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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:31:58 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:31:58 -0700
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+ <title>Les lauriers sont coupés (Edouard Dujardin).</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les lauriers sont coupés
+
+Author: Édouard Dujardin
+
+Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS</h1>
+
+
+<p>Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux
+profonds; et des foules qui confuses vont; des bruits,
+des ombres, des multitudes; des espaces infiniment en
+l'oubli d'heures étendus; un vague soir...</p>
+
+<p>Car sous le chaos des apparences, parmi les durées
+et les sites, dans l'illusoire des choses qui s'engendrent
+et qui s'enfantent, et en la source éternelle des causes,
+un avec les autres, un comme avec les autres, distinct
+des autres, semblable aux autres, apparaissant un le
+même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant
+à ce qui est, et de l'infini des possibles existences,
+je surgis; et voici que pointe le temps et que pointe le
+lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est l'ici; l'heure qui sonne;
+et au long de moi, la vie; je me lève le triste amoureux
+du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant de
+frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours
+vécu rêve de l'épars en visions multiples et désespéré
+désir... Voici l'heure, le lieu, un soir d'avril, Paris, un
+soir clair de soleil couchant, les monotones bruits, les
+maisons blanches, les feuillages d'ombres; le soir plus
+doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et
+les multitudes, et dans l'air très lointainement étendu,
+le ciel; Paris à l'entour chante, et, dans la brume des
+formes aperçues, mollement il encadre l'idée; soir d'aujourd'hui,
+oh soir d'ici; là je suis.</p>
+
+<p>... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge
+six heures, l'heure attendue. La maison où je dois
+entrer: où je trouverai quelqu'un; la maison; le vestibule;
+entrons. Le soir tombe; l'air est bon; il y a une
+gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce
+garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était
+sorti avant l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux
+pourtant lui conter ma journée d'aujourd'hui. Le palier
+du premier étage; l'escalier large et clair; les fenêtres.
+Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire amoureuse.
+Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se
+moquera plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va
+être! Pourquoi le tapis de l'escalier est-il tourné en ce
+coin? ce fait sur le rouge montant une tache grise, sur
+le rouge qui de marche en marche monte. Le second
+étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne
+soit pas sorti; où courir le trouver? tant pis, j'irais au
+boulevard. Vivement entrons. La salle de l'Étude. Où
+est Lucien Chavainne? La vaste salle et la rangée circulaire
+des chaises. Le voilà, près la table, penché; il a
+son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers,
+hâtivement, avec un autre clerc. La bibliothèque de
+cahiers bleus, au fond, traverse les ficelles nouées. Je
+m'arrête sur le seuil. Quel plaisir que conter cette histoire.
+Lucien Chavainne lève la tête; il me voit; bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez
+qu'à six heures nous partons. Voulez-vous m'attendre;
+nous descendrons ensemble.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien.»</p>
+
+<p>La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine
+de lumières; les hauts murs gris, clairs de beau temps;
+l'heureuse journée. Si gentille a été Léa, quand elle
+m'a dit&mdash;à ce soir; elle avait son joli malin sourire,
+comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une
+servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi?
+elle se retire.</p>
+
+<p>&mdash;«Me voici.»</p>
+
+<p>C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre
+la porte; nous sortons. Les deux, nous descendons l'escalier.
+Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez votre chapeau rond...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je
+pas un chapeau rond? Ce garçon croit que l'élégance
+est à ces futilités. La loge du concierge; vide constamment;
+bizarre maison. Chavainne va-t-il au moins un
+peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son
+chemin, il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue;
+une voiture à la porte; le soleil éclaire encore, comme
+en flammes, les façades; la tour Saint-Jacques, devant
+nous; vers la place du Châtelet nous allons.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, et votre passion?»</p>
+
+<p>Me demande-t-il. Je vais lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;«Toujours à peu près de même.»</p>
+
+<p>Nous marchons, côte à côte.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous venez de chez elle?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant,
+causé, chanté, joué du piano. Elle m'a donné un
+rendez-vous à ce soir, après son théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>Et avec quelle grâce.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous, que faites-vous de bon?»</p>
+
+<p>&mdash;«Moi? Rien.»</p>
+
+<p>Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de
+ne pouvoir achever ses couplets; moi, je n'allais pas
+en mesure, et je n'ai pas avoué la faute; j'aurai plus
+d'attention ce soir, quand nous recommencerons.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au
+lever-de-rideau? J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux
+Nouveautés; nous nous promènerons ensemble en
+voiture; au Bois, sans doute; le temps y est si agréable.
+Puis je la ramènerai chez elle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous tâcherez à rester?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p>Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais
+mon sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»</p>
+
+<p>Étonnant! du platonisme!</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses;
+j'ai plus de plaisir à agir autrement que d'autres
+agiraient.»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à
+ce qu'est la femme avec qui vous avez affaire.»</p>
+
+<p>&mdash;«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour
+cela même j'ai mon plaisir à agir comme j'agis.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous espérez la toucher?»</p>
+
+<p>Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle
+n'est pas la fille qu'on soupçonnerait. Et quand même!...
+La rue de Rivoli; traversons; gare aux voitures; quelle
+foule ce soir; six heures, c'est l'heure de la cohue, en ce
+quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit»
+dis-je.</p>
+
+<p>Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte.
+Depuis trois mois que vous connaissez cette jeune
+femme...»</p>
+
+<p>&mdash;«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous
+savez bien qu'il y a plus de quatre mois que je la connais.»</p>
+
+<p>&mdash;«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»</p>
+
+<p>&mdash;«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui
+donnez, par l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq
+cents francs.»</p>
+
+<p>Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet,
+j'ai dit à lui cinq cents.</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de
+munificences incitent une femme de théâtre à de réciproques
+générosités... Changez votre système, mon
+ami, ou vous n'obtiendrez rien.»</p>
+
+<p>L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens
+rien, ce n'est pas parce que je ne veux, moi, rien
+obtenir? J'ai grand tort à lui parler de ces choses. Brisons.</p>
+
+<p>&mdash;«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement
+faire la noce avec d'absurdes filles d'une nuit.»</p>
+
+<p>Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un
+excellent ami, Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires
+de sentiment. Aimer; et honorer son amour, respecter
+son amour, aimer son amour. À marcher le temps
+est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai
+pas ma jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma
+redingote sera mieux; je pourrai prendre mon chapeau
+de soie; Chavainne a un peu raison; d'ailleurs suis-je
+simple; avec une redingote je ne puis avoir un chapeau
+rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle
+doit cependant y regarder. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais au Français ce soir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Que joue-t-on?»</p>
+
+<p>&mdash;«Ruy-Blas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous allez voir cela?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi non?»</p>
+
+<p>Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas
+en mil huit cent quatre-vingt-sept? Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la
+curiosité.»</p>
+
+<p>&mdash;«Quel vieux romantique vous êtes.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vous qui m'appelez romantique?»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire
+de votre passion?... Pour être allé, une fois, aux
+Nouveautés, entendre je ne sais quoi... Une belle idée
+que nous eûmes... Nous avons remarqué un page...»</p>
+
+<p>Était-elle jolie!</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous
+chauffer la cervelle; et maintenant vous admettez
+mille folies. Sérieusement... Et rappelez-vous que
+c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché sur
+l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt
+a commencé votre enthousiasme; aujourd'hui
+c'est un amour platonique.»</p>
+
+<p>Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière
+une rose; il faudra, ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je
+pourrais bien encore porter quelque chose à Léa. Chavainne
+se tait; ce garçon est sot. Eh oui, originale est
+l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la
+rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée
+des voitures. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»</p>
+
+<p>Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en
+route. Sous les arcades nous voici; près les magasins;
+dans la foule. Si nous marchions sur la chaussée? trop
+de voitures. Ici on se pousse; tant pis. Une femme devant
+nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée, ce
+parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais
+voir son visage; jolie elle doit être.</p>
+
+<p>&mdash;«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne
+qui me parle. «Nous irons ensuite flâner une
+heure n'importe où.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»</p>
+
+<p>La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort
+profil de rousse, oui; une mine très éveillée; des yeux
+peints de noir; à son cou, un gros n&oelig;ud blanc; elle
+regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux provoquants.
+Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.</p>
+
+<p>&mdash;«N'allons pas si vite.»</p>
+
+<p>&mdash;«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous
+êtes décidé à ne pas rester chez mademoiselle d'Arsay,
+vous viendrez pour le dernier acte ou à la sortie, ou
+dans un lieu quelconque, et nous ferons une promenade
+nocturne.»</p>
+
+<p>Est-ce qu'il se moque de moi?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à
+mademoiselle d'Arsay.»</p>
+
+<p>Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez
+elle?</p>
+
+<p>&mdash;«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc
+quand vous quittez votre amie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»</p>
+
+<p>Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie.
+La place du Palais-royal. Et la jeune femme
+rousse, où est-elle? disparue; quel ennui; je ne la vois
+pas. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que vous cherchez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Rien.»</p>
+
+<p>Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir
+l'heure du spectacle.»</p>
+
+<p>Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant,
+avant qu'il me quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui.
+Si gentiment Léa m'a reçu, en le petit salon un
+peu obscur des rideaux jaunes; elle avait son peignoir
+de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa fine taille
+serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge;
+s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de
+sa tête pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches
+dorées, tombaient; elle n'est point vieille, la chère, et
+si mignonne; dix-neuf ans, vingt peut-être; elle déclare
+dix-huit; exquise fille. Au long négligemment immobile
+du Palais-royal, au long du Palais nous allons.
+Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très
+chastement; sur mon épaule elle s'est penchée, et un
+instant nous avons demeuré; au travers des mous satins,
+dans mes mains, j'avais la douillette chaleur.
+Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui
+passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies,
+tous ces gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui
+marchent au près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence
+à huit heures. Décidément, vous ne viendrez
+pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir. Amusez-vous.»</p>
+
+<p>L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire
+à cette femme et d'être son amant... Dieu, j'étais avec
+l'ange... Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»</p>
+
+<p>&mdash;«Soyez tranquille.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me direz ce que vous aurez fait.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Au revoir.»</p>
+
+<p>Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais
+monter l'avenue de l'Opéra; je dînerai au café du coin
+de l'avenue et de la rue des Petits-champs; j'aurai le
+temps d'arriver chez moi avant neuf heures. Le bureau
+de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je
+suis en retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours
+de l'École-de-droit; pour les trois cours où je fréquente,
+je dois n'y pas manquer. Lucien Chavainne va
+ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez
+simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il
+comprend; il est de bon goût et élégant; et véritable
+ami; on a du plaisir à se rencontrer avec lui; la prochaine
+fois, je lui dirai les raisons toutes de ma tenue;
+c'est dommage que je ne lui aie pas davantage expliqué
+mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme
+inclus en mon amour; mais il est si fermé à ces choses;
+avoir, par fois, quelques heures de bonne intimité, causer,
+dire et faire des riens, embrasser ses minces mains,
+et, aux jours de licence, ses yeux; hélas, hélas, ses
+mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas,
+quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se
+donnerait-elle? et quand ses lèvres? Deux mois, il y a
+deux mois; non, c'était à la fin, eh non, à la moitié de
+février; et voilà deux mois depuis notre premier, notre
+unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point
+heureuse elle n'est. On allume les candélabres de gaz
+dans l'avenue; c'est que le soir croît. Comment sera-telle,
+au retour? en le long cachemire bleu, sans doute,
+avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle
+était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante
+fille aux velours chauds, elle était blanche alors, blanche
+pallidement, d'une pâle blancheur de séductrice; et
+ce fut vous encore, mon amie, rieuse follement, égayeuse
+des soirs; elle était de noir vêtue, et si drôlement
+majestueuse; c'est les variées formes dont elle
+est manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats,
+rosée, elle sortait du bain; elle, la même; la même,
+la pitoyable idéalement apparue, une nuit, dans les
+pitiés qui transfigurent. Je devrais davantage l'aider;
+ma mère me donnera bien à Pâques quelque
+argent; tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs;
+le café, éclairé déjà; mais les boutiques toutes
+sont éclairées dans l'avenue; comme vite le soir arrive!
+«Café Oriental... restaurant». De l'autre côté, le bouillon
+Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser
+me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence
+des prix n'est guère; on est aussi bien au bouillon,
+moins à l'aise, mais aussi bien; tant pis, je m'offre
+le luxe du café. À l'intérieur, les lumières, le reflet des
+rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur les glaces
+une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes».
+Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un
+peu il faut relever les pointes de mes moustaches, ainsi.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes;
+un garçon au tablier blanc; les colonnes chargées de
+chapeaux et de par-dessus. Y a-t-il ici quelqu'un connu?
