diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:44 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:44 -0700 |
| commit | 478c25577d02983588022186c687d36ca66014c0 (patch) | |
| tree | 18837bda9c4adaec79ed26d9cc69c693f4af4b19 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 28210-8.txt | 5248 | ||||
| -rw-r--r-- | 28210-8.zip | bin | 0 -> 113593 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 28210-h.zip | bin | 0 -> 162167 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 28210-h/28210-h.htm | 6636 | ||||
| -rw-r--r-- | 28210-h/images/003_small.jpg | bin | 0 -> 43433 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 11900 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/28210-8.txt b/28210-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2d1a12c --- /dev/null +++ b/28210-8.txt @@ -0,0 +1,5248 @@ +The Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Alfred de Musset + +Author: Arvède Barine + +Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +ALFRED DE MUSSET + +LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS + + * * * * * + +_EN VENTE:_ + +VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Académie française. + +MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française. + +MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut. + +GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Académie française. + +TURGOT, par M. _Léon Say_, député, de l'Académie française. + +THIERS, par M. _P. de Rémusat_, sénateur, de l'Institut. + +D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Académie française, +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. + +VAUVENARGUES, par M. _Maurice Paléologue_. + +MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut. + +THÉOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Académie française. + +BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvède Barine_. + +MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Académie +française. + +MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Académie française. + +RUTEBEUF, par M. _Clédat_, professeur de Faculté. + +STENDHAL, par M. _Édouard Rod_. + +ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Paléologue_. + +BOILEAU, par M. _G. Lanson_. + +CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_. + +FÉNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut. + +SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française. + +RABELAIS, par M. _René Millet_. + +J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_. + +LESAGE, par M. _Eugène Lintilhac_. + +DESCARTES, par M. _Alfred Fouillée_. + +_Chaque volume, avec un portrait en héliogravure..._ 2 fr. + + * * * * * + +Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD. + +[Illustration: ALFRED DE MUSSET + +EN COSTUME DE PAGE + +par Achille Deveria.] + + +LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS + + + + +ALFRED DE MUSSET + +PAR + +ARVÈDE BARINE + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1893 + + + + +INTRODUCTION + + +J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien +voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs +souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité +d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me +fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame +Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis +profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées +des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont +l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs, +m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir +pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses +correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on +peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son +inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis +gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande +partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements +qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte +ici envers tous ma dette de gratitude. + + A. B. + + + + +ALFRED DE MUSSET + + + + +CHAPITRE I + +LES ORIGINES--L'ENFANCE + + +Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a +ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis +viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions, +toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces +nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si +émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, +ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes +de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude, +comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à +condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils +les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un +besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement +qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils +prennent conscience d'eux-mêmes. + +Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes +grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre, +dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans +les coeurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord +intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à +produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont +déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un +vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion, +triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos +souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne, +un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est +trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien +nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule +aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de +ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront +contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme +du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à +l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il +serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à +Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il +n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait +subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal. + +On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux +que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, +dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et +où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter +jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui +ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le +marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par +lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et +portant ce titre assorti à la préface: _Correspondance d'un jeune +militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce +vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses +petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son +château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux +planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait +le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la +culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait +jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom +d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas +complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait +d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la +campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion +extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre +les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille +se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien +au romantisme. + +Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune +que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui +avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné +son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la +littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve +dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de +voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend +sa défense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et +sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers +plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à +l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un +père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier +point est à retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de +Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme. + +Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et +confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une +petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre +entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes +d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, +elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir +tête à son frère.--Elle faisait peu de cas de la littérature; +toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers: +la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient +la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne +se relèvent pas. + +[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_. +Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la +famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le +consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des +inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous +indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue +de dérouter le lecteur.] + +La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse. +Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait +fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit +jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe +siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui +cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note +mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne +songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie; +en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril, +pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils +purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père +était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.