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diff --git a/26648-h/26648-h.htm b/26648-h/26648-h.htm new file mode 100644 index 0000000..12ef407 --- /dev/null +++ b/26648-h/26648-h.htm @@ -0,0 +1,4197 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + + <title>Les lauriers sont coupés (Edouard Dujardin).</title> + + <style type="text/css"> + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + h1,h2 { + text-align: center; + clear: both; + } + pre {font-size: 0.7em;} + .sc {font-variant: small-caps;} + .poem + {margin-left:10%; margin-right:10%; margin-bottom: 1em; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + hr {text-align: center; width: 50%;} + html>body hr {margin-right: 25%; margin-left: 25%; width: 50%;} + .footnote {font-size: 0.9em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les lauriers sont coupés + +Author: Édouard Dujardin + +Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS *** + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +</pre> + + + +<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS</h1> + + +<p>Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux +profonds; et des foules qui confuses vont; des bruits, +des ombres, des multitudes; des espaces infiniment en +l'oubli d'heures étendus; un vague soir...</p> + +<p>Car sous le chaos des apparences, parmi les durées +et les sites, dans l'illusoire des choses qui s'engendrent +et qui s'enfantent, et en la source éternelle des causes, +un avec les autres, un comme avec les autres, distinct +des autres, semblable aux autres, apparaissant un le +même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant +à ce qui est, et de l'infini des possibles existences, +je surgis; et voici que pointe le temps et que pointe le +lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est l'ici; l'heure qui sonne; +et au long de moi, la vie; je me lève le triste amoureux +du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant de +frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours +vécu rêve de l'épars en visions multiples et désespéré +désir... Voici l'heure, le lieu, un soir d'avril, Paris, un +soir clair de soleil couchant, les monotones bruits, les +maisons blanches, les feuillages d'ombres; le soir plus +doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et +les multitudes, et dans l'air très lointainement étendu, +le ciel; Paris à l'entour chante, et, dans la brume des +formes aperçues, mollement il encadre l'idée; soir d'aujourd'hui, +oh soir d'ici; là je suis.</p> + +<p>... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge +six heures, l'heure attendue. La maison où je dois +entrer: où je trouverai quelqu'un; la maison; le vestibule; +entrons. Le soir tombe; l'air est bon; il y a une +gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce +garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était +sorti avant l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux +pourtant lui conter ma journée d'aujourd'hui. Le palier +du premier étage; l'escalier large et clair; les fenêtres. +Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire amoureuse. +Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se +moquera plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va +être! Pourquoi le tapis de l'escalier est-il tourné en ce +coin? ce fait sur le rouge montant une tache grise, sur +le rouge qui de marche en marche monte. Le second +étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne +soit pas sorti; où courir le trouver? tant pis, j'irais au +boulevard. Vivement entrons. La salle de l'Étude. Où +est Lucien Chavainne? La vaste salle et la rangée circulaire +des chaises. Le voilà, près la table, penché; il a +son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, +hâtivement, avec un autre clerc. La bibliothèque de +cahiers bleus, au fond, traverse les ficelles nouées. Je +m'arrête sur le seuil. Quel plaisir que conter cette histoire. +Lucien Chavainne lève la tête; il me voit; bonjour.</p> + +<p>—«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez +qu'à six heures nous partons. Voulez-vous m'attendre; +nous descendrons ensemble.»</p> + +<p>—«Très bien.»</p> + +<p>La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine +de lumières; les hauts murs gris, clairs de beau temps; +l'heureuse journée. Si gentille a été Léa, quand elle +m'a dit—à ce soir; elle avait son joli malin sourire, +comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une +servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi? +elle se retire.</p> + +<p>—«Me voici.»</p> + +<p>C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre +la porte; nous sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. +Lui:</p> + +<p>—«Vous avez votre chapeau rond...»</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je +pas un chapeau rond? Ce garçon croit que l'élégance +est à ces futilités. La loge du concierge; vide constamment; +bizarre maison. Chavainne va-t-il au moins un +peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son +chemin, il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; +une voiture à la porte; le soleil éclaire encore, comme +en flammes, les façades; la tour Saint-Jacques, devant +nous; vers la place du Châtelet nous allons.</p> + +<p>—«Eh bien, et votre passion?»</p> + +<p>Me demande-t-il. Je vais lui dire.</p> + +<p>—«Toujours à peu près de même.»</p> + +<p>Nous marchons, côte à côte.</p> + +<p>—«Vous venez de chez elle?»</p> + +<p>—«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant, +causé, chanté, joué du piano. Elle m'a donné un +rendez-vous à ce soir, après son théâtre.»</p> + +<p>—«Ah.»</p> + +<p>Et avec quelle grâce.</p> + +<p>—«Et vous, que faites-vous de bon?»</p> + +<p>—«Moi? Rien.»</p> + +<p>Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de +ne pouvoir achever ses couplets; moi, je n'allais pas +en mesure, et je n'ai pas avoué la faute; j'aurai plus +d'attention ce soir, quand nous recommencerons.</p> + +<p>—«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au +lever-de-rideau? J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux +Nouveautés; nous nous promènerons ensemble en +voiture; au Bois, sans doute; le temps y est si agréable. +Puis je la ramènerai chez elle.»</p> + +<p>—«Et vous tâcherez à rester?»</p> + +<p>—«Non.»</p> + +<p>Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais +mon sentiment?</p> + +<p>—«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»</p> + +<p>Étonnant! du platonisme!</p> + +<p>—«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; +j'ai plus de plaisir à agir autrement que d'autres +agiraient.»</p> + +<p>—«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à +ce qu'est la femme avec qui vous avez affaire.»</p> + +<p>—«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour +cela même j'ai mon plaisir à agir comme j'agis.»</p> + +<p>—«Vous espérez la toucher?»</p> + +<p>Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle +n'est pas la fille qu'on soupçonnerait. Et quand même!... +La rue de Rivoli; traversons; gare aux voitures; quelle +foule ce soir; six heures, c'est l'heure de la cohue, en ce +quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.</p> + +<p>—«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit» +dis-je.</p> + +<p>Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:</p> + +<p>—«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte. +Depuis trois mois que vous connaissez cette jeune +femme...»</p> + +<p>—«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous +savez bien qu'il y a plus de quatre mois que je la connais.»</p> + +<p>—«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»</p> + +<p>—«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»</p> + +<p>—«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui +donnez, par l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq +cents francs.»</p> + +<p>Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, +j'ai dit à lui cinq cents.</p> + +<p>—«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de +munificences incitent une femme de théâtre à de réciproques +générosités... Changez votre système, mon +ami, ou vous n'obtiendrez rien.»</p> + +<p>L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens +rien, ce n'est pas parce que je ne veux, moi, rien +obtenir? J'ai grand tort à lui parler de ces choses. Brisons.</p> + +<p>—«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement +faire la noce avec d'absurdes filles d'une nuit.»</p> + +<p>Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un +excellent ami, Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires +de sentiment. Aimer; et honorer son amour, respecter +son amour, aimer son amour. À marcher le temps +est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai +pas ma jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma +redingote sera mieux; je pourrai prendre mon chapeau +de soie; Chavainne a un peu raison; d'ailleurs suis-je +simple; avec une redingote je ne puis avoir un chapeau +rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle +doit cependant y regarder. Chavainne:</p> + +<p>—«Je vais au Français ce soir.»</p> + +<p>—«Que joue-t-on?»</p> + +<p>—«Ruy-Blas.»</p> + +<p>—«Vous allez voir cela?»</p> + +<p>—«Pourquoi non?»</p> + +<p>Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas +en mil huit cent quatre-vingt-sept? Lui:</p> + +<p>—«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la +curiosité.»</p> + +<p>—«Quel vieux romantique vous êtes.»</p> + +<p>—«C'est vous qui m'appelez romantique?»</p> + +<p>—«Eh bien?»</p> + +<p>—«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire +de votre passion?... Pour être allé, une fois, aux +Nouveautés, entendre je ne sais quoi... Une belle idée +que nous eûmes... Nous avons remarqué un page...»</p> + +<p>Était-elle jolie!</p> + +<p>—«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous +chauffer la cervelle; et maintenant vous admettez +mille folies. Sérieusement... Et rappelez-vous que +c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché sur +l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt +a commencé votre enthousiasme; aujourd'hui +c'est un amour platonique.»</p> + +<p>Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière +une rose; il faudra, ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je +pourrais bien encore porter quelque chose à Léa. Chavainne +se tait; ce garçon est sot. Eh oui, originale est +l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la +rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée +des voitures. Chavainne:</p> + +<p>—«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»</p> + +<p>Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en +route. Sous les arcades nous voici; près les magasins; +dans la foule. Si nous marchions sur la chaussée? trop +de voitures. Ici on se pousse; tant pis. Une femme devant +nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée, ce +parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais +voir son visage; jolie elle doit être.</p> + +<p>—«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne +qui me parle. «Nous irons ensuite flâner une +heure n'importe où.»</p> + +<p>—«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»</p> + +<p>La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort +profil de rousse, oui; une mine très éveillée; des yeux +peints de noir; à son cou, un gros nœud blanc; elle +regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux provoquants. +Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.</p> + +<p>—«N'allons pas si vite.»</p> + +<p>—«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous +êtes décidé à ne pas rester chez mademoiselle d'Arsay, +vous viendrez pour le dernier acte ou à la sortie, ou +dans un lieu quelconque, et nous ferons une promenade +nocturne.»</p> + +<p>Est-ce qu'il se moque de moi?</p> + +<p>—«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à +mademoiselle d'Arsay.»</p> + +<p>Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez +elle?</p> + +<p>—«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc +quand vous quittez votre amie?»</p> + +<p>—«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»</p> + +<p>Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. +La place du Palais-royal. Et la jeune femme +rousse, où est-elle? disparue; quel ennui; je ne la vois +pas. Chavainne:</p> + +<p>—«Qu'est-ce que vous cherchez?»</p> + +<p>—«Rien.»</p> + +<p>Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:</p> + +<p>—«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir +l'heure du spectacle.»</p> + +<p>Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, +avant qu'il me quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui. +Si gentiment Léa m'a reçu, en le petit salon un +peu obscur des rideaux jaunes; elle avait son peignoir +de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa fine taille +serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge; +s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de +sa tête pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches +dorées, tombaient; elle n'est point vieille, la chère, et +si mignonne; dix-neuf ans, vingt peut-être; elle déclare +dix-huit; exquise fille. Au long négligemment immobile +du Palais-royal, au long du Palais nous allons. +Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très +chastement; sur mon épaule elle s'est penchée, et un +instant nous avons demeuré; au travers des mous satins, +dans mes mains, j'avais la douillette chaleur. +Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui +passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies, +tous ces gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui +marchent au près de moi.</p> + +<p>—«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence +à huit heures. Décidément, vous ne viendrez +pas?»</p> + +<p>—«Mais non.»</p> + +<p>—«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»</p> + +<p>—«Au revoir. Amusez-vous.»</p> + +<p>L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire +à cette femme et d'être son amant... Dieu, j'étais avec +l'ange... Lui:</p> + +<p>—«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»</p> + +<p>—«Soyez tranquille.»</p> + +<p>—«Vous me direz ce que vous aurez fait.»</p> + +<p>—«Oui. Au revoir.»</p> + +<p>Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais +monter l'avenue de l'Opéra; je dînerai au café du coin +de l'avenue et de la rue des Petits-champs; j'aurai le +temps d'arriver chez moi avant neuf heures. Le bureau +de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je +suis en retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours +de l'École-de-droit; pour les trois cours où je fréquente, +je dois n'y pas manquer. Lucien Chavainne va +ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez +simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il +comprend; il est de bon goût et élégant; et véritable +ami; on a du plaisir à se rencontrer avec lui; la prochaine +fois, je lui dirai les raisons toutes de ma tenue; +c'est dommage que je ne lui aie pas davantage expliqué +mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme +inclus en mon amour; mais il est si fermé à ces choses; +avoir, par fois, quelques heures de bonne intimité, causer, +dire et faire des riens, embrasser ses minces mains, +et, aux jours de licence, ses yeux; hélas, hélas, ses +mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas, +quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se +donnerait-elle? et quand ses lèvres? Deux mois, il y a +deux mois; non, c'était à la fin, eh non, à la moitié de +février; et voilà deux mois depuis notre premier, notre +unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point +heureuse elle n'est. On allume les candélabres de gaz +dans l'avenue; c'est que le soir croît. Comment sera-telle, +au retour? en le long cachemire bleu, sans doute, +avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle +était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante +fille aux velours chauds, elle était blanche alors, blanche +pallidement, d'une pâle blancheur de séductrice; et +ce fut vous encore, mon amie, rieuse follement, égayeuse +des soirs; elle était de noir vêtue, et si drôlement +majestueuse; c'est les variées formes dont elle +est manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats, +rosée, elle sortait du bain; elle, la même; la même, +la pitoyable idéalement apparue, une nuit, dans les +pitiés qui transfigurent. Je devrais davantage l'aider; +ma mère me donnera bien à Pâques quelque +argent; tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; +le café, éclairé déjà; mais les boutiques toutes +sont éclairées dans l'avenue; comme vite le soir arrive! +«Café Oriental... restaurant». De l'autre côté, le bouillon +Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser +me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence +des prix n'est guère; on est aussi bien au bouillon, +moins à l'aise, mais aussi bien; tant pis, je m'offre +le luxe du café. À l'intérieur, les lumières, le reflet des +rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur les glaces +une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes». +Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un +peu il faut relever les pointes de mes moustaches, ainsi.</p> + +<hr /> + +<p>Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes; +un garçon au tablier blanc; les colonnes chargées de +chapeaux et de par-dessus. Y a-t-il ici quelqu'un connu? +Ces gens me regardent entrer; un monsieur maigre, +aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines; +où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place +habituelle; on peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait +pas de quoi se moquer.</p> + +<p>—«Si monsieur...»</p> + +<p>Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, +retirons nos gants. Il faut les jeter négligemment +sur la table, à côté de l'assiette; plutôt dans la poche du +par-dessus; non, sur la table; ces petites choses sont de +la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau; +je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche +de mon par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, +avec les glaces, cet étincellement; quoi? le café; le +café où je suis. Ah, j'étais las. Le garçon:</p> + +<p>—«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»</p> + +<p>—«Consommé.»</p> + +<p>—«Ensuite, monsieur prendra...»</p> + +<p>—«Montrez-moi la carte.»</p> + +<p>—«Vin blanc, vin rouge...»</p> + +<p>—«Rouge.»</p> + +<p>La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, +côte de pré-salé... non. Poulet... soit.</p> + +<p>—«Une sole; du poulet; avec du cresson.»</p> + +<p>—«Sole; poulet cresson.»