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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:36:11 -0700 |
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Bruno + +Release Date: January 12, 2009 [EBook #27782] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE LA FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + Notes sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le + typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée. Le texte imprimé en gras est marqué =comme ceci=. + L'astérisque [*] fait référence aux notes du transcripteur à la fin + de ce livre électronique. + + + LE TOUR DE LA FRANCE PAR DEUX ENFANTS + + DEVOIR ET PATRIE + + + LIVRE DE LECTURE COURANTE + AVEC PLUS DE 200 GRAVURES INSTRUCTIVES POUR LES LEÇONS DE CHOSES + + PAR + + G. BRUNO + Lauréat de l'Académie française, auteur de _Francinet_ + + CENT VINGT-HUITIÈME ÉDITION + + Conforme aux nouveaux programmes officiels de morale et + d'instruction civique + + + COURS MOYEN + + [Illustration: vignette] + + PARIS + LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGÈNE BELIN VVE EUGÈNE BELIN ET FILS + RUE DE VAUGIRARD, No 52 + + 1884 + Droits de traduction et de reproduction réservés + + +Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de ma griffe sera réputé +contrefait. + + [Illustration: Griffe] + + + + +PRÉFACE + + +La connaissance de la patrie est le fondement de toute véritable +_instruction civique_. + +On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez +leur pays: s'ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils +l'aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux le servir. +Mais nos maîtres savent combien il est difficile de donner à l'enfant +l'idée nette de la patrie, ou même simplement de son territoire et de +ses ressources. La _patrie_ ne représente pour l'écolier qu'une chose +abstraite à laquelle, plus souvent qu'on ne croit, il peut rester +étranger pendant une assez longue période de la vie. Pour frapper son +esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante. Dans ce but, +nous avons essayé de mettre à profit l'intérêt que les enfants portent +aux récits de voyages. En leur racontant le voyage courageux de deux +jeunes Lorrains à travers la France entière, nous avons voulu la leur +faire pour ainsi dire voir et toucher; nous avons voulu leur montrer +comment chacun des fils de la mère commune arrive à tirer profit des +richesses de sa contrée et comment il sait, aux endroits mêmes où le +sol est pauvre, le forcer par son industrie à produire le plus +possible. + +En même temps, ce récit place sous les yeux de l'enfant tous les +devoirs en exemples, car les jeunes héros que nous y avons mis en +scène ne parcourent pas la France en simples promeneurs désintéressés: +ils ont des devoirs sérieux à remplir et des risques à courir. En les +suivant le long de leur chemin, les écoliers sont initiés peu à peu à +la vie _pratique_ et à _l'instruction civique_ en même temps qu'à la +_morale_; ils acquièrent des notions usuelles sur l'_économie +industrielle et commerciale_, sur l'_agriculture_, sur les principales +_sciences_ et leurs applications. Ils apprennent aussi, à propos des +diverses provinces, les vies les plus intéressantes des _grands +hommes_ qu'elles ont vus naître: chaque invention faite par les hommes +illustres, chaque progrès accompli grâce à eux devient pour l'enfant +un exemple, une sorte de morale en action d'un nouveau genre, qui +prend plus d'intérêt en se mêlant à la description des lieux mêmes où +les grands hommes sont nés. + +En groupant ainsi toutes les connaissances morales et civiques autour +de l'idée de la _France_, nous avons voulu présenter aux enfants la +patrie sous ses traits les plus nobles, et la leur montrer grande par +l'honneur, par le travail, par le respect religieux du devoir et de la +justice[1]. + + Note 1: Pour le développement du cours et de morale sociale et + d'instruction civique, voir la nouvelle édition de _Francinet_, + entièrement refondue et complétée conformément aux nouveaux + programmes. + +SAINT-CLOUD,--IMPRIMERIE Vve EUG. BELIN ET FILS + + + + +LE TOUR DE LA FRANCE +PAR DEUX ENFANTS. + + + + +I.--Le départ d'André et de Julien. + + Rien ne soutient mieux notre courage que la pensée d'un devoir à + remplir. + + +Par un épais brouillard du mois de septembre deux enfants, deux +frères, sortaient de la ville de Phalsbourg en Lorraine. Ils venaient +de franchir la grande porte fortifiée qu'on appelle _porte de France_. + +Chacun d'eux était chargé d'un petit paquet de voyageur, soigneusement +attaché et retenu sur l'épaule par un bâton. Tous les deux marchaient +rapidement, sans bruit; ils avaient l'air inquiet. Malgré l'obscurité +déjà grande, ils cherchèrent plus d'obscurité encore et s'en allèrent +cheminant à l'écart le long des fossés. + + [Illustration: PORTE FORTIFIÉE.--Les portes des villes fortifiées + sont munies de _ponts-levis_ jetés sur les fossés qui entourent + les remparts, le soir on lève ces ponts, on ferme les portes, et + nul ennemi ne peut entrer dans la ville.--La petite ville de + Phalsbourg a été fortifiée par Vauban. Traversée par la route de + Paris à Strasbourg, elle n'a que deux portes: la _porte de France_ + à l'ouest et la _porte d'Allemagne_ au sud-est, qui sont des + modèles d'architecture militaire.] + +L'aîné des deux frères, André, âgé de quatorze ans, était un robuste +garçon, si grand et si fort pour son âge qu'il paraissait avoir au +moins deux années de plus. Il tenait par la main son frère Julien, un +joli enfant de sept ans, frêle et délicat comme une fille, malgré cela +courageux et intelligent plus que ne le sont d'ordinaire les jeunes +garçons de cet âge. A leurs vêtements de deuil, à l'air de tristesse +répandu sur leur visage, on aurait pu deviner qu'ils étaient +orphelins. Lorsqu'ils se furent un peu éloignés de la ville, le grand +frère s'adressa à l'enfant et, à voix très basse, comme s'il avait eu +crainte que les arbres mêmes de la route ne l'entendissent: + +--N'aie pas peur, mon petit Julien, dit-il; personne ne nous a vus +sortir. + +--Oh! je n'ai pas peur, André, dit Julien; nous faisons notre devoir, +Dieu nous aidera. + +--Je sais que tu es courageux, mon Julien, mais, avant d'être arrivés, +nous aurons à marcher pendant plusieurs nuits; quand tu seras trop +las, il faudra me le dire: je te porterai. + +--Non, non, répliqua l'enfant; j'ai de bonnes jambes et je suis trop +grand pour qu'on me porte. + +Tous les deux continuèrent à marcher résolument sous la pluie froide +qui commençait à tomber. La nuit, qui était venue, se faisait de plus +en plus noire. Pas une étoile au ciel ne se levait pour leur sourire; +le vent secouait les grands arbres en sifflant d'une voix lugubre et +envoyait des rafales d'eau au visage des enfants. N'importe, ils +allaient sans hésiter, la main dans la main. + +A un détour du chemin, des pas se firent entendre. Aussitôt, sans +bruit, les enfants se glissèrent dans un fossé et se cachèrent sous +les buissons. Immobiles, ils laissèrent les passants traverser. Peu à +peu, le bruit lourd des pas s'éloigna, sur la grande route; André et +Julien reprirent alors leur marche avec une nouvelle ardeur. + +Après plusieurs heures de fatigue et d'anxiété ils virent enfin, tout +au loin, à travers les arbres, une petite lumière se montrer, faible +et tremblante comme une étoile dans un ciel d'orage. Prenant par un +chemin de traverse, ils coururent vers la chaumière éclairée. + +Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent interdits, n'osant frapper. +Une timidité subite les retenait. Il était aisé de voir qu'ils +n'avaient pas l'habitude de heurter aux portes pour demander quelque +chose. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, le coeur gros, tout +tremblants. André rassembla son courage. + +--Julien, dit-il, cette maison est celle d'Étienne le sabotier, un +vieil ami de notre père: nous ne devons pas craindre de lui demander +un service. Prions Dieu afin qu'il permette qu'on nous fasse bon +accueil. + +Et les deux enfants, frappant un coup timide, murmurèrent en leur +coeur:--Notre Père, qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd'hui +notre pain quotidien. + + + + +II.--Le souper chez Étienne le sabotier. L'hospitalité. + + Le nom d'un père honoré de tous est une fortune pour les enfants. + + +--Qui est là? fit du dedans une grosse voix rude. + +Au même instant, un aboiement formidable s'éleva d'une niche située +non loin de la porte. + +André prononça son nom: + +--André Volden, dit-il d'un accent si mal assuré que les aboiements +empêchèrent d'entendre cette réponse. + + [Illustration: LE CHIEN DE MONTAGNE.--Ce chien est d'une taille + très haute; il a la tête grosse et la mâchoire armée de crocs + énormes. Les poils de sa robe sont longs et soyeux. Dans la + montagne, il garde les troupeaux et au besoin les défend contre + les loups et les ours. Les plus beaux chiens de montagne sont ceux + du mont Saint-Bernard, dans les Alpes, ceux des Pyrénées et ceux + de l'Auvergne.] + +En même temps, le chien de montagne, sortant de sa niche et tirant sur +sa chaîne, faisait mine de s'élancer sur les enfants. + +--Mais qui frappe là, à pareille heure? reprit plus rudement la grosse +voix. + +--André Volden, répéta l'enfant; et Julien mêla sa voix à celle de son +frère pour mieux se faire entendre. + +Alors la porte s'ouvrit toute grande, et la lumière de la lampe, +tombant d'à-plomb sur les petits voyageurs debout près du seuil, +éclaira leurs vêtements trempés d'eau, leurs jeunes visages fatigués +et interdits. + +L'homme qui avait ouvert la porte, le père Étienne, les contemplait +avec une sorte de stupeur: + +--Mon Dieu! qu'y a-t-il, mes enfants? dit-il en adoucissant sa voix, +d'où venez-vous? où est le père? + +Et, avant même que les orphelins eussent eu le temps de répondre, il +avait soulevé de terre le petit Julien et le serrait paternellement +dans ses bras. + +L'enfant, avec la vivacité de sentiment naturelle à son âge, embrassa +de tout son coeur le vieil Étienne, et poussant un grand soupir:--Le +père est au ciel, dit-il. + +--Comment! s'écria Étienne avec émotion, mon brave Michel est mort? + +--Oui, répondit l'enfant. Depuis la guerre, sa jambe blessée au siège +de Phalsbourg n'était plus solide: il est tombé d'un échafaudage en +travaillant à son métier de charpentier, et il s'est tué. + +--Hélas! pauvre Michel! dit Étienne, qui avait des larmes aux yeux; et +vous, enfants, qu'allez-vous devenir? + +André voulut reprendre le récit du malheur qui leur était arrivé, mais +le brave Étienne l'interrompit. + +--Non, non, dit-il, je ne veux rien entendre maintenant, mes enfants; +vous êtes mouillés par la pluie, il faut vous sécher au feu; vous +devez avoir faim et soif, il faut manger. + +Étienne aussitôt, faisant suivre d'actions ses paroles, installa les +enfants devant le poêle et ranima le feu. En un clin-d'oeil une +bonne odeur d'oignons frits emplit la chambre, et bientôt la soupe +bouillante fuma dans la soupière. + +--Mangez, mes enfants, disait Étienne en fouettant les oeufs pour +l'omelette au lard. + +Pendant que les enfants savouraient l'excellente soupe qui les +réchauffait, le père Étienne confectionnait son omelette, et la femme +du sabotier, enlevant un matelas de son lit, préparait un bon coucher +aux petits voyageurs. + +Le poêle ronflait gaîment. André, tout en mangeant, répondait aux +questions du vieux camarade de son père et le mettait au courant de la +situation. + +Quant au petit Julien, il avait tant marché que ses jambes demandaient +grâce et qu'il avait plus sommeil que faim. Il lutta d'abord avec +courage pour ne pas fermer les yeux, mais la lutte ne fut pas de +longue durée, et il finit par s'endormir avec la dernière bouchée dans +la bouche. + +Il dormait si profondément que la mère Étienne le déshabilla et le mit +au lit sans réussir à l'éveiller. + + + + +III.--La dernière parole de Michel Volden.--L'amour fraternel et +l'amour de la patrie. + + O mon frère, marchons toujours la main dans la main, unis par un + même amour pour nos parents, notre patrie et Dieu. + + +Pendant que Julien dormait, André s'était assis auprès du père +Étienne. Il continuait le récit des événements qui les avaient +obligés, lui et son frère, à quitter Phalsbourg où ils étaient nés. +Revenons avec lui quelques mois en arrière. + + * * * * * + +On se trouvait alors en 1871, peu de temps après la dernière guerre +avec la Prusse. A la suite de cette guerre l'Alsace et une partie de +la Lorraine, y compris la ville de Phalsbourg, étaient devenues +allemandes; les habitants qui voulaient rester Français étaient +obligés de quitter leurs villes natales pour aller s'établir dans la +vieille France. + +Le père d'André et de Julien, un brave charpentier veuf de bonne +heure, qui avait élevé ses fils dans l'amour de la patrie, songea +comme tant d'autres Alsaciens et Lorrains à émigrer en France. Il +tâcha donc de réunir quelques économies pour les frais du voyage, et +il se mit à travailler avec plus d'ardeur que jamais. André, de son +côté, travaillait courageusement en apprentissage chez un serrurier. + +Tout était prêt pour le voyage, l'époque même du départ était fixée, +lorsqu'un jour le charpentier vint à tomber d'un échafaudage. On le +rapporta mourant chez lui. + +Pendant que les voisins couraient chercher du secours, les deux frères +restèrent seuls auprès du lit où leur père demeurait immobile comme un +cadavre. + +Le petit Julien avait pris dans sa main la main du mourant, et il la +baisait doucement en répétant à travers ses larmes, de sa voix la plus +tendre: Père!... Père!... + +Comme si cette voix si chère avait réveillé chez le blessé ce qui lui +restait de vie, Michel Volden tressaillit, il essaya de parler, mais +ce fut en vain; ses lèvres remuèrent sans qu'un mot pût sortir de sa +bouche. Alors une vive anxiété se peignit sur ses traits. Il sembla +réfléchir, comme s'il cherchait avec angoisse le moyen de faire +comprendre à ses deux enfants ses derniers désirs; puis, après +quelques instants, il fit un effort suprême et, soulevant la petite +main caressante de Julien, il la posa dans celle de son frère aîné. +Épuisé par cet effort, il regarda longuement ses deux fils d'une +façon expressive, et son regard profond, et ses yeux tristes +semblaient vouloir leur dire:--Aimez-vous l'un l'autre, pauvres +enfants qui allez désormais rester seuls! Vivez toujours unis, sous +l'oeil de Dieu, comme vous voilà à cette heure devant moi, la main +dans la main. + +André comprit le regard paternel, il se pencha vers le mourant: + +--Père, répondit-il, j'élèverai Julien et je veillerai sur lui comme +vous l'eussiez fait vous-même. Je lui enseignerai, comme vous le +faisiez, l'amour de Dieu et l'amour du devoir: tous les deux nous +tâcherons de devenir bons et vertueux. + +Le père essaya un faible sourire, mais son oeil, triste encore, +semblait attendre d'André quelque autre chose. + +André le voyait inquiet et il cherchait à deviner; il se pencha +jusqu'auprès des lèvres du moribond, l'interrogeant du regard. Un mot +plus léger qu'un souffle arriva à l'oreille d'André:--France! + +--Oh! s'écria le fils aîné avec élan, soyez tranquille, cher père, je +vous promets que nous demeurerons les enfants de la France; nous +quitterons Phalsbourg pour aller là-bas; nous resterons Français, +quelque peine qu'il faille souffrir pour cela. + +Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres paternelles. La main +froide de l'agonisant serra d'une faible étreinte les mains des deux +enfants réunies dans la sienne, puis ses yeux se tournèrent vers la +fenêtre ouverte par où se montrait un coin du grand ciel bleu: ses +regards mourants s'éclairèrent d'une flamme plus pure; il semblait +vouloir à présent ne plus songer qu'à Dieu. Son âme s'élevait vers lui +dans une ardente et dernière prière, remettant à sa garde suprême les +deux orphelins agenouillés auprès du lit. + +Peu d'instants après, Michel Volden exhalait son dernier soupir. + +Toute cette scène n'avait duré que quelques minutes; mais elle s'était +imprimée en traits ineffaçables dans le coeur d'André et dans celui +du petit Julien. + + * * * * * + +Quelque temps après la mort de leur père, les deux enfants avaient +songé à passer en France comme ils le lui avaient promis. Mais il ne +leur restait plus d'autre parent qu'un oncle demeurant à Marseille, +et celui-ci n'avait répondu à aucune de leurs lettres; il n'y avait +donc personne qui pût leur servir de tuteur. Dans ces circonstances, +les Allemands refusaient aux jeunes gens orphelins la permission de +partir, et les considéraient bon gré mal gré comme sujets de +l'Allemagne. André et Julien n'avaient plus alors d'autre ressource, +pour rester fidèles et à leur pays et au voeu de leur père, que de +passer la frontière à l'insu des Allemands et de se diriger vers +Marseille, où ils tâcheraient de retrouver leur oncle. Une fois qu'ils +l'auraient retrouvé, ils le supplieraient de leur venir en aide et de +régulariser leur situation en Alsace: car il restait encore une année +entière accordée par la loi aux Alsaciens-Lorrains pour choisir leur +patrie et déclarer s'ils voulaient demeurer Français ou devenir +Allemands. + +Tels étaient les motifs pour lesquels les deux enfants s'étaient mis +en marche et étaient venus demander au père Étienne l'hospitalité. + + * * * * * + +Lorsque André eut achevé le récit des événements qu'on vient de lire, +Étienne lui prit les deux mains avec émotion: + +--Ton frère et toi, lui dit-il, vous êtes deux braves enfants, dignes +de votre père, dignes de la vieille terre d'Alsace-Lorraine, dignes +de la patrie française! Il y a bien des coeurs français en +Alsace-Lorraine! on vous aidera; et pour commencer, André, tu as +un protecteur dans l'ancien camarade de ton père. + + + + +IV.--Les soins de la mère Étienne.--Les papiers d'André.--Un don fait +en secret.--La charité du pauvre. + + Ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est la charité du pauvre. + + +Le lendemain, de bon matin, Mme Étienne était sur pied. + +En vraie mère de famille, elle visita les deux paquets de linge et +d'habits que les deux voyageurs portaient sur l'épaule, et elle mit de +bonnes pièces aux pantalons ou aux blouses qui en avaient besoin. En +même temps elle avait allumé le poêle, ce meuble indispensable dans +les pays froids du nord, qui sert tout à la fois à chauffer la maison +et à préparer les aliments. Elle étendit tout autour les vêtements +mouillés des enfants; lorsqu'ils furent secs, elle les brossa et les +répara de son mieux. + +Tandis qu'elle pliait avec soin le gilet d'André, un petit papier bien +enveloppé tomba d'une des poches. + +--Oh! se dit l'excellente femme, ce doit être là qu'est renfermée +toute la fortune de ces deux enfants; si, comme je le crains, la +bourse est trop légère, on fera son possible pour y ajouter quelque +chose. + +Et elle développa le petit paquet.--Dix, vingt, trente, quarante +francs, se dit-elle; que c'est peu pour aller si loin!... la route est +bien longue d'ici à Marseille. Et les jours de pluie, et les jours de +neige! car l'hiver bientôt va venir... Les yeux de la mère Étienne +étaient humides. + + [Illustration: LE POELE.--Le poêle est nécessaire dans les pays + froids comme ceux de l'est et du nord; car il donne plus de + chaleur qu'une cheminée, mais cette chaleur est moins saine, elle + rend l'air trop sec. Pour y remédier, il est bon de placer sur le + poêle un vase rempli d'eau.] + +--Et dire qu'avec si peu de ressources ils n'ont point hésité à +partir!... O pauvre France! tu es bien malheureuse en ce moment, mais +tu dois pourtant être fière de voir que, si jeunes, et pour rester tes +fils, nos enfants montrent le courage des hommes... Seigneur Dieu, +ajouta-t-elle, protège-les!... fais qu'ils rencontrent durant leur +longue route des coeurs compatissants, et que pendant les froides +soirées de l'hiver ils trouvent une petite place au foyer de nos +maisons. + +Pendant qu'elle songeait ainsi en son coeur, elle s'était approchée +de son armoire et elle atteignait sa petite réserve d'argent, bien +petite, hélas! car le père et la mère Étienne avaient cruellement +souffert des malheurs de la guerre. Néanmoins, elle y prit deux pièces +de cinq francs et les joignit à celles d'André: + +--Étienne sera content, dit-elle: il m'a recommandé de faire tout ce +que je pourrais pour les enfants de son vieux camarade. + +Quand elle eut glissé dans la bourse les pièces d'argent: + +--Ce n'est pas le tout, dit-elle; examinons ce petit rouleau qui +enveloppait la bourse, et voyons si nos orphelins ont songé à se +procurer de bons papiers, attestant qu'ils sont d'honnêtes enfants et +non des vagabonds sans feu ni lieu... Ah! voici d'abord le certificat +du patron d'André: + + «_J'atteste que le jeune André Volden a travaillé chez moi + dix-huit mois entiers sans que j'aie eu un seul reproche à lui + faire. C'est un honnête garçon, laborieux et intelligent: je + suis prêt à donner de lui tous les renseignements que l'on + voudra. Voici mon adresse; on peut m'écrire sans crainte._ + + PIERRE HETMAN. + _maître serrurier, établi depuis trente ans à Phalsbourg._» + +--Bien, cela! dit Mme Étienne en repliant le certificat. Et ceci, +qu'est-ce? Ah! c'est leur extrait d'âge, très bien. Enfin, voici une +lettre de maître Hetman à son cousin, serrurier à Épinal, pour le +prier d'occuper André un mois: André portera ensuite son livret +d'ouvrier à la mairie d'Épinal et M. le maire y mettra sa signature. +De mieux en mieux. Les chers enfants n'ont rien négligé: ils savent +que tout ouvrier doit avoir un livret bien tenu et des certificats en +règle. Allons, espérons en la Providence! tout ira bien. + +Lorsque Julien et André s'éveillèrent, ils trouvèrent leurs habits en +ordre et tout prêts à être mis; et cela leur parut merveilleusement +bon, car les pauvres enfants, ayant perdu leur mère de bonne heure, +n'étaient plus accoutumés à ces soins et à ces douces attentions +maternelles. + +Julien, dès qu'il fut habillé, peigné, le visage et les mains bien +nets, courut avec reconnaissance embrasser Mme Étienne, et la +remercia d'un si grand coeur qu'elle en fut tout émue. + +--Cela est bel et bon, répondit-elle gaîment, mais il faut déjeuner. +Vite, les enfants, prenez ce pain et ce fromage, et mangez. + + + + +V.--Les préparatifs d'Étienne le sabotier.--Les adieux.--Les enfants +d'une même patrie. + + Les enfants d'une même patrie doivent s'aimer et se soutenir + comme les enfants d'une même mère. + + +Pendant qu'André et Julien mangeaient, Étienne entra. + +--Enfants, dit le sabotier en se frottant les mains, je n'ai pas perdu +mon temps: j'ai travaillé pour vous depuis ce matin. D'abord, je vous +ai trouvé deux places dans la charrette d'un camarade qui va chercher +des foins tout près de Saint-Quirin, village voisin de la frontière, +où vous coucherez ce soir. On vous descendra à un quart d'heure du +village. Cela économisera les petites jambes de Julien et les tiennes, +André. Ensuite j'ai écrit un mot de billet que voici, pour vous +recommander à une vieille connaissance que j'ai aux environs de +Saint-Quirin, Fritz, ancien garde forestier de la commune. Vous serez +reçus là à bras ouverts, les enfants, et vous y dormirez une bonne +nuit. Enfin, ce qui vaut mieux encore, Fritz vous servira de guide le +lendemain dans la montagne, et vous mènera hors de la frontière par +des chemins où vous ne rencontrerez personne qui puisse vous voir. +C'est un vieux chasseur que l'ami Fritz, un chasseur qui connaît tous +les sentiers de la montagne et de la forêt. Soyez tranquilles, dans +quarante-huit heures vous serez en France. + +--Oh! monsieur Étienne, s'écria André, vous êtes bon pour nous comme +un second père! + +--Mes enfants, répondit Étienne, vous êtes les fils de mon meilleur +ami, il est juste que je vous vienne en aide. Et puis, est-ce que tous +les Français ne doivent pas être prêts à se soutenir entre eux? A +votre tour, ajouta-t-il d'une voix grave, quand vous rencontrerez un +enfant de la France en danger, vous l'aiderez comme je vous aide à +cette heure, et ainsi vous aurez fait pour la patrie ce que nous +faisons pour elle aujourd'hui. + + [Illustration: LE SABOTIER DES VOSGES.--On fabrique surtout les + sabots dans les pays de forêts et de montagnes, et on se sert + principalement de bois de hêtre ou de noyer pour y creuser les + sabots. Il y a beaucoup de sabotiers dans les Vosges, car ces + montagnes sont très boisées.] + +En achevant ces paroles Étienne entra dans la pièce voisine, où était +son atelier de sabotier, et, voulant réparer le temps perdu, il se mit +à travailler avec activité. Le petit Julien l'avait suivi, et il +prenait un grand plaisir à le voir creuser et façonner si lestement +les bûches de hêtre de la montagne. + +Vers le milieu de l'après-midi, la carriole dont avait parlé le père +Étienne s'arrêta sur la grande route; le charretier, comme cela était +convenu, siffla de tous ses poumons pour avertir les jeunes voyageurs. + +A ce signal, André et Julien saisirent rapidement leur paquet de +voyage; ils embrassèrent de tout leur coeur la mère Étienne, et +aussitôt le sabotier les conduisit vers la carriole. + +Après une nouvelle accolade, après les dernières et paternelles +recommandations du brave homme, les enfants se casèrent dans le fond +de la carriole, le charretier fit claquer son fouet et le cheval se +mit au petit trot. + +Le père Étienne, resté seul sur la grande route, suivait des yeux la +voiture qui s'éloignait. Il se sentait à la fois tout triste et +pourtant fier de voir les enfants partir. + +--Brave et chère jeunesse, murmurait-il, va, cours porter à la patrie +des coeurs de plus pour la chérir! + +Et lorsque la voiture eut disparu, il revint chez lui lentement, +songeur, pensant au père des deux orphelins, à son vieil ami d'enfance +qui dormait son dernier sommeil sous la terre de Lorraine, tandis que +ses deux fils s'en allaient seuls désormais au grand hasard de la vie. +Alors une larme glissa des yeux du vieillard:--Juste Dieu, +murmura-t-il, bénis et protège cette jeunesse innocente et sans appui! + + + + +VI.--Une déception.--La persévérance. + + Il n'est guère d'obstacle qu'on ne puisse surmonter avec de la + persévérance. + + +Une déception attendait nos jeunes amis à leur arrivée dans la maison +isolée du garde Fritz, située aux environs de la forêt. Fritz, grand +vieillard à barbe grise, d'une figure énergique, était étendu sur son +lit qu'il n'avait pas quitté depuis plusieurs jours. Le vieux chasseur +était tombé en descendant la montagne et s'était fait une fracture à +la jambe. + +--Voyez, mes enfants, dit-il après avoir lu la lettre; je ne puis +bouger de mon lit. Comment pourrais-je vous conduire? Et je n'ai +auprès de moi que ma vieille servante, qui ne marche pas beaucoup +mieux que moi. + +André fut consterné, mais il n'en voulut rien faire voir pour ne point +inquiéter le petit Julien. + +Toute la nuit il dormit peu. Le matin de bonne heure, avant même que +Julien s'éveillât, il s'était levé pour réfléchir. Il se dirigea sans +bruit vers le jardin du garde, voulant examiner le pays, qu'il n'avait +vu que le soir à la brune. + + [Illustration: CARTE DE LA LORRAINE ET DE L'ALSACE, ET CHAINE DES + VOSGES.--La Lorraine, séparée de l'Alsace par la chaîne des + Vosges, est une contrée montueuse, riche en forêts, en lacs, en + étangs et en mines de métaux et de sel. Elle a de beaux pâturages. + Outre le blé et la vigne, on y cultive le lin, le chanvre, le + houblon qui sert à faire la bière; l'agriculture y est, comme + l'industrie, très perfectionnée. Une partie de la Lorraine et + l'Alsace entière, sauf Belfort, ont été enlevées à la France par + l'Allemagne en 1870.] + +Assis sur un banc au bord de la Sarre, qui coule le long du jardin +entre deux haies de bouleaux et de saules, André se tourna vers le +sud, et il regarda l'horizon borné par les prolongements de la chaîne +des Vosges. + +--C'est là, se dit-il, que se trouve la France, là que je dois la nuit +prochaine emmener mon petit Julien, là qu'il faut que je découvre, +sans aucun secours, un sentier assez peu fréquenté pour n'y rencontrer +personne et passer librement la frontière. Mon Dieu, comment ferai-je? + +Et il continuait de regarder avec tristesse les montagnes qui le +séparaient de la France, et qui se dressaient devant lui comme une +muraille infranchissable. + +Des pensées de découragement lui venaient; mais André était +persévérant: au lieu de se laisser accabler par les difficultés qui +se présentaient, il ne songea qu'à les combattre. + +Tout à coup il se souvint d'avoir vu dans la chambre du garde +forestier une grande carte du département, pendue à la muraille: +c'était une de ces belles cartes dessinées par l'état-major de l'armée +française, et où se trouvent indiqués jusqu'aux plus petits chemins. + +--Je vais toujours l'étudier, se dit André. A quoi me servirait +d'avoir été jusqu'à treize ans le meilleur élève de l'école de +Phalsbourg, si je ne parvenais à me reconnaître à l'aide d'une carte? +Allons! du courage! n'ai-je pas promis à mon père d'en avoir? Je dois +passer la frontière et je la passerai. + + + + +VII.--La carte tracée par André.--Comment il tire parti de ce qu'il a +appris à l'école. + + Quand on apprend quelque chose, on ne sait jamais tout le profit + qu'on en pourra retirer un jour. + + +Le garde Fritz approuva la résolution et la fermeté d'André.--A la +bonne heure! dit-il. Quand on veut être un homme, il faut apprendre à +se tirer d'affaire soi-même. Voyons, mon jeune ami, décrochez-moi la +carte: si je ne puis marcher, du moins je puis parler. Vous avez si +bonne volonté et je connais si bien le pays, que je pourrai vous +expliquer votre chemin. + +Alors tous deux, penchés sur la carte, étudièrent le pays. + +Julien, de son côté, s'était assis sagement auprès d'eux, s'efforçant +de retenir ce qu'il pourrait. Le garde parlait, montrant du doigt les +routes, les sentiers, les raccourcis, faisant la description +minutieuse de tous les détails du chemin. André écoutait; puis il +essaya de répéter les explications; enfin il dessina lui-même tant +bien que mal sa route sur un papier, avec les différents accidents de +terrain qui lui serviraient comme de jalons pour s'y reconnaître. + +«Ici, écrivait-il, une fontaine; là, un groupe de hêtres à travers les +sapins; plus loin, un torrent avec le gué pour le franchir, un roc à +pic que contourne le sentier, une tour en ruines.» + +Enfin rien de ce qui pouvait aider le jeune voyageur ne fut +négligé.--Tout ira bien, lui disait Fritz, si vous ne vous hâtez pas +trop. Rappelez-vous que, quand on se trompe de chemin dans les bois ou +les montagnes, il faut revenir tranquillement sur ses pas, sans perdre +la tête et sans se précipiter: c'est le moyen de retrouver bientôt le +vrai sentier. + +Quand la brune fut venue, André et Julien se remirent en route, après +avoir remercié de tout leur coeur le garde Fritz, qui de son lit +leur répétait en guise d'adieu: + +«Courage, courage! avec du courage et du sang-froid on vient à bout de +tout.» + + + + +VIII.--Le sentier à travers la forêt.--Les enseignements du frère +aîné.--La grande Ourse et l'étoile polaire. + + Le frère aîné doit instruire le plus jeune par son exemple et, + s'il le peut, par ses leçons. + + +A l'ouest, derrière les Vosges, le soleil venait de se coucher; la +campagne s'obscurcissait. Sur les hautes cimes de la montagne, au +loin, brillaient les dernières lueurs du crépuscule, et les noirs +sapins, agitant leurs bras au souffle du vent d'automne, +s'assombrissaient de plus en plus. + +Les deux frères avançaient sur le sentier, se tenant par la main; +bientôt ils entrèrent au milieu des bois qui couvrent toute cette +contrée. + +Julien marchait la tête penchée, d'un air sérieux, sans mot dire.--A +quoi songes-tu, mon Julien? demanda André. + +--Je tâche de bien me rappeler tout ce que disait le garde, fit +l'enfant, car j'ai écouté le mieux que j'ai pu. + +--Ne t'inquiète pas, Julien; je sais bien la route, et nous ne nous +égarerons pas. + +--D'ailleurs, reprit l'enfant de sa voix douce et résignée, si l'on +s'égare, on reviendra tranquillement sur ses pas, sans avoir peur, +comme le garde a dit de le faire, n'est-ce pas, André? + +--Oui, oui, Julien, mais nous allons tâcher de ne pas nous égarer. + +--Pour cela, tu sais, André, il faut regarder les étoiles à chaque +carrefour; le garde l'a dit, je t'y ferai penser. + +--Bravo, Julien, répondit André, je vois que tu n'as rien perdu de la +leçon du garde; si nous sommes deux à nous souvenir, la route se fera +plus facilement. + +--Oui, dit l'enfant; mais je ne connais pas les étoiles par leur nom, +et je n'ai pas compris ce que c'est que le grand Chariot. + +--Je te l'expliquerai quand nous nous arrêterons. + +Tout en devisant ainsi à voix basse, les deux frères avançaient et la +nuit se faisait plus noire. + +André avait tant étudié le pays toute la journée, qu'il lui semblait +le reconnaître comme s'il y avait déjà passé. Malgré cela, il ne +pouvait se défendre d'une certaine émotion: c'était la première fois +qu'il suivait ainsi les sentiers de la montagne, et cela dans +l'obscurité du soir. Toutefois c'était un courageux enfant, et qui +n'oubliait jamais sa tâche de frère aîné: songeant que le petit Julien +devait être plus ému que lui encore en face des grands bois sombres, +André s'efforçait de surmonter les impressions de son âge, afin +d'enhardir son jeune frère par son exemple et d'accomplir +courageusement avec lui son devoir. + +A un carrefour ils s'arrêtèrent. André regarda le ciel derrière lui. + +--Vois, dit-il à son frère, ces sept étoiles brillantes, dont quatre +sont en carré comme les quatre roues d'un char, et trois autres par +devant, comme le cocher et les chevaux: c'est ce qu'on appelle le +grand Chariot ou encore la grande Ourse; non loin se trouve une étoile +assez brillante aussi, et qu'on voit toujours immobile exactement au +nord: on l'appelle pour cela l'étoile polaire. Grâce à cette étoile, +on peut toujours reconnaître sa route dans la nuit. La vois-tu bien? +Elle est juste derrière nous: cela prouve que nous sommes dans notre +chemin; nous marchons vers le sud, c'est-à-dire vers la France. + + [Illustration: L'ÉTOILE POLAIRE ET LA GRANDE OURSE.--Il est utile + d'apprendre à connaître dans le ciel les étoiles qui forment la + constellation du _grand Chariot_ ou _grande Ourse_. Près d'elles + on aperçoit l'étoile polaire, qui marque exactement le nord et + indique la nuit les points cardinaux.] + +André, qui ne négligeait point les occasions d'instruire son frère en +causant, lui enseigna aussi vers quel point la lune se lèverait +bientôt, et à la pensée qu'elle allait éclairer leur route, les +enfants se réjouirent de tout leur coeur. + + + + +IX.--Le nuage sur la montagne.--Inquiétude des deux enfants. + + Le courage ne consiste pas à ne point être ému en face d'un + danger, mais à surmonter son émotion: c'est pour cela qu'un + enfant peut être aussi courageux qu'un homme. + + +Après un petit temps de repos ils se remirent en route. Mais tout à +coup l'obscurité augmenta. Julien effrayé se serra plus près de son +grand frère. + +Bientôt les étoiles qui les avaient guidés jusqu'alors disparurent. Un +nuage s'était formé au sommet de la montagne, et, grossissant peu à +peu, il l'avait enveloppée tout entière. Les enfants eux-mêmes se +trouvèrent bientôt au milieu de ce nuage. Entourés de toutes parts +d'un brouillard épais, ils ne voyaient plus devant eux. + +Ils s'arrêtèrent, bien inquiets; mais tous deux, pour ne pas +s'affliger l'un l'autre, n'osèrent se le dire. + + [Illustration: LE NUAGE SUR LA MONTAGNE.--Les nuages sont formés + de la vapeur d'eau qui s'échappe de la mer, des fleuves et de la + terre: ils ne sont pas toujours très élevés en l'air; fréquemment + ils se traînent sur les montagnes et on les voit flotter sur leurs + flancs. Les voyageurs qui gravissent une montagne entrent souvent + dans les nuages; ils se trouvent alors au milieu d'un épais + brouillard et courent le danger de se perdre.] + +--Donne-moi ton paquet, dit André à Julien; je le joindrai au mien; +ton bâton sera libre, il me servira à tâter la route comme font les +aveugles, afin que nous ne nous heurtions pas aux racines ou aux +pierres. J'irai devant; tu tiendras ma blouse, car mes deux mains vont +être embarrassées; mais je t'avertirai, je te guiderai de mon mieux. +N'aie pas peur, mon Julien. Tu ne vas plus avoir rien à porter, tu +pourras marcher facilement. + +--Oui, dit l'enfant d'une voix tremblante qu'il s'efforçait de rendre +calme. + +Ils se remirent en marche, lentement, avec précaution. Malgré cela, +André à un moment se heurta contre une de ces grosses pierres qui +couvrent les chemins de montagne; il tomba, et faillit rouler du haut +des rochers, entraînant avec lui le petit Julien. + +Les deux enfants comprirent alors le danger qu'ils couraient. + +--Asseyons-nous, dit André tout ému, en attirant Julien près de lui. + +--André, s'écria Julien, nous avons des allumettes et un bout de +bougie. Le garde a dit de ne les allumer que dans un grand besoin; +crois-tu qu'il serait dangereux de les allumer maintenant? + +--Non, mon Julien; la brume est si épaisse que notre lumière ne risque +pas d'être aperçue et d'attirer l'attention des soldats allemands qui +gardent la frontière. + +André, en achevant ces mots, alluma sa petite bougie, et Julien fut +bien étonné de voir quelle faible et tremblante lueur elle répandait +au milieu de l'épais brouillard. Pourtant on se remit en marche +aussitôt, car il fallait être en France avant le lever du soleil. +Julien, qui n'était plus embarrassé de son paquet, prit la bougie +d'une main, et la protégeant de l'autre contre le vent, il avança, non +sans trébucher souvent sur le chemin pierreux. + +Ce qu'André craignait surtout, c'était de s'être égaré au milieu de la +brume. Au bout de quelques instants il prit le papier sur lequel il +avait marqué le plan de sa route, et, suivant du regard la ligne qui +devait lui indiquer son chemin, il se demanda: «Est-ce bien cette +ligne que je suis?» + +Puis il dit à Julien:--Si nous avons marché sans nous tromper, nous +devons être assez près d'une vieille tour en ruines; mais je ne la +vois point. Toi qui as d'excellents yeux, regarde toi-même, Julien. + +Julien regarda, mais il ne vit rien non plus. + +Ils reprirent leur marche, cherchant avec anxiété à percer du regard +les ténèbres. Mais ils n'apercevaient toujours point la vieille tour. +De plus la bougie touchait à sa fin; elle s'éteignit. Les deux enfants +n'avaient plus qu'un parti à prendre: s'arrêter, attendre. + + + + +X.--La halte sous le sapin.--La prière avant le sommeil.--André +reprend courage. + + Enfants, la vie entière pourrait être comparée à un voyage où + l'on rencontre sans cesse des difficultés nouvelles. + + +André s'approcha d'un grand sapin dont les branches s'étendaient en +parasol et pouvaient leur servir d'abri contre la rosée nocturne. + +--Viens, dit-il à son jeune frère, viens près de moi: nous serons bien +là pour attendre. + +Julien s'approcha, silencieux; André s'aperçut que, sous l'humidité +glaciale du brouillard, l'enfant frissonnait; ses petites mains +étaient tout engourdies par le froid. + + [Illustration: LE SAPIN DES VOSGES.--Les Vosges sont presque + entièrement recouvertes de vastes forêts de pins et de sapins qui + atteignent jusqu'à 40 et 50 mètres de hauteur. Ces arbres + fournissent un bois excellent pour la charpente des maisons et les + mâts des navires.] + +--Pauvre petit, murmura André, assieds-toi sur mes genoux: je vais te +couvrir avec les vêtements renfermés dans notre paquet de voyage; cela +te réchauffera, et si tu peux dormir en attendant que le brouillard se +lève, tu reprendras des forces pour la longue route qu'il nous reste à +faire. + +L'enfant était si las qu'il ne fit aucune objection. Il passa un de +ses bras autour du cou de son frère, et déjà ses yeux fatigués se +fermaient lorsqu'il lui revint une pensée. + +--André, dit-il, puisque je vais dormir, je vais faire ma prière du +soir. + +--Oui, mon Julien, nous la dirons ensemble. + +Et les deux orphelins, perdus au milieu de cette grande et triste +solitude de la montagne, élevèrent dans une même prière leurs jeunes +coeurs vers le ciel. + +Peu de temps après, Julien s'était endormi. Sa petite tête reposait +confiante sur l'épaule d'André; le frère aîné, de son mieux, +protégeait l'enfant contre la fraîcheur de la nuit, et il écoutait sa +respiration tranquille: ce bruit léger troublait seul le silence qui +les enveloppait. + +André, malgré lui, sentit une grande tristesse lui monter au +coeur.--Réussirons-nous jamais à arriver en France? se disait-il. +Quelquefois les brouillards dans la montagne durent plusieurs jours. +Qu'allons-nous devenir si celui-ci tarde à se dissiper? + +Une fatigue extrême s'était emparée de lui. La bise glaciale, qui +faisait frissonner les pins, le faisait lui aussi trembler sur le sol +où il était assis. Parfois le vent soulevait autour de lui les +feuilles tombées à terre: inquiet, André dressait la tête, craignant +que ce ne fût le bruit de pas ennemis et que quelqu'un tout à coup ne +se dressât en face de lui pour lui dire en langue allemande:--Que +faites-vous ici? Qui êtes-vous? Où allez-vous? + +Ainsi le découragement l'envahissait. Mais alors un cher souvenir +s'éleva en son coeur et vint à son aide. Il se rappela le regard +profond de son père mourant, lorsqu'il avait placé la main de Julien +dans la sienne pour le lui confier; il crut entendre encore ce mot +plus faible qu'un souffle passer sur les lèvres paternelles: France. +Et lui aussi le redit tout bas ce mot: France! patrie!... Et il se +sentit honteux de son découragement. + +--Enfant que je suis, s'écria-t-il, est-ce que la vie n'est pas faite +tout entière d'obstacles à vaincre? Comment donc enseignerai-je à mon +petit Julien à devenir courageux, si moi-même je ne sais pas me +conduire en homme? + +Réconforté par ce souvenir plus puissant que tous les obstacles, +priant l'âme de son père de leur venir en aide dans ce voyage vers la +patrie perdue, il sut mettre à attendre le même courage qu'il avait +mis à agir. + + + + +XI.--Le brouillard se dissipe.--Arrivée d'André et de Julien sur la +terre française. + + Quand on a été séparé de sa patrie, on comprend mieux encore + combien elle vous est chère. + + +Peu à peu la douce tranquillité du sommeil de Julien sembla gagner +André, lui aussi. Dans l'immobilité qu'il gardait pour ne pas éveiller +l'enfant, il sentit ses yeux s'appesantir par la fatigue. Il eut beau +lutter avec fermeté contre le sommeil, malgré lui ses paupières se +fermèrent à demi. + +Après un temps assez long, comme il était à moitié plongé dans une +sorte de rêve, il lui sembla, à travers ses paupières demi-closes, +apercevoir une faible clarté. Il tressaillit, secouant par un dernier +effort le sommeil qui l'envahissait, il ouvrit les yeux tout grands. +Le brouillard était encore autour de lui, mais il était devenu à demi +lumineux. De pâles rayons pénétraient à travers la brume: la lune +venait de se lever. + +Bientôt la brume elle-même devint moins épaisse, elle se dissipa comme +un mauvais rêve. A travers chacune des branches du vieux sapin, les +étoiles brillantes se montrèrent dans toute leur splendeur, et à peu +de distance la vieille tour qu'André avait tant cherchée se dressa +devant lui inondée de lumière. + +Le coeur d'André battit de joie. Il serra son jeune frère dans ses +bras. + +--Réveille-toi, mon Julien, s'écria-t-il; regarde! le brouillard et +l'obscurité sont dissipés; nous allons pouvoir enfin repartir. + +Julien ouvrit les yeux; en voyant ce ciel lumineux, il se mit à +sourire naïvement, et frappant ses petites mains l'une contre l'autre, +il sauta de plaisir. + +--Que Dieu est bon! dit-il, et que la montagne est belle à présent que +la voilà toute éclairée par ces jolis rayons de lune!... Ah! voici la +vieille tour; André, nous n'avons pas perdu la bonne route, partons +vite. + +Aussitôt on refit les paquets de voyage. Cette gaie lumière avait fait +oublier les fatigues précédentes. Les deux enfants reprirent +allègrement leur bâton; tout en marchant, on mangea une petite croûte +de pain, et on se rafraîchit en partageant une pomme que la mère +Étienne avait mise dans la poche de Julien. + +Les enfants continuèrent à marcher courageusement tout le reste de la +nuit, et aussi vite qu'ils pouvaient. Le ciel était si lumineux que la +route était devenue facile à reconnaître. Leur seule préoccupation +était à présent d'échapper aux surveillants de la frontière, jusqu'à +ce qu'on eût franchi le col de la montagne qui sépare en cet endroit +la France des pays devenus allemands. Les jeunes voyageurs +s'avançaient avec attention, sans bruit, passant comme des ombres à +travers ce pays boisé. + + [Illustration: COL DES VOSGES.--Un col est un passage étroit entre + deux montagnes. Quand on arrive en haut d'un col, on aperçoit + derrière soi le versant de la montagne qu'on vient de gravir, et + devant soi celui qu'on va redescendre.] + +Ce fut vers le matin qu'ils atteignirent enfin le col. + +Alors, se trouvant sur l'autre versant de la montagne, les deux +enfants virent tout à coup s'étendre à leurs pieds les campagnes +françaises, éclairées par les premières lueurs de l'aurore. C'était là +ce pays aimé vers lequel ils s'étaient dirigés au prix de tant +d'efforts. + +Le coeur ému, songeant qu'ils étaient enfin sur le sol de la France +et que le voeu de leur père était accompli, ils s'agenouillèrent +pieusement sur cette terre de la patrie qu'ils venaient de conquérir +par leur courage et leur volonté persévérante; ils élevèrent leur âme +vers le ciel, et tout bas remerciant Dieu, ils murmurèrent: + +--France aimée, nous sommes tes fils, et nous voulons toute notre vie +rester dignes de toi! + +Lorsque le soleil parut, empourprant les cimes des Vosges, ils étaient +déjà loin de la frontière, hors de tout danger; et se tenant toujours +par la main ils marchaient joyeusement sur une route française, +marquant le pas comme de jeunes conscrits. + + + + +XII.--L'ordre dans les vêtements et la propreté.--L'hospitalité de la +fermière lorraine. + + Voulez-vous qu'au premier coup d'oeil on pense du bien de vous? + Soyez propres et décents, les plus pauvres peuvent toujours + l'être. + + +Après plusieurs temps de repos suivis de marches courageuses, les deux +enfants aperçurent enfin vers midi la petite pointe du clocher de +Celles. Fritz leur avait laissé un mot de recommandation pour la veuve +d'un cultivateur de ce village, et ils se réjouissaient d'arriver. +Mais, avant de se présenter au village, André se souvint des conseils +que Mme Étienne leur avait donnés. + +«Mes enfants, leur avait-elle dit, partout où vous allez passer, +personne ne vous connaîtra; ayez donc bien soin de vous tenir propres +et décents, afin qu'on ne puisse vous prendre pour des mendiants ou +des vagabonds. Si pauvre que l'on soit, on peut toujours être propre. +L'eau ne manque pas en France, et rien n'excuse la malpropreté.» + +--Julien, dit André à son frère, n'oublions pas les conseils de la +bonne mère Étienne; mettons-nous bien propres avant de nous présenter +chez les amis du garde. + +--Oui, dit l'enfant, courons au bord de cette jolie rivière qui coule +près de la route; nous nous laverons le visage et les mains. + +--Ensuite, répondit André, je brosserai tes habits avec mon mouchoir, +nous rangerons bien nos cheveux, nous frotterons nos souliers avec de +l'herbe pour les nettoyer, et comme cela nous n'aurons pas l'air de +deux vagabonds. + +Aussitôt dit, aussitôt fait. En un clin d'oeil ils eurent réparé le +désordre causé par une nuit et une demi-journée de voyage dans les +bois à travers la montagne. + +Lorsqu'ils eurent fini leur toilette, André jeta un dernier coup +d'oeil sur son jeune frère, et il fut tout fier de voir la bonne +mine de Julien, son air bien élevé et raisonnable. + +Tous les deux alors se présentèrent dans le village et cherchèrent la +maison de la veuve dont ils avaient l'adresse. On leur indiqua une +ferme située à l'extrémité du village. En entrant dans la cour, ils +virent un grand troupeau de belles oies lorraines, qui se réveillèrent +en sursaut au bruit de leurs pas et les saluèrent de leurs cris. Ils +s'avancèrent vers la porte de la maison, suivis du troupeau et +accompagnés d'un bruyant tapage. + +La fermière vint sur le pas de sa porte et regarda les enfants qui +s'approchaient d'elle, chapeau à la main. + +Dès le premier coup d'oeil la ménagère, femme d'ordre et de soin, +fut bien prévenue en faveur des enfants qu'elle voyait si propres et +si soigneux de leur personne. Aussi, lorsqu'elle eut lu le billet de +Fritz, elle fut tout à fait gagnée à leur cause. + + [Illustration: OIES DE LORRAINE.--C'est une des races les plus + répandues dans le nord et l'est de la France. Elles sont petites, + mais robustes. Les oies de la plus haute taille se trouvent dans + le Languedoc. Les oies aiment la propreté. Si elles ont de l'eau + pour se baigner et une litière fréquemment renouvelée, elles + rapportent davantage et dédommagent la fermière des soins qu'on + leur donne.] + +«Quoi! pensa-t-elle, ces enfants ont fait seuls et la nuit une route +si longue dans la montagne! Voilà de jeunes coeurs bien courageux et +dignes qu'on leur vienne en aide.» + +Elle les accueillit aussitôt avec empressement, et comme on se mettait +à table, elle les plaça auprès d'elle. + +Le dîner était frugal, mais l'accueil de la ménagère était si cordial +et nos jeunes voyageurs si fatigués, qu'ils mangèrent du meilleur +appétit la soupe aux choux et la salade de pommes de terre. + + + + +XIII.--L'empressement à rendre service pour service.--La pêche. + + Vous a-t-on rendu un service, cherchez tout de suite ce que vous + pourriez faire pour obliger à votre tour celui qui vous a obligé. + + +Tout en mangeant, André observait que la maison avait l'air fort +pauvre. Sans la grande propreté qui faisait tout reluire autour d'eux, +on eût deviné la misère. + +Après le dîner, chacun des membres de la famille se leva bien vite +pour retourner à son travail, les jeunes enfants vers l'école, les +aînés aux champs. + +Quoique André fût tout à fait las, il proposa ses services et ceux de +Julien avec empressement, car il aurait bien voulu dédommager son +hôtesse de l'hospitalité qu'elle leur offrait; mais la fermière n'y +voulut jamais consentir. + +--Reposez-vous, mes enfants, disait-elle; sinon vous me fâcherez. + +Pendant que le débat avait lieu, le petit Julien n'en perdait pas un +mot; il devinait le sentiment d'André, et lui aussi aurait voulu être +le moins possible à la charge de la fermière. + +Tout à coup l'enfant avisa deux lignes pendues à la muraille:--Oh! +dit-il, regarde, André, quelles belles lignes! Il faut nous reposer en +pêchant. N'est-ce pas, madame, vous voulez bien nous permettre de +pêcher? Nous serions si contents si nous pouvions rapporter de quoi +faire une bonne friture! + +--Allons, mon enfant, dit la veuve, je le veux bien. Tenez, voici les +lignes. + +Un quart d'heure après, les deux enfants, munis d'appâts, se +dirigeaient vers la rivière avec leurs lignes et un petit panier pour +mettre le poisson si l'on en prenait. + +André était bon pêcheur; plus d'une fois, le dimanche, il avait en +quelques heures pourvu au dîner du soir. Julien était moins habile, +mais il faisait ce qu'il pouvait. On s'assit plein d'espoir à l'ombre +des saules, dans une belle prairie comme il y en a beaucoup en +Lorraine. + +Cependant carpes et brochets n'arrivaient guère, et Julien sentait le +sommeil le prendre à rester ainsi immobile, la ligne à la main, après +une nuit de marche et de fatigue. Il ne tarda pas à se lever. + +--André, dit-il, j'ai peur, si je reste assis sans rien dire, de +m'endormir comme un paresseux qui n'est bon à rien; je ne veux pas +parler pour ne pas effrayer le poisson, mais je vais prendre mon +couteau et aller chercher de la salade: cela me réveillera. + +Pendant que l'enfant faisait une provision de salade sauvage, jeune et +tendre, André continua de pêcher avec persévérance, tant et si bien +que le panier commençait à s'emplir de truites et d'autres poissons +lorsque Julien revint: le petit garçon était bien joyeux. + +--Quel bonheur! André, disait-il, nous allons donc, nous aussi, +pouvoir offrir quelque chose à la fermière. + +Au moment où les enfants de la fermière revenaient de l'école, André +et Julien entrèrent, apportant le panier presque rempli de poissons +encore frétillants, et la salade bien nettoyée. + +On fit fête aux jeunes orphelins. La veuve était touchée des efforts +d'André et de Julien pour la dédommager de l'hospitalité qu'elle leur +offrait. + +--Chers enfants, leur dit-elle, il n'y a qu'une demi-journée que je +vous connais; mais je vous aime déjà de tout mon coeur. Cette nuit, +vous vous êtes montrés courageux comme deux hommes, et aujourd'hui, +quoique fatigués, vous avez tenu à me montrer votre reconnaissance de +l'accueil que je vous faisais. Vous êtes de braves enfants, et si vous +continuez ainsi, vous vous ferez aimer partout où vous irez; car le +courage et la reconnaissance gagnent tous les coeurs. + + [Illustration: LES PRINCIPAUX POISSONS D'EAU DOUCE.--La _truite_ + de montagne est une petite espèce de poisson, aux taches noires, + rouges et argentées, à la chair délicate, qui vit dans les eaux + froides des montagnes, dans les torrents et les lacs presque + glacés.--La _carpe_ devient très grosse en vieillissant; on trouve + des carpes qui ont plus d'un mètre de long. Sa chair est assez + estimée, mais pleine d'arêtes.--Le _brochet_ est un poisson vorace + qu'on a surnommé le _requin_ des rivières et qui avale toute + espèce de proie. On en trouve dans certains fleuves qui atteignent + 2 mètres de longueur et pèsent jusqu'à 20 kilogr.] + + + + +XIV.--La vache.--Le lait.--La poignée de sel.--Nécessité d'une bonne +nourriture pour les animaux. + + Des animaux bien soignés font la richesse de l'agriculture, et + une riche agriculture fait la prospérité du pays. + + +Le reste de l'après-midi se passa gaîment.--Puisque vous avez tant +envie d'être utiles, dit la fermière lorraine aux deux orphelins, je +vais vous occuper à présent. Vous, André, je vous prie, surveillez mes +enfants: ils arrivent de la classe, et ils ont leurs devoirs à faire. +Pendant que vous me remplacerez auprès d'eux, Julien va venir avec +moi: nous soignerons la vache et nous ferons le beurre pour le marché +de demain. + +--Oui, oui, dit le petit garçon; et il sautait de plaisir à l'idée de +voir la vache, car il aimait beaucoup les animaux. + +--Prenez ce petit banc en bois et cette tasse, lui dit la fermière; +moi, j'emporte mon chaudron pour traire la vache. + +Julien prit le banc, et arriva tout sautant à l'étable. + +--Oh! s'écria-t-il en entrant, qu'elle est jolie cette petite vache +noire, avec ses taches blanches sur le front et sur le dos! Comme son +poil est lustré et ses cornes brillantes! Et quels grands yeux +aimables elle a! Je voudrais bien savoir comment elle se nomme. + +--Nous l'appelons Bretonne, dit la fermière en atteignant une botte de +ce foin aromatique qu'on recueille dans les montagnes, et qui donne au +lait un goût si parfumé; elle y ajouta de la paille. + +--Tenez, Julien, dit-elle, portez-lui cela; elle est douce parce que +nous l'avons toujours traitée doucement; elle ne vous fera pas de mal. + +Julien prit le fourrage et l'étala devant le râtelier de Bretonne; +pendant ce temps la fermière s'était assise sur le petit banc, son +chaudron à ses pieds, et elle commençait à traire la vache. Le lait +tombait, blanc et écumeux, dans le chaudron en fer battu, brillant +comme de l'argent. + +--Julien, dit la fermière, apportez votre tasse; je veux que vous me +disiez si le lait de Bretonne est à votre gré. + +L'enfant tendit sa tasse, et quand elle fut remplie, il la vida sans +se faire prier.--Que cela est bon, le lait tout chaud et frais tiré! +dit-il. Voilà la première fois que j'en goûte. + +--Puisque vous êtes content du lait de Bretonne, cherchez dans la +poche de mon tablier, dit la veuve sans s'interrompre de sa besogne; +ne trouvez-vous pas une poignée de sel, Julien? + +--Oui, que faut-il donc en faire? + +--Prenez-le dans votre main, et présentez-le à Bretonne, vous lui +ferez grand plaisir. + +--Quoi! fît l'enfant en voyant la vache passer sa langue avec +gourmandise sur le sel qu'il lui présentait dans la main, elle aime le +sel comme du sucre! + + [Illustration: VACHE BRETONNE.--La France possède un grand nombre + d'excellentes vaches laitières, parmi lesquelles on compte la + vache bretonne qui, lorsqu'elle est bien soignée, peut donner du + lait tout en travaillant aux champs. Les vaches flamandes et + normandes donnent une quantité de lait plus grande encore, mais à + condition qu'on ne les fasse pas travailler.] + +--Oui, mon enfant, tous les animaux l'aiment, et le sel les entretient +en bonne santé; nous aussi nous avons besoin de sel pour vivre, et si +nous en étions privés, nous tomberions malades. Vous admiriez tout à +l'heure le poil lustré de Bretonne et ses yeux brillants. Eh bien, si +elle a cette bonne mine, c'est qu'elle est bien nourrie, bien soignée, +et qu'on lui donne tout ce qu'il lui faut. + +--Alors vous lui donnez du sel tous les jours? + +--Pas à la main, ce serait trop long. Nous faisons fondre le sel dans +l'eau, et nous arrosons le fourrage avec cette eau salée au moment de +le lui présenter. + +--Qu'est-ce qu'on lui fait encore après cela pour qu'elle ait cette +jolie mine? + +--On la tient proprement, Julien. Voyez-vous comme sa litière est +sèche et propre. Pour qu'une vache donne beaucoup de lait et qu'elle +se porte bien, il lui faut une litière souvent renouvelée. Si je la +laissais sur un fumier humide comme font bien des fermières, son lait +diminuerait vite et serait plus clair. Voyez aussi comme l'étable est +haute d'étage: elle a trois mètres du sol au plafond. Les fenêtres +sont placées tout en haut et donnent de l'air aux bêtes sans les +exposer au froid. Certes, Bretonne est bien logée. + +--Pourquoi l'appelle-t-on Bretonne? dit Julien, qui s'intéressait de +plus en plus à la bonne vache. + +--C'est qu'elle est de race bretonne en effet, dit la fermière en se +levant, car elle avait fini de la traire. La Bretagne est bien loin, +mais cette bonne petite race est répandue par toute la France. Voyez, +Bretonne n'est pas grande; aussi elle n'est pas coûteuse à nourrir, et +nous, qui ne sommes pas riches, nous avons besoin de ne pas trop +dépenser. Son lait contient aussi plus de beurre que celui des autres +races, et j'ai des pratiques qui me prennent tout le beurre que je +fais. Et puis, la race bretonne est robuste, très utile dans les pays +montagneux; au besoin je puis faire travailler ma petite vache sans +qu'elle en souffre. Elle sait labourer ou traîner un char avec +courage. + +--Bonne Bretonne! dit Julien en caressant une dernière fois la vache. + +L'enfant prit le petit banc, et tandis que la laitière emportait le +lourd chaudron de lait, on se dirigea vers la laiterie. + + + + +XV.--Une visite à la laiterie.--La crème.--Le beurre.--Ce qu'une +vache fournit de beurre par jour. + + Un bon agriculteur doit se rendre compte de ce que chaque chose + lui coûte et lui rapporte. + + +--Quel joli plancher, propre et bien carrelé! dit Julien en entrant +dans la laiterie. Tiens, les fenêtres et toutes les ouvertures sont +garnies d'un treillis de fer, comme une prison; pourquoi donc, madame? + +--C'est pour que les mouches, les rats et les souris ne puissent +entrer. Avant les malheurs de la guerre nous étions plus à l'aise: +j'avais six vaches au lieu d'une, je faisais beaucoup de beurre; aussi +ma laiterie comme mon étable est soigneusement installée. Voyez, ce +carrelage dont elle est recouverte permet de la laver à grande eau, et +cette eau s'écoule par les rigoles que voici. Il faut au lait une +grande propreté, et tout doit reluire chez une fermière qui sait son +métier. + +--Comme il fait frais ici! reprit Julien en s'avançant dans la salle +un peu sombre, autour de laquelle étaient rangées des jattes de lait. + +--Mon enfant, il faut qu'il fasse frais dans une laiterie. S'il +faisait chaud, le lait aigrirait, et la crème n'aurait pas le temps de +monter à la surface. Regardez ces grands pots: ils sont tout couverts +d'une épaisse croûte blanche que je vais enlever avec ma cuiller pour +la mettre dans la baratte: c'est la crème. Passez le doigt sur ma +cuiller, et goûtez. + + [Illustration: LA LAITERIE ET LA FABRICATION DU BEURRE.--La France + produit d'excellents beurres, principalement la Normandie et la + Bretagne; on les expédie jusqu'en Allemagne et en Angleterre. Nous + en vendons à l'étranger pour 40,000,000 de francs par an.] + +Julien goûta. + +--C'est meilleur encore que le lait, cette bonne crème. + +--Je le crois bien, dit la fermière. Maintenant, avec cette crème, +nous allons faire le beurre. + +Et versant dans la baratte toute la crème qu'elle avait recueillie, +elle se mit à battre avec courage. + +Au bout de quelque temps, elle s'arrêta, et levant le couvercle: +--Voyez, Julien, dit-elle. L'enfant regarda et vit flotter dans la +baratte de légers flocons jaune paille, qui étaient déjà +nombreux.--Oh! dit-il enchanté, voilà le beurre qui se fait. + +Pendant qu'on causait, le beurre s'acheva. La fermière l'égoutta et le +lava avec soin, car le beurre bien égoutté et lavé se conserve mieux. +Puis elle le mit en boules et chargea Julien de dessiner avec la +pointe du couteau de petits losanges sur le dessus. + +Il s'appliqua consciencieusement à cette besogne, et le beurre avait +bonne mine quand Julien eut achevé son dessin. + +--Mais, s'écria-t-il, toute la crème n'est pas devenue du beurre; +qu'est-ce que tout cela qui reste? + +--C'est le petit-lait. On le donnera aux porcs délayé avec de la +farine pour les engraisser. Au besoin, j'en fais aussi de la soupe +quand nous n'avons pas grand'chose à manger. + +--Il faut donc bien du lait pour faire le beurre? demanda Julien tout +surpris. + +--Eh oui, cher enfant. Quinze litres de lait de Bretonne ne font qu'un +kilogramme de beurre, et pourtant Bretonne, comme les vaches de sa +race, est une merveille. Il y a d'autres vaches dont il faut jusqu'à +vingt-cinq litres pour faire un kilogramme de beurre. Mais, Julien, +vous allez devenir savant dans les choses de la ferme comme si vous +vouliez être un jour fermier, vous aussi. + +L'enfant rougit de plaisir.--Vrai, dit-il, c'est un métier que +j'aimerais mieux que tous les autres. Mais, dites-moi encore, je vous +prie, combien Bretonne vous donne-t-elle de lait par jour? + +--Sept litres au plus, l'un dans l'autre. + +--Alors il faut donc plus de deux jours à Bretonne pour vous donner un +kilogramme de beurre? + +--Précisément. Mais comme vous comptez bien, mon enfant! Il y a +plaisir à causer avec vous. + +Un instant après, la fermière sortit de la laiterie avec le jeune +garçon, et tous deux portaient à la main de belles boules de beurre, +enveloppées dans des feuilles de vigne que Julien était allé cueillir. + + + + +XVI.--Les conseils de la fermière avant le départ.--Les rivières de la +Lorraine.--Le souvenir de la terre natale. + + Que le souvenir de notre pays natal, uni à celui de nos parents, + soit toujours vivant en nos coeurs. + + +Pendant que la fermière lorraine avait fait le beurre en compagnie de +Julien, ses enfants avaient achevé leurs devoirs sous la direction +d'André. La veuve les envoya tous jouer et se mit à préparer le +souper. + +On fit une grande partie de barres, ce qui excita l'appétit de toute +cette jeunesse: la friture et la salade parurent excellentes; mais +André et Julien, qui se ressentaient de leur course de nuit, +trouvèrent bien meilleur encore le bon lit que la fermière leur avait +préparé; ils dormirent d'un seul somme jusqu'au lendemain. + +Ils auraient dormi plus longtemps sans doute si la fermière n'avait +pris soin de les éveiller. + +--Levez-vous, enfants; je connais, à deux heures d'ici, un cultivateur +qui va chaque semaine à Épinal; il vous prendra dans sa voiture si +vous allez le trouver assez matin. + +Julien et André sortirent du lit: quoiqu'il leur semblât n'avoir pas +dormi la moitié de leur content, ils ne se le firent pas dire deux +fois et s'habillèrent à la hâte. Ils se lavèrent à grande eau le +visage et les mains, ce qui acheva de les éveiller et de les rendre +dispos. Puis ils firent leur prière tous deux et poliment allèrent +dire bonjour à la fermière. + +Elle leur mit à chacun une écuelle de soupe de lait entre les mains. +Ils eurent bientôt mangé, et au bout de peu de temps ils étaient prêts +à partir, tenant leur paquet de vêtements et leur bâton. + +Tous deux, avant de se mettre en route, allèrent remercier la fermière +qui les avait traités comme ses enfants. + +--Mes amis, leur répondit-elle, si j'ai eu plaisir à vous aider, c'est +que vous m'avez paru dignes d'intérêt par vos bonnes qualités. Si vous +continuez à être de braves enfants, désireux de travailler et de +rendre service pour service, vous trouverez de l'aide partout: car on +aime à secourir ceux qui en sont dignes, tandis qu'on craint d'obliger +ceux qui pourraient devenir une charge par leur indolence. + +En achevant ces paroles elle embrassa les enfants, et tous deux, la +remerciant de nouveau, s'élancèrent rapidement sur la route. + + [Illustration: UN DÉFILÉ DES VOSGES.--Un défilé est une vallée + très étroite resserrée entre des rochers ou des montagnes + abruptes. Le plus souvent, des torrents ou des ruisseaux coulent + au fond des défilés.] + +Le soleil n'était pas encore levé, mais une jolie lueur rose +empourprait les sommets arrondis des Vosges et annonçait qu'il allait +bientôt paraître. + +La route, formant un défilé entre de hautes collines, suivait tout le +temps le bord de l'eau, et les petits oiseaux gazouillaient +joyeusement sur les buissons de la rivière. + +Nos jeunes voyageurs étaient ravis du beau temps qui s'annonçait, mais +ils étaient encore plus satisfaits des bonnes paroles que la fermière +leur avait dites au départ, et le petit Julien, qui trouvait en +lui-même qu'il est bien facile d'être reconnaissant, s'étonnait qu'on +leur en sût tant de gré. Il marchait gaîment, tenant André par la main +et sautant de temps à autre comme un petit pinson. + +--Où va donc, s'écria-t-il, cette jolie rivière qui coule tout le +temps à côté de notre route entre des rochers hauts comme des +murailles? + +--Tu sais bien, Julien, que les petites rivières vont aux grandes, les +grandes aux fleuves, et les fleuves à la mer. + +--Oui, mais je voulais demander dans quel pays elle ira. + +--Elle ira retrouver la Meurthe, qui se jette elle-même dans la +Moselle. Tu te rappelles, Julien, quel pays arrosent la Meurthe et la +Moselle? + +--Oui, dit l'enfant devenant triste soudain, je sais que la Meurthe et +la Moselle sont des rivières de la Lorraine. La Moselle passe en +Alsace-Lorraine où nous sommes nés, où nous n'irons plus, et où notre +père est resté pour toujours. + +Et le petit garçon semblait réfléchir. Tout à coup il quitta la main +d'André: il avait vu dans l'herbe les jolies clochettes d'une fleur +d'automne; il en fit un bouquet, le lia avec de l'herbe, et le jetant +avec un doux sourire dans l'eau limpide de la rivière: «Peut-être s'en +ira-t-il jusque là-bas?» + +André murmura doucement: «Peut-être.» Et, pris lui aussi d'un cher +ressouvenir pour la terre natale, il détacha une branche de chêne et +l'envoya rejoindre le bouquet de Julien. + +Puis ils continuèrent leur route, suivant de l'oeil le bouquet et la +branche qui descendaient la rivière, et sans rien dire ils pensaient +en leur coeur: «Petite fleur des Vosges, petite branche de chêne, +va, cours, que les flots t'emportent vers la terre natale comme un +dernier adieu, comme une dernière couronne aux morts qui dorment dans +son sein.» + + + + +XVII.--Arrivée d'André et de Julien à Épinal.--Le moyen de gagner la +confiance. + + Voulez-vous mériter la confiance de ceux qui ne vous connaissent + pas? travaillez. On estime toujours ceux qui travaillent. + + +Le soir, grâce à la voiture du fermier, les enfants arrivèrent à +Épinal, où André se proposait de travailler un mois pour obtenir un +bon certificat de son patron et du maire de la ville. + +Épinal est une petite ville animée, chef-lieu du département des +Vosges. Les enfants traversèrent sur un pont la Moselle qui arrose la +ville et s'y divise en plusieurs bras. Ils furent d'abord embarrassés +au milieu de toutes les rues qui s'entre-croisaient; mais, après +s'être informés poliment de leur chemin, ils arrivèrent chez une +parente de la fermière qui leur avait donné la veille l'hospitalité à +Celles. + +Ils lui dirent qu'ils venaient de la part de la fermière et lui +demandèrent de les prendre en pension, c'est-à-dire de les loger et de +les nourrir, pendant le mois qu'ils allaient passer à Épinal. André +eut soin d'ajouter qu'ils avaient quelques économies et paieraient le +prix que la bonne dame fixerait. + +Mme Gertrude (c'est ainsi qu'on l'appelait) fit les plus grandes +difficultés. C'était une petite vieille voûtée, ridée, mais l'oeil +vif et observateur. Elle était assise auprès de la fenêtre devant une +machine à coudre, le pied posé sur la pédale de la machine et la main +sur l'étoffe pour la diriger. Elle interrompit son travail afin de +questionner les enfants, parut hésitante: + +--Je suis trop âgée, dit-elle, pour prendre un pareil embarras. + + [Illustration: LA MACHINE A COUDRE.--Cette machine, si utile et si + répandue aujourd'hui, a été inventée il n'y a pas longtemps par + l'Américain Elias Howe. On la meut la plupart du temps avec le + pied. Elle coud avec rapidité et solidité. Une machine à coudre + fait l'ouvrage de deux ouvrières actives.] + +Puis, rajustant ses lunettes, pour observer encore mieux les enfants +inconnus qui lui arrivaient et qu'elle avait laissés tout le temps +debout sur le seuil de sa porte, elle finit par dire: + +--Entrez toujours, je vous coucherai ce soir; après cela nous verrons, +vous et moi, ce que nous avons de mieux à faire. + +Les deux enfants fort interdits entrèrent dans la maison de la vieille +dame. Elle ouvrit un cabinet où il y avait un grand lit, deux chaises +et une petite table. + +--C'est l'ancienne chambre de mon fils, dit-elle; mon fils est mort +dans la dernière guerre. + +Elle s'arrêta, poussant un long soupir.--Prenez sa chambre pour ce +soir, ajouta-t-elle; plus tard nous verrons. + +Elle referma la porte brusquement et s'éloigna, les laissant fort +attristés de l'accueil qui leur était fait. Julien surtout était +confondu, car il voyait que la vieille dame se méfiait d'eux; il se +jeta au cou de son frère. + +--Oh! André, s'écria-t-il, il vaudrait mieux aller ailleurs. Nous +serons trop malheureux de passer un mois chez quelqu'un qui nous +prend, bien sûr, pour des vagabonds... Pourtant, ajouta l'enfant, nous +sommes bien propres, et nous nous étions présentés si poliment! + +--Julien, dit André courageusement, ailleurs ce serait sans doute tout +pareil, puisque personne à Épinal ne nous connaît. Ici, au moins, nous +sommes sûrs d'être chez une brave et digne femme, car la fermière nous +l'a dit. Tu sais bien, Julien, qu'il ne faut pas juger les gens sur la +mine. Au lieu de nous désoler, faisons tout ce que nous pourrons afin +de gagner sa confiance... Pour commencer, puisqu'il n'est pas encore +sept heures, je vais lui demander où demeure le maître serrurier pour +lequel j'ai une recommandation. J'irai le voir tout de suite, et si +j'obtiens de l'ouvrage, la dame Gertrude verra bien que nous sommes +d'honnêtes enfants qui voulons travailler et gagner son estime. Tu +sais bien, Julien, qu'on estime toujours ceux qui travaillent. + +--Et moi? dit Julien. + +--Toi, mon frère, reste à m'attendre: je crois que cela vaut mieux. + +Et André partit dans la direction que lui indiqua la mère Gertrude, +tandis que Julien, poussant un gros soupir, regardait son frère +s'éloigner. + +--Oh! combien nous serons heureux, pensait-il, quand nous aurons +retrouvé notre oncle, que nous aurons une maison et que nous ne +serons plus ainsi seuls comme deux enfants à l'abandon. Rien ne vaut +la maison de la famille. + + + + +XVIII.--La cruche de la mère Gertrude.--L'obligeance. + + Combien il est facile de se faire aimer de tous ceux qui nous + entourent! Il suffit pour cela d'un peu d'obligeance et de bonne + volonté. + + +Julien, tout craintif, n'osait s'approcher de dame Gertrude, qui, sans +s'occuper de l'enfant, s'était remise à sa machine à coudre et +travaillait avec activité, car elle ne perdait jamais une minute. +Enfin la petite vieille se leva, rangea son ouvrage avec soin, et prit +sa cruche pour aller à la fontaine. Elle passa près de Julien sans +rien dire, marchant toute voûtée, à pas lents, et respirant d'un air +fatigué. + +L'enfant, en la regardant passer ainsi, faible et cassée, se sentit +ému. Il était habitué à respecter les vieillards, et obligeant de son +naturel. Il sut donc vaincre la crainte qu'elle lui inspirait, il fit +deux pas en courant pour la rattraper et, tout rougissant, il lui +demanda: + +--Voulez-vous, Madame, que j'aille vous chercher de l'eau? + +La petite vieille surprise releva la tête:--C'est que, dit-elle, j'ai +peur que vous ne cassiez ma cruche. + +--Oh! que non, dit l'enfant; je vais bien faire attention, soyez +tranquille. + +Et lestement il partit à la fontaine. Il revint bientôt, portant avec +précaution la précieuse cruche, qui, bien sûr, était plus vieille que +lui; car la mère Gertrude était si soigneuse qu'elle ne cassait jamais +rien: aussi son antique mobilier avait-il l'air presque aussi +respectable qu'elle-même. La machine à coudre était le seul objet +moderne qui tranchât au milieu du reste. + +Julien n'avait pas empli la cruche jusqu'aux bords, crainte de +mouiller ses vêtements; en arrivant, il la posa bien doucement pour ne +pas répandre d'eau sur le plancher reluisant. La mère Gertrude +l'observait du coin de l'oeil avec plaisir. + +--Bon! dit-elle, vous êtes soigneux et de plus serviable: vous aimez à +épargner de la peine aux vieilles gens; c'est bien, mon enfant. + +Et la petite vieille sourit si amicalement à Julien qu'il se sentit +tout réconforté. + + + + +XIX.--Les deux pièces de cinq francs.--Un bienfait délicat. + + «Que votre main gauche ignore ce qu'a donné votre main droite.» + + +Lorsque André rentra une heure plus tard, il trouva Julien bien +affairé. Assis en face de la mère Gertrude, il lui aidait à écosser sa +récolte de haricots; car la bonne dame avait un bout de jardin, +derrière sa maison, et, l'été ayant été favorable, elle avait fait une +belle récolte de haricots, pois, fèves, lentilles et autres plantes +légumineuses. + +André fut émerveillé de voir l'enfant et la vieille dame causer tous +deux comme d'anciennes connaissances. La défiance de Mme Gertrude +n'avait pu tenir devant le gentil caractère de Julien; André acheva de +rompre la glace en annonçant qu'il avait de l'ouvrage pour le +lendemain même, et que son nouveau patron lui avait promis de faire +entrer Julien à l'école. + + [Illustration: Haricots. Fèves. Pois. Lentilles. PLANTES + LÉGUMINEUSES.--On appelle _légumineuses_ les plantes qui ont pour + fruit des _cosses_. Les plus précieuses de ces plantes sont, dans + nos pays, les haricots et les pois, si nourrissants, les fèves et + les lentilles, qu'on cultive surtout dans nos départements + maritimes de l'ouest et du midi et dont les équipages des navires + font une consommation considérable.] + +Mme Gertrude parut alors aussi satisfaite que les enfants eux-mêmes. +Elle trempa la soupe, qui était cuite à point, et les trois nouveaux +amis soupèrent ensemble avec plus d'entrain qu'on n'eût pu le croire +une heure auparavant. + +Après le dîner, André rangea ses vêtements de travail tout prêts pour +le lendemain. Il mit bien en ordre, dans le placard de leur chambre, +le linge de son frère et le sien. De son côté, Julien rangeait aussi +ses affaires, c'est-à-dire son carton d'écolier, ses plumes, son +papier et ses livres, qu'il avait eu bien soin d'emporter dans son +paquet de voyage. + +Quand tout fut en ordre, André prit dans la poche de son gilet le +petit paquet qui renfermait leurs économies, pour le porter à Mme +Gertrude et la prier de le leur garder. + +En le dépliant, il fut tout étonné d'y trouver deux belles pièces de +cinq francs qu'il n'y avait point mises. + +--Comment cela peut-il se faire? pensa-t-il. + +Puis il se rappela qu'au départ la mère Étienne avait remis en ordre +leurs habits et leurs paquets.--C'est elle, se dit-il, qui, sans que +nous le sachions, a voulu augmenter ainsi notre petit avoir. Bonne +mère Étienne! elle n'est pas riche pourtant, et ces deux pièces ont dû +lui coûter bien de la peine à gagner. Comme elle a su nous venir en +aide sans même nous le dire, de peur sans doute de nous humilier! + +Tout en pensant cela, André fut si touché qu'il faillit se mettre à +pleurer. + + + + +XX.--La reconnaissance.--La lettre d'André et de Julien à la mère +Étienne. + + On n'est jamais si heureux de savoir écrire que quand on peut, + par une lettre, montrer à un absent son affection ou sa + reconnaissance. + + +André ne fut pas longtemps à songer au bienfait délicat de la mère +Étienne sans chercher comment il pourrait lui en témoigner sa +reconnaissance. + +--Oh! dit-il, je ne puis faire qu'une seule chose en ce moment, c'est +de lui écrire tout de suite pour la remercier, et je n'y manquerai +pas; toi aussi, Julien, tu vas lui écrire quelques lignes. + +--Oui, certes, dit l'enfant tout joyeux de penser qu'il savait écrire +et qu'il pourrait, lui aussi, remercier la mère Étienne. Mais, André, +ajouta-t-il, nous n'avons point de papier à lettre. + +--Nous en achèterons tout de suite, reprit André. Il ne faut jamais +être paresseux à écrire quand on doit le faire, et c'est pour nous un +devoir d'écrire à Mme Étienne, de lui dire combien nous lui sommes +reconnaissants. + +--Attends, s'écria Julien avec vivacité, nous allons prendre une +feuille de mon cahier. + +--C'est cela, dit André en prenant le cahier que lui tendait l'enfant +et en déchirant proprement une feuille. La mère Étienne sait bien que +nous ne sommes pas riches, elle ne regardera pas au papier, mais aux +pensées qui seront dessus. + +--Et de l'encre?... et un timbre-poste? dit Julien; nous n'en avons +pas. + +--Eh bien, nous allons en acheter. + +André prit une de ses pièces de cinq francs pour aller la changer; +mais Mme Gertrude, bien qu'elle fût occupée à laver sa vaisselle et à +ranger son ménage, avait néanmoins à peu près tout entendu et tout +compris; elle s'y opposa. + +--Non, non, dit-elle, toute pièce changée est vite dépensée. +Économisons, mes enfants; cela vaut mieux. J'ai là un vieil encrier où +il reste encore quelque peu d'encre; on va mettre une goutte d'eau, on +remuera... Voyez, cela va à merveille. Quant au timbre, j'en ai un de +réserve dans mon armoire, je vais vous le donner; nous arrangerons +cela plus tard. + +Les enfants obéirent, et ils firent gentiment leur lettre tous les +deux. Ensuite, ils prièrent Mme Gertrude de la lire, lui demandant si +elle était bien comme cela. + +La bonne dame était plus instruite qu'elle n'en avait l'air. Dans son +jeune temps, avant de se marier, elle avait été institutrice, et elle +était fort savante. Elle mit donc ses lunettes et lut attentivement +les deux lettres. Quand elle eut fini, elle essuya ses yeux qui +étaient humides, et ouvrant ses bras aux deux orphelins: + +--Venez m'embrasser, dit-elle. Je vois à la façon dont vos lettres +sont tournées que vous êtes deux bons coeurs, deux enfants bien +élevés et qui savent reconnaître un bienfait. J'ai l'air méfiante +parce que je suis bien vieille et que j'ai été souvent trompée; mais +j'aime la jeunesse, et à présent que je vois ce que vous valez tous +les deux, je sens que je m'attache à vous. Chers enfants, quand on +fait son devoir, on est toujours sûr de gagner l'estime des honnêtes +gens. + +On se coucha après cette expansion. Nos jeunes orphelins, en +s'endormant dans l'ancien lit du fils de la vieille dame, étaient plus +heureux peut-être d'avoir conquis de vive force la sympathie de leur +hôtesse que si elle la leur eût accordée du premier coup; car il y a +plus de plaisir à mériter la confiance par ses efforts qu'à l'obtenir +sans peine. + + + + +XXI.