summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/27782-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '27782-8.txt')
-rw-r--r--27782-8.txt14012
1 files changed, 14012 insertions, 0 deletions
diff --git a/27782-8.txt b/27782-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..65716e0
--- /dev/null
+++ b/27782-8.txt
@@ -0,0 +1,14012 @@
+Project Gutenberg's Le tour de la France par deux enfants, by G. Bruno
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le tour de la France par deux enfants
+ Devoir et Patrie
+
+Author: G. Bruno
+
+Release Date: January 12, 2009 [EBook #27782]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE LA FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Notes sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+ typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée. Le texte imprimé en gras est marqué =comme ceci=.
+ L'astérisque [*] fait référence aux notes du transcripteur à la fin
+ de ce livre électronique.
+
+
+ LE TOUR DE LA FRANCE PAR DEUX ENFANTS
+
+ DEVOIR ET PATRIE
+
+
+ LIVRE DE LECTURE COURANTE
+ AVEC PLUS DE 200 GRAVURES INSTRUCTIVES POUR LES LEÇONS DE CHOSES
+
+ PAR
+
+ G. BRUNO
+ Lauréat de l'Académie française, auteur de _Francinet_
+
+ CENT VINGT-HUITIÈME ÉDITION
+
+ Conforme aux nouveaux programmes officiels de morale et
+ d'instruction civique
+
+
+ COURS MOYEN
+
+ [Illustration: vignette]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGÈNE BELIN VVE EUGÈNE BELIN ET FILS
+ RUE DE VAUGIRARD, No 52
+
+ 1884
+ Droits de traduction et de reproduction réservés
+
+
+Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de ma griffe sera réputé
+contrefait.
+
+ [Illustration: Griffe]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La connaissance de la patrie est le fondement de toute véritable
+_instruction civique_.
+
+On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez
+leur pays: s'ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils
+l'aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux le servir.
+Mais nos maîtres savent combien il est difficile de donner à l'enfant
+l'idée nette de la patrie, ou même simplement de son territoire et de
+ses ressources. La _patrie_ ne représente pour l'écolier qu'une chose
+abstraite à laquelle, plus souvent qu'on ne croit, il peut rester
+étranger pendant une assez longue période de la vie. Pour frapper son
+esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante. Dans ce but,
+nous avons essayé de mettre à profit l'intérêt que les enfants portent
+aux récits de voyages. En leur racontant le voyage courageux de deux
+jeunes Lorrains à travers la France entière, nous avons voulu la leur
+faire pour ainsi dire voir et toucher; nous avons voulu leur montrer
+comment chacun des fils de la mère commune arrive à tirer profit des
+richesses de sa contrée et comment il sait, aux endroits mêmes où le
+sol est pauvre, le forcer par son industrie à produire le plus
+possible.
+
+En même temps, ce récit place sous les yeux de l'enfant tous les
+devoirs en exemples, car les jeunes héros que nous y avons mis en
+scène ne parcourent pas la France en simples promeneurs désintéressés:
+ils ont des devoirs sérieux à remplir et des risques à courir. En les
+suivant le long de leur chemin, les écoliers sont initiés peu à peu à
+la vie _pratique_ et à _l'instruction civique_ en même temps qu'à la
+_morale_; ils acquièrent des notions usuelles sur l'_économie
+industrielle et commerciale_, sur l'_agriculture_, sur les principales
+_sciences_ et leurs applications. Ils apprennent aussi, à propos des
+diverses provinces, les vies les plus intéressantes des _grands
+hommes_ qu'elles ont vus naître: chaque invention faite par les hommes
+illustres, chaque progrès accompli grâce à eux devient pour l'enfant
+un exemple, une sorte de morale en action d'un nouveau genre, qui
+prend plus d'intérêt en se mêlant à la description des lieux mêmes où
+les grands hommes sont nés.
+
+En groupant ainsi toutes les connaissances morales et civiques autour
+de l'idée de la _France_, nous avons voulu présenter aux enfants la
+patrie sous ses traits les plus nobles, et la leur montrer grande par
+l'honneur, par le travail, par le respect religieux du devoir et de la
+justice[1].
+
+ Note 1: Pour le développement du cours et de morale sociale et
+ d'instruction civique, voir la nouvelle édition de _Francinet_,
+ entièrement refondue et complétée conformément aux nouveaux
+ programmes.
+
+SAINT-CLOUD,--IMPRIMERIE Vve EUG. BELIN ET FILS
+
+
+
+
+LE TOUR DE LA FRANCE
+PAR DEUX ENFANTS.
+
+
+
+
+I.--Le départ d'André et de Julien.
+
+ Rien ne soutient mieux notre courage que la pensée d'un devoir à
+ remplir.
+
+
+Par un épais brouillard du mois de septembre deux enfants, deux
+frères, sortaient de la ville de Phalsbourg en Lorraine. Ils venaient
+de franchir la grande porte fortifiée qu'on appelle _porte de France_.
+
+Chacun d'eux était chargé d'un petit paquet de voyageur, soigneusement
+attaché et retenu sur l'épaule par un bâton. Tous les deux marchaient
+rapidement, sans bruit; ils avaient l'air inquiet. Malgré l'obscurité
+déjà grande, ils cherchèrent plus d'obscurité encore et s'en allèrent
+cheminant à l'écart le long des fossés.
+
+ [Illustration: PORTE FORTIFIÉE.--Les portes des villes fortifiées
+ sont munies de _ponts-levis_ jetés sur les fossés qui entourent
+ les remparts, le soir on lève ces ponts, on ferme les portes, et
+ nul ennemi ne peut entrer dans la ville.--La petite ville de
+ Phalsbourg a été fortifiée par Vauban. Traversée par la route de
+ Paris à Strasbourg, elle n'a que deux portes: la _porte de France_
+ à l'ouest et la _porte d'Allemagne_ au sud-est, qui sont des
+ modèles d'architecture militaire.]
+
+L'aîné des deux frères, André, âgé de quatorze ans, était un robuste
+garçon, si grand et si fort pour son âge qu'il paraissait avoir au
+moins deux années de plus. Il tenait par la main son frère Julien, un
+joli enfant de sept ans, frêle et délicat comme une fille, malgré cela
+courageux et intelligent plus que ne le sont d'ordinaire les jeunes
+garçons de cet âge. A leurs vêtements de deuil, à l'air de tristesse
+répandu sur leur visage, on aurait pu deviner qu'ils étaient
+orphelins. Lorsqu'ils se furent un peu éloignés de la ville, le grand
+frère s'adressa à l'enfant et, à voix très basse, comme s'il avait eu
+crainte que les arbres mêmes de la route ne l'entendissent:
+
+--N'aie pas peur, mon petit Julien, dit-il; personne ne nous a vus
+sortir.
+
+--Oh! je n'ai pas peur, André, dit Julien; nous faisons notre devoir,
+Dieu nous aidera.
+
+--Je sais que tu es courageux, mon Julien, mais, avant d'être arrivés,
+nous aurons à marcher pendant plusieurs nuits; quand tu seras trop
+las, il faudra me le dire: je te porterai.
+
+--Non, non, répliqua l'enfant; j'ai de bonnes jambes et je suis trop
+grand pour qu'on me porte.
+
+Tous les deux continuèrent à marcher résolument sous la pluie froide
+qui commençait à tomber. La nuit, qui était venue, se faisait de plus
+en plus noire. Pas une étoile au ciel ne se levait pour leur sourire;
+le vent secouait les grands arbres en sifflant d'une voix lugubre et
+envoyait des rafales d'eau au visage des enfants. N'importe, ils
+allaient sans hésiter, la main dans la main.
+
+A un détour du chemin, des pas se firent entendre. Aussitôt, sans
+bruit, les enfants se glissèrent dans un fossé et se cachèrent sous
+les buissons. Immobiles, ils laissèrent les passants traverser. Peu à
+peu, le bruit lourd des pas s'éloigna, sur la grande route; André et
+Julien reprirent alors leur marche avec une nouvelle ardeur.
+
+Après plusieurs heures de fatigue et d'anxiété ils virent enfin, tout
+au loin, à travers les arbres, une petite lumière se montrer, faible
+et tremblante comme une étoile dans un ciel d'orage. Prenant par un
+chemin de traverse, ils coururent vers la chaumière éclairée.
+
+Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent interdits, n'osant frapper.
+Une timidité subite les retenait. Il était aisé de voir qu'ils
+n'avaient pas l'habitude de heurter aux portes pour demander quelque
+chose. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, le coeur gros, tout
+tremblants. André rassembla son courage.
+
+--Julien, dit-il, cette maison est celle d'Étienne le sabotier, un
+vieil ami de notre père: nous ne devons pas craindre de lui demander
+un service. Prions Dieu afin qu'il permette qu'on nous fasse bon
+accueil.
+
+Et les deux enfants, frappant un coup timide, murmurèrent en leur
+coeur:--Notre Père, qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd'hui
+notre pain quotidien.
+
+
+
+
+II.--Le souper chez Étienne le sabotier. L'hospitalité.
+
+ Le nom d'un père honoré de tous est une fortune pour les enfants.
+
+
+--Qui est là? fit du dedans une grosse voix rude.
+
+Au même instant, un aboiement formidable s'éleva d'une niche située
+non loin de la porte.
+
+André prononça son nom:
+
+--André Volden, dit-il d'un accent si mal assuré que les aboiements
+empêchèrent d'entendre cette réponse.
+
+ [Illustration: LE CHIEN DE MONTAGNE.--Ce chien est d'une taille
+ très haute; il a la tête grosse et la mâchoire armée de crocs
+ énormes. Les poils de sa robe sont longs et soyeux. Dans la
+ montagne, il garde les troupeaux et au besoin les défend contre
+ les loups et les ours. Les plus beaux chiens de montagne sont ceux
+ du mont Saint-Bernard, dans les Alpes, ceux des Pyrénées et ceux
+ de l'Auvergne.]
+
+En même temps, le chien de montagne, sortant de sa niche et tirant sur
+sa chaîne, faisait mine de s'élancer sur les enfants.
+
+--Mais qui frappe là, à pareille heure? reprit plus rudement la grosse
+voix.
+
+--André Volden, répéta l'enfant; et Julien mêla sa voix à celle de son
+frère pour mieux se faire entendre.
+
+Alors la porte s'ouvrit toute grande, et la lumière de la lampe,
+tombant d'à-plomb sur les petits voyageurs debout près du seuil,
+éclaira leurs vêtements trempés d'eau, leurs jeunes visages fatigués
+et interdits.
+
+L'homme qui avait ouvert la porte, le père Étienne, les contemplait
+avec une sorte de stupeur:
+
+--Mon Dieu! qu'y a-t-il, mes enfants? dit-il en adoucissant sa voix,
+d'où venez-vous? où est le père?
+
+Et, avant même que les orphelins eussent eu le temps de répondre, il
+avait soulevé de terre le petit Julien et le serrait paternellement
+dans ses bras.
+
+L'enfant, avec la vivacité de sentiment naturelle à son âge, embrassa
+de tout son coeur le vieil Étienne, et poussant un grand soupir:--Le
+père est au ciel, dit-il.
+
+--Comment! s'écria Étienne avec émotion, mon brave Michel est mort?
+
+--Oui, répondit l'enfant. Depuis la guerre, sa jambe blessée au siège
+de Phalsbourg n'était plus solide: il est tombé d'un échafaudage en
+travaillant à son métier de charpentier, et il s'est tué.
+
+--Hélas! pauvre Michel! dit Étienne, qui avait des larmes aux yeux; et
+vous, enfants, qu'allez-vous devenir?
+
+André voulut reprendre le récit du malheur qui leur était arrivé, mais
+le brave Étienne l'interrompit.
+
+--Non, non, dit-il, je ne veux rien entendre maintenant, mes enfants;
+vous êtes mouillés par la pluie, il faut vous sécher au feu; vous
+devez avoir faim et soif, il faut manger.
+
+Étienne aussitôt, faisant suivre d'actions ses paroles, installa les
+enfants devant le poêle et ranima le feu. En un clin-d'oeil une
+bonne odeur d'oignons frits emplit la chambre, et bientôt la soupe
+bouillante fuma dans la soupière.
+
+--Mangez, mes enfants, disait Étienne en fouettant les oeufs pour
+l'omelette au lard.
+
+Pendant que les enfants savouraient l'excellente soupe qui les
+réchauffait, le père Étienne confectionnait son omelette, et la femme
+du sabotier, enlevant un matelas de son lit, préparait un bon coucher
+aux petits voyageurs.
+
+Le poêle ronflait gaîment. André, tout en mangeant, répondait aux
+questions du vieux camarade de son père et le mettait au courant de la
+situation.
+
+Quant au petit Julien, il avait tant marché que ses jambes demandaient
+grâce et qu'il avait plus sommeil que faim. Il lutta d'abord avec
+courage pour ne pas fermer les yeux, mais la lutte ne fut pas de
+longue durée, et il finit par s'endormir avec la dernière bouchée dans
+la bouche.
+
+Il dormait si profondément que la mère Étienne le déshabilla et le mit
+au lit sans réussir à l'éveiller.
+
+
+
+
+III.--La dernière parole de Michel Volden.--L'amour fraternel et
+l'amour de la patrie.
+
+ O mon frère, marchons toujours la main dans la main, unis par un
+ même amour pour nos parents, notre patrie et Dieu.
+
+
+Pendant que Julien dormait, André s'était assis auprès du père
+Étienne. Il continuait le récit des événements qui les avaient
+obligés, lui et son frère, à quitter Phalsbourg où ils étaient nés.
+Revenons avec lui quelques mois en arrière.
+
+ * * * * *
+
+On se trouvait alors en 1871, peu de temps après la dernière guerre
+avec la Prusse. A la suite de cette guerre l'Alsace et une partie de
+la Lorraine, y compris la ville de Phalsbourg, étaient devenues
+allemandes; les habitants qui voulaient rester Français étaient
+obligés de quitter leurs villes natales pour aller s'établir dans la
+vieille France.
+
+Le père d'André et de Julien, un brave charpentier veuf de bonne
+heure, qui avait élevé ses fils dans l'amour de la patrie, songea
+comme tant d'autres Alsaciens et Lorrains à émigrer en France. Il
+tâcha donc de réunir quelques économies pour les frais du voyage, et
+il se mit à travailler avec plus d'ardeur que jamais. André, de son
+côté, travaillait courageusement en apprentissage chez un serrurier.
+
+Tout était prêt pour le voyage, l'époque même du départ était fixée,
+lorsqu'un jour le charpentier vint à tomber d'un échafaudage. On le
+rapporta mourant chez lui.
+
+Pendant que les voisins couraient chercher du secours, les deux frères
+restèrent seuls auprès du lit où leur père demeurait immobile comme un
+cadavre.
+
+Le petit Julien avait pris dans sa main la main du mourant, et il la
+baisait doucement en répétant à travers ses larmes, de sa voix la plus
+tendre: Père!... Père!...
+
+Comme si cette voix si chère avait réveillé chez le blessé ce qui lui
+restait de vie, Michel Volden tressaillit, il essaya de parler, mais
+ce fut en vain; ses lèvres remuèrent sans qu'un mot pût sortir de sa
+bouche. Alors une vive anxiété se peignit sur ses traits. Il sembla
+réfléchir, comme s'il cherchait avec angoisse le moyen de faire
+comprendre à ses deux enfants ses derniers désirs; puis, après
+quelques instants, il fit un effort suprême et, soulevant la petite
+main caressante de Julien, il la posa dans celle de son frère aîné.
+Épuisé par cet effort, il regarda longuement ses deux fils d'une
+façon expressive, et son regard profond, et ses yeux tristes
+semblaient vouloir leur dire:--Aimez-vous l'un l'autre, pauvres
+enfants qui allez désormais rester seuls! Vivez toujours unis, sous
+l'oeil de Dieu, comme vous voilà à cette heure devant moi, la main
+dans la main.
+
+André comprit le regard paternel, il se pencha vers le mourant:
+
+--Père, répondit-il, j'élèverai Julien et je veillerai sur lui comme
+vous l'eussiez fait vous-même. Je lui enseignerai, comme vous le
+faisiez, l'amour de Dieu et l'amour du devoir: tous les deux nous
+tâcherons de devenir bons et vertueux.
+
+Le père essaya un faible sourire, mais son oeil, triste encore,
+semblait attendre d'André quelque autre chose.
+
+André le voyait inquiet et il cherchait à deviner; il se pencha
+jusqu'auprès des lèvres du moribond, l'interrogeant du regard. Un mot
+plus léger qu'un souffle arriva à l'oreille d'André:--France!
+
+--Oh! s'écria le fils aîné avec élan, soyez tranquille, cher père, je
+vous promets que nous demeurerons les enfants de la France; nous
+quitterons Phalsbourg pour aller là-bas; nous resterons Français,
+quelque peine qu'il faille souffrir pour cela.
+
+Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres paternelles. La main
+froide de l'agonisant serra d'une faible étreinte les mains des deux
+enfants réunies dans la sienne, puis ses yeux se tournèrent vers la
+fenêtre ouverte par où se montrait un coin du grand ciel bleu: ses
+regards mourants s'éclairèrent d'une flamme plus pure; il semblait
+vouloir à présent ne plus songer qu'à Dieu. Son âme s'élevait vers lui
+dans une ardente et dernière prière, remettant à sa garde suprême les
+deux orphelins agenouillés auprès du lit.
+
+Peu d'instants après, Michel Volden exhalait son dernier soupir.
+
+Toute cette scène n'avait duré que quelques minutes; mais elle s'était
+imprimée en traits ineffaçables dans le coeur d'André et dans celui
+du petit Julien.
+
+ * * * * *
+
+Quelque temps après la mort de leur père, les deux enfants avaient
+songé à passer en France comme ils le lui avaient promis. Mais il ne
+leur restait plus d'autre parent qu'un oncle demeurant à Marseille,
+et celui-ci n'avait répondu à aucune de leurs lettres; il n'y avait
+donc personne qui pût leur servir de tuteur. Dans ces circonstances,
+les Allemands refusaient aux jeunes gens orphelins la permission de
+partir, et les considéraient bon gré mal gré comme sujets de
+l'Allemagne. André et Julien n'avaient plus alors d'autre ressource,
+pour rester fidèles et à leur pays et au voeu de leur père, que de
+passer la frontière à l'insu des Allemands et de se diriger vers
+Marseille, où ils tâcheraient de retrouver leur oncle. Une fois qu'ils
+l'auraient retrouvé, ils le supplieraient de leur venir en aide et de
+régulariser leur situation en Alsace: car il restait encore une année
+entière accordée par la loi aux Alsaciens-Lorrains pour choisir leur
+patrie et déclarer s'ils voulaient demeurer Français ou devenir
+Allemands.
+
+Tels étaient les motifs pour lesquels les deux enfants s'étaient mis
+en marche et étaient venus demander au père Étienne l'hospitalité.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque André eut achevé le récit des événements qu'on vient de lire,
+Étienne lui prit les deux mains avec émotion:
+
+--Ton frère et toi, lui dit-il, vous êtes deux braves enfants, dignes
+de votre père, dignes de la vieille terre d'Alsace-Lorraine, dignes
+de la patrie française! Il y a bien des coeurs français en
+Alsace-Lorraine! on vous aidera; et pour commencer, André, tu as
+un protecteur dans l'ancien camarade de ton père.
+
+
+
+
+IV.--Les soins de la mère Étienne.--Les papiers d'André.--Un don fait
+en secret.--La charité du pauvre.
+
+ Ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est la charité du pauvre.
+
+
+Le lendemain, de bon matin, Mme Étienne était sur pied.
+
+En vraie mère de famille, elle visita les deux paquets de linge et
+d'habits que les deux voyageurs portaient sur l'épaule, et elle mit de
+bonnes pièces aux pantalons ou aux blouses qui en avaient besoin. En
+même temps elle avait allumé le poêle, ce meuble indispensable dans
+les pays froids du nord, qui sert tout à la fois à chauffer la maison
+et à préparer les aliments. Elle étendit tout autour les vêtements
+mouillés des enfants; lorsqu'ils furent secs, elle les brossa et les
+répara de son mieux.
+
+Tandis qu'elle pliait avec soin le gilet d'André, un petit papier bien
+enveloppé tomba d'une des poches.
+
+--Oh! se dit l'excellente femme, ce doit être là qu'est renfermée
+toute la fortune de ces deux enfants; si, comme je le crains, la
+bourse est trop légère, on fera son possible pour y ajouter quelque
+chose.
+
+Et elle développa le petit paquet.--Dix, vingt, trente, quarante
+francs, se dit-elle; que c'est peu pour aller si loin!... la route est
+bien longue d'ici à Marseille. Et les jours de pluie, et les jours de
+neige! car l'hiver bientôt va venir... Les yeux de la mère Étienne
+étaient humides.
+
+ [Illustration: LE POELE.--Le poêle est nécessaire dans les pays
+ froids comme ceux de l'est et du nord; car il donne plus de
+ chaleur qu'une cheminée, mais cette chaleur est moins saine, elle
+ rend l'air trop sec. Pour y remédier, il est bon de placer sur le
+ poêle un vase rempli d'eau.]
+
+--Et dire qu'avec si peu de ressources ils n'ont point hésité à
+partir!... O pauvre France! tu es bien malheureuse en ce moment, mais
+tu dois pourtant être fière de voir que, si jeunes, et pour rester tes
+fils, nos enfants montrent le courage des hommes... Seigneur Dieu,
+ajouta-t-elle, protège-les!... fais qu'ils rencontrent durant leur
+longue route des coeurs compatissants, et que pendant les froides
+soirées de l'hiver ils trouvent une petite place au foyer de nos
+maisons.
+
+Pendant qu'elle songeait ainsi en son coeur, elle s'était approchée
+de son armoire et elle atteignait sa petite réserve d'argent, bien
+petite, hélas! car le père et la mère Étienne avaient cruellement
+souffert des malheurs de la guerre. Néanmoins, elle y prit deux pièces
+de cinq francs et les joignit à celles d'André:
+
+--Étienne sera content, dit-elle: il m'a recommandé de faire tout ce
+que je pourrais pour les enfants de son vieux camarade.
+
+Quand elle eut glissé dans la bourse les pièces d'argent:
+
+--Ce n'est pas le tout, dit-elle; examinons ce petit rouleau qui
+enveloppait la bourse, et voyons si nos orphelins ont songé à se
+procurer de bons papiers, attestant qu'ils sont d'honnêtes enfants et
+non des vagabonds sans feu ni lieu... Ah! voici d'abord le certificat
+du patron d'André:
+
+ «_J'atteste que le jeune André Volden a travaillé chez moi
+ dix-huit mois entiers sans que j'aie eu un seul reproche à lui
+ faire. C'est un honnête garçon, laborieux et intelligent: je
+ suis prêt à donner de lui tous les renseignements que l'on
+ voudra. Voici mon adresse; on peut m'écrire sans crainte._
+
+ PIERRE HETMAN.
+ _maître serrurier, établi depuis trente ans à Phalsbourg._»
+
+--Bien, cela! dit Mme Étienne en repliant le certificat. Et ceci,
+qu'est-ce? Ah! c'est leur extrait d'âge, très bien. Enfin, voici une
+lettre de maître Hetman à son cousin, serrurier à Épinal, pour le
+prier d'occuper André un mois: André portera ensuite son livret
+d'ouvrier à la mairie d'Épinal et M. le maire y mettra sa signature.
+De mieux en mieux. Les chers enfants n'ont rien négligé: ils savent
+que tout ouvrier doit avoir un livret bien tenu et des certificats en
+règle. Allons, espérons en la Providence! tout ira bien.
+
+Lorsque Julien et André s'éveillèrent, ils trouvèrent leurs habits en
+ordre et tout prêts à être mis; et cela leur parut merveilleusement
+bon, car les pauvres enfants, ayant perdu leur mère de bonne heure,
+n'étaient plus accoutumés à ces soins et à ces douces attentions
+maternelles.
+
+Julien, dès qu'il fut habillé, peigné, le visage et les mains bien
+nets, courut avec reconnaissance embrasser Mme Étienne, et la
+remercia d'un si grand coeur qu'elle en fut tout émue.
+
+--Cela est bel et bon, répondit-elle gaîment, mais il faut déjeuner.
+Vite, les enfants, prenez ce pain et ce fromage, et mangez.
+
+
+
+
+V.--Les préparatifs d'Étienne le sabotier.--Les adieux.--Les enfants
+d'une même patrie.
+
+ Les enfants d'une même patrie doivent s'aimer et se soutenir
+ comme les enfants d'une même mère.
+
+
+Pendant qu'André et Julien mangeaient, Étienne entra.
+
+--Enfants, dit le sabotier en se frottant les mains, je n'ai pas perdu
+mon temps: j'ai travaillé pour vous depuis ce matin. D'abord, je vous
+ai trouvé deux places dans la charrette d'un camarade qui va chercher
+des foins tout près de Saint-Quirin, village voisin de la frontière,
+où vous coucherez ce soir. On vous descendra à un quart d'heure du
+village. Cela économisera les petites jambes de Julien et les tiennes,
+André. Ensuite j'ai écrit un mot de billet que voici, pour vous
+recommander à une vieille connaissance que j'ai aux environs de
+Saint-Quirin, Fritz, ancien garde forestier de la commune. Vous serez
+reçus là à bras ouverts, les enfants, et vous y dormirez une bonne
+nuit. Enfin, ce qui vaut mieux encore, Fritz vous servira de guide le
+lendemain dans la montagne, et vous mènera hors de la frontière par
+des chemins où vous ne rencontrerez personne qui puisse vous voir.
+C'est un vieux chasseur que l'ami Fritz, un chasseur qui connaît tous
+les sentiers de la montagne et de la forêt. Soyez tranquilles, dans
+quarante-huit heures vous serez en France.
+
+--Oh! monsieur Étienne, s'écria André, vous êtes bon pour nous comme
+un second père!
+
+--Mes enfants, répondit Étienne, vous êtes les fils de mon meilleur
+ami, il est juste que je vous vienne en aide. Et puis, est-ce que tous
+les Français ne doivent pas être prêts à se soutenir entre eux? A
+votre tour, ajouta-t-il d'une voix grave, quand vous rencontrerez un
+enfant de la France en danger, vous l'aiderez comme je vous aide à
+cette heure, et ainsi vous aurez fait pour la patrie ce que nous
+faisons pour elle aujourd'hui.
+
+ [Illustration: LE SABOTIER DES VOSGES.--On fabrique surtout les
+ sabots dans les pays de forêts et de montagnes, et on se sert
+ principalement de bois de hêtre ou de noyer pour y creuser les
+ sabots. Il y a beaucoup de sabotiers dans les Vosges, car ces
+ montagnes sont très boisées.]
+
+En achevant ces paroles Étienne entra dans la pièce voisine, où était
+son atelier de sabotier, et, voulant réparer le temps perdu, il se mit
+à travailler avec activité. Le petit Julien l'avait suivi, et il
+prenait un grand plaisir à le voir creuser et façonner si lestement
+les bûches de hêtre de la montagne.
+
+Vers le milieu de l'après-midi, la carriole dont avait parlé le père
+Étienne s'arrêta sur la grande route; le charretier, comme cela était
+convenu, siffla de tous ses poumons pour avertir les jeunes voyageurs.
+
+A ce signal, André et Julien saisirent rapidement leur paquet de
+voyage; ils embrassèrent de tout leur coeur la mère Étienne, et
+aussitôt le sabotier les conduisit vers la carriole.
+
+Après une nouvelle accolade, après les dernières et paternelles
+recommandations du brave homme, les enfants se casèrent dans le fond
+de la carriole, le charretier fit claquer son fouet et le cheval se
+mit au petit trot.
+
+Le père Étienne, resté seul sur la grande route, suivait des yeux la
+voiture qui s'éloignait. Il se sentait à la fois tout triste et
+pourtant fier de voir les enfants partir.
+
+--Brave et chère jeunesse, murmurait-il, va, cours porter à la patrie
+des coeurs de plus pour la chérir!
+
+Et lorsque la voiture eut disparu, il revint chez lui lentement,
+songeur, pensant au père des deux orphelins, à son vieil ami d'enfance
+qui dormait son dernier sommeil sous la terre de Lorraine, tandis que
+ses deux fils s'en allaient seuls désormais au grand hasard de la vie.
+Alors une larme glissa des yeux du vieillard:--Juste Dieu,
+murmura-t-il, bénis et protège cette jeunesse innocente et sans appui!
+
+
+
+
+VI.--Une déception.--La persévérance.
+
+ Il n'est guère d'obstacle qu'on ne puisse surmonter avec de la
+ persévérance.
+
+
+Une déception attendait nos jeunes amis à leur arrivée dans la maison
+isolée du garde Fritz, située aux environs de la forêt. Fritz, grand
+vieillard à barbe grise, d'une figure énergique, était étendu sur son
+lit qu'il n'avait pas quitté depuis plusieurs jours. Le vieux chasseur
+était tombé en descendant la montagne et s'était fait une fracture à
+la jambe.
+
+--Voyez, mes enfants, dit-il après avoir lu la lettre; je ne puis
+bouger de mon lit. Comment pourrais-je vous conduire? Et je n'ai
+auprès de moi que ma vieille servante, qui ne marche pas beaucoup
+mieux que moi.
+
+André fut consterné, mais il n'en voulut rien faire voir pour ne point
+inquiéter le petit Julien.
+
+Toute la nuit il dormit peu. Le matin de bonne heure, avant même que
+Julien s'éveillât, il s'était levé pour réfléchir. Il se dirigea sans
+bruit vers le jardin du garde, voulant examiner le pays, qu'il n'avait
+vu que le soir à la brune.
+
+ [Illustration: CARTE DE LA LORRAINE ET DE L'ALSACE, ET CHAINE DES
+ VOSGES.--La Lorraine, séparée de l'Alsace par la chaîne des
+ Vosges, est une contrée montueuse, riche en forêts, en lacs, en
+ étangs et en mines de métaux et de sel. Elle a de beaux pâturages.
+ Outre le blé et la vigne, on y cultive le lin, le chanvre, le
+ houblon qui sert à faire la bière; l'agriculture y est, comme
+ l'industrie, très perfectionnée. Une partie de la Lorraine et
+ l'Alsace entière, sauf Belfort, ont été enlevées à la France par
+ l'Allemagne en 1870.]
+
+Assis sur un banc au bord de la Sarre, qui coule le long du jardin
+entre deux haies de bouleaux et de saules, André se tourna vers le
+sud, et il regarda l'horizon borné par les prolongements de la chaîne
+des Vosges.
+
+--C'est là, se dit-il, que se trouve la France, là que je dois la nuit
+prochaine emmener mon petit Julien, là qu'il faut que je découvre,
+sans aucun secours, un sentier assez peu fréquenté pour n'y rencontrer
+personne et passer librement la frontière. Mon Dieu, comment ferai-je?
+
+Et il continuait de regarder avec tristesse les montagnes qui le
+séparaient de la France, et qui se dressaient devant lui comme une
+muraille infranchissable.
+
+Des pensées de découragement lui venaient; mais André était
+persévérant: au lieu de se laisser accabler par les difficultés qui
+se présentaient, il ne songea qu'à les combattre.
+
+Tout à coup il se souvint d'avoir vu dans la chambre du garde
+forestier une grande carte du département, pendue à la muraille:
+c'était une de ces belles cartes dessinées par l'état-major de l'armée
+française, et où se trouvent indiqués jusqu'aux plus petits chemins.
+
+--Je vais toujours l'étudier, se dit André. A quoi me servirait
+d'avoir été jusqu'à treize ans le meilleur élève de l'école de
+Phalsbourg, si je ne parvenais à me reconnaître à l'aide d'une carte?
+Allons! du courage! n'ai-je pas promis à mon père d'en avoir? Je dois
+passer la frontière et je la passerai.
+
+
+
+
+VII.--La carte tracée par André.--Comment il tire parti de ce qu'il a
+appris à l'école.
+
+ Quand on apprend quelque chose, on ne sait jamais tout le profit
+ qu'on en pourra retirer un jour.
+
+
+Le garde Fritz approuva la résolution et la fermeté d'André.--A la
+bonne heure! dit-il. Quand on veut être un homme, il faut apprendre à
+se tirer d'affaire soi-même. Voyons, mon jeune ami, décrochez-moi la
+carte: si je ne puis marcher, du moins je puis parler. Vous avez si
+bonne volonté et je connais si bien le pays, que je pourrai vous
+expliquer votre chemin.
+
+Alors tous deux, penchés sur la carte, étudièrent le pays.
+
+Julien, de son côté, s'était assis sagement auprès d'eux, s'efforçant
+de retenir ce qu'il pourrait. Le garde parlait, montrant du doigt les
+routes, les sentiers, les raccourcis, faisant la description
+minutieuse de tous les détails du chemin. André écoutait; puis il
+essaya de répéter les explications; enfin il dessina lui-même tant
+bien que mal sa route sur un papier, avec les différents accidents de
+terrain qui lui serviraient comme de jalons pour s'y reconnaître.
+
+«Ici, écrivait-il, une fontaine; là, un groupe de hêtres à travers les
+sapins; plus loin, un torrent avec le gué pour le franchir, un roc à
+pic que contourne le sentier, une tour en ruines.»
+
+Enfin rien de ce qui pouvait aider le jeune voyageur ne fut
+négligé.--Tout ira bien, lui disait Fritz, si vous ne vous hâtez pas
+trop. Rappelez-vous que, quand on se trompe de chemin dans les bois ou
+les montagnes, il faut revenir tranquillement sur ses pas, sans perdre
+la tête et sans se précipiter: c'est le moyen de retrouver bientôt le
+vrai sentier.
+
+Quand la brune fut venue, André et Julien se remirent en route, après
+avoir remercié de tout leur coeur le garde Fritz, qui de son lit
+leur répétait en guise d'adieu:
+
+«Courage, courage! avec du courage et du sang-froid on vient à bout de
+tout.»
+
+
+
+
+VIII.--Le sentier à travers la forêt.--Les enseignements du frère
+aîné.--La grande Ourse et l'étoile polaire.
+
+ Le frère aîné doit instruire le plus jeune par son exemple et,
+ s'il le peut, par ses leçons.
+
+
+A l'ouest, derrière les Vosges, le soleil venait de se coucher; la
+campagne s'obscurcissait. Sur les hautes cimes de la montagne, au
+loin, brillaient les dernières lueurs du crépuscule, et les noirs
+sapins, agitant leurs bras au souffle du vent d'automne,
+s'assombrissaient de plus en plus.
+
+Les deux frères avançaient sur le sentier, se tenant par la main;
+bientôt ils entrèrent au milieu des bois qui couvrent toute cette
+contrée.
+
+Julien marchait la tête penchée, d'un air sérieux, sans mot dire.--A
+quoi songes-tu, mon Julien? demanda André.
+
+--Je tâche de bien me rappeler tout ce que disait le garde, fit
+l'enfant, car j'ai écouté le mieux que j'ai pu.
+
+--Ne t'inquiète pas, Julien; je sais bien la route, et nous ne nous
+égarerons pas.
+
+--D'ailleurs, reprit l'enfant de sa voix douce et résignée, si l'on
+s'égare, on reviendra tranquillement sur ses pas, sans avoir peur,
+comme le garde a dit de le faire, n'est-ce pas, André?
+
+--Oui, oui, Julien, mais nous allons tâcher de ne pas nous égarer.
+
+--Pour cela, tu sais, André, il faut regarder les étoiles à chaque
+carrefour; le garde l'a dit, je t'y ferai penser.
+
+--Bravo, Julien, répondit André, je vois que tu n'as rien perdu de la
+leçon du garde; si nous sommes deux à nous souvenir, la route se fera
+plus facilement.
+
+--Oui, dit l'enfant; mais je ne connais pas les étoiles par leur nom,
+et je n'ai pas compris ce que c'est que le grand Chariot.
+
+--Je te l'expliquerai quand nous nous arrêterons.
+
+Tout en devisant ainsi à voix basse, les deux frères avançaient et la
+nuit se faisait plus noire.
+
+André avait tant étudié le pays toute la journée, qu'il lui semblait
+le reconnaître comme s'il y avait déjà passé. Malgré cela, il ne
+pouvait se défendre d'une certaine émotion: c'était la première fois
+qu'il suivait ainsi les sentiers de la montagne, et cela dans
+l'obscurité du soir. Toutefois c'était un courageux enfant, et qui
+n'oubliait jamais sa tâche de frère aîné: songeant que le petit Julien
+devait être plus ému que lui encore en face des grands bois sombres,
+André s'efforçait de surmonter les impressions de son âge, afin
+d'enhardir son jeune frère par son exemple et d'accomplir
+courageusement avec lui son devoir.
+
+A un carrefour ils s'arrêtèrent. André regarda le ciel derrière lui.
+
+--Vois, dit-il à son frère, ces sept étoiles brillantes, dont quatre
+sont en carré comme les quatre roues d'un char, et trois autres par
+devant, comme le cocher et les chevaux: c'est ce qu'on appelle le
+grand Chariot ou encore la grande Ourse; non loin se trouve une étoile
+assez brillante aussi, et qu'on voit toujours immobile exactement au
+nord: on l'appelle pour cela l'étoile polaire. Grâce à cette étoile,
+on peut toujours reconnaître sa route dans la nuit. La vois-tu bien?
+Elle est juste derrière nous: cela prouve que nous sommes dans notre
+chemin; nous marchons vers le sud, c'est-à-dire vers la France.
+
+ [Illustration: L'ÉTOILE POLAIRE ET LA GRANDE OURSE.--Il est utile
+ d'apprendre à connaître dans le ciel les étoiles qui forment la
+ constellation du _grand Chariot_ ou _grande Ourse_. Près d'elles
+ on aperçoit l'étoile polaire, qui marque exactement le nord et
+ indique la nuit les points cardinaux.]
+
+André, qui ne négligeait point les occasions d'instruire son frère en
+causant, lui enseigna aussi vers quel point la lune se lèverait
+bientôt, et à la pensée qu'elle allait éclairer leur route, les
+enfants se réjouirent de tout leur coeur.
+
+
+
+
+IX.--Le nuage sur la montagne.--Inquiétude des deux enfants.
+
+ Le courage ne consiste pas à ne point être ému en face d'un
+ danger, mais à surmonter son émotion: c'est pour cela qu'un
+ enfant peut être aussi courageux qu'un homme.
+
+
+Après un petit temps de repos ils se remirent en route. Mais tout à
+coup l'obscurité augmenta. Julien effrayé se serra plus près de son
+grand frère.
+
+Bientôt les étoiles qui les avaient guidés jusqu'alors disparurent. Un
+nuage s'était formé au sommet de la montagne, et, grossissant peu à
+peu, il l'avait enveloppée tout entière. Les enfants eux-mêmes se
+trouvèrent bientôt au milieu de ce nuage. Entourés de toutes parts
+d'un brouillard épais, ils ne voyaient plus devant eux.
+
+Ils s'arrêtèrent, bien inquiets; mais tous deux, pour ne pas
+s'affliger l'un l'autre, n'osèrent se le dire.
+
+ [Illustration: LE NUAGE SUR LA MONTAGNE.--Les nuages sont formés
+ de la vapeur d'eau qui s'échappe de la mer, des fleuves et de la
+ terre: ils ne sont pas toujours très élevés en l'air; fréquemment
+ ils se traînent sur les montagnes et on les voit flotter sur leurs
+ flancs. Les voyageurs qui gravissent une montagne entrent souvent
+ dans les nuages; ils se trouvent alors au milieu d'un épais
+ brouillard et courent le danger de se perdre.]
+
+--Donne-moi ton paquet, dit André à Julien; je le joindrai au mien;
+ton bâton sera libre, il me servira à tâter la route comme font les
+aveugles, afin que nous ne nous heurtions pas aux racines ou aux
+pierres. J'irai devant; tu tiendras ma blouse, car mes deux mains vont
+être embarrassées; mais je t'avertirai, je te guiderai de mon mieux.
+N'aie pas peur, mon Julien. Tu ne vas plus avoir rien à porter, tu
+pourras marcher facilement.
+
+--Oui, dit l'enfant d'une voix tremblante qu'il s'efforçait de rendre
+calme.
+
+Ils se remirent en marche, lentement, avec précaution. Malgré cela,
+André à un moment se heurta contre une de ces grosses pierres qui
+couvrent les chemins de montagne; il tomba, et faillit rouler du haut
+des rochers, entraînant avec lui le petit Julien.
+
+Les deux enfants comprirent alors le danger qu'ils couraient.
+
+--Asseyons-nous, dit André tout ému, en attirant Julien près de lui.
+
+--André, s'écria Julien, nous avons des allumettes et un bout de
+bougie. Le garde a dit de ne les allumer que dans un grand besoin;
+crois-tu qu'il serait dangereux de les allumer maintenant?
+
+--Non, mon Julien; la brume est si épaisse que notre lumière ne risque
+pas d'être aperçue et d'attirer l'attention des soldats allemands qui
+gardent la frontière.
+
+André, en achevant ces mots, alluma sa petite bougie, et Julien fut
+bien étonné de voir quelle faible et tremblante lueur elle répandait
+au milieu de l'épais brouillard. Pourtant on se remit en marche
+aussitôt, car il fallait être en France avant le lever du soleil.
+Julien, qui n'était plus embarrassé de son paquet, prit la bougie
+d'une main, et la protégeant de l'autre contre le vent, il avança, non
+sans trébucher souvent sur le chemin pierreux.
+
+Ce qu'André craignait surtout, c'était de s'être égaré au milieu de la
+brume. Au bout de quelques instants il prit le papier sur lequel il
+avait marqué le plan de sa route, et, suivant du regard la ligne qui
+devait lui indiquer son chemin, il se demanda: «Est-ce bien cette
+ligne que je suis?»
+
+Puis il dit à Julien:--Si nous avons marché sans nous tromper, nous
+devons être assez près d'une vieille tour en ruines; mais je ne la
+vois point. Toi qui as d'excellents yeux, regarde toi-même, Julien.
+
+Julien regarda, mais il ne vit rien non plus.
+
+Ils reprirent leur marche, cherchant avec anxiété à percer du regard
+les ténèbres. Mais ils n'apercevaient toujours point la vieille tour.
+De plus la bougie touchait à sa fin; elle s'éteignit. Les deux enfants
+n'avaient plus qu'un parti à prendre: s'arrêter, attendre.
+
+
+
+
+X.--La halte sous le sapin.--La prière avant le sommeil.--André
+reprend courage.
+
+ Enfants, la vie entière pourrait être comparée à un voyage où
+ l'on rencontre sans cesse des difficultés nouvelles.
+
+
+André s'approcha d'un grand sapin dont les branches s'étendaient en
+parasol et pouvaient leur servir d'abri contre la rosée nocturne.
+
+--Viens, dit-il à son jeune frère, viens près de moi: nous serons bien
+là pour attendre.
+
+Julien s'approcha, silencieux; André s'aperçut que, sous l'humidité
+glaciale du brouillard, l'enfant frissonnait; ses petites mains
+étaient tout engourdies par le froid.
+
+ [Illustration: LE SAPIN DES VOSGES.--Les Vosges sont presque
+ entièrement recouvertes de vastes forêts de pins et de sapins qui
+ atteignent jusqu'à 40 et 50 mètres de hauteur. Ces arbres
+ fournissent un bois excellent pour la charpente des maisons et les
+ mâts des navires.]
+
+--Pauvre petit, murmura André, assieds-toi sur mes genoux: je vais te
+couvrir avec les vêtements renfermés dans notre paquet de voyage; cela
+te réchauffera, et si tu peux dormir en attendant que le brouillard se
+lève, tu reprendras des forces pour la longue route qu'il nous reste à
+faire.
+
+L'enfant était si las qu'il ne fit aucune objection. Il passa un de
+ses bras autour du cou de son frère, et déjà ses yeux fatigués se
+fermaient lorsqu'il lui revint une pensée.
+
+--André, dit-il, puisque je vais dormir, je vais faire ma prière du
+soir.
+
+--Oui, mon Julien, nous la dirons ensemble.
+
+Et les deux orphelins, perdus au milieu de cette grande et triste
+solitude de la montagne, élevèrent dans une même prière leurs jeunes
+coeurs vers le ciel.
+
+Peu de temps après, Julien s'était endormi. Sa petite tête reposait
+confiante sur l'épaule d'André; le frère aîné, de son mieux,
+protégeait l'enfant contre la fraîcheur de la nuit, et il écoutait sa
+respiration tranquille: ce bruit léger troublait seul le silence qui
+les enveloppait.
+
+André, malgré lui, sentit une grande tristesse lui monter au
+coeur.--Réussirons-nous jamais à arriver en France? se disait-il.
+Quelquefois les brouillards dans la montagne durent plusieurs jours.
+Qu'allons-nous devenir si celui-ci tarde à se dissiper?
+
+Une fatigue extrême s'était emparée de lui. La bise glaciale, qui
+faisait frissonner les pins, le faisait lui aussi trembler sur le sol
+où il était assis. Parfois le vent soulevait autour de lui les
+feuilles tombées à terre: inquiet, André dressait la tête, craignant
+que ce ne fût le bruit de pas ennemis et que quelqu'un tout à coup ne
+se dressât en face de lui pour lui dire en langue allemande:--Que
+faites-vous ici? Qui êtes-vous? Où allez-vous?
+
+Ainsi le découragement l'envahissait. Mais alors un cher souvenir
+s'éleva en son coeur et vint à son aide. Il se rappela le regard
+profond de son père mourant, lorsqu'il avait placé la main de Julien
+dans la sienne pour le lui confier; il crut entendre encore ce mot
+plus faible qu'un souffle passer sur les lèvres paternelles: France.
+Et lui aussi le redit tout bas ce mot: France! patrie!... Et il se
+sentit honteux de son découragement.
+
+--Enfant que je suis, s'écria-t-il, est-ce que la vie n'est pas faite
+tout entière d'obstacles à vaincre? Comment donc enseignerai-je à mon
+petit Julien à devenir courageux, si moi-même je ne sais pas me
+conduire en homme?
+
+Réconforté par ce souvenir plus puissant que tous les obstacles,
+priant l'âme de son père de leur venir en aide dans ce voyage vers la
+patrie perdue, il sut mettre à attendre le même courage qu'il avait
+mis à agir.
+
+
+
+
+XI.--Le brouillard se dissipe.--Arrivée d'André et de Julien sur la
+terre française.
+
+ Quand on a été séparé de sa patrie, on comprend mieux encore
+ combien elle vous est chère.
+
+
+Peu à peu la douce tranquillité du sommeil de Julien sembla gagner
+André, lui aussi. Dans l'immobilité qu'il gardait pour ne pas éveiller
+l'enfant, il sentit ses yeux s'appesantir par la fatigue. Il eut beau
+lutter avec fermeté contre le sommeil, malgré lui ses paupières se
+fermèrent à demi.
+
+Après un temps assez long, comme il était à moitié plongé dans une
+sorte de rêve, il lui sembla, à travers ses paupières demi-closes,
+apercevoir une faible clarté. Il tressaillit, secouant par un dernier
+effort le sommeil qui l'envahissait, il ouvrit les yeux tout grands.
+Le brouillard était encore autour de lui, mais il était devenu à demi
+lumineux. De pâles rayons pénétraient à travers la brume: la lune
+venait de se lever.
+
+Bientôt la brume elle-même devint moins épaisse, elle se dissipa comme
+un mauvais rêve. A travers chacune des branches du vieux sapin, les
+étoiles brillantes se montrèrent dans toute leur splendeur, et à peu
+de distance la vieille tour qu'André avait tant cherchée se dressa
+devant lui inondée de lumière.
+
+Le coeur d'André battit de joie. Il serra son jeune frère dans ses
+bras.
+
+--Réveille-toi, mon Julien, s'écria-t-il; regarde! le brouillard et
+l'obscurité sont dissipés; nous allons pouvoir enfin repartir.
+
+Julien ouvrit les yeux; en voyant ce ciel lumineux, il se mit à
+sourire naïvement, et frappant ses petites mains l'une contre l'autre,
+il sauta de plaisir.
+
+--Que Dieu est bon! dit-il, et que la montagne est belle à présent que
+la voilà toute éclairée par ces jolis rayons de lune!... Ah! voici la
+vieille tour; André, nous n'avons pas perdu la bonne route, partons
+vite.
+
+Aussitôt on refit les paquets de voyage. Cette gaie lumière avait fait
+oublier les fatigues précédentes. Les deux enfants reprirent
+allègrement leur bâton; tout en marchant, on mangea une petite croûte
+de pain, et on se rafraîchit en partageant une pomme que la mère
+Étienne avait mise dans la poche de Julien.
+
+Les enfants continuèrent à marcher courageusement tout le reste de la
+nuit, et aussi vite qu'ils pouvaient. Le ciel était si lumineux que la
+route était devenue facile à reconnaître. Leur seule préoccupation
+était à présent d'échapper aux surveillants de la frontière, jusqu'à
+ce qu'on eût franchi le col de la montagne qui sépare en cet endroit
+la France des pays devenus allemands. Les jeunes voyageurs
+s'avançaient avec attention, sans bruit, passant comme des ombres à
+travers ce pays boisé.
+
+ [Illustration: COL DES VOSGES.--Un col est un passage étroit entre
+ deux montagnes. Quand on arrive en haut d'un col, on aperçoit
+ derrière soi le versant de la montagne qu'on vient de gravir, et
+ devant soi celui qu'on va redescendre.]
+
+Ce fut vers le matin qu'ils atteignirent enfin le col.
+
+Alors, se trouvant sur l'autre versant de la montagne, les deux
+enfants virent tout à coup s'étendre à leurs pieds les campagnes
+françaises, éclairées par les premières lueurs de l'aurore. C'était là
+ce pays aimé vers lequel ils s'étaient dirigés au prix de tant
+d'efforts.
+
+Le coeur ému, songeant qu'ils étaient enfin sur le sol de la France
+et que le voeu de leur père était accompli, ils s'agenouillèrent
+pieusement sur cette terre de la patrie qu'ils venaient de conquérir
+par leur courage et leur volonté persévérante; ils élevèrent leur âme
+vers le ciel, et tout bas remerciant Dieu, ils murmurèrent:
+
+--France aimée, nous sommes tes fils, et nous voulons toute notre vie
+rester dignes de toi!
+
+Lorsque le soleil parut, empourprant les cimes des Vosges, ils étaient
+déjà loin de la frontière, hors de tout danger; et se tenant toujours
+par la main ils marchaient joyeusement sur une route française,
+marquant le pas comme de jeunes conscrits.
+
+
+
+
+XII.--L'ordre dans les vêtements et la propreté.--L'hospitalité de la
+fermière lorraine.
+
+ Voulez-vous qu'au premier coup d'oeil on pense du bien de vous?
+ Soyez propres et décents, les plus pauvres peuvent toujours
+ l'être.
+
+
+Après plusieurs temps de repos suivis de marches courageuses, les deux
+enfants aperçurent enfin vers midi la petite pointe du clocher de
+Celles. Fritz leur avait laissé un mot de recommandation pour la veuve
+d'un cultivateur de ce village, et ils se réjouissaient d'arriver.
+Mais, avant de se présenter au village, André se souvint des conseils
+que Mme Étienne leur avait donnés.
+
+«Mes enfants, leur avait-elle dit, partout où vous allez passer,
+personne ne vous connaîtra; ayez donc bien soin de vous tenir propres
+et décents, afin qu'on ne puisse vous prendre pour des mendiants ou
+des vagabonds. Si pauvre que l'on soit, on peut toujours être propre.
+L'eau ne manque pas en France, et rien n'excuse la malpropreté.»
+
+--Julien, dit André à son frère, n'oublions pas les conseils de la
+bonne mère Étienne; mettons-nous bien propres avant de nous présenter
+chez les amis du garde.
+
+--Oui, dit l'enfant, courons au bord de cette jolie rivière qui coule
+près de la route; nous nous laverons le visage et les mains.
+
+--Ensuite, répondit André, je brosserai tes habits avec mon mouchoir,
+nous rangerons bien nos cheveux, nous frotterons nos souliers avec de
+l'herbe pour les nettoyer, et comme cela nous n'aurons pas l'air de
+deux vagabonds.
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait. En un clin d'oeil ils eurent réparé le
+désordre causé par une nuit et une demi-journée de voyage dans les
+bois à travers la montagne.
+
+Lorsqu'ils eurent fini leur toilette, André jeta un dernier coup
+d'oeil sur son jeune frère, et il fut tout fier de voir la bonne
+mine de Julien, son air bien élevé et raisonnable.
+
+Tous les deux alors se présentèrent dans le village et cherchèrent la
+maison de la veuve dont ils avaient l'adresse. On leur indiqua une
+ferme située à l'extrémité du village. En entrant dans la cour, ils
+virent un grand troupeau de belles oies lorraines, qui se réveillèrent
+en sursaut au bruit de leurs pas et les saluèrent de leurs cris. Ils
+s'avancèrent vers la porte de la maison, suivis du troupeau et
+accompagnés d'un bruyant tapage.
+
+La fermière vint sur le pas de sa porte et regarda les enfants qui
+s'approchaient d'elle, chapeau à la main.
+
+Dès le premier coup d'oeil la ménagère, femme d'ordre et de soin,
+fut bien prévenue en faveur des enfants qu'elle voyait si propres et
+si soigneux de leur personne. Aussi, lorsqu'elle eut lu le billet de
+Fritz, elle fut tout à fait gagnée à leur cause.
+
+ [Illustration: OIES DE LORRAINE.--C'est une des races les plus
+ répandues dans le nord et l'est de la France. Elles sont petites,
+ mais robustes. Les oies de la plus haute taille se trouvent dans
+ le Languedoc. Les oies aiment la propreté. Si elles ont de l'eau
+ pour se baigner et une litière fréquemment renouvelée, elles
+ rapportent davantage et dédommagent la fermière des soins qu'on
+ leur donne.]
+
+«Quoi! pensa-t-elle, ces enfants ont fait seuls et la nuit une route
+si longue dans la montagne! Voilà de jeunes coeurs bien courageux et
+dignes qu'on leur vienne en aide.»
+
+Elle les accueillit aussitôt avec empressement, et comme on se mettait
+à table, elle les plaça auprès d'elle.
+
+Le dîner était frugal, mais l'accueil de la ménagère était si cordial
+et nos jeunes voyageurs si fatigués, qu'ils mangèrent du meilleur
+appétit la soupe aux choux et la salade de pommes de terre.
+
+
+
+
+XIII.--L'empressement à rendre service pour service.--La pêche.
+
+ Vous a-t-on rendu un service, cherchez tout de suite ce que vous
+ pourriez faire pour obliger à votre tour celui qui vous a obligé.
+
+
+Tout en mangeant, André observait que la maison avait l'air fort
+pauvre. Sans la grande propreté qui faisait tout reluire autour d'eux,
+on eût deviné la misère.
+
+Après le dîner, chacun des membres de la famille se leva bien vite
+pour retourner à son travail, les jeunes enfants vers l'école, les
+aînés aux champs.
+
+Quoique André fût tout à fait las, il proposa ses services et ceux de
+Julien avec empressement, car il aurait bien voulu dédommager son
+hôtesse de l'hospitalité qu'elle leur offrait; mais la fermière n'y
+voulut jamais consentir.
+
+--Reposez-vous, mes enfants, disait-elle; sinon vous me fâcherez.
+
+Pendant que le débat avait lieu, le petit Julien n'en perdait pas un
+mot; il devinait le sentiment d'André, et lui aussi aurait voulu être
+le moins possible à la charge de la fermière.
+
+Tout à coup l'enfant avisa deux lignes pendues à la muraille:--Oh!
+dit-il, regarde, André, quelles belles lignes! Il faut nous reposer en
+pêchant. N'est-ce pas, madame, vous voulez bien nous permettre de
+pêcher? Nous serions si contents si nous pouvions rapporter de quoi
+faire une bonne friture!
+
+--Allons, mon enfant, dit la veuve, je le veux bien. Tenez, voici les
+lignes.
+
+Un quart d'heure après, les deux enfants, munis d'appâts, se
+dirigeaient vers la rivière avec leurs lignes et un petit panier pour
+mettre le poisson si l'on en prenait.
+
+André était bon pêcheur; plus d'une fois, le dimanche, il avait en
+quelques heures pourvu au dîner du soir. Julien était moins habile,
+mais il faisait ce qu'il pouvait. On s'assit plein d'espoir à l'ombre
+des saules, dans une belle prairie comme il y en a beaucoup en
+Lorraine.
+
+Cependant carpes et brochets n'arrivaient guère, et Julien sentait le
+sommeil le prendre à rester ainsi immobile, la ligne à la main, après
+une nuit de marche et de fatigue. Il ne tarda pas à se lever.
+
+--André, dit-il, j'ai peur, si je reste assis sans rien dire, de
+m'endormir comme un paresseux qui n'est bon à rien; je ne veux pas
+parler pour ne pas effrayer le poisson, mais je vais prendre mon
+couteau et aller chercher de la salade: cela me réveillera.
+
+Pendant que l'enfant faisait une provision de salade sauvage, jeune et
+tendre, André continua de pêcher avec persévérance, tant et si bien
+que le panier commençait à s'emplir de truites et d'autres poissons
+lorsque Julien revint: le petit garçon était bien joyeux.
+
+--Quel bonheur! André, disait-il, nous allons donc, nous aussi,
+pouvoir offrir quelque chose à la fermière.
+
+Au moment où les enfants de la fermière revenaient de l'école, André
+et Julien entrèrent, apportant le panier presque rempli de poissons
+encore frétillants, et la salade bien nettoyée.
+
+On fit fête aux jeunes orphelins. La veuve était touchée des efforts
+d'André et de Julien pour la dédommager de l'hospitalité qu'elle leur
+offrait.
+
+--Chers enfants, leur dit-elle, il n'y a qu'une demi-journée que je
+vous connais; mais je vous aime déjà de tout mon coeur. Cette nuit,
+vous vous êtes montrés courageux comme deux hommes, et aujourd'hui,
+quoique fatigués, vous avez tenu à me montrer votre reconnaissance de
+l'accueil que je vous faisais. Vous êtes de braves enfants, et si vous
+continuez ainsi, vous vous ferez aimer partout où vous irez; car le
+courage et la reconnaissance gagnent tous les coeurs.
+
+ [Illustration: LES PRINCIPAUX POISSONS D'EAU DOUCE.--La _truite_
+ de montagne est une petite espèce de poisson, aux taches noires,
+ rouges et argentées, à la chair délicate, qui vit dans les eaux
+ froides des montagnes, dans les torrents et les lacs presque
+ glacés.--La _carpe_ devient très grosse en vieillissant; on trouve
+ des carpes qui ont plus d'un mètre de long. Sa chair est assez
+ estimée, mais pleine d'arêtes.--Le _brochet_ est un poisson vorace
+ qu'on a surnommé le _requin_ des rivières et qui avale toute
+ espèce de proie. On en trouve dans certains fleuves qui atteignent
+ 2 mètres de longueur et pèsent jusqu'à 20 kilogr.]
+
+
+
+
+XIV.--La vache.--Le lait.--La poignée de sel.--Nécessité d'une bonne
+nourriture pour les animaux.
+
+ Des animaux bien soignés font la richesse de l'agriculture, et
+ une riche agriculture fait la prospérité du pays.
+
+
+Le reste de l'après-midi se passa gaîment.--Puisque vous avez tant
+envie d'être utiles, dit la fermière lorraine aux deux orphelins, je
+vais vous occuper à présent. Vous, André, je vous prie, surveillez mes
+enfants: ils arrivent de la classe, et ils ont leurs devoirs à faire.
+Pendant que vous me remplacerez auprès d'eux, Julien va venir avec
+moi: nous soignerons la vache et nous ferons le beurre pour le marché
+de demain.
+
+--Oui, oui, dit le petit garçon; et il sautait de plaisir à l'idée de
+voir la vache, car il aimait beaucoup les animaux.
+
+--Prenez ce petit banc en bois et cette tasse, lui dit la fermière;
+moi, j'emporte mon chaudron pour traire la vache.
+
+Julien prit le banc, et arriva tout sautant à l'étable.
+
+--Oh! s'écria-t-il en entrant, qu'elle est jolie cette petite vache
+noire, avec ses taches blanches sur le front et sur le dos! Comme son
+poil est lustré et ses cornes brillantes! Et quels grands yeux
+aimables elle a! Je voudrais bien savoir comment elle se nomme.
+
+--Nous l'appelons Bretonne, dit la fermière en atteignant une botte de
+ce foin aromatique qu'on recueille dans les montagnes, et qui donne au
+lait un goût si parfumé; elle y ajouta de la paille.
+
+--Tenez, Julien, dit-elle, portez-lui cela; elle est douce parce que
+nous l'avons toujours traitée doucement; elle ne vous fera pas de mal.
+
+Julien prit le fourrage et l'étala devant le râtelier de Bretonne;
+pendant ce temps la fermière s'était assise sur le petit banc, son
+chaudron à ses pieds, et elle commençait à traire la vache. Le lait
+tombait, blanc et écumeux, dans le chaudron en fer battu, brillant
+comme de l'argent.
+
+--Julien, dit la fermière, apportez votre tasse; je veux que vous me
+disiez si le lait de Bretonne est à votre gré.
+
+L'enfant tendit sa tasse, et quand elle fut remplie, il la vida sans
+se faire prier.--Que cela est bon, le lait tout chaud et frais tiré!
+dit-il. Voilà la première fois que j'en goûte.
+
+--Puisque vous êtes content du lait de Bretonne, cherchez dans la
+poche de mon tablier, dit la veuve sans s'interrompre de sa besogne;
+ne trouvez-vous pas une poignée de sel, Julien?
+
+--Oui, que faut-il donc en faire?
+
+--Prenez-le dans votre main, et présentez-le à Bretonne, vous lui
+ferez grand plaisir.
+
+--Quoi! fît l'enfant en voyant la vache passer sa langue avec
+gourmandise sur le sel qu'il lui présentait dans la main, elle aime le
+sel comme du sucre!
+
+ [Illustration: VACHE BRETONNE.--La France possède un grand nombre
+ d'excellentes vaches laitières, parmi lesquelles on compte la
+ vache bretonne qui, lorsqu'elle est bien soignée, peut donner du
+ lait tout en travaillant aux champs. Les vaches flamandes et
+ normandes donnent une quantité de lait plus grande encore, mais à
+ condition qu'on ne les fasse pas travailler.]
+
+--Oui, mon enfant, tous les animaux l'aiment, et le sel les entretient
+en bonne santé; nous aussi nous avons besoin de sel pour vivre, et si
+nous en étions privés, nous tomberions malades. Vous admiriez tout à
+l'heure le poil lustré de Bretonne et ses yeux brillants. Eh bien, si
+elle a cette bonne mine, c'est qu'elle est bien nourrie, bien soignée,
+et qu'on lui donne tout ce qu'il lui faut.
+
+--Alors vous lui donnez du sel tous les jours?
+
+--Pas à la main, ce serait trop long. Nous faisons fondre le sel dans
+l'eau, et nous arrosons le fourrage avec cette eau salée au moment de
+le lui présenter.
+
+--Qu'est-ce qu'on lui fait encore après cela pour qu'elle ait cette
+jolie mine?
+
+--On la tient proprement, Julien. Voyez-vous comme sa litière est
+sèche et propre. Pour qu'une vache donne beaucoup de lait et qu'elle
+se porte bien, il lui faut une litière souvent renouvelée. Si je la
+laissais sur un fumier humide comme font bien des fermières, son lait
+diminuerait vite et serait plus clair. Voyez aussi comme l'étable est
+haute d'étage: elle a trois mètres du sol au plafond. Les fenêtres
+sont placées tout en haut et donnent de l'air aux bêtes sans les
+exposer au froid. Certes, Bretonne est bien logée.
+
+--Pourquoi l'appelle-t-on Bretonne? dit Julien, qui s'intéressait de
+plus en plus à la bonne vache.
+
+--C'est qu'elle est de race bretonne en effet, dit la fermière en se
+levant, car elle avait fini de la traire. La Bretagne est bien loin,
+mais cette bonne petite race est répandue par toute la France. Voyez,
+Bretonne n'est pas grande; aussi elle n'est pas coûteuse à nourrir, et
+nous, qui ne sommes pas riches, nous avons besoin de ne pas trop
+dépenser. Son lait contient aussi plus de beurre que celui des autres
+races, et j'ai des pratiques qui me prennent tout le beurre que je
+fais. Et puis, la race bretonne est robuste, très utile dans les pays
+montagneux; au besoin je puis faire travailler ma petite vache sans
+qu'elle en souffre. Elle sait labourer ou traîner un char avec
+courage.
+
+--Bonne Bretonne! dit Julien en caressant une dernière fois la vache.
+
+L'enfant prit le petit banc, et tandis que la laitière emportait le
+lourd chaudron de lait, on se dirigea vers la laiterie.
+
+
+
+
+XV.--Une visite à la laiterie.--La crème.--Le beurre.--Ce qu'une
+vache fournit de beurre par jour.
+
+ Un bon agriculteur doit se rendre compte de ce que chaque chose
+ lui coûte et lui rapporte.
+
+
+--Quel joli plancher, propre et bien carrelé! dit Julien en entrant
+dans la laiterie. Tiens, les fenêtres et toutes les ouvertures sont
+garnies d'un treillis de fer, comme une prison; pourquoi donc, madame?
+
+--C'est pour que les mouches, les rats et les souris ne puissent
+entrer. Avant les malheurs de la guerre nous étions plus à l'aise:
+j'avais six vaches au lieu d'une, je faisais beaucoup de beurre; aussi
+ma laiterie comme mon étable est soigneusement installée. Voyez, ce
+carrelage dont elle est recouverte permet de la laver à grande eau, et
+cette eau s'écoule par les rigoles que voici. Il faut au lait une
+grande propreté, et tout doit reluire chez une fermière qui sait son
+métier.
+
+--Comme il fait frais ici! reprit Julien en s'avançant dans la salle
+un peu sombre, autour de laquelle étaient rangées des jattes de lait.
+
+--Mon enfant, il faut qu'il fasse frais dans une laiterie. S'il
+faisait chaud, le lait aigrirait, et la crème n'aurait pas le temps de
+monter à la surface. Regardez ces grands pots: ils sont tout couverts
+d'une épaisse croûte blanche que je vais enlever avec ma cuiller pour
+la mettre dans la baratte: c'est la crème. Passez le doigt sur ma
+cuiller, et goûtez.
+
+ [Illustration: LA LAITERIE ET LA FABRICATION DU BEURRE.--La France
+ produit d'excellents beurres, principalement la Normandie et la
+ Bretagne; on les expédie jusqu'en Allemagne et en Angleterre. Nous
+ en vendons à l'étranger pour 40,000,000 de francs par an.]
+
+Julien goûta.
+
+--C'est meilleur encore que le lait, cette bonne crème.
+
+--Je le crois bien, dit la fermière. Maintenant, avec cette crème,
+nous allons faire le beurre.
+
+Et versant dans la baratte toute la crème qu'elle avait recueillie,
+elle se mit à battre avec courage.
+
+Au bout de quelque temps, elle s'arrêta, et levant le couvercle:
+--Voyez, Julien, dit-elle. L'enfant regarda et vit flotter dans la
+baratte de légers flocons jaune paille, qui étaient déjà
+nombreux.--Oh! dit-il enchanté, voilà le beurre qui se fait.
+
+Pendant qu'on causait, le beurre s'acheva. La fermière l'égoutta et le
+lava avec soin, car le beurre bien égoutté et lavé se conserve mieux.
+Puis elle le mit en boules et chargea Julien de dessiner avec la
+pointe du couteau de petits losanges sur le dessus.
+
+Il s'appliqua consciencieusement à cette besogne, et le beurre avait
+bonne mine quand Julien eut achevé son dessin.
+
+--Mais, s'écria-t-il, toute la crème n'est pas devenue du beurre;
+qu'est-ce que tout cela qui reste?
+
+--C'est le petit-lait. On le donnera aux porcs délayé avec de la
+farine pour les engraisser. Au besoin, j'en fais aussi de la soupe
+quand nous n'avons pas grand'chose à manger.
+
+--Il faut donc bien du lait pour faire le beurre? demanda Julien tout
+surpris.
+
+--Eh oui, cher enfant. Quinze litres de lait de Bretonne ne font qu'un
+kilogramme de beurre, et pourtant Bretonne, comme les vaches de sa
+race, est une merveille. Il y a d'autres vaches dont il faut jusqu'à
+vingt-cinq litres pour faire un kilogramme de beurre. Mais, Julien,
+vous allez devenir savant dans les choses de la ferme comme si vous
+vouliez être un jour fermier, vous aussi.
+
+L'enfant rougit de plaisir.--Vrai, dit-il, c'est un métier que
+j'aimerais mieux que tous les autres. Mais, dites-moi encore, je vous
+prie, combien Bretonne vous donne-t-elle de lait par jour?
+
+--Sept litres au plus, l'un dans l'autre.
+
+--Alors il faut donc plus de deux jours à Bretonne pour vous donner un
+kilogramme de beurre?
+
+--Précisément. Mais comme vous comptez bien, mon enfant! Il y a
+plaisir à causer avec vous.
+
+Un instant après, la fermière sortit de la laiterie avec le jeune
+garçon, et tous deux portaient à la main de belles boules de beurre,
+enveloppées dans des feuilles de vigne que Julien était allé cueillir.
+
+
+
+
+XVI.--Les conseils de la fermière avant le départ.--Les rivières de la
+Lorraine.--Le souvenir de la terre natale.
+
+ Que le souvenir de notre pays natal, uni à celui de nos parents,
+ soit toujours vivant en nos coeurs.
+
+
+Pendant que la fermière lorraine avait fait le beurre en compagnie de
+Julien, ses enfants avaient achevé leurs devoirs sous la direction
+d'André. La veuve les envoya tous jouer et se mit à préparer le
+souper.
+
+On fit une grande partie de barres, ce qui excita l'appétit de toute
+cette jeunesse: la friture et la salade parurent excellentes; mais
+André et Julien, qui se ressentaient de leur course de nuit,
+trouvèrent bien meilleur encore le bon lit que la fermière leur avait
+préparé; ils dormirent d'un seul somme jusqu'au lendemain.
+
+Ils auraient dormi plus longtemps sans doute si la fermière n'avait
+pris soin de les éveiller.
+
+--Levez-vous, enfants; je connais, à deux heures d'ici, un cultivateur
+qui va chaque semaine à Épinal; il vous prendra dans sa voiture si
+vous allez le trouver assez matin.
+
+Julien et André sortirent du lit: quoiqu'il leur semblât n'avoir pas
+dormi la moitié de leur content, ils ne se le firent pas dire deux
+fois et s'habillèrent à la hâte. Ils se lavèrent à grande eau le
+visage et les mains, ce qui acheva de les éveiller et de les rendre
+dispos. Puis ils firent leur prière tous deux et poliment allèrent
+dire bonjour à la fermière.
+
+Elle leur mit à chacun une écuelle de soupe de lait entre les mains.
+Ils eurent bientôt mangé, et au bout de peu de temps ils étaient prêts
+à partir, tenant leur paquet de vêtements et leur bâton.
+
+Tous deux, avant de se mettre en route, allèrent remercier la fermière
+qui les avait traités comme ses enfants.
+
+--Mes amis, leur répondit-elle, si j'ai eu plaisir à vous aider, c'est
+que vous m'avez paru dignes d'intérêt par vos bonnes qualités. Si vous
+continuez à être de braves enfants, désireux de travailler et de
+rendre service pour service, vous trouverez de l'aide partout: car on
+aime à secourir ceux qui en sont dignes, tandis qu'on craint d'obliger
+ceux qui pourraient devenir une charge par leur indolence.
+
+En achevant ces paroles elle embrassa les enfants, et tous deux, la
+remerciant de nouveau, s'élancèrent rapidement sur la route.
+
+ [Illustration: UN DÉFILÉ DES VOSGES.--Un défilé est une vallée
+ très étroite resserrée entre des rochers ou des montagnes
+ abruptes. Le plus souvent, des torrents ou des ruisseaux coulent
+ au fond des défilés.]
+
+Le soleil n'était pas encore levé, mais une jolie lueur rose
+empourprait les sommets arrondis des Vosges et annonçait qu'il allait
+bientôt paraître.
+
+La route, formant un défilé entre de hautes collines, suivait tout le
+temps le bord de l'eau, et les petits oiseaux gazouillaient
+joyeusement sur les buissons de la rivière.
+
+Nos jeunes voyageurs étaient ravis du beau temps qui s'annonçait, mais
+ils étaient encore plus satisfaits des bonnes paroles que la fermière
+leur avait dites au départ, et le petit Julien, qui trouvait en
+lui-même qu'il est bien facile d'être reconnaissant, s'étonnait qu'on
+leur en sût tant de gré. Il marchait gaîment, tenant André par la main
+et sautant de temps à autre comme un petit pinson.
+
+--Où va donc, s'écria-t-il, cette jolie rivière qui coule tout le
+temps à côté de notre route entre des rochers hauts comme des
+murailles?
+
+--Tu sais bien, Julien, que les petites rivières vont aux grandes, les
+grandes aux fleuves, et les fleuves à la mer.
+
+--Oui, mais je voulais demander dans quel pays elle ira.
+
+--Elle ira retrouver la Meurthe, qui se jette elle-même dans la
+Moselle. Tu te rappelles, Julien, quel pays arrosent la Meurthe et la
+Moselle?
+
+--Oui, dit l'enfant devenant triste soudain, je sais que la Meurthe et
+la Moselle sont des rivières de la Lorraine. La Moselle passe en
+Alsace-Lorraine où nous sommes nés, où nous n'irons plus, et où notre
+père est resté pour toujours.
+
+Et le petit garçon semblait réfléchir. Tout à coup il quitta la main
+d'André: il avait vu dans l'herbe les jolies clochettes d'une fleur
+d'automne; il en fit un bouquet, le lia avec de l'herbe, et le jetant
+avec un doux sourire dans l'eau limpide de la rivière: «Peut-être s'en
+ira-t-il jusque là-bas?»
+
+André murmura doucement: «Peut-être.» Et, pris lui aussi d'un cher
+ressouvenir pour la terre natale, il détacha une branche de chêne et
+l'envoya rejoindre le bouquet de Julien.
+
+Puis ils continuèrent leur route, suivant de l'oeil le bouquet et la
+branche qui descendaient la rivière, et sans rien dire ils pensaient
+en leur coeur: «Petite fleur des Vosges, petite branche de chêne,
+va, cours, que les flots t'emportent vers la terre natale comme un
+dernier adieu, comme une dernière couronne aux morts qui dorment dans
+son sein.»
+
+
+
+
+XVII.--Arrivée d'André et de Julien à Épinal.--Le moyen de gagner la
+confiance.
+
+ Voulez-vous mériter la confiance de ceux qui ne vous connaissent
+ pas? travaillez. On estime toujours ceux qui travaillent.
+
+
+Le soir, grâce à la voiture du fermier, les enfants arrivèrent à
+Épinal, où André se proposait de travailler un mois pour obtenir un
+bon certificat de son patron et du maire de la ville.
+
+Épinal est une petite ville animée, chef-lieu du département des
+Vosges. Les enfants traversèrent sur un pont la Moselle qui arrose la
+ville et s'y divise en plusieurs bras. Ils furent d'abord embarrassés
+au milieu de toutes les rues qui s'entre-croisaient; mais, après
+s'être informés poliment de leur chemin, ils arrivèrent chez une
+parente de la fermière qui leur avait donné la veille l'hospitalité à
+Celles.
+
+Ils lui dirent qu'ils venaient de la part de la fermière et lui
+demandèrent de les prendre en pension, c'est-à-dire de les loger et de
+les nourrir, pendant le mois qu'ils allaient passer à Épinal. André
+eut soin d'ajouter qu'ils avaient quelques économies et paieraient le
+prix que la bonne dame fixerait.
+
+Mme Gertrude (c'est ainsi qu'on l'appelait) fit les plus grandes
+difficultés. C'était une petite vieille voûtée, ridée, mais l'oeil
+vif et observateur. Elle était assise auprès de la fenêtre devant une
+machine à coudre, le pied posé sur la pédale de la machine et la main
+sur l'étoffe pour la diriger. Elle interrompit son travail afin de
+questionner les enfants, parut hésitante:
+
+--Je suis trop âgée, dit-elle, pour prendre un pareil embarras.
+
+ [Illustration: LA MACHINE A COUDRE.--Cette machine, si utile et si
+ répandue aujourd'hui, a été inventée il n'y a pas longtemps par
+ l'Américain Elias Howe. On la meut la plupart du temps avec le
+ pied. Elle coud avec rapidité et solidité. Une machine à coudre
+ fait l'ouvrage de deux ouvrières actives.]
+
+Puis, rajustant ses lunettes, pour observer encore mieux les enfants
+inconnus qui lui arrivaient et qu'elle avait laissés tout le temps
+debout sur le seuil de sa porte, elle finit par dire:
+
+--Entrez toujours, je vous coucherai ce soir; après cela nous verrons,
+vous et moi, ce que nous avons de mieux à faire.
+
+Les deux enfants fort interdits entrèrent dans la maison de la vieille
+dame. Elle ouvrit un cabinet où il y avait un grand lit, deux chaises
+et une petite table.
+
+--C'est l'ancienne chambre de mon fils, dit-elle; mon fils est mort
+dans la dernière guerre.
+
+Elle s'arrêta, poussant un long soupir.--Prenez sa chambre pour ce
+soir, ajouta-t-elle; plus tard nous verrons.
+
+Elle referma la porte brusquement et s'éloigna, les laissant fort
+attristés de l'accueil qui leur était fait. Julien surtout était
+confondu, car il voyait que la vieille dame se méfiait d'eux; il se
+jeta au cou de son frère.
+
+--Oh! André, s'écria-t-il, il vaudrait mieux aller ailleurs. Nous
+serons trop malheureux de passer un mois chez quelqu'un qui nous
+prend, bien sûr, pour des vagabonds... Pourtant, ajouta l'enfant, nous
+sommes bien propres, et nous nous étions présentés si poliment!
+
+--Julien, dit André courageusement, ailleurs ce serait sans doute tout
+pareil, puisque personne à Épinal ne nous connaît. Ici, au moins, nous
+sommes sûrs d'être chez une brave et digne femme, car la fermière nous
+l'a dit. Tu sais bien, Julien, qu'il ne faut pas juger les gens sur la
+mine. Au lieu de nous désoler, faisons tout ce que nous pourrons afin
+de gagner sa confiance... Pour commencer, puisqu'il n'est pas encore
+sept heures, je vais lui demander où demeure le maître serrurier pour
+lequel j'ai une recommandation. J'irai le voir tout de suite, et si
+j'obtiens de l'ouvrage, la dame Gertrude verra bien que nous sommes
+d'honnêtes enfants qui voulons travailler et gagner son estime. Tu
+sais bien, Julien, qu'on estime toujours ceux qui travaillent.
+
+--Et moi? dit Julien.
+
+--Toi, mon frère, reste à m'attendre: je crois que cela vaut mieux.
+
+Et André partit dans la direction que lui indiqua la mère Gertrude,
+tandis que Julien, poussant un gros soupir, regardait son frère
+s'éloigner.
+
+--Oh! combien nous serons heureux, pensait-il, quand nous aurons
+retrouvé notre oncle, que nous aurons une maison et que nous ne
+serons plus ainsi seuls comme deux enfants à l'abandon. Rien ne vaut
+la maison de la famille.
+
+
+
+
+XVIII.--La cruche de la mère Gertrude.--L'obligeance.
+
+ Combien il est facile de se faire aimer de tous ceux qui nous
+ entourent! Il suffit pour cela d'un peu d'obligeance et de bonne
+ volonté.
+
+
+Julien, tout craintif, n'osait s'approcher de dame Gertrude, qui, sans
+s'occuper de l'enfant, s'était remise à sa machine à coudre et
+travaillait avec activité, car elle ne perdait jamais une minute.
+Enfin la petite vieille se leva, rangea son ouvrage avec soin, et prit
+sa cruche pour aller à la fontaine. Elle passa près de Julien sans
+rien dire, marchant toute voûtée, à pas lents, et respirant d'un air
+fatigué.
+
+L'enfant, en la regardant passer ainsi, faible et cassée, se sentit
+ému. Il était habitué à respecter les vieillards, et obligeant de son
+naturel. Il sut donc vaincre la crainte qu'elle lui inspirait, il fit
+deux pas en courant pour la rattraper et, tout rougissant, il lui
+demanda:
+
+--Voulez-vous, Madame, que j'aille vous chercher de l'eau?
+
+La petite vieille surprise releva la tête:--C'est que, dit-elle, j'ai
+peur que vous ne cassiez ma cruche.
+
+--Oh! que non, dit l'enfant; je vais bien faire attention, soyez
+tranquille.
+
+Et lestement il partit à la fontaine. Il revint bientôt, portant avec
+précaution la précieuse cruche, qui, bien sûr, était plus vieille que
+lui; car la mère Gertrude était si soigneuse qu'elle ne cassait jamais
+rien: aussi son antique mobilier avait-il l'air presque aussi
+respectable qu'elle-même. La machine à coudre était le seul objet
+moderne qui tranchât au milieu du reste.
+
+Julien n'avait pas empli la cruche jusqu'aux bords, crainte de
+mouiller ses vêtements; en arrivant, il la posa bien doucement pour ne
+pas répandre d'eau sur le plancher reluisant. La mère Gertrude
+l'observait du coin de l'oeil avec plaisir.
+
+--Bon! dit-elle, vous êtes soigneux et de plus serviable: vous aimez à
+épargner de la peine aux vieilles gens; c'est bien, mon enfant.
+
+Et la petite vieille sourit si amicalement à Julien qu'il se sentit
+tout réconforté.
+
+
+
+
+XIX.--Les deux pièces de cinq francs.--Un bienfait délicat.
+
+ «Que votre main gauche ignore ce qu'a donné votre main droite.»
+
+
+Lorsque André rentra une heure plus tard, il trouva Julien bien
+affairé. Assis en face de la mère Gertrude, il lui aidait à écosser sa
+récolte de haricots; car la bonne dame avait un bout de jardin,
+derrière sa maison, et, l'été ayant été favorable, elle avait fait une
+belle récolte de haricots, pois, fèves, lentilles et autres plantes
+légumineuses.
+
+André fut émerveillé de voir l'enfant et la vieille dame causer tous
+deux comme d'anciennes connaissances. La défiance de Mme Gertrude
+n'avait pu tenir devant le gentil caractère de Julien; André acheva de
+rompre la glace en annonçant qu'il avait de l'ouvrage pour le
+lendemain même, et que son nouveau patron lui avait promis de faire
+entrer Julien à l'école.
+
+ [Illustration: Haricots. Fèves. Pois. Lentilles. PLANTES
+ LÉGUMINEUSES.--On appelle _légumineuses_ les plantes qui ont pour
+ fruit des _cosses_. Les plus précieuses de ces plantes sont, dans
+ nos pays, les haricots et les pois, si nourrissants, les fèves et
+ les lentilles, qu'on cultive surtout dans nos départements
+ maritimes de l'ouest et du midi et dont les équipages des navires
+ font une consommation considérable.]
+
+Mme Gertrude parut alors aussi satisfaite que les enfants eux-mêmes.
+Elle trempa la soupe, qui était cuite à point, et les trois nouveaux
+amis soupèrent ensemble avec plus d'entrain qu'on n'eût pu le croire
+une heure auparavant.
+
+Après le dîner, André rangea ses vêtements de travail tout prêts pour
+le lendemain. Il mit bien en ordre, dans le placard de leur chambre,
+le linge de son frère et le sien. De son côté, Julien rangeait aussi
+ses affaires, c'est-à-dire son carton d'écolier, ses plumes, son
+papier et ses livres, qu'il avait eu bien soin d'emporter dans son
+paquet de voyage.
+
+Quand tout fut en ordre, André prit dans la poche de son gilet le
+petit paquet qui renfermait leurs économies, pour le porter à Mme
+Gertrude et la prier de le leur garder.
+
+En le dépliant, il fut tout étonné d'y trouver deux belles pièces de
+cinq francs qu'il n'y avait point mises.
+
+--Comment cela peut-il se faire? pensa-t-il.
+
+Puis il se rappela qu'au départ la mère Étienne avait remis en ordre
+leurs habits et leurs paquets.--C'est elle, se dit-il, qui, sans que
+nous le sachions, a voulu augmenter ainsi notre petit avoir. Bonne
+mère Étienne! elle n'est pas riche pourtant, et ces deux pièces ont dû
+lui coûter bien de la peine à gagner. Comme elle a su nous venir en
+aide sans même nous le dire, de peur sans doute de nous humilier!
+
+Tout en pensant cela, André fut si touché qu'il faillit se mettre à
+pleurer.
+
+
+
+
+XX.--La reconnaissance.--La lettre d'André et de Julien à la mère
+Étienne.
+
+ On n'est jamais si heureux de savoir écrire que quand on peut,
+ par une lettre, montrer à un absent son affection ou sa
+ reconnaissance.
+
+
+André ne fut pas longtemps à songer au bienfait délicat de la mère
+Étienne sans chercher comment il pourrait lui en témoigner sa
+reconnaissance.
+
+--Oh! dit-il, je ne puis faire qu'une seule chose en ce moment, c'est
+de lui écrire tout de suite pour la remercier, et je n'y manquerai
+pas; toi aussi, Julien, tu vas lui écrire quelques lignes.
+
+--Oui, certes, dit l'enfant tout joyeux de penser qu'il savait écrire
+et qu'il pourrait, lui aussi, remercier la mère Étienne. Mais, André,
+ajouta-t-il, nous n'avons point de papier à lettre.
+
+--Nous en achèterons tout de suite, reprit André. Il ne faut jamais
+être paresseux à écrire quand on doit le faire, et c'est pour nous un
+devoir d'écrire à Mme Étienne, de lui dire combien nous lui sommes
+reconnaissants.
+
+--Attends, s'écria Julien avec vivacité, nous allons prendre une
+feuille de mon cahier.
+
+--C'est cela, dit André en prenant le cahier que lui tendait l'enfant
+et en déchirant proprement une feuille. La mère Étienne sait bien que
+nous ne sommes pas riches, elle ne regardera pas au papier, mais aux
+pensées qui seront dessus.
+
+--Et de l'encre?... et un timbre-poste? dit Julien; nous n'en avons
+pas.
+
+--Eh bien, nous allons en acheter.
+
+André prit une de ses pièces de cinq francs pour aller la changer;
+mais Mme Gertrude, bien qu'elle fût occupée à laver sa vaisselle et à
+ranger son ménage, avait néanmoins à peu près tout entendu et tout
+compris; elle s'y opposa.
+
+--Non, non, dit-elle, toute pièce changée est vite dépensée.
+Économisons, mes enfants; cela vaut mieux. J'ai là un vieil encrier où
+il reste encore quelque peu d'encre; on va mettre une goutte d'eau, on
+remuera... Voyez, cela va à merveille. Quant au timbre, j'en ai un de
+réserve dans mon armoire, je vais vous le donner; nous arrangerons
+cela plus tard.
+
+Les enfants obéirent, et ils firent gentiment leur lettre tous les
+deux. Ensuite, ils prièrent Mme Gertrude de la lire, lui demandant si
+elle était bien comme cela.
