. Ces dr&ocirc;les &eacute;tant de nouveaux venus, ne connaissaient
+pas celui auquel ils parlaient.&mdash;Lambro
+changea de couleur,&mdash;un nuage couvrit un instant
+ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son
+premier air de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, et cherchant m&ecirc;me &agrave; rappeler
+son sourire, il pria l'un d'entre eux de lui dire
+le nom, la qualit&eacute; du nouveau ma&icirc;tre qui, suivant
+toutes les apparences, avait donn&eacute; &agrave; Haid&eacute;e le titre
+d'&eacute;pouse.</p>
+
+<p>45. &laquo;Je ne sais pas, r&eacute;pondit le gar&ccedil;on, qui, ou
+ce qu'il est, ni d'o&ugrave; il vient,&mdash;et je ne m'en soucie
+pas beaucoup; ce que je sais bien, c'est que
+ce chapon r&ocirc;ti est d&eacute;licieux, et que cet excellent
+vin n'a jamais &eacute;t&eacute; servi pour un meilleur d&icirc;ner:
+et si vous avez &agrave; demander quelque chose de plus,
+adressez vos questions &agrave; mon voisin de ce c&ocirc;t&eacute;; il
+vous r&eacute;pondra sur tout, bien ou mal, car personne
+n'aime plus &agrave; s'&eacute;couter parler<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Imitation de <i>Morgante Maggiore</i>, po&egrave;me trop peu connu en France:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Io non credo pi&ugrave; al nero ch' all' azzurro;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E credo alcuna volta anco nel burro!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E molto pi&ugrave; nel espro che il mangurro</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ma sopra tutto nel buon vino ho fede</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E credo che sia salvo che gli crede.</i><br /></span>
+</div></div>
+<p>
+&laquo;Marguet r&eacute;pondit alors: &laquo;&Agrave; dire de suite ce que j'en pense, je ne
+crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes
+mieux, r&ocirc;ti; je crois aussi, par fois, au beurre, &agrave; la cervoise, au moust
+quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: mais,
+avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui croit en
+lui sera sauv&eacute;.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(Ch. XVIII, st. <span class="smcap">CLI.</span>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>46. Je disais que Lambro &eacute;tait un homme patient,
+et certes il montra dans cette occasion un respect
+des convenances digne de l'homme le mieux &eacute;lev&eacute; de
+la France, ce parangon des nations. Malgr&eacute; les railleries
+lanc&eacute;es contre les siens m&ecirc;me, il sut dissimuler
+et ses inqui&eacute;tudes et les plaies de son cœur, et
+les insultes de cette valetaille gourmande&mdash;et acharn&eacute;e
+sur son propre mouton.</p>
+
+<p>47. Maintenant, dans un homme aussi habitu&eacute; &agrave;
+commander,&mdash;&agrave; faire aller et venir ses gens,&mdash;&agrave;
+voir ses d&eacute;sirs ex&eacute;cut&eacute;s en un tour de main,&mdash;soit
+que sa voix demand&acirc;t une mort ou des fers,&mdash;on
+peut s'&eacute;tonner de trouver d'aussi bonnes mani&egrave;res;
+la chose est cependant bien r&eacute;elle, quoique je ne
+sache comment l'expliquer; et dans tous les cas celui
+qui peut ainsi se commander, peut &ecirc;tre aussi capable
+de gouverner&mdash;qu'un Guelfe<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Un Hanovrien. Les &eacute;lecteurs de Hanovre pr&eacute;tendent &ecirc;tre descendus
+du fameux <i>Guelfe</i> qui donna son nom &agrave; l'une des deux grandes factions
+d'Italie, au treizi&egrave;me et au quatorzi&egrave;me si&egrave;cle.</p></div>
+
+<p>48. Non qu'il ne montr&acirc;t jamais de col&egrave;re, mais
+c'est quand il n'&eacute;tait pas s&eacute;rieusement irrit&eacute;; dans
+ce dernier cas il restait calme, concentr&eacute;, lent et silencieux,
+il se repliait sur lui-m&ecirc;me comme le boa;
+jamais il ne parlait et frappait en m&ecirc;me tems; s'il
+mena&ccedil;ait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais
+son silence &eacute;tait bien plus redoutable, et son premier
+coup rendait ordinairement un second inutile.</p>
+
+<p>49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua
+d'avancer vers la maison, mais par un chemin
+d&eacute;tourn&eacute;. Ceux qu'il vint &agrave; rencontrer par hasard
+ne firent pas attention &agrave; lui, tant on s'attendait
+peu &agrave; le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce
+moment dans son cœur pour Haid&eacute;e, c'est plus que
+je ne puis dire; en tous cas, pour un p&egrave;re arrivant
+quand on le croyait mort, ces f&ecirc;tes devaient para&icirc;tre
+un singulier genre de deuil.</p>
+
+<p>50. Si tous les morts (Dieu nous en pr&eacute;serve) revenaient
+maintenant &agrave; la vie, ou seulement quelques-uns,
+tel qu'un &eacute;poux ou bien sa femme (autant
+citer un exemple conjugal que tout autre), ne
+doutez pas, quelle qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la violence de leurs
+anciennes querelles, que cet incident impr&eacute;vu n'en
+occasion&acirc;t de plus vives encore, et que les pleurs
+r&eacute;pandus sur l'&eacute;poux expirant ne coulassent avec
+plus d'abondance sur l'&eacute;poux ressuscit&eacute;.</p>
+
+<p>51. Lambro entra dans la maison, mais non plus
+chez lui; pens&eacute;e vraiment&mdash;insupportable, et tout
+au plus comparable aux angoisses mentales du tr&eacute;pas:
+trouver la pierre de notre foyer transform&eacute;e en
+pierre fun&eacute;raire, voir &eacute;parses autour d'un &acirc;tre jadis
+&eacute;tincelant, les p&acirc;les cendres de nos esp&eacute;rances,
+c'est un tourment profond que ne concevra jamais
+un c&eacute;libataire.</p>
+
+<p>52. Il entra dans la maison, mais non plus chez
+lui, car, sans affections, il n'est pas de chez soi.&mdash;Il
+sentit les amertumes de la solitude, en passant le
+seuil de sa porte sans &ecirc;tre accueilli par un salut. C'&eacute;tait
+pourtant l&agrave; que le tems lui avait fil&eacute; des jours paisibles,
+que son cœur et ses yeux avaient suivi avec
+tant de d&eacute;lices les jeux innocens d'une fille ch&eacute;rie,
+seul vertueux objet de ses sentimens ordinaires.</p>
+
+<p>53. C'&eacute;tait un homme d'un caract&egrave;re singulier:
+doux dans ses habitudes, quoique d'une humeur sauvage;
+mod&eacute;r&eacute; dans sa conduite, ennemi de tout
+exc&egrave;s dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une
+perception facile, d'un courage &agrave; toute &eacute;preuve, en
+un mot capable de mener une vie plus honorable, sinon
+sans reproche. Les malheurs de sa patrie et son
+d&eacute;sespoir de l'affranchir l'avaient d&eacute;termin&eacute; &agrave; faire
+des esclaves, au lieu de rester esclave lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement
+de ses richesses; la duret&eacute;, fruit d'une longue
+habitude; la vie p&eacute;rilleuse dans laquelle il avait
+vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa cl&eacute;mence; les
+soupirs qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables
+et les hommes grossiers qui lui servaient
+de compagnons ordinaires, tout avait contribu&eacute; &agrave; le
+rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon
+ami et mauvaise rencontre.</p>
+
+<p>55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Gr&egrave;ce
+r&eacute;pandait encore quelques rayons h&eacute;ro&iuml;ques dans
+son ame, comme jadis dans celle des conqu&eacute;rans de
+la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai
+que sa passion pour la paix n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-ardente;&mdash;mais
+h&eacute;las! sa patrie n'offrait aucun espoir d'illustration,
+et c'&eacute;tait la rage de la voir asservie qui
+l'avait port&eacute; &agrave; ha&iuml;r l'univers et &agrave; combattre toutes
+les nations.</p>
+
+<p>56. L'influence du climat avait aussi donn&eacute; &agrave; son
+esprit une certaine &eacute;l&eacute;gance ionienne dont souvent,
+sans qu'il s'en dout&acirc;t, il laissait deviner l'influence.&mdash;Le
+meilleur go&ucirc;t avait pr&eacute;sid&eacute; au choix de sa r&eacute;sidence;
+il aimait la musique, il admirait les sc&egrave;nes
+sublimes de la nature, et c'&eacute;tait en entendant un
+petit ruisseau tomber devant lui en nappes de cristal,
+c'&eacute;tait en contemplant la beaut&eacute; des fleurs, qu'il
+charmait son esprit dans les heures de calme.</p>
+
+<p>57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait
+sur sa fille; elle seule, au milieu des sc&egrave;nes furieuses
+dont il avait &eacute;t&eacute; l'auteur ou le spectateur, avait conserv&eacute;
+de l'empire sur son cœur. L'affection qu'il avait
+pour elle &eacute;tait pure, isol&eacute;e et sans partage. En perdant
+ce sentiment, il e&ucirc;t perdu ce qui lui restait encore
+de tendresse pour l'humanit&eacute;, et le nouveau Cyclope
+serait tomb&eacute; dans le plus furieux aveuglement.</p>
+
+<p>58. La tigresse &agrave; laquelle on a ravi ses petits, &eacute;pouvante,
+dans sa furie, le berger et le troupeau; l'Oc&eacute;an,
+quand il soul&egrave;ve ses vagues irrit&eacute;es, brise souvent
+le vaisseau que des rochers avoisinent; mais une
+fois leur rage &eacute;puis&eacute;e, le tigre et l'Oc&eacute;an se calmeront
+avant le ressentiment silencieux, grave, aust&egrave;re
+et profond d'une ame vigoureuse, et surtout quand
+c'est celle d'un p&egrave;re.</p>
+
+<p>59. C'est une chose commune, et pourtant bien
+douloureuse, que l'ingratitude de nos enfans.&mdash;Eux
+qui devaient nous rappeler nos beaux jours, eux
+qui semblaient d'autres petits nous-m&ecirc;mes, compos&eacute;s
+toutefois d'une mati&egrave;re plus fine, ils nous quittent
+tendrement d&egrave;s que la vieillesse nous saisit, et
+que des nuages obscurcissent le soir de notre vie; &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; ils nous laissent une compagnie excellente,&mdash;la
+goutte et la pierre.</p>
+
+<p>60. Une belle famille est pourtant une jolie chose
+(quand elle ne se pr&eacute;sente pas apr&egrave;s d&icirc;ner<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>). Il est
+agr&eacute;able de voir une m&egrave;re nourrir elle-m&ecirc;me ses
+enfans (quand elle n'en est pas devenue plus maigre).
+Semblables &agrave; des ch&eacute;rubins plac&eacute;s aux angles
+d'un autel, ils se groupent autour du foyer (et ce
+tableau est capable d'attendrir un p&eacute;cheur). Une
+dame, environn&eacute;e de ses filles et de ses ni&egrave;ces, brille
+comme une guin&eacute;e au milieu de pi&egrave;ces de sept
+schellings.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et aux enfans
+de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble ces derniers,
+pendant la premi&egrave;re partie de la soir&eacute;e.</p></div>
+
+<p>61. Inaper&ccedil;u, le vieux Lambro prit une porte
+secr&egrave;te et entra dans sa maison, &agrave; la nuit tombante.
+Cependant la dame et son amant pr&eacute;sidaient au festin,
+dans tout l'&eacute;clat de leur beaut&eacute;: une table incrust&eacute;e
+d'ivoire &eacute;tait plac&eacute;e devant eux et entour&eacute;e
+d'une foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et
+l'argent formaient la mati&egrave;re de la vaisselle, les vases
+les moins pr&eacute;cieux &eacute;taient de nacre et de corail.</p>
+
+<p>62. Cent plats environ composaient le d&icirc;ner: de
+l'agneau aux noix de pistaches,&mdash;en un mot toute
+esp&egrave;ce de mets; des soupes au safran, des friandises,
+des poissons les plus beaux qu'eussent jamais
+renferm&eacute;s des filets; le tout accommod&eacute; au-del&agrave; des
+vœux du plus d&eacute;licat sibarite: les boissons consistaient
+en sorbets vari&eacute;s de raisin, d'orange et de jus
+de grenade exprim&eacute; &agrave; travers les pores de l'&eacute;corce,
+ce qui ajoute encore &agrave; leur saveur.</p>
+
+<p>63. Ces rafra&icirc;chissemens &eacute;taient dispos&eacute;s autour
+de la salle, dans leurs carafons de cristal: des fruits,
+des g&acirc;teaux de datte termin&egrave;rent le repas, qui fut
+aussit&ocirc;t remplac&eacute; par la f&egrave;ve du plus pur moka, servie
+dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et
+pour emp&ecirc;cher la main de se br&ucirc;ler, &eacute;taient des tasses
+en filigrane d'or; dans le caf&eacute; on avait fait bouillir
+des clous de girofle, de la canelle et du safran; mais
+(&agrave; mon go&ucirc;t) cela lui enlevait de sa qualit&eacute;.</p>
+
+<p>64. Les tentures de la salle &eacute;taient une tapisserie
+form&eacute;e de pans de velours diversement peints, et
+broch&eacute;s en fleurs de soie damass&eacute;e; une bordure
+jaune les enveloppait, et celle du haut, richement
+travaill&eacute;e, d&eacute;ployait en lettres-lilas, brod&eacute;es d&eacute;licatement
+en bleu, de belles sentences persanes, tir&eacute;es
+des po&egrave;tes et des moralistes les plus estim&eacute;s.</p>
+
+<p>65. Ces inscriptions orientales, plac&eacute;es si commun&eacute;ment
+dans ces contr&eacute;es sur les murs, sont une
+esp&egrave;ce de moniteurs charg&eacute;s de rappeler &agrave; l'esprit,
+comme les cr&acirc;nes des banquets de Memphis, les mots
+qui d&eacute;concert&egrave;rent Balthasar dans son palais, et qui
+lui enlev&egrave;rent son royaume<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Mais les sages auront
+beau prodiguer les tr&eacute;sors de leurs sentences, vous
+sentirez toujours qu'il est un moraliste plus s&eacute;v&egrave;re
+encore: c'est le plaisir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> &laquo;Balthasar donnait &agrave; ses grands, au nombre de mille, un grand festin,
+et chacun buvait <i>suivant son &acirc;ge</i>... Le roi, les seigneurs, les
+femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient leurs dieux d'or,
+d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.
+</p><p>
+&laquo;Soudain apparurent des doigts... &eacute;crivant contre le cand&eacute;labre,
+sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les mouvemens
+de la main qui &eacute;crivait; sa face changea, et ses pens&eacute;es la troubl&egrave;rent,
+etc.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<span class="smcap">Daniel</span>, ch. V.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>66. Une beaut&eacute; devenue &eacute;tique &agrave; la fin de l'hiver;
+un grand g&eacute;nie qui trouve la mort au fond d'un
+verre; un rou&eacute; transform&eacute; tout d'un coup en m&eacute;thodistique
+ou &eacute;clectique&mdash;(c'est le nom sous lequel
+ils aiment maintenant &agrave; dire des pri&egrave;res), mais surtout
+un alderman frapp&eacute; d'apoplexie, sont des exemples
+qui r&eacute;ellement confondent l'esprit, et prouvent
+bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour,
+ont des r&eacute;sultats aussi funestes que les exc&egrave;s de table.</p>
+
+<p>67. Haid&eacute;e et Juan posaient leurs pieds sur un
+tapis de satin cramoisi, bord&eacute; d'un bleu p&acirc;le. Leur
+sopha occupait trois parties compl&egrave;tes de l'appartement,&mdash;et
+semblait de la derni&egrave;re fra&icirc;cheur. Le
+velours des coussins&mdash;(plut&ocirc;t faits pour garnir un
+tr&ocirc;ne) &eacute;tait &eacute;carlate; du milieu jaillissait un brillant
+soleil broch&eacute; en or, dont les rayons tissus rappelaient
+le vif &eacute;clat de ceux qui remplissent les cieux
+vers le milieu du jour.</p>
+
+<p>68. Quant &agrave; la splendeur, on en avait confi&eacute; le
+soin au cristal, au marbre, &agrave; la porcelaine et &agrave; l'argenterie;
+sur les carreaux &eacute;taient jet&eacute;s des nattes
+indiennes et des tapis de Perse que le cœur e&ucirc;t trembl&eacute;
+de salir. Des gazelles, des chats, des nains et
+des noirs, et telles autres gens habitu&eacute;s &agrave; gagner
+leur pain en qualit&eacute; de ministres et favoris (c'est-&agrave;-dire
+par d&eacute;gradation) &eacute;taient l&agrave; r&eacute;unis en foule
+comme &agrave; la cour ou &agrave; la foire.</p>
+
+<p>69. On n'avait pas &eacute;pargn&eacute; les belles glaces et les
+tables, la plupart en &eacute;b&egrave;ne incrust&eacute;es de nacre ou
+d'ivoire, celles-ci en &eacute;caille de tortue; et celles-l&agrave;
+en bois pr&eacute;cieux, garnies d'or ou d'argent.&mdash;On
+avait pourvu &agrave; ce que la plus grande partie d'entre
+elles f&ucirc;t charg&eacute;e de viandes, de sorbets glac&eacute;s&mdash;et
+de vins&mdash;&agrave; la disposition de tous ceux qui arrivaient
+d'heure en heure pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>70. Entre tous les costumes, je choisis pour le
+peindre celui d'Haid&eacute;e: elle portait deux jelicks<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>,&mdash;dont
+le premier &eacute;tait jaune-p&acirc;le; l'azur, le violet
+et le blanc formaient la couleur de sa chemise,&mdash;et
+l'on suivait au travers de son l&eacute;ger tissu les mouvemens
+de son sein, tels que ceux d'une faible vague;
+son deuxi&egrave;me jelick, tout brillant d'or et de pourpre,
+&eacute;tait ferm&eacute; avec des boutons de perle larges comme
+des pois; une blanche gaze ray&eacute;e de bouracan flottait
+autour de son beau corps, semblable &agrave; des flocons
+de nuages group&eacute;s autour de la lune.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Ou plut&ocirc;t <i>tchelek</i>: c'est une ceinture de soie. (Voyez le <i>Dictionnaire
+turc</i> de Meninsky.)</p></div>
+
+<p>71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras
+charmans; il n'avait pas d'attache,&mdash;l'or pur en
+&eacute;tant assez flexible pour que la main le contourn&acirc;t
+sans peine, et que la forme du bras dev&icirc;nt aussit&ocirc;t
+la sienne. C'&eacute;tait admirable, mais sa forme seule e&ucirc;t
+charm&eacute; les yeux, tant il semblait craindre de laisser
+&eacute;chapper les contours qu'il pressait. Ainsi, l'or le
+plus fin entourait la peau la plus blanche que m&eacute;tal
+pr&eacute;cieux e&ucirc;t jamais entour&eacute;e<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y sont port&eacute;s de
+la mani&egrave;re indiqu&eacute;e. Le lecteur s'apercevra par la suite que la m&egrave;re d'Haid&eacute;e
+&eacute;tant de Bez, sa fille suivait les modes de sa patrie.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>72. Comme princesse des domaines de son p&egrave;re,
+une semblable plaque d'or roul&eacute;e au-dessus de son
+coude-pied annon&ccedil;ait son haut rang. Douze anneaux
+brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans
+de pierreries; les plis gracieux de son voile
+&eacute;taient comprim&eacute;s au-dessous de son sein par une
+bande de perles d'une valeur presque inestimable;
+et la soie orang&eacute;e de son pantalon turc venait se terminer
+autour de la plus jolie cheville du monde.</p>
+
+<p>73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient
+jusqu'&agrave; ses pieds, semblables au torrent des
+Alpes sur lequel vient glisser la lumi&egrave;re matinale du
+soleil;&mdash;s'ils n'avaient pas &eacute;t&eacute; enferm&eacute;s, ils auraient
+pu voiler enti&egrave;rement sa personne; on e&ucirc;t dit
+qu'ils s'indignaient de se sentir comprim&eacute;s dans la
+courbe soyeuse d'un filet, et d&egrave;s qu'un z&eacute;phir venait
+offrir &agrave; Haid&eacute;e son aile pour &eacute;ventail, ils tentaient
+de rompre leur transparente &eacute;treinte.</p>
+
+<p>74. Elle r&eacute;pandait autour d'elle une atmosph&egrave;re
+de vie, et ses yeux semblaient donner &agrave; l'air lui-m&ecirc;me
+plus de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Ils &eacute;taient si doux! si beaux!
+ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais imaginer
+des cieux; purs comme ceux de Psych&eacute;, avant
+qu'elle n'e&ucirc;t perdu sa virginit&eacute;,&mdash;trop purs m&ecirc;me
+pour les nœuds terrestres les plus purs. En la voyant,
+on ne pouvait croire qu'il y e&ucirc;t de l'idol&acirc;trie &agrave; s'agenouiller
+devant elle.</p>
+
+<p>75. Ses cils, noirs comme la nuit, &eacute;taient cependant
+teints, mais c'&eacute;tait vainement; car les franges
+de ses grands yeux noirs n'en conservaient pas moins
+leur beaut&eacute; naturelle, et m&ecirc;me opposaient leur &eacute;clat
+primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles
+avaient &eacute;t&eacute; touch&eacute;s avec l'henna<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>; mais encore
+ici, les efforts de l'art &eacute;taient inutiles, il ne pouvait
+rien ajouter &agrave; leur nuance ros&eacute;e.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> &laquo;Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement leurs yeux
+d'une teinture noire qui, &agrave; quelque distance, ou bien aux lumi&egrave;res,
+ajoute beaucoup &agrave; leur vivacit&eacute;. Je pense m&ecirc;me que nos dames seraient
+enchant&eacute;es de conna&icirc;tre ce secret; mais, dans le jour, l'artifice est trop
+visible. Elles colorent aussi en rose leurs ongles; mais j'avoue que je
+ne suis pas assez faite &agrave; cette mode pour la trouver gracieuse.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Lettre de Lady Montague &agrave; la comtesse de Mare</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse,
+si elle e&ucirc;t encore embelli la belle peau
+qu'elle avait touch&eacute;e. Haid&eacute;e n'en avait aucun besoin:
+jamais le jour ne lan&ccedil;a sur les montagnes des
+rayons d'une blancheur plus c&eacute;leste que la sienne;
+l'œil en la contemplant ne pouvait se croire bien
+&eacute;veill&eacute;, il la prenait pour une vision:&mdash;peut-&ecirc;tre
+me tromp&eacute;-je, mais Shakspeare dit aussi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i17">...Est fol, &agrave; mon avis,<br /></span>
+<span class="i0">Qui pr&eacute;tend dorer l'or ou reblanchir le lis<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Le roi Jean</i>, acte IV, sc. 2.</p></div>
+
+<p>77. Juan n'avait, sur un ch&acirc;le noir et or, qu'un
+v&ecirc;tement blanc bouracan<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, encore si transparent
+que l'on apercevait, &agrave; travers le tissu, des pierreries
+scintillantes comme les petites &eacute;toiles de la voie
+lact&eacute;e. Son turban formait une foule de plis gracieux,
+et une aigrette d'&eacute;meraude charg&eacute;e d'un nœud de
+cheveux, pr&eacute;sent d'Haid&eacute;e, surmontait un croissant
+radieux dont la lumi&egrave;re, toujours tremblante, ne
+s'affaiblissait jamais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec celui dont on
+fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez semblable &agrave; celui des
+ch&acirc;les en bourre de soie ou de cachemire.</p></div>
+
+<p>78. En ce moment ils &eacute;taient divertis par leur suite;
+des nains, des jeunes danseuses, des eunuques noirs
+et un po&egrave;te: ce qui compl&eacute;tait leur nouveau train
+de maison. Ce dernier avait une grande r&eacute;putation
+et il aimait &agrave; la justifier. Ses vers allaient rarement
+sans leurs justes pieds;&mdash;quant aux sujets, rarement
+restait-il au-dessous d'eux, car on le payait
+pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume:
+&laquo;il demandait un gros int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>79. Contre la louable habitude des anciens jours,
+il vantait le pr&eacute;sent et d&eacute;criait le pass&eacute;. Il avait
+fini par devenir une esp&egrave;ce d'anti-jacobin oriental,
+et il aimait mieux louer que de s'exposer &agrave; manquer
+de pudding.&mdash;Pendant quelques ann&eacute;es il avait
+compromis sa destin&eacute;e en mettant dans ses chants un
+certain air d'ind&eacute;pendance; mais &agrave; pr&eacute;sent, il chantait
+le sultan et le pacha avec la v&eacute;racit&eacute; de Southey
+et le talent po&eacute;tique de Crashaw.</p>
+
+<p>80. C'&eacute;tait un homme qui avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de
+nombreux changemens, et lui-m&ecirc;me il avait vari&eacute;
+avec la fid&eacute;lit&eacute; de l'aiguille; mais l'astre polaire auquel
+il ob&eacute;issait n'&eacute;tant pas l'une des &eacute;toiles fixes,&mdash;il
+avait pris l'habitude des courbes et des lignes r&eacute;trogrades:
+sa bassesse le mettait &agrave; l'abri des repr&eacute;sailles,
+et il &eacute;tait si f&eacute;cond (&agrave; moins qu'on ne l'e&ucirc;t
+mal pay&eacute;), il mentait avec une telle expansion de
+verve,&mdash;qu'il avait certes les plus beaux droits &agrave; la
+pension de po&egrave;te laur&eacute;at.</p>
+
+<p>81. Mais il avait du g&eacute;nie.&mdash;Quand un ren&eacute;gat,
+<i>vates irritabilis</i>, en poss&egrave;de, il ne laisse gu&egrave;re passer
+de pleine lune sans l'exercer; il n'y a pas m&ecirc;me
+jusqu'aux honn&ecirc;tes gens qui n'aiment &agrave; capter l'attention
+publique:&mdash;mais &agrave; mon sujet.&mdash;Voyons,&mdash;de
+quoi s'agissait-il? Ah!&mdash;le chant troisi&egrave;me,&mdash;le
+charmant couple,&mdash;leurs amours, leurs f&ecirc;tes,
+leur maison, leur costume, en un mot, le genre de
+vie qu'ils menaient dans leur &icirc;le.</p>
+
+<p>82. Leur po&egrave;te, pauvre diable, mais du reste fort
+amusant en compagnie, avait &eacute;t&eacute; jadis le favori de
+plus d'une coterie; quand il &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; ivre il
+haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils fussent rarement
+en &eacute;tat d'appr&eacute;cier ses paroles, ils ne manquaient
+pas de lui accorder, en vomissant et en
+mugissant, ces applaudissemens populaires dont jamais
+la premi&egrave;re ne conna&icirc;t la seconde cause<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> C'est-&agrave;-dire, dont celui qui les excite ne conna&icirc;t jamais celui qui les
+donne.</p></div>
+
+<p>83. Mais en ce moment, hiss&eacute; dans la haute soci&eacute;t&eacute;,
+et ayant recueilli de ses voyages quelques
+bribes &eacute;parses &ccedil;&agrave; et l&agrave; de pens&eacute;es lib&eacute;rales, il calculait
+si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans
+une &icirc;le isol&eacute;e, au milieu de ses amis, et sans avoir
+&agrave; craindre d'exciter &agrave; la s&eacute;dition, abjurer pour un
+instant ses mensonges prolong&eacute;s, et conclure avec la
+v&eacute;rit&eacute; un l&eacute;ger armistice, en chantant comme il avait
+chant&eacute; dans son ardente jeunesse.</p>
+
+<p>84. Il avait voyag&eacute; parmi les Arabes, les Turcs
+et les Francs, et connaissait le point d'honneur des
+nations diverses; comme il avait fr&eacute;quent&eacute; toutes les
+classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait sa verve
+en d&eacute;faut:&mdash;ce qui lui valut quelques pr&eacute;sens et
+quelques remerciemens. Il savait habilement varier
+ses flatteries; &laquo;faire &agrave; Rome comme les Romains,&raquo;
+tel &eacute;tait son principe de conduite en Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait
+une chanson, il rappelait aux diff&eacute;rens peuples quelque
+chose de leur pays; le <i>God save the King</i>, ou
+le <i>&Ccedil;a ira</i>, peu lui importait, il ne s'occupait que de
+l'&agrave;-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations,
+depuis le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosa&iuml;ques
+raisonnemens. Pindare avait bien chant&eacute; les
+chevaux de race, pourquoi lui aurait-on reproch&eacute;
+de montrer la m&ecirc;me flexibilit&eacute; de talent?</p>
+
+<p>86. Par exemple, en France, il e&ucirc;t &eacute;crit une chanson;
+en Angleterre, un r&eacute;cit de six chants in-4&ordm;; en
+Espagne, il e&ucirc;t fait une ballade ou une romance sur
+la derni&egrave;re guerre;&mdash;autant en Portugal; en Allemagne,
+il e&ucirc;t grimp&eacute; sur le P&eacute;gase du vieux
+Go&euml;the.&mdash;(Voyez ce qu'en dit de Sta&euml;l.) En Italie,
+il e&ucirc;t imit&eacute; les <i>Trecentisti</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, et, en Gr&egrave;ce, il e&ucirc;t
+chant&eacute; quelque hymne dans le genre de celle-ci:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Les po&egrave;tes du treizi&egrave;me si&egrave;cle.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">I<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O des arts le premier s&eacute;jour,<br /></span>
+<span class="i0">Iles de Gr&egrave;ce, &icirc;les de Gr&egrave;ce!<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; Sapho chanta son ivresse,<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; naquit le p&egrave;re du jour!<br /></span>
+<span class="i0">Un &eacute;t&eacute; constant vous colore:<br /></span>
+<span class="i0">Mais Ph&eacute;bus seul vous reste encore.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">II.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Au nom des p&egrave;res glorieux<br /></span>
+<span class="i0">Dont la m&eacute;moire les accuse,<br /></span>
+<span class="i0">Aux chants de leur antique muse<br /></span>
+<span class="i0">Vos fils restent silencieux:<br /></span>
+<span class="i0">Et quand l'univers les admire,<br /></span>
+<span class="i0">Seuls, ils n'osent plus les redire!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">III.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Marathon domine les mers<br /></span>
+<span class="i0">Et s'&eacute;tend au bas des montagnes.<br /></span>
+<span class="i0">Hier, r&ecirc;vant dans ces campagnes,<br /></span>
+<span class="i0">J'oubliais nos cruels revers;<br /></span>
+<span class="i0">Car, foulant aux pieds tant de braves,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne pouvais nous croire esclaves.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">IV.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un roi s'assit sur les rochers<br /></span>
+<span class="i0">D'o&ugrave; l'on aper&ccedil;oit Salamine:<br /></span>
+<span class="i0">L&agrave;, m&eacute;ditant notre ruine,<br /></span>
+<span class="i0">Il suivait ses flots de guerriers;<br /></span>
+<span class="i0">Il les comptait avant l'aurore,<br /></span>
+<span class="i0">Et le soir &eacute;taient-ils encore?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">V.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O&ugrave; sont-ils, o&ugrave; toi-m&ecirc;me es-tu,<br /></span>
+<span class="i0">O ma d&eacute;plorable patrie?<br /></span>
+<span class="i0">Pour te rappeler &agrave; la vie<br /></span>
+<span class="i0">Mes accens n'ont pas de vertu.<br /></span>
+<span class="i0">Oh! pourquoi la lyre d'Alc&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">Dans mes mains est-elle tomb&eacute;e?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">VI.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Au moins, si j'ai perdu l'honneur<br /></span>
+<span class="i0">Et si je suis dans l'esclavage,<br /></span>
+<span class="i0">Je sens courir sur mon visage<br /></span>
+<span class="i0">Une g&eacute;n&eacute;reuse rougeur;<br /></span>
+<span class="i0">Au moins je pleure sur la Gr&egrave;ce<br /></span>
+<span class="i0">Quand un l&acirc;che tyran l'oppresse.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">VII.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais sur notre honte et nos maux<br /></span>
+<span class="i0">Ne faut-il verser que des larmes?<br /></span>
+<span class="i0">Sparte autrefois courait aux armes:<br /></span>
+<span class="i0">O terre! rends-nous ses h&eacute;ros!<br /></span>
+<span class="i0">Que trois seuls r&eacute;veillent nos villes,<br /></span>
+<span class="i0">Et nous marchons aux Thermopyles!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">VIII.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais tout reste silencieux!...<br /></span>
+<span class="i0">Non!&mdash;Les morts raniment leur cendre;<br /></span>
+<span class="i0">Les morts, les morts se font entendre<br /></span>
+<span class="i0">Comme un torrent imp&eacute;tueux!<br /></span>
+<span class="i0">&laquo;Brisez, disent-ils, vos entraves!<br /></span>
+<span class="i0">Venez!...&raquo; Et vous restez esclaves.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">IX.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;&laquo;Versez-nous le vin de Samos;<br /></span>
+<span class="i0">Vous! faites fr&eacute;mir d'autres cordes:<br /></span>
+<span class="i0">Combattez, musulmanes hordes,<br /></span>
+<span class="i0">Coulez pour nous, jus de Seos.&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">Voyez la soudaine all&eacute;gresse<br /></span>
+<span class="i0">Qu'inspirent ces accens d'ivresse!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">X.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme vos p&egrave;res, au plaisir<br /></span>
+<span class="i0">La danse pyrrhique vous porte;<br /></span>
+<span class="i0">Mais de la pyrrhique cohorte<br /></span>
+<span class="i0">N'avez-vous plus de souvenir?<br /></span>
+<span class="i0">Vos accens sont nobles et graves;<br /></span>
+<span class="i0">Conviennent-ils &agrave; des esclaves?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XI.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;&laquo;Versez-nous le vin de Samos!<br /></span>
+<span class="i0">C'est Bacchus seul qui nous inspire.<br /></span>
+<span class="i0">Bacchus seul conduisait la lyre<br /></span>
+<span class="i0">Du tendre vieillard de T&eacute;os;<br /></span>
+<span class="i0">Il servait et savait se taire.&mdash;&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">Ah! du moins il servait un fr&egrave;re!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XII.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;&laquo;Ce Miltiade tant vant&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">De la couronne fut avide...&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Mais le tyran de la Tauride<br /></span>
+<span class="i0">Prot&eacute;gea notre libert&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Il mit en fuite les barbares;&mdash;<br /></span>
+<span class="i0">Et vous, vous servez des Tartares!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XIII.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;&laquo;Versez-nous le vin de Samos!&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">De Parga le rocher st&eacute;rile<br /></span>
+<span class="i0">Est d&eacute;sormais le seul asile<br /></span>
+<span class="i0">Des dignes enfans des h&eacute;ros.<br /></span>
+<span class="i0">Un jour ces guerriers intr&eacute;pides<br /></span>
+<span class="i0">Rappelleront les H&eacute;raclides.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XIV.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Parga! Souli! craignez les Francs!<br /></span>
+<span class="i0">Ils ont des rois pr&ecirc;ts &agrave; tout vendre:<br /></span>
+<span class="i0">La Gr&egrave;ce ne doit rien attendre<br /></span>
+<span class="i0">Que de ses g&eacute;n&eacute;reux enfans.<br /></span>
+<span class="i0">Craignez les Francs! tous ils fl&eacute;chissent<br /></span>
+<span class="i0">Sous des rois qui les avilissent.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XV.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;&laquo;Versez-nous le vin de Samos!&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Nos filles dansent sous l'ombrage:<br /></span>
+<span class="i0">Je vois &agrave; travers le feuillage<br /></span>
+<span class="i0">Leurs contours si doux et si beaux;<br /></span>
+<span class="i0">Mais leur sein, digne des plus braves,<br /></span>
+<span class="i0">N'allaitera que des esclaves.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">XVI.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Que l'on me place au bord des flots:<br /></span>
+<span class="i0">De Sunium je vois la plage,<br /></span>
+<span class="i0">J'y veux mourir; son nu rivage<br /></span>
+<span class="i0">Recevra mes derniers sanglots.<br /></span>
+<span class="i0">Tra&icirc;nez les cha&icirc;nes que j'abhorre,<br /></span>
+<span class="i0">Moi je meurs: je suis libre encore!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>87. Ainsi chanta, sinon e&ucirc;t pu, d&ucirc;, ou voulu chanter
+en vers passables le moderne enfant de la Gr&egrave;ce:
+sans valoir ceux qu'Orph&eacute;e r&eacute;citait quand la Gr&egrave;ce
+&eacute;tait dans son printems, on aurait pu, dans ces derniers
+tems, en composer de plus mauvais encore.
+Ses accens n'&eacute;taient pas sans expression&mdash;sinc&egrave;re
+ou factice; et la sensibilit&eacute; est dans un po&egrave;te la source
+de tous les autres sentimens; mais ces gens-l&agrave; sont
+des menteurs, et comme la main des teinturiers,&mdash;ils
+rev&ecirc;tent toutes les couleurs.</p>
+
+<p>88. Mais les mots sont des choses, et une l&eacute;g&egrave;re
+goutte d'encre, tombant comme la ros&eacute;e sur une
+id&eacute;e, produit ce qui fera penser des milliers et des
+millions d'hommes. Chose singuli&egrave;re, que la plus
+petite lettre par laquelle l'homme d&eacute;posera une pens&eacute;e
+au lieu de l'exprimer de vive voix, puisse &eacute;tablir
+une cha&icirc;ne durable entre les si&egrave;cles! &Agrave; quelle exiguit&eacute;
+le tems ne r&eacute;duit-il pas la fragile nature humaine,
+tandis que le papier,&mdash;un chiffon comme
+celui-ci, lui survit &agrave; lui-m&ecirc;me, &agrave; sa tombe, &agrave; tout ce
+qui lui &eacute;tait propre.</p>
+
+<p>89. Et quand ses os sont en poussi&egrave;re, et que sa
+tombe a disparu; quand ses biens, ses enfans, sa
+nation elle-m&ecirc;me ne conservent plus qu'une seule
+place dans les comm&eacute;morations chronologiques, quelque
+lourd manuscrit qui avait d&ucirc; &agrave; l'oubli sa conservation,
+quelque inscription lapidaire retrouv&eacute;e &agrave; la
+place d'une barraque, en travaillant aux fondations
+d'un <i>cabinet</i>, peuvent restaurer son nom et le faire
+regarder comme un pr&eacute;cieux et rare monument.</p>
+
+<p>90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages;
+c'est quelque chose, un rien, des mots, de l'illusion,
+du vent,&mdash;mieux fond&eacute; sur le style de l'historien
+que sur le souvenir que le h&eacute;ros laisse apr&egrave;s lui.
+Hom&egrave;re a rendu &agrave; Troie le service que Hoyle a rendu
+au Whist; les hommes de nos jours avaient oubli&eacute;
+que le grand Marlborough donnait joliment des coups
+de poings, quand, heureusement, sa vie a &eacute;t&eacute; publi&eacute;e
+par l'archidiacre Coxe.</p>
+
+<p>91. Milton est le prince des po&egrave;tes&mdash;&agrave; notre avis:
+un peu lourd, mais divin dans tous les cas. C'&eacute;tait
+un ind&eacute;pendant, de son tems;&mdash;un citoyen docte,
+pieux et continent en amour et &agrave; la table. Mais sa vie
+s'&eacute;tant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons
+aussit&ocirc;t lu que ce grand pontife des neuf vierges
+avait re&ccedil;u le fouet au coll&eacute;ge,&mdash;qu'il &eacute;tait col&egrave;re,
+et&mdash;mauvais &eacute;poux; la premi&egrave;re mistress Milton
+ayant d&eacute;sert&eacute; son logis.</p>
+
+<p>92. Voil&agrave; <i>certes</i> des faits bien int&eacute;ressans; comme
+le daim vol&eacute; de Shakspeare<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, les &eacute;pices de lord Bacon,
+la jeunesse de Titus et les premi&egrave;res aventures
+de C&eacute;sar; comme les fredaines de Burns (que va
+retracer fid&egrave;lement le docteur Currie) et celles de
+Cromwell:&mdash;mais bien que l'amour de la v&eacute;rit&eacute;
+inspire ordinairement aux historiens ces d&eacute;tails, et
+qu'ils les jugent fort essentiels &agrave; la vie de leur h&eacute;ros,
+il est rare qu'ils contribuent beaucoup &agrave; sa
+gloire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de raconter que ce
+grand homme, dans sa jeunesse, d&eacute;roba un daim &agrave; un gentilhomme de
+Straffort, jaloux &agrave; l'exc&egrave;s de son privil&eacute;ge de chasse.</p></div>
+
+<p>93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey,
+quand il pr&ecirc;chait dans le monde <i>la Pantisocratie</i>;
+ou comme Wordsworth, non impos&eacute;, non salari&eacute;,
+quand il saupoudrait de d&eacute;magogie<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> ses po&egrave;mes
+de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems
+avant que sa plume inconstante ne d&eacute;pos&acirc;t dans le
+<i>Morning-Post</i> son aristocratie: alors que, li&eacute; avec
+Southey et marchant sur les m&ecirc;mes traces, ils &eacute;pousaient
+les deux sœurs (&eacute;tablies merci&egrave;res &agrave; Bath).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, <i>the Pedlar</i>,
+dans l'Excursion.</p></div>
+
+<p>94. De pareils noms sont d&eacute;sormais atteints et
+convaincus; ils forment dans la g&eacute;ographie morale
+une v&eacute;ritable <i>Botany-Bay</i>, et leurs plus discrets
+biographes auront encore bonne gr&acirc;ce &agrave; d&eacute;crire leurs
+franches trahisons et leurs g&eacute;n&eacute;reuses apostasies. &Agrave;
+ce propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est
+le volume le plus lourd que l'on ait publi&eacute; depuis la
+d&eacute;couverte de l'imprimerie: c'est un obscur et grossier
+po&egrave;me, ayant nom <i>l'Excursion</i>, rimaill&eacute; dans
+un style que j'ai en aversion.</p>
+
+<p>95. C'est l&agrave; qu'il &eacute;rige un pont formidable entre
+l'intelligence de ses lecteurs et la sienne: malheureusement
+les po&egrave;mes de Wordsworth et de ses imitateurs,
+comme la Siloe de Joannah Southcote sont
+des œuvres qui frappent faiblement l'attention publique,
+tant est petit le nombre des &eacute;lus, en ce
+si&egrave;cle; et d'abord, annonc&eacute;s comme des divinit&eacute;s,
+les premiers fruits de leur virginit&eacute; compromise se
+sont bient&ocirc;t m&eacute;tamorphos&eacute;s en hydropisies p&eacute;riodiques.</p>
+
+<p>96. Mais revenons &agrave; mon sujet. Je suis bien forc&eacute;
+d'avouer que si j'ai quelque d&eacute;faut c'est celui des digressions;
+je laisse aller seuls mes gens, tandis que
+je m'amuse &agrave; soliloquer sans fin: mais ce sont mes
+<i>adresses de la couronne</i>, remettant les affaires &agrave; la
+prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune
+de mes omissions est une perte pour le public, non
+pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent &eacute;t&eacute; celles
+d'Arioste.</p>
+
+<p>97. Je le sais; ce que nos voisins appellent <i>des
+longueurs</i> (nous n'avons pas un mot aussi juste; mais
+nous avons bien <i>la chose</i> dans la parfaite ordonnance
+des po&egrave;mes que Bob Southey met au monde chaque
+printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un
+app&acirc;t bien puissant pour le lecteur; mais il n'est
+peut-&ecirc;tre pas mal &agrave; propos de lui pr&eacute;senter quelques
+beaux morceaux d'<i>&eacute;pop&eacute;e</i>, pour mieux lui prouver
+que l'<i>ennui</i> en est le principal ingr&eacute;dient.</p>
+
+<p>98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois
+&agrave; Hom&egrave;re de s'endormir; nous pourrions m&ecirc;me sans
+lui nous en apercevoir: quand il arrive &agrave; Wordsworth
+de se r&eacute;veiller, c'est pour nous dire avec
+quelle complaisance il se tra&icirc;ne autour des lacs, avec
+ses chers voituriers<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Il invoque le secours d'une
+barque pour franchir les ab&icirc;mes&mdash;de l'Oc&eacute;an?&mdash;Nullement,
+mais de l'air. Ensuite il fait une seconde
+invocation pour obtenir une chaloupe et se h&acirc;te de
+r&eacute;pandre assez de bave pour la mettre &agrave; flot.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Wordsworth est l'un des po&egrave;tes surnomm&eacute;s <i>lakistes</i>, &agrave; cause de
+leur affectation &agrave; peindre des lacs, des &eacute;tangs et des barques. C'est ainsi
+qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, <i>le lunatique</i>, M. V.
+Hugo, <i>le cadav&eacute;reux</i>, etc. Nous recommandons instamment les strophes
+suivantes &agrave; nos romantiques <i>tr&egrave;s-illustres</i> et &agrave; nos dramaturges <i>tr&egrave;s-pr&eacute;cieux</i>.</p></div>
+
+<p>99. S'il veut absolument fendre les plaines &eacute;th&eacute;r&eacute;es,
+bien que P&eacute;gase soit r&eacute;tif &agrave; son <i>roulage</i>, que
+n'emprunte-t-il plut&ocirc;t les coursiers du char de David?
+ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons de
+M&eacute;d&eacute;e? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire
+cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou?
+Pourquoi donc si le sot veut absolument voir la lune
+de plus pr&egrave;s, ne demande-t-il pas le secours d'un
+ballon?</p>
+
+<p>100. Des <i>colporteurs</i>, des <i>barques</i>, et des <i>roulages</i>!
+Ombres de Pope et de Dryden, en sommes-nous
+donc r&eacute;duits l&agrave;? ces mis&eacute;rables drogues sont
+non-seulement &agrave; l'abri du m&eacute;pris, mais surnagent
+comme l'&eacute;cume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste
+ab&icirc;me du pathos. Bien plus, ces Jacques Cades<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a> du
+sens commun et de la po&eacute;sie viennent siffler sur vos
+tombeaux.&mdash;Le <i>petit batelier</i> et son <i>Peter bell</i> sourient
+de piti&eacute; en parlant de celui qui tra&ccedil;a la peinture
+d'<i>Achitophel</i><a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ouvrier qui, sous le r&egrave;gne de Henri VI, aspira au tr&ocirc;ne d'Angleterre.
+Il pr&ecirc;chait l'&eacute;galit&eacute;, et surtout la haine des juges et des savans.
+(Voyez, dans <i>Henri VI</i>, deuxi&egrave;me partie, actes <span class="smcap">IV</span> et <span class="smcap">V</span>, comment
+Shakspeare a su le mettre en sc&egrave;ne.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Achitophel</i> et <i>la F&ecirc;te d'Alexandre</i> sont les deux plus beaux morceaux
+lyriques de Dryden, de la po&eacute;sie anglaise et de toutes les po&eacute;sies
+modernes.</p></div>
+
+<p>101. Revenons.&mdash;La f&ecirc;te avait cess&eacute;: esclaves,
+nains, danseuses, tout &eacute;tait retir&eacute;. Les r&eacute;cits de l'Arabe,
+les chants du po&egrave;te, les derniers accens du
+plaisir, tout venait d'expirer.&mdash;La dame et son
+amant, laiss&eacute;s seuls, contemplaient les flocons ros&eacute;s
+de nuages qui accompagnaient le cr&eacute;puscule.&mdash;Je
+te salue, Marie! sur la terre et sur les mers, la
+plus c&eacute;leste heure du jour est la plus digne de toi!</p>
+
+<p>102. <i>Ave Maria</i>! Ah! b&eacute;nie soit cette heure!
+b&eacute;nis le tems, le climat, et le lieu o&ugrave; j'ai vu si souvent
+avec d&eacute;lice tomber sur la terre ce doux, ce ravissant
+moment! tandis que se balan&ccedil;ait la lourde
+cloche dans une tour &eacute;loign&eacute;e, et que les derniers
+accens de l'hymne du soir se faisaient entendre;
+quand le plus l&eacute;ger souffle ne traversait pas les airs
+embaum&eacute;s, et que les feuilles de la for&ecirc;t semblaient
+elles-m&ecirc;mes partager le recueillement universel.</p>
+
+<p>103. <i>Ave Maria</i>, c'est l'heure de la pri&egrave;re! <i>Ave
+Maria</i>, c'est l'heure de l'amour! <i>Ave Maria</i>, est-ce
+bien toi que nos esprits contemplent aupr&egrave;s de ton
+fils? <i>Ave Maria</i>, que ta figure est belle! quel charme
+dans tes yeux baiss&eacute;s au-dessous de la toute-puissante
+colombe!&mdash;Oui, bien que ce soit devant une peinture
+que mes genoux fl&eacute;chissent,&mdash;ce tableau n'est
+pas une idole, c'est une seconde elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>104. Quelques casuistes trop tendres ont bien
+voulu dire, dans une publication anonyme,&mdash;que
+je n'avais pas de d&eacute;votion: mais que l'on mette ces
+personnes en pri&egrave;res &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, et l'on pourra
+d&eacute;cider qui de nous conna&icirc;t mieux le droit chemin
+du ciel. Mes autels sont l'Oc&eacute;an et les montagnes,
+l'air, la terre, les astres,&mdash;en un mot, tous les ouvrages
+du grand tout, qui produisit l'ame et doit un
+jour la recueillir.</p>
+
+<p>105. Douce heure du cr&eacute;puscule!&mdash;Ah! combien
+je t'aimais dans l'ombrageuse solitude de pins<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>,
+et sur le silencieux rivage qui borne la for&ecirc;t de Ravenne;
+l&agrave; des racines imm&eacute;moriales croissent o&ugrave; venaient
+auparavant se briser les flots de l'Adriatique.
+Bois toujours verts, o&ugrave; s'&eacute;levait la derni&egrave;re forteresse
+des C&eacute;sars, et que les r&eacute;cits de Boccace et les
+chants de Dryden contribuaient encore &agrave; me rendre
+plus chers!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Ce bois de pins s'appelle, &agrave; Ravenne, <i>la Pigneta</i>. (Voyez <span class="smcap">Boccace</span>.)</p></div>
+
+<p>106. Les per&ccedil;antes cigales, citoyennes des pins,
+qui font de leur existence d'un &eacute;t&eacute; une chanson continuelle,
+&eacute;taient, avec mes pas, ceux de mon coursier
+et la cloche du soir, les seuls &eacute;chos qui p&eacute;n&eacute;trassent
+dans les branches; mes yeux alors se
+reportaient en esprit au spectre chasseur de la race
+d'Onesti, &agrave; sa meute infernale, &agrave; leur chasse, et &agrave;
+toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent &agrave;
+ne pas rebuter un amant fid&egrave;le<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Voyez la cinqui&egrave;me journ&eacute;e, nouvelle <span class="smcap">VIII</span>, du <i>D&eacute;cam&eacute;ron</i>. Nastagio
+degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo Traversaro, avait d&eacute;pens&eacute;
+toutes ses richesses sans parvenir &agrave; se faire aimer. Dans sa douleur
+il s'&eacute;loigna de Ravenne, avec la r&eacute;solution de se tuer. &Agrave; trois milles de
+la ville, il renvoie ses gens, et, tout en r&ecirc;vant, il entre dans la for&ecirc;t de
+pins. Bient&ocirc;t un grand bruit vient rompre sa r&ecirc;verie; une belle femme,
+nue et ensanglant&eacute;e, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint,
+lui arrache le cœur et le donne &agrave; d&eacute;vorer &agrave; ses chiens. Nastagio apprend
+que cette infortun&eacute;e &eacute;tait, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en punition
+de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu tous les vendredis.
+Il s'empresse alors d'inviter &agrave; une f&ecirc;te la famille des Traversari
+pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont &agrave; table sous les pins de la
+for&ecirc;t, le bruit de la chasse infernale se fait entendre; le fant&ocirc;me recommence
+le m&ecirc;me r&eacute;cit, et la tremblante Traversaro, troubl&eacute;e elle-m&ecirc;me,
+s'empresse d'offrir &agrave; Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. &laquo;Cette
+peur, dit le conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien:
+ains elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si
+paoureuses, qu'elles ont tousjours est&eacute;, depuis, plus complaisantes aux
+voulent&eacute;s des hommes qu'elles n'avoient est&eacute; auparavant.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Anc. traduct. de M. Anthoine le Ma&ccedil;on</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>107. O Hesp&eacute;rus<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>! tu donnes toutes les bonnes
+choses:&mdash;&agrave; l'homme harass&eacute;, sa maison; un repas
+&agrave; celui qui a faim; au jeune oiseau l'aile providente
+de sa m&egrave;re; au bœuf charg&eacute; son &eacute;table d&eacute;sir&eacute;e.
+Tout le charme paisible qui se rattache &agrave; nos foyers,
+tout ce que nos dieux domestiques nous rappellent
+de cher se rassemble autour de nous &agrave; ton premier
+regard: c'est encore toi qui &eacute;l&egrave;ves l'enfant jusqu'aux
+mamelles de sa m&egrave;re.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Εσπερε, παντα φερεις,<br /></span>
+<span class="i0">φερεις οινον, φερεις αιγα,<br /></span>
+<span class="i0">φερεις ματερι παιδα.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<i>Fragment de Sapho</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Autrefois nous nous servions du mot <i>vespres</i> pour exprimer cette heure
+du jour qui pr&eacute;c&egrave;de le soir. On doit regretter que l'usage en soit perdu.</p></div>
+
+<p>108. Heure suave! qui fais na&icirc;tre les regrets et
+attendris le cœur de ceux qui traversent les mers,
+quand ce jour-l&agrave; ils ont dit adieu &agrave; leurs doux amis;
+ou qui enivres d'amour le p&eacute;lerin, quand il interrompt
+sa marche au bruit lointain de la cloche des
+v&ecirc;pres, qui semble d&eacute;plorer le d&eacute;clin du jour mourant<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>?&mdash;Est-ce
+l&agrave; une illusion que doive repousser
+notre raison? Non, non! rien n'expire sans que
+dans le monde quelque chose ne pleure.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Cette id&eacute;e admirable n'est pas du si&egrave;cle de Byron; elle est traduite
+de Dante: c'est le d&eacute;but du chant <span class="smcap">VIII</span>, <i>Purgatorio</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Era gia l' ora che volge 'l disio,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>A naviganti e' ntenerisce il cuore</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E che lo nuovo. Peregrin d' amore</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Punge, se ode squilla di lontano</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Che paja 'l giorno pianger che si muore.</i><br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunt&eacute; &agrave; Dante la
+m&ecirc;me id&eacute;e dans son <i>Cimeti&egrave;re de campagne</i>.</p></div>
+
+<p>109. Quand N&eacute;ron p&eacute;rit par la sentence la plus
+juste qui jamais ait d&eacute;truit un destructeur, au milieu
+des acclamations bruyantes de Rome d&eacute;livr&eacute;e,
+des nations affranchies et du monde enchant&eacute;, quelques
+mains cach&eacute;es all&egrave;rent r&eacute;pandre des fleurs sur
+sa tombe<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Peut-&ecirc;tre ces derniers honneurs attestaient-ils
+la reconnaissance d'un bienfait rendu par
+ce malheureux prince dans le seul instant que le
+sceptre ne f&ucirc;t pas parvenu &agrave; corrompre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> &laquo;<i>Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis œstivisque
+floribus tumulum ejus ornarent</i>.&raquo; (<span class="smcap">Su&eacute;tone</span>, <i>Vie de N&eacute;ron</i>.)
+Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce n'&eacute;tait pas le
+regret de sa mort qui portait quelques Romains &agrave; honorer ainsi sa m&eacute;moire;
+mais la crainte qu'il ne f&ucirc;t pas r&eacute;ellement mort, et qu'il ne rev&icirc;nt
+un jour se venger de ses ennemis: l'&Eacute;glise elle-m&ecirc;me a long-tems
+partag&eacute; cette opinion. Jean Chrysost&ocirc;me regardait N&eacute;ron comme l'Ant&eacute;-christ,
+et Augustin n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute; de se ranger du m&ecirc;me avis. Vingt
+ans apr&egrave;s la mort de N&eacute;ron, on craignait encore son retour. (Voyez <span class="smcap">Sulpitius
+Severus</span>, <i>Dialog.</i> <span class="smcap">II</span>.&mdash;<span class="smcap">Augustinus</span>, <i>de Civit. Dei</i>, lib. <span class="smcap">XX</span>.)</p></div>
+
+<p>110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport
+existe-t-il entre la conduite de mon h&eacute;ros et
+celle de N&eacute;ron ou de tout autre bouffon couronn&eacute;
+comme lui? le m&ecirc;me &agrave; peu pr&egrave;s qu'avec les hommes
+de la lune. Certes il faudra r&eacute;duire mon ouvrage &agrave;
+z&eacute;ro, et je vais devenir l'une des nombreuses &laquo;cuillers
+de bois&raquo; de la po&eacute;sie (c'est sous ce dernier nom
+que nous autres coll&eacute;giens aimions &agrave; d&eacute;signer celui
+qui venait d'obtenir ses derniers degr&eacute;s<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> &Agrave; Harrow, et dans plusieurs autres grands coll&eacute;ges d'Angleterre, les
+&eacute;coliers re&ccedil;oivent chevaliers de la <i>cuiller de bois</i>, les &eacute;tudians qui viennent
+de passer leur th&egrave;se. Cette c&eacute;r&eacute;monie burlesque est rarement du
+go&ucirc;t du r&eacute;cipiendaire. L'auteur veut dire ici que son po&egrave;me aura le sort
+des th&egrave;ses de ces chevaliers; qu'il sera oubli&eacute; d&egrave;s sa naissance.</p></div>
+
+<p>111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera
+jamais fort go&ucirc;t&eacute;.&mdash;On y trouve quelque chose de
+<i>trop</i> &eacute;pique, et je serai forc&eacute; (en le recopiant) de
+diviser ce chant en deux. D'ailleurs, &agrave; moins que je
+n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra,
+si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-l&agrave;
+m&ecirc;me, cette r&eacute;solution passera pour un perfectionnement
+louable; car je prouverai qu'en cela l'opinion
+de la critique est celle d'Aristote, <i>passim</i>.&mdash;Voyez
+&laquo;Ποιητιχης.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Quatrieme" id="Chant_Quatrieme"></a>Chant Quatri&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. Rien, en po&eacute;sie, d'aussi difficile qu'un commencement,
+si ce n'est peut-&ecirc;tre la fin. Souvent, &agrave;
+l'instant m&ecirc;me o&ugrave; P&eacute;gase va toucher le but, il se
+d&eacute;met une aile et nous retombons &agrave; terre, semblables
+&agrave; Lucifer qui, pour avoir p&eacute;ch&eacute;, fut pr&eacute;cipit&eacute; des
+cieux. Notre commun p&eacute;ch&eacute; est &eacute;galement difficile
+&agrave; reconna&icirc;tre; c'est l'orgueil qui flatte notre esprit
+de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment de
+notre impuissance peut seul nous r&eacute;v&eacute;ler ce que
+nous sommes.</p>
+
+<p>2. Mais le tems qui donne &agrave; tous les &ecirc;tres leur
+v&eacute;ritable niveau, mais la p&eacute;n&eacute;trante adversit&eacute; finiront
+par d&eacute;montrer &agrave; l'homme, et peut-&ecirc;tre au Diable&mdash;(comme
+nous en avons l'esp&eacute;rance), que leur
+raison &agrave; tous deux n'est rien moins que vaste: nous
+nous abusons tant que les br&ucirc;lans d&eacute;sirs p&eacute;tillent
+dans nos veines,&mdash;le sang jaillit alors trop rapidement;
+mais quand le torrent s'&eacute;largit en approchant
+de l'Oc&eacute;an, nous calculons avec mesure la valeur
+de chaque &eacute;motion pass&eacute;e.</p>
+
+<p>3. Dans mon enfance, j'avais de moi-m&ecirc;me une
+haute id&eacute;e que j'aurais voulu faire partager aux autres:
+dans un &acirc;ge moins tendre, j'eus lieu d'&ecirc;tre satisfait;
+les autres esprits reconnurent ma sup&eacute;riorit&eacute;.
+Aujourd'hui, mes anciennes illusions <i>tombent en
+feuilles dess&eacute;ch&eacute;es</i>; mon imagination reploie ses ailes,
+et la triste v&eacute;rit&eacute;, qui s'abat sur mon pupitre, donne
+une tournure burlesque &agrave; tout ce qu'il y avait autrefois
+en moi de romantique<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le m&ecirc;me sujet, et il
+est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle originalit&eacute; de <i>Don Juan</i> ne
+sera jamais pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, par les lecteurs d'un esprit &eacute;lev&eacute; et d'une imagination
+pure, &agrave; la gravit&eacute; du Childe Harold, du Giaour et de la fianc&eacute;e d'Abydos.
+Dans <i>Juan</i>, l'esprit de Byron devient plus vif, &agrave; mesure que l'imagination
+(la plus admirable qui f&ucirc;t jamais) devient moins sublime. On
+peut remarquer que Voltaire finit de m&ecirc;me par <i>la Pucelle</i>, et le chantre
+passionn&eacute; d'&Eacute;l&eacute;onore par la <i>Guerre des Dieux</i>. C'est que ces beaux esprits,
+peu confians dans l'existence d'une ame immat&eacute;rielle, perdirent de
+leur essence primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant
+de plus en plus &agrave; la vue des objets mat&eacute;riels. Au contraire, les
+hommes qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que
+Platon, S&eacute;n&egrave;que, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination
+grandir et s'exalter &agrave; mesure que la vieillesse les d&eacute;tacha davantage
+de toutes les hypoth&egrave;ses des sens et de la raison.</p></div>
+
+<p>4. Et si je ris de toutes les humaines pens&eacute;es,
+c'est que je ne puis pas en pleurer; ou si je pleure,
+c'est qu'il n'est pas en notre pouvoir de retenir le
+naturel dans une l&eacute;thargie absolue; c'est qu'il faut
+avoir plong&eacute; dans le cœur du fleuve L&eacute;th&eacute;, pour
+endormir les sentimens que nous redoutons le plus
+d'&eacute;prouver. Th&eacute;tis baptisa dans le Styx son fils mortel;
+une m&egrave;re mortelle aurait choisi le L&eacute;th&eacute; de pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>5. Quelques-uns m'ont accus&eacute; d'un projet inou&iuml;
+contre les croyances et les mœurs du pays; ils en
+ont vu la preuve dans chaque vers de ce po&egrave;me: je
+ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement
+ce que j'&eacute;cris, lorsque je veux &ecirc;tre <i>admirable</i>;
+mais le fait est que je n'ai rien projet&eacute;, si ce n'est
+d'&ecirc;tre un instant joyeux; mot inusit&eacute; dans mon vocabulaire.</p>
+
+<p>6. Un tel genre d'&eacute;crire va sans doute para&icirc;tre
+&eacute;trange aux honn&ecirc;tes lecteurs de notre climat s&eacute;rieux.
+Le p&egrave;re de la po&eacute;sie s&eacute;rio-comique fut Pulci;
+il chanta dans un tems o&ugrave; les chevaliers ressemblaient
+mieux &agrave; Don Quichotte qu'&agrave; ceux d'aujourd'hui; il
+s'amusa des illusions de son tems, des f&eacute;aux chevaliers,
+des dames chastes, des &eacute;normes g&eacute;ans et des
+rois despotiques; mais tous ces gens-l&agrave;, sauf les
+derniers, &eacute;tant disparus, j'ai choisi, comme plus
+convenable, un sujet moderne.</p>
+
+<p>7. Comment je l'ai trait&eacute;, c'est ce que je ne sais
+pas; peut-&ecirc;tre aussi mal que m'ont trait&eacute; ceux qui
+reprochaient &agrave; mon plan, non pas ce qu'ils y voyaient,
+mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela les amuse,
+ainsi soit-il: notre si&egrave;cle est lib&eacute;ral, et les pens&eacute;es
+y sont libres: en attendant, Apollon me tire par
+l'oreille, et me dit de reprendre ici le fil de mon
+r&eacute;cit.</p>
+
+<p>8. Le jeune Juan et son amante furent laiss&eacute;s &agrave;
+la d&eacute;licieuse soci&eacute;t&eacute; de leur propre cœur; l'impitoyable
+Tems lui-m&ecirc;me g&eacute;missait, en s&eacute;parant avec
+sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi
+de l'amour, il se reprochait de les arracher &agrave;
+leurs heures de plaisir. Encore n'&eacute;taient-ils pas destin&eacute;s
+&agrave; devenir vieux; ils devaient mourir dans leur
+fortun&eacute; printems, avant d'avoir vu s'envoler un seul
+charme, une seule esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>9. Leur figure n'&eacute;tait pas faite pour les rides, ni
+leur sang pur pour se croupir, et leurs grands
+cœurs se refroidir. La blanche vieillesse ne devait
+jamais voiler leurs cheveux; et, semblables &agrave; ces
+contr&eacute;es exemptes de neiges et de frimas, ils &eacute;taient
+tout printems. La foudre pouvait les atteindre et les
+r&eacute;duire en cendre, mais ce n'&eacute;tait pas &agrave; eux de tra&icirc;ner
+une longue et tortueuse d&eacute;cr&eacute;pitude.&mdash;Il y avait
+en eux trop peu de mati&egrave;re.</p>
+
+<p>10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'&eacute;tait pour
+eux jouir d'un autre &Eacute;den; ils ne s'attristaient que
+dans un seul cas, lorsqu'ils &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s. L'arbre
+arrach&eacute; &agrave; ses racines s&eacute;culaires<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>,&mdash;le courant d'eau
+s&eacute;par&eacute; de sa source,&mdash;l'enfant priv&eacute; en m&ecirc;me tems
+et pour toujours, des genoux et du sein maternels,
+se seraient fl&eacute;tris moins promptement que ces deux
+amans &eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre. H&eacute;las! il n'est pas
+d'instinct comme celui du cœur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Dans le texte: <i>The tree cut from its forest root of years</i>.&mdash;L'arbre
+coup&eacute; de ses <i>foresti&egrave;res</i> racines. Nous avons bien le mot <i>sauvage</i>,
+qui vient de <i>silvestris</i>, en italien <i>selvaggio</i>; mais il a perdu sa premi&egrave;re
+signification, et n'a pas &eacute;t&eacute; remplac&eacute;. C'est une grande lacune dans notre
+langue.</p></div>
+
+<p>11. Le cœur!&mdash;il peut &ecirc;tre bris&eacute;: heureux,
+trois fois heureux, ceux qui du premier choc <i>cassent</i>
+ce fragile organe, porcelaine pr&eacute;cieuse de l'argile
+terrestre! jamais ils ne verront les longues ann&eacute;es
+presser sur leurs t&ecirc;tes jours p&eacute;nibles sur jours
+p&eacute;nibles, et cet amas de souffrances qu'il faut ressentir
+et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui
+retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait
+plus de vœux pour les rompre.</p>
+
+<p>12. &laquo;Ceux que les dieux ch&eacute;rissent meurent jeunes,&raquo;
+disait-on autrefois<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, et par-l&agrave; ils &eacute;vitent
+plusieurs morts; celle des amis, celle bien plus accablante&mdash;de
+l'amiti&eacute;, de l'amour, de la jeunesse,
+de tout ce qui compose notre vie, except&eacute; le souffle
+de la vie m&ecirc;me. Et puisque le silencieux rivage finit
+toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems
+esquiv&eacute; les fl&egrave;ches du vieil archer<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, il se peut qu'une
+tombe pr&eacute;matur&eacute;e, source de tant de regrets, ne
+soit au contraire qu'un asile salutaire<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Voyez <i>H&eacute;rodote</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> En Angleterre, on repr&eacute;sente la mort sous la forme d'un vieil archer.
+En France, comme on le sait, c'est un squelette arm&eacute; d'une faux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six derniers vers
+de cette strophe. &laquo;La mort de ses amis, et de ce qui nous tue plus s&ucirc;rement
+encore, la mort de l'amiti&eacute;, de l'amour, de la jeunesse, <i>toutes
+choses qui existent sans respirer</i>, puisque les rives du silence attendent
+toujours ceux que n'atteint pas la fl&egrave;che du grand archer.&raquo;</p></div>
+
+<p>13. Haid&eacute;e et Juan ne s'occupaient pas de la
+mort; les cieux, la terre, les airs, tout semblait &agrave;
+eux; ils ne reprochaient au tems que sa fuite rapide,
+et vivaient sans conna&icirc;tre le plus l&eacute;ger remords.
+Chacun d'eux &eacute;tait le miroir de l'autre; la
+joie seule, comme une escarboucle, brillait sous
+leurs noires paupi&egrave;res, et ces &eacute;clairs, ils ne l'ignoraient
+pas, n'&eacute;taient que la r&eacute;flexion de leurs mutuels
+regards de tendresse.</p>
+
+<p>14. Combien de douces &eacute;treintes et de caresses
+entrecoup&eacute;es! le plus fugitif regard, mieux compris
+que de longues p&eacute;riodes, et exprimant tout sans
+jamais trop en dire; puis un langage semblable &agrave;
+celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de
+sens que pour l'oreille des amans: de douces phrases
+badines qui auraient sembl&eacute; absurdes &agrave; ceux qui
+avaient cess&eacute; de les entendre, ou qui jamais ne les
+avaient entendues.</p>
+
+<p>15. Tels &eacute;taient leurs passe-tems, car ils &eacute;taient
+encore enfans, et m&ecirc;me ils n'auraient jamais cess&eacute;
+de l'&ecirc;tre. Ils n'&eacute;taient pas n&eacute;s pour jouer d'importans
+personnages sur la sc&egrave;ne triste et d&eacute;senchant&eacute;e
+du monde, mais pour rester inaper&ccedil;us, et tels que la
+nymphe et son amant sortis d'un m&ecirc;me ruisseau,
+pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fontaines,
+sans jamais sentir comme les autres hommes
+le poids des heures.</p>
+
+<p>16. Les lunes changeantes avaient roul&eacute; autour
+d'eux, et n'avaient pas vu changer ceux dont leur
+lever avait &eacute;clair&eacute; les plaisirs: ces plaisirs n'&eacute;taient
+pas de l'esp&egrave;ce frivole qui rassasie, ils &eacute;taient ressentis
+par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient
+jamais borner; et ce qui d&eacute;truit le plus s&ucirc;rement
+l'amour, la possession ne faisait pour eux que donner
+un nouveau prix &agrave; chacun de leurs charmes.</p>
+
+<p>17. Oh! que cela est beau, que cela est rare!
+mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit
+aime &agrave; se perdre quand le vieux monde devient insupportable,
+quand on ne voit plus qu'avec d&eacute;go&ucirc;t
+ses tumultes et ses spectacles; des intrigues, des
+aventures monotones, de mis&eacute;rables tendresses, des
+mariages et des enl&egrave;vemens, &agrave; la faveur desquels
+l'hymen allume ses torches pour une prostitu&eacute;e de
+plus, et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle
+femme soit une catin.</p>
+
+<p>18. Paroles grossi&egrave;res; v&eacute;rit&eacute; dure, v&eacute;rit&eacute; que
+l'on conna&icirc;t de reste. N'en parlons plus.&mdash;Qui donc
+avait ainsi d&eacute;livr&eacute; de tous soins ce couple charmant
+et fid&egrave;le, qui jamais n'avait accus&eacute; la lenteur d'une
+seule heure? C'&eacute;tait cette sensibilit&eacute; dont tout le
+monde a eu la conscience, et qui chez les autres
+p&eacute;rit faute d'aliment, tandis qu'en eux elle &eacute;tait inh&eacute;rente;
+sensibilit&eacute; que nous appelons romanesque,
+et que, tout en regardant comme ridicule, nous ne
+cessons pas d'envier.</p>
+
+<p>19. Dans les autres, c'est un &eacute;tat factice, un r&ecirc;ve
+l&eacute;thargique produit par un exc&egrave;s de lecture et de
+jeunesse; mais en eux c'&eacute;tait la cons&eacute;quence de leur
+naturel ou de leur destin&eacute;e. Jamais roman n'avait
+&eacute;mu leurs jeunes cœurs: Haid&eacute;e n'&eacute;tait rien moins
+que savante, et Juan &eacute;tait un enfant de bonne et
+pieuse &eacute;cole. Ils n'avaient donc pas meilleure gr&acirc;ce
+&agrave; s'aimer que les colombes et les fauvettes.</p>
+
+<p>20. Ils se plaisaient &agrave; voir le coucher du soleil;
+heure douce &agrave; tous les yeux, mais surtout aux leurs.
+C'&eacute;tait &agrave; elle qu'ils devaient ce qu'ils &eacute;taient; le cr&eacute;puscule
+les avait vus le premier encha&icirc;n&eacute;s des liens
+de l'amour, et c'&eacute;tait &agrave; la faveur des m&ecirc;mes nuances
+c&eacute;lestes que la passion &eacute;tait descendue dans leur
+cœur, et qu'ils s'&eacute;taient mutuellement offert le bonheur
+pour unique douaire: toujours enchant&eacute;s l'un
+de l'autre, tout ce qui rappelait le pass&eacute; leur semblait
+aussi agr&eacute;able que la pens&eacute;e pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>21. Je ne sais, mais &agrave; cette derni&egrave;re soir&eacute;e, et
+tout en suivant les fugitives lueurs du jour, un saisissement
+subit les prit, et glissa froidement sur leurs
+doux souvenirs, comme une brise de vent sur les
+cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et
+se disperse &ccedil;&agrave; et l&agrave;: l'esp&egrave;ce de pressentiment qui
+parcourut leur corps arracha de la poitrine de Juan
+un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haid&eacute;e
+une larme nouvelle et involontaire.</p>
+
+<p>22. Ces proph&egrave;tes noirs et radieux semblaient se
+dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme
+si le globe &eacute;tincelant d&ucirc;t dispara&icirc;tre avec le dernier
+de ses beaux jours. Juan la regardait comme pour
+d&eacute;couvrir, dans ses traits, sa propre destin&eacute;e.&mdash;Il
+&eacute;prouvait de la tristesse sans en concevoir la cause,
+et il e&ucirc;t voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment
+d&eacute;raisonnable, ou du moins inconnu.</p>
+
+<p>23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de
+cette mani&egrave;re qui ne fait pas sourire les autres, puis
+elle se d&eacute;tourna. Quel que f&ucirc;t le sentiment qui l'agitait,
+il parut fugitif, et sa prudence ou son orgueil
+l'eurent bient&ocirc;t domin&eacute;. Quand Juan, de son c&ocirc;t&eacute;,
+lui rappela,&mdash;peut-&ecirc;tre en riant,&mdash;ce qu'ils venaient
+tous deux de penser. &laquo;S'il en &eacute;tait jamais
+ainsi, reprit-elle,&mdash;mais cela est impossible,&mdash;ou
+du moins je ne vivrai pas pour en &ecirc;tre t&eacute;moin.&raquo;</p>
+
+<p>24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en
+pressant de ses l&egrave;vres les siennes, elle le r&eacute;duisit au
+silence et parvint m&ecirc;me &agrave; exhaler, dans un br&ucirc;lant
+baiser, le souvenir d'un aussi funeste pr&eacute;sage. Il est
+s&ucirc;r qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen;
+il en est pourtant qui pr&eacute;f&egrave;rent, en cas semblable,
+le jus de la treille.&mdash;Ils n'ont pas tort non plus;
+j'ai t&acirc;t&eacute; de l'un et de l'autre: reste aux parieurs &agrave;
+choisir entre le mal &agrave; la t&ecirc;te ou le mal au cœur.</p>
+
+<p>25. Car, d&eacute;cidez-vous ou pour la femme ou pour
+le vin, vous en aurez &eacute;galement &agrave; souffrir, et sur
+vos plaisirs sera toujours lev&eacute;e la taxe de quelque
+maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je
+le sais vraiment &agrave; peine, et s'il me fallait porter une
+voix d&eacute;cisive, je connais tant de bonnes raisons en
+faveur de tous deux, que je finirais sans doute par
+d&eacute;clarer qu'il faudrait plut&ocirc;t choisir l'un et l'autre
+que de s'abstenir de tous les deux.</p>
+
+<p>26. Juan et Haid&eacute;e se regardaient; leurs yeux
+&eacute;taient mouill&eacute;s par l'effet de cette inexprimable tendresse
+dans laquelle se confondent tous les sentimens,
+ceux d'ami, de fils, de fr&egrave;re, d'amant; ce
+que peuvent en un mot &eacute;prouver et r&eacute;v&eacute;ler de plus
+vif deux cœurs purs, press&eacute;s l'un contre l'autre,
+aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer moins;
+sanctifiant le doux exc&egrave;s auquel ils se livraient par
+le d&eacute;sir et la facult&eacute; de se rendre mutuellement heureux.</p>
+
+<p>27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors
+dans les bras l'un de l'autre?&mdash;Ils avaient trop long-tems
+v&eacute;cu si une heure devait sonner qui leur ordonn&acirc;t
+de respirer s&eacute;par&eacute;ment. Ils n'avaient plus &agrave;
+attendre des ann&eacute;es que des maux ou des outrages;
+le monde n'&eacute;tait pas leur sph&egrave;re; et son art ne pouvait
+s&eacute;duire des cr&eacute;atures passionn&eacute;es comme une
+ode de Sapho. L'amour &eacute;tait n&eacute; avec eux, dans eux;
+il leur &eacute;tait inh&eacute;rent, il &eacute;tait toute leur ame, et non
+pas seulement un de leurs sens.</p>
+
+<p>28. Ils auraient d&ucirc; vivre cach&eacute;s dans les bois, et
+invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante; mais
+ils &eacute;taient incapables de se perdre dans ces &eacute;paisses
+solitudes appel&eacute;es la soci&eacute;t&eacute;, o&ugrave; se tiennent r&eacute;unis
+tous les vices et toutes les haines. Toutes les cr&eacute;atures
+n&eacute;es libres ch&eacute;rissent la solitude; les oiseaux
+au chant le plus m&eacute;lodieux se nichent avec une
+compagne dans des lieux &eacute;cart&eacute;s; l'aigle s'&eacute;l&egrave;ve seul
+dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent
+en troupe sur la m&ecirc;me charogne, &agrave; la mani&egrave;re
+des hommes.</p>
+
+<p>29. En ce moment Haid&eacute;e et Juan pench&egrave;rent
+leurs joues l'un sur l'autre, et dans cette charmante
+position commenc&egrave;rent leur sieste. Mais leur sommeil
+ne fut pas profond, Juan sentait de tems en
+tems une &eacute;motion soudaine, et une esp&egrave;ce de frisson
+parcourait son corps. Pour Haid&eacute;e, ses douces
+l&egrave;vres murmuraient une m&eacute;lodie sans suite, et les
+pures couleurs de ses joues, vivement agit&eacute;es, ressemblaient
+&agrave; une feuille de rose devenue le jouet de l'air;</p>
+
+<p>30. Ou bien au ruisseau limpide situ&eacute; dans un profond
+ravin des Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel
+&eacute;tait l'effet d'un songe, ce myst&eacute;rieux usurpateur de
+l'entendement,&mdash;qui nous force &agrave; ob&eacute;ir &agrave; la volont&eacute;
+ind&eacute;pendante de notre ame. Singuli&egrave;re esp&egrave;ce d'existence
+(car cela est encore exister), de sentir quoique
+priv&eacute; de sens, et de voir bien que les yeux ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>31. Elle r&ecirc;vait qu'&eacute;tant seule sur le bord de la
+mer, on l'avait encha&icirc;n&eacute;e &agrave; un roc; elle ne savait
+comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cependant
+les flots grondaient, chaque vague bouillonnait
+en fureur, et venait la menacer. Elle croyait d&eacute;j&agrave; les
+sentir sur sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure quand elle tressaillit
+pour respirer; l'instant d'apr&egrave;s les flots &eacute;cum&egrave;rent
+sur sa t&ecirc;te, chacun d'eux vint se briser au-dessus
+d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Il y a quelque chose de semblable dans le <i>Richard III</i> de Shakspeare.
+L'infortun&eacute; Clarence raconte un r&ecirc;ve, pendant lequel il se croyait
+tomb&eacute; dans la mer.
+</p><p>
+&laquo;O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on &eacute;prouve en se
+noyant! Quel bruit &eacute;pouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!.....
+Long-tems je luttai pour abandonner ma d&eacute;pouille mortelle, mais les
+flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'emp&ecirc;chaient de se frayer
+une route &agrave; travers les vastes airs, etc.&raquo;</p></div>
+
+<p>32. Alors,&mdash;elle fut d&eacute;livr&eacute;e: elle erra &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, les pieds ensanglant&eacute;s, au travers de lattes aigu&euml;s;
+elle chancelait &agrave; chaque pas: quelquefois elle
+roulait sur un linceul; puis, l'instant d'apr&egrave;s, elle
+se sentait forc&eacute;e de le poursuivre malgr&eacute; son effroi;
+il &eacute;tait blanc et peu distinct; il ne s'arr&ecirc;tait pas assez
+pour que l'œil p&ucirc;t le consid&eacute;rer, ou la main le toucher;
+elle regardait, courait et &eacute;tendait les bras sans
+cesse, mais il lui &eacute;chappait d&egrave;s qu'elle croyait l'avoir
+saisi.</p>
+
+<p>33. Le songe a chang&eacute;: elle est dans une caverne
+creus&eacute;e entre des colonnes de marbre glac&eacute;; dans les
+salles battues des eaux est grav&eacute;e la main des si&egrave;cles;
+les vagues peuvent y p&eacute;n&eacute;trer, les veaux marins
+s'y cacher et y s&eacute;journer. Haid&eacute;e sent alors l'eau
+tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs
+est ab&icirc;m&eacute;e dans les larmes; et, &agrave; mesure que ces
+gouttes se forment, les rochers les attirent &agrave; eux,
+et elle croit les voir aussit&ocirc;t se geler contre le marbre.</p>
+
+<p>34. Inond&eacute;, froid et sans vie, p&acirc;le comme l'&eacute;cume
+qui recouvrait son front mort, et qu'elle essayait
+en vain de faire dispara&icirc;tre (combien de tels
+soins lui &eacute;taient doux jadis! combien alors ils lui
+semblaient amers!), Juan &eacute;tait &eacute;tendu &agrave; ses pieds;
+rien ne pouvait rendre les battemens &agrave; son cœur navr&eacute;;
+un chant fun&eacute;raire sortant du milieu des vagues
+p&eacute;n&eacute;trait dans les oreilles d'Haid&eacute;e, comme la voix
+sinistre d'une sir&egrave;ne. Ce songe de quelques instans
+lui parut une vie trop longue.</p>
+
+<p>35. En regardant le mort avec plus d'attention,
+elle remarqua que sa figure s'&eacute;tait rid&eacute;e et alt&eacute;r&eacute;e
+d'une mani&egrave;re singuli&egrave;re, qu'elle avait de la ressemblance
+avec celle de son p&egrave;re; enfin que chaque trait
+prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;&mdash;elle
+retrouvait son maintien s&eacute;v&egrave;re, et toutes ses
+formes grecques; elle tressaillit, elle s'&eacute;veille: oh!
+quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil
+rencontre les siens! c'est,&mdash;c'est celui de son p&egrave;re,&mdash;attach&eacute;
+sur son amant et sur elle!</p>
+
+<p>36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba
+avec un second; l'aspect de son p&egrave;re la remplissait
+de joie et de tristesse, de crainte et d'esp&eacute;rance:
+lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers,
+peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-il sorti de la mort que pour arracher
+la vie &agrave; celui qu'elle ch&eacute;rissait tant! Haid&eacute;e
+aussi avait beaucoup aim&eacute; son p&egrave;re; que ce moment
+dut &ecirc;tre terrible!&mdash;J'en ai vu de pareils,&mdash;mais
+gardons-nous de nous y arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>37. Au cri d'effroi d'Haid&eacute;e, Juan se r&eacute;veille,
+retient son amante dans sa chute, et aussit&ocirc;t d&eacute;tache
+son sabre de la muraille, impatient de tirer vengeance
+de celui qui causait tout ce trouble. Lambro,
+qui jusqu'alors avait n&eacute;glig&eacute; de parler, sourit d&eacute;daigneusement
+et dit: &laquo;&Agrave; mon premier signal, mille
+cimeterres sont pr&ecirc;ts &agrave; se montrer. Laisse, jeune
+homme, laisse-l&agrave; ta vaine &eacute;p&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>38. En m&ecirc;me tems, Haid&eacute;e se jeta sur lui: &laquo;Juan,
+c'est,&mdash;c'est Lambro,&mdash;mon p&egrave;re! tombe avec
+moi &agrave; ses genoux,&mdash;il nous pardonnera;&mdash;oui,&mdash;oui
+le doit. Oh! le plus aim&eacute; des p&egrave;res,&mdash;tu
+vois mon agonie de plaisir et de peine.&mdash;Faut-il,
+quand je baise avec transport le bas de ton
+manteau, que l'inqui&eacute;tude vienne empoisonner ma
+joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi,
+mais gr&acirc;ce, gr&acirc;ce pour lui!&raquo;</p>
+
+<p>39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix,
+indices peu s&ucirc;rs de la tranquillit&eacute; de son ame, l'altier
+vieillard demeurait imp&eacute;n&eacute;trable: il la regarda,
+mais il ne r&eacute;pondit pas un mot; puis il se tourna
+vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les
+joues de celui-ci; d&eacute;termin&eacute; &agrave; mourir, il conservait
+toujours son arme, et br&ucirc;lait de s'&eacute;lancer sur le
+premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.</p>
+
+<p>40. &laquo;Jeune homme, ton &eacute;p&eacute;e!&raquo; lui dit une seconde
+fois Lambro. Juan r&eacute;pliqua: &laquo;Jamais, tant
+que ce bras sera libre.&raquo; Le visage du vieillard
+p&acirc;lit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de
+sa ceinture: &laquo;Que ton sang, dit-il, retombe donc
+sur ta t&ecirc;te!&raquo; Il regarda la pierre avec attention,
+comme pour s'assurer qu'elle &eacute;tait en bon &eacute;tat;&mdash;car
+il en avait derni&egrave;rement l&acirc;ch&eacute; le coup;&mdash;et il
+se mit ensuite &agrave; l'armer tranquillement.</p>
+
+<p>41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est
+&eacute;trange pour nos oreilles, quand notre poitrine doit
+&ecirc;tre vis&eacute;e l'instant d'apr&egrave;s, &agrave; vingt pas d'intervalle
+ou environ. C'est, je pense, une distance fort convenable
+et assez grande, quand c'est un ancien camarade
+que vous avez &agrave; tuer: mais, apr&egrave;s que l'on
+vous a tir&eacute; une ou deux fois, l'oreille devient plus
+irlandaise<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> et moins susceptible.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> On sait que les Irlandais sont les B&eacute;otiens ou les P&eacute;rigourdins de la
+Grande-Bretagne.</p></div>
+
+<p>42. Lambro visa:&mdash;un instant de plus terminait
+ce chant et la vie de Don Juan, quand Haid&eacute;e, le
+regard aussi fier que celui de son p&egrave;re, se jeta entre
+eux deux: &laquo;C'est moi! s'&eacute;cria-t-elle, que la mort
+doit frapper.&mdash;Je suis la coupable; il a &eacute;t&eacute; jet&eacute;
+sur ce rivage,&mdash;mais il ne l'a pas cherch&eacute;.&mdash;J'ai
+donn&eacute; ma foi, je l'aime.&mdash;Je veux mourir
+avec lui. Je connais votre naturel inflexible,&mdash;connaissez
+celui de votre fille.&raquo;</p>
+
+<p>43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes,
+elle &eacute;tait toute pri&egrave;re, toute enfance; maintenant
+elle ose seule d&eacute;fier toutes les humaines terreurs.&mdash;P&acirc;le,
+froide et immobile comme une statue, elle
+demande le dernier coup: sa taille &eacute;tait au-dessus
+de celle de ses compagnes et de son sexe, elle se
+grandit encore, comme pour offrir un but plus assur&eacute;.
+Son œil fixe est arr&ecirc;t&eacute; sur le visage de son p&egrave;re,
+mais elle ne songe pas &agrave; retenir sa main.</p>
+
+<p>44. Les yeux de Lambro &eacute;taient en m&ecirc;me tems
+fix&eacute;s sur elle,&mdash;et l'on ne peut dire combien leurs
+regards &eacute;taient les m&ecirc;mes; sauvages avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;,
+la flamme qui &eacute;tincelait dans leurs grands yeux noirs
+&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me nature; car elle aussi
+e&ucirc;t br&ucirc;l&eacute; de se venger si elle avait &eacute;t&eacute; outrag&eacute;e,&mdash;et
+bien que dompt&eacute;e, c'&eacute;tait encore une lionne.
+Le sang paternel bouillonnait en elle &agrave; la vue de
+son p&egrave;re et t&eacute;moignait assez qu'il avait la m&ecirc;me
+origine.</p>
+
+<p>45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule
+diff&eacute;rence que devaient mettre dans leurs traits un
+autre &acirc;ge et un autre sexe. Jusque dans la d&eacute;licatesse
+de leurs mains, on trouvait ces rapports, indices
+certains d'un sang non vici&eacute;. Maintenant, qu'on se
+repr&eacute;sente leur animosit&eacute; et leur immobile fureur,
+quand ils devraient n'&eacute;prouver que des sensations
+douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et
+l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.</p>
+
+<p>46. Le p&egrave;re se retint un instant, baissa son arme,
+puis la releva. Pourtant il s'arr&ecirc;tait encore, et regardant
+sa fille, comme pour p&eacute;n&eacute;trer dans sa pens&eacute;e:
+&laquo;Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu perdre
+cet &eacute;tranger. Ce n'est pas moi qui ai m&eacute;nag&eacute; cette
+sc&egrave;ne de d&eacute;solation. Il en est peu qui souffriraient
+un pareil outrage ou qui se retiendraient de tuer;
+mais je ferai mon devoir. Quant &agrave; la mani&egrave;re dont
+tu as rempli le tien, le pr&eacute;sent m'est une preuve
+suffisante du pass&eacute;.</p>
+
+<p>47. &laquo;Qu'il pose son arme, ou, par la t&ecirc;te de mon
+p&egrave;re, la sienne va rouler comme une balle devant
+toi.&raquo; En parlant ainsi, il pressa dans ses l&egrave;vres
+un sifflet; un autre y r&eacute;pondit, et plus de vingt
+hommes, arm&eacute;s de la botte au turban, fondent en
+d&eacute;sordre dans l'appartement, bien plac&eacute;s l'un derri&egrave;re
+l'autre. L'ordre de Lambro fut: &laquo;Arr&ecirc;tez ou
+tuez ce Franc.&raquo;</p>
+
+<p>48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare
+de sa fille; et tandis qu'il comprime dans ses bras
+tous ses mouvemens, la troupe se place entre elle et
+Juan: vainement elle se d&eacute;bat avec son p&egrave;re,&mdash;l'&eacute;treinte
+de celui-ci est comme celle d'un serpent.
+Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie
+avec la rapidit&eacute; d'un aspic furieux, except&eacute; pourtant
+le premier qui &eacute;tait tomb&eacute; avec une &eacute;paule &agrave; demi
+s&eacute;par&eacute;e du tronc.</p>
+
+<p>49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le
+troisi&egrave;me, v&eacute;t&eacute;ran froid et prudent, para les coups
+de sabre avec son coutelas, et porta les siens avec
+tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme
+fut &eacute;tendu sans d&eacute;fense &agrave; ses pieds, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u
+deux entailles de sabre qui faisaient couler de son
+corps deux ruisseaux de sang rouge et &eacute;pais.&mdash;L'un
+jaillissait du bras, et l'autre de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>50. Ils l'encha&icirc;n&egrave;rent &agrave; l'endroit o&ugrave; il tomba,
+puis ils le port&egrave;rent hors de l'appartement. D'un signe
+le vieux Lambro leur ordonna de le tra&icirc;ner au rivage,
+o&ugrave; plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures
+pour s'&eacute;loigner. Ils le plac&egrave;rent dans une barque, et
+gagn&egrave;rent &agrave; coups de rames une ligne de galiotes.
+Ils le d&eacute;pos&egrave;rent &agrave; bord de l'une d'elles et sous les
+&eacute;coutilles, en le recommandant strictement aux
+gardiens.</p>
+
+<p>51. Le monde est plein d'&eacute;tranges vicissitudes,
+et celle-ci, avouons-le, &eacute;tait singuli&egrave;rement disgracieuse.
+Justement quand il le voulait le moins, un
+homme riche, jeune, bien fait, et dou&eacute; de tous les
+avantages de ce monde, est embarqu&eacute;, bless&eacute;, encha&icirc;n&eacute;,
+sans pouvoir faire un mouvement; et tout
+cela parce qu'une dame<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> est tomb&eacute;e amoureuse de
+lui.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Julia.</p></div>
+
+<p>52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir path&eacute;tique,
+et d&eacute;j&agrave; je me sens attendri par la nymphe
+chinoise des larmes, le th&eacute; vert. Cassandre avait
+des inspirations moins infaillibles que les miennes;
+d&egrave;s que mes pures libations ont exc&eacute;d&eacute; le nombre
+trois, je sens mon cœur devenir compatissant au
+point de me forcer &agrave; recourir au bou noir<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>. Il est
+triste que le vin soit si &eacute;chauffant, car le th&eacute; et le
+caf&eacute; nous donnent des id&eacute;es beaucoup trop s&eacute;rieuses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Th&eacute; de couleur noire.</p></div>
+
+<p>53. Except&eacute; cependant quand on les m&eacute;lange avec
+toi, Cognac, douce Na&iuml;ade des rives Phl&eacute;g&eacute;tontiques!
+H&eacute;las! pourquoi faut-il que tu attaques le foie,
+et que, semblable aux autres nymphes, tu sois funeste
+&agrave; tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch
+l&eacute;ger, mais quand je prends le soir une rasade de
+<i>rack</i><a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, je suis s&ucirc;r de me r&eacute;veiller le lendemain avec
+la torture<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Esp&egrave;ce de rum.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Dans le texte: &laquo;Quand je prends du <i>rack</i>, je suis s&ucirc;r de me r&eacute;veiller
+avec son synonyme.&raquo; <i>Rack</i> signifie <i>liqueur forte</i> et <i>torture</i>.</p></div>
+
+<p>54. Pour le pr&eacute;sent, je laisse Don Juan sauv&eacute;,&mdash;le
+pauvre gar&ccedil;on n'est pas fort bien portant, il
+a re&ccedil;u plusieurs blessures, mais ses souffrances corporelles
+pouvaient-elles se comparer &agrave; la moiti&eacute;
+de celles que le cœur de son Haid&eacute;e &eacute;prouvait! Elle
+n'&eacute;tait pas de celles qui pleurent, crient, se d&eacute;sesp&egrave;rent,
+et s'emportent une fois qu'elles ne redoutent
+plus ceux qui les entouraient. Sa m&egrave;re &eacute;tait une
+Moresque, n&eacute;e &agrave; Fey, o&ugrave; tout est &Eacute;den ou solitude
+affreuse.</p>
+
+<p>55. L&agrave;, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson
+parfum&eacute;e dans des bassins de marbre; la graine, la
+fleur et le fruit jonchent en m&ecirc;me tems la terre,
+jusqu'&agrave; ce que la terre les recouvre. Mais l&agrave; aussi
+croissent une multitude d'arbres v&eacute;n&eacute;neux; les nuits
+retentissent du rugissement des lions, et de longs
+d&eacute;serts br&ucirc;lent le pied des chameaux ou engouffrent,
+en s'entr'ouvrant, d'infortun&eacute;es caravanes.
+Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le
+cœur de l'homme.</p>
+
+<p>56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et
+la terrestre argile y sont &eacute;galement embras&eacute;s; br&ucirc;l&eacute;
+d&egrave;s l'enfance et dou&eacute; d'une force surprenante pour
+le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis
+&agrave; l'influence du ciel, et produit des fruits semblables
+&agrave; ceux du sol de la patrie. Beaut&eacute;, amour, tel avait
+&eacute;t&eacute; le douaire de la m&egrave;re d'Haid&eacute;e; mais ses grands
+yeux noirs rec&eacute;laient les passions les plus profondes;
+seulement elles y sommeillaient comme un lion aux
+bords d'une fontaine.</p>
+
+<p>57. Temp&eacute;r&eacute;e par de plus doux rayons, et semblable
+&agrave; ces nuages que l'&eacute;t&eacute; nous pr&eacute;sente argent&eacute;s,
+paisibles et gracieux jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave;, charg&eacute;s de
+foudres, ils jettent l'&eacute;pouvante sur la terre et les
+temp&ecirc;tes dans les airs, Haid&eacute;e avait toujours &eacute;t&eacute;
+jusqu'alors douce et paisible; mais &agrave; peine agit&eacute;e
+par la passion et le d&eacute;sespoir, le feu s'&eacute;lan&ccedil;a de ses
+veines humides, tel que le Simoon, quand il se l&egrave;ve
+sur la plaine br&ucirc;lante<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Le vent du d&eacute;sert, fatal &agrave; toutes les cr&eacute;atures vivantes, et auquel
+les po&egrave;tes orientaux font de fr&eacute;quentes allusions.</p></div>
+
+<p>58. Son dernier regard &eacute;tait tomb&eacute; sur la blessure
+de Don Juan, sur sa d&eacute;faite et sur sa chute. Le
+sang de son unique ami ruisselait sur les carreaux
+qu'il traversait nagu&egrave;re avec tant de gr&acirc;ce et de beaut&eacute;.
+Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,&mdash;sa
+r&eacute;sistance se termina par un g&eacute;missement convulsif.
+Semblable au c&egrave;dre d&eacute;racin&eacute;, elle tomba sur
+le bras de son p&egrave;re, qui jusqu'alors avait eu peine
+&agrave; dompter sa r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>59. Une veine s'&eacute;tait rompue dans son sein<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; les
+pures couleurs de ses l&egrave;vres charmantes &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+voil&eacute;es par un sang noir qui jaillissait de son gosier:
+sa t&ecirc;te pench&eacute;e ressemblait au lis que la pluie a surcharg&eacute;.
+Ses femmes, appel&eacute;es aussit&ocirc;t, port&egrave;rent en
+sanglotant leur jeune ma&icirc;tresse sur sa couche; mais
+en vain eurent-elles recours &agrave; leurs herbes et &agrave; leurs
+cordiaux, Haid&eacute;e d&eacute;fiait tous leurs proc&eacute;d&eacute;s, comme
+s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; un seul d'entre eux de retenir
+sa vie ou d'&eacute;loigner sa mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Cet effet de la lutte violente de diff&eacute;rentes passions n'est pas tr&egrave;s-rare.
+Le doge Francis Foscari ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; en 1457, et entendant les cloches de Saint-Marc
+annoncer l'&eacute;lection de son successeur, &laquo;mourut subitement
+d'une h&eacute;morragie caus&eacute;e par une veine qui se rompit dans
+sa poitrine (voyez <i>Sismondi</i> et <i>Daru</i>, tom. I et II) &agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingts
+ans<a name="FNanchor_A_125" id="FNanchor_A_125"></a><a href="#Footnote_A_125" class="fnanchor">[A]</a>; quand personne n'e&ucirc;t pens&eacute; que ce vieillard avait encore
+tant de sang<a name="FNanchor_B_126" id="FNanchor_B_126"></a><a href="#Footnote_B_126" class="fnanchor">[B]</a>.&raquo; Je n'avais pas seize ans lorsque je fus t&eacute;moin d'un effet
+aussi triste du m&eacute;lange des passions dans le cœur d'une jeune personne,
+qui pourtant ne mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime
+de son retour, quelques ann&eacute;es apr&egrave;s, &agrave; la suite d'une vive &eacute;motion.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_125" id="Footnote_A_125"></a><a href="#FNanchor_A_125"><span class="label">[A]</span></a> Sismondi dit m&ecirc;me <i>quatre-vingt-quatre</i>. (<i>Biog. univers.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_126" id="Footnote_B_126"></a><a href="#FNanchor_B_126"><span class="label">[B]</span></a> Shakspeare (<i>Macbeth</i>, acte V, sc&egrave;ne I<sup>re</sup>).</p></div>
+
+<p>60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans
+cet &eacute;tat: quoique glac&eacute;s, ses traits n'avaient rien de
+livide, et ses l&egrave;vres ne perdaient pas leur coloris;
+son pouls &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, mais la mort ne paraissait
+pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire,
+et la corruption ne venait pas ravir l'espoir
+&agrave; ceux qui l'entouraient: la vue de sa charmante
+figure r&eacute;v&eacute;lait m&ecirc;me de nouvelles pens&eacute;es de vie;
+je ne sais quel souffle immat&eacute;riel l'enveloppait, mais
+on sentait que toute sa d&eacute;pouille ne devait pas &ecirc;tre
+la proie de la terre.</p>
+
+<p>61. On y retrouvait la passion dominante de son
+cœur, telle que l'exprime le marbre quand il est parfaitement
+travaill&eacute;; immobile et permanente comme
+l'image de la belle, mais toujours belle V&eacute;nus, celle
+des souffrances &eacute;ternellement r&eacute;unies du Laocoon,
+ou celle de l'&eacute;ternelle agonie du gladiateur. L'&eacute;nergie
+avec laquelle ces marbres expriment la vie est
+toute leur beaut&eacute;; mais ils ne semblent pourtant pas
+vivre, puisqu'ils sont toujours les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>62. &Agrave; la fin elle s'&eacute;veilla, non pas comme d'un
+sommeil, mais plut&ocirc;t comme de la mort: la vie lui
+semblait une chose toute nouvelle, une sensation
+&eacute;trange qu'elle &eacute;prouvait de force. Tout ce qui s'offrait
+&agrave; ses regards ne frappait pas sa m&eacute;moire; un
+certain malaise oppressait son cœur, mais le premier
+retour de ses battemens lui causa une vive douleur,
+sans qu'elle s'en rappel&acirc;t l'origine, car les furies
+qui la poss&eacute;daient avaient aussi fait une pause.</p>
+
+<p>63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures
+et plusieurs objets, sans rien reconna&icirc;tre; elle vit
+veiller autour d'elle, sans en demander la raison;
+elle ne compta pas le nombre de ceux qui entouraient
+son oreiller. Elle n'&eacute;tait pas devenue muette, bien
+qu'elle ne parl&acirc;t pas, nul soupir ne vint soulager
+ses pens&eacute;es; vainement celles qui la servaient gard&egrave;rent
+un long silence, ou parl&egrave;rent avec myst&egrave;re;
+le souffle de sa respiration put seul indiquer qu'elle
+avait quitt&eacute; le tombeau.</p>
+
+<p>64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne
+les remarquait pas: son p&egrave;re veilla pr&egrave;s de son chevet,
+elle d&eacute;tourna les yeux, elle ne reconnut personne,
+ni les lieux qui auparavant lui avaient &eacute;t&eacute;
+chers ou agr&eacute;ables. On la transporta de salle en salle:
+elle s'y arr&ecirc;tait sans r&eacute;sistance, elle avait tout oubli&eacute;;
+et pourtant ces yeux, que l'on voulait croire
+ferm&eacute;s &agrave; toutes les anciennes pens&eacute;es, semblaient
+pleins de funestes r&eacute;solutions.</p>
+
+<p>65. &Agrave; la fin, une esclave pronon&ccedil;a le mot de
+harpe; le harpiste vint et accorda son instrument.
+D&egrave;s les premi&egrave;res notes irr&eacute;guli&egrave;res et rapides, Haid&eacute;e
+fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta
+bient&ocirc;t vers la muraille, comme pour distraire sa
+pens&eacute;e d'un souvenir d&eacute;solant. L'artiste commen&ccedil;a
+une chanson lente et plaintive, compos&eacute;e avant les
+tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens
+jours.</p>
+
+<p>66. Aussit&ocirc;t les doigts maigres et d&eacute;faits de l'infortun&eacute;e
+marquent sur la muraille la mesure de ce
+vieil air. Il changea de ton et se mit &agrave; chanter l'Amour.
+Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs;
+sur elle vient planer un instant le songe de
+ce qu'elle fut et de ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on
+peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux
+de larmes s'&eacute;chappent de ses paupi&egrave;res oppress&eacute;es,
+semblables aux nuages rassembl&eacute;s sur les monts quand
+ils se r&eacute;solvent en pluie.</p>
+
+<p>67. Vaine consolation, inutile soulagement.&mdash;Ces
+pens&eacute;es, trop rapidement soulev&eacute;es, troubl&egrave;rent
+sa t&ecirc;te; la folie s'empara d'elle, elle se leva comme
+si jamais on ne l'e&ucirc;t cru malade, et se jeta sur tous
+ceux qui s'offrirent &agrave; elle comme sur un ennemi.
+Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des
+cris, quand elle atteignit le paroxisme de son acc&egrave;s.
+Sa fr&eacute;n&eacute;sie d&eacute;daignait d'extravaguer, m&ecirc;me quand
+on en vint &agrave; la frapper dans l'espoir de la sauver.</p>
+
+<p>68. Par momens encore elle montrait une lueur
+d'entendement. Bien qu'elle jet&acirc;t de longs regards
+sur chaque objet, sans pouvoir s'en rappeler aucun,
+rien ne put lui faire regarder la figure de son p&egrave;re;
+elle repoussait toute nourriture et tout habillement;
+tous les moyens de vaincre sa r&eacute;pugnance sur ces
+deux points furent inutiles; le changement de place,
+le tems propice, les soins ou les rem&egrave;des, rien ne
+put rendre le sommeil &agrave; ses sens;&mdash;il semblait avoir
+pour jamais perdu tout empire sur elle.</p>
+
+<p>69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits.
+Au bout de ce tems, sans g&eacute;missement, un soupir
+ou un regard qui p&ucirc;t indiquer les derni&egrave;res angoisses,
+l'esprit s'&eacute;chappa de son enveloppe. Ceux qui
+veillaient tout aupr&egrave;s d'elle, ne purent s'en apercevoir
+qu'au moment o&ugrave; le voile sombre et &eacute;pais qui
+couvrait son gracieux visage s'&eacute;tendit jusque sur
+ses yeux&mdash;ses beaux, ses noirs yeux!&mdash;poss&eacute;der
+tant d'&eacute;clat, h&eacute;las! et se fl&eacute;trir!</p>
+
+<p>70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait
+dans son sein un second principe de vie: cet
+enfant du crime aurait pu na&icirc;tre innocent et plein
+de charmes; mais il termina sa fragile existence sans
+voir le jour; et, avant de na&icirc;tre, il entra dans le
+tombeau qui se ferma dans le m&ecirc;me instant sur la
+fleur et sur le bouton: vainement la ros&eacute;e du ciel
+descendit sur cette tige fl&eacute;trie et sur ce d&eacute;plorable
+fruit de l'amour.</p>
+
+<p>71. C'est ainsi qu'elle v&eacute;cut, qu'elle mourut. La
+honte ou le chagrin ne s'arr&ecirc;teront plus sur elle. Elle
+n'&eacute;tait pas faite pour tra&icirc;ner &agrave; travers les ann&eacute;es ou
+les mois ce fardeau p&eacute;nible que portent les cœurs
+froids jusqu'&agrave; ce que la vieillesse les rappelle sous
+la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts,
+mais ils furent d&eacute;licieux,&mdash;tels, qu'ils n'auraient
+pu se prolonger pour elle davantage. Maintenant
+elle dort en paix sur le rivage de la mer, o&ugrave; elle
+aimait tant &agrave; venir.</p>
+
+<p>72. Et maintenant cette &icirc;le est d&eacute;serte et st&eacute;rile,
+ses &eacute;difices sont d&eacute;truits, et ses habitans pass&eacute;s. Il
+n'y reste que la tombe d'Haid&eacute;e et celle de son p&egrave;re;
+mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit
+d&eacute;pos&eacute;. Tous n'y d&eacute;couvririez pas l'endroit o&ugrave; dorment
+des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre,
+nulle langue ne rappelle leur souvenir; et
+la beaut&eacute; de la fille des Cyclades n'a trouv&eacute; d'autre
+chant fun&eacute;raire que celui de la mer furieuse.</p>
+
+<p>73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore
+son nom d'un m&eacute;lancolique chant d'amour; et
+plus d'un insulaire abr&egrave;ge la longueur des nuits en
+racontant l'histoire de son p&egrave;re. La valeur &eacute;tait son
+partage; la beaut&eacute;, fut celui de sa fille;&mdash;si elle
+aima sans r&eacute;fl&eacute;chir, elle paya de sa vie une telle
+faute;&mdash;ainsi re&ccedil;oit toujours un ch&acirc;timent quiconque
+s'&eacute;gare de m&ecirc;me: nul ne doit esp&eacute;rer de fuir
+le danger, et t&ocirc;t ou tard l'amour lui-m&ecirc;me devient
+son propre vengeur.</p>
+
+<p>74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop
+triste, je le laisse sur les tablettes de l'imprimeur.
+Je n'aime pas &agrave; peindre des fous dans la crainte de
+para&icirc;tre avoir voulu me retracer moi-m&ecirc;me.&mdash;D'ailleurs
+je n'ai plus rien &agrave; dire sur ce point, et comme
+ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver
+et accompagner Juan, que nous avons laiss&eacute;
+&agrave; demi mort quelques stances plus haut.</p>
+
+<p>75. Bless&eacute; et charg&eacute; de fers, &laquo;<i>cas&eacute;</i>, <i>cribl&eacute;</i>, <i>confin&eacute;</i>,&raquo;
+quelques jours se pass&egrave;rent avant qu'il p&ucirc;t
+rappeler le pass&eacute; &agrave; son esprit, et quand il reprit ses
+sens il se vit en pleine mer, faisant six nœuds par
+heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent
+devant lui:&mdash;dans un autre tems il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+ravi de les voir, mais alors il se souciait fort peu
+du cap Sig&eacute;e.</p>
+
+<p>76. L&agrave;, sur une verte colline, garnie de cabanes
+et flanqu&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; par l'Hellespont, de l'autre par
+la mer, le brave des braves, Achille est enseveli, &agrave;
+ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire<a name="FNanchor_125_127" id="FNanchor_125_127"></a><a href="#Footnote_125_127" class="fnanchor">[125]</a>), et
+plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal,
+on remarque le <i>tumulus</i>&mdash;de qui? le ciel le sait;
+peut-&ecirc;tre de Patrocle, d'Ajax ou de Prot&eacute;silas, tous
+h&eacute;ros qui, s'ils &eacute;taient encore en vie, n'auraient rien
+de plus &agrave; cœur que de nous arracher la n&ocirc;tre.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_127" id="Footnote_125_127"></a><a href="#FNanchor_125_127"><span class="label">[125]</span></a> Voyez &laquo;<i>Dissertation sur la guerre de Troie</i>, montrant que cette
+exp&eacute;dition n'a jamais &eacute;t&eacute; entreprise, et que cette pr&eacute;tendue ville n'a
+jamais exist&eacute;,&raquo; par Jacques Bryant. <i>Londres</i>, 1796.</p></div>
+
+<p>77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions,
+de vastes plaines incultes et bord&eacute;es de montagnes;
+&agrave; quelque distance le mont Ida toujours le
+m&ecirc;me, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien
+lui), voil&agrave; tout ce qui subsiste. La situation semble
+pourtant encore destin&eacute;e &agrave; des faits glorieux.&mdash;Cent
+mille hommes pourraient y combattre ais&eacute;ment;
+mais aux lieux o&ugrave; l'on demande les murs d'Ilion, on
+voit brouter les brebis et se tra&icirc;ner les tortues.</p>
+
+<p>78. J'ai trouv&eacute; l&agrave; des troupeaux de chevaux non
+gard&eacute;s; &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques petits hameaux dont les
+noms sont nouveaux et rudes; quelques bergers (peu
+semblables &agrave; Paris) s'arr&ecirc;tant un instant &agrave; consid&eacute;rer
+les jeunes Europ&eacute;ens que leurs souvenirs classiques
+conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein
+de v&eacute;n&eacute;ration pour sa religion, ayant un chapelet &agrave;
+la main et une pipe &agrave; la bouche;&mdash;mais le diable si
+j'y ai vu un seul Phrygien.</p>
+
+<p>79. Ici, l'on permit &agrave; don Juan de sortir de son
+&eacute;troite prison; il sentit qu'il &eacute;tait esclave, priv&eacute; de
+tout secours, et en pr&eacute;sence d'une mer ombrag&eacute;e de
+tems en tems par la tombe des h&eacute;ros. Encore affaibli
+par la perte de son sang, il put &agrave; peine faire entendre
+quelques courtes questions, et les r&eacute;ponses qu'il
+obtint furent loin de lui donner une explication satisfaisante
+de son &eacute;tat pr&eacute;sent et pass&eacute;.</p>
+
+<p>80. Il remarqua quelques compagnons de captivit&eacute;,
+qui semblaient &ecirc;tre, et qui effectivement &eacute;taient
+des Italiens. Il apprit du moins par eux leur destin&eacute;e,
+qui &eacute;tait fort singuli&egrave;re. Ils formaient une
+troupe engag&eacute;e pour la Sicile,&mdash;tous chanteurs,
+fort capables de remplir leurs r&ocirc;les: ayant mis &agrave; la
+voile de Livourne, ils ne furent pas attaqu&eacute;s par le
+pirate, mais r&eacute;ellement vendus &agrave; bon march&eacute; par
+l'<i>Impresario</i><a name="FNanchor_126_128" id="FNanchor_126_128"></a><a href="#Footnote_126_128" class="fnanchor">[126]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_128" id="Footnote_126_128"></a><a href="#FNanchor_126_128"><span class="label">[126]</span></a> Nom du directeur ou entrepreneur de th&eacute;&acirc;tre, en Italie.&mdash;Cela est
+un fait. Il y a quelques ann&eacute;es, une troupe d'acteurs fut engag&eacute;e pour un
+th&eacute;&acirc;tre &eacute;tranger, par un certain personnage qui les embarqua dans un
+port d'Italie, les conduisit &agrave; Alger, et l&agrave; les vendit tous. Par l'effet d'un
+hasard singulier, j'entendis chanter &agrave; Venise, en 1817, et dans l'op&eacute;ra
+de Rossini, l'<i>Italiana in Algieri</i>, l'une des femmes de cette compagnie,
+revenue de captivit&eacute;.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe
+qui apprit &agrave; Juan cette curieuse aventure. Car bien
+que destin&eacute; au march&eacute; turc, il conservait son caract&egrave;re,&mdash;ou
+du moins son masque; c'&eacute;tait un petit
+homme d'un ext&eacute;rieur fort r&eacute;solu; supportant sa fortune
+avec un air d'enjouement et de gr&acirc;ce, et montrant
+beaucoup plus de r&eacute;signation que la <i>prima
+donna</i> et le <i>t&eacute;nor</i>.</p>
+
+<p>82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique
+r&eacute;cit: &laquo;Notre impresario machiav&eacute;lique ayant fait
+un signal vis-&agrave;-vis certain promontoire, appela &agrave;
+nous un brick &eacute;tranger. <i>Corpo di Caio Mario!</i> nous
+y f&ucirc;mes transport&eacute;s &agrave; bord avec pr&eacute;cipitation,
+sans un seul <i>scudo de salario</i>; mais, pourvu que le
+Sultan aime le chant, nous ne serons pas long-tems
+sans r&eacute;tablir nos affaires.</p>
+
+<p>83. &laquo;La <i>prima donna</i>, quoique un peu vieille, et fatigu&eacute;e
+par une vie d&eacute;sordonn&eacute;e, a quelques bonnes
+notes; mais, quand la salle est peu garnie, elle
+est sujette au rhume, et alors on entend avec
+plaisir la femme du <i>tenor</i>, qui cependant n'a pas
+beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup de bruit
+&agrave; Bologna le carnaval dernier, en prenant le
+comte <i>C&eacute;sar Cicogna</i> &agrave; une vieille princesse romaine.</p>
+
+<p>84. &laquo;Nous avons aussi des danseuses; la <i>Nini</i> qui
+a plus d'une corde &agrave; son arc; la grosse rieuse de
+<i>Pelegrini</i>, qui eut bien sujet de se louer du dernier
+carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents
+bons sequins; mais elle est si peu rang&eacute;e qu'elle
+n'en a plus maintenant le dernier Paul. Puis la
+<i>Grotesca</i>, c'est l&agrave; une danseuse! Elle pourra dire
+un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps)
+de tant d'hommes.</p>
+
+<p>85. &laquo;Quant aux <i>figuranti</i>, ils sont comme tous
+ceux de leur esp&egrave;ce. Par-ci, par-l&agrave;, une jolie cr&eacute;ature
+qui pourra frapper les regards; les autres, &agrave;
+peine bons pour la foire. Il en est une grande et
+droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental
+pourra aller loin, mais elle n'a pas de vigueur
+dans les jambes. Apr&egrave;s tout, c'est f&acirc;cheux,
+avec une t&ecirc;te et une figure comme la sienne.</p>
+
+<p>86. &laquo;Quant aux hommes, ils sont tous assez m&eacute;diocres.
+Le <i>musico</i> n'est qu'un vieux bassin f&ecirc;l&eacute;;
+toutefois, il a un autre avantage qui pourra lui
+ouvrir les portes du s&eacute;rail, et lui donner en ces
+lieux un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le
+devra pas &agrave; son chant. Parmi tous ceux du <i>troisi&egrave;me
+sexe</i> que le pape forme annuellement, on
+aurait de la peine &agrave; r&eacute;unir trois voix parfaites<a name="FNanchor_127_129" id="FNanchor_127_129"></a><a href="#Footnote_127_129" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_129" id="Footnote_127_129"></a><a href="#FNanchor_127_129"><span class="label">[127]</span></a> Il est singulier que le pape et le sultan soient les principaux patrons
+de cette branche de commerce,&mdash;les femmes &eacute;tant exclues de l'&Eacute;glise
+Saint-Pierre, en qualit&eacute; de cantatrices, et n'&eacute;tant pas jug&eacute;es dignes de
+garder les avenues du harem.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>87. &laquo;Celle du tenor est g&acirc;t&eacute;e &agrave; force d'affectation,
+et dans les cordes basses le bœuf ne sait plus que
+beugler. C'est dans le fait un homme qui jamais
+n'apprit &agrave; chanter, un ignorant incapable de sentir
+une note, un tems ou une mesure; mais il &eacute;tait
+proche parent de la <i>prima donna</i>, et celle-ci se
+chargea de garantir la richesse et la flexibilit&eacute; de
+sa voix; il fut donc re&ccedil;u, bien qu'en l'entendant
+on le prendrait pour un &acirc;ne &eacute;tudiant du r&eacute;citatif.</p>
+
+<p>88. &laquo;Il ne serait pas convenable que je m'arr&ecirc;tasse
+sur mon propre m&eacute;rite; et&mdash;je vois, monsieur,&mdash;malgr&eacute;
+votre jeunesse,&mdash;que vous paraissez
+un voyageur auquel l'op&eacute;ra n'est rien moins
+qu'&eacute;tranger; vous avez entendu parler de Raucocanti?&mdash;C'est
+moi-m&ecirc;me. Le tems pourra venir
+o&ugrave; vous m'entendrez vous-m&ecirc;me. Vous n'&eacute;tiez
+pas l'ann&eacute;e derni&egrave;re &agrave; la foire de Lugo<a name="FNanchor_128_130" id="FNanchor_128_130"></a><a href="#Footnote_128_130" class="fnanchor">[128]</a>; venez-y
+l'ann&eacute;e prochaine, on m'a invit&eacute; &agrave; y chanter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_130" id="Footnote_128_130"></a><a href="#FNanchor_128_130"><span class="label">[128]</span></a> Lucques.</p></div>
+
+<p>89. &laquo;Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli
+gar&ccedil;on, mais gonfl&eacute; d'amour-propre. Avec de gracieux
+gestes, la plus enti&egrave;re ignorance, une voix
+d&eacute;pourvue d'agr&eacute;ment et d'&eacute;tendue, il est toujours
+m&eacute;content de son lot, quand il est &agrave; peine bon
+pour chanter des ballades au coin des rues. Dans
+les r&ocirc;les d'amoureux, et pour mieux exprimer sa
+passion, comme il ne saurait parler du cœur, il
+se contente de parler des dents.&raquo;</p>
+
+<p>90. Ici, l'&eacute;loquent r&eacute;cit de Raucocanti fut interrompu
+par la bande des pirates qui venaient, &agrave;
+l'heure indiqu&eacute;e, inviter tous les captifs &agrave; rentrer
+dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard
+de regret sur les vagues (les cieux brillans
+et azur&eacute;s les couvraient alors d'un double azur;
+elles bondissaient libres et heureuses, en face du
+soleil), puis ils descendirent, un &agrave; un, sous les
+&eacute;coutilles.</p>
+
+<p>91. Le lendemain, ils furent inform&eacute;s&mdash;que pour
+mieux s'assurer d'eux dans leurs cellules maritimes,
+et en attendant dans les Dardanelles le firman de sa
+hautesse (le plus imp&eacute;ratif des talismans souverains,
+et celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand
+on le peut), ils seraient encha&icirc;n&eacute;s et r&eacute;unis dame
+avec dame et homme &agrave; homme, et qu'ils seraient de
+cette mani&egrave;re expos&eacute;s sur le march&eacute; aux esclaves de
+Constantinople.</p>
+
+<p>92. Il para&icirc;t, quand cet arrangement fut termin&eacute;,
+(long-tems on avait contest&eacute; et d&eacute;battu si l'on devait
+regarder le soprano comme un m&acirc;le, et on avait
+fini par l'enfermer avec les femmes en qualit&eacute; de
+surveillant), il para&icirc;t, dis-je, qu'un homme et une
+femme se trouv&egrave;rent li&eacute;s ensemble, et le hasard voulut
+que ce m&acirc;le f&ucirc;t Juan, qui,&mdash;situation critique
+&agrave; son &acirc;ge, fut accoupl&eacute; avec une bacchante au rubicond
+visage.</p>
+
+<p>93. Avec Raucocanti fut malheureusement encha&icirc;n&eacute;
+le tenor. Ils se d&eacute;testaient tous deux d'une
+haine qu'on ne trouve gu&egrave;re qu'au th&eacute;&acirc;tre, et chacun
+d'eux s'affligeait plus de son d&eacute;plorable voisinage
+que de sa destin&eacute;e. Une lutte violente s'&eacute;leva;
+au lieu de se r&eacute;signer &agrave; vivre ensemble, ils se mirent
+&agrave; tirer violemment des deux c&ocirc;t&eacute;s oppos&eacute;s en
+jurant &agrave; qui mieux mieux:&mdash;<i>Arcades ambo, id est</i>:
+coquins l'un et l'autre.</p>
+
+<p>94. La compagne de Juan &eacute;tait une Romagnole,
+mais qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e dans la Marche de la vieille
+Ancone<a name="FNanchor_129_131" id="FNanchor_129_131"></a><a href="#Footnote_129_131" class="fnanchor">[129]</a>. Elle avait (outre d'autres importantes
+qualit&eacute;s d'une <i>bella donna</i>) des yeux aussi noirs et
+aussi br&ucirc;lans qu'un charbon, et dont la vivacit&eacute; p&eacute;n&eacute;trait
+jusqu'&agrave; l'ame. On voyait, &agrave; travers sa complexion
+de claire brunette, briller un violent d&eacute;sir
+de plaire,&mdash;le meilleur des douaires, surtout quand
+il se pr&eacute;sente &agrave; la suite de l'autre.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_131" id="Footnote_129_131"></a><a href="#FNanchor_129_131"><span class="label">[129]</span></a> Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet c'est une des plus
+anciennes d'Italie. Elle fut b&acirc;tie par les Grecs, si l'on s'en rapporte &agrave; ce
+vers de Juvenal:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ante domum Veneris quam</i> Dorica <i>sustinet</i> Ancon.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>95. Mais tous ces avantages &eacute;taient perdus aupr&egrave;s
+de Juan, car le chagrin conservait sur ses sens une
+enti&egrave;re puissance; de beaux yeux pouvaient s'arr&ecirc;ter
+sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien qu'ils
+fussent encha&icirc;nes de la sorte, et qu'il f&ucirc;t naturel &agrave;
+leurs mains de se toucher, ni ses mains ni aucun
+autre de ses membres (et elle en avait de ravissans)
+ne purent agiter son pouls ou mettre en danger sa
+fid&eacute;lit&eacute;. Peut-&ecirc;tre faut-il en savoir un peu gr&eacute; &agrave; ses
+blessures r&eacute;centes.</p>
+
+<p>96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait
+trop s'enqu&eacute;rir: les faits sont des faits. Or,
+nul chevalier ne pouvait &ecirc;tre plus loyal, et nulle
+dame d&eacute;sirer un amant plus fid&egrave;le; nous n'en donnerons
+qu'une ou deux preuves. On dit que &laquo;personne
+ne tiendra de feu, m&ecirc;me en pensant aux glaces
+du Caucase;&raquo; je crois du moins que peu de gens
+en seraient capables. Eh bien! voil&agrave; pourtant Juan
+qui sort triomphant d'une &eacute;preuve au moins aussi
+difficile.</p>
+
+<p>97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description
+de ce qu'il eut &agrave; souffrir, ayant moi-m&ecirc;me,
+et dans mon enfance, r&eacute;sist&eacute; &agrave; semblable tentation;
+mais j'entends dire que plusieurs personnes refusent
+de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils
+offrent trop de v&eacute;rit&eacute;. Je me h&acirc;terai donc de faire
+sortir Don Juan de son vaisseau, car mon &eacute;diteur
+me jure sur sa foi qu'il serait plus facile &agrave; un chameau
+de passer par le trou d'une aiguille, qu'&agrave; ces
+deux chants de p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur des familles.</p>
+
+<p>98. Cela m'est fort indiff&eacute;rent; j'aime singuli&egrave;rement
+&agrave; citer, et partant je renvoie mes lecteurs aux
+chastes pages de Smollet, Prior, Arioste ou Fielding,
+qui repr&eacute;sentent des choses bien &eacute;tranges
+pour un si&egrave;cle aussi pudibond que le n&ocirc;tre. Autrefois
+je mettais une grande vivacit&eacute; &agrave; plonger dans
+l'encre ma plume; j'aimais &agrave; soutenir une lutte po&eacute;tique,
+et m&ecirc;me je me souviens d'un tems o&ugrave; tous
+ces caquets auraient provoqu&eacute; de ma part des remarques
+que je d&eacute;daigne aujourd'hui d'&eacute;crire.</p>
+
+<p>99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans
+aiment un tambour; mais, &agrave; cette heure, je ne
+veux que rester en paix, laissant &agrave; la populace litt&eacute;raire
+le plaisir de d&eacute;cider si mes vers mourront
+avant que la main droite qui les &eacute;crivit ne soit dess&eacute;ch&eacute;e,
+ou s'ils passeront avec le tems un bail de
+quelques centaines d'ann&eacute;es. En tout cas, le gazon
+qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et
+autour d'eux fr&eacute;miront les vents de la nuit, &agrave; d&eacute;faut
+de mes vers.</p>
+
+<p>100. La vie, pour les po&egrave;tes qui, nourrissons de
+la gloire, ont franchi la distance des tems et des
+langages, ne semble que la plus faible partie de
+l'existence. Quand un nom se pr&eacute;sente escort&eacute; de
+vingt si&egrave;cles, c'est une boule de neige qui s'accro&icirc;t
+de chaque flocon voisin, et pourtant roule toujours
+la m&ecirc;me; elle peut m&ecirc;me devenir une montagne;
+mais, apr&egrave;s tout, c'est toujours de la neige froide.</p>
+
+<p>101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms,
+et l'amour de la gloire une passion trompeuse qui
+d&eacute;vore trop souvent ceux qui voudraient sauver leur
+poussi&egrave;re de l'immense destruction. Cette destruction
+creuse la s&eacute;pulture de tout ce qui existe, et elle ne
+tol&eacute;rera jusqu'au jour de l'av&eacute;nement du juste&mdash;que
+le changement. J'ai march&eacute; sur la tombe d'Achille,
+et l&agrave; j'ai entendu douter de l'existence de Troie: le
+tems jettera les m&ecirc;mes doutes sur celle de Rome.</p>
+
+<p>102. Les g&eacute;n&eacute;rations de morts se chassent, et les
+tombes h&eacute;ritent des tombes, jusqu'&agrave; ce que le souvenir
+d'un si&egrave;cle disparaisse, et soit recouvert par le
+souvenir du si&egrave;cle suivant. O&ugrave; sont les &eacute;pitaphes que
+lisaient nos p&egrave;res; &agrave; peine quelques-unes ont-elles
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; la nuit s&eacute;pulcrale qui enveloppe des myriades
+d'hommes connus jadis, mais dont la mort
+universelle n'a pas m&ecirc;me &eacute;pargn&eacute; les noms.</p>
+
+<p>103. Je vais chaque apr&egrave;s-midi rimailler &agrave; l'endroit
+o&ugrave; p&eacute;rit dans sa gloire le jeune de Foix, ce
+h&eacute;ros enfant, qui v&eacute;cut trop long-tems pour les
+hommes, mais trop peu pour l'humaine vanit&eacute;<a name="FNanchor_130_132" id="FNanchor_130_132"></a><a href="#Footnote_130_132" class="fnanchor">[130]</a>. Un
+pilier tronqu&eacute;, sculpt&eacute; avec assez d'art, mais que
+la n&eacute;gligence laissera bient&ocirc;t tomber, rappelle, sur
+l'une de ses faces, le carnage de Ravenne; mais les
+ronces et les immondices viennent se presser autour
+de sa base<a name="FNanchor_131_133" id="FNanchor_131_133"></a><a href="#Footnote_131_133" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_132" id="Footnote_130_132"></a><a href="#FNanchor_130_132"><span class="label">[130]</span></a> Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. On le surnommait
+<i>le Foudre de l'Italie</i>, et le gain de la bataille de Ravenne venait
+de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, <i>le plus honor&eacute;
+prince du monde</i>, quand il re&ccedil;ut le coup mortel, &agrave; l'&acirc;ge de vingt-trois
+ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_133" id="Footnote_131_133"></a><a href="#FNanchor_131_133"><span class="label">[131]</span></a> La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est &agrave; deux milles
+de la ville, du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; de la rivi&egrave;re et sur la route de Forli. L'&eacute;tat
+actuel de la colonne est exactement d&eacute;crit dans le texte.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>104. Je passe chaque jour &agrave; l'endroit o&ugrave; sont d&eacute;pos&eacute;s
+les os de Dante; sa cendre est prot&eacute;g&eacute;e par
+une petite coupole plus &eacute;l&eacute;gante que majestueuse<a name="FNanchor_132_134" id="FNanchor_132_134"></a><a href="#Footnote_132_134" class="fnanchor">[132]</a>;
+mais on respecte la tombe du po&egrave;te, et non pas la
+colonne du guerrier. Le tems doit venir o&ugrave; le troph&eacute;e
+du h&eacute;ros et le livre du barde, &eacute;galement an&eacute;antis,
+descendront o&ugrave; sont d&eacute;pos&eacute;s les chants et les
+exploits des hommes, avant la mort du fils de P&eacute;l&eacute;e
+ou la naissance d'Hom&egrave;re<a name="FNanchor_133_135" id="FNanchor_133_135"></a><a href="#Footnote_133_135" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_134" id="Footnote_132_134"></a><a href="#FNanchor_132_134"><span class="label">[132]</span></a> Ce fut Bernardo Bembo qui &eacute;leva &agrave; Dante, en 1483, le monument
+dont parle ici Lord Byron, et qui fut restaur&eacute; en 1692 par le cardinal
+Domenico Maria Corsi, l&eacute;gat de la Romagne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_135" id="Footnote_133_135"></a><a href="#FNanchor_133_135"><span class="label">[133]</span></a> Ces derni&egrave;res strophes, qui semblent avoir &eacute;t&eacute; faites sur la tombe de
+Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la po&eacute;sie moderne.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Non &egrave; il mondan romore altro ch' un fiato</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E muta nome perch&egrave; muta lato.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La vostra nominanza &egrave; color d' erba</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Che viene e va, e quei la discolora</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Per cui ell' esce della terra acerba.</i><br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i1">(<i>Purgatorio</i>, canto XI.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+&laquo;La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tant&ocirc;t
+vient d'ici, tant&ocirc;t de l&agrave;, et qui change de nom en changeant de direction.
+</p><p>
+&laquo;Votre c&eacute;l&eacute;brit&eacute; est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane
+le rayon m&ecirc;me qui l'avait fait poindre de terre.&raquo;</p></div>
+
+<p>105. Cette colonne fut ciment&eacute;e avec du sang humain,
+et maintenant elle est salie avec les immondices
+des hommes, comme si le paysan voulait t&eacute;moigner
+son grossier m&eacute;pris pour un lieu qu'il se
+pla&icirc;t &agrave; infecter. Ainsi tombe en ruines ce troph&eacute;e;
+et tels sont les regrets que devrait seule obtenir
+cette meute sanguinaire, dont le sauvage et cruel
+instinct de gloire a fait conna&icirc;tre &agrave; la terre les souffrances
+que Dante n'avait vues qu'en enfer.</p>
+
+<p>106. Cependant il na&icirc;tra encore des po&egrave;tes. La
+gloire est une vapeur; mais la pens&eacute;e humaine prend
+ses fum&eacute;es pour du v&eacute;ritable encens, et l'inqui&eacute;tude
+qui produisit dans le monde les premiers chants demandera
+toujours ce qu'alors elle demandait. Comme
+les vagues viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi
+les passions, parvenues &agrave; leur dernier degr&eacute; de violence,
+se r&eacute;solvent en po&eacute;sie, car la po&eacute;sie n'est
+qu'une passion, ou du moins <i>n'&eacute;tait</i>, avant qu'elle
+dev&icirc;nt un objet de mode.</p>
+
+<p>107. Si, dans le cours d'une vie &agrave; la fois agit&eacute;e
+et contemplative, les hommes qui deviennent le foyer
+de toutes les passions acqui&egrave;rent la triste et am&egrave;re
+facult&eacute; de retracer, comme dans une glace, toutes
+leurs impressions et de les rev&ecirc;tir des couleurs les
+plus vivantes, peut-&ecirc;tre ferez-vous bien de leur
+imposer silence, mais vous y perdrez (je pense) un
+fort joli po&egrave;me.</p>
+
+<p>108. O vous, indulgentes <i>azur&eacute;es</i><a name="FNanchor_134_136" id="FNanchor_134_136"></a><a href="#Footnote_134_136" class="fnanchor">[134]</a> du second
+sexe, qui faites la fortune de tous les livres, et dont
+les regards annoncent les nouveaux po&egrave;mes, refuserez-vous
+toujours d'annexer &agrave; celui-ci votre <i>imprimatur</i>?&mdash;Me
+faudra-t-il devenir la proie des obscurs
+cuisiniers,&mdash;ces pillards de tous les naufrag&eacute;s
+du Parnasse? H&eacute;las! serais-je donc le seul de tous
+les po&egrave;tes vivans qui ne soit pas admis &agrave; go&ucirc;ter votre
+th&eacute; d'Hippocr&egrave;ne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_136" id="Footnote_134_136"></a><a href="#FNanchor_134_136"><span class="label">[134]</span></a> Les <i>blues</i>, les dames beaux-esprits de Londres.</p></div>
+
+<p>109. Quoi! ne puis-je plus redevenir &laquo;un lion<a name="FNanchor_135_137" id="FNanchor_135_137"></a><a href="#Footnote_135_137" class="fnanchor">[135]</a>&raquo;,
+un po&egrave;te de bals, une plume courante, un aimable
+br&ucirc;le-papier, afin de m&eacute;riter les complimens de
+maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant,
+comme le sansonnet d'Yorik: &laquo;Je ne puis sortir de
+l&agrave;?&raquo; Eh bien! je jure &agrave; l'exemple du po&egrave;te Wordy
+(toujours indign&eacute; de n'&ecirc;tre lu de personne), que le
+go&ucirc;t est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie
+tir&eacute;e par les dames aux jupons bleus d'une coterie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_137" id="Footnote_135_137"></a><a href="#FNanchor_135_137"><span class="label">[135]</span></a> Dans le grand monde anglais on appelle <i>lion</i> celui qui donne le ton
+et la mode &agrave; tous les <i>dandys</i> de seconde classe.</p></div>
+
+<p>110. Oh! &laquo;bleues profondes, obscures et charmantes,&raquo;
+comme l'a dit un de nos po&egrave;tes en parlant
+du ciel, et comme je le dis de vous, mes doctes
+dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi,
+et j'en ai peu remarqu&eacute; de cette couleur)
+bleus comme les jarreti&egrave;res nou&eacute;es avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;<a name="FNanchor_136_138" id="FNanchor_136_138"></a><a href="#Footnote_136_138" class="fnanchor">[136]</a> &agrave;
+la jambe gauche d'un patricien, quand il embellit
+une r&eacute;ception nocturne, ou un lever du matin:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_138" id="Footnote_136_138"></a><a href="#FNanchor_136_138"><span class="label">[136]</span></a> L'ordre de la jarreti&egrave;re donne aux chevaliers le droit d'&ecirc;tre appel&eacute;s
+<i>Votre S&eacute;r&eacute;nit&eacute;</i>.</p></div>
+
+<p>111. Cependant, il est parmi vous quelques cr&eacute;atures
+s&eacute;raphiques.&mdash;Mais les tems sont bien &eacute;loign&eacute;s
+o&ugrave;, po&eacute;tique adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis
+que vous lisiez mes stances; et&mdash;n'en parlons plus,
+tout cela est pass&eacute;. Je n'ai toutefois pas de r&eacute;pugnance
+pour les savantes personnes; quelquefois on
+rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une
+de cette &eacute;cole, la plus aimable, la plus chaste, la
+meilleure des femmes, mais&mdash;elle est enti&egrave;rement
+folle.</p>
+
+<p>112. Humboldt, &laquo;le premier des voyageurs,&raquo;
+ou plut&ocirc;t le dernier, a imagin&eacute;, si les derni&egrave;res relations
+sont exactes, un instrument c&eacute;leste (j'ai oubli&eacute;
+le nom et la date pr&eacute;cise de cette d&eacute;couverte
+sublime), au moyen duquel il promet de constater
+l'&eacute;tat de l'atmosph&egrave;re, en mesurant la pesanteur de
+l'air<a name="FNanchor_137_139" id="FNanchor_137_139"></a><a href="#Footnote_137_139" class="fnanchor">[137]</a>. O lady Daphn&eacute;, permettez-moi de vous mesurer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_139" id="Footnote_137_139"></a><a href="#FNanchor_137_139"><span class="label">[137]</span></a> <i>The</i> blue, <i>l'air</i>. Ce mot joue avec le sobriquet de <i>blues</i> donn&eacute; aux
+savantes. Le dernier vers semble exprimer une saillie libertine qu'il est
+impossible de traduire.</p></div>
+
+<p>113. Mais &agrave; notre r&eacute;cit; le vaisseau qui amenait
+des esclaves au march&eacute; de la capitale doit maintenant,
+suivant l'usage, avoir pos&eacute; l'ancre sous les
+murs du s&eacute;rail: la cargaison, ayant &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e
+saine et exempte de la peste, fut d&eacute;pos&eacute;e sur le march&eacute;,
+parmi des G&eacute;orgiens, des Russes et des Circassiens,
+destin&eacute;s &agrave; servir des projets et des d&eacute;sirs
+diff&eacute;rens.</p>
+
+<p>114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune
+et jolie Circassienne, garantie vierge, fut c&eacute;d&eacute;e &agrave;
+quinze cents dollars. Les plus fra&icirc;ches nuances animaient
+sa beaut&eacute; de toutes les couleurs c&eacute;lestes. Ce
+prix effraya quelques ench&eacute;risseurs d&eacute;sappoint&eacute;s,
+qui avaient mont&eacute; jusqu'&agrave; onze cents; mais quand ils
+virent qu'on offrait davantage, ils se retir&egrave;rent tous
+en m&ecirc;me tems, persuad&eacute;s qu'elle &eacute;tait destin&eacute;e au
+sultan.</p>
+
+<p>115. Douze n&eacute;gresses de la Nubie furent port&eacute;es
+&agrave; une somme qu'on e&ucirc;t &agrave; peine offerte dans les march&eacute;s
+d'Am&eacute;rique; et cependant Wilberforce vient
+d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition
+de la traite<a name="FNanchor_138_140" id="FNanchor_138_140"></a><a href="#Footnote_138_140" class="fnanchor">[138]</a>. Je ne vois m&ecirc;me l&agrave;-dedans
+rien de fort &eacute;tonnant, car le vice est toujours beaucoup
+plus prodigue qu'un souverain; les vertus, la
+plus exalt&eacute;e d'entre elles, la charit&eacute; elle-m&ecirc;me, sont
+parcimonieuses:&mdash;le vice ne songe pas &agrave; &eacute;pargner
+quand on lui offre une raret&eacute;.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_140" id="Footnote_138_140"></a><a href="#FNanchor_138_140"><span class="label">[138]</span></a> C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, et l'un des
+hommes les plus &eacute;clair&eacute;s de notre si&egrave;cle, sur la proposition duquel la
+traite des noirs fut abolie en Angleterre.</p></div>
+
+<p>116. Mais quant &agrave; vous apprendre la destin&eacute;e de
+notre jeune troupe, et comment les uns furent vendus
+aux pachas, les autres &agrave; des juifs; comment
+ceux-ci furent oblig&eacute;s de se courber sous les fardeaux,
+tandis que ceux-l&agrave; furent appel&eacute;s &agrave; des commandemens,
+en qualit&eacute; de ren&eacute;gats; comment enfin
+la troupe abandonn&eacute;e des femmes, conservant l'espoir
+de ne pas tomber entre les mains d'un trop
+vieux visir, &eacute;tait &eacute;valu&eacute;e et destin&eacute;e &agrave; faire une ma&icirc;tresse,
+une quatri&egrave;me femme ou une victime;</p>
+
+<p>117. C'est ce que nous r&eacute;servons pour le chant
+suivant. Nous devons m&ecirc;me (attendu la longueur
+de celui-ci) abandonner ici notre h&eacute;ros &agrave; son sort,
+quelque d&eacute;favorable qu'il puisse &ecirc;tre. Je sais que les
+r&eacute;p&eacute;titions sont d&eacute;testables; mais il ne m'a pas &eacute;t&eacute;
+possible d'imposer plus t&ocirc;t silence &agrave; ma muse. Je remets
+donc la continuation de Don Juan, &agrave; ce que,
+dans Ossian, l'on nomme le cinqui&egrave;me <i>duan</i><a name="FNanchor_139_141" id="FNanchor_139_141"></a><a href="#Footnote_139_141" class="fnanchor">[139]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_141" id="Footnote_139_141"></a><a href="#FNanchor_139_141"><span class="label">[139]</span></a> Les bardes &eacute;cossais ou irlandais divisaient en <i>duans</i> ces compositions
+po&eacute;tiques dans lesquelles la narration est souvent interrompue par des
+&eacute;pisodes et des apostrophes; tels sont les po&egrave;mes qui nous ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s
+sous le nom d'<i>Ossian</i> par Macpherson.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Cinquieme" id="Chant_Cinquieme"></a>Chant Cinqui&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. Quand les po&egrave;tes &eacute;rotiques chantent leurs
+amours en vers coulans, pleins de mollesse et de
+gr&acirc;ces, quand ils arrangent leurs rimes comme V&eacute;nus
+accouple ses colombes, ils s'inqui&egrave;tent peu du venin
+qu'ils pr&eacute;parent; et cependant, plus ils obtiennent
+de succ&egrave;s, plus ils font de mal, t&eacute;moin l'exemple
+d'Ovide: P&eacute;trarque lui-m&ecirc;me, si on le juge avec la
+rigueur convenable, P&eacute;trarque est vraiment le corrupteur<a name="FNanchor_140_142" id="FNanchor_140_142"></a><a href="#Footnote_140_142" class="fnanchor">[140]</a>
+platonique de toute la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_142" id="Footnote_140_142"></a><a href="#FNanchor_140_142"><span class="label">[140]</span></a> The <i>pimp</i>. L'&eacute;nergie de ce mot rappelle les fonctions principales du
+cardinal Dubois aupr&egrave;s de son s&eacute;r&eacute;nissime &eacute;l&egrave;ve.</p></div>
+
+<p>2. Je d&eacute;nonce donc tous les livres d'amour, &agrave;
+l'exception de ceux qui ne sont pas destin&eacute;s &agrave; s&eacute;duire;
+qui, simples, francs et rapides, n'offrent
+rien d'entra&icirc;nant, tirent de chaque exemple de d&eacute;r&eacute;glement
+une moralit&eacute;, songent moins &agrave; plaire qu'&agrave;
+instruire, et combattent tour &agrave; tour toutes les passions.