--M. +Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus. + +Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les _Chats_. Il +faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre +cuisine: + + C'est pour eux que son dos se gonfle, + Pour eux, dans sa poitrine, ronfle + La patenôtre du plaisir. + +Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois +rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son poème, ou d'inventer +des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt +que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci +eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les +enjambements et les épithètes imprévues des _Contes d'Espagne et +d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses. + +La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la +bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon +sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de +Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux +éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait +dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence +pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde +sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de +Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle. + +On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à +démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons +de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins +d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une +sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces +dernières que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brûlante et +passionnée de l'oeuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse, +elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au +baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres +d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou +bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse +qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui +insufflant un peu--très peu--de sa mauvaise humeur. + +L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin +caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût +troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin +est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un +ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille +bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée +«pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le +représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles +boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et +ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les +peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était +déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent, +s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors +des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et +des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses +plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la +«disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour +qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne +l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant: +«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin, +il avait déjà des palpitations de coeur et des suffocations. + +Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces +organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop +indulgent. Il eût pu dire, lui aussi: + + Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne, + Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. + (C'est mon opinion de gâter les enfants.) + +Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des +marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y +perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et +heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables, +gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une +condamnation au cabinet noir. + +[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses +frères.] + +Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les +arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y +eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les _Mille +et une Nuits_ et la _Bibliothèque bleue_. Sa petite tête en tourna. +Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux +enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses +parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend +marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les +traîtres et les libérateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le +calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt +enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures +merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours +de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés +et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes +de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas +d'Alfred de Musset. + +Il avait sept ans lorsqu'il dévora les _Mille et une Nuits_. La même +année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une +vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante +à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans _Margot_: «Mme +Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, +et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en +fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la +mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du +pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et +admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les +petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette +tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut +pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en +rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de +son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des +glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec +des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte +d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui +attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra +consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive +lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était +impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les +nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils +étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant +lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en +désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas +moins à la merci de ses nerfs. + +[Note 3: _Biographie._] + +Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le +portrait de Valentin par où débutent les _Deux Maîtresses_. La page +qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré +aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux +connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin +couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la +chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et +encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un +vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, +le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, +s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en +attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures +entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, +frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où +nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves; +une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, +plus son coeur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, +qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à +treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser +son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre, +et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence +tourmentée. + +Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de +la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la +sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de +poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans +les _Deux Maîtresses_. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par +l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des +enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce +d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un +certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau +milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc +d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite +dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la +chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans +la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui +arriva entre neuf et seize ans. + +En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours. +Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de +sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait +que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne +change pas et ne nous soit pas enlevé, _dummodo quæ sunt, nec +mutentur, nec eripientur_»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien. +Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un +ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en +grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et +c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous +n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des +voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur +cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se +préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul +Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le +marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail +intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se +souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était +alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le +corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi +bête qu'un autre». + +[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition: +_Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_ +Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à +l'évidence.] + +Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme +Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon +frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce +château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est +vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux +blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme +excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent +ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas +mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours +plus vrai et plus exact». + +«Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit +sur lui le savant et érudit Polonius!--Et pourtant cet homme-là est +bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de +ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt +que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le +ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.» + +On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des +très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à +penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées +dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un +manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En +1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle +savait par coeur les _Méditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se +passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La préface +de _Cromwell_ allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école +poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les +deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'_Hernani_. +Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son +indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison +du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et +qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui +prête Alfred de Vigny. + +Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je +m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais +je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je? +Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de +l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les +journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi +tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est +l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me +dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être +Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus +grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives, +c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien, +rien ne me rattache