</p> + +<p>Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une +assez jolie femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air +choisi, elle doit être grande; c'est la femme de cet +homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse plutôt; +elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime; +assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle +est presque en face de moi; comment faire? À quoi bon? +Elle m'a vu. Elle est jolie; et ce monsieur paraît stupide; +malheureusement je ne vois de lui que le dos; je +voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un +notaire de province; suis-je bête! Et le consommé? La +glace devant moi reflète le cadre doré; le cadre doré qui, +donc, est derrière moi; ces enluminures sont vermillonnées; +les feux de teintes écarlates; c'est le gaz tout +jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, +les nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. +Commodément on est; confortablement. Voici le +consommé, le consommé fumant; attention à ce que le +garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons. Ce +bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. +J'ai déjeuné un peu tard, et je n'ai guère de faim; il +faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette +femme a regardé par ici; elle a des yeux expressifs et le +monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire que je +fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des +circonstances si bizarres; en d'abord la considérant +longtemps, je puis commencer quelque chose; ils sont +au rôti; bah, j'aurai, si je veux, achevé en même temps +qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte; jamais on n'achève +dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à dîner +chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire +quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait +mauvais. Je suis ridicule; ce serait ennuyeux; les +jours où je ne puis rentrer, qu'adviendrait-il? au moins +dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et le garçon, que +fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange comme +divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette +sole est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on +sert à dix personnes; la sauce y est pour quelque chose, +c'est vrai. Entamons celle-ci. Une sauce aux moules et +aux crevettes serait fameusement meilleure. Ah, notre +pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel +éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant +mes gros souliers jaunes de la place de la Bourse. On +n'a jamais fait d'éplucher un poisson; je n'avance pas. +Je dois cent francs, et plus, à mon bottier. Il faudrait +tâcher à apprendre les affaires de Bourse; ce serait pratique; +je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la +baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? +supposons que j'aie cent mille francs de Panama, et +qu'il baisse; alors je vends; oui; eh bien? je rachèterai +donc à la prochaine hausse; non; je vendrai. Ce gros +avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est peut-être +point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est +à manger de cette sole; elle est savoureuse pourtant; +laissons ces débris. Sur le banc, contre le dossier, je +me renverse; encore des gens qui entrent; tous hommes; +un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus clair; +depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. +J'ai laissé un appétissant petit morceau de sole; bah, +je ne vais pas, le prenant, me rendre ridicule. Excellent +serait ce petit morceau, blanc, avec les raies qu'ont +marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le mangerai pas; +de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, +ma serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué +vient de se tourner; on dirait qu'elle m'a fait un +signe; elle a des yeux superbes; comment ferais-je +pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un +billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle +annonce une facile connivence; je lui montrerais le +billet; si elle le voulait prendre, elle s'arrangerait à le +prendre; je puis en tout cas faire le billet. Et après? je +dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant neuf heures; +c'est insupportable, toutes ces histoires.</p> + +<p>—«Monsieur a fini...»</p> + +<p>—«Oui. Apportez-moi le poulet.»</p> + +<p>—«Monsieur...»</p> + +<p>Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre +la banquette et la glace, une maroquinerie. Il faut, en +tout cas, que j'essaie l'effet d'un billet. Mon porte-cartes; +une carte avec mon adresse, cela est plus convenable; +mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un rendez-vous +à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. +Si l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué. +J'écris: «Demain, à deux heures, au salon de lecture +du magasin du Louvre...» Le Louvre, le Louvre, pas +très high-life, mais encore le plus commode; et puis où +ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un +assez long délai; au moins depuis deux heures jusqu'à +trois; c'est cela; je change «à» en «depuis» et je vais +ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite «je... je vous attendrai...» +non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain, +depuis deux heures, au salon de lecture du magasin +du Louvre, jusqu'à trois, j'att.....» Ça ne va pas du +tout; comment mettre? Je ne sais. Si; à deux heures, +au salon... et cœtera... jusqu'à trois heures j'attendrai... +Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai un +livre; justement le roman de chose, le journaliste; je +ne sais pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque +je l'ai acheté, je verrai ce que c'est; je m'installerai +et j'attendrai tranquillement; il y a quelques fois des +courants d'air; rarement; non, il n'y a pas de courants +d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons. +«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au +lieu de «depuis»; «demain, à deux heures...» Ma +carte va être chargée de ratures, dégoûtante, illisible: +c'est absurde; je vais m'enrhumer dans cet odieux cabinet +de lecture plein de courants d'air; et d'abord cette +femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en +deux, la carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; +encore en deux, cela fait huit; encore en deux; +là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis pas jeter +ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu +les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi, +certes, on ne lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant +pas, tout à l'heure, une seule fois regardé; elle +regarde maintenant; elle rit; elle parle au monsieur; la +jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible; +buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu; +petits-pois, asperges; non; glace, glace au café; soit; +j'ai si peu d'appétit. Desserts, fromages, meringues, +pommes. Le garçon sert le poulet; bonne mine, le poulet.</p> + +<p>—«Vous me donnerez, garçon, une glace au café; +ensuite, vous avez du fromage, du camembert?»</p> + +<p>—«Oui, monsieur.»</p> + +<p>—«Du camembert alors.»</p> + +<p>Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; +du pain; ce poulet est mangeable; on peut dîner ici; la +prochaine fois qu'avec Léa je dînerai chez elle, je commanderai +le dîner rue Croix-des-petits-champs; c'est moins +cher que dans les bons restaurants, et c'est meilleur. Ici, +seulement, le vin n'est pas remarquable; il faut aller dans +les grands restaurants pour avoir du vin. Le vin, le jeu,—le +vin, le jeu, les belles,—voilà, voilà... Quel rapport est +entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles? je veux +bien que des gens aient besoin de se monter pour faire +l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le +cresson admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque +achevé. Mais le jeu... le vin, le jeu,—le vin, le jeu, les +belles... Les belles, chères à Scribe. Ce n'est pas du +Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons, c'est de Scribe +encore. Et toujours la même triple passion... Vive le +vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça, +j'admets... Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il +prononcer taba-c et bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès, +boulevard des Capucines, disait dom-p-ter; il faut +dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain du bivoua-c... +L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé... ridicule... +grotesque... je les laisse partir...</p> + +<p>—«Garçon!»</p> + +<p>Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà +qu'ils sortent.</p> + +<p>—«Garçon!»</p> + +<p>Le garçon n'est pas là; c'est écœurant; je suis stupide; +une occasion pareille; je n'en fais jamais d'autres; une +femme miraculeuse. Elle n'a pas regardé par ici en se +levant; parbleu, c'est naturel. Ils partent. Ç'aurait été +magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su où elle allait; +je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue a-t-elle +pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue +de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui +lundi. Il sera utile que j'y conduise bientôt ma +petite Léa; elle en sera contente.</p> + +<p>—«Monsieur a appelé?»</p> + +<p>Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.</p> + +<p>—«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»</p> + +<p>—«Très bien, monsieur.»</p> + +<p>Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en +effet bien sot. Et pourquoi m'occuper d'autres femmes? +n'ai-je pas ma part? à quoi bon une autre? chercher, se +fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je resterai toute +la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement; +cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur +la langue et le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut +guère avoir ces choses-là chez soi. Comme il doit être +las, le bonhomme qui menait son fils voir manger les +glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied; +n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur +l'air de la Dame-blanche, ça vous manque,—ça vous +manque... Cette glace est finie; tant pis. Le garçon a +apporté le fromage sans que je l'observe. Il faut d'abord +boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai en +province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur +maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est +pas assez chaud pour qu'on aille à la campagne. Je +laisse ce fromage; je n'ai plus faim. Que c'est agaçant, +toujours dîner au restaurant; personne ici à qui parler; +personne à voir; pas une femme à regarder; depuis huit +jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de +chic; ils viennent ici par gueuserie; des décavés; puis +des avoués de province qui se croient chez Bignon. +Trois francs et dix sous de pourboire; et bonsoir. Je me +lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint m'y aider; +merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche; +je pars. Voici une table où j'eusse été mieux, à +droite, près la colonne; des gens qui boivent des bocks; +les grandes portes, massives, en glaces; un garçon m'ouvre +la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon +par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le +garçon referme la porte; «bock, trente centimes... dîners +à trois francs».</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures +et demie; je vais rentrer chez moi; je serai aisément +dès neuf heures aux Nouveautés. L'avenue est moins +sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est clair; +sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz, +des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas +l'Opéra, le foyer tout enflammé de l'Opéra; je marche +le côté droit de l'avenue, vers l'Opéra. J'oubliais mes +gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la maison; et maintenant +on ne voit personne. Bientôt je serai à la maison; +dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq +minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq +minutes; cela fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai; +je pourrai partir à huit heures et demie, huit +heures trente-cinq. Le temps est sec; agréable est marcher +après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup +de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures, +entre neuf heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous? +un tour en voiture; oui, nous irons par le boulevard +aux Champs-élysées, jusqu'au Rond-point; plutôt +jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle +par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle +me laissera bien prendre sa main; elle aura sans doute +sa toilette de cachemire noir; j'aurai soin à ce que +nous ne rentrions pas trop tard; certainement, elle me +priera pour que je reste un peu; je verrai son fin sourire +de frais démon; lente, elle fera sa toilette du soir;—asseyez-vous, +dans le fauteuil, et soyez sage;—elle me +parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai, +semblablement,—oui, ma demoiselle; je m'assoirai +dans le fauteuil; le bas fauteuil en velours bleu, à la bande +large brodée; là elle s'est posée sur mes genoux, il y a +quinze jours; et je m'assoirai dans le bas fauteuil, au +près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera debout, +et mettra son chapeau sur la table de peluche; par +des petits coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche, +avec des pauses, se considérant, devant, derrière, +par des petits coups, me regardant, riant, faisant des +grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe noire +et son corsage noir de cachemire; point grande; petite +non plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est +pas petite qu'elle paraît, mais jeune, tout jeune; et si +potelée; ses larges hanches sous sa mince taille, bombées, +mollement descendantes; sa fiérote poitrine, qui +si bien dans les hauts moments palpite; et son visage +d'enfant maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands +yeux; l'adorable, ma Léa. Ah, la chère pauvre, je veux +l'aimer, et d'un dévot amour, comme il faut aimer, non +comme les autres aiment, altièrement. Quand nous +rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures +trente-cinq à l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse +du café de la Paix est pleine; nul que je connaisse; +l'Opéra; la rue Auber; la maison où demeure monsieur +Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui; +peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille +fortune; combien peut-il avoir? on m'a dit un million +de rente; cela fait, en minimum, un capital d'une vingtaine +de millions; presque cent mille francs par mois; +non; un million divisé par douze, soit cent divisé par +douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf +cent soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé +par douze donne huit, quatre-vingts; quatre-vingt mille +francs par mois. Je voudrais que Léa eût un extraordinaire +hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette fortune; ce +soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si +amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire +m'aurait remis les titres; j'aurais d'argent, or et billets, +tout de suite, une centaine de mille francs; comme d'usage +j'irais chez Léa; comme si rien n'était; je lui dirais tout-à-coup—voulez-vous +nous en aller, Léa? partons les +deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non, +soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme—voulez-vous +venir? Certainement elle serait étonnée; +elle me dirait qu'elle ne peut pas;—pourquoi? elle me +ferait comprendre qu'elle ne saurait tout quitter; très +simplement, très naturellement, je lui répondrais—oh +ne vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je +puis vous aider; si vous avez quelques dettes, quelques +engagements, voulez-vous me permettre que je vous +facilite votre départ... Cela est bien; voulez-vous me permettre +que je vous facilite votre départ. Sur un meuble +je mettrais dix mille francs; et—si davantage vous est +nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq +mille seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix +mille; et puis, si facile ce me serait. Vingt mille? ce serait +absurde; mais dix mille, c'est cela. Qu'elle serait +stupéfaite, et contente.—Voulez-vous que nous partions? +lui dirai-je.—Comment? partir?—Oui, laissez, +abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les +deux, de ceci oh sauvons-nous, partons, venons-nous +en. Et je la prendrais dans mes bras; je baiserais ses +cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout bas, elle +voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier, +mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi +les flammes, enlève son amante nue; ayant un million +de rentes, je pourrais le luxe d'être un peu fou. L'Éden-théâtre; +les rampes de gaz; les lampes électriques; des +marchands de programmes; un gamin ouvre la portière +d'un fiacre; quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la +portière de votre fiacre? Là-bas les magasins du Printemps; +sur le trottoir pas un chat; d'ordinaire sont ici +des filles, insupportables à arrêter les gens; pas une ce +soir; triste est la rue. Revenons à la question; je +veux m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses +si je devenais riche; oui; arrangeons cela, tout en +marchant. Donc, je serais devenu riche; mais comment? +à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose serait. Je +disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir +ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne +souhaite pas le grand train de maison; j'aurais un appartement +de garçon et installerais dans un hôtel Léa; +volontiers je garderais mon quatrième de la rue du Général-Foy; +une chose en ce genre, mais mieux; avoir le +train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille +francs de rentes et chez sa maîtresse dépenser son +million annuel; je me voudrais un petit rez-de-chaussée; +dans une maison quartier Monceau nécessairement; +cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère; +puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant, +un petit salon, une salle-à-manger, un fumoir; +derrière, la cuisine, les privés, un grand cabinet-de-toilette +et la chambre-à-coucher; la chambre-à-coucher +ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le vestibule +ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre; +de la longueur de l'appartement il serait incommode; +mieux il s'arrêterait à la hauteur de la salle-à-manger; +ainsi entre le salon et la chambre un second vestibule +séparé du premier par une porte, plutôt par une portière; +et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient +derrière la portière! Comment meubler tout cela? nul +luxe banal; à ma manière; j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher +en blanc et sans meubles; au milieu, un +lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre convenant +au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires, +soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des +peaux blanches; d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas +de meubles; les armoires dans le cabinet-de-toilette; +ici rien que des divans... Voilà que je ne sais plus maintenant +où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt le boulevard +Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la +fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face, +le lit; la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette; +et cette porte? poussée vers le coin; ou +pas de cheminée; ou la cheminée dans le coin; là, dans +le coin, au milieu du plafond encore, une veilleuse en +albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le +cabinet évidemment en marbre. Faudrait-il que le +vestibule fût en marbre? Tout au long du mur, +des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un vasistas +n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison +devant une rue tranquille. Serait parfait, devant la maison, +un ou deux mètres de jardin, sur la rue; un petit mur +avec une grille; une grille nue; le jardinet; quelques lilas +seulement, quelques feuillages, je ne sais quoi; quelle +largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou; +deux ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement +une porte ouvrira sur le jardin; peu utile; mais non +gênant, pourvu que ce soit de la salle-à-manger; à l'occasion, +agréable; alors, trois ou quatre mètres de jardin. +Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux, +trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison, +mon domestique l'organiserait avec quelque Chevet; +vivre en un mode ordinaire est précieux; d'ailleurs, +je demeurerais ordinairement avec Léa; de temps en +temps, je l'emmènerais dans mon petit rez-de-chaussée; +une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions, +dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours +blancs. Ce soir, nous nous serions enfuis ensemble; +dans deux heures j'arriverais chez elle; j'aurais en poche +mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage j'arriverais. +Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre +que je vais; ça ne fait rien...</p> + +<p>—«Bonsoir, monsieur.»</p> + +<p>Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder, +elle m'arrête.</p> + +<p>—«Monsieur...»</p> + +<p>Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah, +Léa, Léa, ma belle, bonne, belle petite Léa; comme tu +serais heureuse et comme ce serait fini, les jours mauvais, +et comme nous nous aimerions! lorsque je te dirais +que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble +nous nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous? +chez moi d'abord, et demain nous partirions en voyage; +la journée de demain à nous équiper; le départ peut-être +après-demain seulement; jusque là, chez moi, ensemble; +et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout, +communement, au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle +sort; je la salue; elle s'approche; je lui dis—bonsoir, +ma demoiselle... À gauche, dans la rue latérale, ce jeune +homme, grand, maigre, au court par-dessus noir, au +chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah, +Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de +fin jonc; il m'aperçoit, me fait signe...