+Aussi, pourvu que mon P&eacute;gase ne soit pas
+mal ferr&eacute;, on va, d&egrave;s ce moment, reconna&icirc;tre dans
+mon po&egrave;me une v&eacute;ritable &eacute;cole des mœurs.</p>
+
+<p>3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de
+l'Asie parsem&eacute;s de palais; le fleuve oc&eacute;anique<a name="FNanchor_141_143" id="FNanchor_141_143"></a><a href="#Footnote_141_143" class="fnanchor">[141]</a> &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; h&eacute;riss&eacute; d'un soixante-quatorze<a name="FNanchor_142_144" id="FNanchor_142_144"></a><a href="#Footnote_142_144" class="fnanchor">[142]</a>, la coupole de
+Sophie avec ses rayons d'or, les bois de cypr&egrave;s,
+l'Olympe aux sommets &eacute;lev&eacute;s et blanchis; les douze
+&icirc;les, et bien plus que je n'en saurais r&ecirc;ver loin de
+pouvoir le d&eacute;crire, tel est le fid&egrave;le aspect qui ravit
+la ravissante Marie Montague<a name="FNanchor_143_145" id="FNanchor_143_145"></a><a href="#Footnote_143_145" class="fnanchor">[143]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_143" id="Footnote_141_143"></a><a href="#FNanchor_141_143"><span class="label">[141]</span></a> On a beaucoup critiqu&eacute; cette expression d'Hom&egrave;re: elle ne satisfait
+pas assez nos id&eacute;es gigantesques de l'Oc&eacute;an, mais elle s'applique parfaitement
+&agrave; l'Hellespont, au Bosphore et &agrave; la mer &Eacute;g&eacute;e, qui sont entrecoup&eacute;s
+d'&icirc;les.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_144" id="Footnote_142_144"></a><a href="#FNanchor_142_144"><span class="label">[142]</span></a> Un vaisseau de soixante-quatorze.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_145" id="Footnote_143_145"></a><a href="#FNanchor_143_145"><span class="label">[143]</span></a> Voyez la lettre de Lady Montague &agrave; la comtesse de Bristol.</p></div>
+
+<p>4. J'ai une passion pour le nom de <i>Marie</i><a name="FNanchor_144_146" id="FNanchor_144_146"></a><a href="#Footnote_144_146" class="fnanchor">[144]</a>; il
+avait jadis pour moi un son magique, et aujourd'hui
+il me transporte encore &agrave; demi dans ces royaumes
+de f&eacute;erie, o&ugrave; je croyais entrevoir ce qui ne devait
+jamais arriver: tous mes sentimens ont chang&eacute;; celui-ci
+fut le dernier &agrave; varier, c'est un charme dont
+je ne suis pas encore parfaitement d&eacute;livr&eacute;. Mais&mdash;je
+deviens triste et je me refroidis en racontant une
+histoire qui n'admet pas le path&eacute;tique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_146" id="Footnote_144_146"></a><a href="#FNanchor_144_146"><span class="label">[144]</span></a> La premi&egrave;re femme aim&eacute;e de Byron fut Marie Decff. Il n'avait gu&egrave;re
+alors plus de huit ans. Voyez les <i>M&eacute;moires de Byron</i>.</p></div>
+
+<p>5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les
+vagues se brisaient, en &eacute;cumant, sur les Symplegades<a name="FNanchor_145_147" id="FNanchor_145_147"></a><a href="#Footnote_145_147" class="fnanchor">[145]</a>.
+C'est un grand spectacle, quand on le consid&egrave;re du tombeau
+du G&eacute;ant<a name="FNanchor_146_148" id="FNanchor_146_148"></a><a href="#Footnote_146_148" class="fnanchor">[146]</a> et tout &agrave; son aise,
+que celui des mers se d&eacute;roulant entre le Bosphore,
+et venant frapper et baigner les rives de l'Asie et de
+l'Europe. Jamais passager n'eut de naus&eacute;es sur une
+mer mieux garnie d'&eacute;cueils que le Pont-Euxin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_147" id="Footnote_145_147"></a><a href="#FNanchor_145_147"><span class="label">[145]</span></a> Ou <i>&icirc;les Cian&eacute;es</i>. Ce sont des &eacute;cueils situ&eacute;s &agrave; une faible distance, les
+uns de la c&ocirc;te d'Europe, et les autres de celle d'Asie, dans le Bosphore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_148" id="Footnote_146_148"></a><a href="#FNanchor_146_148"><span class="label">[146]</span></a> Le tombeau du G&eacute;ant est une &eacute;l&eacute;vation sur le rivage adriatique du
+Bosphore, o&ugrave; l'on vient volontiers se divertir les jours de f&ecirc;te. C'est
+comme Harrow et Highgate.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>6. C'&eacute;tait l'un des premiers et tristes jours de la
+p&acirc;le automne, &eacute;poque de l'ann&eacute;e o&ugrave; les nuits se ressemblent
+toutes, mais non pas les jours. Alors les
+Parques ach&egrave;vent la trame des gens de mer, les
+temp&ecirc;tes mena&ccedil;antes soul&egrave;vent les eaux, et le repentir
+des vieux p&eacute;ch&eacute;s s'empare de tous ceux qui
+voyagent sur le grand ab&icirc;me. Tous promettent d'amender
+leur vie, mais c'est un vœu qu'ils ne tiennent
+jamais: noy&eacute;s ils ne le peuvent, et sauv&eacute;s ils ne le
+veulent.</p>
+
+<p>7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et diff&eacute;rens
+de pays, d'&acirc;ge et de sexe, &eacute;taient rang&eacute;s dans
+le march&eacute;, chacun &agrave; sa place, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du marchand
+auquel il appartenait. Malheureuses cr&eacute;atures, leurs
+regards &eacute;taient pleins de douleur: tous, &agrave; l'exception
+des noirs, semblaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s d'avoir &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;s &agrave; leurs amis, &agrave; leur maison, &agrave; la libert&eacute;.
+Mais quant aux n&egrave;gres, ils montraient plus de philosophie;&mdash;sans
+doute parce qu'ils &eacute;taient habitu&eacute;s
+&agrave; &ecirc;tre vendus, comme les anguilles &agrave; &ecirc;tre &eacute;corch&eacute;es.</p>
+
+<p>8. Juan &eacute;tait plein de jeunesse, et par cons&eacute;quent
+d'esp&eacute;rance et de sant&eacute;. Cependant, je suis forc&eacute; de
+le dire, son regard &eacute;tait un peu obscurci, et de
+moment en moment on voyait une larme s'en &eacute;chapper
+&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e. Peut-&ecirc;tre son courage &eacute;tait-il affaibli
+par la perte de sang qu'il avait faite, mais en
+tout cas, celle de sa fortune, de son amante, et des
+lieux ravissans qu'il avait abandonn&eacute;s pour &ecirc;tre marchand&eacute;
+avec des Tartares, tout cela aurait &eacute;t&eacute; capable
+d'&eacute;branler un sto&iuml;cien.</p>
+
+<p>9. N&eacute;anmoins son maintien avait encore de la
+dignit&eacute;. Ses traits et la richesse de ses habits, sur
+lesquels on apercevait quelques restes de dorures,
+attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez
+qu'il &eacute;tait n&eacute; dans une classe non vulgaire. Puis il
+&eacute;tait, malgr&eacute; sa p&acirc;leur, d'une singuli&egrave;re beaut&eacute;, et
+puis on calculait les chances d'une ran&ccedil;on.</p>
+
+<p>10. Semblable &agrave; une table de trictrac, la place
+&eacute;tait couverte de blancs et de noirs, rang&eacute;s peut-&ecirc;tre
+avec un peu moins de sym&eacute;trie, mais de mani&egrave;re
+&agrave; frapper l'œil des acheteurs. Les uns faisaient
+tomber leur choix sur une peau de jais, les autres
+en pr&eacute;f&eacute;raient une p&acirc;le; au milieu de ces nombreuses
+marchandises se rencontra par hasard un homme de
+trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux
+noirs &eacute;taient remplis de r&eacute;solution: il &eacute;tait couch&eacute;
+pr&egrave;s de Juan, attendant que quelqu'un se d&eacute;cid&acirc;t &agrave;
+l'acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>11. Il paraissait Anglais, c'est-&agrave;-dire il avait des
+&eacute;paules carr&eacute;es, un visage couperos&eacute;, de bonnes
+dents et des cheveux boucl&eacute;s d'un brun fonc&eacute;. Soit
+l'effet des r&eacute;flexions, des peines ou des &eacute;tudes, les
+soucis avaient l&eacute;g&egrave;rement grav&eacute; leur empreinte sur
+son large front; l'un de ses bras &eacute;tait enferm&eacute; dans
+une &eacute;charpe rougie, et il t&eacute;moignait un <i>sang-froid</i>
+&eacute;gal &agrave; celui du plus calme des spectateurs.</p>
+
+<p>12. Mais voyant &agrave; son c&ocirc;t&eacute; un v&eacute;ritable enfant,
+dont l'ame, bien qu'alors accabl&eacute;e sous un coup qui
+d&eacute;sesp&eacute;rait les hommes faits, &eacute;tait &eacute;videmment &eacute;lev&eacute;e,
+il ne tarda pas &agrave; t&eacute;moigner pour le sort de son
+jeune compagnon d'infortune une esp&egrave;ce de compassion
+brusque; pour le sien, il ne le regardait que
+comme un accident tout naturel.</p>
+
+<p>13. &laquo;Mon enfant,&mdash;dit-il, dans tout cet assemblage
+de G&eacute;orgiens, Russes, Nubiens, et je ne
+sais quels autres mis&eacute;rables qui n'ont entre eux
+d'autre diff&eacute;rence que celle de la peau, et avec
+lesquels il faut que nous soyons aujourd'hui confondus,
+je ne vois que vous et moi qui valions
+quelque chose; il est donc convenable que nous
+fassions connaissance: s'il &eacute;tait possible de vous
+consoler, je l'essaierais avec plaisir.&mdash;De quelle
+nation &ecirc;tes-vous, s'il vous pla&icirc;t?&raquo;</p>
+
+<p>14. Juan ayant r&eacute;pondu: &laquo;Espagnol.&mdash;Je savais
+bien, ajouta le premier, que vous ne pouviez &ecirc;tre
+un Grec. Ces chiens serviles n'ont pas le regard
+aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un
+beau tour; mais c'est ainsi que t&ocirc;t ou tard elle en
+use avec tous les hommes; ne vous en attristez
+pas,&mdash;dans huit jours elle changera peut-&ecirc;tre.
+Elle m'a trait&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re que
+vous, except&eacute; cependant qu'elle m'y avait depuis
+long-tems accoutum&eacute;.</p>
+
+<p>15. &laquo;&mdash;Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir
+qui vous a amen&eacute; ici?&mdash;Oh! rien de bien
+rare, six Tartares et une cha&icirc;ne.&mdash;Mais comment
+f&ucirc;tes-vous r&eacute;duit &agrave; ce malheur? voil&agrave; ce que je
+d&eacute;sirerais savoir, si vous y consentez.&mdash;Je servais
+depuis quelques mois dans l'arm&eacute;e russe, et
+derni&egrave;rement Suwarow m'ayant ordonn&eacute; d'aller
+prendre Widdin, je fus moi-m&ecirc;me pris, au lieu
+de la ville<a name="FNanchor_147_149" id="FNanchor_147_149"></a><a href="#Footnote_147_149" class="fnanchor">[147]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_149" id="Footnote_147_149"></a><a href="#FNanchor_147_149"><span class="label">[147]</span></a> En 1790. Widdin ou Viden est situ&eacute;e en Bulgarie, sur les bords du
+Danube.</p></div>
+
+<p>16. &laquo;&mdash;Mais n'avez-vous pas d'amis?&mdash;J'en
+avais, mais, gr&acirc;ces &agrave; Dieu, je n'en ai pas &eacute;t&eacute; importun&eacute;
+depuis ce tems-l&agrave;. Maintenant que j'ai de
+bonne gr&acirc;ce satisfait &agrave; toutes vos questions, me
+ferez-vous le m&ecirc;me plaisir?&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit
+Juan, c'est une histoire bien p&eacute;nible et bien longue.&mdash;Oh!
+s'il en est ainsi, vous avez deux fois
+raison de retenir votre langue, un r&eacute;cit triste attriste
+doublement quand il est long.</p>
+
+<p>17. &laquo;Mais ne vous en d&eacute;solez pas: la fortune, &agrave;
+votre &acirc;ge, bien que ce soit une femme passablement
+inconstante, ne vous laissera pas long-tems
+(car vous n'&ecirc;tes pas son mari) dans une semblable
+position. De nous r&eacute;volter contre la destin&eacute;e cela
+nous avancerait comme &agrave; l'&eacute;pi de se roidir contre
+la faucille. Les hommes sont assujettis aux circonstances,
+quand m&ecirc;me les circonstances semblent
+s'assujettir aux hommes.</p>
+
+<p>18. &laquo;Ce n'est pas, dit Juan, mes pr&eacute;sens malheurs
+que je d&eacute;plore, mais les pass&eacute;s.&mdash;J'avais
+une amante.&raquo; Il s'arr&ecirc;ta, et ses yeux noirs s'obscurcirent;
+une seule larme brilla un instant dans
+ses paupi&egrave;res, puis vint sillonner sa joue: &laquo;Non,
+ce n'est pas mon sort actuel que je d&eacute;plore, comme
+je vous le disais; j'ai support&eacute; sur la mer furieuse
+des tourmens auxquels n'ont pu r&eacute;sister les plus
+courageux.</p>
+
+<p>19. &laquo;Mais ce dernier coup.&raquo;&mdash;Il s'arr&ecirc;ta de nouveau,
+et d&eacute;tourna son visage. &laquo;Ah! reprit son ami,
+je pensais bien qu'il devait y avoir quelque dame
+dans l'affaire; voil&agrave; de ces choses qui demandent
+une tendre larme, et j'en aurais, &agrave; votre place,
+r&eacute;pandu comme vous. J'ai bien g&eacute;mi quand ma
+premi&egrave;re femme mourut, et je fis de m&ecirc;me quand
+ma seconde prit la fuite.</p>
+
+<p>20. &laquo;Ma troisi&egrave;me.&mdash;Votre troisi&egrave;me! interrompit
+Juan en se retournant, &agrave; peine si vous avez
+trente ans; pouvez-vous d&eacute;j&agrave; compter trois femmes?&mdash;Non,
+deux seulement sont rest&eacute;es sur la terre;
+et du reste il n'est pas &eacute;tonnant qu'une personne
+se soit engag&eacute;e trois fois&mdash;dans les saints nœuds
+du mariage!&mdash;Eh bien! donc, votre troisi&egrave;me,
+dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit
+pas encore la fuite?&mdash;Non, sur mon ame!&mdash;Que
+fit-elle donc?&mdash;C'est moi qui me sauvai
+d'elle.</p>
+
+<p>21. &laquo;&mdash;Vous prenez, monsieur, les choses froidement,
+dit Juan. Mais,&mdash;r&eacute;pliqua l'autre, que voulez-vous
+que fasse un homme? Dans votre firmament
+sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le
+mien ils sont dissip&eacute;s. Tous nous commen&ccedil;ons la
+vie avec des sentimens passionn&eacute;s et de hautes esp&eacute;rances;
+mais le tems d&eacute;colore nos illusions, et
+chacune d'elles d&eacute;pose annuellement, ainsi que le
+serpent, sa peau brillante.</p>
+
+<p>22. &laquo;Il est vrai qu'elle en reprend une autre fra&icirc;che
+et radieuse, ou m&ecirc;me plus fra&icirc;che et plus radieuse;
+mais l'ann&eacute;e s'&eacute;coule, et au bout d'une
+semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort
+r&eacute;serv&eacute; &agrave; tout ce qui est n&eacute;. L'amour est le premier
+p&ecirc;cheur qui sur nous jette ses terribles filets;
+l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire,
+tendent les pi&eacute;ges s&eacute;duisans de nos derniers jours,
+et nous nous y laissons encore prendre, moyennant
+une pi&egrave;ce d'or ou une louange.</p>
+
+<p>23. &laquo;Tout cela est fort beau, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+vrai, dit Juan, mais je ne vois pas comment notre
+situation pr&eacute;sente en deviendra plus supportable.&mdash;Vous
+ne le voyez pas? dit l'autre; cependant
+vous conviendrez qu'en consid&eacute;rant les choses
+comme elles doivent l'&ecirc;tre, on acquiert au moins
+quelque instruction; par exemple, aujourd'hui,
+nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos
+malheurs peuvent nous apprendre &agrave; mieux nous
+conduire comme ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>24. &laquo;Pl&ucirc;t au ciel que nous fussions ma&icirc;tres en
+ce moment, quand ce ne serait que pour mettre
+&agrave; profit, sur nos amis les pa&iuml;ens, la le&ccedil;on qu'ils
+nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir
+de rage: Dieu prot&egrave;ge l'&eacute;colier contraint d'&eacute;tudier
+en ces lieux!&mdash;Peut-&ecirc;tre, reprit l'autre, un
+jour, et m&ecirc;me dans un instant, verrons-nous notre
+situation s'am&eacute;liorer<a name="FNanchor_148_150" id="FNanchor_148_150"></a><a href="#Footnote_148_150" class="fnanchor">[148]</a>; en attendant (voil&agrave;, je crois,
+un vieil eunuque noir qui nous regarde) je prie
+Dieu que quelqu'un veuille bien nous acheter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_150" id="Footnote_148_150"></a><a href="#FNanchor_148_150"><span class="label">[148]</span></a> M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;<i>Perhaps we shall be, one day, by and by&raquo;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Rejoin'd the other &laquo;when our bad luck mends here</i>&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+par: &laquo;Peut-&ecirc;tre ne serions-nous pas si mal, si notre sort <i>devient</i> meilleur.&raquo;</p></div>
+
+<p>25. &laquo;Apr&egrave;s tout, quel est notre &eacute;tat pr&eacute;sent? il
+est mauvais, sans doute, et pourrait &ecirc;tre meilleur,&mdash;mais
+c'est le lot de tous les humains; la plupart
+des hommes sont esclaves, les grands surtout le
+sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de
+mille autres choses; la soci&eacute;t&eacute; m&ecirc;me, elle qui devrait
+nous inspirer de la bienveillance, d&eacute;truit le
+peu que nous pouvions en avoir naturellement; <i>ne
+plaindre personne</i>, tel est le grand exp&eacute;dient social
+des sto&iuml;ques mondains, gens d&eacute;pourvus d'entrailles.&raquo;</p>
+
+<p>26. En ce moment, un vieux personnage neutre
+du troisi&egrave;me sexe s'avan&ccedil;a, et jetant un coup-d'œil
+sur les captifs, sembla chercher &agrave; d&eacute;couvrir, d'apr&egrave;s
+leur figure, leur &acirc;ge et leur capacit&eacute;, s'ils convenaient
+bien &agrave; la prison dont il avait les clefs. Jamais
+dame n'est lorgn&eacute;e par un amant, cheval par
+un maquignon, drap large par un tailleur, honoraires
+par un avocat, ou voleur par un geolier,</p>
+
+<p>27. Comme l'est un esclave par celui qui songe
+&agrave; l'acheter. Plaisante chose d'acheter nos semblables,
+et pourtant ils sont tous &agrave; vendre si vous consid&eacute;rez
+judicieusement leurs passions. Quelques-uns s'acqui&egrave;rent
+avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur,
+ceux-l&agrave; avec un emploi, suivant leur &acirc;ge
+et leur caract&egrave;re, le plus grand nombre avec une
+bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des
+&eacute;cus ou des coups de pied suivant leur degr&eacute; de
+corruption.</p>
+
+<p>28. Apr&egrave;s les avoir examin&eacute;s attentivement, l'eunuque
+se tourna vers le marchand, et s'informa du
+prix d'abord de l'un, puis de tous les deux. Ils marchand&egrave;rent,
+contest&egrave;rent et m&ecirc;me jur&egrave;rent&mdash;h&eacute;las!
+dans une foire de chr&eacute;tiens, comme s'il se f&ucirc;t agi
+d'un bœuf, d'un &acirc;ne, d'un agneau ou d'un chevreau;
+on e&ucirc;t cru qu'ils se luttaient en les entendant discuter
+ainsi la valeur de ce beau couple de b&ecirc;tes humaines.</p>
+
+<p>29. &Agrave; la fin, leurs cris s'adoucirent en simples
+grognemens; ils tir&egrave;rent p&eacute;niblement leurs bourses,
+retourn&egrave;rent chaque pi&egrave;ce d'argent, en firent sonner
+quelques-unes, pes&egrave;rent les autres dans leurs
+mains, et confondirent souvent par erreur des sequins
+avec des paras jusqu'&agrave; ce que la somme enti&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement &eacute;pluch&eacute;e. Le marchand rendit
+de la monnaie, signa r&eacute;guli&egrave;rement une quittance,
+et puis commen&ccedil;a &agrave; songer comment il d&icirc;nerait.</p>
+
+<p>30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon
+app&eacute;tit, ou, dans ce dernier cas, s'il eut une digestion
+facile. Il me semble qu'il dut en mangeant avoir
+de singuli&egrave;res pens&eacute;es, et que sa conscience lui inspira
+quelques l&eacute;gers scrupules sur l'&eacute;tendue du droit
+divin que nous avons de vendre de la chair et du
+sang; je trouve que l'heure o&ugrave; le d&icirc;ner nous oppresse
+est la plus sombre des vingt-quatre qui tournent
+quotidiennement sur nous.</p>
+
+<p>31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide
+trouvait la vie plus supportable apr&egrave;s avoir
+mang&eacute;: il se trompe;&mdash;la r&eacute;pl&eacute;tion ajoute aux souffrances
+habituelles de l'homme, &agrave; moins qu'il ne soit
+un porc; s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa
+t&ecirc;te, tant qu'elle tourne; mais sur la nourriture je
+suis de l'avis du fils de Philippe ou plut&ocirc;t du fils d'Ammon
+(peu satisfait d'un seul monde et d'un seul p&egrave;re).</p>
+
+<p>32. Je pense, avec Alexandre<a name="FNanchor_149_151" id="FNanchor_149_151"></a><a href="#Footnote_149_151" class="fnanchor">[149]</a>, que l'action de
+manger et une ou deux autres nous font doublement
+sentir que nous sommes mortels. Quand un r&ocirc;ti, un
+rago&ucirc;t, un poisson et une soupe, m&ecirc;l&eacute;s de quelques
+entremets, peuvent nous &eacute;gayer ou nous rendre m&eacute;lancoliques,
+qui voudrait ensuite compter sur une
+intelligence dont le suc gastrique modifie tout l'usage?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_151" id="Footnote_149_151"></a><a href="#FNanchor_149_151"><span class="label">[149]</span></a> Voyez la <i>Vie d'Alexandre</i>, dans Plutarque.</p></div>
+
+<p>33. L'autre soir (c'&eacute;tait vendredi dernier), ceci
+est un fait et non pas une fable po&eacute;tique,&mdash;je venais
+de jeter ma grande capote sur mes &eacute;paules<a name="FNanchor_150_152" id="FNanchor_150_152"></a><a href="#Footnote_150_152" class="fnanchor">[150]</a>,
+mon chapeau et mes gants &eacute;taient encore sur la table,
+quand j'entendis une d&eacute;tonnation.&mdash;Huit
+heures venaient de sonner.&mdash;Je courus aussi vite
+que j'en &eacute;tais capable<a name="FNanchor_151_153" id="FNanchor_151_153"></a><a href="#Footnote_151_153" class="fnanchor">[151]</a>, je trouvai le commandant
+militaire &eacute;tendu dans la rue, et respirant &agrave;
+peine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_152" id="Footnote_150_152"></a><a href="#FNanchor_150_152"><span class="label">[150]</span></a> <i>Great coat</i>. M. A. P. traduit: <i>robe de chambre</i>. Je crains que ce
+ne soit une erreur. Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que Byron &eacute;tait sur le point
+de sortir &agrave; cheval quand cet &eacute;v&eacute;nement eut lieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_153" id="Footnote_151_153"></a><a href="#FNanchor_151_153"><span class="label">[151]</span></a> L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis le 8 d&eacute;cembre
+1820, dans les rues de Ravenne, &agrave; moins de cent pas de la demeure de l'auteur.
+Les circonstances en sont ici exactement d&eacute;crites.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>. Voyez sa vie.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>34. Pauvre diable! il avait &eacute;t&eacute;, par l'effet d'une
+vengeance sans doute odieuse, perc&eacute; de cinq lingots<a name="FNanchor_152_154" id="FNanchor_152_154"></a><a href="#Footnote_152_154" class="fnanchor">[152]</a>,
+et laiss&eacute; expirant sur le pav&eacute;. Je le transportai
+chez moi, je l'&eacute;tendis sur un escalier, je le
+d&eacute;shabillai, je me mis &agrave; le consid&eacute;rer;&mdash;mais pourquoi
+ajouterais-je ici quelques d&eacute;tails? Tous les soins
+furent inutiles, l'homme n'existait d&eacute;j&agrave; plus, il avait
+&eacute;t&eacute; trop bien atteint par un vieux canon de fusil<a name="FNanchor_153_155" id="FNanchor_153_155"></a><a href="#Footnote_153_155" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_154" id="Footnote_152_154"></a><a href="#FNanchor_152_154"><span class="label">[152]</span></a> Grosses balles cylindriques et oblongues.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_155" id="Footnote_153_155"></a><a href="#FNanchor_153_155"><span class="label">[153]</span></a> On trouva pr&egrave;s du corps mort un vieux canon de fusil qui &eacute;tait sci&eacute;
+par le milieu. Il venait d'&ecirc;tre d&eacute;charg&eacute; et &eacute;tait encore chaud.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>35. Je m'arr&ecirc;tai &agrave; le regarder, car je le connaissais
+beaucoup: j'ai bien vu des cadavres, mais jamais
+dont les traits, apr&egrave;s un semblable accident,
+fussent aussi calmes. Bien que perc&eacute; &agrave; l'estomac, au
+cœur et au foie, il paraissait endormi; et comme le
+sang s'&eacute;tait &eacute;panch&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur, sans que nul flot
+hideux v&icirc;nt au dehors indiquer la r&eacute;alit&eacute;, il vous
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de le croire mort. En le regardant
+ainsi, je pensai ou je dis:</p>
+
+<p>36. &laquo;Est-ce bien l&agrave; la mort? Qu'est-ce alors que
+la vie ou la mort? Parle!&raquo; mais il ne parla pas:
+&laquo;&Eacute;veille-toi!&raquo; mais il dormit toujours.&mdash;&laquo;Hier
+encore, quelle voix avait plus de puissance? &agrave; sa
+premi&egrave;re parole mille guerriers &eacute;taient frapp&eacute;s de
+crainte; tel que le centurion, il disait: Va, et l'on
+allait; viens, et l'on s'avan&ccedil;ait. La trompette et le
+cor se taisaient jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t parl&eacute;; et maintenant
+il ne lui reste plus qu'un tambour voil&eacute; de
+cr&ecirc;pes.&raquo;</p>
+
+<p>37. Ceux qui nagu&egrave;re lui ob&eacute;issaient et le respectaient
+avanc&egrave;rent alentour de son lit leurs visages
+h&acirc;l&eacute;s, pour voir encore un chef dont le corps saignait
+pour la derni&egrave;re, mais non pour la premi&egrave;re
+fois. H&eacute;las! finir ainsi, lui qui si souvent avait affront&eacute;
+jusqu'au moment de leur fuite les ennemis de
+Napol&eacute;on!&mdash;Le premier &agrave; la charge et dans les
+sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassin&acirc;t dans
+une ville paisible?</p>
+
+<p>38. Pr&egrave;s des nouvelles blessures &eacute;taient les cicatrices
+des anciennes; cicatrices honorables qui
+avaient fond&eacute; sa gloire, et qui offraient avec les autres
+un horrible contraste.&mdash;Mais laissons ce sujet,
+il demande peut-&ecirc;tre plus d'attention que je ne dois
+ici lui en donner; je le regardais (comme j'en ai
+souvent regard&eacute; d'autres) pour essayer de d&eacute;brouiller
+dans la mort quelque chose qui peut confirmer,
+&eacute;branler ou motiver une croyance.</p>
+
+<p>39. Mais c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me myst&egrave;re. Nous
+sommes ici, et nous allons l&agrave;;&mdash;mais o&ugrave;? Cinq
+morceaux de plomb, trois, deux, un seul m&ecirc;me
+nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc form&eacute;
+que pour &ecirc;tre r&eacute;pandu? et chacun des &eacute;l&eacute;mens de la
+terre peut-il an&eacute;antir ceux de notre existence? L'air,&mdash;la
+terre,&mdash;l'eau, le feu vivent,&mdash;et nous
+nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes
+choses<a name="FNanchor_154_156" id="FNanchor_154_156"></a><a href="#Footnote_154_156" class="fnanchor">[154]</a>. N'en parlons plus, et reprenons comme
+auparavant le fil de notre histoire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_156" id="Footnote_154_156"></a><a href="#FNanchor_154_156"><span class="label">[154]</span></a> Nullement: les &eacute;l&eacute;mens terrestres (si l'on peut en distinguer dans la
+mati&egrave;re), l'air, la terre, l'eau et le feu, se m&eacute;langent sans cesse, et les
+particules de ces &eacute;l&eacute;mens, qui composent le corps humain, ob&eacute;issent &agrave; la
+m&ecirc;me n&eacute;cessit&eacute;. Ils ne vivent pas, ils ne meurent pas, mais ils se modifient
+&eacute;ternellement. Ce qui vit et ne meurt pas, c'est l'<i>esprit</i>, duquel on
+peut dire, avec Byron, au moment o&ugrave; il se s&eacute;pare du corps, <i>il &eacute;tait ici,
+il va l&agrave;; mais o&ugrave;?</i></p></div>
+
+<p>40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit
+son acquisition pr&egrave;s d'une barque dor&eacute;e; il
+les y fit entrer, et, s'&eacute;tant plac&eacute; pr&egrave;s d'eux, ils s'&eacute;loign&egrave;rent
+avec toute la rapidit&eacute; que l'on pouvait
+obtenir des efforts des rameurs et du mouvement
+des eaux. Ils ressemblaient &agrave; des gens qui attendent
+leur sentence, et qui s'inqui&egrave;tent d'en conna&icirc;tre le
+r&eacute;sultat. Enfin la ca&iuml;que entra dans une petite crique<a name="FNanchor_155_157" id="FNanchor_155_157"></a><a href="#Footnote_155_157" class="fnanchor">[155]</a>,
+au bas d'une muraille que surmontaient des
+cypr&egrave;s noirs et &eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_157" id="Footnote_155_157"></a><a href="#FNanchor_155_157"><span class="label">[155]</span></a> Une petite baie.</p></div>
+
+<p>41. L&agrave;, leur conducteur poussant le guichet
+d'une petite porte de fer, elle s'ouvrit, et ils avanc&egrave;rent
+d'abord &agrave; travers d'&eacute;paisses bruy&egrave;res flanqu&eacute;es
+des deux c&ocirc;t&eacute;s comme avec des tours par
+de grandes all&eacute;es d'arbres. Ils avaient de la peine
+&agrave; garder leur route et &eacute;taient oblig&eacute;s de t&acirc;tonner;&mdash;car
+la nuit &eacute;tait ferm&eacute;e quand ils avaient
+quitt&eacute; la barque, et l'eunuque ayant fait un signe
+aux rameurs, ils s'&eacute;taient &eacute;loign&eacute;s du bord sans
+dire un seul mot.</p>
+
+<p>42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux
+chemin, &agrave; travers des bosquets d'orangers, de
+jasmins et autres arbustes. J'allais vous en donner
+une description d&eacute;taill&eacute;e, attendu que les pays du
+nord n'offrent pas une grande profusion de plantes
+orientales, <i>et c&aelig;tera</i>; mais depuis quelque tems tous
+vos rimailleurs croient bien faire en dressant des
+couches enti&egrave;res dans <i>leurs</i> ouvrages, et cela, parce
+qu'un po&egrave;te a fait un voyage en Turquie<a name="FNanchor_156_158" id="FNanchor_156_158"></a><a href="#Footnote_156_158" class="fnanchor">[156]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_158" id="Footnote_156_158"></a><a href="#FNanchor_156_158"><span class="label">[156]</span></a> Le po&egrave;te dont Byron parle ici est sans doute lui-m&ecirc;me.</p></div>
+
+<p>43. Comme ils enfilaient toujours le m&ecirc;me sentier,
+Juan con&ccedil;ut une pens&eacute;e qu'il souffla aussit&ocirc;t
+dans l'oreille de son compagnon:&mdash;elle aurait pu
+venir en pareille circonstance dans votre t&ecirc;te ou
+dans la mienne. &laquo;Il me semble, dit-il, que nous ne
+ferions pas si mal de hasarder, pour nous rendre
+libres, un coup d&eacute;cisif. Cassons la t&ecirc;te de ce vieux
+noir, et sauvons-nous.&mdash;Cela serait plus t&ocirc;t fait
+que dit.</p>
+
+<p>44. &laquo;&mdash;Oui, dit l'autre, et apr&egrave;s, que ferons-nous?
+<i>Comment nous sauver d'ici</i>? Comment diable
+y sommes-nous venus? Et quand m&ecirc;me nous pourrions
+nous en tirer, et garantir notre peau du sort
+de celle de saint Barth&eacute;l&eacute;my<a name="FNanchor_157_159" id="FNanchor_157_159"></a><a href="#Footnote_157_159" class="fnanchor">[157]</a>, le jour de demain
+nous verrait dans quelque autre mauvais pas, sans
+doute plus dangereux que celui o&ugrave; nous &eacute;tions
+auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais
+volontiers, comme &Eacute;sa&uuml;, mon droit d'a&icirc;nesse pour
+un beefsteak.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_159" id="Footnote_157_159"></a><a href="#FNanchor_157_159"><span class="label">[157]</span></a> Saint Barth&eacute;l&eacute;my fut &eacute;corch&eacute; vif. Michel-Ange, dans le grand tableau
+du <i>Jugement dernier</i>, l'a repr&eacute;sent&eacute; tenant d'une main sa peau, et montrant
+de l'autre le fer, instrument de son supplice.</p></div>
+
+<p>45. &laquo;Nous ne pouvons &ecirc;tre loin de quelque maison
+habit&eacute;e; car la confiance avec laquelle le vieux
+n&egrave;gre s'est gliss&eacute; avec ses deux captifs dans un sentier
+aussi &eacute;troit, indique assez qu'il est certain de
+trouver ses amis &eacute;veill&eacute;s: un seul cri les ferait tous
+accourir; il est donc bon de bien regarder avant
+de se lancer.&mdash;Et maintenant, vous le voyez, ce
+chemin nous a fait arriver. Voil&agrave;, par Jupiter, un
+beau palais!&mdash;et de plus, &eacute;clair&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>46. C'&eacute;tait, en effet, un grand et vaste &eacute;difice
+qui s'offrait &agrave; leur vue, et sur la fa&ccedil;ade duquel on
+avait r&eacute;pandu une infinit&eacute; de dorures et de couleurs
+vari&eacute;es, suivant l'usage des Turcs et leur go&ucirc;t extravagant;&mdash;car
+ils sont peu avanc&eacute;s dans les arts
+dont leur patrie &eacute;tait jadis le centre: chaque <i>villa</i>
+du Bosphore ressemble &agrave; un paravent nouvellement
+peint, ou bien &agrave; une jolie d&eacute;coration d'op&eacute;ra.</p>
+
+<p>47. Comme ils approchaient davantage, l'agr&eacute;able
+saveur de certaines &eacute;tuves, de r&ocirc;tis et de pilaus,
+choses qui trouvent toujours gr&acirc;ce devant les mortels
+affam&eacute;s, vinrent temp&eacute;rer les intentions farouches
+de Juan, et le rendirent &agrave; son innocence habituelle;
+en m&ecirc;me tems son ami crut devoir ajouter
+&agrave; ses prudens raisonnemens une clause favorablement
+re&ccedil;ue. &laquo;Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un
+peu, ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous
+&eacute;loigner.&raquo;</p>
+
+<p>48. On fait appel, tant&ocirc;t aux passions, tant&ocirc;t aux
+sentimens, tant&ocirc;t &agrave; la raison des hommes; ce dernier
+moyen est toutefois rarement usit&eacute;, attendu que
+la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison:
+quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent;
+et chacun d'eux plus ou moins s'accorde &agrave;
+nous ennuyer avec l'argument qui est son fort; nul
+ne songe &agrave; &ecirc;tre bref.</p>
+
+<p>49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels,
+bien que je n'ignore pas la puissance de l'&eacute;loquence,
+de l'or, de la beaut&eacute;, de la flatterie, des
+menaces, d'un schelling,&mdash;nul n'est plus efficace,
+comme chaque jour nous en offre la preuve, quand
+il s'agit de gagner les bonnes gr&acirc;ces de l'homme et
+de l'attendrir, que ce tout-puissant et suave tintement,
+ce tocsin de l'ame; en un mot,&mdash;la cloche
+du d&icirc;ner<a name="FNanchor_158_160" id="FNanchor_158_160"></a><a href="#Footnote_158_160" class="fnanchor">[158]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_160" id="Footnote_158_160"></a><a href="#FNanchor_158_160"><span class="label">[158]</span></a> Cette strophe devrait &ecirc;tre grav&eacute;e au frontispice de tous les livres de
+politique repr&eacute;sentative.</p></div>
+
+<p>50. La Turquie ne poss&egrave;de aucunes cloches, et cependant
+on y d&icirc;ne. Juan et son ami n'entendirent
+personne sonner chr&eacute;tiennement l'heure du festin;
+ils ne virent pas une bande de laquais charg&eacute;s d'introduire
+les invit&eacute;s, mais ils sentaient le fumet des
+r&ocirc;tis, ils apercevaient des flammes, un grand feu,
+des cuisiniers en mouvement, les bras nus; et ils
+regardaient &agrave; droite, &agrave; gauche, avec l'œil proph&eacute;tique
+de l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>51. D&eacute;posant donc toute id&eacute;e de r&eacute;sistance, ils
+rest&egrave;rent pr&egrave;s et derri&egrave;re leur noir guide, alors bien
+&eacute;loign&eacute; de croire sa piteuse existence menac&eacute;e.
+Apr&egrave;s un court intervalle il leur ordonna de s'arr&ecirc;ter,
+et frappant &agrave; une porte qui s'ouvrit aussit&ocirc;t,
+une grande et magnifique salle d&eacute;ploya &agrave; leurs yeux
+toute l'ostentation de la pompe ottomane.</p>
+
+<p>52. Je ne veux pas d&eacute;crire: bien est-il vrai que
+la description est mon fort, mais en ces jours radieux,
+il n'est pas de sot qui, pour d&eacute;crire son superbe
+voyage dans une cour &eacute;trang&egrave;re, ne fraye un
+<i>in-quarto</i> et ne demande vos concerts de louanges.&mdash;L'&eacute;diteur
+se ruine, peu lui importe; et cependant
+la nature tortur&eacute;e de vingt mille mani&egrave;res se
+r&eacute;signe avec une patience exemplaire &agrave; entrer ainsi
+dans les <i>guides</i>, les tours, les esquisses, les vers,
+les appendices<a name="FNanchor_159_161" id="FNanchor_159_161"></a><a href="#Footnote_159_161" class="fnanchor">[159]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_161" id="Footnote_159_161"></a><a href="#FNanchor_159_161"><span class="label">[159]</span></a> Il n'est pas de pays o&ugrave; l'on publie autant de <i>Guides</i> et de <i>Tours</i>
+qu'en Angleterre. Ces derniers sont des esp&egrave;ces de <i>r&eacute;sum&eacute;s</i> que les jeunes
+Anglais se croient oblig&eacute;s de faire imprimer au retour de leurs courses sur
+le continent. Ils servent d'attestation &agrave; leurs voyages, et on peut les comparer
+aux th&egrave;ses imprim&eacute;es de nos avocats et de nos m&eacute;decins. Les uns et
+les autres sont des livres de famille, peu appr&eacute;ci&eacute;s du public.</p></div>
+
+<p>53. Dans cette salle, et de long en large, on
+voyait plusieurs hommes accroupis sur leurs genoux
+et jouant aux &eacute;checs; d'autres causaient par monosyllabes,
+ou semblaient occup&eacute;s avant tout de leur
+costume. Quelques-uns fumaient dans de superbes
+pipes orn&eacute;es de becs d'ambre plus ou moins pr&eacute;cieux:
+ceux-ci marchaient gravement, ceux-l&agrave; dormaient,
+et plusieurs enfin aiguisaient leur app&eacute;tit
+pour le souper avec un verre de rum<a name="FNanchor_160_162" id="FNanchor_160_162"></a><a href="#Footnote_160_162" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_162" id="Footnote_160_162"></a><a href="#FNanchor_160_162"><span class="label">[160]</span></a> En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les Musulmans prendre
+plusieurs verres de liqueurs fortes pour &eacute;veiller l'app&eacute;tit. J'en ai vu prendre
+jusqu'&agrave; six verres de <i>raki</i> avant leur repas, et jurer qu'ils en d&icirc;naient
+beaucoup mieux ensuite. Je voulus moi-m&ecirc;me en faire l'exp&eacute;rience, mais
+je me trouvai comme cet &Eacute;cossais qui, ayant entendu dire que les oiseaux
+appel&eacute;s <i>kittiewiaks</i> aiguisaient admirablement la faim, en d&eacute;vora six et
+se plaignit ensuite de <i>n'avoir pas plus d'app&eacute;tit qu'auparavant</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple
+d'infid&egrave;les achet&eacute;s, quelques-uns lev&egrave;rent les yeux
+un moment sans ralentir leurs pas; quant &agrave; ceux qui
+&eacute;taient assis, ils ne se d&eacute;rang&egrave;rent nullement: un
+ou deux regard&egrave;rent en face les captifs, de l'air que
+l'on examine un cheval pour juger de son prix; d'autres
+firent, de leur place, un signe &agrave; l'eunuque;
+mais aucun ne le fatigua de ses paroles.</p>
+
+<p>55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arr&ecirc;tassent,
+l'appartement et plusieurs autres suites de salles riches
+et splendides, mais silencieuses, &agrave; l'exception
+d'une seule, dans laquelle les gouttes d'eau d'une
+fontaine de marbre tombaient en &eacute;cho au milieu des
+ombres de la nuit<a name="FNanchor_161_163" id="FNanchor_161_163"></a><a href="#Footnote_161_163" class="fnanchor">[161]</a>; dans une autre encore, quelques
+t&ecirc;tes de femmes s'avanc&egrave;rent curieusement, et
+firent briller des yeux noirs au travers de la porte
+ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de
+bruit elles entendaient.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_163" id="Footnote_161_163"></a><a href="#FNanchor_161_163"><span class="label">[161]</span></a> C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens d'avoir &eacute;t&eacute;
+re&ccedil;u, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et une fontaine
+en marbre, etc., etc., etc.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>. Voyez sa <i>Vie</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>56. Le long des murs majestueux, quelques lampes
+mourantes jetaient encore assez de lumi&egrave;re pour
+&eacute;clairer leur route, mais trop peu pour laisser voir
+ces salles imp&eacute;riales dans toute leur riche et superbe
+splendeur. Peut-&ecirc;tre n'est-il rien,&mdash;je ne dirai pas
+d'effrayant, mais de triste, la nuit aussi bien que le
+jour, comme un immense appartement, lorsqu'il ne
+se trouve pas une ame qui interrompe la morte splendeur
+de l'ensemble.</p>
+
+<p>57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose,
+une seule ne semble rien du tout dans les d&eacute;serts,
+dans les for&ecirc;ts, dans les foules ou sur le rivage: l&agrave;
+nous savons que la solitude est bien plac&eacute;e; ce sont
+des lieux o&ugrave; elle a toujours tenu son empire: mais
+dans les imposantes salles ou dans les vastes galeries,
+qu'elles soient d'un travail moderne ou d'une
+antique architecture, une esp&egrave;ce de mort nous saisit,
+en nous trouvant seuls dans un lieu destin&eacute; &agrave;
+r&eacute;unir un grand nombre.</p>
+
+<p>58. Un cabinet propre et retir&eacute;, un livre, un ami,
+une dame seule, ou bien encore un verre de Bordeaux,
+de Sandwich, et surtout de l'app&eacute;tit, voil&agrave;
+ce qui aide un Anglais &agrave; passer les soir&eacute;es d'hiver.
+Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que
+celle d'un th&eacute;&acirc;tre &eacute;clair&eacute; par le gaz; mais moi je
+passe solitairement mes soir&eacute;es dans de longues galeries,
+et c'est l&agrave; la cause de mon caract&egrave;re m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>59. H&eacute;las! cette grandeur dont l'homme s'environne
+le rapetisse lui-m&ecirc;me. Je conviens qu'elle est
+parfaitement &agrave; sa place dans une &eacute;glise: l'&eacute;difice
+qui parle du ciel, loin d'&ecirc;tre mesquin, doit toujours
+&ecirc;tre fort et durable, jusqu'&agrave; ce que nulle langue ne
+puisse plus d&eacute;chiffrer les noms de ceux qui le construisirent.
+Mais depuis la chute d'Adam, de vastes
+maisons conviennent mal au genre humain,&mdash;et
+de vastes tombes encore moins.&mdash;Il me semble que
+l'aventure de la tour de Babel pourrait vous en convaincre
+beaucoup mieux que je ne le pourrais faire.</p>
+
+<p>60. Babel &eacute;tait la maison de chasse de Nemrod;
+c'&eacute;tait une ville merveilleuse pour ses jardins, ses
+murailles et ses richesses; l&agrave; r&eacute;gna Nabuchodonosor,
+roi des hommes, jusqu'&agrave; ce qu'un beau jour
+d'&eacute;t&eacute; il se f&ucirc;t mis &agrave; pa&icirc;tre; l&agrave; Daniel, &agrave; la grande
+surprise et terreur du peuple, y dompta des lions
+dans leur fosse; elle fut encore illustr&eacute;e par Pyrame,
+par Thisb&eacute;, et par la calomni&eacute;e reine S&eacute;miramis.</p>
+
+<p>
+61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+</p>
+
+<p>62. Mais, pour revenir,&mdash;s'il se trouvait (que
+ne trouve-t-on pas en ce si&egrave;cle?) quelques incr&eacute;dules
+qui, sous pr&eacute;texte de n'avoir pu deviner la
+position de cette m&ecirc;me Babel, ou de ne l'avoir pas
+voulu (Claudius Rich, esq., en a cependant rapport&eacute;
+quelques briques, et a publi&eacute; derni&egrave;rement
+deux M&eacute;moires sur ce sujet); s'il s'en trouvait, dis-je,
+qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, m&eacute;cr&eacute;ans
+que nous devons croire, bien qu'ils ne nous
+croient pas;</p>
+
+<p>63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a
+exprim&eacute; avec une charmante pr&eacute;cision la folie ma&ccedil;onique
+de ceux qui, oubliant la grande place de
+repos, ne r&ecirc;vent jamais qu'architecture. Nous savons
+quelle est la fin n&eacute;cessaire des choses et des hommes,
+morale douloureuse (comme toutes les morales); et
+le <i>sepulcri immemor struis domos</i> nous rappelle que
+nous &eacute;levons des maisons quand nous ne devrions
+que creuser des tombes<a name="FNanchor_162_164" id="FNanchor_162_164"></a><a href="#Footnote_162_164" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_164" id="Footnote_162_164"></a><a href="#FNanchor_162_164"><span class="label">[162]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Tu secanda marmora</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Locas sub ipsum funus, et sepulcri</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Immemor, struis domos</i>.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i6">(<span class="smcap">Horace</span>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>64. Ils gagn&egrave;rent enfin un c&ocirc;t&eacute; plus retir&eacute;, dont
+les &eacute;chos se r&eacute;veill&egrave;rent comme d'un long sommeil.
+Bien qu'il s'y trouv&acirc;t tout ce qu'il &eacute;tait possible d'y
+d&eacute;sirer, on y voyait de plus une foule de choses
+dont on ne concevait pas l'utilit&eacute;. L'opulence s'&eacute;tait
+&eacute;tudi&eacute;e &agrave; encombrer d'objets de toute esp&egrave;ce un appartement
+magnifique, et la nature semblait inqui&egrave;te
+de savoir ce que l'art avait pr&eacute;tendu faire.</p>
+
+<p>65. Cette salle ne semblait pourtant que la premi&egrave;re
+d'une longue rang&eacute;e ou suite de chambres,
+conduisant, le ciel sait o&ugrave;; mais, dans cette premi&egrave;re,
+les meubles &eacute;taient d'une richesse inconcevable:
+les sophas &eacute;taient si somptueux, que c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; p&eacute;cher &agrave; demi que de s'&eacute;tendre sur eux; et les
+tapis &eacute;taient d'un point si fin et si pr&eacute;cieux, qu'ils
+donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson
+dor&eacute;.</p>
+
+<p>66. Cependant le noir, daignant &agrave; peine regarder
+ce qui ravissait d'admiration les esclaves, marchait
+sans pr&eacute;caution sur ce qu'ils n'osaient presque effleurer,
+dans la crainte de le salir, et comme s'ils
+avaient eu &agrave; poser le pied sur la voie lact&eacute;e et tout
+son attirail d'&eacute;toiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe
+ou armoire nich&eacute;e dans ce coin de la salle,&mdash;que
+vous pouvez voir de l&agrave;,&mdash;ou du moins ce
+n'est pas ma faute,</p>
+
+<p>67. Car je fais tout pour &ecirc;tre clair; le noir, dis-je,
+entr'ouvrant ce meuble, en tira une quantit&eacute; de
+v&ecirc;temens dignes de couvrir le dos du plus riche Musulman.
+Quant &agrave; la vari&eacute;t&eacute;, on ne pouvait en d&eacute;sirer
+davantage.&mdash;Toutefois, bien que j'aie dit que
+tout &eacute;tait du plus heureux choix, il mit son attention
+&agrave; trouver un costume qui conv&icirc;nt, suivant lui,
+parfaitement aux chr&eacute;tiens qu'il avait achet&eacute;s.</p>
+
+<p>68. Il jugea &agrave; propos de donner au plus &acirc;g&eacute; et au
+plus vigoureux des deux, d'abord un manteau candiote,
+tombant jusqu'&agrave; ses genoux, et des culottes
+qui, loin d'&ecirc;tre expos&eacute;es &agrave; crever, convenaient parfaitement
+par leur ampleur &agrave; des fesses asiatiques.
+De plus un ch&acirc;le, dont le tissu avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute; &agrave;
+des ch&egrave;vres nourries dans le Cachemire, des pantoufles
+de safran, une dague riche et commode, en
+un mot tout ce qui pouvait en faire un <i>dandy</i> de Turquie<a name="FNanchor_163_165" id="FNanchor_163_165"></a><a href="#Footnote_163_165" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_165" id="Footnote_163_165"></a><a href="#FNanchor_163_165"><span class="label">[163]</span></a> L'emploi des <i>dandys</i>, en Angleterre, est le m&ecirc;me que celui des <i>petits
+ma&icirc;tres</i>, en France; ils se chargent d'&eacute;prouver et m&ecirc;me de former le
+go&ucirc;t public en mati&egrave;re de costumes, et ils se d&eacute;dommagent des ris&eacute;es des
+uns par la <i>consid&eacute;ration</i> qu'ils obtiennent des tailleurs d'habits.</p></div>
+
+<p>69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami,
+faisait sentir les grands avantages qu'ils ne manqueraient
+pas d'obtenir, s'ils voulaient suivre le chemin
+que la fortune venait clairement leur montrer; puis
+il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour am&eacute;liorer
+leur sort ils n'avaient qu'&agrave; se pr&ecirc;ter de bonne
+gr&acirc;ce &agrave; la circoncision.</p>
+
+<p>70. Pour sa part, il serait s&ucirc;rement enchant&eacute; de
+les voir vrais croyans, mais il n'en laisserait pas
+moins sa proposition &agrave; leur choix. L'autre s'empressa
+de rendre gr&acirc;ces &agrave; l'exc&egrave;s de bont&eacute; qui le portait &agrave;
+leur permettre de voter en pareille circonstance; &laquo;il
+ne savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu'&agrave;
+quel point il approuvait tous les usages d'une nation
+aussi polic&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>71. Pour sa part,&mdash;il ne trouvait &agrave; une coutume
+si ancienne et si respectable qu'une l&eacute;g&egrave;re objection,
+et encore ne doutait-il pas qu'apr&egrave;s un petit <i>repas</i>,
+car il se sentait un vif app&eacute;tit, quelques heures de
+r&eacute;flexion ne le r&eacute;conciliassent enti&egrave;rement avec l'op&eacute;ration
+propos&eacute;e. &laquo;Il y consent! interrompit alors
+Juan furieux, pour moi vous n'avez qu'&agrave; me tuer;
+il faudra circoncire ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>72. &laquo;&mdash;Et en couper mille autres avant.&mdash;En ce
+moment, reprit l'autre, veuillez ne pas m'interrompre,
+vous me faites oublier ce que j'avais &agrave;
+dire:&mdash;monsieur! comme je disais, aussit&ocirc;t que
+j'aurai soup&eacute;, je r&eacute;fl&eacute;chirai si votre offre est susceptible
+d'&ecirc;tre accept&eacute;e sans observation, pourvu,
+dans tous les cas, que votre extr&ecirc;me bont&eacute; en laisse
+toujours le choix &agrave; notre disposition.&raquo;</p>
+
+<p>73. Baba s'approchant alors de Juan: &laquo;Soyez assez
+bon pour vous habiller vous-m&ecirc;me,&raquo; et il lui
+indiquait du doigt des v&ecirc;temens dans lesquels une
+princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes.
+Mais Juan, comme s'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; d'humeur
+&agrave; se pr&ecirc;ter &agrave; une mascarade, et sans daigner r&eacute;pondre,
+donna de son pied chr&eacute;tien un coup sur les
+habits; et quand le n&egrave;gre lui e&ucirc;t dit: &laquo;Allons! de
+suite!&raquo; il r&eacute;pliqua: &laquo;Vieillard, je ne suis pas
+une dame.</p>
+
+<p>74. &mdash;&laquo;Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous
+&ecirc;tes, dit Baba, mais je vous prie de faire ce que
+je d&eacute;sire. Je n'ai ni tems ni paroles &agrave; perdre.&mdash;Au
+moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander
+la cause d'un aussi ridicule travestissement.&mdash;Tremblez,
+r&eacute;pondit Baba, d'&ecirc;tre trop curieux;
+vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus
+convenables. On ne m'a pas charg&eacute; de vous en dire
+la raison.</p>
+
+<p>75. &mdash;&laquo;En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux
+&ecirc;tre...&mdash;Silence, repartit le noir, je vous engage
+&agrave; ne pas me provoquer. Ce courage est bon, mais
+il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car
+vous nous trouveriez assez peu dispos&eacute; &agrave; plaisanter.&mdash;Comment
+donc! dit Juan, voulez-vous
+qu'on dise que j'ai renonc&eacute; aux habits de mon sexe?&mdash;Continuez,
+interrompit Baba en frappant du
+pied, et j'appelle certaines gens qui ne vous en
+laisseront pas du tout.</p>
+
+<p>76. &laquo;Je vous offre un joli costume complet, celui
+d'une femme, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;; mais raison de plus pour
+le porter.&mdash;Comment! dit Juan apr&egrave;s un moment
+de silence, et tout en marmottant quelques innocens
+jurons, faut-il que, malgr&eacute; mon aversion
+pour ces nippes de femme?.... Que diable ferai-je
+de tant de gazes?&raquo; C'est ainsi que le profane
+parlait des plus belles dentelles qui jamais eussent
+voil&eacute; la figure d'une mari&eacute;e, le matin de ses
+noces.</p>
+
+<p>77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit
+glisser sur ses cuisses une paire de culottes de soie,
+couleur de chair; puis une ceinture virginale vint
+presser une chemisette aussi blanche que du lait;
+mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, <i>ce
+qui</i>,&mdash;comme nous disons,&mdash;ou comme les &Eacute;cossais,
+<i>whilk</i><a name="FNanchor_164_166" id="FNanchor_164_166"></a><a href="#Footnote_164_166" class="fnanchor">[164]</a> (la rime me force &agrave; rappeler cette diff&eacute;rence
+dans le dialecte: les rois sont quelquefois
+moins imp&eacute;rieux que les rimes);</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_166" id="Footnote_164_166"></a><a href="#FNanchor_164_166"><span class="label">[164]</span></a> En anglais <i>which</i>, et en &eacute;cossais <i>whilk</i>, s'emploient pour exprimer
+le pronom <i>ce qui</i>. Le dernier vers de cette strophe rappelle ceux-ci de
+Moli&egrave;re, dans ses <i>Femmes savantes</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La grammaire qui sait r&eacute;genter jusqu'aux rois, etc.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>78. <i>Whilk</i>, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit
+&ecirc;tre attribu&eacute; &agrave; la nouveaut&eacute; de son costume et &agrave;
+l'embarras qu'il lui causait. &Agrave; la fin il se d&eacute;cida,
+toutefois assez gauchement, &agrave; changer de place avec
+sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait
+les c&ocirc;t&eacute;s maladroits de ses accoutremens qui venaient
+&agrave; se d&eacute;tacher; puis ayant enfin pass&eacute; dans une robe
+ses deux bras, il s'arr&ecirc;ta et se mit &agrave; le consid&eacute;rer
+du haut en bas.</p>
+
+<p>79. Il n'y avait plus qu'une difficult&eacute;,&mdash;ses cheveux
+n'&eacute;taient pas assez longs; mais Baba eut habilement
+recours &agrave; tant de tresses postiches, que bient&ocirc;t
+sa t&ecirc;te fut garnie dans le dernier go&ucirc;t, et d'apr&egrave;s la
+mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcro&icirc;t fut
+d&eacute;guis&eacute; sous des rangs de perles, qui formaient en
+m&ecirc;me tems le n&eacute;cessaire compl&eacute;ment de sa toilette;
+Baba n'avait pas oubli&eacute; de lui faire peigner sa t&ecirc;te et
+de l'humecter d'huiles parfum&eacute;es.</p>
+
+<p>80. Alors, couch&eacute; sous une enti&egrave;re et f&eacute;minine
+parure, avec le l&eacute;ger secours des ciseaux, du fer et
+des couleurs, on l'e&ucirc;t pris, dans presque tous les
+aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put s'emp&ecirc;cher
+de s'&eacute;crier en souriant: &laquo;Vous voyez, messieurs,
+le changement est bien complet; &agrave; pr&eacute;sent,
+il vous faut venir avec moi. J'entends, seulement&mdash;madame;&raquo;
+et frappant dans ses mains, quatre
+noirs s'avanc&egrave;rent au m&ecirc;me instant.</p>
+
+<p>81. &laquo;Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant
+vers l'autre, veuillez accompagner ces personnes
+et souper avec eux; mais quant &agrave; vous, respectable
+vierge chr&eacute;tienne, vous allez me suivre. Pas de
+r&eacute;sistance, monsieur; quand j'ai dit une chose,
+il faut qu'on l'ex&eacute;cute &agrave; l'instant. Que craignez-vous?
+vous croyez-vous dans l'antre d'un lion?
+Comment donc! c'est ici un palais, et les v&eacute;ritables
+sages y trouvent les jouissances anticip&eacute;es du
+paradis du proph&egrave;te.</p>
+
+<p>82. &laquo;Folle que vous &ecirc;tes, je vous dis que vous
+n'aviez rien &agrave; craindre.&mdash;C'est bien, reprit Juan,
+ce que je leur souhaite de mieux. Ils sentiraient
+trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi
+l&eacute;ger que vous pouvez le supposer. Je me laisse
+encore conduire; mais je romprai promptement
+le charme, si quelqu'un vient &agrave; me prendre pour
+ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun,
+je souhaite que mon d&eacute;guisement ne donne pas lieu
+&agrave; une m&eacute;prise.</p>
+
+<p>83. &laquo;&mdash;Ent&ecirc;t&eacute;! venez et voyez du moins,&raquo;
+ajouta Baba, tandis que Don Juan se tournait vers
+son compagnon; et que ce dernier, malgr&eacute; la l&eacute;g&egrave;re
+contrari&eacute;t&eacute; qu'il &eacute;prouvait, ne pouvait s'emp&ecirc;cher
+de sourire de la m&eacute;tamorphose. &laquo;Adieu, s'&eacute;cri&egrave;rent
+en m&ecirc;me tems les deux amis, cette terre para&icirc;t
+fertile en inventions singuli&egrave;res; nous voici devenus,
+l'un &agrave; demi musulman, et l'autre jeune
+vierge, avec le secours gratuit de ce vieux et noir
+enchanteur.</p>
+
+<p>84. &laquo;Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus
+nous revoir, je vous souhaite bon app&eacute;tit.&mdash;Adieu,
+r&eacute;pliqua l'autre, bien que je sois vraiment afflig&eacute;
+de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous
+aurons &agrave; faire chacun un r&eacute;cit. En ce moment il
+faut que nous suivions la route o&ugrave; le destin nous
+pousse; conservez pr&eacute;cieusement votre honneur,
+bien qu'&Egrave;ve elle-m&ecirc;me n'ait pu garder le sien.&mdash;Ah!
+dit la demoiselle, le sultan lui-m&ecirc;me n'obtiendra
+rien de moi, si d'abord Sa Hautesse ne
+promet de m'&eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>85. Ils s'&eacute;loign&egrave;rent alors par des portes s&eacute;par&eacute;es.
+Baba conduisit Juan de salles en salles, &agrave; travers de
+somptueuses galeries et sur des parquets de marbre,
+jusques en vue d'un portail gigantesque dont, malgr&eacute;
+l'obscurit&eacute;, il distinguait, le long des tours,
+l'&eacute;l&eacute;vation et la largeur. Les plus riches parfums s'en
+exhalaient au loin, et m&ecirc;me quand on s'en approchait
+davantage, on le prenait encore pour un temple;
+car le tout en &eacute;tait vaste, silencieux, ambrosial
+et c&eacute;leste.</p>
+
+<p>86. La large, haute et brillante porte de cet &eacute;difice
+&eacute;tait en bronze dor&eacute;, et cisel&eacute; avec un soin exquis.
+L&agrave; des guerriers combattaient avec fureur; ici
+revenait le vainqueur, plus loin &eacute;taient couch&eacute;s les
+vaincus; de ce c&ocirc;t&eacute;, les captifs s'avan&ccedil;aient les yeux
+baiss&eacute;s, et enfin, dans la perspective, on voyait
+fuir des escadrons. L'ouvrage semblait ant&eacute;rieur au
+tems o&ugrave; la race des Romains transplant&eacute;s disparut
+avec Constantin<a name="FNanchor_165_167" id="FNanchor_165_167"></a><a href="#Footnote_165_167" class="fnanchor">[165]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_167" id="Footnote_165_167"></a><a href="#FNanchor_165_167"><span class="label">[165]</span></a> Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.</p></div>
+
+<p>87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux
+nains, semblables &agrave; deux diablotins hideux et les
+plus petits qu'on p&ucirc;t imaginer, &eacute;taient accroupis,
+l'un &agrave; droite, l'autre &agrave; gauche, comme destin&eacute;s &agrave;
+former un ridicule contraste avec la porte qui d&eacute;ployait,
+en s'&eacute;levant au-dessus d'eux, un orgueil
+approchant de celui des Pyramides: elle avait trop
+de grandeur dans tous ses traits<a name="FNanchor_166_168" id="FNanchor_166_168"></a><a href="#Footnote_166_168" class="fnanchor">[166]</a> pour qu'il f&ucirc;t possible
+d'apercevoir ces mis&eacute;rables cr&eacute;atures,</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_168" id="Footnote_166_168"></a><a href="#FNanchor_166_168"><span class="label">[166]</span></a> <i>Les traits d'une porte</i>, m&eacute;taphore minist&eacute;rielle. &laquo;Le trait <i>sur les
+gonds</i> duquel <i>roule</i> cette question.&raquo; Lisez <i>la Famille Fudge</i>, ou
+&eacute;coutez Castlereagh.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+
+<p>88. &Agrave; moins que l'on ne f&ucirc;t sur le point de marcher
+sur eux: alors vous reculiez d'horreur en examinant
+la monstrueuse laideur de ces hommes dont
+la couleur n'&eacute;tait ni noire, ni blanche, ni basan&eacute;e,
+mais offrait un &eacute;trange m&eacute;lange qu'il n'est pas donn&eacute;
+&agrave; la plume, mais peut-&ecirc;tre seulement au pinceau,
+de reproduire. Ces deux informes pygm&eacute;es, monstres
+sourds et muets, avaient &eacute;t&eacute; pay&eacute;s avec une
+somme non moins monstrueuse.</p>
+
+<p>89. Ils avaient une fonction (car ils &eacute;taient vigoureux,
+et ils ex&eacute;cutaient quelquefois, malgr&eacute; leur
+mince exigu&iuml;t&eacute;, des choses fort p&eacute;nibles), c'&eacute;tait
+d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans effort,
+les gonds en &eacute;tant aussi doux que les vers de Rogers<a name="FNanchor_167_169" id="FNanchor_167_169"></a><a href="#Footnote_167_169" class="fnanchor">[167]</a>.