+
+La bonne dame était plus instruite qu'elle n'en avait l'air. Dans son
+jeune temps, avant de se marier, elle avait été institutrice, et elle
+était fort savante. Elle mit donc ses lunettes et lut attentivement
+les deux lettres. Quand elle eut fini, elle essuya ses yeux qui
+étaient humides, et ouvrant ses bras aux deux orphelins:
+
+--Venez m'embrasser, dit-elle. Je vois à la façon dont vos lettres
+sont tournées que vous êtes deux bons coeurs, deux enfants bien
+élevés et qui savent reconnaître un bienfait. J'ai l'air méfiante
+parce que je suis bien vieille et que j'ai été souvent trompée; mais
+j'aime la jeunesse, et à présent que je vois ce que vous valez tous
+les deux, je sens que je m'attache à vous. Chers enfants, quand on
+fait son devoir, on est toujours sûr de gagner l'estime des honnêtes
+gens.
+
+On se coucha après cette expansion. Nos jeunes orphelins, en
+s'endormant dans l'ancien lit du fils de la vieille dame, étaient plus
+heureux peut-être d'avoir conquis de vive force la sympathie de leur
+hôtesse que si elle la leur eût accordée du premier coup; car il y a
+plus de plaisir à mériter la confiance par ses efforts qu'à l'obtenir
+sans peine.
+
+
+
+
+XXI.--André ouvrier. Les cours d'adultes.--Julien écolier. Les
+bibliothèques scolaires et les lectures du soir.--Ce que fait la
+France pour l'instruction de ses enfants.
+
+ Après qu'on a travaillé, le plus utile des délassements est une
+ lecture qui vous instruit. L'âge de s'instruire n'est jamais
+ passé.
+
+
+Deux jours après leur arrivée à Épinal, grâce à l'activité d'André,
+grâce à celle de Mme Gertrude, nos enfants étaient complètement
+installés. André travaillait toute la journée à l'atelier de son
+patron, faisant rougir au feu de la forge le fer qu'il façonnait
+ensuite sur l'enclume, et qui devenait entre ses mains tantôt une
+clef, tantôt un ressort de serrure, un verrou, un bec de cane. A ses
+moments perdus le jeune serrurier, voulant se rendre utile à la mère
+Gertrude, fit la revue de toutes les serrures et ferrures de la
+maison: il joua si bien du marteau et de la lime qu'il remit tout à
+neuf, au grand étonnement de la bonne vieille.
+
+ [Illustration: FORGE DE SERRURIER.--On voit derrière l'âtre un
+ petit trou noir: c'est par ce trou qu'arrive le vent du soufflet,
+ qui sert à exciter le feu de charbon de terre. Au-dessous du foyer
+ se trouve un baquet rempli d'eau; on s'en sert pour mouiller le
+ charbon.]
+
+Mais tout cela ne fut pas long à faire, car la maison de la mère
+Gertrude n'était pas grande; aussi il ne tarda pas à se trouver
+inoccupé le soir, au retour de l'atelier.
+
+--André, lui dit Mme Gertrude, vous n'allez plus à l'école vous voilà
+maintenant un jeune ouvrier; mais ce n'est point une raison, n'est-ce
+pas, pour cesser de vous instruire? Tous les soirs M. l'instituteur
+fait un cours gratuit pour les adultes; bien des ouvriers de la ville
+se réunissent auprès de lui, et il leur enseigne ce qu'ils n'ont pu
+apprendre à l'école. Il faut y aller, André. Que de choses on peut
+apprendre à tout âge en s'appliquant deux heures par jour!
+
+ [Illustration: SERRURE APPELÉE BEC DE CANE.--C'est la serrure la
+ plus simple. Il suffit, pour la fermer, de pousser la porte; le
+ ressort, qu'on voit à droite, la maintient fermée.]
+
+André fit ce que lui conseillait la mère Gertrude, et désormais il
+alla chaque soir au cours d'adultes.
+
+Julien, de son côté, suivait l'école bien régulièrement. Entre les
+heures de classe, quand son devoir était fait, au lieu d'aller
+vagabonder dans la rue, il rendait à la mère Gertrude tous les
+services qu'il pouvait. Il partait à la fontaine, il faisait les
+commissions, il descendait le bois du grenier, il sarclait les herbes
+folles du jardin.
+
+--Cet enfant, c'est mon bras droit! disait la bonne femme avec
+admiration.
+
+Le fait est que Julien l'aimait de tout son coeur, et le soir, à la
+veillée, quand elle lui racontait quelque histoire en écossant les
+haricots, il ne perdait pas une de ses paroles.
+
+--Eh mais, Julien, lui dit-elle un jour, vous aimez les histoires, et
+je vous ai dit toutes celles qui me sont restées dans la mémoire; si
+vous m'en lisiez quelques-unes à présent, quelles bonnes soirées nous
+passerions!
+
+--Oui, dit Julien, mais les livres coûtent cher et nous n'en avons
+point.
+
+--Et la bibliothèque de l'école, petit Julien, vous l'oubliez. A
+l'école, il y a des livres que M. l'instituteur prête aux écoliers
+laborieux. Voyons, dès demain, nous irons le prier de vous prêter
+quelques livres à votre portée.
+
+Le lendemain soir ce fut une vraie fête pour l'enfant. Il arriva
+tenant à la main un livre plein d'histoires, dans lequel il fit ce
+jour-là et les jours suivants la lecture à haute voix.
+
+Julien lisait très joliment: il s'arrêtait aux points et aux virgules,
+il faisait sentir les s et les t devant les voyelles, et au lieu de
+nasiller comme font les petits garçons qui ne savent pas lire, il
+prononçait distinctement les mots d'une voix toujours claire. Quand il
+trouvait un mot difficile à comprendre, la bonne vieille institutrice,
+qui n'avait point oublié la profession de ses jeunes années, le lui
+expliquait rapidement.
+
+Après la lecture elle l'interrogeait sur tout ce qu'il venait de lire,
+et Julien répondait de son mieux. Le temps passait donc plus vite
+encore que de coutume. Julien était tout heureux d'employer lui aussi
+ses soirées à s'instruire et de suivre l'exemple que lui donnait son
+frère aîné.
+
+--Oh! dit un jour Julien quand l'heure fut venue de se coucher, c'est
+une bien belle chose d'avoir toute une bibliothèque où l'on peut
+emprunter des livres! Madame Gertrude, nous les lirons tous, n'est-ce
+pas?
+
+--Je ne demande pas mieux, répondit en souriant la mère Gertrude. Mais
+dites-moi, Julien, qui a fait les frais de tous ces livres dont la
+bibliothèque de l'école est remplie, et à qui devez-vous, en
+définitive, ce plaisir de la lecture? Y avez-vous réfléchi?
+
+--Non, dit l'enfant, je n'y songeais pas.
+
+--Julien, les écoles, les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires
+sont des bienfaits de votre patrie. La France veut que tous ses
+enfants soient dignes d'elle, et chaque jour elle augmente le nombre
+de ses écoles et de ses cours, elle fonde de nouvelles bibliothèques,
+et elle prépare des maîtres savants pour diriger la jeunesse.
+
+--Oh! dit Julien, j'aime la France de tout mon coeur! Je voudrais
+qu'elle fût la première nation du monde.
+
+--Alors, Julien, songez à une chose: c'est que l'honneur de la patrie
+dépend de ce que valent ses enfants. Appliquez-vous au travail,
+instruisez-vous, soyez bon et généreux; que tous les enfants de la
+France en fassent autant, et notre patrie sera la première de toutes
+les nations.
+
+
+
+
+XXII.--Le récit d'André.--Les chiffons changés en papier.--Les
+papeteries des Vosges.
+
+ Si vous parcouriez la France, que de merveilles vous admireriez
+ dans l'industrie des hommes, à côté des beautés de la nature!
+
+
+Les jours où il n'y avait pas de classe d'adultes, André passait la
+soirée avec son frère et la mère Gertrude. Le temps alors s'écoulait
+encore plus gaîment que de coutume, car André avait toujours quelque
+chose à raconter.
+
+Un soir, il arriva tout joyeux de l'atelier.
+
+--Julien, dit-il, à son frère, si tu avais pu voir ce que j'ai vu
+aujourd'hui, cela t'aurait bien intéressé.
+
+--Qu'as-tu donc vu? fit l'enfant en s'approchant pour mieux écouter.
+
+La mère Gertrude elle-même, qui était en train de tailler le pain pour
+la soupe, s'interrompit et releva ses lunettes en signe d'attention.
+
+--Imaginez-vous, dit André, que j'ai accompagné le premier ouvrier du
+patron qui allait faire une réparation dans une usine. Cet ouvrier,
+qui est savant, connaît les machines et ne s'en étonnait guère; mais
+moi, c'est la première fois que j'en voyais marcher; aussi cela me
+faisait l'effet d'un rêve.
+
+--Pourquoi donc, André? s'écria Julien.
+
+--Racontez-nous ce que vous avez vu, reprit la mère Gertrude, ce sera
+comme si nous étions allés avec vous; pendant ce temps je tremperai la
+soupe.
+
+--Eh bien, reprit André, nous sommes allés à une grande papeterie; il
+paraît qu'il y en a plusieurs aux environs d'Épinal. Tu sais, Julien,
+que le papier est fait avec des chiffons réduits en pâte.
+
+--Oui, dit Julien, avec de vieux chiffons, de la paille et d'autres
+choses.
+
+--Eh bien, reprit André, j'ai vu aujourd'hui des chiffons devenir du
+papier, et cela se faisait tout seul: les ouvriers n'avaient qu'à
+regarder et à surveiller la machine. Au fond de la salle, les chiffons
+étaient dans de grandes cuves, où j'entendais remuer une sorte de
+maillet qui les broyait pour en faire de la bouillie.
+
+--C'était donc comme dans la baratte de la fermière?
+
+--Justement; mais le marteau remuait tout seul. Je voyais ensuite la
+bouillie jaillir de la cuve et tomber sur des tamis percés de mille
+petits trous: ces tamis s'agitaient comme si une main invisible les
+eût secoués. Alors, peu à peu, la bouillie s'égouttait. Ensuite elle
+s'engageait entre des rouleaux, qui sont chauffés à l'intérieur tout
+exprès pour la dessécher, et elle passait de rouleau en rouleau.
+M'écoutes-tu, Julien?
+
+--Oui, André, et je crois voir tout ce que tu me dis. Cela faisait
+comme lorsque Mme Gertrude prépare un gâteau avec de la pâte: elle
+se sert d'un rouleau pour étendre la pâte et l'amincir.
+
+ [Illustration: LA PAPETERIE.--A gauche se trouve la grande cuve
+ carrée où les chiffons, réduits en pâte et blanchis, forment comme
+ une bouillie liquide. Cette bouillie sort et jaillit sur les tamis
+ où elle s'égoutte. Puis, elle se dessèche et s'aplatit entre les
+ rouleaux. A droite, on voit les ouvriers qui recueillent les
+ feuilles de papier.--Outre les papeteries des Vosges, il y en a de
+ très nombreuses aux environs d'Angoulême, à Essonne, à Annonay,
+ etc.]
+
+--C'est cela même; seulement les rouleaux de la papeterie tournaient
+tout seuls sans qu'on pût deviner qui les mettait en mouvement. Puis,
+sais-tu ce qui sortait à la fin de toute cette rangée de rouleaux?
+C'était une interminable bande de papier blanc, qui se déroulait sans
+cesse comme un large ruban. La machine elle-même coupait cette bande
+comme avec des ciseaux, et les feuilles de papier tombaient alors
+toutes faites: les ouvriers n'avaient qu'à les ramasser. N'est-ce pas
+merveilleux, Julien? à un bout de la grande salle, on voit des
+chiffons et une bouillie blanche; à l'autre bout, des feuilles de
+papier sur lesquelles on pourrait tout de suite écrire; et il ne faut
+pas plus de deux minutes pour que la bouillie se change ainsi en
+papier.
+
+--Oh! j'aimerais bien voir cela, moi aussi, dit Julien.
+
+--On m'a dit, reprit André, que tout le long de la France nous
+rencontrerions bien d'autres machines aussi belles et aussi commodes,
+qui font toutes seules la besogne des ouvriers et travaillent à leur
+place, et je m'en suis revenu émerveillé de l'industrie des hommes.
+
+
+
+
+XXIII.--Les moyens que l'homme emploie pour mettre en mouvement ses
+machines.--Un ouvrier inventeur.
+
+ La prétendue baguette des fées était moins puissante que ne l'est
+ aujourd'hui la science des hommes.
+
+
+Julien avait écouté de toutes ses oreilles le récit d'André.
+
+--Mais pourtant, dit-il, ces machines ne peuvent pas aller toutes
+seules. Bien sûr, il y avait quelque part des ouvriers que tu n'as pas
+vus, et qui les mettaient en mouvement, comme le rémouleur quand il
+fait tourner sa roue de toutes ses forces.
+
+--Je t'assure, Julien, qu'il n'y avait pas d'ouvriers à remuer les
+machines, et cependant elles ne s'arrêtaient pas une minute.
+
+--Alors, dit la mère Gertrude gaîment, cela ressemblait à un conte de
+fées.
+
+--Justement, dit André; en voyant cela je songeais à un conte où l'on
+parlait d'un vieux château habité par les fées: dans ce château, les
+portes s'ouvraient et se fermaient toutes seules; à l'intérieur, on
+entendait de la musique et il n'y avait point de musiciens: les
+archets des violons couraient sur les cordes et les faisaient chanter
+sans qu'on pût voir la main qui les poussait.
+
+Julien était plongé dans de grandes réflexions: il cherchait ce qui
+pouvait mouvoir la machine, car il savait bien qu'il n'y a pas de
+fées. Le sourire de la mère Gertrude indiquait qu'elle était dans le
+secret, et ses petits yeux gris qui brillaient à travers ses lunettes
+semblaient dire à l'enfant:
+
+--Eh bien, Julien, n'avez-vous pas déjà deviné?
+
+--A quoi pensais-je donc: s'écria Julien, c'est la vapeur qui remuait
+les machines.
+
+--Point du tout, dit André.
+
+Julien demeura confondu. La mère Gertrude souriait de plus en plus
+malignement.--Eh! eh! Julien, dit-elle, nous avons peut-être des fées
+à Épinal... Mais en attendant que vous les interrogiez, il faut souper
+et j'aurais besoin d'un peu d'eau; voulez-vous, Julien, aller bien
+vite à la fontaine?
+
+L'enfant prit la cruche d'un air préoccupé.
+
+--Surtout, dit la bonne mère Gertrude, ne cassez pas ma cruche, et
+rappelez-vous que, dans tous les contes, c'est à la fontaine que l'on
+rencontre les fées.
+
+--Bon! dit aussitôt le petit garçon en sautant de plaisir, vous m'avez
+fait deviner: c'est l'eau qui doit faire marcher les machines à
+Épinal.
+
+--Allons, bravo! dit André. C'est l'eau de la Moselle qui passe par
+dessous l'usine et y fait tourner des roues comme dans un moulin; ces
+roues en font tourner d'autres, et la machine tout entière se met en
+mouvement.
+
+--Vous voyez bien, dit la mère Gertrude à Julien, qu'il n'y avait
+point besoin de bras pour faire tourner les roues. Rappelez-vous,
+Julien, qu'il y a trois choses principales dont l'homme se sert pour
+mouvoir ses machines: l'eau, comme dans la papeterie d'Épinal; puis la
+vapeur et le vent. C'est ce qu'on nomme les forces motrices.
+
+ [Illustration: PRINCIPALES FORCES MOTRICES.--Les principales
+ forces motrices que l'homme emploie à son service sont d'abord
+ celle des animaux, comme dans le manège qu'un cheval fait tourner,
+ puis celle de l'eau et du vent, comme dans les moulins, et enfin
+ la grande force de la vapeur qui fait mouvoir tant de machines et
+ de locomotives.]
+
+--Tu ne sais pas, Julien, reprit André, qui a imaginé la belle machine
+à faire le papier? On me l'a dit là-bas; c'est un simple ouvrier, un
+ouvrier papetier nommé Louis Robert. Il avait travaillé depuis son
+enfance; mais au lieu de faire, comme bien d'autres, sa besogne
+machinalement, il cherchait à tout comprendre, à s'instruire par tous
+les moyens, à perfectionner les instruments dont il se servait. C'est
+ainsi qu'il en vint à inventer cette grande machine que j'ai vue faire
+tant de travail en si peu de temps.
+
+--Eh bien! André, dit la mère Gertrude, qui apportait en ce moment la
+soupière fumante, l'histoire du papetier Robert ne vous donne-t-elle
+pas envie, à vous aussi, de devenir un ouvrier habile dans votre
+métier?
+
+--Oh! Madame, je ferai bien tout ce que je pourrai pour cela, et le
+courage ne me manquera ni pour travailler ni pour m'instruire.
+
+--Ni à moi non plus, s'écria Julien.
+
+--Maintenant, mettons-nous à table, dit la mère Gertrude.
+
+
+
+
+XXIV.--La foire d'Épinal.--Les produits de la Lorraine.--Verres,
+cristaux et glaces.--Les images et les papiers peints.--Les
+instruments de musique.
+
+ On regarde une chose avec plus d'intérêt quand on sait d'où elle
+ vient et qui l'a faite.
+
+
+--Julien, dit un jour la mère Gertrude, c'est aujourd'hui la foire
+d'Épinal. Il fait beau temps, et vous n'avez pas de classe: venez avec
+moi. Nous irons acheter ma provision d'oignons et de châtaignes pour
+l'année, et nous la rapporterons tous les deux.
+
+Julien, bien content, prit deux sacs sous son bras, Mme Gertrude un
+panier, et l'on partit pour la foire, en ayant bien soin de se ranger
+sur les trottoirs, car il passait sans cesse des bestiaux, des
+voitures et une grande foule de monde.
+
+Les magasins avaient leurs plus beaux étalages: Julien et la mère
+Gertrude s'arrêtaient de temps en temps pour les regarder. On
+parcourut ensuite le marché pour se mettre au courant des prix, et
+après les débats nécessaires on fit les achats: on emplit un sac
+d'oignons, l'autre de châtaignes, et le panier de pommes.
+
+Mais tout cela était lourd à porter. L'enfant et la bonne vieille
+avisèrent un banc à l'écart sur une place, et l'on s'assit pour se
+reposer en mangeant une belle pomme que la marchande avait offerte à
+Julien.
+
+--Que de choses il y a à la foire! dit Julien, qui était enchanté de
+sa promenade. Je trouve cela bien amusant de voir tant de monde et
+tant d'étalages de toute sorte.
+
+--Moi aussi, dit gaîment la mère Gertrude, j'aime à voir la foire bien
+approvisionnée; cela prouve combien tout le monde travaille dans notre
+pays de Lorraine, et combien la vieille terre des Vosges est fertile.
+
+--Tiens, dit Julien, je n'avais pas songé à cela.
+
+--Eh bien, il faut y songer, Julien. Voyons, dites-moi ce que vous
+avez remarqué de beau à la foire, et vous allez voir qu'il y a en ce
+moment à Épinal comme un échantillon des travaux de toute la Lorraine.
+
+--D'abord, dit Julien, je me suis beaucoup amusé à regarder le grand
+magasin de verrerie; au soleil, cela brillait comme des étoiles. Et
+puis, la marchande, d'une chiquenaude, faisait sonner si joliment ses
+verres! «Quel fin cristal! disait-elle, écoutez.» Et en effet, Madame
+Gertrude, c'était une vraie musique.
+
+--Savez-vous d'où venaient toutes ces verreries, Julien? Savez-vous où
+l'on a fabriqué les belles glaces d'un seul morceau où tout à l'heure,
+devant le magasin, nous nous regardions tous les deux, vous, frais et
+rose comme la jeunesse qui arrive, moi, ridée et tout en double, comme
+une petite vieille qui s'en va?
+
+ [Illustration: CRISTAUX ET GLACES.--Le cristal est une sorte de
+ verre très transparent, dur et résonnant sous le doigt, fabriqué
+ avec du sable blanc, de la potasse et du plomb. La première
+ fabrique de cristaux de France se trouve à Baccarat; en
+ Lorraine.--Nous avons aussi en France, à Saint-Gobain (Aisne), la
+ manufacture de glaces la plus célèbre de l'Europe: on y coule des
+ glaces de plus de 3 mètres de haut. A cette manufacture se
+ rattache celle de Cirey, dans la Meurthe.]
+
+Julien réfléchit.--Oh! dit-il, je sais cela, car c'est dans la
+Meurthe, où je suis né, que ces belles choses se font. Je sais qu'il y
+a une grande cristallerie à Baccarat.
+
+--Vous voyez qu'on sait travailler en Lorraine; savez-vous pourquoi on
+fait tant de verreries chez nous?
+
+--Oh! pour cela, non, Madame Gertrude.
+
+--C'est que nous avons beaucoup de forêts; eh bien, c'est dans les
+cendres du bois qu'on trouve la potasse, qui, fondue avec du sable
+sert à faire les verres fins et les glaces.
+
+--Je ne me doutais pas, s'écria Julien, que le bois de nos forêts
+servit à faire le verre. Mais, dites-moi, Madame Gertrude, d'où
+viennent donc toutes ces images grandes et petites qu'un marchand
+avait étalées à la foire, le long d'un mur, et que vous m'avez laissé
+regarder tout à mon aise? Je n'en avais jamais vu autant. Toute
+l'histoire du petit Poucet était là en images, et la Belle et la Bête,
+et l'Oiseau bleu! Il y avait aussi de ces soldats qu'on découpe et
+qu'on colle sur des cartons pour les ranger en bataille sur la table.
+Il y avait des portraits de grands hommes. C'était bien amusant.
+
+ [Illustration: PAPIERS PEINTS.--Pour recouvrir de fleurs et autres
+ dessins coloriés les rouleaux de papier ou de toile, l'ouvrier
+ trempe dans la peinture une planche sur laquelle ces dessins sont
+ gravés en relief; puis, de la main droite, il appuie cette planche
+ sur le papier ou la toile. Alors les dessins s'impriment comme les
+ lettres d'un sceau sur le papier.]
+
+--Mon enfant, tout cela se fabrique ici même, à Épinal. Le papier
+qu'André a vu faire sera peut-être recouvert de ces dessins coloriés,
+qui s'en iront ensuite par toute la France pour amuser les enfants.
+Nos papeteries, nos imageries, nos fabriques de papiers peints pour
+tapisseries sont connues partout. Nous avons aussi dans notre
+département la petite ville de Mirecourt, où se fabrique une très
+grande quantité d'instruments de musique, des violons, des flûtes, des
+clarinettes, des orgues de Barbarie comme celui qui joue là-bas sur un
+coin de la place.
+
+--Madame Gertrude, je connais tous ces instruments de musique, car il
+y a eu à Phalsbourg un concours d'orphéons et de fanfares, et je suis
+allé entendre les musiciens. C'était très beau, je vous assure. Quand
+nous serons plus grands, André et moi, nous ferons partie d'un
+orphéon.
+
+ [Illustration: Violon. Basson. Trombone. Cor. Piano. Cornet à
+ Piston. Clarinette. Flûte. Harpe.
+
+ LES PRINCIPAUX INSTRUMENTS DE MUSIQUE.]
+
+--Vous aurez raison, mes enfants; la musique est une distraction
+intelligente: elle élève nos coeurs en exprimant les grands
+sentiments de l'âme, l'amour de la famille, de la patrie et de Dieu;
+aussi est-il bien à désirer qu'elle se répande de plus en plus dans
+notre pays.
+
+
+
+
+XXV.--Le travail des femmes lorraines.--Les broderies.--Les fleurs
+artificielles de Nancy.
+
+ Que chaque habitant et chaque province de la France travaillent,
+ selon leurs forces, à la prospérité de la patrie.
+
+
+--Julien, continua Mme Gertrude, les hommes ne sont pas seuls à bien
+travailler en Lorraine.
+
+--Oui, dit Julien, les femmes lorraines savent faire de jolies
+broderies, et j'en ai vu à bien des étalages aujourd'hui; mais je
+n'entends rien à cela, moi.
+
+--D'autres que vous s'y entendent, Julien; les broderies de Nancy,
+d'Épinal et de toute la Lorraine se vendent dans le monde entier. Les
+navires en emportent des cargaisons jusque dans les Indes; c'est le
+travail de nos paysannes, de nos filles du peuple qu'on se dispute
+ainsi. Nous avons 35,000 brodeuses en Lorraine. Mais, si vous ne
+regardez pas volontiers les broderies et les dentelles, je vous ai vu
+pourtant vous arrêter fort en admiration devant une vitrine de fleurs
+artificielles.
+
+--Oh! c'est vrai, dit Julien, il y a un rosier dans un pot qui
+ressemble si bien à un rosier pour de bon, que je n'aurais jamais
+voulu croire qu'il fût en papier, si ce n'était vous, Madame Gertrude,
+qui me l'avez assuré.
+
+--D'où viennent ces fleurs, Julien?
+
+--Je n'en sais rien du tout, mais elles sont bien jolies.
+
+--Elles viennent de l'ancienne capitale de la Lorraine, de Nancy, une
+grande et belle ville de soixante mille âmes. Nancy est la seule ville
+de France qui rivalise avec Paris pour les fleurs artificielles. Vous
+le voyez, Julien, les femmes de Lorraine sont laborieuses, et leur bon
+goût est renommé. Du reste, elles sont instruites: presque toutes
+savent lire et écrire. Les trois départements de la Lorraine sont
+parmi les plus instruits et les plus industrieux de la France.
+
+ [Illustration: FEMME DE LA LORRAINE BRODANT.--On appelle broderie
+ un dessin tracé en relief sur un tissu avec du fil de soie, de
+ coton, de laine, d'or ou d'argent.--Le métier de brodeuse est très
+ fatigant pour la vue; l'immobilité qu'il exige et la position
+ assise sont également fâcheuses pour la santé. Il serait bon que
+ les brodeuses eussent toutes un second état qui leur permit de
+ temps à autre de se délasser du premier.]
+
+--Mais, dit le petit garçon, on fait bien d'autres choses en Lorraine
+que des glaces, des fleurs et des broderies.
+
+--Oh! certainement, Julien; mais je n'ai voulu vous parler que des
+industries où nous tenons le premier rang en France et en Europe.
+Travailler est déjà bien, mon enfant; mais travailler avec tant d'art
+et de conscience que notre patrie puisse tenir le premier rang au
+milieu des autres nations, c'est un honneur dont on peut être fier,
+n'est-ce pas, Julien?
+
+--Oh! oui, dit l'enfant, et je suis content de savoir qu'il en est
+ainsi de notre Lorraine.
+
+
+
+
+XXVI.--La modestie.--Histoire du peintre Claude le Lorrain.
+
+ «Voulez-vous qu'on pense et qu'on dise du bien de vous, n'en
+ dites point vous-même.»
+
+
+Un jour Julien arriva de l'école bien satisfait, car il avait été le
+premier de sa classe, et il avait beaucoup de bons points.
+
+--Puisque vous avez si joliment travaillé, Julien, dit Mme Gertrude,
+venez vous distraire avec moi. Je vais chercher de l'ouvrage au
+magasin qui me donne des coutures; il fait beau temps, nous suivrons
+les promenades d'Épinal.
+
+Julien tout joyeux s'empressa de poser son carton d'écolier à sa
+place; Mme Gertrude mit son châle, on ferma la porte à clef et on
+partit.
+
+Chemin faisant, Julien, bien fier d'avoir été le premier, se
+redressait de toute sa petite taille. Il ne manqua point de dire à
+Mme Gertrude que pourtant il était parmi les plus jeunes de sa
+division. Il raconta même, en passant devant la maison d'un camarade,
+que le petit garçon qui demeurait là et qui avait deux ans de plus que
+lui n'en était pas moins le dernier de la classe.
+
+Enfin, je ne sais comment cela se fit (c'était sans doute
+l'enthousiasme du succès), mais Julien sortit de son naturel aimable
+et modeste jusqu'à se moquer du jeune camarade en question, et il le
+déclara tout à fait sot.
+
+--Eh mais, Julien, dit Mme Gertrude, est-ce que vous seriez vaniteux,
+par hasard? Je ne vous connaissais pas ce défaut-là, mon enfant, et
+j'aurais bien du chagrin de vous le voir prendre.
+
+--Mon Dieu, Madame Gertrude, quand on est le premier à l'école, est-ce
+qu'on ne doit pas en être fier?
+
+--Mon enfant, vous pouvez être content d'avoir le premier rang en
+classe sans pour cela vous moquer des autres. Songez d'ailleurs que,
+si vous êtes moins sot qu'un autre, ce n'est pas une raison d'en tirer
+vanité: avez-vous oublié, Julien, que ce n'est point vous qui vous
+êtes fait ce que vous êtes? Et d'ailleurs, mon garçon, rien ne me
+prouve que le camarade dont vous vous moquez n'ait pas cent fois plus
+d'esprit que vous-même. Tenez, je veux vous dire une histoire qui
+rabaissera peut-être votre vanité d'écolier.
+
+En même temps, la bonne dame Gertrude fit arrêter Julien en face d'une
+statue devant laquelle ils passaient tous les deux.
+
+--Voyez-vous cette statue, Julien? dit-elle; eh bien, regardez-la
+comme il faut: c'est celle du plus grand peintre de paysages qui ait
+jamais existé. Il s'appelait Claude Gelée, et on l'a surnommé le
+Lorrain en l'honneur de son pays, car il est né dans ce département
+et en est une des gloires. Ce petit Claude était fils de simples
+domestiques. Dans son enfance on le croyait presque imbécile, tant son
+intelligence était lente et tant il avait de peine à apprendre. Ses
+camarades d'école se moquaient alors de lui, comme vous faisiez tout à
+l'heure, Julien, et cependant leur nom à tous est resté inconnu,
+tandis que celui du petit Claude est devenu célèbre dans le monde
+entier. Que cela vous apprenne, mon ami, à ne plus vous moquer de
+personne et à ne pas vous croire au-dessus de vos camarades.
+
+Julien rougit un peu embarrassé, et la bonne vieille reprit:
+
+--Le pauvre enfant qui était si mal partagé de la nature eut encore le
+malheur de perdre son père et sa mère dès l'âge de douze ans. Resté
+orphelin, on le mit en apprentissage chez un pâtissier, mais il ne put
+jamais apprendre à faire de bonne pâtisserie. Son frère aîné, qui
+était dessinateur, voulut lui enseigner le dessin: il ne put y
+réussir.
+
+Enfin un parent du jeune Claude l'emmena à Rome.
+
+C'était en Italie et à Rome que se trouvaient alors les plus grands
+peintres. Le petit Claude fut placé à Rome au service d'un peintre
+pour apprêter ses repas et aussi pour broyer ses couleurs. Il était là
+broyant sur du marbre du blanc, du bleu, du rouge, et il voyait
+ensuite, grâce au pinceau de son maître, toutes ces couleurs s'étendre
+sur la toile et former de magnifiques tableaux.
+
+Peu à peu il prit goût à la peinture, et son maître lui donna quelques
+leçons.
+
+Lorsque Claude venait à sortir de la ville et qu'il parcourait la
+campagne, il restait des heures entières à regarder les paysages, les
+arbres, les prairies, le soleil qui s'élevait ou se couchait sur les
+montagnes. Il se rappelait les paysages de sa chère Lorraine, qu'il
+avait tant de fois regardés des heures entières sans mot dire, alors
+que ses camarades d'école jouaient étourdiment sans rien remarquer des
+belles choses de la nature et se moquaient de son air endormi.
+
+Claude était maintenant sorti de ce long sommeil où s'était écoulée
+son enfance. Il essaya de transporter sur les tableaux les paysages
+qui le frappaient, et il y réussit si bien que, dès l'âge de
+vingt-cinq ans, il s'était rendu illustre. Il travailla beaucoup et
+devint très riche, car ses tableaux se vendaient à des prix fort
+élevés. De nos jours, leur valeur n'a fait qu'augmenter avec le temps,
+et on estime à un demi-million quatre tableaux de Claude le Lorrain
+qui ornent aujourd'hui le palais de Saint-Pétersbourg. Ceux que nous
+avons à Paris, au musée du Louvre, sont d'un prix inestimable. Eh
+bien, Julien, que pensez-vous de ce récit?
+
+--Oh! Madame Gertrude, répondit l'enfant, qui avait honte de sa faute,
+embrassez-moi, je vous en prie, et oubliez les sottises que j'ai dites
+tout à l'heure. Jamais plus, je vous le promets, je ne me moquerai de
+personne.
+
+ [Illustration: CLAUDE LE LORRAIN PEIGNANT UN TABLEAU.--La petite
+ tablette qu'il tient de sa main gauche s'appelle la _palette_;
+ c'est sur la palette que sont étendues les couleurs, le bleu, le
+ blanc, le noir, le rouge, etc. De sa main droite, il tient le
+ _pinceau_. Près de lui, un jeune aide est occupé à broyer les
+ couleurs, que le peintre étendra ensuite sur sa palette.]
+
+--A la bonne heure, petit Julien! et quand vous serez tenté de le
+faire, rappelez-vous notre grand peintre de Lorraine, et que son
+souvenir vous rende modeste.
+
+
+
+
+XXVII.--Les grands hommes de guerre de la Lorraine.--Histoire de
+Jeanne Darc.[*]
+
+ «N'attaquez pas les premiers; mais si on vient vous attaquer,
+ défendez-vous hardiment, et vous serez les maîtres.» JEANNE DARC.
+
+
+Le samedi suivant, Julien fut encore le premier; il était si content,
+qu'il sautait de plaisir en revenant de l'école.
+
+Mme Gertrude était assise à sa fenêtre devant sa machine à coudre. La
+fenêtre était ouverte, car il faisait beau temps.
+
+En relevant la tête Mme Gertrude aperçut de loin le petit garçon: à
+son air satisfait elle devina vite qu'il avait de bonnes nouvelles;
+elle lui sourit donc; l'enfant aussitôt éleva en l'air ses bons points
+et accourut à toutes jambes pour les lui mettre dans la main. Cette
+fois il ne dit rien pour se glorifier, mais le coeur lui battait
+d'émotion.
+
+--Vous êtes un brave enfant, Julien; embrassez-moi, et dites-moi ce
+qui vous ferait le plus de plaisir, car je veux vous récompenser.
+
+Julien rougit, et lorsqu'il eut embrassé la bonne dame:
+
+--Peut-être bien, Madame Gertrude, qu'en cherchant dans votre mémoire
+vous y retrouveriez encore une histoire à me raconter, comme celle de
+Claude le Lorrain.
+
+--Mon Dieu, Julien, puisque vous aimez tant la Lorraine et que j'ai
+commencé à vous parler des grands hommes qu'elle a donnés à la patrie,
+je veux bien continuer.
+
+Julien approcha sa petite chaise pour mieux entendre; car la machine à
+coudre faisait du bruit et il ne voulait pas perdre une parole.
+
+ [Illustration: DROUOT.--Il naquit à Nancy en 1774 et mourut en
+ 1847. Homme de guerre et de science tout à la fois, il fit la
+ campagne d'Égypte sous Bonaparte et s'illustra plus tard dans
+ toutes les campagnes du premier empire, surtout dans les batailles
+ de Wagram, de la Moscowa, de Lutzen, où il décida la victoire.
+ Après Waterloo, il rallia les débris de l'armée et les conduisit
+ au-delà de la Loire. Il se retira ensuite à Nancy, où il mourut.]
+
+--Vous saurez d'abord, Julien, que, toutes les fois qu'il s'est agi de
+défendre la France, la Lorraine a fourni des hommes résolus et de
+grands capitaines. Vous vous rappelez que la Lorraine est placée sur
+la frontière française: nous sommes donc, nous autres Lorrains, comme
+l'avant-garde vigilante de la patrie, et nous n'avons pas manqué à
+notre rôle: nous avons donné à la France de grands généraux pour la
+défendre. Nancy a vu naître Drouot, fils d'un pauvre boulanger,
+célèbre par ses vertus privées comme par ses vertus militaires, et que
+Napoléon Ier appelait _le sage_. Bar-le-Duc, le chef-lieu du
+département de la Meuse, nous a donné Oudinot, qui fut blessé
+trente-cinq fois dans les batailles, et Exelmans, autre modèle de
+bravoure. Le général Chevert, de Verdun, défendit une ville avec
+quelques centaines d'hommes seulement et donna l'exemple d'une valeur
+inflexible. Et votre ville de Phalsbourg, petit Julien, elle a vu
+naître le maréchal Lobeau, encore le fils d'un boulanger, qui devint
+un de nos meilleurs généraux et dont on disait: «il est invariable
+comme le devoir.»
+
+Mais si les hommes, en Lorraine, se sont illustrés à défendre la
+patrie, sachez qu'une femme de la Lorraine, une jeune fille du peuple,
+Jeanne Darc s'est rendue encore plus célèbre. Écoutez son histoire.
+
+
+ I. Jeanne Darc était née à Domremy, dans le département des
+ Vosges où nous sommes, et elle n'avait jamais quitté son village.
+
+ Bien souvent, tandis que ses doigts agiles dévidaient la
+ quenouille de lin, elle avait entendu dans la maison de son père
+ raconter la grande misère qui régnait alors au pays de France.
+ Depuis quatre-vingts ans la guerre et la famine duraient. Les
+ Anglais étaient maîtres de presque toute la France; ils s'étaient
+ avancés jusqu'à Orléans et avaient mis le siège devant cette
+ ville; ils pillaient et rançonnaient le pauvre monde. Les
+ ouvriers n'avaient point de travail, les maisons abandonnées
+ s'effondraient, et les campagnes désertes étaient parcourues par
+ les brigands. Le roi Charles VII, trop indifférent aux misères de
+ son peuple, fuyait devant l'ennemi, oubliant dans les plaisirs et
+ les fêtes la honte de l'invasion.
+
+ [Illustration: LA MAISON DE JEANNE DARC.--C'est à Domremy, en
+ 1409, que naquit Jeanne Darc. On montre encore aujourd'hui cette
+ maison, qu'un Anglais voulut acheter en 1814 à un prix élevé, mais
+ que le propriétaire ne voulut pas lui vendre. Près de la maison,
+ en l'honneur de Jeanne Darc, on a fondé une école gratuite pour
+ les jeunes filles du pays.]
+
+ Lorsque la simple fille songeait à ces tristes choses, une grande
+ pitié la prenait. Elle pleurait, priant de tout son coeur Dieu
+ et les saintes du paradis de venir en aide à ce peuple de France
+ que tout semblait avoir abandonné.
+
+ Un jour, à l'heure de midi, tandis qu'elle priait dans le jardin
+ de son père, elle crut entendre une voix s'élever:--Jeanne, va
+ trouver le roi de France; demande-lui une armée, et tu délivreras
+ Orléans.
+
+ Jeanne était timide et douce; elle se mit à fondre en larmes.
+ Mais d'autres voix continuèrent à lui ordonner de partir, lui
+ promettant qu'elle chasserait les Anglais.
+
+ Persuadée enfin que Dieu l'avait choisie pour délivrer la patrie
+ elle se résolut à partir.
+
+ Tout d'abord elle fut traitée de folle, mais la ferme douceur de
+ ses réponses parvint à convaincre les plus incrédules. Le roi
+ lui-même finit par croire à la mission de Jeanne, et lui confia
+ une armée.
+
+ A ce moment les Anglais étaient encore devant Orléans, et toute
+ la France avait les yeux fixés sur la malheureuse ville, qui
+ résistait avec courage, mais qui allait bientôt manquer de
+ vivres. Jeanne, à la tête de sa petite armée, pénétra dans
+ Orléans malgré les Anglais. Elle amenait avec elle un convoi de
+ vivres et de munitions.
+
+ Les courages se ranimèrent. Alors Jeanne, entraînant le peuple à
+ sa suite, sortit de la ville pour attaquer les Anglais.
+
+ [Illustration: STATUE DE JEANNE DARC A ORLÉANS.--Les habitants
+ d'Orléans, reconnaissants envers Jeanne Darc qui avait sauvé leur
+ ville, lui ont élevé une statue. Cette statue est sur une des
+ principales places d'Orléans, cité de 50,000 âmes, d'un bel
+ aspect, située sur les bords de la Loire et du canal d'Orléans.]
+
+ Dès la première rencontre, elle fut blessée et tomba de cheval.
+ Déjà le peuple, la croyant morte, prenait la fuite: mais elle,
+ arrachant courageusement la flèche restée dans la plaie et
+ remontant à cheval, courut vers les retranchements des Anglais.
+ Elle marchait au premier rang et enflammait ses soldats par son
+ intrépidité: toute l'armée la suivit, et les Anglais furent
+ chassés. Peu de jours après, ils étaient forcés de lever le
+ siège.
+
+ Après Orléans, Jeanne se dirigea vers Reims, où elle voulait
+ faire sacrer le roi. D'Orléans à Reims la route était longue,
+ couverte d'ennemis. Jeanne les battit à chaque rencontre, et son
+ armée entra victorieuse à Reims, où le roi fut sacré dans la
+ grande cathédrale.
+
+ Jeanne déclara alors que sa mission était finie et qu'elle devait
+ retourner à la maison de son père. Mais le roi n'y voulut pas
+ consentir et la retint en lui laissant le commandement de
+ l'armée.
+
+
+ II. Bientôt Jeanne fut blessée à Compiègne, prise par trahison et
+ vendue aux Anglais qui l'achetèrent dix mille livres. Puis les
+ Anglais la conduisirent à Rouen, où ils l'emprisonnèrent.
+
+ Le procès dura longtemps. Les juges faisaient tout ce qu'ils
+ pouvaient pour embarrasser Jeanne, pour la faire se contredire et
+ se condamner elle-même. Mais elle, répondant toujours avec
+ droiture et sans détours, savait éviter leurs embûches.
+
+ --Est-ce que Dieu hait les Anglais? lui demandait-on.--Je n'en
+ sais rien, répondit-elle; ce que je sais, c'est qu'ils seront
+ tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront.
+
+ On lui demandait encore comment elle faisait pour vaincre:
+
+ --Je disais: «Entrez hardiment parmi les Anglais,» et j'y entrais
+ moi-même.
+
+ --Jamais, ajouta-t-elle, je n'ai vu couler le sang de la France
+ sans que mes cheveux se levassent.
+
+ Après ce long procès, après des tourments et des outrages de
+ toute sorte, elle fut condamnée à être brûlée vive sur la place
+ de Rouen.
+
+ En écoutant cette sentence barbare, la pauvre fille se prit à
+ pleurer. «Rouen! Rouen! disait-elle, mourrai-je ici?»--Mais
+ bientôt ce grand coeur reprit courage.
+
+ Elle marcha au supplice tranquillement; pas un mot de reproche ne
+ s'échappa de ses lèvres ni contre le roi qui l'avait lâchement
+ abandonnée, ni contre les juges iniques qui l'avaient condamnée.
+
+ Quand elle fut attachée sur le bûcher, on alluma. Le Frère qui
+ avait accompagné Jeanne Darc était resté à côté d'elle, et tous
+ les deux étaient environnés par des tourbillons de fumée. Jeanne,
+ songeant comme toujours plus aux autres qu'à elle-même, eut peur
+ pour lui, non pour elle, et lui dit de descendre.
+
+ Alors il descendit et elle resta seule au milieu des flammes qui
+ commençaient à l'envelopper. Elle pressait entre ses bras une
+ petite croix de bois. On l'entendit crier: Jésus! Jésus! et elle
+ mourut.
+
+ Le peuple pleurait: quelques Anglais essayaient de rire, d'autres
+ se frappaient la poitrine, disant:--Nous sommes perdus; nous
+ avons brûlé une sainte.
+
+ Jeanne Darc, mon enfant, est l'une des gloires les plus pures de
+ la patrie.
+
+ Les autres nations ont eu de grands capitaines qu'ils peuvent
+ opposer aux nôtres. Aucune nation n'a eu une héroïne qui puisse
+ se comparer à cette humble paysanne de Lorraine, à cette noble
+ fille du peuple de France.
+
+Dame Gertrude se tut; Julien poussa un gros soupir, car il était ému,
+et comme il gardait le silence en réfléchissant tristement, on
+n'entendait plus que le bruit monotone de la machine à coudre.
+
+Au bout d'un moment, Julien sortit de ses réflexions.
+
+Oh! Mme Gertrude, s'écria-t-il, que j'aime cette pauvre Jeanne, et
+que je vous remercie de m'avoir dit son histoire!
+
+
+
+
+XXVIII.--Les bons certificats d'André.--La mairie.--L'honnêteté et
+l'économie.
+
+ Si tu es honnête, laborieux et économe, aie confiance dans
+ l'avenir.
+
+
+Cependant le temps s'écoulait: il y avait un mois qu'André et Julien
+étaient à Épinal; on songeait déjà au départ. Le patron d'André, qui
+n'avait que des louanges à faire du jeune garçon, lui avait procuré
+des papiers en règle, un livret bien en ordre, un certificat signé de
+lui-même avec le sceau de la mairie, puis l'attestation du maire de la
+ville déclarant qu'André et Julien étaient de braves et honnêtes
+enfants, et qu'ils avaient passé laborieusement leur temps à Épinal,
+l'un à l'école, l'autre chez son patron. La mère Gertrude avait voulu,
+elle aussi, se porter garante des jeunes orphelins, et de sa plus
+belle écriture elle avait joint son témoignage à celui de M.
+l'instituteur, à ceux du patron d'André et du maire.
+
+ [Illustration: UNE PAGE D'UN LIVRET D'OUVRIER SIGNÉE PAR LE
+ MAIRE.--Le _maire_, aidé du _conseil municipal_, administre la
+ commune, comme le _préfet_ aidé du _conseil général_ administre le
+ département.--Le maire inscrit les naissances, les mariages et les
+ morts sur les registres de l'_état civil_.--Il est chef de la
+ _police_ dans la commune.--Il reçoit les _votes_ des habitants.]
+
+Nos jeunes garçons étaient bien contents.--Comme c'est bon, disait
+André, d'avoir l'estime de tous ceux avec lesquels on vit!--Et Julien
+frappait de joie dans ses deux mains en regardant les précieux
+papiers.
+
+Quand il fut question de régler le prix de la pension chez la mère
+Gertrude, elle leur dit:
+
+--Mes enfants, voilà un mois que nous sommes ensemble, je suis
+économe, comme vous savez; aussi j'ai déployé toutes mes finesses pour
+que nous ne dépensions pas trop d'argent. André m'a remis chaque
+semaine ce qu'il gagnait; je me suis arrangée pour ne pas tout
+dépenser. Voilà deux belles pièces de cinq francs qui restent sur les
+journées d'André, et nous allons les joindre à la petite réserve que
+vous m'avez confiée en arrivant.
+
+--Oh! Madame Gertrude, dit André, il n'est pas possible que vous ayez
+si peu dépensé pour nous; à ce compte-là vous devez être en perte et
+nous serions trop riches.
+
+--Non, non, dit obstinément l'excellente petite vieille; soyez
+tranquille, André, je ne suis point en perte, et j'ai eu tant de
+plaisir à vous avoir avec moi que ma vieille maison va me paraître
+vide à présent et mes années plus lourdes à porter. Hélas! la belle
+jeunesse ressemble au soleil, elle réchauffe tout ce qui l'entoure.
+
+--Oh! Madame Gertrude, dit Julien ému en l'embrassant de tout son
+coeur, nous penserons souvent à vous et nous vous écrirons quand
+nous aurons rejoint notre oncle.
+
+--Oui, mes enfants, il faudra m'écrire; et si vous vous trouviez dans
+l'embarras, adressez-vous à moi. Je ne suis pas riche, mais je suis si
+économe que je trouve toujours moyen de mettre quelques petites choses
+de côté. L'économie a cela de bon, voyez-vous, que non seulement elle
+vous empêche de devenir à charge aux autres, mais encore elle vous
+permet de secourir à l'occasion ceux qui souffrent.
+
+--Madame Gertrude, nous allons tâcher de faire comme vous, dirent les
+deux enfants: nous allons être bien économes. Nous sommes tout fiers
+d'avoir tant d'argent!... cela nous donne bon courage et bon espoir.
+
+
+
+
+XXIX.--La Haute-Saône et Vesoul.--Le voiturier jovial.--La confiance
+imprudente.
+
+ Ne vous fiez pas étourdiment à ceux que vous ne connaissez point.
+ On ne se repent jamais d'avoir été prudent.
+
+
+Depuis que le jour du départ était fixé, la mère Gertrude s'était mise
+en quête pour trouver aux enfants l'occasion d'une voiture. Après bien
+des peines et au prix d'une légère gratification, elle découvrit un
+voiturier qui allait à Vesoul et le décida à prendre les enfants avec
+lui.
+
+Le lendemain, de grand matin, elle les conduisit à la place où le
+voiturier avait donné rendez-vous, et après s'être embrassés plus
+d'une fois, on se sépara les larmes aux yeux et le coeur bien gros.
+
+Il était à peine quatre heures du matin lorsque la voiture quitta
+Épinal; aussi le soir même les enfants étaient à Vesoul, c'est-à-dire
+en Franche-Comté. Vesoul est une petite ville de dix mille âmes
+située au pied d'une haute colline dans une vallée fertile et
+verdoyante. Le département de la Haute-Saône, dont elle est le
+chef-lieu, est peut-être le plus riche de France en mines de fer, et
+de nombreux ouvriers travaillent à arracher le minerai de fer dans les
+profondes galeries creusées sous le sol.
+
+ [Illustration: UNE MINE DE FER.--Le fer est le plus utile des métaux,
+ c'est aussi celui dont la France est le plus riche. Il se trouve
+ le plus souvent dans la terre sous forme de rouille. Les mineurs
+ le détachent à coups de pic, et on le fait fondre ensuite dans les
+ _hauts-fourneaux_ pour le purifier.]
+
+André et Julien ne connaissaient personne à Vesoul: là, il n'y avait
+plus pour eux d'amis; il fallut payer pour le lit et la nuit, entamer
+la petite réserve pour acheter à déjeuner, et ne plus compter que sur
+ses jambes pour faire la route.
+
+Malgré cela, après avoir dormi une bonne nuit, les enfants le
+lendemain partirent gaîment de Vesoul et prirent la grande route de
+Besançon. Le soleil brillait: de petits nuages flottaient en l'air à
+une grande hauteur.
+
+--Nous aurons beau temps! dit Julien.
+
+--Oui, répondit André, si ces nuages se maintiennent aussi hauts
+qu'ils le sont à présent.
+
+Les deux enfants espéraient coucher à moitié chemin et arriver à
+Besançon le lendemain soir. Malheureusement, après quelques kilomètres
+de marche, ils virent le ciel se couvrir de nuages, André s'arrêta un
+instant pour observer l'horizon.
+
+Les nuages avaient grossi et s'étaient arrondis comme des balles de
+coton; quelques-uns étaient bas et noirâtres.
+
+--Hâtons le pas, Julien, dit André, car les nuages semblent annoncer
+la pluie.
+
+Bientôt, en effet, les deux enfants sentirent de grosses gouttes.
+Apercevant un hangar abandonné qui se trouvait au bord de la route,
+ils s'y abritèrent et attendirent patiemment que la pluie cessât.
+Plusieurs heures se passèrent; mais la pluie tombait toujours avec
+violence.
+
+--Quel malheur! pensait André, voilà un jour de retard. Il nous faudra
+aller coucher au petit village que j'aperçois d'ici. Et s'il pleut
+encore demain!...
+
+A ce moment, Julien vit passer sur la route une carriole qui s'en
+allait dans la direction de Besançon. C'était un boisselier de
+Besançon qui revenait d'une foire où il était allé vendre des
+boisseaux, des litres en bois de chêne, des seaux, soufflets et tamis.
+Il avait aussi dans sa voiture des objets de vannerie, paniers et
+corbeilles de toute sorte. Il allait vite, car sa marchandise n'était
+pas lourde.
+
+ [Illustration: FORMES DES NUAGES ANNONÇANT LE BEAU TEMPS OU LA
+ PLUIE.--Ces petits nuages déliés et transparents qui se trouvent à
+ gauche tout en haut de la gravure annoncent presque toujours le
+ beau temps. Il n'en est pas ainsi de ceux qui sont placés
+ au-dessous et qui ressemblent à des _balles de coton_; lorsqu'ils
+ se maintiennent après le coucher du soleil et deviennent plus
+ nombreux, on doit s'attendre à la pluie ou à l'orage. Déjà, à
+ droite, dans les gros nuages noirs, la pluie a commencé.]
+
+--Mon Dieu! André, s'écria Julien, si nous demandions à ce voiturier
+de nous prendre avec lui en payant quelque chose: cela ne vaudrait-il
+pas mieux?--Essayons, dit André.
+
+Ils coururent et poliment expliquèrent au conducteur l'embarras où la
+pluie les mettait. Le voiturier avait l'air souriant, le visage fort
+enluminé, les manières joviales, mais un peu grossières.
+
+--Montez, mes gaillards, dit-il, et donnez-moi quinze sous; vous serez
+ce soir à Besançon.
+
+André hésita un instant.
+
+--Est-il bien sage, pensait-il, de nous confier à un homme que nous ne
+connaissons pas et dont les manières n'inspirent pas grand respect?
+
+Mais au même moment la pluie et le vent redoublèrent, et la carriole
+protégée par une bonne toile cirée promettait aux enfants un abri bien
+agréable. André se décida à tenter l'aventure. Il donna ses quinze
+sous, non sans un peu d'inquiétude, et s'installa avec Julien au fond
+de la carriole, parmi les boisseaux et les corbeilles. Le cocher
+fouetta son cheval hardiment, et l'on arriva bientôt à un village: on
+le traversa au bruit retentissant des _clic clac_, et en galopant si
+fort que la carriole allait de droite et de gauche avec mille cahots.
+
+ [Illustration: BOISSELLERIE ET VANNERIE.--La _boissellerie_ est
+ l'art de fabriquer des _boisseaux_ ou mesures de décalitres et
+ toutes les autres mesures en bois de _chêne_, les seaux,
+ soufflets, tamis, enfin une foule d'autres menus ouvrages.--La
+ _vannerie_ est l'art de fabriquer des _vans_, des _corbeilles_,
+ des _paniers_, des _hottes_ et tous les ouvrages qui se font avec
+ des brins d'osier, de saule et autres tiges flexibles.]
+
+Julien était ravi:--Comme on marche vite! dit-il tout bas à André;
+nous serons ce soir de bonne heure à Besançon. Cela vaut bien quinze
+sous, vraiment.
+
+Mais l'enthousiasme du cocher et l'ardeur du cheval tombèrent
+subitement devant la dernière maison du village, qui était une
+auberge. Là, des buveurs attablés chantaient bruyamment.
+
+--Eh! eh! les enfants, dit le joyeux voiturier, il faut se rafraîchir
+un peu... Ici le vin est bon... Une bouteille de vin ne fait jamais de
+mal.
+
+--Merci, monsieur, dit André tout interdit, car il s'aperçut que leur
+conducteur, en sautant par terre, avait chancelé comme un homme qui a
+bu déjà, et il commençait à soupçonner que les belles couleurs du
+jovial cocher tenaient sans doute à la boisson.
+
+--Mon Dieu! dit-il tout bas à Julien, nous avons agi comme des
+étourdis et des imprudents en nous adressant au premier venu et en
+lui donnant notre argent. Je crains bien que nous n'ayons à nous en
+repentir. Cet homme a l'air pris de vin.
+
+Le petit Julien confus garda le silence.
+
+
+
+
+XXX.--Le cabaret.--L'ivrognerie.
+
+ Les ivrognes sont un fléau pour leur pays, pour leur famille et
+ pour tous ceux qui les entourent.
+
+
+Le voiturier avait attaché son cheval à la porte de l'auberge, et sans
+plus s'occuper des enfants restés dans la carriole, il était allé
+s'attabler avec les gens qui buvaient. Bientôt, on entendit sa grosse
+voix se mêler aux cris et aux rires des ivrognes. Dans le cabaret,
+empesté par les vapeurs du vin et la fumée du tabac, c'était un
+tumulte assourdissant. A mesure que les verres se vidaient, les chants
+et les rires firent place aux disputes, et l'on voyait, à travers les
+carreaux blanchis, s'agiter en gesticulant les ombres des buveurs.
+
+--Que mon père avait raison, s'écria André, de fuir les cabarets comme
+la peste! Certes, notre conducteur serait bien mieux chez lui à cette
+heure, avec sa femme et ses enfants, que dans ce cabaret enfumé où il
+est en train de dépenser nos quinze sous.
+
+--Et nous donc, ajouta Julien, nous serions bien mieux à Besançon!
+
+--Le temps passait; les bouteilles de vin se succédaient sur la table,
+et le voiturier ne sortait point de l'auberge: on eût dit qu'il se
+croyait au but de son voyage.
+
+La pluie tombait à verse et coulait en ruisseaux bruyants sur la toile
+cirée de la voiture et sur les harnais du cheval. Le pauvre animal, de
+temps à autre, se secouait patiemment comme un être habitué depuis
+longtemps à tout subir.
+
+André n'y tint plus. Il sortit de la carriole et, entrant dans
+l'auberge, il rappela au voiturier poliment, mais avec fermeté,
+l'heure qu'il était.
+
+--Eh bien! dit l'homme d'une voix avinée, si vous êtes plus pressé que
+moi, partez devant, vagabond.
+
+André allait riposter avec énergie, mais l'aubergiste le tira par le
+bras.
+
+--Taisez-vous, dit-il, cet homme est, à jeun, le plus doux du monde;
+mais, quand il a bu, il n'y a pas de brute pareille: il assomme son
+cheval de coups, et il en ferait autant du premier venu qui le
+contredirait.
+
+--Mais, dit André, je l'ai payé d'avance pour nous emmener ce soir à
+Besançon.
+
+--Vous avez eu tort, dit sèchement l'aubergiste. Pourquoi payez-vous
+d'avance des gens que vous ne connaissez pas? Et maintenant vous aurez
+tort de nouveau si vous voulez raisonner avec un homme qui n'a plus sa
+raison.
+
+André, tout pensif, retourna trouver Julien au fond de la carriole.
+Les deux enfants, bien désolés, décidèrent qu'il fallait reprendre
+leurs paquets sur leur dos et se remettre en marche malgré la pluie,
+pour faire à pied les seize kilomètres qui leur restaient, plutôt que
+de continuer la route avec un homme ivre et brutal.
+
+Au même moment le charretier sortit de l'auberge, sa pipe à la main,
+jurant comme un forcené contre la pluie, contre son cheval, contre les
+deux enfants, contre lui-même. Il monta dans sa carriole avant que les
+enfants surpris eussent eu le temps d'en descendre, et sangla son
+cheval d'un coup de fouet. La carriole se remit en marche au grand
+galop, vacillant par bonds d'un côté, puis de l'autre, tant le cheval
+excité à force de coups marchait vite.
+
+Le petit Julien était transi de peur: il eût voulu être à cent lieues
+de là. André lui-même, prévenu par l'aubergiste, n'était pas rassuré
+et n'osait souffler mot. Les deux enfants, se serrant l'un contre
+l'autre au fond de la voiture, n'avaient qu'un désir: se faire oublier
+de l'ivrogne, qui ne cessait de vociférer comme un furieux. A chaque
+passant qu'on rencontrait il adressait des injures et des menaces; il
+jurait d'une voix chevrotante qu'il ferait un mauvais coup parce qu'un
+vaurien l'avait insulté à l'auberge.
+
+Plus d'une heure se passa ainsi. Les deux enfants épouvantés et
+silencieux réfléchissaient tristement.--«Mon Dieu! pensait André, que
+l'ivresse est un vice horrible et honteux!»
+
+Pour le petit Julien, il était si désolé de se voir en cette vilaine
+compagnie, que tout lui eût paru préférable à ce supplice. Il se
+rappelait presque avec regret la nuit passée sur la montagne au milieu
+du brouillard sous la conduite de son frère, et elle lui semblait plus
+douce mille fois que ce voyage en la société d'un homme devenu pareil
+à une brute.
+
+Il pensait aussi à leur petite maison de Phalsbourg, où ils
+retrouvaient leur père le soir après la journée de travail, et il se
+disait:
+
+--Oh! combien sont heureux ceux qui ont une famille, une maison où on
+les aime, et qui ne sont pas forcés de voyager sans cesse avec des
+gens qu'ils ne connaissent point.
+
+
+
+
+XXXI.--L'ivrogne endormi.--Une louable action des deux enfants.--La
+fraternité humaine.
+
+ Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous
+ fît. Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît.
+
+
+Une grande heure se passa ainsi dans l'anxiété. Le cheval allait comme
+le vent, car les coups pleuvaient sur lui plus drus que grêle.
+
+Enfin à la longue l'ivrogne, appesanti par le vin, cessa de jurer et
+de fouetter; il se renversa en arrière sur son siège et finit par
+s'endormir du lourd sommeil de l'ivresse. Aussitôt le cheval, de
+lui-même, comme s'il devinait cet incident prévu, ralentit le pas peu
+à peu: bientôt même il s'arrêta tout à fait, heureux sans doute de
+souffler à l'aise après la course folle qu'il venait d'exécuter.
+
+L'ivrogne ne bougea point: il ronflait à poings fermés.
+
+Alors nos enfants, pris d'une même idée tous les deux, se levèrent
+sans bruit, saisissant leurs petits paquets de voyageurs et leurs
+bâtons. Ils enjambèrent doucement par dessus le voiturier, et d'un
+saut s'élancèrent sur la grande route, courant à coeur joie, tout
+aises d'être enfin en liberté.
+
+--Oh! André, s'écria Julien, j'aimerais mieux marcher à pied toute ma
+vie, par les montagnes et les grands bois, que d'être en compagnie
+d'un ivrogne, eût-il une calèche de prince.
+
+--Sois tranquille, Julien, nous profiterons de la leçon désormais, et
+nous ne nous remettrons plus aux mains du premier venu.
+
+Pendant ce temps le cheval, surpris en entendant sauter les enfants,
+s'était mis à marcher et les avait devancés. Comme le voiturier
+dormait toujours, la voiture s'en allait au hasard, effleurant les
+fossés et les arbres de la route.
+
+Par un moment, une des roues passa sur un tas de pierres; la carriole
+chancela prête à verser dans le fossé, qui, à cet endroit, était
+profond.
+
+--Mon Dieu! dit André, il va arriver malheur à cet homme.
+
+--Tant pis pour lui, dit Julien, qui gardait rancune à l'ivrogne; il
+n'aura que ce qu'il mérite.
+
+André reprit doucement:--Peut-être sa femme et ses enfants
+l'attendent-ils en ce moment, Julien; peut-être, si nous l'abandonnons
+ainsi, le verront-ils rapporter chez eux blessé, sanglant, comme
+l'était notre père.
+
+En entendant ces paroles, Julien se jeta au cou de son frère:--Tu es
+meilleur que moi, André, s'écria-t-il; mais comment faire?
+
+--Marchons à côté du cheval, nous le tiendrons par la bride. Si le
+voiturier s'éveille, nous nous sauverons.
+
+--Et s'il ne s'éveille point?
+
+--Nous verrons alors ce qu'il y a de mieux à faire. En tout cas, nous
+avons commis une étourderie ce matin en nous liant avec lui si
+rapidement; ne faisons pas ce soir une mauvaise action en
+l'abandonnant sur la grande route. Un honnête homme ne laisse point
+sans secours un autre homme en danger, quel qu'il soit. Nous sommes
+tous frères.
+
+
+
+
+XXXII.--Une rencontre sur la route.--Les gendarmes.--Loi Grammont,
+protectrice des animaux.
+
+ Quand on n'a rien à se reprocher, on n'a point sujet d'avoir
+ peur.
+
+
+Les deux enfants hâtèrent le pas et rejoignirent le cheval; ils
+marchèrent auprès de lui, le dirigeant et l'empêchant de heurter la
+voiture aux tas de pierres.
+
+Ils allèrent ainsi longtemps, et l'ivrogne ne s'éveillait point.
+Julien était exténué de fatigue, car le pas du cheval était difficile
+à suivre pour ses petites jambes, mais il avait repris son courage
+habituel.--Ce que nous faisons est bien, pensait-il, il faut donc
+marcher bravement.
+
+Enfin nos enfants aperçurent deux gendarmes qui arrivaient à cheval
+derrière eux. André, aussitôt, s'avança à leur rencontre, et
+simplement il leur raconta ce qui était arrivé, leur demandant conseil
+sur ce qu'il y avait de mieux à faire.
+
+Les gendarmes, d'un ton sévère, commencèrent par dire à André de
+montrer ses papiers. Il les leur présenta aussitôt. Lorsqu'ils les
+eurent vérifiés, ils se radoucirent.
+
+--Allons, dit l'un d'eux, qui avait un fort accent alsacien, vous
+êtes de braves enfants, et j'en suis bien aise, car je suis du pays
+moi aussi.
+
+Les gendarmes descendirent de cheval et secouèrent l'ivrogne; mais ils
+ne purent le réveiller.--Il est ivre-mort, dirent-ils.
+
+--Enfants, reprit l'Alsacien, nous allons ramener l'homme, ne vous en
+inquiétez pas; nous savons qui il est, nous lui avons déjà fait un
+procès pour la brutalité avec laquelle il traite son cheval, car la
+loi défend de maltraiter les animaux. Mais vous, où allez-vous
+coucher?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, dit André; nous nous arrêterons au premier
+village.
+
+--Parbleu! s'écria l'autre gendarme, puisque les enfants ont payé pour
+aller à Besançon et que nous ramenons la carriole jusque-là, qu'ils
+remontent; nous ferons route ensemble, et si l'ivrogne s'éveillait,
+nous sommes là pour le surveiller: ils n'ont rien à craindre.
+
+Les gendarmes poussèrent l'ivrogne tout au fond de la carriole. André
+et Julien s'assirent devant sur le banc du cocher.
+
+--Prenez les guides, mon garçon, dit à André le gendarme alsacien, et
+conduisez; nous remontons à cheval et nous vous suivrons.
+
+ [Illustration: VUE DE BESANÇON.--Besançon a 60,000 habitants. La
+ principale industrie de cette ville très commerçante est
+ l'horlogerie. Elle produit par an près de 100,000 montres, sans
+ compter les grosses horloges. C'est Besançon et la Franche-Comté
+ qui donnent l'heure à une bonne partie de la France.]
+
+André ne savait guère conduire; mais le gendarme lui expliqua comment
+faire, et il s'appliqua si bien que tout alla à merveille. On arriva à
+Besançon le plus gaîment du monde. Julien remarqua que cette ville est
+une place forte et qu'elle est tout entourée par le Doubs, sauf d'un
+côté; mais, de ce côté-là, la citadelle se dresse sur une grande masse
+de rochers pour défendre la ville. Julien, quoique bien jeune, avait
+déjà assisté au siège de Phalsbourg: aussi les places fortes
+l'intéressaient. Il admira beaucoup Besançon, et, en lui-même, il
+était content de voir que la France avait l'air bien protégée de ce
+côté.
+
+Le gendarme alsacien recommanda ses jeunes compatriotes chez une brave
+femme qui leur donna un lit à bon marché.
+
+--Oh! André, s'écria alors naïvement le petit Julien, je ne me serais
+pas douté combien ces deux gendarmes devaient être bons pour nous;
+j'aurais plutôt eu peur d'eux.
+
+--Julien, répondit doucement André, quand on fait ce qu'on doit et
+qu'on n'a rien à se reprocher, on n'a jamais sujet d'avoir peur, et on
+peut être sûr d'avoir tout le monde pour soi.
+
+
+
+
+XXXIII.--Une proposition de travail faite à André.--Le parapluie de
+Julien.
+
+ Celui qui se fait reconnaître pour un honnête garçon trouve aide
+ et sympathie partout où il passe.
+
+
+Le lendemain, au moment où les enfants achevaient de s'habiller, leur
+hôtesse entr'ouvrit la porte.
+
+--Jeunes gens, leur dit-elle, vous allez, paraît-il, jusqu'à
+Marseille; peut-être seriez-vous bien aises d'avoir une occasion de
+faire la route jusqu'à Saint-Étienne, sans qu'il vous en coûtât rien
+que la peine de travailler pendant un mois. Il y a soixante lieues
+d'ici à Saint-Étienne: c'est un fameux bout de chemin.
+
+--Madame, dit André, pourvu que ce soit en compagnie de braves gens,
+nous ne demandons qu'à travailler.
+
+--Soyez tranquilles, dit l'hôtesse; celui qui vous emploiera est un
+ami des gendarmes qui vous ont recommandés à moi hier soir. C'est un
+bien honnête homme, mais proche de ses intérêts. Descendez, vous lui
+parlerez.
+
+André et Julien descendirent dans la cuisine et se trouvèrent en face
+d'un grand montagnard jurassien qui, le dos à la cheminée, se
+chauffait debout, vis-à-vis de la porte par où arrivaient les enfants.
+
+Il les regarda rapidement et parut satisfait de son examen.
+
+--Voici ce qu'il y a, dit-il à André. Tous les ans, à cette époque, je
+faisais avec ma femme une tournée de Besançon à Saint-Étienne pour
+vendre et transporter les marchandises du pays; mais cette année-ci ma
+femme est malade: elle vient de me donner un fils, et je vais avoir de
+la peine à faire mes affaires tout seul. Pourtant ce n'est pas le
+moment de se reposer, puisque j'ai une bouche de plus à nourrir. Si
+vous voulez tous les deux travailler avec moi de bonne volonté, je me
+charge de vous pour quinze jours. Au bout de ces quinze jours vous
+serez à Saint-Étienne. Je vous coucherai et je vous nourrirai tout le
+long du chemin, mais je ne puis vous payer.
+
+Le petit Julien ouvrait de grands yeux et souriait à l'étranger.
+
+--Monsieur, dit André en montrant Julien, mon frère n'a pas huit ans,
+il ne peut guère faire autre chose que des commissions.
+
+--Justement, dit le Jurassien, il ne fera pas autre chose. Vous qui
+êtes grand et fort, vous m'aiderez à charger ma voiture, à soigner le
+cheval et à vendre.
+
+--Volontiers, dit André; mais si vous pouviez ajouter quelque chose,
+ne fût-ce que cinq francs, nous serions bien aises.
+
+--Pas un centime, dit l'homme, c'est à prendre ou à laisser.
+
+Julien sourit gentiment:--Oh! fit-il, vous me donnerez bien un
+parapluie, n'est-ce pas? si je vous contente bien: cela fait que nous
+pourrons voyager après cela même par la pluie.
+
+Le marchand ne put s'empêcher de rire à cette demande de
+l'enfant.--Allons, dit-il, mon petit homme, tu auras ton parapluie si
+les affaires marchent bien.
+
+
+
+
+XXXIV.--Le cheval.--Qualités d'un bon cheval.--Soins à donner aux
+chevaux.
+
+ Un bon animal ne coûte pas plus à nourrir qu'un mauvais et
+ rapporte beaucoup plus.
+
+
+Le lendemain de bon matin M. Gertal (c'était le nom du Jurassien)
+éveilla les deux enfants. André mit ses habits de travail.--Venez avec
+moi, dit M. Gertal, je vais vous montrer à soigner mon cheval Pierrot;
+je tiens à ce qu'il soit bien soigné, car il me coûte cher et me rend
+de grands services, et puis c'est pour moi un compagnon fidèle.
+
+André descendit à l'écurie avec son nouveau patron, et Julien, qui
+aimait les animaux, ne manqua pas de le suivre.
+
+Pierrot était un bel et bon animal; sa robe bai brun, signe de
+vivacité et de courage, son oeil grand, sa tête assez petite et ses
+reins solides indiquaient que M. Gertal l'avait choisi en connaisseur.
+Pierrot n'avait jamais été maltraité; aussi était-il doux et Julien
+lui-même pouvait en approcher sans danger.
+
+Le cheval fut étrillé et brossé avec soin.
+
+ [Illustration: LE CHEVAL DE TRAIT.--La France est le pays qui
+ possède les races de chevaux les plus belles et les plus variées.
+ La meilleure race pour traîner les lourds chariots est la race
+ _boulonnaise_; la meilleure pour traîner plus rapidement des
+ fardeaux moins lourds est la race _percheronne_; mais la plus
+ élégante et la plus rapide à la course est la race _normande_
+ (Calvados).]
+
+--Voyez-vous, mes enfants, disait M. Gertal, la propreté est pour les
+animaux ce qu'elle est pour l'homme, le meilleur moyen d'entretenir la
+santé.--Tout en parlant ainsi, M. Gertal dirigeait l'étrille et la
+brosse avec courage, et on voyait à chaque coup de l'étrille la
+poussière tomber abondante par terre, tandis que le poil devenait plus
+luisant.
+
+--Vraiment, dit le petit Julien, Pierrot comprend sans doute que c'est
+pour son bien, car il a l'air trop content.
+
+--Oui certes, cela le soulage, et il le sent bien. Vois-tu, Julien,
+la peau des animaux, comme celle de l'homme, est percée d'une
+multitude de petits trous appelés pores, par lesquels s'échappe la
+sueur, et la sueur sert à purifier le sang. Quand la poussière et la
+malpropreté bouchent ces milliers de petits trous, le sang se vicie et
+la santé s'altère chez les animaux comme chez l'homme. Il y a un vieux
+proverbe qui dit: «Le jeu de l'étrille équivaut à un picotin d'avoine;
+la main engraisse autant que la nourriture.»
+
+La toilette de Pierrot finie, on le conduisit à l'abreuvoir.
+
+--André, dit M. Gertal, tu le ramèneras au pas et non en le faisant
+trotter comme font tant de garçons étourdis. Un cheval qui revient de
+l'abreuvoir doit toujours être ramené tranquillement, pour bien
+digérer l'eau qu'il a bue.
+
+Lorsque Pierrot revint de l'abreuvoir, on lui donna sa ration
+d'avoine.
+
+--Tiens! dit Julien, on a fait boire Pierrot avant de lui donner à
+manger.
+
+--Oui certes, on doit faire boire le cheval avant de lui donner
+l'avoine; retiens cela, petit, car c'est une chose importante que bien
+des gens ignorent. Si au contraire le cheval boit après avoir mangé
+l'avoine, l'eau entraîne les grains hors de l'estomac avant qu'ils
+soient digérés complètement, et l'animal est mal nourri. Remarque-le
+aussi, je ne vais atteler Pierrot qu'une heure après son dîner, parce
+que je le ferai trotter et qu'on ne doit pas faire trotter un cheval
+qui vient de manger, si on veut qu'il digère bien sa nourriture.
+
+--Est-ce que tout le monde prend ces précautions, monsieur Gertal?
+
+--Non, et il y en a bien d'autres encore que l'on néglige. Les uns
+remettent sur le cheval le harnais mouillé, qui le refroidit; d'autres
+négligent de jeter sur son dos une couverture de laine quand ils sont
+forcés de le faire arrêter et qu'il est en sueur; d'autres le mènent
+boire quand il est en transpiration, ou lui donnent de l'eau trop
+fraîche. Tous ceux qui font ainsi agissent contre leurs intérêts. Un
+cheval mal soigné ne tarde pas à perdre sa vigueur et à tomber malade:
+c'est une grosse perte, surtout pour les petits marchands comme moi.
+En toutes choses, le chemin de la ruine, mes enfants, c'est la
+négligence.
+
+
+
+
+XXXV.--Les montagnes du Jura.--Les salines.--Les grands troupeaux des
+communes conduits par un seul pâtre.--Associations des paysans
+jurassiens.
+
+ Que de peines nous nous épargnerions les uns aux autres, si nous
+ savions toujours nous entendre et nous associer dans le travail!
+
+
+Après déjeuner, on quitta Besançon. Pierrot marchait bon train comme
+un animal vigoureux et bien soigné. Julien et André regardaient avec
+grand plaisir le pays montagneux de la Franche-Comté, car ils étaient
+assis tous les deux à côté du patron sur le devant de la voiture, d'où
+ils découvraient l'horizon.
+
+A chaque étape du voyage, on déchargeait la voiture, et chacun,
+suivant ses forces, le patron aussi, allait porter dans les divers
+magasins les marchandises qu'on avait amenées. Il fallait faire bien
+des courses fatigantes, et souvent assez tard dans la soirée; mais le
+patron était juste: il nourrissait bien les enfants, et on dormait
+dans de bons lits. Nos deux orphelins étaient si heureux de gagner
+leur nourriture et leur voyage qu'ils en oubliaient la fatigue.
+
+On s'arrêta à Lons-le-Saulnier et à Salins, qui doivent leurs noms et
+leur prospérité à leurs puits de sel. Les enfants purent voir en
+passant ces grands puits d'où on tire sans cesse l'eau salée, pour la
+faire évaporer dans des chaudières.
+
+ [Illustration: ÉVAPORATION DES EAUX SALÉES.--On trouve dans la
+ terre de grandes masses de _sel_; tantôt ces masses de sel sont
+ dures comme le roc, et on se sert pour les briser du pic et de la
+ pioche; tantôt elles sont fondues dans des sources souterraines.
+ Alors on puise l'eau salée avec des _pompes_ et on la fait
+ évaporer dans de larges _chaudières_ ou dans des _réservoirs_;
+ quand l'eau est évaporée, on retrouve le sel au fond des
+ réservoirs.]
+
+En quittant Lons-le-Saulnier, M. Gertal mit le cheval au pas.--Voici
+une rude journée pour Pierrot, dit-il, car nous allons monter sans
+cesse. Le village des Rousses, où nous nous rendons, est en pleines
+montagnes, sur la frontière suisse.
+
+En effet, la route ondulait continuellement en côtes et en descentes
+rapides. Par moments on apercevait les hautes cimes du Jura montrant
+au loin leurs premières neiges, et de noirs sapins poudrés de givre
+s'étalaient sur les flancs escarpés de la montagne.
+
+--Regarde, Julien, dit André: voilà un pays qui ressemble aux Vosges.
+
+--Oui, dit l'enfant, cela me fait songer au jour où nous avons
+traversé la montagne pour passer en France.
+
+--Le Jura, en effet, a plus d'un rapport avec les Vosges, dit le
+patron; mais il a des cimes plus élevées.
+
+--Eh oui, mon ami; aussi nous ne nous attarderons pas longtemps dans
+ce pays: d'ici à quinze jours, il y aura sans doute des neiges partout
+où nous sommes.
+
+ [Illustration: CARTE DE LA FRANCHE-COMTÉ.--La Franche-Comté est un
+ pays très montagneux: les sommets du Jura y atteignent jusqu'à
+ 1,700 mètres. Il est arrosé par de nombreux cours d'eau. Là où le
+ sol est pauvre et pierreux, les habitants suppléent par
+ l'industrie à l'insuffisance de l'agriculture. C'est une
+ population intelligente, pleine d'ordre et d'économie.]
+
+Lorsqu'on arriva au bourg des Rousses, le soleil venait de se coucher;
+c'était l'heure où les vaches descendaient toutes à la fois des
+pâturages de la montagne pour rentrer aux étables. On arrêta Pierrot,
+afin de ne pas effaroucher les bonnes bêtes; celles-ci s'en revenaient
+tranquillement, faisant sonner leurs clochettes dont le bruit rustique
+emplissait la vallée.
+
+Julien n'avait jamais été à pareille fête, car il n'avait pas encore
+vu un si nombreux troupeau; aussi il s'agitait de plaisir dans la
+voiture.
+
+--Regarde bien, Julien, s'écria M. Gertal, et observe ce qui va se
+passer.
+
+--Oh! dit Julien, je regarde si bien toutes ces belles vaches que je
+suis en train de les compter; mais il y en a tant que c'est
+impossible.
+
+ [Illustration: PATRE COMMUNAL FAISANT RENTRER LES VACHES DANS LE
+ JURA.--Toutes les vaches d'une commune dans le Jura, sont souvent
+ conduites par un seul pâtre, et tous les cultivateurs s'entendent
+ pour le payer: de cette façon cela coûte moins cher, et les
+ enfants de la commune ont le temps d'aller à l'école et de
+ s'instruire.]
+
+--Ce sont toutes les vaches de la commune réunies en un seul troupeau,
+dit M. Gertal, et il n'y a pour les conduire qu'un pâtre, appelé le
+pâtre communal.
+
+--Tiens! s'écria Julien, qui regardait avec plus d'attention que
+jamais; les unes s'en vont à droite, les autres à gauche, celles-là
+devant; voilà tout le troupeau divisé, et le pâtre qui ne bouge pas
+pour les rappeler: à quoi pense-t-il?
+
+--N'as-tu pas entendu qu'il a sonné de la trompe? Eh bien, dans le
+bourg chacun est prévenu par ce son de trompe: on a ouvert les portes
+des étables, et si le troupeau se divise, c'est parce que chacune des
+vaches prend le chemin de son étable et s'en va tranquillement à sa
+crèche.
+
+--Oh! vraiment, monsieur Gertal, vous croyez qu'elles ne se tromperont
+pas?
+
+--Jamais elles ne se trompent; elles rentrent ainsi tous les soirs; et
+tous les matins, à l'heure du départ, il suffit encore au pâtre
+communal de sonner de la trompe: aussitôt, dans le village, chacun
+ouvre les portes de son étable; les vaches sortent et vont se réunir
+toutes à un seul et même endroit, où le pâtre les attend pour les
+conduire dans les belles prairies que nous avons vues le long du
+chemin.
+
+--Oh! que voilà des vaches intelligentes! dit André.
+
+--Oui, certes, reprit Julien; mais il y a autre chose à remarquer que
+l'intelligence du troupeau; c'est celle des habitants du pays, qui
+s'entendent de bonne amitié pour mettre leurs troupeaux en commun et
+ne payer qu'un seul pâtre, au lieu de payer autant de pâtres qu'il y a
+de fermes et de troupeaux.
+
+--Tiens, c'est vrai, cela, dit André; c'est une bonne économie de
+temps et d'argent pour chacun. Mais pourquoi n'en fait-on pas autant
+partout, monsieur Gertal?
+
+--Ce n'est pas partout facile. De plus tout le monde ne comprend pas
+le bienfait qu'il y a à s'entendre et à s'associer ensemble. Chacun
+veut tout faire seul, et tous y perdent. Pour moi, ajouta M. Gertal,
+je suis fier d'être Jurassien, car c'est dans mon pays que, pour la
+première fois en France, cette grande idée de s'associer a été mise en
+exécution par les cultivateurs.
+
+
+
+
+XXXVI.--Les grands fromages de gruyère.--Visite de Julien à une
+fromagerie.--Les associations des paysans jurassiens pour la
+fabrication des fromages.
+
+ Le pays le plus heureux sera celui où il y aura le plus d'accord
+ et d'union entre les habitants.
+
+
+Le lendemain on se leva de bonne heure. M. Gertal avait acheté la
+veille au soir des marchandises qu'il s'agissait de charger dans la
+voiture. Il y avait de ces énormes fromages dits de _gruyère_ qu'on
+fait dans le Jura, et Julien était tout étonné à la vue de ces meules
+de fromages pesant vingt-cinq kilogrammes, qu'il n'aurait pas pu
+soulever. Il regardait avec admiration André les mettre dans la
+voiture.
+
+En allant faire une commission pour le patron, Julien fut introduit
+dans une fromagerie où se trouvait le _fruitier_ auquel il devait
+parler: on appelle fruitier, dans le Jura, celui qui fait les
+fromages. Le fruitier était aimable; en voyant Julien ouvrir de grands
+yeux surpris pour regarder la fromagerie, il lui demanda ce qui
+l'étonnait tant que cela.
+
+--Oh! dit Julien, c'est cette grande chaudière que je vois là sur le
+feu. Elle est aussi grande qu'une barrique et elle a l'air pleine de
+lait.
+
+--Tout juste, enfant; il y a là trois cents litres de lait à chauffer
+pour faire du fromage.
+
+--Mais, monsieur, dit le petit Julien, j'ai appris d'une fermière de
+Lorraine que souvent une vache ne donne pas plus de deux cents litres
+de lait en un mois; vous avez donc bien des vaches, vous, monsieur,
+pour avoir ainsi trois cents litres de lait à la fois!
+
+ [Illustration: UNE FROMAGERIE DANS LE JURA.--Dans la Franche-Comté
+ comme en Suisse, on fabrique une grande quantité de fromages,
+ surtout de _Gruyère_. On verse le lait dans de vastes
+ _chaudières_, on l'y fait chauffer, on le fait _cailler_ avec la
+ _présure_: puis on le retire du feu et on le verse dans un grand
+ _moule_. Ensuite on le presse pour en faire sortir toute l'eau; on
+ le sale, et, après l'avoir laissé quatre ou cinq mois dans la
+ cave, on l'expédie dans tous les pays.]
+
+--Moi, dit le fruitier, je n'en ai pas une. Et dans tout le bourg il
+n'y a personne assez riche pour en avoir, à lui seul, une quantité
+capable d'alimenter la fromagerie. Mais les fermiers s'associent
+ensemble: ils m'apportent leur lait tous les jours, de façon que je
+puisse emplir ma grande chaudière. Alors je mesure le lait de chacun,
+et je marque sur une coche le nombre de litres qu'il a donnés. Quand
+les fromages sont faits et vendus, on me paie pour ma peine, et les
+fermiers partagent entre eux le reste de l'argent avec justice,
+suivant la quantité de lait que chacun a fournie.
+
+--Alors celui qui n'a qu'une vache peut aussi apporter du lait et
+avoir sa part?
+
+--Pourquoi pas, mon petit homme? Il est aussi content, et il a plus
+besoin qu'un autre de voir son lait bien employé.
+
+--Cela doit donner bien des fromages dans une année, toutes les vaches
+que j'ai vues dans la montagne!
+
+--Je crois bien; notre seul département du Jura possède plus de
+cinquante mille vaches et fabrique par an plus de quatre millions de
+kilogrammes de fromages. Et nous faisons tout cela on nous associant,
+riches comme pauvres, d'un bon accord; car, voyez-vous, enfant, en
+apportant chacun sa pierre, la maison se fait sans peine.
+
+--Oh! dit Julien, que j'aime votre pays, où tout le monde sait si bien
+s'entendre! Mais comment peut-il n'y avoir jamais d'erreur dans le
+partage et dans les comptes?
+
+--Quand tout le monde veut la justice, chacun y veille, enfant. Chez
+nous, tout se passe honnêtement, parce que tout se fait au grand jour,
+sous la surveillance de tous et avec l'avis de tous.
+
+Le petit Julien, pour rattraper le temps qu'il avait passé à écouter
+le fruitier, s'en revint en courant de la fromagerie. Tout en marchant
+vite, il songeait à ce qu'avait dit la veille M. Gertal sur les
+associations du Jura, et arrangeant tout cela dans sa petite tête, il
+se disait:--Quelle bonne chose de s'entendre et de s'aider les uns les
+autres!
+
+
+
+
+XXXVII.--Le travail du soir dans une ferme du Jura.--Les ressorts
+d'horlogerie.--Les métiers à tricoter.--L'étude du dessin.--Utilité de
+l'instruction.
+
+ Instruisez-vous quand vous êtes jeunes; plus tard, quelque métier
+ que vous embrassiez, cette instruction vous y rendra plus habile.
+
+
+Ce n'était point à une auberge qu'on était descendu, mais chez un
+cultivateur des Rousses, ami de M. Gertal.
+
+Le patron passa une partie de la soirée à faire ses affaires chez ses
+clients, et les deux enfants restèrent dans la ferme située non loin
+du fort des Rousses qui défend la frontière; car les Rousses sont le
+dernier bourg de France sur la frontière suisse.
+
+Lorsque la nuit fut tout à fait venue, la fermière alluma deux lampes.
+Près de l'une les deux fils aînés s'établirent. Ils avaient devant eux
+toute sorte d'outils, une petite enclume, des marteaux, des tenailles,
+des limes, de la poudre à polir. Ils saisirent entre leurs doigts de
+légers rubans d'acier qu'ils enroulaient en forme de spirale après les
+avoir battus sur l'enclume.
+
+ [Illustration: Ressort de montre.]