--André ouvrier. Les cours d'adultes.--Julien écolier. Les +bibliothèques scolaires et les lectures du soir.--Ce que fait la +France pour l'instruction de ses enfants. + + Après qu'on a travaillé, le plus utile des délassements est une + lecture qui vous instruit. L'âge de s'instruire n'est jamais + passé. + + +Deux jours après leur arrivée à Épinal, grâce à l'activité d'André, +grâce à celle de Mme Gertrude, nos enfants étaient complètement +installés. André travaillait toute la journée à l'atelier de son +patron, faisant rougir au feu de la forge le fer qu'il façonnait +ensuite sur l'enclume, et qui devenait entre ses mains tantôt une +clef, tantôt un ressort de serrure, un verrou, un bec de cane. A ses +moments perdus le jeune serrurier, voulant se rendre utile à la mère +Gertrude, fit la revue de toutes les serrures et ferrures de la +maison: il joua si bien du marteau et de la lime qu'il remit tout à +neuf, au grand étonnement de la bonne vieille. + + [Illustration: FORGE DE SERRURIER.--On voit derrière l'âtre un + petit trou noir: c'est par ce trou qu'arrive le vent du soufflet, + qui sert à exciter le feu de charbon de terre. Au-dessous du foyer + se trouve un baquet rempli d'eau; on s'en sert pour mouiller le + charbon.] + +Mais tout cela ne fut pas long à faire, car la maison de la mère +Gertrude n'était pas grande; aussi il ne tarda pas à se trouver +inoccupé le soir, au retour de l'atelier. + +--André, lui dit Mme Gertrude, vous n'allez plus à l'école vous voilà +maintenant un jeune ouvrier; mais ce n'est point une raison, n'est-ce +pas, pour cesser de vous instruire? Tous les soirs M. l'instituteur +fait un cours gratuit pour les adultes; bien des ouvriers de la ville +se réunissent auprès de lui, et il leur enseigne ce qu'ils n'ont pu +apprendre à l'école. Il faut y aller, André. Que de choses on peut +apprendre à tout âge en s'appliquant deux heures par jour! + + [Illustration: SERRURE APPELÉE BEC DE CANE.--C'est la serrure la + plus simple. Il suffit, pour la fermer, de pousser la porte; le + ressort, qu'on voit à droite, la maintient fermée.] + +André fit ce que lui conseillait la mère Gertrude, et désormais il +alla chaque soir au cours d'adultes. + +Julien, de son côté, suivait l'école bien régulièrement. Entre les +heures de classe, quand son devoir était fait, au lieu d'aller +vagabonder dans la rue, il rendait à la mère Gertrude tous les +services qu'il pouvait. Il partait à la fontaine, il faisait les +commissions, il descendait le bois du grenier, il sarclait les herbes +folles du jardin. + +--Cet enfant, c'est mon bras droit! disait la bonne femme avec +admiration. + +Le fait est que Julien l'aimait de tout son coeur, et le soir, à la +veillée, quand elle lui racontait quelque histoire en écossant les +haricots, il ne perdait pas une de ses paroles. + +--Eh mais, Julien, lui dit-elle un jour, vous aimez les histoires, et +je vous ai dit toutes celles qui me sont restées dans la mémoire; si +vous m'en lisiez quelques-unes à présent, quelles bonnes soirées nous +passerions! + +--Oui, dit Julien, mais les livres coûtent cher et nous n'en avons +point. + +--Et la bibliothèque de l'école, petit Julien, vous l'oubliez. A +l'école, il y a des livres que M. l'instituteur prête aux écoliers +laborieux. Voyons, dès demain, nous irons le prier de vous prêter +quelques livres à votre portée. + +Le lendemain soir ce fut une vraie fête pour l'enfant. Il arriva +tenant à la main un livre plein d'histoires, dans lequel il fit ce +jour-là et les jours suivants la lecture à haute voix. + +Julien lisait très joliment: il s'arrêtait aux points et aux virgules, +il faisait sentir les s et les t devant les voyelles, et au lieu de +nasiller comme font les petits garçons qui ne savent pas lire, il +prononçait distinctement les mots d'une voix toujours claire. Quand il +trouvait un mot difficile à comprendre, la bonne vieille institutrice, +qui n'avait point oublié la profession de ses jeunes années, le lui +expliquait rapidement. + +Après la lecture elle l'interrogeait sur tout ce qu'il venait de lire, +et Julien répondait de son mieux. Le temps passait donc plus vite +encore que de coutume. Julien était tout heureux d'employer lui aussi +ses soirées à s'instruire et de suivre l'exemple que lui donnait son +frère aîné. + +--Oh! dit un jour Julien quand l'heure fut venue de se coucher, c'est +une bien belle chose d'avoir toute une bibliothèque où l'on peut +emprunter des livres! Madame Gertrude, nous les lirons tous, n'est-ce +pas? + +--Je ne demande pas mieux, répondit en souriant la mère Gertrude. Mais +dites-moi, Julien, qui a fait les frais de tous ces livres dont la +bibliothèque de l'école est remplie, et à qui devez-vous, en +définitive, ce plaisir de la lecture? Y avez-vous réfléchi? + +--Non, dit l'enfant, je n'y songeais pas. + +--Julien, les écoles, les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires +sont des bienfaits de votre patrie. La France veut que tous ses +enfants soient dignes d'elle, et chaque jour elle augmente le nombre +de ses écoles et de ses cours, elle fonde de nouvelles bibliothèques, +et elle prépare des maîtres savants pour diriger la jeunesse. + +--Oh! dit Julien, j'aime la France de tout mon coeur! Je voudrais +qu'elle fût la première nation du monde. + +--Alors, Julien, songez à une chose: c'est que l'honneur de la patrie +dépend de ce que valent ses enfants. Appliquez-vous au travail, +instruisez-vous, soyez bon et généreux; que tous les enfants de la +France en fassent autant, et notre patrie sera la première de toutes +les nations. + + + + +XXII.--Le récit d'André.--Les chiffons changés en papier.--Les +papeteries des Vosges. + + Si vous parcouriez la France, que de merveilles vous admireriez + dans l'industrie des hommes, à côté des beautés de la nature! + + +Les jours où il n'y avait pas de classe d'adultes, André passait la +soirée avec son frère et la mère Gertrude. Le temps alors s'écoulait +encore plus gaîment que de coutume, car André avait toujours quelque +chose à raconter. + +Un soir, il arriva tout joyeux de l'atelier. + +--Julien, dit-il, à son frère, si tu avais pu voir ce que j'ai vu +aujourd'hui, cela t'aurait bien intéressé. + +--Qu'as-tu donc vu? fit l'enfant en s'approchant pour mieux écouter. + +La mère Gertrude elle-même, qui était en train de tailler le pain pour +la soupe, s'interrompit et releva ses lunettes en signe d'attention. + +--Imaginez-vous, dit André, que j'ai accompagné le premier ouvrier du +patron qui allait faire une réparation dans une usine. Cet ouvrier, +qui est savant, connaît les machines et ne s'en étonnait guère; mais +moi, c'est la première fois que j'en voyais marcher; aussi cela me +faisait l'effet d'un rêve. + +--Pourquoi donc, André? s'écria Julien. + +--Racontez-nous ce que vous avez vu, reprit la mère Gertrude, ce sera +comme si nous étions allés avec vous; pendant ce temps je tremperai la +soupe. + +--Eh bien, reprit André, nous sommes allés à une grande papeterie; il +paraît qu'il y en a plusieurs aux environs d'Épinal. Tu sais, Julien, +que le papier est fait avec des chiffons réduits en pâte. + +--Oui, dit Julien, avec de vieux chiffons, de la paille et d'autres +choses. + +--Eh bien, reprit André, j'ai vu aujourd'hui des chiffons devenir du +papier, et cela se faisait tout seul: les ouvriers n'avaient qu'à +regarder et à surveiller la machine. Au fond de la salle, les chiffons +étaient dans de grandes cuves, où j'entendais remuer une sorte de +maillet qui les broyait pour en faire de la bouillie. + +--C'était donc comme dans la baratte de la fermière? + +--Justement; mais le marteau remuait tout seul. Je voyais ensuite la +bouillie jaillir de la cuve et tomber sur des tamis percés de mille +petits trous: ces tamis s'agitaient comme si une main invisible les +eût secoués. Alors, peu à peu, la bouillie s'égouttait. Ensuite elle +s'engageait entre des rouleaux, qui sont chauffés à l'intérieur tout +exprès pour la dessécher, et elle passait de rouleau en rouleau. +M'écoutes-tu, Julien? + +--Oui, André, et je crois voir tout ce que tu me dis. Cela faisait +comme lorsque Mme Gertrude prépare un gâteau avec de la pâte: elle +se sert d'un rouleau pour étendre la pâte et l'amincir. + + [Illustration: LA PAPETERIE.--A gauche se trouve la grande cuve + carrée où les chiffons, réduits en pâte et blanchis, forment comme + une bouillie liquide. Cette bouillie sort et jaillit sur les tamis + où elle s'égoutte. Puis, elle se dessèche et s'aplatit entre les + rouleaux. A droite, on voit les ouvriers qui recueillent les + feuilles de papier.--Outre les papeteries des Vosges, il y en a de + très nombreuses aux environs d'Angoulême, à Essonne, à Annonay, + etc.] + +--C'est cela même; seulement les rouleaux de la papeterie tournaient +tout seuls sans qu'on pût deviner qui les mettait en mouvement. Puis, +sais-tu ce qui sortait à la fin de toute cette rangée de rouleaux? +C'était une interminable bande de papier blanc, qui se déroulait sans +cesse comme un large ruban. La machine elle-même coupait cette bande +comme avec des ciseaux, et les feuilles de papier tombaient alors +toutes faites: les ouvriers n'avaient qu'à les ramasser. N'est-ce pas +merveilleux, Julien? à un bout de la grande salle, on voit des +chiffons et une bouillie blanche; à l'autre bout, des feuilles de +papier sur lesquelles on pourrait tout de suite écrire; et il ne faut +pas plus de deux minutes pour que la bouillie se change ainsi en +papier. + +--Oh! j'aimerais bien voir cela, moi aussi, dit Julien. + +--On m'a dit, reprit André, que tout le long de la France nous +rencontrerions bien d'autres machines aussi belles et aussi commodes, +qui font toutes seules la besogne des ouvriers et travaillent à leur +place, et je m'en suis revenu émerveillé de l'industrie des hommes. + + + + +XXIII.--Les moyens que l'homme emploie pour mettre en mouvement ses +machines.--Un ouvrier inventeur. + + La prétendue baguette des fées était moins puissante que ne l'est + aujourd'hui la science des hommes. + + +Julien avait écouté de toutes ses oreilles le récit d'André. + +--Mais pourtant, dit-il, ces machines ne peuvent pas aller toutes +seules. Bien sûr, il y avait quelque part des ouvriers que tu n'as pas +vus, et qui les mettaient en mouvement, comme le rémouleur quand il +fait tourner sa roue de toutes ses forces. + +--Je t'assure, Julien, qu'il n'y avait pas d'ouvriers à remuer les +machines, et cependant elles ne s'arrêtaient pas une minute. + +--Alors, dit la mère Gertrude gaîment, cela ressemblait à un conte de +fées. + +--Justement, dit André; en voyant cela je songeais à un conte où l'on +parlait d'un vieux château habité par les fées: dans ce château, les +portes s'ouvraient et se fermaient toutes seules; à l'intérieur, on +entendait de la musique et il n'y avait point de musiciens: les +archets des violons couraient sur les cordes et les faisaient chanter +sans qu'on pût voir la main qui les poussait. + +Julien était plongé dans de grandes réflexions: il cherchait ce qui +pouvait mouvoir la machine, car il savait bien qu'il n'y a pas de +fées. Le sourire de la mère Gertrude indiquait qu'elle était dans le +secret, et ses petits yeux gris qui brillaient à travers ses lunettes +semblaient dire à l'enfant: + +--Eh bien, Julien, n'avez-vous pas déjà deviné? + +--A quoi pensais-je donc: s'écria Julien, c'est la vapeur qui remuait +les machines. + +--Point du tout, dit André. + +Julien demeura confondu. La mère Gertrude souriait de plus en plus +malignement.--Eh! eh! Julien, dit-elle, nous avons peut-être des fées +à Épinal... Mais en attendant que vous les interrogiez, il faut souper +et j'aurais besoin d'un peu d'eau; voulez-vous, Julien, aller bien +vite à la fontaine? + +L'enfant prit la cruche d'un air préoccupé. + +--Surtout, dit la bonne mère Gertrude, ne cassez pas ma cruche, et +rappelez-vous que, dans tous les contes, c'est à la fontaine que l'on +rencontre les fées. + +--Bon! dit aussitôt le petit garçon en sautant de plaisir, vous m'avez +fait deviner: c'est l'eau qui doit faire marcher les machines à +Épinal. + +--Allons, bravo! dit André. C'est l'eau de la Moselle qui passe par +dessous l'usine et y fait tourner des roues comme dans un moulin; ces +roues en font tourner d'autres, et la machine tout entière se met en +mouvement. + +--Vous voyez bien, dit la mère Gertrude à Julien, qu'il n'y avait +point besoin de bras pour faire tourner les roues. Rappelez-vous, +Julien, qu'il y a trois choses principales dont l'homme se sert pour +mouvoir ses machines: l'eau, comme dans la papeterie d'Épinal; puis la +vapeur et le vent. C'est ce qu'on nomme les forces motrices. + + [Illustration: PRINCIPALES FORCES MOTRICES.--Les principales + forces motrices que l'homme emploie à son service sont d'abord + celle des animaux, comme dans le manège qu'un cheval fait tourner, + puis celle de l'eau et du vent, comme dans les moulins, et enfin + la grande force de la vapeur qui fait mouvoir tant de machines et + de locomotives.] + +--Tu ne sais pas, Julien, reprit André, qui a imaginé la belle machine +à faire le papier? On me l'a dit là-bas; c'est un simple ouvrier, un +ouvrier papetier nommé Louis Robert. Il avait travaillé depuis son +enfance; mais au lieu de faire, comme bien d'autres, sa besogne +machinalement, il cherchait à tout comprendre, à s'instruire par tous +les moyens, à perfectionner les instruments dont il se servait. C'est +ainsi qu'il en vint à inventer cette grande machine que j'ai vue faire +tant de travail en si peu de temps. + +--Eh bien! André, dit la mère Gertrude, qui apportait en ce moment la +soupière fumante, l'histoire du papetier Robert ne vous donne-t-elle +pas envie, à vous aussi, de devenir un ouvrier habile dans votre +métier? + +--Oh! Madame, je ferai bien tout ce que je pourrai pour cela, et le +courage ne me manquera ni pour travailler ni pour m'instruire. + +--Ni à moi non plus, s'écria Julien. + +--Maintenant, mettons-nous à table, dit la mère Gertrude. + + + + +XXIV.--La foire d'Épinal.--Les produits de la Lorraine.--Verres, +cristaux et glaces.--Les images et les papiers peints.--Les +instruments de musique. + + On regarde une chose avec plus d'intérêt quand on sait d'où elle + vient et qui l'a faite. + + +--Julien, dit un jour la mère Gertrude, c'est aujourd'hui la foire +d'Épinal. Il fait beau temps, et vous n'avez pas de classe: venez avec +moi. Nous irons acheter ma provision d'oignons et de châtaignes pour +l'année, et nous la rapporterons tous les deux. + +Julien, bien content, prit deux sacs sous son bras, Mme Gertrude un +panier, et l'on partit pour la foire, en ayant bien soin de se ranger +sur les trottoirs, car il passait sans cesse des bestiaux, des +voitures et une grande foule de monde. + +Les magasins avaient leurs plus beaux étalages: Julien et la mère +Gertrude s'arrêtaient de temps en temps pour les regarder. On +parcourut ensuite le marché pour se mettre au courant des prix, et +après les débats nécessaires on fit les achats: on emplit un sac +d'oignons, l'autre de châtaignes, et le panier de pommes. + +Mais tout cela était lourd à porter. L'enfant et la bonne vieille +avisèrent un banc à l'écart sur une place, et l'on s'assit pour se +reposer en mangeant une belle pomme que la marchande avait offerte à +Julien. + +--Que de choses il y a à la foire! dit Julien, qui était enchanté de +sa promenade. Je trouve cela bien amusant de voir tant de monde et +tant d'étalages de toute sorte. + +--Moi aussi, dit gaîment la mère Gertrude, j'aime à voir la foire bien +approvisionnée; cela prouve combien tout le monde travaille dans notre +pays de Lorraine, et combien la vieille terre des Vosges est fertile. + +--Tiens, dit Julien, je n'avais pas songé à cela. + +--Eh bien, il faut y songer, Julien. Voyons, dites-moi ce que vous +avez remarqué de beau à la foire, et vous allez voir qu'il y a en ce +moment à Épinal comme un échantillon des travaux de toute la Lorraine. + +--D'abord, dit Julien, je me suis beaucoup amusé à regarder le grand +magasin de verrerie; au soleil, cela brillait comme des étoiles. Et +puis, la marchande, d'une chiquenaude, faisait sonner si joliment ses +verres! «Quel fin cristal! disait-elle, écoutez.» Et en effet, Madame +Gertrude, c'était une vraie musique. + +--Savez-vous d'où venaient toutes ces verreries, Julien? Savez-vous où +l'on a fabriqué les belles glaces d'un seul morceau où tout à l'heure, +devant le magasin, nous nous regardions tous les deux, vous, frais et +rose comme la jeunesse qui arrive, moi, ridée et tout en double, comme +une petite vieille qui s'en va? + + [Illustration: CRISTAUX ET GLACES.--Le cristal est une sorte de + verre très transparent, dur et résonnant sous le doigt, fabriqué + avec du sable blanc, de la potasse et du plomb. La première + fabrique de cristaux de France se trouve à Baccarat; en + Lorraine.--Nous avons aussi en France, à Saint-Gobain (Aisne), la + manufacture de glaces la plus célèbre de l'Europe: on y coule des + glaces de plus de 3 mètres de haut. A cette manufacture se + rattache celle de Cirey, dans la Meurthe.] + +Julien réfléchit.--Oh! dit-il, je sais cela, car c'est dans la +Meurthe, où je suis né, que ces belles choses se font. Je sais qu'il y +a une grande cristallerie à Baccarat. + +--Vous voyez qu'on sait travailler en Lorraine; savez-vous pourquoi on +fait tant de verreries chez nous? + +--Oh! pour cela, non, Madame Gertrude. + +--C'est que nous avons beaucoup de forêts; eh bien, c'est dans les +cendres du bois qu'on trouve la potasse, qui, fondue avec du sable +sert à faire les verres fins et les glaces. + +--Je ne me doutais pas, s'écria Julien, que le bois de nos forêts +servit à faire le verre. Mais, dites-moi, Madame Gertrude, d'où +viennent donc toutes ces images grandes et petites qu'un marchand +avait étalées à la foire, le long d'un mur, et que vous m'avez laissé +regarder tout à mon aise? Je n'en avais jamais vu autant. Toute +l'histoire du petit Poucet était là en images, et la Belle et la Bête, +et l'Oiseau bleu! Il y avait aussi de ces soldats qu'on découpe et +qu'on colle sur des cartons pour les ranger en bataille sur la table. +Il y avait des portraits de grands hommes. C'était bien amusant. + + [Illustration: PAPIERS PEINTS.--Pour recouvrir de fleurs et autres + dessins coloriés les rouleaux de papier ou de toile, l'ouvrier + trempe dans la peinture une planche sur laquelle ces dessins sont + gravés en relief; puis, de la main droite, il appuie cette planche + sur le papier ou la toile. Alors les dessins s'impriment comme les + lettres d'un sceau sur le papier.] + +--Mon enfant, tout cela se fabrique ici même, à Épinal. Le papier +qu'André a vu faire sera peut-être recouvert de ces dessins coloriés, +qui s'en iront ensuite par toute la France pour amuser les enfants. +Nos papeteries, nos imageries, nos fabriques de papiers peints pour +tapisseries sont connues partout. Nous avons aussi dans notre +département la petite ville de Mirecourt, où se fabrique une très +grande quantité d'instruments de musique, des violons, des flûtes, des +clarinettes, des orgues de Barbarie comme celui qui joue là-bas sur un +coin de la place. + +--Madame Gertrude, je connais tous ces instruments de musique, car il +y a eu à Phalsbourg un concours d'orphéons et de fanfares, et je suis +allé entendre les musiciens. C'était très beau, je vous assure. Quand +nous serons plus grands, André et moi, nous ferons partie d'un +orphéon. + + [Illustration: Violon. Basson. Trombone. Cor. Piano. Cornet à + Piston. Clarinette. Flûte. Harpe. + + LES PRINCIPAUX INSTRUMENTS DE MUSIQUE.] + +--Vous aurez raison, mes enfants; la musique est une distraction +intelligente: elle élève nos coeurs en exprimant les grands +sentiments de l'âme, l'amour de la famille, de la patrie et de Dieu; +aussi est-il bien à désirer qu'elle se répande de plus en plus dans +notre pays. + + + + +XXV.--Le travail des femmes lorraines.--Les broderies.--Les fleurs +artificielles de Nancy. + + Que chaque habitant et chaque province de la France travaillent, + selon leurs forces, à la prospérité de la patrie. + + +--Julien, continua Mme Gertrude, les hommes ne sont pas seuls à bien +travailler en Lorraine. + +--Oui, dit Julien, les femmes lorraines savent faire de jolies +broderies, et j'en ai vu à bien des étalages aujourd'hui; mais je +n'entends rien à cela, moi. + +--D'autres que vous s'y entendent, Julien; les broderies de Nancy, +d'Épinal et de toute la Lorraine se vendent dans le monde entier. Les +navires en emportent des cargaisons jusque dans les Indes; c'est le +travail de nos paysannes, de nos filles du peuple qu'on se dispute +ainsi. Nous avons 35,000 brodeuses en Lorraine. Mais, si vous ne +regardez pas volontiers les broderies et les dentelles, je vous ai vu +pourtant vous arrêter fort en admiration devant une vitrine de fleurs +artificielles. + +--Oh! c'est vrai, dit Julien, il y a un rosier dans un pot qui +ressemble si bien à un rosier pour de bon, que je n'aurais jamais +voulu croire qu'il fût en papier, si ce n'était vous, Madame Gertrude, +qui me l'avez assuré. + +--D'où viennent ces fleurs, Julien? + +--Je n'en sais rien du tout, mais elles sont bien jolies. + +--Elles viennent de l'ancienne capitale de la Lorraine, de Nancy, une +grande et belle ville de soixante mille âmes. Nancy est la seule ville +de France qui rivalise avec Paris pour les fleurs artificielles. Vous +le voyez, Julien, les femmes de Lorraine sont laborieuses, et leur bon +goût est renommé. Du reste, elles sont instruites: presque toutes +savent lire et écrire. Les trois départements de la Lorraine sont +parmi les plus instruits et les plus industrieux de la France. + + [Illustration: FEMME DE LA LORRAINE BRODANT.--On appelle broderie + un dessin tracé en relief sur un tissu avec du fil de soie, de + coton, de laine, d'or ou d'argent.--Le métier de brodeuse est très + fatigant pour la vue; l'immobilité qu'il exige et la position + assise sont également fâcheuses pour la santé. Il serait bon que + les brodeuses eussent toutes un second état qui leur permit de + temps à autre de se délasser du premier.] + +--Mais, dit le petit garçon, on fait bien d'autres choses en Lorraine +que des glaces, des fleurs et des broderies. + +--Oh! certainement, Julien; mais je n'ai voulu vous parler que des +industries où nous tenons le premier rang en France et en Europe. +Travailler est déjà bien, mon enfant; mais travailler avec tant d'art +et de conscience que notre patrie puisse tenir le premier rang au +milieu des autres nations, c'est un honneur dont on peut être fier, +n'est-ce pas, Julien? + +--Oh! oui, dit l'enfant, et je suis content de savoir qu'il en est +ainsi de notre Lorraine. + + + + +XXVI.--La modestie.--Histoire du peintre Claude le Lorrain. + + «Voulez-vous qu'on pense et qu'on dise du bien de vous, n'en + dites point vous-même.» + + +Un jour Julien arriva de l'école bien satisfait, car il avait été le +premier de sa classe, et il avait beaucoup de bons points. + +--Puisque vous avez si joliment travaillé, Julien, dit Mme Gertrude, +venez vous distraire avec moi. Je vais chercher de l'ouvrage au +magasin qui me donne des coutures; il fait beau temps, nous suivrons +les promenades d'Épinal. + +Julien tout joyeux s'empressa de poser son carton d'écolier à sa +place; Mme Gertrude mit son châle, on ferma la porte à clef et on +partit. + +Chemin faisant, Julien, bien fier d'avoir été le premier, se +redressait de toute sa petite taille. Il ne manqua point de dire à +Mme Gertrude que pourtant il était parmi les plus jeunes de sa +division. Il raconta même, en passant devant la maison d'un camarade, +que le petit garçon qui demeurait là et qui avait deux ans de plus que +lui n'en était pas moins le dernier de la classe. + +Enfin, je ne sais comment cela se fit (c'était sans doute +l'enthousiasme du succès), mais Julien sortit de son naturel aimable +et modeste jusqu'à se moquer du jeune camarade en question, et il le +déclara tout à fait sot. + +--Eh mais, Julien, dit Mme Gertrude, est-ce que vous seriez vaniteux, +par hasard? Je ne vous connaissais pas ce défaut-là, mon enfant, et +j'aurais bien du chagrin de vous le voir prendre. + +--Mon Dieu, Madame Gertrude, quand on est le premier à l'école, est-ce +qu'on ne doit pas en être fier? + +--Mon enfant, vous pouvez être content d'avoir le premier rang en +classe sans pour cela vous moquer des autres. Songez d'ailleurs que, +si vous êtes moins sot qu'un autre, ce n'est pas une raison d'en tirer +vanité: avez-vous oublié, Julien, que ce n'est point vous qui vous +êtes fait ce que vous êtes? Et d'ailleurs, mon garçon, rien ne me +prouve que le camarade dont vous vous moquez n'ait pas cent fois plus +d'esprit que vous-même. Tenez, je veux vous dire une histoire qui +rabaissera peut-être votre vanité d'écolier. + +En même temps, la bonne dame Gertrude fit arrêter Julien en face d'une +statue devant laquelle ils passaient tous les deux. + +--Voyez-vous cette statue, Julien? dit-elle; eh bien, regardez-la +comme il faut: c'est celle du plus grand peintre de paysages qui ait +jamais existé. Il s'appelait Claude Gelée, et on l'a surnommé le +Lorrain en l'honneur de son pays, car il est né dans ce département +et en est une des gloires. Ce petit Claude était fils de simples +domestiques. Dans son enfance on le croyait presque imbécile, tant son +intelligence était lente et tant il avait de peine à apprendre. Ses +camarades d'école se moquaient alors de lui, comme vous faisiez tout à +l'heure, Julien, et cependant leur nom à tous est resté inconnu, +tandis que celui du petit Claude est devenu célèbre dans le monde +entier. Que cela vous apprenne, mon ami, à ne plus vous moquer de +personne et à ne pas vous croire au-dessus de vos camarades. + +Julien rougit un peu embarrassé, et la bonne vieille reprit: + +--Le pauvre enfant qui était si mal partagé de la nature eut encore le +malheur de perdre son père et sa mère dès l'âge de douze ans. Resté +orphelin, on le mit en apprentissage chez un pâtissier, mais il ne put +jamais apprendre à faire de bonne pâtisserie. Son frère aîné, qui +était dessinateur, voulut lui enseigner le dessin: il ne put y +réussir. + +Enfin un parent du jeune Claude l'emmena à Rome. + +C'était en Italie et à Rome que se trouvaient alors les plus grands +peintres. Le petit Claude fut placé à Rome au service d'un peintre +pour apprêter ses repas et aussi pour broyer ses couleurs. Il était là +broyant sur du marbre du blanc, du bleu, du rouge, et il voyait +ensuite, grâce au pinceau de son maître, toutes ces couleurs s'étendre +sur la toile et former de magnifiques tableaux. + +Peu à peu il prit goût à la peinture, et son maître lui donna quelques +leçons. + +Lorsque Claude venait à sortir de la ville et qu'il parcourait la +campagne, il restait des heures entières à regarder les paysages, les +arbres, les prairies, le soleil qui s'élevait ou se couchait sur les +montagnes. Il se rappelait les paysages de sa chère Lorraine, qu'il +avait tant de fois regardés des heures entières sans mot dire, alors +que ses camarades d'école jouaient étourdiment sans rien remarquer des +belles choses de la nature et se moquaient de son air endormi. + +Claude était maintenant sorti de ce long sommeil où s'était écoulée +son enfance. Il essaya de transporter sur les tableaux les paysages +qui le frappaient, et il y réussit si bien que, dès l'âge de +vingt-cinq ans, il s'était rendu illustre. Il travailla beaucoup et +devint très riche, car ses tableaux se vendaient à des prix fort +élevés. De nos jours, leur valeur n'a fait qu'augmenter avec le temps, +et on estime à un demi-million quatre tableaux de Claude le Lorrain +qui ornent aujourd'hui le palais de Saint-Pétersbourg. Ceux que nous +avons à Paris, au musée du Louvre, sont d'un prix inestimable. Eh +bien, Julien, que pensez-vous de ce récit? + +--Oh! Madame Gertrude, répondit l'enfant, qui avait honte de sa faute, +embrassez-moi, je vous en prie, et oubliez les sottises que j'ai dites +tout à l'heure. Jamais plus, je vous le promets, je ne me moquerai de +personne. + + [Illustration: CLAUDE LE LORRAIN PEIGNANT UN TABLEAU.--La petite + tablette qu'il tient de sa main gauche s'appelle la _palette_; + c'est sur la palette que sont étendues les couleurs, le bleu, le + blanc, le noir, le rouge, etc. De sa main droite, il tient le + _pinceau_. Près de lui, un jeune aide est occupé à broyer les + couleurs, que le peintre étendra ensuite sur sa palette.] + +--A la bonne heure, petit Julien! et quand vous serez tenté de le +faire, rappelez-vous notre grand peintre de Lorraine, et que son +souvenir vous rende modeste. + + + + +XXVII.--Les grands hommes de guerre de la Lorraine.--Histoire de +Jeanne Darc.[*] + + «N'attaquez pas les premiers; mais si on vient vous attaquer, + défendez-vous hardiment, et vous serez les maîtres.» JEANNE DARC. + + +Le samedi suivant, Julien fut encore le premier; il était si content, +qu'il sautait de plaisir en revenant de l'école. + +Mme Gertrude était assise à sa fenêtre devant sa machine à coudre. La +fenêtre était ouverte, car il faisait beau temps. + +En relevant la tête Mme Gertrude aperçut de loin le petit garçon: à +son air satisfait elle devina vite qu'il avait de bonnes nouvelles; +elle lui sourit donc; l'enfant aussitôt éleva en l'air ses bons points +et accourut à toutes jambes pour les lui mettre dans la main. Cette +fois il ne dit rien pour se glorifier, mais le coeur lui battait +d'émotion. + +--Vous êtes un brave enfant, Julien; embrassez-moi, et dites-moi ce +qui vous ferait le plus de plaisir, car je veux vous récompenser. + +Julien rougit, et lorsqu'il eut embrassé la bonne dame: + +--Peut-être bien, Madame Gertrude, qu'en cherchant dans votre mémoire +vous y retrouveriez encore une histoire à me raconter, comme celle de +Claude le Lorrain. + +--Mon Dieu, Julien, puisque vous aimez tant la Lorraine et que j'ai +commencé à vous parler des grands hommes qu'elle a donnés à la patrie, +je veux bien continuer. + +Julien approcha sa petite chaise pour mieux entendre; car la machine à +coudre faisait du bruit et il ne voulait pas perdre une parole. + + [Illustration: DROUOT.--Il naquit à Nancy en 1774 et mourut en + 1847. Homme de guerre et de science tout à la fois, il fit la + campagne d'Égypte sous Bonaparte et s'illustra plus tard dans + toutes les campagnes du premier empire, surtout dans les batailles + de Wagram, de la Moscowa, de Lutzen, où il décida la victoire. + Après Waterloo, il rallia les débris de l'armée et les conduisit + au-delà de la Loire. Il se retira ensuite à Nancy, où il mourut.] + +--Vous saurez d'abord, Julien, que, toutes les fois qu'il s'est agi de +défendre la France, la Lorraine a fourni des hommes résolus et de +grands capitaines. Vous vous rappelez que la Lorraine est placée sur +la frontière française: nous sommes donc, nous autres Lorrains, comme +l'avant-garde vigilante de la patrie, et nous n'avons pas manqué à +notre rôle: nous avons donné à la France de grands généraux pour la +défendre. Nancy a vu naître Drouot, fils d'un pauvre boulanger, +célèbre par ses vertus privées comme par ses vertus militaires, et que +Napoléon Ier appelait _le sage_. Bar-le-Duc, le chef-lieu du +département de la Meuse, nous a donné Oudinot, qui fut blessé +trente-cinq fois dans les batailles, et Exelmans, autre modèle de +bravoure. Le général Chevert, de Verdun, défendit une ville avec +quelques centaines d'hommes seulement et donna l'exemple d'une valeur +inflexible. Et votre ville de Phalsbourg, petit Julien, elle a vu +naître le maréchal Lobeau, encore le fils d'un boulanger, qui devint +un de nos meilleurs généraux et dont on disait: «il est invariable +comme le devoir.» + +Mais si les hommes, en Lorraine, se sont illustrés à défendre la +patrie, sachez qu'une femme de la Lorraine, une jeune fille du peuple, +Jeanne Darc s'est rendue encore plus célèbre. Écoutez son histoire. + + + I. Jeanne Darc était née à Domremy, dans le département des + Vosges où nous sommes, et elle n'avait jamais quitté son village. + + Bien souvent, tandis que ses doigts agiles dévidaient la + quenouille de lin, elle avait entendu dans la maison de son père + raconter la grande misère qui régnait alors au pays de France. + Depuis quatre-vingts ans la guerre et la famine duraient. Les + Anglais étaient maîtres de presque toute la France; ils s'étaient + avancés jusqu'à Orléans et avaient mis le siège devant cette + ville; ils pillaient et rançonnaient le pauvre monde. Les + ouvriers n'avaient point de travail, les maisons abandonnées + s'effondraient, et les campagnes désertes étaient parcourues par + les brigands. Le roi Charles VII, trop indifférent aux misères de + son peuple, fuyait devant l'ennemi, oubliant dans les plaisirs et + les fêtes la honte de l'invasion. + + [Illustration: LA MAISON DE JEANNE DARC.--C'est à Domremy, en + 1409, que naquit Jeanne Darc. On montre encore aujourd'hui cette + maison, qu'un Anglais voulut acheter en 1814 à un prix élevé, mais + que le propriétaire ne voulut pas lui vendre. Près de la maison, + en l'honneur de Jeanne Darc, on a fondé une école gratuite pour + les jeunes filles du pays.] + + Lorsque la simple fille songeait à ces tristes choses, une grande + pitié la prenait. Elle pleurait, priant de tout son coeur Dieu + et les saintes du paradis de venir en aide à ce peuple de France + que tout semblait avoir abandonné. + + Un jour, à l'heure de midi, tandis qu'elle priait dans le jardin + de son père, elle crut entendre une voix s'élever:--Jeanne, va + trouver le roi de France; demande-lui une armée, et tu délivreras + Orléans. + + Jeanne était timide et douce; elle se mit à fondre en larmes. + Mais d'autres voix continuèrent à lui ordonner de partir, lui + promettant qu'elle chasserait les Anglais. + + Persuadée enfin que Dieu l'avait choisie pour délivrer la patrie + elle se résolut à partir. + + Tout d'abord elle fut traitée de folle, mais la ferme douceur de + ses réponses parvint à convaincre les plus incrédules. Le roi + lui-même finit par croire à la mission de Jeanne, et lui confia + une armée. + + A ce moment les Anglais étaient encore devant Orléans, et toute + la France avait les yeux fixés sur la malheureuse ville, qui + résistait avec courage, mais qui allait bientôt manquer de + vivres. Jeanne, à la tête de sa petite armée, pénétra dans + Orléans malgré les Anglais. Elle amenait avec elle un convoi de + vivres et de munitions. + + Les courages se ranimèrent. Alors Jeanne, entraînant le peuple à + sa suite, sortit de la ville pour attaquer les Anglais. + + [Illustration: STATUE DE JEANNE DARC A ORLÉANS.--Les habitants + d'Orléans, reconnaissants envers Jeanne Darc qui avait sauvé leur + ville, lui ont élevé une statue. Cette statue est sur une des + principales places d'Orléans, cité de 50,000 âmes, d'un bel + aspect, située sur les bords de la Loire et du canal d'Orléans.] + + Dès la première rencontre, elle fut blessée et tomba de cheval. + Déjà le peuple, la croyant morte, prenait la fuite: mais elle, + arrachant courageusement la flèche restée dans la plaie et + remontant à cheval, courut vers les retranchements des Anglais. + Elle marchait au premier rang et enflammait ses soldats par son + intrépidité: toute l'armée la suivit, et les Anglais furent + chassés. Peu de jours après, ils étaient forcés de lever le + siège. + + Après Orléans, Jeanne se dirigea vers Reims, où elle voulait + faire sacrer le roi. D'Orléans à Reims la route était longue, + couverte d'ennemis. Jeanne les battit à chaque rencontre, et son + armée entra victorieuse à Reims, où le roi fut sacré dans la + grande cathédrale. + + Jeanne déclara alors que sa mission était finie et qu'elle devait + retourner à la maison de son père. Mais le roi n'y voulut pas + consentir et la retint en lui laissant le commandement de + l'armée. + + + II. Bientôt Jeanne fut blessée à Compiègne, prise par trahison et + vendue aux Anglais qui l'achetèrent dix mille livres. Puis les + Anglais la conduisirent à Rouen, où ils l'emprisonnèrent. + + Le procès dura longtemps. Les juges faisaient tout ce qu'ils + pouvaient pour embarrasser Jeanne, pour la faire se contredire et + se condamner elle-même. Mais elle, répondant toujours avec + droiture et sans détours, savait éviter leurs embûches. + + --Est-ce que Dieu hait les Anglais? lui demandait-on.--Je n'en + sais rien, répondit-elle; ce que je sais, c'est qu'ils seront + tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront. + + On lui demandait encore comment elle faisait pour vaincre: + + --Je disais: «Entrez hardiment parmi les Anglais,» et j'y entrais + moi-même. + + --Jamais, ajouta-t-elle, je n'ai vu couler le sang de la France + sans que mes cheveux se levassent. + + Après ce long procès, après des tourments et des outrages de + toute sorte, elle fut condamnée à être brûlée vive sur la place + de Rouen. + + En écoutant cette sentence barbare, la pauvre fille se prit à + pleurer. «Rouen! Rouen! disait-elle, mourrai-je ici?»--Mais + bientôt ce grand coeur reprit courage. + + Elle marcha au supplice tranquillement; pas un mot de reproche ne + s'échappa de ses lèvres ni contre le roi qui l'avait lâchement + abandonnée, ni contre les juges iniques qui l'avaient condamnée. + + Quand elle fut attachée sur le bûcher, on alluma. Le Frère qui + avait accompagné Jeanne Darc était resté à côté d'elle, et tous + les deux étaient environnés par des tourbillons de fumée. Jeanne, + songeant comme toujours plus aux autres qu'à elle-même, eut peur + pour lui, non pour elle, et lui dit de descendre. + + Alors il descendit et elle resta seule au milieu des flammes qui + commençaient à l'envelopper. Elle pressait entre ses bras une + petite croix de bois. On l'entendit crier: Jésus! Jésus! et elle + mourut. + + Le peuple pleurait: quelques Anglais essayaient de rire, d'autres + se frappaient la poitrine, disant:--Nous sommes perdus; nous + avons brûlé une sainte. + + Jeanne Darc, mon enfant, est l'une des gloires les plus pures de + la patrie. + + Les autres nations ont eu de grands capitaines qu'ils peuvent + opposer aux nôtres. Aucune nation n'a eu une héroïne qui puisse + se comparer à cette humble paysanne de Lorraine, à cette noble + fille du peuple de France. + +Dame Gertrude se tut; Julien poussa un gros soupir, car il était ému, +et comme il gardait le silence en réfléchissant tristement, on +n'entendait plus que le bruit monotone de la machine à coudre. + +Au bout d'un moment, Julien sortit de ses réflexions. + +Oh! Mme Gertrude, s'écria-t-il, que j'aime cette pauvre Jeanne, et +que je vous remercie de m'avoir dit son histoire! + + + + +XXVIII.--Les bons certificats d'André.--La mairie.--L'honnêteté et +l'économie. + + Si tu es honnête, laborieux et économe, aie confiance dans + l'avenir. + + +Cependant le temps s'écoulait: il y avait un mois qu'André et Julien +étaient à Épinal; on songeait déjà au départ. Le patron d'André, qui +n'avait que des louanges à faire du jeune garçon, lui avait procuré +des papiers en règle, un livret bien en ordre, un certificat signé de +lui-même avec le sceau de la mairie, puis l'attestation du maire de la +ville déclarant qu'André et Julien étaient de braves et honnêtes +enfants, et qu'ils avaient passé laborieusement leur temps à Épinal, +l'un à l'école, l'autre chez son patron. La mère Gertrude avait voulu, +elle aussi, se porter garante des jeunes orphelins, et de sa plus +belle écriture elle avait joint son témoignage à celui de M. +l'instituteur, à ceux du patron d'André et du maire. + + [Illustration: UNE PAGE D'UN LIVRET D'OUVRIER SIGNÉE PAR LE + MAIRE.--Le _maire_, aidé du _conseil municipal_, administre la + commune, comme le _préfet_ aidé du _conseil général_ administre le + département.--Le maire inscrit les naissances, les mariages et les + morts sur les registres de l'_état civil_.--Il est chef de la + _police_ dans la commune.--Il reçoit les _votes_ des habitants.] + +Nos jeunes garçons étaient bien contents.--Comme c'est bon, disait +André, d'avoir l'estime de tous ceux avec lesquels on vit!--Et Julien +frappait de joie dans ses deux mains en regardant les précieux +papiers. + +Quand il fut question de régler le prix de la pension chez la mère +Gertrude, elle leur dit: + +--Mes enfants, voilà un mois que nous sommes ensemble, je suis +économe, comme vous savez; aussi j'ai déployé toutes mes finesses pour +que nous ne dépensions pas trop d'argent. André m'a remis chaque +semaine ce qu'il gagnait; je me suis arrangée pour ne pas tout +dépenser. Voilà deux belles pièces de cinq francs qui restent sur les +journées d'André, et nous allons les joindre à la petite réserve que +vous m'avez confiée en arrivant. + +--Oh! Madame Gertrude, dit André, il n'est pas possible que vous ayez +si peu dépensé pour nous; à ce compte-là vous devez être en perte et +nous serions trop riches. + +--Non, non, dit obstinément l'excellente petite vieille; soyez +tranquille, André, je ne suis point en perte, et j'ai eu tant de +plaisir à vous avoir avec moi que ma vieille maison va me paraître +vide à présent et mes années plus lourdes à porter. Hélas! la belle +jeunesse ressemble au soleil, elle réchauffe tout ce qui l'entoure. + +--Oh! Madame Gertrude, dit Julien ému en l'embrassant de tout son +coeur, nous penserons souvent à vous et nous vous écrirons quand +nous aurons rejoint notre oncle. + +--Oui, mes enfants, il faudra m'écrire; et si vous vous trouviez dans +l'embarras, adressez-vous à moi. Je ne suis pas riche, mais je suis si +économe que je trouve toujours moyen de mettre quelques petites choses +de côté. L'économie a cela de bon, voyez-vous, que non seulement elle +vous empêche de devenir à charge aux autres, mais encore elle vous +permet de secourir à l'occasion ceux qui souffrent. + +--Madame Gertrude, nous allons tâcher de faire comme vous, dirent les +deux enfants: nous allons être bien économes. Nous sommes tout fiers +d'avoir tant d'argent!... cela nous donne bon courage et bon espoir. + + + + +XXIX.--La Haute-Saône et Vesoul.--Le voiturier jovial.--La confiance +imprudente. + + Ne vous fiez pas étourdiment à ceux que vous ne connaissez point. + On ne se repent jamais d'avoir été prudent. + + +Depuis que le jour du départ était fixé, la mère Gertrude s'était mise +en quête pour trouver aux enfants l'occasion d'une voiture. Après bien +des peines et au prix d'une légère gratification, elle découvrit un +voiturier qui allait à Vesoul et le décida à prendre les enfants avec +lui. + +Le lendemain, de grand matin, elle les conduisit à la place où le +voiturier avait donné rendez-vous, et après s'être embrassés plus +d'une fois, on se sépara les larmes aux yeux et le coeur bien gros. + +Il était à peine quatre heures du matin lorsque la voiture quitta +Épinal; aussi le soir même les enfants étaient à Vesoul, c'est-à-dire +en Franche-Comté. Vesoul est une petite ville de dix mille âmes +située au pied d'une haute colline dans une vallée fertile et +verdoyante. Le département de la Haute-Saône, dont elle est le +chef-lieu, est peut-être le plus riche de France en mines de fer, et +de nombreux ouvriers travaillent à arracher le minerai de fer dans les +profondes galeries creusées sous le sol. + + [Illustration: UNE MINE DE FER.--Le fer est le plus utile des métaux, + c'est aussi celui dont la France est le plus riche. Il se trouve + le plus souvent dans la terre sous forme de rouille. Les mineurs + le détachent à coups de pic, et on le fait fondre ensuite dans les + _hauts-fourneaux_ pour le purifier.] + +André et Julien ne connaissaient personne à Vesoul: là, il n'y avait +plus pour eux d'amis; il fallut payer pour le lit et la nuit, entamer +la petite réserve pour acheter à déjeuner, et ne plus compter que sur +ses jambes pour faire la route. + +Malgré cela, après avoir dormi une bonne nuit, les enfants le +lendemain partirent gaîment de Vesoul et prirent la grande route de +Besançon. Le soleil brillait: de petits nuages flottaient en l'air à +une grande hauteur. + +--Nous aurons beau temps! dit Julien. + +--Oui, répondit André, si ces nuages se maintiennent aussi hauts +qu'ils le sont à présent. + +Les deux enfants espéraient coucher à moitié chemin et arriver à +Besançon le lendemain soir. Malheureusement, après quelques kilomètres +de marche, ils virent le ciel se couvrir de nuages, André s'arrêta un +instant pour observer l'horizon. + +Les nuages avaient grossi et s'étaient arrondis comme des balles de +coton; quelques-uns étaient bas et noirâtres. + +--Hâtons le pas, Julien, dit André, car les nuages semblent annoncer +la pluie. + +Bientôt, en effet, les deux enfants sentirent de grosses gouttes. +Apercevant un hangar abandonné qui se trouvait au bord de la route, +ils s'y abritèrent et attendirent patiemment que la pluie cessât. +Plusieurs heures se passèrent; mais la pluie tombait toujours avec +violence. + +--Quel malheur! pensait André, voilà un jour de retard. Il nous faudra +aller coucher au petit village que j'aperçois d'ici. Et s'il pleut +encore demain!... + +A ce moment, Julien vit passer sur la route une carriole qui s'en +allait dans la direction de Besançon. C'était un boisselier de +Besançon qui revenait d'une foire où il était allé vendre des +boisseaux, des litres en bois de chêne, des seaux, soufflets et tamis. +Il avait aussi dans sa voiture des objets de vannerie, paniers et +corbeilles de toute sorte. Il allait vite, car sa marchandise n'était +pas lourde. + + [Illustration: FORMES DES NUAGES ANNONÇANT LE BEAU TEMPS OU LA + PLUIE.--Ces petits nuages déliés et transparents qui se trouvent à + gauche tout en haut de la gravure annoncent presque toujours le + beau temps. Il n'en est pas ainsi de ceux qui sont placés + au-dessous et qui ressemblent à des _balles de coton_; lorsqu'ils + se maintiennent après le coucher du soleil et deviennent plus + nombreux, on doit s'attendre à la pluie ou à l'orage. Déjà, à + droite, dans les gros nuages noirs, la pluie a commencé.] + +--Mon Dieu! André, s'écria Julien, si nous demandions à ce voiturier +de nous prendre avec lui en payant quelque chose: cela ne vaudrait-il +pas mieux?--Essayons, dit André. + +Ils coururent et poliment expliquèrent au conducteur l'embarras où la +pluie les mettait. Le voiturier avait l'air souriant, le visage fort +enluminé, les manières joviales, mais un peu grossières. + +--Montez, mes gaillards, dit-il, et donnez-moi quinze sous; vous serez +ce soir à Besançon. + +André hésita un instant. + +--Est-il bien sage, pensait-il, de nous confier à un homme que nous ne +connaissons pas et dont les manières n'inspirent pas grand respect? + +Mais au même moment la pluie et le vent redoublèrent, et la carriole +protégée par une bonne toile cirée promettait aux enfants un abri bien +agréable. André se décida à tenter l'aventure. Il donna ses quinze +sous, non sans un peu d'inquiétude, et s'installa avec Julien au fond +de la carriole, parmi les boisseaux et les corbeilles. Le cocher +fouetta son cheval hardiment, et l'on arriva bientôt à un village: on +le traversa au bruit retentissant des _clic clac_, et en galopant si +fort que la carriole allait de droite et de gauche avec mille cahots. + + [Illustration: BOISSELLERIE ET VANNERIE.--La _boissellerie_ est + l'art de fabriquer des _boisseaux_ ou mesures de décalitres et + toutes les autres mesures en bois de _chêne_, les seaux, + soufflets, tamis, enfin une foule d'autres menus ouvrages.--La + _vannerie_ est l'art de fabriquer des _vans_, des _corbeilles_, + des _paniers_, des _hottes_ et tous les ouvrages qui se font avec + des brins d'osier, de saule et autres tiges flexibles.] + +Julien était ravi:--Comme on marche vite! dit-il tout bas à André; +nous serons ce soir de bonne heure à Besançon. Cela vaut bien quinze +sous, vraiment. + +Mais l'enthousiasme du cocher et l'ardeur du cheval tombèrent +subitement devant la dernière maison du village, qui était une +auberge. Là, des buveurs attablés chantaient bruyamment. + +--Eh! eh! les enfants, dit le joyeux voiturier, il faut se rafraîchir +un peu... Ici le vin est bon... Une bouteille de vin ne fait jamais de +mal. + +--Merci, monsieur, dit André tout interdit, car il s'aperçut que leur +conducteur, en sautant par terre, avait chancelé comme un homme qui a +bu déjà, et il commençait à soupçonner que les belles couleurs du +jovial cocher tenaient sans doute à la boisson. + +--Mon Dieu! dit-il tout bas à Julien, nous avons agi comme des +étourdis et des imprudents en nous adressant au premier venu et en +lui donnant notre argent. Je crains bien que nous n'ayons à nous en +repentir. Cet homme a l'air pris de vin. + +Le petit Julien confus garda le silence. + + + + +XXX.--Le cabaret.--L'ivrognerie. + + Les ivrognes sont un fléau pour leur pays, pour leur famille et + pour tous ceux qui les entourent. + + +Le voiturier avait attaché son cheval à la porte de l'auberge, et sans +plus s'occuper des enfants restés dans la carriole, il était allé +s'attabler avec les gens qui buvaient. Bientôt, on entendit sa grosse +voix se mêler aux cris et aux rires des ivrognes. Dans le cabaret, +empesté par les vapeurs du vin et la fumée du tabac, c'était un +tumulte assourdissant. A mesure que les verres se vidaient, les chants +et les rires firent place aux disputes, et l'on voyait, à travers les +carreaux blanchis, s'agiter en gesticulant les ombres des buveurs. + +--Que mon père avait raison, s'écria André, de fuir les cabarets comme +la peste! Certes, notre conducteur serait bien mieux chez lui à cette +heure, avec sa femme et ses enfants, que dans ce cabaret enfumé où il +est en train de dépenser nos quinze sous. + +--Et nous donc, ajouta Julien, nous serions bien mieux à Besançon! + +--Le temps passait; les bouteilles de vin se succédaient sur la table, +et le voiturier ne sortait point de l'auberge: on eût dit qu'il se +croyait au but de son voyage. + +La pluie tombait à verse et coulait en ruisseaux bruyants sur la toile +cirée de la voiture et sur les harnais du cheval. Le pauvre animal, de +temps à autre, se secouait patiemment comme un être habitué depuis +longtemps à tout subir. + +André n'y tint plus. Il sortit de la carriole et, entrant dans +l'auberge, il rappela au voiturier poliment, mais avec fermeté, +l'heure qu'il était. + +--Eh bien! dit l'homme d'une voix avinée, si vous êtes plus pressé que +moi, partez devant, vagabond. + +André allait riposter avec énergie, mais l'aubergiste le tira par le +bras. + +--Taisez-vous, dit-il, cet homme est, à jeun, le plus doux du monde; +mais, quand il a bu, il n'y a pas de brute pareille: il assomme son +cheval de coups, et il en ferait autant du premier venu qui le +contredirait. + +--Mais, dit André, je l'ai payé d'avance pour nous emmener ce soir à +Besançon. + +--Vous avez eu tort, dit sèchement l'aubergiste. Pourquoi payez-vous +d'avance des gens que vous ne connaissez pas? Et maintenant vous aurez +tort de nouveau si vous voulez raisonner avec un homme qui n'a plus sa +raison. + +André, tout pensif, retourna trouver Julien au fond de la carriole. +Les deux enfants, bien désolés, décidèrent qu'il fallait reprendre +leurs paquets sur leur dos et se remettre en marche malgré la pluie, +pour faire à pied les seize kilomètres qui leur restaient, plutôt que +de continuer la route avec un homme ivre et brutal. + +Au même moment le charretier sortit de l'auberge, sa pipe à la main, +jurant comme un forcené contre la pluie, contre son cheval, contre les +deux enfants, contre lui-même. Il monta dans sa carriole avant que les +enfants surpris eussent eu le temps d'en descendre, et sangla son +cheval d'un coup de fouet. La carriole se remit en marche au grand +galop, vacillant par bonds d'un côté, puis de l'autre, tant le cheval +excité à force de coups marchait vite. + +Le petit Julien était transi de peur: il eût voulu être à cent lieues +de là. André lui-même, prévenu par l'aubergiste, n'était pas rassuré +et n'osait souffler mot. Les deux enfants, se serrant l'un contre +l'autre au fond de la voiture, n'avaient qu'un désir: se faire oublier +de l'ivrogne, qui ne cessait de vociférer comme un furieux. A chaque +passant qu'on rencontrait il adressait des injures et des menaces; il +jurait d'une voix chevrotante qu'il ferait un mauvais coup parce qu'un +vaurien l'avait insulté à l'auberge. + +Plus d'une heure se passa ainsi. Les deux enfants épouvantés et +silencieux réfléchissaient tristement.--«Mon Dieu! pensait André, que +l'ivresse est un vice horrible et honteux!» + +Pour le petit Julien, il était si désolé de se voir en cette vilaine +compagnie, que tout lui eût paru préférable à ce supplice. Il se +rappelait presque avec regret la nuit passée sur la montagne au milieu +du brouillard sous la conduite de son frère, et elle lui semblait plus +douce mille fois que ce voyage en la société d'un homme devenu pareil +à une brute. + +Il pensait aussi à leur petite maison de Phalsbourg, où ils +retrouvaient leur père le soir après la journée de travail, et il se +disait: + +--Oh! combien sont heureux ceux qui ont une famille, une maison où on +les aime, et qui ne sont pas forcés de voyager sans cesse avec des +gens qu'ils ne connaissent point. + + + + +XXXI.--L'ivrogne endormi.--Une louable action des deux enfants.--La +fraternité humaine. + + Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous + fît. Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît. + + +Une grande heure se passa ainsi dans l'anxiété. Le cheval allait comme +le vent, car les coups pleuvaient sur lui plus drus que grêle. + +Enfin à la longue l'ivrogne, appesanti par le vin, cessa de jurer et +de fouetter; il se renversa en arrière sur son siège et finit par +s'endormir du lourd sommeil de l'ivresse. Aussitôt le cheval, de +lui-même, comme s'il devinait cet incident prévu, ralentit le pas peu +à peu: bientôt même il s'arrêta tout à fait, heureux sans doute de +souffler à l'aise après la course folle qu'il venait d'exécuter. + +L'ivrogne ne bougea point: il ronflait à poings fermés. + +Alors nos enfants, pris d'une même idée tous les deux, se levèrent +sans bruit, saisissant leurs petits paquets de voyageurs et leurs +bâtons. Ils enjambèrent doucement par dessus le voiturier, et d'un +saut s'élancèrent sur la grande route, courant à coeur joie, tout +aises d'être enfin en liberté. + +--Oh! André, s'écria Julien, j'aimerais mieux marcher à pied toute ma +vie, par les montagnes et les grands bois, que d'être en compagnie +d'un ivrogne, eût-il une calèche de prince. + +--Sois tranquille, Julien, nous profiterons de la leçon désormais, et +nous ne nous remettrons plus aux mains du premier venu. + +Pendant ce temps le cheval, surpris en entendant sauter les enfants, +s'était mis à marcher et les avait devancés. Comme le voiturier +dormait toujours, la voiture s'en allait au hasard, effleurant les +fossés et les arbres de la route. + +Par un moment, une des roues passa sur un tas de pierres; la carriole +chancela prête à verser dans le fossé, qui, à cet endroit, était +profond. + +--Mon Dieu! dit André, il va arriver malheur à cet homme. + +--Tant pis pour lui, dit Julien, qui gardait rancune à l'ivrogne; il +n'aura que ce qu'il mérite. + +André reprit doucement:--Peut-être sa femme et ses enfants +l'attendent-ils en ce moment, Julien; peut-être, si nous l'abandonnons +ainsi, le verront-ils rapporter chez eux blessé, sanglant, comme +l'était notre père. + +En entendant ces paroles, Julien se jeta au cou de son frère:--Tu es +meilleur que moi, André, s'écria-t-il; mais comment faire? + +--Marchons à côté du cheval, nous le tiendrons par la bride. Si le +voiturier s'éveille, nous nous sauverons. + +--Et s'il ne s'éveille point? + +--Nous verrons alors ce qu'il y a de mieux à faire. En tout cas, nous +avons commis une étourderie ce matin en nous liant avec lui si +rapidement; ne faisons pas ce soir une mauvaise action en +l'abandonnant sur la grande route. Un honnête homme ne laisse point +sans secours un autre homme en danger, quel qu'il soit. Nous sommes +tous frères. + + + + +XXXII.--Une rencontre sur la route.--Les gendarmes.--Loi Grammont, +protectrice des animaux. + + Quand on n'a rien à se reprocher, on n'a point sujet d'avoir + peur. + + +Les deux enfants hâtèrent le pas et rejoignirent le cheval; ils +marchèrent auprès de lui, le dirigeant et l'empêchant de heurter la +voiture aux tas de pierres. + +Ils allèrent ainsi longtemps, et l'ivrogne ne s'éveillait point. +Julien était exténué de fatigue, car le pas du cheval était difficile +à suivre pour ses petites jambes, mais il avait repris son courage +habituel.--Ce que nous faisons est bien, pensait-il, il faut donc +marcher bravement. + +Enfin nos enfants aperçurent deux gendarmes qui arrivaient à cheval +derrière eux. André, aussitôt, s'avança à leur rencontre, et +simplement il leur raconta ce qui était arrivé, leur demandant conseil +sur ce qu'il y avait de mieux à faire. + +Les gendarmes, d'un ton sévère, commencèrent par dire à André de +montrer ses papiers. Il les leur présenta aussitôt. Lorsqu'ils les +eurent vérifiés, ils se radoucirent. + +--Allons, dit l'un d'eux, qui avait un fort accent alsacien, vous +êtes de braves enfants, et j'en suis bien aise, car je suis du pays +moi aussi. + +Les gendarmes descendirent de cheval et secouèrent l'ivrogne; mais ils +ne purent le réveiller.--Il est ivre-mort, dirent-ils. + +--Enfants, reprit l'Alsacien, nous allons ramener l'homme, ne vous en +inquiétez pas; nous savons qui il est, nous lui avons déjà fait un +procès pour la brutalité avec laquelle il traite son cheval, car la +loi défend de maltraiter les animaux. Mais vous, où allez-vous +coucher? + +--Je ne sais pas, monsieur, dit André; nous nous arrêterons au premier +village. + +--Parbleu! s'écria l'autre gendarme, puisque les enfants ont payé pour +aller à Besançon et que nous ramenons la carriole jusque-là, qu'ils +remontent; nous ferons route ensemble, et si l'ivrogne s'éveillait, +nous sommes là pour le surveiller: ils n'ont rien à craindre. + +Les gendarmes poussèrent l'ivrogne tout au fond de la carriole. André +et Julien s'assirent devant sur le banc du cocher. + +--Prenez les guides, mon garçon, dit à André le gendarme alsacien, et +conduisez; nous remontons à cheval et nous vous suivrons. + + [Illustration: VUE DE BESANÇON.--Besançon a 60,000 habitants. La + principale industrie de cette ville très commerçante est + l'horlogerie. Elle produit par an près de 100,000 montres, sans + compter les grosses horloges. C'est Besançon et la Franche-Comté + qui donnent l'heure à une bonne partie de la France.] + +André ne savait guère conduire; mais le gendarme lui expliqua comment +faire, et il s'appliqua si bien que tout alla à merveille. On arriva à +Besançon le plus gaîment du monde. Julien remarqua que cette ville est +une place forte et qu'elle est tout entourée par le Doubs, sauf d'un +côté; mais, de ce côté-là, la citadelle se dresse sur une grande masse +de rochers pour défendre la ville. Julien, quoique bien jeune, avait +déjà assisté au siège de Phalsbourg: aussi les places fortes +l'intéressaient. Il admira beaucoup Besançon, et, en lui-même, il +était content de voir que la France avait l'air bien protégée de ce +côté. + +Le gendarme alsacien recommanda ses jeunes compatriotes chez une brave +femme qui leur donna un lit à bon marché. + +--Oh! André, s'écria alors naïvement le petit Julien, je ne me serais +pas douté combien ces deux gendarmes devaient être bons pour nous; +j'aurais plutôt eu peur d'eux. + +--Julien, répondit doucement André, quand on fait ce qu'on doit et +qu'on n'a rien à se reprocher, on n'a jamais sujet d'avoir peur, et on +peut être sûr d'avoir tout le monde pour soi. + + + + +XXXIII.--Une proposition de travail faite à André.--Le parapluie de +Julien. + + Celui qui se fait reconnaître pour un honnête garçon trouve aide + et sympathie partout où il passe. + + +Le lendemain, au moment où les enfants achevaient de s'habiller, leur +hôtesse entr'ouvrit la porte. + +--Jeunes gens, leur dit-elle, vous allez, paraît-il, jusqu'à +Marseille; peut-être seriez-vous bien aises d'avoir une occasion de +faire la route jusqu'à Saint-Étienne, sans qu'il vous en coûtât rien +que la peine de travailler pendant un mois. Il y a soixante lieues +d'ici à Saint-Étienne: c'est un fameux bout de chemin. + +--Madame, dit André, pourvu que ce soit en compagnie de braves gens, +nous ne demandons qu'à travailler. + +--Soyez tranquilles, dit l'hôtesse; celui qui vous emploiera est un +ami des gendarmes qui vous ont recommandés à moi hier soir. C'est un +bien honnête homme, mais proche de ses intérêts. Descendez, vous lui +parlerez. + +André et Julien descendirent dans la cuisine et se trouvèrent en face +d'un grand montagnard jurassien qui, le dos à la cheminée, se +chauffait debout, vis-à-vis de la porte par où arrivaient les enfants. + +Il les regarda rapidement et parut satisfait de son examen. + +--Voici ce qu'il y a, dit-il à André. Tous les ans, à cette époque, je +faisais avec ma femme une tournée de Besançon à Saint-Étienne pour +vendre et transporter les marchandises du pays; mais cette année-ci ma +femme est malade: elle vient de me donner un fils, et je vais avoir de +la peine à faire mes affaires tout seul. Pourtant ce n'est pas le +moment de se reposer, puisque j'ai une bouche de plus à nourrir. Si +vous voulez tous les deux travailler avec moi de bonne volonté, je me +charge de vous pour quinze jours. Au bout de ces quinze jours vous +serez à Saint-Étienne. Je vous coucherai et je vous nourrirai tout le +long du chemin, mais je ne puis vous payer. + +Le petit Julien ouvrait de grands yeux et souriait à l'étranger. + +--Monsieur, dit André en montrant Julien, mon frère n'a pas huit ans, +il ne peut guère faire autre chose que des commissions. + +--Justement, dit le Jurassien, il ne fera pas autre chose. Vous qui +êtes grand et fort, vous m'aiderez à charger ma voiture, à soigner le +cheval et à vendre. + +--Volontiers, dit André; mais si vous pouviez ajouter quelque chose, +ne fût-ce que cinq francs, nous serions bien aises. + +--Pas un centime, dit l'homme, c'est à prendre ou à laisser. + +Julien sourit gentiment:--Oh! fit-il, vous me donnerez bien un +parapluie, n'est-ce pas? si je vous contente bien: cela fait que nous +pourrons voyager après cela même par la pluie. + +Le marchand ne put s'empêcher de rire à cette demande de +l'enfant.--Allons, dit-il, mon petit homme, tu auras ton parapluie si +les affaires marchent bien. + + + + +XXXIV.--Le cheval.--Qualités d'un bon cheval.--Soins à donner aux +chevaux. + + Un bon animal ne coûte pas plus à nourrir qu'un mauvais et + rapporte beaucoup plus. + + +Le lendemain de bon matin M. Gertal (c'était le nom du Jurassien) +éveilla les deux enfants. André mit ses habits de travail.--Venez avec +moi, dit M. Gertal, je vais vous montrer à soigner mon cheval Pierrot; +je tiens à ce qu'il soit bien soigné, car il me coûte cher et me rend +de grands services, et puis c'est pour moi un compagnon fidèle. + +André descendit à l'écurie avec son nouveau patron, et Julien, qui +aimait les animaux, ne manqua pas de le suivre. + +Pierrot était un bel et bon animal; sa robe bai brun, signe de +vivacité et de courage, son oeil grand, sa tête assez petite et ses +reins solides indiquaient que M. Gertal l'avait choisi en connaisseur. +Pierrot n'avait jamais été maltraité; aussi était-il doux et Julien +lui-même pouvait en approcher sans danger. + +Le cheval fut étrillé et brossé avec soin. + + [Illustration: LE CHEVAL DE TRAIT.--La France est le pays qui + possède les races de chevaux les plus belles et les plus variées. + La meilleure race pour traîner les lourds chariots est la race + _boulonnaise_; la meilleure pour traîner plus rapidement des + fardeaux moins lourds est la race _percheronne_; mais la plus + élégante et la plus rapide à la course est la race _normande_ + (Calvados).] + +--Voyez-vous, mes enfants, disait M. Gertal, la propreté est pour les +animaux ce qu'elle est pour l'homme, le meilleur moyen d'entretenir la +santé.--Tout en parlant ainsi, M. Gertal dirigeait l'étrille et la +brosse avec courage, et on voyait à chaque coup de l'étrille la +poussière tomber abondante par terre, tandis que le poil devenait plus +luisant. + +--Vraiment, dit le petit Julien, Pierrot comprend sans doute que c'est +pour son bien, car il a l'air trop content. + +--Oui certes, cela le soulage, et il le sent bien. Vois-tu, Julien, +la peau des animaux, comme celle de l'homme, est percée d'une +multitude de petits trous appelés pores, par lesquels s'échappe la +sueur, et la sueur sert à purifier le sang. Quand la poussière et la +malpropreté bouchent ces milliers de petits trous, le sang se vicie et +la santé s'altère chez les animaux comme chez l'homme. Il y a un vieux +proverbe qui dit: «Le jeu de l'étrille équivaut à un picotin d'avoine; +la main engraisse autant que la nourriture.» + +La toilette de Pierrot finie, on le conduisit à l'abreuvoir. + +--André, dit M. Gertal, tu le ramèneras au pas et non en le faisant +trotter comme font tant de garçons étourdis. Un cheval qui revient de +l'abreuvoir doit toujours être ramené tranquillement, pour bien +digérer l'eau qu'il a bue. + +Lorsque Pierrot revint de l'abreuvoir, on lui donna sa ration +d'avoine. + +--Tiens! dit Julien, on a fait boire Pierrot avant de lui donner à +manger. + +--Oui certes, on doit faire boire le cheval avant de lui donner +l'avoine; retiens cela, petit, car c'est une chose importante que bien +des gens ignorent. Si au contraire le cheval boit après avoir mangé +l'avoine, l'eau entraîne les grains hors de l'estomac avant qu'ils +soient digérés complètement, et l'animal est mal nourri. Remarque-le +aussi, je ne vais atteler Pierrot qu'une heure après son dîner, parce +que je le ferai trotter et qu'on ne doit pas faire trotter un cheval +qui vient de manger, si on veut qu'il digère bien sa nourriture. + +--Est-ce que tout le monde prend ces précautions, monsieur Gertal? + +--Non, et il y en a bien d'autres encore que l'on néglige. Les uns +remettent sur le cheval le harnais mouillé, qui le refroidit; d'autres +négligent de jeter sur son dos une couverture de laine quand ils sont +forcés de le faire arrêter et qu'il est en sueur; d'autres le mènent +boire quand il est en transpiration, ou lui donnent de l'eau trop +fraîche. Tous ceux qui font ainsi agissent contre leurs intérêts. Un +cheval mal soigné ne tarde pas à perdre sa vigueur et à tomber malade: +c'est une grosse perte, surtout pour les petits marchands comme moi. +En toutes choses, le chemin de la ruine, mes enfants, c'est la +négligence. + + + + +XXXV.--Les montagnes du Jura.--Les salines.--Les grands troupeaux des +communes conduits par un seul pâtre.--Associations des paysans +jurassiens. + + Que de peines nous nous épargnerions les uns aux autres, si nous + savions toujours nous entendre et nous associer dans le travail! + + +Après déjeuner, on quitta Besançon. Pierrot marchait bon train comme +un animal vigoureux et bien soigné. Julien et André regardaient avec +grand plaisir le pays montagneux de la Franche-Comté, car ils étaient +assis tous les deux à côté du patron sur le devant de la voiture, d'où +ils découvraient l'horizon. + +A chaque étape du voyage, on déchargeait la voiture, et chacun, +suivant ses forces, le patron aussi, allait porter dans les divers +magasins les marchandises qu'on avait amenées. Il fallait faire bien +des courses fatigantes, et souvent assez tard dans la soirée; mais le +patron était juste: il nourrissait bien les enfants, et on dormait +dans de bons lits. Nos deux orphelins étaient si heureux de gagner +leur nourriture et leur voyage qu'ils en oubliaient la fatigue. + +On s'arrêta à Lons-le-Saulnier et à Salins, qui doivent leurs noms et +leur prospérité à leurs puits de sel. Les enfants purent voir en +passant ces grands puits d'où on tire sans cesse l'eau salée, pour la +faire évaporer dans des chaudières. + + [Illustration: ÉVAPORATION DES EAUX SALÉES.--On trouve dans la + terre de grandes masses de _sel_; tantôt ces masses de sel sont + dures comme le roc, et on se sert pour les briser du pic et de la + pioche; tantôt elles sont fondues dans des sources souterraines. + Alors on puise l'eau salée avec des _pompes_ et on la fait + évaporer dans de larges _chaudières_ ou dans des _réservoirs_; + quand l'eau est évaporée, on retrouve le sel au fond des + réservoirs.] + +En quittant Lons-le-Saulnier, M. Gertal mit le cheval au pas.--Voici +une rude journée pour Pierrot, dit-il, car nous allons monter sans +cesse. Le village des Rousses, où nous nous rendons, est en pleines +montagnes, sur la frontière suisse. + +En effet, la route ondulait continuellement en côtes et en descentes +rapides. Par moments on apercevait les hautes cimes du Jura montrant +au loin leurs premières neiges, et de noirs sapins poudrés de givre +s'étalaient sur les flancs escarpés de la montagne. + +--Regarde, Julien, dit André: voilà un pays qui ressemble aux Vosges. + +--Oui, dit l'enfant, cela me fait songer au jour où nous avons +traversé la montagne pour passer en France. + +--Le Jura, en effet, a plus d'un rapport avec les Vosges, dit le +patron; mais il a des cimes plus élevées. + +--Eh oui, mon ami; aussi nous ne nous attarderons pas longtemps dans +ce pays: d'ici à quinze jours, il y aura sans doute des neiges partout +où nous sommes. + + [Illustration: CARTE DE LA FRANCHE-COMTÉ.--La Franche-Comté est un + pays très montagneux: les sommets du Jura y atteignent jusqu'à + 1,700 mètres. Il est arrosé par de nombreux cours d'eau. Là où le + sol est pauvre et pierreux, les habitants suppléent par + l'industrie à l'insuffisance de l'agriculture. C'est une + population intelligente, pleine d'ordre et d'économie.] + +Lorsqu'on arriva au bourg des Rousses, le soleil venait de se coucher; +c'était l'heure où les vaches descendaient toutes à la fois des +pâturages de la montagne pour rentrer aux étables. On arrêta Pierrot, +afin de ne pas effaroucher les bonnes bêtes; celles-ci s'en revenaient +tranquillement, faisant sonner leurs clochettes dont le bruit rustique +emplissait la vallée. + +Julien n'avait jamais été à pareille fête, car il n'avait pas encore +vu un si nombreux troupeau; aussi il s'agitait de plaisir dans la +voiture. + +--Regarde bien, Julien, s'écria M. Gertal, et observe ce qui va se +passer. + +--Oh! dit Julien, je regarde si bien toutes ces belles vaches que je +suis en train de les compter; mais il y en a tant que c'est +impossible. + + [Illustration: PATRE COMMUNAL FAISANT RENTRER LES VACHES DANS LE + JURA.--Toutes les vaches d'une commune dans le Jura, sont souvent + conduites par un seul pâtre, et tous les cultivateurs s'entendent + pour le payer: de cette façon cela coûte moins cher, et les + enfants de la commune ont le temps d'aller à l'école et de + s'instruire.] + +--Ce sont toutes les vaches de la commune réunies en un seul troupeau, +dit M. Gertal, et il n'y a pour les conduire qu'un pâtre, appelé le +pâtre communal. + +--Tiens! s'écria Julien, qui regardait avec plus d'attention que +jamais; les unes s'en vont à droite, les autres à gauche, celles-là +devant; voilà tout le troupeau divisé, et le pâtre qui ne bouge pas +pour les rappeler: à quoi pense-t-il? + +--N'as-tu pas entendu qu'il a sonné de la trompe? Eh bien, dans le +bourg chacun est prévenu par ce son de trompe: on a ouvert les portes +des étables, et si le troupeau se divise, c'est parce que chacune des +vaches prend le chemin de son étable et s'en va tranquillement à sa +crèche. + +--Oh! vraiment, monsieur Gertal, vous croyez qu'elles ne se tromperont +pas? + +--Jamais elles ne se trompent; elles rentrent ainsi tous les soirs; et +tous les matins, à l'heure du départ, il suffit encore au pâtre +communal de sonner de la trompe: aussitôt, dans le village, chacun +ouvre les portes de son étable; les vaches sortent et vont se réunir +toutes à un seul et même endroit, où le pâtre les attend pour les +conduire dans les belles prairies que nous avons vues le long du +chemin. + +--Oh! que voilà des vaches intelligentes! dit André. + +--Oui, certes, reprit Julien; mais il y a autre chose à remarquer que +l'intelligence du troupeau; c'est celle des habitants du pays, qui +s'entendent de bonne amitié pour mettre leurs troupeaux en commun et +ne payer qu'un seul pâtre, au lieu de payer autant de pâtres qu'il y a +de fermes et de troupeaux. + +--Tiens, c'est vrai, cela, dit André; c'est une bonne économie de +temps et d'argent pour chacun. Mais pourquoi n'en fait-on pas autant +partout, monsieur Gertal? + +--Ce n'est pas partout facile. De plus tout le monde ne comprend pas +le bienfait qu'il y a à s'entendre et à s'associer ensemble. Chacun +veut tout faire seul, et tous y perdent. Pour moi, ajouta M. Gertal, +je suis fier d'être Jurassien, car c'est dans mon pays que, pour la +première fois en France, cette grande idée de s'associer a été mise en +exécution par les cultivateurs. + + + + +XXXVI.--Les grands fromages de gruyère.--Visite de Julien à une +fromagerie.--Les associations des paysans jurassiens pour la +fabrication des fromages. + + Le pays le plus heureux sera celui où il y aura le plus d'accord + et d'union entre les habitants. + + +Le lendemain on se leva de bonne heure. M. Gertal avait acheté la +veille au soir des marchandises qu'il s'agissait de charger dans la +voiture. Il y avait de ces énormes fromages dits de _gruyère_ qu'on +fait dans le Jura, et Julien était tout étonné à la vue de ces meules +de fromages pesant vingt-cinq kilogrammes, qu'il n'aurait pas pu +soulever. Il regardait avec admiration André les mettre dans la +voiture. + +En allant faire une commission pour le patron, Julien fut introduit +dans une fromagerie où se trouvait le _fruitier_ auquel il devait +parler: on appelle fruitier, dans le Jura, celui qui fait les +fromages. Le fruitier était aimable; en voyant Julien ouvrir de grands +yeux surpris pour regarder la fromagerie, il lui demanda ce qui +l'étonnait tant que cela. + +--Oh! dit Julien, c'est cette grande chaudière que je vois là sur le +feu. Elle est aussi grande qu'une barrique et elle a l'air pleine de +lait. + +--Tout juste, enfant; il y a là trois cents litres de lait à chauffer +pour faire du fromage. + +--Mais, monsieur, dit le petit Julien, j'ai appris d'une fermière de +Lorraine que souvent une vache ne donne pas plus de deux cents litres +de lait en un mois; vous avez donc bien des vaches, vous, monsieur, +pour avoir ainsi trois cents litres de lait à la fois! + + [Illustration: UNE FROMAGERIE DANS LE JURA.--Dans la Franche-Comté + comme en Suisse, on fabrique une grande quantité de fromages, + surtout de _Gruyère_. On verse le lait dans de vastes + _chaudières_, on l'y fait chauffer, on le fait _cailler_ avec la + _présure_: puis on le retire du feu et on le verse dans un grand + _moule_. Ensuite on le presse pour en faire sortir toute l'eau; on + le sale, et, après l'avoir laissé quatre ou cinq mois dans la + cave, on l'expédie dans tous les pays.] + +--Moi, dit le fruitier, je n'en ai pas une. Et dans tout le bourg il +n'y a personne assez riche pour en avoir, à lui seul, une quantité +capable d'alimenter la fromagerie. Mais les fermiers s'associent +ensemble: ils m'apportent leur lait tous les jours, de façon que je +puisse emplir ma grande chaudière. Alors je mesure le lait de chacun, +et je marque sur une coche le nombre de litres qu'il a donnés. Quand +les fromages sont faits et vendus, on me paie pour ma peine, et les +fermiers partagent entre eux le reste de l'argent avec justice, +suivant la quantité de lait que chacun a fournie. + +--Alors celui qui n'a qu'une vache peut aussi apporter du lait et +avoir sa part? + +--Pourquoi pas, mon petit homme? Il est aussi content, et il a plus +besoin qu'un autre de voir son lait bien employé. + +--Cela doit donner bien des fromages dans une année, toutes les vaches +que j'ai vues dans la montagne! + +--Je crois bien; notre seul département du Jura possède plus de +cinquante mille vaches et fabrique par an plus de quatre millions de +kilogrammes de fromages. Et nous faisons tout cela on nous associant, +riches comme pauvres, d'un bon accord; car, voyez-vous, enfant, en +apportant chacun sa pierre, la maison se fait sans peine. + +--Oh! dit Julien, que j'aime votre pays, où tout le monde sait si bien +s'entendre! Mais comment peut-il n'y avoir jamais d'erreur dans le +partage et dans les comptes? + +--Quand tout le monde veut la justice, chacun y veille, enfant. Chez +nous, tout se passe honnêtement, parce que tout se fait au grand jour, +sous la surveillance de tous et avec l'avis de tous. + +Le petit Julien, pour rattraper le temps qu'il avait passé à écouter +le fruitier, s'en revint en courant de la fromagerie. Tout en marchant +vite, il songeait à ce qu'avait dit la veille M. Gertal sur les +associations du Jura, et arrangeant tout cela dans sa petite tête, il +se disait:--Quelle bonne chose de s'entendre et de s'aider les uns les +autres! + + + + +XXXVII.--Le travail du soir dans une ferme du Jura.--Les ressorts +d'horlogerie.--Les métiers à tricoter.--L'étude du dessin.--Utilité de +l'instruction. + + Instruisez-vous quand vous êtes jeunes; plus tard, quelque métier + que vous embrassiez, cette instruction vous y rendra plus habile. + + +Ce n'était point à une auberge qu'on était descendu, mais chez un +cultivateur des Rousses, ami de M. Gertal. + +Le patron passa une partie de la soirée à faire ses affaires chez ses +clients, et les deux enfants restèrent dans la ferme située non loin +du fort des Rousses qui défend la frontière; car les Rousses sont le +dernier bourg de France sur la frontière suisse. + +Lorsque la nuit fut tout à fait venue, la fermière alluma deux lampes. +Près de l'une les deux fils aînés s'établirent. Ils avaient devant eux +toute sorte d'outils, une petite enclume, des marteaux, des tenailles, +des limes, de la poudre à polir. Ils saisirent entre leurs doigts de +légers rubans d'acier qu'ils enroulaient en forme de spirale après les +avoir battus sur l'enclume. + + [Illustration: Ressort de montre.] + +André s'approcha d'eux tout surpris; leur travail, qui lui rappelait +un peu la fine serrurerie, l'intéressait vivement. + +--Que faites-vous là? demanda-t-il. + +--Voyez, nous faisons des ressorts de montre. Dans nos montagnes on +fabrique les différentes pièces des montres, de sorte qu'à Besançon on +n'a plus qu'à les assembler pour faire la montre même. Moi, je +fabrique des ressorts, d'autres font les petites roues, les petites +chaînes qui se trouvent à l'intérieur, d'autres les cadrans émaillés +où les heures sont peintes, d'autres les aiguilles qui marqueront +l'heure; d'autres enfin façonnent les boîtiers en argent ou en or. + +--Que tout cela est délicat, dit André, et quelle attention il vous +faut prendre pour manier cet acier entre vos doigts! Je m'en fais une +idée, moi qui suis serrurier. + + [Illustration: LE TRAVAIL DU SOIR DANS UNE FERME DU JURA.