ici....» + +«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare +ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si +plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne +travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie +se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos +poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et +de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté +me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer +les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir +une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai +besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si +elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de +doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le +destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne +peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés +à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai +au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore +au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.» + +On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé +du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va +très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses +débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges +à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice +en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait +insignifiant. + +Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face +de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là +dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien +des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui +arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset +lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par +la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par +un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts +violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la +Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour +d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva +le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal +est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un +des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment +de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes +coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux +cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes +gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.» + +On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en +nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que +Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs +littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé, +celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse +lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse +abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient +hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode, +comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale +qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait +entrevoir la mort comme une délivrance.» + +Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc +entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre +mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait +la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru +avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un +enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la +duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur +religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a +plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées +anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il +en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance +générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à +l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi. + + + + +CHAPITRE II + +MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE + + +Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives +pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le +prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux +Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au +boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle +de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de +cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme, +déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de +sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à +être une espèce d'homme particulière.» + +Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul +Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna +assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux +Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les +deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo +leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils +l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en +principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement +comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le +poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»; +qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au +beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné +l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5]. + +[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.] + +On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous +voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et +déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami +de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; +fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre +poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de +ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.» + +On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor +Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien +avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit +édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de +néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer +qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine +Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être +romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin +et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes +respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes +au paysage. + +Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun +récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance +insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus +glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il +ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur +des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite, +que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui +grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient +dans des ravissements inoubliables. + +C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne, +moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de +lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient +installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y +recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit +d'août_: + + LA MUSE. + + Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées, + Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées, + Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, + Je t'agaçais le soir en détours nonchalants. + Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades + Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux, + Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades + Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux. + +Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas +admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop +l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de +leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie, +et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de +l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie: + + Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes, + Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines.... + +Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite +un drame à la Victor Hugo. On y lisait: + + Homme portant un casque en vaut deux à chapeau, + Quatre portant bonnet, douze portant perruque, + Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque. + +Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la +_Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une +feuille de chou de province. Elle débutait ainsi: + + La corde nue et maigre + Grelottant sous le froid + Beffroi, + Criait d'une voix aigre + Qu'on oublie au couvent + L'avent. + Moines autour d'un cierge, + Le front sur le pavé + Lavé, + Par décence, à la Vierge, + Tenaient leurs gros péchés + Cachés. + +Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à +la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au +Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté +d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur +certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation +de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait +au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu +verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à +quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se +distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne +s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier +1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare +qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et +que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet». + +Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à +sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les +ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand +combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de +_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis +sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il +avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_, +de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est +même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne, +douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un +esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches +romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original +anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui +du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il +en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents +francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent +vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les +affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il +chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle +de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est +un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se +moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte. + +Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot +romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers, +le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur +propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile +Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut +des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_: + + Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin. + +Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_: + + Vois tes piqueurs alertes, + Et sur leurs manches vertes + Les pieds noirs des faucons. + +Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait +d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que +Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné +tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant +dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter +absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du +milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter. +Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à +un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_. +Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire, +on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique +qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on +avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier. +J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard +Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection, +il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si +peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait +toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés +pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait +point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient +pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils +jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont +on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en +pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des +phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés +des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut +appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou +des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste. +Cependant Racine en faisait usage. + +[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.] + +«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails; +car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai +probablement plusieurs fois encore. + +«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis +dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec +toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très +importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais +qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier +1830).» + +En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou +mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et +ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence +pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se +faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et +_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la +lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi +s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à +se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place +d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er +janvier 1830. + +Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce +volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans +un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A +sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait +moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce +hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et +raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la +faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse +comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui +soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu +froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la +première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses +camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de +1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que +Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un +coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur +de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux +«rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au +milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de +poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente +ans à remarquer autre chose. + +On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un +joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair, +aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est +celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout +frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, +que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre +émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire +saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires, +tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, +d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable +de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, +absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la +même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple +les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours +adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant +lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à +faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres +instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur; +à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la +pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant +bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, +tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il +aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un +être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux. + +Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et +ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient +tous une part de vérité. + + + + +CHAPITRE III + +«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE» + +LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL» + + +Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne +s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les +critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je +crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de +l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers +des _Marrons du feu_: + + N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites + Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas, + +et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier +cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me +jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui +jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute +le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?» + +Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de +traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le +volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le +révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que +_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme! + +Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à +quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre +de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il +en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer +«sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à +quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur +un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne +s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de +Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces +de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon +sens et de la langue». + +Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une +parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle +dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images +charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se +tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la +nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par +des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons +tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie». +Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans +les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de +la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste +(l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par +des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait +été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le +même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme +dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne». + +La _Quotidienne_ (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans +le débutant «un poète et un fou, un inspiré et un écolier de +rhétorique»; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un «livre +étrange», où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle poésie +aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus +gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus +vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables». _Don +Paez_ témoigne d'un véritable sens dramatique et contient des +observations profondes, des détails d'une grande richesse de poésie. +D'autre part, c'est un poème «où se presse du ridicule à en fournir à +une école littéraire tout entière». Le même critique déclare dans un +second article (23 février) qu'il y a «plus d'avenir» dans M. de +Musset «que dans aucun des poètes de notre époque», compliment qui a +trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but d'être désagréable à +Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' «enfant» se mette +à l'école s'il veut arriver à quelque chose. + +Le _Globe_, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance, +commence (17 février) par constater l'existence d'un parti avancé pour +lequel «M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique», +et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu'en ce +qui le concerne, la première impression a été mauvaise: «Deux choses +étonnent et choquent d'abord dans les poésies de M. de Musset: la +laideur du fond et la fatuité de la forme». A mesure qu'il avançait +dans sa lecture, il a aperçu «quelques beautés; puis ces beautés ont +grandi, puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a plus +été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à la force de +l'exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d'autres +poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts +de la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de Musset le +disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue». Néanmoins, +malgré les _Marrons du feu_, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur +de l'article, malgré _Mardoche_, qui a l'air écrit par un «fou», les +_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent «un talent original et vrai». + +La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. Elle arriva de +Vendôme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique +qu'elle avait un neveu poète, et elle reprochait aigrement à M. de +Musset-Pathay de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait toujours +blâmé son frère de trop aimer la littérature; il voyait à présent où +cela conduisait. + +Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En châtiment +des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse «renia et déshérita +les mâles de sa famille pour cause de dérogation», et la première +édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé la conversation +impie de Mardoche avec le bedeau. + +Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et +d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques +de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de +l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne de l'élan et de +l'ardeur. La critique injuste n'est jamais à craindre. En tout cas, +j'ai résolu d'aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.»