+
+André s'approcha d'eux tout surpris; leur travail, qui lui rappelait
+un peu la fine serrurerie, l'intéressait vivement.
+
+--Que faites-vous là? demanda-t-il.
+
+--Voyez, nous faisons des ressorts de montre. Dans nos montagnes on
+fabrique les différentes pièces des montres, de sorte qu'à Besançon on
+n'a plus qu'à les assembler pour faire la montre même. Moi, je
+fabrique des ressorts, d'autres font les petites roues, les petites
+chaînes qui se trouvent à l'intérieur, d'autres les cadrans émaillés
+où les heures sont peintes, d'autres les aiguilles qui marqueront
+l'heure; d'autres enfin façonnent les boîtiers en argent ou en or.
+
+--Que tout cela est délicat, dit André, et quelle attention il vous
+faut prendre pour manier cet acier entre vos doigts! Je m'en fais une
+idée, moi qui suis serrurier.
+
+ [Illustration: LE TRAVAIL DU SOIR DANS UNE FERME DU JURA.--C'est
+ dans les fermes du Jura que se fabriquent en grande quantité les
+ ressorts de montre les plus délicats. En passant près des fermes,
+ il est rare qu'on n'y entende pas le bruit du marteau ou de la
+ lime.--Le _métier à bas_, auquel travaille la fermière de droite,
+ a été inventé par un Français, un ouvrier serrurier des environs
+ de Caen. Avec ce métier on fabrique bien plus vite qu'avec la
+ main, des bas presque aussi solides.]
+
+--C'est assez délicat, en effet: soupesez ce ressort et voyez comme il
+est léger. Avec une livre de fer, on peut en fabriquer jusqu'à 80,000,
+et quand ils sont bien réussis, ils valent jusqu'à 10 francs chacun.
+
+--10 francs chaque ressort! dit André. S'il y en a 80,000, cela fait
+800,000 francs, et tout cela peut se tirer d'une livre de fer qui
+coûte si peu! Mon patron serrurier avait bien raison de dire que ce
+qui donne du prix aux choses, c'est surtout le travail et
+l'intelligence de l'ouvrier.
+
+Tandis que les deux jeunes ouvriers en horlogerie causaient ainsi avec
+André, la fermière s'était assise avec sa fille auprès de l'autre
+lampe. Elle avait un métier à faire les bas et travaillait avec
+activité. Pendant ce temps, le plus jeune des enfants faisait son
+devoir pour l'école du lendemain.
+
+--Oh! pensa Julien, qui n'avait rien perdu de tout ce que l'on faisait
+et disait, je vois qu'il n'y a pas que la Lorraine où l'on sache bien
+travailler. C'est égal, je n'aurais jamais cru que ce fut dans les
+fermes que l'on fit les choses délicates de l'horlogerie.
+
+Julien, tout en réfléchissant ainsi, s'approcha du jeune enfant qui
+travaillait à ses devoirs. Il fut surpris de voir qu'il dessinait, et
+que son cahier était couvert de rosaces et d'étoiles, de fleurs,
+d'animaux, de jolies figures d'ornementation qu'il avait tracées
+lui-même.
+
+--Quoi! lui dit-il, vous avez appris le dessin, déjà?
+
+--Il faut bien, dit l'enfant; le dessin est si utile aux ouvriers! Il
+nous sert beaucoup pour tous les travaux que nous faisons pendant
+l'hiver.
+
+ [Illustration: DESSIN D'ORNEMENTATION.--Les dessins
+ d'ornementation imitent avec art les formes des plantes et des
+ animaux, ainsi que des figures géométriques les plus élégantes,
+ cercle, ovale, spirale, etc.]
+
+--Oui, reprit la fermière; nous avons huit mois d'hiver sur la
+montagne; durant ces longs mois, la neige couvre tout, et il faut
+rester chez soi auprès du feu. Il y a même des villages où l'on est si
+enveloppé par les neiges de toutes parts, qu'on ne peut plus
+communiquer avec le reste du pays. La terre ne nous donnerait pas de
+quoi vivre si nous ne travaillions beaucoup et si nous restions
+ignorants. Mais nous avons de bonnes écoles, où on apprend même le
+dessin et les travaux d'horlogerie. Quand on est bien instruit, on
+gagne mieux sa vie.
+
+Le petit Julien trouva tout cela fort sage; il se rappela que la mère
+Gertrude lui avait dit que la France ouvre de jour en jour plus
+d'écoles pour instruire ses enfants.
+
+--Moi qui veux bien travailler quand je serai grand, pensa-t-il, je ne
+perdrai pas mon temps à l'école. La fermière a raison; pour faire des
+choses difficiles, il faut être instruit.
+
+
+
+
+XXXVIII.--La Suisse et la Savoie.--Le lac de Genève.--Le mont
+Blanc.--Les avalanches.--Le lever du soleil sur les Alpes.--La prière
+du matin.
+
+ Les beautés de la nature doivent élever notre pensée vers Dieu.
+
+
+Le lendemain, on quitta les Rousses dès trois heures du matin, car le
+patron voulait arriver à temps pour le marché de Gex, une des
+principales villes du département de l'Ain.
+
+André enveloppa soigneusement le petit Julien dans son manteau:
+l'enfant, bercé par le balancement de la voiture et par le bruit
+cadencé des grelots sonores de Pierrot, ne tarda pas à dormir aussi
+bien que dans son lit.
+
+Le clair de lune était splendide, la route lumineuse comme en plein
+jour; mais l'air était froid, car il gelait sur ces hauteurs, et les
+noirs sapins avaient sur toutes leurs branches de grandes aiguilles de
+glace qui brillaient comme des diamants.
+
+Après plusieurs heures de marche sur une route toujours montante, on
+traversa un dernier défilé entre deux montagnes.--Vous savez sans
+doute, mes enfants, dit alors M. Gertal, que nous sommes ici à deux
+pas de la Suisse, et nous arriverons bientôt au haut d'un col d'où
+l'on découvre toute la Suisse, la Savoie et les Alpes. Descendons de
+voiture, et nous regarderons le soleil se lever sur les montagnes: le
+temps est pur, ce sera magnifique.
+
+Le petit Julien en un clin d'oeil fut éveillé, il se hâta de sauter
+sur la route et courut en avant. Mais André l'avait devancé, et
+lorsqu'il fut au sommet du col:--Oh! Julien, s'écria-t-il, viens
+voir.--L'enfant arriva vite.
+
+Les deux frères se trouvaient placés au haut de la chaîne du Jura
+comme sur une muraille énorme, presque droite. A leurs pieds s'ouvrait
+un vaste horizon: la Suisse était devant eux. Tout en bas, dans la
+plaine, s'étalait, à perte de vue, le grand lac de Genève, le plus
+beau de l'Europe, dominé de toutes parts par des montagnes blanches de
+neige.
+
+ [Illustration: LE LAC DE GENÈVE, ou _lac Léman_, a 34 lieues de
+ tour. Il est entouré par le Jura et par les Alpes. Dans sa partie
+ sud, il touche à la France. A certains endroits sa profondeur est
+ de 300 mètres. Il est parfois sujet, comme la mer, à des tempêtes
+ redoutable.--Sur ses bords se trouve la ville suisse de Genève
+ commerçante et industrielle, peuplée de 50,000 habitants.]
+
+--Comme ce lac brille sous les rayons de la lune! dit Julien; moi je
+l'aurais pris volontiers pour la mer, tant je le trouve grand. Mais
+dis-moi, André, comment s'appellent ces montagnes là-bas, si hautes,
+si hautes, qui enferment le lac comme dans une grande muraille?
+
+ [Illustration: LE MONT BLANC ET LA MER DE GLACE.--Le mont Blanc
+ (4,800 mètres) est la montagne la plus élevée de l'Europe.]
+
+--Ce sont les Alpes de la Savoie, dit M. Gertal qui arrivait. A nos
+pieds est la Suisse, mais à droite, c'est encore la France qui se
+continue, bornée par les Alpes. Dans la Savoie, en France, se trouvent
+les plus hautes montagnes de notre Europe. Ces neiges qui couvrent
+leurs sommets sont des neiges éternelles. Vois-tu, en face de nous,
+sur la droite, ce grand mont dont la cime blanche s'élève par dessus
+toutes les autres? C'est le mont Blanc. Il y a sûrement sur sa cime
+glacée des neiges qui sont tombées depuis des siècles et que nul rayon
+du chaud soleil d'été n'a pu fondre.
+
+--Quoi! vraiment? dit Julien, d'un air réfléchi, en poussant un soupir
+d'étonnement.
+
+--Oui, continua M. Gertal, chaque hiver de nouvelles neiges recouvrent
+les anciennes. Aussi, aux endroits où la montagne en est trop chargée,
+il suffit d'un coup de vent, du pas d'un chamois, d'une pelote de
+neige qui grossit en roulant, pour ébranler des blocs de neige et de
+glace entassés; ces blocs s'écroulent alors avec un bruit effroyable,
+écrasent tout sur leur passage, ensevelissent les troupeaux, les
+maisons, parfois des villages entiers. C'est ce qu'on appelle les
+avalanches.
+
+--Que cela fait peur! dit Julien: et cependant la montagne est si
+belle à regarder!
+
+ [Illustration: AVALANCHE DANS LES ALPES.--L'avalanche est une
+ masse de neige qui roule du sommet des montagnes, entraînant avec
+ elle les arbres et les rochers. C'est surtout en Suisse, en Suède
+ et en Norvège que les avalanches sont terribles.]
+
+Au même instant, levant encore une fois la tête vers le vaste cirque
+de montagnes, il poussa un cri de surprise:--Voyez, voyez, dit-il, la
+jolie couleur de feu qui brille sur le mont Blanc: les neiges sont
+toutes roses; qu'est-ce donc?
+
+--C'est l'aurore du soleil levant, petit Julien; le soleil commence
+toujours par éclairer les plus hauts sommets; aussi, dans tout ce
+pays, c'est le mont Blanc qui reçoit chaque matin les premiers rayons
+du soleil. Regarde encore.
+
+--Oh! mais voici tous les sommets des autres montagnes qui
+s'illuminent à leur tour; il y a, sur les neiges, toutes les couleurs
+de l'arc-en-ciel: les unes sont violettes ou bleues, les autres lilas
+ou roses. On dirait une grande fête qui se prépare entre le ciel et la
+terre.
+
+--Julien, c'est le jour qui commence. Vois: le soleil monte à
+l'horizon, rouge comme un globe de flamme; devant lui, les étoiles
+s'effacent, et voici la lune qui pâlit à son tour.
+
+--O mon Dieu, mon Dieu! dit l'enfant en joignant ses petites mains,
+comme cela est beau!
+
+--Oui, Julien, dit gravement M. Gertal, tu as raison, mon enfant:
+joins les mains à la vue de ces merveilles. En voyant l'une après
+l'autre toutes ces montagnes sortir de la nuit et paraître à la
+lumière, nous avons assisté comme à une nouvelle création. Que ces
+grandes oeuvres de Dieu te rappellent le Père qui est aux cieux, et
+que les premiers instants de cette journée lui appartiennent.
+
+Et tous les trois, se recueillant en face du vaste horizon des Alpes
+silencieuses, qui étincelaient maintenant sous les pleins rayons du
+soleil, élevèrent dans une même prière leurs âmes jusqu'à Dieu.
+
+
+
+
+XXXIX.--L'ascension du mont Blanc.--Les glaciers.--Effets de la rareté
+de l'air dans les hautes montagnes.--Un savant courageux: de Saussure.
+
+ C'est l'amour de la science et le courage des savants qui ont
+ fait faire de nos jours tant de progrès à l'humanité.
+
+
+Lorsqu'on remonta en voiture, Julien était encore tout ému; il ne
+cessait de regarder du côté du mont Blanc pour revoir ces neiges
+éternelles dont on lui avait tant parlé.
+
+--Est-ce que nous allons passer par la Savoie, monsieur Gertal?
+demanda-t-il.
+
+--Point du tout, mon ami. Une fois notre marché fait dans la petite
+ville de Gex, nous tournerons le dos à la Savoie.
+
+--C'est grand dommage, fit l'enfant: ce doit être bien beau à voir un
+pays pareil. Y êtes-vous allé, monsieur Gertal?
+
+--Oui, petit Julien, plusieurs fois.
+
+--Est-ce que vous êtes monté au mont Blanc?
+
+--Oh! pour cela non, mon ami. C'est plus difficile à faire que tu ne
+l'imagines, l'ascension du mont Blanc.
+
+--Pourquoi donc, monsieur Gertal?
+
+--D'abord, il faut marcher deux journées, toujours en montant, comme
+bien tu penses, et la marche n'est pas facile. Ces hautes montagnes
+ont sur leurs flancs de vastes champs de glace et de neige durcie
+qu'on appelle _glaciers_. L'un des glaciers qui sont au pied du mont
+Blanc a deux lieues de large sur six lieues de long: c'est une vaste
+_mer de glace_, tantôt unie comme un miroir, tantôt bouleversée comme
+les flots de la mer dans la tempête. Quand on marche sur ces glaciers
+aux pentes rapides, il faut des souliers ferrés exprès pour ne pas
+glisser, des bâtons ferrés pour se retenir. On arrive souvent devant
+des murs de glace qui barrent le chemin: alors il faut creuser à coups
+de hache dans la glace une sorte d'escalier où l'on puisse poser le
+pied. Puis il y a des _crevasses_ plus profondes que des puits; la
+neige glacée les recouvre, mais, si on s'aventure par mégarde sur
+cette neige trop peu épaisse, elle craque, se brise, et on tombe au
+fond du gouffre.
+
+ [Illustration: ASCENSION DU MONT BLANC ET PASSAGE DES
+ GLACIERS.--Il y a des montagnes tellement hautes ou difficiles à
+ gravir que nul pied humain n'est jamais parvenu jusqu'au sommet.
+ Le mont Blanc est resté de ce nombre jusqu'au siècle dernier.
+ Maintenant que les chemins sont très connus, il faut encore
+ dix-sept heures pour y monter et huit pour en descendre.]
+
+--J'ai entendu dire, fit André, que l'on s'attachait avec une même
+corde plusieurs ensemble, de façon que, si l'un tombe, les autres le
+retiennent; est-ce vrai, monsieur Gertal?
+
+--Certainement, répondit le patron; c'est ce que j'allais raconter;
+mais quelquefois la chute de l'un entraîne les autres. Puis, on est
+exposé aux avalanches qui se détachent du haut de la montagne et qui
+peuvent vous engloutir. En outre, le froid devient tel, à mesure qu'on
+s'élève, qu'il faut s'envelopper le visage d'un masque en gaze pour
+que la peau ne se fendille pas jusqu'au sang. Enfin, la difficulté de
+respirer sur ces hauteurs est si grande, qu'on peut à peine se
+traîner; des hommes très robustes ne peuvent marcher plus de
+vingt-cinq pas sans s'arrêter pour se reposer et respirer.
+
+--C'est étonnant, cela, dit Julien: moi, je trouve l'air si pur sur
+les hauteurs, qu'il me semble qu'on y respire mieux.
+
+--Oui, dit le patron, quand on n'est pas trop haut; mais à mesure
+qu'on s'élève, l'air devient plus rare, l'air vous manque; André doit
+savoir cela?
+
+--Oui, monsieur; j'ai même appris à l'école que, si on pouvait
+s'élever à quinze lieues au-dessus de la terre, il n'y aurait plus
+d'air du tout, et on ne pourrait respirer ni vivre.
+
+--Eh bien, sur le sommet du mont Blanc, il y a déjà deux fois moins
+d'air que dans la plaine; aussi est-on obligé de respirer deux fois
+plus vite pour avoir sa quantité d'air. Alors le coeur se met à
+battre aussi moitié plus vite, on a la fièvre, on sent ses forces s'en
+aller, on est pris d'une soif ardente et en même temps d'un invincible
+besoin de dormir, et le tout au milieu d'un froid rigoureux. Si l'on
+se laisse aller à dormir, c'est fini, le froid vous engourdit et on
+meurt sans pouvoir se réveiller.
+
+--Oh! oh! dit Julien, je comprends qu'il n'y ait pas grand monde à se
+risquer jusque-là; mais qui donc a jamais osé monter le premier au
+mont Blanc?
+
+--C'est un hardi montagnard nommé Joseph Balmat; il y est allé seul
+une première fois, puis, il a aidé un grand savant nommé de Saussure à
+y monter. C'est de Saussure qui a observé au sommet du mont ce que je
+vous disais tout à l'heure sur la rareté de l'air. Il a fait beaucoup
+d'autres expériences; par exemple, il a allumé du feu, mais son feu
+avait la plus grande peine à brûler à cause du manque d'air; il a
+déchargé un pistolet, mais ce pistolet ne fit pas plus de bruit qu'un
+simple pétard de confiseur, car c'est l'ébranlement de l'air qui
+produit le son, et là où il y a moins d'air, tout son devient plus
+faible. De Saussure fut bien surpris aussi de voir, du haut du mont,
+le ciel presque noir et d'apercevoir des étoiles en plein jour; cette
+couleur sombre du ciel est produite encore par la rareté de l'air, car
+c'est l'air qui, quand il est en grande masse, donne au ciel sa belle
+couleur bleue. Toutes ces expériences et bien d'autres encore ont été
+très utiles pour le progrès de la science; mais à combien de dangers
+il a fallu s'exposer d'abord pour les faire!
+
+Tu vois, petit Julien, comme l'amour de la science est une belle
+chose, puisqu'il donne le courage de risquer sa vie pour s'instruire
+et pour instruire les autres.
+
+
+
+
+XL.--Les troupeaux de la Savoie et de la Suisse.--L'orage dans la
+montagne.--Les animaux sauvages des Alpes.--Les ressources des
+Savoisiens.
+
+ Plus un pays est pauvre, plus il a besoin d'instruction; car
+ l'instruction rend industrieux et apprend à tirer parti de tout.
+
+
+Tout en causant on continuait la route. A chaque détour du chemin les
+montagnes disparaissaient, mais on ne tardait pas à les revoir, plus
+lumineuses à mesure que le soleil montait.
+
+--C'est le moment, dit M. Gertal, où les pâtres et les troupeaux se
+réveillent dans la montagne. Ne voyez-vous pas sur les pentes les plus
+voisines de petits points blancs qui se remuent? ce sont les vaches et
+les moutons.
+
+--Mais, dit Julien, est-ce qu'il y a aussi des troupeaux sur le mont
+Blanc et sur les autres grandes montagnes?
+
+--Certainement; les troupeaux sont la grande richesse de la Suisse et
+de la Savoie, comme du Jura. C'est en les gardant là-haut, tout l'été,
+que les montagnards acquièrent leur vigueur et leur agilité
+proverbiales.
+
+--Y a-t-il donc tant besoin d'agilité pour garder les vaches dans la
+montagne? s'écria Julien. Cela m'a l'air bien facile, à moi.
+
+--Eh, eh! petit Julien, je voudrais bien t'y voir, lorsque tout à coup
+un orage s'élève. J'ai vu cela, moi qui te parle, et je ne l'oublierai
+jamais. Les vaches, dans les prairies de la montagne, couchent dehors,
+paisiblement, sous la garde des chiens. Mais si l'orage arrive, elles
+s'éveillent en sursaut; en voyant les éclairs leur passer devant les
+yeux, les voilà folles de terreur; elles bondissent à travers le
+premier sentier qui se présente dans la direction du vent. Elles
+courent sans s'arrêter, redoublant de vitesse à mesure que les échos
+de la montagne s'ébranlent aux roulements du tonnerre. Les pâtres
+alors, pour ramener le troupeau, le suivent dans toutes les
+directions, à la lueur des éclairs, en dépit de l'ouragan qui déracine
+les arbres, au-dessus des abîmes. Ils appellent chaque vache par son
+nom pour la calmer, et souvent, malgré leurs efforts, quand le matin
+arrive, plus d'une manque à l'appel: la tourmente les a jetées dans
+les précipices.
+
+--Comment? dit Julien, les vaches, qui ont un air si tranquille, sont
+si peu raisonnables que cela? Mais alors, les pâtres doivent avoir
+grand'peur de l'orage.
+
+--Certes, mon enfant, ils le redoutent; aussi, quand ils en prévoient
+un, ils ne se couchent pas; ils restent toute la nuit auprès de leurs
+vaches; ils leur parlent tant que dure la tempête, ils les flattent de
+la main tour à tour, les appelant chacune par leur nom. Cela suffit
+pour tranquilliser ces bonnes bêtes. La présence et la voix de leur
+gardien les rassure; elles ne bougent pas.
+
+--Bon, dit Julien, les vaches sont comme les petits enfants; elles ont
+peur quand elles se croient seules, et alors il n'est pas facile de
+les garder. C'est égal, monsieur Gertal, c'est bien intéressant,
+toutes ces histoires de la montagne.
+
+Le patron sourit.--As-tu quelquefois entendu parler des chasses au
+chamois, Julien? reprit-il.
+
+ [Illustration: LE CHAMOIS.--Le _chamois_ vit en troupes dans les
+ Alpes et aussi dans les Pyrénées, où on lui a donné le nom
+ d'_isard_.]
+
+--Oh! point du tout, je ne sais même pas ce que c'est qu'un chamois.
+Et vous, monsieur Gertal, en avez-vous vu?
+
+--Oui, j'en ai vu plusieurs. C'est un bel animal, qui vit sur les
+hautes montagnes. Il est grand comme une chèvre, et d'une agilité
+merveilleuse: d'un bond il saute par dessus les abîmes et disparaît
+avec la rapidité d'une flèche. Pour lui faire la chasse, il faut avoir
+soi-même une agilité bien grande; les hommes les plus hardis grimpent
+aux endroits escarpés où ils ont remarqué les traces des chamois;
+cachés derrière quelque rocher, ils les attendent au passage pendant
+des heures, tirent dessus, et parfois les poursuivent à la course de
+rocher en rocher.
+
+--Qu'est-ce que cela mange, les chamois?
+
+--L'herbe rase des prairies de la montagne. Dans les grandes forêts de
+sapins, dans les lieux les plus sauvages, il y a d'autres animaux: on
+rencontre dans les Alpes des ours bruns.
+
+--Des ours! fit Julien; oh, oh! cela ne vaut pas les gentils chamois.
+Nous en avons pourtant vu un l'autre jour à Lons-le-Saulnier, qui
+était apprivoisé et qui dansait sur ses pattes de derrière au son de
+la musique.
+
+--Il avait été pris sans doute encore jeune dans les Alpes. Un autre
+animal des montagnes, c'est l'aigle; on peut le voir sur la cime des
+rochers, voler à son aire. Les aigles se jettent parfois sur les
+troupeaux, saisissent dans leurs serres les jeunes agneaux qu'ils
+peuvent attraper, et les enlèvent en l'air; on en a vu emporter
+jusqu'à de jeunes enfants. Aussi les montagnards font une chasse
+continuelle à ces bêtes malfaisantes: ils les poursuivent dans le
+creux des rochers; ils luttent contre elles, et de jour en jour,
+aigles et ours deviennent plus rares.
+
+ [Illustration: L'AIGLE.--L'aigle, le plus fort et le plus féroce
+ des oiseaux, a la vue perçante, les pieds robustes, armés d'ongles
+ aigus. Ses ailes étendues ont près de 3 mètres de largeur. Son nid
+ (ou _aire_) est placé dans les rochers les plus sauvages, au
+ milieu des montagnes et des précipices. C'est là qu'il transporte,
+ pour nourrir ses petits, les animaux qu'il a pris ou enlevés dans
+ ses serres.]
+
+--Je vois à présent, monsieur Gertal, que les montagnards sont bien
+braves. Aussi, j'aime les montagnards; mais je voudrais savoir si,
+dans leur pays, en Suisse et en Savoie, on sait travailler comme dans
+la Franche-Comté et la Lorraine.
+
+ [Illustration: CARTE DE LA SAVOIE.--Cette province est couverte
+ des plus hautes montagnes de l'Europe. On y trouve des mines de
+ plomb, de cuivre, de fer, des carrières de marbre et de granit,
+ quelques rivières charrient de l'or en petite quantité.
+ _Chambéry_, l'ancienne capitale de la Savoie (22,000 hab.),
+ fabrique des gazes de soie renommées. _Annecy_ (15,000 h.), située
+ au bord d'un beau lac, tisse le coton et la soie.]
+
+--Certainement, petit Julien. Depuis que la Savoie est française, les
+progrès ont été très rapides dans cette contrée. On y a fait un grand
+nombre de routes, ce qui permet de transporter facilement les produits
+de la terre et les marchandises. Et puis, les Savoisiens sont très
+intelligents et comprennent l'importance de l'instruction. Les écoles
+se multiplient chez eux. Quand tout le monde sera instruit dans ce
+beau pays, on verra, de plus en plus, la Savoie changer de face;
+l'agriculture, mieux entendue, enrichira les cultivateurs, l'industrie
+fera prospérer les villes; car vois-tu, petit Julien, il faut toujours
+en revenir à l'instruction: les esprits cultivés sont comme les terres
+bien labourées, qui paient par d'amples moissons les soins qu'on leur
+donne.
+
+
+
+
+XLI.--Arrivée en Bourgogne.--L'Ain.--Les volailles de Bresse.--André
+et Julien devenus marchands.
+
+ Ce n'est pas tout d'économiser, il faut savoir faire fructifier
+ ses économies.
+
+
+Nos voyageurs, tout en causant, avaient depuis longtemps quitté le
+département du Jura; ils étaient maintenant en Bourgogne, dans le
+département de l'Ain.
+
+De la voiture, on apercevait déjà le clocher de la petite ville de
+Gex, connue par les fromages qui portent son nom.
+
+--Enfants, dit le patron, nous voici arrivés à Gex; il s'agit à
+présent de travailler ferme. Nous aurons une journée de fatigue
+aujourd'hui, et pas une minute à perdre.
+
+Nos trois amis furent en effet si occupés toute la journée qu'ils
+n'eurent pas le temps de manger autre chose qu'un petit pain de deux
+sous en courant; mais personne ne songea à s'en plaindre. La vente
+était bonne, le patron radieux, et les enfants enchantés comme s'il se
+fût agi de leurs propres intérêts.
+
+Tout en se hâtant de faire les commissions, Julien regardait le pays
+tant qu'il pouvait. De la ville de Gex, on aperçoit encore le lac de
+Genève et les belles Alpes de Savoie. Julien tournait souvent les yeux
+de ce côté: ne pouvant aller en Savoie, il voulait du moins emporter
+dans son souvenir l'aspect de ce beau pays.--Comme cela, disait-il, je
+vais finir par savoir ma géographie de la France sur le bout du doigt.
+Quand je retournerai à l'école, je serai sûrement le premier, et je
+serai bien content.
+
+Deux jours après, on traversa, sans s'y arrêter, la ville de Bourg,
+située dans la plaine fertile de la Bresse.
+
+--Mes enfants, dit alors M. Gertal, je suis content de vous, vous
+travaillez avec courage. Cela m'engage à vous venir en aide. Vous avez
+emporté d'Épinal quelques petites économies, je veux vous montrer à
+les faire fructifier. Tout en travaillant pour moi, vous travaillerez
+pour vous: ce sera une sorte d'association que nous ferons ensemble.
+Écoutez-moi. La Bresse est connue partout pour ses excellentes
+volailles. Je vais acheter avec votre argent, dans une ferme des
+environs, une vingtaine de belles poulardes, que vous vendrez au
+marché de Mâcon, où nous allons nous rendre. Si peu que vous gagniez
+sur chaque poularde, cela vous fera sur le tout une somme assez ronde.
+Ne serez-vous pas contents?
+
+--Oh! fit Julien, je crois bien, monsieur Gertal. Vous êtes bien bon
+pour nous, et je vais joliment m'appliquer à vendre, allez!
+
+--Oui, dit André, nous vous en serons bien reconnaissants, monsieur
+Gertal, car souvent je songe avec inquiétude au terme de notre voyage.
+J'ai peur de ne point retrouver notre oncle à Marseille, ou bien je
+crains qu'il ne soit obligé de retourner en Alsace pour obtenir que
+nous soyons Français. Si nous pouvions arriver là-bas avec quelques
+économies, je serais moins tourmenté.
+
+--Il ne faut pas t'inquiéter comme cela, mon garçon. Avec du courage
+et de la persévérance, on vient à bout des choses les plus difficiles.
+Celui qui veut absolument se tirer d'affaire, y arrive. L'aide de Dieu
+ne fait défaut qu'aux paresseux.
+
+
+
+
+XLII.--Une ferme bien tenue.--Hygiène de l'habitation.--Les
+fermes-écoles.
+
+ Sans air pur et sans soleil, point d'habitation saine; sans
+ habitation saine, point d'homme qui puisse conserver sa vigueur
+ et sa santé.
+
+
+--Julien, dit M. Gertal lorsqu'on eut bien dîné, viens avec moi à la
+ferme où je dois acheter nos poulardes de Bresse; tu aimes
+l'agriculture, tu vas voir une ferme bien tenue.
+
+Julien enchanté se leva de table avec André.
+
+On arriva dans une cour de belle apparence. A l'entrée deux grands
+arbres, un prunier et un cerisier, donnaient en été leur ombrage et
+leurs fruits. Un banc en pierre sous une tonnelle indiquait que le
+soir on venait souvent s'y reposer des travaux de la journée.--Oh! la
+belle cour, monsieur Gertal! comme elle est grande! dit Julien. C'est
+égal, il y a une chose qui m'étonne, c'est de ne point voir, au
+milieu, ces beaux grands tas de fumier qui indiquent qu'il y a bien
+des bêtes à la ferme. Pourquoi donc?
+
+ [Illustration: Tonnelle.]
+
+--Oh! oh! petit Julien, dit le patron en souriant, ne devines-tu pas
+que ces beaux grands tas de fumier dont tu parles empestent l'air et
+peuvent même causer des maladies pendant l'été? Sans compter que le
+meilleur du fumier, le _purin_, se trouve ainsi perdu, s'écoulant en
+ruisseaux infects le long de la cour et corrompant l'eau des mares où
+boivent les bêtes. Au lieu de cela, vois quelle jolie cour bien
+nivelée!
+
+--C'est vrai, monsieur Gertal, dit Julien: la cour et la ferme ont si
+bon air que cela donne envie de vivre ici.
+
+--Elles n'étaient pas ainsi autrefois; c'est le fermier lui-même qui a
+planté ces arbres, aplani le terrain de la cour en y apportant des
+tombereaux de terre et du cailloutage. C'est un homme avisé et
+instruit: il a été élevé dans une de nos grandes _fermes-écoles_,
+celle de la Saussaye, qui n'est pas loin d'ici. Il connaît ce que
+réclame l'hygiène de l'habitation; aussi a-t-il eu soin de creuser la
+fosse à fumier loin de la maison; dans une autre fosse, couverte et
+cimentée, se rend, par des canaux, le purin des étables, le plus
+précieux des engrais. Chaque jour on conduit dans les prairies
+quelques tonneaux de ce purin étendu d'eau, qui sert à les arroser; il
+suffit à lui seul à fumer un hectare entier.
+
+On entra dans la ferme, et Julien, tout en souhaitant le bonjour à la
+fermière, s'émerveilla de trouver la maison si claire et si gaie. Par
+deux fenêtres ouvertes au sud, les rayons du soleil pénétraient
+librement dans la pièce.
+
+--Vois, dit M. Gertal, la lumière entre à plein ici. Autrefois, il n'y
+avait qu'une fenêtre au nord; elle a été murée, et le fermier en a
+percé deux autres au midi.
+
+--C'est donc malsain, les fenêtres au nord, M. Gertal?
+
+--Ce qui est malsain, Julien, ce sont les maisons froides et humides,
+et elles sont plus malsaines encore pour le travailleur que pour tout
+autre: quand il a sué et peiné au grand soleil, s'il rentre dans une
+maison fraîche, il se refroidit brusquement et s'expose aux fluxions
+de poitrine ou aux douleurs. Or une maison est toujours froide, humide
+et sombre, quand elle n'a d'ouverture que par le nord. Celle-là était
+ainsi naguère, et encore les fermiers n'ouvraient même pas la seule
+fenêtre qui pût leur donner de l'air; à présent le soleil éclaire,
+réchauffe et dessèche la maison. En hiver, chacun s'en réjouit; en
+été, la vigne, qui s'avance en tonnelle au-dessus des fenêtres et de
+la porte fait un peu d'ombre qui agrée. Avec la lumière et le bon air,
+c'est la santé qui entre dans une maison.
+
+
+
+
+XLIII.--Une ferme bien tenue (_suite_).--La porcherie et le
+poulailler.
+
+ Dans la culture, le travail n'est pas tout; il faut
+ l'intelligence.
+
+
+Tandis que la fermière allait choisir les volailles au poulailler, M.
+Gertal continua de faire avec nos amis le tour de la ferme. On visita
+les étables spacieuses; on admira l'écurie proprement tenue. En
+passant devant la porcherie, où dormaient de beaux porcs de Bresse,
+race perfectionnée, Julien fut bien surpris de voir l'habitation des
+porcs non moins soignée et propre que le reste de la ferme.
+
+--Tout de même, dit-il, c'est se donner de la peine à plaisir que de
+tenir si proprement des bêtes que chacun sait aimer la saleté.
+
+--Vraiment, Julien, tu crois cela? dit M. Gertal.
+
+--Dame, monsieur Gertal, on dit toujours: sale comme un porc. C'est
+bien sans doute parce que les porcs aiment le fumier.
+
+ [Illustration: UNE PORCHERIE DANS LA BRESSE.--Quand le porc est
+ d'une belle race, il donne de grands profits à l'éleveur. Les plus
+ belles races de France sont celles de Bresse, de Craon (Mayenne),
+ la race _augeronne_ (Normandie), la race _périgourdine_ et la race
+ _pyrénéenne_. La race commune, trop répandue, est tardive et d'un
+ mauvais rapport.]
+
+--Eh bien, petit Julien, c'est une erreur. De tous les animaux, c'est
+le seul qui prenne le soin de ne pas salir sa litière quand on la lui
+tient propre. Il adopte alors un coin écarté où il va déposer ses
+ordures, tant il craint de gâter sa litière.
+
+--Quoi, c'est vrai, cela, monsieur Gertal? dit Julien avec surprise.
+Eh bien, je vous assure que je ne l'aurais jamais cru.
+
+--Mais, dit André, il n'en est pas moins certain que les porcs se
+vautrent dans la boue tant qu'ils peuvent.
+
+--Les porcs mal soignés, André, ceux qu'on ne mène pas se baigner
+chaque jour.
+
+--Comment, dit Julien, on mène les porcs se baigner?
+
+--Oui, mon ami, ceux qui veulent tirer un bon revenu du porc ne
+manquent point de le conduire chaque jour à quelque ruisseau quand ils
+n'ont point chez eux d'eau suffisamment propre; car le porc est sujet
+aux maladies de peau, et la propreté l'en exempte toujours.
+
+--Est-ce que c'est un bon profit d'élever des porcs?
+
+--C'est un des meilleurs quand on s'y prend bien; seulement, là comme
+partout, il faut du soin. Quand une fermière n'est pas propre,
+soigneuse, intelligente, elle ne gagne rien là où une autre
+s'enrichit. Si la valeur de l'homme fait celle du champ, rappelle-toi,
+Julien, que c'est celle de la femme qui fait la prospérité du logis.
+
+De la porcherie, on alla rejoindre la fermière au poulailler; les
+enfants s'étonnèrent de voir combien toutes les bestioles de la
+fermière étaient peu sauvages. Les petits poulets couraient au devant
+de la ménagère, le coq lui-même s'empressait autour d'elle, poussant
+un _cocorico_ joyeux pour appeler toutes les poules:--Voyez-vous, dit
+la fermière, ce sont des gourmandes, et je les gâte un peu, car il est
+impossible de bien élever la volaille si elle est trop sauvage.
+
+ [Illustration: COQ ET POULES DE BRESSE.--Cette race est une des
+ meilleures pour l'engraissement.]
+
+En même temps, elle leur jeta une poignée de graines et toute la
+troupe se précipita pour en faire son profit.
+
+C'était plaisir de se promener dans la cour du poulailler, tant elle
+était bien tenue.--Mais aussi, dit la fermière, tous les jours, sans
+en excepter un seul, la cour est balayée avec soin ainsi que le
+poulailler. Les nids et les perchoirs sont nettoyés, l'eau est
+renouvelée dans l'abreuvoir: c'est pour cela que tout ce petit peuple
+se porte bien et prospère. Écoutez comme mes pondeuses chantent
+joliment.
+
+On entendait en effet tout un gai ramage à côté des nids: le coq de
+loin faisait la basse, et la voix aiguë des jeunes poulettes lançait à
+plein gosier ce joyeux chant de triomphe qui fait que la venue d'un
+oeuf est une fête pour tout le poulailler.
+
+La fermière choisit vingt et une poulardes parmi les plus fines: elle
+était bien aise d'en vendre d'un seul coup une si belle quantité, et
+elle les laissa à un prix avantageux. Tout allait donc bien; aussi
+notre ami Julien, en partant pour Mâcon, faisait des rêves d'or.
+
+
+
+
+XLIV.--Mâcon. André et Julien paient l'entrée de leurs marchandises.
+Les octrois.--Les conseils municipaux.
+
+ Les routes, les fontaines, l'éclairage sont des choses dont
+ chacun profite: il est donc juste que chacun les paie pour sa
+ part.
+
+
+Quand on arriva aux abords de la ville de Mâcon, le patron dit à
+André:--Vois-tu l'octroi et la bascule où une charrette est arrêtée
+pour se faire peser? Va toi-même payer à l'employé les droits d'entrée
+pour vos poulardes.
+
+André prit le peu d'argent qui lui restait et paya ce qu'il fallait.
+Le patron, de son côté, solda ce qu'il devait pour ses propres
+marchandises, et on se mit en route.
+
+ [Illustration: OCTROI ET BASCULE.--Aux portes de toutes les villes
+ sont des _bureaux d'octroi_ où l'on doit payer les droits d'entrée
+ sur les marchandises.--Pour peser les voitures et fixer le poids
+ des marchandises qu'elles portent, on les fait passer sur la
+ plate-forme d'une _bascule_. Cette plate-forme, à l'aide d'un
+ levier, soulève le _fléau_ d'une balance qui se trouve à
+ l'intérieur du bureau d'octroi, et l'employé lit, sur le _bras de
+ fer_, le nombre de kilogrammes.]
+
+Julien avait vu bien des fois le patron payer ainsi à l'entrée des
+villes; mais il n'y avait pas fait grande attention. Cette fois, comme
+c'était avec leurs petites économies à eux qu'il avait fallu payer,
+cela fit réfléchir le jeune garçon:
+
+--Tiens, dit-il, pourquoi donc fait-on donner comme cela tant d'argent
+aux pauvres marchands qui ont déjà bien de la peine à gagner leur vie?
+Je trouve cela bien ennuyeux, moi.
+
+--Mais, Julien, dit M. Gertal, à quoi penses-tu donc? Que
+deviendraient les pauvres marchands dont tu parles, si l'on manquait
+en France de ces bonnes routes bien entretenues où Pierrot traîne si
+lestement sa charge de mille kilogrammes? Et si ces routes n'étaient
+pas bien gardées, si des malfaiteurs détroussaient les marchands et
+nous avaient attaqués à travers les montagnes, que dirais-tu? Tu
+ouvres de grands yeux, mon garçon; c'est pourtant bien simple. Pour
+payer les gendarmes, le cantonnier, le gaz qui nous éclaire dans les
+rues de la ville, pour bâtir les écoles où s'instruisent les enfants,
+ne faut-il pas de l'argent? Les octrois y pourvoient, les autres
+impôts aussi; moi, je trouve cela parfaitement sage, petit Julien.
+
+--Tiens, dit l'enfant, je n'avais pas encore songé à ces choses-là.
+Mais comment sait-on que l'argent qu'on donne est bien employé à faire
+tout ce que vous dites, monsieur Gertal.
+
+--Voyons, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du conseil municipal?
+
+--Mais si, monsieur Gertal; seulement je ne sais pas du tout ce que
+c'est.
+
+--Eh bien, écoute, je vais te le dire. Dans chaque ville ou village,
+tous les habitants choisissent entre eux les hommes les plus capables
+de s'occuper des intérêts de leur commune, et ils les chargent de
+faire les affaires de la ville à leur place pendant cinq ans. Ce sont
+ces hommes, appelés conseillers municipaux, qui décident des
+embellissements utiles à faire dans les villes: par exemple les
+fontaines, les lavoirs, le gaz. Ils surveillent toutes les dépenses et
+toutes les recettes de la ville, et ainsi il ne peut y avoir d'argent
+employé autrement que par leurs avis. M'as-tu écouté, Julien, et te
+rappelleras-tu ce que je t'ai dit?
+
+ [Illustration: LE TONNELIER.--Pour rendre plus flexibles les
+ douves qu'il veut recourber et assembler, le tonnelier allume
+ dessous un feu de copeaux. Ensuite il les entoure de cercles en
+ bois ou en fer.]
+
+--Oh! oui, monsieur Gertal, et même je suis tout à fait content
+d'avoir appris cela; maintenant je ne regrette plus l'argent que nous
+avons donné à l'octroi. Je vois qu'il sera employé pour l'avantage de
+tout le monde, et il faut bien payer sa petite part des avantages dont
+on profite.
+
+Tout en parlant ainsi, on était entré dans la ville commerçante de
+Mâcon, chef-lieu du département de Saône-et-Loire. La Saône passe le
+long de la ville, et cette belle rivière était sillonnée de nombreux
+bateaux qui apportent à Mâcon les denrées et produits des départements
+voisins. Mâcon fait un grand commerce de vins; aussi, en maint
+endroit dans les rues on entendait le maillet sonore des tonneliers
+frappant sur les barriques.
+
+
+
+
+XLV.--André et Julien sur le marché de Mâcon.--Les profits de la
+vente. L'honnêteté dans le commerce.
+
+ Le meilleur moyen de réussir dans le commerce, c'est d'être
+ consciencieux.
+
+
+Le lendemain M. Gertal, en parcourant le marché de Mâcon, vit qu'il y
+avait peu de volaille sur la place.
+
+--Enfants, dit-il à Julien et à André, tout le monde est si occupé de
+la vendange en ce moment, que peu de fermières ont eu le temps de
+venir en ville apporter leurs poulardes. Aussi la volaille est très
+chère; je me suis enquis des prix: ne cédez pas la vôtre à moins de
+cinquante centimes de bénéfice par pièce; elle sera encore meilleur
+marché que par toute la place.
+
+André et Julien se le tinrent pour dit; ils se montrèrent
+inébranlables sur leurs prix, sans les exagérer comme font les
+marchands peu consciencieux, mais aussi sans rien rabattre de la somme
+convenable.
+
+Après bien des paroles et bien du mal, les vingt et une poulardes se
+vendirent enfin. Le petit Julien fit autant de tours qu'il fallut pour
+les porter chez les acheteurs. A la dernière, il était si las qu'il
+n'en pouvait plus; mais il était content de penser que par sa peine et
+ses soins il allait avoir, lui aussi, contribué à gagner quelque
+argent.--Ce sera le premier que je gagne, pensait-il.--Et cette pensée
+le rendait tout fier et lui donnait du courage. Néanmoins il avait
+bien de la peine à suivre la dame qui avait acheté la poularde. Arrivé
+chez elle, cette dame le paya, et Julien s'en retourna vite pour
+rejoindre André.
+
+Il avait déjà fait les trois quarts du chemin, quand il se rappela
+qu'il avait oublié de compter en le recevant l'argent que la dame lui
+avait donné.
+
+Aussitôt il vérifia sa monnaie et il s'aperçut que la dame s'était
+trompée et lui avait remis un franc de trop.
+
+--Oh! se dit-il, M. Gertal a bien raison quand il me recommande de
+compter l'argent tout de suite. Si c'était un franc de moins qu'il y
+aurait, je n'oserais jamais aller le réclamer à présent: la dame
+croirait que je l'ai perdu; par bonheur ce franc est en trop, je
+n'aurai que le plaisir de le rendre.
+
+En pensant cela, il poussa un gros soupir, car il était bien fatigué
+et ses petites jambes demandaient grâce.
+
+--N'importe! se dit-il, profiter d'une erreur, ce serait un vol. Tant
+pis pour mes jambes. Oh! j'aimerais mieux n'importe quoi que de voler
+quelque chose, ne fût-ce qu'un sou.
+
+Et sans hésiter il revint sur ses pas.
+
+--Madame, s'écria-t-il tout essoufflé en arrivant à la maison, voici
+un franc de trop que vous m'avez donné par erreur.
+
+La dame regarda l'honnête petit garçon qui, malgré sa fatigue, lui
+souriait courageusement; elle le fit asseoir et se mit à l'interroger
+sur son âge, son pays, sa famille.
+
+Il lui répondit gentiment et avec politesse.
+
+En apprenant qu'il était orphelin et venait de l'Alsace-Lorraine, la
+dame se sentit tout émue. Elle ouvrit son armoire, et lui présentant
+un livre qui était sur une planche:
+
+--Tenez, mon enfant, lui dit-elle, je vous donne ce livre: il parle de
+la France que vous aimez et des grands hommes qu'elle a produits.
+Lisez-le: il est à votre portée; il y a des histoires et des images
+qui vous instruiront et vous donneront, à vous aussi, l'envie d'être
+un jour utile à votre patrie.
+
+Les yeux de Julien brillèrent de plaisir: il remercia la dame de tout
+son coeur et s'en retourna, son livre sous le bras, en mangeant pour
+se reposer une grappe de bon raisin de la Bourgogne que la dame lui
+avait offerte.
+
+Le soir, les deux frères comptèrent la somme d'argent que la vente
+leur avait rapportée. Ils avaient gagné dans cette journée près de
+onze francs. Les orphelins ne savaient comment remercier M. Gertal;
+André lui offrit de rester plus longtemps à son service s'il avait
+besoin d'eux.
+
+--Eh bien, mes jeunes associés, répondit M. Gertal, j'accepte votre
+offre. J'ai fait moi aussi de meilleures affaires que je ne
+l'espérais, et je songe à agrandir ma clientèle; si vous pouvez rester
+dix jours de plus avec moi, nous ferons une tournée par le Bourbonnais
+et l'Auvergne avant d'aller à Lyon. Chemin faisant, je vous aiderai
+encore à augmenter par des ventes avantageuses votre petit pécule.
+
+André accepta de grand coeur, et il fut convenu qu'on allait soigner
+mieux que jamais le brave Pierrot, dont les jambes auraient tant de
+chemin à faire. Julien, lui, s'était déjà mis dans un coin à
+feuilleter son livre.--Comment as-tu donc eu ce livre, Julien?
+demanda M. Gertal.
+
+Quand Julien eut raconté son histoire, M. Gertal l'approuva fort de
+s'être montré scrupuleusement honnête et consciencieux:--Etre
+consciencieux, lui dit-il, c'est le moyen d'avoir le coeur content,
+et c'est aussi le secret pour se faire estimer et aimer de tout le
+monde.
+
+
+
+
+XLVI.--Les vignes de la Bourgogne.--La fabrication du vin.--La
+richesse de la France en vignobles.
+
+ «L'agriculture, voilà pour la France, disait Sully, les vraies
+ mines et trésors du Pérou.»
+
+
+On quitta Mâcon de grand matin, et chemin faisant nos trois amis, de
+la voiture même, assistèrent aux travaux de vendange. Sur le flanc des
+collines on ne voyait que vendangeurs et vendangeuses allant et
+venant, la hotte pleine de raisin. Tout ce monde avait l'air réjoui,
+car la récolte était abondante, et les raisins de belle qualité.
+
+Ailleurs, on apercevait de grandes cuves où les vignerons piétinaient
+le raisin qu'on venait de cueillir. Ils dansaient gaiement en foulant
+les grappes; et parfois même un violon, pour les animer au travail,
+leur jouait des airs.
+
+ [Illustration: LA FABRICATION DU VIN.--Les vignerons _foulent_ le
+ raisin pour en faire sortir le jus. On verse ensuite ce jus dans
+ les grandes cuves de gauche et on l'y laisse fermenter. Quand le
+ jus fermentera dans la cuve, il se produira alors un gaz malsain
+ appelé _acide carbonique_. Les vignerons ne doivent donc entrer
+ dans un cellier, et surtout dans une cuve, qu'avec les plus
+ grandes précautions, sous peine de tomber asphyxiés.]
+
+--Voyez-vous ces hommes? dit M. Gertal; ils sont en train de faire ce
+qu'on nomme le _foulage_ des raisins. Ils laisseront ensuite tout ce
+jus fermenter pendant plusieurs jours. Puis on le tirera par le fond
+des cuves pour le faire couler dans des tonneaux. Alors il sera
+devenu clair. Ce sera le vin doux. En as-tu jamais bu, du vin doux,
+Julien?
+
+--Oui, monsieur, c'est bien sucré.
+
+--C'est sucré sans doute, mais moins sain que le vin fait; et plus le
+vin est vieux, meilleur il est.
+
+--Monsieur Gertal, est-ce que partout on écrase ainsi le raisin avec
+les pieds pour faire le vin?
+
+--Non, mon ami; il y a d'autres endroits où on se sert d'un fouloir,
+ce qui vaut mieux.
+
+Pendant qu'on causait, le chemin s'allongeait sous les pas de Pierrot,
+mais on ne voyait toujours devant soi que des collines et encore des
+collines, toutes chargées de vignes.
+
+--Comment se nomment donc ces collines-là? demanda Julien en montrant
+du doigt les nombreuses côtes qui ondulaient au soleil levant.
+
+--Ce sont les monts du Charolais; ils se continuent tout chargés de
+raisins à travers la Bourgogne. Un peu plus haut, ils prennent le nom
+de côte d'Or. Devines-tu pourquoi?
+
+Julien réfléchit.
+
+ [Illustration: LA BOURGOGNE.--Cette riche province se trouve
+ arrosée à la fois par le Rhône, la Saône, la Seine et la Loire. On
+ y a élevé de nos jours de nombreuses usines y compris celle du
+ Creuzot. La plus grande ville de la Bourgogne est _Dijon_, 50,000
+ hab., qui est entourée de crus de vins célèbres. _Auxerre_ et
+ _Mâcon_ font aussi un grand commerce de vins.]
+
+--Je crois bien que oui, fit-il en parcourant des yeux la campagne
+ensoleillée; regardez, monsieur Gertal, ces côtes couvertes de vignes:
+elles ont sous ce beau soleil la couleur de l'or, à cause de leurs
+feuillages jaunis par l'automne.
+
+--C'est vrai, petit Julien; mais ne penses-tu pas aussi que toutes ces
+hottes pleines de raisin sont une fortune, et que les belles vignes
+couleur d'or sont pour la France une richesse, une mine d'or?
+
+--Ah oui, c'est vrai encore, cela. A l'école de Phalsbourg on m'a dit
+que la France produit les premiers vins du monde.
+
+--Oui certes, et les vignes de notre pays rapportent à leurs
+propriétaires plus d'un demi-milliard chaque année.
+
+--Que d'argent cela fait! Je comprends maintenant ce qu'on m'a encore
+dit: que la Bourgogne est une des plus riches provinces de France.
+
+--C'est très juste, petit Julien, et il faut ainsi tâcher de ne pas
+oublier tout ce que tu as appris à l'école.
+
+--Oh! je ne l'oublie pas, monsieur Gertal, allez! Même que je me
+répétais tout à l'heure les quatre départements de la Bourgogne avec
+leurs chefs-lieux: Auxerre, Dijon, Mâcon, et Bourg. Je vais savoir ma
+France à présent sans hésiter. Et puis, dans le livre que m'a donné
+hier la dame de Mâcon, il y a beaucoup d'histoires sur les grands
+hommes de la France; je les lirai toutes, et comme cela je deviendrai
+plus savant sur les choses de mon pays. Voyez, monsieur Gertal, comme
+il est beau, mon livre, avec ses images!
+
+Le patron feuilleta le livre avec intérêt, tandis que Pierrot montait
+tranquillement la côte au pas.
+
+--Il est très beau, en effet, ce livre, dit M. Gertal; c'est un
+magnifique cadeau qu'on t'a fait là. Eh bien, Julien, fais-nous part
+de tes richesses. Je vois ici en titre: «Les grands hommes de la
+Bourgogne,» avec les portraits de Vauban, de Buffon, de Bossuet;
+lis-nous cela, mon garçon; nous en profiterons tous les trois, et la
+route nous semblera moins longue. Quand Pierrot marche au pas, c'est
+bien facile de lire sans se fatiguer; voyons, commence.
+
+Julien, tout fier d'être érigé en lecteur, prit son livre et commença
+d'une voix claire le chapitre suivant.
+
+
+
+
+XLVII.--Les grands hommes de la Bourgogne: saint Bernard, Bossuet,
+Vauban, Monge et Buffon. Niepce et la photographie.
+
+ Quand un enfant grandit, il préfère l'histoire de sa patrie et
+ des hommes qui l'honorent aux historiettes du jeune âge.
+
+
+ Toutes les provinces de France ont fourni des hommes remarquables
+ par leur talent ou par leur grande âme, qui ont rendu des
+ services à leur patrie et à l'humanité; mais peu de provinces ont
+ produit autant d'hommes illustres que la Bourgogne, et ces
+ grands hommes ont été pour la plupart de grands patriotes.
+
+
+ I. Parlons d'abord d'une des gloires de l'Église de France, saint
+ BERNARD. Il naquit près de Dijon, d'une famille noble, au onzième
+ siècle. Dès l'âge de vingt-deux ans, son ardente piété lui fit
+ embrasser la vie monastique. Il fut l'homme le plus éloquent de
+ son époque.
+
+ [Illustration: SAINT BERNARD, né près de Dijon en 1091, mort en
+ 1153. Il prêcha en 1146 la seconde croisade, qui devait échouer.]
+
+ C'est lui qui prêcha la seconde croisade pour délivrer Jérusalem:
+ lui-même raconte dans ses lettres qu'il entraînait tout le peuple
+ derrière lui et changeait en déserts les villes et les châteaux.
+ En Allemagne, où l'on n'entendait point sa langue et où l'on ne
+ pouvait comprendre ce qu'il disait, les populations étaient
+ cependant émues et persuadées par son accent et par ses gestes.
+ Comme on voulait massacrer les juifs pour se préparer à
+ l'expédition, saint Bernard empêcha cet odieux massacre. Il
+ mourut en 1153.
+
+ [Illustration: BOSSUET, né à Dijon en 1627, mort à Paris en 1704.
+ Ses principaux ouvrages sont le _Discours sur l'histoire
+ universelle_ et les _Oraisons funèbres_.]
+
+
+ II. Cinq siècles après, la Bourgogne devait encore produire un
+ grand prélat, qu'on a comparé plus d'une fois à saint Bernard
+ pour son éloquence et ses travaux. BOSSUET, né à Dijon, se fit
+ d'abord remarquer de tous ses camarades de classe par son
+ assiduité et son ardeur au travail. Les autres écoliers disaient
+ en parlant de lui, qu'il travaillait avec le courage et le calme
+ du boeuf à la charrue. Dès l'âge de seize ans, Bossuet est
+ célèbre dans tout Paris par son éloquence. Il devint évêque de
+ Condom, puis de Meaux, et précepteur du fils du roi. Sa vie fut
+ remplie par des travaux de toute sorte.
+
+
+ III. Au même siècle que Bossuet, dans la Bourgogne, naquit le
+ jeune VAUBAN. Dès l'âge de dix-sept ans il s'engagea comme
+ soldat, et se fit tout de suite remarquer par son courage. Un
+ jour, au siège d'une petite ville dont les murs étaient entourés
+ par une rivière, il se jeta à la nage et, montant sur les
+ remparts, entra le premier dans la place.
+
+ Cependant, si Vauban n'avait été que brave, son nom eût pu être
+ oublié dans un pays où la bravoure est si peu rare; mais Vauban
+ était studieux, et tous les loisirs que lui laissait le métier de
+ soldat, il les consacrait à l'étude. Il s'occupait des sciences;
+ il lisait au milieu des camps des livres de géométrie. Il obtint
+ le grade d'ingénieur, et ce fut comme ingénieur qu'il montra son
+ génie. Le roi Louis XIV le chargea de fortifier nos principales
+ places de guerre. Toute la ceinture de places fortes qui défend
+ la France est son oeuvre: Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg,
+ Phalsbourg, Besançon et plus de trois cents autres.
+
+ [Illustration: VAUBAN, né en 1632, près de Saulnier (Yonne), mort
+ en 1707.]
+
+--Quoi! s'écria le petit Julien, c'est Vauban qui a fortifié
+Phalsbourg, où je suis né, et Besançon, dont j'ai si bien regardé les
+murailles! Voilà un grand homme dont je n'oublierai pas le nom à
+présent. Puis il reprit sa lecture.
+
+ Au milieu de tous ses travaux, Vauban était sans cesse préoccupé
+ de la prospérité de son pays et des moyens de soulager la misère
+ du peuple. Dans la guerre, il donnait toujours au roi les
+ conseils les plus humains, et il s'efforçait d'épargner le sang
+ des soldats. Pendant les nombreux sièges qu'il conduisit, on le
+ voyait s'exposer lui-même au danger: il s'avançait jusque sous
+ les murs ennemis pour bien connaître les abords de la place, et
+ cherchait les endroits par où on pourrait l'attaquer sans
+ sacrifier beaucoup d'hommes; quand on s'efforçait de le retenir:
+ «Ne vaut-il pas mieux, répondait-il, qu'un seul s'expose pour
+ épargner le sang de tous les autres?»
+
+ Dans la paix, il pensait encore au peuple de France, si
+ malheureux alors au milieu des guerres et de la famine qui se
+ succédaient; il chercha un moyen de diminuer les impôts dont le
+ peuple était accablé, et il écrivit à ce sujet un bel ouvrage
+ qu'il adressa au roi. Mais le roi Louis XIV se crut à tort
+ offensé par les justes plaintes de Vauban. Il fit condamner et
+ détruire son livre. Vauban, frappé au coeur, en mourut de
+ douleur peu de temps après.
+
+ Mais on devait lui rendre justice de nos jours et même de son
+ temps: c'est pour lui qu'on a inventé et employé pour la première
+ fois le beau mot de _patriote_, qui sert maintenant à désigner
+ les hommes attachés à leur patrie et toujours prêts à se dévouer
+ pour elle. Vauban fut surnommé «le patriote.»
+
+
+--J'aime tout à fait ce grand homme-là! dit Julien, et il fait bien
+honneur à la Bourgogne.
+
+--Oui certes, dit André, car il a travaillé pour le bien de son pays.
+
+ [Illustration: MONGE, né à Beaune en 1741, mort en 1818. Il y a à
+ Paris une école qui porte son nom.]
+
+--Mais tu n'as pas fini ta lecture, petit Julien, dit M. Gertal; il y
+a eu aussi en Bourgogne d'autres grands hommes qui ont bien aimé leur
+patrie.
+
+Julien reprit son livre avec une nouvelle curiosité.
+
+ [Illustration: L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.--Cette grande école située à
+ Paris, et dont le nom signifie _école où l'on apprend beaucoup
+ d'arts_, fut fondée par la Convention nationale sur la proposition
+ de Monge. Elle est destinée à former des élèves pour l'artillerie
+ et le génie militaire, les mines, la marine, etc.]
+
+
+ IV. Quarante ans après la mort de Vauban, un rémouleur en plein
+ vent de la petite ville de Beaune, dans la Côte-d'Or, eut un fils
+ qu'il éleva à force de travail, et qu'il envoya, une fois grand,
+ faire ses études au collège de sa ville natale. Le jeune Gaspard
+ MONGE ne devait pas avoir moins de génie que Vauban, il ne devait
+ pas être moins utile à sa patrie. C'est une des plus grandes
+ gloires de la science dans notre pays. Il inventa presque une
+ nouvelle branche de la géométrie.
+
+ En 1792, Monge avait quarante-six ans. A cette époque, la
+ France était attaquée par tous les peuples de l'Europe à la fois;
+ Monge fut chargé d'organiser la défense de la patrie. Il se mit à
+ cette oeuvre avec toute l'ardeur de son génie. Il passait ses
+ journées à visiter les fonderies de canons; pendant les nuits, il
+ écrivait des traités pour apprendre aux ouvriers à bien fabriquer
+ l'acier et à fondre les armes. Il était aidé par un autre homme
+ illustre, né aussi en Bourgogne, Carnot, qui travaillait avec
+ Monge à défendre la France, et qui indiquait à nos armées les
+ mouvements à faire pour s'assurer la victoire. Ces deux hommes
+ réussirent dans leur oeuvre. Quand la France eut en effet
+ repoussé l'ennemi, Monge redevint professeur de géométrie: c'est
+ lui qui organisa notre grande _École polytechnique_, où se
+ forment nos ingénieurs pour l'armée et pour les travaux publics,
+ ainsi que nos meilleurs officiers. On lui a élevé une statue à
+ Beaune.
+
+
+ V. La Bourgogne a donné le jour à un autre grand savant que tous
+ les enfants connaissent: c'est BUFFON.
+
+Oh! je le connais en effet, s'écria Julien; c'est lui que a si bien
+décrit tous les animaux.
+
+ [Illustration: BUFFON, né à Montbard (Côte d'Or) en 1707, mort en
+ 1788. Il fit, avec l'aide d'un autre Bourguignon, Daubenton, son
+ grand ouvrage sur l'_Histoire de la nature_, travail immense qui
+ comprend trente-six volumes.]
+
+--Oui, dit André, je sais que c'était un grand _naturaliste_,
+c'est-à-dire qu'il a étudié la nature et tous les animaux ou plantes
+qu'elle renferme.
+
+
+ BUFFON est né au château de Montbard, dans la Côte-d'Or. Malgré
+ sa fortune, il ne se crut pas dispensé du travail. Il conçut la
+ grande pensée d'écrire l'histoire et la description de la nature
+ entière: il médita et étudia pendant dix ans, puis commença à
+ publier une série de volumes qui illustrèrent son nom. Ses
+ ouvrages furent traduits dans toutes les langues. Avant de
+ mourir, il vit sa statue élevée à Paris, au Jardin des Plantes,
+ avec cette inscription: «Son génie a la majesté de la nature!»
+
+
+ VI. A Châlon-sur-Saône naquit, en 1765, JOSEPH NIEPCE. Il fit
+ d'abord comme lieutenant une partie de la campagne d'Italie. Plus
+ tard, retiré dans sa ville natale, il s'occupa de sciences,
+ d'arts et d'industrie.
+
+ Il y avait un problème qui le tourmentait et dont il cherchait
+ sans cesse la solution. En étudiant la physique, il avait appris
+ que si, dans une boîte obscure fermée de toutes parts, on
+ pratique un petit trou par lequel passe un rayon de soleil, on
+ voit se peindre renversés sur le fond de la boîte les objets qui
+ sont en face. C'est ce qu'on appelle la _chambre obscure_.
+
+ --Si je pouvais, disait Niepce, fixer sur du métal ou du papier
+ cette image qui vient se peindre dans le fond de la boîte,
+ j'aurais un dessin fait par le soleil, et d'une merveilleuse
+ fidélité. Mais comment faire? Il faudrait, pour cela, frotter le
+ métal ou le papier avec une chose qui aurait la propriété de
+ noircir sous les rayons du soleil. Alors, quand les rayons
+ entreraient dans la boîte, ils noirciraient le métal ou le
+ papier, et reproduiraient les objets, les personnes, les
+ paysages...
+
+ Mais Niepce cherchait sans pouvoir trouver rien qui le satisfît
+ entièrement.
+
+ [Illustration: LA BOITE DES PHOTOGRAPHES.--C'est une boîte fermée
+ de tous côtés, où la lumière n'entre que par un petit _tube_.
+ L'image des objets placés devant la boîte se projette sur le fond,
+ mais renversée. Le photographe introduit au fond de la boîte une
+ plaque qui a la propriété de noircir à la lumière; il laisse
+ ensuite pénétrer un rayon lumineux, et bientôt les objets se
+ trouvent dessinés sur la plaque. C'est comme si on parvenait à
+ fixer sur un miroir l'image de celui qui s'y regarde.]
+
+ Or, il y avait à pareille époque un autre homme, Daguerre, qui
+ cherchait le même problème. C'était un peintre fort habile, qui
+ se disait, lui aussi:--Le soleil pourrait dessiner les objets en
+ un clin d'oeil si on réussissait à fixer l'image de la chambre
+ obscure.
+
+ Il apprit qu'un inventeur habile, à Châlon, avait déjà trouvé
+ quelque chose de ce genre. Il vint voir Niepce à Châlon et lui
+ dit:
+
+ --Voulez-vous que nous partagions nos idées et que nous nous
+ mettions à travailler tous les deux?
+
+ Niepce accepta. Dix ans après, en 1830, on annonçait à l'Académie
+ des sciences une découverte qui devait faire honneur à la France
+ et se répandre dans le monde entier: les principes de la
+ photographie étaient inventés par Niepce et Daguerre.
+
+ Ainsi, ce qu'un seul de ces deux hommes n'aurait sans doute pu
+ découvrir, tous deux l'avaient trouvé en s'associant. C'est un
+ exemple nouveau des bienfaits de l'association: pour
+ l'intelligence comme pour tout le reste, l'union fait la force.
+
+ Niepce était mort en 1833. La Chambre des Députés accorda une
+ pension de six mille francs, comme récompense nationale, à
+ Daguerre et au fils de Niepce.
+
+
+
+
+XLVIII.--La plus grande usine de l'Europe: le Creuzot.--Les
+hauts-fourneaux pour fondre le fer.
+
+ La puissance de l'industrie et de ses machines est si grande
+ qu'elle effraie au premier abord; mais c'est une puissance
+ bienfaisante qui travaille pour l'humanité.
+
+
+Après une longue journée de marche, la nuit était venue, et déjà
+depuis quelque temps on avait allumé les lanternes de la voiture;
+malgré cela il faisait si noir qu'à peine y voyait-on à quelques pas
+devant soi.
+
+Tout à coup le petit Julien tendit les bras en avant:
+
+--Oh! voyez, monsieur Gertal; regarde, André; là-bas on dirait un
+grand incendie; qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+--En effet, dit André, c'est comme une immense fournaise.
+
+M. Gertal arrêta Pierrot:--Prêtez l'oreille, dit-il aux enfants; nous
+sommes assez près pour entendre.
+
+Tous écoutèrent immobiles. Dans le grand silence de la nuit on
+entendait comme des sifflements, des plaintes haletantes, des
+grondements formidables. Julien était de plus en plus inquiet:--Mon
+Dieu, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc ici? Bien sûr il arrive là de
+grands malheurs.
+
+--Non, petit Julien. Seulement nous sommes en face du Creuzot, la plus
+grande usine de France et peut-être d'Europe. Il y a ici quantité de
+machines et de fourneaux, et plus de seize mille ouvriers qui
+travaillent nuit et jour pour donner à la France une partie du fer
+qu'elle emploie. C'est de ces machines et de ces énormes fourneaux
+chauffés à blanc continuellement que partent les lueurs et les
+grondements qui nous arrivent.
+
+--Mon Dieu, dit Julien, quel travail!
+
+ [Illustration: LE CREUZOT est ainsi appelé parce qu'il est situé
+ dans le creux d'une vallée. Là, s'est établie une des plus grandes
+ usines de l'Europe, dont on voit dans la gravure les cheminées
+ fumer. Autour de l'usine, s'est bientôt groupée toute une
+ population d'ouvriers: une ville s'est ainsi formée, qui compte
+ maintenant 31,000 habitants et s'accroît sans cesse.]
+
+--Oh! monsieur Gertal, s'écria André, si vous voulez me permettre
+demain d'aller un peu voir cette usine, je serai bien content. Vous ne
+savez pas comme cela m'intéresserait de voir préparer ce fer que nous
+autres serruriers nous façonnons.
+
+--Nous irons tous les trois, enfants, quand la besogne sera faite: en
+nous levant de grand matin nous aurons du temps de reste.
+
+Le lendemain avant le jour nos trois amis étaient debout; on se
+diligenta si bel et si bien que les affaires furent faites de bonne
+heure, et on se dirigea vers l'usine. Julien, que son frère tenait par
+la main, était tout fier d'être de la partie.
+
+--Il y a trois grandes usines distinctes dans l'établissement du
+Creuzot, dit le patron qui le connaissait de longue date: fonderie,
+ateliers de construction et mines; mais voyez, ajouta-t-il en montrant
+des voies ferrées sur lesquelles passaient des locomotives et des
+wagons pleins de houille, chacune des parties de l'usine est reliée à
+l'autre par des chemins de fer; c'est un va-et-vient perpétuel.
+
+--Mais, dit Julien, c'est comme une ville, cette usine-là. Quel grand
+bruit cela fait! et puis tous ces mille feux qui passent devant les
+yeux, cela éblouit. Un peu plus, on aurait grand'peur.
+
+ [Illustration: UN HAUT-FOURNEAU.--Les hauts-fourneaux sont des
+ espèces de tours solides qu'on remplit par en haut de _minerai_ de
+ fer. Une fois que le haut-fourneau est allumé, on le remplit jour
+ et nuit sans interruption pour avoir la plus grande chaleur
+ possible, jusqu'à ce que les murs usés se fendent et éclatent. A
+ mesure que le fer se fond, il tombe en dessous, dans un
+ réservoir.]
+
+--A présent que nous entrons, dit André, ne me lâche pas la main,
+Julien, crainte de te faire blesser.
+
+--Oh! je n'ai garde, dit le petit garçon; il y a trop de machines qui
+se remuent autour de nous et au-dessous de nous. Il me semble que nous
+allons être broyés là-dedans.
+
+--Non, petit Julien; vois, il y a là des enfants qui ne sont pas
+beaucoup plus âgés que toi et qui travaillent de tout leur coeur;
+mais ils sont obligés de faire attention.
+
+--C'est vrai, dit le petit garçon en se redressant et en dominant son
+émotion. Comme ils sont courageux! Monsieur Gertal, je ne vais plus
+penser à avoir peur, mais je vais vous écouter et bien regarder pour
+comprendre.
+
+--Eh bien, examine d'abord, en face de toi, ces hautes tours de quinze
+à vingt mètres: ce sont les hauts-fourneaux que nous voyions briller
+la nuit comme des brasiers. Il y en a dix-sept au Creuzot. Une fois
+allumés, on y entretient jour et nuit sans discontinuer un feu
+d'enfer.
+
+--Mais pourquoi a-t-on besoin d'un si ardent brasier?
+
+--C'est pour fondre le _minerai_ de fer. Quand le fer vient d'être
+retiré de la terre par les mineurs, il renferme de la rouille et une
+foule de choses, de la pierre, de la terre; pour séparer tout cela et
+avoir le fer plus pur, il faut bien faire fondre le minerai. Mais
+songe quelle chaleur il faut pour le fondre et le rendre fluide comme
+de l'huile! A cette chaleur énorme, le fer et les pierres deviennent
+liquides, mais le fer, qui est plus lourd, se sépare des pierres et
+tombe dans un réservoir situé au bas du haut-fourneau. Les dix-sept
+hauts-fourneaux du Creuzot produisent ainsi chaque jour 500,000
+kilogrammes de fer fondu ou _fonte_.
+
+
+
+
+XLIX.--La fonderie, la fonte et les objets en fonte.
+
+ N'ignorons pas l'origine et l'histoire des objets dont nous nous
+ servons.
+
+
+--Regarde! regarde! s'écria André; on ouvre en ce moment le réservoir
+du haut-fourneau. Voilà le fer fondu qui coule dans des rigoles
+pratiquées sur le sol.
+
+--Oh! fit Julien en frappant dans ses mains d'admiration, on dirait un
+ruisseau de feu qui coule. Oh! oh! comme il y en a! Quel brasier!
+Quand je pense que c'est là du fer!
+
+--Ce n'est pas du fer pur, Julien, dit M. Gertal; c'est du fer encore
+mêlé de charbon et qu'on appelle la _fonte_. Tu en as vu bien souvent:
+rappelle-toi les poêles de fonte et les marmites.
+
+--Qui se brisent quand on les laisse tomber, interrompit le petit
+Julien; je ne le sais que trop!
+
+--C'est là justement le défaut de la fonte: elle se brise trop
+aisément et n'a pas la solidité du fer pur. Pour changer cette fonte
+que tu vois en un fer pur, il faudra la remettre dans d'autres
+fourneaux, puis la _marteler_. Mais on peut employer la fonte, telle
+que tu la vois ici, à la fabrication d'une foule d'objets pour
+lesquels elle suffit.
+
+ [Illustration: OUVRIERS COULANT LA FONTE DANS UN MOULE.--Cet
+ énorme vase en tôle qui est suspendu à une _grue_, et que manient
+ à grand'peine deux ouvriers, peut contenir des milliers de
+ kilogrammes de métal fondu. On verse le métal dans une ouverture
+ qui communique avec un moule creux placé sous la terre. Ainsi se
+ fondent les cloches, les canons et tous les gros objets en fer ou
+ en fonte.]
+
+Nos trois amis continuèrent leur promenade à travers la fonderie.
+Partout la fonte en fusion coulait dans les rigoles ou tombait dans de
+grands vases, et des ouvriers la versaient ensuite dans les moules; en
+se refroidissant, elle prenait la forme qu'on voulait lui donner: ici,
+on fondait des marmites, des chenets, des plaques pour l'âtre des
+cheminées; là, des corps de pompe, ailleurs des balustrades et des
+grilles.
+
+--C'est d'une façon semblable, dit M. Gertal, mais avec un mélange ou
+_alliage_ de plusieurs métaux qu'on fond les canons, les cloches
+d'airain, les statues de bronze.
+
+--Que je suis content, dit Julien, de savoir comment se fabriquent
+toutes ces choses et d'en avoir vu faire sous mes yeux! Mais,
+ajouta-t-il en soupirant, que de peine tout cela coûte! quel mal pour
+avoir seulement un pauvre morceau de fer! Quand je pense que les
+petits clous qui sont sous la semelle de mes souliers ont été tirés
+d'abord de la terre, puis fondus dans les hauts-fourneaux, puis
+martelés et façonnés! Que c'est étonnant tout de même, monsieur
+Gertal!
+
+--Oui, Julien, répondit le patron. On ne se figure pas combien les
+moindres objets dont nous nous servons ont coûté de travail et même de
+science; car les ingénieurs qui dirigent les ouvriers dans ces usines
+ont dû faire de longues et pénibles études, pour savoir se reconnaître
+au milieu de toutes ces inventions et de ces machines si compliquées.
+Que serait la force de l'homme sans la science?
+
+
+
+
+L.--Les forges du Creuzot.--Les grands marteaux-pilons à vapeur.--Une
+surprise faite à Julien. Les mines du Creuzot; la ville souterraine.
+
+ Quelle sympathie nous devons à tant d'ouvriers courageux qui se
+ livrent aux plus durs et aux plus pénibles travaux!
+
+
+Quand on eut bien admiré la fonderie, on passa dans les grandes
+forges.
+
+Là, Julien et André furent de nouveau bien étonnés.
+
+La plupart des ouvriers qui allaient et venaient avaient la figure
+garnie d'un masque en treillis métallique; de grandes bottes leur
+montaient jusqu'au genou; leur poitrine et leurs bras étaient garnis
+d'une sorte de cuirasse de tôle; ils étaient armés comme pour un
+combat; et en effet, c'est une véritable lutte que ces robustes et
+courageux ouvriers ont à soutenir contre le feu qui jaillit de toutes
+parts, contre les éclaboussures et les étincelles du fer rouge.
+
+ [Illustration: LE MARTEAU-PILON A VAPEUR.--On emploie maintenant,
+ pour la construction des ponts en fer ou des grandes machines, des
+ pièces de métal tellement grosses, qu'aucun marteau mû par une
+ main d'homme ne pourrait les façonner. Pour les forger, on a
+ inventé l'énorme marteau-pilon que la vapeur met en mouvement et
+ qui peut frapper depuis deux cents jusqu'à cinq cents coups par
+ minute.]
+
+Saisissant de longues tenailles, ils retiraient des fours les masses
+de fer rouge; puis, les plaçant dans des chariots qu'ils poussaient
+devant eux, ils les amenaient en face d'énormes enclumes pour être
+frappées par le marteau.
+
+Mais ce marteau ne ressemblait en rien aux marteaux ordinaires que
+manient les serruriers ou les forgerons des villages; c'était un lourd
+bloc de fer qui, soulevé par la vapeur entre deux colonnes, montait
+jusqu'au plafond, puis retombait droit de tout son poids sur
+l'enclume.
+
+--Regarde bien, Julien, dit M. Gertal: voici une des merveilles de
+l'industrie. C'est ce qu'on appelle le marteau-pilon à vapeur, qui a
+été fabriqué et employé pour la première fois dans l'usine du Creuzot
+où nous sommes. Ce marteau pèse de 3,000 à 5,000 kilogrammes: tu te
+figures la violence des coups qu'il peut donner.
+
+Au même moment, comme poussée par une force invincible, l'énorme masse
+se souleva; l'ouvrier venait de placer sur l'enclume son bloc de fer
+rouge: il fit un signe, et le marteau-pilon, s'abaissant tout à coup,
+aplatit le fer en en faisant jaillir une nuée d'étincelles si
+éblouissantes que Julien, tout éloigné qu'il était, fut obligé de
+fermer les yeux.
+
+--Vous voyez, dit M. Gertal, quelle est la force de ce marteau; eh
+bien, ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est la précision et
+la délicatesse avec laquelle il peut frapper. Cette même masse que
+vous venez de voir broyer un bloc de fer, peut donner des coups aussi
+faibles qu'on le veut: elle peut casser la coque d'une noix sans
+toucher à la noix même.
+
+--Est-ce possible? Monsieur Gertal.
+
+--Mais oui, dit un ouvrier qui connaissait M. Gertal et qui regardait
+avec plaisir la gentille figure de Julien. Tenez, petit, j'ai fini mon
+travail, et je vais vous faire voir quelque chose de curieux.
+
+L'ouvrier prit dans un coin sa bouteille de vin, plaça dessus le
+bouchon sans l'enfoncer, mit la bouteille sur l'enclume, et dit deux
+mots à celui qui faisait manoeuvrer le marteau. La lourde masse se
+dressa, et Julien croyait que la bouteille allait être brisée en mille
+morceaux; mais le marteau s'abaissa tout doucement, vint toucher le
+bouchon, et l'enfonça délicatement au ras du goulot.
+
+Julien battit des mains.
+
+Bien d'autres choses émerveillèrent encore nos jeunes amis. Là, le fer
+rouge passait entre des rouleaux et sortait aplati en lames semblables
+à de longues bandes de feu; ailleurs, des ciseaux d'acier, mis en
+mouvement par la vapeur, tranchaient des barres de fer comme si c'eût
+été du carton; plus loin, des rabots d'acier, mus encore par la
+vapeur, rabotaient le fer comme du bois et en arrachaient de vrais
+copeaux.
+
+Julien ne se lassait pas de regarder ces grands travaux accomplis si
+rapidement par la vapeur, et qui lui faisaient songer aux fées de la
+mère Gertrude. On parcourut les ateliers de construction où se font
+chaque année plus de quatre-vingts locomotives, des quantités
+considérables de rails, des coques de bateaux à vapeur, des ponts en
+fer, des engins de toute sorte pour les frégates et les vaisseaux de
+ligne.
+
+ * * * * *
+
+--Voyons maintenant les mines de houille, dit M. Gertal.
+
+--Des mines? dit Julien. Il y a des mines aussi!
+
+--Oui, mon enfant; tout le bruit, tout le mouvement que tu vois ici
+est l'image du bruit et du mouvement qui se font également sous nos
+pieds dans la vaste mine de houille. Sous la terre où nous marchons,
+sous cette ville de travail où nous sommes, il y en a une autre non
+moins active, mais sombre comme la nuit. On y descend par dix puits
+différents. Viens, nous allons voir l'entrée d'un de ces puits.
+
+Quand André et Julien arrivèrent, c'était le moment où des ouvriers,
+munis de leurs lampes, allaient descendre dans le souterrain. Julien
+les vit s'installer dans la cage, au-dessus du grand trou noir, que le
+jeune garçon regardait avec épouvante. Puis on donna le signal de la
+descente, une machine à vapeur siffla, et la cage s'enfonça dans le
+trou avec les mineurs qu'elle portait.
+
+--Est-ce que ce puits est bien profond? demanda Julien.
+
+--Il a 200 mètres environ, et on le creuse de plus en plus. Tout le
+long du puits on rencontre des galeries sur lesquelles il donne accès.
+Cette ville souterraine renferme des rues, des places, des rails où
+roulent des chariots de charbon que les mineurs ont arraché à coups de
+pic et de pioche. C'est ce charbon qui alimentera les grands fourneaux
+que tu as vus, c'est lui qui mettra en mouvement ces machines qui
+sifflent, tournent et travaillent sans repos. Puis, quand à l'aide de
+ce charbon on aura fabriqué toutes les choses que tu as vues, on les
+expédiera par le canal du Centre sur tous les points de la France.
+
+--Oh! monsieur Gertal, s'écria le petit Julien, je vois que la
+Bourgogne travaille fameusement, elle aussi! et je réfléchis en
+moi-même que, si la France est une grande nation, c'est que dans
+toutes ses provinces on se donne bien du mal; c'est à qui fera le plus
+de besogne.
+
+--Oui, petit Julien, l'honneur de la France, c'est le travail et
+l'économie. C'est parce que le peuple français est économe et
+laborieux qu'il résiste aux plus dures épreuves, et, qu'en ce moment
+même, il répare rapidement ses désastres. Ne l'oublions jamais, mes
+enfants, et faisons-nous gloire, nous aussi, d'être toujours laborieux
+et économes.
+
+
+
+
+LI.--Le Nivernais et les bois du Morvan.--Les principaux arbres de nos
+forêts.--Le flottage des bois sur les rivières.--Le Berry et le
+Bourbonnais.--Vichy. Richesse de la France en eaux minérales.
+
+ Les arbres nous donnent leur ombre, leurs fruits, leur bois; ils
+ purifient l'air, retiennent la terre par leurs racines et la
+ rendent plus fertile en empêchant la sécheresse.
+
+
+On partit du Creuzot le lendemain matin. Bientôt même, on quitta le
+département de Saône-et-Loire. On avait vendu au Creuzot les
+marchandises qui étaient dans la voiture, et Pierrot, allégé de sa
+charge, trottait plus rapidement.
+
+--Qu'est-ce donc que ces montagnes si boisées que nous voyons à
+présent? demanda Julien; est-ce encore la côte d'Or?
+
+--A quoi penses-tu donc, Julien? répondit le patron. Tu sais bien que
+la côte d'Or est couverte de vignes. Nous avons quitté la Bourgogne:
+nous voici dans le Nivernais; les monts boisés que tu vois sont les
+collines du Morvan.
+
+--C'est un pays qui doit produire beaucoup de bois, à ce qu'il me
+semble, dit André.
+
+ [Illustration: CARTE DU NIVERNAIS, DU BERRY, DU BOURBONNAIS ET DE
+ LA MARCHE.--Ces provinces sont parfois couvertes de landes et de
+ marécages, comme dans le Berry. Le Nivernais et le Bourbonnais ont
+ à la fois une agriculture et une industrie très actives: le Berry
+ est moins avancé sous ce rapport. Dans la Marche se trouvent de
+ petites villes industrieuses, comme Guéret et Aubusson, dont les
+ tapis sont renommés.]
+
+--Oui, la richesse du département de la Nièvre, ce sont surtout ses
+forêts. Il y a beaucoup de cours d'eau, au moyen desquels on expédie
+les bois en les faisant flotter. N'as-tu pas déjà remarqué, Julien,
+le long de notre route, ces bois et ces grosses bûches qui descendent
+tout seuls les rivières?
+
+--Oui, oui: il y a sur le rivage des ouvriers armés de crocs qui
+empêchent les bûches de s'arrêter en chemin.
+
+ [Illustration: FLOTTAGE DES BOIS DANS LA NIÈVRE.--Pour transporter
+ sans frais les bois abattus, on les amène jusqu'au bord des
+ rivières ou des ruisseaux, et on les y jette pêle-mêle, bûche à
+ bûche. Quand les bois sont descendus jusqu'à l'endroit où la
+ rivière s'élargit et devient navigable, on les arrête et on les
+ dispose en forme de radeaux dits _trains de bois_, sur lesquels
+ montent les mariniers pour les diriger.]
+
+ [Illustration: Chêne. Châtaignier. Orme. Pin. LES ARBRES DE NOS
+ FORETS.--Le _chêne_ est un arbre magnifique qui vit communément
+ 100 ou 150 ans et qui dépasse parfois 500 ans. Son bois est un des
+ plus durs: son écorce, appelée _tan_, sert au tannage des cuirs:
+ ses _glands_ servent à nourrir les porcs.--La France possède aussi
+ de grandes forêts de châtaigniers, qui se trouvent surtout dans le
+ Limousin, l'Auvergne, les Cévennes, etc. Les châtaignes forment un
+ des principaux aliments des montagnards de ces pays.--L'orme, qui
+ sert à ombrager la plupart de nos grandes routes et de nos
+ promenades, est aussi un très bel arbre donnant d'excellent bois
+ de charpente et de chauffage.--Les pins, qui nous donnent la
+ résine, croissent en grand nombre dans la Gascogne et la
+ Provence.]
+
+--Eh bien, c'est un homme de la Nièvre, Jean Rouvet, qui a eu le
+premier, il y a déjà quatre cents ans, la bonne idée de faire flotter
+les bois de cette manière en les abandonnant au cours de l'eau. Ainsi
+arrivent jusqu'à Paris et dans les autres villes les bois qui servent
+à chauffer les habitants ou à construire les maisons.
+
+--Tiens, dit Julien, voilà justement des bûcherons qui abattent là-bas
+de grands chênes. Partout où on regarde, on ne voit rien que des
+chênes.
+
+--C'est que le chêne est le principal de nos arbres; il couvrait
+autrefois presque toute la France. Mais nous avons aussi le
+châtaignier, l'orme, le hêtre, les pins et les sapins.
+
+--Oh! pour les pins et les sapins, nous les connaissons bien, dit
+André: il y en a assez dans les Vosges.
+
+--Ici, dans la Nièvre, c'est le chêne qui domine.
+
+--Le chef-lieu de la Nièvre, c'est Nevers, se mit à dire le petit
+Julien tout fier, car il cherchait cela depuis deux minutes; et Nevers
+est sur la Nièvre.
+
+--Eh bien, savant petit Julien, dit le patron, tu te rappelleras qu'il
+y a à Nevers une importante fonderie de canons pour la marine, où l'on
+fond les canons en coulant le métal dans des moules, comme nous avons
+vu faire au Creuzot. Un peu plus loin, à Bourges, se trouve aussi une
+fonderie d'armes.
+
+--Bourges, c'est l'ancienne capitale du Berry et le chef-lieu du Cher,
+n'est-ce pas, monsieur? dit André.
+
+--Précisément. Et toi, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du Berry?
+
+--Oh! si, monsieur Gertal, car on parle toujours des moutons du Berry,
+ce qui me fait penser qu'il doit y avoir de beaux moutons dans ce
+pays-là.
+
+--Tu ne te trompes pas, et les laines du Berry sont renommées.
+
+--Est-ce que nous allons encore voir Bourges et le Berry, monsieur
+Gertal?
+
+--Comme tu y vas, Julien! Nous ne voyageons pas pour notre plaisir,
+mais pour nos affaires, et nous ne pouvons visiter toutes les villes
+de France. Nous n'avons point d'affaires dans le Berry. C'est dans le
+Bourbonnais que nous allons bientôt entrer. Le Bourbonnais a formé le
+département de l'Allier.