+Souvent aussi ils &eacute;taient charg&eacute;s de passer de fortes
+cordes d'arc, en forme de cravates, au cou d'un pacha
+rebelle: c'est la coutume de ces climats orientaux,
+et ce sont toujours les muets auxquels on y
+confie les emplois de ce genre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_169" id="Footnote_167_169"></a><a href="#FNanchor_167_169"><span class="label">[167]</span></a> Byron a rendu aux vers de Rogers un t&eacute;moignage encore plus flatteur
+dans <i>les Po&egrave;tes anglais et les R&eacute;viseurs &eacute;cossais</i>:
+</p><p>
+&laquo;Et toi, m&eacute;lodieux Rogers! l&egrave;ve-toi; rends-nous le doux souvenir
+du pass&eacute;. L&egrave;ve-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse
+retentir ta lyre d'une harmonie &agrave; laquelle tu l'as accoutum&eacute;e. Replace
+Apollon sur son tr&ocirc;ne vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et le
+tien propre.&raquo;</p></div>
+
+<p>90. Ils parlaient par signes&mdash;c'est-&agrave;-dire, ils ne
+parlaient pas du tout. Semblables &agrave; des incubes<a name="FNanchor_168_170" id="FNanchor_168_170"></a><a href="#Footnote_168_170" class="fnanchor">[168]</a>,
+leurs yeux restaient attach&eacute;s sur Baba, tandis qu'ob&eacute;issant
+au mouvement de ses doigts ils poussaient
+&agrave; <i>reculons</i> les deux battans de la porte. Juan tressaillit
+d'abord; en voyant les yeux per&ccedil;ans de ce petit couple
+s'arr&ecirc;ter comme deux serpens sur les siens: comme
+si leurs regards eussent d&ucirc; empoisonner ou fasciner
+tous les objets sur lesquels ils venaient &agrave; s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_170" id="Footnote_168_170"></a><a href="#FNanchor_168_170"><span class="label">[168]</span></a> Ou plut&ocirc;t &agrave; des fils d'incubes. Les incubes pouvaient fort bien rev&ecirc;tir
+de belles formes humaines, tandis que le fruit de leur union avec les
+femmes &eacute;tait n&eacute;cessairement maigre, ch&eacute;tif, rabougri, et aurait suc&eacute; le
+lait de vingt nourrices sans prendre plus d'embonpoint.</p></div>
+
+<p>91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner,
+en sage guide, quelques l&eacute;g&egrave;res le&ccedil;ons &agrave; Juan.
+&laquo;Il serait, dit-il, &agrave; propos d'adoucir un peu la majest&eacute;
+tant soit peu masculine de votre d&eacute;marche,
+et&mdash;(quoiqu'il n'y ait pas grand mal &agrave; cela) de
+vous laisser un peu moins aller de c&ocirc;t&eacute; et d'autre,
+ce qui vous donne un air tout-&agrave;-fait singulier: si
+vous pouviez aussi donner &agrave; vos regards plus de
+modestie,</p>
+
+<p>92. &laquo;Je vous engage &agrave; le faire: car ces muets
+ont des yeux comme des aiguilles qui pourraient
+p&eacute;n&eacute;trer sous vos jupes; et s'ils viennent &agrave; soup&ccedil;onner
+votre d&eacute;guisement, nous ne sommes pas loin,
+vous le savez, des profondeurs du Bosphore. Avant
+la pointe du jour, il se peut faire que vous et moi
+voyagions sur la mer de Marmara<a name="FNanchor_169_171" id="FNanchor_169_171"></a><a href="#Footnote_169_171" class="fnanchor">[169]</a>, sans barques
+et cousus dans un sac,&mdash;mani&egrave;re de naviguer fort
+usit&eacute;e ici en pareil cas.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_171" id="Footnote_169_171"></a><a href="#FNanchor_169_171"><span class="label">[169]</span></a> M.A.P. traduit ce vers:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>To find our way to Marmara without boats</i>.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+<i>Arriver sans bateau &agrave; Marmara</i>. Mais les &icirc;les de Marmara &eacute;tant &eacute;loign&eacute;es
+de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est &eacute;vident que
+l'auteur n'a voulu d&eacute;signer ici que la mer de Marmara, dans laquelle sont
+situ&eacute;es ces &icirc;les.</p></div>
+
+<p>93. Apr&egrave;s l'avoir ainsi r&eacute;confort&eacute;, il l'introduisit
+dans une salle plus belle encore que la pr&eacute;c&eacute;dente:
+L'œil s'y promenait sur une profusion de richesses
+qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de distinguer, tant les
+objets entass&eacute;s les uns sur les autres y r&eacute;fl&eacute;chissaient
+d'&eacute;clat; c'&eacute;tait une masse &eacute;tincelante d'or, de joyaux
+et de pierreries qui formait le plus magnifique d&eacute;sordre
+que l'on p&ucirc;t voir.</p>
+
+<p>94. La richesse avait fait des miracles,&mdash;le go&ucirc;t,
+beaucoup moins. On remarque la m&ecirc;me chose dans
+tous les palais de l'Orient et m&ecirc;me dans les ch&acirc;teaux
+plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai
+vu quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers
+que l'or ou les diamans jettent un grand lustre,
+il ne faut pas tant exiger d'eux; mais ils abondent
+en m&eacute;chans tableaux, statues, tables et si&eacute;ges sur
+lesquels je ne m'arr&ecirc;terai pas &agrave; composer des vers.</p>
+
+<p>95. Dans cette salle toute royale, et sur un canap&eacute;
+plac&eacute; &agrave; quelque distance, une dame, &agrave; demi
+&eacute;tendue, reposait dans un abandon digne seulement
+d'une reine. Baba s'arr&ecirc;ta, et en s'agenouillant, fit
+un signe &agrave; Juan qui, bien que d&eacute;shabitu&eacute; de ses
+pri&egrave;res, mit aussi par instinct un genou en terre;
+il ne pouvait comprendre ce que tout cela signifiait:
+cependant Baba se courba et inclina la t&ecirc;te jusqu'&agrave;
+ce qu'il e&ucirc;t termin&eacute; tout le c&eacute;r&eacute;monial.</p>
+
+<p>96. La dame se levant avec toute la gr&acirc;ce de V&eacute;nus
+quand elle sortit des flots, fixa sur eux, comme
+une gazelle, deux yeux divins qui firent oublier l'&eacute;clat
+des diamans dont elle &eacute;tait entour&eacute;e. Puis, soulevant
+un bras aussi blanc que les doux rayons de
+la lune, elle fit un signe &agrave; Baba, qui, apr&egrave;s avoir
+bais&eacute; le bas de sa robe de pourpre, lui parla &agrave; l'oreille
+en d&eacute;signant du doigt Juan, lequel restait toujours &agrave;
+la m&ecirc;me place.</p>
+
+<p>97. Son aspect &eacute;tait aussi noble que son rang, et
+sa beaut&eacute; &eacute;tait de celles dont la description ne pourrait
+qu'affaiblir l'id&eacute;e. J'aime mieux vous la laisser
+deviner, sans m'exposer &agrave; la calomnier en voulant
+peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous,
+si jamais je reproduisais &agrave; vos yeux les couleurs de
+la v&eacute;rit&eacute;: c'est donc un bonheur pour vous et pour
+moi, que mes phrases soient aussi imparfaites.</p>
+
+<p>98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:&mdash;elle
+n'&eacute;tait plus dans son adolescence, et pouvait avoir
+vingt-six printems. Mais il est des formes que le
+tems oublie de fl&eacute;trir et auxquelles sa faux pardonne
+aux d&eacute;pens de cr&eacute;atures plus vulgaires; telle avait
+&eacute;t&eacute; Marie la reine d'&Eacute;cosse.&mdash;Les larmes et l'amour
+v&eacute;ritables d&eacute;truisent bien la beaut&eacute;, les soucis rongeurs
+lui arrachent ses charmes; cependant il est
+quelques femmes desquelles les rides n'approch&egrave;rent
+jamais, par exemple&mdash;Ninon de Lenclos.</p>
+
+<p>99. Elle adressa quelques mots &agrave; ses suivantes,
+qui formaient un groupe de dix ou douze jeunes filles
+toutes habill&eacute;es de m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire de l'uniforme
+choisi pour Juan par Baba. On e&ucirc;t pu les prendre
+pour une charmante troupe de nymphes, et m&ecirc;me
+elles auraient pu se traiter de cousines avec les compagnes
+de Diane. Du moins, pour ce qui est de l'ext&eacute;rieur;
+je ne pr&eacute;tends ici rien garantir au-del&agrave;.</p>
+
+<p>100. Elles s'inclin&egrave;rent avec soumission et sortirent,
+mais non par la porte qui avait amen&eacute; Baba et
+Juan. Celui-ci, toujours &agrave; quelque distance, admirait
+tout ce qu'il voyait dans cet &eacute;trange salon, bien
+capable en effet d'arracher l'admiration et les &eacute;loges,
+car on &eacute;prouve en m&ecirc;me tems ces deux sentimens,
+ou aucun des deux<a name="FNanchor_170_172" id="FNanchor_170_172"></a><a href="#Footnote_170_172" class="fnanchor">[170]</a>; et je d&eacute;clare m&ecirc;me ici que je
+n'ai jamais con&ccedil;u le grand bonheur du <i>nil admirari</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_172" id="Footnote_170_172"></a><a href="#FNanchor_170_172"><span class="label">[170]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>This on salloon much fitted for inspiring</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Marvel and praise; for both or none things win</i>.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore mieux.
+M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici &agrave; Lord Byron: &laquo;Ce salon bien digne
+d'inspirer l'admiration et <i>la surprise; car l'une ne va pas sans l'autre</i>.</p></div>
+
+<p>101. &laquo;Ne pas admirer est tout l'art que je connais
+(la v&eacute;rit&eacute; nue, cher Murray, n'a pas besoin
+des fleurs du discours) pour rendre les hommes
+heureux ou pour les maintenir tels.&raquo; Telles sont
+du moins les propres expressions de Creech. Ainsi
+l'avait dit Horace, long-tems avant lui, comme nous
+savons<a name="FNanchor_171_173" id="FNanchor_171_173"></a><a href="#Footnote_171_173" class="fnanchor">[171]</a>: ainsi, Pope recommande de se bien p&eacute;n&eacute;trer
+du m&ecirc;me pr&eacute;cepte; mais si personne n'<i>avait
+admir&eacute;</i>, Pope aurait-il voulu chanter, et Horace e&ucirc;t-il
+trouv&eacute; d'immortelles inspirations?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_173" id="Footnote_171_173"></a><a href="#FNanchor_171_173"><span class="label">[171]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Nil admirari prope res est una, Numici,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Solaque, qu&aelig; possit facere et servare beatum.</i><br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">Horace</span>, ep. VI, lib. I.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Creech, c&eacute;l&egrave;bre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700
+comme le rapporte Suard dans la <i>Biographie universelle</i>. On lui doit
+les traductions en vers anglais de Lucr&egrave;ce, d'Horace, de Th&eacute;ocrite et de
+plusieurs autres po&egrave;tes.</p></div>
+
+<p>102. Quand toutes les demoiselles furent sorties,
+Baba fit &agrave; Juan signe d'approcher; puis il l'engagea
+&agrave; s'agenouiller une seconde fois et &agrave; baiser le pied
+de la dame. Mais Juan lui ayant fait r&eacute;p&eacute;ter une seconde
+fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur
+et dit en sourcillant &laquo;qu'il en &eacute;tait f&acirc;ch&eacute;, mais
+qu'il ne toucherait jamais d'autre soulier que celui
+du pape.&raquo;</p>
+
+<p>103. Baba, indign&eacute; de cet orgueil intempestif, lui
+fit de vertes remontrances, et alla m&ecirc;me jusqu'&agrave;
+(tout bas) le menacer du cordon.&mdash;Tems perdu;
+Juan ne se serait pas humili&eacute; quand il se f&ucirc;t agi de la
+femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable
+&agrave; l'<i>&eacute;tiquette</i> dans les appartemens royaux ou
+dans les cours imp&eacute;riales; ajoutons encore dans les
+bals de gentilshommes et de comt&eacute;<a name="FNanchor_172_174" id="FNanchor_172_174"></a><a href="#Footnote_172_174" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_174" id="Footnote_172_174"></a><a href="#FNanchor_172_174"><span class="label">[172]</span></a> On d&eacute;signe volontiers, en Angleterre, sous le nom de <i>la Comt&eacute;</i> tous
+les officiers municipaux d'un comt&eacute;. C'est ainsi qu'on doit l'entendre ici.</p></div>
+
+<p>104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de
+paroles dans ses oreilles, et il n'en r&eacute;fl&eacute;chissait pas
+davantage. Le sang castillan de tous ses fiers anc&ecirc;tres
+bouillonnait dans ses veines; et plut&ocirc;t que de
+condescendre &agrave; d&eacute;shonorer sa race, il e&ucirc;t vu mille
+&eacute;p&eacute;es le frapper de mille morts; enfin Baba voyant
+bien qu'il &eacute;tait impossible de penser au <i>pied</i>, lui
+demanda s'il aimerait mieux baiser la main.</p>
+
+<p>105. C'&eacute;tait l&agrave; un honorable compromis, et, pour
+ainsi dire, un lieu de halte diplomatique, o&ugrave; les
+deux parties d&eacute;lib&eacute;rantes pouvaient plus facilement
+s'entendre. Sur-le-champ, Juan t&eacute;moigna le plus
+vif empressement &agrave; s'acquitter de toutes les politesses
+d&eacute;centes et convenables, et il ajouta m&ecirc;me que cet
+usage &eacute;tait le plus habituel et le meilleur de tous:
+en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore aux
+gentilshommes de baiser la main des dames.</p>
+
+<p>106. Il s'avan&ccedil;a, et, de mauvaise gr&acirc;ce, toucha
+les doigts pourtant les mieux n&eacute;s<a name="FNanchor_173_175" id="FNanchor_173_175"></a><a href="#Footnote_173_175" class="fnanchor">[173]</a> et les plus beaux
+qui jamais eussent re&ccedil;u la passag&egrave;re empreinte des l&egrave;vres;
+doigts que la bouche parcourt avec trop d'ivresse,
+et qu'elle s'imagine pouvoir &eacute;treindre quand
+il lui est seulement permis de les effleurer. Vous
+aurez de ces d&eacute;sirs-l&agrave; si vous venez &agrave; toucher la
+main d'une personne aim&eacute;e; celle m&ecirc;me d'une belle
+&eacute;trang&egrave;re a fait plus d'une fois chanceler la constance
+de presque une ann&eacute;e.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_175" id="Footnote_173_175"></a><a href="#FNanchor_173_175"><span class="label">[173]</span></a> Il n'y a peut-&ecirc;tre pas de meilleur indice de la naissance que la main,
+et c'est presque la seule distinction naturelle que puisse transmettre l'aristocratie.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>107. La dame le regarda attentivement, et ordonna
+&agrave; Baba de se retirer. Celui-ci ob&eacute;it de l'air
+d'un homme accoutum&eacute; &agrave; de semblables mouvemens
+de retraite; et cependant, jugeant favorablement de
+cet ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir
+peur, le regarda en souriant l&eacute;g&egrave;rement, et prit
+cong&eacute; de lui, avec ce visage satisfait que montrent
+les honn&ecirc;tes gens quand ils ont fait une bonne action.</p>
+
+<p>108. Aussit&ocirc;t qu'il fut parti, un changement soudain
+s'op&eacute;ra. J'ignore quelles pouvaient &ecirc;tre les pens&eacute;es
+de la dame, mais son brillant front devint le
+si&eacute;ge du plus singulier trouble; ses joues charmantes
+s'anim&egrave;rent d'un sang plus vif, semblable &agrave; ces
+nuages d'&eacute;t&eacute; qui se d&eacute;ploient dans le ciel &agrave; l'instant
+o&ugrave; le soleil tombe. Dans ses grands yeux confus se
+peignait un m&eacute;lange de sensations alti&egrave;res et voluptueuses.</p>
+
+<p>109. Sa beaut&eacute; r&eacute;unissait tous les charmes de son
+sexe; ses traits avaient toute la s&eacute;duction du diable,
+quand, sous la forme d'un ch&eacute;rubin, il alla tenter
+&Egrave;ve, et, par ce moyen (Dieu sait lequel), ouvrit
+le chemin au mal. L'œil e&ucirc;t m&ecirc;me aussi bien trouv&eacute;
+des taches dans le soleil, que sur son corps quelque
+chose d'imparfait. Cependant, avec tant de dons, il
+lui manquait je ne sais quoi; elle avait toujours
+l'air de commander plut&ocirc;t que celui de c&eacute;der.</p>
+
+<p>110. Quelque chose d'imp&eacute;rial ou d'imp&eacute;rieux
+entourait d'une cha&icirc;ne toutes ses paroles. Ou bien
+encore, une cha&icirc;ne serrait, pour ainsi dire, votre cou,
+d&egrave;s qu'elle ouvrait la bouche.&mdash;Les transports de
+plaisir eux-m&ecirc;mes se changent en peine quand on
+a devant les yeux la plus faible id&eacute;e de despotisme:
+nos ames du moins sont libres, c'est vainement qu'on
+tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels.
+L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.</p>
+
+<p>111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux
+sourire; son signe de t&ecirc;te n'&eacute;tait pas une inclination,
+ses petits pieds eux-m&ecirc;mes t&eacute;moignaient de
+l'orgueil et semblaient avoir la conscience du haut
+rang de leur ma&icirc;tresse.&mdash;Ils marchaient comme sur
+des t&ecirc;tes prostern&eacute;es; enfin, suivant la coutume de
+ces peuples, et pour ajouter encore &agrave; son ext&eacute;rieur
+imposant, un poignard ornait sa ceinture; il indiquait
+qu'elle &eacute;tait l'&eacute;pouse du sultan (et non pas la
+mienne, gr&acirc;ces au ciel).</p>
+
+<p>112. &laquo;Entendre et ob&eacute;ir&raquo; avait d&egrave;s sa naissance
+&eacute;t&eacute; la supr&ecirc;me loi de tout ce qui l'entourait. &laquo;Remplir
+toutes les fantaisies qu'il lui plaisait de concevoir&raquo;,
+tel avait &eacute;t&eacute; le principal emploi de ses esclaves.
+Sa naissance &eacute;tait illustre, sa beaut&eacute; presque
+toute c&eacute;leste. Si jamais elle n'eut de caprices que
+l'on ne p&ucirc;t satisfaire; j'ai la conviction, si elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; chr&eacute;tienne, que nous aurions fini par d&eacute;couvrir
+le <i>mouvement perp&eacute;tuel</i>.</p>
+
+<p>113. Tout ce qu'elle voyait et semblait d&eacute;sirer lui
+&eacute;tait offert; tout ce que, sans le voir, elle supposait
+visible, &eacute;tait aussit&ocirc;t cherch&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s, et
+d&egrave;s qu'on l'avait trouv&eacute;, acquis sans qu'on s'arr&ecirc;t&acirc;t
+au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies,
+on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire;
+telle &eacute;tait pourtant la gr&acirc;ce de son despotisme,
+que les femmes ne trouvaient jamais &agrave; lui reprocher
+que sa figure.</p>
+
+<p>114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fix&eacute;
+ses regards tandis qu'on le conduisait au march&eacute;.
+Aussit&ocirc;t elle avait ordonn&eacute; qu'il f&ucirc;t achet&eacute;; et Baba,
+qui jamais ne refusa de contribuer &agrave; un mauvais
+coup, Baba connaissait les moyens &agrave; prendre pour
+l'acqu&eacute;rir. Elle n'avait pas de prudence, mais il en
+avait pour elle; c'est ce qui doit servir &agrave; expliquer
+le costume que Juan venait de rev&ecirc;tir malgr&eacute;
+lui.</p>
+
+<p>115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le d&eacute;guisement:
+et si maintenant l'on me demande comment
+elle, femme de sultan, pouvait concevoir et
+satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux
+sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs
+&eacute;pouses, les empereurs eux-m&ecirc;mes ne sont que de
+simples maris, et il y a des exemples de rois et de
+fils de rois mystifi&eacute;s; c'est ce que nous apprend,
+avec la derni&egrave;re exactitude, l'exp&eacute;rience &agrave; l'&eacute;gard
+des uns, la tradition pour ce qui regarde les autres<a name="FNanchor_174_176" id="FNanchor_174_176"></a><a href="#Footnote_174_176" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_176" id="Footnote_174_176"></a><a href="#FNanchor_174_176"><span class="label">[174]</span></a> Allusion satirique aux mutuelles infid&eacute;lit&eacute;s du prince et de la princesse
+de Galles.</p></div>
+
+<p>116. Mais au point sp&eacute;cial de notre histoire: elle
+ne supposait plus de nouvelles difficult&eacute;s, et m&ecirc;me
+elle crut faire preuve d'une excessive condescendance,
+quand, s'adressant &agrave; une cr&eacute;ature nouvellement
+acquise, elle lui dit sans pr&eacute;ambule et en
+laissant tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une
+majestueuse tendresse: &laquo;Chr&eacute;tien, peux-tu aimer?&raquo;
+Ces mots devaient bien, selon elle, suffire pour
+l'&eacute;mouvoir.</p>
+
+<p>117. Et ils l'auraient &eacute;mu en effet dans un autre
+tems et dans un autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit
+&eacute;tait encore rempli de son &icirc;le et de la gr&acirc;ce ionienne
+d'Haid&eacute;e, sentit rejaillir vers son cœur le sang vif
+qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi
+p&acirc;les que les neiges d'orage &agrave; demi fondues; ces
+mots p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent jusqu'&agrave; son ame comme des lances
+arabes. Il ne r&eacute;pondit pas un mot, mais il fondit en
+larmes.</p>
+
+<p>118. Elle en fut vivement offens&eacute;e, non pas offens&eacute;e
+par les larmes m&ecirc;mes, les femmes en r&eacute;pandent
+et les emploient &agrave; leur bon plaisir; mais il y a
+dans la prunelle humide d'un homme quelque chose
+de plus p&eacute;nible et de plus poignant: les pleurs d'une
+femme sont touchans, ceux d'un homme br&ucirc;lent
+comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un fer aigu
+les arrache de son cœur; en un mot, c'est pour elles
+un soulagement, et pour nous c'est une torture.</p>
+
+<p>119. Elle l'aurait volontiers consol&eacute;, mais elle
+n'en connaissait pas les moyens. N'ayant jamais eu
+d'&eacute;gales, rien ne lui avait encore apport&eacute; la contagion
+de la sympathie. Jamais elle n'avait pens&eacute;,
+m&ecirc;me en r&ecirc;ve, qu'il exist&acirc;t des chagrins d'une esp&egrave;ce
+vraiment s&eacute;rieuse; son front avait bien r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+de frivoles impatiences, mais elle ne concevait pas
+comment, si pr&egrave;s de ses yeux, les yeux d'un autre
+pouvaient contenir une larme.</p>
+
+<p>120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend
+toujours plus que ne peuvent en &eacute;touffer les grandeurs:
+et quand une sensation forte quoiqu'inconnue
+se pr&eacute;sente,&mdash;les plus tendres impressions s'emparent
+des cœurs f&eacute;minins comme de leur terre native.
+En toutes circonstances, elles versent &laquo;le vin
+et l'huile&raquo; samaritains sur les plaies du malheureux,
+quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant d'en
+concevoir la cause, s'aper&ccedil;ut avec &eacute;tonnement que
+ses yeux &eacute;taient mouill&eacute;s.</p>
+
+<p>121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs
+ont leur terme; Juan, qui n'avait pu se d&eacute;fendre d'un
+instant d'accablement en entendant quelqu'un lui demander
+aussi inopin&eacute;ment s'<i>il avait</i> aim&eacute;, rendit bient&ocirc;t
+leur sto&iuml;cisme &agrave; ses yeux, tandis que la faiblesse
+dont il rougissait les avait rendus plus vifs et plus
+brillans. Il ne fut pas aveugle &agrave; tant de beaut&eacute;,
+mais il n'en sentit que plus d'indignation de ne pas
+&ecirc;tre libre.</p>
+
+<p>122. Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Gulleyaz
+fut enti&egrave;rement d&eacute;concert&eacute;e. On ne lui avait adress&eacute;
+jusqu'alors que des pri&egrave;res ou des louanges; et
+comme elle exposait sa vie en restant en confortable
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec celui qu'elle esp&eacute;rait conduire sur
+le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait
+fait souffrir le martyre: ils en avaient d&eacute;j&agrave; consum&eacute;
+pr&egrave;s d'un quart.</p>
+
+<p>123. Ici je veux bien sp&eacute;cifier, pour les personnes
+qui se trouveraient en pareille situation, tout le
+tems qu'il leur est permis de perdre,&mdash;c'est-&agrave;-dire
+s'ils se trouvent dans les climats m&eacute;ridionaux. Chez
+nous on n'exige pas une vivacit&eacute; excessive, mais l&agrave;
+le moindre d&eacute;lai constitue un grand crime: vous
+vous souviendrez donc que la plus grande faveur est
+d'obtenir un d&eacute;lai de deux minutes pour la d&eacute;claration;&mdash;un
+moment de plus ferait le plus grand tort
+&agrave; votre r&eacute;putation.</p>
+
+<p>124. Celle de Juan &eacute;tait honorable: mais elle pouvait
+encore grandir s'il n'avait toujours eu la t&ecirc;te
+remplie des formes d'Haid&eacute;e; ce souvenir, chose
+singuli&egrave;re, ne pouvait l'abandonner, et le rendait
+du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son c&ocirc;t&eacute;,
+le consid&eacute;rait comme son d&eacute;biteur; c'&eacute;tait elle, en
+effet, qui l'avait fait p&eacute;n&eacute;trer dans ce palais: elle
+rougit jusqu'aux yeux, elle redevint p&acirc;le, et puis
+rougit encore une seconde fois.</p>
+
+<p>125. Enfin, d'un air tout-&agrave;-fait imp&eacute;rial, elle posa
+sa main sur les siennes; et puis pour demander de l'amour,
+elle arr&ecirc;ta tendrement sur lui des yeux qui
+n'avaient pas, certes, besoin d'un tr&ocirc;ne pour persuader;&mdash;toujours
+le m&ecirc;me silence: son front s'obscurcit,
+mais elle r&eacute;prima encore ses menaces, car
+c'est le dernier moyen que songe &agrave; employer une
+femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste
+pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave,
+et s'y tint immobile.</p>
+
+<p>126. L'&eacute;preuve &eacute;tait rude, et Juan le sentait vivement;
+mais il &eacute;tait arm&eacute; de douleur, de rage et
+de fiert&eacute;; et bient&ocirc;t, par une l&eacute;g&egrave;re violence, il se
+d&eacute;barrassa de ses beaux bras, et il la repla&ccedil;a toute
+languissante &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Alors il se leva d'un air altier;
+il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant
+sur ceux de Gulleyaz: &laquo;l'aigle ne s'accouple
+pas, s'&eacute;cria-t-il, en prison; et moi je ne servirai
+jamais la capricieuse sensualit&eacute; d'une sultane.</p>
+
+<p>127. &laquo;Tu demandes si je puis aimer? juge si j'<i>ai</i>
+vivement aim&eacute;;&mdash;puisque je ne t'aime pas! Dans
+ce vil costume, les fuseaux et la quenouille me
+conviennent; l'amour n'est que pour les cœurs libres.
+La splendeur qui m'environne ne m'&eacute;blouit
+pas: quel que soit ton pouvoir, et il semble
+grand, apprends que la t&ecirc;te peut se courber, les
+genoux fl&eacute;chir, les yeux veiller autour d'un tr&ocirc;ne,
+et les mains ob&eacute;ir;&mdash;mais que nous sommes toujours
+ma&icirc;tres de nos cœurs.&raquo;</p>
+
+<p>128. C'&eacute;tait l&agrave; une v&eacute;rit&eacute; tout-&agrave;-fait triviale pour
+nous; il en &eacute;tait autrement pour elle, qui jamais
+n'avait entendu rien de pareil. Elle croyait que, la
+terre &eacute;tant faite pour les reines et les rois, le moindre
+de ses ordres devait toujours &ecirc;tre re&ccedil;u avec transport.
+Mais de savoir si le cœur &eacute;tait plac&eacute; &agrave; droite
+ou bien &agrave; gauche, elle ne s'en &eacute;tait jamais souci&eacute;e;
+tant est grande la perfection qu'inspire la <i>l&eacute;gitimit&eacute;</i>
+&agrave; ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits
+qu'elle leur donne sur les hommes.</p>
+
+<p>129. D'ailleurs, comme on l'a d&eacute;j&agrave; dit, elle &eacute;tait
+si belle, que m&ecirc;me si elle se f&ucirc;t trouv&eacute;e plac&eacute;e dans
+la plus humble condition, elle e&ucirc;t pu &eacute;difier un
+royaume, ou le bouleverser s'il existait d&eacute;j&agrave;. On pr&eacute;sume
+bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir &agrave;
+des charmes si rarement perdus pour celles qui les
+poss&egrave;dent. Elle pensait qu'ils lui donnaient un <i>double
+droit divin</i>, et moi-m&ecirc;me je partage la moiti&eacute; de son
+opinion.</p>
+
+<p>130. &Ocirc; vous qui dans la jeunesse avez conserv&eacute;
+votre virginit&eacute;, rappelez-vous, ou (si vous ne le
+pouvez) imaginez une tendre douairi&egrave;re dont vous
+ayez repouss&eacute; les br&ucirc;lans aveux &agrave; l'&eacute;poque des jours
+caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcen&eacute;e,
+ou repr&eacute;sentez-vous tout ce que l'on a jamais
+dit ou chant&eacute; sur ce sujet, vous pourrez supposer
+quel dut &ecirc;tre l'air d'une jeune et candide beaut&eacute; se
+trouvant en pareille position.</p>
+
+<p>131. Supposez, et d&eacute;j&agrave; vous l'avez fait, la femme
+de Putiphar, la lady Booby<a name="FNanchor_175_177" id="FNanchor_175_177"></a><a href="#Footnote_175_177" class="fnanchor">[175]</a>, Ph&egrave;dre, en un mot
+tout ce que l'histoire vous offre de meilleurs exemples.
+Mais, pour votre malheur,&mdash;&ocirc; jeunes gens
+de l'Europe! les po&egrave;tes et les pr&eacute;cepteurs en citent
+trop peu, et jamais, en vous repr&eacute;sentant le peu que
+vous en avez appris, vous ne vous ferez une id&eacute;e de
+la col&egrave;re de Gulleyaz.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_177" id="Footnote_175_177"></a><a href="#FNanchor_175_177"><span class="label">[175]</span></a> Voyez le roman de <i>Joseph Andrews</i>, par Fielding.</p></div>
+
+<p>132. Une tigresse &agrave; laquelle on enl&egrave;ve ses petits,
+une lionne, ou toute autre int&eacute;ressante b&ecirc;te de proie,
+sont des similitudes qu'on a toujours sous la main
+pour peindre la d&eacute;solation d'une dame &agrave; laquelle on
+refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment
+pas la moiti&eacute; de ce que je devrais dire; et,
+s'il vous pla&icirc;t, peut-on en conscience comparer, pour
+une m&egrave;re, la perte d'un ou de plusieurs nourrissons
+avec celle de l'esp&eacute;rance de jamais en avoir d'autres?</p>
+
+<p>133. L'amour maternel est la loi de toute la nature,
+depuis les lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux
+canes avec leurs canards. Rien n'aiguise un
+bec, ou n'envenime une griffe comme l'enl&egrave;vement
+d'une famille &agrave; la mamelle. Tous ceux qui ont vu
+des femmes nourrir savent jusqu'&agrave; quel point elles
+aiment les cris, les piailleries de leurs enfans; et par
+la force de l'<i>effet</i>, on peut assez juger (je ne veux
+pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la
+force encore plus grande de la <i>cause</i>.</p>
+
+<p>134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz;
+mots inutiles,&mdash;car la flamme en jaillissait
+continuellement; ou que ses joues se couvrirent du
+plus vif incarnat, je g&acirc;terais le tableau, car l'expression
+de sa figure n'avait rien de naturel: jamais
+elle n'avait &eacute;prouv&eacute; dans ses d&eacute;sirs la moindre r&eacute;sistance;
+et vous-m&ecirc;mes qui avez vu des col&egrave;res de
+femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous
+feriez pas encore une id&eacute;e de la sienne.</p>
+
+<p>135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son
+bonheur: un instant de plus l'e&ucirc;t tu&eacute;e. Ce fut un
+&eacute;clair rapide de l'enfer. Rien de plus sublime qu'une
+col&egrave;re &eacute;nergique: horrible &agrave; voir, mais grande &agrave;
+raconter, elle ressemble &agrave; l'Oc&eacute;an quand il vient
+frapper les rochers d'une &icirc;le.&mdash;Les cruelles passions,
+dont les formes de Gulleyaz &eacute;taient alors le
+si&eacute;ge, l'avaient transform&eacute;e en une sublime temp&ecirc;te
+incarn&eacute;e.</p>
+
+<p>136. Autant e&ucirc;t valu comparer un orage vulgaire
+avec un typhon, qu'un emportement ordinaire avec
+sa furie: toutefois elle ne demanda pas &agrave; fuir dans
+la lune, comme le paisible <i>Hotspur</i> d'un merveilleux
+ouvrage. Peut-&ecirc;tre, si sa douleur &eacute;clata sur un
+ton plus bas, faut-il en accuser son sexe doux et sa
+jeunesse.&mdash;Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que, comme
+Lear, elle souhaita seulement de &laquo;tuer, tuer, tuer<a name="FNanchor_176_178" id="FNanchor_176_178"></a><a href="#Footnote_176_178" class="fnanchor">[176]</a>.&raquo;
+Les larmes vinrent ensuite &eacute;tancher sa soif de sang.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_178" id="Footnote_176_178"></a><a href="#FNanchor_176_178"><span class="label">[176]</span></a> <i>Roi Lear</i>, acte IV, sc&egrave;ne 5: &laquo;Ce serait une jolie malice de ferrer
+les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;&mdash;et quand j'aurai attrap&eacute;
+ces gendres-l&agrave;, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue.&raquo; (<i>Kill</i>,
+<i>kill</i>, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du marteau sur le fer des chevaux.)
+Letourneur et MM. Guizot et Pichot qui ont r&eacute;uni leurs efforts
+pour revoir, corriger et <i>pr&eacute;facer</i> sa traduction, ont tous n&eacute;glig&eacute; de rendre
+ce passage, qui me para&icirc;t d'une grande beaut&eacute;.</p></div>
+
+<p>137. Elle avait &eacute;clat&eacute; comme un orage, elle passa
+rapidement comme lui; elle passa sans une parole:&mdash;r&eacute;ellement
+il lui fut impossible de parler; tout
+d'un coup la confusion, sentiment naturel &agrave; son sexe,
+et qu'elle connaissait faiblement, se d&eacute;clara et couvrit
+son visage, semblable &agrave; l'onde qui s'&eacute;lance vivement
+au travers d'une voie nouvellement d&eacute;couverte.
+Elle se sentait humili&eacute;e;&mdash;et, pour les gens
+de son esp&egrave;ce, l'humiliation est quelquefois salutaire:</p>
+
+<p>138. Elle leur donne &agrave; entendre qu'ils sont form&eacute;s
+de sang et de chair; elle leur insinue doucement que
+les autres, pour &ecirc;tre de terre, ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment
+de la boue; que les urnes et les cruches, sorties
+de la m&ecirc;me poterie, et tant&ocirc;t bonnes, tant&ocirc;t
+mauvaises, ont une fraternelle fragilit&eacute;, sans pourtant
+avoir eu les m&ecirc;mes grands-parens. Elle leur apprend,&mdash;Dieu
+sait<a name="FNanchor_177_179" id="FNanchor_177_179"></a><a href="#Footnote_177_179" class="fnanchor">[177]</a> tout ce qu'elle leur apprend!
+Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle
+y parvient m&ecirc;me souvent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_179" id="Footnote_177_179"></a><a href="#FNanchor_177_179"><span class="label">[177]</span></a> Ajoutons: et la France.</p></div>
+
+<p>139. La premi&egrave;re id&eacute;e de la sultane fut de priver
+Juan de la t&ecirc;te; la seconde, de sa seule pr&eacute;sence; la
+troisi&egrave;me, de lui demander o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;; la
+quatri&egrave;me, de l'amener &agrave; force de sarcasmes &agrave; se repentir;
+la cinqui&egrave;me, d'appeler ses femmes et de se
+mettre au lit; la sixi&egrave;me, de se poignarder; la septi&egrave;me,
+de condamner Baba au cordon:&mdash;mais son
+grand exp&eacute;dient fut de se rasseoir et de sangloter.</p>
+
+<p>140. Elle pensa, dis-je, &agrave; se poignarder: mais
+une circonstance rendait sa position critique, elle
+avait un poignard sous la main. Les corsets de l'Orient
+ne sont pas rembourr&eacute;s, et il n'&eacute;tait pas impossible
+qu'un coup bien frapp&eacute; ne la bless&acirc;t dangereusement.
+Elle pensa &agrave; tuer Juan;&mdash;mais le pauvre
+gar&ccedil;on! sans doute il le m&eacute;ritait par ses ridicules
+retards; mais enfin, la meilleure mani&egrave;re de p&eacute;n&eacute;trer
+jusqu'&agrave; son cœur n'&eacute;tait pas de lui ouvrir la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>141. Juan fut attendri: il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; se laisser
+h&eacute;ro&iuml;quement empaler, mettre en quartiers et jeter
+aux chiens; &agrave; mourir dans les plus affreuses tortures,
+&agrave; servir de proie aux lions, ou d'amorce aux poissons;
+tout cela pour ne pas commettre un p&eacute;ch&eacute;,&mdash;qui
+n'avait pour lui aucun attrait. Mais toutes ses
+r&eacute;solutions de mourir se fondirent comme la neige
+devant les pleurs d'une femme.</p>
+
+<p>142. De m&ecirc;me que Bob-Acres sentit mourir sa valeur
+au milieu de ses lauriers, ainsi chancela, je ne
+sais comment, la force de Juan. D'abord il se demanda
+comment il avait fait pour refuser; puis s'il
+y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bient&ocirc;t il
+en fut &agrave; s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on
+voit un moine maudire son vœu, et une dame son
+serment, quand ils sont pr&ecirc;ts &agrave; oublier tant soit peu
+l'un et l'autre.</p>
+
+<p>143. Juan commen&ccedil;a donc par b&eacute;gayer quelques
+excuses; mais, en pareil cas, les paroles ne suffisent
+pas, exprimassent-elles tout ce que les muses chant&egrave;rent,
+tout ce qu'un <i>dandy</i> bredouilla de plus <i>dandy</i>,
+ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua
+jamais Castlereagh. D&eacute;j&agrave; cependant un languissant
+sourire lui donnait l'espoir d'obtenir sa gr&acirc;ce; mais
+avant qu'il all&acirc;t plus loin, le vieux Baba entra avec
+vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>144. &laquo;Fille du soleil, sœur de la lune (telles
+&eacute;taient ses expressions) et imp&eacute;ratrice de la terre!
+Vous dont le froncement<a name="FNanchor_178_180" id="FNanchor_178_180"></a><a href="#Footnote_178_180" class="fnanchor">[178]</a> d&eacute;truit l'harmonie des
+sph&egrave;res, dont le sourire fait sauter de joie toutes
+les plan&egrave;tes; votre esclave,&mdash;il esp&egrave;re n'avoir pas
+mis trop d'empressement,&mdash;vous apporte une
+nouvelle digne de votre sublime attention: le soleil
+lui-m&ecirc;me m'a envoy&eacute; comme un rayon pour
+vous annoncer qu'il s'approche en ce moment de
+vous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_180" id="Footnote_178_180"></a><a href="#FNanchor_178_180"><span class="label">[178]</span></a> Nous ne disons gu&egrave;re que <i>froncement des sourcils</i>; les Anglais
+disent mieux et plus &eacute;nergiquement <i>frown</i>. <i>Des sourcils</i> est en effet
+une esp&egrave;ce de pl&eacute;onasme que l'acad&eacute;mie, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de notre po&eacute;sie,
+ferait bien de d&eacute;consid&eacute;rer.</p></div>
+
+<p>145. &laquo;&mdash;La chose est-elle, s'&eacute;cria Gulleyaz, comme
+vous le dites? J'aurais souhait&eacute; qu'il consent&icirc;t &agrave;
+voiler ses rayons jusqu'au matin! mais ordonnez &agrave;
+mes femmes de former la voie lact&eacute;e. Partez, ma
+vieille com&egrave;te! donnez aux &eacute;toiles les avis convenables.&mdash;Et
+toi, chr&eacute;tien, confonds-toi avec
+elles, comme tu pourras, si tu veux m&eacute;riter le pardon
+de tes pr&eacute;c&eacute;dens m&eacute;pris.&raquo;&mdash;Ici elle fut interrompue
+par un bruit sourd, et enfin par un cri:
+&laquo;Le sultan arrive.&raquo;</p>
+
+<p>146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur
+de la sultane, puis les eunuques noirs et
+blancs de sa hautesse; la suite enti&egrave;re pouvait &ecirc;tre
+longue d'un quart de mille: sa majest&eacute; avait assez de
+politesse pour annoncer sa visite long-tems &agrave; l'avance
+quand elle &eacute;tait nocturne. Gulleyaz,
+en effet, &eacute;tait la derni&egrave;re de ses femmes, &eacute;tant naturellement
+la plus aim&eacute;e des quatre.</p>
+
+<p>147. Sa hautesse &eacute;tait un homme d'un aspect imposant,
+dont le turban descendait jusqu'au nez, et
+dont la barbe remontait jusqu'aux yeux. Arrach&eacute;
+d'une prison pour pr&eacute;sider une cour, il devait son
+&eacute;l&eacute;vation au cordon qui avait &eacute;trangl&eacute; son fr&egrave;re<a name="FNanchor_179_181" id="FNanchor_179_181"></a><a href="#Footnote_179_181" class="fnanchor">[179]</a>.
+C'&eacute;tait un excellent prince, de l'esp&egrave;ce de ceux mentionn&eacute;s
+dans les histoires de Cantemir et de Knolles<a name="FNanchor_180_182" id="FNanchor_180_182"></a><a href="#Footnote_180_182" class="fnanchor">[180]</a>;
+esp&egrave;ce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman, la
+gloire de sa race<a name="FNanchor_181_183" id="FNanchor_181_183"></a><a href="#Footnote_181_183" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_181" id="Footnote_179_181"></a><a href="#FNanchor_179_181"><span class="label">[179]</span></a> <i>Habdul-Hamid</i> succ&eacute;da &agrave; son fr&egrave;re, Mustapha III, en 1774; mais
+c'est par une licence po&eacute;tique que Byron fait mourir du cordon ce dernier.
+Mustapha mourut dans son lit, &agrave; l'&acirc;ge de cinquante-huit ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_182" id="Footnote_180_182"></a><a href="#FNanchor_180_182"><span class="label">[180]</span></a> D&eacute;m&eacute;trius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une <i>Histoire de
+l'agrandissement et de la d&eacute;cadence de l'Empire ottoman</i>, &eacute;crite en
+latin, et traduite en fran&ccedil;ais par de Jonqui&egrave;res: elle va jusqu'en 1711.&mdash;Richard
+Knolles, historien anglais, peu estim&eacute; dans sa patrie, auteur
+d'une <i>Histoire g&eacute;n&eacute;rale des Turcs, jusqu'en 1610</i>. On trouve dans la
+premi&egrave;re partie de cet ouvrage peu connu, m&ecirc;me en Angleterre, une
+foule de curieux d&eacute;tails sur l'origine des conqu&eacute;rans de l'Asie. On en doit
+la continuation, jusqu'en 1677, au c&eacute;l&egrave;bre Ricaut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_183" id="Footnote_181_183"></a><a href="#FNanchor_181_183"><span class="label">[181]</span></a> Peut-&ecirc;tre n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon, dans son
+<i>Essai sur l'Empire</i>, semble croire que Soliman fut le dernier de sa
+race, sans que je sache sur quelle autorit&eacute;. Voici ses paroles: &laquo;La fin
+de Mustapha fut si fatale &agrave; la race de Soliman, que l'on n'ose aujourd'hui
+assurer si les princes turcs depuis Soliman sont de sa famille, ou
+s'ils sont d'un autre sang; on regardait le deuxi&egrave;me Soliman comme
+un prince suppos&eacute;.&raquo; Mais il arrive souvent &agrave; Bacon de n'&ecirc;tre pas tr&egrave;s-fid&egrave;le
+dans ses autorit&eacute;s historiques. J'en pourrais citer une douzaine
+d'exemples, tir&eacute;s seulement de ses apophthegmes.
+</p><p>
+Pendant que je suis en train de critiquer, et apr&egrave;s m'&ecirc;tre hasard&eacute; &agrave;
+relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi l&eacute;g&egrave;res
+qui se sont gliss&eacute;es dans l'&eacute;dition des <i>British Poets</i>, faite par le
+justement c&eacute;l&egrave;bre Campbell.&mdash;Je le fais, au reste, dans des intentions
+amicales, et j'esp&egrave;re qu'on ne s'y m&eacute;prendra pas.&mdash;Si quelque chose
+pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du caract&egrave;re loyal de cet
+&eacute;crivain, ce serait sa d&eacute;fense classique, mesur&eacute;e et victorieuse de Pope,
+contre les propos et les <i>grub-street</i><a name="FNanchor_C_184" id="FNanchor_C_184"></a><a href="#Footnote_C_184" class="fnanchor">[C]</a> du jour.
+</p><p>
+Voici donc les inadvertances dont je veux parler:
+</p><p>
+1&ordm; Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, &laquo;ses principaux
+caract&egrave;res &agrave; Smollett,&raquo; il est certain que le <i>Guide aux eaux de
+Bath</i>, d'Anstey, fut publi&eacute; en 1766, tandis que l'<i>Humphry Clinker</i> de
+Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu fournir quelques
+traits &agrave; <span class="smcap">Tabitha</span>, etc., etc.,) fut seulement &eacute;crit durant le dernier s&eacute;jour
+de Smollett &agrave; Livourne, en 1770.&mdash;<i>Ergo</i>, s'il y a quelque emprunteur,
+Anstey doit &ecirc;tre regard&eacute; comme le cr&eacute;ancier. Je m'en rapporte aux propres
+dates de Campbell, dans ses Vies de Smollett et Anstey.
+</p><p>
+2&ordm; M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258,
+vol. I), qu'il ne sait &agrave; qui Cowper fait allusion dans ces vers:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;<i>Nor he who, for the bane of thousands born</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Built God a church, and laughed his word to scorn</i>.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ici le po&egrave;te calviniste entend parler de Voltaire et de l'&eacute;glise de Ferney,
+dont l'inscription &eacute;tait: <i>Deo erexit Voltaire</i>.
+</p><p>
+3&ordm; Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;<i>To gild refined gold, to paint the rose</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Or add fresh perfume to the violet</i>.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ces corrections n'embellissent nullement l'original,
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;<i>To gild refined gold, to paint the</i> lily<br /></span>
+<span class="i0">To trow a perfume on <i>the violet</i>.&raquo;<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">King Johns</span>.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Quand un grand po&egrave;te en cite un autre, il devrait &ecirc;tre correct; il devrait
+encore se garder d'accuser l&eacute;g&egrave;rement de <i>plagiat</i> l'un de ses fr&egrave;res
+en Apollon. Un po&egrave;te aimerait mieux piller toute esp&egrave;ce de choses (sauf
+l'argent) que les pens&eacute;es des autres.&mdash;Elles ne manquent jamais d'&ecirc;tre
+r&eacute;clam&eacute;es; mais certes il est fort p&eacute;nible d'&ecirc;tre d&eacute;nonc&eacute; comme <i>d&eacute;biteur</i>,
+quand on se trouve, au contraire, le <i>cr&eacute;ancier</i>: tel est le cas d'Anstey
+&agrave; l'&eacute;gard de Smollett.
+</p><p>
+Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait
+aussi quelque peu parmi les po&egrave;tes; et pour ce qui est de rendre &agrave; chacun
+ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit le faire avec
+d&eacute;sint&eacute;ressement, puisque, jouissant d'une haute et incontestable r&eacute;putation
+d'&eacute;crivain original, il est en m&ecirc;me tems le seul po&egrave;te de nos jours
+(Rogers except&eacute;) auquel on puisse reprocher d'avoir &eacute;crit <i>trop peu</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_184" id="Footnote_C_184"></a><a href="#FNanchor_C_184"><span class="label">[C]</span></a> Ce surnom, que l'on donne &agrave; Londres aux pamphlets les plus d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;s et
+&agrave; tous les petits livres &eacute;crits par et pour la canaille, vient de ce que ces productions
+se d&eacute;bitent presque toutes, &agrave; Londres, dans la rue de <i>Grub</i> (du <i>Magot</i>).</p></div>
+
+<p>148. Il allait &agrave; la mosqu&eacute;e au milieu d'une grande
+pompe, et disait ses pri&egrave;res avec <i>une exactitude</i>
+plus qu'<i>orientale</i>; quant au reste, il laissait &agrave; son
+visir le soin de son gouvernement, et ne t&eacute;moignait
+qu'une faible curiosit&eacute; pour ce genre d'affaires. Je ne
+sais s'il avait quelques contrari&eacute;t&eacute;s domestiques;&mdash;mais
+aucun commencement de proc&eacute;dure n'attestait
+le moindre conjugal d&eacute;saccord<a name="FNanchor_182_185" id="FNanchor_182_185"></a><a href="#Footnote_182_185" class="fnanchor">[182]</a>: on peut m&ecirc;me dire
+que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renferm&eacute;es
+se conduisaient avec autant de r&eacute;gularit&eacute;
+qu'une seule reine chr&eacute;tienne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_185" id="Footnote_182_185"></a><a href="#FNanchor_182_185"><span class="label">[182]</span></a> Nouvelle allusion au scandaleux proc&egrave;s conjugal de Georges IV avec
+la reine Caroline.</p></div>
+
+<p>149. Par hasard, s'il survenait un l&eacute;ger d&eacute;sordre,
+on entendait peu parler du criminel et du genre de
+son crime. Le r&eacute;cit en glissait &agrave; peine sur une seule
+l&egrave;vre.&mdash;Un sac et la mer dont on connaissait l'incorruptible
+discr&eacute;tion avaient promptement r&eacute;tabli
+le calme, et le public n'en apprenait jamais plus que
+l'auteur de ces vers. La presse p&eacute;riodique ne produisait
+jamais de scandale.&mdash;La morale n'en valait
+que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.</p>
+
+<p>150. Il d&eacute;couvrait judicieusement de ses propres
+yeux que la lune &eacute;tait ronde, et il ne doutait pas
+davantage que la terre ne f&ucirc;t plate, attendu qu'il
+avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir
+rencontr&eacute; aucun indice de sa rotondit&eacute;. Son empire
+&eacute;tait de m&ecirc;me, sans bornes; quelquefois, il est
+vrai, un peu troubl&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; par des pachas rebelles
+ou des giaours ambitieux<a name="FNanchor_183_186" id="FNanchor_183_186"></a><a href="#Footnote_183_186" class="fnanchor">[183]</a>; mais ceux-l&agrave; jamais ne
+se rendaient aux <i>Sept-Tours</i><a name="FNanchor_184_187" id="FNanchor_184_187"></a><a href="#Footnote_184_187" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_186" id="Footnote_183_186"></a><a href="#FNanchor_183_186"><span class="label">[183]</span></a> <i>Giaours</i> (infid&egrave;les), les princes chr&eacute;tiens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_187" id="Footnote_184_187"></a><a href="#FNanchor_184_187"><span class="label">[184]</span></a> C'est l'immense ch&acirc;teau dans lequel on conduit les &eacute;trangers de distinction
+qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz y demeurait.
+Ainsi on peut en comparer la destination &agrave; celle de la <i>Tour de Londres</i>,
+jadis la demeure des rois et des prisonniers d'&eacute;tat. C'est aux <i>Sept-Tours</i>
+qu'il faut appliquer la magnifique description des appartemens,
+que Byron a plac&eacute;e au commencement de ce chant.</p></div>
+
+<p>151. Except&eacute; sous l'effigie des envoy&eacute;s que l'on
+amenait pour y r&eacute;sider, quand une guerre &eacute;tait r&eacute;solue,
+et cela conform&eacute;ment au v&eacute;ritable droit des
+gens qui ne peut en aucun cas permettre &agrave; d'inf&acirc;mes
+marauds, dont jamais &eacute;p&eacute;e n'arma la main diplomatique,
+de d&eacute;charger leur spleen en cr&eacute;ant un amas
+de chicanes, et en r&eacute;digeant leurs mensonges sous le
+nom de <i>d&eacute;p&ecirc;ches</i>, sans exposer un seul poil de leurs
+moustaches<a name="FNanchor_185_188" id="FNanchor_185_188"></a><a href="#Footnote_185_188" class="fnanchor">[185]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_188" id="Footnote_185_188"></a><a href="#FNanchor_185_188"><span class="label">[185]</span></a> Ce fut Philippe II, le <i>D&eacute;mon du midi</i>, qui le premier imagina de
+maintenir en permanence, dans chacune des cours de l'Europe, des envoy&eacute;s
+dont tout le r&ocirc;le se bornait &agrave; espionner les souverains chez lesquels
+ils &eacute;taient accr&eacute;dit&eacute;s. Les autres princes ne tard&egrave;rent pas &agrave; suivre ce funeste
+exemple.</p></div>
+
+<p>152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines
+de fils.&mdash;D&egrave;s que les premi&egrave;res commen&ccedil;aient &agrave;
+sortir d'enfance, elles &eacute;taient renferm&eacute;es dans un
+palais o&ugrave; elles vivaient comme des nonnes jusqu'&agrave; ce
+qu'un bacha f&ucirc;t envoy&eacute; dans une province. Alors,
+celle dont le tour &eacute;tait venu l'&eacute;pousait, quelquefois
+&agrave; peine &acirc;g&eacute;e de six ans.&mdash;Cela pourra sembler
+&eacute;trange, mais rien n'est plus r&eacute;el, et la raison, c'est
+que le bacha &eacute;tait tenu de faire un cadeau &agrave; son
+nouveau beau-p&egrave;re.</p>
+
+<p>153. Ses fils &eacute;taient tenus en prison jusqu'&agrave; ce
+que le tems arriv&acirc;t pour eux d'obtenir un cordon ou
+un tr&ocirc;ne; mais les destins seuls connaissaient auquel
+des deux ils seraient appel&eacute;s. En attendant, ils recevaient
+une &eacute;ducation toute royale,&mdash;comme l'av&eacute;nement
+l'a toujours prouv&eacute;; et jamais l'h&eacute;ritier
+pr&eacute;somptif ne manquait de se montrer aussi digne
+d'&ecirc;tre pendu que couronn&eacute;.</p>
+
+<p>154. Sa majest&eacute;, avec toutes les c&eacute;r&eacute;monies dues
+&agrave; son rang, salua sa quatri&egrave;me &eacute;pouse; et Gulleyaz
+mit aussit&ocirc;t dans ses regards une tendre flamme, et
+sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il
+convient de faire aux dames coupables de quelque
+espi&egrave;glerie. Pour emp&ecirc;cher qu'on ne les soup&ccedil;onne
+d'avoir rompu leur ban, il faut qu'elles se montrent
+doublement empress&eacute;es de l'observer, et nul mari
+ne re&ccedil;oit jamais un accueil plus rassurant que quand
+sa femme l'a jug&eacute; digne de s'en aller au ciel.</p>
+
+<p>155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands
+yeux noirs, et en les arr&ecirc;tant, suivant sa coutume,
+sur les jeunes filles, il aper&ccedil;ut Juan dans son d&eacute;guisement:
+il n'en parut nullement choqu&eacute; ni surpris,
+mais il remarqua un maintien sage et modeste
+en lui, tandis que Gulleyaz poussait vers le ciel un
+soupir inquiet. &laquo;Je vois, dit-il, que vous avez achet&eacute;
+une nouvelle fille; il est d&eacute;plorable qu'une simple
+chr&eacute;tienne ait la moiti&eacute; des charmes qu'elle r&eacute;unit.&raquo;</p>
+
+<p>156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous
+les yeux, fit rougir et trembler la vierge nouvellement
+acquise. Ses camarades se croyaient &eacute;galement
+perdues: &ocirc; Mahomet! fallait-il que sa majest&eacute; f&icirc;t
+quelque attention &agrave; une giaour, quand ses l&egrave;vres
+imp&eacute;riales ne s'&eacute;taient jamais ouvertes en faveur
+d'aucune d'elles? Alors commen&ccedil;a un chuchotement,
+un mouvement des yeux et des t&ecirc;tes; mais l'&eacute;tiquette
+ne permit &agrave; aucune d'elles de ricaner.</p>
+
+<p>157. Les Turcs font bien de retenir&mdash;quelquefois
+du moins,&mdash;les femmes en prison;&mdash;car il
+est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur chastet&eacute;
+n'a pas cette qualit&eacute; astringente qui, dans le
+Nord, pr&eacute;vient les crimes inattendus et donne &agrave; notre
+moral une puret&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; celle de la neige.
+Le soleil, qui, chaque ann&eacute;e, fait fondre les glaces
+polaires, produit sur le vice un effet enti&egrave;rement
+contraire.</p>
+
+<p>158. Jusque-l&agrave; va notre chronique: nous ferons
+ici une pause, bien que nous ayons assez de mati&egrave;re;
+mais il est tems, suivant les anciennes lois de l'&eacute;pop&eacute;e,
+de replier nos voiles, et de mettre &agrave; l'ancre
+notre po&eacute;sie. Si ce cinqui&egrave;me chant recueille les applaudissemens
+qu'il m&eacute;rite, le sixi&egrave;me offrira des
+traits d'un vrai sublime. En attendant, puisque Hom&egrave;re
+lui-m&ecirc;me dormit quelquefois, vous passerez
+bien &agrave; ma muse un court et l&eacute;ger assoupissement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PR&Eacute;FACE</h2>
+<h2>DES</h2>
+<h2>SIXI&Egrave;ME, SEPTI&Egrave;ME ET HUITI&Egrave;ME CHANTS.</h2>
+
+
+<p>Les d&eacute;tails du si&eacute;ge d'Isma&iuml;l dans deux des
+chants suivans (le septi&egrave;me et le huiti&egrave;me),
+sont tir&eacute;s d'un ouvrage fran&ccedil;ais intitul&eacute;: <i>Histoire
+de la Nouvelle Russie</i>. Quelques-uns des
+incidens attribu&eacute;s &agrave; Don Juan sont de toute r&eacute;alit&eacute;;
+entre autres la circonstance d'un enfant
+sauv&eacute; par lui et qui le fut effectivement par le
+dernier duc de Richelieu, alors volontaire au
+service de Russie, et devenu plus tard le fondateur
+et le bienfaiteur d'Odessa, o&ugrave; son nom et
+sa m&eacute;moire seront &agrave; jamais respect&eacute;s.</p>
+
+<p>On trouvera dans le cours de ces chants une
+ou deux stances relatives au dernier marquis de
+Londonderry (lord Castlereagh), mais &eacute;crites
+quelque tems avant sa mort.&mdash;Si l'oligarchie
+de ce personnage avait expir&eacute; avec lui, elles
+auraient &eacute;t&eacute; supprim&eacute;es; mais comme elle lui a
+surv&eacute;cu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre
+de vie et de mort qui soit propre &agrave; retenir l'expression
+franche des opinions de ceux qu'il s'effor&ccedil;a
+d'asservir pendant toute la dur&eacute;e de son
+existence. Que dans la vie priv&eacute;e il ait &eacute;t&eacute; ou
+non un homme aimable, c'est ce qu'il importe
+peu au public de savoir; et pour ce qui est de
+pleurer sa mort, il en sera assez tems quand
+l'Irlande ne pleurera plus sa naissance. Comme
+ministre, je le crois, avec plusieurs millions de
+citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques
+et de l'intelligence la plus faible qui
+jamais ait opprim&eacute; une nation<a name="FNanchor_186_189" id="FNanchor_186_189"></a><a href="#Footnote_186_189" class="fnanchor">[186]</a>. C'est, depuis
+les Normands, la premi&egrave;re fois que l'Angleterre
+a &eacute;t&eacute; insult&eacute;e par un ministre (du moins<a name="FNanchor_187_190" id="FNanchor_187_190"></a><a href="#Footnote_187_190" class="fnanchor">[187]</a>) qui
+ne savait pas parler anglais, et que le parlement
+consentit &agrave; recevoir des ordres dans le langage
+de mistress <i>Malaprop</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_189" id="Footnote_186_189"></a><a href="#FNanchor_186_189"><span class="label">[186]</span></a> Ce jugement passionn&eacute; fut, comme il est facile de le voir, &eacute;crit
+en 1821.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_190" id="Footnote_187_190"></a><a href="#FNanchor_187_190"><span class="label">[187]</span></a> Plusieurs rois anglais s'&eacute;taient trouv&eacute;s, avant Castlereagh, dans le
+m&ecirc;me cas, entre autres, Guillaume III et Georges I<sup>er</sup>. C'est ce que cette
+parenth&egrave;se semble vouloir rappeler.</p></div>
+
+<p>Il n'est pas n&eacute;cessaire d'entrer dans beaucoup
+de d&eacute;tails sur sa mort; je remarquerai seulement
+que si un pauvre radical, tel que Waddington
+ou Watson, s'&eacute;tait ainsi coup&eacute; le cou, on l'aurait
+enseveli dans un carrefour, avec l'escorte
+ordinaire d'un pieu et d'une potence. Mais quant
+au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,&mdash;un
+suicide sentimental:&mdash;il se coupa tout simplement
+&laquo;<i>l'art&egrave;re carotide</i>&raquo; (admirez leurs connaissances)!
+Vite donc la pompe fun&egrave;bre; l'abbaye;
+les sanglots de la douleur pouss&eacute;s&mdash;par
+les journaux;&mdash;l'&eacute;loge du d&eacute;funt ensanglant&eacute;,
+prononc&eacute; par le Coroner (digne Antoine d'un
+pareil C&eacute;sar),&mdash;et les propos atroces et naus&eacute;abonds
+d'une poign&eacute;e de conspirateurs d&eacute;grad&eacute;s,
+contre tout ce que la patrie renferme
+de sinc&egrave;re et d'honorable. La <i>loi</i><a name="FNanchor_188_191" id="FNanchor_188_191"></a><a href="#Footnote_188_191" class="fnanchor">[188]</a> devait trouver
+dans sa mort de deux choses l'une,&mdash;ou qu'il
+&eacute;tait un criminel, ou bien un fou;&mdash;dans ces
+deux cas, il n'y avait pas grande mati&egrave;re &agrave;
+pan&eacute;gyrique. Il avait &eacute;t&eacute; dans sa vie&mdash;ce que
+tout le monde sait, ce que la moiti&eacute; de l'univers
+sentira long-tems encore, &agrave; moins que sa
+mort ne donne une <i>le&ccedil;on morale</i> aux S&eacute;jans europ&eacute;ens
+qui lui survivent<a name="FNanchor_189_192" id="FNanchor_189_192"></a><a href="#Footnote_189_192" class="fnanchor">[189]</a>. Mais en tout cas,
+c'est quelque chose de consolant pour les nations
+de voir que leurs oppresseurs ne sont pas
+heureux, et que m&ecirc;me, de tems &agrave; autre, ils jugent
+assez bien de leurs actions, pour pr&eacute;venir
+eux-m&ecirc;mes la sentence du genre humain.&mdash;Cessons
+donc de revenir sur cet homme; et laissons
+l'Irlande &eacute;carter du sanctuaire de Westminster
+les cendres de son illustre Grattan<a name="FNanchor_190_193" id="FNanchor_190_193"></a><a href="#Footnote_190_193" class="fnanchor">[190]</a>...
+Faut-il que le patriote de l'humanit&eacute; soit remplac&eacute;
+par le Werther de la politique!!!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_191" id="Footnote_188_191"></a><a href="#FNanchor_188_191"><span class="label">[188]</span></a> J'entends la <i>loi du pays</i>: celles de l'humanit&eacute; sont moins rigoureuses;
+mais comme les <i>l&eacute;gitimes</i> ont toujours en bouche le mot de <i>loi</i>,
+il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les regarde.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_192" id="Footnote_189_192"></a><a href="#FNanchor_189_192"><span class="label">[189]</span></a> Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du g&eacute;nie, un
+g&eacute;nie presque universel. C'est un orateur, un po&egrave;te, un homme d'&Eacute;tat
+et d'esprit. Or, un homme vraiment distingu&eacute; ne peut long-tems se tra&icirc;ner
+dans l'orni&egrave;re d'un pr&eacute;d&eacute;cesseur tel que Castlereagh. Si jamais homme
+put sauver son pays c'est Canning; mais le voudra-t-il? J'en ai au moins
+l'esp&eacute;rance.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_193" id="Footnote_190_193"></a><a href="#FNanchor_190_193"><span class="label">[190]</span></a> M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un des d&eacute;fenseurs
+les plus z&eacute;l&eacute;s de l'ind&eacute;pendance de l'Irlande et de l'affranchissement
+des catholiques, mort en 18...</p></div>
+
+<p>Pour ce qui regarde les objections que l'on a
+faites, sous un autre point de vue, aux chants
+de ce po&egrave;me d&eacute;j&agrave; publi&eacute;s, je me contenterai,
+pour toute r&eacute;ponse, de faire deux citations de
+Voltaire:</p>
+
+<p>&laquo;La pudeur s'est enfuie des cœurs et s'est
+r&eacute;fugi&eacute;e sur les l&egrave;vres.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Plus les mœurs sont d&eacute;prav&eacute;es, plus les expressions
+deviennent mesur&eacute;es; on croit regagner
+en langage ce qu'on a perdu en vertu.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; une v&eacute;rit&eacute; applicable &agrave; la masse des &ecirc;tres
+vils et hypocrites qui corrompent la g&eacute;n&eacute;ration
+anglaise de ce si&egrave;cle, et c'est la seule r&eacute;ponse
+qu'ils m&eacute;ritent de recevoir. Le titre vulgaire et
+trivial de blasph&eacute;mateur,&mdash;qui, joint &agrave; ceux
+de radical, lib&eacute;ral, jacobin, r&eacute;formateur, etc.,
+compose le dictionnaire d&eacute;bit&eacute; chaque jour
+par nos mercenaires politiques, devrait &ecirc;tre un
+titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent
+la premi&egrave;re signification. Socrate et J&eacute;sus-Christ
+ont &eacute;t&eacute; mis &agrave; mort publiquement comme
+blasph&eacute;mateurs; beaucoup d'autres ont subi,
+beaucoup d'autres subiront peut-&ecirc;tre encore le
+m&ecirc;me supplice pour avoir r&eacute;clam&eacute; contre les
+plus crians abus du nom de Dieu et de l'intelligence
+humaine. Mais pers&eacute;cuter n'est pas la
+m&ecirc;me chose que r&eacute;futer ou m&ecirc;me triompher.
+Le <i>malheureux incr&eacute;dule</i>, comme on l'appelle,
+est probablement plus heureux dans sa prison
+que le plus fier de ses antagonistes. Je n'examine
+pas ses croyances,&mdash;elles sont bonnes ou mauvaises;&mdash;mais
+il a souffert pour elles, et ces
+souffrances m&ecirc;mes, endur&eacute;es pour mettre sa
+conscience en repos, feront au d&eacute;isme plus de
+pros&eacute;lytes<a name="FNanchor_191_194" id="FNanchor_191_194"></a><a href="#Footnote_191_194" class="fnanchor">[191]</a>, que l'exemple des pr&eacute;lats d'une
+autre foi n'en fera au christianisme, celui des
+hommes d'&eacute;tat suicid&eacute;s &agrave; l'oppression, ou celui
+des homicides pensionn&eacute;s &agrave; l'alliance impie qui
+ose insulter assez l'intelligence publique pour
+affecter le nom de <i>Sainte</i>! Je ne veux pas ajouter
+&agrave; la honte des inf&acirc;mes, ou des morts; mais
+il serait bien tems que les d&eacute;fenseurs pay&eacute;s de
+ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent
+quelque chose de l'effronterie de leur langage,
+p&eacute;ch&eacute; le plus criant de cet &eacute;go&iuml;ste et bavard
+si&egrave;cle; et&mdash;mais en voil&agrave; bien assez pour
+le moment.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_194" id="Footnote_191_194"></a><a href="#FNanchor_191_194"><span class="label">[191]</span></a> Quand Lord Sandwich dit &laquo;qu'il ne savait pas de diff&eacute;rence entre
+l'orthodoxie et l'h&eacute;t&eacute;rodoxie,&raquo; l'&eacute;v&ecirc;que Warburton r&eacute;pliqua: &laquo;L'orthodoxie,
+milord, c'est ma <i>doxie</i>, et l'h&eacute;t&eacute;rodoxie la <i>doxie</i> d'un autre
+homme.&raquo; De nos jours, un pr&eacute;lat semble avoir d&eacute;couvert une troisi&egrave;me
+esp&egrave;ce de <i>doxie</i>, qui n'a pas fortement ajout&eacute;, aux yeux des
+&eacute;lus, &agrave; la gloire de ce que Bentham appelle l'<i>&Eacute;glise de l'Englandisme</i>.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_sixieme" id="Chant_sixieme"></a>Chant sixi&egrave;me.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Sir Tobie</span>.&mdash;&laquo;Penses-tu, parce que tu
+es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni
+g&acirc;teaux?&raquo;</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Bouffon</span>.&mdash;&laquo;Oui, par sainte Anne!
+et, de plus, le gingembre br&ucirc;lera la
+bouche.&raquo;</p>
+
+<p>(<span class="smcap">Shakspeare</span>, <i>la Douzi&egrave;me nuit</i>, ou
+<i>Ce que vous voudrez</i>, acte II,
+sc&egrave;ne 3.)</p></div>
+
+
+<p>1. &laquo;Il est une mer dans les affaires des hommes,
+et quand on en saisit le flux<a name="FNanchor_192_195" id="FNanchor_192_195"></a><a href="#Footnote_192_195" class="fnanchor">[192]</a>,&raquo;&mdash;vous savez le
+reste, et la plupart d'entre nous l'ont dit et le r&eacute;p&egrave;tent
+encore: nous en sommes tous bien convaincus,
+et cependant il en est peu qui savent deviner ce
+moment avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter.