</p> + +<p>—«Bonjour.»</p> + +<p>—«Bonjour. Vous rentrez chez vous?»</p> + +<p>—«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce +côté?»</p> + +<p>—«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.»</p> + +<p>—«Très bien. Et quoi de nouveau?»</p> + +<p>—«Rien, rien encore.»</p> + +<p>Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête, +très cordial ami; très convenable; gentleman; +j'aurais en lui de la confiance; très honnête; très cordial. +Nous marchons au long du boulevard. Il est bien +de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui +demande.</p> + +<p>—«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?»</p> + +<p>—«Non; je vais rue de Courcelles.»</p> + +<p>Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela +dure?</p> + +<p>—«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame, +dont la demoiselle...»</p> + +<p>—«Justement.»</p> + +<p>—«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps +indéfini; où en êtes-vous?»</p> + +<p>—«Je vais bientôt me marier.»</p> + +<p>—«Vraiment?»</p> + +<p>—«Vraiment. Cela vous étonne?»</p> + +<p>—«Non.»</p> + +<p>Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir +épouser une femme qu'on aime; l'avoir. On trouverait +donc ces choses, se marier, être ensemble, avoir sa +femme...</p> + +<p>—«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais +comment la chose s'est-elle fait si vite?»</p> + +<p>Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son +mariage, ces histoires qui n'arrivent qu'à lui!</p> + +<p>—«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il. +«J'aime une jeune fille qui m'aime et je vais +l'épouser.»</p> + +<p>—«Et vous êtes heureux.»</p> + +<p>—«Heureux.»</p> + +<p>—«Vous avez de la chance.»</p> + +<p>—«Je me suis rencontré à une femme digne et capable +d'amour.»</p> + +<p>Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle +pourtant...</p> + +<p>—«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux +ou trois mots que vous m'en avez dits, c'est tout par +hasard que vous l'avez connue, cette jeune fille.»</p> + +<p>—«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première +fois, un jour, dans un jardin, avec deux autres +jeunes filles; je passais, un peu flânant; elle +était là, si fraîche, si simple: il y a plus de six mois +déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce +qu'elle était... Voilà.»</p> + +<p>Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles; +je me suis assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon; +je l'ai suivie; voilà.</p> + +<p>—«Et quand un mathématicien se sent une fois +amoureux, tout est perdu. Vous lui avez parlé?»</p> + +<p>—«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me +l'a dit plus tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa +mère. Vous devinez le reste.»</p> + +<p>—«Oui. Vous lui avez remis des billets.»</p> + +<p>—«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a +mis en relation avec ces dames.»</p> + +<p>Du proxénétisme.</p> + +<p>—«Et vous êtes content?»</p> + +<p>—«J'ai connu une fille au cœur profond; non enfantine, +non folle; une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu +de paroles, aux regards constants, une véridique +femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah, si bonne; +elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et +admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame +de Ségur. La maman use ses soirées à tricoter, +comme au vieil âge; elle joue aussi du piano; Élise +et moi, nous bavardons...»</p> + +<p>Quelle candeur.</p> + +<p>—«Et cela dure depuis six mois?»</p> + +<p>—«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous +sommes promis que nous nous marierions; elle était +toute en blanc, assise dans un fauteuil; moi près +elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de +leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer +des morceaux difficiles; du Iansen par exemple; +Élise me dit, absolument immobile, très bas, avec +l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque +autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit—le +premier soir où vous êtes ici venu, j'aurais si +j'avais osé dit Oui... et elle me dit—mon ami, je +serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela. Vous +voyez la scène? Alors la maman s'est tournée; +elle nous regarda et elle s'écria—eh bien, mes +enfants, nous vous marierons; ne vous gênez pas... +Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si +franc; et... et cœtera, et cœtera.»</p> + +<p>C'est la moralité de l'histoire.</p> + +<p>—«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est +très gentil de vous, me conter ces choses. Et vous +allez vous marier?»</p> + +<p>—«Cet été, je l'espère.»</p> + +<p>—«A-t-elle un peu de fortune?»</p> + +<p>—«La maman a de quoi vivre décemment; moi, +depuis que je suis à la Compagnie-du-nord, je gagne +quelque argent.»</p> + +<p>—«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous +pas, vous vingt-sept?»</p> + +<p>—«J'ai en elle» il me parle à voix très basse +«en elle j'ai l'honneur et la raison de ma vie; je vais +être son mari; et je vis une joie certaine, infinie, ainsi +qu'une entrée dans le ciel.»</p> + +<p>Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une +femme; une joie infinie. Nous marchons, Paul et moi, +dans les rues. En face de nous, le boulevard Malesherbes; +les arbres; les lumières; les rues désertes; +une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne, +chez mon père, dans les champs nocturnes seul, seul, oh +seul à marcher; si bon il fait, la nuit, parmi les seules +campagnes, à aller, un bâton à la main, tout droit, +rêvant des choses possibles, en le silence, dans les +grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si +bon il fait, si bon... Nous marchons, Paul et moi, à +côté.</p> + +<p>—«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.»</p> + +<p>—«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais, +tout-à-l'heure, revoir ma bonne future femme; elle +m'attend sans en avoir l'air; sa maman se moquerait +d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous remontez +l'avenue Portalis?»</p> + +<p>—«Oui; il faut que je rentre.»</p> + +<p>—«Vous n'avez rien dans le cœur? je parie, au contraire...»</p> + +<p>—«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.»</p> + +<p>—«Bonsoir.»</p> + +<p>—«Vous viendrez me voir?»</p> + +<p>—«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.»</p> + +<p>—«Ne le craignez pas, mon ami.»</p> + +<p>—«Bonsoir.»</p> + +<p>—«Bonsoir.»</p> + +<p>Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce, +n'est-ce pas un heureux? il connaît un entier amour, un +mutuel amour. Il s'imagine que je cours les filles. Un +mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il est heureux; +heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il +qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et +pourtant! c'est extraordinaire, croire de telles choses; +et sur quelles raisons! Rue de Courcelles; Élise; la +maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle à qui, un +beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente +avec deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui +a reçu ses billets; chez qui, pendant six mois, il s'est +fait bien candide; et qui tout de suite lui aurait dit oui, +s'il avait osé. Et la maman; une petite rentière; une +veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui +feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel +amour; je serai votre femme; pourquoi pas tout de +suite dans la chambre; qu'est-ce alors qu'il eût dit, notre +ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué serré. Et lui qui +va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer qu'il +aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait +pas qu'en deux mois ce caprice lui sera passé; et qui +épouse. Les vrais amours ne vont pas ainsi, ainsi ne +s'instituent-ils pas, ainsi ne naissent-ils pas, et ce n'est +pas, un cœur pris, au parc Monceau, un jour qu'on +flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles +de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris... +La porte de ma maison; me voici arrivé... L'amour +pour de bon? farceur! l'amour pour de bon? moi, moi, +moi, sacrebleu.</p> + +<p>(<i>à suivre</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p> + </div> </div> + + + + +<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></h1> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b> +<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7.</p></blockquote> + + + + +<h2>IV</h2> + + +<p>—«Monsieur.»</p> + +<p>On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.</p> + +<p>—«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs +fois a apporté cette lettre pour monsieur, il y a +un quart d'heure. Elle a dit que c'était pressé.»</p> + +<p>Sans doute une lettre de Léa.</p> + +<p>—«Donnez... Merci.»</p> + +<p>Oui, une lettre de Léa; vite.</p> + +<p>«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au +théâtre. Venez directement à la maison vers dix heures. +Je vous attendrai. Léa.»</p> + +<p>Insupportable; toujours des changements; on ne sait +jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est +cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne +veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour +qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu +sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; +peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement +le second?... le bec de gaz; c'est le second étage. +Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie +été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures; +je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais +pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle +m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre +ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a +vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je +jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je +devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; +l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte... +attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le +bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette; +tout est à sa place; la table; pas de lettres; si; +une carte de visite; cornée; qui est venu?—Jules de +Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions +à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il +sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit +rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec +sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un +aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de +ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne +pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends +pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures, +hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours +de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y +aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; +ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à +onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que +je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une +heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une +chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma +chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles +branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire? +La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, +là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie +au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés, +bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de +rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette +est nécessaire un paillasson neuf; j'en +choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut +autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. +À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois +revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui +sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut +amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre +amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et +plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez +elle; inutile que je me hâte; la température est très +belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce; +dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture, +les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, +sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère +joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui; +grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des +premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit +claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, +l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs +pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur +l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde +le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique, +le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités; +le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les +points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, +les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, +des grands cieux; là, les masses des arbres et, +plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées; +les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin, +et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires +aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le +ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles; +l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai +naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère +caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les +masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris +bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte +du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier, +bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre +chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien +les deux nous allons être, et que bien nous nous +reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent +toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire +léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite +rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre +gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie +tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, +fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux, +blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me +moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur +le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains, +dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface, +tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement +tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu +marches mollement, sur les tapis, au près de la table où +sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des +fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant +ta tête et à droite lentement et à gauche lentement, +avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux, +souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu +passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, +l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie, +le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le +puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon +amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages +monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de +l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante, +je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux +d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son +amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des +mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse, +aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle +respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement +l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant +elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour? +oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai; +quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura +éprouvé mon cœur dévot, quand elle m'aura su son +amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de +sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps, +absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra +la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je +ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), +et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai +exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors +authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,—je +l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance; +repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement +des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi, +en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il +me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à +ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois +pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la +chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la +fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire +des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement. +Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on +serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si +douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser, +de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins +en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente +d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, +et considérer un très calme de soir, rêver. Songer +l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, +dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le +confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit +plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus +chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors +est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors +est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes; +est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel +blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales; +presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande +nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, +avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort +des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne... +les bougies sont allumées sur la cheminée; +voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur +la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit; +la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des +apparences bougent, le silence où bruissent des sables; +les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les +fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées, +inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des +yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques, +ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable; +ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un +frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, +je les pousse, je les ferme, précipitamment... +Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les +tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté +amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi +comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur +des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie +au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout +dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée; +le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, +un charme, un bonheur; je vais être heureusement +pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la +chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant, +couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette; +il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon +gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; +certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous +mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est +convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que +Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne +manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de +brosse suffira; mais il faut que je change la chemise; +celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches +et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe, +il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, +qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, +sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous, +et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit; +mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette; +mon cabinet-de-toilette est vraiment très en +ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la +grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les +bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette +blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques +gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la +chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet +en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en +eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête +dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête +dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule, +et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et +bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert +de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse, +comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la +mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce +pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger; +sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la +fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma +serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit +pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase +jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait +pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur +ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais +asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où +est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles +sans vertu peuvent supporter tant de gens; +bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis +minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais +froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons +des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis +bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate; +mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies; +mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais +brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un +simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est +qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma +jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt; +je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très +bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne +vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le +fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille +ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne +vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon +fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon +barbotage dans l'eau fraîche.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un +peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez +Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou +une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne +la raison d'une telle conduite; ah, que c'est +difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal; +allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je +n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant +la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux; +dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que +songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque +chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut +pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis +laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... +D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément; +déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas +que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment +à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce +que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui +dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte; +pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me +retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est +difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite; +elle me regardera de ses grands yeux exagérément +ébahis et railleusement à demi; comme le jour où +j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de +venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux; +le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière; +son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire, +à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais +à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. +Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un +petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au +moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du +papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante; +très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise; +les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, +où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, +très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du +papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa +récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai +là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de +lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance, +ses lettres et le brouillon des miennes. Son +premier billet.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir +votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre +à demain, je serai libre.</p> + +<p>»Je vous salue.»</p> + +<p>Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je +l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est +quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge +du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant? +c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a +envoyé promener! Voici son second billet, de quinze +jours plus tard.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»Je vous suis bien reconnaissante du service que +vous avez eu la gracieuseté...................»</p> + +<p>J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris +quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement; +j'avais fait des démarches, donné des pour-boire, +écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là, +tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était +sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, +à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence +de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente +Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay +échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent; +le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; +ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être +admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs; +pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à +la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me +liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.</p> + +<p>«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que +vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su +plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance +je vous aurais remercié de suite..........»</p> + +<p>Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».</p> + +<p>«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis +peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je +serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous +voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans +l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le +bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je +vous serre amicalement la main.</p> + +<p>Léa d'Arsay.»</p> + +<p>Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par +jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette +femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu +intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines; +les semaines précisément d'après la rentrée de Léa +à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en +effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.</p> + +<p>«<i>Jeudi 27 janvier</i>:—Quatre heures; je vais rue +Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me +parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre +lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.</p> + +<p>»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit +dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne +les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée; +devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»</p> + +<p>Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais +continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, +ce dernier don triompherait de toutes difficultés; +je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un +refus, l'effet de mes munificences premières.</p> + +<p>«<i>Vendredi 28 janvier</i>:—J'envoie des lilas blancs.</p> + +<p>»<i>Samedi 29 janvier</i>:—Je crois l'apercevoir, dans +une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens; +Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets +que je viendrai le lendemain à une heure.</p> + +<p>»<i>Dimanche 30 janvier</i>:—Une heure, rue Stévens; +Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour +plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue +très durement; je me montre mécontent; j'annonce +que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la +rente que faisait précédemment le consul; cinq cents +francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.</p> + +<p>»<i>31 janvier au 12 février</i>:—En Belgique.</p> + +<p>»<i>5 février</i>:—J'écris.</p> + +<p>»<i>9</i>:—Réponse.</p> + +<p>»<i>10</i>:—Seconde lettre de moi.................»</p> + +<p>J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; +voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.</p> + +<p>«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir +serré votre main.............................»</p> + +<p>Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.</p> + +<p>«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les +crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre +dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû +remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé +vous dire que je traverse en ce moment une crise des +plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. +J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait +me sentir allégée de ce côté pour me retrouver +moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement +aucune indépendance personnelle et de lourdes charges +à soutenir; alors même que mon cœur m'entraînerait +vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour +vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant +pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices +que vous pourriez faire de suite pour me tirer +de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. +Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur +lequel je puisse absolument compter; ou considérez +cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.</p> + +<p>»Léa d'Arsay.»</p> + +<p>Ma seconde lettre.</p> + +<p>«10 février 1887.</p> + +<p>«Ma chère amie,</p> + +<p>»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»</p> + +<p>Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que +j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces +deux miennes premières lettres étaient assez convenables +et proprement écrites.</p> + +<p>«18 février.</p> + +<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»</p> + +<p>C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les +choses que j'ai notées dans mon mémento.</p> + +<p>«<i>10</i>:—Seconde lettre de moi.........................»</p> + +<p>Oui; continuons.</p> + +<p>«<i>Dimanche 13 février</i>:—Je vais rue Stévens; Louise +me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de +la purgation refusée; à demain.</p> + +<p>»<i>Lundi 14 février</i>:—Une heure et demie, rue Stévens; +Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une +heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis +pour le soir, si elle veut que je les lui apporte; +elle accepte pour onze heures, sous la condition +que je partirai à une heure, à cause de sa mère.</p> + +<p>»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; +sa mère a invité des amies sans l'avertir; +elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie +pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas; +une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle +n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte +après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: +rendez-vous au mercredi.</p> + +<p>»<i>Mercredi 16 février</i>:—Rue Stévens, deux heures; +elle allait sortir; elle me retient une demie heure; +dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau; +projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain +dîner ensemble quelque part.</p> + +<p>»<i>Jeudi 17</i>:—Une heure, rue Stévens; je reste une +heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur +de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle +sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient; +elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de +l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais +je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf +heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de +moi, rien à faire.</p> + +<p>»<i>Vendredi 18</i>:—Neuf heures du soir; Louise est +seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard, +lettre pour moi........................................»</p> + +<p>Voyons cette lettre.</p> + +<p>«18 février.</p> + +<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. +La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez +ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu +compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée; +mais il me faut absolument sortir de ce mauvais +pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre +bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez +tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez +remis à moi-même et dimanche à une heure je vous +en remercierai.»</p> + +<p>Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle +croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je +donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons +bien à leur place ces lettres.</p> + +<p>«<i>Vendredi 18</i>:—Neuf heures... Léa a dû dîner en +ville... lettre pour moi......................»</p> + +<p>Celle-là.</p> + +<p>«... je refuse tout argent; supplications de Louise, +promesses; Louise me prie que je pense au moins à +elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend +ses gages pour payer la pension en retard; elle me +conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement +que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un +sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant +vingt francs à Louise.»</p> + +<p>Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; +je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain, +le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée +à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle, +une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux +cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme +assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand +une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et +puis, recommencer avec une autre femme la même série, +éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine; +j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à +clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; +le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la +première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse +bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du +monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille, +cette petite fleuriste.</p> + +<p>«Cher ami,</p> + +<p>»Il faut absolument que vous veniez.................»</p> + +<p>Un rendez-vous.</p> + +<p>«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi +demain............. +je dois passer une audition..... +venez lundi à quatre heures..... +quelques instants ensemble.....»</p> + +<p>Une autre.</p> + +<p>«... Toujours par suite de la situation dans la quelle +je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais..... +j'ai mille ennuis.............. +il faut que je sorte de cette impasse..............»</p> + +<p>Sacredié; ma lettre de mise en demeure.</p> + +<p>«28 février.»</p> + +<p>C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.</p> + +<p>«... Et vous, depuis deux mois.....»</p> + +<p>Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; +ma conduite première, hélas, depuis un mois y +concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?</p> + +<p>«Ma chère amie,</p> + +<p>»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter +sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu +restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je +vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est +nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi +d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de—sacrifice +pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait +n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le +jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux +mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses +m'annonçaient plus qu'une heure accordée un +après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain +qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je +puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au +revoir, et croyez.....»</p> + +<p>«Mardi matin.</p> + +<p>»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette +que vous ne puissiez venir demain à une heure; je +vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que +j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon +service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait +cent cinquante francs demain soir pour la congédier; +et une fois débarrassée de la sus-dite je serai +plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez +à me faire parvenir cette modique somme demain et +vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence +de cette exécution. À demain donc vous ou mot +me tirant d'embarras; et à vous de cœur.»</p> + +<p>«Mardi deux heures.</p> + +<p>»Ma chère amie,</p> + +<p>»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous +n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit +hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire. +Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne +m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? +Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais +rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve +était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les +autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais +venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; +moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous +avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez +que je vous adore.....»</p> + +<p>Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle +avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. +Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher, +et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors. +Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes +violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter +de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai +eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son +ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas, +et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été +autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su +l'heure précise et subtile à toucher son cœur, le temps +et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif +soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner, +et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités +s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément +alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal +éloignement des êtres. Hélas, cœur perdu, chair perdue, +amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes; +tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux +bois.