--C'est + dans les fermes du Jura que se fabriquent en grande quantité les + ressorts de montre les plus délicats. En passant près des fermes, + il est rare qu'on n'y entende pas le bruit du marteau ou de la + lime.--Le _métier à bas_, auquel travaille la fermière de droite, + a été inventé par un Français, un ouvrier serrurier des environs + de Caen. Avec ce métier on fabrique bien plus vite qu'avec la + main, des bas presque aussi solides.] + +--C'est assez délicat, en effet: soupesez ce ressort et voyez comme il +est léger. Avec une livre de fer, on peut en fabriquer jusqu'à 80,000, +et quand ils sont bien réussis, ils valent jusqu'à 10 francs chacun. + +--10 francs chaque ressort! dit André. S'il y en a 80,000, cela fait +800,000 francs, et tout cela peut se tirer d'une livre de fer qui +coûte si peu! Mon patron serrurier avait bien raison de dire que ce +qui donne du prix aux choses, c'est surtout le travail et +l'intelligence de l'ouvrier. + +Tandis que les deux jeunes ouvriers en horlogerie causaient ainsi avec +André, la fermière s'était assise avec sa fille auprès de l'autre +lampe. Elle avait un métier à faire les bas et travaillait avec +activité. Pendant ce temps, le plus jeune des enfants faisait son +devoir pour l'école du lendemain. + +--Oh! pensa Julien, qui n'avait rien perdu de tout ce que l'on faisait +et disait, je vois qu'il n'y a pas que la Lorraine où l'on sache bien +travailler. C'est égal, je n'aurais jamais cru que ce fut dans les +fermes que l'on fit les choses délicates de l'horlogerie. + +Julien, tout en réfléchissant ainsi, s'approcha du jeune enfant qui +travaillait à ses devoirs. Il fut surpris de voir qu'il dessinait, et +que son cahier était couvert de rosaces et d'étoiles, de fleurs, +d'animaux, de jolies figures d'ornementation qu'il avait tracées +lui-même. + +--Quoi! lui dit-il, vous avez appris le dessin, déjà? + +--Il faut bien, dit l'enfant; le dessin est si utile aux ouvriers! Il +nous sert beaucoup pour tous les travaux que nous faisons pendant +l'hiver. + + [Illustration: DESSIN D'ORNEMENTATION.--Les dessins + d'ornementation imitent avec art les formes des plantes et des + animaux, ainsi que des figures géométriques les plus élégantes, + cercle, ovale, spirale, etc.] + +--Oui, reprit la fermière; nous avons huit mois d'hiver sur la +montagne; durant ces longs mois, la neige couvre tout, et il faut +rester chez soi auprès du feu. Il y a même des villages où l'on est si +enveloppé par les neiges de toutes parts, qu'on ne peut plus +communiquer avec le reste du pays. La terre ne nous donnerait pas de +quoi vivre si nous ne travaillions beaucoup et si nous restions +ignorants. Mais nous avons de bonnes écoles, où on apprend même le +dessin et les travaux d'horlogerie. Quand on est bien instruit, on +gagne mieux sa vie. + +Le petit Julien trouva tout cela fort sage; il se rappela que la mère +Gertrude lui avait dit que la France ouvre de jour en jour plus +d'écoles pour instruire ses enfants. + +--Moi qui veux bien travailler quand je serai grand, pensa-t-il, je ne +perdrai pas mon temps à l'école. La fermière a raison; pour faire des +choses difficiles, il faut être instruit. + + + + +XXXVIII.--La Suisse et la Savoie.--Le lac de Genève.--Le mont +Blanc.--Les avalanches.--Le lever du soleil sur les Alpes.--La prière +du matin. + + Les beautés de la nature doivent élever notre pensée vers Dieu. + + +Le lendemain, on quitta les Rousses dès trois heures du matin, car le +patron voulait arriver à temps pour le marché de Gex, une des +principales villes du département de l'Ain. + +André enveloppa soigneusement le petit Julien dans son manteau: +l'enfant, bercé par le balancement de la voiture et par le bruit +cadencé des grelots sonores de Pierrot, ne tarda pas à dormir aussi +bien que dans son lit. + +Le clair de lune était splendide, la route lumineuse comme en plein +jour; mais l'air était froid, car il gelait sur ces hauteurs, et les +noirs sapins avaient sur toutes leurs branches de grandes aiguilles de +glace qui brillaient comme des diamants. + +Après plusieurs heures de marche sur une route toujours montante, on +traversa un dernier défilé entre deux montagnes.--Vous savez sans +doute, mes enfants, dit alors M. Gertal, que nous sommes ici à deux +pas de la Suisse, et nous arriverons bientôt au haut d'un col d'où +l'on découvre toute la Suisse, la Savoie et les Alpes. Descendons de +voiture, et nous regarderons le soleil se lever sur les montagnes: le +temps est pur, ce sera magnifique. + +Le petit Julien en un clin d'oeil fut éveillé, il se hâta de sauter +sur la route et courut en avant. Mais André l'avait devancé, et +lorsqu'il fut au sommet du col:--Oh! Julien, s'écria-t-il, viens +voir.--L'enfant arriva vite. + +Les deux frères se trouvaient placés au haut de la chaîne du Jura +comme sur une muraille énorme, presque droite. A leurs pieds s'ouvrait +un vaste horizon: la Suisse était devant eux. Tout en bas, dans la +plaine, s'étalait, à perte de vue, le grand lac de Genève, le plus +beau de l'Europe, dominé de toutes parts par des montagnes blanches de +neige. + + [Illustration: LE LAC DE GENÈVE, ou _lac Léman_, a 34 lieues de + tour. Il est entouré par le Jura et par les Alpes. Dans sa partie + sud, il touche à la France. A certains endroits sa profondeur est + de 300 mètres. Il est parfois sujet, comme la mer, à des tempêtes + redoutable.--Sur ses bords se trouve la ville suisse de Genève + commerçante et industrielle, peuplée de 50,000 habitants.] + +--Comme ce lac brille sous les rayons de la lune! dit Julien; moi je +l'aurais pris volontiers pour la mer, tant je le trouve grand. Mais +dis-moi, André, comment s'appellent ces montagnes là-bas, si hautes, +si hautes, qui enferment le lac comme dans une grande muraille? + + [Illustration: LE MONT BLANC ET LA MER DE GLACE.--Le mont Blanc + (4,800 mètres) est la montagne la plus élevée de l'Europe.] + +--Ce sont les Alpes de la Savoie, dit M. Gertal qui arrivait. A nos +pieds est la Suisse, mais à droite, c'est encore la France qui se +continue, bornée par les Alpes. Dans la Savoie, en France, se trouvent +les plus hautes montagnes de notre Europe. Ces neiges qui couvrent +leurs sommets sont des neiges éternelles. Vois-tu, en face de nous, +sur la droite, ce grand mont dont la cime blanche s'élève par dessus +toutes les autres? C'est le mont Blanc. Il y a sûrement sur sa cime +glacée des neiges qui sont tombées depuis des siècles et que nul rayon +du chaud soleil d'été n'a pu fondre. + +--Quoi! vraiment? dit Julien, d'un air réfléchi, en poussant un soupir +d'étonnement. + +--Oui, continua M. Gertal, chaque hiver de nouvelles neiges recouvrent +les anciennes. Aussi, aux endroits où la montagne en est trop chargée, +il suffit d'un coup de vent, du pas d'un chamois, d'une pelote de +neige qui grossit en roulant, pour ébranler des blocs de neige et de +glace entassés; ces blocs s'écroulent alors avec un bruit effroyable, +écrasent tout sur leur passage, ensevelissent les troupeaux, les +maisons, parfois des villages entiers. C'est ce qu'on appelle les +avalanches. + +--Que cela fait peur! dit Julien: et cependant la montagne est si +belle à regarder! + + [Illustration: AVALANCHE DANS LES ALPES.--L'avalanche est une + masse de neige qui roule du sommet des montagnes, entraînant avec + elle les arbres et les rochers. C'est surtout en Suisse, en Suède + et en Norvège que les avalanches sont terribles.] + +Au même instant, levant encore une fois la tête vers le vaste cirque +de montagnes, il poussa un cri de surprise:--Voyez, voyez, dit-il, la +jolie couleur de feu qui brille sur le mont Blanc: les neiges sont +toutes roses; qu'est-ce donc? + +--C'est l'aurore du soleil levant, petit Julien; le soleil commence +toujours par éclairer les plus hauts sommets; aussi, dans tout ce +pays, c'est le mont Blanc qui reçoit chaque matin les premiers rayons +du soleil. Regarde encore. + +--Oh! mais voici tous les sommets des autres montagnes qui +s'illuminent à leur tour; il y a, sur les neiges, toutes les couleurs +de l'arc-en-ciel: les unes sont violettes ou bleues, les autres lilas +ou roses. On dirait une grande fête qui se prépare entre le ciel et la +terre. + +--Julien, c'est le jour qui commence. Vois: le soleil monte à +l'horizon, rouge comme un globe de flamme; devant lui, les étoiles +s'effacent, et voici la lune qui pâlit à son tour. + +--O mon Dieu, mon Dieu! dit l'enfant en joignant ses petites mains, +comme cela est beau! + +--Oui, Julien, dit gravement M. Gertal, tu as raison, mon enfant: +joins les mains à la vue de ces merveilles. En voyant l'une après +l'autre toutes ces montagnes sortir de la nuit et paraître à la +lumière, nous avons assisté comme à une nouvelle création. Que ces +grandes oeuvres de Dieu te rappellent le Père qui est aux cieux, et +que les premiers instants de cette journée lui appartiennent. + +Et tous les trois, se recueillant en face du vaste horizon des Alpes +silencieuses, qui étincelaient maintenant sous les pleins rayons du +soleil, élevèrent dans une même prière leurs âmes jusqu'à Dieu. + + + + +XXXIX.--L'ascension du mont Blanc.--Les glaciers.--Effets de la rareté +de l'air dans les hautes montagnes.--Un savant courageux: de Saussure. + + C'est l'amour de la science et le courage des savants qui ont + fait faire de nos jours tant de progrès à l'humanité. + + +Lorsqu'on remonta en voiture, Julien était encore tout ému; il ne +cessait de regarder du côté du mont Blanc pour revoir ces neiges +éternelles dont on lui avait tant parlé. + +--Est-ce que nous allons passer par la Savoie, monsieur Gertal? +demanda-t-il. + +--Point du tout, mon ami. Une fois notre marché fait dans la petite +ville de Gex, nous tournerons le dos à la Savoie. + +--C'est grand dommage, fit l'enfant: ce doit être bien beau à voir un +pays pareil. Y êtes-vous allé, monsieur Gertal? + +--Oui, petit Julien, plusieurs fois. + +--Est-ce que vous êtes monté au mont Blanc? + +--Oh! pour cela non, mon ami. C'est plus difficile à faire que tu ne +l'imagines, l'ascension du mont Blanc. + +--Pourquoi donc, monsieur Gertal? + +--D'abord, il faut marcher deux journées, toujours en montant, comme +bien tu penses, et la marche n'est pas facile. Ces hautes montagnes +ont sur leurs flancs de vastes champs de glace et de neige durcie +qu'on appelle _glaciers_. L'un des glaciers qui sont au pied du mont +Blanc a deux lieues de large sur six lieues de long: c'est une vaste +_mer de glace_, tantôt unie comme un miroir, tantôt bouleversée comme +les flots de la mer dans la tempête. Quand on marche sur ces glaciers +aux pentes rapides, il faut des souliers ferrés exprès pour ne pas +glisser, des bâtons ferrés pour se retenir. On arrive souvent devant +des murs de glace qui barrent le chemin: alors il faut creuser à coups +de hache dans la glace une sorte d'escalier où l'on puisse poser le +pied. Puis il y a des _crevasses_ plus profondes que des puits; la +neige glacée les recouvre, mais, si on s'aventure par mégarde sur +cette neige trop peu épaisse, elle craque, se brise, et on tombe au +fond du gouffre. + + [Illustration: ASCENSION DU MONT BLANC ET PASSAGE DES + GLACIERS.--Il y a des montagnes tellement hautes ou difficiles à + gravir que nul pied humain n'est jamais parvenu jusqu'au sommet. + Le mont Blanc est resté de ce nombre jusqu'au siècle dernier. + Maintenant que les chemins sont très connus, il faut encore + dix-sept heures pour y monter et huit pour en descendre.] + +--J'ai entendu dire, fit André, que l'on s'attachait avec une même +corde plusieurs ensemble, de façon que, si l'un tombe, les autres le +retiennent; est-ce vrai, monsieur Gertal? + +--Certainement, répondit le patron; c'est ce que j'allais raconter; +mais quelquefois la chute de l'un entraîne les autres. Puis, on est +exposé aux avalanches qui se détachent du haut de la montagne et qui +peuvent vous engloutir. En outre, le froid devient tel, à mesure qu'on +s'élève, qu'il faut s'envelopper le visage d'un masque en gaze pour +que la peau ne se fendille pas jusqu'au sang. Enfin, la difficulté de +respirer sur ces hauteurs est si grande, qu'on peut à peine se +traîner; des hommes très robustes ne peuvent marcher plus de +vingt-cinq pas sans s'arrêter pour se reposer et respirer. + +--C'est étonnant, cela, dit Julien: moi, je trouve l'air si pur sur +les hauteurs, qu'il me semble qu'on y respire mieux. + +--Oui, dit le patron, quand on n'est pas trop haut; mais à mesure +qu'on s'élève, l'air devient plus rare, l'air vous manque; André doit +savoir cela? + +--Oui, monsieur; j'ai même appris à l'école que, si on pouvait +s'élever à quinze lieues au-dessus de la terre, il n'y aurait plus +d'air du tout, et on ne pourrait respirer ni vivre. + +--Eh bien, sur le sommet du mont Blanc, il y a déjà deux fois moins +d'air que dans la plaine; aussi est-on obligé de respirer deux fois +plus vite pour avoir sa quantité d'air. Alors le coeur se met à +battre aussi moitié plus vite, on a la fièvre, on sent ses forces s'en +aller, on est pris d'une soif ardente et en même temps d'un invincible +besoin de dormir, et le tout au milieu d'un froid rigoureux. Si l'on +se laisse aller à dormir, c'est fini, le froid vous engourdit et on +meurt sans pouvoir se réveiller. + +--Oh! oh! dit Julien, je comprends qu'il n'y ait pas grand monde à se +risquer jusque-là; mais qui donc a jamais osé monter le premier au +mont Blanc? + +--C'est un hardi montagnard nommé Joseph Balmat; il y est allé seul +une première fois, puis, il a aidé un grand savant nommé de Saussure à +y monter. C'est de Saussure qui a observé au sommet du mont ce que je +vous disais tout à l'heure sur la rareté de l'air. Il a fait beaucoup +d'autres expériences; par exemple, il a allumé du feu, mais son feu +avait la plus grande peine à brûler à cause du manque d'air; il a +déchargé un pistolet, mais ce pistolet ne fit pas plus de bruit qu'un +simple pétard de confiseur, car c'est l'ébranlement de l'air qui +produit le son, et là où il y a moins d'air, tout son devient plus +faible. De Saussure fut bien surpris aussi de voir, du haut du mont, +le ciel presque noir et d'apercevoir des étoiles en plein jour; cette +couleur sombre du ciel est produite encore par la rareté de l'air, car +c'est l'air qui, quand il est en grande masse, donne au ciel sa belle +couleur bleue. Toutes ces expériences et bien d'autres encore ont été +très utiles pour le progrès de la science; mais à combien de dangers +il a fallu s'exposer d'abord pour les faire! + +Tu vois, petit Julien, comme l'amour de la science est une belle +chose, puisqu'il donne le courage de risquer sa vie pour s'instruire +et pour instruire les autres. + + + + +XL.--Les troupeaux de la Savoie et de la Suisse.--L'orage dans la +montagne.--Les animaux sauvages des Alpes.--Les ressources des +Savoisiens. + + Plus un pays est pauvre, plus il a besoin d'instruction; car + l'instruction rend industrieux et apprend à tirer parti de tout. + + +Tout en causant on continuait la route. A chaque détour du chemin les +montagnes disparaissaient, mais on ne tardait pas à les revoir, plus +lumineuses à mesure que le soleil montait. + +--C'est le moment, dit M. Gertal, où les pâtres et les troupeaux se +réveillent dans la montagne. Ne voyez-vous pas sur les pentes les plus +voisines de petits points blancs qui se remuent? ce sont les vaches et +les moutons. + +--Mais, dit Julien, est-ce qu'il y a aussi des troupeaux sur le mont +Blanc et sur les autres grandes montagnes? + +--Certainement; les troupeaux sont la grande richesse de la Suisse et +de la Savoie, comme du Jura. C'est en les gardant là-haut, tout l'été, +que les montagnards acquièrent leur vigueur et leur agilité +proverbiales. + +--Y a-t-il donc tant besoin d'agilité pour garder les vaches dans la +montagne? s'écria Julien. Cela m'a l'air bien facile, à moi. + +--Eh, eh! petit Julien, je voudrais bien t'y voir, lorsque tout à coup +un orage s'élève. J'ai vu cela, moi qui te parle, et je ne l'oublierai +jamais. Les vaches, dans les prairies de la montagne, couchent dehors, +paisiblement, sous la garde des chiens. Mais si l'orage arrive, elles +s'éveillent en sursaut; en voyant les éclairs leur passer devant les +yeux, les voilà folles de terreur; elles bondissent à travers le +premier sentier qui se présente dans la direction du vent. Elles +courent sans s'arrêter, redoublant de vitesse à mesure que les échos +de la montagne s'ébranlent aux roulements du tonnerre. Les pâtres +alors, pour ramener le troupeau, le suivent dans toutes les +directions, à la lueur des éclairs, en dépit de l'ouragan qui déracine +les arbres, au-dessus des abîmes. Ils appellent chaque vache par son +nom pour la calmer, et souvent, malgré leurs efforts, quand le matin +arrive, plus d'une manque à l'appel: la tourmente les a jetées dans +les précipices. + +--Comment? dit Julien, les vaches, qui ont un air si tranquille, sont +si peu raisonnables que cela? Mais alors, les pâtres doivent avoir +grand'peur de l'orage. + +--Certes, mon enfant, ils le redoutent; aussi, quand ils en prévoient +un, ils ne se couchent pas; ils restent toute la nuit auprès de leurs +vaches; ils leur parlent tant que dure la tempête, ils les flattent de +la main tour à tour, les appelant chacune par leur nom. Cela suffit +pour tranquilliser ces bonnes bêtes. La présence et la voix de leur +gardien les rassure; elles ne bougent pas. + +--Bon, dit Julien, les vaches sont comme les petits enfants; elles ont +peur quand elles se croient seules, et alors il n'est pas facile de +les garder. C'est égal, monsieur Gertal, c'est bien intéressant, +toutes ces histoires de la montagne. + +Le patron sourit.--As-tu quelquefois entendu parler des chasses au +chamois, Julien? reprit-il. + + [Illustration: LE CHAMOIS.--Le _chamois_ vit en troupes dans les + Alpes et aussi dans les Pyrénées, où on lui a donné le nom + d'_isard_.] + +--Oh! point du tout, je ne sais même pas ce que c'est qu'un chamois. +Et vous, monsieur Gertal, en avez-vous vu? + +--Oui, j'en ai vu plusieurs. C'est un bel animal, qui vit sur les +hautes montagnes. Il est grand comme une chèvre, et d'une agilité +merveilleuse: d'un bond il saute par dessus les abîmes et disparaît +avec la rapidité d'une flèche. Pour lui faire la chasse, il faut avoir +soi-même une agilité bien grande; les hommes les plus hardis grimpent +aux endroits escarpés où ils ont remarqué les traces des chamois; +cachés derrière quelque rocher, ils les attendent au passage pendant +des heures, tirent dessus, et parfois les poursuivent à la course de +rocher en rocher. + +--Qu'est-ce que cela mange, les chamois? + +--L'herbe rase des prairies de la montagne. Dans les grandes forêts de +sapins, dans les lieux les plus sauvages, il y a d'autres animaux: on +rencontre dans les Alpes des ours bruns. + +--Des ours! fit Julien; oh, oh! cela ne vaut pas les gentils chamois. +Nous en avons pourtant vu un l'autre jour à Lons-le-Saulnier, qui +était apprivoisé et qui dansait sur ses pattes de derrière au son de +la musique. + +--Il avait été pris sans doute encore jeune dans les Alpes. Un autre +animal des montagnes, c'est l'aigle; on peut le voir sur la cime des +rochers, voler à son aire. Les aigles se jettent parfois sur les +troupeaux, saisissent dans leurs serres les jeunes agneaux qu'ils +peuvent attraper, et les enlèvent en l'air; on en a vu emporter +jusqu'à de jeunes enfants. Aussi les montagnards font une chasse +continuelle à ces bêtes malfaisantes: ils les poursuivent dans le +creux des rochers; ils luttent contre elles, et de jour en jour, +aigles et ours deviennent plus rares. + + [Illustration: L'AIGLE.--L'aigle, le plus fort et le plus féroce + des oiseaux, a la vue perçante, les pieds robustes, armés d'ongles + aigus. Ses ailes étendues ont près de 3 mètres de largeur. Son nid + (ou _aire_) est placé dans les rochers les plus sauvages, au + milieu des montagnes et des précipices. C'est là qu'il transporte, + pour nourrir ses petits, les animaux qu'il a pris ou enlevés dans + ses serres.] + +--Je vois à présent, monsieur Gertal, que les montagnards sont bien +braves. Aussi, j'aime les montagnards; mais je voudrais savoir si, +dans leur pays, en Suisse et en Savoie, on sait travailler comme dans +la Franche-Comté et la Lorraine. + + [Illustration: CARTE DE LA SAVOIE.--Cette province est couverte + des plus hautes montagnes de l'Europe. On y trouve des mines de + plomb, de cuivre, de fer, des carrières de marbre et de granit, + quelques rivières charrient de l'or en petite quantité. + _Chambéry_, l'ancienne capitale de la Savoie (22,000 hab.), + fabrique des gazes de soie renommées. _Annecy_ (15,000 h.), située + au bord d'un beau lac, tisse le coton et la soie.] + +--Certainement, petit Julien. Depuis que la Savoie est française, les +progrès ont été très rapides dans cette contrée. On y a fait un grand +nombre de routes, ce qui permet de transporter facilement les produits +de la terre et les marchandises. Et puis, les Savoisiens sont très +intelligents et comprennent l'importance de l'instruction. Les écoles +se multiplient chez eux. Quand tout le monde sera instruit dans ce +beau pays, on verra, de plus en plus, la Savoie changer de face; +l'agriculture, mieux entendue, enrichira les cultivateurs, l'industrie +fera prospérer les villes; car vois-tu, petit Julien, il faut toujours +en revenir à l'instruction: les esprits cultivés sont comme les terres +bien labourées, qui paient par d'amples moissons les soins qu'on leur +donne. + + + + +XLI.--Arrivée en Bourgogne.--L'Ain.--Les volailles de Bresse.--André +et Julien devenus marchands. + + Ce n'est pas tout d'économiser, il faut savoir faire fructifier + ses économies. + + +Nos voyageurs, tout en causant, avaient depuis longtemps quitté le +département du Jura; ils étaient maintenant en Bourgogne, dans le +département de l'Ain. + +De la voiture, on apercevait déjà le clocher de la petite ville de +Gex, connue par les fromages qui portent son nom. + +--Enfants, dit le patron, nous voici arrivés à Gex; il s'agit à +présent de travailler ferme. Nous aurons une journée de fatigue +aujourd'hui, et pas une minute à perdre. + +Nos trois amis furent en effet si occupés toute la journée qu'ils +n'eurent pas le temps de manger autre chose qu'un petit pain de deux +sous en courant; mais personne ne songea à s'en plaindre. La vente +était bonne, le patron radieux, et les enfants enchantés comme s'il se +fût agi de leurs propres intérêts. + +Tout en se hâtant de faire les commissions, Julien regardait le pays +tant qu'il pouvait. De la ville de Gex, on aperçoit encore le lac de +Genève et les belles Alpes de Savoie. Julien tournait souvent les yeux +de ce côté: ne pouvant aller en Savoie, il voulait du moins emporter +dans son souvenir l'aspect de ce beau pays.--Comme cela, disait-il, je +vais finir par savoir ma géographie de la France sur le bout du doigt. +Quand je retournerai à l'école, je serai sûrement le premier, et je +serai bien content. + +Deux jours après, on traversa, sans s'y arrêter, la ville de Bourg, +située dans la plaine fertile de la Bresse. + +--Mes enfants, dit alors M. Gertal, je suis content de vous, vous +travaillez avec courage. Cela m'engage à vous venir en aide. Vous avez +emporté d'Épinal quelques petites économies, je veux vous montrer à +les faire fructifier. Tout en travaillant pour moi, vous travaillerez +pour vous: ce sera une sorte d'association que nous ferons ensemble. +Écoutez-moi. La Bresse est connue partout pour ses excellentes +volailles. Je vais acheter avec votre argent, dans une ferme des +environs, une vingtaine de belles poulardes, que vous vendrez au +marché de Mâcon, où nous allons nous rendre. Si peu que vous gagniez +sur chaque poularde, cela vous fera sur le tout une somme assez ronde. +Ne serez-vous pas contents? + +--Oh! fit Julien, je crois bien, monsieur Gertal. Vous êtes bien bon +pour nous, et je vais joliment m'appliquer à vendre, allez! + +--Oui, dit André, nous vous en serons bien reconnaissants, monsieur +Gertal, car souvent je songe avec inquiétude au terme de notre voyage. +J'ai peur de ne point retrouver notre oncle à Marseille, ou bien je +crains qu'il ne soit obligé de retourner en Alsace pour obtenir que +nous soyons Français. Si nous pouvions arriver là-bas avec quelques +économies, je serais moins tourmenté. + +--Il ne faut pas t'inquiéter comme cela, mon garçon. Avec du courage +et de la persévérance, on vient à bout des choses les plus difficiles. +Celui qui veut absolument se tirer d'affaire, y arrive. L'aide de Dieu +ne fait défaut qu'aux paresseux. + + + + +XLII.--Une ferme bien tenue.--Hygiène de l'habitation.--Les +fermes-écoles. + + Sans air pur et sans soleil, point d'habitation saine; sans + habitation saine, point d'homme qui puisse conserver sa vigueur + et sa santé. + + +--Julien, dit M. Gertal lorsqu'on eut bien dîné, viens avec moi à la +ferme où je dois acheter nos poulardes de Bresse; tu aimes +l'agriculture, tu vas voir une ferme bien tenue. + +Julien enchanté se leva de table avec André. + +On arriva dans une cour de belle apparence. A l'entrée deux grands +arbres, un prunier et un cerisier, donnaient en été leur ombrage et +leurs fruits. Un banc en pierre sous une tonnelle indiquait que le +soir on venait souvent s'y reposer des travaux de la journée.--Oh! la +belle cour, monsieur Gertal! comme elle est grande! dit Julien. C'est +égal, il y a une chose qui m'étonne, c'est de ne point voir, au +milieu, ces beaux grands tas de fumier qui indiquent qu'il y a bien +des bêtes à la ferme. Pourquoi donc? + + [Illustration: Tonnelle.] + +--Oh! oh! petit Julien, dit le patron en souriant, ne devines-tu pas +que ces beaux grands tas de fumier dont tu parles empestent l'air et +peuvent même causer des maladies pendant l'été? Sans compter que le +meilleur du fumier, le _purin_, se trouve ainsi perdu, s'écoulant en +ruisseaux infects le long de la cour et corrompant l'eau des mares où +boivent les bêtes. Au lieu de cela, vois quelle jolie cour bien +nivelée! + +--C'est vrai, monsieur Gertal, dit Julien: la cour et la ferme ont si +bon air que cela donne envie de vivre ici. + +--Elles n'étaient pas ainsi autrefois; c'est le fermier lui-même qui a +planté ces arbres, aplani le terrain de la cour en y apportant des +tombereaux de terre et du cailloutage. C'est un homme avisé et +instruit: il a été élevé dans une de nos grandes _fermes-écoles_, +celle de la Saussaye, qui n'est pas loin d'ici. Il connaît ce que +réclame l'hygiène de l'habitation; aussi a-t-il eu soin de creuser la +fosse à fumier loin de la maison; dans une autre fosse, couverte et +cimentée, se rend, par des canaux, le purin des étables, le plus +précieux des engrais. Chaque jour on conduit dans les prairies +quelques tonneaux de ce purin étendu d'eau, qui sert à les arroser; il +suffit à lui seul à fumer un hectare entier. + +On entra dans la ferme, et Julien, tout en souhaitant le bonjour à la +fermière, s'émerveilla de trouver la maison si claire et si gaie. Par +deux fenêtres ouvertes au sud, les rayons du soleil pénétraient +librement dans la pièce. + +--Vois, dit M. Gertal, la lumière entre à plein ici. Autrefois, il n'y +avait qu'une fenêtre au nord; elle a été murée, et le fermier en a +percé deux autres au midi. + +--C'est donc malsain, les fenêtres au nord, M. Gertal? + +--Ce qui est malsain, Julien, ce sont les maisons froides et humides, +et elles sont plus malsaines encore pour le travailleur que pour tout +autre: quand il a sué et peiné au grand soleil, s'il rentre dans une +maison fraîche, il se refroidit brusquement et s'expose aux fluxions +de poitrine ou aux douleurs. Or une maison est toujours froide, humide +et sombre, quand elle n'a d'ouverture que par le nord. Celle-là était +ainsi naguère, et encore les fermiers n'ouvraient même pas la seule +fenêtre qui pût leur donner de l'air; à présent le soleil éclaire, +réchauffe et dessèche la maison. En hiver, chacun s'en réjouit; en +été, la vigne, qui s'avance en tonnelle au-dessus des fenêtres et de +la porte fait un peu d'ombre qui agrée. Avec la lumière et le bon air, +c'est la santé qui entre dans une maison. + + + + +XLIII.--Une ferme bien tenue (_suite_).--La porcherie et le +poulailler. + + Dans la culture, le travail n'est pas tout; il faut + l'intelligence. + + +Tandis que la fermière allait choisir les volailles au poulailler, M. +Gertal continua de faire avec nos amis le tour de la ferme. On visita +les étables spacieuses; on admira l'écurie proprement tenue. En +passant devant la porcherie, où dormaient de beaux porcs de Bresse, +race perfectionnée, Julien fut bien surpris de voir l'habitation des +porcs non moins soignée et propre que le reste de la ferme. + +--Tout de même, dit-il, c'est se donner de la peine à plaisir que de +tenir si proprement des bêtes que chacun sait aimer la saleté. + +--Vraiment, Julien, tu crois cela? dit M. Gertal. + +--Dame, monsieur Gertal, on dit toujours: sale comme un porc. C'est +bien sans doute parce que les porcs aiment le fumier. + + [Illustration: UNE PORCHERIE DANS LA BRESSE.--Quand le porc est + d'une belle race, il donne de grands profits à l'éleveur. Les plus + belles races de France sont celles de Bresse, de Craon (Mayenne), + la race _augeronne_ (Normandie), la race _périgourdine_ et la race + _pyrénéenne_. La race commune, trop répandue, est tardive et d'un + mauvais rapport.] + +--Eh bien, petit Julien, c'est une erreur. De tous les animaux, c'est +le seul qui prenne le soin de ne pas salir sa litière quand on la lui +tient propre. Il adopte alors un coin écarté où il va déposer ses +ordures, tant il craint de gâter sa litière. + +--Quoi, c'est vrai, cela, monsieur Gertal? dit Julien avec surprise. +Eh bien, je vous assure que je ne l'aurais jamais cru. + +--Mais, dit André, il n'en est pas moins certain que les porcs se +vautrent dans la boue tant qu'ils peuvent. + +--Les porcs mal soignés, André, ceux qu'on ne mène pas se baigner +chaque jour. + +--Comment, dit Julien, on mène les porcs se baigner? + +--Oui, mon ami, ceux qui veulent tirer un bon revenu du porc ne +manquent point de le conduire chaque jour à quelque ruisseau quand ils +n'ont point chez eux d'eau suffisamment propre; car le porc est sujet +aux maladies de peau, et la propreté l'en exempte toujours. + +--Est-ce que c'est un bon profit d'élever des porcs? + +--C'est un des meilleurs quand on s'y prend bien; seulement, là comme +partout, il faut du soin. Quand une fermière n'est pas propre, +soigneuse, intelligente, elle ne gagne rien là où une autre +s'enrichit. Si la valeur de l'homme fait celle du champ, rappelle-toi, +Julien, que c'est celle de la femme qui fait la prospérité du logis. + +De la porcherie, on alla rejoindre la fermière au poulailler; les +enfants s'étonnèrent de voir combien toutes les bestioles de la +fermière étaient peu sauvages. Les petits poulets couraient au devant +de la ménagère, le coq lui-même s'empressait autour d'elle, poussant +un _cocorico_ joyeux pour appeler toutes les poules:--Voyez-vous, dit +la fermière, ce sont des gourmandes, et je les gâte un peu, car il est +impossible de bien élever la volaille si elle est trop sauvage. + + [Illustration: COQ ET POULES DE BRESSE.--Cette race est une des + meilleures pour l'engraissement.] + +En même temps, elle leur jeta une poignée de graines et toute la +troupe se précipita pour en faire son profit. + +C'était plaisir de se promener dans la cour du poulailler, tant elle +était bien tenue.--Mais aussi, dit la fermière, tous les jours, sans +en excepter un seul, la cour est balayée avec soin ainsi que le +poulailler. Les nids et les perchoirs sont nettoyés, l'eau est +renouvelée dans l'abreuvoir: c'est pour cela que tout ce petit peuple +se porte bien et prospère. Écoutez comme mes pondeuses chantent +joliment. + +On entendait en effet tout un gai ramage à côté des nids: le coq de +loin faisait la basse, et la voix aiguë des jeunes poulettes lançait à +plein gosier ce joyeux chant de triomphe qui fait que la venue d'un +oeuf est une fête pour tout le poulailler. + +La fermière choisit vingt et une poulardes parmi les plus fines: elle +était bien aise d'en vendre d'un seul coup une si belle quantité, et +elle les laissa à un prix avantageux. Tout allait donc bien; aussi +notre ami Julien, en partant pour Mâcon, faisait des rêves d'or. + + + + +XLIV.--Mâcon. André et Julien paient l'entrée de leurs marchandises. +Les octrois.--Les conseils municipaux. + + Les routes, les fontaines, l'éclairage sont des choses dont + chacun profite: il est donc juste que chacun les paie pour sa + part. + + +Quand on arriva aux abords de la ville de Mâcon, le patron dit à +André:--Vois-tu l'octroi et la bascule où une charrette est arrêtée +pour se faire peser? Va toi-même payer à l'employé les droits d'entrée +pour vos poulardes. + +André prit le peu d'argent qui lui restait et paya ce qu'il fallait. +Le patron, de son côté, solda ce qu'il devait pour ses propres +marchandises, et on se mit en route. + + [Illustration: OCTROI ET BASCULE.--Aux portes de toutes les villes + sont des _bureaux d'octroi_ où l'on doit payer les droits d'entrée + sur les marchandises.--Pour peser les voitures et fixer le poids + des marchandises qu'elles portent, on les fait passer sur la + plate-forme d'une _bascule_. Cette plate-forme, à l'aide d'un + levier, soulève le _fléau_ d'une balance qui se trouve à + l'intérieur du bureau d'octroi, et l'employé lit, sur le _bras de + fer_, le nombre de kilogrammes.] + +Julien avait vu bien des fois le patron payer ainsi à l'entrée des +villes; mais il n'y avait pas fait grande attention. Cette fois, comme +c'était avec leurs petites économies à eux qu'il avait fallu payer, +cela fit réfléchir le jeune garçon: + +--Tiens, dit-il, pourquoi donc fait-on donner comme cela tant d'argent +aux pauvres marchands qui ont déjà bien de la peine à gagner leur vie? +Je trouve cela bien ennuyeux, moi. + +--Mais, Julien, dit M. Gertal, à quoi penses-tu donc? Que +deviendraient les pauvres marchands dont tu parles, si l'on manquait +en France de ces bonnes routes bien entretenues où Pierrot traîne si +lestement sa charge de mille kilogrammes? Et si ces routes n'étaient +pas bien gardées, si des malfaiteurs détroussaient les marchands et +nous avaient attaqués à travers les montagnes, que dirais-tu? Tu +ouvres de grands yeux, mon garçon; c'est pourtant bien simple. Pour +payer les gendarmes, le cantonnier, le gaz qui nous éclaire dans les +rues de la ville, pour bâtir les écoles où s'instruisent les enfants, +ne faut-il pas de l'argent? Les octrois y pourvoient, les autres +impôts aussi; moi, je trouve cela parfaitement sage, petit Julien. + +--Tiens, dit l'enfant, je n'avais pas encore songé à ces choses-là. +Mais comment sait-on que l'argent qu'on donne est bien employé à faire +tout ce que vous dites, monsieur Gertal. + +--Voyons, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du conseil municipal? + +--Mais si, monsieur Gertal; seulement je ne sais pas du tout ce que +c'est. + +--Eh bien, écoute, je vais te le dire. Dans chaque ville ou village, +tous les habitants choisissent entre eux les hommes les plus capables +de s'occuper des intérêts de leur commune, et ils les chargent de +faire les affaires de la ville à leur place pendant cinq ans. Ce sont +ces hommes, appelés conseillers municipaux, qui décident des +embellissements utiles à faire dans les villes: par exemple les +fontaines, les lavoirs, le gaz. Ils surveillent toutes les dépenses et +toutes les recettes de la ville, et ainsi il ne peut y avoir d'argent +employé autrement que par leurs avis. M'as-tu écouté, Julien, et te +rappelleras-tu ce que je t'ai dit? + + [Illustration: LE TONNELIER.--Pour rendre plus flexibles les + douves qu'il veut recourber et assembler, le tonnelier allume + dessous un feu de copeaux. Ensuite il les entoure de cercles en + bois ou en fer.] + +--Oh! oui, monsieur Gertal, et même je suis tout à fait content +d'avoir appris cela; maintenant je ne regrette plus l'argent que nous +avons donné à l'octroi. Je vois qu'il sera employé pour l'avantage de +tout le monde, et il faut bien payer sa petite part des avantages dont +on profite. + +Tout en parlant ainsi, on était entré dans la ville commerçante de +Mâcon, chef-lieu du département de Saône-et-Loire. La Saône passe le +long de la ville, et cette belle rivière était sillonnée de nombreux +bateaux qui apportent à Mâcon les denrées et produits des départements +voisins. Mâcon fait un grand commerce de vins; aussi, en maint +endroit dans les rues on entendait le maillet sonore des tonneliers +frappant sur les barriques. + + + + +XLV.--André et Julien sur le marché de Mâcon.--Les profits de la +vente. L'honnêteté dans le commerce. + + Le meilleur moyen de réussir dans le commerce, c'est d'être + consciencieux. + + +Le lendemain M. Gertal, en parcourant le marché de Mâcon, vit qu'il y +avait peu de volaille sur la place. + +--Enfants, dit-il à Julien et à André, tout le monde est si occupé de +la vendange en ce moment, que peu de fermières ont eu le temps de +venir en ville apporter leurs poulardes. Aussi la volaille est très +chère; je me suis enquis des prix: ne cédez pas la vôtre à moins de +cinquante centimes de bénéfice par pièce; elle sera encore meilleur +marché que par toute la place. + +André et Julien se le tinrent pour dit; ils se montrèrent +inébranlables sur leurs prix, sans les exagérer comme font les +marchands peu consciencieux, mais aussi sans rien rabattre de la somme +convenable. + +Après bien des paroles et bien du mal, les vingt et une poulardes se +vendirent enfin. Le petit Julien fit autant de tours qu'il fallut pour +les porter chez les acheteurs. A la dernière, il était si las qu'il +n'en pouvait plus; mais il était content de penser que par sa peine et +ses soins il allait avoir, lui aussi, contribué à gagner quelque +argent.--Ce sera le premier que je gagne, pensait-il.--Et cette pensée +le rendait tout fier et lui donnait du courage. Néanmoins il avait +bien de la peine à suivre la dame qui avait acheté la poularde. Arrivé +chez elle, cette dame le paya, et Julien s'en retourna vite pour +rejoindre André. + +Il avait déjà fait les trois quarts du chemin, quand il se rappela +qu'il avait oublié de compter en le recevant l'argent que la dame lui +avait donné. + +Aussitôt il vérifia sa monnaie et il s'aperçut que la dame s'était +trompée et lui avait remis un franc de trop. + +--Oh! se dit-il, M. Gertal a bien raison quand il me recommande de +compter l'argent tout de suite. Si c'était un franc de moins qu'il y +aurait, je n'oserais jamais aller le réclamer à présent: la dame +croirait que je l'ai perdu; par bonheur ce franc est en trop, je +n'aurai que le plaisir de le rendre. + +En pensant cela, il poussa un gros soupir, car il était bien fatigué +et ses petites jambes demandaient grâce. + +--N'importe! se dit-il, profiter d'une erreur, ce serait un vol. Tant +pis pour mes jambes. Oh! j'aimerais mieux n'importe quoi que de voler +quelque chose, ne fût-ce qu'un sou. + +Et sans hésiter il revint sur ses pas. + +--Madame, s'écria-t-il tout essoufflé en arrivant à la maison, voici +un franc de trop que vous m'avez donné par erreur. + +La dame regarda l'honnête petit garçon qui, malgré sa fatigue, lui +souriait courageusement; elle le fit asseoir et se mit à l'interroger +sur son âge, son pays, sa famille. + +Il lui répondit gentiment et avec politesse. + +En apprenant qu'il était orphelin et venait de l'Alsace-Lorraine, la +dame se sentit tout émue. Elle ouvrit son armoire, et lui présentant +un livre qui était sur une planche: + +--Tenez, mon enfant, lui dit-elle, je vous donne ce livre: il parle de +la France que vous aimez et des grands hommes qu'elle a produits. +Lisez-le: il est à votre portée; il y a des histoires et des images +qui vous instruiront et vous donneront, à vous aussi, l'envie d'être +un jour utile à votre patrie. + +Les yeux de Julien brillèrent de plaisir: il remercia la dame de tout +son coeur et s'en retourna, son livre sous le bras, en mangeant pour +se reposer une grappe de bon raisin de la Bourgogne que la dame lui +avait offerte. + +Le soir, les deux frères comptèrent la somme d'argent que la vente +leur avait rapportée. Ils avaient gagné dans cette journée près de +onze francs. Les orphelins ne savaient comment remercier M. Gertal; +André lui offrit de rester plus longtemps à son service s'il avait +besoin d'eux. + +--Eh bien, mes jeunes associés, répondit M. Gertal, j'accepte votre +offre. J'ai fait moi aussi de meilleures affaires que je ne +l'espérais, et je songe à agrandir ma clientèle; si vous pouvez rester +dix jours de plus avec moi, nous ferons une tournée par le Bourbonnais +et l'Auvergne avant d'aller à Lyon. Chemin faisant, je vous aiderai +encore à augmenter par des ventes avantageuses votre petit pécule. + +André accepta de grand coeur, et il fut convenu qu'on allait soigner +mieux que jamais le brave Pierrot, dont les jambes auraient tant de +chemin à faire. Julien, lui, s'était déjà mis dans un coin à +feuilleter son livre.--Comment as-tu donc eu ce livre, Julien? +demanda M. Gertal. + +Quand Julien eut raconté son histoire, M. Gertal l'approuva fort de +s'être montré scrupuleusement honnête et consciencieux:--Etre +consciencieux, lui dit-il, c'est le moyen d'avoir le coeur content, +et c'est aussi le secret pour se faire estimer et aimer de tout le +monde. + + + + +XLVI.--Les vignes de la Bourgogne.--La fabrication du vin.--La +richesse de la France en vignobles. + + «L'agriculture, voilà pour la France, disait Sully, les vraies + mines et trésors du Pérou.» + + +On quitta Mâcon de grand matin, et chemin faisant nos trois amis, de +la voiture même, assistèrent aux travaux de vendange. Sur le flanc des +collines on ne voyait que vendangeurs et vendangeuses allant et +venant, la hotte pleine de raisin. Tout ce monde avait l'air réjoui, +car la récolte était abondante, et les raisins de belle qualité. + +Ailleurs, on apercevait de grandes cuves où les vignerons piétinaient +le raisin qu'on venait de cueillir. Ils dansaient gaiement en foulant +les grappes; et parfois même un violon, pour les animer au travail, +leur jouait des airs. + + [Illustration: LA FABRICATION DU VIN.--Les vignerons _foulent_ le + raisin pour en faire sortir le jus. On verse ensuite ce jus dans + les grandes cuves de gauche et on l'y laisse fermenter. Quand le + jus fermentera dans la cuve, il se produira alors un gaz malsain + appelé _acide carbonique_. Les vignerons ne doivent donc entrer + dans un cellier, et surtout dans une cuve, qu'avec les plus + grandes précautions, sous peine de tomber asphyxiés.] + +--Voyez-vous ces hommes? dit M. Gertal; ils sont en train de faire ce +qu'on nomme le _foulage_ des raisins. Ils laisseront ensuite tout ce +jus fermenter pendant plusieurs jours. Puis on le tirera par le fond +des cuves pour le faire couler dans des tonneaux. Alors il sera +devenu clair. Ce sera le vin doux. En as-tu jamais bu, du vin doux, +Julien? + +--Oui, monsieur, c'est bien sucré. + +--C'est sucré sans doute, mais moins sain que le vin fait; et plus le +vin est vieux, meilleur il est. + +--Monsieur Gertal, est-ce que partout on écrase ainsi le raisin avec +les pieds pour faire le vin? + +--Non, mon ami; il y a d'autres endroits où on se sert d'un fouloir, +ce qui vaut mieux. + +Pendant qu'on causait, le chemin s'allongeait sous les pas de Pierrot, +mais on ne voyait toujours devant soi que des collines et encore des +collines, toutes chargées de vignes. + +--Comment se nomment donc ces collines-là? demanda Julien en montrant +du doigt les nombreuses côtes qui ondulaient au soleil levant. + +--Ce sont les monts du Charolais; ils se continuent tout chargés de +raisins à travers la Bourgogne. Un peu plus haut, ils prennent le nom +de côte d'Or. Devines-tu pourquoi? + +Julien réfléchit. + + [Illustration: LA BOURGOGNE.--Cette riche province se trouve + arrosée à la fois par le Rhône, la Saône, la Seine et la Loire. On + y a élevé de nos jours de nombreuses usines y compris celle du + Creuzot. La plus grande ville de la Bourgogne est _Dijon_, 50,000 + hab., qui est entourée de crus de vins célèbres. _Auxerre_ et + _Mâcon_ font aussi un grand commerce de vins.] + +--Je crois bien que oui, fit-il en parcourant des yeux la campagne +ensoleillée; regardez, monsieur Gertal, ces côtes couvertes de vignes: +elles ont sous ce beau soleil la couleur de l'or, à cause de leurs +feuillages jaunis par l'automne. + +--C'est vrai, petit Julien; mais ne penses-tu pas aussi que toutes ces +hottes pleines de raisin sont une fortune, et que les belles vignes +couleur d'or sont pour la France une richesse, une mine d'or? + +--Ah oui, c'est vrai encore, cela. A l'école de Phalsbourg on m'a dit +que la France produit les premiers vins du monde. + +--Oui certes, et les vignes de notre pays rapportent à leurs +propriétaires plus d'un demi-milliard chaque année. + +--Que d'argent cela fait! Je comprends maintenant ce qu'on m'a encore +dit: que la Bourgogne est une des plus riches provinces de France. + +--C'est très juste, petit Julien, et il faut ainsi tâcher de ne pas +oublier tout ce que tu as appris à l'école. + +--Oh! je ne l'oublie pas, monsieur Gertal, allez! Même que je me +répétais tout à l'heure les quatre départements de la Bourgogne avec +leurs chefs-lieux: Auxerre, Dijon, Mâcon, et Bourg. Je vais savoir ma +France à présent sans hésiter. Et puis, dans le livre que m'a donné +hier la dame de Mâcon, il y a beaucoup d'histoires sur les grands +hommes de la France; je les lirai toutes, et comme cela je deviendrai +plus savant sur les choses de mon pays. Voyez, monsieur Gertal, comme +il est beau, mon livre, avec ses images! + +Le patron feuilleta le livre avec intérêt, tandis que Pierrot montait +tranquillement la côte au pas. + +--Il est très beau, en effet, ce livre, dit M. Gertal; c'est un +magnifique cadeau qu'on t'a fait là. Eh bien, Julien, fais-nous part +de tes richesses. Je vois ici en titre: «Les grands hommes de la +Bourgogne,» avec les portraits de Vauban, de Buffon, de Bossuet; +lis-nous cela, mon garçon; nous en profiterons tous les trois, et la +route nous semblera moins longue. Quand Pierrot marche au pas, c'est +bien facile de lire sans se fatiguer; voyons, commence. + +Julien, tout fier d'être érigé en lecteur, prit son livre et commença +d'une voix claire le chapitre suivant. + + + + +XLVII.--Les grands hommes de la Bourgogne: saint Bernard, Bossuet, +Vauban, Monge et Buffon. Niepce et la photographie. + + Quand un enfant grandit, il préfère l'histoire de sa patrie et + des hommes qui l'honorent aux historiettes du jeune âge. + + + Toutes les provinces de France ont fourni des hommes remarquables + par leur talent ou par leur grande âme, qui ont rendu des + services à leur patrie et à l'humanité; mais peu de provinces ont + produit autant d'hommes illustres que la Bourgogne, et ces + grands hommes ont été pour la plupart de grands patriotes. + + + I. Parlons d'abord d'une des gloires de l'Église de France, saint + BERNARD. Il naquit près de Dijon, d'une famille noble, au onzième + siècle. Dès l'âge de vingt-deux ans, son ardente piété lui fit + embrasser la vie monastique. Il fut l'homme le plus éloquent de + son époque. + + [Illustration: SAINT BERNARD, né près de Dijon en 1091, mort en + 1153. Il prêcha en 1146 la seconde croisade, qui devait échouer.] + + C'est lui qui prêcha la seconde croisade pour délivrer Jérusalem: + lui-même raconte dans ses lettres qu'il entraînait tout le peuple + derrière lui et changeait en déserts les villes et les châteaux. + En Allemagne, où l'on n'entendait point sa langue et où l'on ne + pouvait comprendre ce qu'il disait, les populations étaient + cependant émues et persuadées par son accent et par ses gestes. + Comme on voulait massacrer les juifs pour se préparer à + l'expédition, saint Bernard empêcha cet odieux massacre. Il + mourut en 1153. + + [Illustration: BOSSUET, né à Dijon en 1627, mort à Paris en 1704. + Ses principaux ouvrages sont le _Discours sur l'histoire + universelle_ et les _Oraisons funèbres_.] + + + II. Cinq siècles après, la Bourgogne devait encore produire un + grand prélat, qu'on a comparé plus d'une fois à saint Bernard + pour son éloquence et ses travaux. BOSSUET, né à Dijon, se fit + d'abord remarquer de tous ses camarades de classe par son + assiduité et son ardeur au travail. Les autres écoliers disaient + en parlant de lui, qu'il travaillait avec le courage et le calme + du boeuf à la charrue. Dès l'âge de seize ans, Bossuet est + célèbre dans tout Paris par son éloquence. Il devint évêque de + Condom, puis de Meaux, et précepteur du fils du roi. Sa vie fut + remplie par des travaux de toute sorte. + + + III. Au même siècle que Bossuet, dans la Bourgogne, naquit le + jeune VAUBAN. Dès l'âge de dix-sept ans il s'engagea comme + soldat, et se fit tout de suite remarquer par son courage. Un + jour, au siège d'une petite ville dont les murs étaient entourés + par une rivière, il se jeta à la nage et, montant sur les + remparts, entra le premier dans la place. + + Cependant, si Vauban n'avait été que brave, son nom eût pu être + oublié dans un pays où la bravoure est si peu rare; mais Vauban + était studieux, et tous les loisirs que lui laissait le métier de + soldat, il les consacrait à l'étude. Il s'occupait des sciences; + il lisait au milieu des camps des livres de géométrie. Il obtint + le grade d'ingénieur, et ce fut comme ingénieur qu'il montra son + génie. Le roi Louis XIV le chargea de fortifier nos principales + places de guerre. Toute la ceinture de places fortes qui défend + la France est son oeuvre: Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg, + Phalsbourg, Besançon et plus de trois cents autres. + + [Illustration: VAUBAN, né en 1632, près de Saulnier (Yonne), mort + en 1707.] + +--Quoi! s'écria le petit Julien, c'est Vauban qui a fortifié +Phalsbourg, où je suis né, et Besançon, dont j'ai si bien regardé les +murailles! Voilà un grand homme dont je n'oublierai pas le nom à +présent. Puis il reprit sa lecture. + + Au milieu de tous ses travaux, Vauban était sans cesse préoccupé + de la prospérité de son pays et des moyens de soulager la misère + du peuple. Dans la guerre, il donnait toujours au roi les + conseils les plus humains, et il s'efforçait d'épargner le sang + des soldats. Pendant les nombreux sièges qu'il conduisit, on le + voyait s'exposer lui-même au danger: il s'avançait jusque sous + les murs ennemis pour bien connaître les abords de la place, et + cherchait les endroits par où on pourrait l'attaquer sans + sacrifier beaucoup d'hommes; quand on s'efforçait de le retenir: + «Ne vaut-il pas mieux, répondait-il, qu'un seul s'expose pour + épargner le sang de tous les autres?» + + Dans la paix, il pensait encore au peuple de France, si + malheureux alors au milieu des guerres et de la famine qui se + succédaient; il chercha un moyen de diminuer les impôts dont le + peuple était accablé, et il écrivit à ce sujet un bel ouvrage + qu'il adressa au roi. Mais le roi Louis XIV se crut à tort + offensé par les justes plaintes de Vauban. Il fit condamner et + détruire son livre. Vauban, frappé au coeur, en mourut de + douleur peu de temps après. + + Mais on devait lui rendre justice de nos jours et même de son + temps: c'est pour lui qu'on a inventé et employé pour la première + fois le beau mot de _patriote_, qui sert maintenant à désigner + les hommes attachés à leur patrie et toujours prêts à se dévouer + pour elle. Vauban fut surnommé «le patriote.» + + +--J'aime tout à fait ce grand homme-là! dit Julien, et il fait bien +honneur à la Bourgogne. + +--Oui certes, dit André, car il a travaillé pour le bien de son pays. + + [Illustration: MONGE, né à Beaune en 1741, mort en 1818. Il y a à + Paris une école qui porte son nom.] + +--Mais tu n'as pas fini ta lecture, petit Julien, dit M. Gertal; il y +a eu aussi en Bourgogne d'autres grands hommes qui ont bien aimé leur +patrie. + +Julien reprit son livre avec une nouvelle curiosité. + + [Illustration: L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.--Cette grande école située à + Paris, et dont le nom signifie _école où l'on apprend beaucoup + d'arts_, fut fondée par la Convention nationale sur la proposition + de Monge. Elle est destinée à former des élèves pour l'artillerie + et le génie militaire, les mines, la marine, etc.] + + + IV. Quarante ans après la mort de Vauban, un rémouleur en plein + vent de la petite ville de Beaune, dans la Côte-d'Or, eut un fils + qu'il éleva à force de travail, et qu'il envoya, une fois grand, + faire ses études au collège de sa ville natale. Le jeune Gaspard + MONGE ne devait pas avoir moins de génie que Vauban, il ne devait + pas être moins utile à sa patrie. C'est une des plus grandes + gloires de la science dans notre pays. Il inventa presque une + nouvelle branche de la géométrie. + + En 1792, Monge avait quarante-six ans. A cette époque, la + France était attaquée par tous les peuples de l'Europe à la fois; + Monge fut chargé d'organiser la défense de la patrie. Il se mit à + cette oeuvre avec toute l'ardeur de son génie. Il passait ses + journées à visiter les fonderies de canons; pendant les nuits, il + écrivait des traités pour apprendre aux ouvriers à bien fabriquer + l'acier et à fondre les armes. Il était aidé par un autre homme + illustre, né aussi en Bourgogne, Carnot, qui travaillait avec + Monge à défendre la France, et qui indiquait à nos armées les + mouvements à faire pour s'assurer la victoire. Ces deux hommes + réussirent dans leur oeuvre. Quand la France eut en effet + repoussé l'ennemi, Monge redevint professeur de géométrie: c'est + lui qui organisa notre grande _École polytechnique_, où se + forment nos ingénieurs pour l'armée et pour les travaux publics, + ainsi que nos meilleurs officiers. On lui a élevé une statue à + Beaune. + + + V. La Bourgogne a donné le jour à un autre grand savant que tous + les enfants connaissent: c'est BUFFON. + +Oh! je le connais en effet, s'écria Julien; c'est lui que a si bien +décrit tous les animaux. + + [Illustration: BUFFON, né à Montbard (Côte d'Or) en 1707, mort en + 1788. Il fit, avec l'aide d'un autre Bourguignon, Daubenton, son + grand ouvrage sur l'_Histoire de la nature_, travail immense qui + comprend trente-six volumes.] + +--Oui, dit André, je sais que c'était un grand _naturaliste_, +c'est-à-dire qu'il a étudié la nature et tous les animaux ou plantes +qu'elle renferme. + + + BUFFON est né au château de Montbard, dans la Côte-d'Or. Malgré + sa fortune, il ne se crut pas dispensé du travail. Il conçut la + grande pensée d'écrire l'histoire et la description de la nature + entière: il médita et étudia pendant dix ans, puis commença à + publier une série de volumes qui illustrèrent son nom. Ses + ouvrages furent traduits dans toutes les langues. Avant de + mourir, il vit sa statue élevée à Paris, au Jardin des Plantes, + avec cette inscription: «Son génie a la majesté de la nature!» + + + VI. A Châlon-sur-Saône naquit, en 1765, JOSEPH NIEPCE. Il fit + d'abord comme lieutenant une partie de la campagne d'Italie. Plus + tard, retiré dans sa ville natale, il s'occupa de sciences, + d'arts et d'industrie. + + Il y avait un problème qui le tourmentait et dont il cherchait + sans cesse la solution. En étudiant la physique, il avait appris + que si, dans une boîte obscure fermée de toutes parts, on + pratique un petit trou par lequel passe un rayon de soleil, on + voit se peindre renversés sur le fond de la boîte les objets qui + sont en face. C'est ce qu'on appelle la _chambre obscure_. + + --Si je pouvais, disait Niepce, fixer sur du métal ou du papier + cette image qui vient se peindre dans le fond de la boîte, + j'aurais un dessin fait par le soleil, et d'une merveilleuse + fidélité. Mais comment faire? Il faudrait, pour cela, frotter le + métal ou le papier avec une chose qui aurait la propriété de + noircir sous les rayons du soleil. Alors, quand les rayons + entreraient dans la boîte, ils noirciraient le métal ou le + papier, et reproduiraient les objets, les personnes, les + paysages... + + Mais Niepce cherchait sans pouvoir trouver rien qui le satisfît + entièrement. + + [Illustration: LA BOITE DES PHOTOGRAPHES.--C'est une boîte fermée + de tous côtés, où la lumière n'entre que par un petit _tube_. + L'image des objets placés devant la boîte se projette sur le fond, + mais renversée. Le photographe introduit au fond de la boîte une + plaque qui a la propriété de noircir à la lumière; il laisse + ensuite pénétrer un rayon lumineux, et bientôt les objets se + trouvent dessinés sur la plaque. C'est comme si on parvenait à + fixer sur un miroir l'image de celui qui s'y regarde.] + + Or, il y avait à pareille époque un autre homme, Daguerre, qui + cherchait le même problème. C'était un peintre fort habile, qui + se disait, lui aussi:--Le soleil pourrait dessiner les objets en + un clin d'oeil si on réussissait à fixer l'image de la chambre + obscure. + + Il apprit qu'un inventeur habile, à Châlon, avait déjà trouvé + quelque chose de ce genre. Il vint voir Niepce à Châlon et lui + dit: + + --Voulez-vous que nous partagions nos idées et que nous nous + mettions à travailler tous les deux? + + Niepce accepta. Dix ans après, en 1830, on annonçait à l'Académie + des sciences une découverte qui devait faire honneur à la France + et se répandre dans le monde entier: les principes de la + photographie étaient inventés par Niepce et Daguerre. + + Ainsi, ce qu'un seul de ces deux hommes n'aurait sans doute pu + découvrir, tous deux l'avaient trouvé en s'associant. C'est un + exemple nouveau des bienfaits de l'association: pour + l'intelligence comme pour tout le reste, l'union fait la force. + + Niepce était mort en 1833. La Chambre des Députés accorda une + pension de six mille francs, comme récompense nationale, à + Daguerre et au fils de Niepce. + + + + +XLVIII.--La plus grande usine de l'Europe: le Creuzot.--Les +hauts-fourneaux pour fondre le fer. + + La puissance de l'industrie et de ses machines est si grande + qu'elle effraie au premier abord; mais c'est une puissance + bienfaisante qui travaille pour l'humanité. + + +Après une longue journée de marche, la nuit était venue, et déjà +depuis quelque temps on avait allumé les lanternes de la voiture; +malgré cela il faisait si noir qu'à peine y voyait-on à quelques pas +devant soi. + +Tout à coup le petit Julien tendit les bras en avant: + +--Oh! voyez, monsieur Gertal; regarde, André; là-bas on dirait un +grand incendie; qu'est-ce qu'il y a donc? + +--En effet, dit André, c'est comme une immense fournaise. + +M. Gertal arrêta Pierrot:--Prêtez l'oreille, dit-il aux enfants; nous +sommes assez près pour entendre. + +Tous écoutèrent immobiles. Dans le grand silence de la nuit on +entendait comme des sifflements, des plaintes haletantes, des +grondements formidables. Julien était de plus en plus inquiet:--Mon +Dieu, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc ici? Bien sûr il arrive là de +grands malheurs. + +--Non, petit Julien. Seulement nous sommes en face du Creuzot, la plus +grande usine de France et peut-être d'Europe. Il y a ici quantité de +machines et de fourneaux, et plus de seize mille ouvriers qui +travaillent nuit et jour pour donner à la France une partie du fer +qu'elle emploie. C'est de ces machines et de ces énormes fourneaux +chauffés à blanc continuellement que partent les lueurs et les +grondements qui nous arrivent. + +--Mon Dieu, dit Julien, quel travail! + + [Illustration: LE CREUZOT est ainsi appelé parce qu'il est situé + dans le creux d'une vallée. Là, s'est établie une des plus grandes + usines de l'Europe, dont on voit dans la gravure les cheminées + fumer. Autour de l'usine, s'est bientôt groupée toute une + population d'ouvriers: une ville s'est ainsi formée, qui compte + maintenant 31,000 habitants et s'accroît sans cesse.] + +--Oh! monsieur Gertal, s'écria André, si vous voulez me permettre +demain d'aller un peu voir cette usine, je serai bien content. Vous ne +savez pas comme cela m'intéresserait de voir préparer ce fer que nous +autres serruriers nous façonnons. + +--Nous irons tous les trois, enfants, quand la besogne sera faite: en +nous levant de grand matin nous aurons du temps de reste. + +Le lendemain avant le jour nos trois amis étaient debout; on se +diligenta si bel et si bien que les affaires furent faites de bonne +heure, et on se dirigea vers l'usine. Julien, que son frère tenait par +la main, était tout fier d'être de la partie. + +--Il y a trois grandes usines distinctes dans l'établissement du +Creuzot, dit le patron qui le connaissait de longue date: fonderie, +ateliers de construction et mines; mais voyez, ajouta-t-il en montrant +des voies ferrées sur lesquelles passaient des locomotives et des +wagons pleins de houille, chacune des parties de l'usine est reliée à +l'autre par des chemins de fer; c'est un va-et-vient perpétuel. + +--Mais, dit Julien, c'est comme une ville, cette usine-là. Quel grand +bruit cela fait! et puis tous ces mille feux qui passent devant les +yeux, cela éblouit. Un peu plus, on aurait grand'peur. + + [Illustration: UN HAUT-FOURNEAU.--Les hauts-fourneaux sont des + espèces de tours solides qu'on remplit par en haut de _minerai_ de + fer. Une fois que le haut-fourneau est allumé, on le remplit jour + et nuit sans interruption pour avoir la plus grande chaleur + possible, jusqu'à ce que les murs usés se fendent et éclatent. A + mesure que le fer se fond, il tombe en dessous, dans un + réservoir.] + +--A présent que nous entrons, dit André, ne me lâche pas la main, +Julien, crainte de te faire blesser. + +--Oh! je n'ai garde, dit le petit garçon; il y a trop de machines qui +se remuent autour de nous et au-dessous de nous. Il me semble que nous +allons être broyés là-dedans. + +--Non, petit Julien; vois, il y a là des enfants qui ne sont pas +beaucoup plus âgés que toi et qui travaillent de tout leur coeur; +mais ils sont obligés de faire attention. + +--C'est vrai, dit le petit garçon en se redressant et en dominant son +émotion. Comme ils sont courageux! Monsieur Gertal, je ne vais plus +penser à avoir peur, mais je vais vous écouter et bien regarder pour +comprendre. + +--Eh bien, examine d'abord, en face de toi, ces hautes tours de quinze +à vingt mètres: ce sont les hauts-fourneaux que nous voyions briller +la nuit comme des brasiers. Il y en a dix-sept au Creuzot. Une fois +allumés, on y entretient jour et nuit sans discontinuer un feu +d'enfer. + +--Mais pourquoi a-t-on besoin d'un si ardent brasier? + +--C'est pour fondre le _minerai_ de fer. Quand le fer vient d'être +retiré de la terre par les mineurs, il renferme de la rouille et une +foule de choses, de la pierre, de la terre; pour séparer tout cela et +avoir le fer plus pur, il faut bien faire fondre le minerai. Mais +songe quelle chaleur il faut pour le fondre et le rendre fluide comme +de l'huile! A cette chaleur énorme, le fer et les pierres deviennent +liquides, mais le fer, qui est plus lourd, se sépare des pierres et +tombe dans un réservoir situé au bas du haut-fourneau. Les dix-sept +hauts-fourneaux du Creuzot produisent ainsi chaque jour 500,000 +kilogrammes de fer fondu ou _fonte_. + + + + +XLIX.--La fonderie, la fonte et les objets en fonte. + + N'ignorons pas l'origine et l'histoire des objets dont nous nous + servons. + + +--Regarde! regarde! s'écria André; on ouvre en ce moment le réservoir +du haut-fourneau. Voilà le fer fondu qui coule dans des rigoles +pratiquées sur le sol. + +--Oh! fit Julien en frappant dans ses mains d'admiration, on dirait un +ruisseau de feu qui coule. Oh! oh! comme il y en a! Quel brasier! +Quand je pense que c'est là du fer! + +--Ce n'est pas du fer pur, Julien, dit M. Gertal; c'est du fer encore +mêlé de charbon et qu'on appelle la _fonte_. Tu en as vu bien souvent: +rappelle-toi les poêles de fonte et les marmites. + +--Qui se brisent quand on les laisse tomber, interrompit le petit +Julien; je ne le sais que trop! + +--C'est là justement le défaut de la fonte: elle se brise trop +aisément et n'a pas la solidité du fer pur. Pour changer cette fonte +que tu vois en un fer pur, il faudra la remettre dans d'autres +fourneaux, puis la _marteler_. Mais on peut employer la fonte, telle +que tu la vois ici, à la fabrication d'une foule d'objets pour +lesquels elle suffit. + + [Illustration: OUVRIERS COULANT LA FONTE DANS UN MOULE.--Cet + énorme vase en tôle qui est suspendu à une _grue_, et que manient + à grand'peine deux ouvriers, peut contenir des milliers de + kilogrammes de métal fondu. On verse le métal dans une ouverture + qui communique avec un moule creux placé sous la terre. Ainsi se + fondent les cloches, les canons et tous les gros objets en fer ou + en fonte.] + +Nos trois amis continuèrent leur promenade à travers la fonderie. +Partout la fonte en fusion coulait dans les rigoles ou tombait dans de +grands vases, et des ouvriers la versaient ensuite dans les moules; en +se refroidissant, elle prenait la forme qu'on voulait lui donner: ici, +on fondait des marmites, des chenets, des plaques pour l'âtre des +cheminées; là, des corps de pompe, ailleurs des balustrades et des +grilles. + +--C'est d'une façon semblable, dit M. Gertal, mais avec un mélange ou +_alliage_ de plusieurs métaux qu'on fond les canons, les cloches +d'airain, les statues de bronze. + +--Que je suis content, dit Julien, de savoir comment se fabriquent +toutes ces choses et d'en avoir vu faire sous mes yeux! Mais, +ajouta-t-il en soupirant, que de peine tout cela coûte! quel mal pour +avoir seulement un pauvre morceau de fer! Quand je pense que les +petits clous qui sont sous la semelle de mes souliers ont été tirés +d'abord de la terre, puis fondus dans les hauts-fourneaux, puis +martelés et façonnés! Que c'est étonnant tout de même, monsieur +Gertal! + +--Oui, Julien, répondit le patron. On ne se figure pas combien les +moindres objets dont nous nous servons ont coûté de travail et même de +science; car les ingénieurs qui dirigent les ouvriers dans ces usines +ont dû faire de longues et pénibles études, pour savoir se reconnaître +au milieu de toutes ces inventions et de ces machines si compliquées. +Que serait la force de l'homme sans la science? + + + + +L.--Les forges du Creuzot.--Les grands marteaux-pilons à vapeur.--Une +surprise faite à Julien. Les mines du Creuzot; la ville souterraine. + + Quelle sympathie nous devons à tant d'ouvriers courageux qui se + livrent aux plus durs et aux plus pénibles travaux! + + +Quand on eut bien admiré la fonderie, on passa dans les grandes +forges. + +Là, Julien et André furent de nouveau bien étonnés. + +La plupart des ouvriers qui allaient et venaient avaient la figure +garnie d'un masque en treillis métallique; de grandes bottes leur +montaient jusqu'au genou; leur poitrine et leurs bras étaient garnis +d'une sorte de cuirasse de tôle; ils étaient armés comme pour un +combat; et en effet, c'est une véritable lutte que ces robustes et +courageux ouvriers ont à soutenir contre le feu qui jaillit de toutes +parts, contre les éclaboussures et les étincelles du fer rouge. + + [Illustration: LE MARTEAU-PILON A VAPEUR.--On emploie maintenant, + pour la construction des ponts en fer ou des grandes machines, des + pièces de métal tellement grosses, qu'aucun marteau mû par une + main d'homme ne pourrait les façonner. Pour les forger, on a + inventé l'énorme marteau-pilon que la vapeur met en mouvement et + qui peut frapper depuis deux cents jusqu'à cinq cents coups par + minute.] + +Saisissant de longues tenailles, ils retiraient des fours les masses +de fer rouge; puis, les plaçant dans des chariots qu'ils poussaient +devant eux, ils les amenaient en face d'énormes enclumes pour être +frappées par le marteau. + +Mais ce marteau ne ressemblait en rien aux marteaux ordinaires que +manient les serruriers ou les forgerons des villages; c'était un lourd +bloc de fer qui, soulevé par la vapeur entre deux colonnes, montait +jusqu'au plafond, puis retombait droit de tout son poids sur +l'enclume. + +--Regarde bien, Julien, dit M. Gertal: voici une des merveilles de +l'industrie. C'est ce qu'on appelle le marteau-pilon à vapeur, qui a +été fabriqué et employé pour la première fois dans l'usine du Creuzot +où nous sommes. Ce marteau pèse de 3,000 à 5,000 kilogrammes: tu te +figures la violence des coups qu'il peut donner. + +Au même moment, comme poussée par une force invincible, l'énorme masse +se souleva; l'ouvrier venait de placer sur l'enclume son bloc de fer +rouge: il fit un signe, et le marteau-pilon, s'abaissant tout à coup, +aplatit le fer en en faisant jaillir une nuée d'étincelles si +éblouissantes que Julien, tout éloigné qu'il était, fut obligé de +fermer les yeux. + +--Vous voyez, dit M. Gertal, quelle est la force de ce marteau; eh +bien, ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est la précision et +la délicatesse avec laquelle il peut frapper. Cette même masse que +vous venez de voir broyer un bloc de fer, peut donner des coups aussi +faibles qu'on le veut: elle peut casser la coque d'une noix sans +toucher à la noix même. + +--Est-ce possible? Monsieur Gertal. + +--Mais oui, dit un ouvrier qui connaissait M. Gertal et qui regardait +avec plaisir la gentille figure de Julien. Tenez, petit, j'ai fini mon +travail, et je vais vous faire voir quelque chose de curieux. + +L'ouvrier prit dans un coin sa bouteille de vin, plaça dessus le +bouchon sans l'enfoncer, mit la bouteille sur l'enclume, et dit deux +mots à celui qui faisait manoeuvrer le marteau. La lourde masse se +dressa, et Julien croyait que la bouteille allait être brisée en mille +morceaux; mais le marteau s'abaissa tout doucement, vint toucher le +bouchon, et l'enfonça délicatement au ras du goulot. + +Julien battit des mains. + +Bien d'autres choses émerveillèrent encore nos jeunes amis. Là, le fer +rouge passait entre des rouleaux et sortait aplati en lames semblables +à de longues bandes de feu; ailleurs, des ciseaux d'acier, mis en +mouvement par la vapeur, tranchaient des barres de fer comme si c'eût +été du carton; plus loin, des rabots d'acier, mus encore par la +vapeur, rabotaient le fer comme du bois et en arrachaient de vrais +copeaux. + +Julien ne se lassait pas de regarder ces grands travaux accomplis si +rapidement par la vapeur, et qui lui faisaient songer aux fées de la +mère Gertrude. On parcourut les ateliers de construction où se font +chaque année plus de quatre-vingts locomotives, des quantités +considérables de rails, des coques de bateaux à vapeur, des ponts en +fer, des engins de toute sorte pour les frégates et les vaisseaux de +ligne. + + * * * * * + +--Voyons maintenant les mines de houille, dit M. Gertal. + +--Des mines? dit Julien. Il y a des mines aussi! + +--Oui, mon enfant; tout le bruit, tout le mouvement que tu vois ici +est l'image du bruit et du mouvement qui se font également sous nos +pieds dans la vaste mine de houille. Sous la terre où nous marchons, +sous cette ville de travail où nous sommes, il y en a une autre non +moins active, mais sombre comme la nuit. On y descend par dix puits +différents. Viens, nous allons voir l'entrée d'un de ces puits. + +Quand André et Julien arrivèrent, c'était le moment où des ouvriers, +munis de leurs lampes, allaient descendre dans le souterrain. Julien +les vit s'installer dans la cage, au-dessus du grand trou noir, que le +jeune garçon regardait avec épouvante. Puis on donna le signal de la +descente, une machine à vapeur siffla, et la cage s'enfonça dans le +trou avec les mineurs qu'elle portait. + +--Est-ce que ce puits est bien profond? demanda Julien. + +--Il a 200 mètres environ, et on le creuse de plus en plus. Tout le +long du puits on rencontre des galeries sur lesquelles il donne accès. +Cette ville souterraine renferme des rues, des places, des rails où +roulent des chariots de charbon que les mineurs ont arraché à coups de +pic et de pioche. C'est ce charbon qui alimentera les grands fourneaux +que tu as vus, c'est lui qui mettra en mouvement ces machines qui +sifflent, tournent et travaillent sans repos. Puis, quand à l'aide de +ce charbon on aura fabriqué toutes les choses que tu as vues, on les +expédiera par le canal du Centre sur tous les points de la France. + +--Oh! monsieur Gertal, s'écria le petit Julien, je vois que la +Bourgogne travaille fameusement, elle aussi! et je réfléchis en +moi-même que, si la France est une grande nation, c'est que dans +toutes ses provinces on se donne bien du mal; c'est à qui fera le plus +de besogne. + +--Oui, petit Julien, l'honneur de la France, c'est le travail et +l'économie. C'est parce que le peuple français est économe et +laborieux qu'il résiste aux plus dures épreuves, et, qu'en ce moment +même, il répare rapidement ses désastres. Ne l'oublions jamais, mes +enfants, et faisons-nous gloire, nous aussi, d'être toujours laborieux +et économes. + + + + +LI.--Le Nivernais et les bois du Morvan.--Les principaux arbres de nos +forêts.--Le flottage des bois sur les rivières.--Le Berry et le +Bourbonnais.--Vichy. Richesse de la France en eaux minérales. + + Les arbres nous donnent leur ombre, leurs fruits, leur bois; ils + purifient l'air, retiennent la terre par leurs racines et la + rendent plus fertile en empêchant la sécheresse. + + +On partit du Creuzot le lendemain matin. Bientôt même, on quitta le +département de Saône-et-Loire. On avait vendu au Creuzot les +marchandises qui étaient dans la voiture, et Pierrot, allégé de sa +charge, trottait plus rapidement. + +--Qu'est-ce donc que ces montagnes si boisées que nous voyons à +présent? demanda Julien; est-ce encore la côte d'Or? + +--A quoi penses-tu donc, Julien? répondit le patron. Tu sais bien que +la côte d'Or est couverte de vignes. Nous avons quitté la Bourgogne: +nous voici dans le Nivernais; les monts boisés que tu vois sont les +collines du Morvan. + +--C'est un pays qui doit produire beaucoup de bois, à ce qu'il me +semble, dit André. + + [Illustration: CARTE DU NIVERNAIS, DU BERRY, DU BOURBONNAIS ET DE + LA MARCHE.--Ces provinces sont parfois couvertes de landes et de + marécages, comme dans le Berry. Le Nivernais et le Bourbonnais ont + à la fois une agriculture et une industrie très actives: le Berry + est moins avancé sous ce rapport. Dans la Marche se trouvent de + petites villes industrieuses, comme Guéret et Aubusson, dont les + tapis sont renommés.] + +--Oui, la richesse du département de la Nièvre, ce sont surtout ses +forêts. Il y a beaucoup de cours d'eau, au moyen desquels on expédie +les bois en les faisant flotter. N'as-tu pas déjà remarqué, Julien, +le long de notre route, ces bois et ces grosses bûches qui descendent +tout seuls les rivières? + +--Oui, oui: il y a sur le rivage des ouvriers armés de crocs qui +empêchent les bûches de s'arrêter en chemin. + + [Illustration: FLOTTAGE DES BOIS DANS LA NIÈVRE.--Pour transporter + sans frais les bois abattus, on les amène jusqu'au bord des + rivières ou des ruisseaux, et on les y jette pêle-mêle, bûche à + bûche. Quand les bois sont descendus jusqu'à l'endroit où la + rivière s'élargit et devient navigable, on les arrête et on les + dispose en forme de radeaux dits _trains de bois_, sur lesquels + montent les mariniers pour les diriger.] + + [Illustration: Chêne. Châtaignier. Orme. Pin. LES ARBRES DE NOS + FORETS.--Le _chêne_ est un arbre magnifique qui vit communément + 100 ou 150 ans et qui dépasse parfois 500 ans. Son bois est un des + plus durs: son écorce, appelée _tan_, sert au tannage des cuirs: + ses _glands_ servent à nourrir les porcs.--La France possède aussi + de grandes forêts de châtaigniers, qui se trouvent surtout dans le + Limousin, l'Auvergne, les Cévennes, etc. Les châtaignes forment un + des principaux aliments des montagnards de ces pays.--L'orme, qui + sert à ombrager la plupart de nos grandes routes et de nos + promenades, est aussi un très bel arbre donnant d'excellent bois + de charpente et de chauffage.--Les pins, qui nous donnent la + résine, croissent en grand nombre dans la Gascogne et la + Provence.] + +--Eh bien, c'est un homme de la Nièvre, Jean Rouvet, qui a eu le +premier, il y a déjà quatre cents ans, la bonne idée de faire flotter +les bois de cette manière en les abandonnant au cours de l'eau. Ainsi +arrivent jusqu'à Paris et dans les autres villes les bois qui servent +à chauffer les habitants ou à construire les maisons. + +--Tiens, dit Julien, voilà justement des bûcherons qui abattent là-bas +de grands chênes. Partout où on regarde, on ne voit rien que des +chênes. + +--C'est que le chêne est le principal de nos arbres; il couvrait +autrefois presque toute la France. Mais nous avons aussi le +châtaignier, l'orme, le hêtre, les pins et les sapins. + +--Oh! pour les pins et les sapins, nous les connaissons bien, dit +André: il y en a assez dans les Vosges. + +--Ici, dans la Nièvre, c'est le chêne qui domine. + +--Le chef-lieu de la Nièvre, c'est Nevers, se mit à dire le petit +Julien tout fier, car il cherchait cela depuis deux minutes; et Nevers +est sur la Nièvre. + +--Eh bien, savant petit Julien, dit le patron, tu te rappelleras qu'il +y a à Nevers une importante fonderie de canons pour la marine, où l'on +fond les canons en coulant le métal dans des moules, comme nous avons +vu faire au Creuzot. Un peu plus loin, à Bourges, se trouve aussi une +fonderie d'armes. + +--Bourges, c'est l'ancienne capitale du Berry et le chef-lieu du Cher, +n'est-ce pas, monsieur? dit André. + +--Précisément. Et toi, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du Berry? + +--Oh! si, monsieur Gertal, car on parle toujours des moutons du Berry, +ce qui me fait penser qu'il doit y avoir de beaux moutons dans ce +pays-là. + +--Tu ne te trompes pas, et les laines du Berry sont renommées. + +--Est-ce que nous allons encore voir Bourges et le Berry, monsieur +Gertal? + +--Comme tu y vas, Julien! Nous ne voyageons pas pour notre plaisir, +mais pour nos affaires, et nous ne pouvons visiter toutes les villes +de France. Nous n'avons point d'affaires dans le Berry. C'est dans le +Bourbonnais que nous allons bientôt entrer. Le Bourbonnais a formé le +département de l'Allier. + + [Illustration: MOULE D'UN CANON.