+
+ [Illustration: MOULE D'UN CANON.--Ce moule se trouve placé sous
+ terre. On verse dedans le métal fondu; ensuite, quand le métal est
+ refroidi, on brise le moule: le métal a pris la forme d'un canon.]
+
+--Julien, dit André, quel est le chef-lieu du département de l'Allier?
+Le sais-tu aussi bien que celui de la Nièvre?
+
+--L'Allier, dit Julien en cherchant, l'Allier... chef-lieu... Eh bien,
+ne voilà-t-il pas que je ne me rappelle point du tout!
+
+--Et le petit garçon baissa la tête tout honteux.
+
+--Chef-lieu, Moulins, dit M. Gertal. Allons, Julien, nous passerons
+demain à Moulins; cela fait que tu connaîtras cette ville, et tu ne
+l'oublieras plus.
+
+--Mais dites-moi, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc à se rappeler dans
+le département de l'Allier?
+
+--C'est, je crois, dans l'Allier que se trouve Vichy, le grand
+établissement d'eaux minérales, dit André.
+
+ [Illustration: LA BUVETTE DES EAUX MINÉRALES A VICHY.--Dans les
+ établissements d'eaux minérales, on voit l'eau de la source sortir
+ de la terre ou du rocher, bouillante, tiède, ou froide. C'est là
+ que viennent boire les malades, et cet endroit s'appelle la
+ buvette.]
+
+--Justement, dit le patron.
+
+--Moi, je sais ce que c'est que les établissements d'eaux pour les
+malades, dit Julien. En Lorraine, il y a Plombières, et Mme Gertrude
+m'a raconté cela; et puis j'ai vu Plombières dans des images.
+
+--Eh bien, Vichy est le plus grand établissement d'eaux minérales du
+monde entier: il s'y est rendu, en certaines années, jusqu'à cent
+mille personnes. Tous ces gens venaient pour remettre leur santé, pour
+boire l'eau chargée de divers sels qui jaillit toute chaude de terre,
+ou pour prendre des bains dans cette eau. C'est que, vois-tu, petit
+Julien, les eaux minérales sont encore au nombre des principales
+richesses de la France: nul pays ne possède autant de sources célèbres
+pour la guérison des maladies.
+
+
+
+
+LII.--La probité.--André et le jeune commis.
+
+ Honneur et probité, voilà la vraie noblesse.
+
+
+--André, dit un jour M. Gertal, voici un énorme paquet de marchandises
+que je viens de vendre. Il est trop lourd pour Julien; charge-le sur
+ton épaule et va le porter à son adresse. Voici la facture, mets-la
+dans ta poche: elle s'élève à deux cents francs. Si on te paie tout de
+suite, tu diminueras six francs: cela engagera le client à payer
+comptant une autre fois.
+
+André chargea aussitôt le paquet sur son dos et partit. C'était dans
+un faubourg éloigné de Moulins qu'il se rendait, et il était assez
+fatigué en arrivant. Un jeune commis le reçut, car le maître de la
+maison venait de sortir et avait laissé l'argent à son commis pour
+payer à sa place.
+
+Le jeune homme dit à André qu'il avait là les deux cents francs tout
+prêts.
+
+--Puisque votre patron paie tout de suite, dit André en comptant
+l'argent, M. Gertal m'a dit de rabattre six francs sur la facture. Les
+voici; vous les remettrez à votre maître.
+
+--Certainement, certainement, répondit le commis en traînant sur les
+mots d'un air narquois. A vrai dire, ce seront six francs qui ne
+profiteront guère: mon maître n'y compte pas, et ils seraient bien
+mieux placés moitié dans votre poche, moitié dans la mienne.
+
+En disant cela, il riait d'un gros rire en dessous et il tournait
+entre ses doigts les six pièces d'un franc, regardant André de côté
+pour voir ce qu'il dirait.
+
+André, trop honnête pour supposer que ce fût sérieux, n'en rougit pas
+moins jusqu'aux oreilles, tant cette manière de parler lui déplaisait.
+Cependant il se tut par politesse pour le commis et prit la plume pour
+acquitter la facture.
+
+Le jeune homme, en voyant André rougir, s'imagina que c'était par
+timidité et que ce silence était de l'indécision; il reprit donc,
+pensant le décider.
+
+--Hélas! par le temps qui court l'argent est dur à gagner pour les
+employés. On les exténue de fatigue, on les paie mal, et pourtant les
+maîtres regorgent d'argent. Mais, Dieu merci, avec un peu d'adresse on
+peut suppléer à l'avarice des patrons... Tenez, ajouta-t-il en
+baissant la voix et en présentant trois francs à André, partageons
+l'aubaine; nous nous arrangerons et personne ne le saura.
+
+André cette fois fut si indigné qu'il ne se contint pas.
+
+--Malheureux, s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas regardé en face,
+que vous me croyez capable de mettre dans ma poche l'argent d'autrui?
+
+En même temps, avec la rapidité de pensée qui lui était naturelle, il
+arracha des doigts du commis la facture qu'il venait d'acquitter, et
+d'une main que l'émotion rendait tremblante il reprit la plume, puis
+marqua en grosses lettres qu'il avait fait au nom de M. Gertal un
+rabais de six francs.
+
+--A présent, dit-il en posant la plume et la facture sur la table,
+vous serez bien forcé de rendre à votre maître exactement ce qui lui
+est dû.
+
+Et tournant le dos avec mépris, il s'en alla.
+
+Comme il traversait la cour, l'employé le rejoignit en courant:--Vous
+êtes un honnête garçon, lui dit-il d'un ton doucereux, mais vous
+entendez mal la plaisanterie, je ne voulais que rire un peu. Ne parlez
+pas de ce qui vient de se passer, je vous en prie: cela n'était pas
+sérieux, vous me feriez du tort, j'ai ma vieille mère à soutenir...
+
+--Taisez-vous, menteur, interrompit une voix par derrière; et en même
+temps la figure courroucée du maître de la maison se dressa devant le
+commis infidèle. Taisez-vous, reprit-il, et n'essayez pas d'attendrir
+cet honnête garçon par un double mensonge: car vous n'avez pas de mère
+à soutenir et vous ne plaisantiez pas tout à l'heure, quand vous
+vouliez entraîner ce brave enfant à manquer de probité comme vous.
+J'ai tout entendu du cabinet voisin, car il y a longtemps que je vous
+soupçonne et que je vous guette pour vous prendre la main dans le sac.
+A présent, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte. Quant à vous,
+mon jeune ami, dit-il en se tournant vers André, voici les six francs
+que votre probité voulait me conserver, je vous les donne.
+
+--Non, monsieur, dit simplement André, je n'ai fait que mon devoir
+tout juste; je rougirais d'être récompensé pour cela.
+
+Et après avoir salué poliment, il s'éloigna sans vouloir rien
+accepter.
+
+Et il marchait d'un pas allègre, pensant en lui-même:
+
+--Allons donc! est-ce que l'honneur doit se payer? L'honneur ne se
+paie pas plus qu'il ne se vend: mon vieux père nous a dit cela cent
+fois à Julien et à moi, et je ne l'oublierai jamais.
+
+
+
+
+LIII.--Les monts d'Auvergne.--Le puy de Dôme.--Aurillac.--Un orage au
+sommet du Cantal.
+
+ Il y a peu de pays aussi variés que la France: elle a tous les
+ aspects, tous les climats, presque toutes les productions.
+
+
+Peu de temps après cette aventure, nos voyageurs quittèrent le
+Bourbonnais et entrèrent en Auvergne. On se rendait à Clermont-Ferrand.
+Il faisait une belle journée d'automne, le soleil brillait dans un
+ciel sans nuages. Comme la route montait beaucoup, nos amis étaient
+descendus et ils gravissaient la côte à pied tous les trois, afin de
+soulager un peu Pierrot. Julien se dégourdissait les jambes en sautant
+de çà de là, tout joyeux du beau temps qu'il faisait. Bientôt pourtant
+il se rapprocha de M. Gertal et d'André, et du haut d'une grande côte
+d'où la vue dominait l'horizon, il leur montra une chaîne de montagnes
+ensoleillée.
+
+ [Illustration: AUVERGNE ET LIMOUSIN.--L'Auvergne est une contrée
+ très montagneuse, avec une population laborieuse et pauvre. Les
+ vallées sont très fertiles et charmantes d'aspect. Outre Clermont
+ (65,000 hab.), Aurillac et Thiers, il y a un assez grand nombre de
+ petites villes industrieuses, telles que Riom, Ambert, Issoire et
+ Saint-Flour.--Le _Limousin_ est comme l'Auvergne couvert de
+ montagnes, mais moins élevées. Le département de la Haute-Vienne
+ renferme la grande ville de Limoges (63,000 hab.); dans la Corrèze
+ se trouvent Tulle, qui a donné son nom à un tissu de coton très
+ léger et transparent, et Brives-la-Gaillarde, dont le nom seul
+ indique la prospérité.]
+
+--Qu'est-ce donc, je vous prie, demanda-t-il, que ces monts qui sont
+là tout entassés les uns auprès des autres? Voyez! il y en a qui
+ressemblent à de grands dômes; d'autres sont fendus, d'autres
+s'ouvrent par en haut comme des gueules béantes. Voilà des montagnes
+qui ne sont point du tout pareilles aux autres que nous avons vues.
+
+--Julien, ce sont les _dômes_ et les _puys_ d'Auvergne. Le plus élevé
+que tu aperçois là-bas, c'est le puy de Dôme.
+
+--Tiens, s'écria l'enfant, j'ai vu à l'école dans mon livre de lecture
+une image qui montre les volcans éteints de l'Auvergne; alors les
+voilà donc devant nous, monsieur Gertal?
+
+--Justement, mon enfant, toutes ces montagnes ont été autrefois
+d'anciens volcans.
+
+--Oh! monsieur Gertal, cela devait être bien beau, mais aussi bien
+effrayant à voir, quand toutes ces grandes bouches lançaient du feu et
+de la fumée. L'Auvergne devait ressembler à un enfer. C'est égal, je
+préfère que ces volcans-là soient éteints, et qu'il y ait de belle
+herbe verte au pied.
+
+ [Illustration: PUYS D'AUVERGNE.--On nomme _puy_ en Auvergne
+ d'anciens volcans éteints dont on voit encore le cratère ouvert au
+ sommet. Le _puy de Dôme_ a donné son nom à un département. Il y a
+ aussi une ville qui s'appelle le Puy, et qui est le chef-lieu de
+ la Haute-Loire, dans le Languedoc.]
+
+--Petit Julien, regarde bien à ta gauche, à présent. Vois-tu cette
+plaine qui s'étend à perte de vue? C'est la fertile Limagne, la terre
+la plus féconde de France. Elle est arrosée par de nombreux cours
+d'eau et produit en abondance le blé, le seigle, l'huile, les fruits.
+
+--Alors, monsieur Gertal, l'Auvergne est donc, comme la Côte-d'Or,
+bien riche?
+
+--Petit Julien, la Limagne ne couvre pas tout le territoire de
+l'Auvergne; elle n'occupe que vingt-quatre lieues carrées. En revanche
+la montagne ne produit que des pâturages et des bois; l'hiver y est
+bien long et rigoureux.
+
+--Oui, oui, dit l'enfant; c'est comme dans le Jura et la Savoie. Y
+a-t-il aussi bien des troupeaux par là?
+
+ [Illustration: BOEUF DE SALERS (Auvergne).--La race de Salers,
+ d'une couleur rouge acajou, est la meilleure pour le travail; elle
+ est intelligente, docile, infatigable au labeur, et s'acclimate
+ partout; mais sa viande n'est pas très estimée.]
+
+--Certainement; dans le département voisin, le Cantal, il y a même une
+race de boeufs très renommés, la race de Salers, et l'on fait de
+bons fromages dans le Cantal.
+
+--Le chef-lieu du Cantal, c'est Aurillac, n'est-ce pas, monsieur
+Gertal.
+
+--Tout juste, une jolie ville aux rues bien propres, arrosée par des
+ruisseaux d'eau courante. Le Cantal est un département pauvre; ses
+habitants sont souvent obligés d'émigrer, comme on fait en Savoie,
+pour aller gagner leur vie ailleurs: ils se font portefaix,
+charbonniers, et souvent chaudronniers. Le métier de chaudronnier est
+un de ceux que les Auvergnats préfèrent, et Aurillac est un des grands
+centres de la chaudronnerie. Mais, petit Julien, puisque tu es savant
+en géographie, sais-tu ce que c'est que le Cantal?
+
+--Oh! dame, monsieur Gertal, je ne sais pas tant de choses, moi; mais
+je pense que cela doit être une rivière, comme l'Allier que j'ai vu à
+Moulins.
+
+--Allons donc! c'est une montagne. Le Plomb du Cantal a près de 1,900
+mètres de hauteur, il y a de la neige sur le sommet une bonne partie
+de l'année. Pour moi, je n'oublierai jamais le Cantal, vois-tu, parce
+que j'y suis monté.
+
+--Vraiment, monsieur Gertal? Est-ce que c'est difficile d'aller là
+comme au mont Blanc?
+
+ [Illustration: CHAUDRONNERIE D'AURILLAC.--La chaudronnerie est
+ l'art de fabriquer tous les ustensiles en métal qui servent à
+ faire chauffer l'eau et les aliments. La petite chaudronnerie
+ fabrique les chaudrons de cuisine, les casseroles, les poêlons,
+ etc. La grosse chaudronnerie fabrique les énormes chaudières des
+ locomotives ou des bateaux à vapeur, les cuves des teinturiers,
+ etc. L'Auvergne et la Normandie sont les centres de la
+ chaudronnerie.]
+
+--Oh! non, certes; seulement l'orage nous prit au haut: il pleuvait à
+verse, il soufflait un vent effroyable, et il n'y avait qu'un petit
+bout de rocher abrupt pour tout abri; l'orage dura quatre heures, et
+nous avons grelotté tout le temps sur ce sommet, mes amis et moi.
+
+--Oh! dit Julien, moi, je serais descendu bien vite en courant pour me
+réchauffer.
+
+--Toi, petit, tu aurais dû faire comme les camarades, attendre. Quand
+un brouillard ou une pluie couvre les montagnes du Cantal, si l'on est
+au sommet, il faut bon gré mal gré y rester jusqu'à la fin, ou risquer
+des chutes dangereuses. On voit au-dessous de ses pieds une mer de
+nuages noirs sillonnés par la foudre; ce n'est pas le moment de
+descendre.
+
+--Certes, dit André, je comprends cela. Et Julien a-t-il donc déjà
+oublié combien les brouillards sont terribles sur la montagne?
+
+--Non, mon frère, dit le petit garçon. Je me rappellerai toujours les
+Vosges, et cette nuit où tu m'as réchauffé dans tes bras et où je me
+suis endormi en priant Dieu d'avoir pitié des deux orphelins à
+l'abandon.
+
+--Et Dieu t'a exaucé, enfant, dit le patron, puisque vous voilà à
+moitié de votre long voyage et en bon chemin.
+
+
+
+
+LIV.--Julien parcourt Clermont-Ferrand--Les maisons en lave.--Pâtes
+alimentaires et fruits confits de la Limagne.--Réflexions sur le
+métier de marchand.
+
+ Le vrai bonheur est dans la maison de la famille.
+
+
+Quand le petit Julien arriva à Clermont et qu'il eut parcouru les rues
+de la ville pour faire les commissions du patron, il fut tout
+désappointé.
+
+--Oh! André, dit-il au retour pendant le dîner, que c'est triste,
+cette ville-là! les maisons sont si hautes, et toutes les pierres
+noires comme de l'ardoise! on dirait une prison; pourquoi donc,
+monsieur Gertal?
+
+--C'est qu'ici, presque tout est construit en lave.
+
+--En lave? ce n'est pas beau, la lave; qu'est-ce que c'est donc?
+
+--Julien, dit André, tu réponds trop vite; cela fait que tu parles
+sans réfléchir. Voyons, qu'est-ce qui sort des volcans?
+
+ [Illustration: UNE COULÉE DE LAVE LE LONG D'UNE RIVIÈRE.--Lorsque
+ la lave des volcans coulait liquide et brûlante sur leurs flancs,
+ elle s'amassait là où elle rencontrait des obstacles, et en se
+ refroidissant elle forma ainsi des sortes de murs. Plus tard, ces
+ murs se sont fendus et divisés régulièrement. La coulée de lave
+ représentée ici a l'aspect d'une rangée de tuyaux d'orgue.]
+
+Cette fois, Julien réfléchit un moment et dit:
+
+--Je me rappelle, à présent: il sort des volcans une sorte de boue
+brûlante appelée lave. Il y a beaucoup d'anciens volcans en Auvergne,
+il doit y avoir de la lave; mais on fait donc des maisons avec la
+lave des volcans?
+
+--Oui, Julien, reprit M. Gertal, la lave refroidie a la couleur de
+l'ardoise, ce qui est sombre, c'est vrai; mais la lave a une dureté et
+une solidité égales à celles du marbre. Il y a en Auvergne des masses
+de lave considérables qu'on appelle des _coulées_ parce qu'elles ont
+coulé des volcans; on en rencontre parfois qui bordent le lit des
+rivières comme une longue rangée de tuyaux d'orgue; il y a aussi dans
+la lave des trous, des colonnades, des grottes curieuses ayant toute
+sorte de formes. Depuis cinq siècles on exploite en Auvergne des
+carrières de lave, et on en a retiré de quoi bâtir toutes les maisons
+de la Limagne, et des pays voisins.
+
+ [Illustration: UNE GROTTE DE LAVE.--Dans la lave sortie autrefois
+ des volcans se creusent des grottes avec des colonnes, dont
+ quelques-unes ont des formes les plus curieuses.]
+
+--Tout de même, dit le petit Julien, c'est bien singulier de penser
+que les volcans nous ont donné la maison où nous voilà!
+
+--Ils ont aussi donné à la Limagne sa richesse. Généralement les
+terrains volcaniques sont plus fertiles. C'est avec les blés abondants
+de la Limagne que Clermont fait les excellentes pâtes alimentaires,
+les vermicelles, les semoules dont j'ai acheté une grande quantité et
+que nous chargerons demain dans la voiture. Les fruits secs et confits
+que Clermont prépare si bien et à bon marché ont aussi mûri dans la
+Limagne.
+
+--Est-ce que vous en avez acheté, monsieur Gertal?
+
+--Oui, dit le patron, et j'en trouverai une vente certaine, car ils
+sont renommés. En même temps, il chercha dans sa poche et atteignit un
+petit sac:--Voici des échantillons; goûtez cette marchandise, enfants.
+
+Il y avait des abricots, des cerises, des prunes. Julien fut d'avis
+que la Limagne était un pays superbe, puisqu'il donne des fruits si
+parfaits, et que les habitants étaient fort industrieux de savoir si
+bien les conserver.
+
+M. Gertal reprit alors:--Pour votre vente à vous, enfants, je vous
+achèterai des dentelles du pays: à Lyon, vous les vendrez à merveille.
+
+--Des dentelles! s'écria Julien; mais, monsieur Gertal, est-ce que
+nous saurons vendre cela?...Comment voulez-vous?...--Et l'enfant
+regardait le patron d'un air penaud.
+
+--Bah! pourquoi non, petit Julien? Je te montrerai. Il est bon de
+s'habituer à travailler en tout genre quand on a sa vie à gagner. Un
+paquet de dentelles sera moins lourd à porter chez les acheteurs que
+deux poulardes.
+
+--Pour ça, c'est vrai, reprit gaîment le petit garçon; les poulardes
+étaient pesantes, monsieur Gertal: vous les aviez joliment choisies.
+Mais, dites-moi, en Auvergne, les femmes font donc de la dentelle et
+des broderies, comme dans mon pays de Lorraine?
+
+ [Illustration: DENTELLIÈRE D'AUVERGNE.--La dentelle se fait sur un
+ métier portatif, sorte de coussin, au milieu duquel se trouve une
+ petite roue percée de trous qui correspondent au dessin de la
+ dentelle. Les dentellières ont souvent le tort de tenir leur
+ métier sur leur genoux, au lieu de le placer sur une table; elles
+ peuvent ainsi devenir contrefaites et même, à la longue, elles
+ s'exposent aux paralysies, à cause de la position immobile
+ qu'elles gardent pour ne pas ébranler leur métier.]
+
+--Elles font des dentelles à très bas prix et solides. Il y a
+soixante-dix mille ouvrières qui travaillent à cela dans l'Auvergne et
+dans le département voisin, la Haute-Loire, chef-lieu le Puy. Comme la
+vie est à bon marché dans tous ces pays, et que les populations sont
+sobres, économes et consciencieuses, elles fabriquent à bon compte
+d'excellente marchandise, et le marchand qui la revend n'a point de
+reproches à craindre.
+
+--C'est un métier bien amusant d'être marchand, dit le petit Julien;
+on voyage comme si on avait des rentes, et on gagne l'argent aisément.
+
+--Petit Julien, répondit M. Gertal, je m'aperçois que tu parles
+souvent à présent sans réflexion. En ce moment-ci, il se trouve que la
+vente est bonne et qu'on gagne sa vie, c'est agréable; mais tu oublies
+qu'il y a des mois et quelquefois des années où on ne vend pas de quoi
+vivre, et petit à petit on mange tout ce qu'on avait amassé. Et puis,
+tu crois donc que moi, qui ai vu cent fois ces pays nouveaux pour
+toi, je n'aimerais pas mieux, à cette heure, être au coin de mon feu,
+assis auprès de ma femme avec mon fils sur les genoux, au lieu d'errer
+sur toutes les grandes routes en songeant à ma petite famille et en
+m'inquiétant de tout ce qui peut lui arriver pendant mon absence?
+
+--Oh! c'est vrai, monsieur Gertal; voilà que je deviens étourdi tout
+de même! Je parle comme cela, du premier coup, sans réfléchir; ce
+n'est pas beau, et je vais tâcher de me corriger. Je comprends bien,
+allez, que, pour celui qui a une famille, rien ne vaut sa maison, son
+pays.
+
+
+
+
+LV.--La ville de Thiers et les couteliers.--Limoges et la
+porcelaine.--Un grand médecin né dans le Limousin, Dupuytren.
+
+ Ce qu'il y a de plus heureux dans la richesse, c'est qu'elle
+ permet de soulager la misère d'autrui.
+
+
+Ce fut à la petite pointe du jour qu'on quitta Clermont; aussi on
+arriva de bonne heure à Thiers. Cette ville toute noire, aux rues
+escarpées, aux maisons entassées sur le penchant d'une montagne, est
+très industrieuse et s'accroît tous les jours. Elle occupe vingt mille
+ouvriers, et c'est aujourd'hui la plus importante ville de France pour
+la coutellerie.
+
+ [Illustration: ATELIER DE COUTELLERIE A THIERS.--La coutellerie
+ fabrique tous les couteaux, grands et petits, dont nous nous
+ servons, ainsi que les canifs, grattoirs, etc. Les ouvriers
+ représentés préparent les lames. D'autres, pendant ce temps, ont
+ préparé les manches des couteaux, et il n'y aura plus qu'à les
+ emmancher. Le grand soufflet qui sert à exciter le feu de la forge
+ est mis en mouvement par un chien qui tourne dans une sorte de
+ cage ronde comme font les écureuils.]
+
+Pendant que Pierrot dînait, nos amis dînèrent eux-mêmes, puis on se
+diligenta pour faire les affaires rapidement, car le patron ne voulait
+pas coucher à Thiers.
+
+M. Gertal emmena les enfants avec lui, et ils achetèrent un paquet
+d'excellente coutellerie à bon marché, pour une valeur de 35 fr.; la
+veille, on avait déjà employé à Clermont les 35 autres francs en
+achats de dentelles.
+
+Quand on fut en route, tandis que Pierrot gravissait pas à pas le
+chemin montant, Julien dit à M. Gertal:
+
+--Avez-vous vu, monsieur, les jolies assiettes ornées de dessins et de
+fleurs dans lesquelles on nous a servi le dessert à Thiers? Moi, j'ai
+regardé par derrière, et j'ai vu qu'il y avait dessus: _Limoges_. Je
+pense que cela veut dire qu'on les a faites à Limoges. Limoges n'est
+donc pas loin d'ici?
+
+--Ce n'est pas très près, répondit M. Gertal. Cependant le Limousin
+touche à l'Auvergne. C'est un pays du même genre, un peu moins
+montagneux et beaucoup plus humide.
+
+ [Illustration: OUVRIERS FABRIQUANT DE LA PORCELAINE.--La
+ porcelaine se fabrique avec une terre très fine, le _kaolin_,
+ qu'on réduit en pâte. Ensuite on divise cette pâte en feuilles
+ blanches comme des feuilles de papier. L'ouvrier de droite tient
+ une de ces feuilles entre ses mains et va l'appliquer sur le moule
+ pour en faire un saladier. En même temps il faut tourner le moule.
+ L'ouvrier de gauche est plus avancé en besogne. Sa feuille a déjà
+ la forme du moule et il achève de l'appliquer avec une éponge. Il
+ n'y a plus ensuite qu'à faire cuire au four les objets fabriqués.]
+
+--Je vois, reprit Julien, que dans ce pays-là on fabrique beaucoup
+d'assiettes, puisqu'il y en a jusque par ici.
+
+--Oh! petit Julien, il y en a par toute la France, des porcelaines et
+des faïences de Limoges. Non loin de cette dernière ville, à
+Saint-Yrieix, on a découvert une terre fine et blanche: c'est cette
+terre que les ouvriers pétrissent et façonnent sur des tours pour en
+faire de la porcelaine. Il y a à Limoges une des plus grandes
+manufactures de porcelaine de la France. Limoges est du reste une
+ville peuplée, commerçante et très industrieuse.
+
+André était à côté de Julien.
+
+--Eh bien, lui dit-il, puisque nous parlons de Limoges et du Limousin,
+où nous ne devons point passer, cherche dans ton livre: il y a sans
+doute des grands hommes nés dans cette province. Tu nous feras la
+lecture, et ce sera pour nous comme un petit voyage en imagination.
+
+Julien s'empressa de prendre son livre et lut la vie de Dupuytren.
+
+ Vers la fin du siècle dernier naquit, de parents très pauvres, le
+ jeune Guillaume DUPUYTREN. Son père s'imposa de dures privations
+ pour le faire instruire. L'enfant profita si bien des leçons de
+ ses maîtres, et ses progrès furent si rapides que, dès l'âge de
+ dix-huit ans, il fut nommé à un poste important de l'École de
+ médecine de Paris: car Guillaume voulait être médecin-chirurgien.
+ Il le fut bientôt en effet, et ne tarda pas à devenir illustre.
+ On le demandait partout à la fois, chez les riches comme chez les
+ pauvres; mais lui, qui se souvenait d'avoir été pauvre,
+ prodiguait également ses soins aux uns et aux autres. Il
+ partageait en deux sa journée: le matin soignant les pauvres, qui
+ ne le payaient point, le soir allant visiter les riches, qui lui
+ donnaient leur or. Il mourut comblé de richesses et d'honneur, et
+ il légua deux cent mille francs à l'École de médecine pour faire
+ avancer la science à laquelle il a consacré sa vie.
+
+ [Illustration: DUPUYTREN, un des plus grands chirurgiens du
+ dix-neuvième siècle, est né à Pierre-Buffières (Haute-Vienne), en
+ 1777; il est mort en 1835.]
+
+
+
+
+LVI.--Une ferme dans les montagnes d'Auvergne.--Julien et le jeune
+vannier Jean-Joseph.--La veillée.
+
+ Enfants, si par la pensée vous vous mettiez à la place de ceux
+ qui ont perdu leurs parents, combien les vôtres vous
+ deviendraient plus chers?
+
+
+Nos trois voyageurs arrivèrent à un hameau situé dans la montagne au
+milieu des «bois noirs,» comme on les appelle, à une dizaine de
+kilomètres de Thiers. On descendit chez un fermier du hameau que le
+patron connaissait. Puis M. Gertal, qui ne perdait jamais une minute,
+courut la campagne pour acheter des fromages d'Auvergne. Il les fit
+porter dans sa voiture, afin qu'on fût prêt à repartir le lendemain.
+
+Pendant ce temps, Julien et André étaient restés chez la fermière et
+passaient la veillée en famille. Les femmes, réunies autour de la
+lampe, étaient occupées à faire de la dentelle; les hommes, rudes
+bûcherons de la montagne, aux épaules athlétiques, reposaient non loin
+du feu leurs membres fatigués, tandis que la ménagère préparait la
+soupe pour tout le monde.
+
+Dans un coin voisin du foyer, un petit garçon de l'âge de Julien,
+assis par terre, tressait des paniers d'osier.
+
+Julien s'approcha de lui, portant sous son bras le précieux livre
+d'histoires et d'images que lui avait donné la dame de Mâcon; puis il
+s'assit à côté de l'enfant.
+
+Le jeune vannier se rangea pour faire place à Julien, et sans rien
+dire le regarda avec de grands yeux timides et étonnés; puis il reprit
+son travail en silence.
+
+ [Illustration: LE VANNIER.--C'est l'ouvrier qui fabrique des vans,
+ des corbeilles et des paniers, avec des brins d'osier, de saule et
+ autres tiges flexibles qu'il entrelace adroitement. Les vanniers
+ ne doivent pas tenir serrées entre leurs lèvres les baguettes
+ d'osier dont ils veulent se servir ni les mâcher entre leurs
+ dents: cette mauvaise habitude entraîne des maladies de la
+ bouche.]
+
+Ce silence ne faisait pas l'affaire de notre ami Julien, qui
+s'empressa de le rompre.
+
+--Comment vous appelez-vous? dit-il avec un sourire expansif. Moi,
+j'ai bientôt huit ans, et je m'appelle Julien Volden.
+
+--Je m'appelle Jean-Joseph, dit timidement le petit vannier, et j'ai
+huit ans aussi.
+
+--Moi, j'ai été à l'école à Phalsbourg et à Épinal, dit Julien, et
+j'ai là un livre où il y a de belles images; voulez-vous les voir,
+Jean-Joseph?
+
+Jean-Joseph ne leva pas les yeux.
+
+--Non, dit-il, avec un soupir de regret; je n'ai pas le temps: ce
+n'est pas dimanche aujourd'hui et j'ai à travailler.
+
+--Si je vous aidais? dit aussitôt le petit Julien, avec son obligeance
+habituelle; cela n'a pas l'air trop difficile, et vous auriez plus
+vite fini votre tâche.
+
+--Je n'ai pas de tâche, dit Jean-Joseph. Je travaille tant que la
+journée dure, et j'en fais le plus possible pour contenter mes
+maîtres.
+
+--Vos maîtres! dit Julien surpris; les fermiers d'ici ne sont donc pas
+vos parents?
+
+--Non, dit tristement le petit garçon; je ne suis ici que depuis deux
+jours: j'arrive de l'hospice, je n'ai pas de parents.
+
+Le gentil visage de Julien s'assombrit:
+
+--Jean-Joseph, moi non plus je n'ai pas de parents.
+
+Jean-Joseph secoua la tête:--Vous avez un grand frère, vous; mais moi,
+je n'ai personne du tout.
+
+--Personne! répéta Julien lentement comme si cela lui paraissait
+impossible à comprendre. Pauvre Jean-Joseph!
+
+Et les deux enfants se regardèrent en silence. Près d'eux, André
+debout les observait. Il n'avait pas perdu un mot de leur
+conversation, et malgré lui le visage triste du petit Jean-Joseph lui
+serra le coeur: il songea combien son cher Julien était heureux
+d'avoir un _grand frère_ pour l'aimer et veiller sur lui.
+
+Cependant Julien rompit de nouveau le silence:--Jean-Joseph, dit-il,
+aimez-vous les histoires?
+
+--Je crois bien, répondit le jeune vannier; c'est tout ce qui m'amuse
+le plus au monde.
+
+Et il jeta un regard d'envie sur le livre de Julien.
+
+--Eh bien, dit Julien, voilà ce que nous allons faire. Je vous lirai
+une histoire de mon livre; je lirai tout bas; cela ne dérangera
+personne et cela nous amusera tous les deux sans vous faire perdre de
+temps.
+
+Le visage de Jean-Joseph s'épanouit à son tour en un joyeux
+sourire:--Oui, oui, lisez, Julien. Quel bonheur! vous êtes bien
+aimable de partager avec moi votre récréation.
+
+Julien tout heureux ouvrit son livre.
+
+--Ces histoires-là, dit-il, ce ne sont pas des contes du tout, c'est
+arrivé pour tout de bon, Jean-Joseph. Ce sont les histoires des hommes
+illustres de la France; il y en a eu dans toutes les provinces, car la
+France est une grande nation; mais nous lirons l'histoire des hommes
+célèbres de l'Auvergne, puisque vous êtes né en Auvergne, Jean-Joseph.
+
+--C'est cela, dit Jean-Joseph; voyons les grands hommes de l'Auvergne.
+
+Julien commença à voix basse, mais distinctement.
+
+
+
+
+LVII.--Les grands hommes de l'Auvergne.--Vercingétorix et l'ancienne
+Gaule.
+
+ Il y a eu parmi nos pères et nos mères dans le passé des hommes
+ et des femmes héroïques; le récit de ce qu'ils ont fait de grand
+ élève le coeur et excite à les imiter.
+
+
+ La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela,
+ presque entièrement couverte de grandes forêts. Il y avait peu de
+ villes, et la moindre ferme de votre village, enfants, eût
+ semblé un palais. La France s'appelait alors la Gaule, et les
+ hommes à demi sauvages qui l'habitaient étaient les Gaulois.
+
+ Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une
+ peau blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux
+ blonds ou roux qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules.
+
+ Ils estimaient avant toutes choses le courage et la liberté. Ils
+ se riaient de la mort, ils se paraient pour le combat comme pour
+ une fête.
+
+ Leurs femmes, les Gauloises, nos mères dans le passé, ne leur
+ cédaient en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à
+ la guerre; des chariots traînaient les enfants et les bagages;
+ d'énormes chiens féroces escortaient les chars.
+
+--Regardez un peu, Jean-Joseph, l'image des chariots de guerre.
+
+Jean-Joseph jeta un coup d'oeil rapide et Julien reprit:
+
+ L'histoire de ce qui s'est passé en ce temps-là dans la Gaule,
+ notre patrie, est émouvante.
+
+ Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules
+ César, qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa domination,
+ résolut de conquérir la Gaule.
+
+ [Illustration: CHARIOT DE GUERRE DES GAULOIS.--Nos ancêtres de la
+ Gaule aimaient beaucoup la guerre et les voyages. Ils
+ s'assemblaient par grandes multitudes: les uns montaient sur des
+ chars, les autres allaient à pied, et ils partaient ainsi à la
+ conquête de lointains pays. Dans les batailles, ils lançaient des
+ flèches et des javelines du haut des chars comme du haut de tours
+ roulantes.]
+
+ Nos pères se défendirent vaillamment, si vaillamment que les
+ armées de César, composées des meilleurs soldats du monde, furent
+ sept ans avant de soumettre notre patrie.
+
+ Mais enfin la Gaule, couverte du sang de ses enfants, épuisée par
+ la misère, se rendit.
+
+ Un jeune Gaulois, né dans l'Auvergne, résolut alors de chasser
+ les Romains du sol de la patrie.
+
+ Il parla si éloquemment de son projet à ses compagnons que tous
+ jurèrent de mourir plutôt que de subir le joug romain. En même
+ temps, ils mirent à leur tête le jeune guerrier et lui donnèrent
+ le titre de _Vercingétorix_, qui veut dire _chef_.
+
+ Bientôt Vercingétorix envoya en secret dans toutes les parties de
+ la Gaule des hommes chargés d'exciter les Gaulois à se soulever.
+ On se réunissait la nuit sous l'ombre impénétrable des grandes
+ forêts, auprès des énormes pierres qui servaient d'autels; on
+ parlait de la liberté, on parlait de la patrie, et l'on
+ promettait de donner sa vie pour elle.
+
+ [Illustration: UN AUTEL DES ANCIENS GAULOIS.--On trouve dans
+ certaines contrées de la France, et surtout en Bretagne, des
+ sortes de grandes tables de pierre qui, construites depuis les
+ temps les plus reculés, servaient d'autels aux Gaulois, nos
+ ancêtres. C'est sur ces tables qu'ils sacrifiaient leurs victimes,
+ et ces victimes étaient parfois des hommes, des prisonniers de
+ guerre, des esclaves. On appelle ces monuments de pierre des
+ _dolmens_.]
+
+Julien s'interrompit encore pour montrer à Jean-Joseph un autel des
+anciens Gaulois, puis il reprit sa lecture:
+
+ Au jour désigné d'avance, la Gaule entière se souleva d'un seul
+ coup, et ce fut un réveil si terrible que, sur plusieurs points,
+ les légions romaines furent exterminées.
+
+ César, qui se préparait alors à quitter la Gaule, fut forcé de
+ revenir en toute hâte, pour combattre Vercingétorix et les
+ Gaulois révoltés. Mais Vercingétorix vainquit César à Gergovie.
+
+--Gergovie, dit Jean-Joseph, c'est un endroit à côté de Clermont, j'en
+ai entendu parler plus d'une fois. Continuez, Julien; j'aime ce
+Vercingétorix.
+
+ Six mois durant, Vercingétorix tint tête à César, tantôt
+ vainqueur, tantôt vaincu.
+
+ Enfin César réussit à enfermer Vercingétorix dans la ville
+ d'Alésia, où celui-ci s'était retiré avec soixante mille hommes.
+
+ Alésia, assiégée et cernée par les Romains, comme notre grand
+ Paris l'a été de nos jours par les Prussiens, ne tarda pas à
+ ressentir les horreurs de la famine.
+
+--Oh! dit Julien, un siège, je sais ce que c'est: c'est comme à
+Phalsbourg, où je suis né et où j'étais quand les Allemands l'ont
+investi. J'ai vu les boulets mettre le feu aux maisons, Jean-Joseph;
+papa, qui était charpentier et pompier, a été blessé à la jambe en
+éteignant un incendie et en sauvant un enfant qui serait mort dans le
+feu sans lui.
+
+--Il était brave, votre père, dit Jean-Joseph avec admiration.
+
+--Oui, dit Julien, et nous tâcherons de lui ressembler, André et moi.
+Mais voyons la fin de l'histoire:
+
+ La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la
+ nécessité de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de tous
+ les autres points de la Gaule se présenta sous les murs d'Alésia.
+
+ Une grande bataille eut lieu; les Gaulois furent d'abord
+ vainqueurs, et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en
+ personne. On le reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de
+ son vêtement. Les Romains reprirent l'avantage; ils enveloppèrent
+ l'armée gauloise. Ce fut un désastre épouvantable.
+
+ Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix,
+ voyant la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime.
+ Pour sauver la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la
+ sienne. Il savait combien César le haïssait; il savait que plus
+ d'une fois, dès le commencement de la guerre, César avait cherché
+ à se faire livrer Vercingétorix par ses compagnons d'armes,
+ promettant à ce prix de pardonner aux révoltés. Le noble coeur de
+ Vercingétorix n'hésita point: il résolut de se livrer lui-même.
+
+ Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce
+ qu'il avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses
+ propositions à César. Alors, se parant pour son sacrifice
+ héroïque comme pour une fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus
+ riche armure, monta sur son cheval de bataille. Il fit ouvrir les
+ portes de la ville, puis s'élança au galop jusqu'à la tente de
+ César.
+
+ Arrivé en face de son ennemi, il arrête tout d'un coup son
+ cheval, d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses
+ armes étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il
+ attend immobile qu'on le charge de chaînes.
+
+ Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe,
+ son attitude altière, sa jeunesse produisirent un moment
+ d'émotion dans le camp de César. Mais celui-ci, insensible au
+ dévouement du jeune chef, le fit enchaîner, le traîna derrière
+ son char de triomphe en rentrant à Rome, et enfin le jeta dans un
+ cachot.
+
+ Six ans Vercingétorix languit à Rome dans ce cachot noir et
+ infect. Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu,
+ le fit étrangler.
+
+ [Illustration: VERCINGÉTORIX, de la tribu des Arvernes (habitants
+ de l'Auvergne), vivait au dernier siècle avant J.-C.]
+
+--Hélas! dit Jean-Joseph avec amertume, il était bien cruel ce César.
+
+--Ce n'est pas tout, Jean-Joseph, écoutez:
+
+ Enfants, réfléchissez en votre coeur, et demandez-vous lequel de
+ ces deux hommes, dans cette lutte, fut le plus grand.
+
+ Laquelle voudriez-vous avoir en vous, de l'âme héroïque du jeune
+ Gaulois, défenseur de vos ancêtres, ou de l'âme ambitieuse et
+ insensible du conquérant romain?
+
+--Oh! s'écria Julien tout ému de sa lecture, je n'hésiterais pas, moi,
+et j'aimerais encore mieux souffrir tout ce qu'a souffert
+Vercingétorix que d'être cruel comme César.
+
+--Et moi aussi, dit Jean-Joseph. Ah! je suis content d'être né en
+Auvergne comme Vercingétorix.
+
+On garda un instant le silence. Chacun songeait en lui-même à ce que
+Julien venait de lire. Puis le jeune garçon, reprenant son livre,
+continua sa lecture.
+
+
+
+
+LVIII.--Michel de l'Hôpital.--Desaix.--Le courage civil et le courage
+militaire.
+
+
+ I. Enfants, voici encore une belle histoire, l'histoire d'un
+ magistrat français qui ne connut jamais dans la vie d'autre
+ chemin que celui du devoir, et qui se montra aussi courageux dans
+ les fonctions civiles que d'autres dans le métier des armes.
+
+ Michel de l'Hôpital naquit, en Auvergne, au seizième siècle. Son
+ travail assidu, ses études savantes et son grand talent le firent
+ arriver à un poste des plus élevés: il fut chargé d'administrer
+ les finances de l'État.
+
+ Bien d'autres, avant lui, s'étaient, à ce poste, enrichis
+ rapidement, en gaspillant sans scrupule les trésors de la France.
+ Michel, qui avait la plus sévère honnêteté, réforma les abus et
+ donna l'exemple d'un entier désintéressement. Pauvre il était
+ arrivé aux finances, pauvre il en sortit; tellement que le roi
+ fut obligé de donner une dot à la fille de Michel de l'Hôpital
+ pour qu'elle pût se marier.
+
+ [Illustration: MICHEL DE L'HOPITAL, né à Aigueperse
+ (Puy-de-Dôme), en 1505, mort en 1573.]
+
+ La probité que Michel avait montrée dans l'administration des
+ finances lui valut d'être nommé à un poste plus important encore.
+ Cette fois, ce n'étaient plus les trésors de l'État qu'il avait
+ entre les mains, c'était l'administration de la justice qui lui
+ était confiée: il fut nommé grand chancelier du royaume.
+
+ Dès le début, on voulut lui arracher une injustice, et obtenir
+ qu'il signât un arrêt de mort immérité. On le menaçait lui-même
+ de le mettre à mort, s'il ne signait cet arrêt. La réponse de
+ Michel de l'Hôpital fut telle, qu'il serait à souhaiter que tout
+ Français l'apprit par coeur:
+
+ --Je sais mourir, dit-il, mais je ne sais point me déshonorer.
+
+ Et Michel ne signa pas.
+
+ Pendant plusieurs années il occupa son poste de chancelier sans
+ qu'il fût possible à personne de le corrompre, ni par des
+ présents ni par des menaces.
+
+ Enfin, cette franchise courageuse et cette probité déplurent. De
+ plus, il voulait empêcher, au sein de la France, ces dissensions
+ entre Français, ces guerres civiles et religieuses qui la
+ désolaient alors. La reine Catherine de Médicis lui enleva sa
+ charge, et Michel se retira sans regret à sa campagne.
+
+ Peu de temps après, on vint lui apprendre qu'un grand massacre se
+ faisait dans le royaume par ordre du roi Charles IX, le massacre
+ de la Saint-Barthélemy. On lui dit que le nom de Michel de
+ l'Hôpital était sur la liste des victimes et que les assassins
+ allaient arriver. Michel ne se troubla point et commanda qu'au
+ lieu de fermer les portes on les ouvrît toutes grandes.
+
+ A ce moment, un messager de la cour, envoyé en toute hâte, vint
+ lui annoncer que le roi lui faisait grâce. Michel répondit
+ fièrement:
+
+ --J'ignorais que j'eusse mérité ni la mort ni le pardon.
+
+ Quelle que fût l'énergie de Michel de l'Hôpital, son grand coeur
+ ne put supporter la vue des malheurs dont la patrie était alors
+ accablée. Sa vie fut abrégée par la tristesse. Il mourut six mois
+ après la Saint-Barthélemy, dans une pauvreté voisine de la
+ misère.
+
+ Enfants, vous le voyez, il n'y a pas seulement de belles pages
+ dans l'histoire de notre France; hélas! il y en a qui attristent
+ le coeur, comme les massacres commandés par Charles IX, et qu'on
+ voudrait pouvoir effacer à jamais. Enfants, c'est le juste
+ châtiment de ceux qui ont fait le mal, que leurs actions soient
+ haïes dans le passé comme elles l'ont été dans le présent, et que
+ leur souvenir indigne les coeurs honnêtes.
+
+ Quand Charles IX eut inondé la France sous des flots de sang, il
+ ne put étouffer la voix de sa conscience. A son lit de mort, il
+ fut poursuivi par d'horribles visions: il croyait apercevoir ses
+ victimes devant lui. L'étrange maladie dont il mourut redoublait
+ ses terreurs; il avait des sueurs de sang et son agonie fut
+ affreuse.
+
+ Enfants, comparez en votre coeur le roi Charles IX et Michel de
+ l'Hôpital. L'un mourut pauvre après avoir vécu esclave de la
+ justice et de l'honneur, n'ayant qu'une crainte au monde, la
+ crainte de faillir à son devoir: son nom est resté pour tous
+ comme le souvenir de la loyauté vivante, chacun de nous voudrait
+ lui ressembler. L'autre vécut entouré des splendeurs royales;
+ mais, au milieu des plaisirs et des fêtes, ce coeur misérable ne
+ put trouver le repos. Objet de mépris pour lui-même, il l'était
+ aussi pour ceux qui l'approchaient, et il le sera toujours pour
+ ceux qui liront son histoire.
+
+ Enfants, n'oubliez jamais ce que Michel de l'Hôpital aimait à
+ répéter:--Hors du devoir, il n'y a ni honneur ni bonheur durable.
+
+
+ II. C'est encore l'Auvergne qui a vu naître, l'an 1768, un homme
+ de guerre également célèbre par son courage et par son honnêteté:
+ DESAIX.
+
+--Oh! oh! Jean-Joseph, vous devez être content. Les hommes courageux
+ne manquent pas dans votre pays. Voyons la suite:
+
+ Desaix à l'âge de vingt-six ans était déjà général. Il prit part
+ aux grandes guerres de la Révolution française contre l'Europe
+ coalisée.
+
+ Desaix était d'une extrême probité. Quand on frappait les ennemis
+ d'une contribution de guerre, il ne prenait jamais rien pour lui,
+ et cependant il était lui-même pauvre; «mais, disait-il, ce qu'on
+ peut excuser chez les autres n'est pas permis à ceux qui
+ commandent des soldats.» Aussi était-il admiré de tous et estimé
+ de ses ennemis. En Allemagne, où il fit longtemps la guerre, les
+ paysans allemands l'appelaient le _bon général_. En Orient, dans
+ la guerre d'Égypte où il suivit Bonaparte, les musulmans qui
+ habitent le pays l'avaient surnommé le _sultan juste_,
+ c'est-à-dire le chef juste.
+
+ En 1800, se livra dans le Piémont, près de Marengo, une grande
+ bataille. Nos troupes, qui avaient traversé les Alpes par le mont
+ Saint-Bernard pour surprendre les Autrichiens, se trouvèrent
+ attaquées par eux. Après une résistance héroïque, nos soldats
+ pliaient et commençaient à s'enfuir. Tout à coup, Desaix arriva
+ en toute hâte à la tête de la cavalerie française; il se jeta au
+ milieu de la mêlée, donnant l'exemple à tous et guidant ses
+ soldats à travers les bataillons autrichiens, qui furent bientôt
+ bouleversés. Mais une balle ennemie le blessa à mort et il tomba
+ de son cheval; au moment d'expirer, il vit les ennemis en fuite:
+ il avait par son courage décidé la victoire. «Je meurs content,
+ dit-il, puisque je meurs pour la patrie.»
+
+ [Illustration: DESAIX, né en 1768, près de Riom (Puy-de-Dôme),
+ mourut, en 1800, à la bataille de Marengo, au moment où il
+ venait de décider la victoire.]
+
+ Ses soldats lui élevèrent un monument sur le champ même de la
+ bataille. Plus tard, sa statue fut érigée à Clermont-Ferrand.
+
+ Vercingétorix et Desaix furent des modèles du courage militaire;
+ Michel de l'Hôpital fut un modèle de courage civique, non moins
+ difficile parfois et aussi glorieux que l'autre. Partout et
+ toujours, dans la paix comme dans la guerre, faire ce qu'on doit,
+ advienne que pourra, voilà le vrai courage et le véritable
+ honneur.
+
+--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, répéta Jean-Joseph, je
+veux me rappeler cela toujours, Julien.
+
+--Moi aussi, dit Julien, je veux faire mon devoir toujours, quoi qu'il
+puisse arriver.
+
+André, tout en causant avec les bûcherons, avait continué de prêter
+attention à la conversation des deux enfants; la dernière phrase le
+frappa, et lui aussi, sérieux, réfléchi, se disait en lui-même:
+
+--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, c'est une belle pensée que
+je veux retenir!
+
+
+
+
+LIX.--Le réveil imprévu.--La présence d'esprit et l'initiative en face
+du danger.
+
+ Ne pas se laisser troubler par un danger, c'est l'avoir à moitié
+ vaincu.
+
+
+Lorsque M. Gertal rentra, on se mit à table tous ensemble, et le
+Jurassien, désignant Jean-Joseph:--Tiens, dit-il au fermier, où
+avez-vous donc pris ce jeune garçon que je ne vous connaissais point?
+il a l'air intelligent.
+
+--Pour cela, oui, dit le cultivateur, il est intelligent et il me
+rendra service s'il continue. J'avais besoin d'un enfant de cet âge
+pour garder les bêtes: je suis allé le chercher à l'hospice; on aime
+assez à placer les orphelins aux champs chez de braves gens; on me l'a
+confié. Il est encore si timide et étonné, il fait si peu de bruit,
+qu'à tout moment on oublie qu'il existe; mais cela ne m'inquiète pas,
+monsieur Gertal, il ne se dégourdira que trop à la longue.
+
+--D'autant que vous êtes le meilleur des hommes, dit M. Gertal, et que
+vous aimez les enfants.
+
+Après le repas, la veillée ne se prolongea guère: chacun se coucha de
+bonne heure. André et Julien furent conduits dans un petit cabinet
+servant de décharge; Jean-Joseph monta au second sous les combles, où
+il y avait une étroite mansarde, et M. Gertal eut, au premier étage,
+le meilleur lit.
+
+--Tenez-vous tout prêts dès ce soir, dit le patron aux enfants: nous
+partirons demain de bonne heure; la voiture est chargée, il n'y a que
+Pierrot à atteler et je vais boucler ma valise avant de me mettre au
+lit.
+
+--Oui, oui, soyez tranquille, monsieur Gertal, dirent les enfants.--Et
+avant de se coucher, ils bouclèrent aussi toute prête la courroie de
+leur paquet.
+
+Depuis longtemps chacun dormait dans la ferme lorsque André se
+réveilla tout suffoquant et mal à l'aise.
+
+Il était si gêné qu'il put à peine, au premier moment, se rendre
+compte de ce qu'il éprouvait. Il sauta hors de son lit sans trop
+savoir ce qu'il faisait et il ouvrit la fenêtre pour avoir de l'air.
+
+Le vent froid de la montagne s'engouffra aussitôt en tourbillonnant
+dans la pièce et ouvrit la porte mal fermée. Alors une fumée épaisse
+entra dans le cabinet, puis un crépitement suivit, comme celui d'un
+brasier qui s'allume. André pris de terreur courut au lit où dormait
+Julien; il le secoua avec épouvante.--Lève-toi, Julien, le feu est à
+la ferme.
+
+L'enfant s'éveilla brusquement, sachant à peine où il en était, mais
+André ne lui laissa pas le temps de se reconnaître. Il lui mit sur le
+bras leurs vêtements; lui-même saisit, d'une main, sur la chaise, le
+paquet de voyage bouclé la veille; de l'autre, il prit la main de
+Julien, et l'entraînant avec lui, il courut à travers la fumée
+réveiller M. Gertal et jeter l'alarme dans la ferme.
+
+--André, cria le patron, je te suis, éveille tout le monde; puis cours
+vite à Pierrot, attèle-le, fais-lui enlever la voiture hors de danger;
+après cela nous aiderons le fermier à se tirer d'affaire.
+
+André, toujours tenant Julien, s'élança au plus vite. Quand il arriva
+aux étables, la flamme tournoyait déjà au-dessus, car il y avait des
+fourrages dans le grenier, et des étincelles avaient embrasé la
+toiture en chaume.
+
+--Habille-toi, dit André à Julien, qui claquait des dents au vent de
+la nuit.
+
+Lui-même, à la hâte, passa une partie de ses vêtements, et prenant le
+reste, il jeta le tout dans la voiture.
+
+Bientôt M. Gertal arriva, ainsi que les gens de la ferme. C'était un
+brouhaha et un effroi indescriptibles. On n'entendait que des cris de
+détresse, auxquels se mêlaient le mugissement des vaches qu'on
+essayait de chasser de leur étable et le bêlement des moutons qui se
+pressaient effarés sans vouloir sortir.
+
+Au milieu de ce désordre général, à travers la fumée aveuglante, André
+et le patron réussirent pourtant à atteler Pierrot à la voiture. On
+mit Julien dedans, et André, d'un vigoureux coup de fouet, entraîna le
+tout dans le chemin éclairé par les lueurs rouges de l'incendie.
+
+Quand la voiture fut hors de danger, André attacha le cheval à un
+arbre et dit à son frère.
+
+--Petit Julien, tâche de sortir de ton étonnement afin de te rendre
+utile. Voyons, éveille-toi; cherche des pierres pour caler les roues
+de la voiture; moi, je cours aider les braves gens de la ferme qui
+sont dans l'embarras: quand tu auras fini, tu viendras me rejoindre.
+
+--Oui, dit Julien, d'une voix qu'il essaya de rendre assurée, va,
+André.
+
+Et il sauta hors de la voiture, pendant qu'André courait comme une
+flèche rejoindre M. Gertal près de la maison en feu.
+
+
+
+
+LX.--L'incendie.--Jean-Joseph dans sa mansarde.--Une belle action.
+
+ Puisque tous les hommes sont frères, ils doivent toujours être
+ prêts à se dévouer les uns pour les autres.
+
+
+L'incendie avait fait des progrès effrayants. Les flammes tournoyaient
+dans les airs au gré de l'ouragan; la toiture en chaume tantôt
+s'effondrait, tantôt tourbillonnait en rafales étincelantes; mais on
+ne pouvait songer à éteindre l'incendie, car il n'y avait point de
+pompes à feu dans le hameau. On essayait seulement d'arracher aux
+flammes le plus de choses possibles: les bestiaux d'abord, la récolte
+ensuite. Chacun travaillait avec énergie. Le fermier n'avait
+malheureusement pas assuré sa maison, bien qu'on le lui eût cent fois
+conseillé. En voyant ainsi le fruit de trente années de labeur
+opiniâtre dévoré par les flammes, le malheureux était comme fou de
+désespoir et ne savait plus ce qu'il faisait.
+
+Cependant le petit Julien avait repris son calme, et bientôt il arriva
+à son tour.
+
+Sa première pensée fut de chercher Jean-Joseph à travers la foule;
+personne ne songeait à Jean-Joseph et ne savait où il était.
+
+--Bien sûr, dit le petit garçon avec effroi, Jean-Joseph est resté
+dans sa mansarde; je cours le chercher.
+
+Il partit en toute hâte, mais déjà il n'y avait plus moyen de monter
+jusque-là: l'escalier s'était effondré et les flammes tourbillonnaient
+à l'entrée.
+
+Julien revint dans la cour: la lucarne de la mansarde était
+hermétiquement close par son petit volet. A coup sûr Jean-Joseph
+dormait encore sans se douter du danger.
+
+Julien saisit une pierre ronde assez grosse, et avec habileté il la
+lança dans le volet de toutes ses forces. Ce volet, qui s'ouvrait en
+dedans et ne tenait que par un mauvais crochet, céda aussitôt: au
+milieu du crépitement de l'incendie, on distingua le bruit de la
+pierre roulant dans la mansarde, tandis que la petite voix de Julien
+criait:--Jean-Joseph! Jean-Joseph!
+
+L'instant d'après, le visage épouvanté de Jean-Joseph se montra à la
+lucarne. Le pauvre enfant dressait au-dessus de sa tête ses deux
+petites mains jointes dans un geste désespéré; le vent poussait des
+traînées de flammes au-dessus de la lucarne, et à leur clarté sinistre
+on voyait de grosses larmes couler sur les joues pâles de l'enfant,
+tandis que sa voix appelait:--Au secours! au secours!
+
+André, qui s'était absenté un instant avec M. Gertal, revint alors,
+traînant une échelle: on l'appliqua sous la lucarne. Elle était trop
+courte de près de deux mètres.
+
+--N'importe, dit M. Gertal, je monterai au dernier échelon: je suis
+très grand, l'enfant descendra sur mes épaules. André, tiens bien
+l'échelle.
+
+M. Gertal monta, mais il était pesant, l'échelle mauvaise; un barreau
+vermoulu se brisa et le brave Jurassien roula par terre.
+
+--C'est impossible, dit-il en se relevant.
+
+--C'est impossible, répéta chacun, et quelques-uns détournaient la
+tête pour ne pas voir la toiture prête à s'écrouler sur l'enfant.
+
+Alors André, sans dire un mot, avec une rapidité de pensée
+merveilleuse, saisit un grand fouet de roulier qui dans le désarroi
+général traînait par terre. Il prit son couteau, coupa la lanière en
+cuir du fouet, s'en servit pour lier solidement le gros bout du fouet
+contre le dernier barreau de l'échelle afin d'en faire un appui
+solide; puis, avec dextérité, il appliqua de nouveau l'échelle contre
+la muraille:
+
+--A votre tour, monsieur Gertal, dit-il, tenez-moi l'échelle: je suis
+moins pesant que vous, et j'ai dans le haut un barreau solide.
+
+En même temps André s'élança légèrement sur les barreaux, qui pliaient
+sous son poids. Arrivé au dernier, celui qu'il avait consolidé, il se
+retourna doucement sans trop appuyer, présentant le dos à la muraille
+et se soutenant contre, puis, levant ses deux bras jusqu'à la hauteur
+de la lucarne:
+
+--Aide-toi de mes bras, Jean-Joseph, dit-il d'une voix calme; descends
+sur mes épaules et n'aie pas peur.
+
+Jean-Joseph s'assit sur la lucarne, puis se laissa glisser le long du
+mur jusqu'à ce que ses pieds touchassent le dos d'André. Une pluie
+d'étincelles jaillissait autour d'eux, le barreau consolidé
+fléchissait encore sous son double poids; la position était si
+périlleuse que les spectateurs de cette scène fermèrent un instant les
+yeux d'épouvante.--Mon Dieu! disait le petit Julien agenouillé à
+quelques pas et joignant les mains avec angoisse, mon Dieu!
+sauvez-les.
+
+Quand André sentit Jean-Joseph sur ses épaules, il le fit glisser dans
+ses bras, par devant lui; puis il le posa sur le second barreau de
+l'échelle:--Descends devant à présent, lui dit-il, et prends garde au
+barreau cassé dans le milieu.
+
+Jean-Joseph descendit rapidement, André à sa suite. Ils arrivaient à
+peine au dernier tiers de l'échelle qu'un bruit se fit entendre. Une
+partie du toit s'effondrait; des pierres détachées du mur roulèrent et
+vinrent heurter l'échelle, qui s'affaissa lourdement.
+
+Un cri de stupeur s'échappa de toutes les bouches; mais, avant même
+qu'on eût eu le temps de s'élancer, André était debout. Il n'avait que
+de légères contusions, et il relevait le petit Jean-Joseph, qui
+s'était évanoui dans l'émotion de la chute.
+
+ * * * * *
+
+Quand l'enfant revint à lui, il était encore dans les bras d'André.
+Celui-ci, épuisé lui-même, s'était assis à l'écart sur une botte de
+paille.
+
+Le premier mouvement du petit garçon fut d'entourer de ses deux bras
+le cou du brave André, et le regardant de ses grands yeux effrayés qui
+semblaient revenir de la tombe, il lui dit doucement:--Que vous êtes
+bon!
+
+Puis il s'arrêta, cherchant quel autre merci dire encore à son sauveur
+et quoi lui offrir; mais il songea qu'il ne possédait rien, qu'il
+n'avait personne au monde, ni père, ni mère, ni frère, qui pût
+remercier André avec lui, et il soupira tristement.
+
+--Jean-Joseph, dit André, comme s'il devinait l'embarras de
+l'orphelin, c'est parce que je sais que tu es si seul au monde que
+j'ai trouvé le courage de te sauver. A ton tour, quand tu seras grand
+et fort, il faudra aider ceux qui, comme toi, n'ont que le bon Dieu
+pour père ici-bas.
+
+--Oui, reprit Jean-Joseph du fond de son coeur, quand je serai
+grand, je vous ressemblerai, je serai bon, je serai courageux!
+
+--Et moi aussi, et moi aussi, reprit la petite voix tendre de Julien,
+qui accourait avec un paquet de vêtements qu'on lui avait donnés pour
+vêtir Jean-Joseph, car le pauvre enfant à moitié nu frissonnait sous
+le vent froid de la montagne.
+
+Lorsque cette nuit pénible fut achevée, le lendemain, au moment de
+partir, M. Gertal prit le fermier à part:
+
+--Mon brave ami, lui dit-il, je vous vois plus désespéré qu'il ne
+faut. Voyons, du courage, avec le temps on répare tout. Tenez, les
+affaires ont été bonnes pour moi cette année, Dieu merci; cela fait
+que je puis vous prêter quelque chose. Voici cinquante francs; vous me
+les rendrez quand vous pourrez: je sais que vous êtes un homme actif;
+seulement promettez-moi de ne pas vous laisser aller au découragement.
+
+Le fermier, ému jusqu'aux larmes, serra la main du Jurassien, et on se
+quitta le coeur gros de part et d'autre.
+
+Une fois en voiture avec les deux enfants, M. Gertal posa la main sur
+l'épaule d'André; il le regardait avec une sorte de fierté et de
+tendresse.
+
+--Tu n'es plus un enfant, André, lui dit-il, car tu t'es conduit comme
+un homme. Tout le monde perdait la tête; toi, tu as gardé ta présence
+d'esprit; aussi je ne sais ce qu'il faut le plus louer, ou du courage
+que tu as montré ou de l'intelligence si prompte et si nette dont tu
+as fait preuve.
+
+Il se tourna ensuite vers Julien.
+
+--Et toi aussi, mon petit Julien, tu as eu la bonne pensée de songer à
+Jean-Joseph quand tout le monde l'oubliait; tu l'as éveillé avec la
+pierre que tu as lancée dans le volet, et c'est à toi qu'il doit
+d'exister encore, puisque personne ne pensait à lui. Vous êtes deux
+braves enfants tous les deux, et je vous aime de tout mon coeur.
+Continuez toujours ainsi, car il ne suffit pas dans le péril d'avoir
+un coeur courageux: il faut encore savoir conserver un esprit calme
+et précis, qui sache diriger le coeur et qui l'aide à triompher du
+danger par la réflexion.
+
+
+
+
+LXI.--Les chèvres du mont d'Or.--Ce que peut rapporter une chèvre
+bien soignée.
+
+ Le bétail bien logé et bien nourri rapporte le double.
+
+
+On quitta l'Auvergne et on entra dans le Lyonnais. M. Gertal fit
+remarquer aux enfants qu'on était dans l'un des départements les plus
+industrieux de la France, celui du Rhône. Aux environs de Lyon, nos
+trois amis firent un détour et passèrent au milieu de villages animés;
+Julien demanda le nom de cet endroit.--C'est le mont d'Or, dit M.
+Gertal; un joli nom, comme tu vois. Ne le confonds pas avec la
+montagne que nous avons vue en Auvergne, non loin de Clermont, et qui
+s'appelle le mont Dore. Sais-tu qu'est-ce qui fait la richesse de ces
+villages où nous sommes? Ce sont des chèvres que les cultivateurs
+élèvent en grande quantité. Dans aucun lieu de la France il n'y a
+autant de chèvres sur une si petite étendue de terrain. On en compte
+18,000.
+
+ [Illustration: CHÈVRES EN STABULATION.--La chèvre est un des
+ animaux qui s'accommodent le mieux du séjour de l'étable, quand
+ l'étable est bien propre, bien tenue et point humide. On a calculé
+ que vingt-quatre chèvres et un bouc peuvent rapporter par année,
+ en lait ou en jeunes chevreaux, jusqu'à 1,200 francs de bénéfice
+ net.]
+
+--18,000 chèvres! dit Julien, mais je n'en vois pas une. Nous en avons
+vu tant au contraire, en Auvergne, galoper sur les montagnes! Elles
+étaient bien jolies.
+
+--Elles étaient fort jolies en effet, mais le cultivateur n'élève
+point les chèvres seulement pour leur gentillesse: c'est surtout pour
+le lait et les jeunes chevreaux qu'elles donnent. Eh bien, pour donner
+du lait, les chèvres n'ont pas un besoin absolu de galoper sur les
+montagnes. Quand on les place dans des étables bien propres et bien
+soignées et qu'on les nourrit convenablement, elles s'accommodent à ce
+genre de vie qui consiste à garder l'étable et qu'on appelle la
+_stabulation_. C'est ce qui arrive ici où nous sommes. Les 18,000
+chèvres dont je te parle sont toutes enfermées dans des étables. De
+cette manière elles ne nuisent point à la culture des champs et ne
+vont point dévorer à tort et à travers les jeunes pousses des arbres.
+D'autre part, chacune donne jusqu'à six cents litres de lait par an.
+On fait avec ce lait un fromage estimé, si bien que chaque chèvre
+rapporte chaque année aux habitants 125 fr. par tête: il y a, sur ces
+125 francs à déduire la nourriture; mais elle est peu coûteuse.
+
+--125 fr. par tête, dit Julien, et 18,000 chèvres! cela fait bien de
+l'argent. Je n'aurais jamais cru que les chèvres fussent des animaux
+si utiles. Est-ce singulier à penser, que toutes ces chèvres sont
+renfermées et que nous n'en voyons pas une!
+
+Au même moment, comme ils passaient près d'une ferme, on entendit un
+petit bêlement auquel bien vite répondirent de droite et de gauche
+d'autres bêlements semblables.
+
+--Oh! les entendez-vous? dit Julien. Les voilà toutes qui se répondent
+les unes aux autres.
+
+Julien riait de plaisir; mais ce joli bruit champêtre s'éteignit,
+étouffé par le bruit du trot de Pierrot qui courait vers Lyon à toutes
+jambes.
+
+
+
+
+LXII.--Lyon vu le soir.--Le Rhône, son cours et sa source.
+
+ Les fleuves sont comme de grandes routes creusées des montagnes à
+ la mer.
+
+
+C'était déjà le soir quand nos voyageurs arrivèrent près de Lyon.
+Devant eux se dressaient les hautes collines couronnées par les
+dix-sept forts de Lyon et par l'église de Fourvières, qui dominent la
+grande cité. Ces collines étaient encore éclairées par les derniers
+rayons du crépuscule tandis que la ville se couvrait de la brume du
+soir. Mais bientôt tous les becs de gaz s'allumèrent comme autant
+d'étoiles qui, perçant la brume de leur blanche lueur, illuminaient la
+ville tout entière et renvoyaient des reflets jusque sur les campagnes
+environnantes.
+
+--Que c'est joli! disait Julien; je n'avais jamais vu pareille
+illumination.
+
+Bientôt nos amis arrivèrent sur les magnifiques quais du Rhône qui,
+avec ceux de la Saône, se développent sur une longueur de 40
+kilomètres. A leurs pieds coulait en grondant le fleuve, que
+remontaient et descendaient des bateaux à vapeur.
+
+--Oh! le grand fleuve! disait Julien. J'avais bien vu dans ma
+géographie que le Rhône est l'un des plus beaux fleuves de France,
+mais je ne me le figurais point comme cela.
+
+ [Illustration: SOURCE DU RHONE DANS UN GLACIER DES ALPES.--Les
+ grands fleuves prennent souvent naissance dans les glaciers. Ces
+ amas de glaces, en effet, fondent lentement par en-dessous à la
+ chaleur de la terre. Ainsi se forment, sous les glaciers, des
+ torrents, des ponts de glace, des cavernes. La gravure représente
+ une caverne de ce genre, d'où sort le torrent qui deviendra plus
+ tard le Rhône.]
+
+--J'ai lu aussi, monsieur Gertal, dit André, que le Rhône est sujet à
+des débordements terribles. Il est pourtant bien bas en ce moment, et
+au milieu s'étendent de grandes îles de sable.
+
+--Oui, mon ami, il est bas; mais ce qui le fait grossir si rapidement
+au printemps, c'est la fonte des neiges. Vous savez qu'il prend sa
+source au milieu des montagnes neigeuses de la Suisse, dans un vaste
+glacier, d'où il s'échappe par une grotte de glace. De là, il descend
+vers Genève. Vous rappelez-vous ce beau lac de Genève que nous avons
+vu ensemble du haut du Jura?
+
+--Oh! oui, monsieur Gertal, je me le rappelle, dit Julien; les Alpes
+l'entourent comme de grandes forteresses, et tout au loin on aperçoit
+le haut du mont Blanc.
+
+--Eh bien, le Rhône entre par un bout du lac et le traverse tout
+entier; mais le Rhône a un cours si rapide qu'il ne mêle point ses
+eaux à celles du lac. On le voit qui dessine au travers un large ruban
+de seize lieues de long. Puis il sort du lac, entre en France par le
+département de l'Ain et arrive jusqu'ici sans s'attarder en route, car
+c'est le plus impétueux de nos fleuves. Seulement, aux premières
+journées du printemps, quand les neiges fondent sur toutes les
+montagnes à la fois et que les torrents se précipitent de toutes
+parts, il reçoit tant d'eau que son vaste lit ne peut plus la
+contenir. Aussi la ville de Lyon a-t-elle été bien souvent ravagée par
+les inondations; d'autant plus que la Saône se met souvent aussi à
+déborder. En 1856, tous les quartiers qui avoisinent le Rhône ont été
+couverts d'eau et dévastés. Des maisons pauvres et mal bâties étaient
+emportées par le fleuve, et leurs habitants périssaient dans les eaux,
+ou, si l'on parvenait à les sauver, ils se trouvaient sans abri et
+réduits à la dernière misère.
+
+--Oh! dit Julien, ceux qui habitent près de ce fleuve doivent avoir
+peur quand ils le voient grossir. A Phalsbourg, c'est bien plus
+commode: on n'a point du tout à craindre d'inondation, car on est sur
+une colline, bien loin de la rivière.
+
+On sourit de la réflexion du petit Julien.
+
+Bientôt on arriva à la maison où l'on devait passer la nuit, et Julien
+s'endormit en voyant encore en rêve la grande ville, ses longs quais,
+ses ponts et son fleuve bruyant.
+
+
+
+
+LXIII.--Les fatigues de Julien.--La position de Lyon et son
+importance.--Les tisserands et les soieries.
+
+ L'industrie des habitants fait la prospérité des villes.
+
+
+--Oh! monsieur Gertal, quelle grande ville que ce Lyon! s'écria le
+petit Julien, qui n'en pouvait plus de fatigue un matin qu'il revenait
+de porter un paquet chez un client. J'ai cru que je marcherais tout
+le jour sans arriver, tant il y a de rues à suivre et de ponts à
+passer!
+
+--Allons, assieds-toi et dîne avec moi, dit M. Gertal; cela te
+reposera. André gardera l'étalage pendant ce temps. Quand nous aurons
+mangé, nous irons le remplacer au travail et il viendra dîner à son
+tour; car, dans le commerce, il faut savoir bien disposer son temps.
+
+Julien s'assit, et pendant que le patron lui servait le potage, il
+s'écria encore:
+
+--Mon Dieu! que c'est grand, cette ville de Lyon!
+
+--Mais, dit le patron, tu sais bien que c'est la seconde ville de
+France, petit Julien.
+
+--Tiens, c'est vrai, cela. Mais, monsieur Gertal, qu'est-ce qui fait
+donc que certaines villes deviennent de si grandes villes, tandis que
+les autres ne le deviennent point?
+
+ [Illustration: LE LYONNAIS est une petite province dont
+ l'intelligence des habitants a fait une des plus importantes de
+ France. Outre les grandes villes industrieuses de Lyon et de
+ Saint-Étienne, d'autres, comme Tarare, Roanne, Montbrison, filent
+ le coton et fabriquent la mousseline. Givors et Rive-de-Gier sont
+ de grands entrepôts de charbons; Villefranche et Beaujeu font le
+ commerce des vins.]
+
+--Cela tient presque toujours à l'industrie des habitants et à la
+place que les villes occupent, petit Julien. Tu as une carte de France
+dans le livre qu'on t'a donné à Mâcon, et puisque tu as toujours ce
+cher livre dans ta poche, ouvre-le et regarde la position de Lyon sur
+ta carte! Vois, Lyon est situé à la fois sur la Saône et sur le Rhône.
+Par la Saône il communique avec la Bourgogne et l'Alsace; par le
+Rhône, avec la Suisse d'un côté et avec la Méditerranée de l'autre.
+Par le canal de Bourgogne et les autres canaux, il communique avec
+Paris et la plupart des grandes villes de France. Six lignes de
+chemins de fer aboutissent à Lyon, et ses deux grandes gares sont sans
+cesse chargées de marchandises. N'est-ce pas là une magnifique
+position pour le commerce d'une ville, Julien?
+
+--Oui, dit Julien, dont le petit doigt avait suivi sur la carte les
+chemins indiqués par M. Gertal; je connais déjà une partie de ces
+pays-là. Je comprends très bien maintenant ce que vous me dites,
+monsieur Gertal: pour qu'une ville prospère, il faut qu'elle soit bien
+placée et qu'il y ait bien des chemins qui y aboutissent.
+
+--Justement; mais ce n'est pas le tout: il faut encore que la ville où
+toutes ces routes aboutissent soit industrieuse et que ses habitants
+sachent travailler. C'est là la gloire de Lyon, cité active et
+intelligente entre toutes, cité de travail qui a su, depuis plusieurs
+siècles, maintenir au premier rang dans le monde une de nos plus
+grandes industries nationales: la soierie. Il y a à Lyon 120,000
+ouvriers qui travaillent la soie, petit Julien, et dans les campagnes
+environnantes 120,000 y travaillent aussi: en tout 240,000.
+
+--240,000! fit Julien, mais, monsieur Gertal, cela fait comme s'il y
+avait douze villes d'Épinal occupées tout entières à la soie!
+
+ [Illustration: OUVRIER DE LYON TISSANT LA SOIE A L'AIDE DU MÉTIER
+ JACQUARD.--La plupart des ouvriers de Lyon travaillent chez eux
+ avec des métiers qu'ils possèdent ou qu'on leur prête. D'autres
+ travaillent dans de grands ateliers où les métiers sont mus par la
+ vapeur. Du haut des métiers on voit se dérouler toutes faites les
+ pièces de soieries ou de rubans.]
+
+--Oui, Julien. As-tu vu, en passant dans les faubourgs de la ville,
+ces hautes maisons d'aspect pauvre, d'où l'on entend sortir le bruit
+actif des métiers? C'est là qu'habite la nombreuse population
+ouvrière. Chacun a là son petit logement ou son atelier, souvent
+perché au cinquième ou sixième étage, souvent aussi enfoncé sous le
+sol, et il y travaille toute la journée à lancer la navette entre les
+fils de soie. De ces obscurs logements sortent les étoffes brillantes,
+aux couleurs et aux dessins de toute sorte, qui se répandent ensuite
+dans le monde entier. Il se vend chaque année à Lyon pour plus de 500
+millions de francs de soieries. Du reste, le travail de la soie n'est
+pas le seul à occuper les Lyonnais. Ils tiennent encore un beau rang
+dans cent autres industries.
+
+--Monsieur Gertal, j'ai vu sur une place, en faisant ma commission, la
+statue d'un grand homme, et on m'a dit que c'était celle de Jacquard,
+un ouvrier de Lyon. Je vais ouvrir encore mon livre pour voir si on y
+a mis ce grand homme-là.
+
+Julien feuilleta son livre et ne tarda pas à voir la vie de
+Jacquard.--Le voilà tout justement! Eh bien, je la lirai quand nous
+aurons quitté Lyon et que nous serons en voiture sans avoir rien à
+faire; car à présent nous avons trop à travailler pour y songer.
+
+--Tu as raison, Julien, il faut que chaque occupation vienne à sa
+place. L'ordre dans les occupations et dans le travail est encore plus
+beau que l'ordre dans nos vêtements et dans notre extérieur.
+
+M. Gertal se leva de table, car tout en causant on avait bien
+dîné.--Il faut se remettre au travail, dit-il; il est l'heure.
+Retournons à notre étalage et venons retrouver André.
+
+
+
+
+LXIV.--Le petit étalage d'André et de Julien à Lyon.--Bénéfices du
+commerce.--L'activité et l'économie, premières qualités de tout
+travailleur.
+
+ Etre actif, c'est économiser le temps.
+
+
+C'était plaisir de voir avec quel soin nos trois amis arrangeaient
+chaque jour, sur une des places de Lyon les plus fréquentées, leur
+petit étalage de marchandises.
+
+Il y en avait là pour tous les goûts. Dans un coin, c'étaient les
+beaux fruits de l'Auvergne, les pâtes et vermicelles fins de Clermont:
+dans un autre, l'excellente coutellerie achetée à Thiers s'étalait
+reluisante; puis, au-dessus, les dentelles d'Auvergne se déployaient
+en draperies ornementales, à côté des bas au métier achetés dans le
+Jura. Enfin, sous une vitrine à cet usage, brillaient dans tout leur
+éclat quelques montres de Besançon avec chaînes et breloques, et des
+boucles d'oreilles fabriquées en Franche-Comté; puis des objets
+sculptés dans les montagnes du Jura, anneaux de serviettes,
+tabatières, peignes et autres, complétaient l'assortiment.
+
+André debout à un coin, M. Gertal à l'autre, s'occupaient à la vente.
+Julien, assis sur un tabouret, se reposait après chaque commission
+pour se préparer à en faire d'autres.
+
+Du coin de l'oeil il suivait, avec un vif intérêt, le petit tas de
+coutellerie et le paquet de dentelles qui représentaient leurs
+économies. Souvent, parmi les passants affairés de la grande ville,
+quelques-uns s'arrêtaient devant l'étalage, frappés du bon marché et
+de la belle qualité des objets, et aussi de l'air avenant des
+marchands. A mesure que le tas diminuait et que le paquet arrivait à
+sa fin, la figure de Julien s'épanouissait d'aise.
+
+Un soir enfin, André vendit à une dame son dernier mètre de dentelle
+et à un collégien son dernier couteau. Les enfants comptèrent leur
+argent, qu'André avait mis soigneusement à part, et, à leur grande
+joie, ils virent qu'ils avaient 85 fr.
+
+--85 fr.! disait le petit Julien en frappant de joie dans ses mains.
+Quoi! nous avons plus du double d'argent que nous n'avions en quittant
+Phalsbourg!
+
+--C'est que, dit M. Gertal, ni les uns ni les autres nous n'avons
+perdu de temps ni regretté notre peine.
+
+--C'est vrai, dit André, et vous nous avez donné l'exemple, monsieur
+Gertal.
+
+--Voyez-vous, mes enfants, reprit le patron, quand on a sa vie à
+gagner et qu'on veut se tirer d'affaire, il n'y a qu'un moyen qui
+vaille: c'est d'être actif comme nous l'avons été tous. Regardez
+autour de nous, dans cette grande ville de Lyon, quelle activité il y
+a! L'homme actif ne perd pas une minute, et à la fin de la journée il
+se trouve que chaque heure lui a produit quelque chose. Le négligent,
+au contraire, remet toujours la peine à un autre moment: il s'endort
+et s'oublie partout, aussi bien au lit qu'à table et à la
+conversation; le jour arrive à sa fin, il n'a rien fait; les mois et
+les années s'écoulent, la vieillesse vient, il en est encore au même
+point. C'est au moment où il ne peut plus travailler qu'il s'aperçoit,
+mais trop tard, de tout le temps qu'il a perdu. Pour vous, enfants,
+qui êtes jeunes, prenez dès à présent, pour ne la perdre jamais, la
+bonne habitude de l'activité et de la diligence.
+
+--Oui certes, pensait le petit Julien, je veux être actif comme M.
+Gertal, qui trouve le temps de faire tant d'ouvrage dans un jour. Tous
+les marchands ne lui ressemblent pas. J'en vois beaucoup le long de
+notre route qui ne se donnent pas tant de peine; mais il me semble que
+ceux-là pourront bien être obligés de travailler alors qu'ils n'en
+auront plus la force, tandis que M. Gertal aura gagné de quoi se
+reposer sur ses vieux jours.
+
+ [Illustration: LA RUE DE LA RÉPUBLIQUE, A LYON.--Les grandes rues
+ ne servent pas seulement à charmer les yeux par la régularité et
+ par la beauté de leurs maisons ou de leurs magasins; elles
+ assainissent les villes en permettant à l'air d'y circuler plus
+ librement.]
+
+--C'est égal, reprit André pendant qu'on suivait la longue rue de la
+République, la plus belle et la plus large de la ville, nous aurions
+eu beau prendre de la peine, sans votre aide, monsieur Gertal, nous
+n'aurions pu réussir. C'est à vous que nous devons tout cet argent
+gagné. Que vous avez été bon de nous aider ainsi à nous tirer
+d'affaire!
+
+--Mes enfants, c'est un service qui m'a peu coûté: vous avez profité
+des frais que je fais pour mon commerce à moi-même. Que cela vous soit
+une leçon pour plus tard: n'oubliez jamais ce que nous avons fait
+ensemble et ce que font tous les jours les paysans du Jura dans leurs
+associations. Si tous les hommes associaient ainsi leurs efforts, ils
+arriveraient vite à triompher de leurs misères.
+
+
+
+
+LXV.--Deux hommes illustres de Lyon.--L'ouvrier Jacquard. Le botaniste
+Bernard de Jussieu. L'union dans la famille.--Le cèdre du Jardin des
+Plantes.
+
+ Ce que la patrie admire dans ses grands hommes, ce n'est pas
+ seulement leur génie, c'est encore leur travail et leur vertu.
+
+
+Quand on eut quitté Lyon et ses dernières maisons, tandis que la
+voiture courait à travers les campagnes fertiles et les beaux
+vignobles du Lyonnais, Julien prit son livre et, profitant de la
+première côte que Pierrot monta au pas, fit la lecture à haute voix.
+
+
+ I. A Lyon est né un homme qu'on a proposé depuis longtemps comme
+ modèle à tous les travailleurs. Jacquard était fils d'un pauvre
+ ouvrier tisseur et d'une ouvrière en soie. Dès l'enfance, il
+ connut par lui-même les souffrances que les ouvriers de cette
+ époque avaient à endurer pour tisser la soie. La loi d'alors
+ permettait d'employer les enfants aux travaux les plus fatigants:
+ ils y devenaient aveugles, bossus, bancals, et mouraient de bonne
+ heure.
+
+ [Illustration: JACQUARD, né à Lyon en 1752, mort en 1834 à
+ Oullains (Rhône).]
+
+ Le jeune Jacquard, mis à ce dur métier, tomba lui-même malade.
+ Ses parents, pour lui sauver la vie, durent lui donner une autre
+ occupation; ils le placèrent chez un relieur, et ce fut un grand
+ bonheur pour l'enfant, car, une fois dans l'atelier de reliure,
+ il ne se borna pas à cartonner les livres qu'on lui apportait: à
+ ses moments de loisir, il lisait ces livres, et il acquit ainsi
+ l'instruction élémentaire qu'on n'avait pu lui donner.
+
+ Une fois instruit, le studieux ouvrier sentit s'éveiller en lui
+ le goût de la mécanique, et il conçut l'idée d'une machine qui
+ accomplirait à elle seule le pénible travail qu'il avait lui-même
+ accompli jadis. Mais de tristes événements vinrent interrompre
+ ses recherches: c'était le moment des guerres de la Révolution,
+ où les citoyens combattaient les uns contre les autres en même
+ temps que contre les ennemis de la France. Il se fit soldat et
+ alla combattre, lui aussi, pour la patrie.
+
+ Pendant qu'il était sur le champ de bataille, son fils unique
+ mourut à Lyon. Sa femme était dans la misère, tressant, pour
+ vivre, des chapeaux de paille. C'est alors qu'il revint de
+ l'armée, et ce fut au milieu de cette tristesse et de cette
+ misère générale qu'il finit par construire la machine à laquelle
+ il a donné son nom.
+
+ Mais que de temps il fallut pour que cette merveilleuse machine
+ fût estimée à son vrai prix! Les ouvriers mêmes dont elle devait
+ soulager le travail, la voyaient de mauvais oeil. Un jour, on la
+ brisa sur la place publique, et le grand homme qui l'avait
+ inventée eut lui-même à souffrir les mauvais traitements
+ d'ouvriers ignorants.
+
+ Enfin, au bout de douze ans d'efforts, son métier fut
+ généralement adopté et fit la richesse de Lyon.
+
+ Les ouvriers, qui craignaient que la machine nouvelle ne leur
+ nuisît et ne leur enlevât du travail, virent, au contraire, leur
+ nombre augmenter chaque jour: il y a maintenant à Lyon plus de
+ cent mille ouvriers en soieries. Et partout on a adopté le métier
+ de Jacquard, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Amérique
+ et jusqu'en Chine. Chaque ville manufacturière invitait Jacquard
+ à venir organiser chez elle les ateliers de tissage. La ville de
+ Manchester en Angleterre lui offrit même dans ce but beaucoup
+ d'argent; mais Jacquard, voulant conserver toutes ses forces et
+ tout son travail pour sa patrie bien-aimée, refusa.
+
+ La ville de Lyon, reconnaissante envers cet homme qui a fait sa
+ prospérité, lui a élevé une statue sur une de ses places.
+
+ Parmi les hommes célèbres que Lyon a produits, on peut citer
+ encore BERNARD DE JUSSIEU, né dans les dernières années du
+ dix-septième siècle. Il s'adonna à l'étude des plantes; cette
+ étude s'appelle la _botanique_. C'est Bernard de Jussieu qui
+ trouva le moyen de bien classer les milliers de plantes que
+ produit la nature, de les distinguer les unes des autres et de
+ savoir les reconnaître. Il avait tant travaillé que, sur la fin
+ de sa vie, il devint presque aveugle; il ne pouvait plus ni lire,
+ ni écrire, ni surtout distinguer ses chères plantes; mais son
+ neveu, auquel il avait communiqué son savoir, l'aida de ses yeux
+ et de son intelligence: le neveu voyait à la place de l'oncle, et
+ il lui disait tout ce qu'il voyait. L'oeuvre de Jussieu put donc
+ être continuée, et ne fut pas même interrompue par sa mort.