+Ces gens me regardent entrer; un monsieur maigre,
+aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines;
+où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place
+habituelle; on peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait
+pas de quoi se moquer.</p>
+
+<p>&mdash;«Si monsieur...»</p>
+
+<p>Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau,
+retirons nos gants. Il faut les jeter négligemment
+sur la table, à côté de l'assiette; plutôt dans la poche du
+par-dessus; non, sur la table; ces petites choses sont de
+la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau;
+je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche
+de mon par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge,
+avec les glaces, cet étincellement; quoi? le café; le
+café où je suis. Ah, j'étais las. Le garçon:</p>
+
+<p>&mdash;«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Consommé.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ensuite, monsieur prendra...»</p>
+
+<p>&mdash;«Montrez-moi la carte.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vin blanc, vin rouge...»</p>
+
+<p>&mdash;«Rouge.»</p>
+
+<p>La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées,
+côte de pré-salé... non. Poulet... soit.</p>
+
+<p>&mdash;«Une sole; du poulet; avec du cresson.»</p>
+
+<p>&mdash;«Sole; poulet cresson.»</p>
+
+<p>Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une
+assez jolie femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air
+choisi, elle doit être grande; c'est la femme de cet
+homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse plutôt;
+elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime;
+assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle
+est presque en face de moi; comment faire? À quoi bon?
+Elle m'a vu. Elle est jolie; et ce monsieur paraît stupide;
+malheureusement je ne vois de lui que le dos; je
+voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un
+notaire de province; suis-je bête! Et le consommé? La
+glace devant moi reflète le cadre doré; le cadre doré qui,
+donc, est derrière moi; ces enluminures sont vermillonnées;
+les feux de teintes écarlates; c'est le gaz tout
+jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz,
+les nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries.
+Commodément on est; confortablement. Voici le
+consommé, le consommé fumant; attention à ce que le
+garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons. Ce
+bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais.
+J'ai déjeuné un peu tard, et je n'ai guère de faim; il
+faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette
+femme a regardé par ici; elle a des yeux expressifs et le
+monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire que je
+fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des
+circonstances si bizarres; en d'abord la considérant
+longtemps, je puis commencer quelque chose; ils sont
+au rôti; bah, j'aurai, si je veux, achevé en même temps
+qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte; jamais on n'achève
+dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à dîner
+chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire
+quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait
+mauvais. Je suis ridicule; ce serait ennuyeux; les
+jours où je ne puis rentrer, qu'adviendrait-il? au moins
+dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et le garçon, que
+fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange comme
+divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette
+sole est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on
+sert à dix personnes; la sauce y est pour quelque chose,
+c'est vrai. Entamons celle-ci. Une sauce aux moules et
+aux crevettes serait fameusement meilleure. Ah, notre
+pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel
+éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant
+mes gros souliers jaunes de la place de la Bourse. On
+n'a jamais fait d'éplucher un poisson; je n'avance pas.
+Je dois cent francs, et plus, à mon bottier. Il faudrait
+tâcher à apprendre les affaires de Bourse; ce serait pratique;
+je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la
+baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse?
+supposons que j'aie cent mille francs de Panama, et
+qu'il baisse; alors je vends; oui; eh bien? je rachèterai
+donc à la prochaine hausse; non; je vendrai. Ce gros
+avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est peut-être
+point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est
+à manger de cette sole; elle est savoureuse pourtant;
+laissons ces débris. Sur le banc, contre le dossier, je
+me renverse; encore des gens qui entrent; tous hommes;
+un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus clair;
+depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel.
+J'ai laissé un appétissant petit morceau de sole; bah,
+je ne vais pas, le prenant, me rendre ridicule. Excellent
+serait ce petit morceau, blanc, avec les raies qu'ont
+marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le mangerai pas;
+de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude,
+ma serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué
+vient de se tourner; on dirait qu'elle m'a fait un
+signe; elle a des yeux superbes; comment ferais-je
+pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un
+billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle
+annonce une facile connivence; je lui montrerais le
+billet; si elle le voulait prendre, elle s'arrangerait à le
+prendre; je puis en tout cas faire le billet. Et après? je
+dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant neuf heures;
+c'est insupportable, toutes ces histoires.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur a fini...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Apportez-moi le poulet.»</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur...»</p>
+
+<p>Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre
+la banquette et la glace, une maroquinerie. Il faut, en
+tout cas, que j'essaie l'effet d'un billet. Mon porte-cartes;
+une carte avec mon adresse, cela est plus convenable;
+mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un rendez-vous
+à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous.
+Si l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué.
+J'écris: «Demain, à deux heures, au salon de lecture
+du magasin du Louvre...» Le Louvre, le Louvre, pas
+très high-life, mais encore le plus commode; et puis où
+ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un
+assez long délai; au moins depuis deux heures jusqu'à
+trois; c'est cela; je change «à» en «depuis» et je vais
+ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite «je... je vous attendrai...»
+non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain,
+depuis deux heures, au salon de lecture du magasin
+du Louvre, jusqu'à trois, j'att.....» Ça ne va pas du
+tout; comment mettre? Je ne sais. Si; à deux heures,
+au salon... et c&oelig;tera... jusqu'à trois heures j'attendrai...
+Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai un
+livre; justement le roman de chose, le journaliste; je
+ne sais pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque
+je l'ai acheté, je verrai ce que c'est; je m'installerai
+et j'attendrai tranquillement; il y a quelques fois des
+courants d'air; rarement; non, il n'y a pas de courants
+d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons.
+«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au
+lieu de «depuis»; «demain, à deux heures...» Ma
+carte va être chargée de ratures, dégoûtante, illisible:
+c'est absurde; je vais m'enrhumer dans cet odieux cabinet
+de lecture plein de courants d'air; et d'abord cette
+femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en
+deux, la carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux;
+encore en deux, cela fait huit; encore en deux;
+là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis pas jeter
+ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu
+les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi,
+certes, on ne lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant
+pas, tout à l'heure, une seule fois regardé; elle
+regarde maintenant; elle rit; elle parle au monsieur; la
+jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible;
+buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu;
+petits-pois, asperges; non; glace, glace au café; soit;
+j'ai si peu d'appétit. Desserts, fromages, meringues,
+pommes. Le garçon sert le poulet; bonne mine, le poulet.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me donnerez, garçon, une glace au café;
+ensuite, vous avez du fromage, du camembert?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, monsieur.»</p>
+
+<p>&mdash;«Du camembert alors.»</p>
+
+<p>Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui;
+du pain; ce poulet est mangeable; on peut dîner ici; la
+prochaine fois qu'avec Léa je dînerai chez elle, je commanderai
+le dîner rue Croix-des-petits-champs; c'est moins
+cher que dans les bons restaurants, et c'est meilleur. Ici,
+seulement, le vin n'est pas remarquable; il faut aller dans
+les grands restaurants pour avoir du vin. Le vin, le jeu,&mdash;le
+vin, le jeu, les belles,&mdash;voilà, voilà... Quel rapport est
+entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles? je veux
+bien que des gens aient besoin de se monter pour faire
+l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le
+cresson admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque
+achevé. Mais le jeu... le vin, le jeu,&mdash;le vin, le jeu, les
+belles... Les belles, chères à Scribe. Ce n'est pas du
+Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons, c'est de Scribe
+encore. Et toujours la même triple passion... Vive le
+vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça,
+j'admets... Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il
+prononcer taba-c et bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès,
+boulevard des Capucines, disait dom-p-ter; il faut
+dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain du bivoua-c...
+L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé... ridicule...
+grotesque... je les laisse partir...</p>
+
+<p>&mdash;«Garçon!»</p>
+
+<p>Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà
+qu'ils sortent.</p>
+
+<p>&mdash;«Garçon!»</p>
+
+<p>Le garçon n'est pas là; c'est éc&oelig;urant; je suis stupide;
+une occasion pareille; je n'en fais jamais d'autres; une
+femme miraculeuse. Elle n'a pas regardé par ici en se
+levant; parbleu, c'est naturel. Ils partent. Ç'aurait été
+magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su où elle allait;
+je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue a-t-elle
+pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue
+de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui
+lundi. Il sera utile que j'y conduise bientôt ma
+petite Léa; elle en sera contente.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur a appelé?»</p>
+
+<p>Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, monsieur.»</p>
+
+<p>Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en
+effet bien sot. Et pourquoi m'occuper d'autres femmes?
+n'ai-je pas ma part? à quoi bon une autre? chercher, se
+fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je resterai toute
+la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement;
+cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur
+la langue et le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut
+guère avoir ces choses-là chez soi. Comme il doit être
+las, le bonhomme qui menait son fils voir manger les
+glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied;
+n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur
+l'air de la Dame-blanche, ça vous manque,&mdash;ça vous
+manque... Cette glace est finie; tant pis. Le garçon a
+apporté le fromage sans que je l'observe. Il faut d'abord
+boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai en
+province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur
+maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est
+pas assez chaud pour qu'on aille à la campagne. Je
+laisse ce fromage; je n'ai plus faim. Que c'est agaçant,
+toujours dîner au restaurant; personne ici à qui parler;
+personne à voir; pas une femme à regarder; depuis huit
+jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de
+chic; ils viennent ici par gueuserie; des décavés; puis
+des avoués de province qui se croient chez Bignon.
+Trois francs et dix sous de pourboire; et bonsoir. Je me
+lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint m'y aider;
+merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche;
+je pars. Voici une table où j'eusse été mieux, à
+droite, près la colonne; des gens qui boivent des bocks;
+les grandes portes, massives, en glaces; un garçon m'ouvre
+la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon
+par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le
+garçon referme la porte; «bock, trente centimes... dîners
+à trois francs».</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures
+et demie; je vais rentrer chez moi; je serai aisément
+dès neuf heures aux Nouveautés. L'avenue est moins
+sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est clair;
+sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz,
+des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas
+l'Opéra, le foyer tout enflammé de l'Opéra; je marche
+le côté droit de l'avenue, vers l'Opéra. J'oubliais mes
+gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la maison; et maintenant
+on ne voit personne. Bientôt je serai à la maison;
+dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq
+minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq
+minutes; cela fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai;
+je pourrai partir à huit heures et demie, huit
+heures trente-cinq. Le temps est sec; agréable est marcher
+après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup
+de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures,
+entre neuf heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous?
+un tour en voiture; oui, nous irons par le boulevard
+aux Champs-élysées, jusqu'au Rond-point; plutôt
+jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle
+par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle
+me laissera bien prendre sa main; elle aura sans doute
+sa toilette de cachemire noir; j'aurai soin à ce que
+nous ne rentrions pas trop tard; certainement, elle me
+priera pour que je reste un peu; je verrai son fin sourire
+de frais démon; lente, elle fera sa toilette du soir;&mdash;asseyez-vous,
+dans le fauteuil, et soyez sage;&mdash;elle me
+parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai,
+semblablement,&mdash;oui, ma demoiselle; je m'assoirai
+dans le fauteuil; le bas fauteuil en velours bleu, à la bande
+large brodée; là elle s'est posée sur mes genoux, il y a
+quinze jours; et je m'assoirai dans le bas fauteuil, au
+près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera debout,
+et mettra son chapeau sur la table de peluche; par
+des petits coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche,
+avec des pauses, se considérant, devant, derrière,
+par des petits coups, me regardant, riant, faisant des
+grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe noire
+et son corsage noir de cachemire; point grande; petite
+non plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est
+pas petite qu'elle paraît, mais jeune, tout jeune; et si
+potelée; ses larges hanches sous sa mince taille, bombées,
+mollement descendantes; sa fiérote poitrine, qui
+si bien dans les hauts moments palpite; et son visage
+d'enfant maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands
+yeux; l'adorable, ma Léa. Ah, la chère pauvre, je veux
+l'aimer, et d'un dévot amour, comme il faut aimer, non
+comme les autres aiment, altièrement. Quand nous
+rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures
+trente-cinq à l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse
+du café de la Paix est pleine; nul que je connaisse;
+l'Opéra; la rue Auber; la maison où demeure monsieur
+Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui;
+peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille
+fortune; combien peut-il avoir? on m'a dit un million
+de rente; cela fait, en minimum, un capital d'une vingtaine
+de millions; presque cent mille francs par mois;
+non; un million divisé par douze, soit cent divisé par
+douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf
+cent soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé
+par douze donne huit, quatre-vingts; quatre-vingt mille
+francs par mois. Je voudrais que Léa eût un extraordinaire
+hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette fortune; ce
+soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si
+amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire
+m'aurait remis les titres; j'aurais d'argent, or et billets,
+tout de suite, une centaine de mille francs; comme d'usage
+j'irais chez Léa; comme si rien n'était; je lui dirais tout-à-coup&mdash;voulez-vous
+nous en aller, Léa? partons les
+deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non,
+soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme&mdash;voulez-vous
+venir? Certainement elle serait étonnée;
+elle me dirait qu'elle ne peut pas;&mdash;pourquoi? elle me
+ferait comprendre qu'elle ne saurait tout quitter; très
+simplement, très naturellement, je lui répondrais&mdash;oh
+ne vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je
+puis vous aider; si vous avez quelques dettes, quelques
+engagements, voulez-vous me permettre que je vous
+facilite votre départ... Cela est bien; voulez-vous me permettre
+que je vous facilite votre départ. Sur un meuble
+je mettrais dix mille francs; et&mdash;si davantage vous est
+nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq
+mille seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix
+mille; et puis, si facile ce me serait. Vingt mille? ce serait
+absurde; mais dix mille, c'est cela. Qu'elle serait
+stupéfaite, et contente.&mdash;Voulez-vous que nous partions?