--Ce moule se trouve placé sous + terre. On verse dedans le métal fondu; ensuite, quand le métal est + refroidi, on brise le moule: le métal a pris la forme d'un canon.] + +--Julien, dit André, quel est le chef-lieu du département de l'Allier? +Le sais-tu aussi bien que celui de la Nièvre? + +--L'Allier, dit Julien en cherchant, l'Allier... chef-lieu... Eh bien, +ne voilà-t-il pas que je ne me rappelle point du tout! + +--Et le petit garçon baissa la tête tout honteux. + +--Chef-lieu, Moulins, dit M. Gertal. Allons, Julien, nous passerons +demain à Moulins; cela fait que tu connaîtras cette ville, et tu ne +l'oublieras plus. + +--Mais dites-moi, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc à se rappeler dans +le département de l'Allier? + +--C'est, je crois, dans l'Allier que se trouve Vichy, le grand +établissement d'eaux minérales, dit André. + + [Illustration: LA BUVETTE DES EAUX MINÉRALES A VICHY.--Dans les + établissements d'eaux minérales, on voit l'eau de la source sortir + de la terre ou du rocher, bouillante, tiède, ou froide. C'est là + que viennent boire les malades, et cet endroit s'appelle la + buvette.] + +--Justement, dit le patron. + +--Moi, je sais ce que c'est que les établissements d'eaux pour les +malades, dit Julien. En Lorraine, il y a Plombières, et Mme Gertrude +m'a raconté cela; et puis j'ai vu Plombières dans des images. + +--Eh bien, Vichy est le plus grand établissement d'eaux minérales du +monde entier: il s'y est rendu, en certaines années, jusqu'à cent +mille personnes. Tous ces gens venaient pour remettre leur santé, pour +boire l'eau chargée de divers sels qui jaillit toute chaude de terre, +ou pour prendre des bains dans cette eau. C'est que, vois-tu, petit +Julien, les eaux minérales sont encore au nombre des principales +richesses de la France: nul pays ne possède autant de sources célèbres +pour la guérison des maladies. + + + + +LII.--La probité.--André et le jeune commis. + + Honneur et probité, voilà la vraie noblesse. + + +--André, dit un jour M. Gertal, voici un énorme paquet de marchandises +que je viens de vendre. Il est trop lourd pour Julien; charge-le sur +ton épaule et va le porter à son adresse. Voici la facture, mets-la +dans ta poche: elle s'élève à deux cents francs. Si on te paie tout de +suite, tu diminueras six francs: cela engagera le client à payer +comptant une autre fois. + +André chargea aussitôt le paquet sur son dos et partit. C'était dans +un faubourg éloigné de Moulins qu'il se rendait, et il était assez +fatigué en arrivant. Un jeune commis le reçut, car le maître de la +maison venait de sortir et avait laissé l'argent à son commis pour +payer à sa place. + +Le jeune homme dit à André qu'il avait là les deux cents francs tout +prêts. + +--Puisque votre patron paie tout de suite, dit André en comptant +l'argent, M. Gertal m'a dit de rabattre six francs sur la facture. Les +voici; vous les remettrez à votre maître. + +--Certainement, certainement, répondit le commis en traînant sur les +mots d'un air narquois. A vrai dire, ce seront six francs qui ne +profiteront guère: mon maître n'y compte pas, et ils seraient bien +mieux placés moitié dans votre poche, moitié dans la mienne. + +En disant cela, il riait d'un gros rire en dessous et il tournait +entre ses doigts les six pièces d'un franc, regardant André de côté +pour voir ce qu'il dirait. + +André, trop honnête pour supposer que ce fût sérieux, n'en rougit pas +moins jusqu'aux oreilles, tant cette manière de parler lui déplaisait. +Cependant il se tut par politesse pour le commis et prit la plume pour +acquitter la facture. + +Le jeune homme, en voyant André rougir, s'imagina que c'était par +timidité et que ce silence était de l'indécision; il reprit donc, +pensant le décider. + +--Hélas! par le temps qui court l'argent est dur à gagner pour les +employés. On les exténue de fatigue, on les paie mal, et pourtant les +maîtres regorgent d'argent. Mais, Dieu merci, avec un peu d'adresse on +peut suppléer à l'avarice des patrons... Tenez, ajouta-t-il en +baissant la voix et en présentant trois francs à André, partageons +l'aubaine; nous nous arrangerons et personne ne le saura. + +André cette fois fut si indigné qu'il ne se contint pas. + +--Malheureux, s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas regardé en face, +que vous me croyez capable de mettre dans ma poche l'argent d'autrui? + +En même temps, avec la rapidité de pensée qui lui était naturelle, il +arracha des doigts du commis la facture qu'il venait d'acquitter, et +d'une main que l'émotion rendait tremblante il reprit la plume, puis +marqua en grosses lettres qu'il avait fait au nom de M. Gertal un +rabais de six francs. + +--A présent, dit-il en posant la plume et la facture sur la table, +vous serez bien forcé de rendre à votre maître exactement ce qui lui +est dû. + +Et tournant le dos avec mépris, il s'en alla. + +Comme il traversait la cour, l'employé le rejoignit en courant:--Vous +êtes un honnête garçon, lui dit-il d'un ton doucereux, mais vous +entendez mal la plaisanterie, je ne voulais que rire un peu. Ne parlez +pas de ce qui vient de se passer, je vous en prie: cela n'était pas +sérieux, vous me feriez du tort, j'ai ma vieille mère à soutenir... + +--Taisez-vous, menteur, interrompit une voix par derrière; et en même +temps la figure courroucée du maître de la maison se dressa devant le +commis infidèle. Taisez-vous, reprit-il, et n'essayez pas d'attendrir +cet honnête garçon par un double mensonge: car vous n'avez pas de mère +à soutenir et vous ne plaisantiez pas tout à l'heure, quand vous +vouliez entraîner ce brave enfant à manquer de probité comme vous. +J'ai tout entendu du cabinet voisin, car il y a longtemps que je vous +soupçonne et que je vous guette pour vous prendre la main dans le sac. +A présent, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte. Quant à vous, +mon jeune ami, dit-il en se tournant vers André, voici les six francs +que votre probité voulait me conserver, je vous les donne. + +--Non, monsieur, dit simplement André, je n'ai fait que mon devoir +tout juste; je rougirais d'être récompensé pour cela. + +Et après avoir salué poliment, il s'éloigna sans vouloir rien +accepter. + +Et il marchait d'un pas allègre, pensant en lui-même: + +--Allons donc! est-ce que l'honneur doit se payer? L'honneur ne se +paie pas plus qu'il ne se vend: mon vieux père nous a dit cela cent +fois à Julien et à moi, et je ne l'oublierai jamais. + + + + +LIII.--Les monts d'Auvergne.--Le puy de Dôme.--Aurillac.--Un orage au +sommet du Cantal. + + Il y a peu de pays aussi variés que la France: elle a tous les + aspects, tous les climats, presque toutes les productions. + + +Peu de temps après cette aventure, nos voyageurs quittèrent le +Bourbonnais et entrèrent en Auvergne. On se rendait à Clermont-Ferrand. +Il faisait une belle journée d'automne, le soleil brillait dans un +ciel sans nuages. Comme la route montait beaucoup, nos amis étaient +descendus et ils gravissaient la côte à pied tous les trois, afin de +soulager un peu Pierrot. Julien se dégourdissait les jambes en sautant +de çà de là, tout joyeux du beau temps qu'il faisait. Bientôt pourtant +il se rapprocha de M. Gertal et d'André, et du haut d'une grande côte +d'où la vue dominait l'horizon, il leur montra une chaîne de montagnes +ensoleillée. + + [Illustration: AUVERGNE ET LIMOUSIN.--L'Auvergne est une contrée + très montagneuse, avec une population laborieuse et pauvre. Les + vallées sont très fertiles et charmantes d'aspect. Outre Clermont + (65,000 hab.), Aurillac et Thiers, il y a un assez grand nombre de + petites villes industrieuses, telles que Riom, Ambert, Issoire et + Saint-Flour.--Le _Limousin_ est comme l'Auvergne couvert de + montagnes, mais moins élevées. Le département de la Haute-Vienne + renferme la grande ville de Limoges (63,000 hab.); dans la Corrèze + se trouvent Tulle, qui a donné son nom à un tissu de coton très + léger et transparent, et Brives-la-Gaillarde, dont le nom seul + indique la prospérité.] + +--Qu'est-ce donc, je vous prie, demanda-t-il, que ces monts qui sont +là tout entassés les uns auprès des autres? Voyez! il y en a qui +ressemblent à de grands dômes; d'autres sont fendus, d'autres +s'ouvrent par en haut comme des gueules béantes. Voilà des montagnes +qui ne sont point du tout pareilles aux autres que nous avons vues. + +--Julien, ce sont les _dômes_ et les _puys_ d'Auvergne. Le plus élevé +que tu aperçois là-bas, c'est le puy de Dôme. + +--Tiens, s'écria l'enfant, j'ai vu à l'école dans mon livre de lecture +une image qui montre les volcans éteints de l'Auvergne; alors les +voilà donc devant nous, monsieur Gertal? + +--Justement, mon enfant, toutes ces montagnes ont été autrefois +d'anciens volcans. + +--Oh! monsieur Gertal, cela devait être bien beau, mais aussi bien +effrayant à voir, quand toutes ces grandes bouches lançaient du feu et +de la fumée. L'Auvergne devait ressembler à un enfer. C'est égal, je +préfère que ces volcans-là soient éteints, et qu'il y ait de belle +herbe verte au pied. + + [Illustration: PUYS D'AUVERGNE.--On nomme _puy_ en Auvergne + d'anciens volcans éteints dont on voit encore le cratère ouvert au + sommet. Le _puy de Dôme_ a donné son nom à un département. Il y a + aussi une ville qui s'appelle le Puy, et qui est le chef-lieu de + la Haute-Loire, dans le Languedoc.] + +--Petit Julien, regarde bien à ta gauche, à présent. Vois-tu cette +plaine qui s'étend à perte de vue? C'est la fertile Limagne, la terre +la plus féconde de France. Elle est arrosée par de nombreux cours +d'eau et produit en abondance le blé, le seigle, l'huile, les fruits. + +--Alors, monsieur Gertal, l'Auvergne est donc, comme la Côte-d'Or, +bien riche? + +--Petit Julien, la Limagne ne couvre pas tout le territoire de +l'Auvergne; elle n'occupe que vingt-quatre lieues carrées. En revanche +la montagne ne produit que des pâturages et des bois; l'hiver y est +bien long et rigoureux. + +--Oui, oui, dit l'enfant; c'est comme dans le Jura et la Savoie. Y +a-t-il aussi bien des troupeaux par là? + + [Illustration: BOEUF DE SALERS (Auvergne).--La race de Salers, + d'une couleur rouge acajou, est la meilleure pour le travail; elle + est intelligente, docile, infatigable au labeur, et s'acclimate + partout; mais sa viande n'est pas très estimée.] + +--Certainement; dans le département voisin, le Cantal, il y a même une +race de boeufs très renommés, la race de Salers, et l'on fait de +bons fromages dans le Cantal. + +--Le chef-lieu du Cantal, c'est Aurillac, n'est-ce pas, monsieur +Gertal. + +--Tout juste, une jolie ville aux rues bien propres, arrosée par des +ruisseaux d'eau courante. Le Cantal est un département pauvre; ses +habitants sont souvent obligés d'émigrer, comme on fait en Savoie, +pour aller gagner leur vie ailleurs: ils se font portefaix, +charbonniers, et souvent chaudronniers. Le métier de chaudronnier est +un de ceux que les Auvergnats préfèrent, et Aurillac est un des grands +centres de la chaudronnerie. Mais, petit Julien, puisque tu es savant +en géographie, sais-tu ce que c'est que le Cantal? + +--Oh! dame, monsieur Gertal, je ne sais pas tant de choses, moi; mais +je pense que cela doit être une rivière, comme l'Allier que j'ai vu à +Moulins. + +--Allons donc! c'est une montagne. Le Plomb du Cantal a près de 1,900 +mètres de hauteur, il y a de la neige sur le sommet une bonne partie +de l'année. Pour moi, je n'oublierai jamais le Cantal, vois-tu, parce +que j'y suis monté. + +--Vraiment, monsieur Gertal? Est-ce que c'est difficile d'aller là +comme au mont Blanc? + + [Illustration: CHAUDRONNERIE D'AURILLAC.--La chaudronnerie est + l'art de fabriquer tous les ustensiles en métal qui servent à + faire chauffer l'eau et les aliments. La petite chaudronnerie + fabrique les chaudrons de cuisine, les casseroles, les poêlons, + etc. La grosse chaudronnerie fabrique les énormes chaudières des + locomotives ou des bateaux à vapeur, les cuves des teinturiers, + etc. L'Auvergne et la Normandie sont les centres de la + chaudronnerie.] + +--Oh! non, certes; seulement l'orage nous prit au haut: il pleuvait à +verse, il soufflait un vent effroyable, et il n'y avait qu'un petit +bout de rocher abrupt pour tout abri; l'orage dura quatre heures, et +nous avons grelotté tout le temps sur ce sommet, mes amis et moi. + +--Oh! dit Julien, moi, je serais descendu bien vite en courant pour me +réchauffer. + +--Toi, petit, tu aurais dû faire comme les camarades, attendre. Quand +un brouillard ou une pluie couvre les montagnes du Cantal, si l'on est +au sommet, il faut bon gré mal gré y rester jusqu'à la fin, ou risquer +des chutes dangereuses. On voit au-dessous de ses pieds une mer de +nuages noirs sillonnés par la foudre; ce n'est pas le moment de +descendre. + +--Certes, dit André, je comprends cela. Et Julien a-t-il donc déjà +oublié combien les brouillards sont terribles sur la montagne? + +--Non, mon frère, dit le petit garçon. Je me rappellerai toujours les +Vosges, et cette nuit où tu m'as réchauffé dans tes bras et où je me +suis endormi en priant Dieu d'avoir pitié des deux orphelins à +l'abandon. + +--Et Dieu t'a exaucé, enfant, dit le patron, puisque vous voilà à +moitié de votre long voyage et en bon chemin. + + + + +LIV.--Julien parcourt Clermont-Ferrand--Les maisons en lave.--Pâtes +alimentaires et fruits confits de la Limagne.--Réflexions sur le +métier de marchand. + + Le vrai bonheur est dans la maison de la famille. + + +Quand le petit Julien arriva à Clermont et qu'il eut parcouru les rues +de la ville pour faire les commissions du patron, il fut tout +désappointé. + +--Oh! André, dit-il au retour pendant le dîner, que c'est triste, +cette ville-là! les maisons sont si hautes, et toutes les pierres +noires comme de l'ardoise! on dirait une prison; pourquoi donc, +monsieur Gertal? + +--C'est qu'ici, presque tout est construit en lave. + +--En lave? ce n'est pas beau, la lave; qu'est-ce que c'est donc? + +--Julien, dit André, tu réponds trop vite; cela fait que tu parles +sans réfléchir. Voyons, qu'est-ce qui sort des volcans? + + [Illustration: UNE COULÉE DE LAVE LE LONG D'UNE RIVIÈRE.--Lorsque + la lave des volcans coulait liquide et brûlante sur leurs flancs, + elle s'amassait là où elle rencontrait des obstacles, et en se + refroidissant elle forma ainsi des sortes de murs. Plus tard, ces + murs se sont fendus et divisés régulièrement. La coulée de lave + représentée ici a l'aspect d'une rangée de tuyaux d'orgue.] + +Cette fois, Julien réfléchit un moment et dit: + +--Je me rappelle, à présent: il sort des volcans une sorte de boue +brûlante appelée lave. Il y a beaucoup d'anciens volcans en Auvergne, +il doit y avoir de la lave; mais on fait donc des maisons avec la +lave des volcans? + +--Oui, Julien, reprit M. Gertal, la lave refroidie a la couleur de +l'ardoise, ce qui est sombre, c'est vrai; mais la lave a une dureté et +une solidité égales à celles du marbre. Il y a en Auvergne des masses +de lave considérables qu'on appelle des _coulées_ parce qu'elles ont +coulé des volcans; on en rencontre parfois qui bordent le lit des +rivières comme une longue rangée de tuyaux d'orgue; il y a aussi dans +la lave des trous, des colonnades, des grottes curieuses ayant toute +sorte de formes. Depuis cinq siècles on exploite en Auvergne des +carrières de lave, et on en a retiré de quoi bâtir toutes les maisons +de la Limagne, et des pays voisins. + + [Illustration: UNE GROTTE DE LAVE.--Dans la lave sortie autrefois + des volcans se creusent des grottes avec des colonnes, dont + quelques-unes ont des formes les plus curieuses.] + +--Tout de même, dit le petit Julien, c'est bien singulier de penser +que les volcans nous ont donné la maison où nous voilà! + +--Ils ont aussi donné à la Limagne sa richesse. Généralement les +terrains volcaniques sont plus fertiles. C'est avec les blés abondants +de la Limagne que Clermont fait les excellentes pâtes alimentaires, +les vermicelles, les semoules dont j'ai acheté une grande quantité et +que nous chargerons demain dans la voiture. Les fruits secs et confits +que Clermont prépare si bien et à bon marché ont aussi mûri dans la +Limagne. + +--Est-ce que vous en avez acheté, monsieur Gertal? + +--Oui, dit le patron, et j'en trouverai une vente certaine, car ils +sont renommés. En même temps, il chercha dans sa poche et atteignit un +petit sac:--Voici des échantillons; goûtez cette marchandise, enfants. + +Il y avait des abricots, des cerises, des prunes. Julien fut d'avis +que la Limagne était un pays superbe, puisqu'il donne des fruits si +parfaits, et que les habitants étaient fort industrieux de savoir si +bien les conserver. + +M. Gertal reprit alors:--Pour votre vente à vous, enfants, je vous +achèterai des dentelles du pays: à Lyon, vous les vendrez à merveille. + +--Des dentelles! s'écria Julien; mais, monsieur Gertal, est-ce que +nous saurons vendre cela?...Comment voulez-vous?...--Et l'enfant +regardait le patron d'un air penaud. + +--Bah! pourquoi non, petit Julien? Je te montrerai. Il est bon de +s'habituer à travailler en tout genre quand on a sa vie à gagner. Un +paquet de dentelles sera moins lourd à porter chez les acheteurs que +deux poulardes. + +--Pour ça, c'est vrai, reprit gaîment le petit garçon; les poulardes +étaient pesantes, monsieur Gertal: vous les aviez joliment choisies. +Mais, dites-moi, en Auvergne, les femmes font donc de la dentelle et +des broderies, comme dans mon pays de Lorraine? + + [Illustration: DENTELLIÈRE D'AUVERGNE.--La dentelle se fait sur un + métier portatif, sorte de coussin, au milieu duquel se trouve une + petite roue percée de trous qui correspondent au dessin de la + dentelle. Les dentellières ont souvent le tort de tenir leur + métier sur leur genoux, au lieu de le placer sur une table; elles + peuvent ainsi devenir contrefaites et même, à la longue, elles + s'exposent aux paralysies, à cause de la position immobile + qu'elles gardent pour ne pas ébranler leur métier.] + +--Elles font des dentelles à très bas prix et solides. Il y a +soixante-dix mille ouvrières qui travaillent à cela dans l'Auvergne et +dans le département voisin, la Haute-Loire, chef-lieu le Puy. Comme la +vie est à bon marché dans tous ces pays, et que les populations sont +sobres, économes et consciencieuses, elles fabriquent à bon compte +d'excellente marchandise, et le marchand qui la revend n'a point de +reproches à craindre. + +--C'est un métier bien amusant d'être marchand, dit le petit Julien; +on voyage comme si on avait des rentes, et on gagne l'argent aisément. + +--Petit Julien, répondit M. Gertal, je m'aperçois que tu parles +souvent à présent sans réflexion. En ce moment-ci, il se trouve que la +vente est bonne et qu'on gagne sa vie, c'est agréable; mais tu oublies +qu'il y a des mois et quelquefois des années où on ne vend pas de quoi +vivre, et petit à petit on mange tout ce qu'on avait amassé. Et puis, +tu crois donc que moi, qui ai vu cent fois ces pays nouveaux pour +toi, je n'aimerais pas mieux, à cette heure, être au coin de mon feu, +assis auprès de ma femme avec mon fils sur les genoux, au lieu d'errer +sur toutes les grandes routes en songeant à ma petite famille et en +m'inquiétant de tout ce qui peut lui arriver pendant mon absence? + +--Oh! c'est vrai, monsieur Gertal; voilà que je deviens étourdi tout +de même! Je parle comme cela, du premier coup, sans réfléchir; ce +n'est pas beau, et je vais tâcher de me corriger. Je comprends bien, +allez, que, pour celui qui a une famille, rien ne vaut sa maison, son +pays. + + + + +LV.--La ville de Thiers et les couteliers.--Limoges et la +porcelaine.--Un grand médecin né dans le Limousin, Dupuytren. + + Ce qu'il y a de plus heureux dans la richesse, c'est qu'elle + permet de soulager la misère d'autrui. + + +Ce fut à la petite pointe du jour qu'on quitta Clermont; aussi on +arriva de bonne heure à Thiers. Cette ville toute noire, aux rues +escarpées, aux maisons entassées sur le penchant d'une montagne, est +très industrieuse et s'accroît tous les jours. Elle occupe vingt mille +ouvriers, et c'est aujourd'hui la plus importante ville de France pour +la coutellerie. + + [Illustration: ATELIER DE COUTELLERIE A THIERS.--La coutellerie + fabrique tous les couteaux, grands et petits, dont nous nous + servons, ainsi que les canifs, grattoirs, etc. Les ouvriers + représentés préparent les lames. D'autres, pendant ce temps, ont + préparé les manches des couteaux, et il n'y aura plus qu'à les + emmancher. Le grand soufflet qui sert à exciter le feu de la forge + est mis en mouvement par un chien qui tourne dans une sorte de + cage ronde comme font les écureuils.] + +Pendant que Pierrot dînait, nos amis dînèrent eux-mêmes, puis on se +diligenta pour faire les affaires rapidement, car le patron ne voulait +pas coucher à Thiers. + +M. Gertal emmena les enfants avec lui, et ils achetèrent un paquet +d'excellente coutellerie à bon marché, pour une valeur de 35 fr.; la +veille, on avait déjà employé à Clermont les 35 autres francs en +achats de dentelles. + +Quand on fut en route, tandis que Pierrot gravissait pas à pas le +chemin montant, Julien dit à M. Gertal: + +--Avez-vous vu, monsieur, les jolies assiettes ornées de dessins et de +fleurs dans lesquelles on nous a servi le dessert à Thiers? Moi, j'ai +regardé par derrière, et j'ai vu qu'il y avait dessus: _Limoges_. Je +pense que cela veut dire qu'on les a faites à Limoges. Limoges n'est +donc pas loin d'ici? + +--Ce n'est pas très près, répondit M. Gertal. Cependant le Limousin +touche à l'Auvergne. C'est un pays du même genre, un peu moins +montagneux et beaucoup plus humide. + + [Illustration: OUVRIERS FABRIQUANT DE LA PORCELAINE.--La + porcelaine se fabrique avec une terre très fine, le _kaolin_, + qu'on réduit en pâte. Ensuite on divise cette pâte en feuilles + blanches comme des feuilles de papier. L'ouvrier de droite tient + une de ces feuilles entre ses mains et va l'appliquer sur le moule + pour en faire un saladier. En même temps il faut tourner le moule. + L'ouvrier de gauche est plus avancé en besogne. Sa feuille a déjà + la forme du moule et il achève de l'appliquer avec une éponge. Il + n'y a plus ensuite qu'à faire cuire au four les objets fabriqués.] + +--Je vois, reprit Julien, que dans ce pays-là on fabrique beaucoup +d'assiettes, puisqu'il y en a jusque par ici. + +--Oh! petit Julien, il y en a par toute la France, des porcelaines et +des faïences de Limoges. Non loin de cette dernière ville, à +Saint-Yrieix, on a découvert une terre fine et blanche: c'est cette +terre que les ouvriers pétrissent et façonnent sur des tours pour en +faire de la porcelaine. Il y a à Limoges une des plus grandes +manufactures de porcelaine de la France. Limoges est du reste une +ville peuplée, commerçante et très industrieuse. + +André était à côté de Julien. + +--Eh bien, lui dit-il, puisque nous parlons de Limoges et du Limousin, +où nous ne devons point passer, cherche dans ton livre: il y a sans +doute des grands hommes nés dans cette province. Tu nous feras la +lecture, et ce sera pour nous comme un petit voyage en imagination. + +Julien s'empressa de prendre son livre et lut la vie de Dupuytren. + + Vers la fin du siècle dernier naquit, de parents très pauvres, le + jeune Guillaume DUPUYTREN. Son père s'imposa de dures privations + pour le faire instruire. L'enfant profita si bien des leçons de + ses maîtres, et ses progrès furent si rapides que, dès l'âge de + dix-huit ans, il fut nommé à un poste important de l'École de + médecine de Paris: car Guillaume voulait être médecin-chirurgien. + Il le fut bientôt en effet, et ne tarda pas à devenir illustre. + On le demandait partout à la fois, chez les riches comme chez les + pauvres; mais lui, qui se souvenait d'avoir été pauvre, + prodiguait également ses soins aux uns et aux autres. Il + partageait en deux sa journée: le matin soignant les pauvres, qui + ne le payaient point, le soir allant visiter les riches, qui lui + donnaient leur or. Il mourut comblé de richesses et d'honneur, et + il légua deux cent mille francs à l'École de médecine pour faire + avancer la science à laquelle il a consacré sa vie. + + [Illustration: DUPUYTREN, un des plus grands chirurgiens du + dix-neuvième siècle, est né à Pierre-Buffières (Haute-Vienne), en + 1777; il est mort en 1835.] + + + + +LVI.--Une ferme dans les montagnes d'Auvergne.--Julien et le jeune +vannier Jean-Joseph.--La veillée. + + Enfants, si par la pensée vous vous mettiez à la place de ceux + qui ont perdu leurs parents, combien les vôtres vous + deviendraient plus chers? + + +Nos trois voyageurs arrivèrent à un hameau situé dans la montagne au +milieu des «bois noirs,» comme on les appelle, à une dizaine de +kilomètres de Thiers. On descendit chez un fermier du hameau que le +patron connaissait. Puis M. Gertal, qui ne perdait jamais une minute, +courut la campagne pour acheter des fromages d'Auvergne. Il les fit +porter dans sa voiture, afin qu'on fût prêt à repartir le lendemain. + +Pendant ce temps, Julien et André étaient restés chez la fermière et +passaient la veillée en famille. Les femmes, réunies autour de la +lampe, étaient occupées à faire de la dentelle; les hommes, rudes +bûcherons de la montagne, aux épaules athlétiques, reposaient non loin +du feu leurs membres fatigués, tandis que la ménagère préparait la +soupe pour tout le monde. + +Dans un coin voisin du foyer, un petit garçon de l'âge de Julien, +assis par terre, tressait des paniers d'osier. + +Julien s'approcha de lui, portant sous son bras le précieux livre +d'histoires et d'images que lui avait donné la dame de Mâcon; puis il +s'assit à côté de l'enfant. + +Le jeune vannier se rangea pour faire place à Julien, et sans rien +dire le regarda avec de grands yeux timides et étonnés; puis il reprit +son travail en silence. + + [Illustration: LE VANNIER.--C'est l'ouvrier qui fabrique des vans, + des corbeilles et des paniers, avec des brins d'osier, de saule et + autres tiges flexibles qu'il entrelace adroitement. Les vanniers + ne doivent pas tenir serrées entre leurs lèvres les baguettes + d'osier dont ils veulent se servir ni les mâcher entre leurs + dents: cette mauvaise habitude entraîne des maladies de la + bouche.] + +Ce silence ne faisait pas l'affaire de notre ami Julien, qui +s'empressa de le rompre. + +--Comment vous appelez-vous? dit-il avec un sourire expansif. Moi, +j'ai bientôt huit ans, et je m'appelle Julien Volden. + +--Je m'appelle Jean-Joseph, dit timidement le petit vannier, et j'ai +huit ans aussi. + +--Moi, j'ai été à l'école à Phalsbourg et à Épinal, dit Julien, et +j'ai là un livre où il y a de belles images; voulez-vous les voir, +Jean-Joseph? + +Jean-Joseph ne leva pas les yeux. + +--Non, dit-il, avec un soupir de regret; je n'ai pas le temps: ce +n'est pas dimanche aujourd'hui et j'ai à travailler. + +--Si je vous aidais? dit aussitôt le petit Julien, avec son obligeance +habituelle; cela n'a pas l'air trop difficile, et vous auriez plus +vite fini votre tâche. + +--Je n'ai pas de tâche, dit Jean-Joseph. Je travaille tant que la +journée dure, et j'en fais le plus possible pour contenter mes +maîtres. + +--Vos maîtres! dit Julien surpris; les fermiers d'ici ne sont donc pas +vos parents? + +--Non, dit tristement le petit garçon; je ne suis ici que depuis deux +jours: j'arrive de l'hospice, je n'ai pas de parents. + +Le gentil visage de Julien s'assombrit: + +--Jean-Joseph, moi non plus je n'ai pas de parents. + +Jean-Joseph secoua la tête:--Vous avez un grand frère, vous; mais moi, +je n'ai personne du tout. + +--Personne! répéta Julien lentement comme si cela lui paraissait +impossible à comprendre. Pauvre Jean-Joseph! + +Et les deux enfants se regardèrent en silence. Près d'eux, André +debout les observait. Il n'avait pas perdu un mot de leur +conversation, et malgré lui le visage triste du petit Jean-Joseph lui +serra le coeur: il songea combien son cher Julien était heureux +d'avoir un _grand frère_ pour l'aimer et veiller sur lui. + +Cependant Julien rompit de nouveau le silence:--Jean-Joseph, dit-il, +aimez-vous les histoires? + +--Je crois bien, répondit le jeune vannier; c'est tout ce qui m'amuse +le plus au monde. + +Et il jeta un regard d'envie sur le livre de Julien. + +--Eh bien, dit Julien, voilà ce que nous allons faire. Je vous lirai +une histoire de mon livre; je lirai tout bas; cela ne dérangera +personne et cela nous amusera tous les deux sans vous faire perdre de +temps. + +Le visage de Jean-Joseph s'épanouit à son tour en un joyeux +sourire:--Oui, oui, lisez, Julien. Quel bonheur! vous êtes bien +aimable de partager avec moi votre récréation. + +Julien tout heureux ouvrit son livre. + +--Ces histoires-là, dit-il, ce ne sont pas des contes du tout, c'est +arrivé pour tout de bon, Jean-Joseph. Ce sont les histoires des hommes +illustres de la France; il y en a eu dans toutes les provinces, car la +France est une grande nation; mais nous lirons l'histoire des hommes +célèbres de l'Auvergne, puisque vous êtes né en Auvergne, Jean-Joseph. + +--C'est cela, dit Jean-Joseph; voyons les grands hommes de l'Auvergne. + +Julien commença à voix basse, mais distinctement. + + + + +LVII.--Les grands hommes de l'Auvergne.--Vercingétorix et l'ancienne +Gaule. + + Il y a eu parmi nos pères et nos mères dans le passé des hommes + et des femmes héroïques; le récit de ce qu'ils ont fait de grand + élève le coeur et excite à les imiter. + + + La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela, + presque entièrement couverte de grandes forêts. Il y avait peu de + villes, et la moindre ferme de votre village, enfants, eût + semblé un palais. La France s'appelait alors la Gaule, et les + hommes à demi sauvages qui l'habitaient étaient les Gaulois. + + Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une + peau blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux + blonds ou roux qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules. + + Ils estimaient avant toutes choses le courage et la liberté. Ils + se riaient de la mort, ils se paraient pour le combat comme pour + une fête. + + Leurs femmes, les Gauloises, nos mères dans le passé, ne leur + cédaient en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à + la guerre; des chariots traînaient les enfants et les bagages; + d'énormes chiens féroces escortaient les chars. + +--Regardez un peu, Jean-Joseph, l'image des chariots de guerre. + +Jean-Joseph jeta un coup d'oeil rapide et Julien reprit: + + L'histoire de ce qui s'est passé en ce temps-là dans la Gaule, + notre patrie, est émouvante. + + Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules + César, qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa domination, + résolut de conquérir la Gaule. + + [Illustration: CHARIOT DE GUERRE DES GAULOIS.--Nos ancêtres de la + Gaule aimaient beaucoup la guerre et les voyages. Ils + s'assemblaient par grandes multitudes: les uns montaient sur des + chars, les autres allaient à pied, et ils partaient ainsi à la + conquête de lointains pays. Dans les batailles, ils lançaient des + flèches et des javelines du haut des chars comme du haut de tours + roulantes.] + + Nos pères se défendirent vaillamment, si vaillamment que les + armées de César, composées des meilleurs soldats du monde, furent + sept ans avant de soumettre notre patrie. + + Mais enfin la Gaule, couverte du sang de ses enfants, épuisée par + la misère, se rendit. + + Un jeune Gaulois, né dans l'Auvergne, résolut alors de chasser + les Romains du sol de la patrie. + + Il parla si éloquemment de son projet à ses compagnons que tous + jurèrent de mourir plutôt que de subir le joug romain. En même + temps, ils mirent à leur tête le jeune guerrier et lui donnèrent + le titre de _Vercingétorix_, qui veut dire _chef_. + + Bientôt Vercingétorix envoya en secret dans toutes les parties de + la Gaule des hommes chargés d'exciter les Gaulois à se soulever. + On se réunissait la nuit sous l'ombre impénétrable des grandes + forêts, auprès des énormes pierres qui servaient d'autels; on + parlait de la liberté, on parlait de la patrie, et l'on + promettait de donner sa vie pour elle. + + [Illustration: UN AUTEL DES ANCIENS GAULOIS.--On trouve dans + certaines contrées de la France, et surtout en Bretagne, des + sortes de grandes tables de pierre qui, construites depuis les + temps les plus reculés, servaient d'autels aux Gaulois, nos + ancêtres. C'est sur ces tables qu'ils sacrifiaient leurs victimes, + et ces victimes étaient parfois des hommes, des prisonniers de + guerre, des esclaves. On appelle ces monuments de pierre des + _dolmens_.] + +Julien s'interrompit encore pour montrer à Jean-Joseph un autel des +anciens Gaulois, puis il reprit sa lecture: + + Au jour désigné d'avance, la Gaule entière se souleva d'un seul + coup, et ce fut un réveil si terrible que, sur plusieurs points, + les légions romaines furent exterminées. + + César, qui se préparait alors à quitter la Gaule, fut forcé de + revenir en toute hâte, pour combattre Vercingétorix et les + Gaulois révoltés. Mais Vercingétorix vainquit César à Gergovie. + +--Gergovie, dit Jean-Joseph, c'est un endroit à côté de Clermont, j'en +ai entendu parler plus d'une fois. Continuez, Julien; j'aime ce +Vercingétorix. + + Six mois durant, Vercingétorix tint tête à César, tantôt + vainqueur, tantôt vaincu. + + Enfin César réussit à enfermer Vercingétorix dans la ville + d'Alésia, où celui-ci s'était retiré avec soixante mille hommes. + + Alésia, assiégée et cernée par les Romains, comme notre grand + Paris l'a été de nos jours par les Prussiens, ne tarda pas à + ressentir les horreurs de la famine. + +--Oh! dit Julien, un siège, je sais ce que c'est: c'est comme à +Phalsbourg, où je suis né et où j'étais quand les Allemands l'ont +investi. J'ai vu les boulets mettre le feu aux maisons, Jean-Joseph; +papa, qui était charpentier et pompier, a été blessé à la jambe en +éteignant un incendie et en sauvant un enfant qui serait mort dans le +feu sans lui. + +--Il était brave, votre père, dit Jean-Joseph avec admiration. + +--Oui, dit Julien, et nous tâcherons de lui ressembler, André et moi. +Mais voyons la fin de l'histoire: + + La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la + nécessité de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de tous + les autres points de la Gaule se présenta sous les murs d'Alésia. + + Une grande bataille eut lieu; les Gaulois furent d'abord + vainqueurs, et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en + personne. On le reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de + son vêtement. Les Romains reprirent l'avantage; ils enveloppèrent + l'armée gauloise. Ce fut un désastre épouvantable. + + Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix, + voyant la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime. + Pour sauver la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la + sienne. Il savait combien César le haïssait; il savait que plus + d'une fois, dès le commencement de la guerre, César avait cherché + à se faire livrer Vercingétorix par ses compagnons d'armes, + promettant à ce prix de pardonner aux révoltés. Le noble coeur de + Vercingétorix n'hésita point: il résolut de se livrer lui-même. + + Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce + qu'il avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses + propositions à César. Alors, se parant pour son sacrifice + héroïque comme pour une fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus + riche armure, monta sur son cheval de bataille. Il fit ouvrir les + portes de la ville, puis s'élança au galop jusqu'à la tente de + César. + + Arrivé en face de son ennemi, il arrête tout d'un coup son + cheval, d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses + armes étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il + attend immobile qu'on le charge de chaînes. + + Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe, + son attitude altière, sa jeunesse produisirent un moment + d'émotion dans le camp de César. Mais celui-ci, insensible au + dévouement du jeune chef, le fit enchaîner, le traîna derrière + son char de triomphe en rentrant à Rome, et enfin le jeta dans un + cachot. + + Six ans Vercingétorix languit à Rome dans ce cachot noir et + infect. Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu, + le fit étrangler. + + [Illustration: VERCINGÉTORIX, de la tribu des Arvernes (habitants + de l'Auvergne), vivait au dernier siècle avant J.-C.] + +--Hélas! dit Jean-Joseph avec amertume, il était bien cruel ce César. + +--Ce n'est pas tout, Jean-Joseph, écoutez: + + Enfants, réfléchissez en votre coeur, et demandez-vous lequel de + ces deux hommes, dans cette lutte, fut le plus grand. + + Laquelle voudriez-vous avoir en vous, de l'âme héroïque du jeune + Gaulois, défenseur de vos ancêtres, ou de l'âme ambitieuse et + insensible du conquérant romain? + +--Oh! s'écria Julien tout ému de sa lecture, je n'hésiterais pas, moi, +et j'aimerais encore mieux souffrir tout ce qu'a souffert +Vercingétorix que d'être cruel comme César. + +--Et moi aussi, dit Jean-Joseph. Ah! je suis content d'être né en +Auvergne comme Vercingétorix. + +On garda un instant le silence. Chacun songeait en lui-même à ce que +Julien venait de lire. Puis le jeune garçon, reprenant son livre, +continua sa lecture. + + + + +LVIII.--Michel de l'Hôpital.--Desaix.--Le courage civil et le courage +militaire. + + + I. Enfants, voici encore une belle histoire, l'histoire d'un + magistrat français qui ne connut jamais dans la vie d'autre + chemin que celui du devoir, et qui se montra aussi courageux dans + les fonctions civiles que d'autres dans le métier des armes. + + Michel de l'Hôpital naquit, en Auvergne, au seizième siècle. Son + travail assidu, ses études savantes et son grand talent le firent + arriver à un poste des plus élevés: il fut chargé d'administrer + les finances de l'État. + + Bien d'autres, avant lui, s'étaient, à ce poste, enrichis + rapidement, en gaspillant sans scrupule les trésors de la France. + Michel, qui avait la plus sévère honnêteté, réforma les abus et + donna l'exemple d'un entier désintéressement. Pauvre il était + arrivé aux finances, pauvre il en sortit; tellement que le roi + fut obligé de donner une dot à la fille de Michel de l'Hôpital + pour qu'elle pût se marier. + + [Illustration: MICHEL DE L'HOPITAL, né à Aigueperse + (Puy-de-Dôme), en 1505, mort en 1573.] + + La probité que Michel avait montrée dans l'administration des + finances lui valut d'être nommé à un poste plus important encore. + Cette fois, ce n'étaient plus les trésors de l'État qu'il avait + entre les mains, c'était l'administration de la justice qui lui + était confiée: il fut nommé grand chancelier du royaume. + + Dès le début, on voulut lui arracher une injustice, et obtenir + qu'il signât un arrêt de mort immérité. On le menaçait lui-même + de le mettre à mort, s'il ne signait cet arrêt. La réponse de + Michel de l'Hôpital fut telle, qu'il serait à souhaiter que tout + Français l'apprit par coeur: + + --Je sais mourir, dit-il, mais je ne sais point me déshonorer. + + Et Michel ne signa pas. + + Pendant plusieurs années il occupa son poste de chancelier sans + qu'il fût possible à personne de le corrompre, ni par des + présents ni par des menaces. + + Enfin, cette franchise courageuse et cette probité déplurent. De + plus, il voulait empêcher, au sein de la France, ces dissensions + entre Français, ces guerres civiles et religieuses qui la + désolaient alors. La reine Catherine de Médicis lui enleva sa + charge, et Michel se retira sans regret à sa campagne. + + Peu de temps après, on vint lui apprendre qu'un grand massacre se + faisait dans le royaume par ordre du roi Charles IX, le massacre + de la Saint-Barthélemy. On lui dit que le nom de Michel de + l'Hôpital était sur la liste des victimes et que les assassins + allaient arriver. Michel ne se troubla point et commanda qu'au + lieu de fermer les portes on les ouvrît toutes grandes. + + A ce moment, un messager de la cour, envoyé en toute hâte, vint + lui annoncer que le roi lui faisait grâce. Michel répondit + fièrement: + + --J'ignorais que j'eusse mérité ni la mort ni le pardon. + + Quelle que fût l'énergie de Michel de l'Hôpital, son grand coeur + ne put supporter la vue des malheurs dont la patrie était alors + accablée. Sa vie fut abrégée par la tristesse. Il mourut six mois + après la Saint-Barthélemy, dans une pauvreté voisine de la + misère. + + Enfants, vous le voyez, il n'y a pas seulement de belles pages + dans l'histoire de notre France; hélas! il y en a qui attristent + le coeur, comme les massacres commandés par Charles IX, et qu'on + voudrait pouvoir effacer à jamais. Enfants, c'est le juste + châtiment de ceux qui ont fait le mal, que leurs actions soient + haïes dans le passé comme elles l'ont été dans le présent, et que + leur souvenir indigne les coeurs honnêtes. + + Quand Charles IX eut inondé la France sous des flots de sang, il + ne put étouffer la voix de sa conscience. A son lit de mort, il + fut poursuivi par d'horribles visions: il croyait apercevoir ses + victimes devant lui. L'étrange maladie dont il mourut redoublait + ses terreurs; il avait des sueurs de sang et son agonie fut + affreuse. + + Enfants, comparez en votre coeur le roi Charles IX et Michel de + l'Hôpital. L'un mourut pauvre après avoir vécu esclave de la + justice et de l'honneur, n'ayant qu'une crainte au monde, la + crainte de faillir à son devoir: son nom est resté pour tous + comme le souvenir de la loyauté vivante, chacun de nous voudrait + lui ressembler. L'autre vécut entouré des splendeurs royales; + mais, au milieu des plaisirs et des fêtes, ce coeur misérable ne + put trouver le repos. Objet de mépris pour lui-même, il l'était + aussi pour ceux qui l'approchaient, et il le sera toujours pour + ceux qui liront son histoire. + + Enfants, n'oubliez jamais ce que Michel de l'Hôpital aimait à + répéter:--Hors du devoir, il n'y a ni honneur ni bonheur durable. + + + II. C'est encore l'Auvergne qui a vu naître, l'an 1768, un homme + de guerre également célèbre par son courage et par son honnêteté: + DESAIX. + +--Oh! oh! Jean-Joseph, vous devez être content. Les hommes courageux +ne manquent pas dans votre pays. Voyons la suite: + + Desaix à l'âge de vingt-six ans était déjà général. Il prit part + aux grandes guerres de la Révolution française contre l'Europe + coalisée. + + Desaix était d'une extrême probité. Quand on frappait les ennemis + d'une contribution de guerre, il ne prenait jamais rien pour lui, + et cependant il était lui-même pauvre; «mais, disait-il, ce qu'on + peut excuser chez les autres n'est pas permis à ceux qui + commandent des soldats.» Aussi était-il admiré de tous et estimé + de ses ennemis. En Allemagne, où il fit longtemps la guerre, les + paysans allemands l'appelaient le _bon général_. En Orient, dans + la guerre d'Égypte où il suivit Bonaparte, les musulmans qui + habitent le pays l'avaient surnommé le _sultan juste_, + c'est-à-dire le chef juste. + + En 1800, se livra dans le Piémont, près de Marengo, une grande + bataille. Nos troupes, qui avaient traversé les Alpes par le mont + Saint-Bernard pour surprendre les Autrichiens, se trouvèrent + attaquées par eux. Après une résistance héroïque, nos soldats + pliaient et commençaient à s'enfuir. Tout à coup, Desaix arriva + en toute hâte à la tête de la cavalerie française; il se jeta au + milieu de la mêlée, donnant l'exemple à tous et guidant ses + soldats à travers les bataillons autrichiens, qui furent bientôt + bouleversés. Mais une balle ennemie le blessa à mort et il tomba + de son cheval; au moment d'expirer, il vit les ennemis en fuite: + il avait par son courage décidé la victoire. «Je meurs content, + dit-il, puisque je meurs pour la patrie.» + + [Illustration: DESAIX, né en 1768, près de Riom (Puy-de-Dôme), + mourut, en 1800, à la bataille de Marengo, au moment où il + venait de décider la victoire.] + + Ses soldats lui élevèrent un monument sur le champ même de la + bataille. Plus tard, sa statue fut érigée à Clermont-Ferrand. + + Vercingétorix et Desaix furent des modèles du courage militaire; + Michel de l'Hôpital fut un modèle de courage civique, non moins + difficile parfois et aussi glorieux que l'autre. Partout et + toujours, dans la paix comme dans la guerre, faire ce qu'on doit, + advienne que pourra, voilà le vrai courage et le véritable + honneur. + +--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, répéta Jean-Joseph, je +veux me rappeler cela toujours, Julien. + +--Moi aussi, dit Julien, je veux faire mon devoir toujours, quoi qu'il +puisse arriver. + +André, tout en causant avec les bûcherons, avait continué de prêter +attention à la conversation des deux enfants; la dernière phrase le +frappa, et lui aussi, sérieux, réfléchi, se disait en lui-même: + +--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, c'est une belle pensée que +je veux retenir! + + + + +LIX.--Le réveil imprévu.--La présence d'esprit et l'initiative en face +du danger. + + Ne pas se laisser troubler par un danger, c'est l'avoir à moitié + vaincu. + + +Lorsque M. Gertal rentra, on se mit à table tous ensemble, et le +Jurassien, désignant Jean-Joseph:--Tiens, dit-il au fermier, où +avez-vous donc pris ce jeune garçon que je ne vous connaissais point? +il a l'air intelligent. + +--Pour cela, oui, dit le cultivateur, il est intelligent et il me +rendra service s'il continue. J'avais besoin d'un enfant de cet âge +pour garder les bêtes: je suis allé le chercher à l'hospice; on aime +assez à placer les orphelins aux champs chez de braves gens; on me l'a +confié. Il est encore si timide et étonné, il fait si peu de bruit, +qu'à tout moment on oublie qu'il existe; mais cela ne m'inquiète pas, +monsieur Gertal, il ne se dégourdira que trop à la longue. + +--D'autant que vous êtes le meilleur des hommes, dit M. Gertal, et que +vous aimez les enfants. + +Après le repas, la veillée ne se prolongea guère: chacun se coucha de +bonne heure. André et Julien furent conduits dans un petit cabinet +servant de décharge; Jean-Joseph monta au second sous les combles, où +il y avait une étroite mansarde, et M. Gertal eut, au premier étage, +le meilleur lit. + +--Tenez-vous tout prêts dès ce soir, dit le patron aux enfants: nous +partirons demain de bonne heure; la voiture est chargée, il n'y a que +Pierrot à atteler et je vais boucler ma valise avant de me mettre au +lit. + +--Oui, oui, soyez tranquille, monsieur Gertal, dirent les enfants.--Et +avant de se coucher, ils bouclèrent aussi toute prête la courroie de +leur paquet. + +Depuis longtemps chacun dormait dans la ferme lorsque André se +réveilla tout suffoquant et mal à l'aise. + +Il était si gêné qu'il put à peine, au premier moment, se rendre +compte de ce qu'il éprouvait. Il sauta hors de son lit sans trop +savoir ce qu'il faisait et il ouvrit la fenêtre pour avoir de l'air. + +Le vent froid de la montagne s'engouffra aussitôt en tourbillonnant +dans la pièce et ouvrit la porte mal fermée. Alors une fumée épaisse +entra dans le cabinet, puis un crépitement suivit, comme celui d'un +brasier qui s'allume. André pris de terreur courut au lit où dormait +Julien; il le secoua avec épouvante.--Lève-toi, Julien, le feu est à +la ferme. + +L'enfant s'éveilla brusquement, sachant à peine où il en était, mais +André ne lui laissa pas le temps de se reconnaître. Il lui mit sur le +bras leurs vêtements; lui-même saisit, d'une main, sur la chaise, le +paquet de voyage bouclé la veille; de l'autre, il prit la main de +Julien, et l'entraînant avec lui, il courut à travers la fumée +réveiller M. Gertal et jeter l'alarme dans la ferme. + +--André, cria le patron, je te suis, éveille tout le monde; puis cours +vite à Pierrot, attèle-le, fais-lui enlever la voiture hors de danger; +après cela nous aiderons le fermier à se tirer d'affaire. + +André, toujours tenant Julien, s'élança au plus vite. Quand il arriva +aux étables, la flamme tournoyait déjà au-dessus, car il y avait des +fourrages dans le grenier, et des étincelles avaient embrasé la +toiture en chaume. + +--Habille-toi, dit André à Julien, qui claquait des dents au vent de +la nuit. + +Lui-même, à la hâte, passa une partie de ses vêtements, et prenant le +reste, il jeta le tout dans la voiture. + +Bientôt M. Gertal arriva, ainsi que les gens de la ferme. C'était un +brouhaha et un effroi indescriptibles. On n'entendait que des cris de +détresse, auxquels se mêlaient le mugissement des vaches qu'on +essayait de chasser de leur étable et le bêlement des moutons qui se +pressaient effarés sans vouloir sortir. + +Au milieu de ce désordre général, à travers la fumée aveuglante, André +et le patron réussirent pourtant à atteler Pierrot à la voiture. On +mit Julien dedans, et André, d'un vigoureux coup de fouet, entraîna le +tout dans le chemin éclairé par les lueurs rouges de l'incendie. + +Quand la voiture fut hors de danger, André attacha le cheval à un +arbre et dit à son frère. + +--Petit Julien, tâche de sortir de ton étonnement afin de te rendre +utile. Voyons, éveille-toi; cherche des pierres pour caler les roues +de la voiture; moi, je cours aider les braves gens de la ferme qui +sont dans l'embarras: quand tu auras fini, tu viendras me rejoindre. + +--Oui, dit Julien, d'une voix qu'il essaya de rendre assurée, va, +André. + +Et il sauta hors de la voiture, pendant qu'André courait comme une +flèche rejoindre M. Gertal près de la maison en feu. + + + + +LX.--L'incendie.--Jean-Joseph dans sa mansarde.--Une belle action. + + Puisque tous les hommes sont frères, ils doivent toujours être + prêts à se dévouer les uns pour les autres. + + +L'incendie avait fait des progrès effrayants. Les flammes tournoyaient +dans les airs au gré de l'ouragan; la toiture en chaume tantôt +s'effondrait, tantôt tourbillonnait en rafales étincelantes; mais on +ne pouvait songer à éteindre l'incendie, car il n'y avait point de +pompes à feu dans le hameau. On essayait seulement d'arracher aux +flammes le plus de choses possibles: les bestiaux d'abord, la récolte +ensuite. Chacun travaillait avec énergie. Le fermier n'avait +malheureusement pas assuré sa maison, bien qu'on le lui eût cent fois +conseillé. En voyant ainsi le fruit de trente années de labeur +opiniâtre dévoré par les flammes, le malheureux était comme fou de +désespoir et ne savait plus ce qu'il faisait. + +Cependant le petit Julien avait repris son calme, et bientôt il arriva +à son tour. + +Sa première pensée fut de chercher Jean-Joseph à travers la foule; +personne ne songeait à Jean-Joseph et ne savait où il était. + +--Bien sûr, dit le petit garçon avec effroi, Jean-Joseph est resté +dans sa mansarde; je cours le chercher. + +Il partit en toute hâte, mais déjà il n'y avait plus moyen de monter +jusque-là: l'escalier s'était effondré et les flammes tourbillonnaient +à l'entrée. + +Julien revint dans la cour: la lucarne de la mansarde était +hermétiquement close par son petit volet. A coup sûr Jean-Joseph +dormait encore sans se douter du danger. + +Julien saisit une pierre ronde assez grosse, et avec habileté il la +lança dans le volet de toutes ses forces. Ce volet, qui s'ouvrait en +dedans et ne tenait que par un mauvais crochet, céda aussitôt: au +milieu du crépitement de l'incendie, on distingua le bruit de la +pierre roulant dans la mansarde, tandis que la petite voix de Julien +criait:--Jean-Joseph! Jean-Joseph! + +L'instant d'après, le visage épouvanté de Jean-Joseph se montra à la +lucarne. Le pauvre enfant dressait au-dessus de sa tête ses deux +petites mains jointes dans un geste désespéré; le vent poussait des +traînées de flammes au-dessus de la lucarne, et à leur clarté sinistre +on voyait de grosses larmes couler sur les joues pâles de l'enfant, +tandis que sa voix appelait:--Au secours! au secours! + +André, qui s'était absenté un instant avec M. Gertal, revint alors, +traînant une échelle: on l'appliqua sous la lucarne. Elle était trop +courte de près de deux mètres. + +--N'importe, dit M. Gertal, je monterai au dernier échelon: je suis +très grand, l'enfant descendra sur mes épaules. André, tiens bien +l'échelle. + +M. Gertal monta, mais il était pesant, l'échelle mauvaise; un barreau +vermoulu se brisa et le brave Jurassien roula par terre. + +--C'est impossible, dit-il en se relevant. + +--C'est impossible, répéta chacun, et quelques-uns détournaient la +tête pour ne pas voir la toiture prête à s'écrouler sur l'enfant. + +Alors André, sans dire un mot, avec une rapidité de pensée +merveilleuse, saisit un grand fouet de roulier qui dans le désarroi +général traînait par terre. Il prit son couteau, coupa la lanière en +cuir du fouet, s'en servit pour lier solidement le gros bout du fouet +contre le dernier barreau de l'échelle afin d'en faire un appui +solide; puis, avec dextérité, il appliqua de nouveau l'échelle contre +la muraille: + +--A votre tour, monsieur Gertal, dit-il, tenez-moi l'échelle: je suis +moins pesant que vous, et j'ai dans le haut un barreau solide. + +En même temps André s'élança légèrement sur les barreaux, qui pliaient +sous son poids. Arrivé au dernier, celui qu'il avait consolidé, il se +retourna doucement sans trop appuyer, présentant le dos à la muraille +et se soutenant contre, puis, levant ses deux bras jusqu'à la hauteur +de la lucarne: + +--Aide-toi de mes bras, Jean-Joseph, dit-il d'une voix calme; descends +sur mes épaules et n'aie pas peur. + +Jean-Joseph s'assit sur la lucarne, puis se laissa glisser le long du +mur jusqu'à ce que ses pieds touchassent le dos d'André. Une pluie +d'étincelles jaillissait autour d'eux, le barreau consolidé +fléchissait encore sous son double poids; la position était si +périlleuse que les spectateurs de cette scène fermèrent un instant les +yeux d'épouvante.--Mon Dieu! disait le petit Julien agenouillé à +quelques pas et joignant les mains avec angoisse, mon Dieu! +sauvez-les. + +Quand André sentit Jean-Joseph sur ses épaules, il le fit glisser dans +ses bras, par devant lui; puis il le posa sur le second barreau de +l'échelle:--Descends devant à présent, lui dit-il, et prends garde au +barreau cassé dans le milieu. + +Jean-Joseph descendit rapidement, André à sa suite. Ils arrivaient à +peine au dernier tiers de l'échelle qu'un bruit se fit entendre. Une +partie du toit s'effondrait; des pierres détachées du mur roulèrent et +vinrent heurter l'échelle, qui s'affaissa lourdement. + +Un cri de stupeur s'échappa de toutes les bouches; mais, avant même +qu'on eût eu le temps de s'élancer, André était debout. Il n'avait que +de légères contusions, et il relevait le petit Jean-Joseph, qui +s'était évanoui dans l'émotion de la chute. + + * * * * * + +Quand l'enfant revint à lui, il était encore dans les bras d'André. +Celui-ci, épuisé lui-même, s'était assis à l'écart sur une botte de +paille. + +Le premier mouvement du petit garçon fut d'entourer de ses deux bras +le cou du brave André, et le regardant de ses grands yeux effrayés qui +semblaient revenir de la tombe, il lui dit doucement:--Que vous êtes +bon! + +Puis il s'arrêta, cherchant quel autre merci dire encore à son sauveur +et quoi lui offrir; mais il songea qu'il ne possédait rien, qu'il +n'avait personne au monde, ni père, ni mère, ni frère, qui pût +remercier André avec lui, et il soupira tristement. + +--Jean-Joseph, dit André, comme s'il devinait l'embarras de +l'orphelin, c'est parce que je sais que tu es si seul au monde que +j'ai trouvé le courage de te sauver. A ton tour, quand tu seras grand +et fort, il faudra aider ceux qui, comme toi, n'ont que le bon Dieu +pour père ici-bas. + +--Oui, reprit Jean-Joseph du fond de son coeur, quand je serai +grand, je vous ressemblerai, je serai bon, je serai courageux! + +--Et moi aussi, et moi aussi, reprit la petite voix tendre de Julien, +qui accourait avec un paquet de vêtements qu'on lui avait donnés pour +vêtir Jean-Joseph, car le pauvre enfant à moitié nu frissonnait sous +le vent froid de la montagne. + +Lorsque cette nuit pénible fut achevée, le lendemain, au moment de +partir, M. Gertal prit le fermier à part: + +--Mon brave ami, lui dit-il, je vous vois plus désespéré qu'il ne +faut. Voyons, du courage, avec le temps on répare tout. Tenez, les +affaires ont été bonnes pour moi cette année, Dieu merci; cela fait +que je puis vous prêter quelque chose. Voici cinquante francs; vous me +les rendrez quand vous pourrez: je sais que vous êtes un homme actif; +seulement promettez-moi de ne pas vous laisser aller au découragement. + +Le fermier, ému jusqu'aux larmes, serra la main du Jurassien, et on se +quitta le coeur gros de part et d'autre. + +Une fois en voiture avec les deux enfants, M. Gertal posa la main sur +l'épaule d'André; il le regardait avec une sorte de fierté et de +tendresse. + +--Tu n'es plus un enfant, André, lui dit-il, car tu t'es conduit comme +un homme. Tout le monde perdait la tête; toi, tu as gardé ta présence +d'esprit; aussi je ne sais ce qu'il faut le plus louer, ou du courage +que tu as montré ou de l'intelligence si prompte et si nette dont tu +as fait preuve. + +Il se tourna ensuite vers Julien. + +--Et toi aussi, mon petit Julien, tu as eu la bonne pensée de songer à +Jean-Joseph quand tout le monde l'oubliait; tu l'as éveillé avec la +pierre que tu as lancée dans le volet, et c'est à toi qu'il doit +d'exister encore, puisque personne ne pensait à lui. Vous êtes deux +braves enfants tous les deux, et je vous aime de tout mon coeur. +Continuez toujours ainsi, car il ne suffit pas dans le péril d'avoir +un coeur courageux: il faut encore savoir conserver un esprit calme +et précis, qui sache diriger le coeur et qui l'aide à triompher du +danger par la réflexion. + + + + +LXI.--Les chèvres du mont d'Or.--Ce que peut rapporter une chèvre +bien soignée. + + Le bétail bien logé et bien nourri rapporte le double. + + +On quitta l'Auvergne et on entra dans le Lyonnais. M. Gertal fit +remarquer aux enfants qu'on était dans l'un des départements les plus +industrieux de la France, celui du Rhône. Aux environs de Lyon, nos +trois amis firent un détour et passèrent au milieu de villages animés; +Julien demanda le nom de cet endroit.--C'est le mont d'Or, dit M. +Gertal; un joli nom, comme tu vois. Ne le confonds pas avec la +montagne que nous avons vue en Auvergne, non loin de Clermont, et qui +s'appelle le mont Dore. Sais-tu qu'est-ce qui fait la richesse de ces +villages où nous sommes? Ce sont des chèvres que les cultivateurs +élèvent en grande quantité. Dans aucun lieu de la France il n'y a +autant de chèvres sur une si petite étendue de terrain. On en compte +18,000. + + [Illustration: CHÈVRES EN STABULATION.--La chèvre est un des + animaux qui s'accommodent le mieux du séjour de l'étable, quand + l'étable est bien propre, bien tenue et point humide. On a calculé + que vingt-quatre chèvres et un bouc peuvent rapporter par année, + en lait ou en jeunes chevreaux, jusqu'à 1,200 francs de bénéfice + net.] + +--18,000 chèvres! dit Julien, mais je n'en vois pas une. Nous en avons +vu tant au contraire, en Auvergne, galoper sur les montagnes! Elles +étaient bien jolies. + +--Elles étaient fort jolies en effet, mais le cultivateur n'élève +point les chèvres seulement pour leur gentillesse: c'est surtout pour +le lait et les jeunes chevreaux qu'elles donnent. Eh bien, pour donner +du lait, les chèvres n'ont pas un besoin absolu de galoper sur les +montagnes. Quand on les place dans des étables bien propres et bien +soignées et qu'on les nourrit convenablement, elles s'accommodent à ce +genre de vie qui consiste à garder l'étable et qu'on appelle la +_stabulation_. C'est ce qui arrive ici où nous sommes. Les 18,000 +chèvres dont je te parle sont toutes enfermées dans des étables. De +cette manière elles ne nuisent point à la culture des champs et ne +vont point dévorer à tort et à travers les jeunes pousses des arbres. +D'autre part, chacune donne jusqu'à six cents litres de lait par an. +On fait avec ce lait un fromage estimé, si bien que chaque chèvre +rapporte chaque année aux habitants 125 fr. par tête: il y a, sur ces +125 francs à déduire la nourriture; mais elle est peu coûteuse. + +--125 fr. par tête, dit Julien, et 18,000 chèvres! cela fait bien de +l'argent. Je n'aurais jamais cru que les chèvres fussent des animaux +si utiles. Est-ce singulier à penser, que toutes ces chèvres sont +renfermées et que nous n'en voyons pas une! + +Au même moment, comme ils passaient près d'une ferme, on entendit un +petit bêlement auquel bien vite répondirent de droite et de gauche +d'autres bêlements semblables. + +--Oh! les entendez-vous? dit Julien. Les voilà toutes qui se répondent +les unes aux autres. + +Julien riait de plaisir; mais ce joli bruit champêtre s'éteignit, +étouffé par le bruit du trot de Pierrot qui courait vers Lyon à toutes +jambes. + + + + +LXII.--Lyon vu le soir.--Le Rhône, son cours et sa source. + + Les fleuves sont comme de grandes routes creusées des montagnes à + la mer. + + +C'était déjà le soir quand nos voyageurs arrivèrent près de Lyon. +Devant eux se dressaient les hautes collines couronnées par les +dix-sept forts de Lyon et par l'église de Fourvières, qui dominent la +grande cité. Ces collines étaient encore éclairées par les derniers +rayons du crépuscule tandis que la ville se couvrait de la brume du +soir. Mais bientôt tous les becs de gaz s'allumèrent comme autant +d'étoiles qui, perçant la brume de leur blanche lueur, illuminaient la +ville tout entière et renvoyaient des reflets jusque sur les campagnes +environnantes. + +--Que c'est joli! disait Julien; je n'avais jamais vu pareille +illumination. + +Bientôt nos amis arrivèrent sur les magnifiques quais du Rhône qui, +avec ceux de la Saône, se développent sur une longueur de 40 +kilomètres. A leurs pieds coulait en grondant le fleuve, que +remontaient et descendaient des bateaux à vapeur. + +--Oh! le grand fleuve! disait Julien. J'avais bien vu dans ma +géographie que le Rhône est l'un des plus beaux fleuves de France, +mais je ne me le figurais point comme cela. + + [Illustration: SOURCE DU RHONE DANS UN GLACIER DES ALPES.--Les + grands fleuves prennent souvent naissance dans les glaciers. Ces + amas de glaces, en effet, fondent lentement par en-dessous à la + chaleur de la terre. Ainsi se forment, sous les glaciers, des + torrents, des ponts de glace, des cavernes. La gravure représente + une caverne de ce genre, d'où sort le torrent qui deviendra plus + tard le Rhône.] + +--J'ai lu aussi, monsieur Gertal, dit André, que le Rhône est sujet à +des débordements terribles. Il est pourtant bien bas en ce moment, et +au milieu s'étendent de grandes îles de sable. + +--Oui, mon ami, il est bas; mais ce qui le fait grossir si rapidement +au printemps, c'est la fonte des neiges. Vous savez qu'il prend sa +source au milieu des montagnes neigeuses de la Suisse, dans un vaste +glacier, d'où il s'échappe par une grotte de glace. De là, il descend +vers Genève. Vous rappelez-vous ce beau lac de Genève que nous avons +vu ensemble du haut du Jura? + +--Oh! oui, monsieur Gertal, je me le rappelle, dit Julien; les Alpes +l'entourent comme de grandes forteresses, et tout au loin on aperçoit +le haut du mont Blanc. + +--Eh bien, le Rhône entre par un bout du lac et le traverse tout +entier; mais le Rhône a un cours si rapide qu'il ne mêle point ses +eaux à celles du lac. On le voit qui dessine au travers un large ruban +de seize lieues de long. Puis il sort du lac, entre en France par le +département de l'Ain et arrive jusqu'ici sans s'attarder en route, car +c'est le plus impétueux de nos fleuves. Seulement, aux premières +journées du printemps, quand les neiges fondent sur toutes les +montagnes à la fois et que les torrents se précipitent de toutes +parts, il reçoit tant d'eau que son vaste lit ne peut plus la +contenir. Aussi la ville de Lyon a-t-elle été bien souvent ravagée par +les inondations; d'autant plus que la Saône se met souvent aussi à +déborder. En 1856, tous les quartiers qui avoisinent le Rhône ont été +couverts d'eau et dévastés. Des maisons pauvres et mal bâties étaient +emportées par le fleuve, et leurs habitants périssaient dans les eaux, +ou, si l'on parvenait à les sauver, ils se trouvaient sans abri et +réduits à la dernière misère. + +--Oh! dit Julien, ceux qui habitent près de ce fleuve doivent avoir +peur quand ils le voient grossir. A Phalsbourg, c'est bien plus +commode: on n'a point du tout à craindre d'inondation, car on est sur +une colline, bien loin de la rivière. + +On sourit de la réflexion du petit Julien. + +Bientôt on arriva à la maison où l'on devait passer la nuit, et Julien +s'endormit en voyant encore en rêve la grande ville, ses longs quais, +ses ponts et son fleuve bruyant. + + + + +LXIII.--Les fatigues de Julien.--La position de Lyon et son +importance.--Les tisserands et les soieries. + + L'industrie des habitants fait la prospérité des villes. + + +--Oh! monsieur Gertal, quelle grande ville que ce Lyon! s'écria le +petit Julien, qui n'en pouvait plus de fatigue un matin qu'il revenait +de porter un paquet chez un client. J'ai cru que je marcherais tout +le jour sans arriver, tant il y a de rues à suivre et de ponts à +passer! + +--Allons, assieds-toi et dîne avec moi, dit M. Gertal; cela te +reposera. André gardera l'étalage pendant ce temps. Quand nous aurons +mangé, nous irons le remplacer au travail et il viendra dîner à son +tour; car, dans le commerce, il faut savoir bien disposer son temps. + +Julien s'assit, et pendant que le patron lui servait le potage, il +s'écria encore: + +--Mon Dieu! que c'est grand, cette ville de Lyon! + +--Mais, dit le patron, tu sais bien que c'est la seconde ville de +France, petit Julien. + +--Tiens, c'est vrai, cela. Mais, monsieur Gertal, qu'est-ce qui fait +donc que certaines villes deviennent de si grandes villes, tandis que +les autres ne le deviennent point? + + [Illustration: LE LYONNAIS est une petite province dont + l'intelligence des habitants a fait une des plus importantes de + France. Outre les grandes villes industrieuses de Lyon et de + Saint-Étienne, d'autres, comme Tarare, Roanne, Montbrison, filent + le coton et fabriquent la mousseline. Givors et Rive-de-Gier sont + de grands entrepôts de charbons; Villefranche et Beaujeu font le + commerce des vins.] + +--Cela tient presque toujours à l'industrie des habitants et à la +place que les villes occupent, petit Julien. Tu as une carte de France +dans le livre qu'on t'a donné à Mâcon, et puisque tu as toujours ce +cher livre dans ta poche, ouvre-le et regarde la position de Lyon sur +ta carte! Vois, Lyon est situé à la fois sur la Saône et sur le Rhône. +Par la Saône il communique avec la Bourgogne et l'Alsace; par le +Rhône, avec la Suisse d'un côté et avec la Méditerranée de l'autre. +Par le canal de Bourgogne et les autres canaux, il communique avec +Paris et la plupart des grandes villes de France. Six lignes de +chemins de fer aboutissent à Lyon, et ses deux grandes gares sont sans +cesse chargées de marchandises. N'est-ce pas là une magnifique +position pour le commerce d'une ville, Julien? + +--Oui, dit Julien, dont le petit doigt avait suivi sur la carte les +chemins indiqués par M. Gertal; je connais déjà une partie de ces +pays-là. Je comprends très bien maintenant ce que vous me dites, +monsieur Gertal: pour qu'une ville prospère, il faut qu'elle soit bien +placée et qu'il y ait bien des chemins qui y aboutissent. + +--Justement; mais ce n'est pas le tout: il faut encore que la ville où +toutes ces routes aboutissent soit industrieuse et que ses habitants +sachent travailler. C'est là la gloire de Lyon, cité active et +intelligente entre toutes, cité de travail qui a su, depuis plusieurs +siècles, maintenir au premier rang dans le monde une de nos plus +grandes industries nationales: la soierie. Il y a à Lyon 120,000 +ouvriers qui travaillent la soie, petit Julien, et dans les campagnes +environnantes 120,000 y travaillent aussi: en tout 240,000. + +--240,000! fit Julien, mais, monsieur Gertal, cela fait comme s'il y +avait douze villes d'Épinal occupées tout entières à la soie! + + [Illustration: OUVRIER DE LYON TISSANT LA SOIE A L'AIDE DU MÉTIER + JACQUARD.--La plupart des ouvriers de Lyon travaillent chez eux + avec des métiers qu'ils possèdent ou qu'on leur prête. D'autres + travaillent dans de grands ateliers où les métiers sont mus par la + vapeur. Du haut des métiers on voit se dérouler toutes faites les + pièces de soieries ou de rubans.] + +--Oui, Julien. As-tu vu, en passant dans les faubourgs de la ville, +ces hautes maisons d'aspect pauvre, d'où l'on entend sortir le bruit +actif des métiers? C'est là qu'habite la nombreuse population +ouvrière. Chacun a là son petit logement ou son atelier, souvent +perché au cinquième ou sixième étage, souvent aussi enfoncé sous le +sol, et il y travaille toute la journée à lancer la navette entre les +fils de soie. De ces obscurs logements sortent les étoffes brillantes, +aux couleurs et aux dessins de toute sorte, qui se répandent ensuite +dans le monde entier. Il se vend chaque année à Lyon pour plus de 500 +millions de francs de soieries. Du reste, le travail de la soie n'est +pas le seul à occuper les Lyonnais. Ils tiennent encore un beau rang +dans cent autres industries. + +--Monsieur Gertal, j'ai vu sur une place, en faisant ma commission, la +statue d'un grand homme, et on m'a dit que c'était celle de Jacquard, +un ouvrier de Lyon. Je vais ouvrir encore mon livre pour voir si on y +a mis ce grand homme-là. + +Julien feuilleta son livre et ne tarda pas à voir la vie de +Jacquard.--Le voilà tout justement! Eh bien, je la lirai quand nous +aurons quitté Lyon et que nous serons en voiture sans avoir rien à +faire; car à présent nous avons trop à travailler pour y songer. + +--Tu as raison, Julien, il faut que chaque occupation vienne à sa +place. L'ordre dans les occupations et dans le travail est encore plus +beau que l'ordre dans nos vêtements et dans notre extérieur. + +M. Gertal se leva de table, car tout en causant on avait bien +dîné.--Il faut se remettre au travail, dit-il; il est l'heure. +Retournons à notre étalage et venons retrouver André. + + + + +LXIV.--Le petit étalage d'André et de Julien à Lyon.--Bénéfices du +commerce.--L'activité et l'économie, premières qualités de tout +travailleur. + + Etre actif, c'est économiser le temps. + + +C'était plaisir de voir avec quel soin nos trois amis arrangeaient +chaque jour, sur une des places de Lyon les plus fréquentées, leur +petit étalage de marchandises. + +Il y en avait là pour tous les goûts. Dans un coin, c'étaient les +beaux fruits de l'Auvergne, les pâtes et vermicelles fins de Clermont: +dans un autre, l'excellente coutellerie achetée à Thiers s'étalait +reluisante; puis, au-dessus, les dentelles d'Auvergne se déployaient +en draperies ornementales, à côté des bas au métier achetés dans le +Jura. Enfin, sous une vitrine à cet usage, brillaient dans tout leur +éclat quelques montres de Besançon avec chaînes et breloques, et des +boucles d'oreilles fabriquées en Franche-Comté; puis des objets +sculptés dans les montagnes du Jura, anneaux de serviettes, +tabatières, peignes et autres, complétaient l'assortiment. + +André debout à un coin, M. Gertal à l'autre, s'occupaient à la vente. +Julien, assis sur un tabouret, se reposait après chaque commission +pour se préparer à en faire d'autres. + +Du coin de l'oeil il suivait, avec un vif intérêt, le petit tas de +coutellerie et le paquet de dentelles qui représentaient leurs +économies. Souvent, parmi les passants affairés de la grande ville, +quelques-uns s'arrêtaient devant l'étalage, frappés du bon marché et +de la belle qualité des objets, et aussi de l'air avenant des +marchands. A mesure que le tas diminuait et que le paquet arrivait à +sa fin, la figure de Julien s'épanouissait d'aise. + +Un soir enfin, André vendit à une dame son dernier mètre de dentelle +et à un collégien son dernier couteau. Les enfants comptèrent leur +argent, qu'André avait mis soigneusement à part, et, à leur grande +joie, ils virent qu'ils avaient 85 fr. + +--85 fr.! disait le petit Julien en frappant de joie dans ses mains. +Quoi! nous avons plus du double d'argent que nous n'avions en quittant +Phalsbourg! + +--C'est que, dit M. Gertal, ni les uns ni les autres nous n'avons +perdu de temps ni regretté notre peine. + +--C'est vrai, dit André, et vous nous avez donné l'exemple, monsieur +Gertal. + +--Voyez-vous, mes enfants, reprit le patron, quand on a sa vie à +gagner et qu'on veut se tirer d'affaire, il n'y a qu'un moyen qui +vaille: c'est d'être actif comme nous l'avons été tous. Regardez +autour de nous, dans cette grande ville de Lyon, quelle activité il y +a! L'homme actif ne perd pas une minute, et à la fin de la journée il +se trouve que chaque heure lui a produit quelque chose. Le négligent, +au contraire, remet toujours la peine à un autre moment: il s'endort +et s'oublie partout, aussi bien au lit qu'à table et à la +conversation; le jour arrive à sa fin, il n'a rien fait; les mois et +les années s'écoulent, la vieillesse vient, il en est encore au même +point. C'est au moment où il ne peut plus travailler qu'il s'aperçoit, +mais trop tard, de tout le temps qu'il a perdu. Pour vous, enfants, +qui êtes jeunes, prenez dès à présent, pour ne la perdre jamais, la +bonne habitude de l'activité et de la diligence. + +--Oui certes, pensait le petit Julien, je veux être actif comme M. +Gertal, qui trouve le temps de faire tant d'ouvrage dans un jour. Tous +les marchands ne lui ressemblent pas. J'en vois beaucoup le long de +notre route qui ne se donnent pas tant de peine; mais il me semble que +ceux-là pourront bien être obligés de travailler alors qu'ils n'en +auront plus la force, tandis que M. Gertal aura gagné de quoi se +reposer sur ses vieux jours. + + [Illustration: LA RUE DE LA RÉPUBLIQUE, A LYON.--Les grandes rues + ne servent pas seulement à charmer les yeux par la régularité et + par la beauté de leurs maisons ou de leurs magasins; elles + assainissent les villes en permettant à l'air d'y circuler plus + librement.] + +--C'est égal, reprit André pendant qu'on suivait la longue rue de la +République, la plus belle et la plus large de la ville, nous aurions +eu beau prendre de la peine, sans votre aide, monsieur Gertal, nous +n'aurions pu réussir. C'est à vous que nous devons tout cet argent +gagné. Que vous avez été bon de nous aider ainsi à nous tirer +d'affaire! + +--Mes enfants, c'est un service qui m'a peu coûté: vous avez profité +des frais que je fais pour mon commerce à moi-même. Que cela vous soit +une leçon pour plus tard: n'oubliez jamais ce que nous avons fait +ensemble et ce que font tous les jours les paysans du Jura dans leurs +associations. Si tous les hommes associaient ainsi leurs efforts, ils +arriveraient vite à triompher de leurs misères. + + + + +LXV.--Deux hommes illustres de Lyon.--L'ouvrier Jacquard. Le botaniste +Bernard de Jussieu. L'union dans la famille.--Le cèdre du Jardin des +Plantes. + + Ce que la patrie admire dans ses grands hommes, ce n'est pas + seulement leur génie, c'est encore leur travail et leur vertu. + + +Quand on eut quitté Lyon et ses dernières maisons, tandis que la +voiture courait à travers les campagnes fertiles et les beaux +vignobles du Lyonnais, Julien prit son livre et, profitant de la +première côte que Pierrot monta au pas, fit la lecture à haute voix. + + + I. A Lyon est né un homme qu'on a proposé depuis longtemps comme + modèle à tous les travailleurs. Jacquard était fils d'un pauvre + ouvrier tisseur et d'une ouvrière en soie. Dès l'enfance, il + connut par lui-même les souffrances que les ouvriers de cette + époque avaient à endurer pour tisser la soie. La loi d'alors + permettait d'employer les enfants aux travaux les plus fatigants: + ils y devenaient aveugles, bossus, bancals, et mouraient de bonne + heure. + + [Illustration: JACQUARD, né à Lyon en 1752, mort en 1834 à + Oullains (Rhône).] + + Le jeune Jacquard, mis à ce dur métier, tomba lui-même malade. + Ses parents, pour lui sauver la vie, durent lui donner une autre + occupation; ils le placèrent chez un relieur, et ce fut un grand + bonheur pour l'enfant, car, une fois dans l'atelier de reliure, + il ne se borna pas à cartonner les livres qu'on lui apportait: à + ses moments de loisir, il lisait ces livres, et il acquit ainsi + l'instruction élémentaire qu'on n'avait pu lui donner. + + Une fois instruit, le studieux ouvrier sentit s'éveiller en lui + le goût de la mécanique, et il conçut l'idée d'une machine qui + accomplirait à elle seule le pénible travail qu'il avait lui-même + accompli jadis. Mais de tristes événements vinrent interrompre + ses recherches: c'était le moment des guerres de la Révolution, + où les citoyens combattaient les uns contre les autres en même + temps que contre les ennemis de la France. Il se fit soldat et + alla combattre, lui aussi, pour la patrie. + + Pendant qu'il était sur le champ de bataille, son fils unique + mourut à Lyon. Sa femme était dans la misère, tressant, pour + vivre, des chapeaux de paille. C'est alors qu'il revint de + l'armée, et ce fut au milieu de cette tristesse et de cette + misère générale qu'il finit par construire la machine à laquelle + il a donné son nom. + + Mais que de temps il fallut pour que cette merveilleuse machine + fût estimée à son vrai prix! Les ouvriers mêmes dont elle devait + soulager le travail, la voyaient de mauvais oeil. Un jour, on la + brisa sur la place publique, et le grand homme qui l'avait + inventée eut lui-même à souffrir les mauvais traitements + d'ouvriers ignorants. + + Enfin, au bout de douze ans d'efforts, son métier fut + généralement adopté et fit la richesse de Lyon. + + Les ouvriers, qui craignaient que la machine nouvelle ne leur + nuisît et ne leur enlevât du travail, virent, au contraire, leur + nombre augmenter chaque jour: il y a maintenant à Lyon plus de + cent mille ouvriers en soieries. Et partout on a adopté le métier + de Jacquard, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Amérique + et jusqu'en Chine. Chaque ville manufacturière invitait Jacquard + à venir organiser chez elle les ateliers de tissage. La ville de + Manchester en Angleterre lui offrit même dans ce but beaucoup + d'argent; mais Jacquard, voulant conserver toutes ses forces et + tout son travail pour sa patrie bien-aimée, refusa. + + La ville de Lyon, reconnaissante envers cet homme qui a fait sa + prospérité, lui a élevé une statue sur une de ses places. + + Parmi les hommes célèbres que Lyon a produits, on peut citer + encore BERNARD DE JUSSIEU, né dans les dernières années du + dix-septième siècle. Il s'adonna à l'étude des plantes; cette + étude s'appelle la _botanique_. C'est Bernard de Jussieu qui + trouva le moyen de bien classer les milliers de plantes que + produit la nature, de les distinguer les unes des autres et de + savoir les reconnaître. Il avait tant travaillé que, sur la fin + de sa vie, il devint presque aveugle; il ne pouvait plus ni lire, + ni écrire, ni surtout distinguer ses chères plantes; mais son + neveu, auquel il avait communiqué son savoir, l'aida de ses yeux + et de son intelligence: le neveu voyait à la place de l'oncle, et + il lui disait tout ce qu'il voyait. L'oeuvre de Jussieu put donc + être continuée, et ne fut pas même interrompue par sa mort. + + [Illustration: LE CÈDRE DU JARDIN DES PLANTES.