+
+ [Illustration: LE CÈDRE DU JARDIN DES PLANTES.--Le cèdre est
+ célèbre depuis les temps les plus reculés par la beauté et
+ l'incorruptibilité de son bois. C'est en bois de cèdre que Salomon
+ fit construire les lambris du temple de Jérusalem. Jadis le cèdre
+ couvrait les hautes montagnes du Liban. Le premier cèdre planté en
+ France fut apporté en 1734 au Jardin des Plantes de Paris par
+ Jussieu.]
+
+ Ainsi, dans une famille unie, chaque membre aide les autres et
+ les remplace au besoin dans leur travail.
+
+ Quand on se promène à Paris, au Jardin des Plantes, on voit un
+ grand arbre, un magnifique cèdre, qui rappelle Bernard de
+ Jussieu. C'est, en effet, ce dernier qui l'a rapporté dans son
+ chapeau et planté en cet endroit, alors que le grand arbre
+ n'était encore qu'une petite plante.
+
+
+
+
+LXVI.--Une ville nouvelle au milieu des mines de houille:
+Saint-Étienne.--Ses manufactures d'armes et de rubans.--La trempe de
+l'acier.
+
+ Les richesses d'un pays ne sont pas seulement à la surface de son
+ sol: il y en a d'incalculables enfouies dans la terre et que la
+ pioche du mineur en retire.
+
+
+Après avoir traversé un joli pays, verdoyant et bien cultivé, nos
+voyageurs virent de loin monter dans le ciel un grand nuage de fumée.
+En approchant, Julien distingua bientôt de hautes cheminées qui
+s'élevaient dans les airs à une soixantaine de mètres.--Oh! dit
+Julien, on dirait que nous revenons au Creuzot, mais c'est bien plus
+grand encore. Combien voilà de cheminées!
+
+--C'est Saint-Étienne, dit M. Gertal. Et Saint-Étienne a en effet plus
+d'un rapport avec le Creuzot, car, là aussi, on travaille le fer,
+l'acier; on y fait la plus grande partie des outils de toute sorte qui
+servent aux différents métiers.
+
+--Je me souviens, dit André, que l'enclume sur laquelle je travaillais
+portait la marque de Saint-Étienne.
+
+--Toutes ces usines-là, mes amis, ne sont pas aussi vieilles que moi.
+Parmi les grandes villes de la France, Saint-Étienne est la plus
+récente. Il y a cent ans c'était plutôt un bourg qu'une ville, car
+elle n'avait que six mille habitants; aujourd'hui elle en a cent
+trente mille.
+
+--Vraiment, monsieur Gertal? et quand vous l'avez vue pour la première
+fois, elle n'était point comme à présent?
+
+ [Illustration: VUE DE SAINT-ÉTIENNE.--C'est après Lyon la plus
+ grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est
+ devenue le chef-lieu du département de la Loire. C'est aux
+ environs de cette ville que le premier des chemins de fer français
+ a été construit par l'ingénieur Séguin. Aujourd'hui Saint-Étienne
+ a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et
+ compte 130,000 habitants.]
+
+--Non certes, petit Julien; et je suis sûr que cette année encore je
+vais y voir bien des maisons nouvelles, des rues tout entières que je
+ne connaissais point.
+
+--Mais pourquoi Saint-Étienne s'agrandit-il comme cela?
+
+--Vois-tu, mon ami, ce qui fait la prospérité de cette ville, c'est
+qu'elle est tout entourée de mines de houille. Ces mines lui donnent
+du charbon tant qu'elle en veut pour faire marcher ses machines.
+
+A ce moment, on entrait dans Saint-Étienne et on y voyait de grandes
+rues bordées de belles maisons, mais tout cela était noirci par la
+fumée des usines; la terre elle-même était noire de charbon de terre,
+et quand le vent venait à souffler, il soulevait des tourbillons de
+poussière noire.
+
+La voiture se dirigea vers une hôtellerie que connaissait M. Gertal et
+qui était située non loin de la grande Manufacture nationale d'armes.
+
+Quand on arriva, il était déjà tard et le travail venait de cesser à
+la Manufacture. Alors, à un signal donné, on vit tous les ouvriers
+sortir à la fois: c'était une grande foule, et Julien les regardait
+passer avec surprise, en se demandant comment on pouvait occuper tant
+de travailleurs.
+
+--Et tous les fusils dont la France a besoin pour ses soldats! lui dit
+André; ne crois-tu pas qu'il y ait là de quoi donner de la besogne?
+Sans compter les sabres, les épées, les baïonnettes: la plus grande
+partie de tout cela se fait à Saint-Étienne. C'est dans la petite
+rivière qui coule ici, et qui s'appelle le Furens, qu'on _trempe_
+l'acier des sabres et des épées, pour les rendre plus durs et plus
+flexibles.
+
+ [Illustration: OUVRIER TREMPANT L'ACIER.--Pour donner de la dureté
+ et de l'élasticité à l'acier (par exemple, aux lames de sabres et
+ d'épées), on le fait rougir, puis on le _trempe_ tout à coup dans
+ l'eau froide.]
+
+--Oui, mes amis, dit M. Gertal, Saint-Étienne est la ville du fer et
+de l'acier. Cependant l'industrie du fer n'occupe encore que la moitié
+de ses nombreux ouvriers. Ce ne sont point des objets de quincaillerie
+que je vais acheter ici; ce sont des soieries, des rubans, des
+velours. Il y a à Saint-Étienne plus de 40,000 ouvriers occupés à
+tisser la soie. Ici encore on trouve ces métiers inventés par Jacquard
+qui fabriquent jusqu'à trente-six pièces de rubans à la fois.
+
+En disant ces mots, M. Gertal sortit avec les deux enfants pour aller
+faire des achats. Il se rendit chez plusieurs fabricants de rubans et
+de soieries, où l'on entendait encore, malgré l'heure tardive, le
+bruit monotone des métiers.
+
+M. Gertal devait rester un jour seulement à Saint-Étienne. Le
+surlendemain, au moment du départ, il dit à Julien:
+
+--Mon ami, le temps approche ou nous allons nous quitter. Te
+rappelles-tu la promesse que je t'ai faite à Besançon? Je ne l'ai pas
+oubliée, moi. Voici le petit cadeau que tu désirais.
+
+En même temps, M. Gertal atteignit un parapluie soigneusement renfermé
+dans un fourreau en toile cirée.--Je te l'ai acheté ici même, dit-il.
+
+--Oh! merci, monsieur Gertal, s'écria Julien en ouvrant le parapluie.
+Mais, ajouta-t-il, il est en soie, vraiment! Oh! qu'il est grand et
+beau! voyez, monsieur Gertal, comme André et moi nous serons bien
+garantis là-dessous! Et avec cela il est léger comme un jonc. Que vous
+êtes bon, monsieur Gertal!
+
+Puis, passant le parapluie à André, qui le remit dans son étui,
+l'enfant courut aussitôt embrasser le patron.
+
+On quitta ensuite la grande ville industrielle pour se diriger vers le
+sud-est, et on passa du Lyonnais dans le Dauphiné.
+
+
+
+
+LXVII.--André et Julien quittent M. Gertal.--Pensées tristes de
+Julien.--Le regret de la maison paternelle.
+
+ Combien sont heureux ceux qui ont un père, une mère, un foyer
+ auquel viennent s'asseoir, après le travail, tous les membres de
+ la famille unis par la même affection!
+
+
+C'était à Valence, chef-lieu du département de la Drôme, dans le
+Dauphiné, que nos trois amis devaient se quitter.
+
+M. Gertal y acheta diverses marchandises, y compris des objets de
+mégisserie, gants, maroquinerie et peaux fines, qu'on travaille à
+Valence, à Annonay et dans toute cette contrée de la France. Ensuite
+M. Gertal se prépara à repartir.
+
+Après six semaines de fatigue et de voyage, il avait hâte de retourner
+vers le Jura, où sa femme et son fils l'attendaient. Les enfants,
+d'autre part, avaient encore soixante lieues à faire avant d'arriver à
+Marseille.
+
+Ce fut sur la jolie promenade d'où l'on découvre d'un côté les
+rochers à pic qui dominent le Rhône, de l'autre côté les Alpes du
+Dauphiné, que nos amis se dirent adieu.
+
+--André, dit M. Gertal, quand tu m'as demandé quelque chose comme
+salaire à Besançon, je n'ai rien voulu te promettre, car je ne te
+connaissais pas; mais depuis ce jour tu t'es montré si laborieux, si
+courageux, et tu m'as donné si bonne aide en toute chose, que je veux
+t'en montrer ma reconnaissance. J'ai fait l'autre jour à Julien le
+cadeau que je lui avais promis; voici maintenant quelque chose pour
+toi, André.
+
+Et il tendit au jeune garçon un porte-monnaie tout neuf, où il y avait
+trois petites pièces de cinq francs en or.
+
+ [Illustration: MÉGISSIER TRAVAILLANT A ASSOUPLIR UNE
+ PEAU.--Lorsque le cuir a été tanné et qu'il a subi les premières
+ préparations, il reste à le rendre doux et souple. Pour cela,
+ l'ouvrier l'étend sur une table et le frotte avec un instrument en
+ bois cannelé qu'on nomme _marguerite_.--On appelle _mégissiers_
+ les ouvriers qui travaillent les peaux fines, et _corroyeurs_ ceux
+ qui travaillent les peaux plus grossières.]
+
+--Avec vos autres économies, dit M. Gertal, cela vous fera à présent
+cent francs juste. J'ai aussi tenu à mentionner sur un certificat ma
+bonne opinion de toi et l'excellent service que tu as fait pour mon
+compte depuis six semaines. Le maire de Valence a légalisé ma
+signature et mis à côté le sceau de la mairie. Voilà également ton
+livret bien en ordre. Dieu veuille à présent, mes enfants, vous
+accorder un bon voyage.
+
+Et le Jurassien, sans laisser à André le temps de le remercier,
+l'attira dans ses bras ainsi que le petit Julien.
+
+Il était ému de les quitter tous les deux. Au moment de se séparer, il
+se souvenait des jours passés avec eux, du travail qu'on avait fait
+ensemble, et aussi des plaisirs et des anxiétés éprouvés en commun. Il
+songeait à cette nuit d'angoisse en Auvergne pendant l'incendie, et,
+par la pensée, il revoyait André emportant dans ses bras le pauvre
+Jean-Joseph. A demi-voix, le coeur gros, il dit aux enfants en leur
+donnant le baiser d'adieu:
+
+--Le ciel vous bénisse, enfants, et que Dieu vous rende le bien que
+vous avez fait au petit orphelin d'Auvergne.
+
+Une heure après, les deux enfants, leur paquet sur l'épaule, suivaient
+la grande route de Valence à Marseille, qui longe le cours du Rhône.
+
+Le petit Julien était sérieux; par moments, il poussait un gros
+soupir; ses yeux baissés étaient humides comme ceux d'un enfant qui a
+grande envie de pleurer. Ce nouveau départ lui rappelait les départs
+précédents. Il songeait à Phalsbourg, à la bonne mère Étienne, à Mme
+Gertrude, et aussi au pauvre Jean-Joseph qui, en le quittant, lui
+avait dit:--Que j'ai de peine, Julien, de penser qu'ici-bas nous ne
+nous verrons peut-être jamais plus!
+
+ [Illustration: LE DAUPHINÉ, baigné par le Rhône et dominé par les
+ Alpes, est habité par une population énergique. Outre la ville de
+ Grenoble (45,000 hab.), renommée pour ses gants et ses liqueurs,
+ Vienne est connue pour ses manufactures de draps et ses tanneries,
+ Valence et Montélimar[*] pour leurs soies et leurs nougats. Gap est
+ une petite ville située dans les montagnes, qui fait le commerce
+ des bestiaux. Briançon, place forte, est la ville la plus élevée
+ de France; elle est à 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer.]
+
+Et en remuant tous ces souvenirs dans sa petite tête, l'enfant se
+sentit si désolé que le voyage lui parut devenu la chose la plus
+pénible du monde. Lui, si gai d'ordinaire, ne regardait même pas la
+grande route, tant elle lui paraissait longue, et triste, et
+solitaire. Le cadeau de M. Gertal, qui l'avait tant ravi au premier
+moment, ne l'occupait guère: il portait son parapluie neuf d'un air
+fatigué sur l'épaule. Il ne put s'empêcher de dire à André:
+
+--Mon Dieu! que c'est donc triste de quitter sans cesse comme cela les
+gens qui vous aiment et de n'avoir plus de famille à soi, d'amis avec
+qui l'on vive toujours, ni de maison, ni de ville, ni rien! André,
+voilà que j'ai de la peine à présent, d'être toujours en voyage.
+
+Et Julien s'arrêta, car sa petite voix était tremblante comme celle
+d'un enfant qui a les larmes dans les yeux.
+
+André le regarda doucement:--Du courage, mon Julien, lui dit-il. Tu
+sais bien que nous faisons la volonté de notre père, que nous faisons
+notre devoir, que nous voulons rejoindre notre oncle et rester
+Français, coûte que coûte. Marchons donc courageusement, et au lieu de
+nous plaindre, remercions Dieu au contraire de nous avoir rendu si
+douces les premières étapes de notre longue route. Combien chacun de
+nous serait plus à plaindre s'il était absolument seul au monde comme
+Jean-Joseph! O mon petit Julien, puisque nous n'avons plus ni père ni
+mère, aimons-nous chaque jour davantage tous les deux, afin de ne pas
+sentir notre isolement.
+
+--Oui, dit l'enfant en se jetant dans les bras d'André. Et puis, sans
+doute aussi le bon Dieu permettra que nous retrouvions notre oncle, et
+alors nous l'aimerons tant, quoique nous ne le connaissions point
+encore, qu'il faudra bien qu'il nous aime aussi, n'est-ce pas, André?
+
+
+
+
+LXVIII.--Les mûriers et les magnaneries du Dauphiné.
+
+ Que de richesses dues à un simple petit insecte! Le ver à soie
+ occupe et fait vivre des provinces entières de la France.
+
+
+Pour achever de distraire Julien de ses pensées tristes, André lui fit
+remarquer le pays qu'ils parcouraient. Il faisait un beau soleil
+d'automne et les oiseaux chantaient encore comme au printemps, dans
+les arbres du chemin.
+
+--Ne remarques-tu pas comme il fait chaud, dit André; le soleil a bien
+plus de force dans ce pays-ci: c'est que nous approchons du midi.
+Vois, il y a encore des buissons de roses dans les jardins.
+
+L'enfant, jusqu'alors plongé dans ses réflexions, avait marché sans
+rien observer de ce qui l'entourait. Il leva les yeux sur la route, et
+il remarqua à son tour que presque tous les arbres plantés dans la
+campagne avaient leurs feuilles arrachées, sauf un ou deux. Sur
+ceux-ci des jeunes gens étaient montés, qui cueillaient une à une les
+feuilles vertes et les déposaient précieusement dans un grand sac. Ils
+le refermaient ensuite et le remportaient sur leurs épaules.
+
+--Tiens! dit l'enfant, l'étrange chose! Pourquoi donc cueille-t-on les
+feuilles de ces beaux arbres? Serait-ce pour donner à manger aux
+vaches?
+
+--Mais non, Julien; réfléchis, tu vas trouver ce que l'on veut faire
+quand tu sauras que ce sont là des mûriers.
+
+--Des mûriers?... reprit Julien. Oh! mais oui, je sais à présent. On
+nourrit les vers à soie avec les feuilles de mûrier.
+
+ [Illustration: VER A SOIE SUR UNE FEUILLE DE MURIER.--Le ver à
+ soie a environ 0m06 de long; il est blanc avec une petite tête. Le
+ _mûrier blanc_, dont il se nourrit, est originaire de la Chine. On
+ a pu l'acclimater dans le midi de la France et même dans certains
+ points du centre comme la Touraine. Cet arbre s'élève de 8 à 10
+ mètres dans nos climats, et jusqu'à 20 mètres dans les climats
+ chauds.]
+
+--Justement, dit André. C'est dans la vallée du Rhône, dans le
+Dauphiné et dans le Languedoc, qu'on élève les vers, pour tisser plus
+tard leur soie à Lyon et à Saint-Étienne. Comme nous suivrons le Rhône
+à travers le Dauphiné et la Provence jusqu'à Marseille, nous verrons
+dans la campagne des mûriers presque tout le temps.
+
+--Et ce sont les vers à soie qui mangent ces sacs de feuilles? Mon
+Dieu, faut-il qu'il y en ait de ces vers!
+
+ [Illustration: UNE MAGNANERIE DANS LE DAUPHINÉ.--Les magnaneries
+ sont des chambres dans lesquelles on a installé les unes au dessus
+ des autres, des claies de roseaux. Les oeufs des vers à soie sont
+ placés sur ces claies, et pour qu'ils puissent éclore, on chauffe
+ ces chambres. Souvent les magnaneries sont mal tenues et trop
+ petites pour le nombre de vers qu'on y entasse; ce qui a amené
+ dans les dernières années une dégénérescence des vers à soie.]
+
+--Il s'est trouvé des années, m'a dit M. Gertal, où on a récolté dans
+la vallée du Rhône jusqu'à vingt-huit millions de kilogrammes de
+cocons de soie; et un cocon, qui est le travail d'un seul ver, pèse si
+peu, qu'il avait fallu pour produire tous ces cocons plus de vingt
+milliards de vers à soie.
+
+--Qu'est-ce qui élève tout cela, sais-tu, André?
+
+Ce sont ordinairement les femmes et les filles des cultivateurs. Les
+chambres où on élève les vers à soie s'appellent des _magnaneries_,
+parce que, dans le patois provençal, on appelle les vers des
+_magnans_. Il paraît que dans ces contrées chaque ferme, chaque maison
+a sa magnanerie, petite ou grande. Les vers sont là par centaines et
+par milliers, se nourrissant avec les feuilles qu'on leur apporte.
+
+--André, nous verrons peut-être des magnaneries là où nous coucherons?
+
+--C'est bien probable, répondit André.
+
+Quand le soir fut venu, les enfants demandèrent à coucher dans une
+sorte de petite auberge, moitié ferme et moitié hôtellerie, comme il
+s'en rencontre dans les villages. Ils firent le prix à l'avance, et
+s'assirent ensuite auprès de la cheminée pendant que la soupe cuisait.
+
+Julien regardait de tous les côtés, espérant à chaque porte qui
+s'ouvrait entrevoir dans le lointain la chambre des vers à soie, mais
+ce fut en vain.
+
+L'hôtelière était une bonne vieille, qui paraissait si avenante
+qu'André, pour faire plaisir à Julien, se hasarda à l'interroger, mais
+elle ne comprenait que quelques phrases françaises, car elle parlait à
+l'ordinaire, comme beaucoup de vieilles gens du lieu, le patois du
+midi.
+
+André et Julien, qui s'étaient levés poliment, se rassirent tout
+désappointés.
+
+Les gens qui entraient parlaient tous patois entre eux; les deux
+enfants, assis à l'écart et ne comprenant pas un mot à ce qui se
+disait, se sentaient bien isolés dans cette ferme étrangère. Le petit
+Julien finit par quitter sa chaise, et s'approchant d'André, vint se
+planter debout entre les jambes de son frère. Il s'assit à moitié sur
+ses genoux, et le regardant d'un air d'affection un peu triste, il lui
+dit tout bas:--Pourquoi donc tous les gens de ce pays-ci ne
+parlent-ils pas français?
+
+--C'est que tous n'ont pas pu aller à l'école. Mais dans un certain
+nombre d'années il n'en sera plus ainsi, et par toute la France on
+saura parler la langue de la patrie.
+
+En ce moment, la porte d'en face s'ouvrit de nouveau: c'étaient les
+enfants de l'hôtelière qui revenaient de l'école.
+
+--André, s'écria Julien, ces enfants doivent savoir le français,
+puisqu'ils vont à l'école. Quel bonheur! nous pourrons causer
+ensemble.
+
+
+
+
+LXIX.--La dévideuse de cocons. Les fils de soie.--Les chrysalides et
+la mort du ver à soie.--Comment les vers à soie ont été apportés dans
+le Comtat-Venaissin.
+
+ Le ver à soie nous a été apporté de Chine, le coton nous vient
+ d'Amérique; toutes les parties du monde contribuent à nous donner
+ les choses dont nous avons besoin.
+
+
+Les enfants qui venaient d'entrer échangèrent quelques mots avec leur
+mère, puis ils s'approchèrent d'André et de Julien. André leur répéta
+la question qu'il avait adressée à l'hôtesse:--Est-ce que vous avez
+des vers à soie dans la maison, et pourrait-on en voir?
+
+--La saison est trop avancée, dit l'aîné des enfants; les _éducations
+de magnans_ sont finies presque partout.
+
+--Ah! bien, fit le plus jeune, si on ne peut vous montrer les vers,
+on peut vous faire voir leur ouvrage. Venez avec moi: ma soeur aînée
+est ici tout près, en train de dévider les cocons de la récolte! vous
+la verrez faire.
+
+André et Julien passèrent dans une pièce voisine. Auprès de la fenêtre
+une femme était assise devant un métier à dévider.--Approchez-vous,
+dit-elle aux deux enfants avec affabilité et en bon français, car elle
+ne manquait point d'instruction. Tenez, mon petit garçon, prenez, dans
+votre main ce cocon et regardez-le bien. C'est le travail de nos vers
+à soie.
+
+--Quoi! dit Julien, cela n'est pas plus gros qu'un oeuf de pigeon,
+et c'est doux à toucher comme un duvet.
+
+--A présent, reprit l'agile dévideuse, regardez-moi faire. Il s'agit
+de dévider les cocons, et ce n'est pas facile, car le fil de soie est
+si fin, si fin, qu'il en faudrait une demi-douzaine réunis pour égaler
+la grosseur d'un de vos cheveux. N'importe, il faut tâcher d'être
+adroite.
+
+ [Illustration: COCON.--Le cocon est une enveloppe soyeuse que se
+ filent la plupart des chenilles et où elles s'endorment. En
+ secouant le cocon on entend dedans le ver endormi.]
+
+En disant cela la dévideuse, qui avait en effet l'adresse d'une fée,
+battait avec un petit balai de bruyère les cocons, qu'elle avait
+placés dans une bassine d'eau bouillante afin de décoller les fils. Le
+premier fil une fois trouvé, elle le posait sur le bord de la bassine
+tout prêt à prendre. Ensuite elle en réunissait quatre ou cinq afin
+d'obtenir un fil plus gros et plus solide; puis elle imprimait le
+mouvement au métier, et la soie se trouvait dévidée en écheveaux.
+
+ [Illustration: OUVRIÈRE DU DAUPHINÉ FILANT LA SOIE DES COCONS.--A
+ mesure que les fils de soie se déroulent des cocons, ils
+ s'enfilent par deux trous que l'on voit à droite et à gauche, puis
+ ils passent sur deux crochets au-dessus de la tête de la
+ dévideuse, et de là vont s'enrouler sur un dévidoir qu'on ne voit
+ pas dans la gravure. Ce dévidoir est mis en mouvement par les
+ pieds de la fileuse ou par l'aide d'une autre personne.]
+
+Julien suivait des yeux les cocons, qui sautaient dans la bassine,
+comme auraient pu faire de petits pelotons qu'on aurait été en train
+de dépelotonner. A mesure que le métier tournait, les cocons se
+dévidaient et diminuaient de grosseur. Bientôt la fin du fil arriva,
+et Julien vit, de chaque cocon fini, quelque chose de noir s'échapper
+dans l'eau.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit-il.
+
+--Ce sont les chrysalides, dit la fileuse. On appelle ainsi les vers
+qui se sont transformés. Vous savez bien, mon enfant, que le cocon
+filé par le ver à soie est une sorte de nid où il se retire comme pour
+s'endormir.
+
+--Oui, madame, dit Julien, j'en ai même vu l'image en classe dans mon
+livre de lecture; mais le livre dit aussi que le ver à soie s'éveille
+par la suite, qu'il perce le cocon et sort alors changé en papillon.
+
+--Oui, dit la fileuse, quand on le laisse faire; mais nous ne le
+laissons pas s'éveiller; car, s'il perçait le cocon, adieu la soie. Il
+ne resterait plus que mille petits brins brisés, au lieu de ce joli
+fil long de trois cent cinquante mètres.
+
+--Comment l'empêche-t-on de sortir? dit Julien.
+
+--On ramasse les cocons dans une armoire chauffée par la vapeur d'une
+chaudière: la vapeur étouffe les chrysalides, et elles restent mortes
+à l'intérieur de leurs cocons avant d'avoir eu la force de briser la
+soie. Ce sont les chrysalides que vous voyez flotter sur l'eau.
+
+--Quoi? Madame, vous tuez ainsi tous vos pauvres vers?
+
+ [Illustration: CHRYSALIDE.--Tous les insectes du genre de la
+ chenille, avant de devenir papillons, restent pendant un temps
+ plus ou moins long dans l'immobilité la plus complète, et sans
+ prendre aucune nourriture. L'insecte dans cet état se nomme
+ chrysalide.]
+
+--Non; pas tous. Nous en laissons quelques-uns percer leur prison et
+s'envoler. Aussitôt sortis, ils se hâtent de pondre de petits oeufs.
+On recueille précieusement ces oeufs, cette _graine_; on la ramasse,
+et au mois de mai prochain, de ces graines sortiront de jeunes vers à
+soie. Nous les soignerons comme il faut, et ils nous donneront en
+échange de nouveaux cocons.
+
+--Qui donc a songé à élever les premiers vers à soie? est-ce quelqu'un
+de votre pays?
+
+--Les vers à soie ne sont point un insecte de nos pays, mon enfant:
+ils sont originaires de la Chine. En Chine, on les élève en plein air
+sur les arbres, et non dans les chambres comme chez nous où il fait
+plus froid.
+
+--La Chine, dit Julien, c'est en Asie.
+
+--Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté
+le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder
+pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines
+sévères de la faire connaître aux étrangers; mais les moines cachèrent
+des oeufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les
+emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un
+pape qui dota la France de l'industrie des vers à soie.
+
+--Et comment cela? demanda Julien.
+
+--Vous connaissez bien le comtat d'Avignon, qui est tout près d'ici? A
+cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit
+planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt on imita dans
+toute la vallée du Rhône les gens d'Avignon, et à présent on élève des
+milliards de vers chaque année.
+
+Julien remercia beaucoup la fileuse de tout ce qu'elle venait de lui
+apprendre, et on alla se mettre à table.
+
+
+
+
+LXX.--Le mistral et la vallée du Rhône.--Le canal de Lyon à
+Marseille.--Un accident arrivé aux enfants.--Premiers soins donnés à
+Julien.
+
+ C'est surtout quand le malheur arrive, qu'on est heureux d'avoir
+ une petite épargne.
+
+
+Le lendemain, pour continuer leur voyage, les enfants purent profiter
+de l'occasion d'un char-à-bancs. La route se fit d'abord le plus
+gaîment du monde. Le ciel était d'un bleu éblouissant; toutefois,
+depuis la veille, un grand vent froid du nord-ouest s'était levé et
+soufflait à tout rompre. C'était ce vent de la vallée du Rhône que les
+gens du pays appellent _mistral_, d'un mot qui veut dire _le maître_,
+car c'est le plus puissant des vents, et il a une telle force qu'il a
+pu faire dérailler des trains de chemins de fer en marche.
+
+Julien s'étonnait de voir, malgré cela, l'air si lumineux et la
+campagne si riante.
+
+ [Illustration: CANAL D'IRRIGATION.--Les canaux d'irrigation
+ destinés à répandre l'eau dans les champs sont absolument
+ nécessaires dans les départements du midi, où les plantes
+ souffrent surtout de la sécheresse. La vallée du Rhône, si aride,
+ verra ses terrains doubler et tripler de valeur lorsque le canal
+ d'irrigation actuellement projeté répandra dans la campagne les
+ eaux fertilisantes qu'il aura empruntées au Rhône. Ce canal
+ servira en même temps à la navigation et permettra aux bateaux de
+ remonter plus facilement de Marseille jusqu'à Lyon.]
+
+--Oh! dit le conducteur de la voiture, si nous n'avions pas ce
+mistral, quel pays merveilleux ce serait que le Dauphiné et la
+Provence! Mais ce vent froid et desséchant est un fléau. Malgré cela,
+la terre est si fertile que, partout où on peut arroser nos champs,
+les moissons se succèdent avec une fécondité surprenante.
+
+--Comment? dit André, on arrose les champs, chez vous!
+
+--Je crois bien! Partout où on peut faire couler l'eau, la culture
+triple de bénéfice dans le midi. Malheureusement l'eau est rare; mais
+on nous promet que bientôt on fera le long du Rhône, depuis Lyon
+jusqu'à Marseille, un superbe canal au moyen duquel on pourra arroser
+tout notre pays et le transformer en un vrai jardin.
+
+Pendant qu'on devisait ainsi, la voiture avançait bon train: le vent
+la poussait par derrière et ajoutait sa force à celle du cheval. Mais,
+à un détour de la route, qui descendait en pente rapide, le vent
+souffla si fort que la voiture se trouva précipitée en avant avec une
+violence sans pareille.
+
+Le cheval n'eut pas la force de se maintenir, et il s'abattit
+brusquement. La secousse fut telle que les voyageurs se trouvèrent
+lancés tous les quatre hors de la voiture.
+
+Chacun se releva plus ou moins contusionné, mais sans blessure grave.
+Seul, le petit Julien avait le pied droit et le poignet tellement
+meurtris et engourdis qu'il ne pouvait appuyer dessus. Quand il voulut
+se relever et marcher, la douleur l'obligea de s'arrêter aussitôt. En
+même temps, il se sentait la tête toute lourde et le front brûlant; il
+se retenait à grand'peine de pleurer.
+
+André était bien inquiet, craignant que l'enfant n'eût quelque chose
+de brisé dans la jambe et dans le bras.
+
+Le conducteur, fort inquiet lui-même, s'approcha de Julien; il lui fit
+remuer les doigts de la main et ceux du pied blessé, et voyant que le
+petit garçon pouvait remuer les doigts:--Il n'y a probablement rien de
+brisé, dit-il; c'est sans doute une simple entorse au pied et à la
+main.
+
+Puis, s'adressant à André:--Jeune homme, prenez votre mouchoir et
+celui de l'enfant; mouillez-les avec l'eau du fossé: appliquez ces
+mouchoirs mouillés en compresses, l'un au pied, l'autre au poignet de
+votre frère. L'eau froide est le meilleur remède au commencement d'une
+entorse ou de toute espèce de blessure; elle empêche l'enflure et
+l'irritation.
+
+Pendant qu'André s'empressait de soigner son petit frère et lui
+appliquait les compresses d'eau froide, le conducteur releva le
+cheval, qui n'avait pas de mal; mais les brancards de la voiture
+étaient brisés. Il était impossible de remonter dans le char-à-bancs,
+et il fallut aller chercher de l'aide pour le traîner jusque chez le
+charron du plus prochain village.
+
+Julien ne pouvait marcher, et il se plaignait de plus en plus d'un
+violent mal de tête.
+
+André le prit dans ses bras et, le coeur tout triste, il fit ainsi
+une demi-lieue de chemin en portant le petit garçon qui se désolait.
+
+André, disait le pauvre enfant, qu'allons-nous devenir à présent que
+je ne puis plus marcher? Comment ferons-nous pour aller jusqu'à
+Marseille?
+
+--Ne te tourmente pas, mon Julien. N'avons-nous pas cent francs à
+nous? Nous profiterons de ces économies que nous avons eu le bonheur
+de faire, et nous prendrons le chemin de fer d'ici à Marseille. Oh!
+Julien, quelle joie d'avoir une petite épargne, quand le malheur
+arrive!
+
+--Mais cela coûtera bien cher, André. Il ne nous restera plus rien une
+fois à Marseille. Et si nous ne trouvons pas notre oncle, que
+deviendrons-nous? O mon Dieu, que nous sommes donc malheureux!
+
+--Mais non, mon Julien; le voyage ne coûtera pas aussi cher que tu
+crois: une trentaine de francs, peut-être même pas. Tu vois bien que
+nous ne sommes pas trop à plaindre.
+
+--Oh! j'ai bien du chagrin tout de même! dit l'enfant en soupirant. Je
+vais être un embarras.
+
+--Ne parle pas ainsi, Julien, dit André en serrant l'enfant sur son
+coeur. Si tu as du courage, si tu ne te désoles pas, tout se passera
+mieux que tu ne penses. N'avons-nous pas traversé déjà bien des
+épreuves, et la bonté de Dieu nous a-t-elle jamais fait défaut? Compte
+encore sur elle, mon Julien, et restons calmes en face d'un malheur
+qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter.
+
+Du bras qu'il avait de libre l'enfant entoura le cou de son frère, et
+l'embrassant il répondit entre deux soupirs:
+
+--Je vais tâcher d'être raisonnable, André, et je vais prier Dieu pour
+qu'il me donne du courage.
+
+
+
+
+LXXI.--La visite du médecin.--Les soins d'André.
+
+ L'affection et l'intelligence de celui qui soigne un malade ne
+ contribuent pas moins à sa guérison que la science du médecin.
+
+
+En arrivant au bourg voisin de l'accident, les deux enfants furent
+installés chez une excellente femme du lieu.
+
+Le petit Julien souffrait de plus en plus. Il portait sans cesse la
+main à son front: la tête, disait-il, lui faisait bien plus de mal que
+tout le reste.
+
+On le coucha pour le reposer, mais il ne put dormir. La fièvre l'avait
+pris, une de ces fièvres brûlantes qui sont le principal danger des
+chutes.
+
+André alarmé courut chercher le médecin. Par malheur, ce dernier
+était absent et ne devait rentrer que dans la soirée. André l'attendit
+avec anxiété, assis auprès du lit de son frère, dont il aurait tant
+voulu apaiser la souffrance. Les yeux fixés avec tendresse sur le
+visage accablé de Julien, il se sentait pris d'une tristesse
+indicible; il eut voulu souffrir mille fois à la place de l'enfant; il
+demandait à Dieu de lui donner à lui toutes les peines et de guérir
+son cher Julien.
+
+Le petit garçon avait fini par ne plus se plaindre: il semblait plongé
+dans un rêve plein d'angoisse; il avait le délire et murmurait tout
+bas des mots sans suite.
+
+--Que demandes-tu, mon Julien? dit André en se penchant vers l'enfant.
+
+Julien le regarda tristement comme s'il ne reconnaissait plus son
+frère, et d'une voix lente, accablée:
+
+--Je voudrais retourner à ma maison, dit-il.
+
+--Pauvre petit! pensa André, le chagrin qu'il avait hier ne l'a pas
+quitté. Ce long voyage semble maintenant au-dessus de ses forces. O
+mon Dieu, comment donc faire pour lui redonner du courage?
+
+--Mon Julien, répondit André doucement, nous aurons bientôt une maison
+à nous, chez notre oncle à Marseille.
+
+--A Marseille!... fit l'enfant avec l'air effrayé que donne le délire.
+C'est trop loin, Marseille... Puis il laissa tomber sa petite tête
+avec accablement en répétant plus fort:--C'est trop loin, c'est trop
+loin.
+
+--Qu'est-ce qui est trop loin, mon ami? dit la voix tranquille du
+médecin qui venait d'entrer.
+
+Julien releva la tête, mais il ne semblait plus voir personne. Puis,
+d'un air triste, lentement et traînant sur les mots:--Tout le monde a
+sa maison, reprit-il; moi aussi, j'avais une maison, et je n'en ai
+plus. Oh! que je voudrais bien y retourner!
+
+--Où souffres-tu, mon enfant? dit le médecin en prenant la main de
+Julien dans la sienne.
+
+Julien ne répondit pas, mais il se mit à pleurer et à se plaindre par
+mots entrecoupés.
+
+André alors expliqua leur accident de voiture, puis l'entorse au pied
+et au poignet.
+
+--L'entorse ne sera pas grave, dit le médecin après examen; mais cet
+enfant a une forte fièvre et un délire qui m'inquiète. Qu'est-ce que
+cette maison qu'il demande?
+
+André expliqua la mort de leur père, leur départ d'Alsace-Lorraine,
+leur long voyage; comment Julien avait été courageux tout le temps et
+même gai; mais qu'à chaque nouvelle séparation, et surtout à la
+dernière, il avait eu grand'peine à se consoler.
+
+«Pauvres orphelins, pauvres enfants de l'Alsace-Lorraine!» pensait le
+médecin en écoutant André; «si jeunes, et obligés à déployer une
+énergie plus grande que celle de bien des hommes!»
+
+André se tut, attendant l'avis du médecin: il était tout pâle
+d'anxiété sur l'état de son frère, et deux grosses larmes brillaient
+dans ses yeux.
+
+--Allons, dit le docteur, j'espère que cette fièvre et ce délire
+n'auront pas de suite: vous avez fait ce qu'il faut toujours faire
+dans les maladies, vous avez appelé le médecin à temps. Ne vous
+couchez pas, mon ami; de demi-heure en demi-heure vous ferez prendre à
+votre frère une potion calmante que je vais vous écrire; veillez-le
+avec soin. S'il peut s'endormir d'un bon sommeil, il sera hors de
+danger. Je reviendrai demain matin.
+
+André resta toute la nuit au chevet de Julien, veillant l'enfant comme
+eût fait la plus tendre des mères, le calmant par des mots pleins de
+tendresse, ne cessant de demander à Dieu, dans la tristesse de son
+coeur, aide et protection.
+
+--Seigneur! s'écriait-il, redonnez à mon Julien la santé, l'énergie et
+le courage, afin que nous puissions accomplir la volonté de notre
+père.
+
+Julien était toujours dans une agitation extrême. La nuit touchait à
+sa fin, et l'inquiétude d'André allait croissant.
+
+Enfin Julien épuisé de fatigue resta immobile; puis, peu à peu, il
+garda le silence, ses yeux se fermèrent; il s'endormit, sa petite main
+dans celle de son frère.
+
+André, immobile, n'osait remuer dans la crainte d'éveiller l'enfant.
+En voyant quel calme sommeil succédait au délire, il sentit
+l'espérance remplir son coeur; il remercia Dieu. Il songea à son
+pauvre père qui, bien sûr, lui aussi, les protégeait par delà la
+tombe, et de nouveau il s'adressa à lui, le priant de veiller sur son
+cher petit Julien.
+
+Enfin, brisé de fatigue et d'émotion, il finit par s'endormir lui-même
+à son tour, la tête appuyée sur le bois du lit où Julien reposait, la
+main immobile dans celle de l'enfant.
+
+
+
+
+LXXII.--La guérison de Julien.--Le chemin de fer.--Grenoble et les
+Alpes du Dauphiné.
+
+ La maladie nous fait mieux sentir combien les nôtres nous aiment,
+ en nous montrant le dévouement dont ils sont capables.
+
+
+Heureusement les prévisions du médecin se réalisèrent. Quand Julien
+s'éveilla, il était beaucoup mieux: le délire avait disparu et la
+fièvre était presque tombée.
+
+Deux jours de repos achevèrent de le remettre.
+
+Le médecin permit alors aux deux jeunes Lorrains de partir pour
+Marseille, mais il prit André à part et lui recommanda de ne pas
+laisser le petit garçon se fatiguer.
+
+--L'entorse du pied, dit-il, ne permettra pas à votre frère de marcher
+facilement avant un mois. D'ici là, il faut distraire cet enfant et ne
+pas le laisser s'attrister tout seul, de crainte que la fièvre
+nerveuse dont il vient d'avoir un accès ne reparaisse.
+
+André remercia le médecin de ses bons avis; il ne savait comment lui
+montrer sa reconnaissance, car le docteur, loin de vouloir être payé,
+avait fait cadeau à son petit malade d'une pantoufle de voyage pour le
+pied blessé.
+
+ [Illustration: GARE DE CHEMIN DE FER.--Les gares sont des abris
+ sous lesquels les trains s'arrêtent; c'est là que descendent et
+ montent les voyageurs, c'est là qu'on charge et décharge les
+ marchandises. Les gares des grandes villes, surtout celles de
+ Paris, sont de véritables monuments.]
+
+La gaîté de Julien revenait peu à peu: il voulut aider lui-même, de
+son lit, à faire le paquet de voyage, et il n'oublia pas de mettre
+dans sa poche son livre sur les grands hommes, afin, disait-il, de
+bien s'amuser à lire dans le chemin de fer.
+
+Lorsque les préparatifs furent achevés, André régla partout les
+dépenses qu'il avait faites; puis il prit le petit Julien dans ses
+bras. Julien portait de sa main valide le paquet de voyage attaché au
+fameux parapluie. Quoique bien embarrassés ainsi, les deux enfants se
+rendirent néanmoins à la gare, qui n'était éloignée que d'un quart
+d'heure.
+
+Une demi-heure après, les deux enfants étaient assis l'un près de
+l'autre dans un wagon de 3e classe. Au bout d'un instant la
+locomotive siffla et le train partit à toute vitesse.
+
+Julien n'avait encore jamais voyagé en chemin de fer: il s'amusa
+beaucoup la première heure, il regardait sans cesse par la portière,
+émerveillé d'aller si rapidement et de voir les arbres de la route qui
+semblaient courir comme le vent.
+
+Derrière eux, les belles cimes des Alpes du Dauphiné montraient leurs
+têtes blanches de neige que le soleil faisait reluire.--Vois-tu,
+Julien, cette chaîne de montagnes que nous laissons derrière nous?
+C'est par là qu'est Grenoble, la capitale du Dauphiné.
+
+--Oh! que ce doit être beau, Grenoble, si c'est au milieu des monts!
+
+ [Illustration: GRENOBLE.--Cette ville de 45,000 âmes est divisée
+ en deux parties par l'Isère, sur laquelle elle a de magnifiques
+ quais. Elle est renommée, ainsi que Valence et Vienne, pour ses
+ fabriques de gants et de peaux délicates. C'est près de Grenoble
+ que se trouve le couvent de la Grande-Chartreuse, situé dans un
+ site superbe, et où se vend la liqueur connue sous ce nom.]
+
+--J'ai lu en effet dans ma géographie que c'est une des villes de
+France qui ont les plus belles vues sur les montagnes. Elle est dans
+la vallée du Graisivaudan, dominée par des forts qui la rendent
+presque imprenable.
+
+Julien, malgré son pied malade, ne pouvait s'empêcher de se traîner
+sans cesse du banc à la portière. Enfin, pour se reposer, il ouvrit
+son livre d'histoires.
+
+--André, dit-il, voilà longtemps que je n'ai lu la vie des grands
+hommes de la France; puisque nous passons en ce moment dans le
+Dauphiné, je veux connaître les grands hommes de cette province.
+
+André s'approcha de Julien, et tous les deux tenant le livre d'une
+main lurent tout bas la même histoire, celle de Bayard, le chevalier
+sans peur et sans reproche.
+
+
+
+
+LXXIII.--Une des gloires de la chevalerie française. Bayard.
+
+ «Enfant, faites que votre père et votre mère, avant leur mort,
+ aient à se réjouir de vous avoir pour fils.» (LA MÈRE DE BAYARD.)
+
+
+ A quelques lieues de Grenoble, au milieu des superbes montagnes
+ du Dauphiné, on trouve les ruines d'un vieux château à moitié
+ détruit par le temps: c'est là que naquit, au quinzième siècle,
+ le jeune Bayard, qui par son courage et sa loyauté mérita d'être
+ appelé «le chevalier sans peur et sans reproche.»
+
+ Son père avait été lui-même un brave homme de guerre. Peu de
+ temps avant sa mort, il appela ses enfants, au nombre desquels
+ était Bayard, alors âgé de treize ans. Il demanda à chacun d'eux
+ ce qu'il voulait devenir.
+
+ --Moi, dit l'aîné, je ne veux jamais quitter nos montagnes et
+ notre maison, et je veux servir mon père jusqu'à la fin de ses
+ jours.
+
+ --Eh bien, Georges, dit le vieillard, puisque tu aimes la maison,
+ tu resteras ici à combattre les ours de la montagne.
+
+ Pendant ce temps-là, le jeune Bayard se tenait sans rien dire à
+ côté de son père, le regardant avec un visage riant et éveillé.
+
+ --Et toi, Pierre, de quel état veux-tu être? lui demanda son
+ père.
+
+ [Illustration: BAYARD, né au château de Bayard (Isère) en 1476.
+ C'est lui qui arma le roi François Ier chevalier après la
+ victoire de Marignan (1515). Il défendit victorieusement Mézières
+ contre toute une armée de Charles-Quint (1521). Il mourut en
+ Italie en 1524.]
+
+ --Monseigneur mon père, je vous ai entendu tant de fois raconter
+ les belles actions accomplies par vous et par les nobles hommes
+ du temps passé, que je voudrais vous ressembler et suivre la
+ carrière des armes. J'espère, Dieu aidant, ne vous point faire
+ déshonneur.
+
+ --Mon enfant, répondit le bon vieillard en pleurant, Dieu t'en
+ donne la grâce.--Et il avisa au moyen de satisfaire le désir de
+ Bayard.
+
+ Quelques jours après, le jeune homme était dans la cour du
+ château, vêtu de beaux habits neufs en velours et en satin, sur
+ un cheval caparaçonné: il était prêt à partir chez le duc de
+ Savoie, où il devait faire l'apprentissage du métier de
+ chevalerie. Vous savez, enfants, que les chevaliers étaient de
+ nobles guerriers qui juraient solennellement de consacrer leur
+ vie et leur épée à la défense des veuves, des orphelins, des
+ faibles et des opprimés.
+
+ La mère de Bayard, du haut d'une des tourelles du château,
+ contemplait son fils les larmes aux yeux, toute triste de le voir
+ partir, toute fière de la bonne grâce avec laquelle le jeune
+ homme se tenait en selle et faisait caracoler son cheval. Elle
+ descendit par derrière la tour, et le faisant venir auprès
+ d'elle, elle lui adressa gravement ces paroles:
+
+ --Pierre, mon ami, je vous fais de toutes mes forces ces trois
+ commandements: le premier, c'est que par dessus tout vous aimiez
+ Dieu et le serviez fidèlement; le second, c'est que vous soyez
+ doux et courtois, ennemi du mensonge, sobre et toujours loyal; le
+ troisième, c'est que vous soyez charitable: donner pour l'amour
+ de Dieu n'appauvrit jamais personne.
+
+ Le jeune Bayard tint parole à sa mère. A vingt et un ans, il fut
+ armé chevalier. Pour cela, il fit ce qu'on appelait la _veillée
+ des armes_; il passa toute une nuit en prières; puis le lendemain
+ matin un chevalier, le frappant du plat de son épée, lui dit:--Au
+ nom de Dieu, je te fais chevalier.
+
+ [Illustration: ARMEMENT D'UN CHEVALIER.--C'était seulement à 21
+ ans qu'on pouvait être armé chevalier. Après s'être baigné et
+ avoir passé la veillée en prières à l'église, le futur chevalier
+ était présenté au seigneur qui devait l'armer.]
+
+ Les grandes actions de Bayard sont bien connues; il serait trop
+ long de les raconter toutes ici. Un jour, il sauva l'armée
+ française au pont de Carigliano, en Italie; les ennemis allaient
+ s'emparer de ce pont pour se jeter par là à l'improviste sur nos
+ soldats. Bayard, qui les vit, dit à son compagnon:--Allez vite
+ chercher du secours, ou notre armée est perdue. Quant aux
+ ennemis, je tâcherai de les _amuser_ jusqu'à votre retour.
+
+ En disant ces mots, le bon chevalier, la lance au poing, alla se
+ poster au bout du pont. Déjà les ennemis allaient passer, mais,
+ comme un lion furieux, Bayard s'élance, frappe à droite et à
+ gauche et en précipite une partie dans la rivière. Ensuite, il
+ s'adosse à la barrière du pont, de peur d'être attaqué par
+ derrière, et se défend si bien que les ennemis, dit l'histoire du
+ temps, se demandaient si c'était bien un homme. Il combattit
+ ainsi jusqu'à l'arrivée du secours. Les ennemis furent chassés et
+ notre armée fut sauvée.
+
+ Après une vie remplie de hauts faits, Bayard reçut dans une
+ bataille un coup d'arquebuse au moment où il protégeait la
+ retraite de notre armée. Il faillit tomber de son cheval, mais il
+ eut l'énergie de se retenir, et appelant son écuyer:--«Aidez-moi,
+ dit-il, à descendre, et appuyez-moi contre cet arbre, le visage
+ tourné vers les ennemis: jamais je ne leur ai montré le dos, je
+ ne veux pas commencer en mourant.»
+
+ Tous ces compagnons d'armes l'entouraient en pleurant, mais lui,
+ leur montrant les Espagnols qui arrivaient, leur dit de
+ l'abandonner et de continuer leur retraite.
+
+ Bientôt en effet, les ennemis arrivèrent; mais tous avaient un
+ tel respect pour Bayard qu'ils descendaient de cheval pour le
+ saluer.
+
+ A ce moment un prince français, Charles de Bourbon, qui avait
+ trahi son pays et servait contre la France dans l'armée
+ espagnole, s'approcha comme les autres de Bayard:--Eh! capitaine
+ Bayard, dit-il, vous que j'ai toujours aimé pour votre grande
+ bravoure et votre loyauté, que j'ai grand'pitié de vous voir en
+ cet état!
+
+ --Ah! pour Dieu, Monseigneur, répondit Bayard, n'ayez point pitié
+ de moi, mais plutôt de vous-même, qui êtes passé dans les rangs
+ des ennemis et qui combattez à présent votre patrie, au lieu de
+ la servir. Moi, c'est pour ma patrie que je meurs.
+
+ Le duc de Bourbon, confus, s'éloigna sans répliquer.
+
+ Peu de temps après, Bayard adressait tout haut à Dieu une
+ dernière prière. La voix expira sur ses lèvres: il était mort.
+
+ Les ennemis, emportant son corps, lui firent un solennel service
+ qui dura deux jours, puis le renvoyèrent en France.
+
+--André, dit le petit Julien avec émotion, voilà un grand homme que
+j'aime beaucoup.
+
+Et il ajouta tout bas en s'approchant de son aîné, d'un petit air
+contrit:--Sais-tu, André? je n'ai pas été bien courageux quand nous
+avons quitté M. Gertal. J'étais si las et si triste que volontiers, au
+lieu d'aller plus loin, j'aurais voulu retourner à Phalsbourg; il me
+semblait que je ne me souciais plus de rien que de vivre tranquille
+comme autrefois, mais j'ai eu bien honte de moi tout à l'heure en
+lisant la vie de Bayard. O André, j'ai dû te faire de la peine; mais
+je vais tâcher à présent d'être plus raisonnable, tu vas voir.
+
+André embrassa l'enfant:
+
+--A la bonne heure, mon Julien, lui dit-il, nous ne sommes que de
+pauvres enfants, c'est vrai, mais néanmoins nous pouvons prendre
+ensemble la résolution d'être toujours courageux nous aussi et
+d'aimer, comme le grand Bayard, Dieu et notre chère France par dessus
+toutes choses.
+
+
+
+
+LXXIV.--Avignon et le château des papes.--La Provence et la
+Crau.--Arrivée d'André et de Julien à Marseille.--Un nouveau sujet
+d'anxiété.
+
+ Le pauvre peut aider le pauvre aussi bien et souvent mieux que le
+ riche.
+
+
+Au bout de trois heures, le train s'arrêta à la gare d'Avignon. Du
+chemin de fer on voyait la ville, et André montra en passant à Julien
+un grand monument situé sur le penchant d'un rocher, et qui, avec ses
+vieux créneaux, ressemble à une forteresse. C'était l'ancien château
+où les papes résidaient lorsqu'ils habitaient le Comtat-Venaissin,
+enclavé dans la Provence.
+
+Pendant ce temps le train s'était remis en marche. On traversa sur un
+beau pont la Durance, ce torrent terrible par ses inondations, qui
+descend en courant des montagnes, et dont les eaux, amenées par un
+long aqueduc, alimentent la ville de Marseille.
+
+ [Illustration: AVIGNON ET LE CHATEAU DES PAPES.--Avignon (40,000
+ hab.), ancienne capitale du Comtat-Venaissin, sur le Rhône, servit
+ autrefois de résidence aux papes. On y voit encore leur palais,
+ majestueux monument du quatorzième siècle.]
+
+Bientôt la campagne de la Provence, qui avait été jusqu'alors couverte
+de cultures et où on apercevait le feuillage gris des oliviers, devint
+stérile, sans herbe et sans arbres. Les enfants étaient entrés dans
+les plaines de la Crau, puis de la Camargue, desséchées par le souffle
+du mistral, couvertes de cailloux, et qui ressemblent à un désert de
+l'Afrique transporté dans notre France. Là paissent en liberté de
+nombreux troupeaux de boeufs noirs et de chevaux demi-sauvages,
+semblables aux chevaux arabes.
+
+Puis on entra sous un grand tunnel, celui de la Nerthe, qui a plus
+d'une lieue de long. Peu de temps après, on arrivait dans la vaste
+gare de Marseille, et les deux enfants sortirent de wagon au milieu
+du va-et-vient des voyageurs. Ils se sentaient tout étourdis du voyage
+et assourdis par les sifflets des locomotives, par le fracas des
+wagons sur le fer, par les cris des employés et des conducteurs de
+voitures.
+
+ [Illustration: LA PROVENCE, LE COMTAT-VENAISSIN ET LE COMTÉ DE
+ NICE.--Ces provinces ont été de tout temps célèbres par leur climat
+ délicieux, leurs fruits exquis, leur ciel bleu. Outre la ville
+ d'Avignon, centre du commerce de la garance, outre les grands
+ ports de Marseille (360,000 hab.), de Toulon (80,000 hab.), et de
+ Nice (70,000 hab.), on remarque les villes d'Aix et d'Arles, où se
+ fabrique une huile très renommée; Draguignan, chef-lieu du Var;
+ Digne, chef-lieu des Basses-Alpes, Hyères, Grasse, Cannes, Nice et
+ Menton sont des villes célèbres par la douceur de leur hiver.]
+
+André s'informa avec soin du chemin à suivre pour se rendre à
+l'adresse de son oncle. Puis, courageusement, il reprit Julien entre
+ses bras et, à travers la foule qui allait et venait dans la grande
+ville, il s'achemina tout ému.
+
+--Quoi! pensait-il, nous voilà donc enfin au terme de notre voyage!
+Mon Dieu! pourvu que nous trouvions notre oncle et qu'il se montre
+content de nous voir!
+
+ [Illustration: AQUEDUC DE ROQUEFAVOUR AMENANT A MARSEILLE LES EAUX
+ DE LA DURANCE.--Depuis longtemps la grande ville de Marseille
+ manquait d'eau, ce qui la rendait malsaine. On a eu l'idée d'y
+ amener les eaux de la Durance à l'aide d'un grand canal long de
+ 120 kilomètres et qui a coûté 40 millions de francs. Cette eau
+ fraîche vivifie la ville et la banlieue. Le canal passe sur les
+ arches d'un _aqueduc_ près de Roquefavour.]
+
+Le petit Julien n'était pas moins ému qu'André; il faisait les mêmes
+réflexions sans oser le dire. En même temps, il admirait le courage
+de son aîné, dont le calme et la douceur ne se démentaient jamais.
+
+Enfin on atteignit la rue tant désirée; avec un grand battement de
+coeur on frappa à la porte et on demanda Frantz Volden.
+
+Un marin d'une quarantaine d'années vint ouvrir et répondit:--Frantz
+Volden n'est plus ici, voilà tantôt cinq mois qu'il est parti.
+
+ [Illustration: CHEVAUX SAUVAGES DE LA CAMARGUE.--La Camargue est
+ une grande île formée par le Rhône, qui se divise, comme le Nil,
+ en plusieurs bras avant de se jeter dans la mer. Elle se compose
+ de vastes plaines rarement défrichées, où paissent en liberté et
+ presque à l'état sauvage de nombreux troupeaux de boeufs noirs et
+ de chevaux. Ces derniers descendent, dit-on, des chevaux arabes
+ amenés autrefois dans le pays par les invasions des Sarrasins.]
+
+--Mon Dieu! s'écria André avec anxiété; et il devint tout pâle comme
+s'il allait tomber. Mais bientôt, surmontant son trouble, il reprit:
+
+--Où est-il allé? savez-vous, monsieur?
+
+ [Illustration: TUNNEL DE LA NERTHE, PRÈS DE MARSEILLE.--Un
+ _tunnel_ est un passage pratiqué sous terre ou à travers une
+ montagne, dans lequel s'engagent les trains de chemin de fer. Le
+ plus grand tunnel de France a été longtemps celui de la Nerthe,
+ qui a près de 5 kilomètres de longueur. Un autre tunnel, plus
+ grand encore, a été construit récemment pour mettre en
+ communication la France et l'Italie: c'est celui du mont Cenis,
+ dont la longueur dépasse 12 kilomètres.]
+
+--Parbleu, jeune homme, dit celui qui avait ouvert la porte, entrez
+vous reposer: Frantz Volden est mon ami; nous causerons mieux de lui
+dans la maison que sur la porte. Le mistral n'est pas chaud ce soir:
+on voit que nous arrivons à la fin de novembre.
+
+Et le brave homme, montrant le chemin aux enfants, marcha devant eux
+dans un corridor étroit et sombre. André suivait, portant Julien sur
+ses bras. Le petit garçon était bien désolé, mais il se rappela fort à
+point les résolutions de courage qu'il venait de prendre après avoir
+lu la vie du chevalier sans peur et sans reproche: il voulut donc
+faire aussi bonne figure devant cette déception nouvelle que le grand
+Bayard eût pu faire en face des ennemis.
+
+On arriva dans une chambre où la femme du marin préparait le souper.
+Trois enfants en bas âge jouaient dans un coin. André s'assit près de
+la fenêtre et le marin en face de lui.
+
+--Voici ce qui en est, reprit le marin. Ce pauvre Volden avait en
+Alsace-Lorraine un frère aîné à l'égard duquel il a eu des torts
+jadis, ce qui fait qu'ils ne s'écrivaient point. Depuis la dernière
+guerre, Frantz songeait souvent au pays. Il se disait tous les jours:
+«Mon aîné doit être bien malheureux là-bas, car il a subi les misères
+de la guerre et des sièges; mais moi, j'ai quelques économies et je
+lui dirai:--Oublie mes torts, Michel. Viens-t'en en France avec moi,
+nous achèterons un petit bout de terre, et nous ferons valoir cela à
+nous deux.» Mais auparavant Frantz avait des affaires à régler à
+Bordeaux, et il est parti par Cette pour s'y rendre, travaillant le
+long de son chemin à son métier de charpentier de marine, afin de se
+défrayer du voyage.
+
+--Hélas! dit André tristement, nous venons, nous, jusque
+d'Alsace-Lorraine pour le trouver. Nous sommes les fils de ce frère
+qu'il voulait revoir, et qui est mort; mais en mourant, notre père
+nous avait fait promettre d'aller rejoindre notre oncle, et nous
+sommes venus. Nous avions d'abord écrit trois lettres, mais on ne nous
+a pas répondu.
+
+--Je le crois bien, dit le marin en ouvrant son armoire et en montrant
+les trois lettres précieusement enveloppées: elles sont arrivées après
+le départ de Frantz. J'attendais à avoir son adresse pour les lui
+envoyer; mais depuis cinq mois il ne m'a pas donné signe de vie.
+
+André réfléchissait tristement.--Comment allons-nous faire? dit-il
+enfin. Nous ne savons pas l'adresse de notre oncle à Bordeaux; et
+d'ailleurs nous ne pourrions aller jusque-là: mon jeune frère ne peut
+plus marcher, il est au bout de ses forces. D'autre part, nous n'avons
+plus assez d'argent pour prendre le chemin de fer jusqu'à Bordeaux.
+
+--Allons, allons, ne vous désolez pas à l'avance, dit le marin. Les
+pauvres gens sont au monde pour s'entr'aider. Nous ne sommes pas
+riches non plus, nous autres; mais à cause de cela on sait compatir au
+malheur d'autrui.
+
+--Eh! oui, dit la femme du marin, nous nous aiderons tous, et le bon
+Dieu fera le reste. Voyons, mettons-nous à table. Mon mari est un
+homme de bon conseil: en mangeant, il va débrouiller votre affaire,
+n'est-ce pas, Jérôme?
+
+En même temps l'excellente femme avait attiré la table dans le milieu
+de la chambre. Bon gré mal gré, elle plaça André à sa droite et Julien
+à sa gauche. Elle mit ses deux fils aînés, deux beaux jumeaux de
+quatre ans, de chaque côté de leur père: puis elle plaça sur ses
+genoux sa petite fille la dernière née, et le sourire sur les lèvres,
+elle servit à chacun une bonne assiette de soupe au poisson qui est le
+mets favori de la Provence.
+
+
+
+
+LXXV.--L'idée du patron Jérôme.--La mer.--Les ports de Marseille.--Ce
+qu'André et Julien demandent à Dieu.
+
+ La prière nous donne le courage et l'espoir.
+
+
+Pendant le dîner, André raconta leur voyage de point en point, puis il
+chercha son livret d'ouvrier et ses certificats pour les montrer à
+Jérôme.
+
+Jérôme avait écouté le récit d'André avec une grande attention; il
+feuilleta de même son livret avec soin; ensuite il réfléchit assez
+longtemps sans rien dire. Sa femme l'observait avec confiance. De
+temps à autre elle clignait de l'oeil en regardant André et Julien
+comme pour leur dire:--Soyez tranquilles, enfants, Jérôme va tout
+arranger.
+
+Jérôme, en effet, sur la fin du dîner, sortit de ses réflexions
+silencieuses.--Je crois, dit-il, qu'il y aurait un moyen de vous tirer
+d'embarras, mes enfants.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria la femme du marin avec
+admiration.--En même temps, le petit Julien faisait un saut de plaisir
+sur sa chaise, et André poussait un soupir de soulagement.
+
+Jérôme reprit:--Avez-vous peur de la mer?
+
+--Oh! monsieur, dirent à la fois les deux enfants, depuis si longtemps
+nous désirons la voir! Nous n'avons pas pu encore aller sur le port
+depuis que nous sommes à Marseille, car nous sommes venus droit chez
+vous; mais je vous réponds que nous n'aurons pas peur de la mer.
+
+--A la bonne heure, reprit le marin. Eh bien, mon bateau vous mènera à
+Cette, un joli port du département de l'Hérault: je mets à la voile
+après-demain. Une fois à Cette, j'interrogerai les uns et les autres
+sur Volden: nous autres mariniers nous nous connaissons tous, et déjà,
+à mon dernier voyage, j'avais chargé un camarade qui partait vers
+Bordeaux par le canal du Midi de prendre des informations sur
+l'adresse de Volden. Nous aurons donc, je l'espère, des nouvelles de
+votre oncle à Cette. Aussitôt on le préviendra de votre arrivée, et je
+vous confierai à un marinier qui vous conduira par le canal jusqu'à
+Bordeaux.
+
+--Mais, monsieur, dit le petit Julien, les bateaux, ce sera peut-être
+encore trop cher pour notre bourse.
+
+--Mon petit homme, vous avez un frère courageux qui ne craint point le
+travail: j'ai vu cela sur ses certificats. S'il veut faire comme je
+lui dirai et nous aider à charger ou décharger nos marchandises, non
+seulement le bateau ne lui coûtera rien, mais il gagnera votre
+nourriture à tous les deux et quelques pièces de cinq francs le long
+du chemin. Il aura du mal, c'est vrai, mais ici-bas rien sans peine.
+
+--Comment donc! s'écria André avec joie, je ne demande qu'à
+travailler. C'est ainsi que nous avons fait avec M. Gertal depuis
+Besançon jusqu'à Valence.
+
+--Mon Dieu, fit Julien, quel malheur que je ne puisse marcher!
+J'aurais fait les commissions, moi aussi, comme je faisais pour M.
+Gertal, et même je sais vendre un peu au besoin, allez, monsieur
+Jérôme.
+
+Le patron Jérôme sourit à l'enfant:
+
+--Vous avez raison, petit Julien, répondit-il, d'aimer à vous rendre
+utile; faites toujours ainsi, mon enfant. Dans la famille, voyez-vous,
+quand tout le monde travaille, la moisson arrive et personne ne pâtit.
+Mais en ce moment il ne faut songer qu'au repos, afin de vous guérir
+au plus vite.
+
+Pendant qu'André et Julien remerciaient Jérôme, sa femme se mit à
+préparer pour les enfants l'ancienne chambre où couchait leur oncle.
+Cette chambre n'avait pas été louée depuis le départ de Frantz Volden.
+Les enfants, dès le soir même, y furent installés. C'était un petit
+cabinet haut perché sur une colline et qui dominait les toits de la
+ville.
+
+Quand André ouvrit la fenêtre, il poussa un cri de surprise:--Oh!
+Julien, dit-il, que c'est beau!
+
+Et, prenant Julien dans ses bras, il le porta jusqu'à la fenêtre.--La
+mer, la mer! s'écria Julien.
+
+De la fenêtre, en effet, on découvrait à perte de vue la mer, d'un
+bleu plus foncé encore que le ciel; on apercevait aussi les ports de
+Marseille et les navires innombrables dont les mâts se pressaient les
+uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral leurs
+pavillons de toutes les couleurs. Les derniers rayons du soleil
+couchant emplissaient l'horizon d'une lumière d'or. Les deux enfants,
+serrés l'un contre l'autre, regardaient tour à tour l'immensité du
+ciel et celle de la mer, puis les trois ports pleins de navires et la
+grande ville qui s'étendait au-dessous d'eux. Devant ce spectacle si
+nouveau, ils étaient tout émus.
+
+ [Illustration: MARSEILLE ET SES PORTS.--Marseille, le premier port
+ de France, est une ville excessivement commerçante et industrielle
+ de 360,000 habitants. Dans ses ports, que protègent de longues
+ jetées, se rendent par milliers des vaisseaux venus de tous les
+ points du globe. Elle fait un très important commerce avec
+ l'Algérie et la Tunisie. Enfin ses ateliers produisent une grande
+ quantité d'objets de toute sorte: ses seules savonneries donnent
+ plus de 60 millions de kilogrammes de savon par an.]
+
+En même temps ils pensaient avec joie aux bonnes paroles de
+Jérôme.--Je suis bien content, dit André, d'avoir entendu parler de
+notre oncle: il me semble que je le connais à présent, et je l'aime
+déjà, notre oncle Frantz!
+
+--Et moi aussi, dit Julien. Quelle bonne idée il a de vouloir acheter
+un bout de champ! C'est justement tout à fait mon goût. Ce serait si
+bon d'avoir un champ à cultiver, des vaches à soigner: Oh! André, je
+traverserais toutes les mers du monde rien que pour cela.
+
+André sourit à l'enfant.--Allons, dit-il, je vois que mon Julien a la
+vocation de la culture, et que l'oncle Frantz et lui feront vite une
+paire d'amis. En attendant, il faut se reposer, afin d'avoir bien des
+forces pour le voyage.
+
+La nuit venue, avant de s'endormir, Julien dit à André:
+
+--Nous allons remercier Dieu de tout notre coeur.
+
+--Et aussi, ajouta André, lui demander la persévérance, afin de ne
+plus nous décourager à chaque traverse nouvelle, afin d'apprendre à
+être toujours contents de notre sort.
+
+Et joignant les mains en face du ciel étoilé que reflétait la mer, les
+deux orphelins firent à haute voix la prière du soir.
+
+
+
+
+LXXVI.--Promenade au port de Marseille.--Visite à un grand
+paquebot.--Les cabines des passagers, les hamacs des matelots; les
+étables, la cuisine, la salle à manger du navire.
+
+ La première embarcation des hommes a été un tronc d'arbre. Que de
+ progrès accomplis depuis ce jour! Le simple tronc d'arbre est
+ devenu une vraie ville flottante.
+
+
+Dès le lendemain, André commença à se rendre utile au patron, voulant
+le dédommager de la nourriture et du coucher qu'il leur donnait. Le
+jeune garçon descendit donc de bonne heure, vêtu de ses habits de
+travail, et suivit le marin au port, où l'on devait achever le
+chargement du bateau.
+
+Le bateau de Jérôme faisait le petit cabotage de la Méditerranée,
+c'est-à-dire la navigation sur les côtes, transportant d'un port à
+l'autre les marchandises. En ce moment, c'était un chargement de
+sapins du nord, qu'il s'agissait de transporter à Cette pour faire des
+mâts de navire. André aida de tout son courage au chargement.
+
+Le petit Julien, resté à la maison, gardait les enfants de la femme du
+marin, pendant que celle-ci, profitant de cette aide, était allée
+laver un gros paquet de linge.
+
+A l'heure du dîner, André mangea rapidement, puis il prit Julien dans
+ses bras:--Comme tu dois t'ennuyer immobile ainsi! lui dit-il. J'ai
+une bonne heure de repos devant moi, et je vais en profiter pour te
+montrer quelque chose de bien intéressant. Nous allons voir le port et
+les grands navires qui traversent l'océan; j'ai obtenu d'un matelot
+la permission de visiter l'intérieur d'un magnifique bateau à vapeur.
+
+Julien tout joyeux passa un bras autour du cou de son frère, et un
+quart d'heure après ils étaient sur le quai.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu, dit Julien, que de navires! Il y en a de
+toutes les grandeurs.
+
+--Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci, qui
+est un des plus beaux du port en ce moment; c'est celui que nous
+allons voir. C'est le _Sindh_, qui fait la traversée de la Chine en
+France: il est arrivé ici avant-hier.
+
+André, tenant Julien avec précaution, descendit dans une barque, et le
+batelier les conduisit en ramant auprès du grand navire, peint en noir
+et orné de dorures, qui s'élevait bien au-dessus d'eux comme un
+édifice porté par l'eau.
+
+ [Illustration: PONT SUPÉRIEUR D'UN PAQUEBOT A VAPEUR.--A droite,
+ se trouve la roue à l'aide de laquelle on manie le gouvernail.
+ Près de là, on voit les cabines du capitaine et des officiers. A
+ gauche, sont les cages des animaux. Les passagers logent
+ au-dessous, à l'étage plus bas: les petits trous que l'on voit le
+ long du vaisseau sont les fenêtres de leurs cabines.]
+
+Ils montèrent avec précaution l'escalier mobile qui est attaché au
+flanc du bâtiment, et bientôt tous les deux se trouvèrent sur le
+_pont_, c'est-à-dire sur le plancher supérieur; car les grands
+vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et
+chacun de ces étages s'appelle un pont.
+
+Le marin auquel André avait parlé à l'avance les attendait. Il leur
+fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montra à un
+des bouts le grand tourniquet avec lequel on manoeuvre le
+gouvernail; la cabine du capitaine était près de là, mais il était
+défendu d'y entrer sans permission. De chaque côté du navire étaient
+suspendus en l'air des chaloupes et canots, que l'on peut faire
+glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner
+le navire.
+
+--Voyez ces petites embarcations, dit le matelot; si par malheur le
+paquebot venait à être incendié ou à sombrer en pleine mer, c'est dans
+ces chaloupes ou ces canots que nous nous réfugierions, marins et
+passagers.
+
+ [Illustration: Race blanche. Race rouge. Race jaune. Race Noire.
+ LES QUATRE RACES D'HOMMES.--La race blanche, la plus parfaite des
+ races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le
+ nord de l'Afrique, et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête
+ ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses.
+ D'ailleurs son teint peut varier.--La race jaune occupe
+ principalement l'Asie orientale, la Chine et le Japon: visage
+ plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en
+ amandes, peu de cheveux et peu de barbe.--La race rouge, qui
+ habitait autrefois toute l'Amérique, a une peau rougeâtre, les
+ yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant.--La
+ race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de l'Océanie, a
+ la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres
+ épaisses, les bras très longs.]
+
+--Sont-elles petites, dit Julien, en comparaison du grand navire! on
+dirait des coques de noix.
+
+--Dieu merci, de tels accidents sont rares, dit le marin. Le vaisseau
+est solide; il est presque tout en fer.
+
+Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du
+transport des marchandises allaient et venaient autour des enfants. Il
+y en avait de tous les pays et presque de toutes les races d'hommes,
+les uns jaunes, les autres noirs. A quelques pas, un jeune Chinois au
+teint olive, la tête ornée d'une longue queue, les pieds nus dans des
+sandales pointues, pompait de l'eau.--Quoi! dit Julien, il y a une
+pompe ici comme dans une cour.
+
+--Certes oui, dit le marin: nous avons dans le fond du navire un
+réservoir d'eau douce: comment ferions-nous sans eau bonne à boire
+pendant une traversée qui dure trois mois?... Voulez-vous voir à
+présent notre étable?
+
+--Votre étable! répondit Julien avec étonnement.
+
+--Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages
+d'une propreté exquise, dans lesquelles il y avait une vache, des
+veaux et des moutons. Voici un agneau qui est à bord du navire; c'est
+le favori du capitaine: on le laisse de temps en temps se promener en
+liberté sur le pont. A côté, voilà les poules qui nous donnent de bons
+oeufs frais pour les malades.
+
+ [Illustration: CABINES DE PASSAGERS A BORD D'UN NAVIRE.--Les
+ cabines des passagers sont si basses d'étage, qu'on touche presque
+ le plafond de la tête; ordinairement on met plusieurs lits l'un
+ sur l'autre pour ménager mieux la place. Les petites fenêtres sont
+ protégées par des serrures solides, afin qu'on puisse les fermer
+ hermétiquement pendant les tempêtes, car sans cette précaution les
+ vagues jailliraient dans les cabines.]
+
+Julien n'en pouvait croire ses yeux. Ce qui le surprenait le plus,
+c'était l'ordre admirable et la propreté qui régnaient à bord.
+
+--Songez donc, mon petit, dit le marin, que sans la propreté il n'y a
+de santé pour personne, surtout pour le matelot.
+
+Après avoir visité le pont, on descendit par un escalier en bois à
+l'étage inférieur.--Je vais vous montrer, dit le marin, les chambres
+ou cabines où couchent les passagers.
+
+Il ouvrit une des portes, et Julien vit une chambrette fort propre
+avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place,
+plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres.
+
+--Quand on veut monter dans le second lit, dit le marin, on prend une
+chaise, et on se trouve au-dessus de son voisin.
+
+Au fond était une petite fenêtre, hermétiquement close pour empêcher
+l'eau des vagues de pénétrer à l'intérieur.
+
+Puis ce furent les salles de bains qu'on visita avec leurs jolies
+baignoires, la salle à manger avec sa longue table; on regarda les
+buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que
+le mouvement du navire ne les brisât. Au-dessus de la table pendait
+une toile tendue:--Voyez-vous? dit le marin, quand les passagers
+dînent et que la chaleur est trop forte, par exemple sur la mer Rouge
+ou sous l'Équateur, un Chinois placé près de la porte agite cette
+toile avec une corde: la toile se remue alors comme un grand éventail,
+et donne de l'air aux passagers... Ce piano, qui est au fond de la
+salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire.
+
+--Comme tout est prévu! disait Julien; ce navire est une vraie ville
+qui se promène sur l'eau.
+
+--Mais où couchent donc les matelots? demanda André.
+
+--Venez, venez, dit le marin.--Et on entra dans une grande salle
+basse.--Voici notre dortoir, dit-il.
+
+--Comment cela? reprit Julien, je ne vois pas un lit.
+
+--Patience, j'en vais faire un pour vous montrer.
+
+Et en moins de rien le marin saisit au plafond un paquet qu'il
+déroula. C'était une natte de forte toile, longue et étroite. Il
+accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l'autre à un
+second crochet placé à deux mètres de distance; puis, se tenant des
+deux mains à l'un des crochets, il s'enleva de terre et bondit dans
+cette couchette suspendue en l'air.
+
+ [Illustration: HAMACS DES MATELOTS.--Dans les navires, où l'on a
+ si peu de place, il faut que des centaines d'hommes couchent dans
+ un très petit espace: les matelots ne se servent point de lits.
+ Ils ont de petites couchettes qu'on ramasse le jour et qu'on
+ suspend le soir.]
+
+--Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J'ai de plus
+une couverture pour m'envelopper. C'est tout ce qu'il faut au matelot
+pour dormir à l'aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des
+vagues.
+
+--Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les
+lits de tous les matelots?
+
+--Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d'ordre,
+chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici
+quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre.
+
+On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe
+la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin
+on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et
+chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes,
+ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des
+hommes de peine du navire est composée de Chinois et d'Algériens.
+
+Lorsqu'on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s'en alla
+vite; car André ne voulait pas être en retard pour l'heure du travail.
+
+--Que tu es bon de te donner tant de peine pour moi, mon frère! dit
+Julien, pendant qu'André l'emportait dans ses bras. Cela doit bien te
+fatiguer de me soutenir toujours.
+
+--Non, mon Julien, dit André; j'ai une bonne santé et je suis fort; ne
+crains pas de me fatiguer. C'est à ceux qui sont plus forts d'aider
+les plus faibles, et je ne suis jamais si heureux que quand nous
+partageons un plaisir ensemble.
+
+
+
+
+LXXVII.--La côte de Provence.--Toulon.--Nice.--La Corse.--Discussion
+entre les matelots; quelle est la plus belle province de France.
+Comment André les met d'accord.
+
+ Ayons tous un même coeur pour aimer la France.
+
+
+Après avoir ramené son frère à la maison, André continua d'aider toute
+la journée Jérôme à charger le bateau, auquel le patron avait donné le
+nom de la _Ville d'Aix_ en souvenir de son pays natal.
+
+Le lendemain ce bateau, aussi modeste et pauvre que le paquebot à
+vapeur était superbe, mit de bonne heure à la voile.--Le vent est
+favorable, disait Jérôme, il faut en profiter.
+
+On sortit du port, et on passa devant les forts qui le protègent,
+devant les murailles qui s'avancent en mer pour le défendre contre la
+violence des vagues. Enfin on vit s'ouvrir l'horizon sans limite de la
+pleine mer, qui semblait dans le lointain se confondre avec le ciel.
+Julien ne pouvait se lasser de regarder cette grande nappe bleue sur
+laquelle le bateau bondissait si légèrement; le vent enflait les
+voiles et on marchait vite. André observait la manoeuvre avec
+attention pour apprendre ce qu'il y avait à faire. La mer était bonne,
+et les deux jeunes Lorrains n'éprouvèrent pas le mal de mer, ce
+malaise suivi de vomissements dont sont pris souvent ceux qui vont sur
+mer sans y être habitués.
+
+ [Illustration: NOTRE-DAME DE LA GARDE A MARSEILLE.--Cette église,
+ très vénérée des marins, est bâtie sur une hauteur et domine toute
+ la ville. On aperçoit de loin en mer sa tour aiguë et la statue de
+ la Vierge qui la surmonte.--A gauche se trouve un _sémaphore_,
+ c'est-à-dire un poste d'où l'on fait des signaux aux navires qui
+ passent en mer.]
+
+Le long du chemin le patron et les deux hommes d'équipage, lorsqu'ils
+se trouvaient à portée de Julien, lui adressaient la parole et lui
+montraient les divers points de la côte.
+
+Du bateau, on put apercevoir longtemps la ville de Marseille, dont les
+innombrables maisons se pressaient au bord de la mer, le clocher de
+Notre-Dame de la Garde surmonté d'une statue colossale qui brillait de
+loin au soleil, enfin la ceinture de hautes collines qui s'élevaient
+de chaque côté de la ville, baignant leur pied jusque dans la mer.
+
+--Comme elle est belle, cette côte de Provence! dit Julien. Elle est
+toute découpée en caps arrondis. Comment donc s'appellent ces
+montagnes qui ondulent, là-bas, à droite?
+
+--Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme.
+Toulon est là-bas tout au fond. Voilà encore un port superbe!
+Seulement ce ne sont plus guère des navires de commerce qui s'y
+abritent, comme à Marseille: ce sont des vaisseaux de guerre, car
+Toulon est notre grand port de guerre sur la Méditerranée. Les navires
+de guerre ne sont pas moins curieux à voir que les paquebots de
+passagers. Là, tout est bardé de cuivre ou de fer, tout est cuirassé
+pour résister aux boulets ennemis, et, de chaque côté du pont, on voit
+les gueules menaçantes des canons.
+
+--C'est dommage que nous ne passions pas par Toulon.
+
+--Merci, petit! cela allongerait un peu trop notre route. Nous allons
+tout droit à Cette sans perdre de temps.
+
+Le bateau allait vite en effet, et parfois la poussière humide des
+vagues arrivait jusque sur la figure de Julien. Celui-ci voyait
+toujours se succéder devant lui les côtes et les golfes de Provence,
+bordés de montagnes.
+
+ [Illustration: UN VAISSEAU CUIRASSÉ.--On appelle de ce nom des
+ vaisseaux tout entourés d'une épaisse cuirasse de fer sur laquelle
+ les boulets glissent sans pouvoir s'enfoncer: ce sont comme des
+ forteresses flottant sur l'eau. Les vaisseaux de premier rang ont
+ 3 ponts et 120 canons. Notre flotte française, la plus forte après
+ celle de l'Angleterre, compte 50 vaisseaux à vapeur cuirassés et
+ en tout 430 bâtiments de guerre.]
+
+--Quelle superbe contrée, disait le patron Jérôme, que cette Provence
+toute couverte d'oliviers, de pins et d'herbes odorantes! C'est mon
+pays, ajouta-t-il, fièrement, et vois-tu, petit, à mon avis, c'est le
+plus beau du monde.
+
+--Patron, dit l'un des marins, le lieu où l'on est né est toujours le
+premier du monde. Ainsi, moi qui vous parle, je ne connais rien qui me
+rie au coeur comme le joli comté de Nice; car je suis né là sur la
+côte, dans une petite maison entourée d'orangers et de citronniers qui
+toute l'année sont couverts de fleurs et de fruits. Ma mère était sans
+cesse occupée à cueillir les citrons ou les oranges pour les porter à
+Nice sur sa tête dans une grande corbeille. Nulle part je ne vois rien
+qui me paraisse charmant comme nos bois toujours verts d'orangers, de
+citronniers et d'oliviers, qui descendent des hauteurs de la montagne
+jusqu'au bord de la mer. Tout vient si bien dans notre chaud pays! Il
+y a autant de fleurs en hiver qu'au printemps; pendant que la neige
+couvre les contrées du nord, les étrangers malades viennent chercher
+chez nous le soleil et la santé.
+
+ [Illustration: BOIS D'ORANGERS AUX ENVIRONS DE NICE.--L'oranger,
+ ce bel arbre aux fleurs si suaves et aux fruits d'or, fut apporté
+ dans nos pays pendant les croisades.--Ses fruits mûrissent au
+ printemps. Il ne peut vivre en pleine terre que sous les chauds
+ climats de la Provence, du comté de Nice et du Roussillon.]
+
+--Et la Corse, donc, s'écria l'autre marin. Quel pays, quelle
+fertilité! Elle a en raccourci tous les climats. Sur la côte, du côté
+d'Ajaccio, c'est la douceur du midi; notre campagne est pleine aussi
+d'orangers, de lauriers et de myrtes, comme votre pays de Nice,
+camarade. Nos oliviers sont dix fois hauts comme ceux de votre
+Provence, patron. Et le cotonnier, le palmier peuvent croître chez
+nous comme en Algérie. Cela n'empêche pas qu'on trouve sur nos hautes
+montagnes neuf mois d'hiver, de neige et de glace, et de grands pins
+qui se moquent de l'avalanche.
+
+--Oui, dit le patron; mais vous n'avez pas de bras chez vous; la Corse
+est dépeuplée et vos terres sont incultes.
+
+--Patron, c'est vrai. Nous tenons plus volontiers un fusil que la
+charrue. Mais patience, nos enfants s'instruiront, et ils comprendront
+alors le parti qu'ils peuvent tirer des richesses du sol. En
+attendant, la France nous doit le plus habile capitaine du monde,
+Napoléon Ier.
+
+--Eh bien, moi, dit le petit Julien qui était content aussi de donner
+son avis, je vous assure que la Lorraine vaut toutes les autres
+provinces. Il n'y a point d'orangers chez nous, ni d'oliviers; mais on
+sait joliment travailler en Lorraine, les femmes comme les hommes, et
+l'on a su s'y battre aussi; car nous avons eu Jeanne Darc et de grands
+généraux.
+
+--Alors, pour nous mettre d'accord, dit André en souriant à l'enfant,
+disons donc que la France entière, la patrie, est pour nous tout ce
+qu'il y a de plus cher au monde.
+
+--Bravo! vive la France, dit d'une même voix le petit équipage.
+
+--Vive la patrie française! reprit le patron Jérôme; quand il s'agit
+de l'aimer ou de la défendre, tous ses enfants ne font qu'un coeur.
+
+ [Illustration: PALMIER.--Les palmiers sont une famille d'arbres de
+ haute taille couronnés à leur sommet par un faisceau de larges
+ feuilles dites _palmes_. Le plus important des palmiers est le
+ _dattier_, qui produit les fruits sucrés appelés dattes.]
+
+
+
+
+LXXVIII.--Une gloire de Marseille: le plus grand des sculpteurs
+français, Pierre Puget.--Un grand orateur et un législateur nés en
+Provence.--Le code français.
+
+ «Nul bien sans peine.» (PIERRE PUGET.)
+
+
+Pendant que le patron de la _Ville d'Aix_ s'éloignait pour donner des
+ordres, Julien atteignit son fidèle compagnon de voyage, son livre sur
+les grands hommes de la France.
+
+--Voyons donc, se dit-il, pendant que tout le monde est occupé, moi je
+m'en vais faire connaissance avec quelques-uns des noms célèbres de la
+Provence.
+
+Et il se mit à lire avec attention.
+
+
+ I. A Marseille, naquit un grand homme qui fut à la fois
+ sculpteur, peintre et architecte, PIERRE PUGET. La sculpture est
+ l'art de tailler dans la pierre, le marbre ou le bois, des
+ hommes, des animaux ou d'autres objets; par exemple, les statues
+ qui ornent les places publiques sont l'oeuvre des sculpteurs.
+
+ Le jeune Puget travailla d'abord chez un constructeur de navires
+ et, à l'âge de seize ans, il se fit remarquer pour un superbe
+ navire qu'il avait orné de dessins et de sculptures en bois. A
+ cette époque, on avait coutume d'orner le devant des navires de
+ statues, d'anges aux ailes déployées, de guirlandes dorées qui
+ étincelaient au soleil, et on s'adressait pour tous ces ornements
+ à des sculpteurs habiles.
+
+ [Illustration: PIERRE PUGET SCULPTANT UNE STATUE.--Pour sculpter,
+ l'artiste applique sur le bloc de marbre un ciseau et frappe
+ dessus avec un marteau. Ainsi il pratique avec adresse des creux
+ et des saillies dans le marbre, qui prend sous le ciseau la forme
+ des êtres vivants.--Un des chefs-d'oeuvre de Pierre Puget est son
+ _martyre de saint Sébastien_ qui périt percé de flèches.]
+
+ Mais, à ce moment de sa vie, le rêve du jeune Puget n'était pas
+ de sculpter: c'était d'apprendre la peinture et, pour l'étudier,
+ d'aller en Italie, où étaient alors les plus grands maîtres de
+ cet art. Dans ce but, il travailla avec courage comme ouvrier
+ pendant un an, afin de gagner la somme nécessaire à son voyage.
+ Puis, à dix-sept ans, il partit à pied, s'arrêtant en route quand
+ l'argent lui manquait, et recommençant à travailler jusqu'à ce
+ qu'il eût gagné de quoi aller plus loin. Comme on pense, il eut
+ bien des peines à endurer pour arriver au terme de sa route, et
+ il se trouva souvent dans la misère.