</p> + +<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir............»</p> + +<p>C'est mon projet de discours; je m'étais promené très +loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, +quand elle me recevrait, je lui dirais.</p> + +<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir.</p> + +<p>»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, +je lui dirais:—Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh +puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment +sur sa pauvre âme.....»</p> + +<p>Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, +dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux +vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son +costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et +le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je +passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et +molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, +et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée +en chair vile, quelque chose angélique, hommes, +salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante +d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle +que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... +Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il +y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec +et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain, +un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel +aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant, +très pieux; un air clair, une montée de toutes +choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, +et des hantements...</p> + +<p>«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh +puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment +sur sa pauvre âme.—Mon amie, j'ai songé les +choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; +que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore +votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon +amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends +votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.—Et +je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai +ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:—Adieu.»</p> + +<p>Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. +Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.</p> + +<p>«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. +Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre. +Léa.»</p> + +<p>Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été +malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. +Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! +je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée +tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et +j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des +compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; +je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans +un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en +un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements, +quelles blessures d'attouchements, quelles +possessions tellement brûlantes avaient allumé cette +très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai +ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. +Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux. +L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un +quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain +qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à +crier.</p> + +<p>«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain +avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»</p> + +<p>Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin +rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas +avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut +être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie; +Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais +plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné +chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été +ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa +ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet, +par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on +voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours, +son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa +dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous +ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit +adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une +fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais +j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant, +l'habitude en est; et c'est tout charmant quand +dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise, +avec une couronne de baronne.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle +se trouverait dans l'embarras je vous le dise; +je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée +en ce moment; il nous manque cent quarante francs +pour les meubles; elle pleure tout le temps parce +qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain +soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il +faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je +lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez +plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller +vous dire dans quelle position elle se trouve, mais +comme je sais que je ne peux jamais vous trouver, +j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle; +et si nous avons le bonheur que vous puissiez +nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire +à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous +lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et +j'ose me dire votre toute dévouée—Louise.»</p> + +<p>Carte de Léa.</p> + +<p>«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet +et le prie de bien vouloir venir la voir demain +lundi à une heure de l'après-midi.»</p> + +<p>Autre; une lettre.</p> + +<p>«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie +de m'obliger de la somme minime de quarante ou +cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour +demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter +vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre +amicalement la main.»</p> + +<p>Autre; une carte.</p> + +<p>«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel +Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa +bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura +le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»</p> + +<p>Encore.</p> + +<p>«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir +avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»</p> + +<p>Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre +des bijoux.</p> + +<p>«Cher ami,</p> + +<p>» Il faut absolument que vous me donniez deux +cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances +qui sont engagées dans un bureau pour +cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger +de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie +Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux +vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement +si la somme n'est remise au bureau; je reçois +l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai +de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami +que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures +savoir votre décision.»</p> + +<p>C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que +pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours +de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis +lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh, +elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait +pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence +à être lourd, tout cet argent.</p> + +<p>«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»</p> + +<p>C'est sa dernière lettre, avant-hier.</p> + +<p>«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour +me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver +là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche +à une heure ou une heure et demie; je serai chez +moi. À demain et bien à vous.</p> + +<p>«Léa.»</p> + +<p>En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été +tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, +qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes +bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a +regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité +exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir +comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, +étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi +se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle +est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire +dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe +de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible +poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est +temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire; +bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le +papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon +par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants. +Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que +sortir, il faudrait relire ce papier.</p> + +<p>«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas +que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que +ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici +cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»</p> + +<p>Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du +gaz; j'ouvre la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne +heurtons à rien; la porte refermée; descendons; mes +gants; ils sont propres, oui, convenables. Parbleu, je +saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que +je dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. +Elle comprendra enfin pourquoi je renonce mes droits à +l'avoir, et combien je l'aime, et pourquoi je ne l'ai pas... +Je puis rester cette nuit... mon amie, je vous quitte... +Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus facile.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>(<i>à suivre</i>)</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p> + </div> </div> + + + + +<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></h1> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> +<p><i>Voir la Revue Indépendante</i>, 7 et 8.</p></blockquote> + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, +décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore, +blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au +fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la +lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles +maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, +en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, +des gens? non, le silence; je vais seul, au long des +maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche, +la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre +des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout +au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, +des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures +et de fiers chevaux; immobilement, au travers des +rues, dans le calme immobile de courantes voitures, +c'est les courses entre les trottoirs où courent les foules; +ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages +ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement +posées, qui s'échaffaudent; parmi ces mats je +voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement +doit s'étendre Paris et ses bruits; un homme +descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, +quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie; +et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore +ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa +lumière jaune; quoi dans cette porte?... ah, un homme; +le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde +les passants; personne ne passe; moi seul; ce +gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude? +me voici dans l'autre rue; brusquement elle se rapetisse, +elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs +en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis +par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les +boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; +les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, +de gauche, une voiture parmi les arbres; un +groupe d'ouvriers; la corne du tramway chargé de gens, +deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres +éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; +le tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune +fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la +foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller +là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi +là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus +ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte; +des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le +mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants; +me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d'enfants +qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux +lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel +obscurci; mes pas sur l'asphalte monotonement; un +chant d'orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte +de valse, le rhythme d'une valse lente... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee1.png" alt="" />... +où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa +voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' mes dindons»... +un chant qui va et recommence, un même +chant... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee2.png" alt="" />... +le calme d'une voix qui naît, +sous un paysage calme, dans un calme cœur amoureux, +et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix +répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme +et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui +s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf +site et dans ces naïfs cœurs, l'ascendance monotone, +alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple +doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les +feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques, +voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone +litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et +surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne +les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux +champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus +je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages +frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes +des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes +champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes +yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant, +les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; +c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des +bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine; +s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant +religieux; des chants pourtant, des chants encore, et +plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les +arbres successivement rangés, et les pas des passants; +à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes +énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui +longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins, +en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits +aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable +temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses! +et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est +la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes; +sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des +filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me +remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, +et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous +la complicité impérieuse des yeux, combien savantes +aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce +donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise, +sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement +des tumultes de la rue grouillante; ce serait +une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la +table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi +le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes +et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent; +la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le +trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai +le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; +je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours, +mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout +des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur +qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à +quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher +par un bon soir très librement, sans but, en des rues; +l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais +court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande +de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de +façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent; +la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement; +quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement... +bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très +libre, sans pensées, ainsi très seul.</p> + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de +Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier +tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes +là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate +droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai +beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses +qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de +rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis +sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas +à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.</p> + +<p>—«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»</p> + +<p>—«Oui, monsieur, entrez.»</p> + +<p>—«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»</p> + +<p>Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher +petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, +près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces +fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé; +la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma +toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma +foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme +je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...</p> + +<p>—«Bonjour» de sa fine voix.</p> + +<p>Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment +moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa +fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son +front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser +sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.</p> + +<p>—«Mon amie, comment allez-vous?»</p> + +<p>—«Très bien.»</p> + +<p>Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur +le divan, elle à gauche; elle s'est renversée sur les coussins, +elle me regarde; elle est aimable ce soir.</p> + +<p>—«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»</p> + +<p>Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit +que je n'aille pas au théâtre.</p> + +<p>—«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher +au théâtre.»</p> + +<p>—«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais +parler au directeur, et des fois on le voit tout de suite, +d'autres on l'attend toute la soirée; il ne se gêne pas +pour venir à des neuf, dix heures.»</p> + +<p>N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.</p> + +<p>—«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?»</p> + +<p>—«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis +dix minutes; à ma sortie de scène j'ai été à la direction; +il y avait Blanche Fannie; elle voulait voir le +directeur avant d'aller s'habiller; vous savez qu'elle +ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous +sommes ennuyées dans ce trou! il y a juste la place +de deux chaises; Blanche à elle seule emplissait +toute la place; c'est effrayant combien elle est grosse.»