--Le cèdre est + célèbre depuis les temps les plus reculés par la beauté et + l'incorruptibilité de son bois. C'est en bois de cèdre que Salomon + fit construire les lambris du temple de Jérusalem. Jadis le cèdre + couvrait les hautes montagnes du Liban. Le premier cèdre planté en + France fut apporté en 1734 au Jardin des Plantes de Paris par + Jussieu.] + + Ainsi, dans une famille unie, chaque membre aide les autres et + les remplace au besoin dans leur travail. + + Quand on se promène à Paris, au Jardin des Plantes, on voit un + grand arbre, un magnifique cèdre, qui rappelle Bernard de + Jussieu. C'est, en effet, ce dernier qui l'a rapporté dans son + chapeau et planté en cet endroit, alors que le grand arbre + n'était encore qu'une petite plante. + + + + +LXVI.--Une ville nouvelle au milieu des mines de houille: +Saint-Étienne.--Ses manufactures d'armes et de rubans.--La trempe de +l'acier. + + Les richesses d'un pays ne sont pas seulement à la surface de son + sol: il y en a d'incalculables enfouies dans la terre et que la + pioche du mineur en retire. + + +Après avoir traversé un joli pays, verdoyant et bien cultivé, nos +voyageurs virent de loin monter dans le ciel un grand nuage de fumée. +En approchant, Julien distingua bientôt de hautes cheminées qui +s'élevaient dans les airs à une soixantaine de mètres.--Oh! dit +Julien, on dirait que nous revenons au Creuzot, mais c'est bien plus +grand encore. Combien voilà de cheminées! + +--C'est Saint-Étienne, dit M. Gertal. Et Saint-Étienne a en effet plus +d'un rapport avec le Creuzot, car, là aussi, on travaille le fer, +l'acier; on y fait la plus grande partie des outils de toute sorte qui +servent aux différents métiers. + +--Je me souviens, dit André, que l'enclume sur laquelle je travaillais +portait la marque de Saint-Étienne. + +--Toutes ces usines-là, mes amis, ne sont pas aussi vieilles que moi. +Parmi les grandes villes de la France, Saint-Étienne est la plus +récente. Il y a cent ans c'était plutôt un bourg qu'une ville, car +elle n'avait que six mille habitants; aujourd'hui elle en a cent +trente mille. + +--Vraiment, monsieur Gertal? et quand vous l'avez vue pour la première +fois, elle n'était point comme à présent? + + [Illustration: VUE DE SAINT-ÉTIENNE.--C'est après Lyon la plus + grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est + devenue le chef-lieu du département de la Loire. C'est aux + environs de cette ville que le premier des chemins de fer français + a été construit par l'ingénieur Séguin. Aujourd'hui Saint-Étienne + a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et + compte 130,000 habitants.] + +--Non certes, petit Julien; et je suis sûr que cette année encore je +vais y voir bien des maisons nouvelles, des rues tout entières que je +ne connaissais point. + +--Mais pourquoi Saint-Étienne s'agrandit-il comme cela? + +--Vois-tu, mon ami, ce qui fait la prospérité de cette ville, c'est +qu'elle est tout entourée de mines de houille. Ces mines lui donnent +du charbon tant qu'elle en veut pour faire marcher ses machines. + +A ce moment, on entrait dans Saint-Étienne et on y voyait de grandes +rues bordées de belles maisons, mais tout cela était noirci par la +fumée des usines; la terre elle-même était noire de charbon de terre, +et quand le vent venait à souffler, il soulevait des tourbillons de +poussière noire. + +La voiture se dirigea vers une hôtellerie que connaissait M. Gertal et +qui était située non loin de la grande Manufacture nationale d'armes. + +Quand on arriva, il était déjà tard et le travail venait de cesser à +la Manufacture. Alors, à un signal donné, on vit tous les ouvriers +sortir à la fois: c'était une grande foule, et Julien les regardait +passer avec surprise, en se demandant comment on pouvait occuper tant +de travailleurs. + +--Et tous les fusils dont la France a besoin pour ses soldats! lui dit +André; ne crois-tu pas qu'il y ait là de quoi donner de la besogne? +Sans compter les sabres, les épées, les baïonnettes: la plus grande +partie de tout cela se fait à Saint-Étienne. C'est dans la petite +rivière qui coule ici, et qui s'appelle le Furens, qu'on _trempe_ +l'acier des sabres et des épées, pour les rendre plus durs et plus +flexibles. + + [Illustration: OUVRIER TREMPANT L'ACIER.--Pour donner de la dureté + et de l'élasticité à l'acier (par exemple, aux lames de sabres et + d'épées), on le fait rougir, puis on le _trempe_ tout à coup dans + l'eau froide.] + +--Oui, mes amis, dit M. Gertal, Saint-Étienne est la ville du fer et +de l'acier. Cependant l'industrie du fer n'occupe encore que la moitié +de ses nombreux ouvriers. Ce ne sont point des objets de quincaillerie +que je vais acheter ici; ce sont des soieries, des rubans, des +velours. Il y a à Saint-Étienne plus de 40,000 ouvriers occupés à +tisser la soie. Ici encore on trouve ces métiers inventés par Jacquard +qui fabriquent jusqu'à trente-six pièces de rubans à la fois. + +En disant ces mots, M. Gertal sortit avec les deux enfants pour aller +faire des achats. Il se rendit chez plusieurs fabricants de rubans et +de soieries, où l'on entendait encore, malgré l'heure tardive, le +bruit monotone des métiers. + +M. Gertal devait rester un jour seulement à Saint-Étienne. Le +surlendemain, au moment du départ, il dit à Julien: + +--Mon ami, le temps approche ou nous allons nous quitter. Te +rappelles-tu la promesse que je t'ai faite à Besançon? Je ne l'ai pas +oubliée, moi. Voici le petit cadeau que tu désirais. + +En même temps, M. Gertal atteignit un parapluie soigneusement renfermé +dans un fourreau en toile cirée.--Je te l'ai acheté ici même, dit-il. + +--Oh! merci, monsieur Gertal, s'écria Julien en ouvrant le parapluie. +Mais, ajouta-t-il, il est en soie, vraiment! Oh! qu'il est grand et +beau! voyez, monsieur Gertal, comme André et moi nous serons bien +garantis là-dessous! Et avec cela il est léger comme un jonc. Que vous +êtes bon, monsieur Gertal! + +Puis, passant le parapluie à André, qui le remit dans son étui, +l'enfant courut aussitôt embrasser le patron. + +On quitta ensuite la grande ville industrielle pour se diriger vers le +sud-est, et on passa du Lyonnais dans le Dauphiné. + + + + +LXVII.--André et Julien quittent M. Gertal.--Pensées tristes de +Julien.--Le regret de la maison paternelle. + + Combien sont heureux ceux qui ont un père, une mère, un foyer + auquel viennent s'asseoir, après le travail, tous les membres de + la famille unis par la même affection! + + +C'était à Valence, chef-lieu du département de la Drôme, dans le +Dauphiné, que nos trois amis devaient se quitter. + +M. Gertal y acheta diverses marchandises, y compris des objets de +mégisserie, gants, maroquinerie et peaux fines, qu'on travaille à +Valence, à Annonay et dans toute cette contrée de la France. Ensuite +M. Gertal se prépara à repartir. + +Après six semaines de fatigue et de voyage, il avait hâte de retourner +vers le Jura, où sa femme et son fils l'attendaient. Les enfants, +d'autre part, avaient encore soixante lieues à faire avant d'arriver à +Marseille. + +Ce fut sur la jolie promenade d'où l'on découvre d'un côté les +rochers à pic qui dominent le Rhône, de l'autre côté les Alpes du +Dauphiné, que nos amis se dirent adieu. + +--André, dit M. Gertal, quand tu m'as demandé quelque chose comme +salaire à Besançon, je n'ai rien voulu te promettre, car je ne te +connaissais pas; mais depuis ce jour tu t'es montré si laborieux, si +courageux, et tu m'as donné si bonne aide en toute chose, que je veux +t'en montrer ma reconnaissance. J'ai fait l'autre jour à Julien le +cadeau que je lui avais promis; voici maintenant quelque chose pour +toi, André. + +Et il tendit au jeune garçon un porte-monnaie tout neuf, où il y avait +trois petites pièces de cinq francs en or. + + [Illustration: MÉGISSIER TRAVAILLANT A ASSOUPLIR UNE + PEAU.--Lorsque le cuir a été tanné et qu'il a subi les premières + préparations, il reste à le rendre doux et souple. Pour cela, + l'ouvrier l'étend sur une table et le frotte avec un instrument en + bois cannelé qu'on nomme _marguerite_.--On appelle _mégissiers_ + les ouvriers qui travaillent les peaux fines, et _corroyeurs_ ceux + qui travaillent les peaux plus grossières.] + +--Avec vos autres économies, dit M. Gertal, cela vous fera à présent +cent francs juste. J'ai aussi tenu à mentionner sur un certificat ma +bonne opinion de toi et l'excellent service que tu as fait pour mon +compte depuis six semaines. Le maire de Valence a légalisé ma +signature et mis à côté le sceau de la mairie. Voilà également ton +livret bien en ordre. Dieu veuille à présent, mes enfants, vous +accorder un bon voyage. + +Et le Jurassien, sans laisser à André le temps de le remercier, +l'attira dans ses bras ainsi que le petit Julien. + +Il était ému de les quitter tous les deux. Au moment de se séparer, il +se souvenait des jours passés avec eux, du travail qu'on avait fait +ensemble, et aussi des plaisirs et des anxiétés éprouvés en commun. Il +songeait à cette nuit d'angoisse en Auvergne pendant l'incendie, et, +par la pensée, il revoyait André emportant dans ses bras le pauvre +Jean-Joseph. A demi-voix, le coeur gros, il dit aux enfants en leur +donnant le baiser d'adieu: + +--Le ciel vous bénisse, enfants, et que Dieu vous rende le bien que +vous avez fait au petit orphelin d'Auvergne. + +Une heure après, les deux enfants, leur paquet sur l'épaule, suivaient +la grande route de Valence à Marseille, qui longe le cours du Rhône. + +Le petit Julien était sérieux; par moments, il poussait un gros +soupir; ses yeux baissés étaient humides comme ceux d'un enfant qui a +grande envie de pleurer. Ce nouveau départ lui rappelait les départs +précédents. Il songeait à Phalsbourg, à la bonne mère Étienne, à Mme +Gertrude, et aussi au pauvre Jean-Joseph qui, en le quittant, lui +avait dit:--Que j'ai de peine, Julien, de penser qu'ici-bas nous ne +nous verrons peut-être jamais plus! + + [Illustration: LE DAUPHINÉ, baigné par le Rhône et dominé par les + Alpes, est habité par une population énergique. Outre la ville de + Grenoble (45,000 hab.), renommée pour ses gants et ses liqueurs, + Vienne est connue pour ses manufactures de draps et ses tanneries, + Valence et Montélimar[*] pour leurs soies et leurs nougats. Gap est + une petite ville située dans les montagnes, qui fait le commerce + des bestiaux. Briançon, place forte, est la ville la plus élevée + de France; elle est à 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer.] + +Et en remuant tous ces souvenirs dans sa petite tête, l'enfant se +sentit si désolé que le voyage lui parut devenu la chose la plus +pénible du monde. Lui, si gai d'ordinaire, ne regardait même pas la +grande route, tant elle lui paraissait longue, et triste, et +solitaire. Le cadeau de M. Gertal, qui l'avait tant ravi au premier +moment, ne l'occupait guère: il portait son parapluie neuf d'un air +fatigué sur l'épaule. Il ne put s'empêcher de dire à André: + +--Mon Dieu! que c'est donc triste de quitter sans cesse comme cela les +gens qui vous aiment et de n'avoir plus de famille à soi, d'amis avec +qui l'on vive toujours, ni de maison, ni de ville, ni rien! André, +voilà que j'ai de la peine à présent, d'être toujours en voyage. + +Et Julien s'arrêta, car sa petite voix était tremblante comme celle +d'un enfant qui a les larmes dans les yeux. + +André le regarda doucement:--Du courage, mon Julien, lui dit-il. Tu +sais bien que nous faisons la volonté de notre père, que nous faisons +notre devoir, que nous voulons rejoindre notre oncle et rester +Français, coûte que coûte. Marchons donc courageusement, et au lieu de +nous plaindre, remercions Dieu au contraire de nous avoir rendu si +douces les premières étapes de notre longue route. Combien chacun de +nous serait plus à plaindre s'il était absolument seul au monde comme +Jean-Joseph! O mon petit Julien, puisque nous n'avons plus ni père ni +mère, aimons-nous chaque jour davantage tous les deux, afin de ne pas +sentir notre isolement. + +--Oui, dit l'enfant en se jetant dans les bras d'André. Et puis, sans +doute aussi le bon Dieu permettra que nous retrouvions notre oncle, et +alors nous l'aimerons tant, quoique nous ne le connaissions point +encore, qu'il faudra bien qu'il nous aime aussi, n'est-ce pas, André? + + + + +LXVIII.--Les mûriers et les magnaneries du Dauphiné. + + Que de richesses dues à un simple petit insecte! Le ver à soie + occupe et fait vivre des provinces entières de la France. + + +Pour achever de distraire Julien de ses pensées tristes, André lui fit +remarquer le pays qu'ils parcouraient. Il faisait un beau soleil +d'automne et les oiseaux chantaient encore comme au printemps, dans +les arbres du chemin. + +--Ne remarques-tu pas comme il fait chaud, dit André; le soleil a bien +plus de force dans ce pays-ci: c'est que nous approchons du midi. +Vois, il y a encore des buissons de roses dans les jardins. + +L'enfant, jusqu'alors plongé dans ses réflexions, avait marché sans +rien observer de ce qui l'entourait. Il leva les yeux sur la route, et +il remarqua à son tour que presque tous les arbres plantés dans la +campagne avaient leurs feuilles arrachées, sauf un ou deux. Sur +ceux-ci des jeunes gens étaient montés, qui cueillaient une à une les +feuilles vertes et les déposaient précieusement dans un grand sac. Ils +le refermaient ensuite et le remportaient sur leurs épaules. + +--Tiens! dit l'enfant, l'étrange chose! Pourquoi donc cueille-t-on les +feuilles de ces beaux arbres? Serait-ce pour donner à manger aux +vaches? + +--Mais non, Julien; réfléchis, tu vas trouver ce que l'on veut faire +quand tu sauras que ce sont là des mûriers. + +--Des mûriers?... reprit Julien. Oh! mais oui, je sais à présent. On +nourrit les vers à soie avec les feuilles de mûrier. + + [Illustration: VER A SOIE SUR UNE FEUILLE DE MURIER.--Le ver à + soie a environ 0m06 de long; il est blanc avec une petite tête. Le + _mûrier blanc_, dont il se nourrit, est originaire de la Chine. On + a pu l'acclimater dans le midi de la France et même dans certains + points du centre comme la Touraine. Cet arbre s'élève de 8 à 10 + mètres dans nos climats, et jusqu'à 20 mètres dans les climats + chauds.] + +--Justement, dit André. C'est dans la vallée du Rhône, dans le +Dauphiné et dans le Languedoc, qu'on élève les vers, pour tisser plus +tard leur soie à Lyon et à Saint-Étienne. Comme nous suivrons le Rhône +à travers le Dauphiné et la Provence jusqu'à Marseille, nous verrons +dans la campagne des mûriers presque tout le temps. + +--Et ce sont les vers à soie qui mangent ces sacs de feuilles? Mon +Dieu, faut-il qu'il y en ait de ces vers! + + [Illustration: UNE MAGNANERIE DANS LE DAUPHINÉ.--Les magnaneries + sont des chambres dans lesquelles on a installé les unes au dessus + des autres, des claies de roseaux. Les oeufs des vers à soie sont + placés sur ces claies, et pour qu'ils puissent éclore, on chauffe + ces chambres. Souvent les magnaneries sont mal tenues et trop + petites pour le nombre de vers qu'on y entasse; ce qui a amené + dans les dernières années une dégénérescence des vers à soie.] + +--Il s'est trouvé des années, m'a dit M. Gertal, où on a récolté dans +la vallée du Rhône jusqu'à vingt-huit millions de kilogrammes de +cocons de soie; et un cocon, qui est le travail d'un seul ver, pèse si +peu, qu'il avait fallu pour produire tous ces cocons plus de vingt +milliards de vers à soie. + +--Qu'est-ce qui élève tout cela, sais-tu, André? + +Ce sont ordinairement les femmes et les filles des cultivateurs. Les +chambres où on élève les vers à soie s'appellent des _magnaneries_, +parce que, dans le patois provençal, on appelle les vers des +_magnans_. Il paraît que dans ces contrées chaque ferme, chaque maison +a sa magnanerie, petite ou grande. Les vers sont là par centaines et +par milliers, se nourrissant avec les feuilles qu'on leur apporte. + +--André, nous verrons peut-être des magnaneries là où nous coucherons? + +--C'est bien probable, répondit André. + +Quand le soir fut venu, les enfants demandèrent à coucher dans une +sorte de petite auberge, moitié ferme et moitié hôtellerie, comme il +s'en rencontre dans les villages. Ils firent le prix à l'avance, et +s'assirent ensuite auprès de la cheminée pendant que la soupe cuisait. + +Julien regardait de tous les côtés, espérant à chaque porte qui +s'ouvrait entrevoir dans le lointain la chambre des vers à soie, mais +ce fut en vain. + +L'hôtelière était une bonne vieille, qui paraissait si avenante +qu'André, pour faire plaisir à Julien, se hasarda à l'interroger, mais +elle ne comprenait que quelques phrases françaises, car elle parlait à +l'ordinaire, comme beaucoup de vieilles gens du lieu, le patois du +midi. + +André et Julien, qui s'étaient levés poliment, se rassirent tout +désappointés. + +Les gens qui entraient parlaient tous patois entre eux; les deux +enfants, assis à l'écart et ne comprenant pas un mot à ce qui se +disait, se sentaient bien isolés dans cette ferme étrangère. Le petit +Julien finit par quitter sa chaise, et s'approchant d'André, vint se +planter debout entre les jambes de son frère. Il s'assit à moitié sur +ses genoux, et le regardant d'un air d'affection un peu triste, il lui +dit tout bas:--Pourquoi donc tous les gens de ce pays-ci ne +parlent-ils pas français? + +--C'est que tous n'ont pas pu aller à l'école. Mais dans un certain +nombre d'années il n'en sera plus ainsi, et par toute la France on +saura parler la langue de la patrie. + +En ce moment, la porte d'en face s'ouvrit de nouveau: c'étaient les +enfants de l'hôtelière qui revenaient de l'école. + +--André, s'écria Julien, ces enfants doivent savoir le français, +puisqu'ils vont à l'école. Quel bonheur! nous pourrons causer +ensemble. + + + + +LXIX.--La dévideuse de cocons. Les fils de soie.--Les chrysalides et +la mort du ver à soie.--Comment les vers à soie ont été apportés dans +le Comtat-Venaissin. + + Le ver à soie nous a été apporté de Chine, le coton nous vient + d'Amérique; toutes les parties du monde contribuent à nous donner + les choses dont nous avons besoin. + + +Les enfants qui venaient d'entrer échangèrent quelques mots avec leur +mère, puis ils s'approchèrent d'André et de Julien. André leur répéta +la question qu'il avait adressée à l'hôtesse:--Est-ce que vous avez +des vers à soie dans la maison, et pourrait-on en voir? + +--La saison est trop avancée, dit l'aîné des enfants; les _éducations +de magnans_ sont finies presque partout. + +--Ah! bien, fit le plus jeune, si on ne peut vous montrer les vers, +on peut vous faire voir leur ouvrage. Venez avec moi: ma soeur aînée +est ici tout près, en train de dévider les cocons de la récolte! vous +la verrez faire. + +André et Julien passèrent dans une pièce voisine. Auprès de la fenêtre +une femme était assise devant un métier à dévider.--Approchez-vous, +dit-elle aux deux enfants avec affabilité et en bon français, car elle +ne manquait point d'instruction. Tenez, mon petit garçon, prenez, dans +votre main ce cocon et regardez-le bien. C'est le travail de nos vers +à soie. + +--Quoi! dit Julien, cela n'est pas plus gros qu'un oeuf de pigeon, +et c'est doux à toucher comme un duvet. + +--A présent, reprit l'agile dévideuse, regardez-moi faire. Il s'agit +de dévider les cocons, et ce n'est pas facile, car le fil de soie est +si fin, si fin, qu'il en faudrait une demi-douzaine réunis pour égaler +la grosseur d'un de vos cheveux. N'importe, il faut tâcher d'être +adroite. + + [Illustration: COCON.--Le cocon est une enveloppe soyeuse que se + filent la plupart des chenilles et où elles s'endorment. En + secouant le cocon on entend dedans le ver endormi.] + +En disant cela la dévideuse, qui avait en effet l'adresse d'une fée, +battait avec un petit balai de bruyère les cocons, qu'elle avait +placés dans une bassine d'eau bouillante afin de décoller les fils. Le +premier fil une fois trouvé, elle le posait sur le bord de la bassine +tout prêt à prendre. Ensuite elle en réunissait quatre ou cinq afin +d'obtenir un fil plus gros et plus solide; puis elle imprimait le +mouvement au métier, et la soie se trouvait dévidée en écheveaux. + + [Illustration: OUVRIÈRE DU DAUPHINÉ FILANT LA SOIE DES COCONS.--A + mesure que les fils de soie se déroulent des cocons, ils + s'enfilent par deux trous que l'on voit à droite et à gauche, puis + ils passent sur deux crochets au-dessus de la tête de la + dévideuse, et de là vont s'enrouler sur un dévidoir qu'on ne voit + pas dans la gravure. Ce dévidoir est mis en mouvement par les + pieds de la fileuse ou par l'aide d'une autre personne.] + +Julien suivait des yeux les cocons, qui sautaient dans la bassine, +comme auraient pu faire de petits pelotons qu'on aurait été en train +de dépelotonner. A mesure que le métier tournait, les cocons se +dévidaient et diminuaient de grosseur. Bientôt la fin du fil arriva, +et Julien vit, de chaque cocon fini, quelque chose de noir s'échapper +dans l'eau. + +--Qu'est-ce que cela? fit-il. + +--Ce sont les chrysalides, dit la fileuse. On appelle ainsi les vers +qui se sont transformés. Vous savez bien, mon enfant, que le cocon +filé par le ver à soie est une sorte de nid où il se retire comme pour +s'endormir. + +--Oui, madame, dit Julien, j'en ai même vu l'image en classe dans mon +livre de lecture; mais le livre dit aussi que le ver à soie s'éveille +par la suite, qu'il perce le cocon et sort alors changé en papillon. + +--Oui, dit la fileuse, quand on le laisse faire; mais nous ne le +laissons pas s'éveiller; car, s'il perçait le cocon, adieu la soie. Il +ne resterait plus que mille petits brins brisés, au lieu de ce joli +fil long de trois cent cinquante mètres. + +--Comment l'empêche-t-on de sortir? dit Julien. + +--On ramasse les cocons dans une armoire chauffée par la vapeur d'une +chaudière: la vapeur étouffe les chrysalides, et elles restent mortes +à l'intérieur de leurs cocons avant d'avoir eu la force de briser la +soie. Ce sont les chrysalides que vous voyez flotter sur l'eau. + +--Quoi? Madame, vous tuez ainsi tous vos pauvres vers? + + [Illustration: CHRYSALIDE.--Tous les insectes du genre de la + chenille, avant de devenir papillons, restent pendant un temps + plus ou moins long dans l'immobilité la plus complète, et sans + prendre aucune nourriture. L'insecte dans cet état se nomme + chrysalide.] + +--Non; pas tous. Nous en laissons quelques-uns percer leur prison et +s'envoler. Aussitôt sortis, ils se hâtent de pondre de petits oeufs. +On recueille précieusement ces oeufs, cette _graine_; on la ramasse, +et au mois de mai prochain, de ces graines sortiront de jeunes vers à +soie. Nous les soignerons comme il faut, et ils nous donneront en +échange de nouveaux cocons. + +--Qui donc a songé à élever les premiers vers à soie? est-ce quelqu'un +de votre pays? + +--Les vers à soie ne sont point un insecte de nos pays, mon enfant: +ils sont originaires de la Chine. En Chine, on les élève en plein air +sur les arbres, et non dans les chambres comme chez nous où il fait +plus froid. + +--La Chine, dit Julien, c'est en Asie. + +--Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté +le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder +pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines +sévères de la faire connaître aux étrangers; mais les moines cachèrent +des oeufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les +emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un +pape qui dota la France de l'industrie des vers à soie. + +--Et comment cela? demanda Julien. + +--Vous connaissez bien le comtat d'Avignon, qui est tout près d'ici? A +cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit +planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt on imita dans +toute la vallée du Rhône les gens d'Avignon, et à présent on élève des +milliards de vers chaque année. + +Julien remercia beaucoup la fileuse de tout ce qu'elle venait de lui +apprendre, et on alla se mettre à table. + + + + +LXX.--Le mistral et la vallée du Rhône.--Le canal de Lyon à +Marseille.--Un accident arrivé aux enfants.--Premiers soins donnés à +Julien. + + C'est surtout quand le malheur arrive, qu'on est heureux d'avoir + une petite épargne. + + +Le lendemain, pour continuer leur voyage, les enfants purent profiter +de l'occasion d'un char-à-bancs. La route se fit d'abord le plus +gaîment du monde. Le ciel était d'un bleu éblouissant; toutefois, +depuis la veille, un grand vent froid du nord-ouest s'était levé et +soufflait à tout rompre. C'était ce vent de la vallée du Rhône que les +gens du pays appellent _mistral_, d'un mot qui veut dire _le maître_, +car c'est le plus puissant des vents, et il a une telle force qu'il a +pu faire dérailler des trains de chemins de fer en marche. + +Julien s'étonnait de voir, malgré cela, l'air si lumineux et la +campagne si riante. + + [Illustration: CANAL D'IRRIGATION.--Les canaux d'irrigation + destinés à répandre l'eau dans les champs sont absolument + nécessaires dans les départements du midi, où les plantes + souffrent surtout de la sécheresse. La vallée du Rhône, si aride, + verra ses terrains doubler et tripler de valeur lorsque le canal + d'irrigation actuellement projeté répandra dans la campagne les + eaux fertilisantes qu'il aura empruntées au Rhône. Ce canal + servira en même temps à la navigation et permettra aux bateaux de + remonter plus facilement de Marseille jusqu'à Lyon.] + +--Oh! dit le conducteur de la voiture, si nous n'avions pas ce +mistral, quel pays merveilleux ce serait que le Dauphiné et la +Provence! Mais ce vent froid et desséchant est un fléau. Malgré cela, +la terre est si fertile que, partout où on peut arroser nos champs, +les moissons se succèdent avec une fécondité surprenante. + +--Comment? dit André, on arrose les champs, chez vous! + +--Je crois bien! Partout où on peut faire couler l'eau, la culture +triple de bénéfice dans le midi. Malheureusement l'eau est rare; mais +on nous promet que bientôt on fera le long du Rhône, depuis Lyon +jusqu'à Marseille, un superbe canal au moyen duquel on pourra arroser +tout notre pays et le transformer en un vrai jardin. + +Pendant qu'on devisait ainsi, la voiture avançait bon train: le vent +la poussait par derrière et ajoutait sa force à celle du cheval. Mais, +à un détour de la route, qui descendait en pente rapide, le vent +souffla si fort que la voiture se trouva précipitée en avant avec une +violence sans pareille. + +Le cheval n'eut pas la force de se maintenir, et il s'abattit +brusquement. La secousse fut telle que les voyageurs se trouvèrent +lancés tous les quatre hors de la voiture. + +Chacun se releva plus ou moins contusionné, mais sans blessure grave. +Seul, le petit Julien avait le pied droit et le poignet tellement +meurtris et engourdis qu'il ne pouvait appuyer dessus. Quand il voulut +se relever et marcher, la douleur l'obligea de s'arrêter aussitôt. En +même temps, il se sentait la tête toute lourde et le front brûlant; il +se retenait à grand'peine de pleurer. + +André était bien inquiet, craignant que l'enfant n'eût quelque chose +de brisé dans la jambe et dans le bras. + +Le conducteur, fort inquiet lui-même, s'approcha de Julien; il lui fit +remuer les doigts de la main et ceux du pied blessé, et voyant que le +petit garçon pouvait remuer les doigts:--Il n'y a probablement rien de +brisé, dit-il; c'est sans doute une simple entorse au pied et à la +main. + +Puis, s'adressant à André:--Jeune homme, prenez votre mouchoir et +celui de l'enfant; mouillez-les avec l'eau du fossé: appliquez ces +mouchoirs mouillés en compresses, l'un au pied, l'autre au poignet de +votre frère. L'eau froide est le meilleur remède au commencement d'une +entorse ou de toute espèce de blessure; elle empêche l'enflure et +l'irritation. + +Pendant qu'André s'empressait de soigner son petit frère et lui +appliquait les compresses d'eau froide, le conducteur releva le +cheval, qui n'avait pas de mal; mais les brancards de la voiture +étaient brisés. Il était impossible de remonter dans le char-à-bancs, +et il fallut aller chercher de l'aide pour le traîner jusque chez le +charron du plus prochain village. + +Julien ne pouvait marcher, et il se plaignait de plus en plus d'un +violent mal de tête. + +André le prit dans ses bras et, le coeur tout triste, il fit ainsi +une demi-lieue de chemin en portant le petit garçon qui se désolait. + +André, disait le pauvre enfant, qu'allons-nous devenir à présent que +je ne puis plus marcher? Comment ferons-nous pour aller jusqu'à +Marseille? + +--Ne te tourmente pas, mon Julien. N'avons-nous pas cent francs à +nous? Nous profiterons de ces économies que nous avons eu le bonheur +de faire, et nous prendrons le chemin de fer d'ici à Marseille. Oh! +Julien, quelle joie d'avoir une petite épargne, quand le malheur +arrive! + +--Mais cela coûtera bien cher, André. Il ne nous restera plus rien une +fois à Marseille. Et si nous ne trouvons pas notre oncle, que +deviendrons-nous? O mon Dieu, que nous sommes donc malheureux! + +--Mais non, mon Julien; le voyage ne coûtera pas aussi cher que tu +crois: une trentaine de francs, peut-être même pas. Tu vois bien que +nous ne sommes pas trop à plaindre. + +--Oh! j'ai bien du chagrin tout de même! dit l'enfant en soupirant. Je +vais être un embarras. + +--Ne parle pas ainsi, Julien, dit André en serrant l'enfant sur son +coeur. Si tu as du courage, si tu ne te désoles pas, tout se passera +mieux que tu ne penses. N'avons-nous pas traversé déjà bien des +épreuves, et la bonté de Dieu nous a-t-elle jamais fait défaut? Compte +encore sur elle, mon Julien, et restons calmes en face d'un malheur +qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter. + +Du bras qu'il avait de libre l'enfant entoura le cou de son frère, et +l'embrassant il répondit entre deux soupirs: + +--Je vais tâcher d'être raisonnable, André, et je vais prier Dieu pour +qu'il me donne du courage. + + + + +LXXI.--La visite du médecin.--Les soins d'André. + + L'affection et l'intelligence de celui qui soigne un malade ne + contribuent pas moins à sa guérison que la science du médecin. + + +En arrivant au bourg voisin de l'accident, les deux enfants furent +installés chez une excellente femme du lieu. + +Le petit Julien souffrait de plus en plus. Il portait sans cesse la +main à son front: la tête, disait-il, lui faisait bien plus de mal que +tout le reste. + +On le coucha pour le reposer, mais il ne put dormir. La fièvre l'avait +pris, une de ces fièvres brûlantes qui sont le principal danger des +chutes. + +André alarmé courut chercher le médecin. Par malheur, ce dernier +était absent et ne devait rentrer que dans la soirée. André l'attendit +avec anxiété, assis auprès du lit de son frère, dont il aurait tant +voulu apaiser la souffrance. Les yeux fixés avec tendresse sur le +visage accablé de Julien, il se sentait pris d'une tristesse +indicible; il eut voulu souffrir mille fois à la place de l'enfant; il +demandait à Dieu de lui donner à lui toutes les peines et de guérir +son cher Julien. + +Le petit garçon avait fini par ne plus se plaindre: il semblait plongé +dans un rêve plein d'angoisse; il avait le délire et murmurait tout +bas des mots sans suite. + +--Que demandes-tu, mon Julien? dit André en se penchant vers l'enfant. + +Julien le regarda tristement comme s'il ne reconnaissait plus son +frère, et d'une voix lente, accablée: + +--Je voudrais retourner à ma maison, dit-il. + +--Pauvre petit! pensa André, le chagrin qu'il avait hier ne l'a pas +quitté. Ce long voyage semble maintenant au-dessus de ses forces. O +mon Dieu, comment donc faire pour lui redonner du courage? + +--Mon Julien, répondit André doucement, nous aurons bientôt une maison +à nous, chez notre oncle à Marseille. + +--A Marseille!... fit l'enfant avec l'air effrayé que donne le délire. +C'est trop loin, Marseille... Puis il laissa tomber sa petite tête +avec accablement en répétant plus fort:--C'est trop loin, c'est trop +loin. + +--Qu'est-ce qui est trop loin, mon ami? dit la voix tranquille du +médecin qui venait d'entrer. + +Julien releva la tête, mais il ne semblait plus voir personne. Puis, +d'un air triste, lentement et traînant sur les mots:--Tout le monde a +sa maison, reprit-il; moi aussi, j'avais une maison, et je n'en ai +plus. Oh! que je voudrais bien y retourner! + +--Où souffres-tu, mon enfant? dit le médecin en prenant la main de +Julien dans la sienne. + +Julien ne répondit pas, mais il se mit à pleurer et à se plaindre par +mots entrecoupés. + +André alors expliqua leur accident de voiture, puis l'entorse au pied +et au poignet. + +--L'entorse ne sera pas grave, dit le médecin après examen; mais cet +enfant a une forte fièvre et un délire qui m'inquiète. Qu'est-ce que +cette maison qu'il demande? + +André expliqua la mort de leur père, leur départ d'Alsace-Lorraine, +leur long voyage; comment Julien avait été courageux tout le temps et +même gai; mais qu'à chaque nouvelle séparation, et surtout à la +dernière, il avait eu grand'peine à se consoler. + +«Pauvres orphelins, pauvres enfants de l'Alsace-Lorraine!» pensait le +médecin en écoutant André; «si jeunes, et obligés à déployer une +énergie plus grande que celle de bien des hommes!» + +André se tut, attendant l'avis du médecin: il était tout pâle +d'anxiété sur l'état de son frère, et deux grosses larmes brillaient +dans ses yeux. + +--Allons, dit le docteur, j'espère que cette fièvre et ce délire +n'auront pas de suite: vous avez fait ce qu'il faut toujours faire +dans les maladies, vous avez appelé le médecin à temps. Ne vous +couchez pas, mon ami; de demi-heure en demi-heure vous ferez prendre à +votre frère une potion calmante que je vais vous écrire; veillez-le +avec soin. S'il peut s'endormir d'un bon sommeil, il sera hors de +danger. Je reviendrai demain matin. + +André resta toute la nuit au chevet de Julien, veillant l'enfant comme +eût fait la plus tendre des mères, le calmant par des mots pleins de +tendresse, ne cessant de demander à Dieu, dans la tristesse de son +coeur, aide et protection. + +--Seigneur! s'écriait-il, redonnez à mon Julien la santé, l'énergie et +le courage, afin que nous puissions accomplir la volonté de notre +père. + +Julien était toujours dans une agitation extrême. La nuit touchait à +sa fin, et l'inquiétude d'André allait croissant. + +Enfin Julien épuisé de fatigue resta immobile; puis, peu à peu, il +garda le silence, ses yeux se fermèrent; il s'endormit, sa petite main +dans celle de son frère. + +André, immobile, n'osait remuer dans la crainte d'éveiller l'enfant. +En voyant quel calme sommeil succédait au délire, il sentit +l'espérance remplir son coeur; il remercia Dieu. Il songea à son +pauvre père qui, bien sûr, lui aussi, les protégeait par delà la +tombe, et de nouveau il s'adressa à lui, le priant de veiller sur son +cher petit Julien. + +Enfin, brisé de fatigue et d'émotion, il finit par s'endormir lui-même +à son tour, la tête appuyée sur le bois du lit où Julien reposait, la +main immobile dans celle de l'enfant. + + + + +LXXII.--La guérison de Julien.--Le chemin de fer.--Grenoble et les +Alpes du Dauphiné. + + La maladie nous fait mieux sentir combien les nôtres nous aiment, + en nous montrant le dévouement dont ils sont capables. + + +Heureusement les prévisions du médecin se réalisèrent. Quand Julien +s'éveilla, il était beaucoup mieux: le délire avait disparu et la +fièvre était presque tombée. + +Deux jours de repos achevèrent de le remettre. + +Le médecin permit alors aux deux jeunes Lorrains de partir pour +Marseille, mais il prit André à part et lui recommanda de ne pas +laisser le petit garçon se fatiguer. + +--L'entorse du pied, dit-il, ne permettra pas à votre frère de marcher +facilement avant un mois. D'ici là, il faut distraire cet enfant et ne +pas le laisser s'attrister tout seul, de crainte que la fièvre +nerveuse dont il vient d'avoir un accès ne reparaisse. + +André remercia le médecin de ses bons avis; il ne savait comment lui +montrer sa reconnaissance, car le docteur, loin de vouloir être payé, +avait fait cadeau à son petit malade d'une pantoufle de voyage pour le +pied blessé. + + [Illustration: GARE DE CHEMIN DE FER.--Les gares sont des abris + sous lesquels les trains s'arrêtent; c'est là que descendent et + montent les voyageurs, c'est là qu'on charge et décharge les + marchandises. Les gares des grandes villes, surtout celles de + Paris, sont de véritables monuments.] + +La gaîté de Julien revenait peu à peu: il voulut aider lui-même, de +son lit, à faire le paquet de voyage, et il n'oublia pas de mettre +dans sa poche son livre sur les grands hommes, afin, disait-il, de +bien s'amuser à lire dans le chemin de fer. + +Lorsque les préparatifs furent achevés, André régla partout les +dépenses qu'il avait faites; puis il prit le petit Julien dans ses +bras. Julien portait de sa main valide le paquet de voyage attaché au +fameux parapluie. Quoique bien embarrassés ainsi, les deux enfants se +rendirent néanmoins à la gare, qui n'était éloignée que d'un quart +d'heure. + +Une demi-heure après, les deux enfants étaient assis l'un près de +l'autre dans un wagon de 3e classe. Au bout d'un instant la +locomotive siffla et le train partit à toute vitesse. + +Julien n'avait encore jamais voyagé en chemin de fer: il s'amusa +beaucoup la première heure, il regardait sans cesse par la portière, +émerveillé d'aller si rapidement et de voir les arbres de la route qui +semblaient courir comme le vent. + +Derrière eux, les belles cimes des Alpes du Dauphiné montraient leurs +têtes blanches de neige que le soleil faisait reluire.--Vois-tu, +Julien, cette chaîne de montagnes que nous laissons derrière nous? +C'est par là qu'est Grenoble, la capitale du Dauphiné. + +--Oh! que ce doit être beau, Grenoble, si c'est au milieu des monts! + + [Illustration: GRENOBLE.--Cette ville de 45,000 âmes est divisée + en deux parties par l'Isère, sur laquelle elle a de magnifiques + quais. Elle est renommée, ainsi que Valence et Vienne, pour ses + fabriques de gants et de peaux délicates. C'est près de Grenoble + que se trouve le couvent de la Grande-Chartreuse, situé dans un + site superbe, et où se vend la liqueur connue sous ce nom.] + +--J'ai lu en effet dans ma géographie que c'est une des villes de +France qui ont les plus belles vues sur les montagnes. Elle est dans +la vallée du Graisivaudan, dominée par des forts qui la rendent +presque imprenable. + +Julien, malgré son pied malade, ne pouvait s'empêcher de se traîner +sans cesse du banc à la portière. Enfin, pour se reposer, il ouvrit +son livre d'histoires. + +--André, dit-il, voilà longtemps que je n'ai lu la vie des grands +hommes de la France; puisque nous passons en ce moment dans le +Dauphiné, je veux connaître les grands hommes de cette province. + +André s'approcha de Julien, et tous les deux tenant le livre d'une +main lurent tout bas la même histoire, celle de Bayard, le chevalier +sans peur et sans reproche. + + + + +LXXIII.--Une des gloires de la chevalerie française. Bayard. + + «Enfant, faites que votre père et votre mère, avant leur mort, + aient à se réjouir de vous avoir pour fils.» (LA MÈRE DE BAYARD.) + + + A quelques lieues de Grenoble, au milieu des superbes montagnes + du Dauphiné, on trouve les ruines d'un vieux château à moitié + détruit par le temps: c'est là que naquit, au quinzième siècle, + le jeune Bayard, qui par son courage et sa loyauté mérita d'être + appelé «le chevalier sans peur et sans reproche.» + + Son père avait été lui-même un brave homme de guerre. Peu de + temps avant sa mort, il appela ses enfants, au nombre desquels + était Bayard, alors âgé de treize ans. Il demanda à chacun d'eux + ce qu'il voulait devenir. + + --Moi, dit l'aîné, je ne veux jamais quitter nos montagnes et + notre maison, et je veux servir mon père jusqu'à la fin de ses + jours. + + --Eh bien, Georges, dit le vieillard, puisque tu aimes la maison, + tu resteras ici à combattre les ours de la montagne. + + Pendant ce temps-là, le jeune Bayard se tenait sans rien dire à + côté de son père, le regardant avec un visage riant et éveillé. + + --Et toi, Pierre, de quel état veux-tu être? lui demanda son + père. + + [Illustration: BAYARD, né au château de Bayard (Isère) en 1476. + C'est lui qui arma le roi François Ier chevalier après la + victoire de Marignan (1515). Il défendit victorieusement Mézières + contre toute une armée de Charles-Quint (1521). Il mourut en + Italie en 1524.] + + --Monseigneur mon père, je vous ai entendu tant de fois raconter + les belles actions accomplies par vous et par les nobles hommes + du temps passé, que je voudrais vous ressembler et suivre la + carrière des armes. J'espère, Dieu aidant, ne vous point faire + déshonneur. + + --Mon enfant, répondit le bon vieillard en pleurant, Dieu t'en + donne la grâce.--Et il avisa au moyen de satisfaire le désir de + Bayard. + + Quelques jours après, le jeune homme était dans la cour du + château, vêtu de beaux habits neufs en velours et en satin, sur + un cheval caparaçonné: il était prêt à partir chez le duc de + Savoie, où il devait faire l'apprentissage du métier de + chevalerie. Vous savez, enfants, que les chevaliers étaient de + nobles guerriers qui juraient solennellement de consacrer leur + vie et leur épée à la défense des veuves, des orphelins, des + faibles et des opprimés. + + La mère de Bayard, du haut d'une des tourelles du château, + contemplait son fils les larmes aux yeux, toute triste de le voir + partir, toute fière de la bonne grâce avec laquelle le jeune + homme se tenait en selle et faisait caracoler son cheval. Elle + descendit par derrière la tour, et le faisant venir auprès + d'elle, elle lui adressa gravement ces paroles: + + --Pierre, mon ami, je vous fais de toutes mes forces ces trois + commandements: le premier, c'est que par dessus tout vous aimiez + Dieu et le serviez fidèlement; le second, c'est que vous soyez + doux et courtois, ennemi du mensonge, sobre et toujours loyal; le + troisième, c'est que vous soyez charitable: donner pour l'amour + de Dieu n'appauvrit jamais personne. + + Le jeune Bayard tint parole à sa mère. A vingt et un ans, il fut + armé chevalier. Pour cela, il fit ce qu'on appelait la _veillée + des armes_; il passa toute une nuit en prières; puis le lendemain + matin un chevalier, le frappant du plat de son épée, lui dit:--Au + nom de Dieu, je te fais chevalier. + + [Illustration: ARMEMENT D'UN CHEVALIER.--C'était seulement à 21 + ans qu'on pouvait être armé chevalier. Après s'être baigné et + avoir passé la veillée en prières à l'église, le futur chevalier + était présenté au seigneur qui devait l'armer.] + + Les grandes actions de Bayard sont bien connues; il serait trop + long de les raconter toutes ici. Un jour, il sauva l'armée + française au pont de Carigliano, en Italie; les ennemis allaient + s'emparer de ce pont pour se jeter par là à l'improviste sur nos + soldats. Bayard, qui les vit, dit à son compagnon:--Allez vite + chercher du secours, ou notre armée est perdue. Quant aux + ennemis, je tâcherai de les _amuser_ jusqu'à votre retour. + + En disant ces mots, le bon chevalier, la lance au poing, alla se + poster au bout du pont. Déjà les ennemis allaient passer, mais, + comme un lion furieux, Bayard s'élance, frappe à droite et à + gauche et en précipite une partie dans la rivière. Ensuite, il + s'adosse à la barrière du pont, de peur d'être attaqué par + derrière, et se défend si bien que les ennemis, dit l'histoire du + temps, se demandaient si c'était bien un homme. Il combattit + ainsi jusqu'à l'arrivée du secours. Les ennemis furent chassés et + notre armée fut sauvée. + + Après une vie remplie de hauts faits, Bayard reçut dans une + bataille un coup d'arquebuse au moment où il protégeait la + retraite de notre armée. Il faillit tomber de son cheval, mais il + eut l'énergie de se retenir, et appelant son écuyer:--«Aidez-moi, + dit-il, à descendre, et appuyez-moi contre cet arbre, le visage + tourné vers les ennemis: jamais je ne leur ai montré le dos, je + ne veux pas commencer en mourant.» + + Tous ces compagnons d'armes l'entouraient en pleurant, mais lui, + leur montrant les Espagnols qui arrivaient, leur dit de + l'abandonner et de continuer leur retraite. + + Bientôt en effet, les ennemis arrivèrent; mais tous avaient un + tel respect pour Bayard qu'ils descendaient de cheval pour le + saluer. + + A ce moment un prince français, Charles de Bourbon, qui avait + trahi son pays et servait contre la France dans l'armée + espagnole, s'approcha comme les autres de Bayard:--Eh! capitaine + Bayard, dit-il, vous que j'ai toujours aimé pour votre grande + bravoure et votre loyauté, que j'ai grand'pitié de vous voir en + cet état! + + --Ah! pour Dieu, Monseigneur, répondit Bayard, n'ayez point pitié + de moi, mais plutôt de vous-même, qui êtes passé dans les rangs + des ennemis et qui combattez à présent votre patrie, au lieu de + la servir. Moi, c'est pour ma patrie que je meurs. + + Le duc de Bourbon, confus, s'éloigna sans répliquer. + + Peu de temps après, Bayard adressait tout haut à Dieu une + dernière prière. La voix expira sur ses lèvres: il était mort. + + Les ennemis, emportant son corps, lui firent un solennel service + qui dura deux jours, puis le renvoyèrent en France. + +--André, dit le petit Julien avec émotion, voilà un grand homme que +j'aime beaucoup. + +Et il ajouta tout bas en s'approchant de son aîné, d'un petit air +contrit:--Sais-tu, André? je n'ai pas été bien courageux quand nous +avons quitté M. Gertal. J'étais si las et si triste que volontiers, au +lieu d'aller plus loin, j'aurais voulu retourner à Phalsbourg; il me +semblait que je ne me souciais plus de rien que de vivre tranquille +comme autrefois, mais j'ai eu bien honte de moi tout à l'heure en +lisant la vie de Bayard. O André, j'ai dû te faire de la peine; mais +je vais tâcher à présent d'être plus raisonnable, tu vas voir. + +André embrassa l'enfant: + +--A la bonne heure, mon Julien, lui dit-il, nous ne sommes que de +pauvres enfants, c'est vrai, mais néanmoins nous pouvons prendre +ensemble la résolution d'être toujours courageux nous aussi et +d'aimer, comme le grand Bayard, Dieu et notre chère France par dessus +toutes choses. + + + + +LXXIV.--Avignon et le château des papes.--La Provence et la +Crau.--Arrivée d'André et de Julien à Marseille.--Un nouveau sujet +d'anxiété. + + Le pauvre peut aider le pauvre aussi bien et souvent mieux que le + riche. + + +Au bout de trois heures, le train s'arrêta à la gare d'Avignon. Du +chemin de fer on voyait la ville, et André montra en passant à Julien +un grand monument situé sur le penchant d'un rocher, et qui, avec ses +vieux créneaux, ressemble à une forteresse. C'était l'ancien château +où les papes résidaient lorsqu'ils habitaient le Comtat-Venaissin, +enclavé dans la Provence. + +Pendant ce temps le train s'était remis en marche. On traversa sur un +beau pont la Durance, ce torrent terrible par ses inondations, qui +descend en courant des montagnes, et dont les eaux, amenées par un +long aqueduc, alimentent la ville de Marseille. + + [Illustration: AVIGNON ET LE CHATEAU DES PAPES.--Avignon (40,000 + hab.), ancienne capitale du Comtat-Venaissin, sur le Rhône, servit + autrefois de résidence aux papes. On y voit encore leur palais, + majestueux monument du quatorzième siècle.] + +Bientôt la campagne de la Provence, qui avait été jusqu'alors couverte +de cultures et où on apercevait le feuillage gris des oliviers, devint +stérile, sans herbe et sans arbres. Les enfants étaient entrés dans +les plaines de la Crau, puis de la Camargue, desséchées par le souffle +du mistral, couvertes de cailloux, et qui ressemblent à un désert de +l'Afrique transporté dans notre France. Là paissent en liberté de +nombreux troupeaux de boeufs noirs et de chevaux demi-sauvages, +semblables aux chevaux arabes. + +Puis on entra sous un grand tunnel, celui de la Nerthe, qui a plus +d'une lieue de long. Peu de temps après, on arrivait dans la vaste +gare de Marseille, et les deux enfants sortirent de wagon au milieu +du va-et-vient des voyageurs. Ils se sentaient tout étourdis du voyage +et assourdis par les sifflets des locomotives, par le fracas des +wagons sur le fer, par les cris des employés et des conducteurs de +voitures. + + [Illustration: LA PROVENCE, LE COMTAT-VENAISSIN ET LE COMTÉ DE + NICE.--Ces provinces ont été de tout temps célèbres par leur climat + délicieux, leurs fruits exquis, leur ciel bleu. Outre la ville + d'Avignon, centre du commerce de la garance, outre les grands + ports de Marseille (360,000 hab.), de Toulon (80,000 hab.), et de + Nice (70,000 hab.), on remarque les villes d'Aix et d'Arles, où se + fabrique une huile très renommée; Draguignan, chef-lieu du Var; + Digne, chef-lieu des Basses-Alpes, Hyères, Grasse, Cannes, Nice et + Menton sont des villes célèbres par la douceur de leur hiver.] + +André s'informa avec soin du chemin à suivre pour se rendre à +l'adresse de son oncle. Puis, courageusement, il reprit Julien entre +ses bras et, à travers la foule qui allait et venait dans la grande +ville, il s'achemina tout ému. + +--Quoi! pensait-il, nous voilà donc enfin au terme de notre voyage! +Mon Dieu! pourvu que nous trouvions notre oncle et qu'il se montre +content de nous voir! + + [Illustration: AQUEDUC DE ROQUEFAVOUR AMENANT A MARSEILLE LES EAUX + DE LA DURANCE.--Depuis longtemps la grande ville de Marseille + manquait d'eau, ce qui la rendait malsaine. On a eu l'idée d'y + amener les eaux de la Durance à l'aide d'un grand canal long de + 120 kilomètres et qui a coûté 40 millions de francs. Cette eau + fraîche vivifie la ville et la banlieue. Le canal passe sur les + arches d'un _aqueduc_ près de Roquefavour.] + +Le petit Julien n'était pas moins ému qu'André; il faisait les mêmes +réflexions sans oser le dire. En même temps, il admirait le courage +de son aîné, dont le calme et la douceur ne se démentaient jamais. + +Enfin on atteignit la rue tant désirée; avec un grand battement de +coeur on frappa à la porte et on demanda Frantz Volden. + +Un marin d'une quarantaine d'années vint ouvrir et répondit:--Frantz +Volden n'est plus ici, voilà tantôt cinq mois qu'il est parti. + + [Illustration: CHEVAUX SAUVAGES DE LA CAMARGUE.--La Camargue est + une grande île formée par le Rhône, qui se divise, comme le Nil, + en plusieurs bras avant de se jeter dans la mer. Elle se compose + de vastes plaines rarement défrichées, où paissent en liberté et + presque à l'état sauvage de nombreux troupeaux de boeufs noirs et + de chevaux. Ces derniers descendent, dit-on, des chevaux arabes + amenés autrefois dans le pays par les invasions des Sarrasins.] + +--Mon Dieu! s'écria André avec anxiété; et il devint tout pâle comme +s'il allait tomber. Mais bientôt, surmontant son trouble, il reprit: + +--Où est-il allé? savez-vous, monsieur? + + [Illustration: TUNNEL DE LA NERTHE, PRÈS DE MARSEILLE.--Un + _tunnel_ est un passage pratiqué sous terre ou à travers une + montagne, dans lequel s'engagent les trains de chemin de fer. Le + plus grand tunnel de France a été longtemps celui de la Nerthe, + qui a près de 5 kilomètres de longueur. Un autre tunnel, plus + grand encore, a été construit récemment pour mettre en + communication la France et l'Italie: c'est celui du mont Cenis, + dont la longueur dépasse 12 kilomètres.] + +--Parbleu, jeune homme, dit celui qui avait ouvert la porte, entrez +vous reposer: Frantz Volden est mon ami; nous causerons mieux de lui +dans la maison que sur la porte. Le mistral n'est pas chaud ce soir: +on voit que nous arrivons à la fin de novembre. + +Et le brave homme, montrant le chemin aux enfants, marcha devant eux +dans un corridor étroit et sombre. André suivait, portant Julien sur +ses bras. Le petit garçon était bien désolé, mais il se rappela fort à +point les résolutions de courage qu'il venait de prendre après avoir +lu la vie du chevalier sans peur et sans reproche: il voulut donc +faire aussi bonne figure devant cette déception nouvelle que le grand +Bayard eût pu faire en face des ennemis. + +On arriva dans une chambre où la femme du marin préparait le souper. +Trois enfants en bas âge jouaient dans un coin. André s'assit près de +la fenêtre et le marin en face de lui. + +--Voici ce qui en est, reprit le marin. Ce pauvre Volden avait en +Alsace-Lorraine un frère aîné à l'égard duquel il a eu des torts +jadis, ce qui fait qu'ils ne s'écrivaient point. Depuis la dernière +guerre, Frantz songeait souvent au pays. Il se disait tous les jours: +«Mon aîné doit être bien malheureux là-bas, car il a subi les misères +de la guerre et des sièges; mais moi, j'ai quelques économies et je +lui dirai:--Oublie mes torts, Michel. Viens-t'en en France avec moi, +nous achèterons un petit bout de terre, et nous ferons valoir cela à +nous deux.» Mais auparavant Frantz avait des affaires à régler à +Bordeaux, et il est parti par Cette pour s'y rendre, travaillant le +long de son chemin à son métier de charpentier de marine, afin de se +défrayer du voyage. + +--Hélas! dit André tristement, nous venons, nous, jusque +d'Alsace-Lorraine pour le trouver. Nous sommes les fils de ce frère +qu'il voulait revoir, et qui est mort; mais en mourant, notre père +nous avait fait promettre d'aller rejoindre notre oncle, et nous +sommes venus. Nous avions d'abord écrit trois lettres, mais on ne nous +a pas répondu. + +--Je le crois bien, dit le marin en ouvrant son armoire et en montrant +les trois lettres précieusement enveloppées: elles sont arrivées après +le départ de Frantz. J'attendais à avoir son adresse pour les lui +envoyer; mais depuis cinq mois il ne m'a pas donné signe de vie. + +André réfléchissait tristement.--Comment allons-nous faire? dit-il +enfin. Nous ne savons pas l'adresse de notre oncle à Bordeaux; et +d'ailleurs nous ne pourrions aller jusque-là: mon jeune frère ne peut +plus marcher, il est au bout de ses forces. D'autre part, nous n'avons +plus assez d'argent pour prendre le chemin de fer jusqu'à Bordeaux. + +--Allons, allons, ne vous désolez pas à l'avance, dit le marin. Les +pauvres gens sont au monde pour s'entr'aider. Nous ne sommes pas +riches non plus, nous autres; mais à cause de cela on sait compatir au +malheur d'autrui. + +--Eh! oui, dit la femme du marin, nous nous aiderons tous, et le bon +Dieu fera le reste. Voyons, mettons-nous à table. Mon mari est un +homme de bon conseil: en mangeant, il va débrouiller votre affaire, +n'est-ce pas, Jérôme? + +En même temps l'excellente femme avait attiré la table dans le milieu +de la chambre. Bon gré mal gré, elle plaça André à sa droite et Julien +à sa gauche. Elle mit ses deux fils aînés, deux beaux jumeaux de +quatre ans, de chaque côté de leur père: puis elle plaça sur ses +genoux sa petite fille la dernière née, et le sourire sur les lèvres, +elle servit à chacun une bonne assiette de soupe au poisson qui est le +mets favori de la Provence. + + + + +LXXV.--L'idée du patron Jérôme.--La mer.--Les ports de Marseille.--Ce +qu'André et Julien demandent à Dieu. + + La prière nous donne le courage et l'espoir. + + +Pendant le dîner, André raconta leur voyage de point en point, puis il +chercha son livret d'ouvrier et ses certificats pour les montrer à +Jérôme. + +Jérôme avait écouté le récit d'André avec une grande attention; il +feuilleta de même son livret avec soin; ensuite il réfléchit assez +longtemps sans rien dire. Sa femme l'observait avec confiance. De +temps à autre elle clignait de l'oeil en regardant André et Julien +comme pour leur dire:--Soyez tranquilles, enfants, Jérôme va tout +arranger. + +Jérôme, en effet, sur la fin du dîner, sortit de ses réflexions +silencieuses.--Je crois, dit-il, qu'il y aurait un moyen de vous tirer +d'embarras, mes enfants. + +--Quand je vous le disais! s'écria la femme du marin avec +admiration.--En même temps, le petit Julien faisait un saut de plaisir +sur sa chaise, et André poussait un soupir de soulagement. + +Jérôme reprit:--Avez-vous peur de la mer? + +--Oh! monsieur, dirent à la fois les deux enfants, depuis si longtemps +nous désirons la voir! Nous n'avons pas pu encore aller sur le port +depuis que nous sommes à Marseille, car nous sommes venus droit chez +vous; mais je vous réponds que nous n'aurons pas peur de la mer. + +--A la bonne heure, reprit le marin. Eh bien, mon bateau vous mènera à +Cette, un joli port du département de l'Hérault: je mets à la voile +après-demain. Une fois à Cette, j'interrogerai les uns et les autres +sur Volden: nous autres mariniers nous nous connaissons tous, et déjà, +à mon dernier voyage, j'avais chargé un camarade qui partait vers +Bordeaux par le canal du Midi de prendre des informations sur +l'adresse de Volden. Nous aurons donc, je l'espère, des nouvelles de +votre oncle à Cette. Aussitôt on le préviendra de votre arrivée, et je +vous confierai à un marinier qui vous conduira par le canal jusqu'à +Bordeaux. + +--Mais, monsieur, dit le petit Julien, les bateaux, ce sera peut-être +encore trop cher pour notre bourse. + +--Mon petit homme, vous avez un frère courageux qui ne craint point le +travail: j'ai vu cela sur ses certificats. S'il veut faire comme je +lui dirai et nous aider à charger ou décharger nos marchandises, non +seulement le bateau ne lui coûtera rien, mais il gagnera votre +nourriture à tous les deux et quelques pièces de cinq francs le long +du chemin. Il aura du mal, c'est vrai, mais ici-bas rien sans peine. + +--Comment donc! s'écria André avec joie, je ne demande qu'à +travailler. C'est ainsi que nous avons fait avec M. Gertal depuis +Besançon jusqu'à Valence. + +--Mon Dieu, fit Julien, quel malheur que je ne puisse marcher! +J'aurais fait les commissions, moi aussi, comme je faisais pour M. +Gertal, et même je sais vendre un peu au besoin, allez, monsieur +Jérôme. + +Le patron Jérôme sourit à l'enfant: + +--Vous avez raison, petit Julien, répondit-il, d'aimer à vous rendre +utile; faites toujours ainsi, mon enfant. Dans la famille, voyez-vous, +quand tout le monde travaille, la moisson arrive et personne ne pâtit. +Mais en ce moment il ne faut songer qu'au repos, afin de vous guérir +au plus vite. + +Pendant qu'André et Julien remerciaient Jérôme, sa femme se mit à +préparer pour les enfants l'ancienne chambre où couchait leur oncle. +Cette chambre n'avait pas été louée depuis le départ de Frantz Volden. +Les enfants, dès le soir même, y furent installés. C'était un petit +cabinet haut perché sur une colline et qui dominait les toits de la +ville. + +Quand André ouvrit la fenêtre, il poussa un cri de surprise:--Oh! +Julien, dit-il, que c'est beau! + +Et, prenant Julien dans ses bras, il le porta jusqu'à la fenêtre.--La +mer, la mer! s'écria Julien. + +De la fenêtre, en effet, on découvrait à perte de vue la mer, d'un +bleu plus foncé encore que le ciel; on apercevait aussi les ports de +Marseille et les navires innombrables dont les mâts se pressaient les +uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral leurs +pavillons de toutes les couleurs. Les derniers rayons du soleil +couchant emplissaient l'horizon d'une lumière d'or. Les deux enfants, +serrés l'un contre l'autre, regardaient tour à tour l'immensité du +ciel et celle de la mer, puis les trois ports pleins de navires et la +grande ville qui s'étendait au-dessous d'eux. Devant ce spectacle si +nouveau, ils étaient tout émus. + + [Illustration: MARSEILLE ET SES PORTS.--Marseille, le premier port + de France, est une ville excessivement commerçante et industrielle + de 360,000 habitants. Dans ses ports, que protègent de longues + jetées, se rendent par milliers des vaisseaux venus de tous les + points du globe. Elle fait un très important commerce avec + l'Algérie et la Tunisie. Enfin ses ateliers produisent une grande + quantité d'objets de toute sorte: ses seules savonneries donnent + plus de 60 millions de kilogrammes de savon par an.] + +En même temps ils pensaient avec joie aux bonnes paroles de +Jérôme.--Je suis bien content, dit André, d'avoir entendu parler de +notre oncle: il me semble que je le connais à présent, et je l'aime +déjà, notre oncle Frantz! + +--Et moi aussi, dit Julien. Quelle bonne idée il a de vouloir acheter +un bout de champ! C'est justement tout à fait mon goût. Ce serait si +bon d'avoir un champ à cultiver, des vaches à soigner: Oh! André, je +traverserais toutes les mers du monde rien que pour cela. + +André sourit à l'enfant.--Allons, dit-il, je vois que mon Julien a la +vocation de la culture, et que l'oncle Frantz et lui feront vite une +paire d'amis. En attendant, il faut se reposer, afin d'avoir bien des +forces pour le voyage. + +La nuit venue, avant de s'endormir, Julien dit à André: + +--Nous allons remercier Dieu de tout notre coeur. + +--Et aussi, ajouta André, lui demander la persévérance, afin de ne +plus nous décourager à chaque traverse nouvelle, afin d'apprendre à +être toujours contents de notre sort. + +Et joignant les mains en face du ciel étoilé que reflétait la mer, les +deux orphelins firent à haute voix la prière du soir. + + + + +LXXVI.--Promenade au port de Marseille.--Visite à un grand +paquebot.--Les cabines des passagers, les hamacs des matelots; les +étables, la cuisine, la salle à manger du navire. + + La première embarcation des hommes a été un tronc d'arbre. Que de + progrès accomplis depuis ce jour! Le simple tronc d'arbre est + devenu une vraie ville flottante. + + +Dès le lendemain, André commença à se rendre utile au patron, voulant +le dédommager de la nourriture et du coucher qu'il leur donnait. Le +jeune garçon descendit donc de bonne heure, vêtu de ses habits de +travail, et suivit le marin au port, où l'on devait achever le +chargement du bateau. + +Le bateau de Jérôme faisait le petit cabotage de la Méditerranée, +c'est-à-dire la navigation sur les côtes, transportant d'un port à +l'autre les marchandises. En ce moment, c'était un chargement de +sapins du nord, qu'il s'agissait de transporter à Cette pour faire des +mâts de navire. André aida de tout son courage au chargement. + +Le petit Julien, resté à la maison, gardait les enfants de la femme du +marin, pendant que celle-ci, profitant de cette aide, était allée +laver un gros paquet de linge. + +A l'heure du dîner, André mangea rapidement, puis il prit Julien dans +ses bras:--Comme tu dois t'ennuyer immobile ainsi! lui dit-il. J'ai +une bonne heure de repos devant moi, et je vais en profiter pour te +montrer quelque chose de bien intéressant. Nous allons voir le port et +les grands navires qui traversent l'océan; j'ai obtenu d'un matelot +la permission de visiter l'intérieur d'un magnifique bateau à vapeur. + +Julien tout joyeux passa un bras autour du cou de son frère, et un +quart d'heure après ils étaient sur le quai. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu, dit Julien, que de navires! Il y en a de +toutes les grandeurs. + +--Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci, qui +est un des plus beaux du port en ce moment; c'est celui que nous +allons voir. C'est le _Sindh_, qui fait la traversée de la Chine en +France: il est arrivé ici avant-hier. + +André, tenant Julien avec précaution, descendit dans une barque, et le +batelier les conduisit en ramant auprès du grand navire, peint en noir +et orné de dorures, qui s'élevait bien au-dessus d'eux comme un +édifice porté par l'eau. + + [Illustration: PONT SUPÉRIEUR D'UN PAQUEBOT A VAPEUR.--A droite, + se trouve la roue à l'aide de laquelle on manie le gouvernail. + Près de là, on voit les cabines du capitaine et des officiers. A + gauche, sont les cages des animaux. Les passagers logent + au-dessous, à l'étage plus bas: les petits trous que l'on voit le + long du vaisseau sont les fenêtres de leurs cabines.] + +Ils montèrent avec précaution l'escalier mobile qui est attaché au +flanc du bâtiment, et bientôt tous les deux se trouvèrent sur le +_pont_, c'est-à-dire sur le plancher supérieur; car les grands +vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et +chacun de ces étages s'appelle un pont. + +Le marin auquel André avait parlé à l'avance les attendait. Il leur +fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montra à un +des bouts le grand tourniquet avec lequel on manoeuvre le +gouvernail; la cabine du capitaine était près de là, mais il était +défendu d'y entrer sans permission. De chaque côté du navire étaient +suspendus en l'air des chaloupes et canots, que l'on peut faire +glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner +le navire. + +--Voyez ces petites embarcations, dit le matelot; si par malheur le +paquebot venait à être incendié ou à sombrer en pleine mer, c'est dans +ces chaloupes ou ces canots que nous nous réfugierions, marins et +passagers. + + [Illustration: Race blanche. Race rouge. Race jaune. Race Noire. + LES QUATRE RACES D'HOMMES.--La race blanche, la plus parfaite des + races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le + nord de l'Afrique, et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête + ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. + D'ailleurs son teint peut varier.--La race jaune occupe + principalement l'Asie orientale, la Chine et le Japon: visage + plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en + amandes, peu de cheveux et peu de barbe.--La race rouge, qui + habitait autrefois toute l'Amérique, a une peau rougeâtre, les + yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant.--La + race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de l'Océanie, a + la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres + épaisses, les bras très longs.] + +--Sont-elles petites, dit Julien, en comparaison du grand navire! on +dirait des coques de noix. + +--Dieu merci, de tels accidents sont rares, dit le marin. Le vaisseau +est solide; il est presque tout en fer. + +Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du +transport des marchandises allaient et venaient autour des enfants. Il +y en avait de tous les pays et presque de toutes les races d'hommes, +les uns jaunes, les autres noirs. A quelques pas, un jeune Chinois au +teint olive, la tête ornée d'une longue queue, les pieds nus dans des +sandales pointues, pompait de l'eau.--Quoi! dit Julien, il y a une +pompe ici comme dans une cour. + +--Certes oui, dit le marin: nous avons dans le fond du navire un +réservoir d'eau douce: comment ferions-nous sans eau bonne à boire +pendant une traversée qui dure trois mois?... Voulez-vous voir à +présent notre étable? + +--Votre étable! répondit Julien avec étonnement. + +--Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages +d'une propreté exquise, dans lesquelles il y avait une vache, des +veaux et des moutons. Voici un agneau qui est à bord du navire; c'est +le favori du capitaine: on le laisse de temps en temps se promener en +liberté sur le pont. A côté, voilà les poules qui nous donnent de bons +oeufs frais pour les malades. + + [Illustration: CABINES DE PASSAGERS A BORD D'UN NAVIRE.--Les + cabines des passagers sont si basses d'étage, qu'on touche presque + le plafond de la tête; ordinairement on met plusieurs lits l'un + sur l'autre pour ménager mieux la place. Les petites fenêtres sont + protégées par des serrures solides, afin qu'on puisse les fermer + hermétiquement pendant les tempêtes, car sans cette précaution les + vagues jailliraient dans les cabines.] + +Julien n'en pouvait croire ses yeux. Ce qui le surprenait le plus, +c'était l'ordre admirable et la propreté qui régnaient à bord. + +--Songez donc, mon petit, dit le marin, que sans la propreté il n'y a +de santé pour personne, surtout pour le matelot. + +Après avoir visité le pont, on descendit par un escalier en bois à +l'étage inférieur.--Je vais vous montrer, dit le marin, les chambres +ou cabines où couchent les passagers. + +Il ouvrit une des portes, et Julien vit une chambrette fort propre +avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place, +plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres. + +--Quand on veut monter dans le second lit, dit le marin, on prend une +chaise, et on se trouve au-dessus de son voisin. + +Au fond était une petite fenêtre, hermétiquement close pour empêcher +l'eau des vagues de pénétrer à l'intérieur. + +Puis ce furent les salles de bains qu'on visita avec leurs jolies +baignoires, la salle à manger avec sa longue table; on regarda les +buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que +le mouvement du navire ne les brisât. Au-dessus de la table pendait +une toile tendue:--Voyez-vous? dit le marin, quand les passagers +dînent et que la chaleur est trop forte, par exemple sur la mer Rouge +ou sous l'Équateur, un Chinois placé près de la porte agite cette +toile avec une corde: la toile se remue alors comme un grand éventail, +et donne de l'air aux passagers... Ce piano, qui est au fond de la +salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire. + +--Comme tout est prévu! disait Julien; ce navire est une vraie ville +qui se promène sur l'eau. + +--Mais où couchent donc les matelots? demanda André. + +--Venez, venez, dit le marin.--Et on entra dans une grande salle +basse.--Voici notre dortoir, dit-il. + +--Comment cela? reprit Julien, je ne vois pas un lit. + +--Patience, j'en vais faire un pour vous montrer. + +Et en moins de rien le marin saisit au plafond un paquet qu'il +déroula. C'était une natte de forte toile, longue et étroite. Il +accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l'autre à un +second crochet placé à deux mètres de distance; puis, se tenant des +deux mains à l'un des crochets, il s'enleva de terre et bondit dans +cette couchette suspendue en l'air. + + [Illustration: HAMACS DES MATELOTS.--Dans les navires, où l'on a + si peu de place, il faut que des centaines d'hommes couchent dans + un très petit espace: les matelots ne se servent point de lits. + Ils ont de petites couchettes qu'on ramasse le jour et qu'on + suspend le soir.] + +--Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J'ai de plus +une couverture pour m'envelopper. C'est tout ce qu'il faut au matelot +pour dormir à l'aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des +vagues. + +--Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les +lits de tous les matelots? + +--Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d'ordre, +chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici +quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre. + +On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe +la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin +on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et +chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes, +ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des +hommes de peine du navire est composée de Chinois et d'Algériens. + +Lorsqu'on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s'en alla +vite; car André ne voulait pas être en retard pour l'heure du travail. + +--Que tu es bon de te donner tant de peine pour moi, mon frère! dit +Julien, pendant qu'André l'emportait dans ses bras. Cela doit bien te +fatiguer de me soutenir toujours. + +--Non, mon Julien, dit André; j'ai une bonne santé et je suis fort; ne +crains pas de me fatiguer. C'est à ceux qui sont plus forts d'aider +les plus faibles, et je ne suis jamais si heureux que quand nous +partageons un plaisir ensemble. + + + + +LXXVII.--La côte de Provence.--Toulon.--Nice.--La Corse.--Discussion +entre les matelots; quelle est la plus belle province de France. +Comment André les met d'accord. + + Ayons tous un même coeur pour aimer la France. + + +Après avoir ramené son frère à la maison, André continua d'aider toute +la journée Jérôme à charger le bateau, auquel le patron avait donné le +nom de la _Ville d'Aix_ en souvenir de son pays natal. + +Le lendemain ce bateau, aussi modeste et pauvre que le paquebot à +vapeur était superbe, mit de bonne heure à la voile.--Le vent est +favorable, disait Jérôme, il faut en profiter. + +On sortit du port, et on passa devant les forts qui le protègent, +devant les murailles qui s'avancent en mer pour le défendre contre la +violence des vagues. Enfin on vit s'ouvrir l'horizon sans limite de la +pleine mer, qui semblait dans le lointain se confondre avec le ciel. +Julien ne pouvait se lasser de regarder cette grande nappe bleue sur +laquelle le bateau bondissait si légèrement; le vent enflait les +voiles et on marchait vite. André observait la manoeuvre avec +attention pour apprendre ce qu'il y avait à faire. La mer était bonne, +et les deux jeunes Lorrains n'éprouvèrent pas le mal de mer, ce +malaise suivi de vomissements dont sont pris souvent ceux qui vont sur +mer sans y être habitués. + + [Illustration: NOTRE-DAME DE LA GARDE A MARSEILLE.--Cette église, + très vénérée des marins, est bâtie sur une hauteur et domine toute + la ville. On aperçoit de loin en mer sa tour aiguë et la statue de + la Vierge qui la surmonte.--A gauche se trouve un _sémaphore_, + c'est-à-dire un poste d'où l'on fait des signaux aux navires qui + passent en mer.] + +Le long du chemin le patron et les deux hommes d'équipage, lorsqu'ils +se trouvaient à portée de Julien, lui adressaient la parole et lui +montraient les divers points de la côte. + +Du bateau, on put apercevoir longtemps la ville de Marseille, dont les +innombrables maisons se pressaient au bord de la mer, le clocher de +Notre-Dame de la Garde surmonté d'une statue colossale qui brillait de +loin au soleil, enfin la ceinture de hautes collines qui s'élevaient +de chaque côté de la ville, baignant leur pied jusque dans la mer. + +--Comme elle est belle, cette côte de Provence! dit Julien. Elle est +toute découpée en caps arrondis. Comment donc s'appellent ces +montagnes qui ondulent, là-bas, à droite? + +--Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme. +Toulon est là-bas tout au fond. Voilà encore un port superbe! +Seulement ce ne sont plus guère des navires de commerce qui s'y +abritent, comme à Marseille: ce sont des vaisseaux de guerre, car +Toulon est notre grand port de guerre sur la Méditerranée. Les navires +de guerre ne sont pas moins curieux à voir que les paquebots de +passagers. Là, tout est bardé de cuivre ou de fer, tout est cuirassé +pour résister aux boulets ennemis, et, de chaque côté du pont, on voit +les gueules menaçantes des canons. + +--C'est dommage que nous ne passions pas par Toulon. + +--Merci, petit! cela allongerait un peu trop notre route. Nous allons +tout droit à Cette sans perdre de temps. + +Le bateau allait vite en effet, et parfois la poussière humide des +vagues arrivait jusque sur la figure de Julien. Celui-ci voyait +toujours se succéder devant lui les côtes et les golfes de Provence, +bordés de montagnes. + + [Illustration: UN VAISSEAU CUIRASSÉ.--On appelle de ce nom des + vaisseaux tout entourés d'une épaisse cuirasse de fer sur laquelle + les boulets glissent sans pouvoir s'enfoncer: ce sont comme des + forteresses flottant sur l'eau. Les vaisseaux de premier rang ont + 3 ponts et 120 canons. Notre flotte française, la plus forte après + celle de l'Angleterre, compte 50 vaisseaux à vapeur cuirassés et + en tout 430 bâtiments de guerre.] + +--Quelle superbe contrée, disait le patron Jérôme, que cette Provence +toute couverte d'oliviers, de pins et d'herbes odorantes! C'est mon +pays, ajouta-t-il, fièrement, et vois-tu, petit, à mon avis, c'est le +plus beau du monde. + +--Patron, dit l'un des marins, le lieu où l'on est né est toujours le +premier du monde. Ainsi, moi qui vous parle, je ne connais rien qui me +rie au coeur comme le joli comté de Nice; car je suis né là sur la +côte, dans une petite maison entourée d'orangers et de citronniers qui +toute l'année sont couverts de fleurs et de fruits. Ma mère était sans +cesse occupée à cueillir les citrons ou les oranges pour les porter à +Nice sur sa tête dans une grande corbeille. Nulle part je ne vois rien +qui me paraisse charmant comme nos bois toujours verts d'orangers, de +citronniers et d'oliviers, qui descendent des hauteurs de la montagne +jusqu'au bord de la mer. Tout vient si bien dans notre chaud pays! Il +y a autant de fleurs en hiver qu'au printemps; pendant que la neige +couvre les contrées du nord, les étrangers malades viennent chercher +chez nous le soleil et la santé. + + [Illustration: BOIS D'ORANGERS AUX ENVIRONS DE NICE.--L'oranger, + ce bel arbre aux fleurs si suaves et aux fruits d'or, fut apporté + dans nos pays pendant les croisades.--Ses fruits mûrissent au + printemps. Il ne peut vivre en pleine terre que sous les chauds + climats de la Provence, du comté de Nice et du Roussillon.] + +--Et la Corse, donc, s'écria l'autre marin. Quel pays, quelle +fertilité! Elle a en raccourci tous les climats. Sur la côte, du côté +d'Ajaccio, c'est la douceur du midi; notre campagne est pleine aussi +d'orangers, de lauriers et de myrtes, comme votre pays de Nice, +camarade. Nos oliviers sont dix fois hauts comme ceux de votre +Provence, patron. Et le cotonnier, le palmier peuvent croître chez +nous comme en Algérie. Cela n'empêche pas qu'on trouve sur nos hautes +montagnes neuf mois d'hiver, de neige et de glace, et de grands pins +qui se moquent de l'avalanche. + +--Oui, dit le patron; mais vous n'avez pas de bras chez vous; la Corse +est dépeuplée et vos terres sont incultes. + +--Patron, c'est vrai. Nous tenons plus volontiers un fusil que la +charrue. Mais patience, nos enfants s'instruiront, et ils comprendront +alors le parti qu'ils peuvent tirer des richesses du sol. En +attendant, la France nous doit le plus habile capitaine du monde, +Napoléon Ier. + +--Eh bien, moi, dit le petit Julien qui était content aussi de donner +son avis, je vous assure que la Lorraine vaut toutes les autres +provinces. Il n'y a point d'orangers chez nous, ni d'oliviers; mais on +sait joliment travailler en Lorraine, les femmes comme les hommes, et +l'on a su s'y battre aussi; car nous avons eu Jeanne Darc et de grands +généraux. + +--Alors, pour nous mettre d'accord, dit André en souriant à l'enfant, +disons donc que la France entière, la patrie, est pour nous tout ce +qu'il y a de plus cher au monde. + +--Bravo! vive la France, dit d'une même voix le petit équipage. + +--Vive la patrie française! reprit le patron Jérôme; quand il s'agit +de l'aimer ou de la défendre, tous ses enfants ne font qu'un coeur. + + [Illustration: PALMIER.--Les palmiers sont une famille d'arbres de + haute taille couronnés à leur sommet par un faisceau de larges + feuilles dites _palmes_. Le plus important des palmiers est le + _dattier_, qui produit les fruits sucrés appelés dattes.] + + + + +LXXVIII.--Une gloire de Marseille: le plus grand des sculpteurs +français, Pierre Puget.--Un grand orateur et un législateur nés en +Provence.--Le code français. + + «Nul bien sans peine.» (PIERRE PUGET.) + + +Pendant que le patron de la _Ville d'Aix_ s'éloignait pour donner des +ordres, Julien atteignit son fidèle compagnon de voyage, son livre sur +les grands hommes de la France. + +--Voyons donc, se dit-il, pendant que tout le monde est occupé, moi je +m'en vais faire connaissance avec quelques-uns des noms célèbres de la +Provence. + +Et il se mit à lire avec attention. + + + I. A Marseille, naquit un grand homme qui fut à la fois + sculpteur, peintre et architecte, PIERRE PUGET. La sculpture est + l'art de tailler dans la pierre, le marbre ou le bois, des + hommes, des animaux ou d'autres objets; par exemple, les statues + qui ornent les places publiques sont l'oeuvre des sculpteurs. + + Le jeune Puget travailla d'abord chez un constructeur de navires + et, à l'âge de seize ans, il se fit remarquer pour un superbe + navire qu'il avait orné de dessins et de sculptures en bois. A + cette époque, on avait coutume d'orner le devant des navires de + statues, d'anges aux ailes déployées, de guirlandes dorées qui + étincelaient au soleil, et on s'adressait pour tous ces ornements + à des sculpteurs habiles. + + [Illustration: PIERRE PUGET SCULPTANT UNE STATUE.