+
+ Une fois arrivé en Italie, il étudia la peinture auprès de
+ différents maîtres. Il montrait déjà dans cet art un véritable
+ génie, lorsqu'il tomba gravement malade. Le médecin lui dit qu'il
+ ne se guérirait pas s'il continuait à peindre, à cause de l'odeur
+ malsaine des peintures, et qu'il lui fallait changer d'occupation
+ pour sauver sa santé. Le jeune peintre se trouva ainsi obligé de
+ recommencer des études nouvelles: il ne se découragea pas, et il
+ reprit son premier métier de sculpteur. Sa gloire ne perdit rien
+ au change, car c'est dans la sculpture qu'il a acquis, non sans
+ des peines et des travaux incessants, une impérissable renommée.
+
+ Pierre Puget avait gravé dans sa maison ces paroles qui semblent
+ résumer sa vie:
+
+ «Nul bien sans peine.»
+
+--Voilà une devise dont je veux me souvenir toujours, dit Julien; cela
+me donnera du courage.
+
+Il reprit ensuite son livre et continua:
+
+
+ II. La Provence a produit plusieurs orateurs et hommes de loi
+ célèbres. Près d'Aix est né Mirabeau, le plus grand de nos
+ orateurs pendant la Révolution de 1789.
+
+ C'est aussi en Provence que naquit un rival de Mirabeau,
+ Portalis, qui prit une grande part dans la suite à la formation
+ du Code civil. Vous savez, enfants, qu'on appelle _Code_ le livre
+ où sont réunies toutes les lois du pays: le _Code_ est le _Livre
+ des lois_. Eh bien, depuis la fin du siècle dernier et le
+ commencement du dix-neuvième siècle, un code nouveau a été établi
+ en France; Portalis est un de ceux qui ont le plus contribué à
+ faire ce code, à chercher les lois les plus sages et les plus
+ justes pour notre pays.
+
+ [Illustration: L'ÉCOLE DE DROIT A PARIS.--La principale école de
+ droit se trouve à Paris, en face du Panthéon. On en compte dix
+ autres en France.]
+
+ Le code français est une des gloires de notre nation, et les
+ autres peuples de l'Europe nous ont emprunté les plus importantes
+ des lois qu'il renferme. Ceux qui veulent devenir magistrats ou
+ avocats font de ces lois une étude approfondie, et on appelle
+ Écoles de droit les établissements de l'État où on enseigne le
+ code.
+
+
+
+
+LXXIX.--Le Languedoc vu de la mer. Nîmes, Montpellier, Cette.--Tristes
+nouvelles de l'oncle Frantz.--Résolution d'André.--Évitons les dettes.
+
+ Un homme courageux compte sur ce qu'il peut gagner par son
+ travail, non sur ce qu'il peut emprunter aux autres.
+
+
+Le vent continuant d'être bon, on ne tarda pas à perdre de vue la
+Provence. On aperçut les côtes basses du Languedoc, toutes bordées
+d'étangs et de marais salants, où l'eau de mer, s'évaporant sous la
+chaleur du soleil, laisse déposer le sel qu'elle contient.
+
+--En face de quel département sommes-nous? demanda Julien, qui
+cherchait à s'instruire.
+
+--C'est le Gard, dit le patron.
+
+--Chef-lieu Nîmes, répondit Julien.
+
+--Oui, répondit Jérôme; Nîmes est une grande et belle ville, où sont
+de magnifiques monuments d'autrefois. Il y a un vaste cirque de
+pierres appelé les arènes, où on donnait dans les anciens temps des
+jeux et des spectacles.
+
+Peu d'heures après on était en vue du département de l'Hérault. Le
+patron fit observer à Julien qu'avec une longue vue on pourrait
+apercevoir les maisons de la ville de Montpellier, ainsi que le beau
+jardin du Peyrou qui la domine.
+
+--Nous voici près de Cette, ajouta-t-il. Nous arriverons de bonne
+heure.
+
+Le soir, en effet, n'était pas encore venu quand on aperçut Cette et
+la montagne assez haute qui la domine.
+
+ [Illustration: ARÈNES DE NIMES.--Les anciens appelaient _arènes_
+ un amphithéâtre où ils venaient regarder des spectacles, des
+ combats d'hommes et de bêtes. Les arènes de Nîmes sont un
+ magnifique amphithéâtre où pourraient s'asseoir 30,000
+ spectateurs. Souvent, pendant les guerres, les habitants de Nîmes
+ se sont réfugiés dans les arènes et s'en sont servis comme de
+ citadelle. Nîmes a aujourd'hui plus de 60,000 habitants; c'est
+ l'entrepôt des soies du midi de la France.]
+
+ [Illustration: MONTPELLIER ET LA PROMENADE DU PEYROU.--La place du
+ Peyrou, à Montpellier, est l'une des plus belles promenades qui
+ existent. Du haut de la colline où elle est placée, la vue s'étend
+ sur les montagnes des Cévennes et sur la mer, qu'on aperçoit dans
+ le lointain comme une ligne bleuâtre. Sur la place se trouve la
+ statue de Louis XIV, qui a fait construire cette promenade par le
+ célèbre architecte le Nôtre. La ville de Montpellier compte 60,000
+ habitants. Elle a une faculté de médecine célèbre. Elle fait un
+ grand commerce de vins et eaux-de-vie.]
+
+Lorsqu'on eut replié les voiles et attaché le bateau, le patron
+s'informa de Frantz Volden auprès d'un marinier qui arrivait de
+Bordeaux par le canal du Midi. On lui apprit que Volden était bien
+malheureux: il était venu à Bordeaux pour retirer ses économies de
+chez un armateur à qui il les avait confiées, mais cet armateur avait
+fait de mauvaises affaires; tout ce que Volden possédait se trouvait
+englouti. Volden en avait conçu un tel chagrin qu'il avait fini par
+tomber gravement malade. A cette heure, il était à l'hôpital de
+Bordeaux, atteint d'une fièvre typhoïde, dans un état de délire et de
+faiblesse tels qu'il ne fallait pas songer à lui annoncer
+immédiatement la mort de son frère Michel en Alsace-Lorraine et
+l'arrivée de ses neveux.
+
+Jérôme, en apprenant ces tristes nouvelles, se trouva bien embarrassé
+pour donner conseil à André et à Julien.
+
+--Mes enfants, leur dit-il, réfléchissez vous-mêmes. Si vous allez à
+Bordeaux par le canal et qu'André travaille à bord, cela ne vous
+coûtera rien, c'est vrai, mais ce sera un voyage d'un mois, et très
+pénible, en hiver surtout. Peut-être feriez-vous mieux de prendre le
+chemin de fer: je puis vous prêter une trentaine de francs pour
+compléter ce qui vous manque, et dès demain vous serez rendus à
+Bordeaux sans fatigue.
+
+--Je vous suis bien reconnaissant, patron Jérôme, répondit André d'une
+voix tremblante, car il était accablé par le nouveau malheur qui les
+frappait; mais, en supposant que nous prenions aujourd'hui le chemin
+de fer pour arriver à Bordeaux demain, que deviendrions-nous dans
+cette grande ville, si je ne trouvais pas tout de suite de l'ouvrage?
+Songez-y donc: Julien ne peut marcher, notre oncle est à l'hôpital, et
+n'a peut-être pas d'économies pour sa convalescence.
+
+ [Illustration: LANGUEDOC, ROUSSILLON ET COMTÉ DE FOIX.--Le haut
+ Languedoc est couvert par les monts des Cévennes: Mende, Privas,
+ le Puy en sont les villes principales. On y élève les vers à soie;
+ on y fabrique des dentelles. Le bas Languedoc est couvert de
+ vignobles dont plusieurs sont célèbres, comme Lunel et
+ Frontignan.--Les vins liquoreux du Roussillon sont également
+ renommés; Perpignan et une place de guerre de premier ordre.--Le
+ comté de Foix est une contrée montagneuse, connue pour ses fers et
+ ses forges.]
+
+--C'est vrai, dit Jérôme, frappé du bon sens d'André.
+
+--Quelle situation, alors, patron Jérôme! non seulement il nous serait
+impossible de vous rembourser les trente francs que vous m'offrez si
+généreusement, mais il nous faudrait essayer d'emprunter encore à
+d'autres. Non, cela n'est pas possible. Nous prendrons le bateau,
+Julien et moi, et nous écrirons dans quelques jours à notre oncle pour
+lui annoncer notre arrivée. Voyez-vous, mon père me l'a appris de
+bonne heure: c'est se forger une chaîne de misère et de servitude que
+d'emprunter quand on peut vivre en travaillant. C'est si bon de manger
+le pain qu'on gagne! Quand on est pauvre, il faut savoir être
+courageux, n'est-ce pas, Julien?
+
+--Oui, oui, André, répondit l'enfant.
+
+--Un mois, d'ailleurs, est vite passé avec du courage. Dans un mois
+Julien aura retrouvé ses jambes, notre oncle sera sans doute
+convalescent; nous arriverons à Bordeaux avec nos économies au complet
+et avec ce que j'aurai gagné en plus pendant le mois. Nous pourrons
+peut-être alors être utiles à mon oncle, au lieu de lui être à charge.
+Pour cela, nous n'avons besoin que d'un mois de courage; eh bien! nous
+l'aurons, ce courage, n'est-ce pas, Julien?
+
+André, en parlant ainsi, avait dans la voix quelque chose de doux et
+d'énergique tout ensemble: la vaillance de son âme se reflétait dans
+ses paroles. Julien le regarda, et il se sentit tout fier de la
+sagesse courageuse de son aîné.
+
+--Oui, André, s'écria-t-il, je veux être comme toi, je veux avoir bien
+du courage. Tu verras: au lieu de me désoler, je vais me remettre à
+m'instruire, je prendrai mes cahiers et travaillerai sur le bateau
+comme si j'étais à l'école. Un bateau sur un canal, cela doit aller si
+doucement que je pourrai peut-être écrire comme en classe. Et puis
+enfin, je prierai Dieu bien souvent pour que notre oncle se guérisse.
+
+--Dieu t'exaucera, mon enfant, dit le patron Jérôme en embrassant le
+petit garçon. En même temps, il tendait à André une main affectueuse,
+et à demi-voix:
+
+--Je vous approuve, André, lui dit-il; c'est bien, à la bonne heure!
+J'ai eu du plaisir à vous entendre parler ainsi. Vous me rappelez les
+beaux arbres de votre pays, ces grands pins de l'Alsace et du nord
+dont le coeur est incorruptible, et dont nous faisons les plus
+solides mâts de nos navires, les seuls qui puissent tenir tête à
+l'ouragan. Quand la rafale souffle à tout casser, quand tout craque
+devant elle, elle arrive bien à plier le mât comme un jonc; mais le
+rompre, allons donc! il se redresse après chaque rafale, aussi droit,
+aussi ferme qu'auparavant. Faites toujours de même, enfants; ne vous
+laissez pas briser par les peines de la vie, et après chacune d'elles,
+sachez vous redresser toujours, toujours prêts à la lutte.
+
+Le petit Julien, en écoutant la comparaison du marin Jérôme, avait
+ouvert de grands yeux; il ne comprenait cela qu'à moitié, car il
+n'avait nulle idée de la tempête; néanmoins cette image lui plaisait;
+il aimait à se représenter les beaux arbres de la terre natale tenant
+vaillamment tête aux bourrasques de l'Océan, et il se disait:--C'est
+ainsi qu'il faut être; oui, André est courageux, et je veux être
+courageux comme lui.
+
+
+
+
+LXXX.--Les reproches du nouveau patron.--Le canal du Midi et les ponts
+tournants.--Le départ de Cette pour Bordeaux.
+
+ Quand on vous parle avec mauvaise humeur, la meilleure réponse
+ est de garder le silence et de montrer votre bonne volonté.
+
+
+Le patron Jérôme, dès le lendemain, usa de son influence auprès d'un
+marinier qu'il connaissait pour l'engager à emmener avec lui les deux
+enfants. Après bien des pourparlers, il obtint qu'André toucherait
+vingt francs de salaire en arrivant à Bordeaux.
+
+--C'est peu, dit-il à André, mais le _Perpignan_ est un bateau bien
+installé. Vous y serez mieux couché et mieux nourri que sur bien
+d'autres. Le patron, un marin du Roussillon, est un parfait honnête
+homme. Rappelez-vous seulement qu'il est vif comme la poudre et soyez
+patient.
+
+André et Julien, après avoir remercié Jérôme, reprirent encore une
+fois leur petit paquet de voyage. Mais Julien voulut absolument
+essayer ses forces: en s'appuyant beaucoup sur le bras d'André et à
+peine sur son pied malade, il arriva à faire quelques pas, ce qui le
+transporta de joie.
+
+--Oh! s'écria-t-il en battant des mains de plaisir, je marcherai avant
+un mois, tu verras, André.
+
+André était lui-même tout heureux, mais il ne voulut pas que l'enfant
+se fatiguât. De plus, il avait hâte d'arriver pour ne pas faire
+attendre le nouveau patron. Il reprit donc Julien sur son bras et
+suivit le plus vite qu'il put une partie des quais de Cette, jusqu'à
+ce qu'il aperçût le _Perpignan_. Mais il eut beau se hâter, il arriva
+en retard.
+
+Le patron était à bord, fort impatient, car il n'attendait qu'André
+pour donner le signal du départ; ce qui lui fit accueillir les enfants
+avec la plus grande brusquerie: il se repentait déjà, disait-il, de
+s'être chargé d'eux, et il le leur répéta devant tous les marins.
+
+André s'excusa aussi poliment qu'il put, et Julien, tout interdit, se
+blottit en silence sur un coin du pont, entre deux sacs de garance
+d'Avignon, où le patron d'un geste avait fait signe de le déposer.
+
+ [Illustration: PONT TOURNANT SUR LE CANAL DU MIDI A CETTE.--Les
+ canaux ne sont pas toujours assez profondément creusés pour que
+ les bateaux puissent passer sous les arches des ponts. Afin que
+ les bateaux ne soient pas arrêtés au passage, on a inventé les
+ ponts tournants qui s'ouvrent par la moitié ou tournent tout
+ entiers sur eux-mêmes.--Cette, qui par son canal du Midi
+ communique avec l'océan, est, après Marseille, notre port le plus
+ important sur la Méditerranée. Elle fait un grand commerce de vins
+ et eaux-de-vie et compte 30,000 hab.]
+
+Le bateau se mit en marche. Julien n'était pas gai, mais il fut
+heureusement tiré de ses réflexions en voyant une chose qu'il n'avait
+jamais vue. Au moment où le bateau arriva devant un pont qui
+traversait le canal, on s'arrêta: le pont était en effet trop bas pour
+que le bateau pût passer dessous. Mais tout d'un coup, à un signal
+donné, le pont, qui était en fer, se mit lui-même en mouvement, et
+tournant comme le battant d'une porte, laissa passage au bateau. Le
+_Perpignan_ continua fièrement sa route.
+
+Julien fut émerveillé. Il aurait bien voulu questionner quelqu'un,
+mais il n'osait pas: chacun était à son poste, fort occupé. André,
+appuyé sur une longue perche à crochets de fer qu'il plongeait dans
+l'eau et retirait tour à tour, poussait comme les autres le bateau,
+qui s'avançait ainsi lentement.
+
+Julien prit alors le parti de réfléchir tout seul à ce qu'il voyait,
+puis de lire dans son livre.
+
+Il ouvrit le chapitre sur les grands hommes du Languedoc.
+
+--Tiens, dit-il, voici justement qu'il s'agit du canal du Midi, où
+nous sommes à cette heure.
+
+Et il commença l'histoire de Riquet.
+
+
+
+
+LXXXI.--Un grand ingénieur du Languedoc, Riquet.--Un grand navigateur,
+la Pérouse.
+
+ Celui qui accomplit une oeuvre utile ne doit point se laisser
+ décourager par la jalousie: tôt ou tard, on lui rendra justice.
+
+
+ I. RIQUET naquit au commencement du dix-septième siècle, à Béziers.
+ L'idée qui le préoccupa pendant toute sa vie fut celle d'établir
+ un canal entre l'Océan et la Méditerranée, et d'unir ainsi les
+ deux mers. Mais, entre l'Océan et la Méditerranée, on rencontre
+ une chaîne de montagne qui s'élève comme une haute muraille: les
+ Cévennes ou Montagnes-Noires. Comment faire franchir cette chaîne
+ de montagnes par un canal? Tel était le problème que Riquet se
+ posait depuis longtemps.
+
+ Un jour, dit-on, il était dans la montagne, sur le col de
+ Naurouze qui sépare le versant de l'Océan et le versant de la
+ Méditerranée. Là, regardant les plaines qui s'étendaient à sa
+ droite et à sa gauche, il pensait encore à ses projets. Tout d'un
+ coup un ruisseau qui coulait à ses pieds vers l'Océan,
+ rencontrant un obstacle, se trouva refoulé en arrière et se mit à
+ descendre du côté opposé, vers la Méditerranée. Cette vue frappa
+ l'esprit de Riquet comme un trait de lumière.--Oh! se dit-il,
+ c'est ici la ligne de partage des eaux; si je pouvais amener
+ assez d'eau à cet endroit où je suis, je pourrais ainsi alimenter
+ à la fois les deux côtés d'un canal allant par ici à l'Océan, et
+ par là à la Méditerranée.
+
+ [Illustration: INGÉNIEURS DES PONTS-ET-CHAUSSÉES LEVANT UN
+ PLAN.--L'ingénieur placé à droite mesure l'élévation du terrain à
+ l'aide d'un instrument appelé _niveau d'eau_. Pour cela, il
+ regarde à travers cet instrument la mire que tient l'homme placé
+ dans le fond. Celui qui est penché vers la terre mesure la
+ superficie du terrain à l'aide d'une longue chaîne dite _chaîne
+ d'arpenteur_.]
+
+ Alors Riquet se mit à l'oeuvre. Il explora les montagnes de tous
+ côtés, découvrit des sources qui coulaient sous les rochers, fit
+ des plans de toute sorte et enfin trouva la quantité d'eau
+ nécessaire pour alimenter le canal qu'il projetait.
+
+ Il alla proposer ses plans au grand homme qui était alors
+ ministre, Colbert, dont on vous parlera plus tard. Colbert
+ comprit l'importance de l'idée de Riquet. Avec son aide, Riquet
+ commença cette entreprise qui, pour l'époque, était gigantesque.
+ Mais que d'obstacles il eut à surmonter! Il n'avait pas les
+ titres d'ingénieur et il était l'objet de la jalousie des
+ ingénieurs en titre. Sans cesse il rencontrait leur opposition;
+ il fut même forcé de faire percer secrètement une montagne que
+ ces derniers avaient déclarée impossible à percer.
+
+ [Illustration: RÉSERVOIR D'EAU POUR LE CANAL DU MIDI.--Pour
+ retenir l'eau et la distribuer avec mesure, on a imaginé depuis
+ longtemps de construire de grands réservoirs. Dans le canal du
+ Midi, on a fermé des vallées par de larges murailles; l'eau se
+ trouve ainsi emprisonnée entre la montagne et le mur; en
+ s'écoulant par une cascade ou par de grands robinets, elle
+ alimente le canal été comme hiver.]
+
+ Il fit aussi construire de vastes réservoirs où vient s'accumuler
+ l'eau de la montagne: pour cela, il barra avec un mur énorme un
+ vallon où vont de toutes parts se rendre les eaux. De ces
+ réservoirs l'eau jaillit avec un bruit de tonnerre. Elle arrive
+ ensuite au col de Naurouze, et de là, elle redescend doucement
+ vers les deux mers, retenue tout le long de son chemin par des
+ écluses qu'on ouvre et qu'on referme pour laisser passer les
+ bateaux.
+
+ Riquet, fatigué par son immense travail et par toutes les
+ contrariétés qu'il avait subies, mourut six mois avant
+ l'achèvement de son entreprise; mais elle fut continuée et menée
+ à bonne fin par ses deux fils. Plus tard, la France a su rendre
+ justice à Paul Riquet, et on a chargé le célèbre sculpteur David
+ d'Angers de lui élever une statue dans sa ville natale.
+
+ [Illustration: LA PÉROUSE, né à Alby en 1741, mourut vers l'année
+ 1788, aux environs des Iles Vanikoro.]
+
+Julien avait lu avec attention la vie de Riquet.
+
+--Oh! pensa-t-il, je suis content de savoir l'histoire de ce beau
+canal qui a été si difficile à creuser et où notre bateau passe si
+facilement aujourd'hui! Je m'en vais, pendant notre voyage, regarder
+ces grands travaux-là tout le long de la route... Voyons maintenant ce
+qui vient à la suite.
+
+
+ II. C'est aussi dans le Languedoc, à Alby, qu'est né un des plus
+ grands navigateurs, dont le nom est connu de tous, La Pérouse.
+ Tout jeune encore, ayant lu le récit des longs voyages sur mer et
+ des découvertes de pays nouveaux, il fut pris du désir d'être
+ marin, entra à l'école de marine, puis dans la marine royale.
+
+ Après de nombreuses expéditions sur mer, où il s'était distingué
+ par son habileté et son courage, le roi Louis XVI le chargea de
+ faire un grand voyage autour du monde en cherchant des terres
+ nouvelles ou de nouvelles routes pour les navigateurs.
+
+ Dans sa lettre à la Pérouse, Louis XVI lui disait ces belles
+ paroles: «Que des peuples dont l'existence nous est encore
+ inconnue apprennent de vous à respecter la France; qu'ils
+ apprennent surtout à la chérir... Je regarderai comme un des
+ succès les plus heureux de l'expédition qu'elle puisse être
+ terminée sans qu'il en ait coûté la vie à un seul homme.»
+
+ Pendant trois ans la Pérouse voyagea de pays en pays, de mers en
+ mers. Il envoyait de ses nouvelles par les vaisseaux qu'il
+ rencontrait ou par les côtes habitées où il relâchait.
+
+ [Illustration: SAUVAGES DE L'OCÉANIE.--Une grande partie des îles
+ de l'Océanie est peuplée par des sauvages de race malaise. Ils ont
+ le teint d'un rouge de brique foncé, le nez court et gros, la
+ bouche très large, les yeux bridés, les cheveux noirs. Ils sont
+ habiles marins et se hasardent au loin sur leurs pirogues
+ d'écorce: ils assaillent et pillent les vaisseaux que la tempête
+ jette sur leurs côtes; plusieurs tribus sont anthropophages.]
+
+ Puis tout à coup on ne reçut plus de lui ni de ses compagnons
+ aucun message. Toutes les nations de l'Europe, qui suivaient de
+ loin avec intérêt le grand navigateur français, commencèrent à
+ s'émouvoir. On envoya des navires à sa recherche. Avait-il fait
+ naufrage, était-il enfermé dans quelque île déserte ou prisonnier
+ chez des peuples sauvages, on ne le savait, et pendant longtemps
+ on ignora ce qu'il était devenu.
+
+ Enfin, en 1828, un autre navigateur non moins célèbre, Dumont
+ d'Urville, né en Normandie, découvrit après bien des recherches,
+ dans une île de l'Océanie, les débris de deux navires
+ naufragés, des ferrures, des instruments, de la vaisselle, des
+ canons roulés par les flots. Il retrouva la montre même de la
+ Pérouse entre les mains des indigènes; il interrogea ces
+ derniers, qui lui répondirent qu'autrefois une tempête furieuse
+ avait brisé deux navires, la nuit, sur les rochers de l'île.
+ D'après les réponses embarrassées des sauvages qui firent ce
+ récit, Dumont d'Urville soupçonna que la tempête n'avait
+ peut-être pas fait périr tout l'équipage; peut-être plusieurs
+ naufragés et la Pérouse lui-même avaient-ils pu gagner l'île,
+ mais là ils s'étaient trouvés chez des tribus barbares qui
+ avaient dû leur faire subir de mauvais traitements.
+
+ D'Urville éleva, sur le rivage désert de l'île bordée d'écueils,
+ un mausolée qui rappelle le souvenir du malheureux la Pérouse.
+
+
+
+
+LXXXII.--Brusquerie et douceur.--Le patron du bateau «le Perpignan» et
+Julien.
+
+ Il n'est point de coeur que la douceur d'un enfant ne puisse
+ gagner.
+
+
+Pendant que Julien lisait attentivement dans son livre, le patron du
+_Perpignan_ l'observait du coin de l'oeil.
+
+--Voilà un petit bonhomme qui jusqu'à présent n'est pas bien
+embarrassant, pensa-t-il. Quant à l'autre, il a l'air adroit de ses
+mains et intelligent, et il ne craint pas sa peine. Allons, cela ira
+mieux que je ne croyais.
+
+Et comme il était brave homme au fond, il se repentit de la bourrade
+par laquelle il avait salué les enfants à leur arrivée. Il s'approcha
+de Julien et lui passant sa grosse main sur la joue:--Eh bien, dit-il,
+nous sommes donc savants, nous autres? Qu'est-ce que nous lisons là?
+Le conte du Petit-Poucet ou celui du Chaperon-Rouge?
+
+Julien releva la tête, et fixant sur le patron des yeux étonnés, qui
+étaient restés un peu tristes depuis sa maladie:--Des contes, fit-il,
+oh! que non pas, patron; ce sont de belles histoires, allez. Et même
+les images du livre aussi sont vraies. Tenez, voyez: cela, c'est le
+portrait de la Pérouse, un grand navigateur qui est né à Alby. Je
+crois que notre bateau ne passera pas à Alby, mais cela ne fait rien:
+je me rappellerai Alby à présent.
+
+Le patron sourit.
+
+--Alors, dit-il, tu vas être sage comme cela tout le temps du voyage,
+et apprendre comme si tu étais en classe?
+
+--Oui, patron, dit Julien doucement; j'ai promis à André de ne pas
+trop vous embarrasser.
+
+--Mais c'est très bien, cela! Allons, faisons la paix.
+
+Et il saisit la petite main gauche de Julien qui se trouvait être la
+plus près de lui; puis, familièrement, il la secoua entre les siennes
+en signe d'amitié.
+
+Par malheur cela se trouvait être la main blessée de Julien. L'enfant
+devint tout pâle, il étouffa un petit cri.
+
+--Quoi donc! dit brusquement le patron d'un air agacé. Eh bien, es-tu
+en sucre, par hasard, et suffit-il de te toucher pour te casser?
+
+--C'est que..., répondit Julien en soupirant, cette main-là est comme
+ma jambe, elle a une entorse.
+
+--Allons, bon, tu n'as pas de chance avec moi, petit, dit le patron
+d'un ton radouci.
+
+Julien le regarda moitié ému, moitié souriant:
+
+--Oh! que si, dit-il, puisque vous n'êtes plus fâché, la poignée de
+main est bonne tout de même.
+
+Le bourru se dérida complètement:--Tu es un gentil enfant, dit-il.
+
+Il se pencha vers Julien, et posant ses deux mains d'Hercule sous les
+bras du petit garçon:
+
+--As-tu encore des entorses par là? dit-il.
+
+--Non, non, patron, dit Julien en riant.
+
+--Alors, viens m'embrasser.
+
+Et il souleva l'enfant comme une plume, l'enleva en l'air jusqu'à la
+hauteur de sa grosse barbe, et posant un baiser retentissant sur
+chacune de ses joues:
+
+--Voilà! nous sommes une paire d'amis à présent.
+
+Les bateliers regardaient leur patron avec surprise, et pendant que,
+délicatement, il remettait le petit garçon entre les deux sacs qui lui
+servaient de fauteuil, André les entendit dire:--Ce bambin ne sera pas
+trop malheureux ici.
+
+Julien tout réconforté souriait de plaisir dans son coin, et André
+s'applaudissait de voir combien la douceur et la bonne volonté avaient
+vite triomphé des mauvaises dispositions et des manières brusques du
+patron.
+
+
+
+
+LXXXIII.--André et Julien aperçoivent les Pyrénées.--Le cirque de
+Gavarnie et le Gave de Pau.
+
+ Les montagnes, avec leurs neiges et leurs glaciers, sont comme de
+ grands réservoirs d'où s'écoule peu à peu l'eau qui arrose et
+ fertilise nos plaines.
+
+
+Tout le long du chemin, le _Perpignan_ s'arrêtait dans les villes
+importantes. A Béziers, les mariniers embarquèrent dans le bateau des
+eaux-de-vie qu'on fabrique dans cette ville. Plus loin on chargea des
+miels récoltés à Narbonne, et renommés pour leur goût aromatique. A
+Carcassonne on débarqua de la laine pour les draps, car dans l'antique
+cité de Carcassonne, perchée sur une colline et entourée d'une
+ceinture de vieilles tours, il y a de nombreux tisserands qui
+fabriquent des lainages.
+
+Au moment où on venait de quitter Carcassonne, le ciel, qui avait été
+nuageux jusqu'alors, s'éclaircit un matin, et Julien en s'éveillant
+aperçut vers le sud une grande chaîne de montagnes couvertes de
+neiges. Des pics blancs et de longs glaciers étincelaient au soleil.
+
+--Oh! dit Julien, on croirait voir encore les Alpes.
+
+--C'est la chaîne des Pyrénées, dit le patron. Tiens, Julien, vois-tu
+là-bas ce pic pointu et tout blanc qui dépasse les autres de toute sa
+hauteur? C'est le Canigou, la plus haute montagne du Roussillon; c'est
+de ce côté-là que je suis né, moi. Par là-bas, à droite, ce sont les
+montagnes de l'Ariège ou du comté de Foix, riches en mines de fer;
+puis viennent les Hautes-Pyrénées, où jaillissent un grand nombre de
+sources d'eaux chaudes que les malades fréquentent en été. C'est dans
+le département des Hautes-Pyrénées que se trouvent aussi les plus
+beaux sites de ces montagnes, entre autres le cirque de Gavarnie avec
+sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais.
+
+ [Illustration: LA RÉCOLTE DU MIEL A NARBONNE.--Les miels les plus
+ connus sont ceux de Narbonne, du Gâtinais, de la Saintonge et de
+ la Bourgogne. Les hommes qui récoltent le miel se revêtent de
+ gants et d'une sorte de masque en fil de fer afin d'éviter les
+ piqûres des abeilles, qui défendraient leur miel avec un
+ acharnement furieux.]
+
+--Est-ce que vous avez vu cela, patron? dit Julien.
+
+--Oui, mon ami, et même je me suis promené sous le pont de glace. Les
+arcades de neige gelée en sont si hautes et si larges qu'on peut
+passer dessous facilement; on a alors sur sa tête une belle voûte de
+neige brillante, ornée de découpures comme celles que les sculpteurs
+font aux voûtes des chapelles; en même temps on marche de rocher en
+rocher dans le lit même du torrent, qui passe près de vous en grondant
+et en roulant les cailloux avec fracas.
+
+ [Illustration: LA CITÉ DE CARCASSONNE--La vieille cité de
+ Carcassonne est encore à peu près telle qu'elle était au moyen
+ âge. Elle se dresse au sommet d'une colline avec ses hautes
+ murailles, ses tours aux formes les plus variées et ses portes
+ fortifiées.--La nouvelle ville, très régulièrement bâtie, s'étend
+ au pied de la colline, au bord de l'Aude.]
+
+--Cela doit être bien beau à voir, dit Julien; mais que devient-il
+ensuite, ce torrent-là, savez-vous, patron?
+
+ [Illustration: LA CASCADE DE GAVARNIE DANS LES PYRÉNÉES.--Le
+ village de Gavarnie, dans les Hautes-Pyrénées, possède un des plus
+ beaux sites du monde. C'est un cirque immense fermé par des
+ montagnes couvertes de neiges, qui se dressent tout d'un coup à
+ pic devant le voyageur. Du haut d'une de ces murailles
+ gigantesques se précipite une cascade haute de 800 mètres. Tout
+ auprès se trouve le pont de neige.]
+
+--Ce torrent-là? Eh bien, mais il continue à courir à travers les
+montagnes, en se creusant le lit le plus sauvage qui se puisse
+imaginer. Quand il arrive, après cinq lieues de course, au village de
+Saint-Sauveur, on le traverse sur un pont superbe de pierre et de
+marbre. C'est un des plus beaux ponts que j'aie vus. Le torrent coule
+dessous dans un abîme à plus de 80 mètres de profondeur; puis il
+continue sa course désordonnée jusqu'à ce qu'il arrive à la capitale
+du Béarn, à la ville de Pau, patrie de Henri IV; notre torrent
+s'appelle alors le Gave de Pau; plus loin enfin il se joint à l'Adour,
+et, devenu fleuve avec lui à Bayonne, il reçoit les navires et les
+emmène jusqu'à l'Océan.
+
+--Voilà une histoire de torrent qui m'a bien amusé, dit Julien. Oh!
+j'aimerais suivre ainsi le cours d'un torrent depuis la montagne d'où
+il sort jusqu'à la mer où il se jette.
+
+--Et certes, ajouta le patron, tu n'en pourrais suivre de plus
+pittoresque que ce sauvage Gave de Pau.
+
+ [Illustration: PONT DE SAINT-SAUVEUR DANS LES PYRÉNÉES.--Ce pont
+ n'a qu'une seule grande arche. Il est jeté d'une montagne à
+ l'autre, au-dessus d'un abîme d'une telle profondeur qu'on
+ n'entend pas une pierre tomber quand on l'y jette.]
+
+Quand on approcha de Toulouse, le temps, tout en s'éclaircissant,
+s'était fort refroidi, et le vent soufflait avec force, comme
+d'ordinaire dans la plaine du Languedoc. Le petit Julien, quoiqu'il
+commençât à se servir de sa jambe, ne pouvait encore marcher beaucoup,
+si bien qu'à rester immobile les journées au long, il y avait des
+moments où il se sentait glacé. Heureusement le patron l'avait pris en
+affection, et quand il voyait à l'enfant un air triste, il
+l'enveloppait dans sa peau de mouton jusqu'au cou et lui faisait
+prendre un doigt de vin chaud pour le réchauffer. Grâce à ces petits
+soins, si le voyage ne se faisait pas sans souffrir, il se faisait du
+moins sans maladie.
+
+
+
+
+LXXXIV.--Toulouse.--Un grand jurisconsulte, Cujas.
+
+ «Il suffit de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet et de
+ vouloir; avec cela, on apprend tout le reste.»
+
+
+A Toulouse, il fallut se donner bien de la peine, car l'ancienne
+capitale du Languedoc, peuplée de 130,000 âmes, est une grande ville
+commerçante: le _Perpignan_ lui apportait quantité de marchandises,
+principalement de beaux blés durs d'Afrique, que l'on débarqua avec
+l'aide d'André au magnifique _moulin du Bazacle_, sur la Garonne.
+
+ [Illustration: TOULOUSE ET LE CAPITOLE.--Le capitole était un mont
+ de l'ancienne Rome, au sommet duquel un temple était bâti: ce nom
+ a été donné par Toulouse à son superbe hôtel de ville. Toulouse
+ est comme la capitale du sud-ouest de la France; c'est à la fois
+ une ville savante et une ville industrieuse. Elle est l'entrepôt
+ de toutes les marchandises qui se rendent de la Méditerranée dans
+ l'Océan.]
+
+--Rappelle-toi, petit Julien, dit André, que la meunerie est une des
+industries où la France fait merveille. Ce n'est pas le tout de faire
+pousser du blé, vois-tu; il faut savoir en tirer les plus belles
+farines. Eh bien, les farines de France sont renommées pour leur
+finesse, et Toulouse est dans cette partie du midi le grand centre de
+la meunerie.
+
+Revenu au bateau, Julien prit son livre et lut la vie d'un des grands
+hommes de Toulouse.
+
+ A Toulouse naquit, au seizième siècle, un enfant nommé Jacques
+ Cujas, qui montra de bonne heure un ardent désir de s'instruire.
+ Son père n'était qu'un pauvre ouvrier qui travaillait à préparer
+ et à fouler la laine, un _foulon_. Le petit Cujas supplia son
+ père, tout en travaillant avec lui, de lui donner un peu d'argent
+ pour acheter des livres. Le père finit par lui en donner, et
+ l'enfant, au lieu d'acheter des livres qui eussent pu l'amuser,
+ acheta des grammaires grecques et latines, des ouvrages anciens
+ fort sérieux, grâce auxquels il espérait s'instruire. Le jeune
+ Cujas, sans aucun maître, se mit à apprendre le latin et le grec,
+ et il travailla avec tant de courage qu'il sut bientôt ces deux
+ langues si difficiles.
+
+ A cette époque, Toulouse était comme aujourd'hui une ville
+ savante, et elle avait une grande école de droit. La science du
+ droit, enfants, est une belle science: elle enseigne ce qui est
+ permis ou défendu dans un pays, ce qui est juste ou injuste
+ envers nos concitoyens.
+
+ Elle étudie également quelles sont les lois les meilleures et les
+ plus sages qu'un pays puisse se donner, quels sont les moyens de
+ perfectionner la législation et de rendre ainsi les peuples plus
+ heureux.
+
+ Le jeune Cujas voulut être un grand homme de loi, un grand
+ _jurisconsulte_. Il étudia donc le droit sous la direction d'un
+ professeur qui avait été frappé de son intelligence. Bientôt il
+ devint professeur à son tour, et sa réputation était si grande
+ que des jeunes gens venaient de toutes les parties de l'Europe
+ afin d'avoir pour maître Cujas. Plus tard, Cujas professa
+ successivement le droit à Cahors, à Valence, à Avignon, à Paris,
+ à Bourges. Ses élèves le suivaient partout, comme une cour suit
+ un prince. On lui offrit d'aller en Italie enseigner le droit; il
+ ne voulut pas quitter sa patrie.
+
+ [Illustration: CUJAS, né en 1522, mort à Toulouse, en 1590.]
+
+ La bonté de Cujas égalait son génie: il aidait à chaque instant
+ de sa bourse les étudiants, qui avaient pour lui non moins
+ d'affection que de respect.
+
+ Les travaux de Cujas ont été fort utiles aux progrès de la
+ science du droit en France, et à celui des bonnes lois. Encore
+ aujourd'hui on étudie avec admiration ses savants ouvrages. On
+ lui a élevé une statue à Toulouse sur une des places de la ville,
+ devant le palais du tribunal où se rend la justice.
+
+
+
+
+LXXXV.--André et Julien retrouvent à Bordeaux leur oncle Frantz.
+
+ On retrouve une force nouvelle en revoyant les siens.
+
+
+Le _Perpignan_, au-dessus de Toulouse, quitta le canal du Midi et
+entra dans la Garonne, ce beau fleuve qui descend des Pyrénées pour
+aller se jeter dans l'Océan au delà de Bordeaux. Le courant rapide du
+fleuve entraînait le bateau, ce qui fit qu'il n'y eut plus besoin de
+manier la perche à grand effort ou de se faire traîner à l'aide d'un
+câble par les chevaux, d'écluse en écluse. Les mariniers et André
+eurent donc plus de loisir pour regarder le riche pays de Guyenne et
+Gascogne, où ils ne tardèrent pas à entrer.
+
+La jambe de Julien était presque guérie. A mesure qu'elle allait
+mieux, la gaîté de l'enfant lui revenait, et aussi le besoin de sauter
+et de courir. A la pensée qu'on arriverait bientôt à Bordeaux, il ne
+se tenait pas de plaisir.--Pourvu que notre oncle Frantz soit guéri
+aussi! pensait-il.
+
+Enfin, au bout de quelques jours, la Garonne alla s'élargissant de
+plus en plus entre ses coteaux couverts des premiers vignobles du
+monde. En même temps on apercevait un plus grand nombre de bateaux.
+Bientôt même, au loin, on vit sur le fleuve toute une forêt de mâts.
+
+
+ [Illustration: GUYENNE, GASCOGNE ET BÉARN.--La Guyenne et Gascogne
+ est la plus grande province de France, et, si on excepte le
+ département des Landes, c'est une des plus riches. Bordeaux,
+ Lesparre, Libourne font un grand commerce de vins; Mont-de-Marsan
+ est une charmante petite ville au milieu des pins; Périgueux
+ (25,000 hab.) et Bergerac font le commerce des truffes, des vins
+ et des bestiaux; Agen (20,000 hab.), ville commerçante, est
+ renommée pour ses pruneaux; Auch a une belle cathédrale; à Tarbes
+ (20,000 hab.)se trouve un grand arsenal; Cahors a des vins
+ estimés; Montauban (26,000 hab.) tisse la soie; Rodez, la
+ laine.--Le Béarn possède la belle ville de Pau (30,000 hab.), où
+ les malades viennent passer l'hiver, et le port de Bayonne.]
+
+--André, disait Julien en frappant dans ses mains, vois donc; nous
+arrivons, quel bonheur!
+
+ [Illustration: LE PONT DE BORDEAUX.--Bordeaux est une très belle
+ ville, magnifiquement bâtie, de 200,000 hab. Elle se déploie sur
+ la rive gauche de la Garonne, dans une longueur de plus de quatre
+ kilomètres. A ses pieds le large fleuve forme un port où 1,000
+ navires d'un fort tonnage peuvent trouver un abri. Parmi les
+ principaux monuments on compte le pont de pierre construit au
+ commencement de ce siècle et long d'un demi-kilomètre.]
+
+On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son
+magnifique pont de 486 mètres jeté sur le fleuve.
+
+Chacun, sur le _Perpignan_, était plus attentif que jamais à la
+manoeuvre, afin qu'il n'arrivât pas d'accident. Bientôt le
+_Perpignan_ acheva son entrée et prit sa place au bord du quai animé,
+où des marins et des hommes de peine allaient et venaient chargés de
+marchandises.
+
+Une planche fut jetée pour aller du bateau au quai, et l'on mit pied à
+terre.
+
+Le patron, qui avait l'oeil vif, avait remarqué un homme assis à
+l'écart sur un tas de planches et qui, pâle et fatigué comme un
+convalescent, semblait considérer avec attention le mouvement
+d'arrivée du bateau. Le patron frappa sur l'épaule d'André:--Regarde,
+dit-il, je parie que voilà ton oncle, auquel tu as écrit l'autre jour.
+
+André regarda et le coeur lui battit d'émotion, car cet inconnu
+ressemblait tellement à son cher père qu'il n'y avait pas moyen de se
+tromper.--Julien, dit-il, viens vite.
+
+Et les enfants, se tenant par la main, coururent vers l'étranger.
+
+Julien, de loin, tendait ses petits bras; frappé, lui aussi, par la
+ressemblance de son oncle avec son père, il souriait et soupirait tout
+ensemble, disant:--C'est lui, bien sûr, c'est notre oncle Frantz, le
+frère de notre père.
+
+En voyant ces deux enfants descendus du _Perpignan_ et qui couraient
+vers lui, l'oncle Frantz à son tour pensa vite à ses jeunes neveux. Il
+leur ouvrit les bras:--Mes pauvres enfants, leur dit-il en les
+embrassant l'un et l'autre, comment m'avez-vous deviné au milieu de
+cette foule?
+
+--Oh! dit Julien avec sa petite voix qui tremblait d'émotion, vous lui
+ressemblez tant! J'ai cru que c'était lui!
+
+L'oncle de nouveau embrassa ses neveux, et tout bas:--Je ne lui
+ressemblerai pas seulement par le visage, dit-il; enfants, j'aurai son
+coeur pour vous aimer.
+
+--Mon Dieu, murmurèrent intérieurement les deux orphelins, vous nous
+avez donc exaucés, vous nous avez rendu une famille!
+
+
+
+
+LXXXVI.--Les sages paroles de l'oncle Frantz: le respect dû à la
+loi.--Un nouveau voyage.
+
+ Il faut se soumettre à la loi, même quand elle nous paraît dure
+ et pénible.
+
+
+L'oncle Frantz était sorti de l'hôpital depuis huit jours. Il avait
+loué sur un quai de Bordeaux une petite chambre. Dans cette chambre
+il y avait un second lit tout prêt pour l'arrivée des deux orphelins.
+
+Quoique Frantz eût été gravement malade, il reprenait ses forces assez
+vite. C'était un robuste Lorrain, de grande taille et de constitution
+vigoureuse.--Dans huit jours, dit-il aux enfants, je serai de force à
+travailler.
+
+--Attendez-en quinze, mon oncle, dit André; cela vaudra mieux.
+
+Après les chagrins que Frantz Volden venait d'éprouver, il se sentit
+tout heureux d'avoir auprès de lui ces deux enfants. La sagesse et le
+courage d'André l'émerveillaient et le réconfortaient, la vivacité et
+la tendresse de Julien le mettaient en joie. L'enfant depuis bien
+longtemps n'avait été aussi gai. Quand il marchait dans les rues de
+Bordeaux ou sur la grande place des Quinconces, tenant son oncle par
+la main, il se dressait de toute sa petite taille, il regardait les
+autres enfants avec une sorte de fierté naïve, pensant en
+lui-même:--Et moi aussi j'ai un oncle, un second père, j'ai une
+famille! Et nous allons travailler tous à présent pour gagner une
+maison à nous.
+
+ [Illustration: LA PLACE DES QUINCONCES A BORDEAUX.--C'est l'une
+ des plus belles de France. De là on découvre le port de Bordeaux
+ avec la forêt des mâts, les larges cheminées des paquebots, les
+ machines appelées grues qui servent à charger ou décharger les
+ marchandises et qui s'élèvent en l'air comme de grands bras. A
+ l'extrémité de la place se dressent de hautes colonnes au sommet
+ desquelles, la nuit, s'allument des feux.]
+
+--Enfants, dit un matin l'oncle Frantz, voici mon avis sur notre
+situation. Nous avons beau être sur le sol de la France, cela ne
+suffit pas aux Alsaciens-Lorrains pour être regardés comme Français;
+il leur faut encore remplir les formalités exigées par la loi dans le
+traité de paix avec l'Allemagne. Donc nous avons tous les trois à
+régler nos affaires en Alsace-Lorraine. La loi nous accorde encore
+pour cela neuf mois. Une fois en règle de ce côté, une fois notre
+titre de Français reconnu, nous songerons au reste.
+
+--Oui, oui, mon oncle, s'écrièrent André et Julien d'une même voix,
+c'est ce que voulait notre père, c'est aussi ce que nous pensons.
+
+--D'ailleurs, ajouta André, notre père nous a appris qu'avant toutes
+choses il faut se soumettre à la loi.
+
+--Il avait raison, mes enfants; même quand la loi est dure et
+pénible, c'est toujours la loi, et il faut l'observer. Seulement
+l'Alsace-Lorraine est loin et nos économies bien minces, car les six
+mille francs que j'avais placés sont perdus sans retour: c'était le
+fruit de vingt années de travail et de privations, et tout est à
+recommencer maintenant. Tâchons donc de faire notre voyage sans rien
+dépenser, mais au contraire en gagnant quelque chose, comme vous
+l'avez fait vous-mêmes depuis quatre mois. Vous savez que par métier
+je suis charpentier de navire. Eh bien, il y a au port de Bordeaux un
+vieil ami à moi, le pilote Guillaume, dont le vaisseau va partir
+bientôt pour Calais. Il m'a promis de prier le capitaine du navire de
+m'employer à son bord.
+
+--Moi-même, dit André, j'y pourrai gagner quelque chose.
+
+--Et moi? demanda Julien.
+
+--Nous débattrons par marché ton passage, et nous nous embarquerons
+tous les trois. C'est un de ces navires de grand cabotage nombreux à
+Bordeaux, qui ont l'habitude d'aller, en suivant les côtes, de
+Bordeaux jusqu'à Calais. Nous serons là-bas dans quelques semaines et
+avec un peu d'argent de gagné. Nous reprendrons de l'ouvrage sur les
+bateaux d'eau douce qui naviguent sans cesse de Calais en Lorraine, et
+nous arriverons ainsi sans qu'il nous en ait rien coûté.
+
+--Nous allons donc voir encore la mer! dit Julien.
+
+--Oui, et une mer bien plus grande, bien plus terrible que la
+Méditerranée: l'Océan. Mais ce qui me contrarie le plus, Julien, c'est
+que tu vas encore te trouver à manquer l'école pendant plusieurs mois.
+
+--Oh! mais, mon oncle, soyez tranquille: je travaillerai à bord du
+navire comme si j'étais en classe. André me dira quels devoirs faire,
+et je les ferai. De cette façon, quand nous serons enfin bien établis
+quelque part et que je retournerai dans une école, je ne serai pas le
+dernier de la classe, allez!
+
+--A la bonne heure! dit l'oncle Frantz. Le temps de la jeunesse est
+celui de l'étude, mon Julien, et un enfant studieux se prépare un
+avenir honorable.
+
+
+
+
+LXXXVII.--Grands hommes de la Gascogne: Montesquieu, Fénelon,
+Daumesnil et saint Vincent de Paul.
+
+ Il y a quelque chose de supérieur encore au génie, c'est la
+ bonté.
+
+
+Julien, en attendant le départ du navire qui devait l'emmener sur
+l'Océan, s'empressa de mettre à exécution la promesse qu'il avait
+faite à son oncle de travailler avec ardeur.
+
+Il s'installa avec son carton d'écolier et son encrier en corne dans
+un coin de la chambre, et, d'après les conseils de son oncle qui lui
+recommandait toujours l'ordre et la méthode, il fit un plan sur la
+meilleure manière d'employer chaque journée. Il y avait l'heure de la
+lecture, celle des devoirs, celle des leçons et aussi celle du jeu.
+
+L'heure de la lecture venue, Julien ouvrit son livre sur les grands
+hommes et se mit à lire tout en faisant ses réflexions; car il savait
+qu'on ne doit par lire machinalement, mais en cherchant à se rendre
+compte de tout et à s'instruire par sa lecture.
+
+
+ I. Quoique Bordeaux soit une ville commerçante avant tout, elle
+ n'en a pas moins le goût des lettres, et c'est près de Bordeaux
+ qu'est né un des plus grands écrivains de la France, MONTESQUIEU.
+
+--Tiens, dit Julien, j'ai vu la rue Montesquieu à Bordeaux; c'était
+bien sûr en l'honneur de ce grand homme. Il m'a l'air d'être un
+savant, voyons cela.
+
+Et Julien lut ce qui suit:
+
+ [Illustration: MONTESQUIEU, né en 1689, mort près de Bordeaux en
+ 1755.]
+
+ Montesquieu était d'une famille de magistrats et, jeune encore,
+ il entra lui-même dans la magistrature. On appelle magistrats les
+ hommes chargés de faire respecter la loi: ainsi, les juges devant
+ lesquels on amène les criminels sont des magistrats, les
+ présidents des tribunaux et des cours de justice sont aussi des
+ magistrats.
+
+ Les fonctions de Montesquieu ne l'empêchèrent point de consacrer
+ tous ses loisirs à l'étude; lui, qui par profession s'occupait de
+ la loi, s'appliqua à étudier les lois des différents peuples pour
+ les comparer et chercher les meilleures. Il a écrit là-dessus de
+ beaux livres, qui comptent parmi les chefs-d'oeuvre de notre
+ langue. Les immenses travaux qu'il eut à faire pour écrire son
+ principal ouvrage, l'_Esprit des lois_, altérèrent sa santé. Il
+ mourut en 1755. Admiré de toute l'Europe, il fut regretté jusque
+ dans les pays étrangers.
+
+ Montesquieu avait le plus noble caractère: il était bon,
+ indulgent, bienfaisant sans orgueil, compatissant aux maux
+ d'autrui. «Je n'ai jamais vu couler de larmes, disait-il, sans en
+ être attendri.» L'amour de l'humanité était chez lui une
+ véritable passion.
+
+ Montesquieu est le premier écrivain français qui ait protesté
+ éloquemment contre l'injustice de l'esclavage, établi alors dans
+ toutes les colonies. Si cette institution honteuse a aujourd'hui
+ presque disparu des pays civilisés, c'est en partie grâce à
+ Montesquieu et à ceux qui, persuadés par ses écrits, ont condamné
+ cette barbarie à l'égard des noirs.
+
+--Oh! dit Julien, je me rappelle que c'est la France qui a la première
+aboli l'esclavage dans ses colonies, et j'en suis bien fier pour la
+France. Mais lisons l'autre histoire; c'est celle d'un général, à ce
+que je vois.
+
+
+ II. Périgueux, jolie ville de 23,000 âmes, sur l'Isle, a vu
+ naître DAUMESNIL. Les soldats qui combattaient avec lui l'avaient
+ nommé _le brave_. A Wagram, il eut la jambe emportée par un
+ boulet. Devenu colonel, puis général, il fut nommé gouverneur de
+ Vincennes, un des forts qui défendent les approches de Paris. Le
+ peuple l'appelait _Jambe de Bois_.
+
+ [Illustration: CHATEAU-FORT DE VINCENNES, près de Paris. Il fut
+ construit par Philippe-Auguste. Louis IX y venait souvent et
+ rendait la justice aux portes du château, sous un chêne qu'on a
+ montré longtemps. Plus tard, le château fut transformé en prison;
+ maintenant c'est un des grands forts qui défendent Paris.--A
+ Vincennes, se trouve une importante ferme-modèle, où les élèves de
+ l'Institut agronomique de Paris viennent étudier l'agriculture
+ pratique.]
+
+ En 1814, les armées étrangères qui avaient envahi la France
+ entourèrent Vincennes et envoyèrent demander à Daumesnil de
+ rendre sa forteresse.--«Rendez-moi d'abord ma jambe,
+ répondit-il.» Et comme l'un des envoyés, irrita de cette saillie,
+ lui répliquait: «Nous vous ferons sauter,» Daumesnil, lui
+ montrant simplement un magasin où étaient amassés 1800 milliers
+ de poudre: «S'il le faut, répondit-il, je commencerai et nous
+ sauterons ensemble.» Les envoyés se retirèrent, peu rassurés, et
+ le fort ne put être pris.
+
+ L'année suivante, les ennemis envahirent de nouveau la France et
+ revinrent mettre le siège devant le fort de Vincennes. De
+ nouveau, ils députèrent des envoyés vers Daumesnil; mais comme la
+ violence et les menaces n'avaient point réussi l'année précédente
+ auprès du général, on essaya de le corrompre par de l'argent. Il
+ était pauvre, on lui offrit un million pour qu'il rendit la place
+ de Vincennes. Daumesnil répondit avec mépris à l'envoyé qui lui
+ avait remis une lettre secrète du général prussien:
+
+ --Allez dire à votre général que je garde à la fois sa lettre et
+ la place de Vincennes: la place, pour la conserver à mon pays,
+ qui me l'a confiée; la lettre, pour la donner en dot à mes
+ enfants: ils aimeront mieux cette preuve de mon honneur qu'un
+ million gagné par trahison. Vous pouvez ajouter que, malgré ma
+ jambe de bois et mes vingt-trois blessures, je me sens encore
+ plus de force qu'il n'en faut pour défendre la citadelle, ou pour
+ faire sauter avec elle votre général et son armée.
+
+ [Illustration: LE POLYGONE DE VINCENNES.--On appelle polygone le
+ lieu ou les artilleurs s'exercent à construire des batteries, à
+ manoeuvrer et à tirer les canons. Au milieu d'un vaste terrain
+ vide se trouve une butte en terre qui sert de point de mire aux
+ boulets. Les artilleurs sont à une grande distance de cette butte,
+ et, d'après des calculs exécutés sur un carnet, ils tournent la
+ gueule du canon dans la direction voulue et lancent le boulet.]
+
+ Ainsi Vincennes demeura imprenable grâce à ce général qui, comme
+ on l'a dit, «ne voulut jamais ni se rendre ni se vendre.»
+
+--Bravo! s'écria fièrement le petit Julien, voilà un homme comme je
+les aime, moi. Plaise à Dieu qu'il en naisse beaucoup en France comme
+celui-là! Vive la ville de Périgueux, qui a produit un si honnête
+général.
+
+Et après avoir regardé de nouveau le fort de Vincennes, pour faire en
+lui-même des comparaisons entre cette forteresse et les autres qu'il
+connaissait, Julien tourna la page et passa à l'histoire suivante:
+
+
+ III. FÉNELON, dont la statue s'élève à Périgueux, est, avec
+ Bossuet, le plus illustre des prélats français et en même temps
+ un de nos plus grands écrivains. Il fut archevêque de Cambrai et
+ précepteur du petit-fils de Louis XIV.
+
+ La ville de Cambrai a gardé le souvenir de sa bonté et de sa
+ bienfaisance. En l'année 1709, au moment où la guerre désolait la
+ France attaquée de tous les côtés à la fois, nos soldats étaient
+ dans les environs de Cambrai, mal vêtus et sans pain, car les
+ horreurs de la famine étaient venues s'ajouter à celles de la
+ guerre. Fénelon fit, pour soulager notre armée, tout ce qu'il
+ était possible de faire, ordonnant aux paysans de venir apporter
+ leurs blés et donnant lui-même généreusement tout le blé qu'il
+ possédait.
+
+ [Illustration: FÉNELON, né au château de Fénelon, (Périgord) en
+ 1651, mort à Cambrai en 1715. Il fit ses études à l'Université de
+ Cahors, puis à Paris. Ses ouvrages les plus connus des enfants
+ sont _Télémaque_ et les _Fables_.]
+
+--Oh! le grand coeur, s'écria Julien. J'aime beaucoup Fénelon, et je
+suis content qu'on lui ait élevé une statue.
+
+ [Illustration: RÉSINIERS DES LANDES.--Le pin est un arbre très
+ précieux et qui devrait être plus répandu, car il croît sur les
+ terrains les plus pauvres; il assainit et fertilise le sol: de
+ plus il est d'un bon rapport (50 fr. en moyenne par hectare).
+ Outre son bois, on tire chaque année du pin la résine. Pour cela,
+ des ouvriers font une entaille au-dessous de laquelle ils placent
+ un petit pot; la résine sort goutte à goutte et remplit ce pot,
+ qu'il suffit de revenir chercher au bout de plusieurs mois. On
+ devrait par un sage calcul d'hygiène et d'agriculture couvrir de
+ pins une foule de pays incultes, qui, pauvres aujourd'hui,
+ seraient bientôt enrichis et assainis par cette plantation.]
+
+
+ IV. Le département des Landes, voisin de la Gironde, est loin de
+ lui ressembler. C'est l'un des moins fertiles et des moins
+ peuplés de la France, l'un de ceux où l'industrie des habitants a
+ le plus besoin de suppléer à la pauvreté du sol. Il est couvert
+ de bruyères et de marécages, et, en bien des endroits, ne nourrit
+ que de maigres troupeaux de moutons. Pendant longtemps on crut
+ que rien ne pourrait venir dans ce terrain stérile, mais on a
+ fini par reconnaître qu'un arbre peut y croître et le fertiliser:
+ le pin, qui en couvre maintenant une grande partie et dont on
+ récolte la résine.
+
+ C'est dans ce pays, plus pauvre encore autrefois, que naquit,
+ d'une humble famille, un enfant qui est devenu par sa charité une
+ des gloires de la France. SAINT VINCENT DE PAUL est né à Dax.
+ Tout enfant, il gardait les troupeaux. Élevé au milieu de la
+ pauvreté et de la misère, il en éprouva plus vivement le désir de
+ la soulager. Il consacra sa vie entière à secourir les
+ infortunés. C'est lui qui a établi en France les hospices pour
+ les enfants abandonnés.
+
+--Oh! je le connaissais déjà, ce saint-là, dit Julien, et je l'aime
+depuis longtemps. Je sais qu'il obtint des richesses et dépensa en un
+hiver trois millions pour nourrir la Lorraine qui mourait de faim.
+Mais j'avais oublié où il était né, et je suis bien aise de le savoir.
+
+En même temps, Julien regarda dans son livre une image qui
+représentait un pâtre des Landes suivant les troupeaux sur des
+échasses; car il y a de nombreux marécages dans les Landes, et on se
+sert d'échasses pour ne pas enfoncer dans la vase. Cette image amusa
+beaucoup Julien.
+
+ [Illustration: UN BERGER DES LANDES.--On appelle échasses deux
+ perches ou bâtons munis d'une espère d'étrier ou _fourchon_ qui
+ soutient le pied. Elles sont serrées aux jambes par des courroies.
+ Les échasses ne sont pas seulement un jouet d'enfant, les pâtres
+ des Landes et du bas Poitou s'en servent pour marcher dans les
+ marais et dans les sables.]
+
+--Peut-être bien, se disait-il, que saint Vincent de Paul, quand il
+était petit, gardait comme cela ses troupeaux monté sur des échasses.
+Je suis sûr à présent de ne plus oublier où est né le bon saint
+Vincent de Paul.
+
+
+
+
+LXXXVIII.--Lettre de Jean-Joseph. Réponse de Julien.--L'Océan, les
+vagues, les marées, les tempêtes.
+
+ Par les lettres, nous pouvons converser les uns avec les autres
+ malgré la distance qui nous sépare.
+
+
+La veille du jour où le navire devait partir, André reçut une lettre à
+laquelle il ne s'attendait guère. Il regarda avec surprise tous les
+timbres dont la poste l'avait recouverte: Clermont à Marseille,
+Marseille à Cette, Cette à Bordeaux. Elle était allée à la recherche
+des enfants dans les principales villes où ils avaient passé.
+
+--Que de peine la poste a dû se donner, dit Julien, pour que ce petit
+carré de papier nous arrive! je n'aurais jamais cru que la poste prît
+tant de soin!
+
+André ouvrit la lettre. Elle avait été écrite par le brave petit
+Jean-Joseph. Ayant reçu quelques sous pour la fête de Noël, il les
+avait employés à acheter un timbre-poste et du papier; puis, de sa
+plus belle écriture, il avait écrit à André et à Julien pour leur
+souhaiter la bonne année, pour leur dire qu'il ne les oubliait pas,
+qu'il ne les oublierait jamais, que toujours il se rappellerait qu'il
+leur devait la vie.
+
+André et Julien furent bien émus en lisant la petite lettre de
+Jean-Joseph; cette preuve de la reconnaissance du pauvre enfant
+d'Auvergne les avait touchés jusqu'aux larmes.
+
+--Julien, dit André, toi qui as le temps, il faudra, quand nous serons
+à bord du navire, répondre une longue lettre à Jean-Joseph: cela lui
+fera plaisir.
+
+--Oui, je lui raconterai notre voyage, cela l'amusera beaucoup, et
+j'écrirai bien fin, pour pouvoir en dire bien long. Oh! que c'est donc
+agréable de savoir écrire, André! Quand on est bien loin de ses amis,
+quel plaisir cela fait de recevoir des nouvelles d'eux et de pouvoir
+leur en donner!
+
+ =Réponse de Julien à Jean-Joseph.=
+
+ Lundi matin.
+
+ Mon cher Jean-Joseph,
+
+André et moi nous avons été bien contents, oh! bien contents, quand
+nous avons reçu votre lettre, et nous vous souhaitons nous aussi la
+bonne année, mon cher Jean-Joseph, et qu'il ne vous arrive que du
+bonheur.
+
+Mais savez-vous où nous l'avons lue, votre petite lettre du jour de
+l'an? C'est à Bordeaux. Et savez-vous où je vous écris celle-ci, moi?
+Non, jamais, jamais vous ne devineriez cela, Jean-Joseph. Alors je
+vais vous le dire. C'est au beau milieu de l'Océan, sur le pont du
+navire _le Poitou_, qui est un grand vaisseau à voile. On l'appelle
+_le Poitou_ parce que le capitaine auquel il appartient est de
+Poitiers.
+
+Mais vous n'avez jamais vu la mer, Jean-Joseph, ni les navires non
+plus. Alors, il faut que je vous explique cela. Imaginez-vous que
+l'Océan me paraît grand comme le ciel. Partout autour de moi, devant,
+derrière, je ne vois que de l'eau. Le ciel a l'air de toucher à la mer
+de tous les côtés, et notre navire avance au milieu comme une petite
+hirondelle, bien petite, qui paraît un point dans l'air.
+
+Pourtant il est très grand tout de même le _Poitou_, et on est bien
+installé dessus. On est même bien mieux que dans un autre bateau où
+j'ai navigué déjà sur la Méditerranée.
+
+La Méditerranée est aussi une grande mer, mais elle est bien loin de
+ressembler à l'Océan. Elle n'a point de marées, point de flux et de
+reflux, comme disent les matelots, tandis que l'Océan a des marées
+très hautes. J'étais bien en peine de ce que cela signifiait, la
+marée; mais j'en ai vu une au port de la Rochelle, où notre navire
+s'est arrêté un jour, et je vais vous dire ce que c'est.
+
+ [Illustration: LA MARÉE BASSE ET LA MARÉE HAUTE.--Le lieu
+ représenté par la gravure est le mont Saint-Michel, près de
+ Granville. C'est un rocher isolé sur les côtes de Normandie; à
+ marée haute, il est entouré par les flots, à marée basse, les
+ flots l'abandonnent et on peut s'y rendre à pied ou en voiture.]
+
+Vous saurez d'abord, Jean-Joseph, que l'eau de toutes les mers remue
+toujours; elle n'est jamais tranquille une seule minute, elle danse à
+droite, à gauche, en haut, en bas, la nuit comme le jour. Seulement la
+Méditerranée saute sans avancer sur le rivage et reste toujours au
+même endroit, comme l'eau d'une rivière ou d'une mare. L'eau de
+l'Océan, au contraire, avance, avance pendant six heures sur la terre
+comme une inondation: alors il y a de grands terrains tout couverts
+d'eau; puis après, elle redescend pendant six autres heures, et on
+peut marcher à pied sec là où elle était, comme j'ai fait à la
+Rochelle. Seulement on n'y peut rien laisser, vous pensez bien, ni
+rien bâtir; car elle revient ensuite pendant six autres heures et elle
+emporterait tout; et c'est comme cela, toujours, toujours, depuis que
+le monde est monde. Il paraît que c'est la lune qui attire ainsi et
+soulève l'eau de l'Océan. Je vous dirai, Jean-Joseph, que c'est tout à
+fait amusant, quand on est sur le bord de la mer, de jouer à courir au
+devant des vagues. On a beau se dépêcher, voilà que quelquefois les
+vagues courent plus vite que vous, et on en reçoit de bonnes giboulées
+dans les jambes; et on rit, parce qu'on a eu peur tout de même.
+
+Mais je suis sûr, Jean-Joseph, qu'en lisant ma lettre vous vous
+dites:--Est-il heureux, ce Julien-là, de voyager ainsi et de voir tant
+de belles choses, tandis que moi je fais tout bonnement des paniers le
+soir à la veillée, après avoir gardé les bêtes aux champs tout le
+jour! Ah! Jean-Joseph, ne vous pressez pas tant de parler. Quand vous
+saurez nos aventures, vous verrez qu'il y a bien des ennuis partout,
+allez.
+
+ [Illustration: LE POITOU, L'AUNIS, ET LA SAINTONGE ont des côtes
+ sur l'Océan, avec le port commerçant de la Rochelle (20,000 h.) et
+ le port militaire de Rochefort (30,000 h.). La ville principale de
+ ces provinces est Poitiers (31,000 hab.), cité savante et
+ industrieuse. On remarque aussi Angoulême (28,000 hab.), centre de
+ la fabrication du papier, Niort (21,000 hab.), la Roche-sur-Yon,
+ Châtellerault avec une fabrique renommée de couteaux et d'armes
+ blanches, Saintes et Cognac qui font un grand commerce
+ d'eaux-de-vie.]
+
+D'abord, les premiers jours qu'on était sur le navire, il y avait de
+grosses vagues, si grosses que cela nous ballottait comme les feuilles
+sur un arbre quand le vent souffle. On ne pouvait pas marcher sur le
+plancher du navire sans risquer de tomber. Il fallait donc rester
+toujours assis comme si on était en pénitence, et puis à table, quand
+on voulait boire, le vin vous tombait tout d'un coup dans le col de
+votre chemise, au lieu de vous tomber dans la gorge. Et alors, petit à
+petit, à force d'être toujours secoué comme cela, on finissait par
+avoir envie de vomir. Les marins riaient:--Bah! disaient-ils, ce n'est
+rien, petit Julien, c'est le mal de mer, cela passera.
+
+Hélas! Jean-Joseph, cela ne passait pas vite du tout; on ne pouvait
+plus ni boire ni manger, on ne faisait rien que de vomir. Mon Dieu!
+j'aurais bien voulu, je vous assure, être alors avec vous à tisser des
+paniers le soir, tout uniment, au coin du feu.
+
+Enfin, tout de même, à la longue cela s'en est allé; ce coquin de mal
+de mer est passé, et je me suis remis à travailler dans un petit coin
+du navire, comme si j'étais à l'école.
+
+
+
+
+LXXXIX.--Suite de la lettre de Julien.
+
+ Jeudi matin.
+
+
+Ne voilà-t-il pas une autre affaire, Jean-Joseph! Une tempête qui nous
+assaille. Une tempête méchante comme tout. C'était un vent comme vous
+n'en avez jamais vu, bien sûr; et tant mieux pour vous, Jean-Joseph,
+de ne pas connaître cela.
+
+Les vagues se heurtaient les unes aux autres, hautes comme des
+montagnes, et avec un bruit pareil à celui du canon. Par moment, elles
+emportaient le navire, et nous avec, tout en l'air; et puis après,
+elles nous rejetaient tout en bas, comme pour nous mettre en pièces.
+Elles passaient sans cesse par-dessus le pont, et les matelots, qui
+sont des hommes bien braves, allez, Jean-Joseph, les matelots avaient
+des figures sombres comme des gens qui auraient peur de mourir; mais
+peur en eux-mêmes, sans en dire un mot aux autres. Jugez si le coeur
+me battait, à moi. Je ne cessais de prier le bon Dieu de nous
+secourir. Je pensais à toute sorte de choses d'autrefois qui me
+rendaient plus triste encore. Je me souvenais des belles prairies de
+l'Auvergne, où on marchait tranquillement sans avoir peur d'être
+englouti; et j'aurais bien aimé entendre les mugissements de vos
+grandes vaches rouges, au lieu des grondements terribles de l'Océan
+qui nous secouait.
+
+Tout d'un coup, Jean-Joseph, voilà un bruit effroyable qui se fait
+entendre. J'en ai fermé les yeux d'épouvante; je pensais: c'est fini,
+bien sûr, le navire est en morceaux.
+
+--Rassure-toi, mon Julien, m'a dit alors André: c'est le grand mât qui
+s'est rompu; mais nous en avons un de rechange. Notre oncle Frantz
+sait son métier de charpentier: il réparera cette avarie.
+
+Mais malgré tout j'avais peur encore. Enfin, pour en finir,
+Jean-Joseph, vous saurez que la tempête a duré de cette manière un
+jour tout entier. Le soir, elle s'est calmée:--Dors sans inquiétude,
+petit Julien, m'a dit mon oncle.
+
+Comme en effet je n'entendais plus le vent siffler et la mer gronder,
+je me suis mis à remercier Dieu de tout mon coeur et à m'endormir
+bien content.
+
+C'était hier, tout cela, Jean-Joseph; et aujourd'hui, pendant que j'en
+avais la mémoire fraîche, je vous ai tout raconté.
+
+Maintenant, quand vous penserez à nous, Jean-Joseph, priez le bon Dieu
+pour que ces vilaines tempêtes ne reviennent pas; car il paraît que
+c'est le moment de l'année où il y en a beaucoup. Nous avons encore
+bien des jours à passer sur le navire le _Poitou_, et il y a des
+endroits très mauvais où on va aller, les côtes de la Bretagne par
+exemple, et aussi les falaises de Normandie; ces côtes-là, c'est tout
+plein de récifs, m'ont dit les matelots. Les récifs, voyez-vous, ce
+sont des rochers sous l'eau; il y en a de pointus qui défoncent les
+navires quand le grand vent les pousse dessus. Bref, Jean-Joseph, tout
+cela est un peu triste. Mais que voulez-vous? il n'arrive que ce que
+Dieu permet, et alors, à la volonté de Dieu. Cela fait que personne ne
+se désole; tout le monde rit et travaille d'un bon courage ici, moi
+comme les autres.
+
+Allons, si je continue, ma lettre n'aura pas de fin. Je vous embrasse
+donc bien vite, mon cher Jean-Joseph, et je prie Dieu pour que nous
+nous revoyions un jour.
+
+ Votre ami, JULIEN.
+
+
+
+
+XC.--Nantes.--Conversation avec le pilote Guillaume: les différentes
+mers, leurs couleurs; les plantes et les fleurs de la mer.--Récolte
+faite par Julien dans les rochers de Brest.
+
+ La science découvre des merveilles partout, jusqu'au fond de la
+ mer.
+
+
+Un jour que le petit Julien s'était attardé tout un après-midi dans la
+cabine à faire ses devoirs, il fut bien étonné en revenant sur le pont
+de ne plus apercevoir la mer, mais un beau fleuve bordé de verdoyantes
+prairies et semé d'îles nombreuses. Le navire remontait le fleuve,
+d'autres navires le descendaient, allaient et venaient en tous sens.
+
+--Oh! André, dit Julien, on croirait revenir à Bordeaux.
+
+--Nous approchons de Nantes, dit André; tu sais bien que Nantes est
+comme Bordeaux un port construit sur un fleuve, sur la Loire.
+
+Le navire en effet, après plusieurs heures et plusieurs étapes, arriva
+devant les beaux quais de Nantes. Julien fut enchanté de se dégourdir
+les jambes en marchant sur la terre ferme. Il alla avec André faire
+des commissions dans cette grande ville, qui est la plus considérable
+de la Bretagne et une de nos principales places de commerce.
+
+Mais le séjour fut de courte durée. On chargea rapidement sur le
+navire des pains de sucre venant des importantes raffineries de la
+ville, des boîtes de sardines et de légumes fabriquées aussi à Nantes,
+et des vins blancs d'Angers et de Saumur. Puis on redescendit le
+fleuve. On repassa devant l'île d'Indret, où fument sans cesse les
+cheminées d'une grande usine analogue à celle du Creuzot. On revit à
+l'embouchure de la Loire les ports commerçants de Saint-Nazaire et de
+Paimboeuf, où s'arrêtent les plus gros navires de l'Amérique et de
+l'Inde. Enfin on se retrouva en pleine mer.
+
+ [Illustration: UNE RAFFINERIE DE SUCRE A NANTES.--Le sucre se fait,
+ comme on sait, avec le jus de la canne à sucre ou celui de la
+ betterave, qu'on fait bouillir dans une chaudière. Le sucre,
+ clarifié et raffiné dans le grand appareil représenté à gauche,
+ tombe bouillant dans des réservoirs. On le verse ensuite dans des
+ moules et on l'y laisse refroidir. Ainsi se forment ces pains de
+ sucre que l'ouvrier de droite tire des moules.]
+
+Le _Poitou_ était pour Julien un petit monde, qu'il aimait à parcourir
+depuis le pont jusqu'à la cale. Chemin faisant il observait les
+moindres objets et se faisait dire d'où ils venaient, où ils allaient.
+
+Il y avait surtout à bord quelqu'un que Julien interrogeait
+volontiers: c'était Guillaume le pilote, qui était presque toute la
+journée à son gouvernail, dirigeant avec habileté le navire le long de
+cette côte de France bien connue de lui.
+
+Le père Guillaume était un vieil ami de Frantz, car ils avaient
+navigué ensemble bien des fois; le père Guillaume aimait les enfants,
+et Julien fut tout de suite de ses amis. Chaque jour ils faisaient
+ensemble un bout de conversation. Guillaume avait beaucoup voyagé, il
+racontait volontiers ce qu'il avait vu dans les pays lointains, et
+Julien l'aurait écouté les journées au long sans s'ennuyer. Parfois
+aussi c'était Julien qui faisait la lecture à haute voix et Guillaume
+qui l'écoutait.
+
+--Père Guillaume, lui dit-il un jour, je n'ai vu que deux mers, la
+Méditerranée et l'Océan, et elles ne se ressemblent pas; vous qui avez
+vu bien d'autres mers, dites-moi donc si elles se ressemblent entre
+elles.
+
+ [Illustration: PLANTES DE LA MER.--Sous la mer, il existe des
+ montagnes et des vallées, des vallées impénétrables, de vastes
+ prairies où viennent brouter les animaux marins. Les principales
+ plantes de la mer sont les _algues_ et les _varechs_. On y trouve
+ aussi un grand nombre d'_animaux-plantes_, comme le _corail_ et la
+ _méduse_ représentés dans la gravure.]
+
+--Petit Julien, vois-tu, les différentes mers sont comme les
+différents pays: chacune a son aspect. Ainsi la Méditerranée est
+bleue, l'Océan où nous voici est verdâtre, la mer de Chine et la mer
+du Japon ont une teinte jaune, la mer de Californie est rosée, ce qui
+fait qu'on l'appelle mer Vermeille.
+
+--Père Guillaume, qu'est-ce qui fait ces couleurs-là?
+
+--Tantôt ce sont les rayons lumineux d'un beau ciel, comme pour la
+Méditerranée que tu as vue, tantôt le sable ou les rochers du fond de
+la mer, tantôt les algues ou plantes marines qu'elle renferme.
+
+--Comment! est-ce qu'il y a des plantes dans la mer?
+
+--Je crois bien! et de quoi vivraient donc tous les poissons et les
+animaux que la mer renferme? La mer a ses prairies, petit Julien, et
+ses fleurs aux couleurs les plus vives, et ses forêts de lianes, si
+serrées et si touffues à certaines places que la navigation est
+difficile dans ces parages. Quand Christophe Colomb partit pour
+découvrir l'Amérique et que son vaisseau traversa cette partie de
+l'Océan couverte de lianes, les matelots, qui n'en avaient jamais vu
+une si grande quantité, furent effrayés et ne voulaient plus avancer,
+craignant que le navire ne restât pris au piège dans ces plantes
+marines. Il y en a, vois-tu, qui ont plus de cinq cents mètres de
+longueur.
+
+--Est-ce qu'elles sont belles, les fleurs de la mer?
+
+--Il y en a de très belles, qui reflètent les couleurs de
+l'arc-en-ciel comme la queue du paon. D'autres sont roses, d'autres
+d'un beau rouge ou d'un vert tendre.
+
+--Oh! que j'aimerais à les voir!
+
+ [Illustration: L'ÉCOLE NAVALE DE BREST est destinée à former des
+ officiers pour la marine de l'État. Elle est établie dans la rade
+ de Brest. Là, on enseigne aux élèves toutes les sciences qui sont
+ nécessaires à la navigation: ils étudient les cartes terrestres et
+ marines; ils apprennent à relever à l'aide d'instruments la
+ longitude et la latitude des lieux où ils se trouvent, et par
+ conséquent leur position exacte sur le globe. On leur enseigne
+ enfin l'art de manoeuvrer et de diriger les vaisseaux.]
+
+--Au port de Brest, où nous arriverons bientôt, nous monterons en
+barque, petit Julien, et je te mènerai en chercher, si j'ai une heure
+de libre.
+
+--Est-ce possible, père Guillaume?
+
+--Eh oui, Julien; nous en trouverons à marée basse dans les rochers de
+la côte.
+
+Julien ne songea plus qu'au moment où le navire s'arrêterait au port
+afin d'aller voir les plantes de la mer.
+
+Bientôt le _Poitou_ arriva devant la vaste rade de Brest, dont la
+difficile entrée est bordée de rochers et protégée par des forts. Une
+fois ce passage franchi, c'est la rade la plus sûre du monde. Brest,
+où se trouve notre école navale, est avec Toulon notre plus grand port
+militaire, et Julien put voir de près les vaisseaux de guerre
+immobiles dans le port, les marins de l'État avec leurs costumes
+bleus, leur figure bronzée, leur démarche décidée.
+
+ [Illustration: UN DES COQUILLAGES DE LA MER.--Les coquillages de
+ la mer font partie des animaux appelés mollusques, dont les plus
+ connus sont l'huître et l'escargot.]
+
+Le père Guillaume n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Julien.
+Une après-midi où le capitaine n'avait plus besoin de lui, il sauta
+avec l'enfant dans une petite barque. Tous deux allèrent visiter la
+côte. Ils descendirent à marée basse sur les rochers que la mer
+recouvre quand elle est haute. Le père Guillaume tenait Julien par la
+main, de peur qu'il ne fît un faux pas sur les rochers glissants et
+encore humides. Julien ne cessait de pousser des exclamations devant
+tout ce qu'il voyait.--Oh! les jolies plantes vertes! on dirait de
+longs rubans! Et celles-ci, elles sont découpées comme de la dentelle!
+Et ces coquillages, comme ils sont luisants! Je ferai sécher ces
+plantes, et j'en emporterai dans mon carton d'écolier, avec toute
+sorte de coquillages. Quand j'irai en classe, je les ferai voir à mes
+camarades, et je leur dirai que j'ai rapporté cela de Brest.
+
+
+
+
+XCI.--Les lumières de la mer.--La mer phosphorescente, les aurores
+boréales, les phares.
+
+ Autrefois, pendant les tempêtes, les peuplades sauvages
+ allumaient des feux sur le rivage de la mer pour attirer les
+ vaisseaux, les faire périr contre les écueils et se partager
+ leurs dépouilles. De nos jours, tout le long des côtes, de
+ grandes lumières s'allument aussi chaque soir; mais ce n'est plus
+ pour perdre les navires, c'est pour les guider et les sauver. Les
+ hommes comprennent mieux maintenant qu'ils sont frères.
+
+
+Un soir, pendant que le brave pilote était à son gouvernail (car le
+navire avait regagné la haute mer), Julien s'approcha du père
+Guillaume. C'était l'heure du coucher du soleil, et au loin, dans le
+grand horizon de la mer, on voyait le soleil s'enfoncer lentement dans
+les flots comme un globe de feu. Les gerbes de flammes dessinaient un
+immense sillon sur les vagues, et toute la pourpre des cieux à cet
+endroit se réfléchissait dans les eaux.
+
+Julien s'était assis, croisant les bras; il regardait le coucher du
+soleil, qui lui semblait bien beau, et il attendait que son vieil ami
+fût disposé à lui parler des choses de la mer.
+
+--Petit Julien, dit le matelot, qui devinait la pensée de l'enfant, tu
+regardes ces flots tout embrasés par le soleil couchant; eh bien, j'ai
+vu quelque chose de plus beau encore.
+
+--Qu'était-ce donc? fit l'enfant avec curiosité.
+
+--C'était ce qu'on appelle la mer phosphorescente.
+
+--C'est donc bien beau, cela, père Guillaume?
+
+--Je crois bien! Ce n'est plus comme ce soir un point de l'Océan qui
+s'allume; c'est l'Océan tout entier qui ruisselle de feu et brille la
+nuit comme une étoffe d'argent. Quand avec cela le vent souffle, les
+lames qui s'élèvent ressemblent à des torrents de lumière.
+
+--Est-ce que nous allons peut-être voir cela?
+
+--Non, mon enfant, c'est très rare dans nos pays. C'est entre les deux
+tropiques que cela se voit pendant les nuits.
+
+--Qu'est-ce qui fait cela? savez-vous, père Guillaume?
+
+--Les savants ont bien cherché, va, Julien. Enfin, il paraît que ce
+sont des myriades de petits animaux qui sont eux-mêmes lumineux, comme
+l'est dans nos pays le ver luisant. Les flots en contiennent en
+certains temps une si grande quantité que la mer en paraît comme
+embrasée.
+
+ [Illustration: UN DES ANIMALCULES DE LA MER qui produisent la
+ phosphorescence des eaux. Cet animal est invisible à l'oeil nu; il
+ est représenté ici tel qu'il apparaît à travers le microscope.]
+
+--Oh! bien, je comprends, père Guillaume: s'il y avait assez de vers
+luisants sur un arbre pour le couvrir, il paraîtrait le soir comme un
+grand lustre allumé; je pense que c'est comme cela pour la mer. Mais,
+tout de même, faut-il qu'il y ait de ces petits animaux dans la mer
+pour qu'elle paraisse tout en feu, elle qui est si grande!
+
+--Les plus gros de ces animaux ne sont pas aussi gros qu'une tête
+d'épingle.
+
+--Oh! père Guillaume, comme cela m'amuse, tout ce que vous me dites
+là! Racontez-moi encore quelque chose.
+
+--Je viens de te parler des mers chaudes, des mers tropicales; eh
+bien, Julien, les mers polaires, c'est tout autre chose. Là, on ne
+voit que des glaces sans fin; si le navire a peine à avancer, c'est
+que des bancs de glace se dressent comme des montagnes flottantes et
+vous enveloppent sans qu'on puisse bouger. Parfois, sur ces îles de
+glace, on aperçoit des phoques ou des ours blancs qui se sont trouvés
+entraînés au milieu de la mer.
+
+--Est-ce que vous avez vu cela, père Guillaume?
+
+--Non, mais je l'ai entendu dire à d'autres qui y sont allés; moi, je
+n'ai jamais été plus haut que Terre-Neuve, où l'on pêche la morue.
+
+ [Illustration: LA MER POLAIRE.--Du côté des pôles, la mer est
+ glacée presque toute l'année et souvent à une très grande
+ profondeur. Parfois les glaces se détachent et voyagent sur l'eau,
+ c'est ce qu'on appelle des _banquises_. Ces banquises offrent
+ l'aspect le plus merveilleux: elles sont dentelées comme des
+ cathédrales et étincellent à la lumière du jour ou à celle de la
+ lune. Quand ces énormes masses viennent à rencontrer un vaisseau,
+ elles le brisent comme une coque de noix.]
+
+--Pourquoi d'autres vont-ils plus haut, père Guillaume, puisque c'est
+si dangereux?
+
+--Petit Julien, c'est que l'on voudrait trouver un passage libre par
+le pôle, une mer libre de glaces, et étudier ce côté-là qu'on ne
+connaît pas.
+
+--Père Guillaume, est-ce qu'au pôle les nuits ne durent pas six mois
+et les jours six mois? J'ai vu cela dans mon livre de lecture.
+
+--C'est très vrai.
+
+--Comme on doit s'ennuyer d'être six mois sans y voir!
+
+ [Illustration: LE PHOQUE, ou veau marin, est un mammifère qui
+ habite les mers septentrionales de l'Europe. Le corps des phoques
+ est couvert de poils; par devant il ressemble à celui d'un
+ quadrupède; par derrière il se termine en pointe comme celui des
+ poissons. Ces animaux sont doux, intelligents et s'attachent
+ facilement à l'homme. Ils viennent souvent sur la côte pour y
+ dormir et allaiter leurs petits.]
+
+--On est éclairé souvent par des aurores boréales.
+
+--En avez-vous vu, de ces aurores, père Guillaume?
+
+ [Illustration: L'AURORE BORÉALE, ou lumière polaire, se montre
+ fréquemment dans les pays voisins du nord (Sibérie, Zélande,
+ Laponie, Norvège). C'est, le plus souvent, une sorte d'immense arc
+ enflammé qui s'élève au dessus de l'horizon. L'aurore boréale est
+ produite par l'électricité.]
+
+--Oui, j'en ai vu: les plus belles se montrent aux pôles, mais on en
+voit ailleurs aussi. Ce sont des lueurs rouges qui s'élèvent dans le
+ciel comme un incendie, des dômes de feu, des colonnes de flammes qui
+changent sans cesse de couleur et de forme, tantôt bleues, tantôt
+vertes, tantôt éblouissantes de blancheur: ces flammes éclairent de
+loin tout le pays, mille fois mieux que les phares qui s'allument en
+ce moment le long de la côte.
+
+La nuit, en effet, était venue pendant que Guillaume et Julien
+parlaient ainsi, et dans le lointain, à travers une brume légère, on
+voyait la lueur rouge, blanche ou bleue, des phares placés sur les
+pointes les plus avancées de la presqu'île bretonne, qui dessinaient
+ainsi dans la nuit les contours de la côte. Tantôt, c'étaient des feux
+fixes, tantôt, des feux à éclipses qui semblaient s'éteindre et se
+rallumer tour à tour, et qui, tournant sur eux-mêmes, éclairaient
+successivement toutes les parties de l'horizon.