+lui dirai-je.&mdash;Comment? partir?&mdash;Oui, laissez,
+abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les
+deux, de ceci oh sauvons-nous, partons, venons-nous
+en. Et je la prendrais dans mes bras; je baiserais ses
+cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout bas, elle
+voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier,
+mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi
+les flammes, enlève son amante nue; ayant un million
+de rentes, je pourrais le luxe d'être un peu fou. L'Éden-théâtre;
+les rampes de gaz; les lampes électriques; des
+marchands de programmes; un gamin ouvre la portière
+d'un fiacre; quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la
+portière de votre fiacre? Là-bas les magasins du Printemps;
+sur le trottoir pas un chat; d'ordinaire sont ici
+des filles, insupportables à arrêter les gens; pas une ce
+soir; triste est la rue. Revenons à la question; je
+veux m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses
+si je devenais riche; oui; arrangeons cela, tout en
+marchant. Donc, je serais devenu riche; mais comment?
+à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose serait. Je
+disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir
+ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne
+souhaite pas le grand train de maison; j'aurais un appartement
+de garçon et installerais dans un hôtel Léa;
+volontiers je garderais mon quatrième de la rue du Général-Foy;
+une chose en ce genre, mais mieux; avoir le
+train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille
+francs de rentes et chez sa maîtresse dépenser son
+million annuel; je me voudrais un petit rez-de-chaussée;
+dans une maison quartier Monceau nécessairement;
+cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère;
+puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant,
+un petit salon, une salle-à-manger, un fumoir;
+derrière, la cuisine, les privés, un grand cabinet-de-toilette
+et la chambre-à-coucher; la chambre-à-coucher
+ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le vestibule
+ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre;
+de la longueur de l'appartement il serait incommode;
+mieux il s'arrêterait à la hauteur de la salle-à-manger;
+ainsi entre le salon et la chambre un second vestibule
+séparé du premier par une porte, plutôt par une portière;
+et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient
+derrière la portière! Comment meubler tout cela? nul
+luxe banal; à ma manière; j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher
+en blanc et sans meubles; au milieu, un
+lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre convenant
+au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires,
+soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des
+peaux blanches; d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas
+de meubles; les armoires dans le cabinet-de-toilette;
+ici rien que des divans... Voilà que je ne sais plus maintenant
+où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt le boulevard
+Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la
+fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face,
+le lit; la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette;
+et cette porte? poussée vers le coin; ou
+pas de cheminée; ou la cheminée dans le coin; là, dans
+le coin, au milieu du plafond encore, une veilleuse en
+albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le
+cabinet évidemment en marbre. Faudrait-il que le
+vestibule fût en marbre? Tout au long du mur,
+des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un vasistas
+n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison
+devant une rue tranquille. Serait parfait, devant la maison,
+un ou deux mètres de jardin, sur la rue; un petit mur
+avec une grille; une grille nue; le jardinet; quelques lilas
+seulement, quelques feuillages, je ne sais quoi; quelle
+largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou;
+deux ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement
+une porte ouvrira sur le jardin; peu utile; mais non
+gênant, pourvu que ce soit de la salle-à-manger; à l'occasion,
+agréable; alors, trois ou quatre mètres de jardin.
+Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux,
+trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison,
+mon domestique l'organiserait avec quelque Chevet;
+vivre en un mode ordinaire est précieux; d'ailleurs,
+je demeurerais ordinairement avec Léa; de temps en
+temps, je l'emmènerais dans mon petit rez-de-chaussée;
+une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions,
+dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours
+blancs. Ce soir, nous nous serions enfuis ensemble;
+dans deux heures j'arriverais chez elle; j'aurais en poche
+mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage j'arriverais.
+Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre
+que je vais; ça ne fait rien...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, monsieur.»</p>
+
+<p>Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder,
+elle m'arrête.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur...»</p>
+
+<p>Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah,
+Léa, Léa, ma belle, bonne, belle petite Léa; comme tu
+serais heureuse et comme ce serait fini, les jours mauvais,
+et comme nous nous aimerions! lorsque je te dirais
+que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble
+nous nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous?
+chez moi d'abord, et demain nous partirions en voyage;
+la journée de demain à nous équiper; le départ peut-être
+après-demain seulement; jusque là, chez moi, ensemble;
+et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout,
+communement, au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle
+sort; je la salue; elle s'approche; je lui dis&mdash;bonsoir,
+ma demoiselle... À gauche, dans la rue latérale, ce jeune
+homme, grand, maigre, au court par-dessus noir, au
+chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah,
+Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de
+fin jonc; il m'aperçoit, me fait signe...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour. Vous rentrez chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce
+côté?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien. Et quoi de nouveau?»</p>
+
+<p>&mdash;«Rien, rien encore.»</p>
+
+<p>Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête,
+très cordial ami; très convenable; gentleman;
+j'aurais en lui de la confiance; très honnête; très cordial.
+Nous marchons au long du boulevard. Il est bien
+de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui
+demande.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; je vais rue de Courcelles.»</p>
+
+<p>Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela
+dure?</p>
+
+<p>&mdash;«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame,
+dont la demoiselle...»</p>
+
+<p>&mdash;«Justement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps
+indéfini; où en êtes-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais bientôt me marier.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment. Cela vous étonne?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p>Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir
+épouser une femme qu'on aime; l'avoir. On trouverait
+donc ces choses, se marier, être ensemble, avoir sa
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais
+comment la chose s'est-elle fait si vite?»</p>
+
+<p>Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son
+mariage, ces histoires qui n'arrivent qu'à lui!</p>
+
+<p>&mdash;«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il.
+«J'aime une jeune fille qui m'aime et je vais
+l'épouser.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous êtes heureux.»</p>
+
+<p>&mdash;«Heureux.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez de la chance.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je me suis rencontré à une femme digne et capable
+d'amour.»</p>
+
+<p>Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle
+pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux
+ou trois mots que vous m'en avez dits, c'est tout par
+hasard que vous l'avez connue, cette jeune fille.»</p>
+
+<p>&mdash;«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première
+fois, un jour, dans un jardin, avec deux autres
+jeunes filles; je passais, un peu flânant; elle
+était là, si fraîche, si simple: il y a plus de six mois
+déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce
+qu'elle était... Voilà.»</p>
+
+<p>Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles;
+je me suis assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon;
+je l'ai suivie; voilà.</p>
+
+<p>&mdash;«Et quand un mathématicien se sent une fois
+amoureux, tout est perdu. Vous lui avez parlé?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me
+l'a dit plus tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa
+mère. Vous devinez le reste.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Vous lui avez remis des billets.»</p>
+
+<p>&mdash;«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a
+mis en relation avec ces dames.»</p>
+
+<p>Du proxénétisme.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous êtes content?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai connu une fille au c&oelig;ur profond; non enfantine,
+non folle; une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu
+de paroles, aux regards constants, une véridique
+femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah, si bonne;
+elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et
+admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame
+de Ségur. La maman use ses soirées à tricoter,
+comme au vieil âge; elle joue aussi du piano; Élise
+et moi, nous bavardons...»</p>
+
+<p>Quelle candeur.</p>
+
+<p>&mdash;«Et cela dure depuis six mois?»</p>
+
+<p>&mdash;«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous
+sommes promis que nous nous marierions; elle était
+toute en blanc, assise dans un fauteuil; moi près
+elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de
+leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer
+des morceaux difficiles; du Iansen par exemple;
+Élise me dit, absolument immobile, très bas, avec
+l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque
+autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit&mdash;le
+premier soir où vous êtes ici venu, j'aurais si
+j'avais osé dit Oui... et elle me dit&mdash;mon ami, je
+serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela. Vous
+voyez la scène? Alors la maman s'est tournée;
+elle nous regarda et elle s'écria&mdash;eh bien, mes
+enfants, nous vous marierons; ne vous gênez pas...
+Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si
+franc; et... et c&oelig;tera, et c&oelig;tera.»</p>
+
+<p>C'est la moralité de l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est
+très gentil de vous, me conter ces choses. Et vous
+allez vous marier?»</p>
+
+<p>&mdash;«Cet été, je l'espère.»</p>
+
+<p>&mdash;«A-t-elle un peu de fortune?»</p>
+
+<p>&mdash;«La maman a de quoi vivre décemment; moi,
+depuis que je suis à la Compagnie-du-nord, je gagne
+quelque argent.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous
+pas, vous vingt-sept?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai en elle» il me parle à voix très basse
+«en elle j'ai l'honneur et la raison de ma vie; je vais
+être son mari; et je vis une joie certaine, infinie, ainsi
+qu'une entrée dans le ciel.»</p>
+
+<p>Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une
+femme; une joie infinie. Nous marchons, Paul et moi,
+dans les rues. En face de nous, le boulevard Malesherbes;
+les arbres; les lumières; les rues désertes;
+une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne,
+chez mon père, dans les champs nocturnes seul, seul, oh
+seul à marcher; si bon il fait, la nuit, parmi les seules
+campagnes, à aller, un bâton à la main, tout droit,
+rêvant des choses possibles, en le silence, dans les
+grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si
+bon il fait, si bon... Nous marchons, Paul et moi, à
+côté.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais,
+tout-à-l'heure, revoir ma bonne future femme; elle
+m'attend sans en avoir l'air; sa maman se moquerait
+d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous remontez
+l'avenue Portalis?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; il faut que je rentre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez rien dans le c&oelig;ur? je parie, au contraire...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous viendrez me voir?»</p>
+
+<p>&mdash;«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ne le craignez pas, mon ami.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce,
+n'est-ce pas un heureux? il connaît un entier amour, un
+mutuel amour. Il s'imagine que je cours les filles. Un
+mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il est heureux;
+heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il
+qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et
+pourtant! c'est extraordinaire, croire de telles choses;
+et sur quelles raisons! Rue de Courcelles; Élise; la
+maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle à qui, un
+beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente
+avec deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui
+a reçu ses billets; chez qui, pendant six mois, il s'est
+fait bien candide; et qui tout de suite lui aurait dit oui,
+s'il avait osé. Et la maman; une petite rentière; une
+veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui
+feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel
+amour; je serai votre femme; pourquoi pas tout de
+suite dans la chambre; qu'est-ce alors qu'il eût dit, notre
+ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué serré. Et lui qui
+va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer qu'il
+aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait
+pas qu'en deux mois ce caprice lui sera passé; et qui
+épouse. Les vrais amours ne vont pas ainsi, ainsi ne
+s'instituent-ils pas, ainsi ne naissent-ils pas, et ce n'est
+pas, un c&oelig;ur pris, au parc Monceau, un jour qu'on
+flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles
+de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris...
+La porte de ma maison; me voici arrivé... L'amour
+pour de bon? farceur! l'amour pour de bon? moi, moi,
+moi, sacrebleu.</p>
+
+<p>(<i>à suivre</i>)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b>
+<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>&mdash;«Monsieur.»</p>
+
+<p>On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs
+fois a apporté cette lettre pour monsieur, il y a
+un quart d'heure. Elle a dit que c'était pressé.»</p>
+
+<p>Sans doute une lettre de Léa.</p>
+
+<p>&mdash;«Donnez... Merci.»</p>
+
+<p>Oui, une lettre de Léa; vite.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au
+théâtre. Venez directement à la maison vers dix heures.
+Je vous attendrai. Léa.»</p>
+
+<p>Insupportable; toujours des changements; on ne sait
+jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est
+cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne
+veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour
+qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu
+sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard;
+peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement
+le second?... le bec de gaz; c'est le second étage.
+Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie
+été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures;
+je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais
+pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle
+m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre
+ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a
+vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je
+jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je
+devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons;
+l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte...
+attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le
+bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette;
+tout est à sa place; la table; pas de lettres; si;
+une carte de visite; cornée; qui est venu?&mdash;Jules de
+Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions
+à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il
+sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit
+rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec
+sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un
+aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de
+ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne
+pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends
+pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures,
+hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours
+de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y
+aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare;
+ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à
+onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que
+je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une
+heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une
+chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma
+chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles
+branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire?
+La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche,
+là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie
+au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés,
+bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de
+rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette
+est nécessaire un paillasson neuf; j'en
+choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut
+autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette.
+À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois
+revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui
+sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut
+amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre
+amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et
+plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez
+elle; inutile que je me hâte; la température est très
+belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce;
+dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture,
+les deux, par les rues ombrées, nous roulerons,
+sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère
+joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui;
+grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des
+premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit
+claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies,
+l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs
+pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur
+l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde
+le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique,
+le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités;
+le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les
+points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident,
+les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour,
+des grands cieux; là, les masses des arbres et,
+plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées;
+les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin,
+et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires
+aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le
+ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles;
+l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai
+naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère
+caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les
+masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris
+bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte
+du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier,
+bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre
+chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien
+les deux nous allons être, et que bien nous nous
+reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent
+toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire
+léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite
+rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre
+gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie
+tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile,
+fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux,
+blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me
+moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur
+le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains,
+dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface,
+tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement
+tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu
+marches mollement, sur les tapis, au près de la table où
+sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des
+fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant
+ta tête et à droite lentement et à gauche lentement,
+avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux,
+souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu
+passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux,
+l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie,
+le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le
+puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon
+amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages
+monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de
+l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante,
+je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux
+d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son
+amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des
+mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse,
+aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle
+respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement
+l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant
+elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour?
+oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai;
+quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura
+éprouvé mon c&oelig;ur dévot, quand elle m'aura su son
+amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de
+sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps,
+absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra
+la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je
+ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée),
+et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai
+exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors
+authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,&mdash;je
+l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance;
+repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement
+des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi,
+en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il
+me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à
+ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois
+pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la
+chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la
+fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire
+des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement.
+Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on
+serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si
+douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser,
+de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins
+en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente
+d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée,
+et considérer un très calme de soir, rêver. Songer
+l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée,
+dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le
+confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit
+plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus
+chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors
+est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors
+est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes;
+est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel
+blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales;
+presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande
+nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud,
+avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort
+des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne...
+les bougies sont allumées sur la cheminée;
+voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur
+la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit;
+la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des
+apparences bougent, le silence où bruissent des sables;
+les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les
+fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées,
+inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des
+yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques,
+ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable;
+ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un
+frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées,
+je les pousse, je les ferme, précipitamment...
+Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les
+tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté
+amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi
+comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur
+des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie
+au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout
+dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée;
+le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être,
+un charme, un bonheur; je vais être heureusement
+pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la
+chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant,
+couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette;
+il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon
+gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa;
+certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous
+mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est
+convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que
+Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne
+manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de
+brosse suffira; mais il faut que je change la chemise;
+celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches
+et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe,
+il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa,
+qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu,
+sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous,
+et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit;
+mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette;
+mon cabinet-de-toilette est vraiment très en
+ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la
+grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les
+bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette
+blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques
+gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la
+chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet
+en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en
+eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête
+dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête
+dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule,
+et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et
+bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert
+de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse,
+comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la
+mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce
+pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger;
+sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la
+fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma
+serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit
+pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase
+jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait
+pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur
+ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais
+asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où
+est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles
+sans vertu peuvent supporter tant de gens;
+bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis
+minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais
+froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons
+des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis
+bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate;
+mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies;
+mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais
+brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un
+simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est
+qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma
+jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt;
+je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très
+bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne
+vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le
+fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille
+ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne
+vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon
+fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon
+barbotage dans l'eau fraîche.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un
+peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez
+Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou
+une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne
+la raison d'une telle conduite; ah, que c'est
+difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal;
+allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je
+n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant
+la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux;
+dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que
+songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque
+chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut
+pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis
+laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa...
+D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément;
+déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas
+que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment
+à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce
+que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui
+dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte;
+pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me
+retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est
+difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite;
+elle me regardera de ses grands yeux exagérément
+ébahis et railleusement à demi; comme le jour où
+j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de
+venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux;
+le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière;
+son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire,
+à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais
+à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer.
+Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un
+petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au
+moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du
+papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante;
+très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise;
+les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises,
+où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire,
+très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du
+papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa
+récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai
+là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de
+lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance,
+ses lettres et le brouillon des miennes. Son
+premier billet.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir
+votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre
+à demain, je serai libre.</p>
+
+<p>»Je vous salue.»</p>
+
+<p>Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je
+l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est
+quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge
+du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant?
+c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a
+envoyé promener! Voici son second billet, de quinze
+jours plus tard.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Je vous suis bien reconnaissante du service que
+vous avez eu la gracieuseté...................»</p>
+
+<p>J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris
+quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement;
+j'avais fait des démarches, donné des pour-boire,
+écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là,
+tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était
+sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner,
+à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence
+de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente
+Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay
+échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent;
+le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs;
+ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être
+admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs;
+pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à
+la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me
+liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.</p>
+
+<p>«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que
+vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su
+plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance
+je vous aurais remercié de suite..........»</p>
+
+<p>Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».</p>
+
+<p>«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis
+peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je
+serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous
+voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans
+l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le
+bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je
+vous serre amicalement la main.</p>
+
+<p>Léa d'Arsay.»</p>
+
+<p>Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par
+jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette
+femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu
+intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines;
+les semaines précisément d'après la rentrée de Léa
+à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en
+effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.</p>
+
+<p>«<i>Jeudi 27 janvier</i>:&mdash;Quatre heures; je vais rue
+Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me
+parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre
+lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.</p>
+
+<p>»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit
+dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne
+les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée;
+devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»</p>
+
+<p>Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais
+continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau,
+ce dernier don triompherait de toutes difficultés;
+je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un
+refus, l'effet de mes munificences premières.</p>
+
+<p>«<i>Vendredi 28 janvier</i>:&mdash;J'envoie des lilas blancs.</p>
+
+<p>»<i>Samedi 29 janvier</i>:&mdash;Je crois l'apercevoir, dans
+une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens;
+Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets
+que je viendrai le lendemain à une heure.</p>
+
+<p>»<i>Dimanche 30 janvier</i>:&mdash;Une heure, rue Stévens;
+Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour
+plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue
+très durement; je me montre mécontent; j'annonce
+que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la
+rente que faisait précédemment le consul; cinq cents
+francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.</p>
+
+<p>»<i>31 janvier au 12 février</i>:&mdash;En Belgique.</p>
+
+<p>»<i>5 février</i>:&mdash;J'écris.</p>
+
+<p>»<i>9</i>:&mdash;Réponse.</p>
+
+<p>»<i>10</i>:&mdash;Seconde lettre de moi.................»</p>
+
+<p>J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse;
+voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.</p>
+
+<p>«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir
+serré votre main.............................»</p>
+
+<p>Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.</p>
+
+<p>«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les
+crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre
+dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû
+remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé
+vous dire que je traverse en ce moment une crise des
+plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit.
+J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait
+me sentir allégée de ce côté pour me retrouver
+moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement
+aucune indépendance personnelle et de lourdes charges
+à soutenir; alors même que mon c&oelig;ur m'entraînerait
+vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour
+vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant
+pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices
+que vous pourriez faire de suite pour me tirer
+de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve.
+Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur
+lequel je puisse absolument compter; ou considérez
+cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.</p>
+
+<p>»Léa d'Arsay.»</p>
+
+<p>Ma seconde lettre.</p>
+
+<p>«10 février 1887.</p>
+
+<p>«Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»</p>
+
+<p>Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que
+j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces
+deux miennes premières lettres étaient assez convenables
+et proprement écrites.</p>
+
+<p>«18 février.</p>
+
+<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»</p>
+
+<p>C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les
+choses que j'ai notées dans mon mémento.</p>
+
+<p>«<i>10</i>:&mdash;Seconde lettre de moi.........................»</p>
+
+<p>Oui; continuons.</p>
+
+<p>«<i>Dimanche 13 février</i>:&mdash;Je vais rue Stévens; Louise
+me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de
+la purgation refusée; à demain.</p>
+
+<p>»<i>Lundi 14 février</i>:&mdash;Une heure et demie, rue Stévens;
+Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une
+heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis
+pour le soir, si elle veut que je les lui apporte;
+elle accepte pour onze heures, sous la condition
+que je partirai à une heure, à cause de sa mère.</p>
+
+<p>»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger;
+sa mère a invité des amies sans l'avertir;
+elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie
+pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas;
+une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle
+n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte
+après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis:
+rendez-vous au mercredi.</p>
+
+<p>»<i>Mercredi 16 février</i>:&mdash;Rue Stévens, deux heures;
+elle allait sortir; elle me retient une demie heure;
+dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau;
+projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain
+dîner ensemble quelque part.</p>
+
+<p>»<i>Jeudi 17</i>:&mdash;Une heure, rue Stévens; je reste une
+heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur
+de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle
+sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient;
+elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de
+l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais
+je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf
+heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de
+moi, rien à faire.</p>
+
+<p>»<i>Vendredi 18</i>:&mdash;Neuf heures du soir; Louise est
+seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard,
+lettre pour moi........................................»</p>
+
+<p>Voyons cette lettre.</p>
+
+<p>«18 février.</p>
+
+<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir.
+La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez
+ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu
+compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée;
+mais il me faut absolument sortir de ce mauvais
+pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre
+bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez
+tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez
+remis à moi-même et dimanche à une heure je vous
+en remercierai.»</p>
+
+<p>Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle
+croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je
+donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons
+bien à leur place ces lettres.</p>
+
+<p>«<i>Vendredi 18</i>:&mdash;Neuf heures... Léa a dû dîner en
+ville... lettre pour moi......................»</p>
+
+<p>Celle-là.</p>
+
+<p>«... je refuse tout argent; supplications de Louise,
+promesses; Louise me prie que je pense au moins à
+elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend
+ses gages pour payer la pension en retard; elle me
+conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement
+que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un
+sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant
+vingt francs à Louise.»</p>
+
+<p>Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage;
+je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain,
+le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée
+à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle,
+une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux
+cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme
+assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand
+une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et
+puis, recommencer avec une autre femme la même série,
+éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine;
+j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à
+clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs;
+le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la
+première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse
+bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du
+monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille,
+cette petite fleuriste.</p>
+
+<p>«Cher ami,</p>
+
+<p>»Il faut absolument que vous veniez.................»</p>
+
+<p>Un rendez-vous.</p>
+
+<p>«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi
+demain.............
+je dois passer une audition.....
+venez lundi à quatre heures.....
+quelques instants ensemble.....»</p>
+
+<p>Une autre.</p>
+
+<p>«... Toujours par suite de la situation dans la quelle
+je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais.....
+j'ai mille ennuis..............
+il faut que je sorte de cette impasse..............»</p>
+
+<p>Sacredié; ma lettre de mise en demeure.</p>
+
+<p>«28 février.»</p>
+
+<p>C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.</p>
+
+<p>«... Et vous, depuis deux mois.....»</p>
+
+<p>Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire;
+ma conduite première, hélas, depuis un mois y
+concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?</p>
+
+<p>«Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter
+sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu
+restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je
+vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est
+nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi
+d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de&mdash;sacrifice
+pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait
+n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le
+jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux
+mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses
+m'annonçaient plus qu'une heure accordée un
+après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain
+qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je
+puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au
+revoir, et croyez.....»</p>
+
+<p>«Mardi matin.</p>
+
+<p>»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette
+que vous ne puissiez venir demain à une heure; je
+vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que
+j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon
+service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait
+cent cinquante francs demain soir pour la congédier;
+et une fois débarrassée de la sus-dite je serai
+plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez
+à me faire parvenir cette modique somme demain et
+vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence
+de cette exécution. À demain donc vous ou mot
+me tirant d'embarras; et à vous de c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>«Mardi deux heures.</p>
+
+<p>»Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous
+n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit
+hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire.
+Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne
+m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant?
+Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais
+rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve
+était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les
+autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais
+venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas;
+moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous
+avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez
+que je vous adore.....»</p>
+
+<p>Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle
+avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse.
+Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher,
+et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors.
+Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes
+violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter
+de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai
+eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son
+ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas,
+et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été
+autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su
+l'heure précise et subtile à toucher son c&oelig;ur, le temps
+et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif
+soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner,
+et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités
+s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément
+alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal
+éloignement des êtres. Hélas, c&oelig;ur perdu, chair perdue,
+amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes;
+tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux
+bois.</p>
+
+<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir............»</p>
+
+<p>C'est mon projet de discours; je m'étais promené très
+loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain,
+quand elle me recevrait, je lui dirais.</p>
+
+<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir.</p>
+
+<p>»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant,
+je lui dirais:&mdash;Vous ne croyez pas que je vous aime?&mdash;Oh
+puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment
+sur sa pauvre âme.....»</p>
+
+<p>Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré,
+dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux
+vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son
+costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et
+le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je
+passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et
+molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague,
+et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée
+en chair vile, quelque chose angélique, hommes,
+salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante
+d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle
+que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse...
+Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il
+y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec
+et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain,
+un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel
+aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant,
+très pieux; un air clair, une montée de toutes
+choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude,
+et des hantements...</p>
+
+<p>«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?&mdash;Oh
+puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment
+sur sa pauvre âme.&mdash;Mon amie, j'ai songé les
+choses qui sont entre nous; follement je vous désirais;
+que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore
+votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon
+amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends
+votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.&mdash;Et
+je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai
+ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:&mdash;Adieu.»</p>
+
+<p>Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances.
+Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir.
+Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre.
+Léa.»</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été
+malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner.
+Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante!
+je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée
+tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et
+j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des
+compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre;
+je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans
+un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en
+un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements,
+quelles blessures d'attouchements, quelles
+possessions tellement brûlantes avaient allumé cette
+très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai
+ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri.
+Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux.
+L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un
+quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain
+qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à
+crier.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain
+avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»</p>
+
+<p>Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin
+rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas
+avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut
+être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie;
+Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais
+plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné
+chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été
+ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa
+ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet,
+par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on
+voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours,
+son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa
+dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous
+ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit
+adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une
+fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais
+j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant,
+l'habitude en est; et c'est tout charmant quand
+dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise,
+avec une couronne de baronne.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle
+se trouverait dans l'embarras je vous le dise;
+je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée
+en ce moment; il nous manque cent quarante francs
+pour les meubles; elle pleure tout le temps parce
+qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain
+soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il
+faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je
+lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez
+plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller
+vous dire dans quelle position elle se trouve, mais
+comme je sais que je ne peux jamais vous trouver,
+j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle;
+et si nous avons le bonheur que vous puissiez
+nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire
+à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous
+lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et
+j'ose me dire votre toute dévouée&mdash;Louise.»</p>
+
+<p>Carte de Léa.</p>
+
+<p>«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet
+et le prie de bien vouloir venir la voir demain
+lundi à une heure de l'après-midi.»</p>
+
+<p>Autre; une lettre.</p>
+
+<p>«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie
+de m'obliger de la somme minime de quarante ou
+cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour
+demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter
+vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre
+amicalement la main.»</p>
+
+<p>Autre; une carte.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel
+Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa
+bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura
+le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»</p>
+
+<p>Encore.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir
+avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»</p>
+
+<p>Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre
+des bijoux.</p>
+
+<p>«Cher ami,</p>
+
+<p>» Il faut absolument que vous me donniez deux
+cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances
+qui sont engagées dans un bureau pour
+cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger
+de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie
+Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux
+vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement
+si la somme n'est remise au bureau; je reçois
+l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai
+de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami
+que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures
+savoir votre décision.»</p>
+
+<p>C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que
+pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours
+de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis
+lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh,
+elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait
+pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence
+à être lourd, tout cet argent.</p>
+
+<p>«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»</p>
+
+<p>C'est sa dernière lettre, avant-hier.</p>
+
+<p>«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour
+me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver
+là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche
+à une heure ou une heure et demie; je serai chez
+moi. À demain et bien à vous.</p>
+
+<p>«Léa.»</p>
+
+<p>En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été
+tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi,
+qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes
+bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a
+regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité
+exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir
+comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée,
+étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi
+se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle
+est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire
+dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe
+de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible
+poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est
+temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire;
+bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le
+papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon
+par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants.
+Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que
+sortir, il faudrait relire ce papier.</p>
+
+<p>«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas
+que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que
+ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici
+cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»</p>
+
+<p>Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du
+gaz; j'ouvre la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne
+heurtons à rien; la porte refermée; descendons; mes
+gants; ils sont propres, oui, convenables. Parbleu, je
+saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que
+je dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel.
+Elle comprendra enfin pourquoi je renonce mes droits à
+l'avoir, et combien je l'aime, et pourquoi je ne l'ai pas...
+Je puis rester cette nuit... mon amie, je vous quitte...
+Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus facile.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>à suivre</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b>
+<p><i>Voir la Revue Indépendante</i>, 7 et 8.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>La rue, noire, et du gaz la double ligne montante,
+décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore,
+blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au
+fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la
+lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles
+maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies,
+en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons,
+des gens? non, le silence; je vais seul, au long des
+maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche,
+la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre
+des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout
+au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes,
+des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures
+et de fiers chevaux; immobilement, au travers des
+rues, dans le calme immobile de courantes voitures,
+c'est les courses entre les trottoirs où courent les foules;
+ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages
+ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement
+posées, qui s'échaffaudent; parmi ces mats je
+voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement
+doit s'étendre Paris et ses bruits; un homme
+descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude,
+quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie;
+et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore
+ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa
+lumière jaune; quoi dans cette porte?... ah, un homme;
+le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde
+les passants; personne ne passe; moi seul; ce
+gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude?
+me voici dans l'autre rue; brusquement elle se rapetisse,
+elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs
+en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis
+par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les
+boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements;
+les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement,
+de gauche, une voiture parmi les arbres; un
+groupe d'ouvriers; la corne du tramway chargé de gens,
+deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres
+éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux;
+le tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune
+fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la
+foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller
+là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi
+là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus
+ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte;
+des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le
+mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants;
+me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d'enfants
+qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux
+lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel
+obscurci; mes pas sur l'asphalte monotonement; un
+chant d'orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte
+de valse, le rhythme d'une valse lente... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee1.png" alt="" />...
+où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa
+voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' mes dindons»...
+un chant qui va et recommence, un même
+chant... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee2.png" alt="" />...
+le calme d'une voix qui naît,
+sous un paysage calme, dans un calme c&oelig;ur amoureux,
+et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix
+répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme
+et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui
+s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf
+site et dans ces naïfs c&oelig;urs, l'ascendance monotone,
+alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple
+doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les
+feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques,
+voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone
+litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et
+surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne
+les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux
+champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus
+je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages
+frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes
+des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes
+champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes
+yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant,
+les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons;
+c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des
+bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine;
+s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant
+religieux; des chants pourtant, des chants encore, et
+plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les
+arbres successivement rangés, et les pas des passants;
+à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes
+énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui
+longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins,
+en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits
+aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable
+temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses!
+et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est
+la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes;
+sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des
+filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me
+remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés,
+et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous
+la complicité impérieuse des yeux, combien savantes
+aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce
+donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise,
+sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement
+des tumultes de la rue grouillante; ce serait
+une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la
+table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi
+le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes
+et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent;
+la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le
+trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai
+le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen;
+je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours,
+mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout
+des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur
+qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à
+quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher
+par un bon soir très librement, sans but, en des rues;
+l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais
+court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande
+de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de
+façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent;
+la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement;
+quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement...
+bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très
+libre, sans pensées, ainsi très seul.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de
+Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier
+tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes
+là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate
+droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai
+beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses
+qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de
+rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis
+sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas
+à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, monsieur, entrez.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»</p>
+
+<p>Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher
+petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil,
+près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces
+fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé;
+la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma
+toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma
+foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme
+je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour» de sa fine voix.</p>
+
+<p>Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment
+moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa
+fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son
+front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser
+sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon amie, comment allez-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien.»</p>
+
+<p>Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur
+le divan, elle à gauche; elle s'est renversée sur les coussins,
+elle me regarde; elle est aimable ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»</p>
+
+<p>Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit
+que je n'aille pas au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher
+au théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais
+parler au directeur, et des fois on le voit tout de suite,
+d'autres on l'attend toute la soirée; il ne se gêne pas
+pour venir à des neuf, dix heures.»</p>
+
+<p>N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?»</p>
+
+<p>&mdash;«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis
+dix minutes; à ma sortie de scène j'ai été à la direction;
+il y avait Blanche Fannie; elle voulait voir le
+directeur avant d'aller s'habiller; vous savez qu'elle
+ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous
+sommes ennuyées dans ce trou! il y a juste la place
+de deux chaises; Blanche à elle seule emplissait
+toute la place; c'est effrayant combien elle est grosse.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer
+des travestis; elle n'est plus jeune.»</p>
+
+<p>&mdash;«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous
+qu'elle ait?»</p>
+
+<p>&mdash;«Hou...»</p>
+
+<p>&mdash;«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille;
+voyons; combien a-t-elle? quarante ans?»</p>
+
+<p>Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs
+enfantinement sérieux de petite demoiselle coquette!</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade,
+n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie
+de dormir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce donc que vous avez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis fatiguée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, ce n'est pas cela.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui
+êtes toujours en l'air; vous ne pouvez vous fixer un
+moment en place.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà
+un quart d'heure que je n'ai pas bougé d'ici.»</p>
+
+<p>Je la taquine.</p>
+
+<p>&mdash;«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah... charmant...»</p>
+
+<p>Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen
+de plaisanter avec les femmes; que dire alors? Elle se
+lève; lentement elle va à la fenêtre; et ondule son frêle
+corps bien potelé; dans son cou les brins blonds de ses
+cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors.
+Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour,
+la clarté apâlie des murs blancs et des glaces.
+Elle:</p>
+
+<p>&mdash;«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait
+peut-être, sortir un peu...»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous?»</p>
+
+<p>La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant
+pas l'air de triompher; elle s'assied sur le bord du piano;
+nous nous taisons. Au restaurant, ce soir, l'étrange
+homme, cette espèce d'avoué. Léa feuillette un paquet
+de musique, d'une main, sur le piano; il faut que je
+parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on
+demeure bouches closes; il faut que je parle, absolument.
+Nous voilà l'un en face de l'autre; cela ne peut
+durer; je serais ridicule. Ah, ses histoires avec son horrible
+mère...</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre
+mère?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas du tout.»</p>
+
+<p>Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai
+eu tort de les amener; alors quoi lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange
+avec elle; elle voudrait que je suive tous ses caprices;
+vous comprenez que c'est une vie insupportable.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi la supportez-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Parce que je ne puis pas faire autrement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui! elle ferait un beau tapage.»</p>
+
+<p>&mdash;«Enfin, vous êtes chez vous.»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur;
+l'appartement est loué à son nom; les meubles,
+tout est à elle. Et c'est moi qui paie tout.»</p>
+
+<p>Contre le piano elle se penche. Je me doutais que
+l'appartement était à sa mère; qu'y faire? rien. En
+une nonchalante marche, la voici vers ce divan; sur le
+divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les coussins
+sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies
+me prennent de tout lâcher.»</p>
+
+<p>&mdash;«Que dites-vous, mon amie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je serais plus heureuse à garder des dindons en
+Bretagne. Si mon père savait que je suis au théâtre!»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais
+la famille de mon père; vous ne vous doutez pas
+quelle vie j'ai.»</p>
+
+<p>Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler
+ainsi; en voilà des idées; vous savez bien que je vous
+aime pour de bon; pourquoi n'acceptez-vous pas que
+je vous emmène, que nous soyons ensemble; dites.»</p>
+
+<p>&mdash;«Allons» tristement et gentiment elle me répond,
+«allons, êtes-vous fou?»</p>
+
+<p>&mdash;«Et en quoi, mon amie?»</p>
+
+<p>Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux
+coussins; les lumières des bougies éclairent nos visages;
+gentiment, tristement, elle est étendue, pâle; je la regarde;
+je tiens ses mains. Elle, souriante:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est extraordinaire comme vous avez les cils
+longs.»</p>
+
+<p>Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.»</p>
+
+<p>Elle ferme ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout!