+Quoi qu'il en soit, tout est pour le mieux; et,
+pour s'en convaincre, il ne faut que consid&eacute;rer la
+fin: souvent les choses reprennent un heureux cours
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_195" id="Footnote_192_195"></a><a href="#FNanchor_192_195"><span class="label">[192]</span></a> Ces premiers vers sont une citation.</p></div>
+
+<p>2. &laquo;Il est une mer dans les affaires des femmes,
+et quand on en saisit le flux on parvient,&raquo;&mdash;Dieu
+sait o&ugrave;. Ce serait un bon marin, celui qui pourrait
+tracer avec pr&eacute;cision, sur sa carte, tous les courans
+de cette mer. Les r&ecirc;veries de Jacob Behmen<a name="FNanchor_193_196" id="FNanchor_193_196"></a><a href="#Footnote_193_196" class="fnanchor">[193]</a>
+ne sont pas comparables avec ses brisans et ses retours
+singuliers.&mdash;Les hommes calculent avec leur
+t&ecirc;te;&mdash;mais les femmes c&egrave;dent &agrave; l'impulsion de
+leur cœur ou de ce que Dieu seul sait!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_196" id="Footnote_193_196"></a><a href="#FNanchor_193_196"><span class="label">[193]</span></a> Ou Boehm, c&eacute;l&egrave;bre r&ecirc;veur philosophique allemand, mort en 1624.
+C'est l'un des patrons de la secte des illumin&eacute;s, et ses partisans ont pris
+de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est
+d'avoir &eacute;t&eacute; l'un des pr&eacute;curseurs de Kant.</p></div>
+
+<p>3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine
+d'&eacute;tourderie, de vivacit&eacute; et de franchise, jeune,
+belle, entreprenante,&mdash;qui risquerait volontiers un
+tr&ocirc;ne, le monde, l'univers pour &ecirc;tre aim&eacute;e comme
+elle aime, et qui ferait plut&ocirc;t changer de cours aux
+&eacute;toiles que de n'&ecirc;tre pas libre comme le sont les vagues
+au moment o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la brise,&mdash;une telle
+femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul);
+mais elle est capable de faire bien des manich&eacute;ens.</p>
+
+<p>4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent
+les tr&ocirc;nes et le monde, que, si la passion vient
+&agrave; produire les m&ecirc;mes maux, nous n'oublions promptement,
+ou du moins nous n'excusons, que les fureurs
+dont l'amour a &eacute;t&eacute; la cause. Si l'on se souvient
+encore d'Antoine, ce ne sont pas ses conqu&ecirc;tes qui
+ont mis son nom &agrave; la mode; Actium seul, perdu
+pour les yeux de Cl&eacute;op&acirc;tre, est d'un plus grand
+poids que tous les exploits de C&eacute;sar.</p>
+
+<p>5. &Agrave; cinquante ans il mourut pour une reine de
+quarante. Je voudrais qu'ils n'en eussent eu que
+quinze et vingt; car &agrave; cet &acirc;ge on se rit de l'or, des
+royaumes et des mondes.&mdash;Je me souviens du tems
+o&ugrave; je n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes
+&agrave; perdre, mais enfin o&ugrave;, pour faire ma cour, je donnais
+ce que j'avais,&mdash;un cœur,&mdash;ce qui valait un
+monde, quel qu'il f&ucirc;t; car jamais monde ne me rendra
+ces sentimens purs que j'ai laiss&eacute; fuir.</p>
+
+<p>6. C'&eacute;tait le <i>denier</i> du jouvenceau<a name="FNanchor_194_197" id="FNanchor_194_197"></a><a href="#Footnote_194_197" class="fnanchor">[194]</a>, et peut-&ecirc;tre,
+comme celui de <i>la veuve</i>, me sera-t-il compt&eacute; pour
+quelque chose dans la suite, sinon maintenant. Au
+reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui ont
+aim&eacute;, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que
+la vie n'offre rien de comparable &agrave; ces instans. On
+dit que Dieu est amour; ajoutons que l'amour est un
+dieu, ou que du moins il l'&eacute;tait avant que le front de
+la terre ne se f&ucirc;t rid&eacute; et vieilli par les p&eacute;ch&eacute;s, par
+les pleurs de&mdash;mais c'est &agrave; la chronologie qu'il appartient
+de calculer les ann&eacute;es.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_197" id="Footnote_194_197"></a><a href="#FNanchor_194_197"><span class="label">[194]</span></a> Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, et c'est bien &agrave;
+tort: car les deux mots <i>enfant</i> et <i>jeune homme</i> ne s'appliquent pas
+sp&eacute;cialement, comme celui de <i>jouvenceau</i>, &agrave; des personnes de quinze &agrave;
+vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois employ&eacute;, et les puristes doivent
+permettre de restaurer les vieux mots, quand ils n'ont pas &eacute;t&eacute; remplac&eacute;s
+pr&eacute;cis&eacute;ment.</p></div>
+
+<p>7. Nous avons laiss&eacute; notre h&eacute;ros et la troisi&egrave;me de
+nos h&eacute;ro&iuml;nes dans une situation moins &eacute;trange que
+critique: en effet, il n'est pas rare que les hommes
+risquent leur peau pour ce cruel tentateur,&mdash;une
+femme d&eacute;fendue: mais les sultans, en particulier,
+ont une vive antipathie pour les p&eacute;ch&eacute;s de cette
+esp&egrave;ce; ils ne sont nullement du caract&egrave;re de ce
+sage Romain, l'h&eacute;ro&iuml;que, le sentencieux, le sto&iuml;que
+Caton, qui pr&ecirc;tait sa femme &agrave; son ami Hortensius<a name="FNanchor_195_198" id="FNanchor_195_198"></a><a href="#Footnote_195_198" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_198" id="Footnote_195_198"></a><a href="#FNanchor_195_198"><span class="label">[195]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Caton d'Utique</i>.</p></div>
+
+<p>8. Gulleyaz, je le sais, &eacute;tait extr&ecirc;mement coupable;
+je l'avoue, je le d&eacute;plore, je la condamne;
+mais je r&eacute;pugne, m&ecirc;me en po&eacute;sie, &agrave; toute fiction,
+et, dussiez-vous la bl&acirc;mer comme moi, je pr&eacute;f&egrave;re
+vous dire toute la v&eacute;rit&eacute;. Sa raison &eacute;tait fragile, ses
+passions &eacute;taient vigoureuses, et elle ne croyait pas
+que le cœur de son mari (suppos&eacute; m&ecirc;me qu'il f&ucirc;t &agrave;
+elle) d&ucirc;t la satisfaire, attendu qu'il avait cinquante-neuf
+ans et quinze cents concubines.</p>
+
+<p>9. Je ne suis pas, comme Cassio, un <i>arithm&eacute;ticien</i><a name="FNanchor_196_199" id="FNanchor_196_199"></a><a href="#Footnote_196_199" class="fnanchor">[196]</a>:
+mais en examinant le <i>livre de th&eacute;orie</i> avec une
+pr&eacute;cision f&eacute;minine, il para&icirc;t d&eacute;montr&eacute;, sans m&ecirc;me
+porter en compte les ann&eacute;es de sa hautesse, que la
+belle sultane ne p&eacute;chait que faute d'alimens. En
+effet, si le sultan &eacute;tait juste envers toutes ses amantes,
+elle n'avait plus droit qu'&agrave; la quinze-centi&egrave;me partie
+d'une chose dont on devrait toujours avoir le monopole,&mdash;le
+cœur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_199" id="Footnote_196_199"></a><a href="#FNanchor_196_199"><span class="label">[196]</span></a> &laquo;Certes, a dit le More, j'ai d&eacute;j&agrave; choisi mon officier, et quel est-il?
+ma foi, un grand arithm&eacute;ticien, un Michel Cassio, Florentin, qui ne
+conna&icirc;t d'une bataille que le livre de th&eacute;orie.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Othello</i>, acte I<sup>er</sup>, sc&egrave;ne I<sup>re</sup>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>10. On a remarqu&eacute; que les dames tiennent beaucoup
+&agrave; tous les droits de possession que la loi leur
+accorde, et, sur ce point, les d&eacute;votes ne sont pas les
+moins exigeantes; elles grossissent m&ecirc;me du double
+la gravit&eacute; de ce qu'elles appellent un p&eacute;ch&eacute;, et elles
+nous assi&eacute;gent de poursuites et de proc&egrave;s (comme
+les tribunaux le prouvent &agrave; chacune de leurs sessions),
+lorsqu'elles nous soup&ccedil;onnent de faire plusieurs
+parts d'une propri&eacute;t&eacute; dont la loi les d&eacute;clare
+uniques h&eacute;riti&egrave;res.</p>
+
+<p>11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chr&eacute;tien,
+on ne sera pas surpris que les dames pa&iuml;ennes ne
+soient gu&egrave;re plus traitables sur le m&ecirc;me point, et
+qu'elles gardent alors, comme disent les rois, &laquo;une
+<i>attitude imposante</i>.&raquo; Elles r&eacute;clament vivement leurs
+droits conjugaux d&egrave;s que leur l&eacute;gitime &eacute;poux se montre
+ingrat envers elles; et comme quatre femmes ont
+n&eacute;cessairement quatre motifs de plaintes, il en r&eacute;sulte
+qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies
+comme sur ceux de la Tamise.</p>
+
+<p>12. Gulleyaz &eacute;tait la quatri&egrave;me et (comme je l'ai
+remarqu&eacute;) la favorite. Mais sur quatre &eacute;pouses, que
+sert-il d'en favoriser une? On devrait avoir peur de
+la polygamie, non-seulement comme d'un p&eacute;ch&eacute;, mais
+m&ecirc;me comme d'une <i>b&ecirc;te noire</i>; les plus sages se contentent
+d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie
+se d&eacute;concerterait d'une plus forte charge.
+Il n'est personne (&agrave; l'exception des Turcs) qui veuille
+jamais faire de sa couche nuptiale un <i>lit de Ware</i><a name="FNanchor_197_200" id="FNanchor_197_200"></a><a href="#Footnote_197_200" class="fnanchor">[197]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_200" id="Footnote_197_200"></a><a href="#FNanchor_197_200"><span class="label">[197]</span></a> &laquo;Ware, ville &agrave; trente milles de Londres, o&ugrave; nous e&ucirc;mes la curiosit&eacute;
+d'aller pour visiter la fameuse couche dite <i>le lit de Ware</i>, de
+douze pieds carr&eacute;s, qui existait jadis dans une auberge; mais l'aubergiste
+actuel l'avait convertie en six couchettes.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers&mdash;(du
+moins s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes
+usit&eacute;es par tous les rois, jusqu'au moment o&ugrave; ils sont
+adjug&eacute;s aux vers, ces tristes et affam&eacute;s jacobins qui
+osent effront&eacute;ment d&icirc;ner des plus puissans rois),&mdash;sa
+hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les
+charmes de Gulleyaz, &agrave; recevoir l'accueil d'une
+amante. (&laquo;Quant &agrave; l'<i>accueil montagnard</i><a name="FNanchor_198_201" id="FNanchor_198_201"></a><a href="#Footnote_198_201" class="fnanchor">[198]</a> on le re&ccedil;oit
+dans tout l'univers.&raquo;)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_201" id="Footnote_198_201"></a><a href="#FNanchor_198_201"><span class="label">[198]</span></a> Les montagnards &eacute;cossais font au premier venu l'accueil le plus amical:
+l'hospitalit&eacute; est la premi&egrave;re de leurs vertus. De l&agrave; l'esp&egrave;ce de proverbe
+<i>Highland welcome</i>. C'est ici une allusion satirique &agrave; l'accueil re&ccedil;u
+des &Eacute;cossais par le roi Georges IV.</p></div>
+
+<p>14. Ici nous devons sp&eacute;cifier: Quelquefois les
+baisers, les douces paroles, les &eacute;treintes et tout le
+reste, peuvent figurer des sentimens qui n'existent
+pas. On les prend aussi ais&eacute;ment qu'un chapeau, ou
+plut&ocirc;t un bonnet (ces derniers faisant partie de la
+toilette des dames); ils peuvent contribuer &agrave; farder
+les cœurs ou les t&ecirc;tes, mais quelquefois les uns ne
+viennent pas plus du cœur que les autres ne sont
+sortis de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>15. Une rougeur l&eacute;g&egrave;re, une tendre &eacute;motion, une
+sorte de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; douce et calme qui se lit plut&ocirc;t sur
+les paupi&egrave;res que dans les yeux, et qui semble vouloir
+cacher ce qu'on voudrait le plus t&ocirc;t d&eacute;couvrir;
+tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans
+de l'amour, quand ils reposent sur leur plus
+adorable tr&ocirc;ne, le sein d'une femme sinc&egrave;re;&mdash;car
+l'exc&egrave;s des transports ou de l'indiff&eacute;rence contribue
+&eacute;galement &agrave; rompre le charme.</p>
+
+<p>16. D'un c&ocirc;t&eacute;, si ces transports excessifs sont
+jou&eacute;s, ils sont pires que la r&eacute;alit&eacute;; et s'ils sont naturels,
+on ne peut gu&egrave;re compter sur leur dur&eacute;e:
+personne, s'il n'est dans la premi&egrave;re jeunesse, n'a
+confiance dans les aveux &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la violence des
+d&eacute;sirs. De tels billets sont r&eacute;ellement pr&eacute;caires, et on
+les passe avec un trop l&eacute;ger escompte au premier
+acheteur;&mdash;de l'autre c&ocirc;t&eacute;, vos femmes &agrave; la glace
+ont une na&iuml;vet&eacute; d&eacute;sesp&eacute;rante.</p>
+
+<p>17. C'est-&agrave;-dire que nous ne leur pardonnons
+pas leur mauvais go&ucirc;t; car tous les amans, tardifs
+ou empress&eacute;s, se croient faits pour arracher un aveu
+et allumer les d&eacute;sirs de la concubine monastique de
+saint Fran&ccedil;ois elle-m&ecirc;me<a name="FNanchor_199_202" id="FNanchor_199_202"></a><a href="#Footnote_199_202" class="fnanchor">[199]</a>.&mdash;Il faut donc que la
+maxime de tous les amans soit celle d'Horace:
+<i>medio tu tutissimus ibis</i><a name="FNanchor_200_203" id="FNanchor_200_203"></a><a href="#Footnote_200_203" class="fnanchor">[200]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_202" id="Footnote_199_202"></a><a href="#FNanchor_199_202"><span class="label">[199]</span></a> &laquo;L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de Fran&ccedil;ois une grande
+tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, d&eacute;posa aussit&ocirc;t son
+v&ecirc;tement, et se frappa vigoureusement avec une forte corde en disant:
+<i>Allons, fr&egrave;re &acirc;ne, te voila trait&eacute; comme il convient.</i> Mais comme
+les tentations le reprenaient, il sortit et se jeta tout nu au milieu de la
+neige, et puis en ayant form&eacute; sept boules, il donna &agrave; chacune d'elles
+la figure humaine, en disant: <i>Toi, la plus grande, tu seras d&eacute;sormais
+ma femme; ces quatre autres, mes deux fils et mes deux
+filles; celle-ci mon valet, et cette derni&egrave;re ma servante</i>... Soudain
+le diable se retira de lui, plein de confusion.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>L&eacute;gende dor&eacute;e</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_203" id="Footnote_200_203"></a><a href="#FNanchor_200_203"><span class="label">[200]</span></a> Le lecteur reconna&icirc;tra facilement que cette citation est d'Ovide
+(Liv. II, <i>M&eacute;tamorphoses</i>).</p></div>
+
+<p>18. Le <i>tu</i> est de trop,&mdash;pourtant il restera;&mdash;le
+vers l'exige, c'est-&agrave;-dire la rime anglaise et non
+les vieilles r&egrave;gles de l'hexam&egrave;tre. Apr&egrave;s tout, il n'y
+a dans le vers sur lequel je reviens, ni mesure, ni
+harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais,
+et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave;
+mais s'il n'est pas de prosodie qui en justifie la contexture,
+la <i>v&eacute;rit&eacute;</i> du moins pourra applaudir &agrave; la
+r&egrave;gle de conduite qu'il offre.</p>
+
+<p>19. Si Gulleyaz chargea trop son r&ocirc;le, je n'en sais
+rien;&mdash;elle r&eacute;ussit, et le succ&egrave;s est le point important
+des affaires: dans le cœur des femmes il tient
+autant de place que l'article de la toilette; mais quels
+que soient les artifices f&eacute;minins, l'amour-propre des
+hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent,
+nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour
+lui-m&ecirc;me n'est jamais en arri&egrave;re, et cependant
+il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour
+balancer le plus hideux des d&eacute;sirs,&mdash;celui de la
+propagation.</p>
+
+<p>20. Nous laisserons reposer le couple royal; un
+lit n'est pas un tr&ocirc;ne, on peut donc y dormir, quels
+que soient les songes, tristes ou gais, qu'on y fasse.
+La joie d&eacute;sappoint&eacute;e est cependant une source de
+chagrins quelquefois aussi profonde que les v&eacute;ritables
+douleurs; nos larmes peuvent &ecirc;tre excit&eacute;es par le
+plus l&eacute;ger d&eacute;plaisir, et ce sont elles qui, n&eacute;es de la
+plus l&eacute;g&egrave;re cause et tombant goutte &agrave; goutte sur notre
+ame comme sur une pierre, finissent par y laisser
+une empreinte ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>21. Une femme acari&acirc;tre, un fils languissant, un
+billet &agrave; payer non acquitt&eacute;, protest&eacute; ou escompt&eacute; &agrave;
+un pour cent; un enfant maussade, un chien malade,
+un cheval favori qui tombe et se blesse &agrave; l'instant
+m&ecirc;me o&ugrave; on le montait; une m&eacute;chante vieille
+femme qui s'avise de faire un maudit testament, et
+de vous laisser moins d'argent que vous ne comptiez;&mdash;voil&agrave;
+certes des bagatelles, et cependant
+j'ai vu bien peu d'hommes qui ne s'en affligeassent
+pas.</p>
+
+<p>22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les
+confonde tous, billets, animaux, hommes et&mdash;non
+<i>pas</i> les femmes. Ma bile est soulag&eacute;e, gr&acirc;ces &agrave; cette
+bonne et franche mal&eacute;diction: mon sto&iuml;cisme n'a
+plus rien derri&egrave;re lui qui m&eacute;rite le nom de mal ou
+de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer
+aux travaux de la pens&eacute;e.&mdash;Mais qu'est-ce que
+l'ame ou la pens&eacute;e? d'o&ugrave; viennent-elles, comment
+vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et&mdash;je
+suis encore forc&eacute; de les envoyer toutes deux au
+diable!</p>
+
+<p>23. Maintenant que tout est damn&eacute;, on se sent
+&agrave; l'aise comme apr&egrave;s la lecture de la mal&eacute;diction
+d'Athanase<a name="FNanchor_201_204" id="FNanchor_201_204"></a><a href="#Footnote_201_204" class="fnanchor">[201]</a>, lecture ch&eacute;rie du v&eacute;ritable fid&egrave;le. Je
+doute que jamais on en p&ucirc;t faire une plus terrible
+sur la t&ecirc;te d'un ennemi mortel agenouill&eacute; devant soi,
+tant elle est sentencieuse, &eacute;l&eacute;gante et pr&eacute;cise: elle
+brille dans le livre des pri&egrave;res communes, comme
+l'iris dans les cieux nouvellement calm&eacute;s.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_204" id="Footnote_201_204"></a><a href="#FNanchor_201_204"><span class="label">[201]</span></a> Le Symbole de saint Athanase.</p></div>
+
+<p>24. Gulleyaz et son &eacute;poux dormaient; du moins
+l'un des deux. Combien la nuit semble longue &agrave; la
+femme coupable qui, br&ucirc;lant pour un jeune bachelier,
+soupire, en se mettant tristement au lit, apr&egrave;s
+la fra&icirc;che lumi&egrave;re du matin, en &eacute;pie vainement le
+premier rayon au travers des obscures jalousies, s'agite,
+se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne cesse
+de trembler que son trop l&eacute;gitime compagnon de
+lit ne vienne &agrave; se r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture
+des cieux, comme sous celle des lits &agrave; quatre pieds,
+garnis de soie, et destin&eacute;s &agrave; recevoir les corps des
+hommes riches et de leurs femmes, dans des draps
+aussi blancs que <i>la neige &eacute;parse dans les airs</i>, comme
+disent les po&egrave;tes. Il est donc bien vrai que tout, dans
+le mariage, d&eacute;pend du hasard. Gulleyaz &eacute;tait une
+imp&eacute;ratrice; mais peut-&ecirc;tre aurait-elle &eacute;t&eacute; aussi coupable,
+si elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que la maritorne d'un paysan.</p>
+
+<p>26. Don Juan, dans sa f&eacute;minine m&eacute;tamorphose,
+et la longue file des demoiselles s'&eacute;tant inclin&eacute;s devant
+l'œil imp&eacute;rial, prirent, au signal ordinaire, le
+chemin de leurs appartemens, c'est-&agrave;-dire de ces
+longues galeries du s&eacute;rail o&ugrave; les dames reposent
+leurs membres d&eacute;licats, o&ugrave; mille seins battent en
+pensant &agrave; l'amour, comme l'aile des oiseaux emprisonn&eacute;s
+en pensant &agrave; la libert&eacute;.</p>
+
+<p>27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais
+la pens&eacute;e du tyran qui souhaitait &laquo;que le
+genre humain e&ucirc;t une seule t&ecirc;te, afin de pouvoir la
+couper d'un coup.&raquo; Ce que je d&eacute;sire est aussi
+grandiose, beaucoup moins coupable, et m&ecirc;me atteste
+en moi plus de sensibilit&eacute; que de sc&eacute;l&eacute;ratesse:
+c'est (non pas &agrave; pr&eacute;sent, mais dans mon jeune &acirc;ge)
+que le genre f&eacute;minin n'ait que deux l&egrave;vres de rose,
+afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord
+au midi.</p>
+
+<p>28. Oh! Briar&eacute;e! que ton sort &eacute;tait digne d'envie,
+si tout pour toi se multipliait en proportion de tes
+mains et de tes pieds!&mdash;Mais ici ma muse r&eacute;pugne
+&agrave; l'id&eacute;e de donner une &eacute;pouse aux Titans, ou de
+voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons
+donc &agrave; Lilliput, et nous allons conduire notre
+h&eacute;ros au travers du labyrinthe d'amour dans lequel
+nous l'avons laiss&eacute; quelques lignes plus haut.</p>
+
+<p>29. Il &eacute;tait sorti avec les charmantes odalisques
+au signal qui leur avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;. Chemin faisant,
+et de moment &agrave; autre, il se hasardait (non sans
+courir de grands dangers, ces licences ayant dans le
+s&eacute;rail des suites bien autrement redoutables que les
+dommages et int&eacute;r&ecirc;ts exig&eacute;s, en pareil cas, dans la
+morale Angleterre) &agrave; lorgner tous les charmes de
+ses compagnes, depuis les &eacute;paules jusqu'aux pieds.</p>
+
+<p>30. Il ne perdait pourtant pas de vue son d&eacute;guisement.&mdash;Cependant
+le bataillon &eacute;difiant et, pour
+ainsi dire, virginal, s'avan&ccedil;ait, flanqu&eacute; par des eunuques,
+le long des galeries et de salles en salles. &Agrave;
+sa t&ecirc;te marchait une dame charg&eacute;e de maintenir la
+discipline dans les rangs f&eacute;minins, et d'emp&ecirc;cher aucune
+d'elles de troubler ou de quitter les rangs sans
+permission. Son titre &eacute;tait la m&egrave;re des vierges.</p>
+
+<p>31. De dire que r&eacute;ellement elle f&ucirc;t <i>m&egrave;re</i> ou que
+les autres fussent en effet des <i>vierges</i>, c'est plus que je
+ne pourrais faire: c'&eacute;tait l&agrave; son titre dans le s&eacute;rail; je
+n'en sais pas la raison, mais il &eacute;tait aussi bon que tout
+autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous
+satisfaire sur ce point. Son office &eacute;tait d'&eacute;touffer ou
+de pr&eacute;venir toute esp&egrave;ce de mauvaises pens&eacute;es dans
+l'ame de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger
+quand elles commettaient quelque &eacute;tourderie.</p>
+
+<p>32. Jolie sin&eacute;cure, sans doute! mais ce qui la
+rendait moins p&eacute;nible encore, c'&eacute;tait l'absence de
+toute cr&eacute;ature masculine, &agrave; l'exception de sa majest&eacute;;
+et sa coop&eacute;ration, celle de ses gardes, des
+verroux, des murailles, et de tems en tems un petit
+exemple pour intimider les autres, tout contribuait
+&agrave; rendre ce s&eacute;jour de la beaut&eacute; aussi paisible
+que les couvens d'Italie, o&ugrave; toutes les passions sont,
+h&eacute;las! &eacute;touff&eacute;es, &agrave; l'exception d'une seule.</p>
+
+<p>33. Et cette passion quelle est-elle?&mdash;Pouvez-vous
+bien faire une pareille demande?&mdash;C'est la
+d&eacute;votion.&mdash;Je continue. Comme je le disais, au
+commandement d'un seul bonhomme, cette charmante
+&eacute;lite de dames venues de toutes les contr&eacute;es
+s'avan&ccedil;ait d'un regard m&eacute;lancolique et virginal, d'un
+pas lent et majestueux, semblable aux tiges de n&eacute;nuphar
+flottant sur un ruisseau, ou plut&ocirc;t sur un
+lac, car les ruisseaux ne coulent pas <i>lentement</i>.</p>
+
+<p>34. Mais quand elles eurent gagn&eacute; leurs appartemens,
+et que leurs gardiens se furent &eacute;loign&eacute;s,
+elles commenc&egrave;rent &agrave; profiter de la tr&ecirc;ve &eacute;tablie
+pour quelques instans entre elles et la servitude; et,
+semblables &agrave; des oiseaux, des enfans ou des bedlamites<a name="FNanchor_202_205" id="FNanchor_202_205"></a><a href="#Footnote_202_205" class="fnanchor">[202]</a>
+en libert&eacute;, &agrave; des vagues au lever de la mar&eacute;e,
+&agrave; toutes les femmes affranchies d'entraves (lesquelles,
+apr&egrave;s tout, ne servent pas &agrave; grand'chose),
+ou bien enfin &agrave; des Irlandais &agrave; la foire, elles se
+mirent &agrave; chanter, danser, jouer, rire et babiller.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_205" id="Footnote_202_205"></a><a href="#FNanchor_202_205"><span class="label">[202]</span></a> Les fous de la maison de Bedlam.</p></div>
+
+<p>35. Leur entretien n&eacute;cessairement eut pour but
+principal la nouvelle arriv&eacute;e, ses formes, sa chevelure,
+son ext&eacute;rieur et toute sa personne: les unes
+pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien,
+et s'&eacute;tonnaient de ne pas voir d'anneaux &agrave; ses oreilles;
+les autres disaient que ses ann&eacute;es touchaient &agrave; leur
+&eacute;t&eacute;, tandis que d'autres soutenaient qu'elles n'avaient
+pas cess&eacute; d'&ecirc;tre &agrave; leur printems; celles-ci lui trouvaient
+dans la taille quelque chose de trop m&acirc;le, et
+celles-l&agrave; auraient voulu trouver le m&ecirc;me d&eacute;faut dans
+toute sa personne.</p>
+
+<p>36. Mais aucune, apr&egrave;s tout, n'h&eacute;sitait &agrave; d&eacute;clarer,
+qu'elle ne f&ucirc;t en effet ce qu'annon&ccedil;ait son costume,
+une demoiselle jolie, fra&icirc;che, <i>excessivement
+belle</i>, et comparable &agrave; tout ce que la G&eacute;orgie avait
+enfant&eacute; de plus ravissant. Elles ne savaient comment
+Gulleyaz avait pu &ecirc;tre assez aveugle pour acheter
+une esclave qui (si sa hautesse venait &agrave; s'ennuyer
+de son &eacute;pouse) pourrait bien un jour lui ravir la moiti&eacute;
+de son tr&ocirc;ne, de sa puissance et de tout le reste.</p>
+
+<p>37. Mais ce qu'il y eut de plus &eacute;trange dans cette
+troupe virginale, c'est qu'apr&egrave;s avoir examin&eacute; sous
+tous les aspects leur nouvelle compagne, et malgr&eacute;
+les inqui&eacute;tudes soulev&eacute;es par sa beaut&eacute;, toutes s'accord&egrave;rent
+&agrave; lui reprocher moins, et beaucoup moins
+d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les
+personnes de leur aimable sexe dans une nouvelle
+connaissance, quand, apr&egrave;s avoir fix&eacute; sur elle un
+chr&eacute;tien ou infid&egrave;le regard, elles se r&eacute;sument en
+la d&eacute;clarant <i>la plus laide cr&eacute;ature du monde</i>.</p>
+
+<p>38. Cependant, comme toutes les autres, elles
+avaient leurs petites jalousies; mais en cette occasion,
+avant d'avoir pu rien apercevoir sous son d&eacute;guisement;
+et soit par l'effet d'une sympathie aveugle
+et irr&eacute;sistible, elles sentirent toutes une esp&egrave;ce
+de douce <i>concat&eacute;nation</i>, comme celle du magn&eacute;tisme,
+diabolisme, ou tout ce qu'il vous plaira;&mdash;ne nous
+querellons pas sur ce point.</p>
+
+<p>39. En tout cas, elles &eacute;prouvaient toutes pour
+leur nouvelle compagne quelque chose de nouveau;
+une certaine affection sentimentale, extr&ecirc;mement
+pure, qui leur inspirait, de concert, le d&eacute;sir de
+l'avoir pour sœur; quelques-unes cependant auraient
+mieux aim&eacute; l'avoir pour fr&egrave;re, et si elles se trouvaient
+dans leur doux pays de Circassie, elles l'auraient
+bien volontiers pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, pensaient-elles encore,
+au padisha ou au pacha.</p>
+
+<p>40. Au nombre des plus dispos&eacute;es &agrave; cette sorte
+d'amiti&eacute; sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka
+et Dud&ugrave;; toutes trois belles,&mdash;et (pour sauver
+ici une description) aussi belles que pourraient
+le demander les juges du go&ucirc;t le plus pur. Bien
+qu'elles diff&eacute;rassent de formes, d'&acirc;ge, de climat, de
+patrie et de temp&eacute;rament, elles s'accordaient &agrave; admirer
+leur nouvelle connaissance.</p>
+
+<p>41. Lolah &eacute;tait brune et ardente comme les Indiennes;
+Katinka, n&eacute;e en G&eacute;orgie, &eacute;tait blanche et
+ros&eacute;e, aux grands yeux bleus, aux doigts et aux bras
+charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits
+non pour marcher sur la terre, mais seulement pour
+l'effleurer. Quant &agrave; la figure de Dud&ugrave;, elle semblait
+devoir parfaitement s'encadrer dans un lit; on remarquait
+en elle un peu d'embonpoint, d'indolence
+et de langueur; mais sa beaut&eacute; n'en aurait pas moins
+suffi pour vous ravir la sant&eacute;.</p>
+
+<p>42. Bien qu'on l'e&ucirc;t volontiers prise pour une
+V&eacute;nus endormie; elle &eacute;tait parfaitement capable de
+<i>tuer le sommeil</i><a name="FNanchor_203_206" id="FNanchor_203_206"></a><a href="#Footnote_203_206" class="fnanchor">[203]</a>, dans ceux qui se seraient arr&ecirc;t&eacute;s &agrave;
+contempler ses joues ravissantes de fra&icirc;cheur, son
+front attique, et son nez form&eacute; sur les dessins de
+Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles
+&agrave; la vue; peut-&ecirc;tre aurait-elle pu &ecirc;tre moins
+grasse, mais elle n'avait rien de trop, et l'on n'aurait
+pu dire ce qu'il &eacute;tait possible de lui enlever sans la
+priver d'un charme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_206" id="Footnote_203_206"></a><a href="#FNanchor_203_206"><span class="label">[203]</span></a> J'ai cru entendre une voix qui r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Tu ne dormiras plus&raquo;.
+Macbeth <i>tue le sommeil</i>, le sommeil de l'innocence, etc.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Macbeth</i>, acte II, sc&egrave;ne I<sup>re</sup>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>43. Sans &ecirc;tre vraiment fort anim&eacute;e, elle ravissait
+notre esprit comme les doux rayons d'un jour de mai;
+ses yeux n'&eacute;taient pas tr&egrave;s-scintillans; mais &agrave; demi
+ferm&eacute;s, ils jetaient ceux qui les remarquaient dans
+un invincible d&eacute;lire. On e&ucirc;t dit que son regard (cette
+comparaison est toute neuve) s'&eacute;chappait du marbre;
+et que semblable &agrave; la statue de Pygmalion, avant que
+la lutte entre le mortel et le marbre ne f&ucirc;t termin&eacute;e,
+elle essayait la vie timidement et pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.&mdash;&laquo;Juanna.&raquo;&mdash;Fort
+bien, le nom &eacute;tait assez
+joli. Katinka, de son c&ocirc;t&eacute;, voulut savoir de quel
+pays elle &eacute;tait.&mdash;&laquo;De l'Espagne.&mdash;Mais o&ugrave; <i>est</i>
+l'Espagne?&mdash;Ne faites pas de ces demandes, et
+ne r&eacute;v&eacute;lez pas ainsi votre ignorance g&eacute;orgienne,&raquo;
+interrompit brusquement Lolah, en s'adressant &agrave; la
+pauvre Katinka: &laquo;L'Espagne est une &icirc;le pr&egrave;s de
+Maroc, entre l'&Eacute;gypte et Tanger.&raquo;</p>
+
+<p>45. Dud&ugrave; ne dit rien, mais elle s'assit derri&egrave;re
+Juanna; et tout en jouant avec son voile ou ses cheveux,
+elle la regardait en soupirant, comme si elle
+e&ucirc;t g&eacute;mi de voir une si belle cr&eacute;ature jet&eacute;e au milieu
+d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse,
+en pr&eacute;voyant les charitables remarques prodigu&eacute;es
+en tout pays aux traits et &agrave; la tournure des
+malheureuses &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>46. En ce moment, la m&egrave;re des vierges s'approcha.
+&laquo;Mesdames, dit-elle, il est tems d'aller reposer.
+Vous, ma ch&egrave;re, ajouta-t-elle en s'adressant
+&agrave; Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai.
+Nous ne savions rien de votre arriv&eacute;e, et toutes les
+couches sont occup&eacute;es. Vous partagerez donc la
+mienne, et demain, d&egrave;s le matin, vous trouverez
+&agrave; votre disposition tout ce que vous pourrez d&eacute;sirer.&raquo;</p>
+
+<p>47. Ici Lolah intervint: &laquo;Maman, vous savez que
+vous ne dormez pas ais&eacute;ment, et je ne consentirai
+pas &agrave; ce que personne rende encore votre sommeil
+plus l&eacute;ger: je prendrai Juanna; nous sommes plus
+minces &agrave; nous deux que vous toute seule;&mdash;ne
+me refusez pas, je saurai bien prendre soin de
+votre jeune fille.&raquo; Mais ici Katinka rappela avec
+vivacit&eacute;, &laquo;qu'elle avait de la compassion et un lit,
+tout aussi bien que Lolah.&raquo;</p>
+
+<p>48. &laquo;D'ailleurs je hais de dormir seule.&mdash;Et
+pourquoi cela? dit la matrone d'un air s&eacute;v&egrave;re.&mdash;Par
+crainte des revenans, reprit Katinka; je vois
+toujours un fant&ocirc;me &agrave; chaque pied de mon lit,
+et cela me donne les plus mauvais r&ecirc;ves de Gu&egrave;bres,
+de Giaours, de Ginnes et de Goules<a name="FNanchor_204_207" id="FNanchor_204_207"></a><a href="#Footnote_204_207" class="fnanchor">[204]</a>.&raquo; La
+dame r&eacute;pondit: &laquo;Entre vous et vos r&ecirc;ves je crains
+bien que Juanna n'en puisse faire un seul.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_207" id="Footnote_204_207"></a><a href="#FNanchor_204_207"><span class="label">[204]</span></a> Les Ginnes et les Goules sont les vampires m&acirc;les et femelles de l'Orient.
+(Voyez plusieurs contes des <i>Mille et Une Nuits</i>.)</p></div>
+
+<p>49. &laquo;Vous, Lolah, vous continuerez &agrave; coucher
+seule, et cela pour des raisons qu'il n'est pas &agrave;
+propos d'exposer: vous aussi, Katinka, jusqu'&agrave;
+nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dud&ugrave;, qui
+est tranquille, accommodante, silencieuse et modeste,
+et qui ne remuera ni ne chuchotera de toute
+la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?&raquo; Dud&ugrave; ne
+r&eacute;pondit rien, car ses qualit&eacute;s &eacute;taient de la plus silencieuse
+esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux
+la matrone, et sur les deux joues Lolah et Katinka;
+ensuite, avec une aimable inclination de t&ecirc;te (les
+Turcs et les Grecs n'emploient jamais les r&eacute;v&eacute;rences),
+elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer
+leur mutuelle place de repos: cependant les
+deux autres demeuraient attrist&eacute;es, et restaient scandalis&eacute;es
+de la pr&eacute;f&eacute;rence donn&eacute;e par la matrone &agrave;
+Dud&ugrave;; le respect les emp&ecirc;cha pourtant d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>51. Le dortoir (<i>oda</i> est le nom turc) &eacute;tait une
+chambre spacieuse dans laquelle &eacute;taient rang&eacute;s, le
+long des murs, des lits, des toilettes,&mdash;et mille autres
+objets que je pourrais d&eacute;crire, attendu que j'ai
+tout vu; mais il suffit;&mdash;il y manquait fort peu de
+chose<a name="FNanchor_205_208" id="FNanchor_205_208"></a><a href="#Footnote_205_208" class="fnanchor">[205]</a>, c'&eacute;tait &agrave; tout prendre une salle somptueusement
+meubl&eacute;e, o&ugrave; les dames trouvaient ce qu'elles
+pouvaient d&eacute;sirer, sauf une ou deux choses; encore
+ces deux-l&agrave; &eacute;taient-elles plus pr&egrave;s qu'elles ne le
+croyaient.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_208" id="Footnote_205_208"></a><a href="#FNanchor_205_208"><span class="label">[205]</span></a> M. A. P. traduit: &laquo;Et <i>plus</i> de choses <i>que je n'en puis d&eacute;crire</i>, car
+j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout &eacute;tait <i>&agrave; sa place</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>52. Dud&ugrave;, comme on l'a d&eacute;j&agrave; dit, &eacute;tait une douce
+cr&eacute;ature qui, sans frapper trop vivement les yeux,
+avait une beaut&eacute; entra&icirc;nante. Tous ses charmes
+avaient le caract&egrave;re de cette perfection r&eacute;guli&egrave;re,
+que les peintres ont plus de peine &agrave; saisir que celui
+des figures d&eacute;pourvues de proportions,&mdash;coups
+heurt&eacute;s de la nature, dont la premi&egrave;re &eacute;bauche,
+bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours
+l'expression fid&egrave;le.</p>
+
+<p>53. Dud&ugrave; ressemblait &agrave; un gracieux paysage des
+beaux climats, dans lequel tout serait harmonie,
+calme, repos, printems et volupt&eacute;. Elle avait ce doux
+air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur,
+en approche cependant bien mieux que toutes ces
+grandes et imp&eacute;tueuses passions, appel&eacute;es par certaines
+gens <i>le sublime</i>. Ah! puissent-ils se trouver &agrave;
+m&ecirc;me d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers furieuses,
+et je plains beaucoup plus les maris que les
+marins.</p>
+
+<p>54. Mais Dud&ugrave; &eacute;tait pensive plut&ocirc;t que m&eacute;lancolique,
+s&eacute;rieuse plut&ocirc;t que pensive, et peut-&ecirc;tre enfin
+plut&ocirc;t sereine que l'un et l'autre.&mdash;Jusqu'alors ses
+id&eacute;es, du moins tout semblait l'indiquer, n'avaient
+pas cess&eacute; d'&ecirc;tre chastes. Ce qu'il y avait en elle de
+plus &eacute;trange, c'est que, malgr&eacute; sa beaut&eacute; et dix-sept
+ans, elle ne savait pas si elle &eacute;tait jolie, brune, petite
+ou grande; jamais elle n'avait le moins du monde
+pens&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>55. Elle &eacute;tait donc d'une aussi bonne trempe que
+l'&acirc;ge d'or (tems o&ugrave; l'or &eacute;tait inconnu, et que pourtant
+il a servi depuis &agrave; nommer. C'est ainsi que l'on
+a fort bien dit, <i>lucus a non lucendo</i>, c'est-&agrave;-dire, non
+ce qu'il &eacute;tait, mais ce qu'il n'&eacute;tait pas. Cette mani&egrave;re
+de parler est redevenue fort &agrave; la mode dans
+notre &acirc;ge, dont le diable pourra bien d&eacute;composer,
+mais jamais d&eacute;terminer le m&eacute;tal.</p>
+
+<p>56. C'est peut-&ecirc;tre celui de <i>cuivre corinthien</i>, ce
+m&eacute;lange de tous les m&eacute;taux, dans lequel dominait
+le bronze). Ami lecteur! passez-moi cette longue
+parenth&egrave;se, je sacrifierais mon ame plut&ocirc;t que de
+l'abr&eacute;ger le moins du monde; veuillez voir des m&ecirc;mes
+yeux ma faute et les v&ocirc;tres; c'est-&agrave;-dire, donnez-leur
+une interpr&eacute;tation &eacute;galement favorable. Mais ce n'est
+pas l&agrave; votre usage,&mdash;ne le faites donc pas;&mdash;je ne
+m'en soucie gu&egrave;re davantage.</p>
+
+<p>57. Il est bien tems de revenir &agrave; notre narration;
+j'en reprends la suite.&mdash;Dud&ugrave;, avec une bienveillance
+exempte de toute esp&egrave;ce d'ostentation, montrait &agrave; Juan
+ou Juanna les diff&eacute;rentes parties de ce labyrinthe de
+femmes; elle en indiquait toutes les particularit&eacute;s,&mdash;et
+chose inou&iuml;e&mdash;en paroles extr&ecirc;mement concises.
+Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse,
+qu'une comparaison, le <i>tonnerre muet</i>;&mdash;encore est-elle
+absurde.</p>
+
+<p>58. Ensuite elle donna &agrave; sa nouvelle compagne
+(je dis <i>sa</i>, parce que Juan &eacute;tait d'un double genre,
+du moins &agrave; l'ext&eacute;rieur, cette remarque suffit, j'esp&egrave;re,
+pour me justifier) une esquisse des usages de
+l'Orient, et de la chaste puret&eacute; des r&egrave;gles en vertu
+desquelles plus un harem est nombreux, plus les pudiques
+devoirs de chaque belle surnum&eacute;raire deviennent
+rigoureux &agrave; remplir.</p>
+
+<p>59. L&agrave;-dessus elle donna &agrave; Juanna un chaste baiser;
+Dud&ugrave; avait la passion des baisers,&mdash;et je suis
+persuad&eacute; que personne ne lui en fera de reproches;
+c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure,
+et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,&mdash;sinon
+l'absence de quelque chose de mieux. La raison
+et la rime joignent volontiers le <i>baiser</i> &agrave; la <i>f&eacute;licit&eacute;</i><a name="FNanchor_206_209" id="FNanchor_206_209"></a><a href="#Footnote_206_209" class="fnanchor">[206]</a>&mdash;et
+je souhaite que jamais le premier ne
+conduise &agrave; rien de pire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_209" id="Footnote_206_209"></a><a href="#FNanchor_206_209"><span class="label">[206]</span></a> Les deux mots anglais, comme on peut facilement le supposer,
+offrent une rime plus riche. Byron dit:
+</p><p>
+&laquo;Kiss <i>rhymes</i> to bliss, <i>in fact as well as verse</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>60. Puis, avec la m&ecirc;me innocence, elle se d&eacute;barrassa
+de sa toilette, soin peu difficile pour elle, attendu
+qu'elle s'habillait avec la n&eacute;gligence et la simplicit&eacute;
+d'un enfant de la nature. Si par hasard elle arr&ecirc;tait
+avec complaisance ses yeux dans la glace, c'&eacute;tait de
+m&ecirc;me que le jeune faon, quand, ayant vu passer
+dans le lac son ombre inqui&egrave;te, il s'arr&ecirc;te d'abord,
+puis revient admirer ce qu'il prend pour un nouvel
+habitant de l'onde.</p>
+
+<p>61. Chaque partie de ses v&ecirc;temens fut d&eacute;pos&eacute;e
+l'une apr&egrave;s l'autre; mais auparavant elle avait offert
+son aide &agrave; la belle Juanna qui, par exc&egrave;s de modestie,
+refusa d'en user;&mdash;elle ne pouvait mieux r&eacute;pondre
+&agrave; une politesse, mais combien elle se pr&eacute;para
+par-l&agrave; de souffrances, combien de piq&ucirc;res de ces
+&eacute;pingles maudites, invent&eacute;es pour nos p&eacute;ch&eacute;s!</p>
+
+<p>62. Elles transforment une femme en un v&eacute;ritable
+porc-&eacute;pic, que l'on ne touche jamais impun&eacute;ment.
+Redoutez-les surtout, &ocirc; vous que le destin r&eacute;serve
+(comme cela m'est arriv&eacute; dans mes premiers jours
+de jeunesse) &agrave; devenir femme d'atours.&mdash;J'avais
+mis tous mes jeunes talens &agrave; bien habiller pour un
+bal masqu&eacute; la dame que je servais; j'avais fait usage
+d'assez d'&eacute;pingles, le mal est qu'elles ne furent pas
+attach&eacute;es partout o&ugrave; il en e&ucirc;t fallu.</p>
+
+<p>63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies,
+et j'aime la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime.
+Je suis naturellement dispos&eacute; &agrave; philosopher, soit
+sur un tyran, soit sur un arbre, enfin &agrave; propos de
+tout, et pourtant je n'ai encore rien gagn&eacute; pr&egrave;s de
+la <i>v&eacute;rit&eacute;</i>, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous?
+et d'o&ugrave; sortons-nous? Quelle sera notre future,
+et quelle est notre actuelle existence? Voil&agrave; des questions
+sans cesse renouvel&eacute;es et jamais r&eacute;solues.</p>
+
+<p>64. Il r&eacute;gnait dans la chambre un profond silence:
+de distance en distance se consumaient les p&acirc;les lumi&egrave;res,
+et le sommeil planait sur les formes charmantes
+de toutes ces jeunes beaut&eacute;s. S'il existe des
+esprits, c'est l&agrave; qu'ils auraient d&ucirc; p&eacute;n&eacute;trer, rev&ecirc;tus
+de leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouv&eacute;
+une agr&eacute;able diversion &agrave; leurs habitudes s&eacute;pulcrales,
+et ils auraient fait preuve d'un meilleur go&ucirc;t qu'en
+s'obstinant &agrave; peupler une vieille ruine ou un obscur
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>65. Comme des fleurs d'esp&egrave;ce, de couleur et d'origine
+diff&eacute;rentes, quelquefois r&eacute;unies dans un jardin
+&eacute;tranger, et que l'on ne parvient &agrave; conserver
+qu'avec des peines, des d&eacute;penses et des chaleurs
+excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces
+nombreuses beaut&eacute;s. L'une, dont les tresses noires &agrave;
+peine retenues serpentaient autour d'un front gracieusement
+inclin&eacute;, dormait d'un souffle presque insensible
+et laissait voir des perles dans ses l&egrave;vres
+entr'ouvertes.</p>
+
+<p>66. Une autre, au milieu d'un r&ecirc;ve br&ucirc;lant et d&eacute;licieux,
+appuyait sur un bras d'ivoire ses joues vivement
+color&eacute;es; son front se dessinait avec gr&acirc;ce
+au milieu de grandes et noires boucles de cheveux;
+elle souriait, et, semblable &agrave; la tremblante Ph&eacute;b&eacute;
+quand elle commence &agrave; percer les nuages qui l'environnent,
+elle d&eacute;couvrait, en s'agitant doucement,
+la moiti&eacute; de ses charmes, comme si elle e&ucirc;t voulu
+modestement profiter de la discr&egrave;te nuit pour mettre
+<i>au jour</i> ses plus secrets appas.</p>
+
+<p>67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait
+le croire, une contradiction ridicule: il faisait nuit,
+mais, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;, la salle &eacute;tait
+&eacute;clair&eacute;e de lampes<a name="FNanchor_207_210" id="FNanchor_207_210"></a><a href="#Footnote_207_210" class="fnanchor">[207]</a>.&mdash;Une troisi&egrave;me, dont les beaux
+traits &eacute;taient couverts de p&acirc;leur, rappelait l'expression
+de la douleur endormie; l'agitation de son sein
+annon&ccedil;ait assez qu'elle r&ecirc;vait &agrave; quelque rivage lointain,
+ch&eacute;ri, regrett&eacute;; et cependant, semblables &agrave;
+la ros&eacute;e du soir qui vient l&eacute;g&egrave;rement humecter les
+boutons d'un cypr&egrave;s, des larmes &eacute;taient pr&ecirc;tes &agrave;
+couler des noires franges de ses yeux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_210" id="Footnote_207_210"></a><a href="#FNanchor_207_210"><span class="label">[207]</span></a> M. A. P. a cru devoir faire, &agrave; propos de cette phrase, le commentaire
+suivant: &laquo;La rime am&egrave;ne cette sotte interruption.&raquo; Cette note
+contient une faute d'impression. Au lieu de <i>la rime</i>, il faudrait lire <i>ma
+prose</i>; car la prose de M. A. P. pr&eacute;sente seule <i>une sotte interruption</i>.
+Pour le prouver avec la derni&egrave;re &eacute;vidence, je vais reproduire le
+passage de sa traduction: &laquo;On e&ucirc;t dit aussi que, <i>tromp&eacute;e</i> par l'heure
+de la nuit, elle <i>rougissait soudain</i> de la lumi&egrave;re qui <i>trahissait</i> ses
+&eacute;bats; et ce n'est pas une b&eacute;vue que ce que je viens de vous dire,
+quoique b&eacute;vue cela puisse vous para&icirc;tre; car <i>s'il</i> &eacute;tait nuit, il y avait
+des lampes, vous ai-je dit.&raquo; Ici l'on touche du doigt la sotte interruption
+<i>amen&eacute;e par la prose</i> de M. A. P. Voici maintenant le texte
+de Byron:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;<i>Her beauties, seized the unconscious hour of night</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>All bashfully to struggle into light.&mdash;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>This is no bull, although it sounds so; for</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Twas night, but there were lamps, as hath been said</i>.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait reconna&icirc;tre
+un seul mot inspir&eacute; par la n&eacute;cessit&eacute; de la rime.&mdash;Il est &agrave; remarquer
+que la m&ecirc;me faute grossi&egrave;re se reproduit dans les quatre &eacute;ditions de
+formats diff&eacute;rens, donn&eacute;es par le sieur Ladvocat.</p></div>
+
+<p>68. Une quatri&egrave;me, aussi tranquille qu'une statue
+de marbre, reposait d'un sommeil calme, silencieux
+et insensible, elle avait la blancheur et la froide
+puret&eacute; d'un ruisseau comprim&eacute; par la glace, ou d'un
+neigeux clocher &eacute;lev&eacute; dans les Alpes sur un pr&eacute;cipice,
+ou de la femme de Loth chang&eacute;e en sel,&mdash;ou
+de ce qu'il vous plaira.&mdash;J'ai fait un monceau
+de mes comparaisons; vous n'avez qu'&agrave; juger et choisir;&mdash;peut-&ecirc;tre
+vous aurais-je satisfait avec celle
+d'une dame sculpt&eacute;e sur un tombeau.</p>
+
+<p>69. Et de ce c&ocirc;t&eacute;, voyez-vous une cinqui&egrave;me?&mdash;Quelle
+est-elle? dame d'un <i>certain &acirc;ge</i>, c'est-&agrave;-dire,
+certainement &acirc;g&eacute;e,&mdash;je ne vous dirai pas le
+nombre de ses ann&eacute;es, attendu que je ne compte plus
+pass&eacute; vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait
+plus apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait
+avant d'&ecirc;tre arriv&eacute;e &agrave; cette d&eacute;solante p&eacute;riode
+qui rejette &agrave; l'&eacute;cart tout le monde, hommes et
+femmes, et les laisse m&eacute;diter sur leurs p&eacute;ch&eacute;s et sur
+eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>70. Cependant, comment r&ecirc;vait, comment dormait
+Dud&ugrave;? Jamais, malgr&eacute; toutes mes recherches, je ne
+l'ai pu d&eacute;couvrir, et je rougirais de prononcer ici
+une syllabe mensong&egrave;re. Mais &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave;
+finissait la seconde veille, lorsque les lampes &eacute;puis&eacute;es
+ne jetaient plus qu'une lueur bleu&acirc;tre, et que les esprits
+apparaissaient ou semblaient appara&icirc;tre le long
+des vo&ucirc;tes &agrave; ceux que leur compagnie affriande; en
+ce moment-l&agrave;, dis-je, Dud&ugrave; poussa un cri;</p>
+
+<p>71. Un si grand cri que tout l'oda en fut r&eacute;veill&eacute;
+dans la plus g&eacute;n&eacute;rale &eacute;motion: matrone, vierges,
+celles m&ecirc;me qui ne r&eacute;clamaient ni l'un ni l'autre
+titre se r&eacute;unirent en un seul groupe de tous les points
+de la salle, pareilles aux vagues de l'Oc&eacute;an. Toutes,
+elles tremblaient, s'&eacute;tonnaient, et ne devinaient pas
+mieux que moi-m&ecirc;me ce qui avait pu r&eacute;veiller si
+brutalement la paisible Dud&ugrave;.</p>
+
+<p>72. Elle &eacute;tait effectivement bien &eacute;veill&eacute;e: toutes
+d'un pas l&eacute;ger, mais rapide, accourent autour de
+son lit; envelopp&eacute;es dans de flottantes draperies,
+les cheveux &eacute;pars, les yeux inquiets, les bras et les
+pieds nus et aussi brillans que jamais m&eacute;t&eacute;ore enfant&eacute;
+par le p&ocirc;le septentrional,&mdash;elles demandent
+la cause de sa frayeur; et en effet elle paraissait
+agit&eacute;e, elle frissonnait, elle br&ucirc;lait; ses yeux &eacute;taient
+dilat&eacute;s, ses joues vivement color&eacute;es.</p>
+
+<p>73. Mais une chose &eacute;trange,&mdash;et ce qui prouve
+bien comme on est heureux d'avoir le sommeil dur,&mdash;c'est
+que Juanna ronflait aussi hautement que jamais
+mari pr&egrave;s de son &eacute;pouse l&eacute;gitime. Toutes leurs
+clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant
+assoupissement: il fallut la remuer,&mdash;du moins je
+le tiens ainsi d'elles-m&ecirc;mes;&mdash;Juanna ouvrit les
+yeux, et, avec la plus discr&egrave;te surprise, se mit &agrave;
+b&acirc;iller de toutes ses forces.</p>
+
+<p>74. Alors commen&ccedil;a une stricte investigation, &agrave;
+laquelle un homme d'esprit et un sot eussent &eacute;t&eacute; &eacute;galement
+embarrass&eacute;s de r&eacute;pondre par un discours pr&eacute;cis.
+Les odalisques interrogeaient toutes &agrave; la fois, et
+plus que jamais elles se montraient surprises, soup&ccedil;onneuses
+et difficiles &agrave; satisfaire. Il est bien vrai
+que Dud&ugrave; n'avait jamais pass&eacute; pour manquer de bon
+sens, mais n'&eacute;tant pas un orateur <i>de la force de Brutus</i><a name="FNanchor_208_211" id="FNanchor_208_211"></a><a href="#Footnote_208_211" class="fnanchor">[208]</a>,
+elle ne pouvait de suite indiquer la cause de
+tout ce scandale.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_211" id="Footnote_208_211"></a><a href="#FNanchor_208_211"><span class="label">[208]</span></a> Shakspeare, <i>Jules C&eacute;sar</i>, acte III, sc&egrave;ne 2.</p></div>
+
+<p>75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil
+elle avait r&ecirc;v&eacute; qu'elle se promenait dans un
+bois,&mdash;<i>un bois obscur</i>, semblable &agrave; celui o&ugrave; Dante
+lui-m&ecirc;me s'&eacute;gara, dans l'&acirc;ge o&ugrave; tout le monde pense
+&agrave; se r&eacute;former; <i>au milieu du chemin de la vie</i><a name="FNanchor_209_212" id="FNanchor_209_212"></a><a href="#Footnote_209_212" class="fnanchor">[209]</a>, o&ugrave;
+les dames, bard&eacute;es de vertu, sont moins expos&eacute;es
+aux attaques de leurs dangereux adorateurs. Dud&ugrave;
+ajouta que ce bois &eacute;tait rempli de fruits agr&eacute;ables
+et d'arbres &eacute;lev&eacute;s, touffus et majestueux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_212" id="Footnote_209_212"></a><a href="#FNanchor_209_212"><span class="label">[209]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Nel mezzo del cammin di nostra vita<br /></span>
+<span class="i0">Mi ritrovai per una selva oscura<br /></span>
+<span class="i0">Che la diritta via era smarrita.<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">Dante</span>, <i>Inferno</i>, c. I.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>76. Au milieu de ces arbres &eacute;tait suspendue une
+pomme d'or,&mdash;une pomme d'une grosseur prodigieuse;
+mais elle &eacute;tait trop haute et trop loin de sa
+port&eacute;e. Apr&egrave;s l'avoir long-tems regard&eacute;e, elle s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute;e, et m&ecirc;me avait jet&eacute; sur ce fruit des pierres
+et tout ce qu'elle avait rencontr&eacute;; il restait toujours
+fortement attach&eacute; &agrave; la branche; il ne cessait de s'y
+balancer, mais toujours &agrave; la m&ecirc;me d&eacute;solante hauteur.</p>
+
+<p>77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'esp&eacute;rait le moins,
+le fruit &eacute;tait tomb&eacute; de lui-m&ecirc;me &agrave; ses pieds; son
+premier mouvement avait &eacute;t&eacute; de le saisir et de le
+mordre jusqu'aux p&eacute;pins; mais justement comme ses
+jeunes l&egrave;vres commen&ccedil;aient &agrave; presser le fruit d'or
+qu'elle croyait voir, une abeille s'en &eacute;tait &eacute;chapp&eacute;e
+et l'avait piqu&eacute;e au cœur. C'est alors&mdash;qu'elle s'&eacute;veilla
+effray&eacute;e et en jetant un grand cri.</p>
+
+<p>78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte
+de confusion et de peine, suites ordinaires des mauvais
+r&ecirc;ves, quand il ne se trouve dans l'instant m&ecirc;me
+personne qui puisse en donner la vaine et futile explication.&mdash;J'en
+sais plusieurs qui r&eacute;ellement semblaient
+renfermer quelque exacte proph&eacute;tie, ou ce
+que certaines gens prendraient pour une <i>singuli&egrave;re
+co&iuml;ncidence</i>, mani&egrave;re de parler fort usit&eacute;e de nos
+jours en pareil cas.</p>
+
+<p>79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imagin&eacute;
+quelque grand malheur, se mirent alors, comme
+c'est assez l'effet de la peur, &agrave; murmurer un peu de
+la fausset&eacute; de l'alarme qui avait frapp&eacute; leurs oreilles
+endormies. La matrone, de son c&ocirc;t&eacute;, parut indign&eacute;e
+d'avoir quitt&eacute; son lit &eacute;chauff&eacute; pour venir &eacute;couter
+le r&eacute;cit d'un songe. Elle gronda vivement la pauvre
+Dud&ugrave;, qui ne fit que soupirer et assurer qu'elle
+&eacute;tait bien f&acirc;ch&eacute;e d'avoir cri&eacute;.</p>
+
+<p>80. &laquo;J'ai entendu conter bien des histoires frivoles,
+ajouta la m&egrave;re, mais nous ravir notre sommeil
+naturel et faire sauter tout l'oda hors du lit &agrave;
+trois heures et demie du matin; et cela pour nous
+apprendre un r&ecirc;ve de pomme et d'abeille, voil&agrave;
+ce qui prouverait assez que la lune est dans son
+plein. Mon enfant, vous &ecirc;tes s&ucirc;rement malade; il
+faudra demain voir le m&eacute;decin de sa hautesse pour
+savoir ce qu'il pense de cette attaque de nerfs &agrave;
+propos d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>81. &laquo;Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la
+premi&egrave;re nuit qu'elle passe dans cette enceinte,
+&ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;e par tant de bruit!&mdash;J'avais cru bien
+faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre
+cette jeune &eacute;trang&egrave;re avec vous, Dud&ugrave;, comme
+la plus tranquille, afin qu'elle p&ucirc;t mieux dormir;
+mais &agrave; pr&eacute;sent, je vais la confier aux soins de
+Lolah&mdash;quoique son lit soit un peu moins large.&raquo;</p>
+
+<p>82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah:
+mais la pauvre Dud&ugrave;, les yeux obscurcis de larmes
+occasion&eacute;es par les reproches ou la vision, implora
+son pardon sur-le-champ pour cette premi&egrave;re faute:
+d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne
+lui enlev&acirc;t pas Juanna, et elle promit bien qu'elle
+saurait dompter tous les r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>83. Elle promit m&ecirc;me de n'en avoir jamais &agrave; l'avenir,
+ou du moins de n'en plus avoir d'une aussi
+bruyante esp&egrave;ce. Elle-m&ecirc;me ne concevait pas comment
+elle avait pu songer.&mdash;Elle &eacute;tait folle, ou si
+on l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une
+v&eacute;ritable absence, bien digne d'&ecirc;tre raill&eacute;e;&mdash;mais
+elle se sentait encore faible, et elle implorait &agrave; ce
+titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient
+ses forces et son jugement ordinaire.</p>
+
+<p>84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa
+qu'elle se trouvait parfaitement bien o&ugrave; elle
+&eacute;tait, que la preuve en &eacute;tait son profond sommeil,
+quand toutes, elles &eacute;taient accourues autour de leur
+lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la
+moindre disposition &agrave; quitter son aimable voisine,
+et &agrave; laisser seule une amie dont tout le crime &eacute;tait
+d'avoir une fois r&ecirc;v&eacute; <i>mal &agrave; propos</i>.</p>
+
+<p>85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dud&ugrave; lui
+passa un de ses bras sous le cou et cacha sa figure
+sur sa poitrine. Son cou seul restait &agrave; d&eacute;couvert et
+ressemblait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un bouton de rose ferm&eacute;.
+Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait
+que j'eusse devin&eacute; le myst&egrave;re de son sommeil
+interrompu. Tout ce que je sais, c'est que les faits
+que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du
+monde.</p>
+
+<p>86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,&mdash;ou
+si vous voulez bonjour,&mdash;car d&eacute;j&agrave; le coq avait
+chant&eacute;; le jour commen&ccedil;ait &agrave; couronner les montagnes
+asiatiques, et d&eacute;j&agrave; les lointaines caravanes
+voyaient rougir le croissant des mosqu&eacute;es, en c&ocirc;toyant
+dans une enveloppe de froide et matinale
+ros&eacute;e ce baudrier de roches qui entourent l'Asie,
+aux lieux m&ecirc;mes o&ugrave; Kaff<a name="FNanchor_210_213" id="FNanchor_210_213"></a><a href="#Footnote_210_213" class="fnanchor">[210]</a> voit &agrave; ses pieds le Kurdistan.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_213" id="Footnote_210_213"></a><a href="#FNanchor_210_213"><span class="label">[210]</span></a> Ou <i>Caf</i>: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; mais les musulmans
+donnent ce nom &agrave; une montagne fabuleuse qui, selon eux, entoure
+le globe terrestre. Ils pr&eacute;tendent m&ecirc;me que le soleil, &agrave; son lever, para&icirc;t
+sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche derri&egrave;re l'autre. (Voyez
+d'Herbelot, <i>Biblioth&egrave;que orientale</i>.)</p></div>
+
+<p>87. Gulleyaz s'&eacute;chappa de sa couche inqui&egrave;te,
+avec le premier rayon ou plut&ocirc;t la premi&egrave;re lueur
+du matin. P&acirc;le comme la passion profond&eacute;ment bless&eacute;e,
+elle se couvrit elle-m&ecirc;me d'un manteau, de ses
+pierreries et de son voile. H&eacute;las! le rossignol qui,
+suivant la fable, chante, le sein perc&eacute; d'une &eacute;pine
+profonde, a plus de calme dans la voix et dans le
+cœur que ceux dont les vives passions font le supplice
+int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>88. Et voil&agrave; justement la morale que pr&eacute;senterait
+ce livre, si l'on voulait bien en consid&eacute;rer l'intention;&mdash;mais
+on ne peut se d&eacute;fendre de soup&ccedil;ons:
+tous les benoits lecteurs ont le don de fermer &agrave; la
+lumi&egrave;re la pupille de leurs yeux, et, de leur c&ocirc;t&eacute;,
+les benoits auteurs aiment naturellement &agrave; &eacute;lever
+leurs voix les uns contre les autres. Rien de plus naturel;
+ils sont en trop grand nombre pour pouvoir
+tous &ecirc;tre flatt&eacute;s.</p>
+
+<p>89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus
+moelleux que celui dans lequel la sensibilit&eacute; d'un
+sibarite ne pouvait supporter le pli d'une feuille de
+rose.&mdash;Malgr&eacute; la p&acirc;leur n&eacute;e de la lutte de l'amour
+et de la fiert&eacute;, Gulleyaz &eacute;tait encore trop belle pour
+avoir besoin des secours de l'art;&mdash;et telle &eacute;tait
+d'ailleurs son agitation, qu'elle oublia de se regarder
+dans son miroir.</p>
+
+<p>90. Environ &agrave; la m&ecirc;me heure, un peu plus tard
+peut-&ecirc;tre, se leva son magnanime &eacute;poux, ma&icirc;tre sublime
+de trente royaumes et d'une femme dont il &eacute;tait
+abhorr&eacute;; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien
+moindre importance,&mdash;pour ceux du moins auxquels
+la fortune permet de compl&eacute;ter leur cargaison
+conjugale,&mdash;que dans les pays o&ugrave; l'on met un embargo
+sur la polygamie.</p>
+
+<p>91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette r&eacute;flexion,
+ni m&ecirc;me de toute autre. En sa qualit&eacute;
+d'homme il voulait toujours avoir sous sa main une
+belle ma&icirc;tresse, comme un autre e&ucirc;t voulu un &eacute;ventail:
+il poss&eacute;dait en cons&eacute;quence un bon nombre de
+Circassiennes, charg&eacute;es de l'amuser apr&egrave;s le divan;
+mais, bien qu'il conn&ucirc;t peu les exigences de l'amour
+ou du devoir, il avait pens&eacute;, cette derni&egrave;re nuit,
+&agrave; aller se r&eacute;chauffer aux c&ocirc;t&eacute;s de sa charmante
+&eacute;pouse.</p>
+
+<p>92. Et maintenant il se levait: apr&egrave;s le nombre
+d'ablutions exig&eacute; par les usages orientaux, apr&egrave;s
+avoir fait ses pri&egrave;res et d'autres pieuses &eacute;volutions,
+il prit six tasses de caf&eacute; pour le moins, et puis sortit
+pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires
+de ce peuple s'&eacute;taient en effet r&eacute;cemment multipli&eacute;es
+sous le r&egrave;gne de Catherine, que la renomm&eacute;e v&eacute;n&egrave;re
+encore comme la plus grande des souveraines et des
+Catins<a name="FNanchor_211_214" id="FNanchor_211_214"></a><a href="#Footnote_211_214" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_214" id="Footnote_211_214"></a><a href="#FNanchor_211_214"><span class="label">[211]</span></a> Il y a dans l'anglais <i>wombs</i>; mais le mot fran&ccedil;ais qui y correspond
+est v&eacute;ritablement le diminutif de <i>Catherine</i>. Voltaire, dans quelques-unes
+des lettres adress&eacute;es &agrave; cette princesse, ne craignait pas de l'appeler,
+en riant, sa <i>Catin</i>. Il fut m&ecirc;me assez mal re&ccedil;u d'elle quand il voulut
+l'engager &agrave; prendre un nom plus h&eacute;ro&iuml;que. (Voyez sa Correspondance.)</p></div>
+
+
+<p>93. Mais toi, le fils de son fils, &ocirc; grand <i>l&eacute;gitime</i>
+Alexandre! ne va pas t'offenser de cette phrase en
+l'honneur de ta grand'm&egrave;re, si jamais elle parvient
+&agrave; ton oreille;&mdash;car de nos jours les vers franchissent
+presque la distance de P&eacute;tersbourg, et, par
+leur terrible impulsion, les vagues larges et indign&eacute;es
+de la libert&eacute; vont m&ecirc;ler leur murmure &agrave; celui
+des flots de la Baltique.&mdash;Pourvu que tu sois le fils
+de ton p&egrave;re, c'en est assez pour moi.</p>
+
+<p>94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour,
+et de sa m&egrave;re qu'elle forme l'antipode exact de Timon
+le misanthrope, voil&agrave; bien &eacute;videmment une
+diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira;
+mais nos a&iuml;eux &agrave; tous sont &agrave; la merci de l'histoire;
+et si la glissade d'une dame pouvait fl&eacute;trir la bonne
+renomm&eacute;e de toute une g&eacute;n&eacute;ration, je voudrais bien
+savoir ce que deviendrait la plus honorable des g&eacute;n&eacute;alogies.</p>
+
+<p>95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts (mais les rois ne les entendent gu&egrave;re
+avant de recevoir quelques bonnes et rudes le&ccedil;ons),
+ils avaient un moyen de terminer, sans prince ou
+pl&eacute;nipot, leurs querelles envenim&eacute;es. Peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;caire, mais dans le cas seulement o&ugrave; ils
+l'auraient jug&eacute; de leur go&ucirc;t. Elle n'avait qu'&agrave; renvoyer
+ses gardes, lui son harem, et quant au reste
+&agrave; s'aboucher et s'entendre &agrave; l'amiable.</p>
+
+<p>96. Quoi qu'il en f&ucirc;t, sa hautesse avait &agrave; travailler
+avec son conseil ordinaire, sur les voies et
+moyens n&eacute;cessaires pour r&eacute;sister &agrave; ce foudre guerrier,
+&agrave; cette amazone moderne, &agrave; cette reine des <i>princesses</i><a name="FNanchor_212_215" id="FNanchor_212_215"></a><a href="#Footnote_212_215" class="fnanchor">[212]</a>.