--Pour sculpter, + l'artiste applique sur le bloc de marbre un ciseau et frappe + dessus avec un marteau. Ainsi il pratique avec adresse des creux + et des saillies dans le marbre, qui prend sous le ciseau la forme + des êtres vivants.--Un des chefs-d'oeuvre de Pierre Puget est son + _martyre de saint Sébastien_ qui périt percé de flèches.] + + Mais, à ce moment de sa vie, le rêve du jeune Puget n'était pas + de sculpter: c'était d'apprendre la peinture et, pour l'étudier, + d'aller en Italie, où étaient alors les plus grands maîtres de + cet art. Dans ce but, il travailla avec courage comme ouvrier + pendant un an, afin de gagner la somme nécessaire à son voyage. + Puis, à dix-sept ans, il partit à pied, s'arrêtant en route quand + l'argent lui manquait, et recommençant à travailler jusqu'à ce + qu'il eût gagné de quoi aller plus loin. Comme on pense, il eut + bien des peines à endurer pour arriver au terme de sa route, et + il se trouva souvent dans la misère. + + Une fois arrivé en Italie, il étudia la peinture auprès de + différents maîtres. Il montrait déjà dans cet art un véritable + génie, lorsqu'il tomba gravement malade. Le médecin lui dit qu'il + ne se guérirait pas s'il continuait à peindre, à cause de l'odeur + malsaine des peintures, et qu'il lui fallait changer d'occupation + pour sauver sa santé. Le jeune peintre se trouva ainsi obligé de + recommencer des études nouvelles: il ne se découragea pas, et il + reprit son premier métier de sculpteur. Sa gloire ne perdit rien + au change, car c'est dans la sculpture qu'il a acquis, non sans + des peines et des travaux incessants, une impérissable renommée. + + Pierre Puget avait gravé dans sa maison ces paroles qui semblent + résumer sa vie: + + «Nul bien sans peine.» + +--Voilà une devise dont je veux me souvenir toujours, dit Julien; cela +me donnera du courage. + +Il reprit ensuite son livre et continua: + + + II. La Provence a produit plusieurs orateurs et hommes de loi + célèbres. Près d'Aix est né Mirabeau, le plus grand de nos + orateurs pendant la Révolution de 1789. + + C'est aussi en Provence que naquit un rival de Mirabeau, + Portalis, qui prit une grande part dans la suite à la formation + du Code civil. Vous savez, enfants, qu'on appelle _Code_ le livre + où sont réunies toutes les lois du pays: le _Code_ est le _Livre + des lois_. Eh bien, depuis la fin du siècle dernier et le + commencement du dix-neuvième siècle, un code nouveau a été établi + en France; Portalis est un de ceux qui ont le plus contribué à + faire ce code, à chercher les lois les plus sages et les plus + justes pour notre pays. + + [Illustration: L'ÉCOLE DE DROIT A PARIS.--La principale école de + droit se trouve à Paris, en face du Panthéon. On en compte dix + autres en France.] + + Le code français est une des gloires de notre nation, et les + autres peuples de l'Europe nous ont emprunté les plus importantes + des lois qu'il renferme. Ceux qui veulent devenir magistrats ou + avocats font de ces lois une étude approfondie, et on appelle + Écoles de droit les établissements de l'État où on enseigne le + code. + + + + +LXXIX.--Le Languedoc vu de la mer. Nîmes, Montpellier, Cette.--Tristes +nouvelles de l'oncle Frantz.--Résolution d'André.--Évitons les dettes. + + Un homme courageux compte sur ce qu'il peut gagner par son + travail, non sur ce qu'il peut emprunter aux autres. + + +Le vent continuant d'être bon, on ne tarda pas à perdre de vue la +Provence. On aperçut les côtes basses du Languedoc, toutes bordées +d'étangs et de marais salants, où l'eau de mer, s'évaporant sous la +chaleur du soleil, laisse déposer le sel qu'elle contient. + +--En face de quel département sommes-nous? demanda Julien, qui +cherchait à s'instruire. + +--C'est le Gard, dit le patron. + +--Chef-lieu Nîmes, répondit Julien. + +--Oui, répondit Jérôme; Nîmes est une grande et belle ville, où sont +de magnifiques monuments d'autrefois. Il y a un vaste cirque de +pierres appelé les arènes, où on donnait dans les anciens temps des +jeux et des spectacles. + +Peu d'heures après on était en vue du département de l'Hérault. Le +patron fit observer à Julien qu'avec une longue vue on pourrait +apercevoir les maisons de la ville de Montpellier, ainsi que le beau +jardin du Peyrou qui la domine. + +--Nous voici près de Cette, ajouta-t-il. Nous arriverons de bonne +heure. + +Le soir, en effet, n'était pas encore venu quand on aperçut Cette et +la montagne assez haute qui la domine. + + [Illustration: ARÈNES DE NIMES.--Les anciens appelaient _arènes_ + un amphithéâtre où ils venaient regarder des spectacles, des + combats d'hommes et de bêtes. Les arènes de Nîmes sont un + magnifique amphithéâtre où pourraient s'asseoir 30,000 + spectateurs. Souvent, pendant les guerres, les habitants de Nîmes + se sont réfugiés dans les arènes et s'en sont servis comme de + citadelle. Nîmes a aujourd'hui plus de 60,000 habitants; c'est + l'entrepôt des soies du midi de la France.] + + [Illustration: MONTPELLIER ET LA PROMENADE DU PEYROU.--La place du + Peyrou, à Montpellier, est l'une des plus belles promenades qui + existent. Du haut de la colline où elle est placée, la vue s'étend + sur les montagnes des Cévennes et sur la mer, qu'on aperçoit dans + le lointain comme une ligne bleuâtre. Sur la place se trouve la + statue de Louis XIV, qui a fait construire cette promenade par le + célèbre architecte le Nôtre. La ville de Montpellier compte 60,000 + habitants. Elle a une faculté de médecine célèbre. Elle fait un + grand commerce de vins et eaux-de-vie.] + +Lorsqu'on eut replié les voiles et attaché le bateau, le patron +s'informa de Frantz Volden auprès d'un marinier qui arrivait de +Bordeaux par le canal du Midi. On lui apprit que Volden était bien +malheureux: il était venu à Bordeaux pour retirer ses économies de +chez un armateur à qui il les avait confiées, mais cet armateur avait +fait de mauvaises affaires; tout ce que Volden possédait se trouvait +englouti. Volden en avait conçu un tel chagrin qu'il avait fini par +tomber gravement malade. A cette heure, il était à l'hôpital de +Bordeaux, atteint d'une fièvre typhoïde, dans un état de délire et de +faiblesse tels qu'il ne fallait pas songer à lui annoncer +immédiatement la mort de son frère Michel en Alsace-Lorraine et +l'arrivée de ses neveux. + +Jérôme, en apprenant ces tristes nouvelles, se trouva bien embarrassé +pour donner conseil à André et à Julien. + +--Mes enfants, leur dit-il, réfléchissez vous-mêmes. Si vous allez à +Bordeaux par le canal et qu'André travaille à bord, cela ne vous +coûtera rien, c'est vrai, mais ce sera un voyage d'un mois, et très +pénible, en hiver surtout. Peut-être feriez-vous mieux de prendre le +chemin de fer: je puis vous prêter une trentaine de francs pour +compléter ce qui vous manque, et dès demain vous serez rendus à +Bordeaux sans fatigue. + +--Je vous suis bien reconnaissant, patron Jérôme, répondit André d'une +voix tremblante, car il était accablé par le nouveau malheur qui les +frappait; mais, en supposant que nous prenions aujourd'hui le chemin +de fer pour arriver à Bordeaux demain, que deviendrions-nous dans +cette grande ville, si je ne trouvais pas tout de suite de l'ouvrage? +Songez-y donc: Julien ne peut marcher, notre oncle est à l'hôpital, et +n'a peut-être pas d'économies pour sa convalescence. + + [Illustration: LANGUEDOC, ROUSSILLON ET COMTÉ DE FOIX.--Le haut + Languedoc est couvert par les monts des Cévennes: Mende, Privas, + le Puy en sont les villes principales. On y élève les vers à soie; + on y fabrique des dentelles. Le bas Languedoc est couvert de + vignobles dont plusieurs sont célèbres, comme Lunel et + Frontignan.--Les vins liquoreux du Roussillon sont également + renommés; Perpignan et une place de guerre de premier ordre.--Le + comté de Foix est une contrée montagneuse, connue pour ses fers et + ses forges.] + +--C'est vrai, dit Jérôme, frappé du bon sens d'André. + +--Quelle situation, alors, patron Jérôme! non seulement il nous serait +impossible de vous rembourser les trente francs que vous m'offrez si +généreusement, mais il nous faudrait essayer d'emprunter encore à +d'autres. Non, cela n'est pas possible. Nous prendrons le bateau, +Julien et moi, et nous écrirons dans quelques jours à notre oncle pour +lui annoncer notre arrivée. Voyez-vous, mon père me l'a appris de +bonne heure: c'est se forger une chaîne de misère et de servitude que +d'emprunter quand on peut vivre en travaillant. C'est si bon de manger +le pain qu'on gagne! Quand on est pauvre, il faut savoir être +courageux, n'est-ce pas, Julien? + +--Oui, oui, André, répondit l'enfant. + +--Un mois, d'ailleurs, est vite passé avec du courage. Dans un mois +Julien aura retrouvé ses jambes, notre oncle sera sans doute +convalescent; nous arriverons à Bordeaux avec nos économies au complet +et avec ce que j'aurai gagné en plus pendant le mois. Nous pourrons +peut-être alors être utiles à mon oncle, au lieu de lui être à charge. +Pour cela, nous n'avons besoin que d'un mois de courage; eh bien! nous +l'aurons, ce courage, n'est-ce pas, Julien? + +André, en parlant ainsi, avait dans la voix quelque chose de doux et +d'énergique tout ensemble: la vaillance de son âme se reflétait dans +ses paroles. Julien le regarda, et il se sentit tout fier de la +sagesse courageuse de son aîné. + +--Oui, André, s'écria-t-il, je veux être comme toi, je veux avoir bien +du courage. Tu verras: au lieu de me désoler, je vais me remettre à +m'instruire, je prendrai mes cahiers et travaillerai sur le bateau +comme si j'étais à l'école. Un bateau sur un canal, cela doit aller si +doucement que je pourrai peut-être écrire comme en classe. Et puis +enfin, je prierai Dieu bien souvent pour que notre oncle se guérisse. + +--Dieu t'exaucera, mon enfant, dit le patron Jérôme en embrassant le +petit garçon. En même temps, il tendait à André une main affectueuse, +et à demi-voix: + +--Je vous approuve, André, lui dit-il; c'est bien, à la bonne heure! +J'ai eu du plaisir à vous entendre parler ainsi. Vous me rappelez les +beaux arbres de votre pays, ces grands pins de l'Alsace et du nord +dont le coeur est incorruptible, et dont nous faisons les plus +solides mâts de nos navires, les seuls qui puissent tenir tête à +l'ouragan. Quand la rafale souffle à tout casser, quand tout craque +devant elle, elle arrive bien à plier le mât comme un jonc; mais le +rompre, allons donc! il se redresse après chaque rafale, aussi droit, +aussi ferme qu'auparavant. Faites toujours de même, enfants; ne vous +laissez pas briser par les peines de la vie, et après chacune d'elles, +sachez vous redresser toujours, toujours prêts à la lutte. + +Le petit Julien, en écoutant la comparaison du marin Jérôme, avait +ouvert de grands yeux; il ne comprenait cela qu'à moitié, car il +n'avait nulle idée de la tempête; néanmoins cette image lui plaisait; +il aimait à se représenter les beaux arbres de la terre natale tenant +vaillamment tête aux bourrasques de l'Océan, et il se disait:--C'est +ainsi qu'il faut être; oui, André est courageux, et je veux être +courageux comme lui. + + + + +LXXX.--Les reproches du nouveau patron.--Le canal du Midi et les ponts +tournants.--Le départ de Cette pour Bordeaux. + + Quand on vous parle avec mauvaise humeur, la meilleure réponse + est de garder le silence et de montrer votre bonne volonté. + + +Le patron Jérôme, dès le lendemain, usa de son influence auprès d'un +marinier qu'il connaissait pour l'engager à emmener avec lui les deux +enfants. Après bien des pourparlers, il obtint qu'André toucherait +vingt francs de salaire en arrivant à Bordeaux. + +--C'est peu, dit-il à André, mais le _Perpignan_ est un bateau bien +installé. Vous y serez mieux couché et mieux nourri que sur bien +d'autres. Le patron, un marin du Roussillon, est un parfait honnête +homme. Rappelez-vous seulement qu'il est vif comme la poudre et soyez +patient. + +André et Julien, après avoir remercié Jérôme, reprirent encore une +fois leur petit paquet de voyage. Mais Julien voulut absolument +essayer ses forces: en s'appuyant beaucoup sur le bras d'André et à +peine sur son pied malade, il arriva à faire quelques pas, ce qui le +transporta de joie. + +--Oh! s'écria-t-il en battant des mains de plaisir, je marcherai avant +un mois, tu verras, André. + +André était lui-même tout heureux, mais il ne voulut pas que l'enfant +se fatiguât. De plus, il avait hâte d'arriver pour ne pas faire +attendre le nouveau patron. Il reprit donc Julien sur son bras et +suivit le plus vite qu'il put une partie des quais de Cette, jusqu'à +ce qu'il aperçût le _Perpignan_. Mais il eut beau se hâter, il arriva +en retard. + +Le patron était à bord, fort impatient, car il n'attendait qu'André +pour donner le signal du départ; ce qui lui fit accueillir les enfants +avec la plus grande brusquerie: il se repentait déjà, disait-il, de +s'être chargé d'eux, et il le leur répéta devant tous les marins. + +André s'excusa aussi poliment qu'il put, et Julien, tout interdit, se +blottit en silence sur un coin du pont, entre deux sacs de garance +d'Avignon, où le patron d'un geste avait fait signe de le déposer. + + [Illustration: PONT TOURNANT SUR LE CANAL DU MIDI A CETTE.--Les + canaux ne sont pas toujours assez profondément creusés pour que + les bateaux puissent passer sous les arches des ponts. Afin que + les bateaux ne soient pas arrêtés au passage, on a inventé les + ponts tournants qui s'ouvrent par la moitié ou tournent tout + entiers sur eux-mêmes.--Cette, qui par son canal du Midi + communique avec l'océan, est, après Marseille, notre port le plus + important sur la Méditerranée. Elle fait un grand commerce de vins + et eaux-de-vie et compte 30,000 hab.] + +Le bateau se mit en marche. Julien n'était pas gai, mais il fut +heureusement tiré de ses réflexions en voyant une chose qu'il n'avait +jamais vue. Au moment où le bateau arriva devant un pont qui +traversait le canal, on s'arrêta: le pont était en effet trop bas pour +que le bateau pût passer dessous. Mais tout d'un coup, à un signal +donné, le pont, qui était en fer, se mit lui-même en mouvement, et +tournant comme le battant d'une porte, laissa passage au bateau. Le +_Perpignan_ continua fièrement sa route. + +Julien fut émerveillé. Il aurait bien voulu questionner quelqu'un, +mais il n'osait pas: chacun était à son poste, fort occupé. André, +appuyé sur une longue perche à crochets de fer qu'il plongeait dans +l'eau et retirait tour à tour, poussait comme les autres le bateau, +qui s'avançait ainsi lentement. + +Julien prit alors le parti de réfléchir tout seul à ce qu'il voyait, +puis de lire dans son livre. + +Il ouvrit le chapitre sur les grands hommes du Languedoc. + +--Tiens, dit-il, voici justement qu'il s'agit du canal du Midi, où +nous sommes à cette heure. + +Et il commença l'histoire de Riquet. + + + + +LXXXI.--Un grand ingénieur du Languedoc, Riquet.--Un grand navigateur, +la Pérouse. + + Celui qui accomplit une oeuvre utile ne doit point se laisser + décourager par la jalousie: tôt ou tard, on lui rendra justice. + + + I. RIQUET naquit au commencement du dix-septième siècle, à Béziers. + L'idée qui le préoccupa pendant toute sa vie fut celle d'établir + un canal entre l'Océan et la Méditerranée, et d'unir ainsi les + deux mers. Mais, entre l'Océan et la Méditerranée, on rencontre + une chaîne de montagne qui s'élève comme une haute muraille: les + Cévennes ou Montagnes-Noires. Comment faire franchir cette chaîne + de montagnes par un canal? Tel était le problème que Riquet se + posait depuis longtemps. + + Un jour, dit-on, il était dans la montagne, sur le col de + Naurouze qui sépare le versant de l'Océan et le versant de la + Méditerranée. Là, regardant les plaines qui s'étendaient à sa + droite et à sa gauche, il pensait encore à ses projets. Tout d'un + coup un ruisseau qui coulait à ses pieds vers l'Océan, + rencontrant un obstacle, se trouva refoulé en arrière et se mit à + descendre du côté opposé, vers la Méditerranée. Cette vue frappa + l'esprit de Riquet comme un trait de lumière.--Oh! se dit-il, + c'est ici la ligne de partage des eaux; si je pouvais amener + assez d'eau à cet endroit où je suis, je pourrais ainsi alimenter + à la fois les deux côtés d'un canal allant par ici à l'Océan, et + par là à la Méditerranée. + + [Illustration: INGÉNIEURS DES PONTS-ET-CHAUSSÉES LEVANT UN + PLAN.--L'ingénieur placé à droite mesure l'élévation du terrain à + l'aide d'un instrument appelé _niveau d'eau_. Pour cela, il + regarde à travers cet instrument la mire que tient l'homme placé + dans le fond. Celui qui est penché vers la terre mesure la + superficie du terrain à l'aide d'une longue chaîne dite _chaîne + d'arpenteur_.] + + Alors Riquet se mit à l'oeuvre. Il explora les montagnes de tous + côtés, découvrit des sources qui coulaient sous les rochers, fit + des plans de toute sorte et enfin trouva la quantité d'eau + nécessaire pour alimenter le canal qu'il projetait. + + Il alla proposer ses plans au grand homme qui était alors + ministre, Colbert, dont on vous parlera plus tard. Colbert + comprit l'importance de l'idée de Riquet. Avec son aide, Riquet + commença cette entreprise qui, pour l'époque, était gigantesque. + Mais que d'obstacles il eut à surmonter! Il n'avait pas les + titres d'ingénieur et il était l'objet de la jalousie des + ingénieurs en titre. Sans cesse il rencontrait leur opposition; + il fut même forcé de faire percer secrètement une montagne que + ces derniers avaient déclarée impossible à percer. + + [Illustration: RÉSERVOIR D'EAU POUR LE CANAL DU MIDI.--Pour + retenir l'eau et la distribuer avec mesure, on a imaginé depuis + longtemps de construire de grands réservoirs. Dans le canal du + Midi, on a fermé des vallées par de larges murailles; l'eau se + trouve ainsi emprisonnée entre la montagne et le mur; en + s'écoulant par une cascade ou par de grands robinets, elle + alimente le canal été comme hiver.] + + Il fit aussi construire de vastes réservoirs où vient s'accumuler + l'eau de la montagne: pour cela, il barra avec un mur énorme un + vallon où vont de toutes parts se rendre les eaux. De ces + réservoirs l'eau jaillit avec un bruit de tonnerre. Elle arrive + ensuite au col de Naurouze, et de là, elle redescend doucement + vers les deux mers, retenue tout le long de son chemin par des + écluses qu'on ouvre et qu'on referme pour laisser passer les + bateaux. + + Riquet, fatigué par son immense travail et par toutes les + contrariétés qu'il avait subies, mourut six mois avant + l'achèvement de son entreprise; mais elle fut continuée et menée + à bonne fin par ses deux fils. Plus tard, la France a su rendre + justice à Paul Riquet, et on a chargé le célèbre sculpteur David + d'Angers de lui élever une statue dans sa ville natale. + + [Illustration: LA PÉROUSE, né à Alby en 1741, mourut vers l'année + 1788, aux environs des Iles Vanikoro.] + +Julien avait lu avec attention la vie de Riquet. + +--Oh! pensa-t-il, je suis content de savoir l'histoire de ce beau +canal qui a été si difficile à creuser et où notre bateau passe si +facilement aujourd'hui! Je m'en vais, pendant notre voyage, regarder +ces grands travaux-là tout le long de la route... Voyons maintenant ce +qui vient à la suite. + + + II. C'est aussi dans le Languedoc, à Alby, qu'est né un des plus + grands navigateurs, dont le nom est connu de tous, La Pérouse. + Tout jeune encore, ayant lu le récit des longs voyages sur mer et + des découvertes de pays nouveaux, il fut pris du désir d'être + marin, entra à l'école de marine, puis dans la marine royale. + + Après de nombreuses expéditions sur mer, où il s'était distingué + par son habileté et son courage, le roi Louis XVI le chargea de + faire un grand voyage autour du monde en cherchant des terres + nouvelles ou de nouvelles routes pour les navigateurs. + + Dans sa lettre à la Pérouse, Louis XVI lui disait ces belles + paroles: «Que des peuples dont l'existence nous est encore + inconnue apprennent de vous à respecter la France; qu'ils + apprennent surtout à la chérir... Je regarderai comme un des + succès les plus heureux de l'expédition qu'elle puisse être + terminée sans qu'il en ait coûté la vie à un seul homme.» + + Pendant trois ans la Pérouse voyagea de pays en pays, de mers en + mers. Il envoyait de ses nouvelles par les vaisseaux qu'il + rencontrait ou par les côtes habitées où il relâchait. + + [Illustration: SAUVAGES DE L'OCÉANIE.--Une grande partie des îles + de l'Océanie est peuplée par des sauvages de race malaise. Ils ont + le teint d'un rouge de brique foncé, le nez court et gros, la + bouche très large, les yeux bridés, les cheveux noirs. Ils sont + habiles marins et se hasardent au loin sur leurs pirogues + d'écorce: ils assaillent et pillent les vaisseaux que la tempête + jette sur leurs côtes; plusieurs tribus sont anthropophages.] + + Puis tout à coup on ne reçut plus de lui ni de ses compagnons + aucun message. Toutes les nations de l'Europe, qui suivaient de + loin avec intérêt le grand navigateur français, commencèrent à + s'émouvoir. On envoya des navires à sa recherche. Avait-il fait + naufrage, était-il enfermé dans quelque île déserte ou prisonnier + chez des peuples sauvages, on ne le savait, et pendant longtemps + on ignora ce qu'il était devenu. + + Enfin, en 1828, un autre navigateur non moins célèbre, Dumont + d'Urville, né en Normandie, découvrit après bien des recherches, + dans une île de l'Océanie, les débris de deux navires + naufragés, des ferrures, des instruments, de la vaisselle, des + canons roulés par les flots. Il retrouva la montre même de la + Pérouse entre les mains des indigènes; il interrogea ces + derniers, qui lui répondirent qu'autrefois une tempête furieuse + avait brisé deux navires, la nuit, sur les rochers de l'île. + D'après les réponses embarrassées des sauvages qui firent ce + récit, Dumont d'Urville soupçonna que la tempête n'avait + peut-être pas fait périr tout l'équipage; peut-être plusieurs + naufragés et la Pérouse lui-même avaient-ils pu gagner l'île, + mais là ils s'étaient trouvés chez des tribus barbares qui + avaient dû leur faire subir de mauvais traitements. + + D'Urville éleva, sur le rivage désert de l'île bordée d'écueils, + un mausolée qui rappelle le souvenir du malheureux la Pérouse. + + + + +LXXXII.--Brusquerie et douceur.--Le patron du bateau «le Perpignan» et +Julien. + + Il n'est point de coeur que la douceur d'un enfant ne puisse + gagner. + + +Pendant que Julien lisait attentivement dans son livre, le patron du +_Perpignan_ l'observait du coin de l'oeil. + +--Voilà un petit bonhomme qui jusqu'à présent n'est pas bien +embarrassant, pensa-t-il. Quant à l'autre, il a l'air adroit de ses +mains et intelligent, et il ne craint pas sa peine. Allons, cela ira +mieux que je ne croyais. + +Et comme il était brave homme au fond, il se repentit de la bourrade +par laquelle il avait salué les enfants à leur arrivée. Il s'approcha +de Julien et lui passant sa grosse main sur la joue:--Eh bien, dit-il, +nous sommes donc savants, nous autres? Qu'est-ce que nous lisons là? +Le conte du Petit-Poucet ou celui du Chaperon-Rouge? + +Julien releva la tête, et fixant sur le patron des yeux étonnés, qui +étaient restés un peu tristes depuis sa maladie:--Des contes, fit-il, +oh! que non pas, patron; ce sont de belles histoires, allez. Et même +les images du livre aussi sont vraies. Tenez, voyez: cela, c'est le +portrait de la Pérouse, un grand navigateur qui est né à Alby. Je +crois que notre bateau ne passera pas à Alby, mais cela ne fait rien: +je me rappellerai Alby à présent. + +Le patron sourit. + +--Alors, dit-il, tu vas être sage comme cela tout le temps du voyage, +et apprendre comme si tu étais en classe? + +--Oui, patron, dit Julien doucement; j'ai promis à André de ne pas +trop vous embarrasser. + +--Mais c'est très bien, cela! Allons, faisons la paix. + +Et il saisit la petite main gauche de Julien qui se trouvait être la +plus près de lui; puis, familièrement, il la secoua entre les siennes +en signe d'amitié. + +Par malheur cela se trouvait être la main blessée de Julien. L'enfant +devint tout pâle, il étouffa un petit cri. + +--Quoi donc! dit brusquement le patron d'un air agacé. Eh bien, es-tu +en sucre, par hasard, et suffit-il de te toucher pour te casser? + +--C'est que..., répondit Julien en soupirant, cette main-là est comme +ma jambe, elle a une entorse. + +--Allons, bon, tu n'as pas de chance avec moi, petit, dit le patron +d'un ton radouci. + +Julien le regarda moitié ému, moitié souriant: + +--Oh! que si, dit-il, puisque vous n'êtes plus fâché, la poignée de +main est bonne tout de même. + +Le bourru se dérida complètement:--Tu es un gentil enfant, dit-il. + +Il se pencha vers Julien, et posant ses deux mains d'Hercule sous les +bras du petit garçon: + +--As-tu encore des entorses par là? dit-il. + +--Non, non, patron, dit Julien en riant. + +--Alors, viens m'embrasser. + +Et il souleva l'enfant comme une plume, l'enleva en l'air jusqu'à la +hauteur de sa grosse barbe, et posant un baiser retentissant sur +chacune de ses joues: + +--Voilà! nous sommes une paire d'amis à présent. + +Les bateliers regardaient leur patron avec surprise, et pendant que, +délicatement, il remettait le petit garçon entre les deux sacs qui lui +servaient de fauteuil, André les entendit dire:--Ce bambin ne sera pas +trop malheureux ici. + +Julien tout réconforté souriait de plaisir dans son coin, et André +s'applaudissait de voir combien la douceur et la bonne volonté avaient +vite triomphé des mauvaises dispositions et des manières brusques du +patron. + + + + +LXXXIII.--André et Julien aperçoivent les Pyrénées.--Le cirque de +Gavarnie et le Gave de Pau. + + Les montagnes, avec leurs neiges et leurs glaciers, sont comme de + grands réservoirs d'où s'écoule peu à peu l'eau qui arrose et + fertilise nos plaines. + + +Tout le long du chemin, le _Perpignan_ s'arrêtait dans les villes +importantes. A Béziers, les mariniers embarquèrent dans le bateau des +eaux-de-vie qu'on fabrique dans cette ville. Plus loin on chargea des +miels récoltés à Narbonne, et renommés pour leur goût aromatique. A +Carcassonne on débarqua de la laine pour les draps, car dans l'antique +cité de Carcassonne, perchée sur une colline et entourée d'une +ceinture de vieilles tours, il y a de nombreux tisserands qui +fabriquent des lainages. + +Au moment où on venait de quitter Carcassonne, le ciel, qui avait été +nuageux jusqu'alors, s'éclaircit un matin, et Julien en s'éveillant +aperçut vers le sud une grande chaîne de montagnes couvertes de +neiges. Des pics blancs et de longs glaciers étincelaient au soleil. + +--Oh! dit Julien, on croirait voir encore les Alpes. + +--C'est la chaîne des Pyrénées, dit le patron. Tiens, Julien, vois-tu +là-bas ce pic pointu et tout blanc qui dépasse les autres de toute sa +hauteur? C'est le Canigou, la plus haute montagne du Roussillon; c'est +de ce côté-là que je suis né, moi. Par là-bas, à droite, ce sont les +montagnes de l'Ariège ou du comté de Foix, riches en mines de fer; +puis viennent les Hautes-Pyrénées, où jaillissent un grand nombre de +sources d'eaux chaudes que les malades fréquentent en été. C'est dans +le département des Hautes-Pyrénées que se trouvent aussi les plus +beaux sites de ces montagnes, entre autres le cirque de Gavarnie avec +sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais. + + [Illustration: LA RÉCOLTE DU MIEL A NARBONNE.--Les miels les plus + connus sont ceux de Narbonne, du Gâtinais, de la Saintonge et de + la Bourgogne. Les hommes qui récoltent le miel se revêtent de + gants et d'une sorte de masque en fil de fer afin d'éviter les + piqûres des abeilles, qui défendraient leur miel avec un + acharnement furieux.] + +--Est-ce que vous avez vu cela, patron? dit Julien. + +--Oui, mon ami, et même je me suis promené sous le pont de glace. Les +arcades de neige gelée en sont si hautes et si larges qu'on peut +passer dessous facilement; on a alors sur sa tête une belle voûte de +neige brillante, ornée de découpures comme celles que les sculpteurs +font aux voûtes des chapelles; en même temps on marche de rocher en +rocher dans le lit même du torrent, qui passe près de vous en grondant +et en roulant les cailloux avec fracas. + + [Illustration: LA CITÉ DE CARCASSONNE--La vieille cité de + Carcassonne est encore à peu près telle qu'elle était au moyen + âge. Elle se dresse au sommet d'une colline avec ses hautes + murailles, ses tours aux formes les plus variées et ses portes + fortifiées.--La nouvelle ville, très régulièrement bâtie, s'étend + au pied de la colline, au bord de l'Aude.] + +--Cela doit être bien beau à voir, dit Julien; mais que devient-il +ensuite, ce torrent-là, savez-vous, patron? + + [Illustration: LA CASCADE DE GAVARNIE DANS LES PYRÉNÉES.--Le + village de Gavarnie, dans les Hautes-Pyrénées, possède un des plus + beaux sites du monde. C'est un cirque immense fermé par des + montagnes couvertes de neiges, qui se dressent tout d'un coup à + pic devant le voyageur. Du haut d'une de ces murailles + gigantesques se précipite une cascade haute de 800 mètres. Tout + auprès se trouve le pont de neige.] + +--Ce torrent-là? Eh bien, mais il continue à courir à travers les +montagnes, en se creusant le lit le plus sauvage qui se puisse +imaginer. Quand il arrive, après cinq lieues de course, au village de +Saint-Sauveur, on le traverse sur un pont superbe de pierre et de +marbre. C'est un des plus beaux ponts que j'aie vus. Le torrent coule +dessous dans un abîme à plus de 80 mètres de profondeur; puis il +continue sa course désordonnée jusqu'à ce qu'il arrive à la capitale +du Béarn, à la ville de Pau, patrie de Henri IV; notre torrent +s'appelle alors le Gave de Pau; plus loin enfin il se joint à l'Adour, +et, devenu fleuve avec lui à Bayonne, il reçoit les navires et les +emmène jusqu'à l'Océan. + +--Voilà une histoire de torrent qui m'a bien amusé, dit Julien. Oh! +j'aimerais suivre ainsi le cours d'un torrent depuis la montagne d'où +il sort jusqu'à la mer où il se jette. + +--Et certes, ajouta le patron, tu n'en pourrais suivre de plus +pittoresque que ce sauvage Gave de Pau. + + [Illustration: PONT DE SAINT-SAUVEUR DANS LES PYRÉNÉES.--Ce pont + n'a qu'une seule grande arche. Il est jeté d'une montagne à + l'autre, au-dessus d'un abîme d'une telle profondeur qu'on + n'entend pas une pierre tomber quand on l'y jette.] + +Quand on approcha de Toulouse, le temps, tout en s'éclaircissant, +s'était fort refroidi, et le vent soufflait avec force, comme +d'ordinaire dans la plaine du Languedoc. Le petit Julien, quoiqu'il +commençât à se servir de sa jambe, ne pouvait encore marcher beaucoup, +si bien qu'à rester immobile les journées au long, il y avait des +moments où il se sentait glacé. Heureusement le patron l'avait pris en +affection, et quand il voyait à l'enfant un air triste, il +l'enveloppait dans sa peau de mouton jusqu'au cou et lui faisait +prendre un doigt de vin chaud pour le réchauffer. Grâce à ces petits +soins, si le voyage ne se faisait pas sans souffrir, il se faisait du +moins sans maladie. + + + + +LXXXIV.--Toulouse.--Un grand jurisconsulte, Cujas. + + «Il suffit de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet et de + vouloir; avec cela, on apprend tout le reste.» + + +A Toulouse, il fallut se donner bien de la peine, car l'ancienne +capitale du Languedoc, peuplée de 130,000 âmes, est une grande ville +commerçante: le _Perpignan_ lui apportait quantité de marchandises, +principalement de beaux blés durs d'Afrique, que l'on débarqua avec +l'aide d'André au magnifique _moulin du Bazacle_, sur la Garonne. + + [Illustration: TOULOUSE ET LE CAPITOLE.--Le capitole était un mont + de l'ancienne Rome, au sommet duquel un temple était bâti: ce nom + a été donné par Toulouse à son superbe hôtel de ville. Toulouse + est comme la capitale du sud-ouest de la France; c'est à la fois + une ville savante et une ville industrieuse. Elle est l'entrepôt + de toutes les marchandises qui se rendent de la Méditerranée dans + l'Océan.] + +--Rappelle-toi, petit Julien, dit André, que la meunerie est une des +industries où la France fait merveille. Ce n'est pas le tout de faire +pousser du blé, vois-tu; il faut savoir en tirer les plus belles +farines. Eh bien, les farines de France sont renommées pour leur +finesse, et Toulouse est dans cette partie du midi le grand centre de +la meunerie. + +Revenu au bateau, Julien prit son livre et lut la vie d'un des grands +hommes de Toulouse. + + A Toulouse naquit, au seizième siècle, un enfant nommé Jacques + Cujas, qui montra de bonne heure un ardent désir de s'instruire. + Son père n'était qu'un pauvre ouvrier qui travaillait à préparer + et à fouler la laine, un _foulon_. Le petit Cujas supplia son + père, tout en travaillant avec lui, de lui donner un peu d'argent + pour acheter des livres. Le père finit par lui en donner, et + l'enfant, au lieu d'acheter des livres qui eussent pu l'amuser, + acheta des grammaires grecques et latines, des ouvrages anciens + fort sérieux, grâce auxquels il espérait s'instruire. Le jeune + Cujas, sans aucun maître, se mit à apprendre le latin et le grec, + et il travailla avec tant de courage qu'il sut bientôt ces deux + langues si difficiles. + + A cette époque, Toulouse était comme aujourd'hui une ville + savante, et elle avait une grande école de droit. La science du + droit, enfants, est une belle science: elle enseigne ce qui est + permis ou défendu dans un pays, ce qui est juste ou injuste + envers nos concitoyens. + + Elle étudie également quelles sont les lois les meilleures et les + plus sages qu'un pays puisse se donner, quels sont les moyens de + perfectionner la législation et de rendre ainsi les peuples plus + heureux. + + Le jeune Cujas voulut être un grand homme de loi, un grand + _jurisconsulte_. Il étudia donc le droit sous la direction d'un + professeur qui avait été frappé de son intelligence. Bientôt il + devint professeur à son tour, et sa réputation était si grande + que des jeunes gens venaient de toutes les parties de l'Europe + afin d'avoir pour maître Cujas. Plus tard, Cujas professa + successivement le droit à Cahors, à Valence, à Avignon, à Paris, + à Bourges. Ses élèves le suivaient partout, comme une cour suit + un prince. On lui offrit d'aller en Italie enseigner le droit; il + ne voulut pas quitter sa patrie. + + [Illustration: CUJAS, né en 1522, mort à Toulouse, en 1590.] + + La bonté de Cujas égalait son génie: il aidait à chaque instant + de sa bourse les étudiants, qui avaient pour lui non moins + d'affection que de respect. + + Les travaux de Cujas ont été fort utiles aux progrès de la + science du droit en France, et à celui des bonnes lois. Encore + aujourd'hui on étudie avec admiration ses savants ouvrages. On + lui a élevé une statue à Toulouse sur une des places de la ville, + devant le palais du tribunal où se rend la justice. + + + + +LXXXV.--André et Julien retrouvent à Bordeaux leur oncle Frantz. + + On retrouve une force nouvelle en revoyant les siens. + + +Le _Perpignan_, au-dessus de Toulouse, quitta le canal du Midi et +entra dans la Garonne, ce beau fleuve qui descend des Pyrénées pour +aller se jeter dans l'Océan au delà de Bordeaux. Le courant rapide du +fleuve entraînait le bateau, ce qui fit qu'il n'y eut plus besoin de +manier la perche à grand effort ou de se faire traîner à l'aide d'un +câble par les chevaux, d'écluse en écluse. Les mariniers et André +eurent donc plus de loisir pour regarder le riche pays de Guyenne et +Gascogne, où ils ne tardèrent pas à entrer. + +La jambe de Julien était presque guérie. A mesure qu'elle allait +mieux, la gaîté de l'enfant lui revenait, et aussi le besoin de sauter +et de courir. A la pensée qu'on arriverait bientôt à Bordeaux, il ne +se tenait pas de plaisir.--Pourvu que notre oncle Frantz soit guéri +aussi! pensait-il. + +Enfin, au bout de quelques jours, la Garonne alla s'élargissant de +plus en plus entre ses coteaux couverts des premiers vignobles du +monde. En même temps on apercevait un plus grand nombre de bateaux. +Bientôt même, au loin, on vit sur le fleuve toute une forêt de mâts. + + + [Illustration: GUYENNE, GASCOGNE ET BÉARN.--La Guyenne et Gascogne + est la plus grande province de France, et, si on excepte le + département des Landes, c'est une des plus riches. Bordeaux, + Lesparre, Libourne font un grand commerce de vins; Mont-de-Marsan + est une charmante petite ville au milieu des pins; Périgueux + (25,000 hab.) et Bergerac font le commerce des truffes, des vins + et des bestiaux; Agen (20,000 hab.), ville commerçante, est + renommée pour ses pruneaux; Auch a une belle cathédrale; à Tarbes + (20,000 hab.)se trouve un grand arsenal; Cahors a des vins + estimés; Montauban (26,000 hab.) tisse la soie; Rodez, la + laine.--Le Béarn possède la belle ville de Pau (30,000 hab.), où + les malades viennent passer l'hiver, et le port de Bayonne.] + +--André, disait Julien en frappant dans ses mains, vois donc; nous +arrivons, quel bonheur! + + [Illustration: LE PONT DE BORDEAUX.--Bordeaux est une très belle + ville, magnifiquement bâtie, de 200,000 hab. Elle se déploie sur + la rive gauche de la Garonne, dans une longueur de plus de quatre + kilomètres. A ses pieds le large fleuve forme un port où 1,000 + navires d'un fort tonnage peuvent trouver un abri. Parmi les + principaux monuments on compte le pont de pierre construit au + commencement de ce siècle et long d'un demi-kilomètre.] + +On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son +magnifique pont de 486 mètres jeté sur le fleuve. + +Chacun, sur le _Perpignan_, était plus attentif que jamais à la +manoeuvre, afin qu'il n'arrivât pas d'accident. Bientôt le +_Perpignan_ acheva son entrée et prit sa place au bord du quai animé, +où des marins et des hommes de peine allaient et venaient chargés de +marchandises. + +Une planche fut jetée pour aller du bateau au quai, et l'on mit pied à +terre. + +Le patron, qui avait l'oeil vif, avait remarqué un homme assis à +l'écart sur un tas de planches et qui, pâle et fatigué comme un +convalescent, semblait considérer avec attention le mouvement +d'arrivée du bateau. Le patron frappa sur l'épaule d'André:--Regarde, +dit-il, je parie que voilà ton oncle, auquel tu as écrit l'autre jour. + +André regarda et le coeur lui battit d'émotion, car cet inconnu +ressemblait tellement à son cher père qu'il n'y avait pas moyen de se +tromper.--Julien, dit-il, viens vite. + +Et les enfants, se tenant par la main, coururent vers l'étranger. + +Julien, de loin, tendait ses petits bras; frappé, lui aussi, par la +ressemblance de son oncle avec son père, il souriait et soupirait tout +ensemble, disant:--C'est lui, bien sûr, c'est notre oncle Frantz, le +frère de notre père. + +En voyant ces deux enfants descendus du _Perpignan_ et qui couraient +vers lui, l'oncle Frantz à son tour pensa vite à ses jeunes neveux. Il +leur ouvrit les bras:--Mes pauvres enfants, leur dit-il en les +embrassant l'un et l'autre, comment m'avez-vous deviné au milieu de +cette foule? + +--Oh! dit Julien avec sa petite voix qui tremblait d'émotion, vous lui +ressemblez tant! J'ai cru que c'était lui! + +L'oncle de nouveau embrassa ses neveux, et tout bas:--Je ne lui +ressemblerai pas seulement par le visage, dit-il; enfants, j'aurai son +coeur pour vous aimer. + +--Mon Dieu, murmurèrent intérieurement les deux orphelins, vous nous +avez donc exaucés, vous nous avez rendu une famille! + + + + +LXXXVI.--Les sages paroles de l'oncle Frantz: le respect dû à la +loi.--Un nouveau voyage. + + Il faut se soumettre à la loi, même quand elle nous paraît dure + et pénible. + + +L'oncle Frantz était sorti de l'hôpital depuis huit jours. Il avait +loué sur un quai de Bordeaux une petite chambre. Dans cette chambre +il y avait un second lit tout prêt pour l'arrivée des deux orphelins. + +Quoique Frantz eût été gravement malade, il reprenait ses forces assez +vite. C'était un robuste Lorrain, de grande taille et de constitution +vigoureuse.--Dans huit jours, dit-il aux enfants, je serai de force à +travailler. + +--Attendez-en quinze, mon oncle, dit André; cela vaudra mieux. + +Après les chagrins que Frantz Volden venait d'éprouver, il se sentit +tout heureux d'avoir auprès de lui ces deux enfants. La sagesse et le +courage d'André l'émerveillaient et le réconfortaient, la vivacité et +la tendresse de Julien le mettaient en joie. L'enfant depuis bien +longtemps n'avait été aussi gai. Quand il marchait dans les rues de +Bordeaux ou sur la grande place des Quinconces, tenant son oncle par +la main, il se dressait de toute sa petite taille, il regardait les +autres enfants avec une sorte de fierté naïve, pensant en +lui-même:--Et moi aussi j'ai un oncle, un second père, j'ai une +famille! Et nous allons travailler tous à présent pour gagner une +maison à nous. + + [Illustration: LA PLACE DES QUINCONCES A BORDEAUX.--C'est l'une + des plus belles de France. De là on découvre le port de Bordeaux + avec la forêt des mâts, les larges cheminées des paquebots, les + machines appelées grues qui servent à charger ou décharger les + marchandises et qui s'élèvent en l'air comme de grands bras. A + l'extrémité de la place se dressent de hautes colonnes au sommet + desquelles, la nuit, s'allument des feux.] + +--Enfants, dit un matin l'oncle Frantz, voici mon avis sur notre +situation. Nous avons beau être sur le sol de la France, cela ne +suffit pas aux Alsaciens-Lorrains pour être regardés comme Français; +il leur faut encore remplir les formalités exigées par la loi dans le +traité de paix avec l'Allemagne. Donc nous avons tous les trois à +régler nos affaires en Alsace-Lorraine. La loi nous accorde encore +pour cela neuf mois. Une fois en règle de ce côté, une fois notre +titre de Français reconnu, nous songerons au reste. + +--Oui, oui, mon oncle, s'écrièrent André et Julien d'une même voix, +c'est ce que voulait notre père, c'est aussi ce que nous pensons. + +--D'ailleurs, ajouta André, notre père nous a appris qu'avant toutes +choses il faut se soumettre à la loi. + +--Il avait raison, mes enfants; même quand la loi est dure et +pénible, c'est toujours la loi, et il faut l'observer. Seulement +l'Alsace-Lorraine est loin et nos économies bien minces, car les six +mille francs que j'avais placés sont perdus sans retour: c'était le +fruit de vingt années de travail et de privations, et tout est à +recommencer maintenant. Tâchons donc de faire notre voyage sans rien +dépenser, mais au contraire en gagnant quelque chose, comme vous +l'avez fait vous-mêmes depuis quatre mois. Vous savez que par métier +je suis charpentier de navire. Eh bien, il y a au port de Bordeaux un +vieil ami à moi, le pilote Guillaume, dont le vaisseau va partir +bientôt pour Calais. Il m'a promis de prier le capitaine du navire de +m'employer à son bord. + +--Moi-même, dit André, j'y pourrai gagner quelque chose. + +--Et moi? demanda Julien. + +--Nous débattrons par marché ton passage, et nous nous embarquerons +tous les trois. C'est un de ces navires de grand cabotage nombreux à +Bordeaux, qui ont l'habitude d'aller, en suivant les côtes, de +Bordeaux jusqu'à Calais. Nous serons là-bas dans quelques semaines et +avec un peu d'argent de gagné. Nous reprendrons de l'ouvrage sur les +bateaux d'eau douce qui naviguent sans cesse de Calais en Lorraine, et +nous arriverons ainsi sans qu'il nous en ait rien coûté. + +--Nous allons donc voir encore la mer! dit Julien. + +--Oui, et une mer bien plus grande, bien plus terrible que la +Méditerranée: l'Océan. Mais ce qui me contrarie le plus, Julien, c'est +que tu vas encore te trouver à manquer l'école pendant plusieurs mois. + +--Oh! mais, mon oncle, soyez tranquille: je travaillerai à bord du +navire comme si j'étais en classe. André me dira quels devoirs faire, +et je les ferai. De cette façon, quand nous serons enfin bien établis +quelque part et que je retournerai dans une école, je ne serai pas le +dernier de la classe, allez! + +--A la bonne heure! dit l'oncle Frantz. Le temps de la jeunesse est +celui de l'étude, mon Julien, et un enfant studieux se prépare un +avenir honorable. + + + + +LXXXVII.--Grands hommes de la Gascogne: Montesquieu, Fénelon, +Daumesnil et saint Vincent de Paul. + + Il y a quelque chose de supérieur encore au génie, c'est la + bonté. + + +Julien, en attendant le départ du navire qui devait l'emmener sur +l'Océan, s'empressa de mettre à exécution la promesse qu'il avait +faite à son oncle de travailler avec ardeur. + +Il s'installa avec son carton d'écolier et son encrier en corne dans +un coin de la chambre, et, d'après les conseils de son oncle qui lui +recommandait toujours l'ordre et la méthode, il fit un plan sur la +meilleure manière d'employer chaque journée. Il y avait l'heure de la +lecture, celle des devoirs, celle des leçons et aussi celle du jeu. + +L'heure de la lecture venue, Julien ouvrit son livre sur les grands +hommes et se mit à lire tout en faisant ses réflexions; car il savait +qu'on ne doit par lire machinalement, mais en cherchant à se rendre +compte de tout et à s'instruire par sa lecture. + + + I. Quoique Bordeaux soit une ville commerçante avant tout, elle + n'en a pas moins le goût des lettres, et c'est près de Bordeaux + qu'est né un des plus grands écrivains de la France, MONTESQUIEU. + +--Tiens, dit Julien, j'ai vu la rue Montesquieu à Bordeaux; c'était +bien sûr en l'honneur de ce grand homme. Il m'a l'air d'être un +savant, voyons cela. + +Et Julien lut ce qui suit: + + [Illustration: MONTESQUIEU, né en 1689, mort près de Bordeaux en + 1755.] + + Montesquieu était d'une famille de magistrats et, jeune encore, + il entra lui-même dans la magistrature. On appelle magistrats les + hommes chargés de faire respecter la loi: ainsi, les juges devant + lesquels on amène les criminels sont des magistrats, les + présidents des tribunaux et des cours de justice sont aussi des + magistrats. + + Les fonctions de Montesquieu ne l'empêchèrent point de consacrer + tous ses loisirs à l'étude; lui, qui par profession s'occupait de + la loi, s'appliqua à étudier les lois des différents peuples pour + les comparer et chercher les meilleures. Il a écrit là-dessus de + beaux livres, qui comptent parmi les chefs-d'oeuvre de notre + langue. Les immenses travaux qu'il eut à faire pour écrire son + principal ouvrage, l'_Esprit des lois_, altérèrent sa santé. Il + mourut en 1755. Admiré de toute l'Europe, il fut regretté jusque + dans les pays étrangers. + + Montesquieu avait le plus noble caractère: il était bon, + indulgent, bienfaisant sans orgueil, compatissant aux maux + d'autrui. «Je n'ai jamais vu couler de larmes, disait-il, sans en + être attendri.» L'amour de l'humanité était chez lui une + véritable passion. + + Montesquieu est le premier écrivain français qui ait protesté + éloquemment contre l'injustice de l'esclavage, établi alors dans + toutes les colonies. Si cette institution honteuse a aujourd'hui + presque disparu des pays civilisés, c'est en partie grâce à + Montesquieu et à ceux qui, persuadés par ses écrits, ont condamné + cette barbarie à l'égard des noirs. + +--Oh! dit Julien, je me rappelle que c'est la France qui a la première +aboli l'esclavage dans ses colonies, et j'en suis bien fier pour la +France. Mais lisons l'autre histoire; c'est celle d'un général, à ce +que je vois. + + + II. Périgueux, jolie ville de 23,000 âmes, sur l'Isle, a vu + naître DAUMESNIL. Les soldats qui combattaient avec lui l'avaient + nommé _le brave_. A Wagram, il eut la jambe emportée par un + boulet. Devenu colonel, puis général, il fut nommé gouverneur de + Vincennes, un des forts qui défendent les approches de Paris. Le + peuple l'appelait _Jambe de Bois_. + + [Illustration: CHATEAU-FORT DE VINCENNES, près de Paris. Il fut + construit par Philippe-Auguste. Louis IX y venait souvent et + rendait la justice aux portes du château, sous un chêne qu'on a + montré longtemps. Plus tard, le château fut transformé en prison; + maintenant c'est un des grands forts qui défendent Paris.--A + Vincennes, se trouve une importante ferme-modèle, où les élèves de + l'Institut agronomique de Paris viennent étudier l'agriculture + pratique.] + + En 1814, les armées étrangères qui avaient envahi la France + entourèrent Vincennes et envoyèrent demander à Daumesnil de + rendre sa forteresse.--«Rendez-moi d'abord ma jambe, + répondit-il.» Et comme l'un des envoyés, irrita de cette saillie, + lui répliquait: «Nous vous ferons sauter,» Daumesnil, lui + montrant simplement un magasin où étaient amassés 1800 milliers + de poudre: «S'il le faut, répondit-il, je commencerai et nous + sauterons ensemble.» Les envoyés se retirèrent, peu rassurés, et + le fort ne put être pris. + + L'année suivante, les ennemis envahirent de nouveau la France et + revinrent mettre le siège devant le fort de Vincennes. De + nouveau, ils députèrent des envoyés vers Daumesnil; mais comme la + violence et les menaces n'avaient point réussi l'année précédente + auprès du général, on essaya de le corrompre par de l'argent. Il + était pauvre, on lui offrit un million pour qu'il rendit la place + de Vincennes. Daumesnil répondit avec mépris à l'envoyé qui lui + avait remis une lettre secrète du général prussien: + + --Allez dire à votre général que je garde à la fois sa lettre et + la place de Vincennes: la place, pour la conserver à mon pays, + qui me l'a confiée; la lettre, pour la donner en dot à mes + enfants: ils aimeront mieux cette preuve de mon honneur qu'un + million gagné par trahison. Vous pouvez ajouter que, malgré ma + jambe de bois et mes vingt-trois blessures, je me sens encore + plus de force qu'il n'en faut pour défendre la citadelle, ou pour + faire sauter avec elle votre général et son armée. + + [Illustration: LE POLYGONE DE VINCENNES.--On appelle polygone le + lieu ou les artilleurs s'exercent à construire des batteries, à + manoeuvrer et à tirer les canons. Au milieu d'un vaste terrain + vide se trouve une butte en terre qui sert de point de mire aux + boulets. Les artilleurs sont à une grande distance de cette butte, + et, d'après des calculs exécutés sur un carnet, ils tournent la + gueule du canon dans la direction voulue et lancent le boulet.] + + Ainsi Vincennes demeura imprenable grâce à ce général qui, comme + on l'a dit, «ne voulut jamais ni se rendre ni se vendre.» + +--Bravo! s'écria fièrement le petit Julien, voilà un homme comme je +les aime, moi. Plaise à Dieu qu'il en naisse beaucoup en France comme +celui-là! Vive la ville de Périgueux, qui a produit un si honnête +général. + +Et après avoir regardé de nouveau le fort de Vincennes, pour faire en +lui-même des comparaisons entre cette forteresse et les autres qu'il +connaissait, Julien tourna la page et passa à l'histoire suivante: + + + III. FÉNELON, dont la statue s'élève à Périgueux, est, avec + Bossuet, le plus illustre des prélats français et en même temps + un de nos plus grands écrivains. Il fut archevêque de Cambrai et + précepteur du petit-fils de Louis XIV. + + La ville de Cambrai a gardé le souvenir de sa bonté et de sa + bienfaisance. En l'année 1709, au moment où la guerre désolait la + France attaquée de tous les côtés à la fois, nos soldats étaient + dans les environs de Cambrai, mal vêtus et sans pain, car les + horreurs de la famine étaient venues s'ajouter à celles de la + guerre. Fénelon fit, pour soulager notre armée, tout ce qu'il + était possible de faire, ordonnant aux paysans de venir apporter + leurs blés et donnant lui-même généreusement tout le blé qu'il + possédait. + + [Illustration: FÉNELON, né au château de Fénelon, (Périgord) en + 1651, mort à Cambrai en 1715. Il fit ses études à l'Université de + Cahors, puis à Paris. Ses ouvrages les plus connus des enfants + sont _Télémaque_ et les _Fables_.] + +--Oh! le grand coeur, s'écria Julien. J'aime beaucoup Fénelon, et je +suis content qu'on lui ait élevé une statue. + + [Illustration: RÉSINIERS DES LANDES.--Le pin est un arbre très + précieux et qui devrait être plus répandu, car il croît sur les + terrains les plus pauvres; il assainit et fertilise le sol: de + plus il est d'un bon rapport (50 fr. en moyenne par hectare). + Outre son bois, on tire chaque année du pin la résine. Pour cela, + des ouvriers font une entaille au-dessous de laquelle ils placent + un petit pot; la résine sort goutte à goutte et remplit ce pot, + qu'il suffit de revenir chercher au bout de plusieurs mois. On + devrait par un sage calcul d'hygiène et d'agriculture couvrir de + pins une foule de pays incultes, qui, pauvres aujourd'hui, + seraient bientôt enrichis et assainis par cette plantation.] + + + IV. Le département des Landes, voisin de la Gironde, est loin de + lui ressembler. C'est l'un des moins fertiles et des moins + peuplés de la France, l'un de ceux où l'industrie des habitants a + le plus besoin de suppléer à la pauvreté du sol. Il est couvert + de bruyères et de marécages, et, en bien des endroits, ne nourrit + que de maigres troupeaux de moutons. Pendant longtemps on crut + que rien ne pourrait venir dans ce terrain stérile, mais on a + fini par reconnaître qu'un arbre peut y croître et le fertiliser: + le pin, qui en couvre maintenant une grande partie et dont on + récolte la résine. + + C'est dans ce pays, plus pauvre encore autrefois, que naquit, + d'une humble famille, un enfant qui est devenu par sa charité une + des gloires de la France. SAINT VINCENT DE PAUL est né à Dax. + Tout enfant, il gardait les troupeaux. Élevé au milieu de la + pauvreté et de la misère, il en éprouva plus vivement le désir de + la soulager. Il consacra sa vie entière à secourir les + infortunés. C'est lui qui a établi en France les hospices pour + les enfants abandonnés. + +--Oh! je le connaissais déjà, ce saint-là, dit Julien, et je l'aime +depuis longtemps. Je sais qu'il obtint des richesses et dépensa en un +hiver trois millions pour nourrir la Lorraine qui mourait de faim. +Mais j'avais oublié où il était né, et je suis bien aise de le savoir. + +En même temps, Julien regarda dans son livre une image qui +représentait un pâtre des Landes suivant les troupeaux sur des +échasses; car il y a de nombreux marécages dans les Landes, et on se +sert d'échasses pour ne pas enfoncer dans la vase. Cette image amusa +beaucoup Julien. + + [Illustration: UN BERGER DES LANDES.--On appelle échasses deux + perches ou bâtons munis d'une espère d'étrier ou _fourchon_ qui + soutient le pied. Elles sont serrées aux jambes par des courroies. + Les échasses ne sont pas seulement un jouet d'enfant, les pâtres + des Landes et du bas Poitou s'en servent pour marcher dans les + marais et dans les sables.] + +--Peut-être bien, se disait-il, que saint Vincent de Paul, quand il +était petit, gardait comme cela ses troupeaux monté sur des échasses. +Je suis sûr à présent de ne plus oublier où est né le bon saint +Vincent de Paul. + + + + +LXXXVIII.--Lettre de Jean-Joseph. Réponse de Julien.--L'Océan, les +vagues, les marées, les tempêtes. + + Par les lettres, nous pouvons converser les uns avec les autres + malgré la distance qui nous sépare. + + +La veille du jour où le navire devait partir, André reçut une lettre à +laquelle il ne s'attendait guère. Il regarda avec surprise tous les +timbres dont la poste l'avait recouverte: Clermont à Marseille, +Marseille à Cette, Cette à Bordeaux. Elle était allée à la recherche +des enfants dans les principales villes où ils avaient passé. + +--Que de peine la poste a dû se donner, dit Julien, pour que ce petit +carré de papier nous arrive! je n'aurais jamais cru que la poste prît +tant de soin! + +André ouvrit la lettre. Elle avait été écrite par le brave petit +Jean-Joseph. Ayant reçu quelques sous pour la fête de Noël, il les +avait employés à acheter un timbre-poste et du papier; puis, de sa +plus belle écriture, il avait écrit à André et à Julien pour leur +souhaiter la bonne année, pour leur dire qu'il ne les oubliait pas, +qu'il ne les oublierait jamais, que toujours il se rappellerait qu'il +leur devait la vie. + +André et Julien furent bien émus en lisant la petite lettre de +Jean-Joseph; cette preuve de la reconnaissance du pauvre enfant +d'Auvergne les avait touchés jusqu'aux larmes. + +--Julien, dit André, toi qui as le temps, il faudra, quand nous serons +à bord du navire, répondre une longue lettre à Jean-Joseph: cela lui +fera plaisir. + +--Oui, je lui raconterai notre voyage, cela l'amusera beaucoup, et +j'écrirai bien fin, pour pouvoir en dire bien long. Oh! que c'est donc +agréable de savoir écrire, André! Quand on est bien loin de ses amis, +quel plaisir cela fait de recevoir des nouvelles d'eux et de pouvoir +leur en donner! + + =Réponse de Julien à Jean-Joseph.= + + Lundi matin. + + Mon cher Jean-Joseph, + +André et moi nous avons été bien contents, oh! bien contents, quand +nous avons reçu votre lettre, et nous vous souhaitons nous aussi la +bonne année, mon cher Jean-Joseph, et qu'il ne vous arrive que du +bonheur. + +Mais savez-vous où nous l'avons lue, votre petite lettre du jour de +l'an? C'est à Bordeaux. Et savez-vous où je vous écris celle-ci, moi? +Non, jamais, jamais vous ne devineriez cela, Jean-Joseph. Alors je +vais vous le dire. C'est au beau milieu de l'Océan, sur le pont du +navire _le Poitou_, qui est un grand vaisseau à voile. On l'appelle +_le Poitou_ parce que le capitaine auquel il appartient est de +Poitiers. + +Mais vous n'avez jamais vu la mer, Jean-Joseph, ni les navires non +plus. Alors, il faut que je vous explique cela. Imaginez-vous que +l'Océan me paraît grand comme le ciel. Partout autour de moi, devant, +derrière, je ne vois que de l'eau. Le ciel a l'air de toucher à la mer +de tous les côtés, et notre navire avance au milieu comme une petite +hirondelle, bien petite, qui paraît un point dans l'air. + +Pourtant il est très grand tout de même le _Poitou_, et on est bien +installé dessus. On est même bien mieux que dans un autre bateau où +j'ai navigué déjà sur la Méditerranée. + +La Méditerranée est aussi une grande mer, mais elle est bien loin de +ressembler à l'Océan. Elle n'a point de marées, point de flux et de +reflux, comme disent les matelots, tandis que l'Océan a des marées +très hautes. J'étais bien en peine de ce que cela signifiait, la +marée; mais j'en ai vu une au port de la Rochelle, où notre navire +s'est arrêté un jour, et je vais vous dire ce que c'est. + + [Illustration: LA MARÉE BASSE ET LA MARÉE HAUTE.--Le lieu + représenté par la gravure est le mont Saint-Michel, près de + Granville. C'est un rocher isolé sur les côtes de Normandie; à + marée haute, il est entouré par les flots, à marée basse, les + flots l'abandonnent et on peut s'y rendre à pied ou en voiture.] + +Vous saurez d'abord, Jean-Joseph, que l'eau de toutes les mers remue +toujours; elle n'est jamais tranquille une seule minute, elle danse à +droite, à gauche, en haut, en bas, la nuit comme le jour. Seulement la +Méditerranée saute sans avancer sur le rivage et reste toujours au +même endroit, comme l'eau d'une rivière ou d'une mare. L'eau de +l'Océan, au contraire, avance, avance pendant six heures sur la terre +comme une inondation: alors il y a de grands terrains tout couverts +d'eau; puis après, elle redescend pendant six autres heures, et on +peut marcher à pied sec là où elle était, comme j'ai fait à la +Rochelle. Seulement on n'y peut rien laisser, vous pensez bien, ni +rien bâtir; car elle revient ensuite pendant six autres heures et elle +emporterait tout; et c'est comme cela, toujours, toujours, depuis que +le monde est monde. Il paraît que c'est la lune qui attire ainsi et +soulève l'eau de l'Océan. Je vous dirai, Jean-Joseph, que c'est tout à +fait amusant, quand on est sur le bord de la mer, de jouer à courir au +devant des vagues. On a beau se dépêcher, voilà que quelquefois les +vagues courent plus vite que vous, et on en reçoit de bonnes giboulées +dans les jambes; et on rit, parce qu'on a eu peur tout de même. + +Mais je suis sûr, Jean-Joseph, qu'en lisant ma lettre vous vous +dites:--Est-il heureux, ce Julien-là, de voyager ainsi et de voir tant +de belles choses, tandis que moi je fais tout bonnement des paniers le +soir à la veillée, après avoir gardé les bêtes aux champs tout le +jour! Ah! Jean-Joseph, ne vous pressez pas tant de parler. Quand vous +saurez nos aventures, vous verrez qu'il y a bien des ennuis partout, +allez. + + [Illustration: LE POITOU, L'AUNIS, ET LA SAINTONGE ont des côtes + sur l'Océan, avec le port commerçant de la Rochelle (20,000 h.) et + le port militaire de Rochefort (30,000 h.). La ville principale de + ces provinces est Poitiers (31,000 hab.), cité savante et + industrieuse. On remarque aussi Angoulême (28,000 hab.), centre de + la fabrication du papier, Niort (21,000 hab.), la Roche-sur-Yon, + Châtellerault avec une fabrique renommée de couteaux et d'armes + blanches, Saintes et Cognac qui font un grand commerce + d'eaux-de-vie.] + +D'abord, les premiers jours qu'on était sur le navire, il y avait de +grosses vagues, si grosses que cela nous ballottait comme les feuilles +sur un arbre quand le vent souffle. On ne pouvait pas marcher sur le +plancher du navire sans risquer de tomber. Il fallait donc rester +toujours assis comme si on était en pénitence, et puis à table, quand +on voulait boire, le vin vous tombait tout d'un coup dans le col de +votre chemise, au lieu de vous tomber dans la gorge. Et alors, petit à +petit, à force d'être toujours secoué comme cela, on finissait par +avoir envie de vomir. Les marins riaient:--Bah! disaient-ils, ce n'est +rien, petit Julien, c'est le mal de mer, cela passera. + +Hélas! Jean-Joseph, cela ne passait pas vite du tout; on ne pouvait +plus ni boire ni manger, on ne faisait rien que de vomir. Mon Dieu! +j'aurais bien voulu, je vous assure, être alors avec vous à tisser des +paniers le soir, tout uniment, au coin du feu. + +Enfin, tout de même, à la longue cela s'en est allé; ce coquin de mal +de mer est passé, et je me suis remis à travailler dans un petit coin +du navire, comme si j'étais à l'école. + + + + +LXXXIX.--Suite de la lettre de Julien. + + Jeudi matin. + + +Ne voilà-t-il pas une autre affaire, Jean-Joseph! Une tempête qui nous +assaille. Une tempête méchante comme tout. C'était un vent comme vous +n'en avez jamais vu, bien sûr; et tant mieux pour vous, Jean-Joseph, +de ne pas connaître cela. + +Les vagues se heurtaient les unes aux autres, hautes comme des +montagnes, et avec un bruit pareil à celui du canon. Par moment, elles +emportaient le navire, et nous avec, tout en l'air; et puis après, +elles nous rejetaient tout en bas, comme pour nous mettre en pièces. +Elles passaient sans cesse par-dessus le pont, et les matelots, qui +sont des hommes bien braves, allez, Jean-Joseph, les matelots avaient +des figures sombres comme des gens qui auraient peur de mourir; mais +peur en eux-mêmes, sans en dire un mot aux autres. Jugez si le coeur +me battait, à moi. Je ne cessais de prier le bon Dieu de nous +secourir. Je pensais à toute sorte de choses d'autrefois qui me +rendaient plus triste encore. Je me souvenais des belles prairies de +l'Auvergne, où on marchait tranquillement sans avoir peur d'être +englouti; et j'aurais bien aimé entendre les mugissements de vos +grandes vaches rouges, au lieu des grondements terribles de l'Océan +qui nous secouait. + +Tout d'un coup, Jean-Joseph, voilà un bruit effroyable qui se fait +entendre. J'en ai fermé les yeux d'épouvante; je pensais: c'est fini, +bien sûr, le navire est en morceaux. + +--Rassure-toi, mon Julien, m'a dit alors André: c'est le grand mât qui +s'est rompu; mais nous en avons un de rechange. Notre oncle Frantz +sait son métier de charpentier: il réparera cette avarie. + +Mais malgré tout j'avais peur encore. Enfin, pour en finir, +Jean-Joseph, vous saurez que la tempête a duré de cette manière un +jour tout entier. Le soir, elle s'est calmée:--Dors sans inquiétude, +petit Julien, m'a dit mon oncle. + +Comme en effet je n'entendais plus le vent siffler et la mer gronder, +je me suis mis à remercier Dieu de tout mon coeur et à m'endormir +bien content. + +C'était hier, tout cela, Jean-Joseph; et aujourd'hui, pendant que j'en +avais la mémoire fraîche, je vous ai tout raconté. + +Maintenant, quand vous penserez à nous, Jean-Joseph, priez le bon Dieu +pour que ces vilaines tempêtes ne reviennent pas; car il paraît que +c'est le moment de l'année où il y en a beaucoup. Nous avons encore +bien des jours à passer sur le navire le _Poitou_, et il y a des +endroits très mauvais où on va aller, les côtes de la Bretagne par +exemple, et aussi les falaises de Normandie; ces côtes-là, c'est tout +plein de récifs, m'ont dit les matelots. Les récifs, voyez-vous, ce +sont des rochers sous l'eau; il y en a de pointus qui défoncent les +navires quand le grand vent les pousse dessus. Bref, Jean-Joseph, tout +cela est un peu triste. Mais que voulez-vous? il n'arrive que ce que +Dieu permet, et alors, à la volonté de Dieu. Cela fait que personne ne +se désole; tout le monde rit et travaille d'un bon courage ici, moi +comme les autres. + +Allons, si je continue, ma lettre n'aura pas de fin. Je vous embrasse +donc bien vite, mon cher Jean-Joseph, et je prie Dieu pour que nous +nous revoyions un jour. + + Votre ami, JULIEN. + + + + +XC.--Nantes.--Conversation avec le pilote Guillaume: les différentes +mers, leurs couleurs; les plantes et les fleurs de la mer.--Récolte +faite par Julien dans les rochers de Brest. + + La science découvre des merveilles partout, jusqu'au fond de la + mer. + + +Un jour que le petit Julien s'était attardé tout un après-midi dans la +cabine à faire ses devoirs, il fut bien étonné en revenant sur le pont +de ne plus apercevoir la mer, mais un beau fleuve bordé de verdoyantes +prairies et semé d'îles nombreuses. Le navire remontait le fleuve, +d'autres navires le descendaient, allaient et venaient en tous sens. + +--Oh! André, dit Julien, on croirait revenir à Bordeaux. + +--Nous approchons de Nantes, dit André; tu sais bien que Nantes est +comme Bordeaux un port construit sur un fleuve, sur la Loire. + +Le navire en effet, après plusieurs heures et plusieurs étapes, arriva +devant les beaux quais de Nantes. Julien fut enchanté de se dégourdir +les jambes en marchant sur la terre ferme. Il alla avec André faire +des commissions dans cette grande ville, qui est la plus considérable +de la Bretagne et une de nos principales places de commerce. + +Mais le séjour fut de courte durée. On chargea rapidement sur le +navire des pains de sucre venant des importantes raffineries de la +ville, des boîtes de sardines et de légumes fabriquées aussi à Nantes, +et des vins blancs d'Angers et de Saumur. Puis on redescendit le +fleuve. On repassa devant l'île d'Indret, où fument sans cesse les +cheminées d'une grande usine analogue à celle du Creuzot. On revit à +l'embouchure de la Loire les ports commerçants de Saint-Nazaire et de +Paimboeuf, où s'arrêtent les plus gros navires de l'Amérique et de +l'Inde. Enfin on se retrouva en pleine mer. + + [Illustration: UNE RAFFINERIE DE SUCRE A NANTES.--Le sucre se fait, + comme on sait, avec le jus de la canne à sucre ou celui de la + betterave, qu'on fait bouillir dans une chaudière. Le sucre, + clarifié et raffiné dans le grand appareil représenté à gauche, + tombe bouillant dans des réservoirs. On le verse ensuite dans des + moules et on l'y laisse refroidir. Ainsi se forment ces pains de + sucre que l'ouvrier de droite tire des moules.] + +Le _Poitou_ était pour Julien un petit monde, qu'il aimait à parcourir +depuis le pont jusqu'à la cale. Chemin faisant il observait les +moindres objets et se faisait dire d'où ils venaient, où ils allaient. + +Il y avait surtout à bord quelqu'un que Julien interrogeait +volontiers: c'était Guillaume le pilote, qui était presque toute la +journée à son gouvernail, dirigeant avec habileté le navire le long de +cette côte de France bien connue de lui. + +Le père Guillaume était un vieil ami de Frantz, car ils avaient +navigué ensemble bien des fois; le père Guillaume aimait les enfants, +et Julien fut tout de suite de ses amis. Chaque jour ils faisaient +ensemble un bout de conversation. Guillaume avait beaucoup voyagé, il +racontait volontiers ce qu'il avait vu dans les pays lointains, et +Julien l'aurait écouté les journées au long sans s'ennuyer. Parfois +aussi c'était Julien qui faisait la lecture à haute voix et Guillaume +qui l'écoutait. + +--Père Guillaume, lui dit-il un jour, je n'ai vu que deux mers, la +Méditerranée et l'Océan, et elles ne se ressemblent pas; vous qui avez +vu bien d'autres mers, dites-moi donc si elles se ressemblent entre +elles. + + [Illustration: PLANTES DE LA MER.--Sous la mer, il existe des + montagnes et des vallées, des vallées impénétrables, de vastes + prairies où viennent brouter les animaux marins. Les principales + plantes de la mer sont les _algues_ et les _varechs_. On y trouve + aussi un grand nombre d'_animaux-plantes_, comme le _corail_ et la + _méduse_ représentés dans la gravure.] + +--Petit Julien, vois-tu, les différentes mers sont comme les +différents pays: chacune a son aspect. Ainsi la Méditerranée est +bleue, l'Océan où nous voici est verdâtre, la mer de Chine et la mer +du Japon ont une teinte jaune, la mer de Californie est rosée, ce qui +fait qu'on l'appelle mer Vermeille. + +--Père Guillaume, qu'est-ce qui fait ces couleurs-là? + +--Tantôt ce sont les rayons lumineux d'un beau ciel, comme pour la +Méditerranée que tu as vue, tantôt le sable ou les rochers du fond de +la mer, tantôt les algues ou plantes marines qu'elle renferme. + +--Comment! est-ce qu'il y a des plantes dans la mer? + +--Je crois bien! et de quoi vivraient donc tous les poissons et les +animaux que la mer renferme? La mer a ses prairies, petit Julien, et +ses fleurs aux couleurs les plus vives, et ses forêts de lianes, si +serrées et si touffues à certaines places que la navigation est +difficile dans ces parages. Quand Christophe Colomb partit pour +découvrir l'Amérique et que son vaisseau traversa cette partie de +l'Océan couverte de lianes, les matelots, qui n'en avaient jamais vu +une si grande quantité, furent effrayés et ne voulaient plus avancer, +craignant que le navire ne restât pris au piège dans ces plantes +marines. Il y en a, vois-tu, qui ont plus de cinq cents mètres de +longueur. + +--Est-ce qu'elles sont belles, les fleurs de la mer? + +--Il y en a de très belles, qui reflètent les couleurs de +l'arc-en-ciel comme la queue du paon. D'autres sont roses, d'autres +d'un beau rouge ou d'un vert tendre. + +--Oh! que j'aimerais à les voir! + + [Illustration: L'ÉCOLE NAVALE DE BREST est destinée à former des + officiers pour la marine de l'État. Elle est établie dans la rade + de Brest. Là, on enseigne aux élèves toutes les sciences qui sont + nécessaires à la navigation: ils étudient les cartes terrestres et + marines; ils apprennent à relever à l'aide d'instruments la + longitude et la latitude des lieux où ils se trouvent, et par + conséquent leur position exacte sur le globe. On leur enseigne + enfin l'art de manoeuvrer et de diriger les vaisseaux.] + +--Au port de Brest, où nous arriverons bientôt, nous monterons en +barque, petit Julien, et je te mènerai en chercher, si j'ai une heure +de libre. + +--Est-ce possible, père Guillaume? + +--Eh oui, Julien; nous en trouverons à marée basse dans les rochers de +la côte. + +Julien ne songea plus qu'au moment où le navire s'arrêterait au port +afin d'aller voir les plantes de la mer. + +Bientôt le _Poitou_ arriva devant la vaste rade de Brest, dont la +difficile entrée est bordée de rochers et protégée par des forts. Une +fois ce passage franchi, c'est la rade la plus sûre du monde. Brest, +où se trouve notre école navale, est avec Toulon notre plus grand port +militaire, et Julien put voir de près les vaisseaux de guerre +immobiles dans le port, les marins de l'État avec leurs costumes +bleus, leur figure bronzée, leur démarche décidée. + + [Illustration: UN DES COQUILLAGES DE LA MER.--Les coquillages de + la mer font partie des animaux appelés mollusques, dont les plus + connus sont l'huître et l'escargot.] + +Le père Guillaume n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Julien. +Une après-midi où le capitaine n'avait plus besoin de lui, il sauta +avec l'enfant dans une petite barque. Tous deux allèrent visiter la +côte. Ils descendirent à marée basse sur les rochers que la mer +recouvre quand elle est haute. Le père Guillaume tenait Julien par la +main, de peur qu'il ne fît un faux pas sur les rochers glissants et +encore humides. Julien ne cessait de pousser des exclamations devant +tout ce qu'il voyait.--Oh! les jolies plantes vertes! on dirait de +longs rubans! Et celles-ci, elles sont découpées comme de la dentelle! +Et ces coquillages, comme ils sont luisants! Je ferai sécher ces +plantes, et j'en emporterai dans mon carton d'écolier, avec toute +sorte de coquillages. Quand j'irai en classe, je les ferai voir à mes +camarades, et je leur dirai que j'ai rapporté cela de Brest. + + + + +XCI.--Les lumières de la mer.--La mer phosphorescente, les aurores +boréales, les phares. + + Autrefois, pendant les tempêtes, les peuplades sauvages + allumaient des feux sur le rivage de la mer pour attirer les + vaisseaux, les faire périr contre les écueils et se partager + leurs dépouilles. De nos jours, tout le long des côtes, de + grandes lumières s'allument aussi chaque soir; mais ce n'est plus + pour perdre les navires, c'est pour les guider et les sauver. Les + hommes comprennent mieux maintenant qu'ils sont frères. + + +Un soir, pendant que le brave pilote était à son gouvernail (car le +navire avait regagné la haute mer), Julien s'approcha du père +Guillaume. C'était l'heure du coucher du soleil, et au loin, dans le +grand horizon de la mer, on voyait le soleil s'enfoncer lentement dans +les flots comme un globe de feu. Les gerbes de flammes dessinaient un +immense sillon sur les vagues, et toute la pourpre des cieux à cet +endroit se réfléchissait dans les eaux. + +Julien s'était assis, croisant les bras; il regardait le coucher du +soleil, qui lui semblait bien beau, et il attendait que son vieil ami +fût disposé à lui parler des choses de la mer. + +--Petit Julien, dit le matelot, qui devinait la pensée de l'enfant, tu +regardes ces flots tout embrasés par le soleil couchant; eh bien, j'ai +vu quelque chose de plus beau encore. + +--Qu'était-ce donc? fit l'enfant avec curiosité. + +--C'était ce qu'on appelle la mer phosphorescente. + +--C'est donc bien beau, cela, père Guillaume? + +--Je crois bien! Ce n'est plus comme ce soir un point de l'Océan qui +s'allume; c'est l'Océan tout entier qui ruisselle de feu et brille la +nuit comme une étoffe d'argent. Quand avec cela le vent souffle, les +lames qui s'élèvent ressemblent à des torrents de lumière. + +--Est-ce que nous allons peut-être voir cela? + +--Non, mon enfant, c'est très rare dans nos pays. C'est entre les deux +tropiques que cela se voit pendant les nuits. + +--Qu'est-ce qui fait cela? savez-vous, père Guillaume? + +--Les savants ont bien cherché, va, Julien. Enfin, il paraît que ce +sont des myriades de petits animaux qui sont eux-mêmes lumineux, comme +l'est dans nos pays le ver luisant. Les flots en contiennent en +certains temps une si grande quantité que la mer en paraît comme +embrasée. + + [Illustration: UN DES ANIMALCULES DE LA MER qui produisent la + phosphorescence des eaux. Cet animal est invisible à l'oeil nu; il + est représenté ici tel qu'il apparaît à travers le microscope.] + +--Oh! bien, je comprends, père Guillaume: s'il y avait assez de vers +luisants sur un arbre pour le couvrir, il paraîtrait le soir comme un +grand lustre allumé; je pense que c'est comme cela pour la mer. Mais, +tout de même, faut-il qu'il y ait de ces petits animaux dans la mer +pour qu'elle paraisse tout en feu, elle qui est si grande! + +--Les plus gros de ces animaux ne sont pas aussi gros qu'une tête +d'épingle. + +--Oh! père Guillaume, comme cela m'amuse, tout ce que vous me dites +là! Racontez-moi encore quelque chose. + +--Je viens de te parler des mers chaudes, des mers tropicales; eh +bien, Julien, les mers polaires, c'est tout autre chose. Là, on ne +voit que des glaces sans fin; si le navire a peine à avancer, c'est +que des bancs de glace se dressent comme des montagnes flottantes et +vous enveloppent sans qu'on puisse bouger. Parfois, sur ces îles de +glace, on aperçoit des phoques ou des ours blancs qui se sont trouvés +entraînés au milieu de la mer. + +--Est-ce que vous avez vu cela, père Guillaume? + +--Non, mais je l'ai entendu dire à d'autres qui y sont allés; moi, je +n'ai jamais été plus haut que Terre-Neuve, où l'on pêche la morue. + + [Illustration: LA MER POLAIRE.--Du côté des pôles, la mer est + glacée presque toute l'année et souvent à une très grande + profondeur. Parfois les glaces se détachent et voyagent sur l'eau, + c'est ce qu'on appelle des _banquises_. Ces banquises offrent + l'aspect le plus merveilleux: elles sont dentelées comme des + cathédrales et étincellent à la lumière du jour ou à celle de la + lune. Quand ces énormes masses viennent à rencontrer un vaisseau, + elles le brisent comme une coque de noix.] + +--Pourquoi d'autres vont-ils plus haut, père Guillaume, puisque c'est +si dangereux? + +--Petit Julien, c'est que l'on voudrait trouver un passage libre par +le pôle, une mer libre de glaces, et étudier ce côté-là qu'on ne +connaît pas. + +--Père Guillaume, est-ce qu'au pôle les nuits ne durent pas six mois +et les jours six mois? J'ai vu cela dans mon livre de lecture. + +--C'est très vrai. + +--Comme on doit s'ennuyer d'être six mois sans y voir! + + [Illustration: LE PHOQUE, ou veau marin, est un mammifère qui + habite les mers septentrionales de l'Europe. Le corps des phoques + est couvert de poils; par devant il ressemble à celui d'un + quadrupède; par derrière il se termine en pointe comme celui des + poissons. Ces animaux sont doux, intelligents et s'attachent + facilement à l'homme. Ils viennent souvent sur la côte pour y + dormir et allaiter leurs petits.] + +--On est éclairé souvent par des aurores boréales. + +--En avez-vous vu, de ces aurores, père Guillaume? + + [Illustration: L'AURORE BORÉALE, ou lumière polaire, se montre + fréquemment dans les pays voisins du nord (Sibérie, Zélande, + Laponie, Norvège). C'est, le plus souvent, une sorte d'immense arc + enflammé qui s'élève au dessus de l'horizon. L'aurore boréale est + produite par l'électricité.] + +--Oui, j'en ai vu: les plus belles se montrent aux pôles, mais on en +voit ailleurs aussi. Ce sont des lueurs rouges qui s'élèvent dans le +ciel comme un incendie, des dômes de feu, des colonnes de flammes qui +changent sans cesse de couleur et de forme, tantôt bleues, tantôt +vertes, tantôt éblouissantes de blancheur: ces flammes éclairent de +loin tout le pays, mille fois mieux que les phares qui s'allument en +ce moment le long de la côte. + +La nuit, en effet, était venue pendant que Guillaume et Julien +parlaient ainsi, et dans le lointain, à travers une brume légère, on +voyait la lueur rouge, blanche ou bleue, des phares placés sur les +pointes les plus avancées de la presqu'île bretonne, qui dessinaient +ainsi dans la nuit les contours de la côte. Tantôt, c'étaient des feux +fixes, tantôt, des feux à éclipses qui semblaient s'éteindre et se +rallumer tour à tour, et qui, tournant sur eux-mêmes, éclairaient +successivement toutes les parties de l'horizon. + +--Que tous ces phares sont beaux à voir! disait Julien; c'est une +vraie illumination. + +--Tout cela est fait pour nous éclairer dans notre route: les phares +tiennent compagnie au navigateur et lui indiquent le bon chemin. Tu ne +peux te faire une idée, petit Julien, combien cette côte de Bretagne +était dangereuse autrefois. Il y a là des rochers qui ont mis en +pièces je ne sais combien de navires: leurs noms font penser à tous +les désastres qu'ils ont causés; dans la _Baie des trépassés_, par +exemple, que de naufrages il y a eu! Lorsque, dans les tempêtes, la +mer se brise sur tous ces rochers, elle fait un tel bruit qu'on +l'entend sept lieues à la ronde. Il se produit aussi des tourbillons +et des gouffres où tout vaisseau qui entre se trouve englouti, comme +_le gouffre du diable_. Mais maintenant les plus dangereux de ces +rochers portent chacun leur phare, et alors, au lieu d'être un péril +pour les marins, ils leur sont une aide et semblent s'avancer +eux-mêmes dans la mer pour mieux les guider. + + + + +XCII.