</p> + +<p>—«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer +des travestis; elle n'est plus jeune.»</p> + +<p>—«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous +qu'elle ait?»</p> + +<p>—«Hou...»</p> + +<p>—«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille; +voyons; combien a-t-elle? quarante ans?»</p> + +<p>Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs +enfantinement sérieux de petite demoiselle coquette!</p> + +<p>—«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade, +n'est-ce pas?»</p> + +<p>—«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie +de dormir.»</p> + +<p>—«Qu'est-ce donc que vous avez?»</p> + +<p>—«Je suis fatiguée.»</p> + +<p>—«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.»</p> + +<p>—«Oh, ce n'est pas cela.»</p> + +<p>—«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui +êtes toujours en l'air; vous ne pouvez vous fixer un +moment en place.»</p> + +<p>—«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà +un quart d'heure que je n'ai pas bougé d'ici.»</p> + +<p>Je la taquine.</p> + +<p>—«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.»</p> + +<p>—«Ah... charmant...»</p> + +<p>Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen +de plaisanter avec les femmes; que dire alors? Elle se +lève; lentement elle va à la fenêtre; et ondule son frêle +corps bien potelé; dans son cou les brins blonds de ses +cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors. +Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour, +la clarté apâlie des murs blancs et des glaces. +Elle:</p> + +<p>—«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait +peut-être, sortir un peu...»</p> + +<p>—«Voulez-vous?»</p> + +<p>La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant +pas l'air de triompher; elle s'assied sur le bord du piano; +nous nous taisons. Au restaurant, ce soir, l'étrange +homme, cette espèce d'avoué. Léa feuillette un paquet +de musique, d'une main, sur le piano; il faut que je +parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on +demeure bouches closes; il faut que je parle, absolument. +Nous voilà l'un en face de l'autre; cela ne peut +durer; je serais ridicule. Ah, ses histoires avec son horrible +mère...</p> + +<p>—«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre +mère?»</p> + +<p>—«Pas du tout.»</p> + +<p>Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai +eu tort de les amener; alors quoi lui dire?</p> + +<p>—«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange +avec elle; elle voudrait que je suive tous ses caprices; +vous comprenez que c'est une vie insupportable.»</p> + +<p>—«Pourquoi la supportez-vous?»</p> + +<p>—«Parce que je ne puis pas faire autrement.»</p> + +<p>—«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...»</p> + +<p>—«Oui! elle ferait un beau tapage.»</p> + +<p>—«Enfin, vous êtes chez vous.»</p> + +<p>—«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur; +l'appartement est loué à son nom; les meubles, +tout est à elle. Et c'est moi qui paie tout.»</p> + +<p>Contre le piano elle se penche. Je me doutais que +l'appartement était à sa mère; qu'y faire? rien. En +une nonchalante marche, la voici vers ce divan; sur le +divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les coussins +sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève +ses bras.</p> + +<p>—«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies +me prennent de tout lâcher.»</p> + +<p>—«Que dites-vous, mon amie?»</p> + +<p>—«Je serais plus heureuse à garder des dindons en +Bretagne. Si mon père savait que je suis au théâtre!»</p> + +<p>—«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?»</p> + +<p>—«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais +la famille de mon père; vous ne vous doutez pas +quelle vie j'ai.»</p> + +<p>Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends +sa main.</p> + +<p>—«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler +ainsi; en voilà des idées; vous savez bien que je vous +aime pour de bon; pourquoi n'acceptez-vous pas que +je vous emmène, que nous soyons ensemble; dites.»</p> + +<p>—«Allons» tristement et gentiment elle me répond, +«allons, êtes-vous fou?»</p> + +<p>—«Et en quoi, mon amie?»</p> + +<p>Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux +coussins; les lumières des bougies éclairent nos visages; +gentiment, tristement, elle est étendue, pâle; je la regarde; +je tiens ses mains. Elle, souriante:</p> + +<p>—«C'est extraordinaire comme vous avez les cils +longs.»</p> + +<p>Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.</p> + +<p>—«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.»</p> + +<p>Elle ferme ses yeux.</p> + +<p>—«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout! +s'il y avait un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans +souffrir, quelque chose instantanée; s'endormir tout-à-fait, +puisqu'il n'y a qu'en dormant qu'on soit heureux.»</p> + +<p>Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop +au sérieux; c'est embarrassant. Près moi elle est, mi +étendue, immobile, en une vague somnolence.</p> + +<p>—«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.»</p> + +<p>Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses +yeux fermés; j'attire doucement ses bras; elle se laisse; +en arrière penche sa fine tête, ah, sa méchante traîtresse +tête qui de moi si effrontément se joue! et là je l'ai; +doucement sur les coussins je me renverse, et contre moi +j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine; +sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure +sa taille; elle repose au contre de moi; ainsi entre +mes bras, elle repose; sur ma joue, sur mon cou, +quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent; immobile +elle est: tout au long de mon corps, son corps; je +sens elle; mollement je serre les molles hanches très +soyeuses de sa poitrine.</p> + +<p>—«Dodo, mademoiselle.»</p> + +<p>Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger +souffle, très bas:</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se +laisse en l'enlacement de mes bras; elle repose contre +moi son cher corps; elle est étendue, en sa robe, d'où +frêlement monte sa tête; et voilà cette poitrine, ces +seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, fluettes, +les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du +corsage, et dans le blanc du cou les fins épars cheveux +dorés; la mince taille, et les larges hanches, en l'étreinte +des noirs satins; là le bout mignon de son pied; +et lentement le corsage se soulève, de son haleine, +en longues régulières exhaussions, en gonflements; +du corsage les boutons tremblottent; faiblement sur la +gorge ondoie le flot de dentelles noires; un reflet plus +brillant, des bougies, se meut sur le sein gauche; et la +féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement +les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, +a comme des ondoîments, imperceptiblement; +et les chairs, tout lucides, sont rondes; des rondeurs, +comme des virginités, ténues; les bras arrondis, la poitrine +mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes +hanches s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême +grâce des chairs délicatement amollies et des formes +effacées fuyeusement; cependant que repose la +juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un +souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle +dort, certes, l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical +sommeil oh voilà qu'elle dort; voilà qu'elle repose, +oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, fille, enfant, elle dort; +entre mes bras pieux. Les bougies sur la cheminée brûlent; +leurs flammes montent blondes en pâlissant, bleuâtres, +plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages sombres, +et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière, +le clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux +bal où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et +de feuillages, discrètement illuminé, quand passèrent ces +deux jeunes filles, blanches Anglaises! ici le tiède énombrement +des choses, et ma sainte amie, mienne; une +chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long de +son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, +une chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle +est malheureuse de sa vie, la changer, et avec moi +vivre? que doucement tiède est cette chaleur, et de son +corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? +un mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même +a mélangé ces essences; et ce parfum monte de toute sa +chair, il monte de ses vêtements, il les traverse, et s'issut +de son corps vêtu; et de ses cheveux ensemble +noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, princièrement, +de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses) +s'expire l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de +mes lèvres les aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre +mes bras amis; et des parfums d'elle je me grise; ce +parfum mêlé, subtil, intime, dont elle a parfumé son +corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps, +et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité +des essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse +en cette haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces +bouffées; elle; et le profond mystère de son sexe dans +l'amour; luxurieusement, oh démonialement, quand +sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent, +en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante +fumée d'elle; ah mourir de cette joie!... Elle remue sa +tête, se tourne un peu; l'ai-je serrée trop fortement; +quelle excitation avais-je? elle me parle, mi dormante:</p> + +<p>—«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?</p> + +<p>—«Pas tard encore, demeurez.»</p> + +<p>La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement, +et coquette; oh, la triste existence qu'est la sienne; à +celui qui l'aime, quel amour faut, pour lui dulcifier les +amertumes! pauvre qui va, elle de vingt ans, livrée aux +mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi dormir, +en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté +de ma foi, moi dans son charme; et parmi les choses +qui sont, communément, les deux, joyeusement... nous +irons ce soir ainsi, au dehors, sous des ombrages, +pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»—«et +toi tu m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime», +mais nos confessions «tu m'aimes» et «tu m'aimes» +et baisons-nous... elle dort; moi je sens que je m'endors; +j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine qui +monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle +nuit d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons... +l'air frais... nous allons partir... tout-à-l'heure... les deux +bougies... là... au cours des boulevards... «j' t'aim' +mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' mieux... cette fille, +yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... la cheminée +haute... la salle... mon père... les trois assis, +mon père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère +ainsi pâle?... elle me regarde... nous allons dîner, oui, +sous le bosquet... la bonne... apportez la table... Léa... +elle dresse la table... mon père... le concierge... une lettre... +une lettre d'elle?... merci... un ondoîment, une +rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais l'unique, +la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous +riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... +froide et glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!! +quoi?... quoi me pousse, m'arrache, me tue?... +rien... un rire... la chambre... et cette femme... Léa... +Sapristi, m'étais-je endormi?...</p> + +<p>—«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien, +comment avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui +rit.. «Vous sentez-vous un peu mieux?»</p> + +<p>—«Et vous, ma chère amie?»</p> + +<p>Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le +salon... Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle +m'a vu assoupi, elle s'est brusquement tirée d'auprès +de moi... Ne suis-je pas bien ridicule? que faire? que +pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir sur le tabouret +du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace; +gaie, elle parle.</p> + +<p>—«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»</p> + +<p>—«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore +que j'ai convenablement dormi. Votre charme, il y a +un instant, m'avait hypnotisé...»</p> + +<p>—«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps +superbe; nous irons une heure en voiture aux Champs-élysées; +cela vous va?»</p> + +<p>—«Cela me remplit de joie.»</p> + +<p>—«Et j'espère que vous ne dormirez pas.»</p> + +<p>—«Non; vous me conterez des histoires.»</p> + +<p>—«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz +le programme.»</p> + +<p>—«Ne soyez pas méchante.»</p> + +<p>Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler +d'être priée.</p> + +<p>—«Je vais mettre mon chapeau.»</p> + +<p>Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses +dents blanches; ses yeux brillent, un peu moites; ses +lèvres sont tout roses, entrefermées, tout roses avec un +très petit triangle, où les blanches dents; oh le bel air +mélancolique que vous avez, mademoiselle; les blanches +et rosées fossettes de vos joues; votre front en une mélancolie +gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui +me regardent.</p> + +<p>—«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que +vous soyez contente!»</p> + +<p>À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa +chevelure; au tour de sa taille mes bras; sans qu'elle +l'aperçoive, je baise ses cheveux, sans qu'elle l'aperçoive; +et ainsi l'on est heureux; elle est douce, mon +aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne, +mon amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle +relève sa tête; l'air étonné, elle me considère, l'air +attentif; elle lève sa main; signe que je me taise; +quoi? elle écoute; gentiment elle me demande:</p> + +<p>—«Qu'est-ce que vous avez?»</p> + +<p>—«Quoi donc?»</p> + +<p>—«Êtes-vous souffrant?»</p> + +<p>—«Mais non...»</p> + +<p>—«Vous avez des palpitations de cœur?»</p> + +<p>Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle +écoute; en effet, le cœur me bat plus fortement.</p> + +<p>—«Bien sûr?» demande-t-elle encore.</p> + +<p>—«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là; +alors...»</p> + +<p>Et elle, doucement:</p> + +<p>—«Vous êtes un enfant.»</p> + +<p>Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»; +d'une si apaisée voix elle me dit cela et d'une voix si +vraie; elle a ses souriants yeux faits sérieux, tandis +qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»; et d'un si profond +cœur, si féminine et si profonde, elle me dit cela +que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et +charmante.</p> + +<p>—«Un peu attendez-moi, mon ami.»</p> + +<p>À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte.</p> + +<p>—«Je mets mon chapeau et je reviens.»</p> + +<p>La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds; +j'attends; je m'occupe à attendre, à l'attendre.</p> + +<p>—«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille +nous chercher une voiture... Marie!»</p> + +<p>—«Voulez-vous que j'y aille moi-même?»</p> + +<p>—«Non; Marie ira.»</p> + +<p>Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle? +je n'entends pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à +faire; demain je déjeune avec De Rivare, à onze heures; +dans un café des boulevards sans doute; quand on s'est +couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être à +onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous; +le meilleur moyen de se lever tôt sûrement serait à ne +pas coucher chez soi; ici, par exemple; car, en somme, +pourquoi suis-je ici?...</p> + +<p>—«Me voilà.»</p> + +<p>Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours +rouges; gravement, pour rire; aussi je m'incline; elle +me répond en une révérence; dehors, le roulement +d'une voiture.</p> + +<p>—«La voiture» dit-elle «descendons».</p> + +<p>—«Vous n'oubliez rien, Léa?»</p> + +<p>—«Non; voici mon manteau.»</p> + +<p>—«Donnez... Merci.»</p> + +<p>—«Allons.»</p> + +<p>Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux, +chaud.</p> + +<p>—«Et vos gants? vous n'en avez qu'un».</p> + +<p>—«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano; +prenez-le.»</p> + +<p>J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose; +je le lui avais dit.</p> + +<p>—«Voici.»</p> + +<p>Marie qui rentre.</p> + +<p>—«La voiture est en bas, mademoiselle.»</p> + +<p>—«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de +feu, dans la chambre.»</p> + +<p>—«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie.</p> + +<p>Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa +descend; en touffes le satin noir de sa robe est relevé; +elle descend; je la suis; à chacun de ses pas +ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur +sa tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève, +se penche; très droite descend la jeune femme; lentement +à sa main gauche boutonnant le long gant noir; +à chaque marche d'un pas égal, elle descend, droite +également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre; +et la voiture, une masse noire obstruant à la lumière.</p> + +<p>—«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une +voiture découverte?»</p> + +<p>—«Non; le temps est beau.»</p> + +<p>—«Vous montez?...»</p> + +<p>Elle monte; je monte.</p> + +<p>—«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.»</p> + +<p>Certes, ce me vaudrait une rancune durable.</p> + +<p>—«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?»</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>—«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.»</p> + +<p>Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse +et grave comme une marquise du Théâtre-français.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>(<i>à finir</i>)</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p> + </div> </div> + + + + + +<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></h1> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b> +<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7, 8 et 9.</p></blockquote> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule +illimitée des existences, telle je mène désormais ma +course, un définitivement des effacés innumérables; tels +se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici, l'heure, la vie, et +qui s'essorent en le désir; pour connaître comment l'originel +en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à +des songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui; +c'est une chair féminine touchée, mon ici; mon heure, +c'est une femme à qui je m'approche; c'est l'étranger où +pénétrer, ma vie et le désir désespérément épars; et voici +l'à-présent éternel de ce que je rêve, cette fille en ce soir-ci... +Et bourdonnent les fonds, les rues, le boulevard, +les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement, +les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis +et dans la voiture, le bruit et le cahotement qui roulent, +les choses régulières en défilés, la nuit délicieuse.</p> + +<p>—«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment +poétique et tout-à-fait délicieuse?»</p> + +<p>En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre +qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait +avoir du feu; je la ramènerai et nous remonterons +ensemble; les feuillages sont plus épais sur ce boulevard; +moi je remonterai avec elle, je resterai un quart +d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien +jolie, là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son +visage est éclairé puis obscurci, tour à tour dans l'ombre +indécisément et dans le blanc des lumières, tandis que +s'avance la voiture; près les becs de gaz, en effet, une +grande clarté, puis après les becs un obscurcissement; +encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle +blanche face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de +neige obscure, dans le noir qui l'enserre, et tour à tour +plus blanche, plus lumineuse dans les lumières, et dans +l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant; cependant sur +le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes; +doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les +retire un peu; et je lui dis:</p> + +<p>—«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est +subtilement nuancé...»