+On ne saurait exprimer la perplexit&eacute; de tous
+ces soutiens de l'&eacute;tat, qui ne sont, il est vrai, jamais
+fort &agrave; leur aise, quand ils n'ont pas &agrave; leur disposition
+l'exp&eacute;dient d'une nouvelle taxe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_215" id="Footnote_212_215"></a><a href="#FNanchor_212_215"><span class="label">[212]</span></a> <i>Queen of queens</i>. Ce dernier mot r&eacute;pond exactement &agrave; celui de
+<i>fille publique</i>; mais... le lecteur fran&ccedil;ais veut &ecirc;tre respect&eacute;.</p></div>
+
+<p>97. Pour Gulleyaz, d&egrave;s que son roi fut parti, elle
+courut &agrave; son boudoir, lieu fait pour l'amour ou les
+d&eacute;jeuners; lieu secret, agr&eacute;able, orn&eacute; de tout ce
+qui peut ajouter au charme de ces aimables r&eacute;duits.&mdash;Les
+lambris &eacute;tincelaient de pierreries; &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+&eacute;taient pos&eacute;s des vases de porcelaine remplis de
+fleurs,&mdash;ces captifs consolateurs des heures de
+captivit&eacute;.</p>
+
+<p>98. La nacre, le porphyre et le marbre y &eacute;taient
+prodigu&eacute;s &agrave; l'envi; on y entendait le gazouillement
+des oiseaux voisins, et les glaces colori&eacute;es qui &eacute;clairaient
+cette grotte ravissante variaient de mille nuances
+les rayons du jour.&mdash;Mais tous mes tableaux
+seraient inf&eacute;rieurs &agrave; l'effet r&eacute;el; il vaut donc mieux
+ici n'offrir qu'un simple trait au charmant lecteur,&mdash;son
+imagination fera le reste.</p>
+
+<p>99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba.
+Aussit&ocirc;t elle s'enquit de Don Juan et de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; depuis le d&eacute;part de toutes les esclaves. Juan
+avait-il partag&eacute; leur appartement? les choses ont-elles
+&eacute;t&eacute; comme il le d&eacute;sirait? son d&eacute;guisement a-t-il
+tromp&eacute; tous les yeux? Mais surtout elle parut inqui&egrave;te
+de savoir comment il avait pass&eacute; la nuit.</p>
+
+<p>100. &Agrave; ce long cat&eacute;chisme de questions, plus ais&eacute;es
+&agrave; faire qu'&agrave; r&eacute;soudre, Baba, quelque peu embarrass&eacute;,
+r&eacute;pondit&mdash;qu'il avait fait de son mieux
+pour remplir la mission qu'on lui avait confi&eacute;e. Mais
+il avait l'air de chercher &agrave; dissimuler quelque chose,
+et ses efforts le trahissaient au lieu de le servir.&mdash;Il
+se grattait l'oreille, ressource &agrave; laquelle les gens
+embarrass&eacute;s ont un infaillible recours.</p>
+
+<p>101. Gulleyaz n'&eacute;tait pas absolument un mod&egrave;le
+de patience; elle n'avait aucune disposition &agrave; long-tems
+attendre un mot ou une chose, et dans toutes
+les conversations elle voulait de promptes r&eacute;pliques.
+Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur
+ses r&eacute;ponses, elle l'en accabla de nouvelles, et comme
+l'eunuque b&eacute;gayait de plus en plus, la rougeur commen&ccedil;a
+&agrave; couvrir ses joues, ses yeux &eacute;tincel&egrave;rent,
+l'azur des veines de son front superbe se gonfla et
+se rembrunit.</p>
+
+<p>102. Quand Baba vit ces sympt&ocirc;mes, qu'il savait
+n'annoncer pour lui rien de bon, il chercha &agrave; conjurer
+sa col&egrave;re et &agrave; demander la gr&acirc;ce d'&ecirc;tre entendu:&mdash;&laquo;il
+n'avait pu emp&ecirc;cher ce qu'il allait raconter;&raquo;&mdash;enfin
+il prit sur lui de dire &laquo;que
+Juan avait &eacute;t&eacute; confi&eacute; &agrave; Dud&ugrave;; mais il n'y avait en
+cela rien de sa faute;&raquo; et alors il jura par le Coran
+et, de plus, par la bosse du saint Chameau.</p>
+
+<p>103. La premi&egrave;re dame de l'oda, aux soins de
+laquelle est confi&eacute;e la discipline de tout le harem,
+d&egrave;s l'instant o&ugrave; les dames sont rentr&eacute;es dans leurs
+salles, car les fonctions de Baba ne s'&eacute;tendaient que
+jusqu'&agrave; la porte; la premi&egrave;re dame, dit-il, avait
+tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasard&eacute;
+quelque chose de plus, sans &eacute;veiller des soup&ccedil;ons
+faits pour ajouter encore &agrave; l'embarras des circonstances.</p>
+
+<p>104. Il esp&eacute;rait, il pensait, il pouvait m&ecirc;me assurer
+que Juan ne s'&eacute;tait pas d&eacute;couvert: du reste il
+&eacute;tait impossible de douter de la puret&eacute; de sa conduite;
+la moindre indiscr&eacute;tion folle ne l'e&ucirc;t pas seulement
+mis dans une situation critique, elle l'e&ucirc;t
+fait saisir, <i>ensaquer</i> et jeter &agrave; la mer.&mdash;C'est ainsi
+que Baba raconta tout, except&eacute; le r&ecirc;ve de Dud&ugrave;,
+dans lequel il ne trouvait pas le mot pour rire.</p>
+
+<p>105. Il passa donc prudemment sur ce point et
+se mit &agrave; discourir d'autre chose;&mdash;il parlerait encore
+s'il e&ucirc;t attendu, pour s'arr&ecirc;ter, la moindre r&eacute;ponse:
+tant &eacute;taient profondes les angoisses dont le
+front de Gulleyaz &eacute;tait couvert.&mdash;La fra&icirc;cheur de
+ses joues prit une teinte cendr&eacute;e, ces oreilles bourdonn&egrave;rent,
+et, comme si elle e&ucirc;t re&ccedil;u un coup impr&eacute;vu,
+tous les objets tourn&egrave;rent autour de sa t&ecirc;te.
+Une sueur froide, v&eacute;ritable ros&eacute;e du cœur, inonda
+son beau front, semblable au lis que vient humecter
+celle du matin.</p>
+
+<p>106. Bien qu'elle ne f&ucirc;t pas fort sujette aux vapeurs,
+Baba s'imagina qu'elle allait se trouver mal;
+il se trompa:&mdash;c'&eacute;tait simplement une convulsion,
+mais que, malgr&eacute; sa rapidit&eacute;, il serait impossible de
+peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est
+m&ecirc;me parmi nous qui ont fait l'&eacute;preuve de cette stupeur
+mortelle occasionn&eacute;e par un accident extraordinaire;&mdash;ainsi
+dans un instant d'agonie, Gulleyaz
+ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.&mdash;Comment
+donc voulez-vous que moi je le puisse?</p>
+
+<p>107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse
+dress&eacute;e sur son tr&eacute;pied et ab&icirc;m&eacute;e dans l'inspiration
+n&eacute;e de l'exc&egrave;s de sa d&eacute;tresse, alors que
+toutes les cordes du cœur, semblables &agrave; des coursiers
+sauvages, sont tiraill&eacute;es en sens contraire.&mdash;Mais
+bient&ocirc;t comme leur furie s'apaise et que
+leurs forces diminuent plus ou moins, elle retomba
+par degr&eacute;s sur son si&eacute;ge, et appuya sur ses genoux
+chancelans sa t&ecirc;te palpitante.</p>
+
+<p>108. Son visage pench&eacute; cessa de para&icirc;tre, et,
+semblable au saule pleureur, ses cheveux tomb&egrave;rent
+en longues tresses sur les dalles de marbre qui soutenaient
+son si&eacute;ge ou plut&ocirc;t son sopha (car c'&eacute;tait
+une basse et moelleuse ottomane, toute form&eacute;e de
+coussins). Le sombre d&eacute;sespoir soulevait son sein:
+c'est ainsi que le rivage irrite la violence des flots
+et recueille ensuite les d&eacute;bris de naufrage qu'ils
+transportent.</p>
+
+<p>109. Sa t&ecirc;te &eacute;tait donc inclin&eacute;e, et sa longue chevelure,
+en tombant, cachait ses traits beaucoup
+mieux qu'un voile. Sur l'ottomane &eacute;tait languissamment
+jet&eacute;e une main blanche, diaphane et p&acirc;le
+comme l'alb&acirc;tre. Que ne suis-je un peintre, pour
+r&eacute;unir en un groupe tous les d&eacute;tails auxquels les
+po&egrave;tes sont forc&eacute;s de recourir! Oh! que n'ai-je des
+couleurs en place de paroles! mais du moins peut-&ecirc;tre
+mes teintes serviront-elles d'esquisses et de l&eacute;gers
+croquis.</p>
+
+<p>110. Baba qui, par exp&eacute;rience, savait quand il
+&eacute;tait &agrave; propos de parler, ou quand il fallait fermer
+la bouche, se garda bien de l'ouvrir tant que la passion
+tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de contrarier
+ses intentions taciturnes ou communicatives.
+&Agrave; la fin elle se l&egrave;ve, et fait lentement quelques pas
+dans la salle, mais toujours en silence; le front
+&eacute;clairci, mais l'œil toujours &eacute;gar&eacute;; le vent &eacute;tait
+calm&eacute;, mais la mer &eacute;tait encore aussi haute.</p>
+
+<p>111. Elle s'arr&ecirc;te; elle &eacute;l&egrave;ve la t&ecirc;te dans l'intention
+de parler,&mdash;puis elle la laisse retomber et recommence
+&agrave; marcher d'un pas rapide; mais, ordinaire
+effet d'une vive &eacute;motion, elle ne tarda pas &agrave; se
+ralentir.&mdash;Quelquefois chaque pas r&eacute;v&egrave;le un sentiment
+distinct, et c'est ainsi que Salluste nous d&eacute;couvre
+Catilina en proie aux d&eacute;mons de toutes les
+passions, et laissant deviner tous ses projets par le
+peu de r&eacute;gularit&eacute; de sa marche.</p>
+
+<p>112. Gulleyaz s'arr&ecirc;ta encore, et faisant un signe
+&agrave; Baba: &laquo;Esclave, am&egrave;ne les deux esclaves,&raquo; dit-elle
+d'une voix basse, mais d'une voix &agrave; laquelle Baba
+n'aurait os&eacute; r&eacute;sister. Il en fut cependant interdit, et
+paraissait assez dispos&eacute; &agrave; y contredire: il implora
+donc la gr&acirc;ce de conna&icirc;tre, dans la crainte d'une
+nouvelle erreur, de quels esclaves (il les connaissait
+bien) sa hautesse avait voulu parler.</p>
+
+<p>113. &laquo;De la G&eacute;orgienne et de son amant,&raquo; r&eacute;pliqua
+l'imp&eacute;riale &eacute;pouse,&mdash;et elle ajouta: &laquo;Que
+la barque soit tenue pr&ecirc;te devant le secret portail;
+tu connais le reste.&raquo; La parole expira sur ses
+l&egrave;vres, en d&eacute;pit de son orgueil furieux et de son
+amour outrag&eacute;. Baba, le remarquant avec empressement,
+la conjura aussit&ocirc;t, par chaque poil de la barbe
+de Mahomet, de vouloir bien r&eacute;voquer l'ordre qu'il
+avait entendu.</p>
+
+<p>114. &laquo;Entendre, c'est ob&eacute;ir, dit-il; mais cependant,
+&ocirc; sultane, pesez bien les r&eacute;sultats; ce n'est
+pas que j'h&eacute;site jamais &agrave; accomplir vos ordres, et
+m&ecirc;me dans toute l'&eacute;tendue de leurs cons&eacute;quences;
+mais une pareille pr&eacute;cipitation peut &ecirc;tre fatale &agrave;
+votre imp&eacute;riale personne. Je n'entends parler ici
+ni de votre ruine ni de votre position dans le cas
+o&ugrave; l'affaire viendrait &agrave; se d&eacute;couvrir;</p>
+
+<p>115. &laquo;Mais seulement de votre sensibilit&eacute; personnelle.&mdash;Quand
+tout le reste de l'univers serait
+enseveli sous les vagues rapides qui recouvrent
+d&eacute;j&agrave; dans leurs mortelles cavernes tant de
+cœurs jadis remplis d'amour,&mdash;vous aimeriez encore
+cet enfant, nouvel h&ocirc;te du s&eacute;rail; et&mdash;si vous
+essayez d'un aussi violent rem&egrave;de,&mdash;excusez ma
+franchise, mais je vous assure que le moyen de
+vous gu&eacute;rir ne sera pas de le tuer.</p>
+
+<p>116. &laquo;&mdash;Eh! que connais-tu de l'amour ou de la
+sensibilit&eacute;?&mdash;Mis&eacute;rable! sors! cria-t-elle avec
+des yeux irrit&eacute;s, et ex&eacute;cute mes ordres!&raquo; Baba
+disparut; car, en poussant plus loin ses observations,
+il se serait expos&eacute; &agrave; devenir son propre bourreau. Il
+aurait, sans doute, bien ardemment souhait&eacute; mettre
+&agrave; fin cette affaire critique, sans porter pr&eacute;judice &agrave;
+son prochain; mais encore pr&eacute;f&eacute;rait-il sa t&ecirc;te &agrave; celle
+des autres.</p>
+
+<p>117. Mais tout en se disposant &agrave; ob&eacute;ir, il ne se fit
+pas scrupule de grogner et de grommeler en bons
+mots turcs contre les femmes de toutes les conditions,
+et sp&eacute;cialement contre les sultanes, leurs habitudes,
+leur opini&acirc;tret&eacute;, leur orgueil, leur ind&eacute;cision, la
+mobilit&eacute; de leurs d&eacute;sirs d'un instant &agrave; l'autre, les
+tourmens qu'elles donnaient, enfin leur immoralit&eacute;,
+qui chaque jour lui faisait mieux sentir les avantages
+de sa <i>neutralit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>118. Il appela donc ses coll&egrave;gues &agrave; son aide, et
+il chargea l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le
+couple de s'habiller soigneusement, surtout de bien
+mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre
+ensuite aupr&egrave;s de l'imp&eacute;ratrice, qui s'&eacute;tait inform&eacute;e
+ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude.
+Dud&ugrave; trouva cela &eacute;trange, et Juan en parut interdit;
+mais il fallait ob&eacute;ir, et bon gr&eacute;&mdash;malgr&eacute;.</p>
+
+<p>119. Nous les laisserons ici se pr&eacute;parer &agrave; soutenir
+la pr&eacute;sence imp&eacute;riale. Gulleyaz va-t-elle montrer
+de la compassion &agrave; leur &eacute;gard, ou doit-elle se
+d&eacute;faire de l'une et de l'autre, &agrave; l'exemple d'autres
+dames irrit&eacute;es de son pays?&mdash;Voil&agrave; des choses que
+peut d&eacute;terminer la chute d'un cheveu ou d'une
+plume; mais &agrave; Dieu ne plaise que j'anticipe sur le
+r&eacute;sultat d'un caprice f&eacute;minin.</p>
+
+<p>120. Je les laisse donc avec mes vœux sinc&egrave;res,
+mais sans esp&eacute;rer beaucoup de leur accomplissement,
+pour m'occuper d'une autre partie de notre histoire;
+car nous sommes oblig&eacute;s de varier un peu les mets
+de ce banquet po&eacute;tique. Esp&eacute;rons que Juan &eacute;chappera
+&agrave; la gloutonnerie des poissons: cependant,
+malgr&eacute; les difficult&eacute;s et l'incertitude de sa situation,
+comme le lecteur prend go&ucirc;t &agrave; mes digressions, ma
+muse va toucher pour lui quelques mots de <i>guerre</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Septieme" id="Chant_Septieme"></a>Chant Septi&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. Comment vous d&eacute;finir, &ocirc; Gloire, &ocirc; Amour?
+Toujours vous voltigez sur nos t&ecirc;tes sans jamais vous
+abaisser, et dans le ciel polaire il n'est pas un m&eacute;t&eacute;ore
+aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux.
+Encha&icirc;n&eacute;s sur une terre glaciale, nous &eacute;levons
+nos regards vers leur trace fortun&eacute;e, et nous les
+voyons rev&ecirc;tir mille et mille couleurs; puis tout d'un
+coup nous laisser isol&eacute;s sur notre froide plan&egrave;te.</p>
+
+<p>2. Tels ils sont, et telle est ma pr&eacute;sente histoire:
+un po&egrave;me ind&eacute;termin&eacute;, toujours mobile; une aurore
+bor&eacute;ale versifi&eacute;e qui flambe sur une terre glaciale et
+d&eacute;serte. Qu'on se d&eacute;sole en apprenant le secret de
+l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas
+un crime, je l'esp&egrave;re, de rire de <i>toutes</i> choses; car,
+apr&egrave;s <i>tout</i>, qu'est-ce que <i>toutes</i> choses,&mdash;sinon de
+la <i>vanit&eacute;</i>?</p>
+
+<p>3. Ils m'accusent,&mdash;moi,&mdash;le pr&eacute;sent auteur
+du pr&eacute;sent po&egrave;me,&mdash;et cela en termes fort durs,
+de&mdash;je ne sais quelle tendance &agrave; m&eacute;priser et tourner
+en ridicule les facult&eacute;s, les vertus et toutes les choses
+humaines. Bon Dieu! je ne con&ccedil;ois pas ce qui les
+scandalise l&agrave;-dedans! Je n'&eacute;cris rien qui n'ait &eacute;t&eacute; dit
+avant moi par Dante, Salomon et Cervantes;</p>
+
+<p>4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld,
+F&eacute;nelon, Luther, Platon, Tillotson, Wesley
+et Rousseau, qui tous n'auraient pas donn&eacute; une patate
+de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas
+&agrave; eux ni &agrave; moi qu'il faut s'en prendre,&mdash;et, pour
+ma part, je ne songe nullement &agrave; faire le Caton ou
+le Diog&egrave;ne;&mdash;mais enfin nous vivons, nous mourons,
+et vous en &ecirc;tes encore &agrave; savoir, aussi bien que
+moi, lequel des deux vaut le mieux.</p>
+
+<p>5. Socrate dit que notre seule science est <i>de savoir
+qu'on ne peut rien savoir</i>. Belle science, en v&eacute;rit&eacute;,
+qui replace sur le niveau de l'&acirc;ne tous les sages
+futurs, pr&eacute;sens ou pass&eacute;s. Et Newton (cet axiome de
+l'intelligence) d&eacute;clarait bien, h&eacute;las! qu'avec toutes
+ses grandes d&eacute;couvertes r&eacute;centes il n'&eacute;tait qu'<i>un enfant
+ramassant des coquillages sur les rives du grand
+oc&eacute;an de la v&eacute;rit&eacute;</i><a name="FNanchor_213_216" id="FNanchor_213_216"></a><a href="#Footnote_213_216" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_216" id="Footnote_213_216"></a><a href="#FNanchor_213_216"><span class="label">[213]</span></a>&laquo;Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes travaux,
+mais pour moi il me semble que je n'ai pas &eacute;t&eacute; autre chose qu'un enfant
+jouant sur le bord de la mer, et tant&ocirc;t trouvant un caillou un
+peu plus poli, tant&ocirc;t une coquille un peu plus agr&eacute;ablement vari&eacute;e
+qu'une autre, tandis que le grand oc&eacute;an de la v&eacute;rit&eacute; s'&eacute;tendait au-del&agrave;
+de ma faible vue.&raquo; (<i>M&eacute;moires authentiques de S. Isaac Newton</i>,
+publi&eacute;s pour la premi&egrave;re fois en 1806, d'apr&egrave;s les MSS. originaux.) De
+nos jours, M. Aza&iuml;s a trouv&eacute; l'<i>explication universelle</i>; il la r&eacute;v&egrave;le
+&agrave; qui veut l'entendre, et trois fois par semaine, &agrave; Paris, rue du Colombier,
+n&ordm; 9.</p></div>
+
+<p>6. L'Eccl&eacute;siaste dit que tout est vanit&eacute;:&mdash;les
+plus modernes pr&eacute;dicateurs r&eacute;p&egrave;tent ou d&eacute;montrent
+la m&ecirc;me chose, avec leurs citations toutes chr&eacute;tiennes:
+en un mot, tout le monde, ou du moins le
+plus grand nombre en a la conviction, et moi seul,
+au milieu de ce vide &eacute;galement reconnu par les
+saints, les sages, les po&egrave;tes et les pr&eacute;dicateurs, je
+ne pourrai, sans m'exposer &agrave; des querelles, confesser
+le n&eacute;ant de la vie!</p>
+
+<p>7. Permis &agrave; vous, dogues ou plut&ocirc;t hommes (car
+je vous flatterais en vous confondant avec les dogues
+qui valent bien mieux), de lire ou de ne pas lire le
+tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les
+hurlemens des loups n'interrompent pas le char de
+la lune; les v&ocirc;tres n'arr&ecirc;teront pas ma radieuse muse
+dans sa course c&eacute;leste.&mdash;H&acirc;tez-vous d'assouvir votre
+rage, tandis qu'elle verse encore son &eacute;clat sur vos
+pas t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+<p>8. <i>Amours sanglans, perfides guerres</i> (je ne sais
+pas au juste si je cite fid&egrave;lement;&mdash;peu importe,
+les faits resteront les m&ecirc;mes, j'en suis s&ucirc;r), c'est
+vous que je chante, et en ce moment je me dispose
+&agrave; battre une ville qui supporta un si&eacute;ge fameux et
+qui fut attaqu&eacute;e, du c&ocirc;t&eacute; de la terre et de la mer,
+par Suvaroff, en anglais Suwarow, lequel aimait autant
+le sang qu'un alderman la moelle succulente.</p>
+
+<p>9. Le nom de la forteresse est Isma&iuml;l<a name="FNanchor_214_217" id="FNanchor_214_217"></a><a href="#Footnote_214_217" class="fnanchor">[214]</a>; elle est situ&eacute;e
+sur le bras et la rive gauche du Danube: ses
+constructions, quoique dans le genre oriental, ne
+l'emp&ecirc;chent pas d'&ecirc;tre une place du premier rang,
+ou d'<i>avoir &eacute;t&eacute;</i>, si maintenant elle est d&eacute;mantel&eacute;e,
+conform&eacute;ment &agrave; l'usage assez suivi de vos conqu&eacute;rans
+du jour. Elle est &agrave; quatre-vingts verstes environ
+de la mer<a name="FNanchor_215_218" id="FNanchor_215_218"></a><a href="#Footnote_215_218" class="fnanchor">[215]</a>, et peut offrir une enceinte de trois mille
+toises.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_217" id="Footnote_214_217"></a><a href="#FNanchor_214_217"><span class="label">[214]</span></a> Ou <i>Smihel</i>, en Bessarabie, &agrave; trois lieues au-dessus de l'endroit o&ugrave;
+le Danube, avant de se jeter &agrave; la mer, se s&eacute;pare en deux branches.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_218" id="Footnote_215_218"></a><a href="#FNanchor_215_218"><span class="label">[215]</span></a> Huit lieues.</p></div>
+
+<p>10. Dans cette enceinte fortifi&eacute;e doit &ecirc;tre compris
+un bourg plac&eacute; sur une hauteur &agrave; gauche, et qui,
+de son point le moins &eacute;lev&eacute;, commandait encore la
+ville: un Grec avait imagin&eacute; de dresser &agrave; l'entour du
+sommet une quantit&eacute; de palissades; mais il les avait
+justement plac&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; <i>emp&ecirc;cher</i> le feu des
+assi&eacute;g&eacute;s et &agrave; <i>servir</i> celui de l'ennemi.</p>
+
+<p>11. Cette circonstance pourra faire appr&eacute;cier les
+grands talens de ce nouveau Vauban. Quant aux foss&eacute;s
+de la ville, ils &eacute;taient profonds comme l'Oc&eacute;an,
+et les remparts &eacute;taient plus hauts que vous ne pourriez
+demander &agrave; &ecirc;tre pendu; mais ensuite il y avait
+(excusez, je vous prie, cette inspiration d'ing&eacute;nieur)
+un grand manque de pr&eacute;caution: nul ouvrage
+avanc&eacute;, nul chemin couvert, rien en un mot
+qui e&ucirc;t seulement l'air de dire: <i>Ici l'on ne passe
+pas</i>.</p>
+
+<p>12. Un bastion de pierre avec une gorge &eacute;troite<a name="FNanchor_216_219" id="FNanchor_216_219"></a><a href="#Footnote_216_219" class="fnanchor">[216]</a>,
+des murs aussi &eacute;pais que la plupart de vos cervelles,
+et deux batteries d&eacute;fendues, comme le bienheureux
+saint Georges de pied en cap, l'une par une casemate
+et l'autre par une <i>barbette</i>, prot&eacute;geaient vigoureusement
+la rive du Danube<a name="FNanchor_217_220" id="FNanchor_217_220"></a><a href="#Footnote_217_220" class="fnanchor">[217]</a>, et, du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;
+de la ville, vingt-deux pi&egrave;ces de canon bien point&eacute;es
+&eacute;taient h&eacute;riss&eacute;es sur un cavalier de quarante
+pieds de haut.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_219" id="Footnote_216_219"></a><a href="#FNanchor_216_219"><span class="label">[216]</span></a> Quelques lecteurs peu familiaris&eacute;s avec le nom des ouvrages de fortification
+ne seront peut-&ecirc;tre pas f&acirc;ch&eacute;s d'en retrouver ici l'explication.
+Le <i>bastion</i> est un ouvrage ordinairement angulaire et en saillie hors du
+corps de la place.&mdash;La <i>gorge</i> est l'entr&eacute;e d'une pi&egrave;ce de fortification du
+c&ocirc;t&eacute; de la place.&mdash;<i>Casemate</i>, plate-forme pour couvrir le canon.&mdash;<i>Barbette</i>,
+plate-forme de laquelle on peut tirer le canon &agrave; d&eacute;couvert.&mdash;<i>Cavalier</i>,
+terre &eacute;lev&eacute;e ou l'on place du canon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_220" id="Footnote_217_220"></a><a href="#FNanchor_217_220"><span class="label">[217]</span></a> Sans doute la rive droite. Comme le po&egrave;te va le dire plus bas, les
+Turcs n'avaient pas pr&eacute;vu l'arriv&eacute;e d'une flotte ennemie; ils n'avaient
+donc d&eacute;fendu que la rive oppos&eacute;e &agrave; celle sur laquelle s'&eacute;levait la ville, et
+cela dans la crainte que l'arm&eacute;e de terre n'essay&acirc;t de traverser le fleuve.</p></div>
+
+<p>13. Mais, du c&ocirc;t&eacute; du fleuve, la ville &eacute;tait enti&egrave;rement
+ouverte, parce que les Turcs ne pouvaient
+se laisser persuader qu'un vaisseau russe p&ucirc;t jamais
+s'offrir en vue. Ils ne reconnurent m&ecirc;me leur erreur
+qu'&agrave; l'instant o&ugrave; ils furent surpris, mais alors il &eacute;tait
+trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait
+pas un facile abordage, ils se content&egrave;rent de
+suivre des yeux la flottille moscovite et de crier:
+&laquo;Allah! et Bismillah.<a name="FNanchor_218_221" id="FNanchor_218_221"></a><a href="#Footnote_218_221" class="fnanchor">[218]</a>!&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_221" id="Footnote_218_221"></a><a href="#FNanchor_218_221"><span class="label">[218]</span></a> <i>Dieu! et au nom de Dieu</i>! Tous les chapitres du Coran, toutes les
+pri&egrave;res et actions de gr&acirc;ces des musulmans commencent par <i>Bismillah</i>!</p></div>
+
+<p>14. Cependant les Russes se pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; l'attaque;
+mais ici, d&eacute;esses de la guerre et de la gloire,
+instruisez-moi &agrave; &eacute;peler tous ces noms de cosaques
+qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait
+jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet,
+&agrave; leur m&eacute;moire? Achille, lui-m&ecirc;me n'eut jamais un
+visage plus refrogn&eacute; ou plus couvert de sang qu'un
+millier de h&eacute;ros de cette nation nouvelle et polic&eacute;e,
+aux noms desquels il ne manque vraiment que la
+prononciation.</p>
+
+<p>15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne
+f&ucirc;t-ce que pour enrichir l'euphonie de notre langue.&mdash;On
+voyait parmi eux Strongenoff et Strokonoff,
+Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew,
+puis Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres
+pareilles pi&egrave;ces de douze consonnes. J'en dirais
+un bien plus grand nombre si je pouvais fouiller plus
+&agrave; fond dans les gazettes; mais la renomm&eacute;e est une
+capricieuse prostitu&eacute;e, qui semble autant se servir de
+ses oreilles que de sa trompette.</p>
+
+<p>16. Et elle refuse de monter au ton de la po&eacute;sie
+ces syllabes discordantes dont on a fait, &agrave; Moscow,
+des noms propres. Cependant, parmi ces derniers,
+plusieurs m&eacute;ritaient d'&ecirc;tre lou&eacute;s autant que jamais
+vierge le jour de son mariage: ils finissaient en <i>ischkin,
+ousckin, iffskchy, ouski</i>, mots suaves et fort
+bons pour les p&eacute;roraisons temporisantes de Londonderry.
+Nous ne pouvons encore en citer que Rousamouski,&mdash;</p>
+
+<p>17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski,
+Kousakin et Mouskin-Pouskin, tous les
+meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors march&eacute;
+contre un ennemi, ou enfonc&eacute; le sabre dans une
+peau. Peu se souciaient-ils du mufti ou de Mahomet,
+sinon pour faire de leur cuir une peau nouvelle
+&agrave; leurs timbales, dans le cas o&ugrave; le parchemin
+viendrait &agrave; rench&eacute;rir, et &agrave; d&eacute;faut de tout autre objet
+pour le remplacer.</p>
+
+<p>18. Parmi eux se trouvaient des &eacute;trangers de grand
+renom et de diverses contr&eacute;es; simples volontaires,
+ils ne songeaient pas &agrave; servir leur patrie ou son gouvernement,
+mais &agrave; devenir un jour brigadiers; et
+quelque peu aussi &agrave; se trouver au sac d'une ville,
+car c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de
+leur &acirc;ge. Il y avait plusieurs g&eacute;n&eacute;raux anglais, dont
+seize s'appelaient <i>Thomson</i> et dix-neuf <i>Smith</i><a name="FNanchor_219_222" id="FNanchor_219_222"></a><a href="#Footnote_219_222" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_222" id="Footnote_219_222"></a><a href="#FNanchor_219_222"><span class="label">[219]</span></a> <i>Smith</i> en anglais, <i>Schmitt</i> en allemand, et <i>Lefebvre, Fabre</i> en
+fran&ccedil;ais, sont des noms propres extr&ecirc;mement <i>communs</i>. Ils r&eacute;pondent &agrave;
+celui d'ouvrier forgeron sur toute esp&egrave;ce de m&eacute;taux.&mdash;<i>Thomson</i>,
+fils de Thomas.</p></div>
+
+<p>19. Jack Thomson, Bill Thomson.&mdash;Tous les
+autres, comme le grand po&egrave;te, s'appelaient Jemmy<a name="FNanchor_220_223" id="FNanchor_220_223"></a><a href="#Footnote_220_223" class="fnanchor">[220]</a>.
+J'ignore s'ils avaient un cimier ou des armoiries,
+mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier.
+Quant aux Smith, ils &eacute;taient trois Pierre; mais le
+premier d'entre eux tous, le plus habile &agrave; donner ou
+parer un coup, &eacute;tait celui-l&agrave; devenu depuis si c&eacute;l&egrave;bre
+<i>dans les environs d'Halifax</i>, mais qui &eacute;tait alors
+au service des Tartares<a name="FNanchor_221_224" id="FNanchor_221_224"></a><a href="#Footnote_221_224" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_223" id="Footnote_220_223"></a><a href="#FNanchor_220_223"><span class="label">[220]</span></a> Ou <i>James</i>.&mdash;James Thompson, l'auteur des <i>Saisons</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_224" id="Footnote_221_224"></a><a href="#FNanchor_221_224"><span class="label">[221]</span></a> Peut-&ecirc;tre sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, commandait
+les troupes anglaises en Turquie.</p></div>
+
+<p>20. Les autres &eacute;taient des Jacks, des Gills, des
+Wills et des Bills; mais quand j'aurai ajout&eacute; que le
+plus vieux des Jacks Smith &eacute;tait n&eacute; dans les montagnes
+de Cumberland, et que son p&egrave;re &eacute;tait un honn&ecirc;te
+forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un
+nom qui remplit trois lignes de la d&eacute;p&ecirc;che sur la
+prise de <i>Schmacksmith</i>; ainsi nomme-t-on le village
+de la d&eacute;serte Moldavie, o&ugrave; mourut cet homme immortel&mdash;dans
+un bulletin<a name="FNanchor_222_225" id="FNanchor_222_225"></a><a href="#Footnote_222_225" class="fnanchor">[222]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_225" id="Footnote_222_225"></a><a href="#FNanchor_222_225"><span class="label">[222]</span></a> M.A.P., apr&egrave;s avoir traduit assez infid&egrave;lement cette strophe,
+ajoute en note: &laquo;La <i>consonnance</i> des <i>ith</i> semble le seul <i>motif</i> de cette
+strophe.&raquo; Il e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; plus <i>fran&ccedil;ais</i> et plus juste de dire:
+&laquo;L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins <i>semble</i> le seul motif, etc.,&raquo;
+ou bien de ne rien dire du tout: j'aurais suivi son exemple.</p></div>
+
+<p>21. Je ne sais (malgr&eacute; tout le cas que je fais de
+Mars) si l'insertion d'un nom dans le <i>bulletin</i> peut
+compenser parfaitement celle d'un <i>boulet</i> dans le
+corps. On ne me fera pas, je l'esp&egrave;re, un crime de
+ce doute; car je me souviens, tout simple que je
+suis, d'avoir vu la m&ecirc;me id&eacute;e dans un certain Shakspeare,
+dont il suffit aujourd'hui de citer les pi&egrave;ces
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;es pour acqu&eacute;rir le titre de bel-esprit.</p>
+
+<p>22. L&agrave; se trouvaient aussi des Fran&ccedil;ais, vifs,
+jeunes et vaillans; mais je suis trop ardent patriote
+pour mentionner, dans un jour de gloire, des noms
+gaulois. Plut&ocirc;t dire vingt mensonges qu'un seul mot
+de v&eacute;rit&eacute;;&mdash;celles de ce genre sont des trahisons;
+elles compromettent la patrie, et l'on d&eacute;teste comme
+tra&icirc;tre quiconque a l'audace de nommer un Fran&ccedil;ais
+en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de prouver
+&agrave; John Bull que la paix doit ajouter &agrave; sa haine
+pour la France.</p>
+
+<p>23. Les Russes avaient, pour deux motifs, plac&eacute;
+deux batteries dans une &icirc;le situ&eacute;e pr&egrave;s d'Isma&iuml;l. Le
+premier &eacute;tait de bombarder la ville et de faire &eacute;crouler
+les &eacute;difices publics et particuliers, sans se soucier
+des pauvres ames qui allaient tomber victimes.
+La forme de la place devait r&eacute;ellement sugg&eacute;rer ce
+projet: elle &eacute;tait b&acirc;tie en amphith&eacute;&acirc;tre, et chaque
+maison semblait offrir &agrave; la bombe un but assur&eacute;.</p>
+
+<p>24. Le second objet &eacute;tait de profiter de l'instant
+d'une consternation g&eacute;n&eacute;rale pour attaquer la flottille
+turque, qui reposait pr&egrave;s de l&agrave; &agrave; l'ancre dans
+une parfaite s&eacute;curit&eacute;. Mais un troisi&egrave;me motif &eacute;tait
+encore sans doute de les amener au d&eacute;sir de capituler:
+fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers,
+quand ils ne sont pas acharn&eacute;s comme des
+chiens terriers ou des boules-dogues.</p>
+
+<p>25. Une habitude tr&egrave;s-bl&acirc;mable, celle de m&eacute;priser
+les ennemis que l'on doit combattre, commune
+dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause de la
+mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc
+rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans
+Smith qui m'ont d&eacute;j&agrave; fourni une rime. Mais heureusement
+ce nom est ajout&eacute; &agrave; tant de <i>sir</i> et de <i>madam</i>,
+qu'on serait tent&eacute; de croire que le <i>premier</i> qui
+le porta fut <i>Adam</i>, lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_223_226" id="FNanchor_223_226"></a><a href="#Footnote_223_226" class="fnanchor">[223]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_226" id="Footnote_223_226"></a><a href="#FNanchor_223_226"><span class="label">[223]</span></a> Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du c&eacute;l&egrave;bre sir Adam
+Smith, l'auteur du livre <i>de la Richesse des nations</i>.</p></div>
+
+<p>26. Les batteries russes &eacute;taient d&eacute;fectueuses, pour
+avoir &eacute;t&eacute; construites avec trop de pr&eacute;cipitation. Ainsi,
+la m&ecirc;me raison qui prive un vers de son douzi&egrave;me
+pied, et rembrunit le front de Longman et John
+Murray<a name="FNanchor_224_227" id="FNanchor_224_227"></a><a href="#Footnote_224_227" class="fnanchor">[224]</a> quand la vente des livres n'est pas aussi
+rapide que le voudraient ceux qui les impriment,
+la m&ecirc;me raison, dis-je, peut s'opposer pour un tems
+&agrave; ce que l'histoire appelle tant&ocirc;t <i>meurtre</i>, et tant&ocirc;t
+<i>gloire</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_227" id="Footnote_224_227"></a><a href="#FNanchor_224_227"><span class="label">[224]</span></a> Libraires de Lord Byron, &agrave; Londres.</p></div>
+
+<p>27. Soit effet de l'ineptie, de la h&acirc;te ou du gaspillage
+des ing&eacute;nieurs (et il m'importe peu de le
+savoir), soit plut&ocirc;t celui de la cupidit&eacute; personnelle
+du fournisseur qui aurait esp&eacute;r&eacute; sauver son ame en
+remplissant mal ses engagemens avec des homicides;
+il est certain que les batteries nouvellement dress&eacute;es
+ne portaient aucun secours efficace. Elles manquaient
+toujours, elles n'&eacute;taient jamais manqu&eacute;es, et elles
+ajoutaient sans cesse &agrave; la liste des manquans<a name="FNanchor_225_228" id="FNanchor_225_228"></a><a href="#Footnote_225_228" class="fnanchor">[225]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_228" id="Footnote_225_228"></a><a href="#FNanchor_225_228"><span class="label">[225]</span></a> C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, et surtout en
+tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de soldats de leurs
+compagnies qui n'ont pas r&eacute;pondu &agrave; l'appel. C'est ce qu'on appelle, en
+Angleterre, <i>the missing list</i> (la liste des absens).&mdash;M. A.P. accable
+encore ici Lord Byron de son d&eacute;dain superbe; &laquo;la r&eacute;p&eacute;tition du m&ecirc;me
+mot, dit-il, <i>fait</i> tout <i>le sel</i> de cette strophe.&raquo;</p></div>
+
+<p>28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances
+d&eacute;rangea toutes leurs tentatives navales: trois
+br&ucirc;lots perdirent leur courtoise existence avant de
+toucher l'endroit o&ugrave; ils auraient pu produire quelque
+effet. La m&egrave;che avait &eacute;t&eacute; allum&eacute;e trop t&ocirc;t, et rien ne
+put rem&eacute;dier &agrave; cette lourde faute: ils saut&egrave;rent au milieu
+de la rivi&egrave;re. Cependant, bien que l'aube f&ucirc;t lev&eacute;e,
+les Turcs dormaient aussi profond&eacute;ment que jamais.</p>
+
+<p>29. Cependant, &agrave; sept heures, ils se r&eacute;veill&egrave;rent
+et aper&ccedil;urent la flottille des Russes qui se mettait en
+route. Il &eacute;tait neuf heures quand, ayant toujours
+avanc&eacute; sans rencontrer d'obstacles, les vaisseaux
+arriv&egrave;rent &agrave; un c&acirc;ble de distance de la ville d'Isma&iuml;l,
+et commenc&egrave;rent une canonnade qui leur fut,
+j'ose le dire, rendue avec usure par un feu de mousqueterie,
+de bombes et de pi&egrave;ces de toutes les formes
+et de tous les calibres.</p>
+
+<p>30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans
+interruption le feu des Turcs; et, &agrave; l'aide des batteries
+de terre, ils entretinrent le leur avec une
+grande pr&eacute;cision. Mais enfin ils sentirent qu'une
+canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville &agrave;
+se soumettre, et ils donn&egrave;rent le signal de la retraite.
+Une de leurs barques coula &agrave; fond; une seconde,
+&eacute;tant venue &eacute;chouer sous les retranchemens, tomba
+au pouvoir des Turcs.</p>
+
+<p>31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux
+et des soldats; mais aussit&ocirc;t que l'ennemi parut s'&eacute;loigner,
+les delhis mont&egrave;rent plusieurs barques, s'avanc&egrave;rent
+&agrave; force de rames et fatigu&egrave;rent les Russes
+par un feu terrible. Ils tent&egrave;rent m&ecirc;me d'op&eacute;rer une
+descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les
+rejeta dans l'eau p&ecirc;le-m&ecirc;le et leur fit tout un bulletin
+de morts<a name="FNanchor_226_229" id="FNanchor_226_229"></a><a href="#Footnote_226_229" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_229" id="Footnote_226_229"></a><a href="#FNanchor_226_229"><span class="label">[226]</span></a> C'est-&agrave;-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un bulletin p&ucirc;t &ecirc;tre
+rempli de leurs noms seuls.&mdash;Il s'agit ici du comte Roger de Damas,
+qui se distingua effectivement au si&eacute;ge d'Isma&iuml;l, et auquel Catherine II
+conf&eacute;ra ensuite le grade de colonel et la croix de Saint-Georges. Le comte
+de Damas est rentr&eacute; en France en 1814.</p></div>
+
+<p>32. &laquo;Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout
+ce que firent les Russes ce jour-l&agrave;, je crois que
+plusieurs volumes ne me suffiraient pas et qu'il me
+resterait encore beaucoup de choses &agrave; ajouter.&raquo;
+Apr&egrave;s ce d&eacute;but, il ne dit pas un mot d'eux,&mdash;mais
+il cherche &agrave; faire sa cour &agrave; quelques &eacute;trangers de
+distinction qui assistaient au combat, au prince de
+Ligne, &agrave; Langeron, &agrave; Damas, noms aussi grands que
+jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.</p>
+
+<p>33. Ces grands frais de louanges nous montrent
+bien ce que c'est que la gloire. &Agrave; l'exception de ces
+trois <i>preux chevaliers</i> eux-m&ecirc;mes, combien peu de
+lecteurs savent s'ils ont r&eacute;ellement exist&eacute;! (et peut-&ecirc;tre
+existent-ils encore, car rien ne porte &agrave; croire
+le contraire). L'honneur est une loterie, et nous
+reconnaissons encore dans l'illustration un jeu de la
+fortune. Il est vrai que les m&eacute;moires du prince de
+Ligne ont &agrave; demi &eacute;cart&eacute; de sa personne le rideau de
+l'oubli<a name="FNanchor_227_230" id="FNanchor_227_230"></a><a href="#Footnote_227_230" class="fnanchor">[227]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_230" id="Footnote_227_230"></a><a href="#FNanchor_227_230"><span class="label">[227]</span></a> L'extrait de ces M&eacute;moires, publi&eacute; en 1809 par M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, en
+un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la longue
+vie militaire et litt&eacute;raire du prince de Ligne. La collection ignor&eacute;e de
+ses œuvres compl&egrave;tes forme 40 vol. in-12. Il est mort &agrave; Vienne le 13 d&eacute;cembre
+1814.</p></div>
+
+<p>34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans
+de brillantes actions aussi vaillamment que les plus
+fameux h&eacute;ros, et dont les noms, perdus dans la
+foule, ne sont jamais retrouv&eacute;s et rarement cherch&eacute;s!
+Ainsi la bonne renomm&eacute;e est-elle sujette &agrave;
+de tristes contractions et &agrave; des extinctions pr&eacute;matur&eacute;es.
+Apr&egrave;s toutes nos modernes batailles, je parie
+qu'il serait impossible de retrouver dix noms de
+connaissance dans aucune gazette.</p>
+
+<p>35. Apr&egrave;s tout, cette derni&egrave;re attaque, toute glorieuse
+qu'elle f&ucirc;t, montra bien, <i>d'une mani&egrave;re ou de
+l'autre</i>, qu'une faute avait &eacute;t&eacute; commise. L'amiral
+Ribas (connu dans les histoires russes) &eacute;tait fortement
+d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra
+une vive opposition chez les vieillards et chez les
+jeunes; et de vifs d&eacute;bats en furent la cons&eacute;quence
+n&eacute;cessaire.&mdash;Ici je dois m'arr&ecirc;ter; car si j'&eacute;crivais
+tout au long les discours de chaque guerrier, je
+crois que mes lecteurs ne monteraient jamais sur la
+br&egrave;che.</p>
+
+<p>36. Il y avait un homme, si toutefois c'&eacute;tait un
+homme;&mdash;non que l'on puisse mettre en question
+son <i>humanit&eacute;</i>, car, s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; un Hercule, son
+histoire e&ucirc;t eu la bri&egrave;vet&eacute; de sa derni&egrave;re maladie;
+alors qu'oppress&eacute; d'une indigestion, le visage p&acirc;le
+et d&eacute;fait, il expirait maudit, sous un arbre de la
+belle province qu'il avait ravag&eacute;e, comme la sauterelle,
+dans le champ dont elle a rong&eacute; le fruit.</p>
+
+<p>37. C'&eacute;tait Potemkin<a name="FNanchor_228_231" id="FNanchor_228_231"></a><a href="#Footnote_228_231" class="fnanchor">[228]</a>,&mdash;personnage recommandable
+dans un tems o&ugrave; l'homicide et la prostitution
+&eacute;taient les bases de la grandeur. Si les titres et les
+crachats pouvaient donner un renom durable, sa
+gloire &eacute;galerait encore aujourd'hui la moiti&eacute; de sa fortune.
+Haut de six pieds, cet homme &eacute;tait bien digne
+d'inspirer &agrave; la souveraine de toutes les Russies un
+caprice proportionn&eacute; &agrave; la grandeur de sa taille; car
+elle avait l'habitude de mesurer le m&eacute;rite d'un
+homme comme on mesure un clocher.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_231" id="Footnote_228_231"></a><a href="#FNanchor_228_231"><span class="label">[228]</span></a> N&eacute; en 1736. D&egrave;s sa jeunesse ce fameux favori avait d&eacute;velopp&eacute; un
+d&eacute;r&egrave;glement de mœurs sans exemple m&ecirc;me en Russie. Il avait achet&eacute; la
+Crim&eacute;e aux Tartares, et, pour donner aux peuples musulmans de cette
+vaste province les mœurs russes, il avait exerc&eacute; les actes de barbarie les
+plus multipli&eacute;s. Il mourut subitement en 1791, &agrave; quelques lieues de
+Kerson en Crim&eacute;e, au moment o&ugrave; Catherine commen&ccedil;ait &agrave; se lasser de
+lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une indigestion; mais dans toute
+l'Europe on accusa d'abord la vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte
+de la gloutonnerie de ce courtisan russe est presque incroyable.
+Min&eacute; par une fi&egrave;vre lente, il mangeait, &agrave; son d&eacute;jeuner, une oie enti&egrave;re,
+buvait dix bouteilles de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis,
+quelques heures apr&egrave;s, se remettait &agrave; table et y d&icirc;nait avec la m&ecirc;me voracit&eacute;.
+(Voyez la <i>Vie du prince Potemkin</i>, 1807, in-8&ordm;.)</p></div>
+
+<p>38. Tandis qu'on &eacute;tait en proie &agrave; l'ind&eacute;cision, Ribas
+d&eacute;p&ecirc;cha un courrier au prince, et parvint ainsi
+&agrave; faire pr&eacute;valoir son avis. Je ne pourrais vous dire
+comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais enfin
+il eut tout sujet d'&ecirc;tre satisfait. En attendant, les
+batteries faisaient leur devoir: quatre-vingts canons,
+point&eacute;s sur les bords du Danube, nourrissaient
+un feu continuel auquel on ne cessait de r&eacute;pondre
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>39. Mais le 13, quand une partie des troupes
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; rembarqu&eacute;e et que le si&eacute;ge allait &ecirc;tre lev&eacute;,
+un courrier, arrivant de toute la vitesse de son cheval,
+vint ranimer l'espoir de tous les amans de la
+gloire <i>gazeti&egrave;re</i> et de tous les <i>dilettanti</i> de l'art militaire.
+Ses d&eacute;p&ecirc;ches, r&eacute;dig&eacute;es en style magnifique,
+annon&ccedil;aient la nomination au commandement de ce
+favori des batailles, le feld-mar&eacute;chal Suwarow.</p>
+
+<p>40. La lettre que le prince adressait par la m&ecirc;me
+voie au mar&eacute;chal e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne d'un Spartiate, s'il
+s'&eacute;tait agi d'une cause faite pour embraser un grand
+cœur, telle que la d&eacute;fense de la libert&eacute;, de la patrie
+ou des lois; mais comme elle n'&eacute;tait inspir&eacute;e
+que par l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds,
+elle n'a droit qu'&agrave; de faibles &eacute;loges, si ce n'est pour
+la pr&eacute;cision de son style. &laquo;Vous prendrez Isma&iuml;l,
+contenait-elle, &agrave; quelque prix que ce soit.&raquo;</p>
+
+<p>41. &laquo;Dieu dit: Que la lumi&egrave;re soit, et la lumi&egrave;re
+fut faite!&raquo; Et l'homme: &laquo;Que le sang
+coule, et il en jaillit une mer!&raquo; Ainsi le <i>fiat</i> de
+cet enfant d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; des t&eacute;n&egrave;bres (car le jour ne pr&ecirc;te
+gu&egrave;re sa lumi&egrave;re &agrave; ses exploits) produit en une heure
+plus de maux que n'en pourraient r&eacute;parer trente
+beaux &eacute;t&eacute;s, fussent-ils ravissans comme ceux qui m&ucirc;rissaient
+les fruits d'&Eacute;den. La guerre ne se contente
+pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore
+la tige.</p>
+
+<p>42. Nos amis les Turcs, qui d&eacute;j&agrave; commen&ccedil;aient
+&agrave; signaler de leurs bruyans <i>Allahs</i>! la retraite des
+Russes, &eacute;taient dupes d'une m&eacute;prise tr&egrave;s-condamnable,
+non que l'on ne soit dispos&eacute; facilement &agrave;
+croire des ennemis <i>vaincu</i> (ou <i>vaincus</i>, si vous insistez
+sur la grammaire que j'oublie dans la chaleur
+de la composition). Mais ici les Turcs s'abusaient
+grossi&egrave;rement en ce qu'ayant en horreur le porc ils
+esp&eacute;raient cependant pr&eacute;server leur lard du danger<a name="FNanchor_229_232" id="FNanchor_229_232"></a><a href="#Footnote_229_232" class="fnanchor">[229]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_232" id="Footnote_229_232"></a><a href="#FNanchor_229_232"><span class="label">[229]</span></a> Ce jeu de mots, d&eacute;testable en fran&ccedil;ais, est excellent en anglais,
+parce que l'expression proverbiale <i>to save one's bacon</i> s'emploie dans
+les conversations les plus &eacute;l&eacute;gamment famili&egrave;res, pour <i>pr&eacute;server sa
+personne</i>.</p></div>
+
+<p>43. En effet, le 16, arriv&egrave;rent au galop deux
+cavaliers que de loin on prenait pour des cosaques.
+Ils n'avaient derri&egrave;re eux qu'un mince bagage et
+trois chemises pour deux. On ne distinguait que les
+coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au
+moment o&ugrave; l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow
+lui-m&ecirc;me et son guide.</p>
+
+<p>44. <i>Grande joie &agrave; Londres aujourd'hui!</i> ne manque
+pas de s'&eacute;crier plus d'un sot, d&egrave;s qu'&agrave; Londres une
+illumination est ordonn&eacute;e. C'est l&agrave; l'illusion premi&egrave;re
+de tous les r&ecirc;ves de ce bon ivrogne de John Bull<a name="FNanchor_230_233" id="FNanchor_230_233"></a><a href="#Footnote_230_233" class="fnanchor">[230]</a>.
+Sit&ocirc;t que les rues sont garnies de lampions colori&eacute;s,
+ce prudent personnage (le susdit John) livre &agrave; discr&eacute;tion
+sa bourse, son ame, sa raison, sa d&eacute;raison,
+et tout cela pour payer ce divertissement insipide<a name="FNanchor_231_234" id="FNanchor_231_234"></a><a href="#Footnote_231_234" class="fnanchor">[231]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_233" id="Footnote_230_233"></a><a href="#FNanchor_230_233"><span class="label">[230]</span></a> On sait que ce mot d&eacute;signe le peuple anglais. Il signifie <i>Jean Taureau</i>,
+et c'est ainsi qu'autrefois le peuple fran&ccedil;ais avait celui de <i>Jacques
+Bon-Homme</i>, qu'il m&eacute;rite encore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_234" id="Footnote_231_234"></a><a href="#FNanchor_231_234"><span class="label">[231]</span></a> En 1815, &agrave; l'occasion du voyage de l'empereur Alexandre et du roi
+de Prusse en Angleterre, le minist&egrave;re ordonna des illuminations dont les
+frais s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave; plus de dix millions. L'allocation de cette somme
+causa de violens d&eacute;bats dans la chambre des communes.</p></div>
+
+<p>45. Il est &eacute;tonnant qu'il <i>maudisse</i> encore aujourd'hui
+<i>ses yeux</i><a name="FNanchor_232_235" id="FNanchor_232_235"></a><a href="#Footnote_232_235" class="fnanchor">[232]</a>, car ils le sont depuis long-tems,
+et les diables ne doivent plus se soucier de ce serment,
+jadis fameux, depuis qu'il a enti&egrave;rement perdu
+l'usage de la vue. &Agrave; l'entendre, sa dette constitue
+sa richesse, les taxes son vrai paradis<a name="FNanchor_233_236" id="FNanchor_233_236"></a><a href="#Footnote_233_236" class="fnanchor">[233]</a>; et quand
+la famine, escort&eacute;e de sa livide et d&eacute;charn&eacute;e famille,
+appara&icirc;t devant lui, il ne la reconna&icirc;t pas, ou bien
+il s'&eacute;crie que la famine est fille de l'agriculture.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_235" id="Footnote_232_235"></a><a href="#FNanchor_232_235"><span class="label">[232]</span></a> Allusion au jurement ordinaire des Anglais: <i>God damn your eyes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_236" id="Footnote_233_236"></a><a href="#FNanchor_233_236"><span class="label">[233]</span></a> &laquo;Le cr&eacute;dit, disent tous les politico-banquiers, est la base de la
+richesse.&mdash;L'&eacute;l&eacute;vation des taxes est la mesure de la libert&eacute; et du
+bonheur d'une nation.&raquo;</p></div>
+
+<p>46. Mais laissons John Bull et revenons &agrave; notre
+conte. Grande joie dans le camp, pour les Russes,
+les Tartares, les Anglais, les Fran&ccedil;ais et les Cosaques!
+Suwarow pr&eacute;sageait de brillantes journ&eacute;es, et
+paraissait, &agrave; leurs yeux, semblable au gaz qui vient
+remplacer la paisible lumi&egrave;re de la lampe, ou comme
+ces feux follets toujours voisins de marais humides,
+et qui guident ceux qui les aper&ccedil;oivent dans des chemins
+sem&eacute;s de fondri&egrave;res. Le nouveau chef allait,
+venait, et tout le monde, &agrave; l'aspect de ce mobile
+flambeau, s'empressait de suivre aveugl&eacute;ment ses
+pas.</p>
+
+<p>47. Mais ici les choses eurent un tout diff&eacute;rent
+r&eacute;sultat. La flotte et le camp, pleins d'enthousiasme
+et de satisfaction, salu&egrave;rent Suwarow avec d&eacute;f&eacute;rence,
+et tout annon&ccedil;a que la fortune &eacute;tait de retour. On
+s'avan&ccedil;a de la place &agrave; une port&eacute;e de canon; on construisit
+des &eacute;chelles: on r&eacute;para les dommages des premiers
+travaux, on en fit de nouveaux, on r&eacute;unit des
+fascines et toutes sortes de machines commodes.</p>
+
+<p>48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige
+les mouvemens d'une multitude: de m&ecirc;me que
+les vagues ob&eacute;issent &agrave; l'impulsion du vent, ou que le
+troupeau pa&icirc;t sous la conduite du taureau, de m&ecirc;me
+que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que
+le mouton conducteur fait accourir derri&egrave;re lui ses
+compagnons en agitant la sonnette pendue &agrave; son cou:
+ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les
+petits.</p>
+
+<p>49. Tout le camp &eacute;tait dans la joie; vous auriez
+cru qu'ils se pr&eacute;paraient &agrave; aller &agrave; la noce. (Je ne vois
+rien d'inexact dans cette m&eacute;taphore; du moins, dans
+les deux cas, le r&eacute;sultat est-il &eacute;galement la discorde.)
+Il n'&eacute;tait pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne
+d&eacute;sir&acirc;t les dangers et le pillage: pourquoi? parce
+qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'&agrave; la chemise,
+&eacute;tait venu commander l'avant-garde.</p>
+
+<p>50. Mais les choses en &eacute;taient ainsi. Tous les pr&eacute;paratifs
+furent faits avec vivacit&eacute;: le premier d&eacute;tachement,
+form&eacute; de trois colonnes, ayant pris sa position,
+n'attendait plus que le signal pour fondre sur
+l'ennemi; le second, &eacute;galement de trois colonnes,
+avait une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser
+dans une mer de sang; le troisi&egrave;me, compos&eacute; de
+deux colonnes; devait engager le combat sur le
+fleuve.</p>
+
+<p>51. De nouvelles batteries furent encore dress&eacute;es.
+On tint un conseil g&eacute;n&eacute;ral, et, comme cela est quelquefois
+arriv&eacute; &agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;, on y vit r&eacute;gner
+l'unanimit&eacute;, cette d&eacute;esse si &eacute;trang&egrave;re &agrave; la
+plupart des conseils. Toutes les difficult&eacute;s &eacute;tant surmont&eacute;es,
+la gloire commen&ccedil;a &agrave; briller d'un vif &eacute;clat
+&agrave; tous les yeux, et cependant Suwarow, d&eacute;termin&eacute;
+&agrave; la m&eacute;riter, s'occupait &agrave; exercer ses recrues &agrave; l'emploi
+de la ba&iuml;onnette<a name="FNanchor_234_237" id="FNanchor_234_237"></a><a href="#Footnote_234_237" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_237" id="Footnote_234_237"></a><a href="#FNanchor_234_237"><span class="label">[234]</span></a> Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-m&ecirc;me l'exercice.</p></div>
+
+<p>52. C'est un fait bien reconnu que, malgr&eacute; sa
+dignit&eacute; de commandant en chef, il daignait en personne
+discipliner les soldats les moins exerc&eacute;s, et
+qu'il savait trouver le tems de faire aupr&egrave;s d'eux les
+fonctions de caporal. Comme on fait prendre &agrave; la salamandre
+l'habitude de sucer la flamme sans en &ecirc;tre
+molest&eacute;e, ainsi les accoutumait-il &agrave; monter sur une
+&eacute;chelle (non pas celle de Jacob) ou bien &agrave; franchir
+un foss&eacute;.</p>
+
+<p>53. Il fit habiller des fascines comme des hommes,
+avec des turbans, des dagues et des cimeterres; puis
+il fit charger &agrave; la ba&iuml;onnette ces mannequins; pour
+donner &agrave; ses gens une le&ccedil;on contre les v&eacute;ritables
+Turcs. Quand ils furent bien dress&eacute;s &agrave; ce man&eacute;ge,
+il jugea qu'il &eacute;tait tems de commencer s&eacute;rieusement
+l'attaque. Vos gens habiles se moquaient de sa conduite:&mdash;il
+ne leur r&eacute;pondit rien; mais il prit la
+ville.</p>
+
+<p>54. Tel &eacute;tait l'&eacute;tat de la plupart des choses la
+veille de l'assaut: tout le camp &eacute;tait dans le plus silencieux
+repos. Vous le croirez difficilement; mais
+les hommes d&eacute;cid&eacute;s &agrave; braver tous les dangers redeviennent
+calmes sit&ocirc;t que tout a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;. Les conversations
+&eacute;taient rares; car les uns se transportaient
+en pens&eacute;e dans leur maison, aupr&egrave;s de leurs amis;
+les autres songeaient &agrave; eux-m&ecirc;mes et &agrave; leur avenir&mdash;personnel.</p>
+
+<p>55. Suwarow surtout &eacute;tait sur l'alerte; il examinait,
+dressait, ordonnait, plaisantait et r&eacute;fl&eacute;chissait;
+car, nous pouvons hardiment le dire, c'&eacute;tait
+un homme merveilleux, au-del&agrave; de toute merveille,
+H&eacute;ros, bouffon, moiti&eacute; ange et moiti&eacute; diable, priant,
+instruisant, d&eacute;solant et ravageant; aujourd'hui Mars,
+demain Momus; et quand il assi&eacute;geait une forteresse,
+v&eacute;ritable arlequin en uniforme.</p>
+
+<p>56. Le jour qui pr&eacute;c&eacute;da l'assaut, comme ce grand
+conqu&eacute;rant &eacute;tait retenu &agrave; l'exercice&mdash;par ses fonctions
+de caporal,&mdash;&agrave; la chute du cr&eacute;puscule, quelques
+cosaques, maraudant comme des faucons autour
+d'une montagne, rencontr&egrave;rent un parti d'hommes,
+l'un desquels parlait leur langue,&mdash;bien ou mal,
+l'important &eacute;tait qu'il se f&icirc;t entendre; mais, soit par
+son accent, ses discours ou ses mani&egrave;res, ils reconnurent
+qu'il avait autrefois servi sous les m&ecirc;mes drapeaux.</p>
+
+<p>57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent,
+avec ses compagnons, au quartier-g&eacute;n&eacute;ral.
+Leur costume &eacute;tait musulman; cependant vous auriez
+pu reconna&icirc;tre en eux des Tartares d&eacute;guis&eacute;s,
+et un fond de christianisme sous leurs riches v&ecirc;temens
+turcs; mais en couvrant ainsi certaines gr&acirc;ces naturelles
+d'une pompe ext&eacute;rieure, ils rendaient d'autres
+&eacute;tranges m&eacute;prises tr&egrave;s-difficiles &agrave; &eacute;viter.</p>
+
+<p>58. Suwarow &eacute;tait en chemise, devant une compagnie
+de Calmoucks; il les exer&ccedil;ait, mena&ccedil;ait et
+amusait; il jurait apr&egrave;s les moins alertes et faisait
+des sermons sur le grand art de la tuerie:&mdash;car c'est
+ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine
+argile n'&eacute;tait que de la boue ordinaire, inculquait
+ses nobles maximes; et &agrave; sa voix toutes les intelligences
+militaires sentaient parfaitement qu'il
+&eacute;tait indiff&eacute;rent de gagner dans les combats une pension
+ou la mort.&mdash;</p>
+
+<p>59. Suwarow, &agrave; l'approche de cette compagnie
+de cosaques et de leur capture, tourna vers eux son
+front couvert et ses yeux per&ccedil;ans.&mdash;&laquo;D'o&ugrave; venez-vous?&mdash;De
+Constantinople, o&ugrave; nous &eacute;tions esclaves<a name="FNanchor_235_238" id="FNanchor_235_238"></a><a href="#Footnote_235_238" class="fnanchor">[235]</a>.&mdash;Qui
+&ecirc;tes-vous?&mdash;Ce que vous voyez.&raquo;
+Telle &eacute;tait la concision de leur dialogue, celui qui
+se chargeait de r&eacute;pondre sachant &agrave; qui il parlait et
+songeant &agrave; &eacute;pargner les mots.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_238" id="Footnote_235_238"></a><a href="#FNanchor_235_238"><span class="label">[235]</span></a> M. A. P. a n&eacute;glig&eacute; de traduire cette r&eacute;ponse.</p></div>
+
+<p>60.&mdash;&laquo;Vos noms?&mdash;Le mien, Johnson, et celui
+de mon camarade, Juan: les deux autres sont
+des femmes, et le troisi&egrave;me n'est ni homme ni
+femme.&raquo; Le g&eacute;n&eacute;ral promena sur les autres un œil
+rapide, puis ajouta: &laquo;J'ai d&eacute;j&agrave; entendu <i>votre</i> nom;
+celui du second m'est &eacute;tranger. Il est absurde d'avoir
+conduit ici les trois autres; mais passons.&mdash;Je
+crois, vous, avoir entendu votre nom dans le
+r&eacute;giment Nicolaiew?&mdash;Le mien m&ecirc;me.</p>
+
+<p>61. &laquo;Vous avez servi &agrave; Widdin?&mdash;Oui.&mdash;Vous
+conduis&icirc;tes l'attaque?&mdash;Justement.&mdash;Et ensuite?&mdash;J'en
+sais &agrave; peine quelque chose.&mdash;Vous mont&acirc;tes
+le premier &agrave; la br&egrave;che?&mdash;Au moins ne fus-je pas le
+dernier &agrave; suivre celui qui en a pu donner l'exemple.&mdash;Et
+qu'en r&eacute;sulta-t-il?&mdash;Un coup de feu
+me renversa sur le dos et je fus fait prisonnier.&mdash;Vous
+serez veng&eacute;, car la ville assi&eacute;g&eacute;e est deux fois
+aussi forte que celle o&ugrave; vous f&ucirc;tes bless&eacute;.</p>
+
+<p>62. &laquo;O&ugrave; voulez-vous servir?&mdash;O&ugrave; vous voudrez.&mdash;Je
+sais que vous aimez &agrave; &ecirc;tre dans les enfans perdus;
+sans doute vous voulez fondre le premier sur
+l'ennemi, apr&egrave;s les maux que vous avez d&eacute;j&agrave; soufferts.
+Et ce jeune gar&ccedil;on, que fera-t-il avec son
+visage sans barbe et ses habits d&eacute;chir&eacute;s?&mdash;Ah!
+g&eacute;n&eacute;ral, s'il n'est pas plus mauvais pour la guerre
+que pour l'amour, il montera le premier &agrave; l'assaut.</p>
+
+<p>63. &laquo;Il y sera, s'il l'ose.&raquo;&mdash;Ici Juan s'inclina
+profond&eacute;ment comme le compliment le m&eacute;ritait. &laquo;Par
+un bienfait sp&eacute;cial de la Providence, continua Suwarow,
+votre ancien r&eacute;giment doit conduire ce
+matin, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me cette nuit, l'assaut. J'ai
+fait vœu &agrave; plusieurs saints que dans peu le soc ou
+la charrue passeraient sur ce qui fut Isma&iuml;l, et que
+les plus superbes mosqu&eacute;es n'arr&ecirc;teraient pas leur
+tranchant.</p>
+
+<p>64. &laquo;Ainsi, maintenant, &agrave; la gloire, mes enfans!&raquo;
+Apr&egrave;s ces mots il se retourna et continua, dans les
+termes russes les plus classiques, &agrave; animer ses soldats,
+jusqu'&agrave; ce que tous ces grands cœurs de h&eacute;ros
+fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'e&ucirc;t
+pris pour un pr&eacute;dicateur en chaire (de ceux qui regardent
+avec d&eacute;dain tous les biens terrestres, sauf la
+d&icirc;me), en le voyant exhorter ses auditeurs &agrave; se ruer
+sur les pa&iuml;ens et &agrave; massacrer ceux qui r&eacute;sisteraient
+aux armes de la chr&eacute;tienne imp&eacute;ratrice Catherine.</p>
+
+<p>65. Johnson qui, d'apr&egrave;s ce long colloque, se regardait
+comme le favori de Suwarow, se hasarda &agrave;
+s'adresser encore &agrave; lui, bien qu'il le v&icirc;t retourn&eacute; &agrave;
+ses ch&egrave;res occupations. &laquo;Je vous rends gr&acirc;ces, dit-il,
+de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des
+premiers; mais si vous indiquiez plus positivement
+notre poste, nous saurions mieux, mon ami et
+moi, ce qu'il nous faudra faire.</p>
+
+<p>66. &laquo;&mdash;Bien! j'&eacute;tais occup&eacute;, et j'oubliais. Vous,
+vous rejoindrez votre ancien r&eacute;giment, qui est
+d&eacute;j&agrave; sous les armes. Hol&agrave;! Katskoff (ici il appela
+un Polonais), conduis-le &agrave; son poste; j'entends le
+r&eacute;giment Nicolaiew. Cet autre &eacute;tranger restera
+avec moi: c'est un beau gar&ccedil;on. Quant aux femmes,
+elles peuvent se retirer dans les bagages ou
+bien &agrave; l'ambulance.&raquo;</p>
+
+<p>67. Mais ici commen&ccedil;a une autre sc&egrave;ne. Les
+dames, qui n'avaient pas l'habitude d'&ecirc;tre trait&eacute;es
+de la sorte (et cependant, &eacute;lev&eacute;es dans un harem,
+elles &eacute;taient bien p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es de la meilleure doctrine
+du monde, celle de l'ob&eacute;issance passive);&mdash;les
+femmes alors soulev&egrave;rent la t&ecirc;te; leurs yeux brillans
+parurent humect&eacute;s de larmes, et, comme la
+poule &eacute;tend les ailes sur ses poussins, elles &eacute;tendirent
+leurs bras</p>
+
+<p>68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient
+ainsi d'&ecirc;tre honor&eacute;s par le plus grand capitaine qui
+jamais e&ucirc;t peupl&eacute; l'enfer de h&eacute;ros tu&eacute;s, ou plong&eacute;
+dans le d&eacute;sespoir une province ou un royaume. Mortels
+extravagans et toujours vainement &eacute;prouv&eacute;s! un
+laurier est donc une chose bien glorieuse, pour que
+vous croyiez devoir acheter une seule feuille de cet
+arbre, pr&eacute;tendu immortel, avec une mer toujours
+montante de sang et de larmes?</p>
+
+<p>69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes,
+et n'&eacute;tait pas vivement attendri par le sang; cependant
+il ne put voir, sans une sorte d'&eacute;motion, des
+femmes, la t&ecirc;te &eacute;chevel&eacute;e, dont tous les traits exprimaient
+une agonie cruelle. Les hommes qui font
+leur m&eacute;tier de la tuerie ont le cœur caut&eacute;ris&eacute; contre
+les angoisses de plusieurs millions d'hommes, mais
+une douleur isol&eacute;e peut inspirer de la compassion,
+m&ecirc;me aux h&eacute;ros,&mdash;et Suwarow en &eacute;tait un v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>70. Du ton calmouck le plus &eacute;mu:&mdash;&laquo;Que diable!