--Il faut tenir sa parole.--La promesse du père +Guillaume.--Dignité et respect de soi. + + La parole d'un honnête homme vaut un écrit. + + +--Ah! mon Dieu! père Guillaume, dit le lendemain le petit Julien, pour +savoir autant de choses que vous savez, il faut donc qu'il y ait bien +longtemps que vous allez sur mer? + +--Eh! oui, petit, répondit le pilote tout en regardant l'Océan qui +était toujours un peu agité; voilà déjà vingt-cinq ans que je roule +sur toutes les mers, et par tous les temps. + +--Et cela ne vous ennuie point, père Guillaume, d'être toujours ainsi +sur l'eau, exposé aux tempêtes! + +--Petit, dit sentencieusement le père Guillaume, chaque métier a ses +tracas, et celui de matelot n'en manque point; mais j'ai choisi +celui-là et je m'y suis tenu; la chèvre broute où elle est attachée. +Et puis je suis Normand, moi, et les Normands aiment la mer. + +--Tout de même, père Guillaume, moi, j'aimerais mieux les champs que +la mer, à cause des tempêtes, voyez-vous. + +--Oh! bien, petit, j'essaierai des champs prochainement. + +--Comment? vous ne serez plus marin, père Guillaume? + +--Non; ma femme a hérité, du côté de Chartres, d'un petit bien sur +lequel nous ne comptions pas: nous nous installerons à mon retour dans +son héritage. Cela l'ennuie, la pauvre femme, et mes filles aussi, de +me savoir toujours au péril de la mer. Même elles auraient bien voulu +que je ne fisse point cette dernière traversée, et par le plus mauvais +temps de l'année. Le fait est que nous avons une mer qui a déjà failli +nous jouer un mauvais tour et qui n'est pas encore bien calmée. + +--Et vous, vous avez préféré faire la traversée, père Guillaume? Vous +aimez joliment la mer, tout de même. + +--Oh! je ne me souciais guère de la mer, petit, mais on ne fait pas +toujours comme on veut. Moi qui n'ai jamais été propriétaire, j'aurais +été enchanté d'essayer tout de suite ce nouveau métier-là; aussi j'ai +demandé au capitaine de me laisser m'en aller. «Guillaume, m'a-t-il +dit, tu sais bien que tu m'avais promis de venir: je comptais sur toi, +et il m'est impossible en ce moment de trouver un bon pilote pour ce +dernier voyage. Mais nous n'avons pas d'engagement par écrit, tu es +donc libre; tant pis pour moi qui n'ai que ta promesse et qui ne t'ai +rien fait signer.»--«Ah! bien, capitaine, ai-je répondu, vous pensez +donc que ma parole ne vaut pas tous les écrits? Puisque vous ne pouvez +vous passer de moi, je reste.» Et je suis resté. + +Julien poussa un gros soupir.--Eh bien, dit le marin, que soupires-tu +comme cela? + +--Dame, je songe, qu'à votre place, j'aurais eu grande envie de m'en +aller, moi! Avoir des champs à soi qui vous attendent, et venir ici +s'exposer à des tempêtes comme celle de l'autre jour! C'est tout de +même bien dur, quelquefois, de tenir les paroles données. + +--Dur ou non, mon enfant, un honnête homme n'a qu'une parole; s'il l'a +donnée, tant pis pour lui, il ne la reprend pas; autrement ce n'est +plus un honnête homme. Dis-moi, Julien, si j'avais écrit sur un +papier: «Je m'engage à vous suivre, capitaine», les mots seraient +restés après l'héritage comme avant, n'est-ce pas? Et si j'avais +manqué à mon engagement, il aurait suffi à chacun de jeter les yeux +sur l'écriture pour penser:--«Guillaume trahit sa parole.» Eh bien, +parce qu'il n'y avait pas de papier pour dire cela, t'imagines-tu, +Julien, que ma conscience ne me le disait pas? + +Le père Guillaume se redressa tout droit, et il regarda le petit +garçon fièrement; ses yeux limpides brillaient et semblaient dire: +«Guillaume ne sait pas mentir, petit Julien; sa parole vaut de l'or, +et quand tous ses cheveux, l'un après l'autre, seront devenus blancs, +quand Guillaume sera un vieillard bien vieux, il se redressera encore +avec la même fierté, car il pourra dire:--Mon visage a changé, mais +mon coeur est toujours le même.» + +Alors Julien se sentit rougir d'avoir un instant pensé autrement que +le vieux matelot. Il s'approcha doucement, baissant les yeux, et lui +dit: + +--Père Guillaume, j'ai compris; et moi aussi, je ne veux jamais ni +mentir ni manquer à mes promesses. + + + + +XCIII.--La Bretagne et ses grands hommes.--Un des défenseurs de la +France pendant la guerre de Cent ans: Duguesclin.--Le tournoi et la +première victoire de Duguesclin.--Sa captivité et sa rançon. Sa mort. + + «En temps de guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants + et le pauvre peuple ne sont pas des ennemis. Ils doivent être + sacrés pour l'homme de guerre.» DUGUESCLIN. + + +Un jour que Frantz était assis sur un tas de cordages à côté du vieux +pilote, Julien s'approcha, son livre à la main. + +--Qu'est-ce que tu lis là, petit? demanda l'oncle Frantz. + +--Mon oncle, je lis ce qu'il y a dans mon livre sur la Bretagne et sur +ses grands hommes; nous sommes justement encore en face des côtes de +la Bretagne, et il me semble que c'est un beau pays. + +--Certes, dit l'oncle Frantz; mais voyons, lis tout haut. + +--Et lis bien, ajouta le père Guillaume, nous t'écoutons. + + La Bretagne a donné à la France beaucoup d'hommes vaillants; + parmi eux on remarque Duguesclin. + +--Oh! je connais ce nom-là, dit Julien en s'interrompant; j'ai vu, en +passant à Nantes, la statue de Duguesclin. + + [Illustration: LA BRETAGNE, avec ses côtes de granit et ses îles + rongées par les flots, renferme une population courageuse de + marins. Elle compte de nombreux ports de mer parmi lesquels on + distingue les villes importantes de Nantes (140,000 hab.), Brest + (90,000 hab.), Lorient (46,000 hab.), Vannes, Saint-Brieuc, + Saint-Malo, Quimper. L'ancienne capitale est Rennes, située sur + l'Ille et la Vilaine (60,000 hab.).--La ville la plus importante + du Maine est le Mans (50,000 hab.), connue pour ses toiles et ses + poulardes. Laval (30,000 hab.) fabrique aussi beaucoup de + toiles.--Dans l'Anjou, Angers (65,000 hab.) fabrique des tissus de + tout genre et fait un grand commerce d'ardoises.--Tours (50,000 + hab.) fabrique des soieries.] + + DUGUESCLIN naquit, en 1314, près de Rennes, l'antique et belle + capitale de la Bretagne. Duguesclin était laid de figure, il + avait un caractère intraitable, mais il était plein de courage et + d'audace. Dès l'âge de seize ans, il trouve moyen de prendre + part, sans être connu, à un de ces combats simulés qu'on appelait + _tournois_, et qui étaient une des grandes fêtes de l'époque. Il + entre au milieu des combattants avec la visière de son casque + baissée, pour n'être reconnu de personne, et terrasse l'un après + l'autre seize chevaliers qui s'offrent à le combattre. Au moment + où il terrassait son dernier adversaire, celui-ci lui enlève son + casque du bout de sa lance et on reconnaît le jeune Bertrand + Duguesclin. Son père accourt à lui et l'embrasse: il est proclamé + vainqueur au son des fanfares. + + Après s'être ainsi fait connaître, Duguesclin entra dans l'armée + et commença à combattre les Anglais, qui occupaient alors une si + grande partie de la France. + + Il remporta sur eux une série de victoires; par malheur, un jour + il se trouva vaincu et fut fait prisonnier. Le _Prince Noir_, + fils du roi d'Angleterre, fit faire bonne garde autour de lui, et + on le tint en prison à Bordeaux. Il languit ainsi plusieurs mois. + Un jour le prince le fit amener devant lui: + + --Bertrand, dit-il, comment allez-vous? + + --Sire, par Dieu qui créa tout, j'irai mieux quand vous voudrez + bien; j'entends depuis longtemps dans ma prison les rats et les + souris qui m'ennuient fort; je n'entends plus le chant des + oiseaux de mon pays, mais je l'entendrai encore quand il vous + plaira. + + --Eh bien, dit le prince, il ne tient qu'à vous que ce soit + bientôt. + + Et le prince essaya de lui faire jurer de ne plus combattre pour + sa patrie. Bertrand refusa. + + On finit par convenir que Bertrand Duguesclin recouvrerait sa + liberté en payant une énorme somme d'argent pour sa rançon. + + --Comment ferez-vous pour amasser tant d'argent? dit le prince. + + [Illustration: UN TOURNOI AU MOYEN AGE.--Les _tournois_ (mot qui + vient de _tournoyer_) étaient, au moyen âge, de grandes fêtes + publiques et militaires où l'on simulait des combats. Tantôt, deux + chevaliers se précipitaient l'un sur l'autre pour rompre une lance + et cherchaient à se renverser, tantôt, ils faisaient semblant + d'assiéger une place, tantôt ils se jetaient tous les uns contre + les autres, représentant une mêlée furieuse. Après le tournoi, des + prix étaient décernés aux vainqueurs par les dames.] + + --Si besoin est, répliqua Bertrand, il n'y a femme ou fille en + mon pays, sachant filer, qui ne voudrait gagner avec sa + quenouille de quoi me sortir de prison. + + On permit alors à Duguesclin d'aller chercher lui-même tout cet + argent, sous le serment qu'il reviendrait le rapporter. + + Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et + il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme. + + Mais voilà qu'il rencontre de ses anciens compagnons d'armes, + qui, eux aussi, avaient été mis en liberté sur parole et ne + pouvaient trouver d'argent pour se racheter. + + --Combien vous faut-il? demanda Bertrand. + + Les uns disent «cent livres!» les autres «deux cents livres!» et + Bertrand les leur donne. + + Quand il arriva en Bretagne, à son château où résidait sa femme, + il avait donné tout ce qu'il avait. Il demanda alors à sa femme + de lui remettre les revenus de leur domaine et même ses bagues, + ses bijoux. + + --Hélas! répondit-elle, il ne me reste rien, car il est venu une + grande multitude de pauvres écuyers et chevaliers, qui me + demandaient de payer leur rançon. Ils n'avaient d'espoir qu'en + moi, et je leur ai donné tout ce que nous possédions. + + Duguesclin serra sa femme sur son coeur. + + --Tu as fait tout comme moi, lui dit-il, et je te remercie + d'avoir si bien compris ce que j'aurais fait moi-même à ta place. + + Alors Bertrand se remit en route pour aller retrouver le prince + Noir. + + --Où allez-vous loger? lui demanda celui-ci. + + --En prison, monseigneur, répondit Bertrand. J'ai reçu plus d'or, + il est vrai, qu'il n'était nécessaire pour me libérer; mais j'ai + tout dépensé à racheter mes pauvres compagnons d'armes, de sorte + qu'il ne me reste plus un denier. + + --Par ma foi! avez-vous vraiment été assez simple que de délivrer + les autres pour demeurer vous-même prisonnier? + + --Oh! sire, comment ne leur aurais-je pas donné? Ils étaient mes + frères d'armes, mes compagnons. + + Duguesclin ne resta pourtant point en prison: peu de temps après + son retour, on vit arriver aux portes de la ville des mulets + chargés d'or. C'était le roi de France qui envoyait la rançon de + son fidèle général. + + Duguesclin put donc recommencer à combattre pour son pays. Il + chassa successivement les Anglais de toutes les villes qu'ils + occupaient en France, sauf quatre. + + [Illustration: DUGUESCLIN, né en 1314, près de Rennes, mort en + 1380. Il fut le grand lieutenant du roi Charles V, qui aimait peu + la guerre, mais qui, grâce à Duguesclin, put défendre la France + contre les Anglais et en reconquérir la plus grande partie.] + + Duguesclin était déjà vieux et il combattait encore; il assiégea + la forteresse de Châteauneuf-de-Randon, située dans les montagnes + des Cévennes. Le gouverneur de la ville promit de se rendre. Mais + Duguesclin mourut sur ces entrefaites; la ville se rendit + néanmoins au jour fixé, et on apporta les clefs des portes sur le + tombeau de Duguesclin, comme un dernier hommage rendu à la + mémoire du généreux guerrier. + +--Julien, dit l'oncle Frantz, tu as très bien lu cette histoire. Mais +je veux à présent que tu nous dises, à Guillaume et à moi, ce que tu +en penses. + +--Mon oncle, je pense que ce Duguesclin était un bien parfait honnête +homme. + +--Cela, dit l'oncle Frantz, ce n'est pas difficile à trouver, Julien; +mais voyons, explique-nous pourquoi. Lire n'est rien, comprendre ce +qu'on lit est tout. + +Julien réfléchit, et après un petit moment qu'il employa à mettre ses +idées en ordre, il répondit: + +--D'abord, mon oncle, Duguesclin était très brave et aimait beaucoup +sa patrie; ensuite il était plein de compassion pour les autres, +puisqu'il songeait plus à ses compagnons qu'à lui-même; et enfin, +ajouta le petit Julien en regardant son ami Guillaume, il savait si +bien tenir sa parole qu'il revint de lui-même se remettre prisonnier, +après avoir dépensé sa rançon pour la liberté de ses camarades. + +--Allons, Julien, dit l'oncle Frantz, tu lis avec profit, mon enfant, +puisque tu comprends bien tes lectures. Tâche de ne pas les oublier à +présent. Car rien n'encourage mieux à devenir un honnête homme que de +se souvenir des belles actions de ceux qui ont vécu avant nous. + + + + +XCIV.--Les grands hommes du Maine, de l'Anjou et de la Touraine. Le +chirurgien Ambroise Paré. Le sculpteur David. Le savant philosophe +Descartes. + + «Plus on avance dans la science, plus on s'aperçoit combien on + ignore encore de choses, et plus on devient modeste.» DESCARTES. + + +Le lendemain, Julien n'eut pas le plaisir de causer avec son ami +Guillaume; la mer était redevenue mauvaise et le vieux pilote était +trop occupé pour faire la conversation. + +--Assieds-toi tranquillement, mon Julien, dit André au petit garçon, +cela vaudra mieux que de courir sur le pont pour embarrasser la +manoeuvre et risquer d'être emporté par les lames, qui sont fortes. + +--Oui, André, répondit l'enfant, je vais m'asseoir dans un petit coin +et m'amuser à lire tout seul pour ne déranger personne.--Et Julien, +tirant de sa poche son livre, qui ne le quittait jamais, l'ouvrit à la +page où il en était resté la veille. Il lut ce qui suit: + + + I. Il y a, à l'est de la Bretagne, deux fertiles provinces qui + semblent la continuer, et qui sont arrosées aussi par la Loire ou + ses affluents: c'est le Maine et l'Anjou. + + Le Maine produit des chanvres et des lins, dont on fait dans le + pays des toiles renommées. Les chevaux et les volailles du Maine + sont d'excellente race; le pays est boisé, et le gibier y abonde. + + C'est dans le Maine, près de Laval, que naquit le célèbre + chirurgien Ambroise Paré. Il jouait un jour avec de jeunes + villageois de son âge, et tous ces enfants couraient et sautaient + ensemble. Tout d'un coup, l'un d'eux tomba et ne put se relever. + Il s'était fait une grave blessure à la tête, et le sang coulait + en abondance. Tous ses camarades, sottement effrayés à la vue du + sang et le croyant mort, se mettent à fuir en criant. Seul le + petit Ambroise, à la fois plus courageux et plus compatissant, + s'approche de son camarade, lui lave sa plaie, la bande avec son + mouchoir; puis, comme l'enfant pouvait à peine se remuer, il le + charge sur ses épaules et le transporte chez ses parents. + + Cette présence d'esprit et cette fermeté de caractère furent + bientôt connues dans le pays. Un chirurgien de l'endroit en + entendit parler, fit venir près de lui le petit Ambroise, et + voyant qu'il ne demandait qu'à s'instruire, le prit chez lui + comme aide. + + A partir de ce moment, Ambroise Paré commença à étudier la + chirurgie, qu'il renouvela plus tard par ses découvertes. Il + devint médecin du roi. Toute sa vie est un long exemple de + travail, de science, de dévouement et de modestie. + + [Illustration: AMBROISE PARÉ, né près de Laval vers 1517, mort à + Paris en 1590. Il fut le chirurgien des rois Henri II, François + II, Charles IX et Henri III.] + + Quand la peste éclata à Paris, le roi quitta la ville, mais + Ambroise Paré, quoiqu'il fût médecin du roi, refusa de + l'accompagner et voulut rester à Paris pour soigner les malades. + Il s'exposa à tous les dangers et parvint ainsi à sauver bien des + malheureux en risquant lui-même sa vie. + + Les soldats l'appelaient leur _bon père_. Un jour, dans une + campagne, il fut fait prisonnier par les Espagnols. On ne l'avait + point reconnu, mêlé à la foule des prisonniers; mais un de ses + compagnons vient à tomber malade: il le soigne, il le sauve. On + le reconnaît aussitôt et on lui rend la liberté. + + Ce grand homme avait une modestie égale à son génie. Un jour, on + le félicitait d'une guérison merveilleuse qu'il venait + d'accomplir. Il fit cette simple réponse, qui est devenue + célèbre: + + --Je l'ai pansé, Dieu l'a guéri. + + [Illustration: ARDOISIERS D'ANGERS.--Quand les ardoises ont été + arrachées de la carrière par gros blocs, on les fend au moyen de + coins et de pics; on obtient ainsi des feuilles de plus en plus + minces. De nos jours, on a inventé une machine au moyen de + laquelle on fend les ardoises avec rapidité.] + + David d'Angers a gravé ces mots au bas de la statue d'Ambroise + Paré qu'il a sculptée. + + + II. L'Anjou est plus fertile encore que le Maine; les vents + tièdes de l'Océan rendent le climat assez doux, mais humide. On y + trouve en pleine terre, dans des pépinières abritées, des + grenadiers et des magnolias. La campagne produit de bons vins, + surtout ceux de Saumur. Angers a une importante _école d'arts et + métiers_, et ses environs renferment de nombreuses carrières + d'ardoises. A Saumur se trouve une grande _école de cavalerie_ où + l'on instruit les officiers et les soldats. + + C'est à Angers que naquit, en 1789, un des plus grands sculpteurs + de notre siècle, David, dont nous avons déjà prononcé souvent le + nom à propos des statues qu'il a sculptées. Il avait pour père un + simple ouvrier très pauvre, qui sculptait des objets en bois, + tables, fauteuils, coffres, chaires d'église. Le jeune David, + quand il n'était encore qu'écolier, se fit tellement distinguer + par son travail intelligent, que sa ville natale lui servit une + petite pension pour lui permettre d'aller étudier à Paris. Il + partit, n'ayant que quinze francs dans sa poche. + + [Illustration: ÉCOLE DE CAVALERIE DE SAUMUR.--Notre grande école + de cavalerie est située à Saumur (Maine-et-Loire). Là on prépare + les officiers qui doivent servir dans la cavalerie. Outre les + connaissances scientifiques, il faut aussi qu'un cavalier sache + sauter à cheval sans étrier, sauter d'un cheval sur l'autre si le + sien vient à être tué, etc.] + + Quelque temps après, il obtint le grand prix de sculpture et + devint célèbre. + + David d'Angers avait un amour ardent, pour la patrie française, + et c'est cet amour qui inspira son génie: il consacra son art et + sa vie à faire les statues de la plupart des grands hommes qui + ont illustré la France. + + + III. Avant de traverser l'Anjou et la Bretagne pour se jeter dans + la mer près de Nantes, la Loire arrose un pays couvert comme + l'Anjou de verdoyantes prairies, de maisons de campagne et de + châteaux: c'est la Touraine, qu'on a surnommée à cause de sa + fertilité le _Jardin de la France_. + + Près de Tours, cette ville placée au bord de la Loire dans une + situation admirable, naquit un des plus grands savants du monde, + Descartes, dont la statue s'élève à Tours. + + Le jeune Descartes, à seize ans, avait déjà étudié toutes les + sciences, et il ne tarda pas à s'illustrer par une longue série + de découvertes dans les sciences les plus diverses: + mathématiques, physique, astronomie, philosophie. + + Descartes avait cinquante-trois ans lorsque la reine Christine de + Suède, qui admirait passionnément son génie et qui avait + elle-même le plus grand goût pour les sciences, le supplia de + venir dans son palais, d'être son maître et son conseiller, d'y + continuer ses expériences avec tous les trésors qui seraient mis + à sa disposition. Descartes refusa d'abord, puis céda aux + instances de la reine. Il vint en Suède; bientôt ce froid climat + le rendit malade et causa sa mort prématurée. Ses restes furent + rapportés à Paris dans l'église Saint-Étienne, où on voit encore + son tombeau. + + [Illustration: LA STATUE DE DESCARTES ET LE PONT SUR LA LOIRE A + TOURS.--Descartes naquit à la Haye près de Tours (Indre-et-Loire) + en 1596, et mourut à Stockholm en 1650.] + + + + +XCV.--Le pays du pilote Guillaume.--La Normandie, ses ports, son +commerce.--Rouen et ses cotonnades. + + Il est bon dans l'industrie d'avoir des rivaux: nous cherchons à + faire mieux qu'eux, et c'est profit pour tous. + + +--Père Guillaume, dit Julien le lendemain matin en arrivant sur le +pont à côté du pilote, vous m'avez dit l'autre jour que vous étiez +Normand; voulez-vous que nous parlions de votre pays? Cela m'amusera +beaucoup. Moi, je voudrais connaître toutes les provinces de la +France, parce que j'aime la France et que je veux être instruit des +choses de mon pays. + +--Voilà qui est bravement parlé, petit Julien. Assieds-toi +tranquillement en face de moi, et nous causerons de la Normandie. + + [Illustration: LA NORMANDIE.--Outre Rouen, le Havre et Cherbourg, + l'une des plus grandes villes de la Normandie est Caen (45,000 + h.), sur l'Orne. Caen fabrique de superbes dentelles, ainsi + qu'Alençon et Bayeux. Évreux et Saint-Lô font des toiles de fil et + des coutils; Elbeuf (22,000 h.) et Louviers fabriquent les draps + les plus fins pour nos habits. Laigle et ses environs possèdent + les seules fabriques importantes d'épingles et d'aiguilles qui + soient en France.] + +Julien ne se le fit pas répéter deux fois, et le père Guillaume, +levant le doigt dans la direction des côtes normandes: + +--Par là-bas, dit-il, au loin, comme un bras qui se plongerait dans +l'Océan, il y a un cap que je ne puis voir sans un grand battement de +coeur: c'est le cap de la Hague, petit Julien; c'est par là que je +suis né, c'est là que je me suis essayé tout bambin, au pied des +falaises, à lutter contre les flots et à ne pas trembler dans la +tempête. Tout près est la rade de Cherbourg, et Cherbourg est le plus +magnifique port militaire construit par la main des hommes. La rade +de Cherbourg est défendue par une digue qui n'a pas sa pareille au +monde. + + [Illustration: CHERBOURG ET SA DIGUE.--La rade de Cherbourg était + une des plus belles de la Manche, mais elle était ouverte du côté + de la mer et exposée aux tempêtes ou à l'attaque des ennemis. + C'est pour la fermer qu'on a construit cette immense digue, oeuvre + unique en son genre, qui est une sorte d'île faite de main d'homme + et au milieu de laquelle s'élève un fort. Cherbourg est maintenant + un des chefs-lieux des cinq arrondissements maritimes dans + lesquels on a divisé nos côtes.] + +--Qu'est-ce qu'une digue, père Guillaume? + +--C'est une muraille construite par les hommes, qui s'avance en mer et +derrière laquelle les navires sont à l'abri de la tempête; la digue de +Cherbourg a presque une lieue; elle s'avance au milieu d'une des mers +les plus agitées et les plus dangereuses qu'il y ait sur la côte de +France; mais elle est si bien construite en gros blocs de granit que +les plus grandes tempêtes ne l'endommagent pas, que les navires qui +sont derrière jouissent d'un calme parfait au moment même où les +vagues déferlent au large comme des montagnes qui s'entre-choquent. + +--J'aimerais bien à voir Cherbourg, père Guillaume; est-ce qu'on s'y +arrêtera? + +--Non, mon ami, nous passons tout droit, mais de loin je te le +montrerai. Et puis la Normandie a bien d'autres ports et nous en +verrons quelques-uns. Il y a d'abord le Havre, qui est après Marseille +le port le plus commerçant de toute la France: plus de six mille +vaisseaux y entrent chaque année et y apportent les produits de toutes +les parties du monde, surtout le coton récolté en Amérique par les +nègres. Puis nous avons Dieppe, connu pour ses bâtiments de pêche et +pour ses bains de mer, Fécamp, Honfleur en face du Havre, Granville +qui occupe plus de quinze cents hommes à la pêche des huîtres, et dont +les navires vont à Terre-Neuve pêcher la morue. Enfin Rouen est aussi +un port très commerçant. + + [Illustration: UN ÉTABLISSEMENT DE BAINS DE MER EN + NORMANDIE.--Tous les ans, l'été, des milliers de personnes vont + prendre des bains de mer dans les villes ou villages du littoral + car l'eau salée de la mer est fortifiante, surtout quand on n'y + reste pas plus de cinq minutes. La ville de Paris envoie chaque + année aux bains de mer, pour les récompenser, les meilleurs élèves + de ses écoles.] + +--Comment? dit Julien, Rouen est un port? + +--Certainement, c'est un port sur la Seine; les petits navires +remontent la Seine jusqu'à Rouen, comme à Nantes nous avons remonté la +Loire et à Bordeaux la Garonne. Rouen, qui a plus de 120,000 +habitants, est une grande ville laborieuse, pleine d'usines, de +machines et de travailleurs. Elle file à elle seule trente millions de +kilogrammes de coton, chaque année, dans ses vastes filatures où la +vapeur met en mouvement des milliers de bobines. Le fil fait, on le +teint de toutes nuances, en le plongeant dans des cuves où sont les +couleurs; les teintureries de Rouen sont, avec celles de Lyon, les +plus renommées de France. Et Rouen n'est pas seule à bien travailler +en Normandie. Il y a tant d'industries diverses chez nous que je ne +puis pas me les rappeler toutes. + + [Illustration: PECHE DES HUITRES.--Les huîtres sont une des + richesses de nos côtes. Pour les pêcher, on se sert d'un + instrument appelé _drague_, sorte de poche en filet qu'on laisse + couler et qu'on promène au fond de la mer. Elle arrache tout ce + qu'elle rencontre: huîtres, pierres, herbes, et on fait ensuite le + triage.] + + [Illustration: MORUE.--On ne se douterait pas, à voir les morues + desséchées étalées à la devanture des épiciers, de ce qu'est + l'animal vivant. C'est un gros poisson qui pèse en moyenne douze + kilogrammes. Quand on les a pêchées (et un seul homme en pêche + parfois à Terre-Neuve jusqu'à quatre cents par jour), on leur + coupe la tête, on les ouvre, et on étale les morceaux. Ce sont ces + fragments aplatis que vendent les marchands.] + +Et en disant cela, le père Guillaume semblait tout fier de pouvoir +faire de son pays un éloge mérité. Il ajouta: + +--C'est que, petit Julien, la Normandie est située juste en face de +l'Angleterre; cela fait que nous sommes en rivalité pour l'industrie +avec les Anglais. Il s'agit de faire aussi bien, et ce n'est pas +facile; mais comme on ne veut pas rester en arrière, on se donne de la +peine; et alors on arrive en même temps que ses rivaux, et quelquefois +avant eux. + +--Tiens, dit Julien, c'est donc pour les peuples comme en classe, où +chacun tâche d'être le premier? + + [Illustration: LA TEINTURERIE.--Pour teindre les écheveaux de + laine, de coton, de soie, le teinturier les trempe dans un bain + colorant, en les tournant et retournant sur des bâtons.] + +--Justement, petit Julien. Dans l'industrie celui qui fait les plus +beaux ouvrages les vend mieux, et c'est tout profit. Quand les hommes +seront plus sages, ils ne voudront obtenir les uns sur les autres que +de ces victoires-là. Vois-tu, ce sont les meilleures et les plus +glorieuses; elles ne coûtent la vie à personne et personne ne risque +d'y perdre une patrie. + + + + +XCVI.--La Normandie (_suite_); ses champs et ses bestiaux. + + Un grand homme de l'Amérique disait:--Si l'on demande à quelqu'un + quel est le pays qu'il aime le mieux, il donnera d'abord le sien: + mais si on lui demande ensuite quel est le pays qu'il voudrait + avoir comme seconde patrie, il nommera la France. + + +--Père Guillaume, demanda encore Julien, y a-t-il de bonnes terres en +Normandie? + +--Je le crois bien, petit. La Normandie est l'un des sols les plus +fertiles de la France. Nous avons des prairies sans pareilles, où les +nombreux troupeaux qu'on y élève ont de l'herbe jusqu'au ventre. C'est +dans le Cotentin, dans mon pays, que chaque année on vient acheter les +boeufs gras qui sont ensuite promenés à Paris, et qui sont bien les +plus beaux qu'on puisse voir. Les chevaux normands, dont la ville de +Caen fait grand commerce, sont connus partout: nos moutons de _prés +salés_ sont célèbres. Tu sais, petit Julien, on les appelle ainsi +parce qu'ils paissent des herbes que le vent de la mer a salées. +Enfin, mon ami, nos fermières font du beurre et des fromages que tout +le monde se dispute; nous envoyons par millions en Angleterre les +oeufs de nos basses-cours, et nos belles poules de Crève-coeur +sont une des races les plus estimées. La campagne est tout ombragée +d'arbres fruitiers, de pommiers qui nous donnent un excellent cidre, +de cerisiers dont les bonnes cerises approvisionnent l'Angleterre. Que +veux-tu que je te dise, Julien? la Normandie est une des provinces les +plus riches et les plus fertiles de notre France. + + [Illustration: BOEUF DU COTENTIN.--Les boeufs du Cotentin sont de + haute taille avec une robe brune rayée de noir. Cette race est + excellente pour l'engraissement. Les vaches normandes sont + renommées comme laitières.] + +--Mais, père Guillaume, quelle est donc entre toutes la plus fertile? +M. Gertal m'a répété que la Bourgogne est sans pareille; Toulouse a +des plaines couvertes de blé; mon oncle Frantz, en me faisant voir +Bordeaux, m'a expliqué que ses vins sont les premiers du monde. Mais +avec tout cela, je ne sais pas laquelle de toutes ces provinces-là il +faut mettre la première. + + [Illustration: COQ DE CRÈVE-COEUR.--C'est un coq magnifique; sa + crête est ornée de deux cornes: sa tête porte une huppe de belles + plumes qui sont, comme le reste du plumage, d'un noir lustré. Les + poules de Crève-coeur sont excellentes pour l'engraissement, un + peu moins bonnes pour la ponte. Cette espèce fournit les plus + belles et les plus fines volailles des marchés de Paris.] + +--Petit Julien, dit le père Guillaume en souriant, il n'est pas facile +de donner ainsi des places et des rangs aux choses. Demande à un +jardinier quelle est la plus belle des fleurs, il sera bien +embarrassé; mais en revanche il te dira que le plus beau des jardins, +c'est celui où il y a les plus belles et les plus nombreuses espèces +de fleurs. Eh bien, petit, la France est ce jardin. Ses provinces sont +comme des fleurs de toute sorte entre lesquelles il est difficile de +choisir, mais dont la réunion forme le plus beau pays, le plus doux à +habiter, notre patrie bien-aimée. Et maintenant n'oublions pas que +c'est sur notre travail à tous, sur notre intelligence et notre +honnêteté que repose l'avenir de cette patrie. Travaillons pour elle +sans relâche, fièrement et courageusement: tant vaut l'homme, tant +vaut la terre. + +--Père Guillaume, voulez-vous que je vous lise ce que dit mon livre +sur les grands hommes de la Normandie? + +--De tout mon coeur, enfant. Si je ne le sais pas, cela me +l'apprendra: il est bon de s'instruire à tout âge; et si je le sais +déjà, je serai content de l'entendre encore, car il est agréable +d'écouter l'histoire de ceux qui se sont rendus utiles à leur patrie +et à leurs concitoyens. + + + + +XCVII.--Trois grands hommes de la Normandie.--Le poète Pierre +Corneille.--L'abbé de Saint-Pierre.--Le physicien Fresnel. + + + I. L'un des plus grands poètes de la France, CORNEILLE, est né à + Rouen au commencement du dix-septième siècle. Ses pièces en vers, + qui furent représentées à Paris, excitèrent un véritable + enthousiasme. Un jour, le grand Condé fut si ému à la + représentation d'une de ses pièces, qu'il ne put s'empêcher de + pleurer. Les oeuvres de Corneille sont, en effet, remplies de + sentiments élevés et de nobles maximes: il nous émeut par + l'admiration des personnages qu'il représente. Aussi son nom fut + parmi les plus illustres du dix-septième siècle. + + Corneille resta cependant toujours simple et sans vanité. Il + composait ses poésies à Rouen, dans sa ville natale, où il + habitait une petite maison avec son frère; car les deux frères + Corneille s'aimaient le plus tendrement du monde. Ils étaient + tous deux poètes. L'un habitait un étage, l'autre l'étage + supérieur; leurs cabinets de travail correspondaient par une + petite trappe ouverte dans le plafond, et lorsque Pierre + Corneille était embarrassé pour trouver une rime, il ouvrait la + trappe et demandait l'aide de son frère Thomas. Celui-ci lui + criait d'en haut les mots qui riment ensemble, comme _victoire_, + _gloire_, _mémoire_, et Pierre choisissait. + + Lorsque Pierre Corneille avait fini ses pièces, il venait à Paris + les apporter, et comme il était pauvre, il allait à pied. On le + voyait arriver avec ses gros souliers ferrés, son bâton à la main + et un nouveau chef-d'oeuvre sous le bras. + + Vers la fin de sa vie, il vint s'établir à Paris. Sa pauvreté + s'était encore accrue. On raconte qu'un jour il se promenait avec + un écrivain de l'époque: ils causaient poésie. Tout d'un coup le + grand Corneille, simplement, quitta le bras de son interlocuteur, + et, entrant dans une boutique de savetier, il fit, pour quelques + sous, remettre une pièce à ses souliers endommagés: telle était + la simplicité et la grandeur avec laquelle il portait sa pauvreté + sans en rougir. + + La ville de Rouen a élevé à Corneille une magnifique statue, + sculptée par David d'Angers. + + + II. Barfleur est un petit port de la basse Normandie, d'où + Guillaume le Conquérant, chef des Normands, partit autrefois à la + tête de sa flotte pour conquérir l'Angleterre. + + A Barfleur naquit, au milieu du dix-septième siècle, l'abbé de + SAINT-PIERRE, célèbre pour son ardent amour de l'humanité. Toute sa + vie il n'eut qu'un désir, améliorer le sort des peuples, et dans + ce but il proposa toutes sortes de réformes. + + En 1712, sur la fin du règne de Louis XIV, l'abbé de Saint-Pierre + fut témoin des cruels désastres qu'éprouva la France envahie; + rempli d'horreur pour la guerre, il se demanda s'il ne serait pas + possible aux nations de l'éviter un jour. C'est alors qu'il + écrivit un beau livre intitulé: _Projet de paix perpétuelle_. Il + y soutenait qu'on pourrait éviter la guerre, en établissant un + tribunal choisi dans toutes les nations et chargé de juger + pacifiquement les différends qui s'élèveraient entre les peuples. + + Sans doute nous sommes loin encore de cette paix perpétuelle + rêvée par le bon abbé de Saint-Pierre; mais ce n'en est pas moins + un honneur pour la France d'avoir été, entre toutes les nations, + la première à espérer qu'un jour les peuples seraient assez sages + pour renoncer à s'entre-tuer et pour terminer leurs querelles par + un jugement pacifique. + + L'abbé de Saint-Pierre passa ainsi toute sa vie à chercher des + moyens de soulager la misère du peuple et d'assurer le progrès de + l'humanité. C'est lui qui a inventé un mot que nous employons + tous aujourd'hui et qui n'était pas alors dans la langue + française, le mot de _bienfaisance_. Il ne s'est pas contenté du + mot, il a lui-même donné toute sa vie l'exemple de cette vertu. + + + III. Augustin FRESNEL, né dans l'Eure à la fin du siècle dernier, + fut d'abord un enfant paresseux; il était à l'école le dernier de + sa classe. Mais il ne tarda pas à comprendre qu'on n'arrive à + rien dans la vie sans le travail, et bientôt il travailla avec + tant d'ardeur pour réparer le temps perdu qu'à l'âge de seize ans + et demi il entrait l'un des premiers à l'École polytechnique. + + [Illustration: FRESNEL, né à Broglie (Eure) en 1788, mort en + 1827.] + + Il en sortit à dix-neuf ans avec le titre d'ingénieur des ponts + et chaussées. Bientôt, il fut grand bruit dans le monde savant + des découvertes faites par un jeune physicien sur la lumière et + la marche des rayons lumineux. C'était Fresnel, qui, grâce à ces + découvertes, put plus tard perfectionner l'éclairage des phares. + Avant lui, la lampe des phares n'avait qu'une faible lumière, + qui ne s'apercevait pas d'assez loin sur les flots, et les + naufrages étaient encore fréquents. Fresnel sut multiplier la + lumière de cette lampe en l'entourant de verres savamment taillés + et de miroirs de toute sorte. + + «C'est la France, a dit un de nos écrivains, qui, après ses + grandes guerres, inventa ces nouveaux arts de la lumière et les + appliqua au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel, + de cette lampe forte comme quatre mille et qu'on voit à douze + lieues, elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui + entre-croisent leurs lueurs. Les ténèbres disparurent de la face + de nos mers. Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux + sauvent les phares?» + + +Julien continuait sa lecture; mais le pilote Guillaume ne l'écoutait +plus depuis déjà quelque temps; il était tout occupé du navire et de +la mer. Le vent s'était levé plus fort, et on voyait au loin l'Océan +qui commençait à blanchir d'écume. + +--Allons, laisse-moi, petit, dit Guillaume; tes histoires sont +intéressantes, mais nous les verrons une autre fois. Sur toutes ces +côtes la mer est mauvaise, et je pourrai bien avoir ce soir forte +besogne. + + + + +XCVIII.--Le naufrage.--Égoïsme et dévouement. + + Honte aux égoïstes qui ne songent qu'à eux-mêmes, honneur à + l'homme désintéressé qui s'oublie pour les autres. + + +Le petit Julien s'était couché tard; on était inquiet à bord du +bâtiment, car la mer était de plus en plus mauvaise. + +Au milieu de la nuit, l'enfant dormait profondément comme on dort à +son âge. Tout d'un coup il fut réveillé en sursaut. Au-dessus de sa +tête, sur le plancher du navire, il entendait les marins aller et +venir avec agitation. En même temps, c'étaient de longs roulements +comme ceux du tonnerre, des sifflements aigus, des grondements à +assourdir. Julien avait déjà entendu des bruits de ce genre, mais bien +moins forts, lors de la première bourrasque que le _Poitou_ avait +essuyée:--Hélas! se dit-il, c'est encore la tempête! + +Il chercha autour de lui son frère; mais André n'était plus là: sans +doute il s'était réveillé avant Julien et était sorti de la cabine +pour aider les matelots. + +Julien essaya de se lever, mais la mer secouait tellement le navire +qu'il ne put se tenir debout et fut jeté contre la cloison. + +L'enfant épouvanté rassembla pourtant tout son courage; il s'habilla +à la hâte, priant Dieu en lui-même; il ouvrit la porte de la cabine et +fit quelques pas en s'appuyant contre les murs. Le bruit se fit alors +entendre plus effrayant encore: les coups de tonnerre se succédaient +sans interruption, et la lueur des éclairs était si vive que Julien +fut obligé de fermer les yeux. En même temps la mer mugissait avec +violence, au point d'étouffer par instants le bruit du tonnerre. + +Tout à coup un grand craquement se fit entendre. Le bâtiment trembla +de la quille jusqu'au mât, et Julien reçut une telle secousse qu'il +roula de nouveau par terre. Le navire venait d'être jeté sur un +écueil. + + [Illustration: RÉCIFS DE LA MANCHE.--Les récifs et écueils sur + lesquels se brise la Manche offrent un perpétuel danger aux + vaisseaux. Sous ce rapport, les côtes françaises et anglaises de + la Manche sont parmi les plus périlleuses. Ce sont les récifs du + Calvados qui ont donné leur nom à ce département.] + +Un long cri d'effroi retentit à bord, se mêlant aux sifflements du +vent et des flots. Julien, pris d'une peur indicible, se mit à crier +lui aussi de toutes ses forces:--André! André! + +Une main le souleva, la main de son frère, qui avait tout d'abord +pensé à lui dans ce suprême péril. André serra l'enfant dans ses +bras:--N'aie pas peur, lui dit-il, je ne te quitterai pas. + +Et à voix basse il ajouta:--Julien, il faut prier Dieu, il faut avoir +confiance en lui, il faut avoir du courage. + +Tout en parlant ainsi, André emportait l'enfant dans ses bras, tâchant +par son énergie de relever le courage de son jeune frère; car André +n'avait point changé, et tel nous l'avons déjà vu dans l'incendie de +la ferme d'Auvergne, tel il était encore à cette heure. Gardant sa +présence d'esprit au milieu du danger, il avait d'abord aidé de son +mieux les matelots à la manoeuvre. Mais maintenant on ne devait plus +songer qu'à opérer le sauvetage, car le navire était perdu: malgré les +efforts du pilote Guillaume et ceux de l'équipage, il avait été +précipité par le vent sur les dangereux rochers de la côte, et son +flanc avait été si largement ouvert que de toutes parts on entendait +l'eau entrer en bouillonnant dans la cale. Le bâtiment appesanti +s'enfonçait peu à peu dans les flots, comme si une main invisible +l'eût entraîné au fond de l'Océan. + +Lorsque André arriva sur le pont du navire, il tenait toujours Julien +dans ses bras. Il s'arc-bouta contre un mât, car les lames écumantes +sautaient sur le pont et lui fouettaient les jambes avec assez de +force pour le renverser. Le capitaine, jugeant qu'il n'y avait plus +d'espoir et pas une minute à perdre, venait de commander de mettre la +chaloupe à la mer. A la lueur des éclairs, on voyait les matelots +courir en désordre. C'était un affolement général. + +Bientôt quelques matelots s'écrièrent que l'embarcation était trop +petite pour contenir tout le monde, d'autant plus que l'oncle Frantz +et les deux enfants se trouvaient en sus de l'équipage habituel. + +--Qu'on mette le canot à la mer, dit le capitaine. + +Le petit canot du _Poitou_ était une seconde embarcation beaucoup plus +légère que la chaloupe, et si frêle qu'elle semblait ne pas pouvoir +résister un instant aux vagues furieuses. + +L'un des matelots s'approcha du capitaine, et d'une voix brève, +hardie, pleine de révolte, en montrant le canot du doigt: + +--Capitaine, dit-il, pas un homme de l'équipage ne montera là-dedans. +La chaloupe peut à peine contenir l'équipage habituel du bâtiment; +vous avez pris en surplus le charpentier et ses deux neveux, ils sont +de trop, c'est à eux de se servir du canot. Nous, nous avons droit à +la chaloupe. + +--Nous ne céderons la chaloupe à personne, répétèrent les autres voix +des matelots. + +Le capitaine essaya de protester, mais ses paroles furent couvertes +par les voix en révolte qui répétaient pour s'encourager:--C'est notre +droit, c'est notre droit. + +Alors le vieux pilote Guillaume, s'avançant vers les matelots:--Au +moins, dit-il, sauvez cet enfant. + +Et il voulut prendre Julien dans ses bras pour le leur passer; mais le +petit garçon s'accrocha résolument au cou d'André:--Je ne veux pas +être sauvé sans mon frère, dit-il, je ne le quitterai pas. + +A travers le bruit terrible de la tempête on entendit pour toute +réponse ce cri égoïste et sauvage des matelots:--Qu'il reste alors! +chacun pour soi. + +Les instants pressaient. L'oncle Frantz se dirigea vers le petit +canot.--Viens, André, dit-il, et apporte-moi Julien. + +En parlant ainsi la voix de Frantz tremblait, comme celle d'un homme +qui songerait qu'il va emmener à une mort presque certaine ce qu'il a +de plus cher au monde: car Frantz connaissait mal la côte, et le canot +était si fragile qu'il paraissait impossible qu'il résistât aux lames. + +Au même moment la voix vibrante du pilote Guillaume retentit: + +--Attendez-moi, Frantz, s'écria-t-il; ce n'est pas moi qui +abandonnerai deux enfants et un ami en péril. Nous nous sauverons +tous, Frantz, ou nous mourrons ensemble. + +Puis, s'adressant au capitaine qui, irrésolu, ne savait dans quelle +embarcation sauter:--Capitaine, ma place est ici, la vôtre est avec +vos hommes, partez; je me charge du canot. + +Le capitaine se dirigea vers la chaloupe; l'instant d'après elle avait +disparu s'éloignant dans l'horizon noir, et le vieux pilote était seul +dans le canot avec Frantz et les enfants. + + + + +XCIX.--La nuit en mer. + + Comment nous acquitter du bien qu'on nous a fait? En faisant + nous-même du bien à tous ceux qui ont besoin de nous. + + +Le canot était si léger qu'il semblait que la première vague eût dû +l'engloutir, mais il bondissait sur la cime du flot pour retomber +l'instant d'après dans le sillon que le flot laisse derrière lui. Le +pilote tenait le gouvernail; l'oncle Frantz et André maniaient chacun +une rame d'une main vigoureuse. + +Chaque vague envoyait en passant dans le canot ces flaques d'eau que +les marins appellent des _paquets de mer_, et le canot n'eût pas tardé +à être submergé si Julien, les pieds dans l'eau, n'avait travaillé +sans cesse à le vider. Souvent même André était obligé de laisser la +rame pour aider l'enfant. + +Le plus grand péril pour le moment, c'étaient les écueils où le navire +venait de s'échouer. On ne les voyait point, mais on entendait le +perpétuel mugissement, bien connu des marins, que les flots produisent +en se brisant contre les rochers; et parfois, quand un éclair +déchirait la nue, on apercevait à l'endroit des récifs toute une +longue ligne blanche d'écume. + + [Illustration: LA TEMPETE.--Les tempêtes de la mer sont produites + par le vent et l'orage qui bouleversent les flots. Sous ce + rapport, le nord-ouest de la France est parmi les contrées de + l'Europe les plus exposées aux orages. Dans la tempête, les vagues + fouettées par le vent bondissent jusqu'à une hauteur de douze + mètres.] + +Avec une merveilleuse habileté le vieux pilote, qui connaissait toutes +les côtes de France depuis vingt ans, et encore mieux celles de +Bretagne et de Normandie, guidait l'embarcation pour regagner la haute +mer. Il n'y avait aucun port assez rapproché où l'on pût trouver un +abri; mieux valait le large que la côte hérissée de récifs. + +Ce fut une longue nuit d'angoisses. Enfin les premiers rayons du jour +parurent et éclairèrent la mer bouleversée. Nos amis étaient seuls sur +l'Océan, enveloppés par une brume épaisse comme cela arrive dans les +tempêtes. + +Ils se regardèrent les uns les autres; puis l'oncle Frantz, comme +saisi d'une pensée soudaine, serra les mains du vieux pilote dans les +siennes, et d'une voix que l'émotion suffoquait:--Guillaume, dit-il, +comment nous acquitterons-nous jamais envers toi? + +--C'est bien simple, répondit le vieux marin en promenant autour de +lui ses yeux clairs et résolus; et plus gravement il reprit:--Frantz, +dans un même péril, tu feras pour un autre ce que je fais pour toi +aujourd'hui, et les enfants de même. + +--Nous le ferons, répondit Frantz d'un accent ému. + +--Nous le ferons, répétèrent André et Julien; et ce dernier, levant +ses petites mains jointes vers le pilote, souriait à travers ses +larmes comme si un coin du ciel noir s'était enfin éclairci. + +Alors une sorte de calme s'éleva du fond de ces quatre âmes que la +mort enveloppait encore de toutes parts: il semblait qu'en s'engageant +à vaincre dans l'avenir de nouveaux périls pour le salut d'autres +hommes, on eût déjà triomphé du péril présent. + + + + +C.--La dernière rafale de la tempête.--La barque désemparée. + + Espérer et lutter jusqu'au bout est un devoir. + + +A ce moment, une dernière rafale s'éleva, mais si brusque, si violente +que personne n'eut le temps de s'y préparer. Une lame énorme, +furieuse, venant de l'avant, brisa d'un seul coup les deux rames. En +même temps, elle emplit à moitié d'eau la barque, roula Julien, +aveugla André et l'oncle Frantz, qui perdirent pied. + +La bourrasque passée, nos quatre naufragés furent presque étonnés de +se retrouver encore ensemble et de voir que la barque, quoique remplie +d'eau, était toujours à flot. Par malheur elle était absolument +désemparée; on ne pouvait plus la diriger, on se trouvait comme une +épave flottante à la merci du vent et des vagues, qui pouvaient +entraîner de nouveau l'embarcation sur des récifs et l'y briser. + +On s'empressa de vider le canot, ce qui fut long. Puis chacun se +rassit, en proie à de nouvelles anxiétés. + +Guillaume était devenu sombre. Immobile au fond de la barque, il +suivait d'un oeil triste l'horizon brumeux. Ses paupières étaient +humides, comme si, par la pensée, il eût entrevu au delà des côtes de +l'Océan une petite maison cachée sous les arbres, et au cher foyer de +la maison une femme inquiète et deux têtes blondes, celles de ses +petites filles. + +Un soupir profond souleva la poitrine du vieux marin, et ses yeux +continuèrent à se perdre dans l'horizon vide. + +Alors deux bras caressants se posèrent sur son épaule et la petite +voix tendre de Julien s'éleva. On eût dit que l'âme naïve de l'enfant +avait lu dans celle du vieillard et qu'elle venait lui répondre. + +--Père Guillaume, murmura-t-il à son oreille, Dieu est bon, et je le +prie de tout mon coeur: vous reverrez votre maison. + +--Dieu t'entende, Julien! fit le vieillard en serrant l'enfant dans +ses bras. + + + + +CI.--Le noyé et les secours donnés par Guillaume. + + Que d'hommes ont été rappelés à la vie par des secours + intelligents et persévérants! + + +Après ce moment d'effusion, Guillaume fit un effort, et chassant ses +pensées tristes: + +--Ces enfants-là doivent être épuisés, dit-il. Puisque nous n'avons +plus rien à faire qu'à nous laisser ballotter au hasard, il faut +réparer nos forces en prenant de la nourriture. + +On atteignit alors quelques provisions qu'on avait emportées en toute +hâte au moment d'embarquer: du biscuit, de la viande sèche et un petit +baril d'eau douce. On brisa comme on put le biscuit, et quand chacun +eut repris des forces, on se sentit plus de courage et d'espoir. + +La barque flottait au hasard, jouet des flots; tous les yeux étaient +fixés sur l'horizon. + +Julien, qui regardait comme les autres la mer avec attention, +s'approcha de l'oncle Frantz: + +--Mais voyez donc, dit-il; il y a quelque chose qui flotte là-bas sur +l'eau: qu'est-ce que ce peut être? + +--Quelque épave de la tempête, sans doute, dit l'oncle Frantz. +Peut-être quelque débris du navire. + +--Mais non, je vous assure, dit André à son tour. Tenez, il me semble +que ce sont des vêtements qui flottent. Ne serait-ce point le corps +d'un homme? + +--Il a raison, dit le vieux pilote. Ce doit être un naufragé comme +nous, mais plus malheureux que nous. + +Tous les yeux fixés sur ce point cherchaient à deviner. On ne pouvait +encore bien distinguer l'objet qui flottait sur l'eau. Tout d'un coup +une vague plus forte le rapprocha de la barque. + +--Oh! mon Dieu! s'écria l'oncle Frantz, qui avait aperçu le visage +pâle du naufragé, c'est le capitaine du navire. + +Et jetant à la mer un paquet de cordages qui se trouvait à bord de la +barque désemparée, il parvint à attirer à lui le corps flottant et à +le hisser dans le canot. + +On le coucha aussitôt sur le côté. Guillaume desserra les dents du +capitaine: on vit l'eau ressortir de sa bouche. Ensuite Guillaume le +frictionna par tout le corps pour rappeler la chaleur, et, appuyant la +main sur sa poitrine, il la fit successivement se lever et s'abaisser +pour imiter les mouvements de la respiration. + +Le corps semblait toujours inanimé. Le père Guillaume, sans se +décourager, approcha alors sa bouche de la sienne et lui souffla +doucement de l'air. Il fit cela avec patience pendant assez longtemps. +André et Julien, se dépouillant de leur veste, avaient recouvert le +noyé pour le réchauffer. + +Enfin le souffle du capitaine parut répondre à celui de Guillaume; un +léger tressaillement agita son corps, ses lèvres remuèrent et ses yeux +se rouvrirent. L'oncle Frantz, prenant une gourde d'eau-de-vie, lui en +versa quelques gouttes qui le ranimèrent tout à fait. + +Quand il put parler, le capitaine raconta à ceux dont les soins +intelligents venaient de le sauver que la chaloupe chargée de monde +avait eu une avarie, avait pris l'eau et sombré. Il avait nagé pendant +plusieurs heures, espérant rencontrer quelque navire. Puis il avait +aperçu de loin le canot et s'était dirigé vers lui. Enfin les forces +l'avaient abandonné, et depuis il ne savait plus ce qu'il était +devenu. + + + + +CII.--L'attente d'un navire et les signaux de détresse. + + De même que, sur mer, les vaisseaux se détournent de leur route + pour venir au secours des naufragés, de même, dans la vie, nous + devons aller vers ceux qui souffrent et faire pour eux sans + hésiter les sacrifices que réclame leur misère. + + +Vers midi, le vent changea brusquement. En même temps, la brume qui +n'avait cessé d'envelopper la barque se dissipa peu à peu, et les +naufragés, qui étaient maintenant cinq, purent observer l'horizon sur +tous les points. + +--En temps ordinaire, dit Guillaume, nous ne tarderions pas à +apercevoir quelque navire, car la Manche est la mer la plus fréquentée +du globe; mais après une telle tempête, c'est grand hasard si quelque +vaisseau a pu tenir la mer et si l'on vient à notre secours. + +--Espérons pourtant, dit le capitaine. + +Et la barque continua de voguer au hasard des vents et des vagues. + +Vers deux heures on aperçut du côté du sud un petit point blanc qu'on +avait peine à distinguer de l'écume des flots. Mais en le regardant, +les yeux du vieux pilote brillèrent: + +--Voici une voile, dit-il; puisse-t-elle venir vers nous! + +Le navire approchait en effet. Après une demi-heure d'attente, qui +sembla un siècle aux naufragés, on découvrit distinctement les trois +mâts. + +--On peut maintenant nous voir, dit le capitaine, tâchons d'être +aperçus. + +Le pilote, qui avait la plus haute taille, prit un mouchoir rouge, +l'attacha au tronçon d'une rame qui restait et l'agita en l'air comme +signal de détresse. + +Ce fut alors un grand silence, plein d'anxiété: tous les yeux étaient +tournés vers le même point. Le navire approcha encore, mais il se +dirigeait vers les côtes d'Angleterre, et, continuant rapidement sa +route, il ne vit pas le frêle canot perdu au milieu de la mer. + +Peu à peu les mâts semblèrent s'abaisser en s'éloignant, le navire ne +parut plus qu'un point, le point lui-même disparut, et le canot des +naufragés continua de flotter seul sur l'immense Océan. + +Tous les coeurs étaient gros d'angoisse. Un silence morne régna de +nouveau dans la petite barque. + +Le soleil allait déjà se coucher et emporter avec lui la dernière +espérance des naufragés, lorsque Julien, dont les yeux étaient tournés +vers l'ouest, aperçut au loin une sorte de petit nuage noirâtre qui +flottait au-dessus de l'horizon. + +--Ne voyez-vous pas ce nuage? dit-il à son oncle. + +Celui-ci regarda, puis, se levant tout à coup:--Oh! dit-il, ce n'est +point un nuage, c'est de la fumée. Sûrement un vapeur est par là. Nous +pouvons encore espérer. + +Bientôt en effet la fumée sembla approcher, épaissir; puis, quelques +minutes plus tard, on distinguait le haut des mâts et de la cheminée +du vaisseau. + +On se leva et on agita tout ce qu'on possédait d'étoffes à couleurs +voyantes. Julien avait joint ses petites mains, les yeux tournés vers +le ciel. + +Tout d'un coup le navire à vapeur changea de direction et marcha juste +sur le canot. Le signal avait été aperçu et on venait pour secourir +les naufragés. + +Quelques instants après, ils étaient tous à bord du grand bateau à +vapeur la _Ville de Caen_, qui reprenait sa route vers Dunkerque, les +emportant avec lui. + + + + +CIII.--Inquiétude et projets pour l'avenir. + + Une famille unie par l'affection possède la meilleure des + richesses. + + +Dans l'ivresse de se voir enfin sauvés, Julien et André s'étaient +jetés au cou de leur oncle et du brave Guillaume. + +--Ami, dit Frantz au vieux pilote normand, désormais c'est entre nous +à la vie et à la mort. Nous te devons d'exister encore: dispose de +nous au besoin. + +--Frantz, dit Guillaume, s'il en est ainsi, je veux te demander une +chose. + +--Quoi que ce soit, dit Frantz, je le ferai. + +--Eh bien, Frantz, lorsque tu auras terminé tes affaires en +Alsace-Lorraine, viens me trouver dans le petit bien que je possède +auprès de Chartres; je sais que, si tu n'avais pas perdu toutes tes +économies à Bordeaux, tu aurais acheté un bout de terre pour t'y +établir; moi, me voilà propriétaire et je n'entends pas grand'chose à +l'agriculture; viens te reposer un mois auprès de moi. Tu m'aideras de +tes conseils, nous réfléchirons ensemble à l'avenir, et si le coeur +te disait de l'installer auprès de nous, nous serions bien heureux. + +--Hélas! mon brave Guillaume, répondit Frantz, j'irai te voir, je te +le promets, mais je ne pourrai rester longtemps: nous avons notre vie +à gagner, André et moi, nous avons à élever et à instruire Julien. + +--Que comptez-vous faire? + +--Je n'en sais trop rien encore, dit Frantz en soupirant. Cette +tempête a achevé de bouleverser mes projets. Nos vêtements à tous sont +au fond de la mer, et si je n'avais eu soin de mettre dans ma ceinture +mes papiers avec une centaine de francs qui nous restaient, nous +n'aurions plus rien que nos bras à cette heure. + +--Ah! mon Dieu, c'est pourtant vrai, s'écria Julien, toutes nos +affaires sont restées sur le navire et ont sombré avec. Et mon carton +de classe, mes cahiers et mes livres que j'avais si bien pris soin +d'emporter de Phalsbourg, tout est perdu! Quel dommage! je n'y avais +pas songé encore. + +Et l'enfant laissa tomber ses bras d'un air désolé. Mais à ce moment +il sentit quelque chose de dur dans sa poche, et il ne put retenir un +petit cri de plaisir: + +--Oh! fit-il, j'ai tout de même encore un livre, mon livre sur les +grands hommes. Il était dans ma poche et il s'est trouvé sauvé sans +que j'y pense. + +Le vieux pilote embrassa Julien, et serrant la main de Frantz:--Allons, +dit-il, ne nous désolons pas, Frantz. Songe que dans ma vie j'ai passé +des heures plus dures encore, et pourtant me voilà petit propriétaire +à présent. Ton tour de bonheur arrivera aussi, tu verras; il arrive +toujours pour ceux qui comme toi ne craignent ni la peine ni le +travail, parce qu'ils veulent honnêtement se tirer d'affaire. + +--Et puis, mon oncle, ajouta André, vous n'êtes pas seul, et nous, +nous ne sommes plus orphelins. A nous trois, nous formons une petite +famille. Nous nous aimons, nous nous soutiendrons tous les trois; nous +serons heureux, allez, sinon par la richesse, au moins par +l'affection. + + + + +CIV.--Une surprise après l'arrivée à Dunkerque.--Les quatre +caisses.--Utilité des assurances. + + En s'entendant les uns avec les autres et en se cotisant, on + parvient de notre temps à réparer des malheurs qui étaient + autrefois irréparables. + + +Le paquebot arriva rapidement à Dunkerque. Ce port, le plus fréquenté +du département du Nord, tire son nom des dunes de sable près +desquelles la ville est bâtie. C'est, avec Boulogne et Calais, un +centre important pour la pêche des harengs et des sardines. + + [Illustration: LES DUNES DE DUNKERQUE.--On appelle dunes des + collines de sable qui se sont formées sur les bords de l'Océan ou + de la Manche. Elles sont stériles et souvent habitées par des + renards. On arrête les dunes, dans le Nord, en y plantant une + sorte de jonc marin, et dans les Landes en y plantant des pins + maritimes. Les plantations ou semis faits sur les dunes sont + exemptés d'impôts pendant trente ans.] + +Frantz désirait se rendre au plus vite en Alsace-Lorraine avec ses +neveux sans rien dépenser; il songea à se procurer de l'occupation sur +un des bateaux qui font le service des canaux du Nord et qui, +regagnant le canal de la Marne au Rhin, passent tout près de +Phalsbourg. + +On parcourut la ville animée de Dunkerque; on passa devant la statue +de Jean Bart que David a sculptée, et Julien admira l'air résolu du +célèbre marin. + +L'oncle Frantz ne trouva pas du premier coup ce qu'il désirait. Ce fut +seulement après deux jours de recherches, bien des peines et bien des +tracas, qu'il obtint de l'ouvrage à bord d'un bateau. Encore ne lui +promit-on d'autre salaire que leur nourriture à tous les trois. + + [Illustration: LA PECHE DU HARENG.--Le hareng est un joli poisson + glauque sur le dos et blanc sous le ventre. Chaque année, au mois + de mars, les harengs descendent des mers du Nord par bancs + immenses et voyagent le long de nos côtes. C'est alors que les + pêcheurs vont jeter dans l'eau leurs grands filets qu'ils retirent + chargés de harengs. Cette pêche est aussi importante que celle de + la morue.] + +Nos amis s'en revenaient donc la tête basse, le front soucieux, +songeant qu'il allait falloir entamer leur petite réserve d'argent +pour s'acheter des vêtements de rechange; et ils étaient si tristes +qu'ils marchaient sans rien se dire, préoccupés de leurs réflexions. + +--Eh bien, s'écria Guillaume qui les attendait sur le seuil de la +porte, arrivez donc: il y a du nouveau qui vous attend. + +Julien, en voyant la figure radieuse du brave pilote, devina vite que +les nouvelles étaient bonnes; il s'élança à sa suite de toutes ses +petites jambes, et on monta quatre à quatre l'escalier de la mansarde +qu'on avait louée en arrivant. + +Quand la porte fut ouverte, Julien demeura bien surpris. Il aperçut au +beau milieu de la mansarde quatre caisses de voyage portant chacune le +nom de l'un de nos quatre voyageurs. Julien, naturellement, s'empressa +d'ouvrir celle qui portait son nom, et il fit un saut d'admiration en +voyant dans le tiroir de la caisse de bonnes chemises à sa taille, des +bas, des souliers neufs, un chapeau en toile cirée et une paire de +pantalons en bon drap. + +--Mais, père Guillaume, dit l'enfant en déployant toutes ces +richesses, est-ce que c'est possible que ce soit pour moi, tout cela! +D'où vient cette belle caisse? Et André qui en a autant! et mon oncle +aussi, et vous aussi! Qu'est-ce que cela veut dire? + + [Illustration: JEAN BART, né à Dunkerque en 1651[*], mourut en + 1702. Fils d'un simple pêcheur, il devint l'un de nos plus + illustres marins. Un capitaine anglais l'invita un jour à dîner; + il se rendit sans défiance sur son navire; mais c'était une + trahison: à la fin du dîner les matelots anglais se jetèrent sur + Jean Bart pour le faire prisonnier. Celui-ci, avec un sang-froid + admirable, se dégageant brusquement, courut vers un tonneau de + poudre, en approcha une mèche allumée qu'il avait saisie et cria + aux Anglais d'une voix tonnante: «Si vous faites un pas vers moi, + je fais sauter le navire et nous avec.» Les Anglais interdits + s'écartent, les marins de Jean Bart ont le temps d'arriver, + s'emparent du navire, et Jean Bart triomphant ramène à Dunkerque + les Anglais prisonniers sur leur propre vaisseau.] + +--Petit Julien, répondit le père Guillaume, ravi de la bonne surprise +qui épanouissait tous les visages, c'est le cadeau d'adieu de notre +capitaine. Il a fait dresser avec moi, comme la loi l'y obligeait, le +procès-verbal du naufrage du navire: le _Poitou_ était assuré avec +toute sa cargaison et le capitaine ne perdra rien: il a trouvé juste +que nous ne perdions rien aussi, et il nous envoie ces vêtements en +échange de ceux qui ont coulé avec le navire. En même temps, il a +ajouté le paiement promis à chacun de nous pour la traversée. Volden, +voici tes cinquante francs; André, en voici trente, et toi, Julien, +voici un carton d'écolier tout neuf pour te récompenser d'avoir été +courageux en mer comme un petit homme. + +Julien ne se possédait pas d'aise. Cette caisse à son adresse, c'était +le premier meuble qu'il eût possédé: + +--Mon oncle, disait-il en sautant de plaisir, voyez donc, nous avons +maintenant un mobilier: c'est comme si nous possédions chacun une +armoire! + +Tout d'un coup, il s'interrompit pour pousser une nouvelle exclamation +de surprise: + +--Ah! mon Dieu! dit-il, jusqu'à mon joli parapluie que M. Gertal +m'avait donné et que j'avais tant de regret d'avoir perdu! Eh bien, le +capitaine en a mis un au fond de la caisse, et il est tout pareil, +regarde, André. + +--Je m'imagine, dit l'oncle Frantz en tendant la main avec émotion à +Guillaume, qu'il y a quelqu'un qui a sans doute aidé la mémoire du +capitaine. + +--Mon vieil ami, dit Guillaume, j'étais chargé de faire l'inventaire +complet; j'ai tâché de ne rien oublier. + +Ce soir-là, nos quatre amis dînèrent bien contents. Après dîner on +alla remercier le capitaine, et chemin faisant Julien ne put +s'empêcher de dire qu'il trouvait que les _assurances_ sont une bien +bonne chose. + +--Oui certes, petit Julien, répondit Guillaume. En donnant aux +compagnies d'assurances une faible somme chaque année, on se trouve +protégé autant que faire se peut contre les malheurs de toute sorte. +Je me suis déjà dit qu'en arrivant chez moi la première chose que je +vais faire, ce sera d'assurer contre l'incendie le petit bien dont +nous avons hérité et d'assurer contre la grêle mes récoltes de chaque +année. + +Et le vieux pilote ajouta sentencieusement: + +--L'homme sage n'attend point que le malheur ait frappé à sa porte +pour lui chercher un remède. + + + + +CV.--Le Nord et la Flandre.--Ses canaux, son agriculture et ses +industries.--Lille. + + Les pays du nord sont ceux que la nature a le moins favorisés; + mais l'intelligence et le travail de l'homme ont corrigé la + nature et y ont produit des richesses. + + +Le lendemain, nos amis se séparèrent en se promettant de se revoir +bientôt. Guillaume allait retrouver sa femme, Frantz et ses neveux se +dirigeaient vers Phalsbourg pour y terminer leurs affaires. + +Lorsque le bateau quitta Dunkerque pour naviguer sur le canal, Julien, +debout sur le pont, observait le pays avec attention.--Regarde bien, +Julien, lui dit l'oncle Frantz, qui était tout près, enfonçant dans +l'eau sa longue perche; le département du Nord où nous voici vaut la +peine que tu l'admires. C'est, après le département de la Seine, le +plus peuplé de France, et l'agriculture comme l'industrie y est +prospère. + +En effet, tout le long des bords du canal, souvent noircis par la +poussière du charbon de terre, on voyait se déployer de grandes +plaines où travaillaient sans relâche les cultivateurs affairés. On +était à la fin de janvier, et chacun préparait la terre à recevoir les +semences du printemps. + + [Illustration: FLANDRE, ARTOIS ET PICARDIE.--Ces provinces sont + riches et couvertes de villes florissantes. Leur fertilité en blé + les a fait nommer le grenier de la France. Lille a environ 200,000 + habitants. L'ancienne capitale de l'Artois était Arras (30,000 + hab.), fortifiée par Vauban. L'ancienne capitale de la Picardie + était Amiens (70,000 hab.). Cette ville importante est située sur + la Somme, rivière aux eaux dormantes. C'est encore un grand centre + industriel; on y fabrique des tapis et des velours renommés. + Abbeville (20,000 hab.) est connue pour sa serrurerie.] + +--Dans deux mois, ajouta l'oncle Frantz, ce ne sera partout qu'un +immense tapis vert: ici, du chanvre et du lin, dont on fera les belles +toiles du Nord ou les dentelles de Valenciennes et de Douai; là, le +colza, la navette et l'oeillette pour les huiles, le houblon pour la +bière, les betteraves pour les raffineries de sucre et pour la +nourriture des bestiaux, enfin les céréales de toute sorte; car ici il +n'y a jamais un mètre de terrain inoccupé. + +--Pourquoi ne voit-on pas de vaches dans les champs par ici? observa +Julien. + + [Illustration: L'OEILLETTE.--C'est le nom vulgaire de certains + pavots cultivés pour leurs graines. Le pavot renferme une + substance vénéneuse, l'opium, mais ses graines en sont totalement + dépourvues, et ce sont elles qui fournissent l'huile d'oeillette, + peut-être la meilleure après l'huile d'olive.] + +--C'est qu'on les nourrit à l'étable pour la plupart. Ce qui n'empêche +pas les vaches flamandes d'être une des plus belles races françaises. +Elles sont grandes et donnent beaucoup de lait. Les moutons flamands +sont aussi renommés; avec leur laine on fait les belles étoffes qui se +vendent à Roubaix et à Tourcoing. + +--Et toutes ces grandes cheminées, mon oncle, dit Julien, qu'est-ce +donc? + +--Ce sont les cheminées d'usines de toute sorte, raffineries de sucre, +distilleries d'eau-de-vie, fabriques d'amidon. Bientôt nous verrons +les moulins à huile et à farine. Plus tard nous rencontrerons des +puits de mines: les mines d'Anzin et de Valenciennes produisent à +elles seules le quart de toute la houille retirée du sol français. + +--Oh! oh! dit le petit Julien, je suis bien content de connaître la +Flandre; je vois que le nord de la France n'en est pas la partie la +moins bonne. + + [Illustration: UNE FILATURE DE LIN A LILLE.--Le lin est de toutes + les fibres de plantes celle qu'il était le plus difficile de filer + à la mécanique. C'est par une merveille de l'industrie que les + machines réussissent maintenant à transformer ces fibres si + courtes en fils longs et souples qui vont s'enroulant sur des + bobines.] + +Bientôt on arriva à Lille, la cinquième ville de France, qui est en +même temps une place forte de premier ordre, tout entourée de remparts +et de bastions, et qui soutint plusieurs sièges héroïques. Julien fut +envoyé faire quelques commissions à travers Lille: il revint +émerveillé du mouvement qu'il avait vu partout, et du bruit des +grandes filatures dont on entendait en passant siffler les machines à +vapeur. + +Comme il avait vu sur une place de Lille le nom de Philippe de Girard, +il songea aussitôt à interroger son livre sur ce grand homme.--Quel +bonheur, pensa-t-il, que j'eusse mon livre dans ma poche lors de la +tempête! L'Océan ne l'a pas englouti, mon cher livre; il me semble que +je l'aime plus encore, à présent qu'il a fait avec moi tant de courses +extraordinaires. Voyons ce qu'il va m'apprendre sur Lille. + +Et l'enfant ouvrit son livre. + + + + +CVI.--Un grand homme auquel le Nord doit une partie de sa prospérité: +Philippe de Girard.--La machine à filer le lin. + + Un seul homme, par son génie et sa persévérance, peut faire + changer de face toute une contrée. + + + En l'année 1775, un petit enfant nommé PHILIPPE DE GIRARD venait + au monde dans un village du département de Vaucluse. + + +--Le département de Vaucluse, se dit Julien, chef-lieu Avignon; j'ai +passé par là en allant à Marseille, je me le rappelle très bien. + + + Dès que le petit Philippe sut lire, il employa toutes ses + journées à étudier, à feuilleter des livres savants. + + A l'heure des récréations, Philippe allait jouer dans le jardin + paternel, mais ses jeux étaient de nouveaux travaux. Il + construisait de petits moulins que faisait tourner le ruisseau du + jardin: il fabriquait de toutes pièces ou dessinait sur le papier + des machines de diverses sortes. + + A l'âge de quatorze ans, Philippe de Girard avait déjà inventé + une machine pour utiliser la grande force des vagues de la mer. + + Il n'avait pas seize ans lorsqu'un malheur frappa sa famille: son + père et sa mère furent forcés de quitter la France pendant la + Révolution, et ils perdirent tout ce qu'ils possédaient. + + Errant dans des pays étrangers, réduits à la pauvreté la plus + grande, les parents de Philippe de Girard seraient peut-être + morts de misère sans le courage de leur jeune fils. + + Philippe met tout son génie au service de son amour filial; c'est + lui qui gagne le pain de son père et de sa mère, il est leur + secours, leur consolation, leur honneur. Il travaille sans repos, + et c'est pour eux qu'il travaille. + + En 1810, Philippe et sa famille étaient réunis à table pour + déjeuner. En ce moment, un journal arriva. Son père l'ouvrit, y + jeta les yeux, puis le passant à son fils: «Tiens, Philippe, + voilà qui te regarde.» + + Et le jeune homme lut dans le journal ce décret de Napoléon Ier: + + «Il sera accordé un prix d'un million de francs à l'inventeur (de + quelque nation qu'il puisse être) de la meilleure machine à filer + le lin.» + + [Illustration: PHILIPPE DE GIRARD, né en 1775 dans un village du + département de Vaucluse, mourut en 1845.] + + --Un million! s'écria Philippe. Oh! si je pouvais le gagner et + vous rendre votre fortune d'autrefois!... + + Après le dîner, Philippe va se promener dans le jardin sous les + grands arbres, réfléchissant, cherchant comment faire. Il se + procure du lin, du fil, une loupe (une loupe est une sorte de + verre qui grossit les objets pour les yeux); puis il s'enferme + dans sa chambre, et, tenant d'une main le lin, de l'autre le fil, + il se dit: «Avec ceci, il faut que je fasse cela.» + + Il passa la journée et la nuit à réfléchir, imaginant et + construisant dans sa tête des machines de toute sorte. + + Le lendemain, quand il revint à la même heure pour le déjeuner en + famille, il dit à son père: + + --Le million est à nous, la machine est trouvée! + + L'idée principale de la machine était trouvée en effet, mais, + pour l'exécuter, Philippe de Girard rencontra les plus grandes + difficultés. Il dépensa le peu d'argent qu'il avait; enfin, après + plusieurs années, au moment où la machine était enfin parfaite et + où Philippe allait recevoir son prix, Napoléon tomba. Le + gouvernement qui lui succéda refusa de payer le million promis. + + Alors Philippe ruiné s'exila. Il alla fonder en Pologne une + manufacture de lin qui prit une grande importance et fut même le + centre d'une nouvelle ville. Cette ville porte le nom de Girard + et elle est désignée sur les cartes actuelles par le nom de + _Girardoff_. + + Ainsi, grâce à un travail assidu, Girard finit par obtenir et par + donner aux siens la richesse qu'il avait failli déjà trouver. + Néanmoins, jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de travailler et + d'inventer sans relâche; c'est par vingtaines que se comptent les + machines que l'industrie lui doit. + + Mais sa plus belle oeuvre, ce fut cette machine à filer le lin + qui devait être une des richesses de sa patrie. Elle se répandit + partout rapidement, surtout dans le Nord. C'est une simple + machine qui a fait la fortune et la grandeur de plusieurs villes + du Nord, principalement de Lille, centre de l'industrie du lin. + Aussi la ville de Lille s'est-elle toujours montrée + reconnaissante envers Philippe de Girard. + + L'État fait aujourd'hui une pension à sa nièce et à sa + petite-nièce. + + + + +CVII.--L'Artois et la Picardie.--Le siège de Calais. + + Le courage rend égaux les riches et les pauvres, les grands et + les petits, dans la défense de la patrie. + + +Julien, tournant la page de son livre, continua sa lecture: + + L'Artois et la Picardie sont, comme la Flandre, des pays de + plaines très fertiles qui produisent en abondance le blé, le + colza et le lin. Ces trois provinces industrieuses, placées en + face de l'Angleterre, font aussi un grand commerce maritime. Par + les ports de Boulogne et de Calais passent chaque année, par + centaines de mille, les personnes qui se rendent d'Angleterre en + France ou de France en Angleterre. + + Il y a cinq cents ans, le roi d'Angleterre, Édouard III, avait + envahi la France et assiégé Calais. Les habitants, pendant une + année entière, soutinrent vaillamment le siège; mais les vivres + vinrent à manquer, la famine était affreuse, il fallut se rendre. + + Le brave gouverneur de la ville, Jean de Vienne, fit dire au roi + d'Angleterre que Calais se rendait et que tous ses habitants + demandaient à quitter la ville. + + [Illustration: EUSTACHE DE SAINT-PIERRE ET LES BOURGEOIS DE + CALAIS.--C'est en 1347 que le roi d'Angleterre réduisit à merci la + ville de Calais. Cette ville ne fut enlevée aux Anglais qu'en 1558 + par le duc de Guise. Calais a aujourd'hui 12,000 habitants; c'est + une place forte de première classe.] + + Le roi répondit qu'il ne les laisserait pas sortir, mais ferait + tuer les plus pauvres et accorderait la vie aux riches au prix + d'une forte rançon. + + Voici la belle réponse que lui fit alors Jean de Vienne. + + --Seigneur roi, nous avons tous combattu aussi loyalement les uns + que les autres, nous avons tous subi ensemble bien des misères, + mais nous en subirons de plus grandes encore plutôt que de + souffrir que le plus petit de la ville soit traité autrement que + le plus grand d'entre nous. + + Le roi furieux répondit qu'en ce cas il les ferait tous pendre. + + Les chevaliers anglais réussirent pourtant à le calmer un peu, et + il se contenta d'exiger que Calais lui livrât six bourgeois, + parmi les notables, pour être mis à mort. + + Le gouverneur de la ville vint alors au marché pour annoncer la + triste nouvelle. Il fit sonner la cloche. Au son du la cloche, + hommes et femmes se réunirent pour l'entendre. + + Grande fut la consternation en apprenant l'arrêt du roi + d'Angleterre. Tous se regardaient les uns les autres, se + demandant quelles seraient parmi eux les six malheureuses + victimes. Tout d'un coup le plus riche bourgeois de la ville, + Eustache de Saint-Pierre, se leva; il s'avança vers le gouverneur + et, d'une voix ferme, il se proposa le premier pour mourir. + + Aussitôt trois autres bourgeois imitent son noble exemple et, + quand il ne reste plus que deux victimes à choisir, tant + d'habitants se proposent pour mourir et sauver leurs concitoyens, + que le gouverneur de la ville est obligé de tirer au sort. + + Ensuite les six bourgeois partirent au camp anglais, en chemise, + pieds nus, la corde au cou, portant les clefs de la ville. Ils + s'agenouillèrent devant le roi en lui tendant les clefs. + + Il n'y eut alors, parmi les Anglais, si vaillant homme qui pût + s'empêcher de pleurer en voyant le dévouement des six bourgeois. + Seul, le roi d'Angleterre, jetant sur eux un coup d'oeil de + haine, commanda que l'on coupât aussitôt leurs têtes. Tous les + barons et chevaliers anglais versaient des larmes et demandaient + de faire grâce, mais Édouard, grinçant des dents, s'écria: + + --Qu'on fasse venir le coupe-tête. + + Au même moment, la reine d'Angleterre arriva. Elle se jeta à deux + genoux aux pieds du roi, son époux: + + --Grâce, grâce! dit-elle; et elle pleurait à tel point qu'elle ne + pouvait se soutenir. Ah! gentil sire, je ne vous ai jamais rien + demandé; aujourd'hui je vous le demande, pour l'amour de moi, + ayez pitié de ces six hommes! + + Le roi garda le silence durant quelques moments, regardant sa + femme agenouillée devant lui:--Ah! madame, dit-il, j'aimerais + mieux que vous fussiez ailleurs qu'ici. + + Enfin il s'attendrit et il accorda la grâce des six héros de + Calais. + + + + +CVIII.--La couverture de laine pour la mère Étienne.