+s'il y avait un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans
+souffrir, quelque chose instantanée; s'endormir tout-à-fait,
+puisqu'il n'y a qu'en dormant qu'on soit heureux.»</p>
+
+<p>Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop
+au sérieux; c'est embarrassant. Près moi elle est, mi
+étendue, immobile, en une vague somnolence.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.»</p>
+
+<p>Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses
+yeux fermés; j'attire doucement ses bras; elle se laisse;
+en arrière penche sa fine tête, ah, sa méchante traîtresse
+tête qui de moi si effrontément se joue! et là je l'ai;
+doucement sur les coussins je me renverse, et contre moi
+j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine;
+sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure
+sa taille; elle repose au contre de moi; ainsi entre
+mes bras, elle repose; sur ma joue, sur mon cou,
+quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent; immobile
+elle est: tout au long de mon corps, son corps; je
+sens elle; mollement je serre les molles hanches très
+soyeuses de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;«Dodo, mademoiselle.»</p>
+
+<p>Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger
+souffle, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se
+laisse en l'enlacement de mes bras; elle repose contre
+moi son cher corps; elle est étendue, en sa robe, d'où
+frêlement monte sa tête; et voilà cette poitrine, ces
+seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, fluettes,
+les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du
+corsage, et dans le blanc du cou les fins épars cheveux
+dorés; la mince taille, et les larges hanches, en l'étreinte
+des noirs satins; là le bout mignon de son pied;
+et lentement le corsage se soulève, de son haleine,
+en longues régulières exhaussions, en gonflements;
+du corsage les boutons tremblottent; faiblement sur la
+gorge ondoie le flot de dentelles noires; un reflet plus
+brillant, des bougies, se meut sur le sein gauche; et la
+féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement
+les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile,
+a comme des ondoîments, imperceptiblement;
+et les chairs, tout lucides, sont rondes; des rondeurs,
+comme des virginités, ténues; les bras arrondis, la poitrine
+mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes
+hanches s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême
+grâce des chairs délicatement amollies et des formes
+effacées fuyeusement; cependant que repose la
+juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un
+souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle
+dort, certes, l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical
+sommeil oh voilà qu'elle dort; voilà qu'elle repose,
+oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, fille, enfant, elle dort;
+entre mes bras pieux. Les bougies sur la cheminée brûlent;
+leurs flammes montent blondes en pâlissant, bleuâtres,
+plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages sombres,
+et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière,
+le clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux
+bal où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et
+de feuillages, discrètement illuminé, quand passèrent ces
+deux jeunes filles, blanches Anglaises! ici le tiède énombrement
+des choses, et ma sainte amie, mienne; une
+chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long de
+son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure,
+une chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle
+est malheureuse de sa vie, la changer, et avec moi
+vivre? que doucement tiède est cette chaleur, et de son
+corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il?
+un mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même
+a mélangé ces essences; et ce parfum monte de toute sa
+chair, il monte de ses vêtements, il les traverse, et s'issut
+de son corps vêtu; et de ses cheveux ensemble
+noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, princièrement,
+de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses)
+s'expire l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de
+mes lèvres les aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre
+mes bras amis; et des parfums d'elle je me grise; ce
+parfum mêlé, subtil, intime, dont elle a parfumé son
+corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps,
+et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité
+des essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse
+en cette haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces
+bouffées; elle; et le profond mystère de son sexe dans
+l'amour; luxurieusement, oh démonialement, quand
+sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent,
+en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante
+fumée d'elle; ah mourir de cette joie!... Elle remue sa
+tête, se tourne un peu; l'ai-je serrée trop fortement;
+quelle excitation avais-je? elle me parle, mi dormante:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;«Pas tard encore, demeurez.»</p>
+
+<p>La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement,
+et coquette; oh, la triste existence qu'est la sienne; à
+celui qui l'aime, quel amour faut, pour lui dulcifier les
+amertumes! pauvre qui va, elle de vingt ans, livrée aux
+mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi dormir,
+en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté
+de ma foi, moi dans son charme; et parmi les choses
+qui sont, communément, les deux, joyeusement... nous
+irons ce soir ainsi, au dehors, sous des ombrages,
+pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»&mdash;«et
+toi tu m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime»,
+mais nos confessions «tu m'aimes» et «tu m'aimes»
+et baisons-nous... elle dort; moi je sens que je m'endors;
+j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine qui
+monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle
+nuit d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons...
+l'air frais... nous allons partir... tout-à-l'heure... les deux
+bougies... là... au cours des boulevards... «j' t'aim'
+mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' mieux... cette fille,
+yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... la cheminée
+haute... la salle... mon père... les trois assis,
+mon père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère
+ainsi pâle?... elle me regarde... nous allons dîner, oui,
+sous le bosquet... la bonne... apportez la table... Léa...
+elle dresse la table... mon père... le concierge... une lettre...
+une lettre d'elle?... merci... un ondoîment, une
+rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais l'unique,
+la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous
+riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit...
+froide et glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!!
+quoi?... quoi me pousse, m'arrache, me tue?...
+rien... un rire... la chambre... et cette femme... Léa...
+Sapristi, m'étais-je endormi?...</p>
+
+<p>&mdash;«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien,
+comment avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui
+rit.. «Vous sentez-vous un peu mieux?»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous, ma chère amie?»</p>
+
+<p>Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le
+salon... Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle
+m'a vu assoupi, elle s'est brusquement tirée d'auprès
+de moi... Ne suis-je pas bien ridicule? que faire? que
+pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir sur le tabouret
+du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace;
+gaie, elle parle.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»</p>
+
+<p>&mdash;«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore
+que j'ai convenablement dormi. Votre charme, il y a
+un instant, m'avait hypnotisé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps
+superbe; nous irons une heure en voiture aux Champs-élysées;
+cela vous va?»</p>
+
+<p>&mdash;«Cela me remplit de joie.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et j'espère que vous ne dormirez pas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; vous me conterez des histoires.»</p>
+
+<p>&mdash;«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz
+le programme.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ne soyez pas méchante.»</p>
+
+<p>Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler
+d'être priée.</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais mettre mon chapeau.»</p>
+
+<p>Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses
+dents blanches; ses yeux brillent, un peu moites; ses
+lèvres sont tout roses, entrefermées, tout roses avec un
+très petit triangle, où les blanches dents; oh le bel air
+mélancolique que vous avez, mademoiselle; les blanches
+et rosées fossettes de vos joues; votre front en une mélancolie
+gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui
+me regardent.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que
+vous soyez contente!»</p>
+
+<p>À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa
+chevelure; au tour de sa taille mes bras; sans qu'elle
+l'aperçoive, je baise ses cheveux, sans qu'elle l'aperçoive;
+et ainsi l'on est heureux; elle est douce, mon
+aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne,
+mon amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle
+relève sa tête; l'air étonné, elle me considère, l'air
+attentif; elle lève sa main; signe que je me taise;
+quoi? elle écoute; gentiment elle me demande:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que vous avez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Quoi donc?»</p>
+
+<p>&mdash;«Êtes-vous souffrant?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non...»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez des palpitations de c&oelig;ur?»</p>
+
+<p>Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle
+écoute; en effet, le c&oelig;ur me bat plus fortement.</p>
+
+<p>&mdash;«Bien sûr?» demande-t-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là;
+alors...»</p>
+
+<p>Et elle, doucement:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un enfant.»</p>
+
+<p>Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»;
+d'une si apaisée voix elle me dit cela et d'une voix si
+vraie; elle a ses souriants yeux faits sérieux, tandis
+qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»; et d'un si profond
+c&oelig;ur, si féminine et si profonde, elle me dit cela
+que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et
+charmante.</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu attendez-moi, mon ami.»</p>
+
+<p>À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte.</p>
+
+<p>&mdash;«Je mets mon chapeau et je reviens.»</p>
+
+<p>La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds;
+j'attends; je m'occupe à attendre, à l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille
+nous chercher une voiture... Marie!»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous que j'y aille moi-même?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; Marie ira.»</p>
+
+<p>Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle?
+je n'entends pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à
+faire; demain je déjeune avec De Rivare, à onze heures;
+dans un café des boulevards sans doute; quand on s'est
+couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être à
+onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous;
+le meilleur moyen de se lever tôt sûrement serait à ne
+pas coucher chez soi; ici, par exemple; car, en somme,
+pourquoi suis-je ici?...</p>
+
+<p>&mdash;«Me voilà.»</p>
+
+<p>Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours
+rouges; gravement, pour rire; aussi je m'incline; elle
+me répond en une révérence; dehors, le roulement
+d'une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;«La voiture» dit-elle «descendons».</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'oubliez rien, Léa?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; voici mon manteau.»</p>
+
+<p>&mdash;«Donnez... Merci.»</p>
+
+<p>&mdash;«Allons.»</p>
+
+<p>Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux,
+chaud.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vos gants? vous n'en avez qu'un».</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano;
+prenez-le.»</p>
+
+<p>J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose;
+je le lui avais dit.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici.»</p>
+
+<p>Marie qui rentre.</p>
+
+<p>&mdash;«La voiture est en bas, mademoiselle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de
+feu, dans la chambre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie.</p>
+
+<p>Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa
+descend; en touffes le satin noir de sa robe est relevé;
+elle descend; je la suis; à chacun de ses pas
+ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur
+sa tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève,
+se penche; très droite descend la jeune femme; lentement
+à sa main gauche boutonnant le long gant noir;
+à chaque marche d'un pas égal, elle descend, droite
+également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre;
+et la voiture, une masse noire obstruant à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une
+voiture découverte?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; le temps est beau.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous montez?...»</p>
+
+<p>Elle monte; je monte.</p>
+
+<p>&mdash;«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.»</p>
+
+<p>Certes, ce me vaudrait une rancune durable.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.»</p>
+
+<p>Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse
+et grave comme une marquise du Théâtre-français.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>à finir</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b>
+<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7, 8 et 9.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule
+illimitée des existences, telle je mène désormais ma
+course, un définitivement des effacés innumérables; tels
+se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici, l'heure, la vie, et
+qui s'essorent en le désir; pour connaître comment l'originel
+en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à
+des songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui;
+c'est une chair féminine touchée, mon ici; mon heure,
+c'est une femme à qui je m'approche; c'est l'étranger où
+pénétrer, ma vie et le désir désespérément épars; et voici
+l'à-présent éternel de ce que je rêve, cette fille en ce soir-ci...
+Et bourdonnent les fonds, les rues, le boulevard,
+les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement,
+les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis
+et dans la voiture, le bruit et le cahotement qui roulent,
+les choses régulières en défilés, la nuit délicieuse.</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment
+poétique et tout-à-fait délicieuse?»</p>
+
+<p>En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre
+qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait
+avoir du feu; je la ramènerai et nous remonterons
+ensemble; les feuillages sont plus épais sur ce boulevard;
+moi je remonterai avec elle, je resterai un quart
+d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien
+jolie, là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son
+visage est éclairé puis obscurci, tour à tour dans l'ombre
+indécisément et dans le blanc des lumières, tandis que
+s'avance la voiture; près les becs de gaz, en effet, une
+grande clarté, puis après les becs un obscurcissement;
+encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle
+blanche face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de
+neige obscure, dans le noir qui l'enserre, et tour à tour
+plus blanche, plus lumineuse dans les lumières, et dans
+l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant; cependant sur
+le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes;
+doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les
+retire un peu; et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est
+subtilement nuancé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment? Vous trouvez?»</p>
+
+<p>D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle
+répond; pourquoi se fait-elle ainsi? doucement je reprends:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?»</p>
+
+<p>&mdash;«Si, j'aime fort les compliments.»</p>
+
+<p>Il faut lui reprocher ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, Léa, des compliments!»</p>
+
+<p>Nous nous taisons; des gens passent; longuement le
+cocher secoue le fouet au long fil qui voltige en zigzags;
+j'ai laissé les doigts de Léa; elle est souvent désagréable
+lorsque nous sommes dehors; sans doute qu'elle a peur
+de manquer de tenue; pas moyen alors de lui parler,
+sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir;
+là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant
+avec Léa; elle va devenir d'humeur maussade;
+pourtant je ne puis rien lui dire qui ne la fâche; en une
+masse noire percée d'un couple de feux, un tramway
+vient; Léa:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous irez samedi à la fête de la Presse?»</p>
+
+<p>&mdash;«La fête de l'hôtel Continental?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas; peut-être; et vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai été invitée pour être vendeuse.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>&mdash;«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon
+des magasins de nouveautés; on vendra de tout.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous
+aurez un comptoir?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'irai donc.»</p>
+
+<p>Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je
+un prétexte à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait
+pas; si pourtant le prétexte était suffisant? je ne
+pourrai pas dire que j'étais malade; il faudrait que j'allègue
+quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces
+soirées; bah, j'emmènerai Chavainne.</p>
+
+<p>&mdash;«Serez-vous costumée?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, en soubrette.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bravo.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais faire retoucher mon costume de la revue;
+je remplacerai les plissés du corsage qui n'allaient
+du reste pas...»</p>
+
+<p>Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en
+dentelles, jupe courte...</p>
+
+<p>&mdash;«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai
+poser des rubans aux manches; tout cela changera
+le costume; d'ailleurs je tâcherai à avoir un autre
+tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un autre tablier?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient
+pas; ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout
+simplement de la Valenciennes?»</p>
+
+<p>&mdash;«Certainement.»</p>
+
+<p>Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle
+voudrait me demander?...</p>
+
+<p>&mdash;«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très
+cher; on trouve de la Valenciennes à quinze francs
+du mètre; et trois mètres de Valenciennes avec trois
+mètres d'entre-deux suffiront largement.»</p>
+
+<p>C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas
+à la fête.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut
+que ce peu de dentelle, et que je puisse vous y être
+utile, je vous en prie...»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous remercie; cela me fera plaisir.»</p>
+
+<p>Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du
+mètre deviendront au moins vingt ou trente; mais le
+diable m'emporte si samedi je mets les pieds là-bas;
+parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre costume de la revue était très joli; il fera
+toujours beaucoup d'effet.»</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'en sais rien.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>&mdash;«Comment voulez-vous que je le sache?»</p>
+
+<p>&mdash;«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre
+boutique que celle de Lucie Harel?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un
+magasin de nouveautés; vous aurez un vrai succès...»</p>
+
+<p>Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent;
+que lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.»</p>
+
+<p>Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne
+faudra pas vendre vos objets à des prix inabordables.