+Johnson, &agrave; quoi pensiez-vous donc en amenant
+des femmes? Elles obtiendront ici tous les
+&eacute;gards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux
+fourgons, o&ugrave; elles peuvent seulement &ecirc;tre
+hors de danger. Mais vous auriez d&ucirc; savoir que ce
+genre de bagages est embarrassant. Je d&eacute;teste les
+soldats mari&eacute;s, quand ils ne renouvellent pas chaque
+ann&eacute;e leurs femmes.</p>
+
+<p>71. &laquo;&mdash;Avec la permission de votre excellence,
+reprit alors notre Anglais, celles-ci ne sont pas &agrave;
+nous: elles ont d'autres maris. Je connais trop
+bien, par exp&eacute;rience, la discipline militaire, pour
+avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien
+ne retient dans une charge le cœur des h&eacute;ros
+comme la pens&eacute;e d'une petite famille rest&eacute;e en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>72. &laquo;Mais nous n'avons ici que deux dames turques
+qui ont, avec leur domestique, favoris&eacute; notre
+fuite, et elles ont brav&eacute; mille dangers pour nous
+suivre dans cette dangereuse travers&eacute;e. Pour un
+homme comme moi ce genre de vie n'a rien d'&eacute;trange;
+mais c'est un moment cruel pour de pauvres
+&ecirc;tres comme elles: ainsi, si vous voulez que
+je combatte de tout mon cœur, je vous prie de les
+faire traiter avec politesse.&raquo;</p>
+
+<p>73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux
+toujours mouill&eacute;s, regardaient leurs protecteurs
+comme si elles eussent h&eacute;sit&eacute; &agrave; les croire tels.&mdash;Leur
+surprise n'&eacute;tait pas moins grande (ni moins
+juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard,
+d'un aspect plut&ocirc;t f&eacute;roce qu'imposant, simplement
+v&ecirc;tu, couvert de poussi&egrave;re, nu jusqu'&agrave; la camisole,
+et cette derni&egrave;re elle-m&ecirc;me fort sale, de le voir,
+dis-je, plus redout&eacute; que tous les sultans de leur
+connaissance.</p>
+
+<p>74. En effet, comme le leur t&eacute;moignaient tous les
+yeux, tout semblait attendre son signal. Habitu&eacute;es
+&agrave; voir, comme une esp&egrave;ce de divinit&eacute;, le sultan couvert
+de pierreries, s'avan&ccedil;ant avec la gravit&eacute; imp&eacute;riale
+d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diad&egrave;me
+sur la queue), en un mot, entour&eacute; de toute la
+pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas comment
+le pouvoir consentait une fois &agrave; se passer de
+pompe.</p>
+
+<p>75. Johnson, voyant leur extr&ecirc;me d&eacute;convenue,
+leur donna, chemin faisant, et quoique peu initi&eacute;
+dans les affections orientales, quelques l&eacute;g&egrave;res consolations.
+Pour Don Juan, qui &eacute;tait bien autrement
+sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait,
+ou qu'alors il saurait bien en faire repentir
+l'arm&eacute;e russe. Ces paroles &eacute;taient extravagantes,
+mais pourtant les dames y trouv&egrave;rent un grand
+motif d'esp&eacute;rance; car toutes elles aiment l'exag&eacute;ration.</p>
+
+<p>76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques l&eacute;gers
+baisers, elles s'&eacute;loign&egrave;rent pour le moment,&mdash;en
+attendant ce que d&eacute;cideraient les coups de
+l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard
+destin, ou bien encore providence.&mdash;(L'incertitude
+est, en effet, l'un de nos nombreux bonheurs,
+c'est une esp&egrave;ce d'amortissement sur la condition de
+l'humanit&eacute;.)&mdash;En m&ecirc;me tems leurs doux amis saisissaient
+leurs armes et se pr&eacute;paraient &agrave; embraser
+une ville qui ne leur avait jamais fait le moindre
+mal.</p>
+
+<p>77. Suwarow,&mdash;qui ne voyait les choses qu'en
+gros, trop gros lui-m&ecirc;me pour les appr&eacute;cier en d&eacute;tail;
+qui regardait la vie comme une souillure, et
+les g&eacute;missemens d'une nation expirante comme les
+murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la
+perte de ses soldats (pourvu que leurs efforts pr&eacute;valussent
+&agrave; la fin) que la femme et les amis de Job
+se souciaient de ses ulc&egrave;res,&mdash;pouvait-il songer
+long-tems aux sanglots de deux femmes?</p>
+
+<p>78. Non certainement.&mdash;L'œuvre de gloire se
+disposait; on allait entendre une canonnade aussi
+terrible que celle d'Ilion, en supposant qu'Hom&egrave;re
+e&ucirc;t eu &agrave; ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu
+de d&eacute;crire la mort du fils de Priam, je serai forc&eacute;
+de parler escalades, bombes, tambours, poudre,
+bastions, batteries, boulets et ba&iuml;onnettes, tous mots
+rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux
+gosier des muses.</p>
+
+<p>79. Immortel Hom&egrave;re! &ocirc; toi qui, malgr&eacute; ta longueur,
+as charm&eacute; toutes les oreilles, et, malgr&eacute; ton
+peu d'&eacute;tendue, toutes les g&eacute;n&eacute;rations, en maniant
+de ton bras po&eacute;tique ces armes auxquelles les hommes
+n'auront plus jamais recours (&agrave; moins, cependant,
+que la poudre &agrave; canon n'ait pas la sup&eacute;riorit&eacute; que lui
+supposent tous les potentats aujourd'hui ligu&eacute;s contre
+la jeune libert&eacute;... Puissent-ils ne pas trouver en
+elle une nouvelle Troie!)</p>
+
+<p>80. Immortel Hom&egrave;re! j'ai maintenant &agrave; peindre
+un si&eacute;ge o&ugrave; furent tu&eacute;s plus de guerriers (avec des
+machines plus terribles et plus exp&eacute;ditives) que tu
+n'en as fait expirer dans ta gazette grecque. Je conviens
+volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait
+aussi ridicule de vouloir marcher de pair avec toi,
+qu'au plus faible ruisseau de se comparer &agrave; l'Oc&eacute;an;
+mais au moins, nous autres modernes, vous &eacute;galons-nous
+en mati&egrave;re de sang,</p>
+
+<p>81. Sinon po&eacute;tiquement, au moins effectivement;
+et le fait, c'est la v&eacute;rit&eacute;, ce but de tous nos efforts!
+Mais ici, bien que ma muse veuille d&eacute;crire tout ce qui
+va se passer, elle sera forc&eacute;e de s'&eacute;carter d'une trop
+rigoureuse fid&eacute;lit&eacute;. Dans un instant la ville sera attaqu&eacute;e;
+de grandes actions vont avoir lieu;&mdash;comment
+les raconterai-je? &Eacute;coutez, ames immortelles
+de g&eacute;n&eacute;raux! Ph&eacute;bus se l&egrave;ve pour colorer vos d&eacute;p&ecirc;ches
+de ses rayons.</p>
+
+<p>82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous,
+listes moins longues des morts et des bless&eacute;s! Ombre
+de L&eacute;onidas, qui combattis si vaillamment alors
+que, comme aujourd'hui, ma pauvre Gr&egrave;ce, h&eacute;las!
+&eacute;tait envahie! &Ocirc; commentaires de C&eacute;sar, pr&ecirc;tez-moi
+(pour me soutenir) une parcelle de vos <i>p&acirc;lissans</i>
+rayons de gloire, si beaux, si vari&eacute;s pour l'oreille
+des muses!</p>
+
+<p>83. Quand j'appelle <i>p&acirc;lissante</i> votre immortalit&eacute;
+guerri&egrave;re, je veux seulement rappeler que, par une
+triste r&eacute;alit&eacute;, il n'est pas de si&egrave;cle, d'ann&eacute;e, et
+m&ecirc;me de jour qui ne fl&eacute;trisse le nom d'un h&eacute;ros d&eacute;vastateur;
+je veux seulement dire que si nous venons
+&agrave; r&eacute;unir tous ses droits &agrave; la reconnaissance des hommes,
+il devient aussit&ocirc;t un boucher difforme, dont
+le nom n'abuse plus que les jeunes &eacute;cervel&eacute;s.</p>
+
+<p>84. Les m&eacute;dailles, honneurs, rubans, galons ou
+broderies, n'appartiennent pas mieux &agrave; l'homme immortel,
+que le manteau de pourpre &agrave; la prostitu&eacute;e
+de Babylone. Les enfans sont passionn&eacute;s pour un
+uniforme comme les femmes pour un &eacute;ventail, et le
+dernier goujat, rev&ecirc;tu d'un habit-rouge, se croit volontiers
+le favori de la gloire. Mais cette gloire,
+enfin... voulez-vous savoir ce que c'est?&mdash;Demandez-le
+<i>au porc, dont les yeux aper&ccedil;oivent le
+vent</i><a name="FNanchor_236_239" id="FNanchor_236_239"></a><a href="#Footnote_236_239" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_239" id="Footnote_236_239"></a><a href="#FNanchor_236_239"><span class="label">[236]</span></a> Expression du Psalmiste.</p></div>
+
+<p>85. Au moins le <i>sent-il</i>, et quelques-uns pensent
+qu'il le <i>voit</i>, parce qu'il court devant lui comme un
+verrat, ou, si cette explication vous para&icirc;t trop simple,
+dites qu'il se pr&eacute;cipite sur ses pas comme un
+brick, un schooner, ou bien encore...&mdash;Mais il est
+tems de terminer ce chant, avant que ma muse ne
+se sente fatigu&eacute;e. Le suivant, pour r&eacute;veiller l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale, va sonner en vol&eacute;e comme du haut
+d'un clocher de village.</p>
+
+<p>86. &Eacute;coutez, dans le silence de la froide et &eacute;paisse
+nuit, le bourdonnement des arm&eacute;es se pressant rangs
+sur rangs! L&agrave;, de lourdes masses se glissent, dans
+l'obscurit&eacute; douteuse, le long des murs assi&eacute;g&eacute;s et sur
+les bords du fleuve h&eacute;riss&eacute; de d&eacute;fenses. Cependant
+les astres percent d'une faible lumi&egrave;re les vapeurs
+humides et condens&eacute;es qui se roulent devant eux en
+bizarres guirlandes.&mdash;Bient&ocirc;t la fum&eacute;e de l'enfer
+doit &eacute;tendre sur eux un plus imp&eacute;n&eacute;trable manteau.</p>
+
+<p>87. Arr&ecirc;tons-nous ici un moment.&mdash;Imitons cette
+pause terrible qui, s&eacute;parant alors la vie de la mort,
+gla&ccedil;a pour un instant le cœur de ces hommes dont
+plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir.
+Un moment&mdash;et tout repara&icirc;tra plein de vie! La
+marche! la charge! les cris religieux de chaque
+peuple! Houra! Allah!&mdash;Un moment encore, et
+les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens
+de la bataille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SUPPLEMENT" id="SUPPLEMENT"></a>SUPPL&Eacute;MENT</h2>
+<h2>AUX NOTES DU CHANT VII.</h2>
+
+
+<p>L'ouvrage qui contient les d&eacute;tails du si&eacute;ge d'Isma&iuml;l
+&eacute;tant fort peu r&eacute;pandu en France, o&ugrave; cependant il a &eacute;t&eacute;
+imprim&eacute;, nous en extrairons tous les passages que Byron
+a jug&eacute;s dignes d'&ecirc;tre paraphras&eacute;s. Il est intitul&eacute;:&mdash;<i>Essai
+sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle
+Russie</i>. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais
+la d&eacute;dicace en &eacute;tant adress&eacute;e &agrave; l'empereur Alexandre,
+petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul,
+averti de se tenir sur ses gardes. Malgr&eacute; ce grave d&eacute;faut,
+c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis
+de Castelnau) a lui-m&ecirc;me emprunt&eacute; les circonstances
+du si&eacute;ge d'Isma&iuml;l au manuscrit d'un lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral
+de Russie, qui avait fait cette campagne (le duc de
+Richelieu).</p>
+
+<p>STROPHE 9.</p>
+
+<p>&laquo;Isma&iuml;l est situ&eacute;e sur la rive gauche du bras gauche du
+Danube, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; quatre-vingts verstes de la mer. Elle
+a trois mille toises de tour.&raquo; (<i>Manuscrit du duc de Richelieu</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 10.</p>
+
+<p>&laquo;On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave,
+situ&eacute; &agrave; la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine;
+l'ouvrage a &eacute;t&eacute; termin&eacute; par un Grec. Pour donner
+une id&eacute;e des talens de cet ing&eacute;nieur, il suffira de dire qu'il
+fit placer les palissades perpendiculairement sur le parapet,
+de mani&egrave;re qu'elles favorisaient le feu des assi&eacute;geans et
+arr&ecirc;taient le feu des assi&eacute;g&eacute;s.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 11.</p>
+
+<p>&laquo;Le rempart en terre est prodigieusement &eacute;lev&eacute;, &agrave; cause
+de l'immense profondeur du foss&eacute;. Il n'y a ni ouvrage
+avanc&eacute; ni chemin couvert.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 12.</p>
+
+<p>&laquo;Un bastion de pierres, ouvert par une gorge tr&egrave;s-&eacute;troite
+et dont les murailles sont fort &eacute;paisses, a une batterie casemat&eacute;e
+et une &agrave; barbette; il d&eacute;fend la rive du Danube. Du
+c&ocirc;t&eacute; droit de la ville est un cavalier de quarante pieds d'&eacute;l&eacute;vation,
+&agrave; pic, garni de vingt-deux pi&egrave;ces de canon, et qui
+d&eacute;fend la partie gauche.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 13.</p>
+
+<p>&laquo;Du c&ocirc;t&eacute; du fleuve, la rive est absolument ouverte; les
+Turcs ne croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir
+une flottille dans le Danube.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 23.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait propos&eacute; deux buts &eacute;galement avantageux par la
+construction de deux batteries sur l'&icirc;le qui avoisine Isma&iuml;l.
+Le premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux
+&eacute;difices avec du canon de quarante-huit, effet d'autant
+plus probable, que la ville &eacute;tant b&acirc;tie en amphith&eacute;&acirc;tre, presque
+aucun coup ne serait perdu. (<i>Histoire de la Nouvelle
+Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 24.</p>
+
+<p>Le second motif &eacute;tait de profiter de ce moment d'alarme
+pour que la flottille, agissant en m&ecirc;me tems, p&ucirc;t d&eacute;truire
+celle des Turcs. Un troisi&egrave;me motif, et vraisemblablement le
+plus plausible, &eacute;tait de jeter la consternation parmi les Turcs
+et de les engager &agrave; capituler. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 25, 26 ET 27.</p>
+
+<p>Une habitude bl&acirc;mable, celle de m&eacute;priser son ennemi, fut
+la cause du d&eacute;faut de perfection dans la construction des batteries.
+On voulait agir promptement, et on n&eacute;gligea de donner
+aux ouvrages la solidit&eacute; qu'ils exigeaient. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 28 ET 29.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me esprit fit manquer l'effet de trois br&ucirc;lots; on calcula
+mal la distance, on se pressa d'allumer la m&egrave;che, ils
+br&ucirc;l&egrave;rent au milieu du fleuve, et quoiqu'il f&ucirc;t six heures du
+matin, les Turcs, encore couch&eacute;s, n'en prirent aucun ombrage.</p>
+
+<p>1<sup>er</sup> <i>d&eacute;cembre</i> 1790. Cette op&eacute;ration manqu&eacute;e, la flottille
+russe s'avan&ccedil;a vers les sept heures; il en &eacute;tait neuf lorsqu'elle
+se trouva &agrave; cinquante toises de la ville. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 30 ET 31.</p>
+
+<p>Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille
+et de mousqueterie pendant pr&egrave;s de six heures. Les batteries
+de terre secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que
+les canonnades ne suffiraient pas pour r&eacute;duire la place: on
+fit la retraite &agrave; une heure. &Agrave; peine la retraite des Russes fut-elle
+remarqu&eacute;e, que les plus braves d'entre les ennemis se jet&egrave;rent
+dans de petites barques et essay&egrave;rent une descente. Le
+comte de Damas les mit en fuite, et leur tua plusieurs officiers
+et grand nombre de soldats. Un lan&ccedil;on sauta pendant
+l'action, un autre d&eacute;riva par la force du courant et fut pris par
+l'ennemi. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 32 ET 33.</p>
+
+<p>On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les
+Russes firent de m&eacute;morable dans cette journ&eacute;e; pour compter
+les hauts faits d'armes, pour particulariser toutes les actions
+d'&eacute;clat, il faudrait composer des volumes. Parmi les &eacute;trangers,
+le prince de Ligne se distingua de mani&egrave;re &agrave; m&eacute;riter
+l'estime g&eacute;n&eacute;rale. De vrais chevaliers fran&ccedil;ais, attir&eacute;s par
+l'amour de la gloire, se montr&egrave;rent dignes d'elle. Les plus
+marquans &eacute;taient le jeune duc de Richelieu, les comtes de
+Langeron et de Damas. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 35.</p>
+
+<p>L'amiral de Ribas d&eacute;clara en plein conseil que ce n'&eacute;tait
+qu'en donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis
+parut hardi; on lui opposa mille raisons auxquelles il r&eacute;pondit
+par de meilleures. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 36, 37 ET 38.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait que de d&eacute;terminer le prince Potemkin; Ribas
+y r&eacute;ussit. Tandis qu'il se d&eacute;menait pour l'ex&eacute;cution du
+projet agr&eacute;&eacute;, on construisait de nouvelles batteries. On comptait,
+le 12 d&eacute;cembre, quatre-vingts pi&egrave;ces de canon sur le
+bord du Danube, et cette journ&eacute;e se passa en vives canonnades.
+(<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 39.</p>
+
+<p>Le 13, une partie des troupes &eacute;tait embarqu&eacute;e; on allait
+lever le si&eacute;ge. Un courrier arrive; il est t&eacute;moin des cris de
+joie du Turc, qui se croyait &agrave; la fin de ses maux. Ce courrier
+annonce, de la part du prince, que le mar&eacute;chal Suwarow
+va prendre le commandement des forces r&eacute;unies sous
+Isma&iuml;l. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 40.</p>
+
+<p>La lettre du prince Potemkin &agrave; Suwarow est tr&egrave;s-courte;
+la voici dans toute sa teneur: &laquo;Vous prendrez Isma&iuml;l &agrave; quel
+prix que ce soit.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 43 ET 44.</p>
+
+<p>Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant &agrave; toute
+bride: on les prit pour des Cosaques; l'un &eacute;tait Suwarow et
+l'autre son guide, portant un paquet gros comme le poing et
+renfermant le bagage du g&eacute;n&eacute;ral. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 46.</p>
+
+<p>Les succ&egrave;s multipli&eacute;s de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent
+un enthousiasme g&eacute;n&eacute;ral. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 47.</p>
+
+<p>Les choses prennent, le m&ecirc;me jour, une autre tournure;
+le camp se rapproche et s'&eacute;tablit &agrave; une port&eacute;e de canon de la
+place; on pr&eacute;pare des fascines, on construit des &eacute;chelles, on
+&eacute;tablit des batteries nouvelles. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 48 ET 49.</p>
+
+<p>L'ame de Suwarow s'est communiqu&eacute;e &agrave; l'arm&eacute;e; il n'est
+pas jusqu'au dernier goujat qui ne d&eacute;sire d'obtenir l'honneur
+de monter &agrave; l'assaut. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 50.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re attaque &eacute;tait compos&eacute;e de trois colonnes command&eacute;es
+par les lieutenans-g&eacute;n&eacute;raux, Paul Potemkin, Serge
+Lwow; les g&eacute;n&eacute;raux-majors Maurice Lascy, Th&eacute;odore Meknop.
+Trois autres colonnes, destin&eacute;es &agrave; la seconde attaque,
+avaient pour chefs le comte de Samo&iuml;low, les g&eacute;n&eacute;raux &Eacute;lie
+de Bezborodko, Michel Kutusow; les brigadiers Orlow,
+Platow, Ribeaupi&egrave;re. La troisi&egrave;me attaque, par eau, n'avait
+que deux colonnes sous les ordres des g&eacute;n&eacute;raux-majors Ribas
+et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (<i>Histoire
+de la Nouvelle Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHES 51, 52 ET 53.</p>
+
+<p>On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un
+conseil de guerre; on y examina les plans pour l'assaut de
+M. de Ribas: ils r&eacute;unirent tous les suffrages. Le 19 et le 20,
+Suwarow exer&ccedil;a les soldats; il leur montra comment il
+fallait s'y prendre pour escalader; il enseigna aux recrues la
+mani&egrave;re de donner le coup de ba&iuml;onnette. Pour cet exercice
+d'un nouveau genre, il se servit de fascines dispos&eacute;es de mani&egrave;re
+&agrave; repr&eacute;senter un Turc. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chant_Huitieme" id="Chant_Huitieme"></a>Chant Huiti&egrave;me.</h2>
+
+
+<p>1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang<a name="FNanchor_237_240" id="FNanchor_237_240"></a><a href="#Footnote_237_240" class="fnanchor">[237]</a>!
+Voil&agrave; des jurons bien vulgaires et des mots bien
+grossiers, allez-vous penser, aimable lecteur? Rien
+n'est plus vrai. Mais ils servent &agrave; interpr&eacute;ter le r&ecirc;ve
+de la gloire; et comme ma candide muse se propose
+d'offrir un tableau de ces objets, comme ils vont devenir
+son th&egrave;me, il est juste de leur faire une invocation.
+Adressez-la &agrave; Mars, &agrave; Bellone, &agrave; ce que vous
+voudrez,&mdash;cela signifiera toujours la guerre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_240" id="Footnote_237_240"></a><a href="#FNanchor_237_240"><span class="label">[237]</span></a> Jurons fort &agrave; la mode dans les tavernes anglaises.</p></div>
+
+<p>2. Tout &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;,&mdash;le feu, l'&eacute;p&eacute;e et les hommes
+qui allaient en faire un usage terrible. Comme
+un lion sortant de sa tanni&egrave;re, l'arm&eacute;e, les nerfs et
+les muscles tendus, s'avan&ccedil;ait pour le carnage,&mdash;et,
+v&eacute;ritable hydre humaine, allait souffler partout
+sur ses pas la destruction. Ses t&ecirc;tes &eacute;taient autant de
+h&eacute;ros qui, &agrave; peine tomb&eacute;s, &eacute;taient remplac&eacute;s par
+d'autres.</p>
+
+<p>3. L'histoire est oblig&eacute;e de prendre les choses en
+gros; mais peut-&ecirc;tre, si nous pouvions les consid&eacute;rer
+en d&eacute;tail et faire la balance des pertes et des
+gains, d&eacute;couvririons-nous que la guerre n'est pas
+digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour
+n'en obtenir que de mis&eacute;rables conqu&ecirc;tes. Il y a plus
+de saine gloire &agrave; s&eacute;cher une seule larme qu'&agrave; r&eacute;pandre
+des mers de sang.</p>
+
+<p>4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une
+satisfaction int&eacute;rieure, tandis que l'autre, &agrave; force
+de pompes, d'acclamations, de ponts et arcs de
+triomphe, de pensions (fournies par une nation &agrave;
+qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de
+hautes dignit&eacute;s, peut bien exciter l'envie ou l'admiration
+des &ecirc;tres corrompus; mais elle n'est, apr&egrave;s
+tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant
+pour la libert&eacute;, que la cr&eacute;celle d'un enfant de
+meurtre.</p>
+
+<p>5. Telle est la gloire militaire,&mdash;et telle la jugera-t-on
+un jour. Il n'en est pas ainsi de L&eacute;onidas
+et de Washington, dont tous les champs de bataille
+sont devenus autant de terres sacr&eacute;es, et qui n'ont
+pas d&eacute;sol&eacute; des mondes, mais assur&eacute; l'existence des
+nations. Oh! que l'&eacute;cho de ces noms semble doux &agrave;
+l'oreille! et tandis que ceux des guerriers vulgaires
+surprennent ou &eacute;tourdissent les hommes vains et serviles,
+les leurs serviront seuls de <i>mots d'ordre</i>, jusqu'&agrave;
+ce que l'avenir ait reconquis la libert&eacute;.</p>
+
+<p>6. La nuit &eacute;tait obscure; un &eacute;pais brouillard ne
+permettait de distinguer que la flamme de l'artillerie
+partageant l'horizon en arcades de vapeurs embras&eacute;es,
+et reproduisant dans les eaux du Danube,
+comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille
+&eacute;tait &eacute;pouvant&eacute;e par le ronflement continu des
+vol&eacute;es et par le long fracas de chaque d&eacute;tonation,
+bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet,
+les foudres du ciel nous &eacute;pargnent, ou du moins
+nous frappent rarement;&mdash;celles de l'homme r&eacute;duisent
+en cendres des millions d'hommes!</p>
+
+<p>7. La colonne destin&eacute;e &agrave; tenter l'assaut avait &agrave;
+peine devanc&eacute; de quelques toises les batteries russes,
+que les musulmans s'&eacute;veill&egrave;rent en sursaut et r&eacute;pondirent,
+sur le m&ecirc;me ton, &agrave; la foudre des chr&eacute;tiens.
+Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre
+et l'eau; on e&ucirc;t cru, en voyant les &eacute;l&eacute;mens ainsi
+&eacute;branl&eacute;s, qu'ils se livraient un sublime combat, et
+cependant les remparts d'Isma&iuml;l flambaient comme
+l'Etna, quand il prend fantaisie &agrave; l'inquiet Titan d'&eacute;ternuer.</p>
+
+<p>8. Et dans le m&ecirc;me instant retentit comme le fracas
+des machines les plus homicides&mdash;l'&eacute;norme cri
+de <i>Allah!</i> portant d&eacute;fi &agrave; l'ennemi; fleuve, ville et
+rivages r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent <i>Allah!</i> et les nuages qui couvraient
+les combattans d'un dais &eacute;pais vibr&egrave;rent eux-m&ecirc;mes
+au nom de l'&Eacute;ternel. Entendez-vous, au-dessus de
+tous les sons, percer <i>Allah! Allah! Hu!</i><a name="FNanchor_238_241" id="FNanchor_238_241"></a><a href="#Footnote_238_241" class="fnanchor">[238]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_241" id="Footnote_238_241"></a><a href="#FNanchor_238_241"><span class="label">[238]</span></a> <i>Allah! Hu!</i> c'est proprement le cri de guerre des musulmans; ils
+appuient long-tems sur la derni&egrave;re syllabe, ce qui produit un effet
+&eacute;trange et terrible.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>9. Les colonnes s'&eacute;branlaient toutes en m&ecirc;me tems;
+mais d&eacute;j&agrave; commen&ccedil;aient &agrave; tomber ceux qui, plus
+nombreux que les feuilles, conduisaient l'attaque du
+c&ocirc;t&eacute; de l'eau. Ils &eacute;taient conduits par Arseniew,
+meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier
+&agrave; l'&eacute;preuve de la bombe et du canon. Le carnage
+(ainsi que Wordsworth nous l'apprend) est la fille
+de Dieu<a name="FNanchor_239_242" id="FNanchor_239_242"></a><a href="#Footnote_239_242" class="fnanchor">[239]</a>. S'<i>il</i> dit vrai, elle est la sœur de Christ, et
+ce jour-l&agrave; on peut dire qu'elle se comporta comme en
+terre sainte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_242" id="Footnote_239_242"></a><a href="#FNanchor_239_242"><span class="label">[239]</span></a> &laquo;Mais <i>ton</i><a name="FNanchor_D_243" id="FNanchor_D_243"></a><a href="#Footnote_D_243" class="fnanchor">[D]</a> plus terrible instrument, dans l'ex&eacute;cution de tes vues,
+est l'homme arm&eacute; pour un meurtre mutuel;&mdash;oui, le carnage est
+ta fille.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Wordsworth</span>, <i>Ode d'action de gr&acirc;ces</i>.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_243" id="Footnote_D_243"></a><a href="#FNanchor_D_243"><span class="label">[D]</span></a> C'est-&agrave;-dire celui <i>de la Divinit&eacute;</i>. Voil&agrave;, pour le meurtre, une g&eacute;n&eacute;alogie
+pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; toutes celles que l'on doit &agrave; notre premier h&eacute;raut-d'armes. Qu'e&ucirc;t-on
+dit si quelque ind&eacute;pendant lui avait donn&eacute; une pareille famille?
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+M. A. P., scandalis&eacute; de ces derniers mots, ajoute: &laquo;Lord Byron
+<i>affecte</i> d'ignorer ici jusqu'o&ugrave; remonte l'origine po&eacute;tique de la guerre.&raquo;
+Je serais plut&ocirc;t dispos&eacute; &agrave; croire que M. A. P. <i>affecte</i> ici de conna&icirc;tre
+cette <i>origine po&eacute;tique</i>, laquelle connaissance, apr&egrave;s tout, n'a pas un
+rapport bien &eacute;vident avec la r&eacute;flexion sens&eacute;e de Lord Byron.</p></div>
+
+<p>10. Le prince de Ligne fut bless&eacute; au genou; le
+comte <i>Chapeau-Bras</i> aussi re&ccedil;ut une balle entre le
+chapeau et la t&ecirc;te, et la preuve que cette t&ecirc;te &eacute;tait
+aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle demeura
+aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les
+balles ne peuvent vouloir aucun mal &agrave; une cervelle
+parfaitement l&eacute;gitime. <i>Cendres contre cendres</i>, dit-on;
+pourquoi pas: plomb contre plomb?</p>
+
+<p>11. Et comme le g&eacute;n&eacute;ral de brigade Marcow insistait
+pour qu'on s&eacute;par&acirc;t <i>le prince</i> de ces milliers de
+plaintifs moribonds,&mdash;gens de naissance vulgaire,
+qui pouvaient fort bien hurler, se tra&icirc;ner et demander
+un peu d'eau &agrave; des oreilles sourdes;&mdash;le g&eacute;n&eacute;ral
+Marcow, dis-je, en prouvant ainsi son extr&ecirc;me
+sympathie pour les hommes de rang, eut lui-m&ecirc;me
+la jambe emport&eacute;e.</p>
+
+<p>12. Trois cents canons jetaient leur &eacute;m&eacute;tique, et
+trente mille mousquets lan&ccedil;aient une gr&ecirc;le de pilules,
+afin d'obtenir un bon &eacute;coulement sanguin. &Ocirc; mortalit&eacute;!
+tu as bien tes relev&eacute;s mensuels de d&eacute;c&egrave;s, tes
+pestes, tes famines, tes m&eacute;decins, qui sans cesse,
+comme les grillots<a name="FNanchor_240_244" id="FNanchor_240_244"></a><a href="#Footnote_240_244" class="fnanchor">[240]</a>, bourdonnent &agrave; nos oreilles les
+maux pass&eacute;s, pr&eacute;sens et futurs;&mdash;mais rien de cela
+n'est encore comparable &agrave; l'image exacte d'un champ
+de bataille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_244" id="Footnote_240_244"></a><a href="#FNanchor_240_244"><span class="label">[240]</span></a> <i>Mortality</i>, en anglais, se dit pour l'<i>ensemble des mortels</i> et pour
+<i>maladie contagieuse</i>: c'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ce passage.&mdash;Les
+<i>grillots</i> sont appel&eacute;s en anglais <i>deathwatch</i> (annonce-mort),
+parce que le peuple regarde leur cri comme un pr&eacute;sage de mort.
+Dans nos provinces, un oiseau est charg&eacute; de la m&ecirc;me mission; c'est, je
+crois, la chouette, que pour cette raison on surnomme <i>oiseau de la
+mort</i>.</p></div>
+
+<p>13. L&agrave; se succ&egrave;dent sans cesse de nouvelles angoisses,
+jusqu'&agrave; ce que la multiplicit&eacute; des agonies endurcisse
+le cœur de quiconque vient &agrave; les contempler.&mdash;Hurler,
+se tra&icirc;ner dans la poussi&egrave;re, rouler
+dans leur orbite des yeux enti&egrave;rement blancs, telle
+est la r&eacute;compense de plusieurs milliers d'hommes
+de toutes les rang&eacute;es et de toutes les files. Quant
+aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le
+droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur
+poitrine.</p>
+
+<p>14. Cependant, j'aime la gloire:&mdash;la gloire est
+une grande chose;&mdash;songez &agrave; l'avantage d'&ecirc;tre,
+dans sa vieillesse, entretenu aux frais de <i>votre bon
+roi</i>; une l&eacute;g&egrave;re pension &eacute;branle la philosophie de
+plus d'un sage, et, de plus, les h&eacute;ros sont seuls destin&eacute;s
+&agrave; fournir aux po&egrave;tes des inspirations, ce qui
+vaut encore mieux. Ainsi donc, l'esp&eacute;rance de voir
+la po&eacute;sie redire &eacute;ternellement vos campagnes, et
+celle d'obtenir une demi-solde viag&egrave;re, font que le
+genre humain vaut bien la peine d'&ecirc;tre d&eacute;truit.</p>
+
+<p>15. Les troupes d&eacute;j&agrave; d&eacute;barqu&eacute;es s'avanc&egrave;rent pour
+prendre une batterie sur la droite, et les autres, qui
+avaient pris terre plus bas un instant apr&egrave;s eux,
+firent aussit&ocirc;t leurs efforts pour lutter d'activit&eacute; avec
+leurs camarades; ils &eacute;taient grenadiers. Ils grimp&egrave;rent
+un &agrave; un (et aussi gaiement que les enfans sur le
+sein de leur m&egrave;re) sur les palissades et les retranchemens,
+conservant toujours autant d'ordre dans
+leurs rangs qu'au moment d'une parade.</p>
+
+<p>16. Et rien de plus admirable; car le feu &eacute;tait si
+vif, que si le rouge V&eacute;suve e&ucirc;t avec ses laves renferm&eacute;
+toutes sortes de machines, de fers ou d'enfers,
+il n'aurait pu cependant d&eacute;ployer plus de furie. Un
+tiers des officiers fut terrass&eacute;; cet incident n'&eacute;tait
+pas un pr&eacute;sage de victoire pour ceux qui combattaient
+en avant. Quand les chasseurs sont renvers&eacute;s,
+les chiens sont bient&ocirc;t en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>17. Mais ici je laisserai le mouvement g&eacute;n&eacute;ral pour
+m'attacher aux pas glorieux de notre h&eacute;ros. Il doit
+cueillir des lauriers s&eacute;par&eacute;s, et, pour ce qui est de
+mentionner par leurs noms cinquante mille h&eacute;ros,
+tous &eacute;galement dignes, il est vrai, d'inspirer un
+couplet ou de r&eacute;clamer une &eacute;l&eacute;gie, ce d&eacute;tail formerait
+un assommant lexicon de gloire, et, ce qu'il y
+a de pis, une histoire beaucoup trop longue.</p>
+
+<p>18. Nous en abandonnerons donc le plus grand
+nombre &agrave; la gazette,&mdash;qui sans doute en a bien agi
+avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil dans
+les foss&eacute;s, les champs; partout enfin o&ugrave; leurs ames
+ont, pour la derni&egrave;re fois, senti le poids de leur enveloppe
+mat&eacute;rielle.&mdash;Trois fois heureux celui dont
+le nom a &eacute;t&eacute; correctement &eacute;crit dans la d&eacute;p&ecirc;che. Je
+sais un homme dont on a rappel&eacute; la mort sous le
+nom de <i>Grove</i>, et qui r&eacute;ellement s'appelait <i>Grose</i><a name="FNanchor_241_245" id="FNanchor_241_245"></a><a href="#Footnote_241_245" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_245" id="Footnote_241_245"></a><a href="#FNanchor_241_245"><span class="label">[241]</span></a> C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je me souviens de
+l'avoir fait remarquer, dans le tems, &agrave; un de mes amis:&mdash;&laquo;Voil&agrave; la
+gloire, lui dis-je: un homme est tu&eacute;, son nom est Grose, on l'imprime
+Grove.&raquo; J'avais &eacute;t&eacute; au coll&eacute;ge avec le d&eacute;funt; c'&eacute;tait un homme spirituel
+et fort aimable, dont on recherchait la soci&eacute;t&eacute; &agrave; cause de sa finesse,
+de son enjouement et de ses <i>chansons &agrave; boire</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et
+combattirent de toutes leurs forces, sans savoir quel
+&eacute;tait l'endroit o&ugrave; ils se trouvaient pour la premi&egrave;re
+fois, ignorant encore mieux le point vers lequel ils
+se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient
+aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, &eacute;touffaient
+et donnaient assez de preuves de valeur pour
+m&eacute;riter &agrave; eux deux seuls les frais d'un entier bulletin.</p>
+
+<p>20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange
+sanguinaire de milliers d'hommes morts ou mourans:&mdash;tant&ocirc;t
+gagnant quelques pieds de terrain plus rapproch&eacute;s
+d'un vieil angle que toute l'arm&eacute;e s'effor&ccedil;ait
+d'emporter; tant&ocirc;t reculant devant le feu non interrompu
+qui tombait sur eux comme si tout l'enfer,
+au lieu du ciel, se f&ucirc;t &eacute;coul&eacute; en pluie: &agrave; chaque instant
+ils tr&eacute;buchaient sur un compagnon bless&eacute;, qui
+se d&eacute;battait au milieu de son sang.</p>
+
+<p>21. C'&eacute;tait pour Don Juan le premier des combats,
+et bien que le tableau nocturne et la marche
+silencieuse des troupes dans la froide obscurit&eacute;, alors
+que le cœur ne s'enflamme pas comme sous les vo&ucirc;tes
+d'un arc triomphal, fussent bien capables de le
+faire fr&eacute;mir, p&acirc;lir, ou contempler, en soupirant
+apr&egrave;s le jour, les lourds nuages &eacute;paissis comme un
+empois sur l'immensit&eacute; des cieux, cependant il eut
+le courage de ne pas prendre la fuite.</p>
+
+<p>22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand
+il l'e&ucirc;t fait? On a vu et l'on voit encore des h&eacute;ros
+qui n'ont gu&egrave;re commenc&eacute; mieux, ou moins mal.
+Fr&eacute;d&eacute;ric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour
+la premi&egrave;re et la derni&egrave;re fois<a name="FNanchor_242_246" id="FNanchor_242_246"></a><a href="#Footnote_242_246" class="fnanchor">[242]</a>. La plupart des mortels
+sont comme un cheval, un faucon ou bien une
+jeune mari&eacute;e; apr&egrave;s une affaire chaude, ils s'habituent
+&agrave; leur nouvel &eacute;tat et combattent ensuite comme
+des diables pour leur solde ou pour les politiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_246" id="Footnote_242_246"></a><a href="#FNanchor_242_246"><span class="label">[242]</span></a> En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagn&eacute;e par les Prussiens,
+mais Fr&eacute;d&eacute;ric ne fut pas t&eacute;moin de sa victoire; il s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;
+d&egrave;s les premiers coups de canon.</p></div>
+
+<p>23. Juan &eacute;tait ce qu'<i>Erin</i> appelle, dans son vieil
+et sublime idiome Erse, Irlandais ou peut-&ecirc;tre <i>Punique</i><a name="FNanchor_243_247" id="FNanchor_243_247"></a><a href="#Footnote_243_247" class="fnanchor">[243]</a>
+(car les antiquaires, en fixant le niveau du
+tems lui-m&ecirc;me qui nivelle toutes choses, les Romaines,
+les Runiques et les Grecques, jurent que
+le langage de Pat<a name="FNanchor_244_248" id="FNanchor_244_248"></a><a href="#Footnote_244_248" class="fnanchor">[244]</a> sent le climat d'Annibal et conserve
+encore la tunique tyrienne de l'alphabet de
+Didon: or cette supposition en vaut bien une autre,
+mais elle n'a rien de national<a name="FNanchor_245_249" id="FNanchor_245_249"></a><a href="#Footnote_245_249" class="fnanchor">[245]</a>),</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_247" id="Footnote_243_247"></a><a href="#FNanchor_243_247"><span class="label">[243]</span></a> <i>Erin</i> est le nom que les Irlandais donnent &agrave; leur &icirc;le. On conna&icirc;t les
+nombreuses hypoth&egrave;ses des Irlandais pour expliquer l'origine de leur
+langue: ils la font remonter aux Grecs, aux Carthaginois, aux Celtes, etc.
+Ils ont m&ecirc;me &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre que le latin n'&eacute;tait qu'une corruption
+du vieil irlandais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_248" id="Footnote_244_248"></a><a href="#FNanchor_244_248"><span class="label">[244]</span></a> Diminutif de <i>Patrick</i>, surnom des Irlandais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_249" id="Footnote_245_249"></a><a href="#FNanchor_245_249"><span class="label">[245]</span></a> Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>24. Juan, dis-je, &eacute;tait un <i>consomm&eacute; de jeunesse</i>,
+une cr&eacute;ature incapable de r&eacute;sister &agrave; ses premi&egrave;res
+impulsions, un enfant de po&eacute;sie. Aujourd'hui il nageait
+dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux)
+la sensation de la volupt&eacute;, et demain, s'il s'agissait
+de d&eacute;truire, on le voyait occuper ses loisirs avec la
+m&ecirc;me activit&eacute;, dans la bonne compagnie de ceux
+qui ne se livrent qu'&agrave; des batailles, des si&eacute;ges et autres
+semblables parties de plaisir.</p>
+
+<p>25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combatt&icirc;t
+ou qu'il aim&acirc;t, c'&eacute;tait dans ce que nous appelons
+<i>les meilleures intentions</i>, esp&egrave;ce de <i>carte</i> que se
+propose bien de <i>retourner</i> tout le genre humain, quand
+il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes.
+Ainsi nous entendons l'homme d'&eacute;tat, le h&eacute;ros, la
+prostitu&eacute;e et l'homme de robe, quand le peuple s'inqui&egrave;te
+de leurs projets, opposer &agrave; toutes les attaques
+<i>leurs intentions pures</i>; quel malheur que l'enfer soit
+pav&eacute; de ces intentions<a name="FNanchor_246_250" id="FNanchor_246_250"></a><a href="#Footnote_246_250" class="fnanchor">[246]</a>!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_250" id="Footnote_246_250"></a><a href="#FNanchor_246_250"><span class="label">[246]</span></a> Les Portugais disent en proverbe: <i>L'enfer est pav&eacute; de bonnes
+intentions</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>26. Il m'est venu derni&egrave;rement en pens&eacute;e que le
+pav&eacute; de l'enfer&mdash;(si toutefois il est ainsi fait)&mdash;devait
+&ecirc;tre aujourd'hui bien us&eacute;, non parce qu'un
+grand nombre <i>des porteurs de bonnes intentions</i> aurait
+&eacute;t&eacute; sauv&eacute;, mais plut&ocirc;t par la multitude de ceux
+qui, l'ayant travers&eacute; sans pouvoir en all&eacute;guer de
+semblables, ont balay&eacute; et emport&eacute; le ciment sulfurique
+de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons
+parfaitement l'image dans Pall-Mall<a name="FNanchor_247_251" id="FNanchor_247_251"></a><a href="#Footnote_247_251" class="fnanchor">[247]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_251" id="Footnote_247_251"></a><a href="#FNanchor_247_251"><span class="label">[247]</span></a> La plus grande et la mieux &eacute;clair&eacute;e des rues de Londres; celle dont
+les larges pav&eacute;s sont le plus continuellement fatigu&eacute;s.</p></div>
+
+<p>27. Juan, par l'un de ces &eacute;tranges hasards qui
+souvent s&eacute;parent, dans leur hideuse carri&egrave;re, le guerrier
+du guerrier, et comme les plus chastes &eacute;pouses,
+quand, &agrave; la fin de la premi&egrave;re ann&eacute;e conjugale, elles
+quittent les plus constans maris du monde, Juan,
+dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune,
+s'&eacute;tait trop imprudemment avanc&eacute;, et apr&egrave;s avoir,
+pendant un certain tems, charg&eacute; et d&eacute;charg&eacute; son
+fusil, il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait seul et que ses compagnons
+avaient disparu.</p>
+
+<p>28. Je ne sais comment &eacute;tait arriv&eacute;e la chose.&mdash;Peut-&ecirc;tre
+le plus grand nombre avait-il &eacute;t&eacute; tu&eacute; ou
+bless&eacute;, tandis que les autres avaient r&eacute;trograd&eacute; &agrave;
+droite. C&eacute;sar lui-m&ecirc;me fut jadis confondu par un
+pareil mouvement, quand, &agrave; la vue de toute son arm&eacute;e,
+pourtant si intr&eacute;pide, il ramassa un bouclier
+et finit par ramener au combat ses fiers Romains.</p>
+
+<p>29. Juan, n'ayant pas de bouclier &agrave; ramasser et
+d'ailleurs n'&eacute;tant pas un C&eacute;sar, mais un beau jeune
+homme qui se battait sans savoir pour qui, eut &agrave;
+peine remarqu&eacute; son isolement qu'il s'arr&ecirc;ta une minute,
+et peut-&ecirc;tre aurait-il d&ucirc; s'arr&ecirc;ter plus long-tems.
+Ensuite, tel qu'un &acirc;ne (ici ne vous scandalisez
+pas, beno&icirc;t lecteur, puisque le grand Hom&egrave;re
+lui-m&ecirc;me n'a pas jug&eacute; cette similitude indigne d'Ajax,
+Juan la pr&eacute;f&eacute;rera peut-&ecirc;tre &agrave; quelque autre plus
+nouvelle),</p>
+
+<p>30. Ensuite, comme un &acirc;ne, il poursuivit son
+chemin, et, ce qu'il y a de singulier, sans regarder
+derri&egrave;re lui. Mais, voyant flamber, tel que le jour
+sur les montagnes, un feu assez &eacute;clatant pour aveugler
+ceux qui tremblent &agrave; la vue d'un combat, il
+s'&eacute;gara en cherchant un sentier qui lui perm&icirc;t de
+r&eacute;unir son bras et ses efforts &agrave; ceux du corps d'arm&eacute;e
+dont la majeure partie n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus que cadavres.</p>
+
+<p>31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant
+de son corps, ni le corps lui-m&ecirc;me qui avait
+absolument disparu,&mdash;les dieux savent comment!
+(Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble
+louche dans mon histoire; il me suffit de persuader
+qu'il n'est pas incroyable qu'un jeune gar&ccedil;on avide
+de gloire s'obstine &agrave; marcher en avant, et fasse de
+sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)</p>
+
+<p>32. N'apercevant ni commandant ni command&eacute;s,
+et laiss&eacute;, comme un jeune h&eacute;ritier, libre d'aller&mdash;il
+ne savait o&ugrave;,&mdash;sans lisi&egrave;res; de m&ecirc;me que les
+voyageurs suivent &agrave; travers marais et foug&egrave;res un
+<i>ignis fatuus</i><a name="FNanchor_248_252" id="FNanchor_248_252"></a><a href="#Footnote_248_252" class="fnanchor">[248]</a>, ou que les naufrag&eacute;s se r&eacute;fugient sous
+la premi&egrave;re hutte qui se pr&eacute;sente &agrave; leurs regards,
+Juan, suivant les inspirations de l'honneur et de son
+nez, se pr&eacute;cipita vers l'endroit o&ugrave; le plus violent feu
+annon&ccedil;ait des ennemis plus nombreux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_252" id="Footnote_248_252"></a><a href="#FNanchor_248_252"><span class="label">[248]</span></a> Feu follet.</p></div>
+
+<p>33. Il ne savait o&ugrave; il allait, et s'en souciait fort
+peu; il &eacute;tait &eacute;perdu, exasp&eacute;r&eacute;; la foudre coulait,
+pour ainsi dire, dans ses veines,&mdash;en un mot, son
+esprit &eacute;tait &agrave; la hauteur du moment, comme cela
+arrive aux t&ecirc;tes ardentes. Il courut o&ugrave; l'on voyait
+et entendait le feu le plus vif, o&ugrave; les plus &eacute;normes
+canons formaient les plus longues d&eacute;tonnations,
+tandis que la terre et les airs &eacute;taient &eacute;galement
+&eacute;branl&eacute;s, &ocirc; fr&egrave;re Bacon, par ta d&eacute;couverte philanthropique<a name="FNanchor_249_253" id="FNanchor_249_253"></a><a href="#Footnote_249_253" class="fnanchor">[249]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_253" id="Footnote_249_253"></a><a href="#FNanchor_249_253"><span class="label">[249]</span></a> C'est &agrave; ce moine qu'on attribue la d&eacute;couverte de la poudre &agrave; canon.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>34. Tout en s'avan&ccedil;ant, il vint &agrave; se retrouver au
+milieu de ce qui avait &eacute;t&eacute; la seconde colonne, command&eacute;e
+par le g&eacute;n&eacute;ral Lascy, et maintenant r&eacute;duite,
+comme un lourd volume (mais avec moins d'extension),
+en un extrait agr&eacute;able de h&eacute;ros. Il prit gravement
+sa place parmi les survivans qui tenaient
+encore leurs yeux hardis et leurs armes redoutables
+braqu&eacute;s contre le glacis.</p>
+
+<p>35. Justement &agrave; ce moment de crise parut Johnson,
+qui avait <i>fait retraite</i>, comme on le dit de ceux
+qui font en arri&egrave;re quelques pas au lieu de s'&eacute;lancer
+par la gueule de la mort dans le fond des diaboliques
+cavernes. Johnson &eacute;tait, d'ailleurs, un gar&ccedil;on plein
+d'exp&eacute;rience; il savait quand et comment il &eacute;tait &agrave;
+propos de fuir et d'avancer, et jamais il ne s'&eacute;loignait
+que pour revenir &agrave; la charge avec plus d'avantage.</p>
+
+<p>36. Ainsi, quand il vit morts, ou pr&egrave;s de l'&ecirc;tre,
+tous les hommes de son peloton, tous, except&eacute; Don
+Juan,&mdash;franc novice, dont la valeur vierge encore
+ne pouvait pas se d&eacute;mentir, attendu son ignorance
+du danger (cette vertu, semblable &agrave; la tranquille innocence,
+inspire toujours une fermet&eacute; calme et intr&eacute;pide),&mdash;Johnson
+recula un peu, afin de mieux
+rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir <i>au
+milieu des ombres de cette vall&eacute;e de mort</i><a name="FNanchor_250_254" id="FNanchor_250_254"></a><a href="#Footnote_250_254" class="fnanchor">[250]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_254" id="Footnote_250_254"></a><a href="#FNanchor_250_254"><span class="label">[250]</span></a> Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.</p></div>
+
+<p>37. L&agrave;, un peu &agrave; l'abri des balles qui pleuvaient
+des bastions, batteries, parapets, remparts, murailles,
+fen&ecirc;tres, maisons;&mdash;car, dans cette vaste
+ville, press&eacute;e par une chr&eacute;tienne soldatesque, il
+n'&eacute;tait pas un pouce de terrain sur lequel on ne combatt&icirc;t
+comme le diable,&mdash;Johnson rencontra un
+certain nombre de chasseurs, &eacute;puis&eacute;s compl&egrave;tement
+par des obstacles qu'ils avaient rencontr&eacute;s dans leur
+battue.</p>
+
+<p>38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier,
+ils arriv&egrave;rent &agrave; son appel; bien diff&eacute;rens en cela des
+<i>esprits du vaste ab&icirc;me</i>, &laquo;que vous pourriez, dit
+Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger
+&agrave; quitter leur s&eacute;jour<a name="FNanchor_251_255" id="FNanchor_251_255"></a><a href="#Footnote_251_255" class="fnanchor">[251]</a>.&raquo; Leur motif &eacute;tait l'incertitude
+dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de
+reculer devant les boulets ou les bombes. Ils ob&eacute;issaient
+encore &agrave; cette impulsion singuli&egrave;re, qu'en fait
+de guerre ou de religion tous les hommes re&ccedil;oivent,
+comme un troupeau de moutons, de celui qui se
+trouve &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_255" id="Footnote_251_255"></a><a href="#FNanchor_251_255"><span class="label">[251]</span></a> Shakspeare, <i>Henri IV</i>, premi&egrave;re partie.</p></div>
+
+<p>39. Par Jupiter! c'&eacute;tait un bon compagnon que
+Johnson, et bien que son nom ne soit pas aussi harmonieux
+que celui d'Ajax ou d'Achille, cependant
+nous ne sommes pas pr&egrave;s de revoir, sous le soleil,
+un homme qui lui soit comparable. Il pouvait rester,
+en exp&eacute;diant son homme, in&eacute;branlable comme la
+constante mousson<a name="FNanchor_252_256" id="FNanchor_252_256"></a><a href="#Footnote_252_256" class="fnanchor">[252]</a> quand elle souffle dans la m&ecirc;me
+direction pendant plusieurs mois de suite. Il &eacute;tait
+bien rare qu'il change&acirc;t de traits, de couleur ou de
+mouvemens, ou qu'il f&icirc;t le moindre embarras en terminant
+les affaires les plus critiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_256" id="Footnote_252_256"></a><a href="#FNanchor_252_256"><span class="label">[252]</span></a> <i>The monsoon</i>; tout le monde conna&icirc;t les vents moussons p&eacute;riodiques
+qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent l'ann&eacute;e.
+Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: &laquo;Il tuait son homme <i>aussi</i>
+tranquillement <i>que le missoun</i>, quand il souffle des mois entiers.&raquo;
+Puis en note il dit: <i>Le missoun, vent de l'Arabie d&eacute;serte</i>.</p></div>
+
+<p>40. Ainsi, il ne s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute; que par r&eacute;flexion.
+Il savait qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses
+pas, dispos&eacute;s &agrave; repousser ces mis&eacute;rables appr&eacute;hensions
+qui, comme le vent, troublent les estomacs les
+plus h&eacute;ro&iuml;ques. Les h&eacute;ros, il est vrai, ferment souvent
+trop t&ocirc;t leurs paupi&egrave;res; mais tous cependant
+ne sont pas aveugles, et quand ils consid&egrave;rent la
+mort sans interm&eacute;diaire, ils se retirent un peu, uniquement
+pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous
+l'avons dit, que pour revenir avec un plus grand
+nombre de guerriers sur ces <i>rives</i> tant soit peu brumeuses
+dont Hamlet nous dit que le passage est si
+terrible<a name="FNanchor_253_257" id="FNanchor_253_257"></a><a href="#Footnote_253_257" class="fnanchor">[253]</a>. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une
+impression fort l&eacute;g&egrave;re; il agit (tel que le galvanisme
+sur les cadavres) sur ses compagnons encore vivans
+comme sur un fil, et ils coururent &agrave; sa suite au milieu
+du feu le plus violent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_257" id="Footnote_253_257"></a><a href="#FNanchor_253_257"><span class="label">[253]</span></a> Les rives de la mort, allusion en monologue d'<i>Hamlet</i>, acte III,
+sc&egrave;ne I<sup>re</sup>. &laquo;Mais la seule crainte de quelque chose apr&egrave;s la mort&mdash;cette
+contr&eacute;e non d&eacute;couverte, des rives de laquelle nul voyageur ne revient,
+arr&ecirc;te la volont&eacute;.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;Sans l'effroi qu'il inspire et la <i>terreur</i> sacr&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">Qui d&eacute;fend son <i>passage</i> et si&eacute;ge &agrave; son entr&eacute;e, etc.&raquo;<br /></span>
+<span class="i0"><br /></span>
+<span class="i0">(<span class="smcap">Ducis</span>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>42. H&eacute;las! ils trouv&egrave;rent une seconde fois ce qui,
+la premi&egrave;re, leur avait paru assez effrayant pour les
+d&eacute;cider &agrave; la fuite, malgr&eacute; ce que le vulgaire nomme
+la gloire et toutes ces chim&egrave;res d'immortalit&eacute; qui
+stimulent un r&eacute;giment (sans compter la solde quotidienne
+d'un schelling, qui fait bouillonner leur
+sang). Ils obtinrent donc, &agrave; leur retour, le m&ecirc;me
+bon accueil, que les uns et les autres regard&egrave;rent
+comme un accueil <i>infernal</i><a name="FNanchor_254_258" id="FNanchor_254_258"></a><a href="#Footnote_254_258" class="fnanchor">[254]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_258" id="Footnote_254_258"></a><a href="#FNanchor_254_258"><span class="label">[254]</span></a> Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur <i>wel-come</i>,
+bon accueil, et <i>hall-come</i>,
+infernal accueil, que l'on prononce &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me en anglais.</p></div>
+
+<p>43. Ils tomb&egrave;rent aussi nombreux que les moissons
+sous la gr&ecirc;le, les pr&eacute;s sous la faux et les bl&eacute;s
+sous la faucille; se chargeant ainsi de justifier cette
+vieille et triviale v&eacute;rit&eacute;, que la vie de l'homme a la
+fragilit&eacute; de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries
+turques les criblaient comme un fl&eacute;au, ou
+bien un bon boxeur, et les plus braves d'entre eux,
+r&eacute;duits en capilotade, tombaient sur leur t&ecirc;te avant
+d'avoir pu l&acirc;cher un coup de fusil.</p>
+
+<p>44. Plac&eacute;s derri&egrave;re les traverses<a name="FNanchor_255_259" id="FNanchor_255_259"></a><a href="#Footnote_255_259" class="fnanchor">[255]</a> et les flancs
+des bastions, les Turcs faisaient un feu d'enfer et
+balayaient des rangs entiers comme des flots d'&eacute;cume
+frapp&eacute;s par le vent. Cependant (Dieu sait
+comment!) le destin, qui comprend les villes, les
+nations et les mondes dans ses capricieuses r&eacute;volutions,
+permit qu'au milieu de tous ces divertissemens
+sulfuriques Johnson et quelques autres qui
+avaient tenu bon gagnassent le talus int&eacute;rieur du
+rempart.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_259" id="Footnote_255_259"></a><a href="#FNanchor_255_259"><span class="label">[255]</span></a> Retranchemens form&eacute;s entre deux ouvrages de fortifications.</p></div>
+
+<p>45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine
+mont&egrave;rent avec vivacit&eacute;; car il fallait avancer
+de suite ou pas du tout, et la flamme, semblable &agrave;
+la poix ou la r&eacute;sine, pleuvait aussi bien en haut
+qu'en bas. Ainsi il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de d&eacute;cider lesquels
+&eacute;taient plus prudens de ceux qui d'abord
+avaient hiss&eacute; sur le parapet leurs figures martiales,
+ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire
+un aussi bel acte de courage.</p>
+
+<p>46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aper&ccedil;urent
+qu'un accident ou une b&eacute;vue prot&eacute;geait leur audace.
+En effet, l'ignorance du Cohorn grec ou turc
+avait dispos&eacute; les palissades, comme vous seriez
+&eacute;tonn&eacute; de les observer, dans les forts des Pays-Bas
+ou de la France&mdash;(bien qu'ils soient inf&eacute;rieurs &agrave;
+notre Gibraltar). Ces palissades &eacute;taient justement
+plant&eacute;es au milieu du parapet,</p>
+
+<p>47. De sorte que sur tous les cot&eacute;s il restait neuf
+ou dix pas o&ugrave; l'on pouvait, sans obstacle, marcher.
+Ce fut pour nos gens, ceux du moins qui vivaient
+encore, un pr&eacute;cieux avantage; ils purent former
+une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce
+qui les favorisa bien mieux, ils parvinrent &agrave; rompre
+les palissades, qui n'&eacute;taient gu&egrave;re plus hautes que
+des &eacute;pis de bl&eacute;<a name="FNanchor_256_260" id="FNanchor_256_260"></a><a href="#Footnote_256_260" class="fnanchor">[256]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_260" id="Footnote_256_260"></a><a href="#FNanchor_256_260"><span class="label">[256]</span></a> Elles n'&eacute;taient &eacute;lev&eacute;es qu'&agrave; deux pieds du talus.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>48. Au nombre des premiers,&mdash;je ne dis pas le
+<i>premier</i>, car, en pareil cas, les pr&eacute;tentions &agrave; la primaut&eacute;
+font souvent &eacute;clater de mortelles querelles
+entre amis comme entre alli&eacute;s. Par exemple, il faudrait
+qu'un Anglais e&ucirc;t bien de l'audace, et qu'il
+ne craign&icirc;t pas de mettre &agrave; une rude &eacute;preuve la patience
+partiale de John Bull, pour pr&eacute;tendre que
+Wellington s'&eacute;tait laiss&eacute; battre &agrave; Waterloo;&mdash;cependant
+les Prussiens disent la m&ecirc;me chose;&mdash;</p>
+
+<p>49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau,
+et Dieu sait combien d'autres en <i>au</i> et en <i>ou</i>,
+n'&eacute;taient pas arriv&eacute;s assez &agrave; tems pour jeter la terreur
+dans le cœur de ceux qui jusqu'alors avaient
+combattu comme des tigres affam&eacute;s, le duc de Wellington
+aurait cess&eacute; de faire un &eacute;talage de ses ordres
+et de toucher ses pensions, les plus fortes dont fassent
+mention nos annales.</p>
+
+<p>50. Mais n'y pensons jamais.&mdash;<i>Dieu sauve le roi!</i>
+et les rois! car s'<i>il</i> ne les garde, je doute que les
+hommes le veuillent long-tems encore.&mdash;Il me
+semble qu'un petit oiseau vient me chanter &agrave; l'oreille
+que les peuples, t&ocirc;t ou tard, consentiront &agrave; &ecirc;tre les
+plus forts. La plus m&eacute;chante rosse finit par ruer
+contre le brutal conducteur qui l'a maladroitement
+attel&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; la blesser,&mdash;et la multitude se
+lasse de suivre toujours l'exemple de Job.</p>
+
+<p>51. D'abord elle grom&egrave;le<a name="FNanchor_257_261" id="FNanchor_257_261"></a><a href="#Footnote_257_261" class="fnanchor">[257]</a>, puis elle jure, puis,
+comme David, elle lance de faibles cailloux contre
+le g&eacute;ant; enfin, elle saisit les armes auxquelles les
+hommes ont recours quand le d&eacute;sespoir ravit &agrave; leur
+cœur une partie de sa flexibilit&eacute;, et alors <i>viennent
+les tiraillemens de la guerre</i>;&mdash;oui, je n'en doute
+pas, ils reviendront encore, et je leur dirais: &laquo;Fuyez
+loin de nous,&raquo; si je n'avais pas pr&eacute;vu que cette
+r&eacute;volution seule peut sauver la terre d'une souillure
+infernale<a name="FNanchor_258_262" id="FNanchor_258_262"></a><a href="#Footnote_258_262" class="fnanchor">[258]</a>.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_261" id="Footnote_257_261"></a><a href="#FNanchor_257_261"><span class="label">[257]</span></a> Cette expression est, je le sais, famili&egrave;re; mais elle est du bon vieux
+fran&ccedil;ais: elle est bien autrement pittoresque que <i>murmurer</i>; enfin, elle
+est la traduction pr&eacute;cise du mot anglais <i>it grumbles</i>.</p></div>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_262" id="Footnote_258_262"></a><a href="#FNanchor_258_262"><span class="label">[258]</span></a> M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: &laquo;<i>Ailleurs</i>, Lord
+Byron <i>avait</i> quelque crainte sur cette pr&eacute;diction.&raquo; Cela est m&eacute;chant.</p></div>
+
+<p>52. Mais suivons.&mdash;Je ne disais pas <i>le premier</i>,
+mais au nombre des premiers s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur les
+murs d'Isma&iuml;l notre jeune ami Don Juan, comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; au milieu de pareilles sc&egrave;nes:&mdash;elles
+&eacute;taient cependant toutes nouvelles pour lui, et je
+voudrais pouvoir dire pour la <i>plupart</i> des autres. La
+soif de la gloire, quelquefois si d&eacute;vorante, s'&eacute;tait
+empar&eacute;e de lui,&mdash;bien qu'il e&ucirc;t une ame g&eacute;n&eacute;reuse,
+le cœur sensible et les traits f&eacute;minins.</p>
+
+<p>53. Il &eacute;tait donc sur la br&egrave;che,&mdash;lui qui, depuis
+son enfance, avait repos&eacute; comme un enfant sur
+le sein des femmes. Il pouvait bien montrer quelque
+chose d'homme en pareille circonstance; mais dans
+la premi&egrave;re position &eacute;tait son &Eacute;lys&eacute;e. Il aurait pu
+facilement supporter la terrible &eacute;preuve &agrave; laquelle
+Rousseau engage les amantes inqui&egrave;tes &agrave; nous soumettre.
+<i>Observez votre amant quand il sort de vos
+bras</i>. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles
+conservaient leurs charmes,</p>
+
+<p>54. &Agrave; moins qu'il n'y f&ucirc;t contraint par la destin&eacute;e,
+les flots, les vents ou la parent&eacute;, tous obstacles de la
+m&ecirc;me esp&egrave;ce. Or maintenant, le voil&agrave; dans un endroit&mdash;o&ugrave;
+tous les liens form&eacute;s par la soci&eacute;t&eacute; c&egrave;dent
+au fer et &agrave; la flamme: <i>lui</i> dont le corps m&ecirc;me &eacute;tait
+tout ame, entra&icirc;n&eacute; par les destins ou l'occasion, ce
+tyran des plus grands cœurs, exasp&eacute;r&eacute; par le moment
+et les lieux, il se pr&eacute;cipite dans la lice, comme
+un cheval de race frapp&eacute; de l'&eacute;peron.</p>
+
+<p>55. Et quand il trouve quelque r&eacute;sistance, son
+sang bouillonne comme celui du coursier devant une
+porte &agrave; cinq barres, une double d&eacute;fense ou une balustrade;
+alors que le jeune cavalier anglais ne doit
+plus compter que sur sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, pour se garantir
+d'une mort assur&eacute;e. Juan, de loin, avait en horreur
+la cruaut&eacute;; ainsi tous les hommes, avant d'&ecirc;tre irrit&eacute;s,
+d&eacute;testent-ils le sang;&mdash;mais Juan avait cela
+de plus, qu'il tressaillait m&ecirc;me aussit&ocirc;t qu'il entendait
+un plaintif g&eacute;missement.</p>
+
+<p>56. Le g&eacute;n&eacute;ral Lascy, qui, dans le m&ecirc;me moment,
+&eacute;tait serr&eacute; de pr&egrave;s, ayant vu arriver le renfort d'une
+centaine de jeunes gens r&eacute;unis qui tombaient, pour
+ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens
+&agrave; Juan qui se trouvait le plus pr&egrave;s de lui; il ajouta
+m&ecirc;me qu'il esp&eacute;rait prendre bient&ocirc;t la ville. Car il
+croyait s'adresser non pas &agrave; quelque <i>pauvre maraud</i>,
+suivant l'expression de Pistol<a name="FNanchor_259_263" id="FNanchor_259_263"></a><a href="#Footnote_259_263" class="fnanchor">[259]</a>, mais bien &agrave; un jeune
+Livonien.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_263" id="Footnote_259_263"></a><a href="#FNanchor_259_263"><span class="label">[259]</span></a> Pistol, personnage de <i>Henri IV</i>, deuxi&egrave;me partie. Voyez acte 5,
+sc&egrave;ne 3.</p></div>
+
+<p>57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage
+germanique, entendait l'allemand ni plus ni moins
+que le sanscrit; pour toute r&eacute;ponse il fit une inclination
+au g&eacute;n&eacute;ral qui paraissait avoir le droit de lui
+commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans
+noirs et blancs, ses &eacute;toiles, ses m&eacute;dailles et son &eacute;p&eacute;e
+ensanglant&eacute;e, lui parler d'un air de reconnaissance,
+il supposa facilement qu'il avait affaire &agrave; un officier
+de haut rang.</p>
+
+<p>58. L'entretien ne se prolonge gu&egrave;re entre deux
+hommes qui n'ont pas un commun langage; et d'ailleurs,
+dans la chaleur d'une bataille ou d'un si&eacute;ge,
+une infinit&eacute; de bruits interrompent le dialogue, et
+plusieurs crimes sont ex&eacute;cut&eacute;s avant qu'un mot ait
+frapp&eacute; l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le
+tocsin des cloches, viennent vous saisir, les plaintes,
+les sanglots, les pri&egrave;res, les impr&eacute;cations et les hurlemens,
+sont d'ailleurs autant d'obstacles &agrave; une conversation
+suivie.</p>
+
+<p>59. Voil&agrave; comment tout ce que nous venons de
+rapporter en deux longues octaves se passa en moins
+d'une minute; mais il n'est pas d'ex&eacute;crables crimes
+qui n'aient cherch&eacute; &agrave; se faire comprendre dans ce
+moins d'une minute. Le canon lui-m&ecirc;me assourdi au
+milieu de cette sc&egrave;ne d'horreur cessa de frapper l'oreille,
+et l'on e&ucirc;t aussi bien saisi le chant des linottes
+que les &eacute;clats de son tonnerre, tant &eacute;tait effroyable
+la voix g&eacute;n&eacute;rale de la nature humaine &agrave;
+l'agonie.</p>
+
+<p>60. La ville est forc&eacute;e.&mdash;Oh! &eacute;ternit&eacute;!&mdash;<i>Dieu
+fit les champs, et l'homme fit la ville</i>, a dit Cowper,&mdash;et
+je commence &agrave; me ranger de son opinion, en
+voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage,
+Ninive, toutes les villes en un mot dont les hommes
+ont gard&eacute; le souvenir ou n'ont jamais entendu parler.