+
+--Que tous ces phares sont beaux à voir! disait Julien; c'est une
+vraie illumination.
+
+--Tout cela est fait pour nous éclairer dans notre route: les phares
+tiennent compagnie au navigateur et lui indiquent le bon chemin. Tu ne
+peux te faire une idée, petit Julien, combien cette côte de Bretagne
+était dangereuse autrefois. Il y a là des rochers qui ont mis en
+pièces je ne sais combien de navires: leurs noms font penser à tous
+les désastres qu'ils ont causés; dans la _Baie des trépassés_, par
+exemple, que de naufrages il y a eu! Lorsque, dans les tempêtes, la
+mer se brise sur tous ces rochers, elle fait un tel bruit qu'on
+l'entend sept lieues à la ronde. Il se produit aussi des tourbillons
+et des gouffres où tout vaisseau qui entre se trouve englouti, comme
+_le gouffre du diable_. Mais maintenant les plus dangereux de ces
+rochers portent chacun leur phare, et alors, au lieu d'être un péril
+pour les marins, ils leur sont une aide et semblent s'avancer
+eux-mêmes dans la mer pour mieux les guider.
+
+
+
+
+XCII.--Il faut tenir sa parole.--La promesse du père
+Guillaume.--Dignité et respect de soi.
+
+ La parole d'un honnête homme vaut un écrit.
+
+
+--Ah! mon Dieu! père Guillaume, dit le lendemain le petit Julien, pour
+savoir autant de choses que vous savez, il faut donc qu'il y ait bien
+longtemps que vous allez sur mer?
+
+--Eh! oui, petit, répondit le pilote tout en regardant l'Océan qui
+était toujours un peu agité; voilà déjà vingt-cinq ans que je roule
+sur toutes les mers, et par tous les temps.
+
+--Et cela ne vous ennuie point, père Guillaume, d'être toujours ainsi
+sur l'eau, exposé aux tempêtes!
+
+--Petit, dit sentencieusement le père Guillaume, chaque métier a ses
+tracas, et celui de matelot n'en manque point; mais j'ai choisi
+celui-là et je m'y suis tenu; la chèvre broute où elle est attachée.
+Et puis je suis Normand, moi, et les Normands aiment la mer.
+
+--Tout de même, père Guillaume, moi, j'aimerais mieux les champs que
+la mer, à cause des tempêtes, voyez-vous.
+
+--Oh! bien, petit, j'essaierai des champs prochainement.
+
+--Comment? vous ne serez plus marin, père Guillaume?
+
+--Non; ma femme a hérité, du côté de Chartres, d'un petit bien sur
+lequel nous ne comptions pas: nous nous installerons à mon retour dans
+son héritage. Cela l'ennuie, la pauvre femme, et mes filles aussi, de
+me savoir toujours au péril de la mer. Même elles auraient bien voulu
+que je ne fisse point cette dernière traversée, et par le plus mauvais
+temps de l'année. Le fait est que nous avons une mer qui a déjà failli
+nous jouer un mauvais tour et qui n'est pas encore bien calmée.
+
+--Et vous, vous avez préféré faire la traversée, père Guillaume? Vous
+aimez joliment la mer, tout de même.
+
+--Oh! je ne me souciais guère de la mer, petit, mais on ne fait pas
+toujours comme on veut. Moi qui n'ai jamais été propriétaire, j'aurais
+été enchanté d'essayer tout de suite ce nouveau métier-là; aussi j'ai
+demandé au capitaine de me laisser m'en aller. «Guillaume, m'a-t-il
+dit, tu sais bien que tu m'avais promis de venir: je comptais sur toi,
+et il m'est impossible en ce moment de trouver un bon pilote pour ce
+dernier voyage. Mais nous n'avons pas d'engagement par écrit, tu es
+donc libre; tant pis pour moi qui n'ai que ta promesse et qui ne t'ai
+rien fait signer.»--«Ah! bien, capitaine, ai-je répondu, vous pensez
+donc que ma parole ne vaut pas tous les écrits? Puisque vous ne pouvez
+vous passer de moi, je reste.» Et je suis resté.
+
+Julien poussa un gros soupir.--Eh bien, dit le marin, que soupires-tu
+comme cela?
+
+--Dame, je songe, qu'à votre place, j'aurais eu grande envie de m'en
+aller, moi! Avoir des champs à soi qui vous attendent, et venir ici
+s'exposer à des tempêtes comme celle de l'autre jour! C'est tout de
+même bien dur, quelquefois, de tenir les paroles données.
+
+--Dur ou non, mon enfant, un honnête homme n'a qu'une parole; s'il l'a
+donnée, tant pis pour lui, il ne la reprend pas; autrement ce n'est
+plus un honnête homme. Dis-moi, Julien, si j'avais écrit sur un
+papier: «Je m'engage à vous suivre, capitaine», les mots seraient
+restés après l'héritage comme avant, n'est-ce pas? Et si j'avais
+manqué à mon engagement, il aurait suffi à chacun de jeter les yeux
+sur l'écriture pour penser:--«Guillaume trahit sa parole.» Eh bien,
+parce qu'il n'y avait pas de papier pour dire cela, t'imagines-tu,
+Julien, que ma conscience ne me le disait pas?
+
+Le père Guillaume se redressa tout droit, et il regarda le petit
+garçon fièrement; ses yeux limpides brillaient et semblaient dire:
+«Guillaume ne sait pas mentir, petit Julien; sa parole vaut de l'or,
+et quand tous ses cheveux, l'un après l'autre, seront devenus blancs,
+quand Guillaume sera un vieillard bien vieux, il se redressera encore
+avec la même fierté, car il pourra dire:--Mon visage a changé, mais
+mon coeur est toujours le même.»
+
+Alors Julien se sentit rougir d'avoir un instant pensé autrement que
+le vieux matelot. Il s'approcha doucement, baissant les yeux, et lui
+dit:
+
+--Père Guillaume, j'ai compris; et moi aussi, je ne veux jamais ni
+mentir ni manquer à mes promesses.
+
+
+
+
+XCIII.--La Bretagne et ses grands hommes.--Un des défenseurs de la
+France pendant la guerre de Cent ans: Duguesclin.--Le tournoi et la
+première victoire de Duguesclin.--Sa captivité et sa rançon. Sa mort.
+
+ «En temps de guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants
+ et le pauvre peuple ne sont pas des ennemis. Ils doivent être
+ sacrés pour l'homme de guerre.» DUGUESCLIN.
+
+
+Un jour que Frantz était assis sur un tas de cordages à côté du vieux
+pilote, Julien s'approcha, son livre à la main.
+
+--Qu'est-ce que tu lis là, petit? demanda l'oncle Frantz.
+
+--Mon oncle, je lis ce qu'il y a dans mon livre sur la Bretagne et sur
+ses grands hommes; nous sommes justement encore en face des côtes de
+la Bretagne, et il me semble que c'est un beau pays.
+
+--Certes, dit l'oncle Frantz; mais voyons, lis tout haut.
+
+--Et lis bien, ajouta le père Guillaume, nous t'écoutons.
+
+ La Bretagne a donné à la France beaucoup d'hommes vaillants;
+ parmi eux on remarque Duguesclin.
+
+--Oh! je connais ce nom-là, dit Julien en s'interrompant; j'ai vu, en
+passant à Nantes, la statue de Duguesclin.
+
+ [Illustration: LA BRETAGNE, avec ses côtes de granit et ses îles
+ rongées par les flots, renferme une population courageuse de
+ marins. Elle compte de nombreux ports de mer parmi lesquels on
+ distingue les villes importantes de Nantes (140,000 hab.), Brest
+ (90,000 hab.), Lorient (46,000 hab.), Vannes, Saint-Brieuc,
+ Saint-Malo, Quimper. L'ancienne capitale est Rennes, située sur
+ l'Ille et la Vilaine (60,000 hab.).--La ville la plus importante
+ du Maine est le Mans (50,000 hab.), connue pour ses toiles et ses
+ poulardes. Laval (30,000 hab.) fabrique aussi beaucoup de
+ toiles.--Dans l'Anjou, Angers (65,000 hab.) fabrique des tissus de
+ tout genre et fait un grand commerce d'ardoises.--Tours (50,000
+ hab.) fabrique des soieries.]
+
+ DUGUESCLIN naquit, en 1314, près de Rennes, l'antique et belle
+ capitale de la Bretagne. Duguesclin était laid de figure, il
+ avait un caractère intraitable, mais il était plein de courage et
+ d'audace. Dès l'âge de seize ans, il trouve moyen de prendre
+ part, sans être connu, à un de ces combats simulés qu'on appelait
+ _tournois_, et qui étaient une des grandes fêtes de l'époque. Il
+ entre au milieu des combattants avec la visière de son casque
+ baissée, pour n'être reconnu de personne, et terrasse l'un après
+ l'autre seize chevaliers qui s'offrent à le combattre. Au moment
+ où il terrassait son dernier adversaire, celui-ci lui enlève son
+ casque du bout de sa lance et on reconnaît le jeune Bertrand
+ Duguesclin. Son père accourt à lui et l'embrasse: il est proclamé
+ vainqueur au son des fanfares.
+
+ Après s'être ainsi fait connaître, Duguesclin entra dans l'armée
+ et commença à combattre les Anglais, qui occupaient alors une si
+ grande partie de la France.
+
+ Il remporta sur eux une série de victoires; par malheur, un jour
+ il se trouva vaincu et fut fait prisonnier. Le _Prince Noir_,
+ fils du roi d'Angleterre, fit faire bonne garde autour de lui, et
+ on le tint en prison à Bordeaux. Il languit ainsi plusieurs mois.
+ Un jour le prince le fit amener devant lui:
+
+ --Bertrand, dit-il, comment allez-vous?
+
+ --Sire, par Dieu qui créa tout, j'irai mieux quand vous voudrez
+ bien; j'entends depuis longtemps dans ma prison les rats et les
+ souris qui m'ennuient fort; je n'entends plus le chant des
+ oiseaux de mon pays, mais je l'entendrai encore quand il vous
+ plaira.
+
+ --Eh bien, dit le prince, il ne tient qu'à vous que ce soit
+ bientôt.
+
+ Et le prince essaya de lui faire jurer de ne plus combattre pour
+ sa patrie. Bertrand refusa.
+
+ On finit par convenir que Bertrand Duguesclin recouvrerait sa
+ liberté en payant une énorme somme d'argent pour sa rançon.
+
+ --Comment ferez-vous pour amasser tant d'argent? dit le prince.
+
+ [Illustration: UN TOURNOI AU MOYEN AGE.--Les _tournois_ (mot qui
+ vient de _tournoyer_) étaient, au moyen âge, de grandes fêtes
+ publiques et militaires où l'on simulait des combats. Tantôt, deux
+ chevaliers se précipitaient l'un sur l'autre pour rompre une lance
+ et cherchaient à se renverser, tantôt, ils faisaient semblant
+ d'assiéger une place, tantôt ils se jetaient tous les uns contre
+ les autres, représentant une mêlée furieuse. Après le tournoi, des
+ prix étaient décernés aux vainqueurs par les dames.]
+
+ --Si besoin est, répliqua Bertrand, il n'y a femme ou fille en
+ mon pays, sachant filer, qui ne voudrait gagner avec sa
+ quenouille de quoi me sortir de prison.
+
+ On permit alors à Duguesclin d'aller chercher lui-même tout cet
+ argent, sous le serment qu'il reviendrait le rapporter.
+
+ Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et
+ il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme.
+
+ Mais voilà qu'il rencontre de ses anciens compagnons d'armes,
+ qui, eux aussi, avaient été mis en liberté sur parole et ne
+ pouvaient trouver d'argent pour se racheter.
+
+ --Combien vous faut-il? demanda Bertrand.
+
+ Les uns disent «cent livres!» les autres «deux cents livres!» et
+ Bertrand les leur donne.
+
+ Quand il arriva en Bretagne, à son château où résidait sa femme,
+ il avait donné tout ce qu'il avait. Il demanda alors à sa femme
+ de lui remettre les revenus de leur domaine et même ses bagues,
+ ses bijoux.
+
+ --Hélas! répondit-elle, il ne me reste rien, car il est venu une
+ grande multitude de pauvres écuyers et chevaliers, qui me
+ demandaient de payer leur rançon. Ils n'avaient d'espoir qu'en
+ moi, et je leur ai donné tout ce que nous possédions.
+
+ Duguesclin serra sa femme sur son coeur.
+
+ --Tu as fait tout comme moi, lui dit-il, et je te remercie
+ d'avoir si bien compris ce que j'aurais fait moi-même à ta place.
+
+ Alors Bertrand se remit en route pour aller retrouver le prince
+ Noir.
+
+ --Où allez-vous loger? lui demanda celui-ci.
+
+ --En prison, monseigneur, répondit Bertrand. J'ai reçu plus d'or,
+ il est vrai, qu'il n'était nécessaire pour me libérer; mais j'ai
+ tout dépensé à racheter mes pauvres compagnons d'armes, de sorte
+ qu'il ne me reste plus un denier.
+
+ --Par ma foi! avez-vous vraiment été assez simple que de délivrer
+ les autres pour demeurer vous-même prisonnier?
+
+ --Oh! sire, comment ne leur aurais-je pas donné? Ils étaient mes
+ frères d'armes, mes compagnons.
+
+ Duguesclin ne resta pourtant point en prison: peu de temps après
+ son retour, on vit arriver aux portes de la ville des mulets
+ chargés d'or. C'était le roi de France qui envoyait la rançon de
+ son fidèle général.
+
+ Duguesclin put donc recommencer à combattre pour son pays. Il
+ chassa successivement les Anglais de toutes les villes qu'ils
+ occupaient en France, sauf quatre.
+
+ [Illustration: DUGUESCLIN, né en 1314, près de Rennes, mort en
+ 1380. Il fut le grand lieutenant du roi Charles V, qui aimait peu
+ la guerre, mais qui, grâce à Duguesclin, put défendre la France
+ contre les Anglais et en reconquérir la plus grande partie.]
+
+ Duguesclin était déjà vieux et il combattait encore; il assiégea
+ la forteresse de Châteauneuf-de-Randon, située dans les montagnes
+ des Cévennes. Le gouverneur de la ville promit de se rendre. Mais
+ Duguesclin mourut sur ces entrefaites; la ville se rendit
+ néanmoins au jour fixé, et on apporta les clefs des portes sur le
+ tombeau de Duguesclin, comme un dernier hommage rendu à la
+ mémoire du généreux guerrier.
+
+--Julien, dit l'oncle Frantz, tu as très bien lu cette histoire. Mais
+je veux à présent que tu nous dises, à Guillaume et à moi, ce que tu
+en penses.
+
+--Mon oncle, je pense que ce Duguesclin était un bien parfait honnête
+homme.
+
+--Cela, dit l'oncle Frantz, ce n'est pas difficile à trouver, Julien;
+mais voyons, explique-nous pourquoi. Lire n'est rien, comprendre ce
+qu'on lit est tout.
+
+Julien réfléchit, et après un petit moment qu'il employa à mettre ses
+idées en ordre, il répondit:
+
+--D'abord, mon oncle, Duguesclin était très brave et aimait beaucoup
+sa patrie; ensuite il était plein de compassion pour les autres,
+puisqu'il songeait plus à ses compagnons qu'à lui-même; et enfin,
+ajouta le petit Julien en regardant son ami Guillaume, il savait si
+bien tenir sa parole qu'il revint de lui-même se remettre prisonnier,
+après avoir dépensé sa rançon pour la liberté de ses camarades.
+
+--Allons, Julien, dit l'oncle Frantz, tu lis avec profit, mon enfant,
+puisque tu comprends bien tes lectures. Tâche de ne pas les oublier à
+présent. Car rien n'encourage mieux à devenir un honnête homme que de
+se souvenir des belles actions de ceux qui ont vécu avant nous.
+
+
+
+
+XCIV.--Les grands hommes du Maine, de l'Anjou et de la Touraine. Le
+chirurgien Ambroise Paré. Le sculpteur David. Le savant philosophe
+Descartes.
+
+ «Plus on avance dans la science, plus on s'aperçoit combien on
+ ignore encore de choses, et plus on devient modeste.» DESCARTES.
+
+
+Le lendemain, Julien n'eut pas le plaisir de causer avec son ami
+Guillaume; la mer était redevenue mauvaise et le vieux pilote était
+trop occupé pour faire la conversation.
+
+--Assieds-toi tranquillement, mon Julien, dit André au petit garçon,
+cela vaudra mieux que de courir sur le pont pour embarrasser la
+manoeuvre et risquer d'être emporté par les lames, qui sont fortes.
+
+--Oui, André, répondit l'enfant, je vais m'asseoir dans un petit coin
+et m'amuser à lire tout seul pour ne déranger personne.--Et Julien,
+tirant de sa poche son livre, qui ne le quittait jamais, l'ouvrit à la
+page où il en était resté la veille. Il lut ce qui suit:
+
+
+ I. Il y a, à l'est de la Bretagne, deux fertiles provinces qui
+ semblent la continuer, et qui sont arrosées aussi par la Loire ou
+ ses affluents: c'est le Maine et l'Anjou.
+
+ Le Maine produit des chanvres et des lins, dont on fait dans le
+ pays des toiles renommées. Les chevaux et les volailles du Maine
+ sont d'excellente race; le pays est boisé, et le gibier y abonde.
+
+ C'est dans le Maine, près de Laval, que naquit le célèbre
+ chirurgien Ambroise Paré. Il jouait un jour avec de jeunes
+ villageois de son âge, et tous ces enfants couraient et sautaient
+ ensemble. Tout d'un coup, l'un d'eux tomba et ne put se relever.
+ Il s'était fait une grave blessure à la tête, et le sang coulait
+ en abondance. Tous ses camarades, sottement effrayés à la vue du
+ sang et le croyant mort, se mettent à fuir en criant. Seul le
+ petit Ambroise, à la fois plus courageux et plus compatissant,
+ s'approche de son camarade, lui lave sa plaie, la bande avec son
+ mouchoir; puis, comme l'enfant pouvait à peine se remuer, il le
+ charge sur ses épaules et le transporte chez ses parents.
+
+ Cette présence d'esprit et cette fermeté de caractère furent
+ bientôt connues dans le pays. Un chirurgien de l'endroit en
+ entendit parler, fit venir près de lui le petit Ambroise, et
+ voyant qu'il ne demandait qu'à s'instruire, le prit chez lui
+ comme aide.
+
+ A partir de ce moment, Ambroise Paré commença à étudier la
+ chirurgie, qu'il renouvela plus tard par ses découvertes. Il
+ devint médecin du roi. Toute sa vie est un long exemple de
+ travail, de science, de dévouement et de modestie.
+
+ [Illustration: AMBROISE PARÉ, né près de Laval vers 1517, mort à
+ Paris en 1590. Il fut le chirurgien des rois Henri II, François
+ II, Charles IX et Henri III.]
+
+ Quand la peste éclata à Paris, le roi quitta la ville, mais
+ Ambroise Paré, quoiqu'il fût médecin du roi, refusa de
+ l'accompagner et voulut rester à Paris pour soigner les malades.
+ Il s'exposa à tous les dangers et parvint ainsi à sauver bien des
+ malheureux en risquant lui-même sa vie.
+
+ Les soldats l'appelaient leur _bon père_. Un jour, dans une
+ campagne, il fut fait prisonnier par les Espagnols. On ne l'avait
+ point reconnu, mêlé à la foule des prisonniers; mais un de ses
+ compagnons vient à tomber malade: il le soigne, il le sauve. On
+ le reconnaît aussitôt et on lui rend la liberté.
+
+ Ce grand homme avait une modestie égale à son génie. Un jour, on
+ le félicitait d'une guérison merveilleuse qu'il venait
+ d'accomplir. Il fit cette simple réponse, qui est devenue
+ célèbre:
+
+ --Je l'ai pansé, Dieu l'a guéri.
+
+ [Illustration: ARDOISIERS D'ANGERS.--Quand les ardoises ont été
+ arrachées de la carrière par gros blocs, on les fend au moyen de
+ coins et de pics; on obtient ainsi des feuilles de plus en plus
+ minces. De nos jours, on a inventé une machine au moyen de
+ laquelle on fend les ardoises avec rapidité.]
+
+ David d'Angers a gravé ces mots au bas de la statue d'Ambroise
+ Paré qu'il a sculptée.
+
+
+ II. L'Anjou est plus fertile encore que le Maine; les vents
+ tièdes de l'Océan rendent le climat assez doux, mais humide. On y
+ trouve en pleine terre, dans des pépinières abritées, des
+ grenadiers et des magnolias. La campagne produit de bons vins,
+ surtout ceux de Saumur. Angers a une importante _école d'arts et
+ métiers_, et ses environs renferment de nombreuses carrières
+ d'ardoises. A Saumur se trouve une grande _école de cavalerie_ où
+ l'on instruit les officiers et les soldats.
+
+ C'est à Angers que naquit, en 1789, un des plus grands sculpteurs
+ de notre siècle, David, dont nous avons déjà prononcé souvent le
+ nom à propos des statues qu'il a sculptées. Il avait pour père un
+ simple ouvrier très pauvre, qui sculptait des objets en bois,
+ tables, fauteuils, coffres, chaires d'église. Le jeune David,
+ quand il n'était encore qu'écolier, se fit tellement distinguer
+ par son travail intelligent, que sa ville natale lui servit une
+ petite pension pour lui permettre d'aller étudier à Paris. Il
+ partit, n'ayant que quinze francs dans sa poche.
+
+ [Illustration: ÉCOLE DE CAVALERIE DE SAUMUR.--Notre grande école
+ de cavalerie est située à Saumur (Maine-et-Loire). Là on prépare
+ les officiers qui doivent servir dans la cavalerie. Outre les
+ connaissances scientifiques, il faut aussi qu'un cavalier sache
+ sauter à cheval sans étrier, sauter d'un cheval sur l'autre si le
+ sien vient à être tué, etc.]
+
+ Quelque temps après, il obtint le grand prix de sculpture et
+ devint célèbre.
+
+ David d'Angers avait un amour ardent, pour la patrie française,
+ et c'est cet amour qui inspira son génie: il consacra son art et
+ sa vie à faire les statues de la plupart des grands hommes qui
+ ont illustré la France.
+
+
+ III. Avant de traverser l'Anjou et la Bretagne pour se jeter dans
+ la mer près de Nantes, la Loire arrose un pays couvert comme
+ l'Anjou de verdoyantes prairies, de maisons de campagne et de
+ châteaux: c'est la Touraine, qu'on a surnommée à cause de sa
+ fertilité le _Jardin de la France_.
+
+ Près de Tours, cette ville placée au bord de la Loire dans une
+ situation admirable, naquit un des plus grands savants du monde,
+ Descartes, dont la statue s'élève à Tours.
+
+ Le jeune Descartes, à seize ans, avait déjà étudié toutes les
+ sciences, et il ne tarda pas à s'illustrer par une longue série
+ de découvertes dans les sciences les plus diverses:
+ mathématiques, physique, astronomie, philosophie.
+
+ Descartes avait cinquante-trois ans lorsque la reine Christine de
+ Suède, qui admirait passionnément son génie et qui avait
+ elle-même le plus grand goût pour les sciences, le supplia de
+ venir dans son palais, d'être son maître et son conseiller, d'y
+ continuer ses expériences avec tous les trésors qui seraient mis
+ à sa disposition. Descartes refusa d'abord, puis céda aux
+ instances de la reine. Il vint en Suède; bientôt ce froid climat
+ le rendit malade et causa sa mort prématurée. Ses restes furent
+ rapportés à Paris dans l'église Saint-Étienne, où on voit encore
+ son tombeau.
+
+ [Illustration: LA STATUE DE DESCARTES ET LE PONT SUR LA LOIRE A
+ TOURS.--Descartes naquit à la Haye près de Tours (Indre-et-Loire)
+ en 1596, et mourut à Stockholm en 1650.]
+
+
+
+
+XCV.--Le pays du pilote Guillaume.--La Normandie, ses ports, son
+commerce.--Rouen et ses cotonnades.
+
+ Il est bon dans l'industrie d'avoir des rivaux: nous cherchons à
+ faire mieux qu'eux, et c'est profit pour tous.
+
+
+--Père Guillaume, dit Julien le lendemain matin en arrivant sur le
+pont à côté du pilote, vous m'avez dit l'autre jour que vous étiez
+Normand; voulez-vous que nous parlions de votre pays? Cela m'amusera
+beaucoup. Moi, je voudrais connaître toutes les provinces de la
+France, parce que j'aime la France et que je veux être instruit des
+choses de mon pays.
+
+--Voilà qui est bravement parlé, petit Julien. Assieds-toi
+tranquillement en face de moi, et nous causerons de la Normandie.
+
+ [Illustration: LA NORMANDIE.--Outre Rouen, le Havre et Cherbourg,
+ l'une des plus grandes villes de la Normandie est Caen (45,000
+ h.), sur l'Orne. Caen fabrique de superbes dentelles, ainsi
+ qu'Alençon et Bayeux. Évreux et Saint-Lô font des toiles de fil et
+ des coutils; Elbeuf (22,000 h.) et Louviers fabriquent les draps
+ les plus fins pour nos habits. Laigle et ses environs possèdent
+ les seules fabriques importantes d'épingles et d'aiguilles qui
+ soient en France.]
+
+Julien ne se le fit pas répéter deux fois, et le père Guillaume,
+levant le doigt dans la direction des côtes normandes:
+
+--Par là-bas, dit-il, au loin, comme un bras qui se plongerait dans
+l'Océan, il y a un cap que je ne puis voir sans un grand battement de
+coeur: c'est le cap de la Hague, petit Julien; c'est par là que je
+suis né, c'est là que je me suis essayé tout bambin, au pied des
+falaises, à lutter contre les flots et à ne pas trembler dans la
+tempête. Tout près est la rade de Cherbourg, et Cherbourg est le plus
+magnifique port militaire construit par la main des hommes. La rade
+de Cherbourg est défendue par une digue qui n'a pas sa pareille au
+monde.
+
+ [Illustration: CHERBOURG ET SA DIGUE.--La rade de Cherbourg était
+ une des plus belles de la Manche, mais elle était ouverte du côté
+ de la mer et exposée aux tempêtes ou à l'attaque des ennemis.
+ C'est pour la fermer qu'on a construit cette immense digue, oeuvre
+ unique en son genre, qui est une sorte d'île faite de main d'homme
+ et au milieu de laquelle s'élève un fort. Cherbourg est maintenant
+ un des chefs-lieux des cinq arrondissements maritimes dans
+ lesquels on a divisé nos côtes.]
+
+--Qu'est-ce qu'une digue, père Guillaume?
+
+--C'est une muraille construite par les hommes, qui s'avance en mer et
+derrière laquelle les navires sont à l'abri de la tempête; la digue de
+Cherbourg a presque une lieue; elle s'avance au milieu d'une des mers
+les plus agitées et les plus dangereuses qu'il y ait sur la côte de
+France; mais elle est si bien construite en gros blocs de granit que
+les plus grandes tempêtes ne l'endommagent pas, que les navires qui
+sont derrière jouissent d'un calme parfait au moment même où les
+vagues déferlent au large comme des montagnes qui s'entre-choquent.
+
+--J'aimerais bien à voir Cherbourg, père Guillaume; est-ce qu'on s'y
+arrêtera?
+
+--Non, mon ami, nous passons tout droit, mais de loin je te le
+montrerai. Et puis la Normandie a bien d'autres ports et nous en
+verrons quelques-uns. Il y a d'abord le Havre, qui est après Marseille
+le port le plus commerçant de toute la France: plus de six mille
+vaisseaux y entrent chaque année et y apportent les produits de toutes
+les parties du monde, surtout le coton récolté en Amérique par les
+nègres. Puis nous avons Dieppe, connu pour ses bâtiments de pêche et
+pour ses bains de mer, Fécamp, Honfleur en face du Havre, Granville
+qui occupe plus de quinze cents hommes à la pêche des huîtres, et dont
+les navires vont à Terre-Neuve pêcher la morue. Enfin Rouen est aussi
+un port très commerçant.
+
+ [Illustration: UN ÉTABLISSEMENT DE BAINS DE MER EN
+ NORMANDIE.--Tous les ans, l'été, des milliers de personnes vont
+ prendre des bains de mer dans les villes ou villages du littoral
+ car l'eau salée de la mer est fortifiante, surtout quand on n'y
+ reste pas plus de cinq minutes. La ville de Paris envoie chaque
+ année aux bains de mer, pour les récompenser, les meilleurs élèves
+ de ses écoles.]
+
+--Comment? dit Julien, Rouen est un port?
+
+--Certainement, c'est un port sur la Seine; les petits navires
+remontent la Seine jusqu'à Rouen, comme à Nantes nous avons remonté la
+Loire et à Bordeaux la Garonne. Rouen, qui a plus de 120,000
+habitants, est une grande ville laborieuse, pleine d'usines, de
+machines et de travailleurs. Elle file à elle seule trente millions de
+kilogrammes de coton, chaque année, dans ses vastes filatures où la
+vapeur met en mouvement des milliers de bobines. Le fil fait, on le
+teint de toutes nuances, en le plongeant dans des cuves où sont les
+couleurs; les teintureries de Rouen sont, avec celles de Lyon, les
+plus renommées de France. Et Rouen n'est pas seule à bien travailler
+en Normandie. Il y a tant d'industries diverses chez nous que je ne
+puis pas me les rappeler toutes.
+
+ [Illustration: PECHE DES HUITRES.--Les huîtres sont une des
+ richesses de nos côtes. Pour les pêcher, on se sert d'un
+ instrument appelé _drague_, sorte de poche en filet qu'on laisse
+ couler et qu'on promène au fond de la mer. Elle arrache tout ce
+ qu'elle rencontre: huîtres, pierres, herbes, et on fait ensuite le
+ triage.]
+
+ [Illustration: MORUE.--On ne se douterait pas, à voir les morues
+ desséchées étalées à la devanture des épiciers, de ce qu'est
+ l'animal vivant. C'est un gros poisson qui pèse en moyenne douze
+ kilogrammes. Quand on les a pêchées (et un seul homme en pêche
+ parfois à Terre-Neuve jusqu'à quatre cents par jour), on leur
+ coupe la tête, on les ouvre, et on étale les morceaux. Ce sont ces
+ fragments aplatis que vendent les marchands.]
+
+Et en disant cela, le père Guillaume semblait tout fier de pouvoir
+faire de son pays un éloge mérité. Il ajouta:
+
+--C'est que, petit Julien, la Normandie est située juste en face de
+l'Angleterre; cela fait que nous sommes en rivalité pour l'industrie
+avec les Anglais. Il s'agit de faire aussi bien, et ce n'est pas
+facile; mais comme on ne veut pas rester en arrière, on se donne de la
+peine; et alors on arrive en même temps que ses rivaux, et quelquefois
+avant eux.
+
+--Tiens, dit Julien, c'est donc pour les peuples comme en classe, où
+chacun tâche d'être le premier?
+
+ [Illustration: LA TEINTURERIE.--Pour teindre les écheveaux de
+ laine, de coton, de soie, le teinturier les trempe dans un bain
+ colorant, en les tournant et retournant sur des bâtons.]
+
+--Justement, petit Julien. Dans l'industrie celui qui fait les plus
+beaux ouvrages les vend mieux, et c'est tout profit. Quand les hommes
+seront plus sages, ils ne voudront obtenir les uns sur les autres que
+de ces victoires-là. Vois-tu, ce sont les meilleures et les plus
+glorieuses; elles ne coûtent la vie à personne et personne ne risque
+d'y perdre une patrie.
+
+
+
+
+XCVI.--La Normandie (_suite_); ses champs et ses bestiaux.
+
+ Un grand homme de l'Amérique disait:--Si l'on demande à quelqu'un
+ quel est le pays qu'il aime le mieux, il donnera d'abord le sien:
+ mais si on lui demande ensuite quel est le pays qu'il voudrait
+ avoir comme seconde patrie, il nommera la France.
+
+
+--Père Guillaume, demanda encore Julien, y a-t-il de bonnes terres en
+Normandie?
+
+--Je le crois bien, petit. La Normandie est l'un des sols les plus
+fertiles de la France. Nous avons des prairies sans pareilles, où les
+nombreux troupeaux qu'on y élève ont de l'herbe jusqu'au ventre. C'est
+dans le Cotentin, dans mon pays, que chaque année on vient acheter les
+boeufs gras qui sont ensuite promenés à Paris, et qui sont bien les
+plus beaux qu'on puisse voir. Les chevaux normands, dont la ville de
+Caen fait grand commerce, sont connus partout: nos moutons de _prés
+salés_ sont célèbres. Tu sais, petit Julien, on les appelle ainsi
+parce qu'ils paissent des herbes que le vent de la mer a salées.
+Enfin, mon ami, nos fermières font du beurre et des fromages que tout
+le monde se dispute; nous envoyons par millions en Angleterre les
+oeufs de nos basses-cours, et nos belles poules de Crève-coeur
+sont une des races les plus estimées. La campagne est tout ombragée
+d'arbres fruitiers, de pommiers qui nous donnent un excellent cidre,
+de cerisiers dont les bonnes cerises approvisionnent l'Angleterre. Que
+veux-tu que je te dise, Julien? la Normandie est une des provinces les
+plus riches et les plus fertiles de notre France.
+
+ [Illustration: BOEUF DU COTENTIN.--Les boeufs du Cotentin sont de
+ haute taille avec une robe brune rayée de noir. Cette race est
+ excellente pour l'engraissement. Les vaches normandes sont
+ renommées comme laitières.]
+
+--Mais, père Guillaume, quelle est donc entre toutes la plus fertile?
+M. Gertal m'a répété que la Bourgogne est sans pareille; Toulouse a
+des plaines couvertes de blé; mon oncle Frantz, en me faisant voir
+Bordeaux, m'a expliqué que ses vins sont les premiers du monde. Mais
+avec tout cela, je ne sais pas laquelle de toutes ces provinces-là il
+faut mettre la première.
+
+ [Illustration: COQ DE CRÈVE-COEUR.--C'est un coq magnifique; sa
+ crête est ornée de deux cornes: sa tête porte une huppe de belles
+ plumes qui sont, comme le reste du plumage, d'un noir lustré. Les
+ poules de Crève-coeur sont excellentes pour l'engraissement, un
+ peu moins bonnes pour la ponte. Cette espèce fournit les plus
+ belles et les plus fines volailles des marchés de Paris.]
+
+--Petit Julien, dit le père Guillaume en souriant, il n'est pas facile
+de donner ainsi des places et des rangs aux choses. Demande à un
+jardinier quelle est la plus belle des fleurs, il sera bien
+embarrassé; mais en revanche il te dira que le plus beau des jardins,
+c'est celui où il y a les plus belles et les plus nombreuses espèces
+de fleurs. Eh bien, petit, la France est ce jardin. Ses provinces sont
+comme des fleurs de toute sorte entre lesquelles il est difficile de
+choisir, mais dont la réunion forme le plus beau pays, le plus doux à
+habiter, notre patrie bien-aimée. Et maintenant n'oublions pas que
+c'est sur notre travail à tous, sur notre intelligence et notre
+honnêteté que repose l'avenir de cette patrie. Travaillons pour elle
+sans relâche, fièrement et courageusement: tant vaut l'homme, tant
+vaut la terre.
+
+--Père Guillaume, voulez-vous que je vous lise ce que dit mon livre
+sur les grands hommes de la Normandie?
+
+--De tout mon coeur, enfant. Si je ne le sais pas, cela me
+l'apprendra: il est bon de s'instruire à tout âge; et si je le sais
+déjà, je serai content de l'entendre encore, car il est agréable
+d'écouter l'histoire de ceux qui se sont rendus utiles à leur patrie
+et à leurs concitoyens.
+
+
+
+
+XCVII.--Trois grands hommes de la Normandie.--Le poète Pierre
+Corneille.--L'abbé de Saint-Pierre.--Le physicien Fresnel.
+
+
+ I. L'un des plus grands poètes de la France, CORNEILLE, est né à
+ Rouen au commencement du dix-septième siècle. Ses pièces en vers,
+ qui furent représentées à Paris, excitèrent un véritable
+ enthousiasme. Un jour, le grand Condé fut si ému à la
+ représentation d'une de ses pièces, qu'il ne put s'empêcher de
+ pleurer. Les oeuvres de Corneille sont, en effet, remplies de
+ sentiments élevés et de nobles maximes: il nous émeut par
+ l'admiration des personnages qu'il représente. Aussi son nom fut
+ parmi les plus illustres du dix-septième siècle.
+
+ Corneille resta cependant toujours simple et sans vanité. Il
+ composait ses poésies à Rouen, dans sa ville natale, où il
+ habitait une petite maison avec son frère; car les deux frères
+ Corneille s'aimaient le plus tendrement du monde. Ils étaient
+ tous deux poètes. L'un habitait un étage, l'autre l'étage
+ supérieur; leurs cabinets de travail correspondaient par une
+ petite trappe ouverte dans le plafond, et lorsque Pierre
+ Corneille était embarrassé pour trouver une rime, il ouvrait la
+ trappe et demandait l'aide de son frère Thomas. Celui-ci lui
+ criait d'en haut les mots qui riment ensemble, comme _victoire_,
+ _gloire_, _mémoire_, et Pierre choisissait.
+
+ Lorsque Pierre Corneille avait fini ses pièces, il venait à Paris
+ les apporter, et comme il était pauvre, il allait à pied. On le
+ voyait arriver avec ses gros souliers ferrés, son bâton à la main
+ et un nouveau chef-d'oeuvre sous le bras.
+
+ Vers la fin de sa vie, il vint s'établir à Paris. Sa pauvreté
+ s'était encore accrue. On raconte qu'un jour il se promenait avec
+ un écrivain de l'époque: ils causaient poésie. Tout d'un coup le
+ grand Corneille, simplement, quitta le bras de son interlocuteur,
+ et, entrant dans une boutique de savetier, il fit, pour quelques
+ sous, remettre une pièce à ses souliers endommagés: telle était
+ la simplicité et la grandeur avec laquelle il portait sa pauvreté
+ sans en rougir.
+
+ La ville de Rouen a élevé à Corneille une magnifique statue,
+ sculptée par David d'Angers.
+
+
+ II. Barfleur est un petit port de la basse Normandie, d'où
+ Guillaume le Conquérant, chef des Normands, partit autrefois à la
+ tête de sa flotte pour conquérir l'Angleterre.
+
+ A Barfleur naquit, au milieu du dix-septième siècle, l'abbé de
+ SAINT-PIERRE, célèbre pour son ardent amour de l'humanité. Toute sa
+ vie il n'eut qu'un désir, améliorer le sort des peuples, et dans
+ ce but il proposa toutes sortes de réformes.
+
+ En 1712, sur la fin du règne de Louis XIV, l'abbé de Saint-Pierre
+ fut témoin des cruels désastres qu'éprouva la France envahie;
+ rempli d'horreur pour la guerre, il se demanda s'il ne serait pas
+ possible aux nations de l'éviter un jour. C'est alors qu'il
+ écrivit un beau livre intitulé: _Projet de paix perpétuelle_. Il
+ y soutenait qu'on pourrait éviter la guerre, en établissant un
+ tribunal choisi dans toutes les nations et chargé de juger
+ pacifiquement les différends qui s'élèveraient entre les peuples.
+
+ Sans doute nous sommes loin encore de cette paix perpétuelle
+ rêvée par le bon abbé de Saint-Pierre; mais ce n'en est pas moins
+ un honneur pour la France d'avoir été, entre toutes les nations,
+ la première à espérer qu'un jour les peuples seraient assez sages
+ pour renoncer à s'entre-tuer et pour terminer leurs querelles par
+ un jugement pacifique.
+
+ L'abbé de Saint-Pierre passa ainsi toute sa vie à chercher des
+ moyens de soulager la misère du peuple et d'assurer le progrès de
+ l'humanité. C'est lui qui a inventé un mot que nous employons
+ tous aujourd'hui et qui n'était pas alors dans la langue
+ française, le mot de _bienfaisance_. Il ne s'est pas contenté du
+ mot, il a lui-même donné toute sa vie l'exemple de cette vertu.
+
+
+ III. Augustin FRESNEL, né dans l'Eure à la fin du siècle dernier,
+ fut d'abord un enfant paresseux; il était à l'école le dernier de
+ sa classe. Mais il ne tarda pas à comprendre qu'on n'arrive à
+ rien dans la vie sans le travail, et bientôt il travailla avec
+ tant d'ardeur pour réparer le temps perdu qu'à l'âge de seize ans
+ et demi il entrait l'un des premiers à l'École polytechnique.
+
+ [Illustration: FRESNEL, né à Broglie (Eure) en 1788, mort en
+ 1827.]
+
+ Il en sortit à dix-neuf ans avec le titre d'ingénieur des ponts
+ et chaussées. Bientôt, il fut grand bruit dans le monde savant
+ des découvertes faites par un jeune physicien sur la lumière et
+ la marche des rayons lumineux. C'était Fresnel, qui, grâce à ces
+ découvertes, put plus tard perfectionner l'éclairage des phares.
+ Avant lui, la lampe des phares n'avait qu'une faible lumière,
+ qui ne s'apercevait pas d'assez loin sur les flots, et les
+ naufrages étaient encore fréquents. Fresnel sut multiplier la
+ lumière de cette lampe en l'entourant de verres savamment taillés
+ et de miroirs de toute sorte.
+
+ «C'est la France, a dit un de nos écrivains, qui, après ses
+ grandes guerres, inventa ces nouveaux arts de la lumière et les
+ appliqua au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel,
+ de cette lampe forte comme quatre mille et qu'on voit à douze
+ lieues, elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui
+ entre-croisent leurs lueurs. Les ténèbres disparurent de la face
+ de nos mers. Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux
+ sauvent les phares?»
+
+
+Julien continuait sa lecture; mais le pilote Guillaume ne l'écoutait
+plus depuis déjà quelque temps; il était tout occupé du navire et de
+la mer. Le vent s'était levé plus fort, et on voyait au loin l'Océan
+qui commençait à blanchir d'écume.
+
+--Allons, laisse-moi, petit, dit Guillaume; tes histoires sont
+intéressantes, mais nous les verrons une autre fois. Sur toutes ces
+côtes la mer est mauvaise, et je pourrai bien avoir ce soir forte
+besogne.
+
+
+
+
+XCVIII.--Le naufrage.--Égoïsme et dévouement.
+
+ Honte aux égoïstes qui ne songent qu'à eux-mêmes, honneur à
+ l'homme désintéressé qui s'oublie pour les autres.
+
+
+Le petit Julien s'était couché tard; on était inquiet à bord du
+bâtiment, car la mer était de plus en plus mauvaise.
+
+Au milieu de la nuit, l'enfant dormait profondément comme on dort à
+son âge. Tout d'un coup il fut réveillé en sursaut. Au-dessus de sa
+tête, sur le plancher du navire, il entendait les marins aller et
+venir avec agitation. En même temps, c'étaient de longs roulements
+comme ceux du tonnerre, des sifflements aigus, des grondements à
+assourdir. Julien avait déjà entendu des bruits de ce genre, mais bien
+moins forts, lors de la première bourrasque que le _Poitou_ avait
+essuyée:--Hélas! se dit-il, c'est encore la tempête!
+
+Il chercha autour de lui son frère; mais André n'était plus là: sans
+doute il s'était réveillé avant Julien et était sorti de la cabine
+pour aider les matelots.
+
+Julien essaya de se lever, mais la mer secouait tellement le navire
+qu'il ne put se tenir debout et fut jeté contre la cloison.
+
+L'enfant épouvanté rassembla pourtant tout son courage; il s'habilla
+à la hâte, priant Dieu en lui-même; il ouvrit la porte de la cabine et
+fit quelques pas en s'appuyant contre les murs. Le bruit se fit alors
+entendre plus effrayant encore: les coups de tonnerre se succédaient
+sans interruption, et la lueur des éclairs était si vive que Julien
+fut obligé de fermer les yeux. En même temps la mer mugissait avec
+violence, au point d'étouffer par instants le bruit du tonnerre.
+
+Tout à coup un grand craquement se fit entendre. Le bâtiment trembla
+de la quille jusqu'au mât, et Julien reçut une telle secousse qu'il
+roula de nouveau par terre. Le navire venait d'être jeté sur un
+écueil.
+
+ [Illustration: RÉCIFS DE LA MANCHE.--Les récifs et écueils sur
+ lesquels se brise la Manche offrent un perpétuel danger aux
+ vaisseaux. Sous ce rapport, les côtes françaises et anglaises de
+ la Manche sont parmi les plus périlleuses. Ce sont les récifs du
+ Calvados qui ont donné leur nom à ce département.]
+
+Un long cri d'effroi retentit à bord, se mêlant aux sifflements du
+vent et des flots. Julien, pris d'une peur indicible, se mit à crier
+lui aussi de toutes ses forces:--André! André!
+
+Une main le souleva, la main de son frère, qui avait tout d'abord
+pensé à lui dans ce suprême péril. André serra l'enfant dans ses
+bras:--N'aie pas peur, lui dit-il, je ne te quitterai pas.
+
+Et à voix basse il ajouta:--Julien, il faut prier Dieu, il faut avoir
+confiance en lui, il faut avoir du courage.
+
+Tout en parlant ainsi, André emportait l'enfant dans ses bras, tâchant
+par son énergie de relever le courage de son jeune frère; car André
+n'avait point changé, et tel nous l'avons déjà vu dans l'incendie de
+la ferme d'Auvergne, tel il était encore à cette heure. Gardant sa
+présence d'esprit au milieu du danger, il avait d'abord aidé de son
+mieux les matelots à la manoeuvre. Mais maintenant on ne devait plus
+songer qu'à opérer le sauvetage, car le navire était perdu: malgré les
+efforts du pilote Guillaume et ceux de l'équipage, il avait été
+précipité par le vent sur les dangereux rochers de la côte, et son
+flanc avait été si largement ouvert que de toutes parts on entendait
+l'eau entrer en bouillonnant dans la cale. Le bâtiment appesanti
+s'enfonçait peu à peu dans les flots, comme si une main invisible
+l'eût entraîné au fond de l'Océan.
+
+Lorsque André arriva sur le pont du navire, il tenait toujours Julien
+dans ses bras. Il s'arc-bouta contre un mât, car les lames écumantes
+sautaient sur le pont et lui fouettaient les jambes avec assez de
+force pour le renverser. Le capitaine, jugeant qu'il n'y avait plus
+d'espoir et pas une minute à perdre, venait de commander de mettre la
+chaloupe à la mer. A la lueur des éclairs, on voyait les matelots
+courir en désordre. C'était un affolement général.
+
+Bientôt quelques matelots s'écrièrent que l'embarcation était trop
+petite pour contenir tout le monde, d'autant plus que l'oncle Frantz
+et les deux enfants se trouvaient en sus de l'équipage habituel.
+
+--Qu'on mette le canot à la mer, dit le capitaine.
+
+Le petit canot du _Poitou_ était une seconde embarcation beaucoup plus
+légère que la chaloupe, et si frêle qu'elle semblait ne pas pouvoir
+résister un instant aux vagues furieuses.
+
+L'un des matelots s'approcha du capitaine, et d'une voix brève,
+hardie, pleine de révolte, en montrant le canot du doigt:
+
+--Capitaine, dit-il, pas un homme de l'équipage ne montera là-dedans.
+La chaloupe peut à peine contenir l'équipage habituel du bâtiment;
+vous avez pris en surplus le charpentier et ses deux neveux, ils sont
+de trop, c'est à eux de se servir du canot. Nous, nous avons droit à
+la chaloupe.
+
+--Nous ne céderons la chaloupe à personne, répétèrent les autres voix
+des matelots.
+
+Le capitaine essaya de protester, mais ses paroles furent couvertes
+par les voix en révolte qui répétaient pour s'encourager:--C'est notre
+droit, c'est notre droit.
+
+Alors le vieux pilote Guillaume, s'avançant vers les matelots:--Au
+moins, dit-il, sauvez cet enfant.
+
+Et il voulut prendre Julien dans ses bras pour le leur passer; mais le
+petit garçon s'accrocha résolument au cou d'André:--Je ne veux pas
+être sauvé sans mon frère, dit-il, je ne le quitterai pas.
+
+A travers le bruit terrible de la tempête on entendit pour toute
+réponse ce cri égoïste et sauvage des matelots:--Qu'il reste alors!
+chacun pour soi.
+
+Les instants pressaient. L'oncle Frantz se dirigea vers le petit
+canot.--Viens, André, dit-il, et apporte-moi Julien.
+
+En parlant ainsi la voix de Frantz tremblait, comme celle d'un homme
+qui songerait qu'il va emmener à une mort presque certaine ce qu'il a
+de plus cher au monde: car Frantz connaissait mal la côte, et le canot
+était si fragile qu'il paraissait impossible qu'il résistât aux lames.
+
+Au même moment la voix vibrante du pilote Guillaume retentit:
+
+--Attendez-moi, Frantz, s'écria-t-il; ce n'est pas moi qui
+abandonnerai deux enfants et un ami en péril. Nous nous sauverons
+tous, Frantz, ou nous mourrons ensemble.
+
+Puis, s'adressant au capitaine qui, irrésolu, ne savait dans quelle
+embarcation sauter:--Capitaine, ma place est ici, la vôtre est avec
+vos hommes, partez; je me charge du canot.
+
+Le capitaine se dirigea vers la chaloupe; l'instant d'après elle avait
+disparu s'éloignant dans l'horizon noir, et le vieux pilote était seul
+dans le canot avec Frantz et les enfants.
+
+
+
+
+XCIX.--La nuit en mer.
+
+ Comment nous acquitter du bien qu'on nous a fait? En faisant
+ nous-même du bien à tous ceux qui ont besoin de nous.
+
+
+Le canot était si léger qu'il semblait que la première vague eût dû
+l'engloutir, mais il bondissait sur la cime du flot pour retomber
+l'instant d'après dans le sillon que le flot laisse derrière lui. Le
+pilote tenait le gouvernail; l'oncle Frantz et André maniaient chacun
+une rame d'une main vigoureuse.
+
+Chaque vague envoyait en passant dans le canot ces flaques d'eau que
+les marins appellent des _paquets de mer_, et le canot n'eût pas tardé
+à être submergé si Julien, les pieds dans l'eau, n'avait travaillé
+sans cesse à le vider. Souvent même André était obligé de laisser la
+rame pour aider l'enfant.
+
+Le plus grand péril pour le moment, c'étaient les écueils où le navire
+venait de s'échouer. On ne les voyait point, mais on entendait le
+perpétuel mugissement, bien connu des marins, que les flots produisent
+en se brisant contre les rochers; et parfois, quand un éclair
+déchirait la nue, on apercevait à l'endroit des récifs toute une
+longue ligne blanche d'écume.
+
+ [Illustration: LA TEMPETE.--Les tempêtes de la mer sont produites
+ par le vent et l'orage qui bouleversent les flots. Sous ce
+ rapport, le nord-ouest de la France est parmi les contrées de
+ l'Europe les plus exposées aux orages. Dans la tempête, les vagues
+ fouettées par le vent bondissent jusqu'à une hauteur de douze
+ mètres.]
+
+Avec une merveilleuse habileté le vieux pilote, qui connaissait toutes
+les côtes de France depuis vingt ans, et encore mieux celles de
+Bretagne et de Normandie, guidait l'embarcation pour regagner la haute
+mer. Il n'y avait aucun port assez rapproché où l'on pût trouver un
+abri; mieux valait le large que la côte hérissée de récifs.
+
+Ce fut une longue nuit d'angoisses. Enfin les premiers rayons du jour
+parurent et éclairèrent la mer bouleversée. Nos amis étaient seuls sur
+l'Océan, enveloppés par une brume épaisse comme cela arrive dans les
+tempêtes.
+
+Ils se regardèrent les uns les autres; puis l'oncle Frantz, comme
+saisi d'une pensée soudaine, serra les mains du vieux pilote dans les
+siennes, et d'une voix que l'émotion suffoquait:--Guillaume, dit-il,
+comment nous acquitterons-nous jamais envers toi?
+
+--C'est bien simple, répondit le vieux marin en promenant autour de
+lui ses yeux clairs et résolus; et plus gravement il reprit:--Frantz,
+dans un même péril, tu feras pour un autre ce que je fais pour toi
+aujourd'hui, et les enfants de même.
+
+--Nous le ferons, répondit Frantz d'un accent ému.
+
+--Nous le ferons, répétèrent André et Julien; et ce dernier, levant
+ses petites mains jointes vers le pilote, souriait à travers ses
+larmes comme si un coin du ciel noir s'était enfin éclairci.
+
+Alors une sorte de calme s'éleva du fond de ces quatre âmes que la
+mort enveloppait encore de toutes parts: il semblait qu'en s'engageant
+à vaincre dans l'avenir de nouveaux périls pour le salut d'autres
+hommes, on eût déjà triomphé du péril présent.
+
+
+
+
+C.--La dernière rafale de la tempête.--La barque désemparée.
+
+ Espérer et lutter jusqu'au bout est un devoir.
+
+
+A ce moment, une dernière rafale s'éleva, mais si brusque, si violente
+que personne n'eut le temps de s'y préparer. Une lame énorme,
+furieuse, venant de l'avant, brisa d'un seul coup les deux rames. En
+même temps, elle emplit à moitié d'eau la barque, roula Julien,
+aveugla André et l'oncle Frantz, qui perdirent pied.
+
+La bourrasque passée, nos quatre naufragés furent presque étonnés de
+se retrouver encore ensemble et de voir que la barque, quoique remplie
+d'eau, était toujours à flot. Par malheur elle était absolument
+désemparée; on ne pouvait plus la diriger, on se trouvait comme une
+épave flottante à la merci du vent et des vagues, qui pouvaient
+entraîner de nouveau l'embarcation sur des récifs et l'y briser.
+
+On s'empressa de vider le canot, ce qui fut long. Puis chacun se
+rassit, en proie à de nouvelles anxiétés.
+
+Guillaume était devenu sombre. Immobile au fond de la barque, il
+suivait d'un oeil triste l'horizon brumeux. Ses paupières étaient
+humides, comme si, par la pensée, il eût entrevu au delà des côtes de
+l'Océan une petite maison cachée sous les arbres, et au cher foyer de
+la maison une femme inquiète et deux têtes blondes, celles de ses
+petites filles.
+
+Un soupir profond souleva la poitrine du vieux marin, et ses yeux
+continuèrent à se perdre dans l'horizon vide.
+
+Alors deux bras caressants se posèrent sur son épaule et la petite
+voix tendre de Julien s'éleva. On eût dit que l'âme naïve de l'enfant
+avait lu dans celle du vieillard et qu'elle venait lui répondre.
+
+--Père Guillaume, murmura-t-il à son oreille, Dieu est bon, et je le
+prie de tout mon coeur: vous reverrez votre maison.
+
+--Dieu t'entende, Julien! fit le vieillard en serrant l'enfant dans
+ses bras.
+
+
+
+
+CI.--Le noyé et les secours donnés par Guillaume.
+
+ Que d'hommes ont été rappelés à la vie par des secours
+ intelligents et persévérants!
+
+
+Après ce moment d'effusion, Guillaume fit un effort, et chassant ses
+pensées tristes:
+
+--Ces enfants-là doivent être épuisés, dit-il. Puisque nous n'avons
+plus rien à faire qu'à nous laisser ballotter au hasard, il faut
+réparer nos forces en prenant de la nourriture.
+
+On atteignit alors quelques provisions qu'on avait emportées en toute
+hâte au moment d'embarquer: du biscuit, de la viande sèche et un petit
+baril d'eau douce. On brisa comme on put le biscuit, et quand chacun
+eut repris des forces, on se sentit plus de courage et d'espoir.
+
+La barque flottait au hasard, jouet des flots; tous les yeux étaient
+fixés sur l'horizon.
+
+Julien, qui regardait comme les autres la mer avec attention,
+s'approcha de l'oncle Frantz:
+
+--Mais voyez donc, dit-il; il y a quelque chose qui flotte là-bas sur
+l'eau: qu'est-ce que ce peut être?
+
+--Quelque épave de la tempête, sans doute, dit l'oncle Frantz.
+Peut-être quelque débris du navire.
+
+--Mais non, je vous assure, dit André à son tour. Tenez, il me semble
+que ce sont des vêtements qui flottent. Ne serait-ce point le corps
+d'un homme?
+
+--Il a raison, dit le vieux pilote. Ce doit être un naufragé comme
+nous, mais plus malheureux que nous.
+
+Tous les yeux fixés sur ce point cherchaient à deviner. On ne pouvait
+encore bien distinguer l'objet qui flottait sur l'eau. Tout d'un coup
+une vague plus forte le rapprocha de la barque.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria l'oncle Frantz, qui avait aperçu le visage
+pâle du naufragé, c'est le capitaine du navire.
+
+Et jetant à la mer un paquet de cordages qui se trouvait à bord de la
+barque désemparée, il parvint à attirer à lui le corps flottant et à
+le hisser dans le canot.
+
+On le coucha aussitôt sur le côté. Guillaume desserra les dents du
+capitaine: on vit l'eau ressortir de sa bouche. Ensuite Guillaume le
+frictionna par tout le corps pour rappeler la chaleur, et, appuyant la
+main sur sa poitrine, il la fit successivement se lever et s'abaisser
+pour imiter les mouvements de la respiration.
+
+Le corps semblait toujours inanimé. Le père Guillaume, sans se
+décourager, approcha alors sa bouche de la sienne et lui souffla
+doucement de l'air. Il fit cela avec patience pendant assez longtemps.
+André et Julien, se dépouillant de leur veste, avaient recouvert le
+noyé pour le réchauffer.
+
+Enfin le souffle du capitaine parut répondre à celui de Guillaume; un
+léger tressaillement agita son corps, ses lèvres remuèrent et ses yeux
+se rouvrirent. L'oncle Frantz, prenant une gourde d'eau-de-vie, lui en
+versa quelques gouttes qui le ranimèrent tout à fait.
+
+Quand il put parler, le capitaine raconta à ceux dont les soins
+intelligents venaient de le sauver que la chaloupe chargée de monde
+avait eu une avarie, avait pris l'eau et sombré. Il avait nagé pendant
+plusieurs heures, espérant rencontrer quelque navire. Puis il avait
+aperçu de loin le canot et s'était dirigé vers lui. Enfin les forces
+l'avaient abandonné, et depuis il ne savait plus ce qu'il était
+devenu.
+
+
+
+
+CII.--L'attente d'un navire et les signaux de détresse.
+
+ De même que, sur mer, les vaisseaux se détournent de leur route
+ pour venir au secours des naufragés, de même, dans la vie, nous
+ devons aller vers ceux qui souffrent et faire pour eux sans
+ hésiter les sacrifices que réclame leur misère.
+
+
+Vers midi, le vent changea brusquement. En même temps, la brume qui
+n'avait cessé d'envelopper la barque se dissipa peu à peu, et les
+naufragés, qui étaient maintenant cinq, purent observer l'horizon sur
+tous les points.
+
+--En temps ordinaire, dit Guillaume, nous ne tarderions pas à
+apercevoir quelque navire, car la Manche est la mer la plus fréquentée
+du globe; mais après une telle tempête, c'est grand hasard si quelque
+vaisseau a pu tenir la mer et si l'on vient à notre secours.
+
+--Espérons pourtant, dit le capitaine.
+
+Et la barque continua de voguer au hasard des vents et des vagues.
+
+Vers deux heures on aperçut du côté du sud un petit point blanc qu'on
+avait peine à distinguer de l'écume des flots. Mais en le regardant,
+les yeux du vieux pilote brillèrent:
+
+--Voici une voile, dit-il; puisse-t-elle venir vers nous!
+
+Le navire approchait en effet. Après une demi-heure d'attente, qui
+sembla un siècle aux naufragés, on découvrit distinctement les trois
+mâts.
+
+--On peut maintenant nous voir, dit le capitaine, tâchons d'être
+aperçus.
+
+Le pilote, qui avait la plus haute taille, prit un mouchoir rouge,
+l'attacha au tronçon d'une rame qui restait et l'agita en l'air comme
+signal de détresse.
+
+Ce fut alors un grand silence, plein d'anxiété: tous les yeux étaient
+tournés vers le même point. Le navire approcha encore, mais il se
+dirigeait vers les côtes d'Angleterre, et, continuant rapidement sa
+route, il ne vit pas le frêle canot perdu au milieu de la mer.
+
+Peu à peu les mâts semblèrent s'abaisser en s'éloignant, le navire ne
+parut plus qu'un point, le point lui-même disparut, et le canot des
+naufragés continua de flotter seul sur l'immense Océan.
+
+Tous les coeurs étaient gros d'angoisse. Un silence morne régna de
+nouveau dans la petite barque.
+
+Le soleil allait déjà se coucher et emporter avec lui la dernière
+espérance des naufragés, lorsque Julien, dont les yeux étaient tournés
+vers l'ouest, aperçut au loin une sorte de petit nuage noirâtre qui
+flottait au-dessus de l'horizon.
+
+--Ne voyez-vous pas ce nuage? dit-il à son oncle.
+
+Celui-ci regarda, puis, se levant tout à coup:--Oh! dit-il, ce n'est
+point un nuage, c'est de la fumée. Sûrement un vapeur est par là. Nous
+pouvons encore espérer.
+
+Bientôt en effet la fumée sembla approcher, épaissir; puis, quelques
+minutes plus tard, on distinguait le haut des mâts et de la cheminée
+du vaisseau.
+
+On se leva et on agita tout ce qu'on possédait d'étoffes à couleurs
+voyantes. Julien avait joint ses petites mains, les yeux tournés vers
+le ciel.
+
+Tout d'un coup le navire à vapeur changea de direction et marcha juste
+sur le canot. Le signal avait été aperçu et on venait pour secourir
+les naufragés.
+
+Quelques instants après, ils étaient tous à bord du grand bateau à
+vapeur la _Ville de Caen_, qui reprenait sa route vers Dunkerque, les
+emportant avec lui.
+
+
+
+
+CIII.--Inquiétude et projets pour l'avenir.
+
+ Une famille unie par l'affection possède la meilleure des
+ richesses.
+
+
+Dans l'ivresse de se voir enfin sauvés, Julien et André s'étaient
+jetés au cou de leur oncle et du brave Guillaume.
+
+--Ami, dit Frantz au vieux pilote normand, désormais c'est entre nous
+à la vie et à la mort. Nous te devons d'exister encore: dispose de
+nous au besoin.
+
+--Frantz, dit Guillaume, s'il en est ainsi, je veux te demander une
+chose.
+
+--Quoi que ce soit, dit Frantz, je le ferai.
+
+--Eh bien, Frantz, lorsque tu auras terminé tes affaires en
+Alsace-Lorraine, viens me trouver dans le petit bien que je possède
+auprès de Chartres; je sais que, si tu n'avais pas perdu toutes tes
+économies à Bordeaux, tu aurais acheté un bout de terre pour t'y
+établir; moi, me voilà propriétaire et je n'entends pas grand'chose à
+l'agriculture; viens te reposer un mois auprès de moi. Tu m'aideras de
+tes conseils, nous réfléchirons ensemble à l'avenir, et si le coeur
+te disait de l'installer auprès de nous, nous serions bien heureux.
+
+--Hélas! mon brave Guillaume, répondit Frantz, j'irai te voir, je te
+le promets, mais je ne pourrai rester longtemps: nous avons notre vie
+à gagner, André et moi, nous avons à élever et à instruire Julien.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je n'en sais trop rien encore, dit Frantz en soupirant. Cette
+tempête a achevé de bouleverser mes projets. Nos vêtements à tous sont
+au fond de la mer, et si je n'avais eu soin de mettre dans ma ceinture
+mes papiers avec une centaine de francs qui nous restaient, nous
+n'aurions plus rien que nos bras à cette heure.
+
+--Ah! mon Dieu, c'est pourtant vrai, s'écria Julien, toutes nos
+affaires sont restées sur le navire et ont sombré avec. Et mon carton
+de classe, mes cahiers et mes livres que j'avais si bien pris soin
+d'emporter de Phalsbourg, tout est perdu! Quel dommage! je n'y avais
+pas songé encore.
+
+Et l'enfant laissa tomber ses bras d'un air désolé. Mais à ce moment
+il sentit quelque chose de dur dans sa poche, et il ne put retenir un
+petit cri de plaisir:
+
+--Oh! fit-il, j'ai tout de même encore un livre, mon livre sur les
+grands hommes. Il était dans ma poche et il s'est trouvé sauvé sans
+que j'y pense.
+
+Le vieux pilote embrassa Julien, et serrant la main de Frantz:--Allons,
+dit-il, ne nous désolons pas, Frantz. Songe que dans ma vie j'ai passé
+des heures plus dures encore, et pourtant me voilà petit propriétaire
+à présent. Ton tour de bonheur arrivera aussi, tu verras; il arrive
+toujours pour ceux qui comme toi ne craignent ni la peine ni le
+travail, parce qu'ils veulent honnêtement se tirer d'affaire.
+
+--Et puis, mon oncle, ajouta André, vous n'êtes pas seul, et nous,
+nous ne sommes plus orphelins. A nous trois, nous formons une petite
+famille. Nous nous aimons, nous nous soutiendrons tous les trois; nous
+serons heureux, allez, sinon par la richesse, au moins par
+l'affection.
+
+
+
+
+CIV.--Une surprise après l'arrivée à Dunkerque.--Les quatre
+caisses.--Utilité des assurances.
+
+ En s'entendant les uns avec les autres et en se cotisant, on
+ parvient de notre temps à réparer des malheurs qui étaient
+ autrefois irréparables.
+
+
+Le paquebot arriva rapidement à Dunkerque. Ce port, le plus fréquenté
+du département du Nord, tire son nom des dunes de sable près
+desquelles la ville est bâtie. C'est, avec Boulogne et Calais, un
+centre important pour la pêche des harengs et des sardines.
+
+ [Illustration: LES DUNES DE DUNKERQUE.--On appelle dunes des
+ collines de sable qui se sont formées sur les bords de l'Océan ou
+ de la Manche. Elles sont stériles et souvent habitées par des
+ renards. On arrête les dunes, dans le Nord, en y plantant une
+ sorte de jonc marin, et dans les Landes en y plantant des pins
+ maritimes. Les plantations ou semis faits sur les dunes sont
+ exemptés d'impôts pendant trente ans.]
+
+Frantz désirait se rendre au plus vite en Alsace-Lorraine avec ses
+neveux sans rien dépenser; il songea à se procurer de l'occupation sur
+un des bateaux qui font le service des canaux du Nord et qui,
+regagnant le canal de la Marne au Rhin, passent tout près de
+Phalsbourg.
+
+On parcourut la ville animée de Dunkerque; on passa devant la statue
+de Jean Bart que David a sculptée, et Julien admira l'air résolu du
+célèbre marin.
+
+L'oncle Frantz ne trouva pas du premier coup ce qu'il désirait. Ce fut
+seulement après deux jours de recherches, bien des peines et bien des
+tracas, qu'il obtint de l'ouvrage à bord d'un bateau. Encore ne lui
+promit-on d'autre salaire que leur nourriture à tous les trois.
+
+ [Illustration: LA PECHE DU HARENG.--Le hareng est un joli poisson
+ glauque sur le dos et blanc sous le ventre. Chaque année, au mois
+ de mars, les harengs descendent des mers du Nord par bancs
+ immenses et voyagent le long de nos côtes. C'est alors que les
+ pêcheurs vont jeter dans l'eau leurs grands filets qu'ils retirent
+ chargés de harengs. Cette pêche est aussi importante que celle de
+ la morue.]
+
+Nos amis s'en revenaient donc la tête basse, le front soucieux,
+songeant qu'il allait falloir entamer leur petite réserve d'argent
+pour s'acheter des vêtements de rechange; et ils étaient si tristes
+qu'ils marchaient sans rien se dire, préoccupés de leurs réflexions.
+
+--Eh bien, s'écria Guillaume qui les attendait sur le seuil de la
+porte, arrivez donc: il y a du nouveau qui vous attend.
+
+Julien, en voyant la figure radieuse du brave pilote, devina vite que
+les nouvelles étaient bonnes; il s'élança à sa suite de toutes ses
+petites jambes, et on monta quatre à quatre l'escalier de la mansarde
+qu'on avait louée en arrivant.
+
+Quand la porte fut ouverte, Julien demeura bien surpris. Il aperçut au
+beau milieu de la mansarde quatre caisses de voyage portant chacune le
+nom de l'un de nos quatre voyageurs. Julien, naturellement, s'empressa
+d'ouvrir celle qui portait son nom, et il fit un saut d'admiration en
+voyant dans le tiroir de la caisse de bonnes chemises à sa taille, des
+bas, des souliers neufs, un chapeau en toile cirée et une paire de
+pantalons en bon drap.
+
+--Mais, père Guillaume, dit l'enfant en déployant toutes ces
+richesses, est-ce que c'est possible que ce soit pour moi, tout cela!
+D'où vient cette belle caisse? Et André qui en a autant! et mon oncle
+aussi, et vous aussi! Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+ [Illustration: JEAN BART, né à Dunkerque en 1651[*], mourut en
+ 1702. Fils d'un simple pêcheur, il devint l'un de nos plus
+ illustres marins. Un capitaine anglais l'invita un jour à dîner;
+ il se rendit sans défiance sur son navire; mais c'était une
+ trahison: à la fin du dîner les matelots anglais se jetèrent sur
+ Jean Bart pour le faire prisonnier. Celui-ci, avec un sang-froid
+ admirable, se dégageant brusquement, courut vers un tonneau de
+ poudre, en approcha une mèche allumée qu'il avait saisie et cria
+ aux Anglais d'une voix tonnante: «Si vous faites un pas vers moi,
+ je fais sauter le navire et nous avec.» Les Anglais interdits
+ s'écartent, les marins de Jean Bart ont le temps d'arriver,
+ s'emparent du navire, et Jean Bart triomphant ramène à Dunkerque
+ les Anglais prisonniers sur leur propre vaisseau.]
+
+--Petit Julien, répondit le père Guillaume, ravi de la bonne surprise
+qui épanouissait tous les visages, c'est le cadeau d'adieu de notre
+capitaine. Il a fait dresser avec moi, comme la loi l'y obligeait, le
+procès-verbal du naufrage du navire: le _Poitou_ était assuré avec
+toute sa cargaison et le capitaine ne perdra rien: il a trouvé juste
+que nous ne perdions rien aussi, et il nous envoie ces vêtements en
+échange de ceux qui ont coulé avec le navire. En même temps, il a
+ajouté le paiement promis à chacun de nous pour la traversée. Volden,
+voici tes cinquante francs; André, en voici trente, et toi, Julien,
+voici un carton d'écolier tout neuf pour te récompenser d'avoir été
+courageux en mer comme un petit homme.
+
+Julien ne se possédait pas d'aise. Cette caisse à son adresse, c'était
+le premier meuble qu'il eût possédé:
+
+--Mon oncle, disait-il en sautant de plaisir, voyez donc, nous avons
+maintenant un mobilier: c'est comme si nous possédions chacun une
+armoire!
+
+Tout d'un coup, il s'interrompit pour pousser une nouvelle exclamation
+de surprise:
+
+--Ah! mon Dieu! dit-il, jusqu'à mon joli parapluie que M. Gertal
+m'avait donné et que j'avais tant de regret d'avoir perdu! Eh bien, le
+capitaine en a mis un au fond de la caisse, et il est tout pareil,
+regarde, André.
+
+--Je m'imagine, dit l'oncle Frantz en tendant la main avec émotion à
+Guillaume, qu'il y a quelqu'un qui a sans doute aidé la mémoire du
+capitaine.
+
+--Mon vieil ami, dit Guillaume, j'étais chargé de faire l'inventaire
+complet; j'ai tâché de ne rien oublier.
+
+Ce soir-là, nos quatre amis dînèrent bien contents. Après dîner on
+alla remercier le capitaine, et chemin faisant Julien ne put
+s'empêcher de dire qu'il trouvait que les _assurances_ sont une bien
+bonne chose.
+
+--Oui certes, petit Julien, répondit Guillaume. En donnant aux
+compagnies d'assurances une faible somme chaque année, on se trouve
+protégé autant que faire se peut contre les malheurs de toute sorte.
+Je me suis déjà dit qu'en arrivant chez moi la première chose que je
+vais faire, ce sera d'assurer contre l'incendie le petit bien dont
+nous avons hérité et d'assurer contre la grêle mes récoltes de chaque
+année.
+
+Et le vieux pilote ajouta sentencieusement:
+
+--L'homme sage n'attend point que le malheur ait frappé à sa porte
+pour lui chercher un remède.
+
+
+
+
+CV.--Le Nord et la Flandre.--Ses canaux, son agriculture et ses
+industries.--Lille.
+
+ Les pays du nord sont ceux que la nature a le moins favorisés;
+ mais l'intelligence et le travail de l'homme ont corrigé la
+ nature et y ont produit des richesses.
+
+
+Le lendemain, nos amis se séparèrent en se promettant de se revoir
+bientôt. Guillaume allait retrouver sa femme, Frantz et ses neveux se
+dirigeaient vers Phalsbourg pour y terminer leurs affaires.
+
+Lorsque le bateau quitta Dunkerque pour naviguer sur le canal, Julien,
+debout sur le pont, observait le pays avec attention.--Regarde bien,
+Julien, lui dit l'oncle Frantz, qui était tout près, enfonçant dans
+l'eau sa longue perche; le département du Nord où nous voici vaut la
+peine que tu l'admires. C'est, après le département de la Seine, le
+plus peuplé de France, et l'agriculture comme l'industrie y est
+prospère.
+
+En effet, tout le long des bords du canal, souvent noircis par la
+poussière du charbon de terre, on voyait se déployer de grandes
+plaines où travaillaient sans relâche les cultivateurs affairés. On
+était à la fin de janvier, et chacun préparait la terre à recevoir les
+semences du printemps.
+
+ [Illustration: FLANDRE, ARTOIS ET PICARDIE.--Ces provinces sont
+ riches et couvertes de villes florissantes. Leur fertilité en blé
+ les a fait nommer le grenier de la France. Lille a environ 200,000
+ habitants. L'ancienne capitale de l'Artois était Arras (30,000
+ hab.), fortifiée par Vauban. L'ancienne capitale de la Picardie
+ était Amiens (70,000 hab.). Cette ville importante est située sur
+ la Somme, rivière aux eaux dormantes. C'est encore un grand centre
+ industriel; on y fabrique des tapis et des velours renommés.
+ Abbeville (20,000 hab.) est connue pour sa serrurerie.]
+
+--Dans deux mois, ajouta l'oncle Frantz, ce ne sera partout qu'un
+immense tapis vert: ici, du chanvre et du lin, dont on fera les belles
+toiles du Nord ou les dentelles de Valenciennes et de Douai; là, le
+colza, la navette et l'oeillette pour les huiles, le houblon pour la
+bière, les betteraves pour les raffineries de sucre et pour la
+nourriture des bestiaux, enfin les céréales de toute sorte; car ici il
+n'y a jamais un mètre de terrain inoccupé.
+
+--Pourquoi ne voit-on pas de vaches dans les champs par ici? observa
+Julien.
+
+ [Illustration: L'OEILLETTE.--C'est le nom vulgaire de certains
+ pavots cultivés pour leurs graines. Le pavot renferme une
+ substance vénéneuse, l'opium, mais ses graines en sont totalement
+ dépourvues, et ce sont elles qui fournissent l'huile d'oeillette,
+ peut-être la meilleure après l'huile d'olive.]
+
+--C'est qu'on les nourrit à l'étable pour la plupart. Ce qui n'empêche
+pas les vaches flamandes d'être une des plus belles races françaises.
+Elles sont grandes et donnent beaucoup de lait. Les moutons flamands
+sont aussi renommés; avec leur laine on fait les belles étoffes qui se
+vendent à Roubaix et à Tourcoing.
+
+--Et toutes ces grandes cheminées, mon oncle, dit Julien, qu'est-ce
+donc?
+
+--Ce sont les cheminées d'usines de toute sorte, raffineries de sucre,
+distilleries d'eau-de-vie, fabriques d'amidon. Bientôt nous verrons
+les moulins à huile et à farine. Plus tard nous rencontrerons des
+puits de mines: les mines d'Anzin et de Valenciennes produisent à
+elles seules le quart de toute la houille retirée du sol français.
+
+--Oh! oh! dit le petit Julien, je suis bien content de connaître la
+Flandre; je vois que le nord de la France n'en est pas la partie la
+moins bonne.
+
+ [Illustration: UNE FILATURE DE LIN A LILLE.--Le lin est de toutes
+ les fibres de plantes celle qu'il était le plus difficile de filer
+ à la mécanique. C'est par une merveille de l'industrie que les
+ machines réussissent maintenant à transformer ces fibres si
+ courtes en fils longs et souples qui vont s'enroulant sur des
+ bobines.]
+
+Bientôt on arriva à Lille, la cinquième ville de France, qui est en
+même temps une place forte de premier ordre, tout entourée de remparts
+et de bastions, et qui soutint plusieurs sièges héroïques. Julien fut
+envoyé faire quelques commissions à travers Lille: il revint
+émerveillé du mouvement qu'il avait vu partout, et du bruit des
+grandes filatures dont on entendait en passant siffler les machines à
+vapeur.
+
+Comme il avait vu sur une place de Lille le nom de Philippe de Girard,
+il songea aussitôt à interroger son livre sur ce grand homme.--Quel
+bonheur, pensa-t-il, que j'eusse mon livre dans ma poche lors de la
+tempête! L'Océan ne l'a pas englouti, mon cher livre; il me semble que
+je l'aime plus encore, à présent qu'il a fait avec moi tant de courses
+extraordinaires. Voyons ce qu'il va m'apprendre sur Lille.
+
+Et l'enfant ouvrit son livre.
+
+
+
+
+CVI.--Un grand homme auquel le Nord doit une partie de sa prospérité:
+Philippe de Girard.--La machine à filer le lin.
+
+ Un seul homme, par son génie et sa persévérance, peut faire
+ changer de face toute une contrée.
+
+
+ En l'année 1775, un petit enfant nommé PHILIPPE DE GIRARD venait
+ au monde dans un village du département de Vaucluse.
+
+
+--Le département de Vaucluse, se dit Julien, chef-lieu Avignon; j'ai
+passé par là en allant à Marseille, je me le rappelle très bien.
+
+
+ Dès que le petit Philippe sut lire, il employa toutes ses
+ journées à étudier, à feuilleter des livres savants.
+
+ A l'heure des récréations, Philippe allait jouer dans le jardin
+ paternel, mais ses jeux étaient de nouveaux travaux. Il
+ construisait de petits moulins que faisait tourner le ruisseau du
+ jardin: il fabriquait de toutes pièces ou dessinait sur le papier
+ des machines de diverses sortes.
+
+ A l'âge de quatorze ans, Philippe de Girard avait déjà inventé
+ une machine pour utiliser la grande force des vagues de la mer.
+
+ Il n'avait pas seize ans lorsqu'un malheur frappa sa famille: son
+ père et sa mère furent forcés de quitter la France pendant la
+ Révolution, et ils perdirent tout ce qu'ils possédaient.
+
+ Errant dans des pays étrangers, réduits à la pauvreté la plus
+ grande, les parents de Philippe de Girard seraient peut-être
+ morts de misère sans le courage de leur jeune fils.
+
+ Philippe met tout son génie au service de son amour filial; c'est
+ lui qui gagne le pain de son père et de sa mère, il est leur
+ secours, leur consolation, leur honneur. Il travaille sans repos,
+ et c'est pour eux qu'il travaille.
+
+ En 1810, Philippe et sa famille étaient réunis à table pour
+ déjeuner. En ce moment, un journal arriva. Son père l'ouvrit, y
+ jeta les yeux, puis le passant à son fils: «Tiens, Philippe,
+ voilà qui te regarde.»
+
+ Et le jeune homme lut dans le journal ce décret de Napoléon Ier:
+
+ «Il sera accordé un prix d'un million de francs à l'inventeur (de
+ quelque nation qu'il puisse être) de la meilleure machine à filer
+ le lin.»
+
+ [Illustration: PHILIPPE DE GIRARD, né en 1775 dans un village du
+ département de Vaucluse, mourut en 1845.]
+
+ --Un million! s'écria Philippe. Oh! si je pouvais le gagner et
+ vous rendre votre fortune d'autrefois!...
+
+ Après le dîner, Philippe va se promener dans le jardin sous les
+ grands arbres, réfléchissant, cherchant comment faire. Il se
+ procure du lin, du fil, une loupe (une loupe est une sorte de
+ verre qui grossit les objets pour les yeux); puis il s'enferme
+ dans sa chambre, et, tenant d'une main le lin, de l'autre le fil,
+ il se dit: «Avec ceci, il faut que je fasse cela.»
+
+ Il passa la journée et la nuit à réfléchir, imaginant et
+ construisant dans sa tête des machines de toute sorte.
+
+ Le lendemain, quand il revint à la même heure pour le déjeuner en
+ famille, il dit à son père:
+
+ --Le million est à nous, la machine est trouvée!
+
+ L'idée principale de la machine était trouvée en effet, mais,
+ pour l'exécuter, Philippe de Girard rencontra les plus grandes
+ difficultés. Il dépensa le peu d'argent qu'il avait; enfin, après
+ plusieurs années, au moment où la machine était enfin parfaite et
+ où Philippe allait recevoir son prix, Napoléon tomba. Le
+ gouvernement qui lui succéda refusa de payer le million promis.
+
+ Alors Philippe ruiné s'exila. Il alla fonder en Pologne une
+ manufacture de lin qui prit une grande importance et fut même le
+ centre d'une nouvelle ville. Cette ville porte le nom de Girard
+ et elle est désignée sur les cartes actuelles par le nom de
+ _Girardoff_.
+
+ Ainsi, grâce à un travail assidu, Girard finit par obtenir et par
+ donner aux siens la richesse qu'il avait failli déjà trouver.
+ Néanmoins, jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de travailler et
+ d'inventer sans relâche; c'est par vingtaines que se comptent les
+ machines que l'industrie lui doit.
+
+ Mais sa plus belle oeuvre, ce fut cette machine à filer le lin
+ qui devait être une des richesses de sa patrie. Elle se répandit
+ partout rapidement, surtout dans le Nord. C'est une simple
+ machine qui a fait la fortune et la grandeur de plusieurs villes
+ du Nord, principalement de Lille, centre de l'industrie du lin.
+ Aussi la ville de Lille s'est-elle toujours montrée
+ reconnaissante envers Philippe de Girard.
+
+ L'État fait aujourd'hui une pension à sa nièce et à sa
+ petite-nièce.
+
+
+
+
+CVII.--L'Artois et la Picardie.--Le siège de Calais.
+
+ Le courage rend égaux les riches et les pauvres, les grands et
+ les petits, dans la défense de la patrie.
+
+
+Julien, tournant la page de son livre, continua sa lecture:
+
+ L'Artois et la Picardie sont, comme la Flandre, des pays de
+ plaines très fertiles qui produisent en abondance le blé, le
+ colza et le lin. Ces trois provinces industrieuses, placées en
+ face de l'Angleterre, font aussi un grand commerce maritime. Par
+ les ports de Boulogne et de Calais passent chaque année, par
+ centaines de mille, les personnes qui se rendent d'Angleterre en
+ France ou de France en Angleterre.
+
+ Il y a cinq cents ans, le roi d'Angleterre, Édouard III, avait
+ envahi la France et assiégé Calais. Les habitants, pendant une
+ année entière, soutinrent vaillamment le siège; mais les vivres
+ vinrent à manquer, la famine était affreuse, il fallut se rendre.
+
+ Le brave gouverneur de la ville, Jean de Vienne, fit dire au roi
+ d'Angleterre que Calais se rendait et que tous ses habitants
+ demandaient à quitter la ville.
+
+ [Illustration: EUSTACHE DE SAINT-PIERRE ET LES BOURGEOIS DE
+ CALAIS.--C'est en 1347 que le roi d'Angleterre réduisit à merci la
+ ville de Calais. Cette ville ne fut enlevée aux Anglais qu'en 1558
+ par le duc de Guise. Calais a aujourd'hui 12,000 habitants; c'est
+ une place forte de première classe.]
+
+ Le roi répondit qu'il ne les laisserait pas sortir, mais ferait
+ tuer les plus pauvres et accorderait la vie aux riches au prix
+ d'une forte rançon.
+
+ Voici la belle réponse que lui fit alors Jean de Vienne.
+
+ --Seigneur roi, nous avons tous combattu aussi loyalement les uns
+ que les autres, nous avons tous subi ensemble bien des misères,
+ mais nous en subirons de plus grandes encore plutôt que de
+ souffrir que le plus petit de la ville soit traité autrement que
+ le plus grand d'entre nous.
+
+ Le roi furieux répondit qu'en ce cas il les ferait tous pendre.
+
+ Les chevaliers anglais réussirent pourtant à le calmer un peu, et
+ il se contenta d'exiger que Calais lui livrât six bourgeois,
+ parmi les notables, pour être mis à mort.
+
+ Le gouverneur de la ville vint alors au marché pour annoncer la
+ triste nouvelle. Il fit sonner la cloche. Au son du la cloche,
+ hommes et femmes se réunirent pour l'entendre.
+
+ Grande fut la consternation en apprenant l'arrêt du roi
+ d'Angleterre. Tous se regardaient les uns les autres, se
+ demandant quelles seraient parmi eux les six malheureuses
+ victimes. Tout d'un coup le plus riche bourgeois de la ville,
+ Eustache de Saint-Pierre, se leva; il s'avança vers le gouverneur
+ et, d'une voix ferme, il se proposa le premier pour mourir.
+
+ Aussitôt trois autres bourgeois imitent son noble exemple et,
+ quand il ne reste plus que deux victimes à choisir, tant
+ d'habitants se proposent pour mourir et sauver leurs concitoyens,
+ que le gouverneur de la ville est obligé de tirer au sort.
+
+ Ensuite les six bourgeois partirent au camp anglais, en chemise,
+ pieds nus, la corde au cou, portant les clefs de la ville. Ils
+ s'agenouillèrent devant le roi en lui tendant les clefs.
+
+ Il n'y eut alors, parmi les Anglais, si vaillant homme qui pût
+ s'empêcher de pleurer en voyant le dévouement des six bourgeois.
+ Seul, le roi d'Angleterre, jetant sur eux un coup d'oeil de
+ haine, commanda que l'on coupât aussitôt leurs têtes. Tous les
+ barons et chevaliers anglais versaient des larmes et demandaient
+ de faire grâce, mais Édouard, grinçant des dents, s'écria:
+
+ --Qu'on fasse venir le coupe-tête.
+
+ Au même moment, la reine d'Angleterre arriva. Elle se jeta à deux
+ genoux aux pieds du roi, son époux:
+
+ --Grâce, grâce! dit-elle; et elle pleurait à tel point qu'elle ne
+ pouvait se soutenir. Ah! gentil sire, je ne vous ai jamais rien
+ demandé; aujourd'hui je vous le demande, pour l'amour de moi,
+ ayez pitié de ces six hommes!
+
+ Le roi garda le silence durant quelques moments, regardant sa
+ femme agenouillée devant lui:--Ah! madame, dit-il, j'aimerais
+ mieux que vous fussiez ailleurs qu'ici.
+
+ Enfin il s'attendrit et il accorda la grâce des six héros de
+ Calais.
+
+
+
+
+CVIII.--La couverture de laine pour la mère Étienne.--Reims et les
+lainages.
+
+ Se souvenir toujours d'un bienfait, c'est montrer qu'on en était
+ vraiment digne.