+Que diable vendrez-vous? Faudra non plus être
+trop aimable; vous savez que je serai jaloux.»</p>
+
+<p>Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial,
+ces plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas
+bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;«Il commence à faire froid» dit Léa.</p>
+
+<p>Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je
+lui dis.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; pas encore.»</p>
+
+<p>Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est
+le parc Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les
+allées; que se promener là serait précieux! par un
+hasard, Léa voudrait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions
+un peu? si vous avez froid...»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; je n'ai pas froid; restons.»</p>
+
+<p>Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien
+faire; le soir est frais; elle va s'enrhumer.</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.»</p>
+
+<p>Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son
+manteau; elle semble se résigner et comme si je la violentais;
+eh bien, n'est-elle pas mieux maintenant? et
+que jolie dans les fourrures! les fourrures entouffent son
+cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; si
+elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle
+est charmante, immobile en cette place, comme enlisée
+sous les étoffes, sa blanche face comme émergeant des
+velours, des soieries et des fourrures; si les Desrieux la
+voyaient! ce serait drôle que quelque ami passât par
+là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux,
+qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la
+mode; mais pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux
+souliers à bouts carrés? et de Rivare, s'il se rencontrait,
+quel émerveillement! demain en déjeunant et se versant
+force bon vin, il me plaisanterait; il serait si jaloux et
+tant admirerait! il faudra que je l'invite un de ces soirs
+à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux
+Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon
+histoire de Léa. Faut cependant que je parle un peu à
+Léa; quand elle ne dit rien, je ne sais quoi lui dire;
+les mêmes choses un jour l'intéressent, l'ennuient un
+autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais
+de quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est
+un sujet.</p>
+
+<p>&mdash;«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne crois pas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi donc?»</p>
+
+<p>&mdash;«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas du tout.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous
+dit.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul
+acte.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à
+tous les actes quand on n'a pas les premiers rôles.
+L'année dernière, la petite Manuela a réussi avec ses
+couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly
+qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus
+jolie que Manuela; car enfin elle n'a rien de bien
+extraordinaire, Manuela; la façon dont elle joue cette
+année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête!
+eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié
+de la pièce, passe inaperçue.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»</p>
+
+<p>&mdash;«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et
+elle est bien mieux que toutes vos petites figurantes;
+elles sont trop ridicules à la fin, ces demoiselles; vous
+êtes toujours à parler d'artistes, de chant, d'art, et
+quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y
+faites même pas attention.»</p>
+
+<p>Il faut l'arrêter par un compliment.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès
+que vous obtenez tous les soirs prouve le contraire.»</p>
+
+<p>Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments
+qui touchent la corde sensible et sont toujours
+admis.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe
+claire, de l'autre côté du boulevard; quelle idée, sortir
+ainsi en cette saison!»</p>
+
+<p>De l'autre côté du boulevard une dame élégamment
+vêtue, d'une toilette claire.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs,
+la toilette.»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais en cette saison!»</p>
+
+<p>Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque
+d'elle et qu'elle est ridicule; elle a des étonnements et
+des indignations si peu motivés; elle n'en revenait pas,
+cet après-midi, de l'histoire de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans
+les rues.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est pourtant une belle soirée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mais un peu fraîche.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne
+voulez-vous pas rentrer?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non, je n'ai pas froid.»</p>
+
+<p>Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer;
+qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air
+fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici
+déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux
+Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard;
+les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux
+Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit
+ou une heure.</p>
+
+<p>&mdash;«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»</p>
+
+<p>Ah, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»</p>
+
+<p>Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu,
+se raidit; nous partons; le trot recommence;
+également, le trot du cheval, et la trépidation dans la
+voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet
+longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse;
+pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir
+deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger
+cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde;
+dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me
+dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte
+avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me
+laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de
+suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends
+jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand
+nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra,
+par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle
+descendra de voiture la première; puisqu'elle est à
+droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au
+moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors
+que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non,
+cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un
+quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant
+qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant
+elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est
+nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir
+elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce
+soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant
+qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille
+toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais
+déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas
+s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer
+d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée
+longue des lumières se rapproche; d'autres voitures;
+c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre
+voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle?
+depuis un si long temps elle réussit à me
+congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je
+n'avais l'air de rien lui demander; alors comment
+d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable,
+qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât,
+elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est;
+hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente
+et quelconque, elle demeure; vaguement devant
+soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses
+mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts;
+nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les
+maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement
+claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la
+chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement
+trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse
+sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile,
+immobile et sans amour; oh, quand le jour où
+elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette
+et féminine; mais tout au fond de cette âme
+n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante
+simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne
+point la toucher: l'amour filtre en le c&oelig;ur aimé; le désir
+sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi
+au profond de son être une affectuosité ne serait-elle
+née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en
+ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les
+voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en
+l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en
+mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait,
+l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le
+corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse
+qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au
+songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par
+les confuses routes, les routes indistinctes des horizons,
+en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas
+ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu
+enroulement de l'heureuse voiture où les deux
+nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin
+uniquement que des paroles dans le soir à elle montent,
+et je parle:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»</p>
+
+<p>Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans
+pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la
+voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle
+ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir,
+l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi
+rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis;
+à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne
+sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai
+pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile
+et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le
+ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses
+des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement
+la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa
+au près de moi demeure; la pointe de ses bottines
+transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez froid, Léa.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu.»</p>
+
+<p>&mdash;«Serrez-vous contre moi.»</p>
+
+<p>Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit,
+penchant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»</p>
+
+<p>&mdash;«D'un côté, oui».</p>
+
+<p>&mdash;«Alors approchez-vous plus.»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous être tranquille!»</p>
+
+<p>Doucement elle me gronde; nous sommes dehors;
+faut de la tenue; oui, des gens nous regardent; quel est
+ce monsieur élégant qui vient à l'encontre de nous, les
+yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous regarde-t-il?
+il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de la
+voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas;
+que nous voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a
+pas fait semblant; voilà un monsieur qui connaît Léa;
+je suis sûr qu'il est vexé; il m'envie, le bonhomme;
+dame, tout le monde ne se promène pas en voiture à
+minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur?
+oui, là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se
+tourne; va, mon ami, tu peux attendre sous l'orme.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt
+chez vous.»</p>
+
+<p>Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur
+les pavés sonorement.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette
+maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que cette maison? un café?»</p>
+
+<p>Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez
+elle donc? bientôt chez elle; l'instant décisif alors?...
+c'est absurde, se troubler de la sorte, subitement, sans
+raison; j'ai à moi la plus jolie jeune femme; je viens de
+me promener avec elle; je vais rentrer chez elle; que
+voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait
+enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel,
+mortel ennui! je deviens fou; ne suis-je pas certain
+d'être heureux, ne dois-je pas l'être?... déjà la place Pigalle;
+et ce cocher qui va à toute vitesse; le passage Stévens;
+dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu,
+que va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire?
+le cocher ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore;
+ah, sa maison, son affolante chambre; et ce radieux
+visage... la voiture s'arrête; Léa se lève, elle descend;
+c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre amie,
+enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»</p>
+
+<p>Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux
+francs cinquante; voilà... Léa sonne à la porte... je suis
+perdu; oh... je vous en supplie...</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me permettez de vous accompagner?»</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous voulez.»</p>
+
+<p>Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va...
+parbleu, montons; quelle heure est-il? il n'est pas minuit;
+nous avons le temps; quand je rentre tard chez
+moi, mon concierge me fait attendre des quarts d'heure
+à la porte; c'est insupportable.</p>
+
+
+
+
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p>Léa marche devant moi; nous montons; au long des
+murs pâles, nos ombres; combien ai-je sur moi d'argent?
+j'avais dans mon porte-cartes cinquante francs,
+dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante et
+quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent
+chez moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra
+que Léa soit raisonnable; en attendant, montons;
+nous sommes arrivés; la porte ouverte; Marie.</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, Marie.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, monsieur.»</p>
+
+<p>Léa:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer
+dans sa chambre...»</p>
+
+<p>Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette;
+derrière est la chambre; nonchalamment s'avance Léa,
+de sa gentille nonchalance; moi, la suivrai-je? attendre
+qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais si elle me
+renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le
+corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je
+traverse le cabinet-de-toilette, la porte de la chambre;
+dans la chambre luit le feu de bois; la veilleuse au plafond
+éclaire aussi; aussi, sur la petite table, deux bougies;
+Léa, assise, au près du feu; la clarté blanche
+d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur
+les bûches incessamment courant, frétillant; dans un
+fauteuil, au près, la jeune femme; oui, mi cachée, Léa;
+elle se chauffe, coiffée encore et gantée, immobile, dans
+une ombre; et luit la flamme montante des deux pareilles
+bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres;
+oh, la bonne température et molle, dans la chambre!</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»</p>
+
+<p>Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»</p>
+
+<p>Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée
+par le feu, dans le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle
+à avoir trop chaud? mais elle se lève, vive, vivement
+debout; et d'une voix rapide:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, il fait trop chaud ici.»</p>
+
+<p>Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste
+ses cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je
+vais m'adresser à la cheminée; elle déboutonne son
+manteau; je vais l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;«Merci; Marie va m'aider.»</p>
+
+<p>Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte
+le manteau; le feu davantage me chauffe les mollets;
+Léa se tourne; elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau
+à la main et votre par-dessus boutonné?»</p>
+
+<p>Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus?
+pourquoi? rester? ce serait possible... je lui ai répondu
+quelques mots... toujours souriante la voilà...</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous me le permettez...» disais-je.</p>
+
+<p>Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements,
+vers l'armoire-à-glace, en face de la cheminée;
+près la croisée, sur une chaise, je mets mon chapeau,
+mon par-dessus; sur mon par-dessus mon chapeau;
+Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de
+son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou;
+contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de
+la fenêtre; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses
+mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement
+par les habillements; c'est la mode admirable
+de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour
+les formes féminines; en des mouvements d'un charme
+très félin, tandis que tressautent sur son front mat
+ses cheveux, elle s'approche à moi; y pensé-je? voudrait-elle
+ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit de poser
+mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas;
+nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son
+regard, la vraie tendresse! victoire donc? est-ce le jour
+enfin? câlinement elle murmure:</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes
+seulement, dans le salon.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, très bien, comme vous voudrez.»</p>
+
+<p>Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les
+bougies; ainsi, elle consent? elle veut que je l'attende?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne
+jouez pas de piano.»</p>
+
+<p>Et refermant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;«À tout-à-l'heure.»</p>
+
+<p>De nouveau me voici dans le salon; combien autre
+qu'il y a une heure! évidemment Léa veut que je reste,
+évidemment; sans cela, elle ne me ferait pas attendre
+qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle est ce
+soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais
+pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas
+ce soir-ci? je n'en dois pas douter, elle me garde;
+quelle émotion cette idée me donne! dire que tout-à-l'heure
+elle m'appellera, et que dans sa chambre je rentrerai,
+et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je déferai
+ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son
+triomphal lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons
+pas; voyons; faut faire attention à ce que je vais faire;
+d'abord il serait bon que je prisse toutes mes précautions
+pendant que je suis seul; depuis le boulevard
+Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné;
+le cabinet est à gauche dans l'antichambre; il faut dans
+une conversation tendre être tranquille; mais gare à
+sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; il y a
+sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs
+j'ai des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans
+bruit; sur la pointe des pieds; quelle chance, il y a de la
+lumière; justement la porte est entrebaillée; allons...