+Et quand je m&eacute;dite le pr&eacute;sent et le pass&eacute;, je
+m'imagine que les bois finiront par nous servir de
+retraite.</p>
+
+<p>61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla
+(le tueur d'hommes) dont on envie g&eacute;n&eacute;ralement la
+vie et la mort fortun&eacute;es; de tous les grands noms
+qui &eacute;blouissent nos regards, le plus heureux fut sans
+contredit le g&eacute;n&eacute;ral Boon<a name="FNanchor_260_264" id="FNanchor_260_264"></a><a href="#Footnote_260_264" class="fnanchor">[260]</a>, devenu chasseur de Kentucky.
+Jamais il ne frappa que des ours et des daims,
+et il jouit d'une existence longue, solitaire, paisible,
+vigoureuse, au sein des plus profonds d&eacute;serts.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_264" id="Footnote_260_264"></a><a href="#FNanchor_260_264"><span class="label">[260]</span></a> &laquo;Boon, personnage historique, g&eacute;n&eacute;ral am&eacute;ricain, devenu sauvage
+par choix, qui a fond&eacute; le premier &eacute;tablissement du Kentucky.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>62. Le crime n'approcha pas de lui:&mdash;il n'est
+pas fils de la solitude. La sant&eacute; ne le quitta pas;&mdash;son
+asile est dans les d&eacute;serts rarement franchis; et
+si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si
+la mort<a name="FNanchor_261_265" id="FNanchor_261_265"></a><a href="#Footnote_261_265" class="fnanchor">[261]</a> m&ecirc;me finit par &ecirc;tre de leur choix plut&ocirc;t
+que la vie, nous devons leur pardonner; ils ne font
+que s'accoutumer aux sc&egrave;nes qui les environnent, en
+appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en horreur&mdash;dans
+la prison de nos villes. En ce moment, je
+dois me contenter de dire que Boon v&eacute;cut en chasseur
+jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingt-dix ans,</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_265" id="Footnote_261_265"></a><a href="#FNanchor_261_265"><span class="label">[261]</span></a> La mort, c'est la libert&eacute;. Tout, dans les villes, respire la vie; il est
+donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux entraves de la vie; mais
+dans les d&eacute;serts, o&ugrave; tout rappelle la mort et la libert&eacute;, l'homme perd
+naturellement peu &agrave; peu la crainte de la mort. Telle est ici, je pense, la
+pens&eacute;e de Byron.</p></div>
+
+<p>63. Et que, chose plus &eacute;trange, il acquit ainsi de
+la renomm&eacute;e (pour laquelle les autres hommes se
+d&eacute;ciment vainement), et de cette <i>bonne</i> renomm&eacute;e,
+sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de taverne;&mdash;simple,
+calme, v&eacute;ritable antipode de l'infamie,
+et qui n'a rien &agrave; redouter des coups de la
+haine ou de l'envie. Ermite actif, il resta jusque
+dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore
+l'homme de Ross, devenu sauvage<a name="FNanchor_262_266" id="FNanchor_262_266"></a><a href="#Footnote_262_266" class="fnanchor">[262]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_266" id="Footnote_262_266"></a><a href="#FNanchor_262_266"><span class="label">[262]</span></a> &laquo;Voyez Pope, sur l'homme de Ross.&raquo;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>64. Il est vrai qu'il s'&eacute;loigna des hommes m&ecirc;me
+de sa premi&egrave;re patrie, quand ils vinrent b&acirc;tir sous
+l'obscurit&eacute; de ses arbres,&mdash;qu'il alla chercher, &agrave;
+plusieurs centaines de milles au-del&agrave;, une terre
+moins surcharg&eacute;e de maisons et beaucoup plus commode.&mdash;La
+civilisation a cet inconv&eacute;nient, qu'on
+ne peut jamais trouver quelqu'un &agrave; qui on plaise ou
+qui lui-m&ecirc;me vous plaise; mais toutes les fois qu'il
+trouva l'homme individuel, il montra toute la sympathie
+dont jamais homme put &ecirc;tre susceptible.</p>
+
+<p>65. Et, d'ailleurs, il n'&eacute;tait pas seul: autour de
+lui s'&eacute;levait une tribu de champ&ecirc;tres<a name="FNanchor_263_267" id="FNanchor_263_267"></a><a href="#Footnote_263_267" class="fnanchor">[263]</a> enfans de la
+chasse, dont les yeux non encore dessill&eacute;s ne d&eacute;couvraient
+jamais de sati&eacute;t&eacute; dans le monde. Jamais l'&eacute;p&eacute;e
+ou le chagrin n'avaient imprim&eacute; leur passage sur
+leurs fronts sereins, et jamais le plus l&eacute;ger froncement
+ne voilait, en ces lieux, la beaut&eacute; de la nature
+ou des hommes.&mdash;Les libres for&ecirc;ts garantissaient
+leur libert&eacute; et donnaient &agrave; toutes leurs sensations
+une fra&icirc;cheur comparable &agrave; celle que l'on respire
+sous un arbre ou aux bords d'un torrent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_267" id="Footnote_263_267"></a><a href="#FNanchor_263_267"><span class="label">[263]</span></a> L'expression <i>sauvage</i> serait ici un contresens, comme le prouve la
+strophe suivante.</p></div>
+
+<p>66. Ils &eacute;taient bien autrement grands, agiles et
+robustes, que les p&acirc;les avortons de vos cit&eacute;s mesquines,
+parce que les soins ni les soucis n'avaient
+jamais fl&eacute;tri leurs pens&eacute;es. Les arbres verts, tel &eacute;tait
+leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels
+ne leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la
+mode ne les r&eacute;duisait pas &agrave; singer ses difformes caprices.
+Ils &eacute;taient simples, mais non sauvages, et
+leur butin (car ils en faisaient r&eacute;ellement) ne servait
+pas &agrave; payer des bagatelles.</p>
+
+<p>67. Le mouvement pr&eacute;sidait &agrave; leurs journ&eacute;es, le
+sommeil &agrave; leurs nuits, et l'enjouement &agrave; tous leurs
+travaux. Leur nombre n'&eacute;tait encore ni trop grand ni
+trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de
+p&eacute;n&eacute;trer dans leurs cœurs. La convoitise d&eacute;vorante,
+la magnificence insatiable n'avaient aucune proie &agrave;
+saisir chez des ind&eacute;pendans forestiers; aussi les solitudes
+de cet heureux peuple des bois &eacute;taient-elles
+toujours sereines et paisibles.</p>
+
+<p>68. Assez pour la nature.&mdash;Maintenant, afin de
+varier, je reviens &agrave; tes ineffables joies, &ocirc; civilisation!
+aux suaves cons&eacute;quences des grandes soci&eacute;t&eacute;s,
+la guerre, la peste, le d&eacute;solant despotisme, les
+royales oppressions, la soif du scandale, les soldats
+massacrant des millions d'hommes pour obtenir leurs
+rations; des &eacute;pisodes comme le boudoir de Catherine
+par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des tableaux
+comme la prise d'Isma&iuml;l.</p>
+
+<p>69. La ville est forc&eacute;e: d'abord, une colonne parvient
+&agrave; se frayer une route ensanglant&eacute;e;&mdash;puis une
+seconde. La fumante ba&iuml;onnette et l'&eacute;p&eacute;e flamboyante
+croisent les cimeterres; les cris, les pri&egrave;res des enfans
+et des m&egrave;res semblent, &agrave; quelque distance, devoir
+monter jusqu'au ciel.&mdash;Des nuages sulfureux
+plus &eacute;pais &eacute;touffent le souffle du matin et celui des
+hommes; cependant les Turcs &eacute;perdus disputent
+encore pied &agrave; pied la possession de leur ville.</p>
+
+<p>70. Kutusow, le m&ecirc;me qui plus tard refoula (avec
+l'aide tant soit peu efficace de la neige et des glaces)
+Napol&eacute;on sur son chemin audacieux et ensanglant&eacute;,
+Kutusow &eacute;tait, justement alors, oblig&eacute; de reculer.
+C'&eacute;tait un joyeux compagnon, qui trouvait toujours
+le mot pour rire en pr&eacute;sence de ses amis comme de
+ses ennemis, quand m&ecirc;me il s'agissait de la vie, de
+la mort ou de la victoire. Mais ici il para&icirc;t que ses
+saillies ne furent pas fort bien accueillies.</p>
+
+<p>71. Il s'&eacute;tait jet&eacute; dans un foss&eacute;, dont la bourbe
+fut bient&ocirc;t honor&eacute;e par le sang de plusieurs grenadiers
+accourus sur ses traces: ils mont&egrave;rent jusqu'au
+bord du parapet; mais l&agrave; se termin&egrave;rent leurs succ&egrave;s:
+les musulmans les rejet&egrave;rent tous dans le foss&eacute;,
+et parmi les morts on eut surtout &agrave; regretter le g&eacute;n&eacute;ral
+Ribaupierre.</p>
+
+<p>72. Heureusement quelques troupes perdues,
+apr&egrave;s avoir long-tems err&eacute; sur le fleuve, &eacute;taient descendues
+&agrave; terre, dans un endroit o&ugrave; elles se trouvaient
+enti&egrave;rement &eacute;gar&eacute;es. Apr&egrave;s avoir march&eacute; aveugl&eacute;ment
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans l'obscurit&eacute;, elles parvinrent,
+au lever du jour, devant ce parapet, qui parut &agrave;
+leurs yeux comme un portail.&mdash;Sans ce hasard, le
+gai et illustre Kutusow se serait couch&eacute; o&ugrave; reposent
+encore les trois quarts de sa colonne.</p>
+
+<p>73. Ces troupes s'&eacute;tant donc avanc&eacute;es rapidement
+sur le rempart, apr&egrave;s la prise du <i>cavalier</i>, et tandis
+que la plupart des enfans d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s<a name="FNanchor_264_268" id="FNanchor_264_268"></a><a href="#Footnote_264_268" class="fnanchor">[264]</a> de Kutusow
+se nuan&ccedil;aient, comme les cam&eacute;l&eacute;ons, d'une l&eacute;g&egrave;re
+teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la
+porte appel&eacute;e <i>Kilia</i> aux groupes de h&eacute;ros d&eacute;sappoint&eacute;s
+qui se tenaient &agrave; quelques pas dans la plus silencieuse
+circonspection, les genoux enfonc&eacute;s dans une
+bourbe auparavant gel&eacute;e, mais alors transform&eacute;e en
+un marais de sang humain.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_268" id="Footnote_264_268"></a><a href="#FNanchor_264_268"><span class="label">[264]</span></a> <i>Forlorn of hopes</i>, priv&eacute;s d'esp&eacute;rance. Cette expression r&eacute;pond aussi
+&agrave; celle d'<i>enfans perdus</i> de l'arm&eacute;e.</p></div>
+
+<p>74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez
+mieux (je me soucie peu de l'orthographe, pourvu
+que je ne tombe pas dans de grossi&egrave;res erreurs sur
+les faits, la statistique, la tactique, la g&eacute;ographie ou
+la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre
+&agrave; cheval, et, d'ailleurs, ils ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment
+des <i>dilettanti</i> en topographie de forteresse;
+s'&eacute;tant donc pr&eacute;cipit&eacute;s partout o&ugrave; il plut &agrave; leurs chefs
+de les envoyer,&mdash;ils furent tous taill&eacute;s en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>75. Leur colonne, malgr&eacute; le feu continuel des
+batteries turques, &eacute;tait parvenue au haut des remparts,
+et d&egrave;s-lors elle se croyait naturellement en
+situation de piller la ville sans rencontrer de nouveaux
+obstacles; mais, comme tous les braves, mes
+Cosaques s'abusaient.&mdash;Les Turcs n'avaient d'abord
+song&eacute; &agrave; la retraite que pour les attirer sous les angles
+de deux bastions, et de l&agrave; ils revinrent &agrave; la
+charge sur les trop confians chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,&mdash;prise
+aussi fatale aux &eacute;v&ecirc;ques qu'aux soldats<a name="FNanchor_265_269" id="FNanchor_265_269"></a><a href="#Footnote_265_269" class="fnanchor">[265]</a>,&mdash;ces
+Cosaques, d&egrave;s les premiers rayons du jour,
+furent tous accabl&eacute;s, et sans doute se plaignirent
+alors d'avoir re&ccedil;u la vie &agrave; si courts termes.&mdash;Mais
+ils moururent sans fr&eacute;mir ou r&eacute;trograder, ayant
+m&ecirc;me eu soin de disposer leurs carcasses amoncel&eacute;es
+en &eacute;chelles, sur lesquelles mont&egrave;rent le lieutenant-colonel
+Yesousko&iuml;, suivi du brave bataillon de
+Polouzki.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_269" id="Footnote_265_269"></a><a href="#FNanchor_265_269"><span class="label">[265]</span></a> Allusion &agrave; l'anecdote de l'&eacute;v&ecirc;que Jocelyn qui, en 1821, fut surpris,
+&agrave; Londres, enferm&eacute; <i>flagrante delicto</i> avec un giton de la garde royale.</p></div>
+
+<p>77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra
+de Turcs; mais il ne put rien en faire, attendu que
+lui-m&ecirc;me fut frapp&eacute; par certains musulmans qui ne
+voulaient pas encore consentir &agrave; la destruction de
+leur patrie. Les murailles &eacute;taient emport&eacute;es, mais
+il &eacute;tait toujours impossible de deviner laquelle des
+deux arm&eacute;es serait vaincue. On r&eacute;pondait aux coups
+par des coups; on disputait le terrain pouce par
+pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient
+de reculer.</p>
+
+<p>78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit
+beaucoup, et nous remarquerons ici avec l'historien,
+qu'il est bon de ne donner que peu de cartouches
+aux soldats destin&eacute;s &agrave; se couvrir de gloire. Quand
+l'affaire ne peut se d&eacute;cider qu'&agrave; la pointe de la brillante
+ba&iuml;onnette, et qu'il est n&eacute;cessaire de se pr&eacute;cipiter
+en avant, les soldats, n'&eacute;coutant que leur
+amour de la vie, se contentent de faire simplement
+feu &agrave; une folle distance.</p>
+
+<p>79. Enfin s'op&eacute;ra la jonction des gens qui essayaient
+de gravir une seconde fois le sommet f&eacute;cond
+en tr&eacute;pas des remparts, avec ceux qui marchaient
+sous les ordres du g&eacute;n&eacute;ral Meknop (mais ce dernier
+n'&eacute;tait pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant,
+succomb&eacute; pour avoir &eacute;t&eacute; mal second&eacute;).
+Malgr&eacute; la sublime r&eacute;sistance des Turcs, le bastion
+fut emport&eacute;, et le s&eacute;raskir ne la d&eacute;fendit qu'&agrave; un
+prix extr&ecirc;mement cher.</p>
+
+<p>80. Juan, Johnson et quelques volontaires les
+plus avanc&eacute;s, lui offrirent quartier, mot qui sonne
+mal &agrave; l'oreille des s&eacute;raskirs, ou qui, du moins, ne
+s&eacute;duisit pas celles du g&eacute;n&eacute;reux Tartare. Il mourut
+digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage
+et guerrier martyr. Un officier anglais, s'&eacute;tant approch&eacute;
+pour le faire prisonnier, eut tout sujet de
+s'en repentir.&mdash;</p>
+
+<p>81. Pour toute r&eacute;ponse &agrave; sa proposition, il re&ccedil;ut
+un coup de pistolet qui le renversa mort. Aussit&ocirc;t, et
+sans le moindre retard, les autres firent intervenir
+le plomb et l'acier, bienfaisans m&eacute;taux auxquels,
+en pareille circonstance, on a volontiers recours.
+Pas une t&ecirc;te ne fut &eacute;pargn&eacute;e;&mdash;trois mille musulmans
+perdirent la vie, et seize ba&iuml;onnettes perc&egrave;rent
+en m&ecirc;me tems le s&eacute;raskir.</p>
+
+<p>82. La ville est prise,&mdash;mais pied &agrave; pied.&mdash;Partout
+la mort s'enivre de sang; il n'est pas une
+rue o&ugrave; ne lutte quelque cœur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour ceux
+qui, dans un instant, cesseront de le faire battre.
+Ici la guerre pr&eacute;f&egrave;re &agrave; son art destructeur des exp&eacute;diens
+plus destructeurs encore, et la chaleur du carnage,
+telle que la vase &eacute;chauff&eacute;e par le soleil sur les
+bords du Nil, engendre les formes vari&eacute;es des plus
+monstrueux crimes.</p>
+
+<p>83. Un officier russe marchait hardiment sur un
+monceau de corps lorsqu'il sentit son talon mordu
+comme par la t&ecirc;te du serpent dont, gr&acirc;ce &agrave; &Egrave;ve, tous
+les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes.
+Vainement il se d&eacute;battit, jura, frappa et demanda
+secours en criant comme les loups quand ils ont faim,&mdash;la
+dent, semblable aux serpens dont on parlait
+autrefois, ne l&acirc;cha pas son heureuse prise.</p>
+
+<p>84. C'&eacute;tait celle d'un musulman qui, ayant senti
+son corps expirant oppress&eacute; par le pied d'un ennemi,
+l'avait saisi et s'&eacute;tait attach&eacute; au tendon de la plus d&eacute;licate
+structure (celui qu'une muse ancienne ou
+quelque bel-esprit moderne a d&eacute;sign&eacute;, Achille, par
+ton nom): la dent p&eacute;n&eacute;tra profond&eacute;ment, et ne l'abandonna
+pas m&ecirc;me avec la vie;&mdash;car (mais c'est
+peut-&ecirc;tre un mensonge) on assure que la jambe vivante
+tra&icirc;na long-tems encore apr&egrave;s elle la t&ecirc;te s&eacute;par&eacute;e
+de son tronc.</p>
+
+<p>85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier
+russe resta boiteux pour la vie, et que cette musulmane
+dent, plus aigu&euml; et plus longue qu'une brochette,
+l'envoya grossir le nombre des invalides et
+des op&eacute;r&eacute;s. Le chirurgien du r&eacute;giment ne put gu&eacute;rir
+cette blessure, et peut-&ecirc;tre faut-il plut&ocirc;t l'en bl&acirc;mer
+que la t&ecirc;te de cet ennemi inv&eacute;t&eacute;r&eacute;, qui avait &agrave; peine
+consenti &agrave; l&acirc;cher prise apr&egrave;s avoir elle-m&ecirc;me &eacute;t&eacute; divis&eacute;e
+de son cadavre.</p>
+
+<p>86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir
+d'un v&eacute;ritable po&egrave;te d'&eacute;viter, autant qu'il le peut,
+les fictions. Il y a, en effet, aussi peu d'art &agrave; sacrifier
+la v&eacute;rit&eacute; dans les vers que dans les ouvrages de
+prose, &agrave; moins qu'on n'y soit forc&eacute; par cette routine
+habituelle qu'on appelle diction po&eacute;tique, et par cette
+odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme
+d'un hame&ccedil;on pour p&ecirc;cher les ames.</p>
+
+<p>87. La ville est prise, mais non rendue!&mdash;Non,
+il n'est pas un musulman qui d&eacute;pose encore son
+glaive. Que le sang ruisselle comme roulent autour
+des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole
+ne r&eacute;v&eacute;lera la moindre crainte de la mort ou de
+l'ennemi. Vainement retentissent les hurlemens de
+victoire, pouss&eacute;s par les accourans Moscovites,&mdash;le
+dernier soupir du vaincu est encore r&eacute;p&eacute;t&eacute; par
+celui du vainqueur.</p>
+
+<p>88. La ba&iuml;onnette perce, le sabre taille et les vies
+humaines sont en tous lieux prodigu&eacute;es. Telle, quand
+l'ann&eacute;e, &agrave; son d&eacute;clin, d&eacute;tache et roule la feuille &eacute;carlate
+des arbres, la for&ecirc;t elle-m&ecirc;me s'incline sous les
+coups de la p&acirc;le et mugissante atmosph&egrave;re, ainsi
+d&eacute;j&agrave; chancelle la cit&eacute; priv&eacute;e de ses meilleurs et de
+ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en &eacute;clats
+vastes et imposans, et telle que les ch&ecirc;nes d&eacute;racin&eacute;s
+avec tous leurs mille hivers.</p>
+
+<p>89. Un pareil sujet est fort imposant,&mdash;mais je
+n'ai pas l'intention d'&ecirc;tre terrible. Telle qu'on la
+voit, la destin&eacute;e humaine, parsem&eacute;e de bon, de
+mauvais et de pire, est, Dieu merci! f&eacute;conde en divertissemens
+m&eacute;lancoliques, et n'en citer que d'une
+esp&egrave;ce serait s'exposer &agrave; endormir le lecteur.&mdash;Sous
+ou sans le bon plaisir de mes amis ou ennemis, j'ai
+r&eacute;solu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il
+est;</p>
+
+<p>90. Et une bonne action, au milieu des crimes,
+a vraiment quelque chose de <i>rafra&icirc;chissant</i>, comme
+on affecte de dire en ces jours suaves et pharisa&iuml;ques,
+si f&eacute;conds en exp&eacute;diens mielleux et insipides. Elle
+pourra donc arroser convenablement ces rimes,
+maintenant br&ucirc;l&eacute;es par le vent des conqu&ecirc;tes et de
+leurs cons&eacute;quences, du reste si pr&eacute;cieuses et si belles
+dans un po&egrave;me &eacute;pique.</p>
+
+<p>91. Sur un bastion couvert de quelques milliers
+de soldats immol&eacute;s, un groupe encore chaud de
+femmes &eacute;gorg&eacute;es (elles &eacute;taient venues chercher un
+asile en cet endroit) &eacute;tait capable d'attendrir ou de
+glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme
+le mois de mai, une jeune fille de dix ans essayait
+de couvrir et de cacher son petit sein tremblant au
+milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.</p>
+
+<p>92. Les yeux et les glaives &eacute;tincelans, deux horribles
+Cosaques poursuivaient cet enfant d&eacute;plorable.
+Pr&egrave;s d'eux, la b&ecirc;te f&eacute;roce, qui remplit de ses hurlemens
+la sauvage Sib&eacute;rie, avait des sentimens purs
+et polis comme le diamant taill&eacute;;&mdash;l'ours &eacute;tait civilis&eacute;,
+le loup rempli de commis&eacute;ration. Et qui devons-nous
+ici accuser? le naturel de ces hommes,
+ou leurs souverains qui emploient tous les moyens
+imaginables pour donner &agrave; leurs sujets la rage de <i>la
+destruction</i>?</p>
+
+<p>93. Au-dessus de sa petite t&ecirc;te &eacute;tincelaient d&eacute;j&agrave;
+leurs sabres; ses beaux cheveux boucl&eacute;s se redressaient
+d'&eacute;pouvante, tandis que sa face restait cach&eacute;e
+sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aper&ccedil;oit
+une lueur de ce triste tableau; je ne r&eacute;p&eacute;terai pas ce
+qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les <i>oreilles
+bien &eacute;lev&eacute;es</i>; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur
+le dos des brigands,&mdash;excellente mani&egrave;re de raisonner
+avec des Cosaques.</p>
+
+<p>94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'&eacute;paule
+de l'autre, et les envoya chercher, en hurlant, quelque
+chirurgien pour cicatriser des blessures m&eacute;rit&eacute;es
+&agrave; si juste titre, et pour calmer leur rage et leur f&eacute;rocit&eacute;
+d&eacute;&ccedil;ues. Mais bient&ocirc;t sa col&egrave;re s'apaisa en consid&eacute;rant
+les joues p&acirc;les et sanglantes de la jeune captive,
+et en la soulevant du funeste monceau qui
+devait lui servir de tombe.</p>
+
+<p>95. Elle &eacute;tait froide comme ceux dont on la s&eacute;parait;
+une l&eacute;g&egrave;re trace de sang qui sillonnait son visage
+annon&ccedil;ait combien peu s'en &eacute;tait fallu qu'elle
+ne partage&acirc;t le sort de sa famille. Le m&ecirc;me coup qui
+avait immol&eacute; sa m&egrave;re l'avait elle-m&ecirc;me effleur&eacute;e, et
+avait d&eacute;pos&eacute; sur son front une ligne de pourpre,
+seul lien qui l'un&icirc;t encore &agrave; tout ce qu'elle aimait au
+monde. Mais elle n'avait pas re&ccedil;u d'autre atteinte.
+Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi,
+les porta sur Juan.</p>
+
+<p>96. Au m&ecirc;me instant leurs regards se dilat&egrave;rent
+en se fixant l'un sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient
+un m&eacute;lange de peine, de plaisir, d'esp&eacute;rance
+et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir
+pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la
+d&eacute;fendre aussi heureusement: celle-ci ne le regardait
+encore qu'avec des transes et une terreur enfantine.
+Ses traits &eacute;taient purs, transparens, p&acirc;les, et
+cependant radieux tels qu'un vase d'alb&acirc;tre quand
+on vient &agrave; l'&eacute;clairer.</p>
+
+<p>97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas
+l'appeler Jack, ce nom est trop vulgaire et trop prosa&iuml;que
+pour de grandes occasions, telles qu'une
+prise de ville), survint Johnson, &agrave; la t&ecirc;te d'une centaine
+d'hommes. &laquo;Juan! Juan! s'&eacute;cria-t-il, allons,
+mon enfant, arme au bras! Je gage Moscou contre
+un dollar que vous et moi allons gagner le collier
+de Saint-Georges<a name="FNanchor_266_270" id="FNanchor_266_270"></a><a href="#Footnote_266_270" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_270" id="Footnote_266_270"></a><a href="#FNanchor_266_270"><span class="label">[266]</span></a> Ordre militaire de Russie.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>98. &laquo;Le s&eacute;raskir a la t&ecirc;te cass&eacute;e, mais on n'est
+pas encore ma&icirc;tre du bastion de pierres, et le
+vieux pacha, entour&eacute; de plusieurs centaines de
+morts, y reste &agrave; fumer tranquillement sa pipe,
+au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne.
+On dit que nos morts forment d&eacute;j&agrave; autour de la
+batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle
+n'en continue pas moins ses d&eacute;charges, et nos gens
+re&ccedil;oivent autant de boulets qu'il y a de grains de
+raisin dans une vigne.</p>
+
+<p>99. &laquo;Venez donc avec moi!&raquo; Juan r&eacute;pondit:
+&laquo;Regardez cette enfant;&mdash;c'est moi qui l'ai sauv&eacute;e.&mdash;Je
+ne veux pas laisser encore sa vie expos&eacute;e.
+Indiquez-moi quelque lieu de salut o&ugrave; elle ait
+moins sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis
+&agrave; vous.&raquo;&mdash;Johnson alors regarda autour de lui,&mdash;leva
+les &eacute;paules,&mdash;se pin&ccedil;a la hanche,&mdash;la
+cravate de soie noire, et enfin r&eacute;pliqua: &laquo;Vous
+avez raison. Pauvre cr&eacute;ature! Comment faire? Je
+n'en sais vraiment rien.&raquo;</p>
+
+<p>100. Juan dit: &laquo;Quelque chose qu'il y ait &agrave; faire,
+je ne la quitterai pas avant que sa vie ne me semble
+beaucoup plus assur&eacute;e que la n&ocirc;tre.&mdash;Ah! je
+ne r&eacute;pondrais d'aucune des trois, dit Johnson,
+mais <i>vous</i>, du moins, avez l'occasion de mourir
+avec gloire.&raquo; Juan reprit: &laquo;Je suis pr&ecirc;t sans
+doute &agrave; endurer tout ce qu'il faudra,&mdash;mais je
+n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de
+p&egrave;re et qui, par cons&eacute;quent, est d&eacute;sormais ma fille.&raquo;</p>
+
+<p>101. Johnson dit: &laquo;Juan, nous n'avons pas de
+tems &agrave; perdre; cette enfant est un bel enfant,&mdash;un
+fort bel enfant;&mdash;je n'ai jamais vu de pareils
+yeux; mais, &eacute;coutez! il faut choisir entre votre
+honneur et votre sensibilit&eacute;, votre gloire et votre
+compassion: &eacute;coutez comme le bruit augmente!&mdash;Il
+n'y a pas d'excuse d&egrave;s qu'on fait le sac d'une
+ville.&mdash;Je serais f&acirc;ch&eacute; de marcher sans vous;
+mais, pardieu, nous n'arriverons pas assez t&ocirc;t
+pour porter les premiers coups.&raquo;</p>
+
+<p>102. Cependant Juan resta immobile jusqu'&agrave; ce que
+Johnson, qui r&eacute;ellement l'aimait &agrave; sa mani&egrave;re, se
+tourna vers quelques soldats de sa troupe, qu'il jugeait
+les moins avides de butin. Il jura que, s'il arrivait le
+moindre mal &agrave; l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient
+tous fusill&eacute;s le lendemain, et que, s'ils le repr&eacute;sentaient
+sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante
+roubles de r&eacute;compense,</p>
+
+<p>103. Et leur part dans les autres gratifications
+que recevraient leurs camarades sur la masse du butin.&mdash;Juan
+alors consentit &agrave; marcher au-devant du
+tonnerre qui diminuait &agrave; chaque pas leur nombre.
+Ceux qui restaient n'en avan&ccedil;aient pas avec moins
+d'ardeur,&mdash;et, n'allez pas vous en &eacute;tonner, ils
+&eacute;taient anim&eacute;s par l'espoir du pillage, comme cela
+se voit tous les jours et en tous lieux.&mdash;Il n'est pas
+de h&eacute;ros qui puisse se contenter d'une demi-solde.</p>
+
+<p>104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes,
+ou, du moins, les dix-neuf vingti&egrave;mes de ceux
+que nous appelons ainsi.&mdash;Mais Dieu sans doute
+donne un autre nom &agrave; la moiti&eacute; des cr&eacute;atures humaines,
+si ses voies ne sont pas tout-&agrave;-fait inconcevables.
+Pour revenir &agrave; notre sujet, il y eut un brave
+kan tartare,&mdash;ou bien un <i>sultan</i> (comme ce prince
+est appel&eacute; par l'auteur dont la prose historique guide
+en ce moment mon humble muse), qui ne voulait
+reculer &agrave; aucun prix.</p>
+
+<p>105. Flanqu&eacute; de cinq valeureux fils (un avantage
+de la polygamie, quand on ne poursuit pas la bigamie
+comme un pr&eacute;tendu crime, c'est qu'elle fraie
+des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas convenir
+que la ville p&ucirc;t &ecirc;tre emport&eacute;e tant qu'il resterait
+un b&acirc;ton dans les mains d'un homme courageux.&mdash;Ai-je
+donc ici &agrave; peindre un fils de Priam, de
+P&eacute;l&eacute;e ou de Jupiter? Nullement,&mdash;mais un froid,
+brave et vieux bonhomme qui &eacute;tait, avec ses cinq
+fils, &agrave; l'avant-garde.</p>
+
+<p>106. Le point &eacute;tait de le <i>prendre</i>. Les v&eacute;ritables
+braves &eacute;prouvent volontiers le d&eacute;sir de prot&eacute;ger le
+brave quand il est opprim&eacute; sous le nombre.&mdash;Ils
+sont un m&eacute;lange de b&ecirc;tes f&eacute;roces et de demi-dieux,
+tant&ocirc;t furieux comme la vague montante, et tant&ocirc;t
+attendris par la piti&eacute;. L'arbre altier se courbe sous
+les z&eacute;phirs de l'&eacute;t&eacute;; ainsi quelquefois la compassion
+fait fl&eacute;chir les cœurs les plus sauvages.</p>
+
+<p>107. Mais il <i>ne</i> voulait <i>pas &ecirc;tre pris</i>. &Agrave; toutes les
+offres de merci que lui faisaient les chr&eacute;tiens attendris,
+il r&eacute;pondait en les moissonnant &agrave; droite et &agrave;
+gauche, avec l'obstination du Su&eacute;dois Charles &agrave;
+Bender. Ses cinq braves enfans ne d&eacute;fiaient pas
+moins l'ennemi, aussi les cœurs russes se ferm&egrave;rent-ils
+bient&ocirc;t &agrave; la piti&eacute;, vertu qui, comme la patience
+humaine, ne r&eacute;siste gu&egrave;re aux provocations hostiles.</p>
+
+<p>108. Vainement Johnson et Juan, d&eacute;pensant
+toute leur phras&eacute;ologie orientale, le conjuraient-ils,
+au nom de Dieu, de montrer, en combattant, tout
+juste assez de ti&eacute;deur pour leur permettre sans honte
+de d&eacute;fendre sa vie;&mdash;il tranchait toujours devant
+lui, semblable &agrave; des docteurs en th&eacute;ologie quand ils
+disputent avec des sceptiques. Il frappait, en jurant,
+ses amis, ainsi que les enfans battent leurs nourrices.</p>
+
+<p>109. Bien plus, il avait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave;, quoique l&eacute;g&egrave;rement,
+bless&eacute; Juan et Johnson: alors ils se lanc&egrave;rent
+aussit&ocirc;t, le premier en soupirant et le second
+en jurant, sur sa furieuse majest&eacute; sultane. En m&ecirc;me
+tems tous leurs compagnons, &eacute;galement irrit&eacute;s contre
+un infid&egrave;le aussi opini&acirc;tre, se jet&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le
+sur lui et sur ses fils; pendant quelque tems ils r&eacute;sist&egrave;rent
+&agrave; cette pluie comme une plaine sablonneuse</p>
+
+<p>110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore dess&eacute;ch&eacute;e.
+Mais enfin le moment de succomber &eacute;tait
+venu.&mdash;Le second fils fut renvers&eacute; par un coup de
+fusil; le troisi&egrave;me fut sabr&eacute;, et le quatri&egrave;me, le plus
+ch&eacute;ri des cinq, trouva la mort sur les ba&iuml;onnettes.
+Le cinqui&egrave;me, qui, nourri par une m&egrave;re chr&eacute;tienne,
+avait &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;, mal &eacute;lev&eacute; et rebut&eacute; de toutes mani&egrave;res
+parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut
+cependant sans regret en d&eacute;fendant un p&egrave;re qui
+rougissait de l'avoir pour fils.</p>
+
+<p>111. L'a&icirc;n&eacute; &eacute;tait un v&eacute;ritable et intr&eacute;pide Tartare.
+Jamais Mahomet ne destina au martyre un plus
+grand contempteur des Nazar&eacute;ens. Ses regards n'&eacute;taient
+fix&eacute;s que sur les vierges aux noires paupi&egrave;res,
+qui, dans le paradis, pr&eacute;parent la couche de ceux
+qui n'ont pas accept&eacute; de quartier sur la terre; or, on
+pense bien que ces houris, comme toutes les autres
+belles cr&eacute;atures, font, avec leurs s&eacute;duisans visages,
+tout ce qu'elles veulent de quiconque vient &agrave; les regarder.</p>
+
+<p>112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le
+jeune kan, je ne les connais ni ne veux les pr&eacute;sumer;
+mais sans doute pr&eacute;f&eacute;reraient-elles un beau
+jeune homme &agrave; de vieux h&eacute;ros endurcis. Voil&agrave; pourquoi,
+si vous venez &agrave; parcourir le hideux d&eacute;sert
+d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour
+un cadavre de v&eacute;t&eacute;ran rid&eacute;, laid, cuir-tann&eacute;, dix
+milliers de beaux et frais petits-ma&icirc;tres expirans.</p>
+
+<p>113. Les houris &eacute;prouvent encore un plaisir naturel
+&agrave; confisquer les nouveaux mari&eacute;s, avant que
+les premi&egrave;res heures nuptiales soient &eacute;coul&eacute;es, que
+la triste seconde lune ait chass&eacute; celle de miel, et
+qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser
+le cœur de l'&eacute;poux qui regrette en vain le bonheur
+des bacheliers. Il se peut fort bien que les houris
+soient friandes des fleurs passag&egrave;res dont elles disputent
+ainsi les premiers fruits.</p>
+
+<p>114. Ainsi le jeune kan, l'œil fix&eacute; sur les houris,
+oubliait les charmes des quatre jeunes &eacute;pouses, et
+s'avan&ccedil;ait bravement vers sa premi&egrave;re nuit c&eacute;leste.
+Apr&egrave;s tout, bien que notre excellente religion tourne
+en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux
+yeux noirs excitent les musulmans &agrave; combattre,
+comme s'il n'existait qu'un paradis;&mdash;malheureusement
+si tous les r&eacute;cits qu'on nous fait de l'enfer et
+du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins
+six ou sept.</p>
+
+<p>115. Les gracieux fant&ocirc;mes &eacute;blouissaient tellement
+ses yeux, que m&ecirc;me, en sentant le fer entr'ouvrir
+son cœur, il s'&eacute;cria: <i>Allah!</i> qu'il vit le paradis
+d&eacute;rouler pour lui ses myst&eacute;rieuses voiles, et la
+brillante &eacute;ternit&eacute;, comme un soleil toujours nouveau,
+se glisser dans son ame avec ses proph&egrave;tes, ses
+houris, ses anges et autres saints, tous environn&eacute;s
+du plus voluptueux &eacute;clat.&mdash;En ce moment-l&agrave; m&ecirc;me
+il mourait,</p>
+
+<p>116. Mais avec un visage embras&eacute; d'un ravissement
+c&eacute;leste.&mdash;Pour le bon vieux kan, il y avait
+long-tems qu'il n'entrevoyait plus de houris; toute
+son esp&eacute;rance &eacute;tait dans la race florissante qui s'&eacute;levait
+glorieusement, comme autant de c&egrave;dres, autour
+de lui.&mdash;Quand il vit son dernier h&eacute;ros &eacute;tendu
+sur la terre tel qu'un arbre d&eacute;racin&eacute;, il fit un instant
+tr&ecirc;ve &agrave; ses coups de cimeterre, et laissa tomber un
+regard sur son fils, son premier, h&eacute;las! et son dernier fils!</p>
+
+<p>117. Les soldats ne l'eurent pas plus t&ocirc;t vu d&eacute;tourner
+sa pointe, qu'ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent &eacute;galement et
+parurent dispos&eacute;s &agrave; lui accorder quartier, pourvu
+qu'il ne recommen&ccedil;&acirc;t pas ses attaques d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es.
+Il n'aper&ccedil;ut ni leur pause ni leurs signaux; son cœur
+&eacute;tait bris&eacute;: jusqu'alors inflexible, il fl&eacute;chissait enfin
+comme un jonc &agrave; l'aspect de ses enfans expir&eacute;s; et,&mdash;bien
+qu'il e&ucirc;t fait le sacrifice de sa vie,&mdash;il sentait
+am&egrave;rement qu'il &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>118. Mais ce fut un frisson passager.&mdash;D'un &eacute;lan,
+il enfon&ccedil;a sa poitrine dans le fer des Russes, avec
+l'imp&eacute;tuosit&eacute; du moucheron quand il traverse la lumi&egrave;re
+qui doit br&ucirc;ler ses ailes. Il se frappa lui-m&ecirc;me
+plut&ocirc;t qu'il ne fut frapp&eacute;, avec les ba&iuml;onnettes qui
+venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore
+sur ces derniers un demi-regard, son ame abandonna,
+par une large blessure, sa d&eacute;pouille mortelle.</p>
+
+<p>119. Chose assez &eacute;trange!&mdash;ces soldats furieux
+qui, dans leur soif de sang, ne pardonnaient au sexe
+ni &agrave; l'&acirc;ge, &agrave; l'aspect de ce vieillard h&eacute;ro&iuml;que tomb&eacute;
+sur le corps de ses enfans, ne purent r&eacute;sister &agrave; leur
+attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne
+coul&acirc;t de leurs yeux enflamm&eacute;s d'une sanglante rage,
+ils honor&egrave;rent dans ce h&eacute;ros le m&eacute;pris qu'il avait
+montr&eacute; pour la vie.</p>
+
+<p>120. Mais les boulets partaient encore du bastion
+de pierres dont le premier pacha d&eacute;fendait tranquillement
+l'approche. D&eacute;j&agrave; il avait fait plus de vingt
+fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les
+assauts de l'arm&eacute;e enti&egrave;re<a name="FNanchor_267_271" id="FNanchor_267_271"></a><a href="#Footnote_267_271" class="fnanchor">[267]</a>. &Agrave; la fin il condescendit
+&agrave; s'informer si le reste de la ville &eacute;tait perdu ou gagn&eacute;,
+et quand il apprit que les Russes &eacute;taient vainqueurs,
+il envoya un bey pour r&eacute;pondre aux sommations
+de Ribas.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_271" id="Footnote_267_271"></a><a href="#FNanchor_267_271"><span class="label">[267]</span></a> Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met sur le compte
+du sultan. (Voyez le <i>Suppl&eacute;ment aux notes du Chant</i> VIII.)</p></div>
+
+<p>121. Et, cependant, assis les jambes crois&eacute;es sur
+un petit tapis, il continuait avec le plus grand sang-froid
+&agrave; fumer son tabac.&mdash;L'aspect du sac de Troie
+n'offrait rien de comparable &agrave; la sc&egrave;ne qu'il avait devant
+les yeux;&mdash;rien ne fut capable de troubler son
+sto&iuml;que regard et son aust&egrave;re philosophie. Tout en caressant
+tranquillement sa barbe, il r&eacute;pandait autour
+de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+que s'il e&ucirc;t eu trois vies aussi bien que trois queues.</p>
+
+<p>122. La ville est emport&eacute;e:&mdash;de ce moment,
+peu importe qu'il continue &agrave; d&eacute;fendre sa vie ou le
+bastion, sa valeur obstin&eacute;e ne peut &ecirc;tre d'aucun secours,
+Isma&iuml;l n'est plus. D&eacute;j&agrave; l'arc argent&eacute; du croissant
+est tomb&eacute;; sur la terre conquise s'&eacute;l&egrave;ve une
+croix de pourpre, mais ce n'est pas un sang <i>r&eacute;dempteur</i>
+qui la colore: de m&ecirc;me que l'Oc&eacute;an reproduit
+dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle
+de toutes parts offre une seconde image de
+toutes les rues embras&eacute;es.</p>
+
+<p>123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'exc&egrave;s;
+tout ce que les mortels peuvent ex&eacute;cuter de pire;
+tout ce que nous lisons, r&ecirc;vons ou entendons raconter
+des mis&egrave;res humaines; tout ce que le diable
+ferait s'il devenait enti&egrave;rement fou; tout ce qui surpasse
+les horreurs que pourrait tracer la plume; tout
+ce qui encombre les enfers, ou des lieux aussi affreux
+que les enfers (habit&eacute;s par des &ecirc;tres qui abusent
+de leur force), se trouvait en ce moment r&eacute;uni
+(comme cela est ailleurs plus d'une fois arriv&eacute; et arrivera
+encore) sur les d&eacute;combres d'Isma&iuml;l.</p>
+
+<p>124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait
+fugitif de piti&eacute;, s'il se rencontra quelques ames assez
+nobles pour faire tr&ecirc;ve un instant &agrave; leur furie et
+sauver quelque petit enfant ou quelque vieillard sans
+d&eacute;fense,&mdash;qu'est-ce que d'aussi rares exceptions
+dans une ville an&eacute;antie, o&ugrave; s'entrem&ecirc;laient pour chaque
+citoyen un millier d'affections, de liens et de
+devoirs r&eacute;ciproques? Consid&eacute;rez maintenant, &ocirc; <i>cokneys</i>
+de Londres, et <i>muscadins</i> de Paris! quel pieux
+divertissement offre la guerre.</p>
+
+<p>125. D&eacute;cidez si le plaisir de lire une gazette compense
+parfaitement tant d'agonies et de crimes. Et,
+si vous restez insensibles &agrave; ces tableaux, n'oubliez
+pas que l'avenir vous r&eacute;serve peut-&ecirc;tre une semblable
+destin&eacute;e. Mais pourquoi des sermons, pourquoi
+de la po&eacute;sie? n'&ecirc;tes-vous pas assez avertis par
+les taxes, Castlereagh, et la dette publique toujours
+croissante? &Eacute;coutez la voix de votre cœur et l'histoire
+actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si
+toute la gloire de Wellesley dissipera la famine.</p>
+
+<p>126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible
+au bien-&ecirc;tre de la patrie et du roi, il existe un
+sublime motif d'exaltation et de s&eacute;curit&eacute;.&mdash;Muses,
+c'est &agrave; vous qu'il convient de le porter sur vos brillantes
+ailes! Oui, que la mis&egrave;re, cette immense sauterelle,
+d&eacute;vore nos champs et absorbe nos moissons,
+jamais du moins la famine au visage d&eacute;charn&eacute; n'approchera
+du tr&ocirc;ne.&mdash;L'Irlandais peut mourir de
+faim, le grand Georges ne p&egrave;se-t-il pas deux cents
+livres?</p>
+
+<p>127. Mais il faut enfin achever mon th&egrave;me. Isma&iuml;l
+cessa d'exister.&mdash;Ville infortun&eacute;e, tes tours embras&eacute;es
+&eacute;tincelaient dans les eaux du Danube, et
+celles-ci coulaient rougies par le sang de tant de
+morts. On entendait encore l'affreux hurlement de
+guerre et les derniers cris aigus des victimes; mais
+les d&eacute;tonations devenaient de plus en plus rares; des
+quarante milles cr&eacute;atures qui animaient le jour pr&eacute;c&eacute;dent
+l'enceinte des murailles, quelques centaines
+respiraient encore:&mdash;tout le reste &eacute;tait silencieux.</p>
+
+<p>128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre
+hommage &agrave; l'arm&eacute;e russe; elle fit preuve d'une certaine
+vertu, fort en vogue de nos jours, et par cons&eacute;quent
+fort digne d'&ecirc;tre mentionn&eacute;e. Le sujet est
+d&eacute;licat, mes paroles le seront aussi.&mdash;Peut-&ecirc;tre la
+rigueur des saisons, le long s&eacute;jour des soldats dans
+leurs quartiers d'hiver, ou bien encore la privation de
+repos ou de nourriture, ajout&egrave;rent-ils &agrave; leur continence
+habituelle;&mdash;mais il est certain qu'ils attent&egrave;rent
+fort peu &agrave; la pudeur des femmes.</p>
+
+<p>129. Ils tu&egrave;rent, ils pill&egrave;rent beaucoup, et de
+loin en loin ils se permirent m&ecirc;me des violences
+d'une autre esp&egrave;ce,&mdash;mais du moins avec bien plus
+de retenue que les <i>Fran&ccedil;ais</i>, quand ces guerriers libertins
+entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne
+puis en trouver d'autre cause que la glace de la saison
+et la compassion des cœurs; mais il est certain
+que toutes les dames, &agrave; l'exception de quelques vingtaines,
+rest&egrave;rent aussi vierges qu'auparavant.</p>
+
+<p>130. Quelques m&eacute;prises ridicules, commises dans
+l'obscurit&eacute;, attest&egrave;rent aussi le d&eacute;faut de lanternes
+ou de go&ucirc;t.&mdash;La fum&eacute;e &eacute;tait si &eacute;paisse, qu'on avait
+de la peine &agrave; distinguer un ami d'un ennemi;&mdash;et
+d'ailleurs la h&acirc;te justifie de semblables erreurs, alors
+m&ecirc;me que quelques rayons de lumi&egrave;re semblent devoir
+garantir les plus v&eacute;n&eacute;rables chastet&eacute;s.&mdash;Voil&agrave;
+comme diff&eacute;rens grenadiers d&eacute;virgin&egrave;rent six demoiselles,
+dont la plus jeune avait soixante-dix ans.</p>
+
+<p>131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire;
+il en r&eacute;sulta quelque d&eacute;sappointement pour
+les prudes chancelantes qui, &eacute;prouvant tous les inconv&eacute;niens
+de la vie c&eacute;libataire, se seraient crues
+fort excusables (car il n'y aurait pas eu l&agrave; de leur
+faute, le destin seul leur infligeait cette croix) de
+contracter, &agrave; l'exemple des Sabines, un mariage &agrave; la
+romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.</p>
+
+<p>132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines
+veuves &eacute;grillardes (esp&egrave;ce d'oiseaux depuis
+long-tems encag&eacute;s), qui demandaient avec inqui&eacute;tude,
+&laquo;pourquoi le rapt ne commen&ccedil;ait pas.&raquo; Mais,
+dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il
+rester quelque loisir pour des crimes superflus? Si
+elles furent ou non soustraites au viol, c'est encore
+un myst&egrave;re pour moi,&mdash;et je ne puis que laisser ici
+au lecteur la facult&eacute; d'esp&eacute;rer qu'elles en furent effectivement
+pr&eacute;serv&eacute;es.</p>
+
+<p>133. Voil&agrave; donc Suwarow devenu conqu&eacute;rant,&mdash;un
+rival de Timur et de Gengis! Les mosqu&eacute;es et
+les rues br&ucirc;laient encore comme la paille, sous ses
+yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore
+quand il &eacute;crivit, d'une main sanglante, sa premi&egrave;re
+d&eacute;p&ecirc;che. Voici exactement son contenu:&mdash;&laquo;Gloire
+&agrave; Dieu et &agrave; l'imp&eacute;ratrice! (Puissances du ciel!
+quelle alliance de noms!) Isma&iuml;l est &agrave; nous<a name="FNanchor_268_272" id="FNanchor_268_272"></a><a href="#Footnote_268_272" class="fnanchor">[268]</a>.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_272" id="Footnote_268_272"></a><a href="#FNanchor_268_272"><span class="label">[268]</span></a> Dans la d&eacute;p&ecirc;che russe originale:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Slava bogu! slava vam!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Krepost vzala, y &iuml;a tam</i>.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+C'est une esp&egrave;ce de couplet. Suwarow &eacute;tait po&egrave;te.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de Lord Byron</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>134. Il me semble que voil&agrave; les plus terribles
+mots, depuis <i>Man&eacute;, Mane, Th&eacute;c&iuml;l et Upharsin</i>,
+que jamais ait trac&eacute;s main ou plume de guerrier.&mdash;Ah!
+grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne
+suis pas un ministre de paroisse; ce que Daniel lut
+&eacute;tait l'&eacute;criture pr&eacute;cise, s&eacute;v&egrave;re et sublime du Seigneur;
+quant au proph&egrave;te, il n'eut jamais l'id&eacute;e de
+plaisanter sur le sort des nations.&mdash;Et voil&agrave; ce
+Russe qui garde assez de pr&eacute;sence d'esprit pour rimer,
+comme N&eacute;ron, sur une ville enflamm&eacute;e!</p>
+
+<p>135. Cette m&eacute;lodie polaire, il la composa sous
+l'accompagnement des cris et des hurlemens d'une
+population massacr&eacute;e; peu de gens, je l'esp&egrave;re,
+essaieront de la chanter, mais que du moins personne
+ne l'oublie!&mdash;Je voudrais, s'il &eacute;tait possible,
+apprendre aux pierres insensibles &agrave; se soulever
+contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on ne
+dise plus que nous soyons encore sous le pied des
+tr&ocirc;nes;&mdash;et vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous
+que nous avons trac&eacute; l'image fid&egrave;le <i>des
+choses telles qu'elles &eacute;taient</i> avant que le monde ne
+f&ucirc;t libre!</p>
+
+<p>136. Cette heure n'a pas encore sonn&eacute; pour nous,
+mais vous l'entendrez, et comme dans l'extase de
+votre r&eacute;novation vous auriez peine &agrave; croire la v&eacute;rit&eacute;
+de ce qui se passe aujourd'hui, je juge &agrave; propos de
+l'&eacute;crire pour votre instruction. Mais plut&ocirc;t en p&eacute;risse
+enti&egrave;rement la m&eacute;moire!&mdash;et si par hasard
+vous vous rappelez notre si&egrave;cle, m&eacute;prisez-nous plus
+profond&eacute;ment que nous ne m&eacute;prisons les sauvages.
+Ceux-l&agrave; <i>peignent</i>, il est vrai, leurs membres <i>nus</i>,
+mais ce n'est <i>pas</i> avec du sang.</p>
+
+<p>137. Et quand vous entendrez les historiens parler
+de tr&ocirc;nes et de ceux qui les remplissent, reportez-vous
+aux pens&eacute;es qu'inspirent les os gigantesques
+de Mammoth<a name="FNanchor_269_273" id="FNanchor_269_273"></a><a href="#Footnote_269_273" class="fnanchor">[269]</a>; demandez-vous ce que l'ancien
+monde pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les
+aux hi&eacute;roglyphes &eacute;gyptiens, ces piquantes
+&eacute;nigmes offertes aux &acirc;ges futurs, et sur lesquelles
+on fait tant de conjectures chim&eacute;riques pour expliquer
+le but heureusement cach&eacute; de la construction
+des pyramides.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_273" id="Footnote_269_273"></a><a href="#FNanchor_269_273"><span class="label">[269]</span></a> Voyez la note de la strophe 38 du chant <span class="smcap">IX</span>.</p></div>
+
+<p>138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,&mdash;du moins
+tout ce que je vous avais promis dans le chant cinqui&egrave;me.
+Vous avez eu des esquisses d'amour, de temp&ecirc;te,
+de voyage et de guerre:&mdash;le tout, vous en
+conviendrez, dessin&eacute; avec soin et digne de l'&eacute;pop&eacute;e,
+si ma v&eacute;racit&eacute; n'&eacute;tait pas un motif d'exclusion. J'ai
+beaucoup moins d&eacute;lay&eacute; mon th&egrave;me que mes pr&eacute;d&eacute;cesseurs
+en po&eacute;sie. Je chante avec n&eacute;gligence, mais
+Ph&eacute;bus daigne de tems en tems me pr&eacute;senter une corde</p>
+
+<p>139. Qui tour &agrave; tour exprime sous mes doigts les
+accens de la harpe, du luth ou du violon<a name="FNanchor_270_274" id="FNanchor_270_274"></a><a href="#Footnote_270_274" class="fnanchor">[270]</a>. Pour ce
+qui advint ensuite au h&eacute;ros de cette grande intrigue
+po&eacute;tique, il ne tiendrait qu'&agrave; moi de vous le raconter
+tout au long; mais j'aime mieux faire une pause
+tout au beau milieu de ma course, apr&egrave;s m'&ecirc;tre fatigu&eacute;
+&agrave; battre les opini&acirc;tres murs d'Isma&iuml;l. Et cependant
+Juan est charg&eacute; d'une d&eacute;p&ecirc;che dont on attend
+impatiemment l'arriv&eacute;e &agrave; P&eacute;tersbourg.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_274" id="Footnote_270_274"></a><a href="#FNanchor_270_274"><span class="label">[270]</span></a> &laquo;Encore le <i>bon mot</i> trivial qui g&acirc;te l'id&eacute;e noble.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(<i>Note de M. A. P.</i>)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le
+texte anglais ni <i>trivialit&eacute;</i>, ni <i>bon mot</i>, ni pr&eacute;tention &agrave; l'<i>id&eacute;e noble</i>; la
+pens&eacute;e de Byron est claire, simple et vraie. Le mot <i>fiddle</i>, violon, est
+en anglais fort po&eacute;tique, et l'on ne peut m&ecirc;me expliquer pourquoi notre
+po&eacute;sie en d&eacute;daigne l'emploi. Je remarquerai, &agrave; ce sujet, que chez nous
+presque tous les mots qui expriment des id&eacute;es modernes ne sont pas
+admis dans la po&eacute;sie noble. J'en citerai pour exemple <i>fusil</i>, <i>ba&iuml;onnette</i>,
+<i>violon</i>, <i>canon</i>, etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre
+prosodie aux routines de l'antiquit&eacute;.</p></div>
+
+<p>140. Cet honneur lui fut conf&eacute;r&eacute; en r&eacute;compense
+de son courage et de son humanit&eacute;;&mdash;car les hommes
+finissent par rendre hommage &agrave; cette vertu,
+apr&egrave;s avoir long-tems suivi, par vanit&eacute;, leurs inspirations
+f&eacute;roces. Juan re&ccedil;ut quelques complimens
+pour avoir sauv&eacute; d'un d&eacute;lire de carnage son innocente
+petite captive, et je suis s&ucirc;r qu'il eut plus
+de joie de la voir pr&eacute;serv&eacute;e de la mort, que de son
+nouveau ruban de Saint-Vladimir.</p>
+
+<p>141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur,
+car elle n'avait plus d'asile, de maison, de ressources.
+Tous ceux qui l'avaient aim&eacute;e, semblables &agrave; la triste
+famille d'Hector, avaient p&eacute;ri sur les murs ou dans
+l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait
+que le spectre d'elle-m&ecirc;me. D&eacute;sormais le muezzin<a name="FNanchor_271_275" id="FNanchor_271_275"></a><a href="#Footnote_271_275" class="fnanchor">[271]</a>
+ne devait plus appeler les citoyens &agrave; la pri&egrave;re;&mdash;Juan
+pleurait, et jurait de d&eacute;fendre sa jeune orpheline.
+Il ne fut pas parjure.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_275" id="Footnote_271_275"></a><a href="#FNanchor_271_275"><span class="label">[271]</span></a> Nom du pr&ecirc;tre qui tous les jours appelle les vrais croyans &agrave; la pri&egrave;re
+du haut de la galerie ext&eacute;rieure des minarets. &laquo;Quand le muezzin a une
+belle voix, dit Byron, dans les notes du Giaour, l'effet produit par
+les derniers mots qu'il prononce, <i>Allah! Hu!</i> est plus solennel et plus
+imposant que celui des meilleures cloches chr&eacute;tiennes.&raquo;</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SUPPLEMENT_BIS" id="SUPPLEMENT_BIS"></a>SUPPL&Eacute;MENT</h2>
+<h2>AUX NOTES DU CHANT VIII.</h2>
+
+
+<p>STROPHE 6.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit &eacute;tait obscure; un brouillard &eacute;pais ne nous permettait
+de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie,
+dont l'horizon &eacute;tait embras&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s. Ce feu,
+partant du milieu du Danube, se r&eacute;fl&eacute;chissait sur les eaux
+et offrait un coup-d'œil tr&egrave;s-singulier.&raquo; (<i>Manuscrit du duc
+de Richelieu</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 7.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-del&agrave;
+des batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tir&eacute;
+pendant toute la nuit, s'apercevant de nos mouvemens,
+commenc&egrave;rent, de leur c&ocirc;t&eacute;, un feu tr&egrave;s-vif, qui embrasa
+le reste de l'horizon. Mais ce fut bien autre chose lorsque,
+avanc&eacute;s davantage, le feu de la mousqueterie commen&ccedil;a
+dans toute l'&eacute;tendue du rempart que nous apercevions. Ce
+fut alors que la place parut &agrave; nos yeux comme un volcan
+dont le feu sortait de toutes parts.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 8.</p>
+
+<p>&laquo;Un cri universel d'<i>Allah!</i> qui se r&eacute;p&eacute;tait tout autour de
+la ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant,
+dont il est impossible de se faire une id&eacute;e.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 9.</p>
+
+<p>Toutes les colonnes &eacute;taient en mouvement; celles qui
+attaquaient par eau, command&eacute;es par le g&eacute;n&eacute;ral Arseniew,
+essuy&egrave;rent un feu &eacute;pouvantable et perdirent, avant le jour,
+un tiers de leurs officiers. (<i>Histoire de la Nouvelle Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 10.</p>
+
+<p>Le prince de Ligne fut bless&eacute; au genou, le duc de Richelieu
+eut une balle entre le fond de son bonnet et sa t&ecirc;te. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 11.</p>
+
+<p>Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlev&acirc;t le
+prince bless&eacute;, re&ccedil;ut un coup de fusil qui lui fracassa le
+pied. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 12.</p>
+
+<p>Trois cents bouches &agrave; feu vomissaient sans interruption,
+et trente mille fusils alimentaient sans rel&acirc;che une gr&ecirc;le de
+balles. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 15.</p>
+
+<p>Les troupes d&eacute;j&agrave; d&eacute;barqu&eacute;es se port&egrave;rent &agrave; droite pour
+s'emparer d'une batterie, et celles d&eacute;barqu&eacute;es plus bas, principalement
+compos&eacute;es des grenadiers de Fanagorie, escaladaient
+le retranchement et la palissade. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 31.</p>
+
+<p>&laquo;N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais
+partie, et ignorant o&ugrave; je devais porter mes pas, je crus
+reconna&icirc;tre le lieu o&ugrave; le rempart &eacute;tait situ&eacute;: on y faisait
+un feu assez vif, que je jugeai &ecirc;tre celui de la seconde colonne
+de terre, aux ordres du major g&eacute;n&eacute;ral de Lascy.&raquo;
+(<i>Manuscrit du duc de Richelieu</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 37.</p>
+
+<p>&laquo;Je me dirigeai du c&ocirc;t&eacute; que je jugeai &ecirc;tre celui de la seconde
+colonne, et appelant ceux des chasseurs qui &eacute;taient
+autour de moi en assez grand nombre, je m'avan&ccedil;ai...&raquo;
+(<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 44.</p>
+
+<p>&laquo;Les Turcs, de derri&egrave;re les travers et les flancs des bastions
+voisins, faisaient un feu tr&egrave;s-vif de canon et de mousqueterie.
+Je gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le
+talus int&eacute;rieur du rempart.&raquo; (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 46 ET 47.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance
+du constructeur des palissades &eacute;tait importante pour
+nous; car, comme elles &eacute;taient plac&eacute;es au milieu du parapet,
+il y avait de chaque c&ocirc;t&eacute; neuf &agrave; dix pieds sur lesquels
+on pouvait marcher, et les soldats, apr&egrave;s &ecirc;tre mont&eacute;s,
+avaient pu se ranger commod&eacute;ment sur l'espace ext&eacute;rieur
+et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'&eacute;levaient que
+d'&agrave; peu pr&egrave;s deux pieds au-dessus du niveau de la terre.&raquo;
+(<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 56.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Lascy voyant arriver un corps si &agrave; propos &agrave; son
+secours, s'avan&ccedil;a vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant
+pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens
+les plus flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement
+cette langue, y r&eacute;pondit avec sa modestie ordinaire. (<i>Note de
+M. de Castelnau, Histoire de Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 70.</p>
+
+<p>Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus
+&eacute;tait command&eacute;e par le g&eacute;n&eacute;ral Kutusow. Ce brave militaire...
+marche au feu avec la m&ecirc;me ga&icirc;t&eacute; qu'il va &agrave; une f&ecirc;te; il sait
+commander avec autant de sang-froid qu'il d&eacute;ploie d'esprit et
+d'amabilit&eacute; dans le commerce habituel de la vie. (<i>Histoire de
+la Nouvelle Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHE 71.</p>
+
+<p>Le brave Kutusow se jeta dans le foss&eacute;, fut suivi des siens
+et ne p&eacute;n&eacute;tra jusqu'au haut du parapet qu'apr&egrave;s avoir &eacute;prouv&eacute;
+des difficult&eacute;s incroyables. Les Turcs accoururent en grand
+nombre: cette multitude repoussa deux fois le g&eacute;n&eacute;ral jusqu'au
+foss&eacute;, qu'il ne repassa qu'apr&egrave;s avoir perdu presque
+tous ses officiers et un grand nombre de soldats.&mdash;Le brigadier
+de Ribeaupierre perdit la vie dans cette occasion; il
+avait fix&eacute; l'estime g&eacute;n&eacute;rale, et sa mort occasiona beaucoup
+de regrets. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 72 ET 73.</p>
+
+<p>Quelques troupes russes, emport&eacute;es par le courant, n'ayant
+pu d&eacute;barquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, long&egrave;rent
+le rempart apr&egrave;s la prise du cavalier, et ouvrirent la
+porte dite de <i>Kilia</i> aux soldats du g&eacute;n&eacute;ral Kutusow. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 74, 75, 76 ET 77.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; aux Cosaques de combler de leurs corps la
+partie du foss&eacute; o&ugrave; ils combattaient. La premi&egrave;re partie de
+leur colonne fut foudroy&eacute;e par le feu des batteries, et parvint
+n&eacute;anmoins au haut du rempart. Les Turcs la laiss&egrave;rent
+un peu s'avancer dans la ville et firent deux sorties par les
+angles saillans des bastions. Alors, se trouvant prise en
+queue, elle fut &eacute;cras&eacute;e. Cependant, le lieutenant-colonel
+Yesousko&iuml;, qui commandait la r&eacute;serve, compos&eacute;e d'un bataillon
+du r&eacute;giment de Polozk, traversa le foss&eacute; sur les cadavres
+des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut
+en t&ecirc;te: ce brave homme fut tu&eacute; pendant l'action. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHE 78.</p>
+
+<p>C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons
+dans les M&eacute;moires qui nous guident; elle fait remarquer
+combien il est mal vu de donner beaucoup de cartouches aux
+soldats qui doivent emporter un poste de vive force, et, par
+cons&eacute;quent, o&ugrave; la ba&iuml;onnette doit principalement agir. Ils
+pensent ne devoir se servir de cette derni&egrave;re arme que lorsque
+les cartouches sont &eacute;puis&eacute;es; dans cette persuasion, ils
+retardent leur marche, et restent plus long-tems expos&eacute;s au
+canon et &agrave; la mitraille de l'ennemi. (<i>Histoire de la Nouvelle
+Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHES 79, 80 ET 81.</p>
+
+<p>La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer
+avec celle qui l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus
+grande partie du chemin: une fois r&eacute;unies, ces colonnes attaqu&egrave;rent
+un bastion et &eacute;prouv&egrave;rent une r&eacute;sistance opini&acirc;tre.
+Le bastion est emport&eacute;; le s&eacute;raskir d&eacute;fendait cette partie:
+un officier de marine anglais veut le faire prisonnier et re&ccedil;oit
+un coup de pistolet qui l'&eacute;tend roide mort. Les Russes passent
+trois mille Turcs au fil de l'&eacute;p&eacute;e; seize ba&iuml;onnettes percent &agrave;
+la fois le s&eacute;raskir. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis m'emp&ecirc;cher, pour servir d'adoucissement au
+souvenir de tant de malheurs, de raconter que je sauvai la
+vie &agrave; une fille de dix ans, dont l'innocence et la candeur
+formaient un contraste bien frappant avec la rage de tout
+ce qui m'environnait.</p>
+
+<p>&laquo;En arrivant sur le bastion o&ugrave; le combat cessa et o&ugrave; commen&ccedil;a
+le carnage, j'aper&ccedil;us un groupe de quatre femmes
+&eacute;gorg&eacute;es, entre lesquelles cet enfant, d'une figure charmante,
+cherchait un asile contre la fureur de deux Cosaques
+qui &eacute;taient sur le point de la massacrer. Ce spectacle
+m'attira bient&ocirc;t, et je n'h&eacute;sitai pas, comme on peut le
+croire, &agrave; prendre entre mes bras cette infortun&eacute;e que les
+barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la
+peine &agrave; me retenir et &agrave; ne pas percer ces mis&eacute;rables du
+sabre que je tenais suspendu sur leur t&ecirc;te: je me contentai
+cependant de les &eacute;loigner, non sans leur prodiguer les
+coups et les injures qu'ils m&eacute;ritaient, et j'eus le plaisir
+d'apercevoir que ma petite prisonni&egrave;re n'avait d'autre
+mal qu'une coupure l&eacute;g&egrave;re que lui avait faite au visage le
+m&ecirc;me fer qui avait perc&eacute; sa m&egrave;re.&raquo; (<i>Manuscrit du duc de
+Richelieu</i>.)</p>
+
+<p>STROPHES 104 &Agrave; 119.</p>
+
+<p>Le sultan p&eacute;rit, dans l'action, en brave homme, digne
+d'un meilleur destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque
+l'ennemi p&eacute;n&eacute;tra dans la place; ce fut lui qui marcha contre
+les Russes, trop avides de pillage, et qui, dans vingt occasions
+diff&eacute;rentes, combattit en h&eacute;ros. Ce sultan, d'une valeur
+&eacute;prouv&eacute;e; surpassait en g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; les plus civilis&eacute;s de sa nation:
+cinq de ses fils combattaient &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, il les encourageait
+par son exemple; tous cinq furent tu&eacute;s sous ses yeux,
+il ne cessa point de se battre, r&eacute;pondit par des coups de sabre
+aux propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup
+mortel qu'apr&egrave;s avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques
+des plus acharn&eacute;s &agrave; sa prise. Le reste de sa troupe fut massacr&eacute;.
+(<i>Histoire de Russie</i>.)</p>
+
+<p>STROPHES 120, 121 ET 122.</p>
+
+<p>Quoique les Russes fussent r&eacute;pandus dans la ville, le bastion
+de pierre r&eacute;sistait encore: il &eacute;tait d&eacute;fendu par un vieillard,
+pacha <i>&agrave; trois queues</i>, et commandant les forces r&eacute;unies
+&agrave; Isma&iuml;l. On lui proposa une capitulation: il demanda si le
+reste de la ville &eacute;tait conquis; sur cette r&eacute;ponse, il autorisa
+quelques-uns de ses officiers &agrave; capituler avec M. de Ribas,
+et, pendant ce colloque, il resta &eacute;tendu sur des tapis plac&eacute;s
+sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe, avec la m&ecirc;me
+tranquillit&eacute; et la m&ecirc;me indiff&eacute;rence que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;tranger &agrave;
+tout ce qui se passait. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<h3>FIN DU PREMIER VOLUME.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron (tom
+ premier), by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE LORD BYRON ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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