--Reims et les +lainages. + + Se souvenir toujours d'un bienfait, c'est montrer qu'on en était + vraiment digne. + + +--Mon oncle, dit un jour André à l'oncle Frantz, il y a une chose qui +me préoccupe; lorsque nous avons quitté la Lorraine, le père et la +mère Étienne nous ont aidés comme si nous étions leurs enfants, et la +bonne mère Étienne, sans rien me dire, a glissé dans ma bourse deux +pièces de cinq francs que j'y ai trouvées à Épinal. Cependant ils sont +très gênés, car ils ont perdu toutes leurs économies pendant la +guerre, et moi, malgré nos peines, j'ai néanmoins en ce moment deux +fois plus d'argent qu'en quittant Phalsbourg. Je voudrais bien leur +rendre ces deux pièces de cinq francs et leur en montrer ma +reconnaissance. + +--Je t'approuve, André, dit l'oncle Frantz: il faut toujours, dès +qu'on le peut, rendre ce qu'on a reçu et répondre à un bon procédé par +un autre. Nous passerons chez la mère Étienne avant d'arriver à +Phalsbourg, et nous lui offrirons quelque chose. + +--Mon oncle, dit Julien qui avait écouté avec attention, je me +rappelle que Mme Étienne nous avait mis la nuit sur notre lit des +habits pour nous couvrir, car, disait-elle, elle n'avait plus une +seule couverture de laine depuis la guerre. + +--En effet, dit André, et malgré cela elle n'a pas hésité à nous +donner ses petites économies! Bonne mère Étienne! + + [Illustration: LA CATHÉDRALE DE REIMS est un admirable édifice du + treizième siècle. On en voit ici l'extérieur et les superbes tours. + L'intérieur n'est pas moins magnifique: il est éclairé par des + vitraux remarquables et orné d'innombrables statues. C'est dans la + cathédrale de Reims qu'étaient couronnés les rois de France.] + +--Eh bien, mes enfants, dit l'oncle Frantz, nous arriverons bientôt à +Reims, profitons-en pour acheter une chaude couverture que nous +offrirons à la mère Étienne. Reims est la ville des lainages par +excellence, et notre bateau va y rester assez de temps pour que nous y +puissions faire notre achat. + +L'oncle Frantz et les deux enfants parcoururent la belle ville de +Reims, la plus peuplée du département de la Marne. Ils visitèrent la +superbe cathédrale, et Julien, se rappelant les récits de la mère +Gertrude, dit à son oncle que Jeanne Darc avait fait autrefois +dans cette cathédrale sacrer le roi Charles VII. + +C'était un jour de marché, et partout s'étalaient les produits de la +Champagne, qui consistent surtout en lainages, en fers, en vins +célèbres. + + [Illustration: OUVRIÈRES DE REIMS CARDANT ET PEIGNANT LA + LAINE.--La laine, comme le coton, a besoin d'être débarrassée de + tous les filaments étrangers et de toutes les impuretés. Pour cela + on la carde. Ce mot vient d'une espèce de chardon à tête épineuse, + la cardère, dont on se sert pour brosser la laine. Ensuite on la + peigne comme nous peignons nos cheveux.] + +--Les lainages, dit l'oncle Frantz, sont la plus ancienne des +industries françaises et une de celles où la France l'emporte sur ses +rivales. On carde et on peigne les laines, puis on les tisse, et les +tissus de Reims, ainsi que les draps de Sedan, sont justement +renommés. + +Tout en causant ainsi, on choisit une bonne couverture, chaude et +grande, et on se réjouit par avance du plaisir qu'on aurait à l'offrir +à la mère Étienne. + +On reprit ensuite le chemin du bateau et on recommença à travailler en +songeant qu'on arriverait bientôt en Lorraine. + + [Illustration: LA CHAMPAGNE tire son nom de ses vastes plaines + couvertes en partie de vignobles, en partie de vastes forêts. + Mézières (le chef-lieu des Ardennes) est une place forte sur la + Meuse. Sedan est une petite place forte célèbre par la défaite de + Napoléon III. Châlons-sur-Marne, Reims (65,000 hab.), Épernay font + un grand commerce de vins. Troyes (36,000 hab.) fabrique de la + bonneterie et des toiles, Chaumont des gants et des couteaux. + Langres a une coutellerie très renommée.] + +Julien s'empressa de se remettre lui aussi au travail; il fit une +belle page d'écriture, des problèmes que l'oncle Frantz lui avait +donnés à résoudre et qui roulaient sur l'achat et la vente des +lainages. Puis il prit son livre d'histoires et lut ce qui s'y +trouvait sur la Champagne. + + + + +CIX.--Les hommes célèbres de la Champagne.--Colbert et la France sous +Louis XIV.--Philippe Lebon et le gaz d'éclairage.--Le fabuliste la +Fontaine. + + Nous jouissons tous les jours, et souvent sans le savoir, de + l'oeuvre des grands hommes: c'est un bienfait perpétuel qu'ils + laissent après eux. + + + I. Le plus grand ministre de Louis XIV et l'un des plus grands + hommes qui aient gouverné la France, ce fut COLBERT, le fils d'un + simple marchand de laines de Reims qui avait pour enseigne un + homme vêtu d'un long vêtement de drap avec ces mots: _Au + long-vêtu_. Colbert avait pris dans le commerce des habitudes + d'ordre et d'intègre probité, qu'il apporta plus tard dans les + affaires publiques. Le cardinal Mazarin dit à son lit de mort à + Louis XIV: «Sire, je vous dois beaucoup, mais je crois + m'acquitter en quelque sorte avec Votre Majesté en vous donnant + Colbert.» Les prévisions de Mazarin ne furent pas trompées, et + c'est à Colbert qu'est due pour la plus grande partie la gloire + du siècle de Louis XIV. + + A cette époque, une foule de gens prenaient dans le trésor public + et gaspillaient l'argent de la France. Colbert, par sa fermeté et + sa sévérité, réprima tous ces abus. On l'appelait «l'homme de + marbre», parce qu'il ne donnait à chacun que ce qui lui était dû, + sans se laisser fléchir par les menaces ou par les promesses. + + «Sire, écrivait-il au roi, un repas inutile de mille écus me fait + une peine incroyable; et lorsque au contraire il est question de + millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien et + j'irais à pied pour y fournir, si cela était nécessaire.» Car + c'était alors l'époque où les nations qui entouraient la Pologne + commençaient à s'en disputer les provinces. + + Colbert fit plus que de donner tout son bien pour la France: il + lui donna tout son temps, toutes ses forces, toute sa vie. Il + travaillait seize heures par jour, soutenu par l'idée qu'il + travaillait au bonheur du peuple et à la gloire de la France. + + Malheureusement, ce labeur perpétuel ruinait sa santé. En outre + les courtisans le haïssaient, car il n'aimait point à leur + accorder des faveurs injustes. Le roi Louis XIV finit par + méconnaître ses services, et par le disgracier au moment où il + allait mourir épuisé par ses travaux. + + [Illustration: COLBERT, né à Reims en 1619, mort en 1683.--Il diminua + les impôts que payait seul le peuple et augmenta ceux que les + nobles payaient. Il encouragea l'agriculture: c'est aussi grâce à + lui que l'industrie française se développa, et qu'elle a acquis + cette élégance qui la distingue encore au milieu des industries de + toutes les nations. En même temps, il améliorait les routes, et + fit creuser par Riquet le canal du Midi. Enfin il encouragea les + arts et les lettres et attira à Paris les savants, les sculpteurs + comme Puget, les peintres, les poètes, les écrivains de tout + genre.] + + Mais Colbert laissait en mourant de grandes oeuvres, et le bien + qu'il avait fait à la France ne fut point perdu. Maintenant + encore, dans l'état florissant où nous sommes, on pourrait + retrouver la trace des efforts de Colbert. On comprend à peine + comment ce grand ministre put suffire à accomplir à la fois + tant de travaux et de réformes diverses. + +--Mon Dieu, dit Julien en lui-même, voilà un homme qui a été bien +utile à la France; et pourtant c'était le fils d'un simple marchand de +draps, ce Colbert. Mais ce n'était pas un paresseux seize heures de +travail par jour, comme il prenait de la peine! Allons, je vois que, +pour arriver à faire bien des choses et à les bien faire, il faut +travailler sans cesse. + + + II. PHILIPPE LEBON naquit dans un village de la Haute-Marne. + Devenu ingénieur des ponts et chaussées, il était à la campagne, + chez son père, lorsqu'il fit une des plus importantes découvertes + de notre siècle. Il était occupé à des expériences de physique et + de chimie, et chauffait sur le feu une fiole remplie de sciure de + bois: le feu s'étant communiqué à la fumée et au gaz qui + s'échappaient de la fiole, ce gaz se mit à brûler d'un vif éclat. + Aussitôt, Philippe Lebon conçut la pensée d'éclairer les maisons + et les villes au moyen du gaz qui sort du bois ou du charbon de + terre quand on les chauffe fortement. Il était tellement + enthousiasmé de sa découverte, qu'il disait aux habitants de son + village: + + [Illustration: USINE A GAZ.--Pour fabriquer le gaz, on enferme du + charbon dans de grands cylindres de fonte et on le fait chauffer; + le gaz s'en échappe et, après avoir été purifié, il se rend sous + ces espèces de grandes cloches renversées qu'on voit à gauche dans + la gravure, et qu'on appelle _gazomètres_. De ces cloches partent + les tuyaux qui conduisent le gaz dans les magasins et dans les + rues.] + + --Je retourne à Paris, et de là je puis, si vous voulez, vous + chauffer et vous éclairer avec du gaz que je vous enverrai par + des tuyaux. + + On le traita de fou, mais son invention, loin d'être une folie, + est une des plus utiles applications de la science. + + Philippe Lebon eut bien de la peine pour faire accepter en France + son idée, et même il n'y put réussir. C'est en Angleterre qu'on + adopta d'abord sa découverte. + + Au milieu de ses efforts et de ses courageux essais, Philippe + Lebon rencontra une mort tragique. Il fui assassiné, en 1804, à + Paris, dans les Champs-Élysées, sans qu'on ait jamais pu + découvrir ni son meurtrier ni le motif de cet assassinat. Une + pension fut accordée par l'État à la veuve de Philippe Lebon. + + + III. Outre ces inventeurs célèbres, la Champagne a produit un de + nos plus grands poètes. + + A Château-Thierry, dans l'Aisne, vivait au dix-septième siècle un + excellent homme de moeurs fort simples, qui était chargé + d'inspecter les eaux et forêts. Il passait en effet une grande + partie de son temps dans les bois. Il restait tout songeur sous + un arbre pendant des heures entières, oubliant souvent le moment + de dîner, ne s'apercevant pas parfois de la pluie qui tombait. Il + jouissait du plaisir d'être dans la campagne, il regardait et + observait tous les animaux; il s'intéressait aux allées et venues + de toutes les bêtes des champs, grandes ou petites. Et les + animaux lui faisaient penser aux hommes; il retrouvait dans le + renard la ruse, dans le loup la férocité, dans le chien la + fidélité, dans le pigeon la tendresse. Il composait alors dans sa + tête de petits récits dont les personnages étaient des animaux, + des fables où parlaient le corbeau, le renard, la cigale et la + fourmi. + + [Illustration: LA FONTAINE naquit à Château-Thierry (Aisne) en + 1621 et mourut en 1695. A cette époque Château-Thierry faisait + partie de la province de Champagne.] + + Vous avez reconnu, enfants, ce grand poète dont vous apprenez les + fables par coeur, LA FONTAINE. C'est un des écrivains qui ont + immortalisé notre langue: ses fables ont fait le tour du monde; + on les lit partout, on les traduit partout, on les apprend + partout. Elles sont pleines d'esprit, de grâce, de naturel, et en + même temps elles montrent aux hommes les défauts dont ils + devraient se corriger. + + + + +CX.--Retour à la ville natale.--André et Julien obtiennent le titre de +Français.--La tombe de Michel Volden. + + Le souvenir de ceux qui nous furent chers est dans la vie comme + un encouragement à faire le bien. + + +Après une semaine de fatigue on arriva enfin en Alsace-Lorraine. On +quitta le bateau à quelques kilomètres de Phalsbourg; nos voyageurs +transportèrent leurs malles et s'installèrent dans une auberge à bon +marché qu'ils connaissaient. + +Puis l'oncle Frantz, usant de ses droits de tuteur auprès des +autorités allemandes, s'empressa de déclarer pour ses neveux et pour +lui-même leur résolution de rester Français et d'habiter en France. +Comme ils étaient en règle pour toutes les formalités nécessaires, +acte en fut dressé sans obstacle. + +Alors l'oncle Frantz et les deux enfants se sentirent tout émus d'être +enfin arrivés au but qu'ils avaient poursuivi avec tant d'énergie et +de persévérance. Ils songèrent à la France; ils étaient heureux de lui +appartenir et d'avoir une patrie; et cependant il ne restait plus +devant eux rien autre chose, ni maison, ni ville où l'on pût +s'installer et vivre tranquille: désormais il faudrait travailler sans +relâche pour gagner le pain quotidien jusqu'à ce qu'on eût enfin un +foyer, «une maison à soi,» comme disait le petit Julien. Mais ces +trois âmes courageuses ne s'en effrayaient pas:--Le devoir d'abord, +disait l'oncle Frantz, le reste ensuite! + +Julien et André, le coeur gros de souvenirs, suivaient avec émotion +les rues de la ville natale. On passa devant la petite maison où +Julien et André étaient nés, où leur mère, où leur père étaient morts. +Chemin faisant on rencontrait des visages amis, de vieilles +connaissances qui vous souhaitaient la bienvenue, comme maître Hetman, +l'ancien patron d'André. + +Après la maison paternelle, la première où se rendirent les enfants +fut celle de l'instituteur qui les avait instruits, et auquel ils +voulaient exprimer leur reconnaissance. + +L'instituteur découvrit dans un coin de son jardin quelques fleurs en +avance sur le printemps, et Julien fit un gros bouquet de ravenelles +d'or et de pervenches bleues. Puis nos trois amis, dans une même +pensée, se dirigèrent vers le petit cimetière de Phalsbourg. + +Le soleil allait bientôt se coucher, empourprant l'horizon, lorsqu'on +arriva près de la tombe de Michel Volden. On s'agenouilla devant la +petite croix en fer qu'André avait lui-même forgée autrefois et placée +sur la tombe de son père; puis on y déposa le bouquet de Julien. + +Alors de ces trois coeurs remplis de tendresse et de regrets s'éleva +intérieurement une prière. + +L'oncle Frantz, immobile sur le gazon funèbre, repassait en son âme +les souvenirs de sa jeunesse; il songeait aux belles années passées en +compagnie de ce frère qui dormait son dernier sommeil au milieu des +vieux parents, sur la terre natale devenue une terre étrangère! il lui +jurait en son coeur d'être le père de ses deux orphelins. + +Quant à André et à Julien, ils avaient les yeux pleins de +larmes:--Père, murmuraient-ils, nous avons rempli ton voeu, nous +sommes enfin les enfants de la France; bénis tes fils une dernière +fois. Père, père, notre coeur est resté tout plein de tes +enseignements; nous tâcherons d'être, comme tu le voulais, dignes de +la patrie, et pour cela nous aimerons par dessus toute chose le bien, +la justice, tout ce qui est grand, tout ce qui est généreux, tout ce +qui doit faire que la patrie française ne saurait périr. + + + + +CXI.--Une lettre à l'oncle Frantz.--Un homme d'honneur.--La dette du +père acquittée par le fils. + + Que notre nom soit sans tache, et que devant personne nous + n'ayons à en rougir. + + +Le lendemain, au moment de quitter Phalsbourg, l'oncle Frantz reçut +une lettre de Bordeaux, lettre courte, simple, dix lignes seulement; +mais ces dix lignes imprévues lui causèrent une telle émotion qu'il +faillit se trouver mal. + + «Frantz, disait la lettre, vous aviez placé toutes vos économies + chez mon père, et sa ruine vous a absolument ruiné, vous aussi. + Elle en a ruiné beaucoup d'autres, malheureusement, et le but le + plus cher de ma vie sera de les rembourser tous. Je ne le puis + que très lentement; néanmoins, comme de tous les créanciers de + mon père vous êtes celui auquel il s'intéresse le plus, je veux + commencer par vous le devoir que je me suis imposé d'acquitter + peu à peu tous les engagements de mon père. Présentez-vous donc à + la banque V. Delmore et Cie, rue de Rivoli, à Paris: il vous sera + versé sur la présentation de vos titres les 6,500 francs qui vous + sont dus.» + +--André, Julien, s'écria l'oncle Frantz en ouvrant ses bras aux deux +enfants, et en les serrant étroitement sur son coeur, remerciez Dieu +avec moi et n'oubliez jamais le nom de l'homme d'honneur qui vient de +m'écrire. + +André lut la lettre tout haut; Julien écoutait, les yeux grands +ouverts de surprise. + +--Est-ce possible? s'écria-t-il. Alors, mon oncle, nous ne sommes plus +pauvres, et nous pourrons, nous aussi, cultiver un petit bien comme +vous le vouliez? Oh! mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur! + +Et l'enfant riait de plaisir en disant:--Nous aurons de belles vaches +comme la fermière de Celles, j'apprendrai à labourer, à tailler les +arbres, à soigner les bêtes, n'est-ce pas, mon oncle? Oh! que ce +monsieur est brave et honnête tout de même, de rembourser ainsi les +dettes de son père! Mon oncle, je prierai Dieu pour lui tous les jours +de ma vie. + +--Tu auras raison, Julien, dit l'oncle, car ce souvenir te rappellera +constamment que l'honneur vaut toutes les fortunes du monde: un +honnête homme estime plus haut que tout le reste un nom sans tache. + + + + +CXII.--Paris.--La longueur de ses rues.--L'éclairage du soir.--Les +omnibus. + + Que de mouvement et d'activité, mais aussi que de peines et de + fatigues dans l'existence des grandes villes! + + +Le soir même nos trois amis, après avoir rendu visite au vieux +sabotier Étienne et à sa femme, repartirent pour la France. Ils +avaient résolu d'aller retrouver Guillaume, en passant par Paris pour +y recevoir les fonds de l'oncle Frantz. + +André et Julien étaient ravis de passer par Paris.--Nous n'y resterons +pas longtemps, dit l'oncle Frantz; néanmoins je profiterai de notre +passage pour vous faire connaître un peu la capitale de notre chère +France. + +Cette fois on avait pris trois places dans le chemin de fer. + + [Illustration: L'ILE-DE-FRANCE a formé cinq départements, dont les + chefs-lieux sont: Beauvais, célèbre par le courage de Jeanne + Hachette; Versailles (50,000 h.), où résidaient naguère le Sénat + et la Chambre des députés; Paris (2,300,000 h.), et les petites + villes de Melun et de Laon.] + +On arriva le lendemain à cinq heures du matin. Après avoir installé +ses malles dans une chambre voisine de la gare, on revêtit ses habits +neufs, on mangea un morceau de pain et de fromage d'un grand appétit +et l'on se mit en route. + +Les magasins commençaient à s'ouvrir, les omnibus se mettaient en +mouvement; Julien s'émerveillait de voir tant de monde aller et venir. + + [Illustration: LA PLACE DE LA CONCORDE A PARIS.--La place de la + Concorde est la plus belle et la plus monumentale de Paris. Elle + est ornée de colossales statues en pierre qui représentent les + principales grandes villes de France, entre lesquelles la concorde + doit régner.] + +Cependant il ne tarda pas à trouver que les rues de Paris étaient bien +longues et que ses petites jambes n'avaient jamais été à pareille +épreuve. + +--Sais-tu, lui dit André, comme on parcourait l'interminable rue de +Rivoli, qui s'étend depuis la place de la Concorde jusqu'au delà de +l'Hôtel-de-Ville, sais-tu quelle longueur feraient toutes les rues de +Paris si elles étaient à la suite les unes des autres. + + [Illustration: LA RUE DE RIVOLI A PARIS.--La rue de Rivoli, ainsi + nommée à cause d'une victoire remportée en Italie par nos troupes, + est l'une des principales rues de Paris. D'un côté, elle est + bordée par le palais et le jardin des Tuileries, par le Louvre, + par l'Hôtel-de-Ville; de l'autre côté par de riches maisons et par + des arcades sous lesquelles affluent les promeneurs.] + +--Oh! point du tout, dit Julien; André, dis-le-moi vite si tu le sais. + +--Eh bien, elles feraient une rue longue de neuf cents kilomètres, +c'est-à-dire plus longue que le chemin de Paris à Marseille; et un +homme qui accomplirait à pied quarante kilomètres par jour mettrait +vingt-cinq jours pour parcourir cette rue. + +--Oh! dit Julien, faut-il qu'il y ait des rues dans ce Paris!.. Est-ce +qu'on les éclaire toutes quand vient le soir? + +--Certainement, dit l'oncle Frantz; ce n'est plus comme autrefois, où +les rues du vieux Paris n'étaient point éclairées. Chaque soir trente +mille becs de gaz s'allument, les magasins s'illuminent et toutes les +voitures passent avec des lanternes brillantes. + +--Cela doit faire un bel éclairage, s'écria Julien en sautant pour +tâcher d'oublier qu'il était fatigué; je vais être content de voir +cela. Tout de même, il faut de bonnes jambes aux Parisiens, car il y a +joliment à marcher pour aller d'un bout de leur ville à l'autre. + +--Les voitures les aident, petit Julien, dit Frantz. Vois tous ces +omnibus qui s'entre-croisent dans les rues. Moyennant 15 centimes on +te fera monter sur le haut et tu seras traîné pendant une heure d'un +point de Paris à l'autre. + + [Illustration: UNE RUE DU VIEUX PARIS.--Combien les rues de nos + villes ressemblaient peu autrefois à ce qu'elles sont aujourd'hui! + Elles étaient si étroites qu'on voyait à peine le jour entre les + deux rangées de maisons. Le soir, jusqu'au temps de + Philippe-Auguste, les rues n'étaient point éclairées et on ne + pouvait sortir sans risquer d'être volé ou assassiné. Aussi, à + sept heures du soir, toutes les églises sonnaient le couvre-feu, + c'est-à-dire qu'à partir de cette heure on devait éteindre son + feu, sa lampe et ne plus sortir de sa maison.] + +--Oh! comme c'est bien inventé, cela! dit l'enfant. Je vois que tout +le monde en profite pour aller à ses affaires, car les omnibus sont +remplis de voyageurs. Tiens, s'écria-t-il, voici une voiture pleine de +facteurs avec leurs boîtes aux lettres devant eux. + +--Tous les facteurs sont conduits en voiture vers les quartiers +différents qu'ils ont à desservir, dit l'oncle Frantz; sans cela leurs +jambes n'y suffiraient pas, et les lettres mettraient trop de temps à +arriver. + +Tout en causant on parvint enfin à la maison du banquier, non loin des +Halles centrales. L'oncle Frantz entra chez le banquier et y reçut +l'assurance que le lendemain matin il toucherait les 6,500 francs qui +lui étaient dus. Tranquilles sur ce point, nos trois amis reprirent +leur promenade. + + + + +CXIII.--Les Halles et l'approvisionnement de Paris.--Le travail de +Paris. + + Villes et champs ont besoin les uns des autres. L'ouvrier des + villes nous donne nos vêtements et une foule d'objets nécessaires + à notre entretien; le travailleur des champs nous donne notre + nourriture. + + +On se trouvait tout près des Halles centrales, l'oncle Frantz y +conduisit les enfants. Il était neuf heures du matin, c'est-à-dire le +moment de la plus grande animation. Julien n'en pouvait croire ses +yeux ni ses oreilles.--Oh! oh! s'écria-t-il, c'est bien sûr une des +grandes foires de l'année! Que de monde et que de choses il y a à +vendre! + +L'oncle se mit à rire de la naïveté de Julien. + +--Une foire! s'écria-t-il; mais, mon ami, il n'y en a jamais aux +Halles; le bruit et le mouvement que tu vois aujourd'hui sont le bruit +et l'animation de chaque jour. + +--Quoi! c'est tous les jours comme cela! + +--Tous les jours. Il faut bien que ce grand Paris mange. Songe qu'il +renferme plus de deux millions d'habitants, dont un demi-million +d'ouvriers qui travaillent avec courage depuis l'aube jusqu'au soir. +Tous ces habitants, en revenant du travail, de leurs affaires, de +leurs plaisirs, ont bon appétit et espèrent trouver à dîner. + + [Illustration: LES HALLES CENTRALES A PARIS.--Les halles centrales + de Paris forment un vrai monument dont le faîte s'élève à 25 + mètres au-dessus du sol. Il est construit presque tout en fonte ou + en zinc. De nombreux vitraux en cristal dépoli et des persiennes + laissent partout entrer la lumière sans le soleil. Les Halles + centrales sont un établissement unique en son genre dans le + monde.] + +--Oh! dit le petit Julien, ils auront certes de quoi le faire. Jamais +depuis que je suis au monde je n'ai vu en un seul jour tant de +provisions. Regarde, André, ce sont des montagnes de choux, de +salades; il y en a des tas hauts comme des maisons! Et des mottes de +beurre empilées par centaines et par mille! + +--Sais-tu, dit André, ce qu'il faut à peu près de boeufs et de +vaches pour nourrir Paris pendant un an? J'ai vu cela dans un livre, +moi; il faut cent soixante mille boeufs ou vaches, cent mille veaux, +huit cent mille moutons et soixante mille porcs, sans compter la +volaille, le poisson et le gibier. + +--Mais, dit l'enfant, ce Paris est un Gargantua, comme on dit; où +trouve-t-on tous ces troupeaux? + +--Julien, dit l'oncle Frantz, ces armées de troupeaux arrivent à Paris +de tous les points de la France: Paris a sept gares de chemins de fer; +il a aussi la navigation de la Seine à laquelle aboutissent les +réseaux des canaux français. Par toutes les voies les provisions lui +arrivent. Tiens, regarde par exemple cet étalage de légumes: il y a là +des choses qui ont passé la mer pour arriver à Paris; voici des +artichauts, penses-tu qu'il puisse en pousser un seul en ce moment de +l'année dans les campagnes voisines de Paris? + +--Non, il fait encore trop froid. + +--Eh bien, Alger où il fait chaud envoie les siens à Paris, qui les +lui paie très cher. Ces fromages viennent du Jura, de l'Auvergne, du +Mont-d'Or, que tu te rappelles bien; ces montagnes de beurre, ces +paniers d'oeufs viennent de la grasse Normandie et de la Bretagne: +Paris mange chaque année pour dix-sept millions de francs d'oeufs, +ce qui suppose près de deux cents millions d'oeufs. + +--Mon Dieu, dit Julien, que de monde est occupé en France à nourrir +Paris! + +--Petit Julien, dit André, pendant que les agriculteurs sèment et +moissonnent pour Paris, Paris ne reste pas à rien faire, lui, car +c'est la ville la plus industrieuse du monde. Ses ouvriers travaillent +pour la France à leur tour, et leur travail est d'un fini, d'un goût +tels qu'ils n'ont guère de rivaux en Europe. Et les savants de Paris, +donc! ils pensent et cherchent de leur côté; leurs livres et leurs +découvertes nous arrivent en province. + +--Oui, ajouta l'oncle Frantz, ils nous enseignent à cultiver notre +intelligence, à chercher le mieux sans cesse, pour faire de la patrie +une réunion d'hommes instruits et généreux, pour lui conserver sa +place parmi les premières nations du monde. + + + + +CXIV.--Paris autrefois et aujourd'hui.--Notre-Dame de Paris. + + Paris est l'image en raccourci de la France, et son histoire se + confond avec celle de notre pays. + + +On quitta les Halles et on se dirigea vers la Cité, qui est une île +formée par la Seine au milieu de Paris. Pour s'y rendre on traversa la +Seine sur l'un des vingt-deux ponts que Paris possède. Au milieu, +Frantz fit arrêter les enfants. + +--Regardez, leur dit-il, voilà la Cité, le berceau de Paris. C'est là +qu'il y a deux mille ans s'élevait une petite bourgade appelée Lutèce: +on ne voyait alors en ce lieu qu'une centaine de pêcheurs, s'abritant +à l'ombre des grands arbres et de la verdure que fertilisait le limon +du fleuve. La Seine leur servait de défense et de rempart, et deux +ponts placés de chaque côté du fleuve permettaient de le traverser. + +Peu à peu Paris s'est agrandi. Son histoire a été celle de la France. +A mesure que la France sortait de la barbarie, Paris, séjour du +gouvernement, s'élevait et prenait une importance rapide. Nul +événement heureux ou malheureux pour la patrie, dont Paris et ses +habitants n'aient subi le contre-coup. Et tout dernièrement encore +enfants, rappelez-vous que Paris, mal approvisionné, souffrant de la +faim et du froid, a résisté six mois aux Allemands quand on ne le +croyait pas capable de tenir plus de quinze jours. Séparé de tout le +pays par le cercle de fer des ennemis, il n'avait point d'autres +nouvelles de la patrie que celles qui lui arrivaient sur l'aile des +pigeons messagers échappés aux balles allemandes. + + [Illustration: LUTÈCE OU LE PARIS D'AUTREFOIS.--Lutèce était dans + une île de la Seine qui est la _Cité_ d'aujourd'hui. Elle était + habitée par une peuplade gauloise appelée les _Parisiens_, d'où + est venu le nom de Paris.] + +--Oh! j'aime Paris, dit Julien, et je suis bien content de le +connaître... Mon oncle, ajouta-t-il ingénument, quand nous serons aux +champs, nous ferons pousser du blé nous aussi pour nourrir la France +et le grand Paris. + +Tout en causant on avait traversé le pont et l'on arriva en face de +Notre-Dame, l'église métropolitaine de Paris. Ce fut le tour d'André +de dire ce qu'il savait. + + [Illustration: L'INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS.--C'est une des + plus vastes nefs du moyen âge: elle a 180 mètres de long, elle a + 31 arcades terminées en courbes élancées et pointues qu'on appelle + _ogives_. Elle est éclairée par 37 fenêtres et par de magnifiques + roses en pierre découpées, qu'on nomme _rosaces_.] + +--Petit Julien, vois-tu cette belle église tout ornée de dentelles +découpées dans la pierre, de statues taillées avec art; elle aussi a +assisté aux premiers jours de la France. La première église de Paris +fut bâtie ici il y a quinze cents ans, elle s'appelait Notre-Dame. +Lorsqu'elle devint trop petite et commença à tomber en ruines, on +entreprit la construction de celle-ci sur la place même où était +l'ancienne Notre-Dame, et on mit un siècle à la construire. Les voûtes +de Notre-Dame, depuis lors, n'ont cessé de retentir chaque fois que la +France était en péril ou en fête. Elles ont été l'écho des soupirs de +tout un peuple. Leurs cloches ont sonné non seulement pour la +naissance et la mort d'un homme, mais pour les espérances et les +deuils de la patrie entière. + +--Oh! dit Julien, entrons donc nous aussi à Notre-Dame, voulez-vous, +mon oncle? et nous y prierons Dieu tous les trois pour la grandeur de +la France. + + + + +CXV.--L'Hôtel-Dieu.--Les grandes écoles et les bibliothèques de Paris. + + La charité est plus grande en notre siècle qu'autrefois; mais + elle ne fera que s'accroître sans cesse, et un jour viendra sans + doute où on s'étonnera de toutes les misères qui sont encore + aujourd'hui sans secours. + + +--Mon oncle, dit Julien en sortant de l'église, qu'est-ce que c'est +que ce grand bâtiment qui est là tout près? + +--C'est l'Hôtel-Dieu, le premier et le plus ancien hôpital de Paris. +Paris en a seize autres, et malgré cela Paris manque souvent de lits +pour ses malades. Alors on donne des secours à domicile en attendant +qu'il se trouve une place vide. Il n'y a pas longtemps que ces +nombreux hôpitaux existent; la moitié date de notre siècle. +L'Hôtel-Dieu seul fut bâti il y a douze cents ans par saint Landry, +évêque de Paris. + +Plus nous allons, mes enfants, plus la charité se fait grande aux +coeurs de tous les hommes, plus ils s'aiment entre eux, car jamais +on n'eut plus de pitié qu'en notre siècle pour ceux qui souffrent. +Songez-y, au siècle dernier, Louis XVI, ayant visité les hôpitaux, vit +avec étonnement les malades entassés cinq ou six dans le même lit, si +bien que l'un mourait au milieu des autres et restait à côté d'eux +sans qu'on s'en aperçût. Si pareille chose se voyait de nos jours, +quel est celui qui ne parlerait pas bien vite d'y porter remède? + +--Mon Dieu, dit Julien, on était donc bien pauvre dans ce temps-là? + +--Oui, mon enfant, il y avait alors peu d'industrie en France, partant +pas assez de travail et point d'argent. Le peuple ne savait ni lire ni +écrire; conséquemment il faisait tout par routine. La terre cultivée +avec ignorance rapportait très peu et les famines étaient fréquentes. + + [Illustration: L'HOTEL-DIEU A PARIS.--C'est le plus ancien et le + plus célèbre hôpital de Paris, qui en possède encore bien + d'autres. On y traite de douze à treize mille malades par an. Il a + été complètement rebâti.] + +--Je suis bien content que ce ne soit plus comme cela, dit Julien, et +que chacun songe maintenant à s'instruire. + +Tout en écoutant l'oncle Frantz, nos enfants suivaient les quais. Le +long du chemin ils passèrent devant le joli clocher doré de la +Sainte-Chapelle, le Palais de justice, le quai aux Fleurs couvert +d'étalages des fleurs les plus variées. + +Puis on arriva dans le quartier des Écoles, et l'on vit en passant une +foule de jeunes gens qui allaient aux cours de la Sorbonne, du Collège +de France, de l'École de médecine, de l'École de droit. Julien +s'émerveillait aussi de voir tant de boutiques de livres, avec de +belles cartes aux devantures. + +André s'arrêta longtemps devant un magasin où l'on fabriquait des +instruments de précision: cet art qui lui rappelait son métier +l'intéressait. Derrière la vitrine on apercevait les ouvriers au +travail, polissant l'acier, limant, ajustant avec une adresse +merveilleuse les appareils les plus compliqués.--Oh! s'écriait André, +comme on travaille bien à Paris! + +Plus loin on admira des instruments d'optique, longues vues marines, +microscopes pour observer les plantes et les animaux invisibles, +thermomètres marquant le chaud et le froid, baromètres annonçant le +beau temps ou la tempête. + +--Mon oncle, disait Julien, c'est donc à Paris qu'on fait tous ces +instruments qui servent à la science? + + [Illustration: L'INSTITUT DE FRANCE.--C'est dans ce palais que + siègent les cinq grandes Académies dont l'ensemble forme + l'_Institut de France_. On appelle _académie_ une réunion d'hommes + illustres dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts. + Tout le monde connaît l'Académie française qui compta parmi ses + membres Bossuet, Racine, Corneille, Boileau et tant d'autres: + l'Académie des sciences compta parmi les siens Buffon, Monge, + Lavoisier, Fresnel, etc.] + +--Oui certes, Julien, et nous voici en ce moment dans le quartier +savant de Paris. Là est l'Institut de France, où se réunissent les +cinq Académies composées des hommes les plus illustres; là sont les +écoles de premier ordre que la France ouvre à ses enfants: l'École +normale supérieure, d'où sortent les professeurs qui enseigneront dans +les lycées et collèges; l'École polytechnique, où s'instruisent les +officiers qui commanderont les régiments français et les futurs +ingénieurs qui feront pour la France des travaux difficiles, ponts, +aqueducs, canaux, ports, machines à vapeur. C'est encore dans ce +quartier que se trouve l'École de médecine, où se préparent un grand +nombre de nos médecins, et l'École de droit, d'où sortent beaucoup de +nos avocats. + +--Oh! dit Julien, que de mouvement on se donne à Paris, que de peines +on prend pour s'instruire! Je me rappelle que le petit Dupuytren avait +étudié la médecine à Paris et que Monge a professé à l'École +polytechnique. + + [Illustration: UN COURS A L'ÉCOLE DE MÉDECINE.--Les médecins + doivent connaître le corps humain avec tous ses organes, qu'ils + auront plus tard à soigner. Les professeurs montrent aux élèves + sur les squelettes tous les os qui composent la charpente de notre + corps. Dans la salle de dissection ils leur montrent les muscles + et les nerfs. La science des diverses parties du corps s'appelle + _anatomie_.] + +--Paris a aussi d'admirables bibliothèques, dit l'oncle Frantz, comme +la Bibliothèque nationale, qui contient deux millions de volumes. Là +sont rassemblés les livres les plus savants; professeurs ou élèves les +consultent chaque jour; de tout ce travail, de tous ces efforts sont +sortis et sortiront encore la gloire, la richesse et l'honneur de la +patrie. + +En causant ainsi on marchait toujours et on commençait à être bien +las; on songea à se reposer un peu et à réparer ses forces: le morceau +de pain et de fromage du matin était déjà loin. + + [Illustration: UNE SALLE D'ÉTUDE A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE + PARIS.--C'est le roi Charles V, dit le _Sage_, qui fonda cette + bibliothèque devenue si célèbre. Il avait rassemblé dans une tour, + dite _tour de la librairie_, 600 volumes manuscrits, car + l'imprimerie n'était pas inventée. Sous Colbert la bibliothèque + nationale prit des développements immenses. C'est maintenant la + plus grande qui existe et qui ait existé: elle possède deux + millions de livres imprimés et deux cent mille manuscrits. Chaque + jour, par centaines, des hommes, des jeunes gens laborieux, des + femmes viennent consulter, dans l'une des vastes salles de ce + palais, les ouvrages dont ils ont besoin.] + +L'oncle Frantz entra avec ses neveux dans un petit restaurant, et pour +une modique somme on fit un bon repas, car nos amis n'étaient pas +difficiles, et en marchant depuis le matin ils avaient gagné un +robuste appétit. + +--Maintenant, dit Frantz, nous allons monter en omnibus et nous rendre +au Jardin des Plantes, où se trouvent réunis les plantes et les +animaux curieux du monde entier. + +--Oh! dit Julien, quel bonheur! Aller en voiture et voir des bêtes, +que me voilà content! + + + + +CXVI.--Une visite au Jardin des Plantes.--Les grands carnassiers.--Les +singes. + + Visiter un jardin d'histoire naturelle, c'est comme si on faisait + un voyage à travers toutes les parties du monde et tous les + règnes de la nature. + + +Les trois visiteurs montèrent sur le haut d'un omnibus, et la lourde +voiture partit au trot, les emportant tout le long des quais animés +qui bordent la Seine. Julien et André ouvraient leurs yeux tout grands +pour tout voir. + +Après une demi-heure, l'omnibus s'arrêta devant la grille d'un vaste +parc, et nos trois amis entrèrent sous les arbres qui entrecroisent +leurs branches au-dessus des allées. + +Là, bien des gens allaient et venaient, mais c'était surtout vers la +droite qu'on voyait une grande foule et ce fut par là que l'oncle +Frantz mena Julien. + + [Illustration: LES LOGES DES BETES FÉROCES AU JARDIN DES PLANTES + DE PARIS.--Les bêtes féroces réunies dans la ménagerie du Jardin + des Plantes appartiennent à l'ordre des _carnivores_, animaux dont + les dents sont propres à broyer la chair. Les principales familles + de l'ordre des carnivores ou carnassiers sont la famille des ours, + des _chats_ (depuis le chat domestique jusqu'au tigre et au lion), + des _chiens_ (depuis le chien domestique jusqu'au loup et au + renard) et des _hyènes_.] + +Ils arrivèrent devant des espèces de grandes cages grillées, derrière +lesquelles on voyait s'agiter des bêtes féroces. Dans la plus grande, +c'était un lion d'Afrique à la crinière brune qui tournait avec +impatience autour de sa cage et bâillait en face de la foule. A côté +de lui, dans d'autres cages, d'autres lions, les uns dormant, les +autres couchés sur le dos: l'un d'eux, le plus jeune, était en train +de s'amuser avec une grosse boule de bois qu'on laisse toujours dans +la cage des lions; il la roulait comme un jeune chat fait d'une pelote +de fil; il la lançait, puis bondissait après et la rattrapait. Et tout +le monde de rire, y compris Julien. + +--Si on ne dirait pas un gros chat! s'écria-t-il. + + [Illustration: JAGUAR.--C'est, après le tigre et le lion, le plus + grand des carnassiers du genre chat. Il vit en Amérique, surtout + au Mexique et dans la Plata. Il se plaît dans les grandes forêts, + près des fleuves, grimpe aux arbres comme un chat et y poursuit + les singes. Il s'attaque même à l'homme.] + +--C'est que les lions sont en effet des carnassiers de la race des +chats, dit l'oncle Frantz. Mais ce sont des chats avec lesquels il ne +ferait pas trop bon jouer; même sans vouloir vous faire du mal, il +suffirait d'un coup de la queue de ce lion pour vous terrasser, et du +petit bout de sa griffe pour vous enlever un morceau de chair. + +--Mais, dit Julien, ils doivent bien s'ennuyer d'être toute la journée +enfermés dans ces cages. Il faut que les barreaux soient bien solides +pour qu'ils ne puissent les briser. + + [Illustration: L'AMPHITHÉATRE DES SINGES AU JARDIN DES PLANTES DE + PARIS.--Les singes appartiennent à l'ordre des _quadrumanes_, + c'est-à-dire animaux à quatre mains. Ce sont les plus intelligents + des animaux et ceux qui, par leur conformation, ressemblent le + plus à l'homme. Il y en a de toute race et de toute taille, depuis + la grosseur d'un écureuil jusqu'à celle de l'homme le plus grand. + Ils se nourrissent de fruits, quelquefois d'insectes, et vivent + dans les arbres, où ils sautent de branche en branche avec + agilité.] + +--Ne t'inquiète pas, Julien, dit l'oncle en souriant, ce sont de bons +barreaux de fer sur lesquels ni leurs dents ni leurs ongles ne peuvent +rien. + +Et on continua la promenade. A côté, c'était le tigre royal qui est +presque aussi grand que le lion, mais bien plus féroce. Il tournait +avec une inquiétude fiévreuse tout autour des barreaux, en regardant +les yeux à demi ouverts, d'un air hypocrite. + +Plus loin, c'étaient les panthères et le jaguar accroupi comme pour +faire un bond. A quelque distance on entendait des rires, et la foule +se pressait devant une grande et haute cage en forme de rotonde. + +--Oh! dit Julien, qu'est-ce qu'il y a là? + +C'étaient les singes. Il y en avait une grande quantité réunis, et +tout cela courait, gesticulait, criait en se disputant. A l'intérieur +se trouvaient des barreaux et une sorte d'arbre: le long des branches +les singes montaient et descendaient, se lançant en l'air et +s'accrochant aux branches tantôt avec leurs mains, tantôt avec leur +queue. L'un d'eux, s'attachant ainsi à l'arbre avec sa queue comme +avec une corde, se balançait au bout. D'autres singes venaient près du +grillage pour recevoir des mains des spectateurs les friandises qu'on +voulait bien leur donner. + +--Quel malheur que je n'aie rien sur moi! dit Julien en retournant ses +poches. + +André chercha dans les siennes et y trouva un morceau de pain qu'il +s'empressa d'offrir à un jeune singe. Mais celui-ci, après l'avoir +pris, fit la grimace et le laissa tomber. + +--Voyez-vous! dit l'oncle Frantz; c'est qu'ils sont habitués à +recevoir des pierres de sucre, et d'autres choses meilleures que du +pain sec. Et puis ils n'ont pas grand appétit, sans cela ils +trouveraient bien le pain bon. + + + + +CXVII.--(_Suite._) La fosse aux ours. L'éléphant. + + +Julien serait resté volontiers toute une journée à regarder les +singes, mais il y avait encore bien des choses à voir. + +--Allons maintenant rendre visite à Martin, dit l'oncle. + +--Martin, dit Julien avec étonnement; qui est-ce donc? + +--Tu vas le voir, répondit l'oncle Frantz. + +Et on s'approcha d'un petit mur, qui bordait comme un parapet une +large fosse. Julien s'avança et aperçut au fond un ours de belle +taille près d'un réservoir d'eau vive. L'ours paraissait de bonne +humeur, il galopait de droite et de gauche en se dandinant et en +regardant du coin de l'oeil la rangée de spectateurs. Puis tout d'un +coup, comme s'il eût compris ce que tout le monde attendait de lui, il +s'avança gravement vers un arbre mort placé au milieu de sa fosse, et +l'empoignant entre ses fortes pattes, il se hissa assez rapidement +jusqu'aux branches les plus hautes. Là, presque au niveau de la foule, +il regarda tout le monde avec satisfaction. On le salua par une +acclamation, et on lui lança force bouchées de pain en récompense. +Julien émerveillé riait de plaisir, car il n'avait jamais vu d'ours +grimper aux arbres. + + [Illustration: LA FOSSE DES OURS AU JARDIN DES PLANTES.--L'ours se + trouve dans toutes les parties du monde. Il recherche les + montagnes et les forêts solitaires, où il trouve un abri contre + les chasseurs.--Il y en a encore dans les Alpes et les Pyrénées. + L'ours marche lourdement, mais nage et grimpe aux arbres avec + agilité. Il est assez intelligent, et comme il peut facilement se + tenir sur ses pieds de derrière, les bateleurs lui apprennent à + danser et à exécuter divers tours.] + + [Illustration: RHINOCÉROS.--C'est un _mammifère_ de grande taille. + Il a la tête courte avec de petits yeux, le museau armé d'une + corne, ou de deux, dont il se sert pour l'attaque ou la défense. + La force du rhinocéros est extraordinaire: il attaque même + l'éléphant. On le chasse pour sa chair et pour sa peau, qui forme + un cuir impénétrable.] + +--Mais cela n'a pas l'air méchant, un ours, dit Julien. + +--Mon Dieu, non, dit l'oncle Frantz, à condition qu'il n'ait pas +grand'faim et qu'on ne l'irrite pas. Il y en a parmi les ours auxquels +il ne faudrait pas trop se fier. Tiens, regarde celui-ci, dit-il en +montrant à Julien dans une autre fosse un ours blanc de haute taille +qui se promenait la tête basse en grognant de temps à autre. Celui-là +vient des glaces du nord. Là, il n'y a point de végétation, rien que +de la glace; et l'ours, qui partout ailleurs se nourrit de préférence +de plantes, est réduit à ne vivre que d'animaux et surtout de +poissons, auxquels il fait la chasse; aussi est-ce la race d'ours la +plus féroce. + + [Illustration: GIRAFE.--Ce mammifère ruminant est l'animal le plus + haut qui existe, sa taille dépasse sept mètres. La girafe habite + les déserts de l'Afrique. C'est un animal inoffensif, qui se + nourrit de bourgeons et de feuilles d'arbre. Il court avec la plus + grande rapidité.] + +Sur ce propos on quitta la fosse aux ours. On alla admirer la belle +taille et la mine intelligente de l'éléphant, qui, enfermé dans une +sorte de rotonde, attrapait avec sa trompe les bouchées de pain qu'on +lui donnait, et les introduisait ensuite dans sa bouche. Comme on lui +présentait en ce moment un gros morceau de pain qu'il ne pouvait +saisir avec sa trompe à travers les barreaux, il fit comprendre d'un +geste qu'il ne pouvait le prendre ainsi, et relevant la tête il ouvrit +une gueule énorme où eussent pu entrer à la fois une vingtaine de +pains de même grosseur. On lança par dessus la grille le morceau dans +sa gueule, qu'il referma aussitôt avec satisfaction. + +--C'est un bien intelligent animal, dit l'oncle Frantz; il est, +dit-on, plus intelligent encore que le cheval, dont il tient lieu dans +les pays chauds. + + [Illustration: L'AUTRUCHE est un oiseau de l'ordre des + _échassiers_, dont la taille, gigantesque pour un oiseau, dépasse + deux mètres. Ses ailes sont impropres au vol, mais elle les étend + comme des bras quand elle court. Elle vit en Afrique et en Asie. + Elle est si vorace qu'elle avale sans danger tout ce qui se + présente, bois, pierres, aiguilles, clous. Ses oeufs pèsent plus + d'un kilogramme. Pour les faire éclore, elle les cache dans le + sable que le soleil d'Afrique chauffe toute la journée. On se sert + dans certaines contrées de l'autruche comme monture; elle court + plus vite que les meilleurs chevaux.] + +A côté de l'éléphant il y avait l'énorme hippopotame, qui vit dans les +rivières de l'Afrique, le rhinocéros avec sa corne plantée au bout du +museau et sa peau épaisse comme une cuirasse, sur laquelle les balles +glissent sans pouvoir l'entamer. Nos trois visiteurs virent encore la +girafe aux longues jambes, si longues qu'elle est forcée de +s'agenouiller pour boire, moment dont le lion profite souvent pour +bondir sur elle et la déchirer. Ils virent l'autruche, cet énorme +oiseau qui galope plus vite qu'un cheval et franchit de grandes +distances dans le désert: en certains pays les hommes l'ont +apprivoisée et montent sur son dos comme sur celui d'un cheval. Ils +virent encore bien d'autres animaux, une vaste volière contenant des +oiseaux de toute sorte dont le charmant plumage miroitait au soleil, +et ailleurs, dans des cages spéciales, des vautours, des aigles; +puis, par tout le jardin, dans de petites cabanes, c'étaient des +moutons de toute sorte, des chèvres, des espèces étrangères de biches +et de boeufs, des loups, des renards, des animaux sauvages. + +Ils passèrent enfin devant les vastes serres qui étaient à demi +entr'ouvertes, car le temps était beau et le soleil donnait en plein. +Là s'étalaient les plantes des pays chauds avec leurs feuilles et +leurs fleurs étranges. + +--Mon oncle, dit Julien, savez-vous à quoi servent toutes ces serres +pleines de plantes et tous ces arbres étrangers. + +--Mais, Julien, elles servent d'abord à nous faire connaître et +étudier la végétation des autres pays; il y a toute une grande science +qui s'appelle l'histoire naturelle et qui étudie les plantes et les +animaux de la nature; eh bien, c'est ici, dans ce vaste jardin, que +cette science trouve à sa portée les principaux êtres qu'elle étudie. +On fait au Jardin des Plantes des cours sur la taille des arbres, sur +les semis, sur les plantations. Tiens, Julien, ajouta l'oncle, vois-tu +là-bas ce grand arbre dont les branches s'étendent en parasol? C'est +le cèdre que Jussieu a rapporté et planté pour la première fois en +France. + +--Je le reconnais, dit Julien, j'en ai vu l'image dans mon livre: oh! +comme il est grand! + + [Illustration: LE VAUTOUR est un grand oiseau de proie, + caractérisé par une petite tête, un bec long et recourbé, un cou + dénudé. Il a un vol lourd, mais soutenu, et atteint de + prodigieuses hauteurs. Il répand une odeur infecte, car il se + nourrit habituellement de charognes et d'immondices. Les vautours + suivent en grand nombre les armées, les caravanes et les + troupeaux, pour dévorer ceux qui tombent.] + +--Eh bien, dit l'oncle, il y a eu bien d'autres arbres et d'autres +plantes qui ont été introduits en France par le Jardin des Plantes: +les acacias qu'on trouve partout aujourd'hui n'existaient pas en +France jadis et ont été plantés ici pour la première fois. Les +dahlias, les reines marguerites, qui ornent maintenant tous nos +parterres, viennent également de ce jardin. On s'efforce ainsi de +transporter et de faire vivre chez nous les plantes et les animaux +utiles ou agréables. Nous empruntons aux pays étrangers leurs +richesses pour en embellir la patrie. + + [Illustration: ARBRES DE SERRE.--Les principaux sont les + _palmiers_, qui ne peuvent guère croître en France à l'air libre + que dans le comté de Nice et à Toulon, les _bambous_, sorte de + grands roseaux dont on trouve des plantations aux environs de + Nîmes, les _bananiers_, les _aloès_, les _cactus_ aux feuilles + piquantes.] + + + + +CXVIII.--Le Louvre.--La Chambre des députés, le Sénat et le palais de +la Présidence.--Les Ministres.--Les impressions de Julien à Paris.--Le +départ. + + Respectons la loi, qui est l'_expression de la volonté + nationale_. + + +Le temps passe vite à Paris. Quand on eut fini de voir le Jardin des +Plantes, la brume du soir commençait déjà à s'étendre, et de toutes +parts les becs de gaz s'allumaient. + +On suivit les quais de la Seine et on admira en passant le Louvre. +André expliqua à Julien que les salles de ce palais sont remplies par +les plus beaux tableaux des grands peintres de tous les pays: le +public peut les visiter tous les jours à certaines heures. + + [Illustration: LA COUR DU LOUVRE A PARIS.--Le mot _Louvre_ vient + de _loup_, parce que ce palais a été bâti sur la place d'un ancien + rendez-vous de chasse au bord de la Seine, dans une forêt + autrefois peuplée de loups. C'est le plus vaste et le plus beau + palais de Paris. C'est dans les bâtiments représentés par la + gravure que se trouve le Musée du Louvre, où sont réunis les + tableaux et les statues les plus célèbres de tous les peintres et + statuaires du monde.] + +Nos promeneurs arrivèrent ainsi jusqu'au palais du Corps législatif, +situé sur les bords de la Seine.--C'est là, dit l'oncle Frantz, que se +rassemblent chaque année les députés élus par toute la France pour +faire les lois. Ils partagent le pouvoir de faire des lois, ou +_pouvoir législatif_, avec les sénateurs, qui siègent dans un autre +palais entouré de jardins magnifiques: le Luxembourg. Quant au +président de la République, qui est chargé de faire exécuter les lois +par l'intermédiaire des divers ministres et qui possède ainsi le +_pouvoir exécutif_, il habite un palais appelé l'Élysée. C'est là que +se rassemble le _conseil des ministres_, qui discute sur les affaires +de l'État. Les ministres de la France sont le Ministre de l'Intérieur, +le Ministre de l'Instruction publique, le Ministre de la Justice et +des Cultes, le Ministre des Finances, le Ministre de la Guerre, le +Ministre des Affaires étrangères, le Ministre de l'Agriculture et du +Commerce, le Ministre des Travaux publics, le Ministre de la Marine et +des Colonies, le Ministre des Postes et Télégraphes. + + [Illustration: LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Les députés ou + représentants sont des hommes élus par tous les Français âgés d'au + moins 21 ans pour fixer les impôts et pour faire les lois. Ils se + réunissent à Paris. A gauche se trouvent le président et les + vice-présidents de la Chambre; au-dessous est la tribune où parle + l'orateur. Les députés sont sur les gradins de l'enceinte.] + +Julien écoutait toutes ces explications avec intérêt; car dès qu'on +parlait de la France, son esprit était en éveil. Néanmoins il avait +tant couru dans la journée et vu tant de choses, qu'il finissait par +en être tout étourdi: il avait une grande envie de souper pour se +coucher de bonne heure. + +--Eh bien, dit l'oncle Frantz en riant, je vois que notre petit Julien +commence à demander grâce et que demain il quittera Paris avec moins +de regret qu'il ne croyait d'abord. + +--Hélas! oui, répondit l'enfant. Je suis tout de même bien content de +connaître Paris et j'aurai grand plaisir à me rappeler plus tard tout +ce que j'y ai vu de beau. J'aime Paris de tout mon coeur parce que +c'est la capitale de la France; mais tenez, mon oncle, à vous dire +franchement, je suis si fatigué de rencontrer tant de monde et +d'entendre tant de bruit, que je me réjouis de ne plus voir bientôt +que des champs, des boeufs et des vaches. + +--Oh! oh! dit l'oncle, c'est très bien, et je pense comme toi, mon +Julien; seulement, avant de soigner les vaches, il faudra retourner à +l'école encore longtemps. + +--Oui, dit l'enfant gaîment, et j'espère m'appliquer à l'école plus +encore qu'autrefois. + + + + +CXIX.--Versailles.--Quelques grands hommes de Paris et de +l'Ile-de-France.--Les poètes classiques: Racine, Boileau.--Un grand +chimiste, Lavoisier. + + Paris a produit tant de grands hommes et d'hommes utiles qu'on ne + sait comment choisir dans le nombre: c'est la ville du monde qui + s'est le plus illustrée par les travaux de l'esprit. + + +Le lendemain, lorsqu'on eut reçu l'argent de l'oncle Frantz, on se +dirigea vers la gare de l'Ouest et on monta en wagon pour aller +rejoindre le vieux pilote Guillaume dans la partie de l'Orléanais et +de la Beauce qui est voisine du Perche. On s'arrêta quelques heures à +Versailles, pour visiter le château que Louis XIV y fit construire et +qui lui servit de résidence. André et Julien se promenèrent dans le +parc aux allées symétriques et ils admirèrent les nombreux jets d'eau +des bassins. + + [Illustration: VERSAILLES, LE CHATEAU ET LE PARC.--Versailles est + une belle ville de 50,000 hab., située à quelques lieues de Paris. + Auprès se trouve le château de Louis XIV, qui forme à lui seul + comme une autre ville. Les jardins sont remplis de bassins, de + jets d'eau, de cascades qu'on fait couler les jours de fête; c'est + ce qu'on nomme les _grandes eaux_.] + +On remonta ensuite en chemin de fer, et Julien, pour ne pas perdre son +temps en voiture et pour compléter tout ce qu'il savait déjà de la +France, ouvrit son livre sur les grands hommes et lut les derniers +chapitres avec attention. + + L'Ile-de-France et surtout Paris ont produit tant de grands + hommes que l'espace manquerait pour raconter leur vie. + Bornons-nous à quelques mots sur les principaux poètes et savants + nés dans cette contrée: + + + I. RACINE, qui fut le rival de Corneille pour la poésie, naquit + en 1639, dans une petite ville du département de l'Aisne. Il + perdit son père et sa mère dès l'âge de quatre ans et fut élevé + par son grand-père. Il avait un tel goût pour les vers qu'aucun + plaisir n'égalait à ses yeux celui de lire les poètes. + + Racine devint un grand poète à son tour et fit paraître à Paris + une série de chefs-d'oeuvre qui contribuèrent à l'éclat du siècle + de Louis XIV: ce sont des pièces de théâtre en vers, appelées + tragédies, où l'on représente des événements propres à émouvoir. + + Racine avait une âme tendre et généreuse. Il comprenait combien + le roi Louis XIV, sur la fin de son règne, avait tort de ne pas + mettre fin aux guerres continuelles et aux abus dont souffrait le + peuple. Il composa sur ce sujet un écrit où il exprimait + respectueusement au roi son avis et ses idées de réforme: le roi + fut irrité, et le poète fut disgracié. + + [Illustration: RACINE naquit à la Ferté-Milon (Aisne) en 1639 et + mourut en 1699. Principales tragédies: _Athalie_, _Britannicus_, + _Esther_, etc.] + + Racine, qui était déjà malade et dont la sensibilité naturelle + était extrême, éprouva un vif chagrin; son mal s'aggrava et il + mourut deux ans après. + + + II. BOILEAU, né à Paris en 1636, fut aussi l'un des principaux + poètes du siècle de Louis XIV. Il tourna en ridicule, dans ses + vers, les vices et les défauts de son temps. + + Boileau avait autant de coeur que d'esprit et il le prouva à + plusieurs reprises. Un jour on lui apprend que le ministre a + retiré au vieux Corneille la pension qui lui avait été accordée + en récompense de ses glorieux travaux. Corneille n'avait pour + vivre que cette pension. Aussitôt Boileau demande à être + introduit près du roi: + + --Sire, lui dit-il, je ne saurais me résoudre à recevoir une + pension de Votre Majesté, tandis que notre grand Corneille ne + reçoit plus la sienne; si l'état des finances exige un sacrifice, + qu'il retombe sur moi et non sur notre plus illustre poète. + + Louis XIV consentit à rétablir la pension de Corneille. + + [Illustration: BOILEAU _et son jardinier_.--Boileau naquit à Paris + en 1636 et y mourut en 1711. Il avait une maison de campagne aux + environs de Paris, à Auteuil, et il raconte dans de jolis vers les + causeries qu'il aimait à faire avec son jardinier.] + + Un autre jour, Boileau apprend qu'un savant magistrat de l'époque, + Patru, est dans la misère et qu'il est réduit pour vivre à vendre + sa bibliothèque. Patru va céder ses livres, ses chers livres, son + plus grand trésor, et cela pour une faible somme, parce que les + acheteurs abusent du besoin où il se trouve. Aussitôt Boileau va + trouver Patru: il lui propose d'acheter ses livres, et lui en offre + un prix élevé; Patru accepte.--Fort bien, dit Boileau, mais je mets + à notre marché une condition.--Laquelle?--C'est que vous me rendrez + le service de garder dans votre maison tous ces livres qui ne + reviendront dans la mienne qu'après votre mort.--Et Patru, les + larmes aux yeux, remercie Boileau de cette générosité délicate. + Le prix d'un bienfait est double, quand ce bienfait cherche à se + cacher lui-même. + + + III. Parmi les savants nombreux que Paris a vus naître, un des + plus illustres est LAVOISIER, né en 1743. Il fit ses études dans + les grands collèges de Paris et y obtint les plus beaux succès. + Dès sa première jeunesse il montra un goût très vif pour les + sciences; il étudia l'astronomie, puis la botanique avec Jussieu, + et enfin une science qu'il devait plus tard transformer et + renouveler: la _chimie_. C'est la chimie qui enseigne de quels + éléments les différentes choses sont composées, par exemple de + quoi sont formés l'air, l'eau, le feu. C'est cette science qui + apprend aussi à fabriquer tant de choses dont nous nous servons: + l'alcool, le vinaigre, la potasse, la soude, les couleurs des + peintres, celles des teinturiers, les médicaments des + pharmaciens. + + Au sortir du collège, Lavoisier se retira dans l'isolement, ne + voyant personne, mangeant à peine pour pouvoir mieux travailler + d'esprit, tout entier à ses recherches scientifiques. + + [Illustration: LAVOISIER DANS SON CABINET DE CHIMIE.--Le grand + chimiste est occupé à faire bouillir une substance dans un vase + recourbé appelé _cornue_. Il en recueille les vapeurs pour en + étudier la composition.] + + Aussi, dès l'âge de vingt-cinq ans, grâce à ses savants travaux, + il fut élu membre de l'Académie des sciences. + + On doit à Lavoisier de nombreuses découvertes: c'est lui qui a su + trouver le premier de quels gaz l'air que nous respirons se + compose, de quels éléments est formée l'eau que nous buvons; + c'est lui qui a expliqué comment la respiration nous fait vivre + et entretient la chaleur de notre corps. Lavoisier est le + créateur de la chimie moderne. + + En même temps qu'il se livrait à tous ces travaux par amour de la + vérité et de la science, il entreprit, dans un but d'humanité, + une foule d'autres études. Il fit des expériences malsaines et + dangereuses sur les gaz qui s'échappent des fosses d'aisance, et + qui si souvent causent la mort des travailleurs. Il raconte + lui-même ces expériences avec une noble simplicité et expose + toutes les précautions que les travailleurs doivent prendre pour + éviter les accidents. + + Malheureusement, une mort prématurée vint arrêter le grand + Lavoisier au milieu de ses travaux. C'était l'époque sanglante de + 1794, où la France, attaquée de tous côtés, au dehors et au + dedans, ne savait plus distinguer ses amis et ses ennemis. + Lavoisier, qui avait occupé un poste dans les finances, fut + accusé avec beaucoup d'autres. Lui-même, sûr de son innocence, au + lieu de s'enfuir, vint noblement se constituer prisonnier. Mais, + enveloppé dans une condamnation qui frappait à la fois des + coupables et des innocents, il mourut sur l'échafaud. + + La veille de sa mort, les savants qui avaient travaillé avec lui + et qui admiraient son génie étaient venus le voir dans son + cachot: ils lui avaient apporté une couronne, symbole de la + gloire qui lui était réservée dans l'avenir. + + + + +CXX.--La ferme du père Guillaume dans l'Orléanais.--Les ruines de la +guerre. + + Les maux de la guerre ne finissent point avec elle; que de ruines + elle laisse à sa suite quand elle a passé quelque part! + + +Quelques heures après être partis de Paris, et après avoir traversé +Chartres, célèbre par sa belle cathédrale gothique, nos voyageurs +descendaient du chemin de fer. Ils laissèrent dans la petite gare +leurs caisses de voyage; puis, munis seulement d'un paquet léger et +d'un bâton, ils suivirent à pied la route qui menait à la ferme de la +Grand'Lande, située dans la partie la plus montueuse de l'Orléanais. + +Ils marchèrent assez longtemps le long d'une jolie chaîne de collines +au pied desquelles serpentait la rivière. Ils suivaient un sentier +étroit, déjà ombragé par les feuilles naissantes des arbres; au-dessus +d'eux les oiseaux chantaient dans les branches, fêtant le prochain +retour du printemps. Julien, plus gai encore que les pinsons qui +gazouillaient autour de lui, sautait de joie en marchant:--Oh! +disait-il, quel bonheur! Nous allons donc être tous réunis, et puis +nous allons vivre aux champs!... + +André partageait en lui-même la joie de Julien; l'oncle Frantz se +sentait aussi tout heureux à la pensée de revoir son vieil ami le +pilote Guillaume et de s'installer auprès de lui avec ses deux enfants +d'adoption. + +Ils marchaient depuis une bonne demi-heure et n'avaient encore +rencontré personne à qui s'informer du chemin; ils craignirent de +s'être égarés. Afin d'apercevoir mieux le pays, ils montèrent sur un +talus, et Julien distingua, à deux cents pas de là, derrière une haie, +deux petites filles accroupies par terre, un couteau à la main, en +train de cueillir de la salade sauvage. Il les appela pour qu'elles +leur indiquassent le chemin. Sa voix fut plusieurs fois répétée par un +bel écho de la colline; malgré cela, les deux petites filles étaient +si occupées à leur besogne qu'elles n'y firent point attention. + + [Illustration: CARTE DE L'ORLÉANAIS.--C'est dans l'Orléanais que + se trouvent les plaines fertiles de la Beauce, surnommées les + greniers de Paris. Par malheur, vers le sud, cette province + renferme des plaines stériles et marécageuses. La ville la plus + importante est Orléans (50,000 hab.). Viennent ensuite Chartres + (30,000 hab.), qui fait un grand commerce de blé: Blois (20,000 + hab.) sur la Loire, célèbre par son ancien château et ses + souvenirs historiques; Vendôme sur le Loir. Châteaudun est célèbre + par sa défense héroïque contre les armées allemandes.] + +--Mon oncle, dit alors Julien, je vais descendre la colline et courir +près d'elles pour leur demander le chemin. + +L'enfant courut en avant et s'approchant des deux petites, qui avaient +levé la tête en l'entendant venir: + +--Est-ce que la ferme de la Grand'Lande est loin d'ici? leur +demanda-t-il. + +--Oh! non, répondit l'aînée, dans cinq minutes on est chez nous. + +--Chez vous? reprit Julien en regardant les deux enfants de tous ses +yeux; mais alors vous êtes donc les petites filles de M. Guillaume? + +--Mais oui, répondirent-elles à la fois. + +--Et nous, s'écria le petit garçon tout joyeux, nous sommes ses amis +et nous venons le voir. Peut-être bien vous a-t-il parlé de nous déjà: +je m'appelle Julien Volden, moi, et je sais votre nom à toutes les +deux: tenez, vous qui êtes grande comme moi, vous vous appelez Adèle, +dit Julien en désignant l'aînée des petites, et votre soeur, qui est +plus jeune, s'appelle Marie; elle a cinq ans. + +La petite Marie se mit à sourire:--Notre père nous a parlé de vous +aussi, Julien, dit-elle; il vous aime beaucoup. + +Et les deux enfants regardèrent Julien avec intérêt, comme si la +connaissance était désormais complète entre eux. + +Julien, enchanté, reprit aussitôt: Vous devez être bien contentes à +présent d'avoir une ferme et de vivre aux champs? Moi, j'aime les +champs comme tout, savez-vous? Et les vaches, et les chevaux, et +toutes les bêtes, d'abord! + + [Illustration: LA FERME RAVAGÉE PAR LA GUERRE.--La guerre est + toujours un grand malheur pour les peuples, quel que soit le + résultat, et les vainqueurs souvent n'y perdent pas moins que les + vaincus. Là où les batailles se livrent, les campagnes sont + dévastées: la vie entière dans tout le pays est suspendue tant que + dure la guerre, l'industrie est en souffrance, le commerce est + arrêté et ne reprend ensuite qu'avec peine. Néanmoins, quand la + Patrie est attaquée, c'est à ses enfants de se lever + courageusement pour la défendre; ils doivent sacrifier sans + hésiter leurs biens et leur vie.] + +Le visage des petites filles s'était assombri. L'aînée poussa un gros +soupir et ne répondit rien. La plus jeune, Marie, plus expansive que +sa soeur, s'écria tristement: + +--Oh! Julien, nous avons beaucoup de peine au contraire. Il y a sur la +ferme des charges trop dures, à ce que dit papa; et puis, pendant la +guerre, les bâtiments ont été à moitié détruits; rien n'est ensemencé. +Alors papa dit: «Il vaut mieux que je m'en retourne sur mer!» et maman +pleure. + +L'enfant, qui avait exposé la situation tout d'une haleine, s'arrêta +d'un air découragé. + +La petite figure de Julien s'attrista à son tour. En ce moment, +l'oncle Frantz et André arrivèrent, et on se dirigea vers la ferme. + +Chemin faisant, chacun observait la campagne, en réfléchissant aux +paroles désolées de la petite. + +Bientôt on vit se dessiner au pied de la colline, derrière quelques +noyers mutilés, les bâtiments de la ferme. + +--Mon Dieu! s'écria Julien en joignant les mains avec tristesse, +pauvre maison! elle est presque démolie: il y a des places où il ne +reste plus que les quatre murs tout noirs avec des trous de boulets. +Je vois qu'on s'est battu ici comme chez nous: il me semble que je +reviens à Phalsbourg. + +Et tout en marchant, Julien réfléchissait aux malheurs sans nombre que +la guerre entraîne après elle partout où elle passe. + + + + +CXXI.--J'aime la France. + + Le travail est béni du ciel, car il fait renaître le bonheur et + l'aisance où la guerre ne laisse que deuil et misère. + + +Dans la grande salle délabrée de la ferme, dont les murs portaient +encore la trace des balles, le pilote Guillaume se promenait la tête +basse, les mains derrière le dos. Il était changé: il n'avait point +cet air d'assurance et de décision qui lui était habituel au bord du +navire; il semblait inquiet et abattu. + +A la voix de la petite Marie il se retourna et, apercevant ses amis, +il courut se jeter au cou de son ancien camarade. + +--Frantz, lui dit-il, à demi-voix, tu arrives à propos, car je suis +dans la peine et je compte sur ton amitié pour me donner du courage. +Il va me falloir encore quitter ma femme et mes enfants, alors que +j'espérais passer ici auprès d'eux le temps qui me reste à vivre: je +suis tout triste en y pensant. + +Pendant qu'il disait ces mots, les yeux limpides du vieux pilote +devenaient humides malgré lui. Tout d'un coup, faisant effort sur +lui-même et se redressant brusquement:--Allons, dit-il, ce n'est +qu'une espérance à abandonner.--Et comme Frantz l'interrogeait: +--Voici, dit-il, en deux mots ce dont il s'agit. Le parent qui nous a +laissé cette propriété en héritage avait emprunté de l'argent sur sa +terre; je ne puis rembourser cet argent, et je vais être obligé de +vendre la terre; mais les biens ont tant baissé de prix depuis la +guerre et la ferme est en si triste état, que je ne la vendrai pas +moitié de ce qu'elle vaut. Je serai donc après cela au même point +qu'avant d'hériter, et je n'aurai d'autre ressource que de retourner +sur l'Océan. + +L'oncle Frantz s'approcha du pilote et prenant sa main dans les +siennes: + +--Guillaume, dit-il avec émotion, te rappelles-tu cette nuit +d'angoisse que nous avons passée ensemble au milieu de la tempête? +Nous te devons la vie. A présent que tu te trouves dans l'embarras, +c'est à nous de te venir en aide. + +--Oui, dit André en s'approchant, nous vous avons promis alors d'aider +les autres à notre tour comme vous nous avez aidés vous-même; nous +tiendrons notre promesse. + +--Mes braves amis, dit Guillaume, malheureusement vous ne pouvez rien: +je n'ai besoin que d'argent, et vous en avez, hélas! moins encore que +moi-même. + +--Guillaume, reprit l'oncle Frantz, tu te trompes: je ne suis plus +aussi pauvre que je l'étais quand tu nous as quittés, et c'est +maintenant surtout que j'en suis heureux, puisque je puis t'être +utile. + +En même temps il avait tiré de sa poche une liasse de papiers. + +--Tiens, dit-il, regarde: les honnêtes gens ne manquent pas encore en +France; le fils de l'armateur de Bordeaux m'a remboursé tout ce qui +m'était dû par son père. Prends cela, et va payer ceux qui voudraient +te forcer à vendre ton bien pour l'acheter le quart de ce qu'il vaut. + +Guillaume était si ému qu'il resta un moment sans répondre. + +Puis, gravement:--J'accepte, Frantz, dit-il, mais à une condition: +c'est que nous ne nous séparerons plus. Ma terre, une fois délivrée de +cette charge, a de la valeur: elle est fertile, nous nous associerons +pour la cultiver, nous partagerons les profits; nous ne ferons plus +qu'une seule famille. + +Et les deux amis s'embrassèrent étroitement, tandis que la femme du +vieux pilote, de son côté, remerciait Frantz avec effusion. A ce +moment, la petite Marie s'approcha de son père; elle le tira doucement +par sa manche, et à demi-voix: + +--Alors, dit-elle en souriant, Julien restera avec nous aussi? + +--Je le crois bien, répondit le vieux pilote en prenant le petit +garçon sur ses genoux: il ira en même temps que vous deux à l'école, +et si vous n'apprenez pas vite et bien, il vous fera honte, car il est +studieux, lui, et il connaît maintenant son pays mieux que la plupart +des autres enfants. Et toi, André, tu nous aideras à cultiver cette +terre jusqu'à ce que nous ayons trouvé à t'établir comme serrurier au +village voisin. Ce ne sera pas trop de notre travail à tous les trois +pour ensemencer ces champs restés en friche depuis la guerre et pour +reconstruire cette maison en ruines. + +--Oui, Guillaume, dit Frantz avec émotion, tu as raison; nous +travaillerons tous, chacun de notre côté. Si la guerre a rempli le +pays de ruines, c'est à nous tous, enfants de la France, d'effacer ce +deuil par notre travail, et de féconder cette vieille terre française +qui n'est jamais ingrate à la main qui la soigne. Dans quelques +années, nous aurons couvert les champs qui nous entourent de riches +moissons; nous aurons relevé pièce par pièce le toit de la ferme, et +si vous voulez, mes amis, nous y placerons joyeusement un petit +drapeau aux couleurs françaises. + +Chacun applaudit à la proposition de l'oncle Frantz, et Julien plus +fort que tout le monde:--Oui, oui, c'est cela, mon oncle, +s'écria-t-il. Quand je pense que nous avons eu tant de peine pour être +Français et que nous le sommes maintenant!--En même temps, il +regardait les petites filles de Guillaume:--N'aimez-vous pas la +France? leur dit-il; oh! moi, de tout mon coeur j'aime la France. + +Et dans la joie qu'il éprouvait de se voir enfin une patrie, une +maison, une famille, comme le pauvre enfant l'avait si souvent +souhaité naguère, il s'élança dans la cour de la ferme, frappant ses +petites mains l'une contre l'autre; puis, songeant à son cher père qui +aurait tant voulu le savoir Français, il se mit à répéter de nouveau à +pleine voix:--J'aime la France! + +«J'aime la France!... la France... France...,» répéta fidèlement et +nettement le bel écho de la colline, qui se répercutait encore dans +les ruines de la ferme. + +Julien s'arrêta surpris. + +--Tous les échos te répondent l'un après l'autre, Julien, dit gaîment +André. + +--Tant mieux, s'écria le petit garçon, je voudrais que le monde entier +me répondît et que chaque pays de la terre dît: «J'aime la France.» + +--Pour cela, reprit l'oncle Volden, il n'y a qu'une chose à faire: que +chacun des enfants de la patrie s'efforce d'être le meilleur possible; +alors la France sera aimée autant qu'admirée par toute la terre. + + * * * * * + +Six ans se sont écoulés depuis ce jour. Ceux qui ont vu la ferme de la +Grand'Lande à cette époque ne la reconnaîtraient plus maintenant. + + [Illustration: LA FERME RÉPARÉE PAR LA PAIX.--Peu de nations ont + éprouvé un plus grand désastre que la France en 1870, mais peu de + nations auraient pu la réparer avec une aussi grande rapidité. + Malgré cette crise violente, notre commerce, déjà considérable, a + continué à s'accroître; il a augmenté de plus d'un milliard. C'est + par le travail et l'activité de tous ses enfants que la patrie + devient ainsi chaque jour plus prospère.] + +Pas un mètre de terrain n'est inoccupé, et la jachère y est inconnue; +le sol travaille sans cesse: aussitôt les céréales moissonnées, la +charrue retourne les sillons, et de nouveau on ensemence la terre en +variant les cultures avec intelligence. Grâce aux riches prairies de +trèfle et de luzerne, le fourrage ne manque jamais à la ferme. Au lieu +de six vaches qu'elle nourrissait avant la guerre, la terre de la +Grand'Lande en nourrit douze, sans compter trois belles juments dont +les poulains s'ébattent chaque année dans les regains des prairies. +C'est vous dire qu'avec tous ces animaux l'engrais ne manque pas, et +que chaque année la terre, au lieu de s'appauvrir, va s'améliorant. + +Mais aussi comme tout le monde travaille à la Grand'Lande! C'est une +vraie ruche où les paresseux ne trouveraient pas de place. + +Venez avec moi, nous la parcourrons en quelques instants. + +Il est à peine jour sur les coteaux verts de la ferme, mais les coqs +vigilants ont salué la petite pointe de l'aurore: à leur voix le +poulailler s'éveille; une trentaine de poules, caquetant et chantant, +vont chercher dans la rosée les petits vers qu'a fait sortir la +fraîcheur de la nuit. Bientôt la ménagère matinale, la bonne dame +Guillaume, elle aussi sera debout. Regardez: sa fille aînée la suit. +Adèle est une belle et laborieuse fille qui a déjà quinze ans et demi, +et qui, active comme sa mère, court partout où sa présence est utile, +à la laiterie, aux étables, au potager. + +Le potager, c'est surtout le domaine de l'oncle Frantz. Le voyez-vous +qui tire au cordeau des planches symétriques pour repiquer des +salades? L'oncle Frantz est un jardinier de premier ordre. Il a aussi +un verger superbe, avec des espaliers que ne renieraient point les +horticulteurs de la banlieue parisienne. + +Mais voici le pilote Guillaume. Il conduit à l'abreuvoir le joli +troupeau de vaches, les juments et leurs poulains. Le vieux pilote a +pris tout ce bétail sous sa haute juridiction, et il aime son troupeau +comme jadis il affectionnait son navire:--Depuis six ans que je les +soigne, s'écrie-t-il parfois avec un légitime orgueil, je n'en ai pas +eu une seule de gravement malade. + +Mais aussi comme toutes ces bêtes ont l'air bien soignées! Comme elles +sont propres! Comme elles s'en reviennent du pas tranquille et lent +qui leur plaît le mieux! Guillaume a façonné son pas au leur:--Affaire +d'habitude, dit-il; c'est moins difficile que d'apprendre l'équilibre +au roulis des vagues. + +Cette fillette de onze ans qui sort de la ferme, c'est la petite +Marie, la plus jeune de la famille. D'une main elle emporte avec +précaution la soupe chaude des laboureurs, de l'autre elle tient ses +livres de classe, car elle va de ce pas à l'école. + +Venons avec elle jusque là-bas, dans ces champs où les gais rayons du +soleil sèment leur or sur les sillons. Reconnaissez-vous ce grand +garçon barbu déjà? C'est André. Quand il y a chômage chez le serrurier +du bourg, André travaille à la ferme. En ce moment, deux beaux +boeufs rouges traînent la charrue: le jeune homme les excite +doucement, et de sa voix mâle, un peu grave, il chante une vieille +chanson du pays natal; car André n'a oublié ni son père, ni son +premier amour, la Patrie. A l'heure matinale où l'alouette, montant +comme une flèche, chante au-dessus des sillons, l'âme du jeune homme +s'élance, elle aussi, tantôt vers le passé plein de souvenirs, tantôt +vers l'avenir qui s'ouvre avec ses devoirs et avec ses espérances. +André a vingt ans sonnés: il sera bientôt sous les drapeaux, il sera +bientôt soldat de la France. + +Près d'André, regardez cet adolescent encore un peu mince, avec de +grands yeux expressifs et affectueux: c'est notre petit Julien. Comme +il a grandi! C'est qu'il a quatorze ans et demi, savez-vous? Ah! le +temps passe vite. Oui, mais Julien l'a bien employé: il a appris tout +ce qu'un jeune homme peut apprendre dans la meilleure école et avec la +meilleure volonté possible. + +Mais quel est ce camarade de son âge qui travaille aux champs avec lui +et qui ne le quitte guère? Devinez... Vous le connaissez pourtant; +c'est le jeune Jean-Joseph, l'orphelin d'Auvergne, qui a pu venir +rejoindre nos amis à la ferme de la Grand'Lande: il est devenu pour +eux comme un nouveau frère. + +Vous souvenez-vous? Il y a six ans, à pareille époque, André et Julien +s'étaient endormis sous un sapin de la montagne, à la veille de +franchir les Vosges; et quand le soleil s'était levé ce matin-là, les +deux enfants sans soutien, s'agenouillant sur la terre de France +qu'ils venaient d'atteindre, s'étaient écriés ensemble: «France aimée, +nous sommes tes enfants, et nous voulons devenir dignes de toi!» Ils +ont tenu parole. Les années ont passé, mais leur coeur n'a point +changé; ils ont grandi en s'appuyant l'un sur l'autre et en +s'encourageant sans cesse à faire le bien; ils resteront toujours +fidèles à ces deux grandes choses qu'ils ont appris si jeunes à aimer: +Devoir et Patrie. + + + Notes du transcripteur: + Le nom Montélimart a été changé en Montélimar. (L'origine du nom est + "Monteil des Aimar". La forme définitive (Montélimar) date de 1328). + + L'année de naissance de Jean Bart semble être 1650 et non pas 1651. + + L'orthographe ancienne du nom Jeanne Darc a été conservée. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le tour de la France par deux enfants, by G. Bruno + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE LA FRANCE *** + +***** This file should be named 27782-8.txt or 27782-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/7/8/27782/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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