+gare aussi à ne me pas salir... ouf; la précaution n'était
+pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme elle
+était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo;
+personne ne m'aura entendu; et maintenant, dans ce
+fauteuil, commodément. Léa se déshabille; elle va se
+vêtir d'une robe-de-chambre; c'est extraordinaire que
+jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre une
+bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart;
+Léa n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans
+un instant elle m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai
+préparé, il n'y a pas deux heures, ce que je voulais faire,
+des choses que j'ai résolues depuis un mois, et je n'y pense
+même point; cela est pourtant simple; Léa veut que je
+reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; je lui
+donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant
+mon amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel
+elle se juge obligée, en n'imitant pas les autres épris
+seulement d'une vaine passion, mais en profondément
+l'aimant et voulant être aimé; c'est cela; au lieu de
+recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien;
+et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je
+pars, et elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile;
+j'hésite à présent; l'occasion si longtemps espérée
+est venue, et j'hésite. Eh non, je n'hésite pas; que
+diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, d'avoir cette
+fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et
+peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de
+grandes phrases ni de se battre les flancs; tout à
+l'heure, simplement, je lui dirai bonsoir; et elle croira
+que je suis un timide et un niais, ou, mieux, que
+je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au
+cours de mon platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue
+à faire sa toilette! quelle heure?... minuit moins dix;
+elle n'en finira pas; plusieurs fois déjà elle m'a attardé
+ici pour me congédier après un quart d'heure de chatteries;
+c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi
+s'en tenir; Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que
+je m'amuse, dans ce salon, à espérer qu'il lui plaise
+ouvrir la porte? et je vais faire le généreux, le magnanime,
+poser au pur amour, plutôt que profiter tout bêtement
+de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées
+et plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne
+sais pas la forcer à me garder; je la laisse se jouer de
+moi et je m'invente ce divin prétexte de la vouloir conquérir
+par le respect; je suis plus absurdement faible
+qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant
+pis, je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une
+affaire depuis si longtemps entreprise et à tant de frais
+continuée et qui n'aboutirait à rien; tant d'argent et
+tant d'ennuis pour le plaisir de contempler les beaux
+yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis
+aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux
+cents francs et c'est tout; faire du sentiment dans ce
+monde-là; une fille qui tous les soirs fait l'invite sur les
+planches et les jours de dèche fréquente dans les maisons
+de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne
+m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui
+sert à consoler les messieurs mal partagés; parbleu, je
+pourrais mieux user mon argent qu'à lui payer des dentelles
+pour ses costumes; ce sera joli samedi au Continental;
+je mènerai un beau personnage au milieu de ces
+gens qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront
+leurs cartes; et c'est une chaleur, une cohue, comme au
+bal des Artistes où mon chapeau a été défoncé; et ces
+boutiques dont on sort sans avoir de quoi prendre un
+fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est
+longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la
+porte. Non, je ne peux pas. Oh, quelle patience faut!
+Je crois que je l'entends. D'ici on ne peut rien entendre
+dans la chambre. Si; elle ouvre la porte; enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous
+ennuyez beaucoup?»</p>
+
+<p>Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement
+serré à la taille, toute blanche dans les blancs
+crémeux plis flottants, elle se tient.</p>
+
+<p>&mdash;«Je puis entrer?»</p>
+
+<p>&mdash;«Entrez.»</p>
+
+<p>Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va
+s'étendre; sur une chaise, des jupons blancs; à côté,
+pendante, la robe noire; le feu de la cheminée est presque
+éteint; une chaleur égale, tiède; contre la fenêtre
+voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une
+chaise basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil
+elle est étendue, mains allongées; dans le fauteuil
+bleu à la bande large brodée, elle blanche, aux joues
+rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace est une petite table
+en peluche, et, dessus, vingt menues choses, boîtes,
+objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière
+très blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi
+le calme tiède et silencieux de la chambre, elle près
+moi, blanche, étendue.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait
+tantôt, quand vous m'avez quittée.»</p>
+
+<p>Elle me parle; je lui réponds.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, rien, absolument.»</p>
+
+<p>Qu'elle est jolie ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez
+vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, contez-le moi.»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des
+Martyrs, le faubourg Montmartre, puis le boulevard
+Poissonnière et le boulevard Sébastopol, le tout à
+pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, square
+plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un
+jeune gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai
+marché durant un quart d'heure.»</p>
+
+<p>Elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé
+de moi.»</p>
+
+<p>&mdash;«Nécessairement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où
+avez-vous été?»</p>
+
+<p>&mdash;«Où j'ai été?...»</p>
+
+<p>Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le
+soir à six heures; les rues pleines; les voitures hâtées
+et ralenties; le Palais-royal...</p>
+
+<p>&mdash;«J'étais au Palais-royal.»</p>
+
+<p>... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre,
+si provocante et mince, haute, fière, hélas perdue dans
+les marcheurs.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français
+entendre Ruy Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pour moi; cela est héroïque.»</p>
+
+<p>C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai
+refusé; ensuite j'ai dîné.</p>
+
+<p>&mdash;«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue
+de l'Opéra; vous ne connaissez point ces lieux modestes.
+Désirez-vous savoir quel a été le menu?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me le direz la prochaine fois que nous
+dînerons ensemble. Et là aussi vous avez vu de vos
+amis?»</p>
+
+<p>&mdash;«Aucun.»</p>
+
+<p>Mais la très jolie femme en face de moi était assise,
+avec le vieux monsieur si chauve, huissier ou consul;
+la très jolie femme que j'aurais voulu revoir et qui riait.</p>
+
+<p>&mdash;«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait
+un vieux monsieur sans doute consul ou notaire.»</p>
+
+<p>&mdash;«Félicitations.»</p>
+
+<p>Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux,
+le confort du dîner lent et des inconnus observés... Le
+vin, le jeu; le vin, le jeu, les belles... Et tout-à-coup,
+très brillante en la rue nocturne, et sur des ombres, la
+façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les cortèges
+de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se
+va marier, l'excellemment heureux de son bonheur
+communié, l'aimé, lui, de l'aimée.</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant
+seulement rencontré à un homme aimé d'une femme
+qu'il aime; permettez que je note le cas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Cas rare certes, un homme qui aime.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous croyez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse
+aimer! une femme à qui plusieurs hommes disent
+qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»</p>
+
+<p>C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne
+la froisse point? pourquoi ne sont-elles pas aimées,
+toutes et toutes les femmes, si non qu'elles ne veulent
+être aimées.</p>
+
+<p>&mdash;«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent,
+qu'elle ne le veut.»</p>
+
+<p>Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice
+au non-amour de qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse;
+elle considère le feu qui s'éteint; telle à peu
+près qu'en sa photographie.</p>
+
+<p>&mdash;«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte
+chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous deviez rentrer.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis
+resté à la maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«À quoi faire?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»</p>
+
+<p>Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres,
+les grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours
+désert et sans fleurs, grandiose, et ce parfum de
+nuit qui me vient des croisées ouvertes; ainsi, traversant
+les rues vides et les boulevards bruyants, la même
+nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si
+doux dans l'ombre... le dirai-je à Léa?</p>
+
+<p>&mdash;«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par
+un orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de
+gémissements.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aimez pourtant la musique.»</p>
+
+<p>&mdash;«Plus que jamais, mais moins que vous.»</p>
+
+<p>Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince...
+à quoi bon Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour
+le moins elle se moquerait; et que lui dire de ses tristes
+lettres? et mes projets, encore renouvelés, de lui sacrifier
+mon désir! peut-être qu'elle avait raison, et qu'il
+est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut
+aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que
+je l'aime peu, que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour;
+et tâchons si le sacrifice pourrait exalter un amour.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance
+d'un assoupissement communiqué.»</p>
+
+<p>Elle rit.</p>
+
+<p>&mdash;«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture,
+avec une jeune femme très charmante mais si
+mauvaise.»</p>
+
+<p>Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous
+suivait sur le boulevard; la butte Montmartre visible
+dans la brume; la ligne des maisons aux fenêtres claires
+et des arbres foncés dans la nuit; oui, mais combien
+charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; maintenant
+charmante sans feintises; elle a redressé sa tête,
+blonde et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes
+flottantes; et un fin corps d'enfant féminin, gracile,
+fluet et potelé; un invitant sourire, une promesse aux
+caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des
+bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est
+plus, après la journée quelconque éteinte, c'est ma
+nuit, l'heure de mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux
+vents d'ici qu'elles s'envolent...»</p>
+
+<p>Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et
+mes bras et mon c&oelig;ur, une vapeur, un frémissement,
+une chaleur, une poignance, cela monte jusqu'à mes
+yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant
+pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux
+projets, aux tardifs amours préparés si longuement, aux
+départs, aux renoncements, aux renoncements tant pis,
+mon amante, si je te veux; et je la regarde, en sa pâleur
+charnelle et des joies folles annonciatrice, celle que pour
+un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle
+tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient
+vers moi; sur mes épaules elle met ses mains; et,
+comme d'elle je me grise et déraisonne, elle me parle,
+en une façon de fée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental;
+vous verrez que je serai jolie...»</p>
+
+<p>Oui, certes, immortellement.</p>
+
+<p>&mdash;«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver;
+et puis, je vous ferai honneur...»</p>
+
+<p>Ah, tout séduisante bien-aimée.</p>
+
+<p>&mdash;«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier
+pour mon costume...»</p>
+
+<p>Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui
+ai promis... je n'y songeais plus... elle le désire tout de
+suite... je le lui ai promis; d'ailleurs c'est bien le moins;
+bah, débarrassons-nous en dès maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous
+faut, Léa, et me pardonner de vous en laisser le
+soin...»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une
+centaine de francs.»</p>
+
+<p>&mdash;«Permettez que je vous les remette.»</p>
+
+<p>J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes,
+plusieurs louis dans mon porte-monnaie; rien que
+des pièces de vingt francs; cela fera cent dix francs;
+soit; trois louis et cinquante francs, là, sur la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes gentil» dit Léa.</p>
+
+<p>Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me
+coûte encore un peu cher; mais elle sera contente de
+moi et sera aimable; et puis j'ai ainsi moins de scrupules
+à rester cette nuit, plus de droits; d'ailleurs ne puis-je
+donc lui prouver mon amour sans la refuser? si tendrement,
+si doucement, si bonnement je l'aimerai cette
+nuit, que ce vaudra toutes paroles et tous renoncements;
+certes, en sachant me conduire, je réussirai mieux, si je
+reste avec elle, à lui prouver mon vrai amour; voilà ce
+qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, vous me gardez?»</p>
+
+<p>Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait
+apitoyés... que veulent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux
+pas...»</p>
+
+<p>Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?</p>
+
+<p>&mdash;«... La prochaine fois, je vous promets... je ne
+peux pas.»</p>
+
+<p>Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la
+forcer... vraiment, elle ne veut pas?...</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, vous ne voulez pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous jure...»</p>
+
+<p>Et pourquoi insister?</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir donc.»</p>
+
+<p>Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas
+tenu ma résolution, ne suis-je pas parti comme je
+le devais et à mon honneur?</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, mon amie.»</p>
+
+<p>Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles,
+mortelles et désespérées délices, à quand, oh
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«Volontiers, je vous remercie.»</p>
+
+<p>Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle
+qu'encore je ne vais pas avoir! il faut partir; voilà
+mon par-dessus, mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»</p>
+
+<p>Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon;
+Marie est là; nous traversons le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;«À mercredi, trois heures» dis-je.</p>
+
+<p>Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir;
+à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer
+à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse
+des indéniables inutilités. Blanche et jolie inoubliablement,
+mon amie me tend sa main.</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir.»</p>
+
+<p>Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs
+blondes et nocturnes.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>fin</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Le directeur-gérant</i>: <span class="sc">Édouard Dujardin</span>.</p>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
+***** This file should be named 26648-h.htm or 26648-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/6/6/4/26648/
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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