+
+
+--Mon oncle, dit un jour André à l'oncle Frantz, il y a une chose qui
+me préoccupe; lorsque nous avons quitté la Lorraine, le père et la
+mère Étienne nous ont aidés comme si nous étions leurs enfants, et la
+bonne mère Étienne, sans rien me dire, a glissé dans ma bourse deux
+pièces de cinq francs que j'y ai trouvées à Épinal. Cependant ils sont
+très gênés, car ils ont perdu toutes leurs économies pendant la
+guerre, et moi, malgré nos peines, j'ai néanmoins en ce moment deux
+fois plus d'argent qu'en quittant Phalsbourg. Je voudrais bien leur
+rendre ces deux pièces de cinq francs et leur en montrer ma
+reconnaissance.
+
+--Je t'approuve, André, dit l'oncle Frantz: il faut toujours, dès
+qu'on le peut, rendre ce qu'on a reçu et répondre à un bon procédé par
+un autre. Nous passerons chez la mère Étienne avant d'arriver à
+Phalsbourg, et nous lui offrirons quelque chose.
+
+--Mon oncle, dit Julien qui avait écouté avec attention, je me
+rappelle que Mme Étienne nous avait mis la nuit sur notre lit des
+habits pour nous couvrir, car, disait-elle, elle n'avait plus une
+seule couverture de laine depuis la guerre.
+
+--En effet, dit André, et malgré cela elle n'a pas hésité à nous
+donner ses petites économies! Bonne mère Étienne!
+
+ [Illustration: LA CATHÉDRALE DE REIMS est un admirable édifice du
+ treizième siècle. On en voit ici l'extérieur et les superbes tours.
+ L'intérieur n'est pas moins magnifique: il est éclairé par des
+ vitraux remarquables et orné d'innombrables statues. C'est dans la
+ cathédrale de Reims qu'étaient couronnés les rois de France.]
+
+--Eh bien, mes enfants, dit l'oncle Frantz, nous arriverons bientôt à
+Reims, profitons-en pour acheter une chaude couverture que nous
+offrirons à la mère Étienne. Reims est la ville des lainages par
+excellence, et notre bateau va y rester assez de temps pour que nous y
+puissions faire notre achat.
+
+L'oncle Frantz et les deux enfants parcoururent la belle ville de
+Reims, la plus peuplée du département de la Marne. Ils visitèrent la
+superbe cathédrale, et Julien, se rappelant les récits de la mère
+Gertrude, dit à son oncle que Jeanne Darc avait fait autrefois
+dans cette cathédrale sacrer le roi Charles VII.
+
+C'était un jour de marché, et partout s'étalaient les produits de la
+Champagne, qui consistent surtout en lainages, en fers, en vins
+célèbres.
+
+ [Illustration: OUVRIÈRES DE REIMS CARDANT ET PEIGNANT LA
+ LAINE.--La laine, comme le coton, a besoin d'être débarrassée de
+ tous les filaments étrangers et de toutes les impuretés. Pour cela
+ on la carde. Ce mot vient d'une espèce de chardon à tête épineuse,
+ la cardère, dont on se sert pour brosser la laine. Ensuite on la
+ peigne comme nous peignons nos cheveux.]
+
+--Les lainages, dit l'oncle Frantz, sont la plus ancienne des
+industries françaises et une de celles où la France l'emporte sur ses
+rivales. On carde et on peigne les laines, puis on les tisse, et les
+tissus de Reims, ainsi que les draps de Sedan, sont justement
+renommés.
+
+Tout en causant ainsi, on choisit une bonne couverture, chaude et
+grande, et on se réjouit par avance du plaisir qu'on aurait à l'offrir
+à la mère Étienne.
+
+On reprit ensuite le chemin du bateau et on recommença à travailler en
+songeant qu'on arriverait bientôt en Lorraine.
+
+ [Illustration: LA CHAMPAGNE tire son nom de ses vastes plaines
+ couvertes en partie de vignobles, en partie de vastes forêts.
+ Mézières (le chef-lieu des Ardennes) est une place forte sur la
+ Meuse. Sedan est une petite place forte célèbre par la défaite de
+ Napoléon III. Châlons-sur-Marne, Reims (65,000 hab.), Épernay font
+ un grand commerce de vins. Troyes (36,000 hab.) fabrique de la
+ bonneterie et des toiles, Chaumont des gants et des couteaux.
+ Langres a une coutellerie très renommée.]
+
+Julien s'empressa de se remettre lui aussi au travail; il fit une
+belle page d'écriture, des problèmes que l'oncle Frantz lui avait
+donnés à résoudre et qui roulaient sur l'achat et la vente des
+lainages. Puis il prit son livre d'histoires et lut ce qui s'y
+trouvait sur la Champagne.
+
+
+
+
+CIX.--Les hommes célèbres de la Champagne.--Colbert et la France sous
+Louis XIV.--Philippe Lebon et le gaz d'éclairage.--Le fabuliste la
+Fontaine.
+
+ Nous jouissons tous les jours, et souvent sans le savoir, de
+ l'oeuvre des grands hommes: c'est un bienfait perpétuel qu'ils
+ laissent après eux.
+
+
+ I. Le plus grand ministre de Louis XIV et l'un des plus grands
+ hommes qui aient gouverné la France, ce fut COLBERT, le fils d'un
+ simple marchand de laines de Reims qui avait pour enseigne un
+ homme vêtu d'un long vêtement de drap avec ces mots: _Au
+ long-vêtu_. Colbert avait pris dans le commerce des habitudes
+ d'ordre et d'intègre probité, qu'il apporta plus tard dans les
+ affaires publiques. Le cardinal Mazarin dit à son lit de mort à
+ Louis XIV: «Sire, je vous dois beaucoup, mais je crois
+ m'acquitter en quelque sorte avec Votre Majesté en vous donnant
+ Colbert.» Les prévisions de Mazarin ne furent pas trompées, et
+ c'est à Colbert qu'est due pour la plus grande partie la gloire
+ du siècle de Louis XIV.
+
+ A cette époque, une foule de gens prenaient dans le trésor public
+ et gaspillaient l'argent de la France. Colbert, par sa fermeté et
+ sa sévérité, réprima tous ces abus. On l'appelait «l'homme de
+ marbre», parce qu'il ne donnait à chacun que ce qui lui était dû,
+ sans se laisser fléchir par les menaces ou par les promesses.
+
+ «Sire, écrivait-il au roi, un repas inutile de mille écus me fait
+ une peine incroyable; et lorsque au contraire il est question de
+ millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien et
+ j'irais à pied pour y fournir, si cela était nécessaire.» Car
+ c'était alors l'époque où les nations qui entouraient la Pologne
+ commençaient à s'en disputer les provinces.
+
+ Colbert fit plus que de donner tout son bien pour la France: il
+ lui donna tout son temps, toutes ses forces, toute sa vie. Il
+ travaillait seize heures par jour, soutenu par l'idée qu'il
+ travaillait au bonheur du peuple et à la gloire de la France.
+
+ Malheureusement, ce labeur perpétuel ruinait sa santé. En outre
+ les courtisans le haïssaient, car il n'aimait point à leur
+ accorder des faveurs injustes. Le roi Louis XIV finit par
+ méconnaître ses services, et par le disgracier au moment où il
+ allait mourir épuisé par ses travaux.
+
+ [Illustration: COLBERT, né à Reims en 1619, mort en 1683.--Il diminua
+ les impôts que payait seul le peuple et augmenta ceux que les
+ nobles payaient. Il encouragea l'agriculture: c'est aussi grâce à
+ lui que l'industrie française se développa, et qu'elle a acquis
+ cette élégance qui la distingue encore au milieu des industries de
+ toutes les nations. En même temps, il améliorait les routes, et
+ fit creuser par Riquet le canal du Midi. Enfin il encouragea les
+ arts et les lettres et attira à Paris les savants, les sculpteurs
+ comme Puget, les peintres, les poètes, les écrivains de tout
+ genre.]
+
+ Mais Colbert laissait en mourant de grandes oeuvres, et le bien
+ qu'il avait fait à la France ne fut point perdu. Maintenant
+ encore, dans l'état florissant où nous sommes, on pourrait
+ retrouver la trace des efforts de Colbert. On comprend à peine
+ comment ce grand ministre put suffire à accomplir à la fois
+ tant de travaux et de réformes diverses.
+
+--Mon Dieu, dit Julien en lui-même, voilà un homme qui a été bien
+utile à la France; et pourtant c'était le fils d'un simple marchand de
+draps, ce Colbert. Mais ce n'était pas un paresseux seize heures de
+travail par jour, comme il prenait de la peine! Allons, je vois que,
+pour arriver à faire bien des choses et à les bien faire, il faut
+travailler sans cesse.
+
+
+ II. PHILIPPE LEBON naquit dans un village de la Haute-Marne.
+ Devenu ingénieur des ponts et chaussées, il était à la campagne,
+ chez son père, lorsqu'il fit une des plus importantes découvertes
+ de notre siècle. Il était occupé à des expériences de physique et
+ de chimie, et chauffait sur le feu une fiole remplie de sciure de
+ bois: le feu s'étant communiqué à la fumée et au gaz qui
+ s'échappaient de la fiole, ce gaz se mit à brûler d'un vif éclat.
+ Aussitôt, Philippe Lebon conçut la pensée d'éclairer les maisons
+ et les villes au moyen du gaz qui sort du bois ou du charbon de
+ terre quand on les chauffe fortement. Il était tellement
+ enthousiasmé de sa découverte, qu'il disait aux habitants de son
+ village:
+
+ [Illustration: USINE A GAZ.--Pour fabriquer le gaz, on enferme du
+ charbon dans de grands cylindres de fonte et on le fait chauffer;
+ le gaz s'en échappe et, après avoir été purifié, il se rend sous
+ ces espèces de grandes cloches renversées qu'on voit à gauche dans
+ la gravure, et qu'on appelle _gazomètres_. De ces cloches partent
+ les tuyaux qui conduisent le gaz dans les magasins et dans les
+ rues.]
+
+ --Je retourne à Paris, et de là je puis, si vous voulez, vous
+ chauffer et vous éclairer avec du gaz que je vous enverrai par
+ des tuyaux.
+
+ On le traita de fou, mais son invention, loin d'être une folie,
+ est une des plus utiles applications de la science.
+
+ Philippe Lebon eut bien de la peine pour faire accepter en France
+ son idée, et même il n'y put réussir. C'est en Angleterre qu'on
+ adopta d'abord sa découverte.
+
+ Au milieu de ses efforts et de ses courageux essais, Philippe
+ Lebon rencontra une mort tragique. Il fui assassiné, en 1804, à
+ Paris, dans les Champs-Élysées, sans qu'on ait jamais pu
+ découvrir ni son meurtrier ni le motif de cet assassinat. Une
+ pension fut accordée par l'État à la veuve de Philippe Lebon.
+
+
+ III. Outre ces inventeurs célèbres, la Champagne a produit un de
+ nos plus grands poètes.
+
+ A Château-Thierry, dans l'Aisne, vivait au dix-septième siècle un
+ excellent homme de moeurs fort simples, qui était chargé
+ d'inspecter les eaux et forêts. Il passait en effet une grande
+ partie de son temps dans les bois. Il restait tout songeur sous
+ un arbre pendant des heures entières, oubliant souvent le moment
+ de dîner, ne s'apercevant pas parfois de la pluie qui tombait. Il
+ jouissait du plaisir d'être dans la campagne, il regardait et
+ observait tous les animaux; il s'intéressait aux allées et venues
+ de toutes les bêtes des champs, grandes ou petites. Et les
+ animaux lui faisaient penser aux hommes; il retrouvait dans le
+ renard la ruse, dans le loup la férocité, dans le chien la
+ fidélité, dans le pigeon la tendresse. Il composait alors dans sa
+ tête de petits récits dont les personnages étaient des animaux,
+ des fables où parlaient le corbeau, le renard, la cigale et la
+ fourmi.
+
+ [Illustration: LA FONTAINE naquit à Château-Thierry (Aisne) en
+ 1621 et mourut en 1695. A cette époque Château-Thierry faisait
+ partie de la province de Champagne.]
+
+ Vous avez reconnu, enfants, ce grand poète dont vous apprenez les
+ fables par coeur, LA FONTAINE. C'est un des écrivains qui ont
+ immortalisé notre langue: ses fables ont fait le tour du monde;
+ on les lit partout, on les traduit partout, on les apprend
+ partout. Elles sont pleines d'esprit, de grâce, de naturel, et en
+ même temps elles montrent aux hommes les défauts dont ils
+ devraient se corriger.
+
+
+
+
+CX.--Retour à la ville natale.--André et Julien obtiennent le titre de
+Français.--La tombe de Michel Volden.
+
+ Le souvenir de ceux qui nous furent chers est dans la vie comme
+ un encouragement à faire le bien.
+
+
+Après une semaine de fatigue on arriva enfin en Alsace-Lorraine. On
+quitta le bateau à quelques kilomètres de Phalsbourg; nos voyageurs
+transportèrent leurs malles et s'installèrent dans une auberge à bon
+marché qu'ils connaissaient.
+
+Puis l'oncle Frantz, usant de ses droits de tuteur auprès des
+autorités allemandes, s'empressa de déclarer pour ses neveux et pour
+lui-même leur résolution de rester Français et d'habiter en France.
+Comme ils étaient en règle pour toutes les formalités nécessaires,
+acte en fut dressé sans obstacle.
+
+Alors l'oncle Frantz et les deux enfants se sentirent tout émus d'être
+enfin arrivés au but qu'ils avaient poursuivi avec tant d'énergie et
+de persévérance. Ils songèrent à la France; ils étaient heureux de lui
+appartenir et d'avoir une patrie; et cependant il ne restait plus
+devant eux rien autre chose, ni maison, ni ville où l'on pût
+s'installer et vivre tranquille: désormais il faudrait travailler sans
+relâche pour gagner le pain quotidien jusqu'à ce qu'on eût enfin un
+foyer, «une maison à soi,» comme disait le petit Julien. Mais ces
+trois âmes courageuses ne s'en effrayaient pas:--Le devoir d'abord,
+disait l'oncle Frantz, le reste ensuite!
+
+Julien et André, le coeur gros de souvenirs, suivaient avec émotion
+les rues de la ville natale. On passa devant la petite maison où
+Julien et André étaient nés, où leur mère, où leur père étaient morts.
+Chemin faisant on rencontrait des visages amis, de vieilles
+connaissances qui vous souhaitaient la bienvenue, comme maître Hetman,
+l'ancien patron d'André.
+
+Après la maison paternelle, la première où se rendirent les enfants
+fut celle de l'instituteur qui les avait instruits, et auquel ils
+voulaient exprimer leur reconnaissance.
+
+L'instituteur découvrit dans un coin de son jardin quelques fleurs en
+avance sur le printemps, et Julien fit un gros bouquet de ravenelles
+d'or et de pervenches bleues. Puis nos trois amis, dans une même
+pensée, se dirigèrent vers le petit cimetière de Phalsbourg.
+
+Le soleil allait bientôt se coucher, empourprant l'horizon, lorsqu'on
+arriva près de la tombe de Michel Volden. On s'agenouilla devant la
+petite croix en fer qu'André avait lui-même forgée autrefois et placée
+sur la tombe de son père; puis on y déposa le bouquet de Julien.
+
+Alors de ces trois coeurs remplis de tendresse et de regrets s'éleva
+intérieurement une prière.
+
+L'oncle Frantz, immobile sur le gazon funèbre, repassait en son âme
+les souvenirs de sa jeunesse; il songeait aux belles années passées en
+compagnie de ce frère qui dormait son dernier sommeil au milieu des
+vieux parents, sur la terre natale devenue une terre étrangère! il lui
+jurait en son coeur d'être le père de ses deux orphelins.
+
+Quant à André et à Julien, ils avaient les yeux pleins de
+larmes:--Père, murmuraient-ils, nous avons rempli ton voeu, nous
+sommes enfin les enfants de la France; bénis tes fils une dernière
+fois. Père, père, notre coeur est resté tout plein de tes
+enseignements; nous tâcherons d'être, comme tu le voulais, dignes de
+la patrie, et pour cela nous aimerons par dessus toute chose le bien,
+la justice, tout ce qui est grand, tout ce qui est généreux, tout ce
+qui doit faire que la patrie française ne saurait périr.
+
+
+
+
+CXI.--Une lettre à l'oncle Frantz.--Un homme d'honneur.--La dette du
+père acquittée par le fils.
+
+ Que notre nom soit sans tache, et que devant personne nous
+ n'ayons à en rougir.
+
+
+Le lendemain, au moment de quitter Phalsbourg, l'oncle Frantz reçut
+une lettre de Bordeaux, lettre courte, simple, dix lignes seulement;
+mais ces dix lignes imprévues lui causèrent une telle émotion qu'il
+faillit se trouver mal.
+
+ «Frantz, disait la lettre, vous aviez placé toutes vos économies
+ chez mon père, et sa ruine vous a absolument ruiné, vous aussi.
+ Elle en a ruiné beaucoup d'autres, malheureusement, et le but le
+ plus cher de ma vie sera de les rembourser tous. Je ne le puis
+ que très lentement; néanmoins, comme de tous les créanciers de
+ mon père vous êtes celui auquel il s'intéresse le plus, je veux
+ commencer par vous le devoir que je me suis imposé d'acquitter
+ peu à peu tous les engagements de mon père. Présentez-vous donc à
+ la banque V. Delmore et Cie, rue de Rivoli, à Paris: il vous sera
+ versé sur la présentation de vos titres les 6,500 francs qui vous
+ sont dus.»
+
+--André, Julien, s'écria l'oncle Frantz en ouvrant ses bras aux deux
+enfants, et en les serrant étroitement sur son coeur, remerciez Dieu
+avec moi et n'oubliez jamais le nom de l'homme d'honneur qui vient de
+m'écrire.
+
+André lut la lettre tout haut; Julien écoutait, les yeux grands
+ouverts de surprise.
+
+--Est-ce possible? s'écria-t-il. Alors, mon oncle, nous ne sommes plus
+pauvres, et nous pourrons, nous aussi, cultiver un petit bien comme
+vous le vouliez? Oh! mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur!
+
+Et l'enfant riait de plaisir en disant:--Nous aurons de belles vaches
+comme la fermière de Celles, j'apprendrai à labourer, à tailler les
+arbres, à soigner les bêtes, n'est-ce pas, mon oncle? Oh! que ce
+monsieur est brave et honnête tout de même, de rembourser ainsi les
+dettes de son père! Mon oncle, je prierai Dieu pour lui tous les jours
+de ma vie.
+
+--Tu auras raison, Julien, dit l'oncle, car ce souvenir te rappellera
+constamment que l'honneur vaut toutes les fortunes du monde: un
+honnête homme estime plus haut que tout le reste un nom sans tache.
+
+
+
+
+CXII.--Paris.--La longueur de ses rues.--L'éclairage du soir.--Les
+omnibus.
+
+ Que de mouvement et d'activité, mais aussi que de peines et de
+ fatigues dans l'existence des grandes villes!
+
+
+Le soir même nos trois amis, après avoir rendu visite au vieux
+sabotier Étienne et à sa femme, repartirent pour la France. Ils
+avaient résolu d'aller retrouver Guillaume, en passant par Paris pour
+y recevoir les fonds de l'oncle Frantz.
+
+André et Julien étaient ravis de passer par Paris.--Nous n'y resterons
+pas longtemps, dit l'oncle Frantz; néanmoins je profiterai de notre
+passage pour vous faire connaître un peu la capitale de notre chère
+France.
+
+Cette fois on avait pris trois places dans le chemin de fer.
+
+ [Illustration: L'ILE-DE-FRANCE a formé cinq départements, dont les
+ chefs-lieux sont: Beauvais, célèbre par le courage de Jeanne
+ Hachette; Versailles (50,000 h.), où résidaient naguère le Sénat
+ et la Chambre des députés; Paris (2,300,000 h.), et les petites
+ villes de Melun et de Laon.]
+
+On arriva le lendemain à cinq heures du matin. Après avoir installé
+ses malles dans une chambre voisine de la gare, on revêtit ses habits
+neufs, on mangea un morceau de pain et de fromage d'un grand appétit
+et l'on se mit en route.
+
+Les magasins commençaient à s'ouvrir, les omnibus se mettaient en
+mouvement; Julien s'émerveillait de voir tant de monde aller et venir.
+
+ [Illustration: LA PLACE DE LA CONCORDE A PARIS.--La place de la
+ Concorde est la plus belle et la plus monumentale de Paris. Elle
+ est ornée de colossales statues en pierre qui représentent les
+ principales grandes villes de France, entre lesquelles la concorde
+ doit régner.]
+
+Cependant il ne tarda pas à trouver que les rues de Paris étaient bien
+longues et que ses petites jambes n'avaient jamais été à pareille
+épreuve.
+
+--Sais-tu, lui dit André, comme on parcourait l'interminable rue de
+Rivoli, qui s'étend depuis la place de la Concorde jusqu'au delà de
+l'Hôtel-de-Ville, sais-tu quelle longueur feraient toutes les rues de
+Paris si elles étaient à la suite les unes des autres.
+
+ [Illustration: LA RUE DE RIVOLI A PARIS.--La rue de Rivoli, ainsi
+ nommée à cause d'une victoire remportée en Italie par nos troupes,
+ est l'une des principales rues de Paris. D'un côté, elle est
+ bordée par le palais et le jardin des Tuileries, par le Louvre,
+ par l'Hôtel-de-Ville; de l'autre côté par de riches maisons et par
+ des arcades sous lesquelles affluent les promeneurs.]
+
+--Oh! point du tout, dit Julien; André, dis-le-moi vite si tu le sais.
+
+--Eh bien, elles feraient une rue longue de neuf cents kilomètres,
+c'est-à-dire plus longue que le chemin de Paris à Marseille; et un
+homme qui accomplirait à pied quarante kilomètres par jour mettrait
+vingt-cinq jours pour parcourir cette rue.
+
+--Oh! dit Julien, faut-il qu'il y ait des rues dans ce Paris!.. Est-ce
+qu'on les éclaire toutes quand vient le soir?
+
+--Certainement, dit l'oncle Frantz; ce n'est plus comme autrefois, où
+les rues du vieux Paris n'étaient point éclairées. Chaque soir trente
+mille becs de gaz s'allument, les magasins s'illuminent et toutes les
+voitures passent avec des lanternes brillantes.
+
+--Cela doit faire un bel éclairage, s'écria Julien en sautant pour
+tâcher d'oublier qu'il était fatigué; je vais être content de voir
+cela. Tout de même, il faut de bonnes jambes aux Parisiens, car il y a
+joliment à marcher pour aller d'un bout de leur ville à l'autre.
+
+--Les voitures les aident, petit Julien, dit Frantz. Vois tous ces
+omnibus qui s'entre-croisent dans les rues. Moyennant 15 centimes on
+te fera monter sur le haut et tu seras traîné pendant une heure d'un
+point de Paris à l'autre.
+
+ [Illustration: UNE RUE DU VIEUX PARIS.--Combien les rues de nos
+ villes ressemblaient peu autrefois à ce qu'elles sont aujourd'hui!
+ Elles étaient si étroites qu'on voyait à peine le jour entre les
+ deux rangées de maisons. Le soir, jusqu'au temps de
+ Philippe-Auguste, les rues n'étaient point éclairées et on ne
+ pouvait sortir sans risquer d'être volé ou assassiné. Aussi, à
+ sept heures du soir, toutes les églises sonnaient le couvre-feu,
+ c'est-à-dire qu'à partir de cette heure on devait éteindre son
+ feu, sa lampe et ne plus sortir de sa maison.]
+
+--Oh! comme c'est bien inventé, cela! dit l'enfant. Je vois que tout
+le monde en profite pour aller à ses affaires, car les omnibus sont
+remplis de voyageurs. Tiens, s'écria-t-il, voici une voiture pleine de
+facteurs avec leurs boîtes aux lettres devant eux.
+
+--Tous les facteurs sont conduits en voiture vers les quartiers
+différents qu'ils ont à desservir, dit l'oncle Frantz; sans cela leurs
+jambes n'y suffiraient pas, et les lettres mettraient trop de temps à
+arriver.
+
+Tout en causant on parvint enfin à la maison du banquier, non loin des
+Halles centrales. L'oncle Frantz entra chez le banquier et y reçut
+l'assurance que le lendemain matin il toucherait les 6,500 francs qui
+lui étaient dus. Tranquilles sur ce point, nos trois amis reprirent
+leur promenade.
+
+
+
+
+CXIII.--Les Halles et l'approvisionnement de Paris.--Le travail de
+Paris.
+
+ Villes et champs ont besoin les uns des autres. L'ouvrier des
+ villes nous donne nos vêtements et une foule d'objets nécessaires
+ à notre entretien; le travailleur des champs nous donne notre
+ nourriture.
+
+
+On se trouvait tout près des Halles centrales, l'oncle Frantz y
+conduisit les enfants. Il était neuf heures du matin, c'est-à-dire le
+moment de la plus grande animation. Julien n'en pouvait croire ses
+yeux ni ses oreilles.--Oh! oh! s'écria-t-il, c'est bien sûr une des
+grandes foires de l'année! Que de monde et que de choses il y a à
+vendre!
+
+L'oncle se mit à rire de la naïveté de Julien.
+
+--Une foire! s'écria-t-il; mais, mon ami, il n'y en a jamais aux
+Halles; le bruit et le mouvement que tu vois aujourd'hui sont le bruit
+et l'animation de chaque jour.
+
+--Quoi! c'est tous les jours comme cela!
+
+--Tous les jours. Il faut bien que ce grand Paris mange. Songe qu'il
+renferme plus de deux millions d'habitants, dont un demi-million
+d'ouvriers qui travaillent avec courage depuis l'aube jusqu'au soir.
+Tous ces habitants, en revenant du travail, de leurs affaires, de
+leurs plaisirs, ont bon appétit et espèrent trouver à dîner.
+
+ [Illustration: LES HALLES CENTRALES A PARIS.--Les halles centrales
+ de Paris forment un vrai monument dont le faîte s'élève à 25
+ mètres au-dessus du sol. Il est construit presque tout en fonte ou
+ en zinc. De nombreux vitraux en cristal dépoli et des persiennes
+ laissent partout entrer la lumière sans le soleil. Les Halles
+ centrales sont un établissement unique en son genre dans le
+ monde.]
+
+--Oh! dit le petit Julien, ils auront certes de quoi le faire. Jamais
+depuis que je suis au monde je n'ai vu en un seul jour tant de
+provisions. Regarde, André, ce sont des montagnes de choux, de
+salades; il y en a des tas hauts comme des maisons! Et des mottes de
+beurre empilées par centaines et par mille!
+
+--Sais-tu, dit André, ce qu'il faut à peu près de boeufs et de
+vaches pour nourrir Paris pendant un an? J'ai vu cela dans un livre,
+moi; il faut cent soixante mille boeufs ou vaches, cent mille veaux,
+huit cent mille moutons et soixante mille porcs, sans compter la
+volaille, le poisson et le gibier.
+
+--Mais, dit l'enfant, ce Paris est un Gargantua, comme on dit; où
+trouve-t-on tous ces troupeaux?
+
+--Julien, dit l'oncle Frantz, ces armées de troupeaux arrivent à Paris
+de tous les points de la France: Paris a sept gares de chemins de fer;
+il a aussi la navigation de la Seine à laquelle aboutissent les
+réseaux des canaux français. Par toutes les voies les provisions lui
+arrivent. Tiens, regarde par exemple cet étalage de légumes: il y a là
+des choses qui ont passé la mer pour arriver à Paris; voici des
+artichauts, penses-tu qu'il puisse en pousser un seul en ce moment de
+l'année dans les campagnes voisines de Paris?
+
+--Non, il fait encore trop froid.
+
+--Eh bien, Alger où il fait chaud envoie les siens à Paris, qui les
+lui paie très cher. Ces fromages viennent du Jura, de l'Auvergne, du
+Mont-d'Or, que tu te rappelles bien; ces montagnes de beurre, ces
+paniers d'oeufs viennent de la grasse Normandie et de la Bretagne:
+Paris mange chaque année pour dix-sept millions de francs d'oeufs,
+ce qui suppose près de deux cents millions d'oeufs.
+
+--Mon Dieu, dit Julien, que de monde est occupé en France à nourrir
+Paris!
+
+--Petit Julien, dit André, pendant que les agriculteurs sèment et
+moissonnent pour Paris, Paris ne reste pas à rien faire, lui, car
+c'est la ville la plus industrieuse du monde. Ses ouvriers travaillent
+pour la France à leur tour, et leur travail est d'un fini, d'un goût
+tels qu'ils n'ont guère de rivaux en Europe. Et les savants de Paris,
+donc! ils pensent et cherchent de leur côté; leurs livres et leurs
+découvertes nous arrivent en province.
+
+--Oui, ajouta l'oncle Frantz, ils nous enseignent à cultiver notre
+intelligence, à chercher le mieux sans cesse, pour faire de la patrie
+une réunion d'hommes instruits et généreux, pour lui conserver sa
+place parmi les premières nations du monde.
+
+
+
+
+CXIV.--Paris autrefois et aujourd'hui.--Notre-Dame de Paris.
+
+ Paris est l'image en raccourci de la France, et son histoire se
+ confond avec celle de notre pays.
+
+
+On quitta les Halles et on se dirigea vers la Cité, qui est une île
+formée par la Seine au milieu de Paris. Pour s'y rendre on traversa la
+Seine sur l'un des vingt-deux ponts que Paris possède. Au milieu,
+Frantz fit arrêter les enfants.
+
+--Regardez, leur dit-il, voilà la Cité, le berceau de Paris. C'est là
+qu'il y a deux mille ans s'élevait une petite bourgade appelée Lutèce:
+on ne voyait alors en ce lieu qu'une centaine de pêcheurs, s'abritant
+à l'ombre des grands arbres et de la verdure que fertilisait le limon
+du fleuve. La Seine leur servait de défense et de rempart, et deux
+ponts placés de chaque côté du fleuve permettaient de le traverser.
+
+Peu à peu Paris s'est agrandi. Son histoire a été celle de la France.
+A mesure que la France sortait de la barbarie, Paris, séjour du
+gouvernement, s'élevait et prenait une importance rapide. Nul
+événement heureux ou malheureux pour la patrie, dont Paris et ses
+habitants n'aient subi le contre-coup. Et tout dernièrement encore
+enfants, rappelez-vous que Paris, mal approvisionné, souffrant de la
+faim et du froid, a résisté six mois aux Allemands quand on ne le
+croyait pas capable de tenir plus de quinze jours. Séparé de tout le
+pays par le cercle de fer des ennemis, il n'avait point d'autres
+nouvelles de la patrie que celles qui lui arrivaient sur l'aile des
+pigeons messagers échappés aux balles allemandes.
+
+ [Illustration: LUTÈCE OU LE PARIS D'AUTREFOIS.--Lutèce était dans
+ une île de la Seine qui est la _Cité_ d'aujourd'hui. Elle était
+ habitée par une peuplade gauloise appelée les _Parisiens_, d'où
+ est venu le nom de Paris.]
+
+--Oh! j'aime Paris, dit Julien, et je suis bien content de le
+connaître... Mon oncle, ajouta-t-il ingénument, quand nous serons aux
+champs, nous ferons pousser du blé nous aussi pour nourrir la France
+et le grand Paris.
+
+Tout en causant on avait traversé le pont et l'on arriva en face de
+Notre-Dame, l'église métropolitaine de Paris. Ce fut le tour d'André
+de dire ce qu'il savait.
+
+ [Illustration: L'INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS.--C'est une des
+ plus vastes nefs du moyen âge: elle a 180 mètres de long, elle a
+ 31 arcades terminées en courbes élancées et pointues qu'on appelle
+ _ogives_. Elle est éclairée par 37 fenêtres et par de magnifiques
+ roses en pierre découpées, qu'on nomme _rosaces_.]
+
+--Petit Julien, vois-tu cette belle église tout ornée de dentelles
+découpées dans la pierre, de statues taillées avec art; elle aussi a
+assisté aux premiers jours de la France. La première église de Paris
+fut bâtie ici il y a quinze cents ans, elle s'appelait Notre-Dame.
+Lorsqu'elle devint trop petite et commença à tomber en ruines, on
+entreprit la construction de celle-ci sur la place même où était
+l'ancienne Notre-Dame, et on mit un siècle à la construire. Les voûtes
+de Notre-Dame, depuis lors, n'ont cessé de retentir chaque fois que la
+France était en péril ou en fête. Elles ont été l'écho des soupirs de
+tout un peuple. Leurs cloches ont sonné non seulement pour la
+naissance et la mort d'un homme, mais pour les espérances et les
+deuils de la patrie entière.
+
+--Oh! dit Julien, entrons donc nous aussi à Notre-Dame, voulez-vous,
+mon oncle? et nous y prierons Dieu tous les trois pour la grandeur de
+la France.
+
+
+
+
+CXV.--L'Hôtel-Dieu.--Les grandes écoles et les bibliothèques de Paris.
+
+ La charité est plus grande en notre siècle qu'autrefois; mais
+ elle ne fera que s'accroître sans cesse, et un jour viendra sans
+ doute où on s'étonnera de toutes les misères qui sont encore
+ aujourd'hui sans secours.
+
+
+--Mon oncle, dit Julien en sortant de l'église, qu'est-ce que c'est
+que ce grand bâtiment qui est là tout près?
+
+--C'est l'Hôtel-Dieu, le premier et le plus ancien hôpital de Paris.
+Paris en a seize autres, et malgré cela Paris manque souvent de lits
+pour ses malades. Alors on donne des secours à domicile en attendant
+qu'il se trouve une place vide. Il n'y a pas longtemps que ces
+nombreux hôpitaux existent; la moitié date de notre siècle.
+L'Hôtel-Dieu seul fut bâti il y a douze cents ans par saint Landry,
+évêque de Paris.
+
+Plus nous allons, mes enfants, plus la charité se fait grande aux
+coeurs de tous les hommes, plus ils s'aiment entre eux, car jamais
+on n'eut plus de pitié qu'en notre siècle pour ceux qui souffrent.
+Songez-y, au siècle dernier, Louis XVI, ayant visité les hôpitaux, vit
+avec étonnement les malades entassés cinq ou six dans le même lit, si
+bien que l'un mourait au milieu des autres et restait à côté d'eux
+sans qu'on s'en aperçût. Si pareille chose se voyait de nos jours,
+quel est celui qui ne parlerait pas bien vite d'y porter remède?
+
+--Mon Dieu, dit Julien, on était donc bien pauvre dans ce temps-là?
+
+--Oui, mon enfant, il y avait alors peu d'industrie en France, partant
+pas assez de travail et point d'argent. Le peuple ne savait ni lire ni
+écrire; conséquemment il faisait tout par routine. La terre cultivée
+avec ignorance rapportait très peu et les famines étaient fréquentes.
+
+ [Illustration: L'HOTEL-DIEU A PARIS.--C'est le plus ancien et le
+ plus célèbre hôpital de Paris, qui en possède encore bien
+ d'autres. On y traite de douze à treize mille malades par an. Il a
+ été complètement rebâti.]
+
+--Je suis bien content que ce ne soit plus comme cela, dit Julien, et
+que chacun songe maintenant à s'instruire.
+
+Tout en écoutant l'oncle Frantz, nos enfants suivaient les quais. Le
+long du chemin ils passèrent devant le joli clocher doré de la
+Sainte-Chapelle, le Palais de justice, le quai aux Fleurs couvert
+d'étalages des fleurs les plus variées.
+
+Puis on arriva dans le quartier des Écoles, et l'on vit en passant une
+foule de jeunes gens qui allaient aux cours de la Sorbonne, du Collège
+de France, de l'École de médecine, de l'École de droit. Julien
+s'émerveillait aussi de voir tant de boutiques de livres, avec de
+belles cartes aux devantures.
+
+André s'arrêta longtemps devant un magasin où l'on fabriquait des
+instruments de précision: cet art qui lui rappelait son métier
+l'intéressait. Derrière la vitrine on apercevait les ouvriers au
+travail, polissant l'acier, limant, ajustant avec une adresse
+merveilleuse les appareils les plus compliqués.--Oh! s'écriait André,
+comme on travaille bien à Paris!
+
+Plus loin on admira des instruments d'optique, longues vues marines,
+microscopes pour observer les plantes et les animaux invisibles,
+thermomètres marquant le chaud et le froid, baromètres annonçant le
+beau temps ou la tempête.
+
+--Mon oncle, disait Julien, c'est donc à Paris qu'on fait tous ces
+instruments qui servent à la science?
+
+ [Illustration: L'INSTITUT DE FRANCE.--C'est dans ce palais que
+ siègent les cinq grandes Académies dont l'ensemble forme
+ l'_Institut de France_. On appelle _académie_ une réunion d'hommes
+ illustres dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.
+ Tout le monde connaît l'Académie française qui compta parmi ses
+ membres Bossuet, Racine, Corneille, Boileau et tant d'autres:
+ l'Académie des sciences compta parmi les siens Buffon, Monge,
+ Lavoisier, Fresnel, etc.]
+
+--Oui certes, Julien, et nous voici en ce moment dans le quartier
+savant de Paris. Là est l'Institut de France, où se réunissent les
+cinq Académies composées des hommes les plus illustres; là sont les
+écoles de premier ordre que la France ouvre à ses enfants: l'École
+normale supérieure, d'où sortent les professeurs qui enseigneront dans
+les lycées et collèges; l'École polytechnique, où s'instruisent les
+officiers qui commanderont les régiments français et les futurs
+ingénieurs qui feront pour la France des travaux difficiles, ponts,
+aqueducs, canaux, ports, machines à vapeur. C'est encore dans ce
+quartier que se trouve l'École de médecine, où se préparent un grand
+nombre de nos médecins, et l'École de droit, d'où sortent beaucoup de
+nos avocats.
+
+--Oh! dit Julien, que de mouvement on se donne à Paris, que de peines
+on prend pour s'instruire! Je me rappelle que le petit Dupuytren avait
+étudié la médecine à Paris et que Monge a professé à l'École
+polytechnique.
+
+ [Illustration: UN COURS A L'ÉCOLE DE MÉDECINE.--Les médecins
+ doivent connaître le corps humain avec tous ses organes, qu'ils
+ auront plus tard à soigner. Les professeurs montrent aux élèves
+ sur les squelettes tous les os qui composent la charpente de notre
+ corps. Dans la salle de dissection ils leur montrent les muscles
+ et les nerfs. La science des diverses parties du corps s'appelle
+ _anatomie_.]
+
+--Paris a aussi d'admirables bibliothèques, dit l'oncle Frantz, comme
+la Bibliothèque nationale, qui contient deux millions de volumes. Là
+sont rassemblés les livres les plus savants; professeurs ou élèves les
+consultent chaque jour; de tout ce travail, de tous ces efforts sont
+sortis et sortiront encore la gloire, la richesse et l'honneur de la
+patrie.
+
+En causant ainsi on marchait toujours et on commençait à être bien
+las; on songea à se reposer un peu et à réparer ses forces: le morceau
+de pain et de fromage du matin était déjà loin.
+
+ [Illustration: UNE SALLE D'ÉTUDE A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE
+ PARIS.--C'est le roi Charles V, dit le _Sage_, qui fonda cette
+ bibliothèque devenue si célèbre. Il avait rassemblé dans une tour,
+ dite _tour de la librairie_, 600 volumes manuscrits, car
+ l'imprimerie n'était pas inventée. Sous Colbert la bibliothèque
+ nationale prit des développements immenses. C'est maintenant la
+ plus grande qui existe et qui ait existé: elle possède deux
+ millions de livres imprimés et deux cent mille manuscrits. Chaque
+ jour, par centaines, des hommes, des jeunes gens laborieux, des
+ femmes viennent consulter, dans l'une des vastes salles de ce
+ palais, les ouvrages dont ils ont besoin.]
+
+L'oncle Frantz entra avec ses neveux dans un petit restaurant, et pour
+une modique somme on fit un bon repas, car nos amis n'étaient pas
+difficiles, et en marchant depuis le matin ils avaient gagné un
+robuste appétit.
+
+--Maintenant, dit Frantz, nous allons monter en omnibus et nous rendre
+au Jardin des Plantes, où se trouvent réunis les plantes et les
+animaux curieux du monde entier.
+
+--Oh! dit Julien, quel bonheur! Aller en voiture et voir des bêtes,
+que me voilà content!
+
+
+
+
+CXVI.--Une visite au Jardin des Plantes.--Les grands carnassiers.--Les
+singes.
+
+ Visiter un jardin d'histoire naturelle, c'est comme si on faisait
+ un voyage à travers toutes les parties du monde et tous les
+ règnes de la nature.
+
+
+Les trois visiteurs montèrent sur le haut d'un omnibus, et la lourde
+voiture partit au trot, les emportant tout le long des quais animés
+qui bordent la Seine. Julien et André ouvraient leurs yeux tout grands
+pour tout voir.
+
+Après une demi-heure, l'omnibus s'arrêta devant la grille d'un vaste
+parc, et nos trois amis entrèrent sous les arbres qui entrecroisent
+leurs branches au-dessus des allées.
+
+Là, bien des gens allaient et venaient, mais c'était surtout vers la
+droite qu'on voyait une grande foule et ce fut par là que l'oncle
+Frantz mena Julien.
+
+ [Illustration: LES LOGES DES BETES FÉROCES AU JARDIN DES PLANTES
+ DE PARIS.--Les bêtes féroces réunies dans la ménagerie du Jardin
+ des Plantes appartiennent à l'ordre des _carnivores_, animaux dont
+ les dents sont propres à broyer la chair. Les principales familles
+ de l'ordre des carnivores ou carnassiers sont la famille des ours,
+ des _chats_ (depuis le chat domestique jusqu'au tigre et au lion),
+ des _chiens_ (depuis le chien domestique jusqu'au loup et au
+ renard) et des _hyènes_.]
+
+Ils arrivèrent devant des espèces de grandes cages grillées, derrière
+lesquelles on voyait s'agiter des bêtes féroces. Dans la plus grande,
+c'était un lion d'Afrique à la crinière brune qui tournait avec
+impatience autour de sa cage et bâillait en face de la foule. A côté
+de lui, dans d'autres cages, d'autres lions, les uns dormant, les
+autres couchés sur le dos: l'un d'eux, le plus jeune, était en train
+de s'amuser avec une grosse boule de bois qu'on laisse toujours dans
+la cage des lions; il la roulait comme un jeune chat fait d'une pelote
+de fil; il la lançait, puis bondissait après et la rattrapait. Et tout
+le monde de rire, y compris Julien.
+
+--Si on ne dirait pas un gros chat! s'écria-t-il.
+
+ [Illustration: JAGUAR.--C'est, après le tigre et le lion, le plus
+ grand des carnassiers du genre chat. Il vit en Amérique, surtout
+ au Mexique et dans la Plata. Il se plaît dans les grandes forêts,
+ près des fleuves, grimpe aux arbres comme un chat et y poursuit
+ les singes. Il s'attaque même à l'homme.]
+
+--C'est que les lions sont en effet des carnassiers de la race des
+chats, dit l'oncle Frantz. Mais ce sont des chats avec lesquels il ne
+ferait pas trop bon jouer; même sans vouloir vous faire du mal, il
+suffirait d'un coup de la queue de ce lion pour vous terrasser, et du
+petit bout de sa griffe pour vous enlever un morceau de chair.
+
+--Mais, dit Julien, ils doivent bien s'ennuyer d'être toute la journée
+enfermés dans ces cages. Il faut que les barreaux soient bien solides
+pour qu'ils ne puissent les briser.
+
+ [Illustration: L'AMPHITHÉATRE DES SINGES AU JARDIN DES PLANTES DE
+ PARIS.--Les singes appartiennent à l'ordre des _quadrumanes_,
+ c'est-à-dire animaux à quatre mains. Ce sont les plus intelligents
+ des animaux et ceux qui, par leur conformation, ressemblent le
+ plus à l'homme. Il y en a de toute race et de toute taille, depuis
+ la grosseur d'un écureuil jusqu'à celle de l'homme le plus grand.
+ Ils se nourrissent de fruits, quelquefois d'insectes, et vivent
+ dans les arbres, où ils sautent de branche en branche avec
+ agilité.]
+
+--Ne t'inquiète pas, Julien, dit l'oncle en souriant, ce sont de bons
+barreaux de fer sur lesquels ni leurs dents ni leurs ongles ne peuvent
+rien.
+
+Et on continua la promenade. A côté, c'était le tigre royal qui est
+presque aussi grand que le lion, mais bien plus féroce. Il tournait
+avec une inquiétude fiévreuse tout autour des barreaux, en regardant
+les yeux à demi ouverts, d'un air hypocrite.
+
+Plus loin, c'étaient les panthères et le jaguar accroupi comme pour
+faire un bond. A quelque distance on entendait des rires, et la foule
+se pressait devant une grande et haute cage en forme de rotonde.
+
+--Oh! dit Julien, qu'est-ce qu'il y a là?
+
+C'étaient les singes. Il y en avait une grande quantité réunis, et
+tout cela courait, gesticulait, criait en se disputant. A l'intérieur
+se trouvaient des barreaux et une sorte d'arbre: le long des branches
+les singes montaient et descendaient, se lançant en l'air et
+s'accrochant aux branches tantôt avec leurs mains, tantôt avec leur
+queue. L'un d'eux, s'attachant ainsi à l'arbre avec sa queue comme
+avec une corde, se balançait au bout. D'autres singes venaient près du
+grillage pour recevoir des mains des spectateurs les friandises qu'on
+voulait bien leur donner.
+
+--Quel malheur que je n'aie rien sur moi! dit Julien en retournant ses
+poches.
+
+André chercha dans les siennes et y trouva un morceau de pain qu'il
+s'empressa d'offrir à un jeune singe. Mais celui-ci, après l'avoir
+pris, fit la grimace et le laissa tomber.
+
+--Voyez-vous! dit l'oncle Frantz; c'est qu'ils sont habitués à
+recevoir des pierres de sucre, et d'autres choses meilleures que du
+pain sec. Et puis ils n'ont pas grand appétit, sans cela ils
+trouveraient bien le pain bon.
+
+
+
+
+CXVII.--(_Suite._) La fosse aux ours. L'éléphant.
+
+
+Julien serait resté volontiers toute une journée à regarder les
+singes, mais il y avait encore bien des choses à voir.
+
+--Allons maintenant rendre visite à Martin, dit l'oncle.
+
+--Martin, dit Julien avec étonnement; qui est-ce donc?
+
+--Tu vas le voir, répondit l'oncle Frantz.
+
+Et on s'approcha d'un petit mur, qui bordait comme un parapet une
+large fosse. Julien s'avança et aperçut au fond un ours de belle
+taille près d'un réservoir d'eau vive. L'ours paraissait de bonne
+humeur, il galopait de droite et de gauche en se dandinant et en
+regardant du coin de l'oeil la rangée de spectateurs. Puis tout d'un
+coup, comme s'il eût compris ce que tout le monde attendait de lui, il
+s'avança gravement vers un arbre mort placé au milieu de sa fosse, et
+l'empoignant entre ses fortes pattes, il se hissa assez rapidement
+jusqu'aux branches les plus hautes. Là, presque au niveau de la foule,
+il regarda tout le monde avec satisfaction. On le salua par une
+acclamation, et on lui lança force bouchées de pain en récompense.
+Julien émerveillé riait de plaisir, car il n'avait jamais vu d'ours
+grimper aux arbres.
+
+ [Illustration: LA FOSSE DES OURS AU JARDIN DES PLANTES.--L'ours se
+ trouve dans toutes les parties du monde. Il recherche les
+ montagnes et les forêts solitaires, où il trouve un abri contre
+ les chasseurs.--Il y en a encore dans les Alpes et les Pyrénées.
+ L'ours marche lourdement, mais nage et grimpe aux arbres avec
+ agilité. Il est assez intelligent, et comme il peut facilement se
+ tenir sur ses pieds de derrière, les bateleurs lui apprennent à
+ danser et à exécuter divers tours.]
+
+ [Illustration: RHINOCÉROS.--C'est un _mammifère_ de grande taille.
+ Il a la tête courte avec de petits yeux, le museau armé d'une
+ corne, ou de deux, dont il se sert pour l'attaque ou la défense.
+ La force du rhinocéros est extraordinaire: il attaque même
+ l'éléphant. On le chasse pour sa chair et pour sa peau, qui forme
+ un cuir impénétrable.]
+
+--Mais cela n'a pas l'air méchant, un ours, dit Julien.
+
+--Mon Dieu, non, dit l'oncle Frantz, à condition qu'il n'ait pas
+grand'faim et qu'on ne l'irrite pas. Il y en a parmi les ours auxquels
+il ne faudrait pas trop se fier. Tiens, regarde celui-ci, dit-il en
+montrant à Julien dans une autre fosse un ours blanc de haute taille
+qui se promenait la tête basse en grognant de temps à autre. Celui-là
+vient des glaces du nord. Là, il n'y a point de végétation, rien que
+de la glace; et l'ours, qui partout ailleurs se nourrit de préférence
+de plantes, est réduit à ne vivre que d'animaux et surtout de
+poissons, auxquels il fait la chasse; aussi est-ce la race d'ours la
+plus féroce.
+
+ [Illustration: GIRAFE.--Ce mammifère ruminant est l'animal le plus
+ haut qui existe, sa taille dépasse sept mètres. La girafe habite
+ les déserts de l'Afrique. C'est un animal inoffensif, qui se
+ nourrit de bourgeons et de feuilles d'arbre. Il court avec la plus
+ grande rapidité.]
+
+Sur ce propos on quitta la fosse aux ours. On alla admirer la belle
+taille et la mine intelligente de l'éléphant, qui, enfermé dans une
+sorte de rotonde, attrapait avec sa trompe les bouchées de pain qu'on
+lui donnait, et les introduisait ensuite dans sa bouche. Comme on lui
+présentait en ce moment un gros morceau de pain qu'il ne pouvait
+saisir avec sa trompe à travers les barreaux, il fit comprendre d'un
+geste qu'il ne pouvait le prendre ainsi, et relevant la tête il ouvrit
+une gueule énorme où eussent pu entrer à la fois une vingtaine de
+pains de même grosseur. On lança par dessus la grille le morceau dans
+sa gueule, qu'il referma aussitôt avec satisfaction.
+
+--C'est un bien intelligent animal, dit l'oncle Frantz; il est,
+dit-on, plus intelligent encore que le cheval, dont il tient lieu dans
+les pays chauds.
+
+ [Illustration: L'AUTRUCHE est un oiseau de l'ordre des
+ _échassiers_, dont la taille, gigantesque pour un oiseau, dépasse
+ deux mètres. Ses ailes sont impropres au vol, mais elle les étend
+ comme des bras quand elle court. Elle vit en Afrique et en Asie.
+ Elle est si vorace qu'elle avale sans danger tout ce qui se
+ présente, bois, pierres, aiguilles, clous. Ses oeufs pèsent plus
+ d'un kilogramme. Pour les faire éclore, elle les cache dans le
+ sable que le soleil d'Afrique chauffe toute la journée. On se sert
+ dans certaines contrées de l'autruche comme monture; elle court
+ plus vite que les meilleurs chevaux.]
+
+A côté de l'éléphant il y avait l'énorme hippopotame, qui vit dans les
+rivières de l'Afrique, le rhinocéros avec sa corne plantée au bout du
+museau et sa peau épaisse comme une cuirasse, sur laquelle les balles
+glissent sans pouvoir l'entamer. Nos trois visiteurs virent encore la
+girafe aux longues jambes, si longues qu'elle est forcée de
+s'agenouiller pour boire, moment dont le lion profite souvent pour
+bondir sur elle et la déchirer. Ils virent l'autruche, cet énorme
+oiseau qui galope plus vite qu'un cheval et franchit de grandes
+distances dans le désert: en certains pays les hommes l'ont
+apprivoisée et montent sur son dos comme sur celui d'un cheval. Ils
+virent encore bien d'autres animaux, une vaste volière contenant des
+oiseaux de toute sorte dont le charmant plumage miroitait au soleil,
+et ailleurs, dans des cages spéciales, des vautours, des aigles;
+puis, par tout le jardin, dans de petites cabanes, c'étaient des
+moutons de toute sorte, des chèvres, des espèces étrangères de biches
+et de boeufs, des loups, des renards, des animaux sauvages.
+
+Ils passèrent enfin devant les vastes serres qui étaient à demi
+entr'ouvertes, car le temps était beau et le soleil donnait en plein.
+Là s'étalaient les plantes des pays chauds avec leurs feuilles et
+leurs fleurs étranges.
+
+--Mon oncle, dit Julien, savez-vous à quoi servent toutes ces serres
+pleines de plantes et tous ces arbres étrangers.
+
+--Mais, Julien, elles servent d'abord à nous faire connaître et
+étudier la végétation des autres pays; il y a toute une grande science
+qui s'appelle l'histoire naturelle et qui étudie les plantes et les
+animaux de la nature; eh bien, c'est ici, dans ce vaste jardin, que
+cette science trouve à sa portée les principaux êtres qu'elle étudie.
+On fait au Jardin des Plantes des cours sur la taille des arbres, sur
+les semis, sur les plantations. Tiens, Julien, ajouta l'oncle, vois-tu
+là-bas ce grand arbre dont les branches s'étendent en parasol? C'est
+le cèdre que Jussieu a rapporté et planté pour la première fois en
+France.
+
+--Je le reconnais, dit Julien, j'en ai vu l'image dans mon livre: oh!
+comme il est grand!
+
+ [Illustration: LE VAUTOUR est un grand oiseau de proie,
+ caractérisé par une petite tête, un bec long et recourbé, un cou
+ dénudé. Il a un vol lourd, mais soutenu, et atteint de
+ prodigieuses hauteurs. Il répand une odeur infecte, car il se
+ nourrit habituellement de charognes et d'immondices. Les vautours
+ suivent en grand nombre les armées, les caravanes et les
+ troupeaux, pour dévorer ceux qui tombent.]
+
+--Eh bien, dit l'oncle, il y a eu bien d'autres arbres et d'autres
+plantes qui ont été introduits en France par le Jardin des Plantes:
+les acacias qu'on trouve partout aujourd'hui n'existaient pas en
+France jadis et ont été plantés ici pour la première fois. Les
+dahlias, les reines marguerites, qui ornent maintenant tous nos
+parterres, viennent également de ce jardin. On s'efforce ainsi de
+transporter et de faire vivre chez nous les plantes et les animaux
+utiles ou agréables. Nous empruntons aux pays étrangers leurs
+richesses pour en embellir la patrie.
+
+ [Illustration: ARBRES DE SERRE.--Les principaux sont les
+ _palmiers_, qui ne peuvent guère croître en France à l'air libre
+ que dans le comté de Nice et à Toulon, les _bambous_, sorte de
+ grands roseaux dont on trouve des plantations aux environs de
+ Nîmes, les _bananiers_, les _aloès_, les _cactus_ aux feuilles
+ piquantes.]
+
+
+
+
+CXVIII.--Le Louvre.--La Chambre des députés, le Sénat et le palais de
+la Présidence.--Les Ministres.--Les impressions de Julien à Paris.--Le
+départ.
+
+ Respectons la loi, qui est l'_expression de la volonté
+ nationale_.
+
+
+Le temps passe vite à Paris. Quand on eut fini de voir le Jardin des
+Plantes, la brume du soir commençait déjà à s'étendre, et de toutes
+parts les becs de gaz s'allumaient.
+
+On suivit les quais de la Seine et on admira en passant le Louvre.
+André expliqua à Julien que les salles de ce palais sont remplies par
+les plus beaux tableaux des grands peintres de tous les pays: le
+public peut les visiter tous les jours à certaines heures.
+
+ [Illustration: LA COUR DU LOUVRE A PARIS.--Le mot _Louvre_ vient
+ de _loup_, parce que ce palais a été bâti sur la place d'un ancien
+ rendez-vous de chasse au bord de la Seine, dans une forêt
+ autrefois peuplée de loups. C'est le plus vaste et le plus beau
+ palais de Paris. C'est dans les bâtiments représentés par la
+ gravure que se trouve le Musée du Louvre, où sont réunis les
+ tableaux et les statues les plus célèbres de tous les peintres et
+ statuaires du monde.]
+
+Nos promeneurs arrivèrent ainsi jusqu'au palais du Corps législatif,
+situé sur les bords de la Seine.--C'est là, dit l'oncle Frantz, que se
+rassemblent chaque année les députés élus par toute la France pour
+faire les lois. Ils partagent le pouvoir de faire des lois, ou
+_pouvoir législatif_, avec les sénateurs, qui siègent dans un autre
+palais entouré de jardins magnifiques: le Luxembourg. Quant au
+président de la République, qui est chargé de faire exécuter les lois
+par l'intermédiaire des divers ministres et qui possède ainsi le
+_pouvoir exécutif_, il habite un palais appelé l'Élysée. C'est là que
+se rassemble le _conseil des ministres_, qui discute sur les affaires
+de l'État. Les ministres de la France sont le Ministre de l'Intérieur,
+le Ministre de l'Instruction publique, le Ministre de la Justice et
+des Cultes, le Ministre des Finances, le Ministre de la Guerre, le
+Ministre des Affaires étrangères, le Ministre de l'Agriculture et du
+Commerce, le Ministre des Travaux publics, le Ministre de la Marine et
+des Colonies, le Ministre des Postes et Télégraphes.
+
+ [Illustration: LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Les députés ou
+ représentants sont des hommes élus par tous les Français âgés d'au
+ moins 21 ans pour fixer les impôts et pour faire les lois. Ils se
+ réunissent à Paris. A gauche se trouvent le président et les
+ vice-présidents de la Chambre; au-dessous est la tribune où parle
+ l'orateur. Les députés sont sur les gradins de l'enceinte.]
+
+Julien écoutait toutes ces explications avec intérêt; car dès qu'on
+parlait de la France, son esprit était en éveil. Néanmoins il avait
+tant couru dans la journée et vu tant de choses, qu'il finissait par
+en être tout étourdi: il avait une grande envie de souper pour se
+coucher de bonne heure.
+
+--Eh bien, dit l'oncle Frantz en riant, je vois que notre petit Julien
+commence à demander grâce et que demain il quittera Paris avec moins
+de regret qu'il ne croyait d'abord.
+
+--Hélas! oui, répondit l'enfant. Je suis tout de même bien content de
+connaître Paris et j'aurai grand plaisir à me rappeler plus tard tout
+ce que j'y ai vu de beau. J'aime Paris de tout mon coeur parce que
+c'est la capitale de la France; mais tenez, mon oncle, à vous dire
+franchement, je suis si fatigué de rencontrer tant de monde et
+d'entendre tant de bruit, que je me réjouis de ne plus voir bientôt
+que des champs, des boeufs et des vaches.
+
+--Oh! oh! dit l'oncle, c'est très bien, et je pense comme toi, mon
+Julien; seulement, avant de soigner les vaches, il faudra retourner à
+l'école encore longtemps.
+
+--Oui, dit l'enfant gaîment, et j'espère m'appliquer à l'école plus
+encore qu'autrefois.
+
+
+
+
+CXIX.--Versailles.--Quelques grands hommes de Paris et de
+l'Ile-de-France.--Les poètes classiques: Racine, Boileau.--Un grand
+chimiste, Lavoisier.
+
+ Paris a produit tant de grands hommes et d'hommes utiles qu'on ne
+ sait comment choisir dans le nombre: c'est la ville du monde qui
+ s'est le plus illustrée par les travaux de l'esprit.
+
+
+Le lendemain, lorsqu'on eut reçu l'argent de l'oncle Frantz, on se
+dirigea vers la gare de l'Ouest et on monta en wagon pour aller
+rejoindre le vieux pilote Guillaume dans la partie de l'Orléanais et
+de la Beauce qui est voisine du Perche. On s'arrêta quelques heures à
+Versailles, pour visiter le château que Louis XIV y fit construire et
+qui lui servit de résidence. André et Julien se promenèrent dans le
+parc aux allées symétriques et ils admirèrent les nombreux jets d'eau
+des bassins.
+
+ [Illustration: VERSAILLES, LE CHATEAU ET LE PARC.--Versailles est
+ une belle ville de 50,000 hab., située à quelques lieues de Paris.
+ Auprès se trouve le château de Louis XIV, qui forme à lui seul
+ comme une autre ville. Les jardins sont remplis de bassins, de
+ jets d'eau, de cascades qu'on fait couler les jours de fête; c'est
+ ce qu'on nomme les _grandes eaux_.]
+
+On remonta ensuite en chemin de fer, et Julien, pour ne pas perdre son
+temps en voiture et pour compléter tout ce qu'il savait déjà de la
+France, ouvrit son livre sur les grands hommes et lut les derniers
+chapitres avec attention.
+
+ L'Ile-de-France et surtout Paris ont produit tant de grands
+ hommes que l'espace manquerait pour raconter leur vie.
+ Bornons-nous à quelques mots sur les principaux poètes et savants
+ nés dans cette contrée:
+
+
+ I. RACINE, qui fut le rival de Corneille pour la poésie, naquit
+ en 1639, dans une petite ville du département de l'Aisne. Il
+ perdit son père et sa mère dès l'âge de quatre ans et fut élevé
+ par son grand-père. Il avait un tel goût pour les vers qu'aucun
+ plaisir n'égalait à ses yeux celui de lire les poètes.
+
+ Racine devint un grand poète à son tour et fit paraître à Paris
+ une série de chefs-d'oeuvre qui contribuèrent à l'éclat du siècle
+ de Louis XIV: ce sont des pièces de théâtre en vers, appelées
+ tragédies, où l'on représente des événements propres à émouvoir.
+
+ Racine avait une âme tendre et généreuse. Il comprenait combien
+ le roi Louis XIV, sur la fin de son règne, avait tort de ne pas
+ mettre fin aux guerres continuelles et aux abus dont souffrait le
+ peuple. Il composa sur ce sujet un écrit où il exprimait
+ respectueusement au roi son avis et ses idées de réforme: le roi
+ fut irrité, et le poète fut disgracié.
+
+ [Illustration: RACINE naquit à la Ferté-Milon (Aisne) en 1639 et
+ mourut en 1699. Principales tragédies: _Athalie_, _Britannicus_,
+ _Esther_, etc.]
+
+ Racine, qui était déjà malade et dont la sensibilité naturelle
+ était extrême, éprouva un vif chagrin; son mal s'aggrava et il
+ mourut deux ans après.
+
+
+ II. BOILEAU, né à Paris en 1636, fut aussi l'un des principaux
+ poètes du siècle de Louis XIV. Il tourna en ridicule, dans ses
+ vers, les vices et les défauts de son temps.
+
+ Boileau avait autant de coeur que d'esprit et il le prouva à
+ plusieurs reprises. Un jour on lui apprend que le ministre a
+ retiré au vieux Corneille la pension qui lui avait été accordée
+ en récompense de ses glorieux travaux. Corneille n'avait pour
+ vivre que cette pension. Aussitôt Boileau demande à être
+ introduit près du roi:
+
+ --Sire, lui dit-il, je ne saurais me résoudre à recevoir une
+ pension de Votre Majesté, tandis que notre grand Corneille ne
+ reçoit plus la sienne; si l'état des finances exige un sacrifice,
+ qu'il retombe sur moi et non sur notre plus illustre poète.
+
+ Louis XIV consentit à rétablir la pension de Corneille.
+
+ [Illustration: BOILEAU _et son jardinier_.--Boileau naquit à Paris
+ en 1636 et y mourut en 1711. Il avait une maison de campagne aux
+ environs de Paris, à Auteuil, et il raconte dans de jolis vers les
+ causeries qu'il aimait à faire avec son jardinier.]
+
+ Un autre jour, Boileau apprend qu'un savant magistrat de l'époque,
+ Patru, est dans la misère et qu'il est réduit pour vivre à vendre
+ sa bibliothèque. Patru va céder ses livres, ses chers livres, son
+ plus grand trésor, et cela pour une faible somme, parce que les
+ acheteurs abusent du besoin où il se trouve. Aussitôt Boileau va
+ trouver Patru: il lui propose d'acheter ses livres, et lui en offre
+ un prix élevé; Patru accepte.--Fort bien, dit Boileau, mais je mets
+ à notre marché une condition.--Laquelle?--C'est que vous me rendrez
+ le service de garder dans votre maison tous ces livres qui ne
+ reviendront dans la mienne qu'après votre mort.--Et Patru, les
+ larmes aux yeux, remercie Boileau de cette générosité délicate.
+ Le prix d'un bienfait est double, quand ce bienfait cherche à se
+ cacher lui-même.
+
+
+ III. Parmi les savants nombreux que Paris a vus naître, un des
+ plus illustres est LAVOISIER, né en 1743. Il fit ses études dans
+ les grands collèges de Paris et y obtint les plus beaux succès.
+ Dès sa première jeunesse il montra un goût très vif pour les
+ sciences; il étudia l'astronomie, puis la botanique avec Jussieu,
+ et enfin une science qu'il devait plus tard transformer et
+ renouveler: la _chimie_. C'est la chimie qui enseigne de quels
+ éléments les différentes choses sont composées, par exemple de
+ quoi sont formés l'air, l'eau, le feu. C'est cette science qui
+ apprend aussi à fabriquer tant de choses dont nous nous servons:
+ l'alcool, le vinaigre, la potasse, la soude, les couleurs des
+ peintres, celles des teinturiers, les médicaments des
+ pharmaciens.
+
+ Au sortir du collège, Lavoisier se retira dans l'isolement, ne
+ voyant personne, mangeant à peine pour pouvoir mieux travailler
+ d'esprit, tout entier à ses recherches scientifiques.
+
+ [Illustration: LAVOISIER DANS SON CABINET DE CHIMIE.--Le grand
+ chimiste est occupé à faire bouillir une substance dans un vase
+ recourbé appelé _cornue_. Il en recueille les vapeurs pour en
+ étudier la composition.]
+
+ Aussi, dès l'âge de vingt-cinq ans, grâce à ses savants travaux,
+ il fut élu membre de l'Académie des sciences.
+
+ On doit à Lavoisier de nombreuses découvertes: c'est lui qui a su
+ trouver le premier de quels gaz l'air que nous respirons se
+ compose, de quels éléments est formée l'eau que nous buvons;
+ c'est lui qui a expliqué comment la respiration nous fait vivre
+ et entretient la chaleur de notre corps. Lavoisier est le
+ créateur de la chimie moderne.
+
+ En même temps qu'il se livrait à tous ces travaux par amour de la
+ vérité et de la science, il entreprit, dans un but d'humanité,
+ une foule d'autres études. Il fit des expériences malsaines et
+ dangereuses sur les gaz qui s'échappent des fosses d'aisance, et
+ qui si souvent causent la mort des travailleurs. Il raconte
+ lui-même ces expériences avec une noble simplicité et expose
+ toutes les précautions que les travailleurs doivent prendre pour
+ éviter les accidents.
+
+ Malheureusement, une mort prématurée vint arrêter le grand
+ Lavoisier au milieu de ses travaux. C'était l'époque sanglante de
+ 1794, où la France, attaquée de tous côtés, au dehors et au
+ dedans, ne savait plus distinguer ses amis et ses ennemis.
+ Lavoisier, qui avait occupé un poste dans les finances, fut
+ accusé avec beaucoup d'autres. Lui-même, sûr de son innocence, au
+ lieu de s'enfuir, vint noblement se constituer prisonnier. Mais,
+ enveloppé dans une condamnation qui frappait à la fois des
+ coupables et des innocents, il mourut sur l'échafaud.
+
+ La veille de sa mort, les savants qui avaient travaillé avec lui
+ et qui admiraient son génie étaient venus le voir dans son
+ cachot: ils lui avaient apporté une couronne, symbole de la
+ gloire qui lui était réservée dans l'avenir.
+
+
+
+
+CXX.--La ferme du père Guillaume dans l'Orléanais.--Les ruines de la
+guerre.
+
+ Les maux de la guerre ne finissent point avec elle; que de ruines
+ elle laisse à sa suite quand elle a passé quelque part!
+
+
+Quelques heures après être partis de Paris, et après avoir traversé
+Chartres, célèbre par sa belle cathédrale gothique, nos voyageurs
+descendaient du chemin de fer. Ils laissèrent dans la petite gare
+leurs caisses de voyage; puis, munis seulement d'un paquet léger et
+d'un bâton, ils suivirent à pied la route qui menait à la ferme de la
+Grand'Lande, située dans la partie la plus montueuse de l'Orléanais.
+
+Ils marchèrent assez longtemps le long d'une jolie chaîne de collines
+au pied desquelles serpentait la rivière. Ils suivaient un sentier
+étroit, déjà ombragé par les feuilles naissantes des arbres; au-dessus
+d'eux les oiseaux chantaient dans les branches, fêtant le prochain
+retour du printemps. Julien, plus gai encore que les pinsons qui
+gazouillaient autour de lui, sautait de joie en marchant:--Oh!
+disait-il, quel bonheur! Nous allons donc être tous réunis, et puis
+nous allons vivre aux champs!...
+
+André partageait en lui-même la joie de Julien; l'oncle Frantz se
+sentait aussi tout heureux à la pensée de revoir son vieil ami le
+pilote Guillaume et de s'installer auprès de lui avec ses deux enfants
+d'adoption.
+
+Ils marchaient depuis une bonne demi-heure et n'avaient encore
+rencontré personne à qui s'informer du chemin; ils craignirent de
+s'être égarés. Afin d'apercevoir mieux le pays, ils montèrent sur un
+talus, et Julien distingua, à deux cents pas de là, derrière une haie,
+deux petites filles accroupies par terre, un couteau à la main, en
+train de cueillir de la salade sauvage. Il les appela pour qu'elles
+leur indiquassent le chemin. Sa voix fut plusieurs fois répétée par un
+bel écho de la colline; malgré cela, les deux petites filles étaient
+si occupées à leur besogne qu'elles n'y firent point attention.
+
+ [Illustration: CARTE DE L'ORLÉANAIS.--C'est dans l'Orléanais que
+ se trouvent les plaines fertiles de la Beauce, surnommées les
+ greniers de Paris. Par malheur, vers le sud, cette province
+ renferme des plaines stériles et marécageuses. La ville la plus
+ importante est Orléans (50,000 hab.). Viennent ensuite Chartres
+ (30,000 hab.), qui fait un grand commerce de blé: Blois (20,000
+ hab.) sur la Loire, célèbre par son ancien château et ses
+ souvenirs historiques; Vendôme sur le Loir. Châteaudun est célèbre
+ par sa défense héroïque contre les armées allemandes.]
+
+--Mon oncle, dit alors Julien, je vais descendre la colline et courir
+près d'elles pour leur demander le chemin.
+
+L'enfant courut en avant et s'approchant des deux petites, qui avaient
+levé la tête en l'entendant venir:
+
+--Est-ce que la ferme de la Grand'Lande est loin d'ici? leur
+demanda-t-il.
+
+--Oh! non, répondit l'aînée, dans cinq minutes on est chez nous.
+
+--Chez vous? reprit Julien en regardant les deux enfants de tous ses
+yeux; mais alors vous êtes donc les petites filles de M. Guillaume?
+
+--Mais oui, répondirent-elles à la fois.
+
+--Et nous, s'écria le petit garçon tout joyeux, nous sommes ses amis
+et nous venons le voir. Peut-être bien vous a-t-il parlé de nous déjà:
+je m'appelle Julien Volden, moi, et je sais votre nom à toutes les
+deux: tenez, vous qui êtes grande comme moi, vous vous appelez Adèle,
+dit Julien en désignant l'aînée des petites, et votre soeur, qui est
+plus jeune, s'appelle Marie; elle a cinq ans.
+
+La petite Marie se mit à sourire:--Notre père nous a parlé de vous
+aussi, Julien, dit-elle; il vous aime beaucoup.
+
+Et les deux enfants regardèrent Julien avec intérêt, comme si la
+connaissance était désormais complète entre eux.
+
+Julien, enchanté, reprit aussitôt: Vous devez être bien contentes à
+présent d'avoir une ferme et de vivre aux champs? Moi, j'aime les
+champs comme tout, savez-vous? Et les vaches, et les chevaux, et
+toutes les bêtes, d'abord!
+
+ [Illustration: LA FERME RAVAGÉE PAR LA GUERRE.--La guerre est
+ toujours un grand malheur pour les peuples, quel que soit le
+ résultat, et les vainqueurs souvent n'y perdent pas moins que les
+ vaincus. Là où les batailles se livrent, les campagnes sont
+ dévastées: la vie entière dans tout le pays est suspendue tant que
+ dure la guerre, l'industrie est en souffrance, le commerce est
+ arrêté et ne reprend ensuite qu'avec peine. Néanmoins, quand la
+ Patrie est attaquée, c'est à ses enfants de se lever
+ courageusement pour la défendre; ils doivent sacrifier sans
+ hésiter leurs biens et leur vie.]
+
+Le visage des petites filles s'était assombri. L'aînée poussa un gros
+soupir et ne répondit rien. La plus jeune, Marie, plus expansive que
+sa soeur, s'écria tristement:
+
+--Oh! Julien, nous avons beaucoup de peine au contraire. Il y a sur la
+ferme des charges trop dures, à ce que dit papa; et puis, pendant la
+guerre, les bâtiments ont été à moitié détruits; rien n'est ensemencé.
+Alors papa dit: «Il vaut mieux que je m'en retourne sur mer!» et maman
+pleure.
+
+L'enfant, qui avait exposé la situation tout d'une haleine, s'arrêta
+d'un air découragé.
+
+La petite figure de Julien s'attrista à son tour. En ce moment,
+l'oncle Frantz et André arrivèrent, et on se dirigea vers la ferme.
+
+Chemin faisant, chacun observait la campagne, en réfléchissant aux
+paroles désolées de la petite.
+
+Bientôt on vit se dessiner au pied de la colline, derrière quelques
+noyers mutilés, les bâtiments de la ferme.
+
+--Mon Dieu! s'écria Julien en joignant les mains avec tristesse,
+pauvre maison! elle est presque démolie: il y a des places où il ne
+reste plus que les quatre murs tout noirs avec des trous de boulets.
+Je vois qu'on s'est battu ici comme chez nous: il me semble que je
+reviens à Phalsbourg.
+
+Et tout en marchant, Julien réfléchissait aux malheurs sans nombre que
+la guerre entraîne après elle partout où elle passe.
+
+
+
+
+CXXI.--J'aime la France.
+
+ Le travail est béni du ciel, car il fait renaître le bonheur et
+ l'aisance où la guerre ne laisse que deuil et misère.
+
+
+Dans la grande salle délabrée de la ferme, dont les murs portaient
+encore la trace des balles, le pilote Guillaume se promenait la tête
+basse, les mains derrière le dos. Il était changé: il n'avait point
+cet air d'assurance et de décision qui lui était habituel au bord du
+navire; il semblait inquiet et abattu.
+
+A la voix de la petite Marie il se retourna et, apercevant ses amis,
+il courut se jeter au cou de son ancien camarade.
+
+--Frantz, lui dit-il, à demi-voix, tu arrives à propos, car je suis
+dans la peine et je compte sur ton amitié pour me donner du courage.
+Il va me falloir encore quitter ma femme et mes enfants, alors que
+j'espérais passer ici auprès d'eux le temps qui me reste à vivre: je
+suis tout triste en y pensant.
+
+Pendant qu'il disait ces mots, les yeux limpides du vieux pilote
+devenaient humides malgré lui. Tout d'un coup, faisant effort sur
+lui-même et se redressant brusquement:--Allons, dit-il, ce n'est
+qu'une espérance à abandonner.--Et comme Frantz l'interrogeait:
+--Voici, dit-il, en deux mots ce dont il s'agit. Le parent qui nous a
+laissé cette propriété en héritage avait emprunté de l'argent sur sa
+terre; je ne puis rembourser cet argent, et je vais être obligé de
+vendre la terre; mais les biens ont tant baissé de prix depuis la
+guerre et la ferme est en si triste état, que je ne la vendrai pas
+moitié de ce qu'elle vaut. Je serai donc après cela au même point
+qu'avant d'hériter, et je n'aurai d'autre ressource que de retourner
+sur l'Océan.
+
+L'oncle Frantz s'approcha du pilote et prenant sa main dans les
+siennes:
+
+--Guillaume, dit-il avec émotion, te rappelles-tu cette nuit
+d'angoisse que nous avons passée ensemble au milieu de la tempête?
+Nous te devons la vie. A présent que tu te trouves dans l'embarras,
+c'est à nous de te venir en aide.
+
+--Oui, dit André en s'approchant, nous vous avons promis alors d'aider
+les autres à notre tour comme vous nous avez aidés vous-même; nous
+tiendrons notre promesse.
+
+--Mes braves amis, dit Guillaume, malheureusement vous ne pouvez rien:
+je n'ai besoin que d'argent, et vous en avez, hélas! moins encore que
+moi-même.
+
+--Guillaume, reprit l'oncle Frantz, tu te trompes: je ne suis plus
+aussi pauvre que je l'étais quand tu nous as quittés, et c'est
+maintenant surtout que j'en suis heureux, puisque je puis t'être
+utile.
+
+En même temps il avait tiré de sa poche une liasse de papiers.
+
+--Tiens, dit-il, regarde: les honnêtes gens ne manquent pas encore en
+France; le fils de l'armateur de Bordeaux m'a remboursé tout ce qui
+m'était dû par son père. Prends cela, et va payer ceux qui voudraient
+te forcer à vendre ton bien pour l'acheter le quart de ce qu'il vaut.
+
+Guillaume était si ému qu'il resta un moment sans répondre.
+
+Puis, gravement:--J'accepte, Frantz, dit-il, mais à une condition:
+c'est que nous ne nous séparerons plus. Ma terre, une fois délivrée de
+cette charge, a de la valeur: elle est fertile, nous nous associerons
+pour la cultiver, nous partagerons les profits; nous ne ferons plus
+qu'une seule famille.
+
+Et les deux amis s'embrassèrent étroitement, tandis que la femme du
+vieux pilote, de son côté, remerciait Frantz avec effusion. A ce
+moment, la petite Marie s'approcha de son père; elle le tira doucement
+par sa manche, et à demi-voix:
+
+--Alors, dit-elle en souriant, Julien restera avec nous aussi?
+
+--Je le crois bien, répondit le vieux pilote en prenant le petit
+garçon sur ses genoux: il ira en même temps que vous deux à l'école,
+et si vous n'apprenez pas vite et bien, il vous fera honte, car il est
+studieux, lui, et il connaît maintenant son pays mieux que la plupart
+des autres enfants. Et toi, André, tu nous aideras à cultiver cette
+terre jusqu'à ce que nous ayons trouvé à t'établir comme serrurier au
+village voisin. Ce ne sera pas trop de notre travail à tous les trois
+pour ensemencer ces champs restés en friche depuis la guerre et pour
+reconstruire cette maison en ruines.
+
+--Oui, Guillaume, dit Frantz avec émotion, tu as raison; nous
+travaillerons tous, chacun de notre côté. Si la guerre a rempli le
+pays de ruines, c'est à nous tous, enfants de la France, d'effacer ce
+deuil par notre travail, et de féconder cette vieille terre française
+qui n'est jamais ingrate à la main qui la soigne. Dans quelques
+années, nous aurons couvert les champs qui nous entourent de riches
+moissons; nous aurons relevé pièce par pièce le toit de la ferme, et
+si vous voulez, mes amis, nous y placerons joyeusement un petit
+drapeau aux couleurs françaises.
+
+Chacun applaudit à la proposition de l'oncle Frantz, et Julien plus
+fort que tout le monde:--Oui, oui, c'est cela, mon oncle,
+s'écria-t-il. Quand je pense que nous avons eu tant de peine pour être
+Français et que nous le sommes maintenant!--En même temps, il
+regardait les petites filles de Guillaume:--N'aimez-vous pas la
+France? leur dit-il; oh! moi, de tout mon coeur j'aime la France.
+
+Et dans la joie qu'il éprouvait de se voir enfin une patrie, une
+maison, une famille, comme le pauvre enfant l'avait si souvent
+souhaité naguère, il s'élança dans la cour de la ferme, frappant ses
+petites mains l'une contre l'autre; puis, songeant à son cher père qui
+aurait tant voulu le savoir Français, il se mit à répéter de nouveau à
+pleine voix:--J'aime la France!
+
+«J'aime la France!... la France... France...,» répéta fidèlement et
+nettement le bel écho de la colline, qui se répercutait encore dans
+les ruines de la ferme.
+
+Julien s'arrêta surpris.
+
+--Tous les échos te répondent l'un après l'autre, Julien, dit gaîment
+André.
+
+--Tant mieux, s'écria le petit garçon, je voudrais que le monde entier
+me répondît et que chaque pays de la terre dît: «J'aime la France.»
+
+--Pour cela, reprit l'oncle Volden, il n'y a qu'une chose à faire: que
+chacun des enfants de la patrie s'efforce d'être le meilleur possible;
+alors la France sera aimée autant qu'admirée par toute la terre.
+
+ * * * * *
+
+Six ans se sont écoulés depuis ce jour. Ceux qui ont vu la ferme de la
+Grand'Lande à cette époque ne la reconnaîtraient plus maintenant.
+
+ [Illustration: LA FERME RÉPARÉE PAR LA PAIX.--Peu de nations ont
+ éprouvé un plus grand désastre que la France en 1870, mais peu de
+ nations auraient pu la réparer avec une aussi grande rapidité.
+ Malgré cette crise violente, notre commerce, déjà considérable, a
+ continué à s'accroître; il a augmenté de plus d'un milliard. C'est
+ par le travail et l'activité de tous ses enfants que la patrie
+ devient ainsi chaque jour plus prospère.]
+
+Pas un mètre de terrain n'est inoccupé, et la jachère y est inconnue;
+le sol travaille sans cesse: aussitôt les céréales moissonnées, la
+charrue retourne les sillons, et de nouveau on ensemence la terre en
+variant les cultures avec intelligence. Grâce aux riches prairies de
+trèfle et de luzerne, le fourrage ne manque jamais à la ferme. Au lieu
+de six vaches qu'elle nourrissait avant la guerre, la terre de la
+Grand'Lande en nourrit douze, sans compter trois belles juments dont
+les poulains s'ébattent chaque année dans les regains des prairies.
+C'est vous dire qu'avec tous ces animaux l'engrais ne manque pas, et
+que chaque année la terre, au lieu de s'appauvrir, va s'améliorant.
+
+Mais aussi comme tout le monde travaille à la Grand'Lande! C'est une
+vraie ruche où les paresseux ne trouveraient pas de place.
+
+Venez avec moi, nous la parcourrons en quelques instants.
+
+Il est à peine jour sur les coteaux verts de la ferme, mais les coqs
+vigilants ont salué la petite pointe de l'aurore: à leur voix le
+poulailler s'éveille; une trentaine de poules, caquetant et chantant,
+vont chercher dans la rosée les petits vers qu'a fait sortir la
+fraîcheur de la nuit. Bientôt la ménagère matinale, la bonne dame
+Guillaume, elle aussi sera debout. Regardez: sa fille aînée la suit.
+Adèle est une belle et laborieuse fille qui a déjà quinze ans et demi,
+et qui, active comme sa mère, court partout où sa présence est utile,
+à la laiterie, aux étables, au potager.
+
+Le potager, c'est surtout le domaine de l'oncle Frantz. Le voyez-vous
+qui tire au cordeau des planches symétriques pour repiquer des
+salades? L'oncle Frantz est un jardinier de premier ordre. Il a aussi
+un verger superbe, avec des espaliers que ne renieraient point les
+horticulteurs de la banlieue parisienne.
+
+Mais voici le pilote Guillaume. Il conduit à l'abreuvoir le joli
+troupeau de vaches, les juments et leurs poulains. Le vieux pilote a
+pris tout ce bétail sous sa haute juridiction, et il aime son troupeau
+comme jadis il affectionnait son navire:--Depuis six ans que je les
+soigne, s'écrie-t-il parfois avec un légitime orgueil, je n'en ai pas
+eu une seule de gravement malade.
+
+Mais aussi comme toutes ces bêtes ont l'air bien soignées! Comme elles
+sont propres! Comme elles s'en reviennent du pas tranquille et lent
+qui leur plaît le mieux! Guillaume a façonné son pas au leur:--Affaire
+d'habitude, dit-il; c'est moins difficile que d'apprendre l'équilibre
+au roulis des vagues.
+
+Cette fillette de onze ans qui sort de la ferme, c'est la petite
+Marie, la plus jeune de la famille. D'une main elle emporte avec
+précaution la soupe chaude des laboureurs, de l'autre elle tient ses
+livres de classe, car elle va de ce pas à l'école.
+
+Venons avec elle jusque là-bas, dans ces champs où les gais rayons du
+soleil sèment leur or sur les sillons. Reconnaissez-vous ce grand
+garçon barbu déjà? C'est André. Quand il y a chômage chez le serrurier
+du bourg, André travaille à la ferme. En ce moment, deux beaux
+boeufs rouges traînent la charrue: le jeune homme les excite
+doucement, et de sa voix mâle, un peu grave, il chante une vieille
+chanson du pays natal; car André n'a oublié ni son père, ni son
+premier amour, la Patrie. A l'heure matinale où l'alouette, montant
+comme une flèche, chante au-dessus des sillons, l'âme du jeune homme
+s'élance, elle aussi, tantôt vers le passé plein de souvenirs, tantôt
+vers l'avenir qui s'ouvre avec ses devoirs et avec ses espérances.
+André a vingt ans sonnés: il sera bientôt sous les drapeaux, il sera
+bientôt soldat de la France.
+
+Près d'André, regardez cet adolescent encore un peu mince, avec de
+grands yeux expressifs et affectueux: c'est notre petit Julien. Comme
+il a grandi! C'est qu'il a quatorze ans et demi, savez-vous? Ah! le
+temps passe vite. Oui, mais Julien l'a bien employé: il a appris tout
+ce qu'un jeune homme peut apprendre dans la meilleure école et avec la
+meilleure volonté possible.
+
+Mais quel est ce camarade de son âge qui travaille aux champs avec lui
+et qui ne le quitte guère? Devinez... Vous le connaissez pourtant;
+c'est le jeune Jean-Joseph, l'orphelin d'Auvergne, qui a pu venir
+rejoindre nos amis à la ferme de la Grand'Lande: il est devenu pour
+eux comme un nouveau frère.
+
+Vous souvenez-vous? Il y a six ans, à pareille époque, André et Julien
+s'étaient endormis sous un sapin de la montagne, à la veille de
+franchir les Vosges; et quand le soleil s'était levé ce matin-là, les
+deux enfants sans soutien, s'agenouillant sur la terre de France
+qu'ils venaient d'atteindre, s'étaient écriés ensemble: «France aimée,
+nous sommes tes enfants, et nous voulons devenir dignes de toi!» Ils
+ont tenu parole. Les années ont passé, mais leur coeur n'a point
+changé; ils ont grandi en s'appuyant l'un sur l'autre et en
+s'encourageant sans cesse à faire le bien; ils resteront toujours
+fidèles à ces deux grandes choses qu'ils ont appris si jeunes à aimer:
+Devoir et Patrie.
+
+
+ Notes du transcripteur:
+ Le nom Montélimart a été changé en Montélimar. (L'origine du nom est
+ "Monteil des Aimar". La forme définitive (Montélimar) date de 1328).
+
+ L'année de naissance de Jean Bart semble être 1650 et non pas 1651.
+
+ L'orthographe ancienne du nom Jeanne Darc a été conservée.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le tour de la France par deux enfants, by G. Bruno
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE LA FRANCE ***
+
+***** This file should be named 27782-8.txt or 27782-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/7/7/8/27782/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.