</p> + +<p>—«Vraiment? Vous trouvez?»</p> + +<p>D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle +répond; pourquoi se fait-elle ainsi? doucement je reprends:</p> + +<p>—«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?»</p> + +<p>—«Si, j'aime fort les compliments.»</p> + +<p>Il faut lui reprocher ce mot.</p> + +<p>—«Ah, Léa, des compliments!»</p> + +<p>Nous nous taisons; des gens passent; longuement le +cocher secoue le fouet au long fil qui voltige en zigzags; +j'ai laissé les doigts de Léa; elle est souvent désagréable +lorsque nous sommes dehors; sans doute qu'elle a peur +de manquer de tenue; pas moyen alors de lui parler, +sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir; +là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant +avec Léa; elle va devenir d'humeur maussade; +pourtant je ne puis rien lui dire qui ne la fâche; en une +masse noire percée d'un couple de feux, un tramway +vient; Léa:</p> + +<p>—«Vous irez samedi à la fête de la Presse?»</p> + +<p>—«La fête de l'hôtel Continental?»</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>—«Je ne sais pas; peut-être; et vous?»</p> + +<p>—«J'ai été invitée pour être vendeuse.»</p> + +<p>—«Ah.»</p> + +<p>—«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon +des magasins de nouveautés; on vendra de tout.»</p> + +<p>—«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous +aurez un comptoir?»</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>—«J'irai donc.»</p> + +<p>Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je +un prétexte à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait +pas; si pourtant le prétexte était suffisant? je ne +pourrai pas dire que j'étais malade; il faudrait que j'allègue +quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces +soirées; bah, j'emmènerai Chavainne.</p> + +<p>—«Serez-vous costumée?»</p> + +<p>—«Oui, en soubrette.»</p> + +<p>—«Bravo.»</p> + +<p>—«Je vais faire retoucher mon costume de la revue; +je remplacerai les plissés du corsage qui n'allaient +du reste pas...»</p> + +<p>Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en +dentelles, jupe courte...</p> + +<p>—«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai +poser des rubans aux manches; tout cela changera +le costume; d'ailleurs je tâcherai à avoir un autre +tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.»</p> + +<p>—«Un autre tablier?»</p> + +<p>—«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient +pas; ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout +simplement de la Valenciennes?»</p> + +<p>—«Certainement.»</p> + +<p>Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle +voudrait me demander?...</p> + +<p>—«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très +cher; on trouve de la Valenciennes à quinze francs +du mètre; et trois mètres de Valenciennes avec trois +mètres d'entre-deux suffiront largement.»</p> + +<p>C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas +à la fête.</p> + +<p>—«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut +que ce peu de dentelle, et que je puisse vous y être +utile, je vous en prie...»</p> + +<p>—«Je vous remercie; cela me fera plaisir.»</p> + +<p>Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du +mètre deviendront au moins vingt ou trente; mais le +diable m'emporte si samedi je mets les pieds là-bas; +parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air contrarié.</p> + +<p>—«Votre costume de la revue était très joli; il fera +toujours beaucoup d'effet.»</p> + +<p>—«N'est-ce pas?»</p> + +<p>—«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.»</p> + +<p>—«Oui.»</p> + +<p>—«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?»</p> + +<p>—«Je n'en sais rien.»</p> + +<p>—«Ah.»</p> + +<p>—«Comment voulez-vous que je le sache?»</p> + +<p>—«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre +boutique que celle de Lucie Harel?»</p> + +<p>—«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.»</p> + +<p>—«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un +magasin de nouveautés; vous aurez un vrai succès...»</p> + +<p>Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent; +que lui dire?</p> + +<p>—«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.»</p> + +<p>Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux.</p> + +<p>—«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne +faudra pas vendre vos objets à des prix inabordables. +Que diable vendrez-vous? Faudra non plus être +trop aimable; vous savez que je serai jaloux.»</p> + +<p>Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial, +ces plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas +bientôt?</p> + +<p>—«Il commence à faire froid» dit Léa.</p> + +<p>Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je +lui dis.</p> + +<p>—«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?»</p> + +<p>—«Non; pas encore.»</p> + +<p>Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est +le parc Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les +allées; que se promener là serait précieux! par un +hasard, Léa voudrait-elle?</p> + +<p>—«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions +un peu? si vous avez froid...»</p> + +<p>—«Non; je n'ai pas froid; restons.»</p> + +<p>Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien +faire; le soir est frais; elle va s'enrhumer.</p> + +<p>—«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.»</p> + +<p>Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son +manteau; elle semble se résigner et comme si je la violentais; +eh bien, n'est-elle pas mieux maintenant? et +que jolie dans les fourrures! les fourrures entouffent son +cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; si +elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle +est charmante, immobile en cette place, comme enlisée +sous les étoffes, sa blanche face comme émergeant des +velours, des soieries et des fourrures; si les Desrieux la +voyaient! ce serait drôle que quelque ami passât par +là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux, +qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la +mode; mais pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux +souliers à bouts carrés? et de Rivare, s'il se rencontrait, +quel émerveillement! demain en déjeunant et se versant +force bon vin, il me plaisanterait; il serait si jaloux et +tant admirerait! il faudra que je l'invite un de ces soirs +à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux +Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon +histoire de Léa. Faut cependant que je parle un peu à +Léa; quand elle ne dit rien, je ne sais quoi lui dire; +les mêmes choses un jour l'intéressent, l'ennuient un +autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais +de quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est +un sujet.</p> + +<p>—«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»</p> + +<p>—«Je ne crois pas.»</p> + +<p>—«Pourquoi donc?»</p> + +<p>—«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»</p> + +<p>—«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»</p> + +<p>—«Pas du tout.»</p> + +<p>—«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous +dit.»</p> + +<p>—«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul +acte.»</p> + +<p>—«Ah?»</p> + +<p>—«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à +tous les actes quand on n'a pas les premiers rôles. +L'année dernière, la petite Manuela a réussi avec ses +couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly +qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus +jolie que Manuela; car enfin elle n'a rien de bien +extraordinaire, Manuela; la façon dont elle joue cette +année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête! +eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié +de la pièce, passe inaperçue.»</p> + +<p>—«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»</p> + +<p>—«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et +elle est bien mieux que toutes vos petites figurantes; +elles sont trop ridicules à la fin, ces demoiselles; vous +êtes toujours à parler d'artistes, de chant, d'art, et +quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y +faites même pas attention.»</p> + +<p>Il faut l'arrêter par un compliment.</p> + +<p>—«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès +que vous obtenez tous les soirs prouve le contraire.»</p> + +<p>Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments +qui touchent la corde sensible et sont toujours +admis.</p> + +<p>—«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe +claire, de l'autre côté du boulevard; quelle idée, sortir +ainsi en cette saison!»</p> + +<p>De l'autre côté du boulevard une dame élégamment +vêtue, d'une toilette claire.</p> + +<p>—«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, +la toilette.»</p> + +<p>—«Mais en cette saison!»</p> + +<p>Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.</p> + +<p>—«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»</p> + +<p>—«N'est-ce pas?»</p> + +<p>Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque +d'elle et qu'elle est ridicule; elle a des étonnements et +des indignations si peu motivés; elle n'en revenait pas, +cet après-midi, de l'histoire de Jacques.</p> + +<p>—«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans +les rues.»</p> + +<p>—«C'est pourtant une belle soirée.»</p> + +<p>—«Oui, mais un peu fraîche.»</p> + +<p>—«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne +voulez-vous pas rentrer?»</p> + +<p>—«Mais non, je n'ai pas froid.»</p> + +<p>Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; +qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air +fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici +déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux +Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard; +les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux +Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit +ou une heure.</p> + +<p>—«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»</p> + +<p>Ah, enfin.</p> + +<p>—«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»</p> + +<p>Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, +se raidit; nous partons; le trot recommence; +également, le trot du cheval, et la trépidation dans la +voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet +longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse; +pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir +deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger +cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde; +dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me +dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte +avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me +laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de +suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends +jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand +nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, +par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle +descendra de voiture la première; puisqu'elle est à +droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au +moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors +que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, +cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un +quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant +qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant +elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est +nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir +elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce +soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant +qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille +toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais +déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas +s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer +d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée +longue des lumières se rapproche; d'autres voitures; +c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre +voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle? +depuis un si long temps elle réussit à me +congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je +n'avais l'air de rien lui demander; alors comment +d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable, +qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât, +elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est; +hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente +et quelconque, elle demeure; vaguement devant +soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses +mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts; +nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les +maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement +claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la +chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement +trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse +sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, +immobile et sans amour; oh, quand le jour où +elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette +et féminine; mais tout au fond de cette âme +n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante +simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne +point la toucher: l'amour filtre en le cœur aimé; le désir +sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi +au profond de son être une affectuosité ne serait-elle +née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en +ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les +voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en +l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en +mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait, +l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le +corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse +qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au +songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par +les confuses routes, les routes indistinctes des horizons, +en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas +ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu +enroulement de l'heureuse voiture où les deux +nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin +uniquement que des paroles dans le soir à elle montent, +et je parle:</p> + +<p>—«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»</p> + +<p>Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans +pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la +voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle +ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir, +l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi +rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; +à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne +sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai +pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile +et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le +ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses +des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement +la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa +au près de moi demeure; la pointe de ses bottines +transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.</p> + +<p>—«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»</p> + +<p>—«Vous avez froid, Léa.»</p> + +<p>—«Un peu.»</p> + +<p>—«Serrez-vous contre moi.»</p> + +<p>Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit, +penchant la tête.</p> + +<p>—«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»</p> + +<p>—«D'un côté, oui».</p> + +<p>—«Alors approchez-vous plus.»</p> + +<p>—«Voulez-vous être tranquille!»</p> + +<p>Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; +faut de la tenue; oui, des gens nous regardent; quel est +ce monsieur élégant qui vient à l'encontre de nous, les +yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous regarde-t-il? +il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de la +voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; +que nous voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a +pas fait semblant; voilà un monsieur qui connaît Léa; +je suis sûr qu'il est vexé; il m'envie, le bonhomme; +dame, tout le monde ne se promène pas en voiture à +minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? +oui, là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se +tourne; va, mon ami, tu peux attendre sous l'orme.</p> + +<p>—«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt +chez vous.»</p> + +<p>Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur +les pavés sonorement.</p> + +<p>—«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette +maison.»</p> + +<p>—«Qu'est-ce que cette maison? un café?»</p> + +<p>Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez +elle donc? bientôt chez elle; l'instant décisif alors?... +c'est absurde, se troubler de la sorte, subitement, sans +raison; j'ai à moi la plus jolie jeune femme; je viens de +me promener avec elle; je vais rentrer chez elle; que +voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait +enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel, +mortel ennui! je deviens fou; ne suis-je pas certain +d'être heureux, ne dois-je pas l'être?... déjà la place Pigalle; +et ce cocher qui va à toute vitesse; le passage Stévens; +dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, +que va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? +le cocher ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; +ah, sa maison, son affolante chambre; et ce radieux +visage... la voiture s'arrête; Léa se lève, elle descend; +c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre amie, +enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...</p> + +<p>—«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»</p> + +<p>Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux +francs cinquante; voilà... Léa sonne à la porte... je suis +perdu; oh... je vous en supplie...</p> + +<p>—«Vous me permettez de vous accompagner?»</p> + +<p>—«Si vous voulez.»</p> + +<p>Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... +parbleu, montons; quelle heure est-il? il n'est pas minuit; +nous avons le temps; quand je rentre tard chez +moi, mon concierge me fait attendre des quarts d'heure +à la porte; c'est insupportable.</p> + + + + +<h2>IX</h2> + + +<p>Léa marche devant moi; nous montons; au long des +murs pâles, nos ombres; combien ai-je sur moi d'argent? +j'avais dans mon porte-cartes cinquante francs, +dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante et +quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent +chez moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra +que Léa soit raisonnable; en attendant, montons; +nous sommes arrivés; la porte ouverte; Marie.</p> + +<p>—«Bonsoir, Marie.»</p> + +<p>—«Bonsoir, monsieur.»</p> + +<p>Léa:</p> + +<p>—«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»</p> + +<p>—«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer +dans sa chambre...»</p> + +<p>Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; +derrière est la chambre; nonchalamment s'avance Léa, +de sa gentille nonchalance; moi, la suivrai-je? attendre +qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais si elle me +renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le +corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je +traverse le cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; +dans la chambre luit le feu de bois; la veilleuse au plafond +éclaire aussi; aussi, sur la petite table, deux bougies; +Léa, assise, au près du feu; la clarté blanche +d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur +les bûches incessamment courant, frétillant; dans un +fauteuil, au près, la jeune femme; oui, mi cachée, Léa; +elle se chauffe, coiffée encore et gantée, immobile, dans +une ombre; et luit la flamme montante des deux pareilles +bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres; +oh, la bonne température et molle, dans la chambre!</p> + +<p>—«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»</p> + +<p>Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.</p> + +<p>—«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»</p> + +<p>Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée +par le feu, dans le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle +à avoir trop chaud? mais elle se lève, vive, vivement +debout; et d'une voix rapide:</p> + +<p>—«Oui, il fait trop chaud ici.»</p> + +<p>Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste +ses cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je +vais m'adresser à la cheminée; elle déboutonne son +manteau; je vais l'aider.</p> + +<p>—«Merci; Marie va m'aider.»</p> + +<p>Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte +le manteau; le feu davantage me chauffe les mollets; +Léa se tourne; elle sourit.</p> + +<p>—«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau +à la main et votre par-dessus boutonné?»</p> + +<p>Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? +pourquoi? rester? ce serait possible... je lui ai répondu +quelques mots... toujours souriante la voilà...</p> + +<p>—«Si vous me le permettez...» disais-je.</p> + +<p>Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, +vers l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; +près la croisée, sur une chaise, je mets mon chapeau, +mon par-dessus; sur mon par-dessus mon chapeau; +Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de +son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; +contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de +la fenêtre; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses +mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement +par les habillements; c'est la mode admirable +de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour +les formes féminines; en des mouvements d'un charme +très félin, tandis que tressautent sur son front mat +ses cheveux, elle s'approche à moi; y pensé-je? voudrait-elle +ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit de poser +mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas; +nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son +regard, la vraie tendresse! victoire donc? est-ce le jour +enfin? câlinement elle murmure:</p> + +<p>—«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes +seulement, dans le salon.»</p> + +<p>—«Oui, très bien, comme vous voudrez.»</p> + +<p>Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les +bougies; ainsi, elle consent? elle veut que je l'attende?</p> + +<p>—«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne +jouez pas de piano.»</p> + +<p>Et refermant la porte:</p> + +<p>—«À tout-à-l'heure.»</p> + +<p>De nouveau me voici dans le salon; combien autre +qu'il y a une heure! évidemment Léa veut que je reste, +évidemment; sans cela, elle ne me ferait pas attendre +qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle est ce +soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais +pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas +ce soir-ci? je n'en dois pas douter, elle me garde; +quelle émotion cette idée me donne! dire que tout-à-l'heure +elle m'appellera, et que dans sa chambre je rentrerai, +et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je déferai +ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son +triomphal lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons +pas; voyons; faut faire attention à ce que je vais faire; +d'abord il serait bon que je prisse toutes mes précautions +pendant que je suis seul; depuis le boulevard +Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; +le cabinet est à gauche dans l'antichambre; il faut dans +une conversation tendre être tranquille; mais gare à +sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; il y a +sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs +j'ai des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans +bruit; sur la pointe des pieds; quelle chance, il y a de la +lumière; justement la porte est entrebaillée; allons... +gare aussi à ne me pas salir... ouf; la précaution n'était +pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme elle +était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; +personne ne m'aura entendu; et maintenant, dans ce +fauteuil, commodément. Léa se déshabille; elle va se +vêtir d'une robe-de-chambre; c'est extraordinaire que +jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre une +bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; +Léa n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans +un instant elle m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai +préparé, il n'y a pas deux heures, ce que je voulais faire, +des choses que j'ai résolues depuis un mois, et je n'y pense +même point; cela est pourtant simple; Léa veut que je +reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; je lui +donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant +mon amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel +elle se juge obligée, en n'imitant pas les autres épris +seulement d'une vaine passion, mais en profondément +l'aimant et voulant être aimé; c'est cela; au lieu de +recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien; +et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je +pars, et elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; +j'hésite à présent; l'occasion si longtemps espérée +est venue, et j'hésite. Eh non, je n'hésite pas; que +diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, d'avoir cette +fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et +peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de +grandes phrases ni de se battre les flancs; tout à +l'heure, simplement, je lui dirai bonsoir; et elle croira +que je suis un timide et un niais, ou, mieux, que +je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au +cours de mon platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue +à faire sa toilette! quelle heure?... minuit moins dix; +elle n'en finira pas; plusieurs fois déjà elle m'a attardé +ici pour me congédier après un quart d'heure de chatteries; +c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi +s'en tenir; Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que +je m'amuse, dans ce salon, à espérer qu'il lui plaise +ouvrir la porte? et je vais faire le généreux, le magnanime, +poser au pur amour, plutôt que profiter tout bêtement +de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées +et plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne +sais pas la forcer à me garder; je la laisse se jouer de +moi et je m'invente ce divin prétexte de la vouloir conquérir +par le respect; je suis plus absurdement faible +qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant +pis, je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une +affaire depuis si longtemps entreprise et à tant de frais +continuée et qui n'aboutirait à rien; tant d'argent et +tant d'ennuis pour le plaisir de contempler les beaux +yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis +aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux +cents francs et c'est tout; faire du sentiment dans ce +monde-là; une fille qui tous les soirs fait l'invite sur les +planches et les jours de dèche fréquente dans les maisons +de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne +m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui +sert à consoler les messieurs mal partagés; parbleu, je +pourrais mieux user mon argent qu'à lui payer des dentelles +pour ses costumes; ce sera joli samedi au Continental; +je mènerai un beau personnage au milieu de ces +gens qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront +leurs cartes; et c'est une chaleur, une cohue, comme au +bal des Artistes où mon chapeau a été défoncé; et ces +boutiques dont on sort sans avoir de quoi prendre un +fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est +longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la +porte. Non, je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! +Je crois que je l'entends. D'ici on ne peut rien entendre +dans la chambre. Si; elle ouvre la porte; enfin!...</p> + +<p>—«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous +ennuyez beaucoup?»</p> + +<p>Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement +serré à la taille, toute blanche dans les blancs +crémeux plis flottants, elle se tient.</p> + +<p>—«Je puis entrer?»</p> + +<p>—«Entrez.»</p> + +<p>Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va +s'étendre; sur une chaise, des jupons blancs; à côté, +pendante, la robe noire; le feu de la cheminée est presque +éteint; une chaleur égale, tiède; contre la fenêtre +voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une +chaise basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil +elle est étendue, mains allongées; dans le fauteuil +bleu à la bande large brodée, elle blanche, aux joues +rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace est une petite table +en peluche, et, dessus, vingt menues choses, boîtes, +objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière +très blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi +le calme tiède et silencieux de la chambre, elle près +moi, blanche, étendue.</p> + +<p>—«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait +tantôt, quand vous m'avez quittée.»</p> + +<p>Elle me parle; je lui réponds.</p> + +<p>—«Oh, rien, absolument.»</p> + +<p>Qu'elle est jolie ce soir!</p> + +<p>—«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez +vous?»</p> + +<p>—«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»</p> + +<p>—«Oui, contez-le moi.»</p> + +<p>—«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des +Martyrs, le faubourg Montmartre, puis le boulevard +Poissonnière et le boulevard Sébastopol, le tout à +pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, square +plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un +jeune gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai +marché durant un quart d'heure.»</p> + +<p>Elle sourit.</p> + +<p>—«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé +de moi.»</p> + +<p>—«Nécessairement.»</p> + +<p>—«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où +avez-vous été?»</p> + +<p>—«Où j'ai été?...»</p> + +<p>Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le +soir à six heures; les rues pleines; les voitures hâtées +et ralenties; le Palais-royal...</p> + +<p>—«J'étais au Palais-royal.»</p> + +<p>... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, +si provocante et mince, haute, fière, hélas perdue dans +les marcheurs.</p> + +<p>—«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français +entendre Ruy Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»</p> + +<p>—«Pour moi; cela est héroïque.»</p> + +<p>C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai +refusé; ensuite j'ai dîné.</p> + +<p>—«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue +de l'Opéra; vous ne connaissez point ces lieux modestes. +Désirez-vous savoir quel a été le menu?»</p> + +<p>—«Vous me le direz la prochaine fois que nous +dînerons ensemble. Et là aussi vous avez vu de vos +amis?»</p> + +<p>—«Aucun.»</p> + +<p>Mais la très jolie femme en face de moi était assise, +avec le vieux monsieur si chauve, huissier ou consul; +la très jolie femme que j'aurais voulu revoir et qui riait.</p> + +<p>—«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait +un vieux monsieur sans doute consul ou notaire.»</p> + +<p>—«Félicitations.»</p> + +<p>Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, +le confort du dîner lent et des inconnus observés... Le +vin, le jeu; le vin, le jeu, les belles... Et tout-à-coup, +très brillante en la rue nocturne, et sur des ombres, la +façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les cortèges +de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se +va marier, l'excellemment heureux de son bonheur +communié, l'aimé, lui, de l'aimée.</p> + +<p>—«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant +seulement rencontré à un homme aimé d'une femme +qu'il aime; permettez que je note le cas.»</p> + +<p>—«Cas rare certes, un homme qui aime.»</p> + +<p>—«Vous croyez?»</p> + +<p>—«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse +aimer! une femme à qui plusieurs hommes disent +qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»</p> + +<p>C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne +la froisse point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, +toutes et toutes les femmes, si non qu'elles ne veulent +être aimées.</p> + +<p>—«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, +qu'elle ne le veut.»</p> + +<p>Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice +au non-amour de qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; +elle considère le feu qui s'éteint; telle à peu +près qu'en sa photographie.</p> + +<p>—«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte +chez vous?»</p> + +<p>—«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»</p> + +<p>—«Vous deviez rentrer.»</p> + +<p>—«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis +resté à la maison.»</p> + +<p>—«À quoi faire?»</p> + +<p>—«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»</p> + +<p>Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, +les grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours +désert et sans fleurs, grandiose, et ce parfum de +nuit qui me vient des croisées ouvertes; ainsi, traversant +les rues vides et les boulevards bruyants, la même +nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si +doux dans l'ombre... le dirai-je à Léa?</p> + +<p>—«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par +un orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de +gémissements.»</p> + +<p>—«Vous aimez pourtant la musique.»</p> + +<p>—«Plus que jamais, mais moins que vous.»</p> + +<p>Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... +à quoi bon Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour +le moins elle se moquerait; et que lui dire de ses tristes +lettres? et mes projets, encore renouvelés, de lui sacrifier +mon désir! peut-être qu'elle avait raison, et qu'il +est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut +aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que +je l'aime peu, que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; +et tâchons si le sacrifice pourrait exalter un amour.</p> + +<p>—«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»</p> + +<p>—«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance +d'un assoupissement communiqué.»</p> + +<p>Elle rit.</p> + +<p>—«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, +avec une jeune femme très charmante mais si +mauvaise.»</p> + +<p>Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous +suivait sur le boulevard; la butte Montmartre visible +dans la brume; la ligne des maisons aux fenêtres claires +et des arbres foncés dans la nuit; oui, mais combien +charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; maintenant +charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, +blonde et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes +flottantes; et un fin corps d'enfant féminin, gracile, +fluet et potelé; un invitant sourire, une promesse aux +caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des +bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est +plus, après la journée quelconque éteinte, c'est ma +nuit, l'heure de mon amour.</p> + +<p>—«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux +vents d'ici qu'elles s'envolent...»</p> + +<p>Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et +mes bras et mon cœur, une vapeur, un frémissement, +une chaleur, une poignance, cela monte jusqu'à mes +yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant +pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux +projets, aux tardifs amours préparés si longuement, aux +départs, aux renoncements, aux renoncements tant pis, +mon amante, si je te veux; et je la regarde, en sa pâleur +charnelle et des joies folles annonciatrice, celle que pour +un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle +tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient +vers moi; sur mes épaules elle met ses mains; et, +comme d'elle je me grise et déraisonne, elle me parle, +en une façon de fée.</p> + +<p>—«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; +vous verrez que je serai jolie...»</p> + +<p>Oui, certes, immortellement.</p> + +<p>—«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; +et puis, je vous ferai honneur...»</p> + +<p>Ah, tout séduisante bien-aimée.</p> + +<p>—«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier +pour mon costume...»</p> + +<p>Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui +ai promis... je n'y songeais plus... elle le désire tout de +suite... je le lui ai promis; d'ailleurs c'est bien le moins; +bah, débarrassons-nous en dès maintenant...</p> + +<p>—«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous +faut, Léa, et me pardonner de vous en laisser le +soin...»</p> + +<p>—«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une +centaine de francs.»</p> + +<p>—«Permettez que je vous les remette.»</p> + +<p>J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, +plusieurs louis dans mon porte-monnaie; rien que +des pièces de vingt francs; cela fera cent dix francs; +soit; trois louis et cinquante francs, là, sur la cheminée.</p> + +<p>—«Vous êtes gentil» dit Léa.</p> + +<p>Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me +coûte encore un peu cher; mais elle sera contente de +moi et sera aimable; et puis j'ai ainsi moins de scrupules +à rester cette nuit, plus de droits; d'ailleurs ne puis-je +donc lui prouver mon amour sans la refuser? si tendrement, +si doucement, si bonnement je l'aimerai cette +nuit, que ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; +certes, en sachant me conduire, je réussirai mieux, si je +reste avec elle, à lui prouver mon vrai amour; voilà ce +qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, je lui dis:</p> + +<p>—«Ainsi, vous me gardez?»</p> + +<p>Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait +apitoyés... que veulent-ils?</p> + +<p>—«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux +pas...»</p> + +<p>Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?</p> + +<p>—«... La prochaine fois, je vous promets... je ne +peux pas.»</p> + +<p>Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la +forcer... vraiment, elle ne veut pas?...</p> + +<p>—«Léa, vous ne voulez pas?»</p> + +<p>—«Je vous jure...»</p> + +<p>Et pourquoi insister?</p> + +<p>—«Bonsoir donc.»</p> + +<p>Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas +tenu ma résolution, ne suis-je pas parti comme je +le devais et à mon honneur?</p> + +<p>—«Bonsoir, mon amie.»</p> + +<p>Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, +mortelles et désespérées délices, à quand, oh +vous?</p> + +<p>—«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.</p> + +<p>—«Volontiers, je vous remercie.»</p> + +<p>Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle +qu'encore je ne vais pas avoir! il faut partir; voilà +mon par-dessus, mon chapeau.</p> + +<p>—«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»</p> + +<p>Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; +Marie est là; nous traversons le vestibule.</p> + +<p>—«À mercredi, trois heures» dis-je.</p> + +<p>Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; +à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer +à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse +des indéniables inutilités. Blanche et jolie inoubliablement, +mon amie me tend sa main.</p> + +<p>—«Au revoir.»</p> + +<p>—«Au revoir.»</p> + +<p>Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs +blondes et nocturnes.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>(<i>fin</i>)</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p> + </div> </div> + +<p><i>Le directeur-gérant</i>: <span class="sc">Édouard Dujardin</span>.</p> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS *** + +***** This file should be named 26648-h.htm or 26648-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/6/4/26648/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee1.png b/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13d26c1 --- /dev/null +++ b/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee1.png diff --git a/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee2.png b/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eb96433 --- /dev/null +++ b/26648-h/lauriers_coupes_fichiers/portee2.png |