--M. +de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à +propos de l'article si cruel de l'_Universel_: «Mes inquiétudes sur +les disputes possibles n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su +avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je +sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul, +qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande +partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je +le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à M. de Cairol.) + +[Note 7: Son frère Paul.] + +Musset était modeste et extrêmement intelligent. De là son attitude +patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait +d'ailleurs été dédommagé des injures de la presse. Non pas que le gros +public eût été pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne +virent dans le livre «que la _Ballade à la lune_, et n'entendirent pas +raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros +rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent en faveur de +Musset, et tous les vieux amateurs de poésie qui n'étaient pas +inféodés au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y +avait là du nouveau. + +Il y en avait en effet. + +D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, et puissamment +exprimées: + + Oh! dans cette saison de verdeur et de force, + Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, + Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, + Heureux, heureux celui qui.... + +A la page suivante, une sensation très vraie est si fortement rendue +qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chère +à don Paez: + + Don Paez cependant, debout et sans parole, + Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle, + Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir + Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir. + +Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est +de la poésie sensuelle, mais d'une sensualité très raffinée et très +délicate: + + Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, + Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, + Et que tout vent du soir qui les peut effleurer + Leur enlève un parfum plus doux à respirer? + +Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au poète qu'une +épithète, et cela suffit pour faire tableau. + + . . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi; + La lune se levait; sa lueur _souple et molle_, + Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole, + Sur les pâles velours et le marbre changeant, + Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent. + +Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à travers des +vitraux, et il est obligé de la personnifier pour rendre sa vive +impression de quelque chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on +aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres +fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, si l'on veut, très +antique. Homère et Virgile ont des épithètes de ce genre, et, avant +qu'il y eût une poésie écrite ou chantée, les vieux mythes +traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser +Endymion, coulait son corps souple et mol à travers le réseau des +ramures. + +Il est de même très antique, et très moderne à la fois, dans ses +comparaisons, où il se montre entièrement dégagé du souci du mot +noble, qui préoccupait tant les poètes du XVIIIe siècle. Il a retrouvé +l'heureuse brutalité des anciens, leur science du détail réaliste qui +frappe l'imagination et fait surgir la scène devant les yeux: + + Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, + Deux louves, remuant les feuilles desséchées, + S'arrêter face à face et se montrer la dent; + La rage les excite au combat; cependant + Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; + Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. + +Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé d'éléments +étrangers ce vieux réalisme païen, qui semble lui avoir été naturel. +Musset nommait Régnier son premier maître, et il y a en effet du +Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des +fileuses: + + Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières, + S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, + Qui, d'une main calleuse agitant leur coton, + Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton; + De même l'on dirait que, par l'âge lassée, + Cette pauvre maison, honteuse et fracassée, + S'est accroupie un soir au bord de ce chemin. + +Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter +pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux _Orientales_, et +Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de +métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde de l'armée +révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en +faisaient une espèce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de +retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d'avertir qu'on y +perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans _Mardoche_ à +l'«école rimeuse» qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle: + + Les Muses visitaient sa demeure cachée, + Et, quoiqu'il fît rimer _idée_ avec _fâchée_, + On le lisait.... + +Même irrévérence à l'égard des autres réformes. Cet audacieux s'était +permis de parodier dans la _Ballade à la lune_ les rythmes et les +images romantiques, et il affichait la prétention d'exprimer ce qu'il +sentait, non ce qu'il était à la mode de sentir. La mode était aux +airs funestes et penchés; Musset osait être gai et se moquait des +mélancoliques: + + RAFAEL. + + Triste, abbé?--Vous avez le vin triste?--Italie, + Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie. + Quant à mélancolie, elle sent trop les trous + Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous. + +Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur disait aussi +clairement que possible sur quels points il se séparait d'eux. Quant à +leur dire où il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou +_Manfred_, il eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, et +n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. «Les _Contes +d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte +d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent.» +Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus étrange pêle-mêle +d'enfantillages de collégien[8], et de vers de haut vol, de ceux que +le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine +qu'il y prenne. + + +[Note 8: + + . . . . pour la petitesse + De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse + +On en pourrait citer de moins innocents.] + + Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, + Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. + _Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_ + _Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._ + + C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux, + _Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux...._ + + Heureux un amoureux! . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . + On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne; + Mais sa folie au front lui met une couronne, + À l'épaule une pourpre, et _devant son chemin_ + _La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain._ + +Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations et de +disparates, n'aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les +fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute +vérité que le succès des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du +scandale. + +Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité +dans certaines critiques et se préparait à l'évolution que son +tempérament poétique rendait inévitable dès qu'il serait hors de page. +«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait son père, le 19 +septembre 1830, à son ami Cairol. Il n'était plus besoin +d'indiscrétions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publié en +juillet le manifeste littéraire intitulé _les Secrètes Pensées de +Rafaël_, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une +déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit de sang-froid, on a +peine à comprendre qu'on ait pu s'y tromper. + + Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, + Classiques bien rasés, à la face vermeille, + Romantiques barbus, aux visages blêmis! + Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, + Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge, + Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis. + Par cent coups meurtriers devenu respectable, + Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé. + Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table, + S'endort près de Boileau . . . . . . . . . . + +On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de +Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset +laissait percer un dessein arrêté de marcher à l'avenir sans lisières. +Le mot _d'école poétique_ lui paraissait maintenant vide de sens. +«Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son frère; je trouve même +qu'on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré +Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé +peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la +sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous +séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté +de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou +de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un +ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur +dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a +dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou +une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire +sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut à +l'artiste ou au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un +vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sûr que +mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.» + +Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose +que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent +tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me +suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en +lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends +ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive +homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle, +j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et +_Mardoche_.» (4 août 1831.) + +Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte +secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832), +détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent +convoqués la veille de Noël à une lecture de la _Coupe et les Lèvres_ +et d'_A quoi rêvent les jeunes filles_. La séance fut glaciale. Quand +on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du +romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait +voulu et cherché. + +Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: _Un +spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve +fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) où Alfred de +Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux +artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres +l'exécutèrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans +nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent dédaigneusement +l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans +les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset +était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne +s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait +beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il +n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont +assez complexes. + +Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous +prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il +n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près, +s'étaient laissé prendre à la _Ballade à la lune_. En franc étourdi, +il s'était moqué sans pitié, dans les _Secrètes_ _Pensées de Rafaël_, +de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie: + + O vous, race des dieux, phalange incorruptible, + Électeurs brevetés des morts et des vivants; + Porte-clefs éternels du mont inaccessible, + Guindés, guédés, bridés, confortables pédants! + Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes, + Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés; + Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes + Secouant le tabac de vos jabots usés, + Avez toussé,--soufflé,--passé sur vos lunettes + Un parement brossé pour les rendre plus nettes, + Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo, + Sans partialité, sans malveillance aucune, + Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho! + Avez lu posément--la Ballade à la lune!!! + + Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas! + Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre, + Pour avoir oublié de faire écrire au bas: + _Le public est prié de ne pas se méprendre_... + . . . . . . . . . . . . . . . . . + On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil, + En voyant cette lune, et ce point sur cet i, + Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe! + +Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant, +même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux, +plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de +naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune +gentilhomme» qui «persiflait tout». + +Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le +Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre. +Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à +la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les +Lèvres_, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce choeur +emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu +antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le +lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette; +plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent +confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet +primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble +qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait +celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant +dans une âme ardente et forte. + + Tout nous vient de l'orgueil, même la patience. + L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance + Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. + L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie; + C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie, + La probité du pauvre et la grandeur des rois.... + + LE CHOEUR. + + Frank, une ambition terrible te dévore. + Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre; + Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi, + Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi.... + +Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe, +rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens +souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant +celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en +garde au coeur une flétrissure. + + Ah! malheur à celui qui laisse la débauche + Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! + Le coeur d'un homme vierge est un vase profond: + Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, + La mer y passerait sans laver la souillure; + Car l'abîme est immense, et la tache est au fond. + +Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec +un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté +d'un regret. + +Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau +dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un +pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile +Faguet a donnée récemment du dénouement de la _Coupe et les +Lèvres_[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime +l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M. +Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et +à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut +comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le +regarde, l'attire, le tue». + +[Note 9: _Études littéraires. XIXe siècle._] + +Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et +cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la +dédicace même de la _Coupe et les Lèvres_, d'avoir cédé à l'influence +des _Manfred_ et des _Lara_: + + On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron; + Vous qui me connaissez, vous savez bien que non. + Je hais comme la mort l'état de plagiaire; + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se +débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se +retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout +son éclat quand Musset écrira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du +siècle_. + +Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques +imaginations de la _Coupe et les Lèvres_ n'était guère capable de +goûter cette perle de poésie qui s'appelle _A quoi rêvent les jeunes +filles_. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à +l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation +l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante +des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu +leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de +toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux +Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants +auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont, +l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, +Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de +profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des +échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout +s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et +Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en +bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront +été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi +élevées d'un degré sur l'échelle des créatures. + + NINON. + + L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies. + Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur. + J'entends sous les roseaux murmurer des génies.... + Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur? + + NINETTE. + + Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine + Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine, + Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus? + Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus. + + NINON. + + O fleurs des nuits d'été, magnifique nature! + O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés! + + NINETTE. + + O feuilles des palmiers, reines de la verdure, + Qui versez vos amours dans les vents embrasés! + +Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n'avait +jamais prêté langage plus exquis à l'amour jeune et ingénu. Le duo que +Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne +faisaient pas prévoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la +passion chaste et tendre, trésor des coeurs purs. Le poète y est +revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours porté bonheur. + +Le ton changeait encore avec le dernier poème, _Namouna_, et ne +cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné, +tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on sait +s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout dans la fameuse tirade +sur _don Juan_ qu'il s'est livré avec abandon. C'était son propre rêve +qu'il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel +adolescent + + Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur, + +que la divinisation de la sensation condamne à la recherche éperdue +d'un idéal impossible, et qui en meurt le sourire aux lèvres, «plein +d'espoir dans sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés à +devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il était trop tard, et il +ne put que crier d'angoisse comme Frank. + +Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient +plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme +de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne. +Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime: + + Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises; + Quant à ces choses-là, je suis un réformé. + Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises; + Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. + Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, + Des rapports trop exacts avec un menuisier. + Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime + Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis! + Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée. + La vieille liberté par Voltaire laissée + Était bonne autrefois pour les petits esprits. + +Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des +voyageurs_: + + Considérez aussi que je n'ai rien volé + A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire + Se passe en Orient, je n'en ai point parlé. + Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé. + Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire + On se tire de tout:--allez voir pour y croire. + + Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti + Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée, + Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, + Quelque description de minarets flanquée, + Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti, + M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»? + + (_Namouna_.) + +Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi +comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe +et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie. + +Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était +pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à +plaisanter: + + L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux, + Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte-- + Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs. + +Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être +lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de +fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent +personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à +l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours +Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa +soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit +que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai +cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de +Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par +lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces +lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans. +Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des +années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une +mélancolie souriante: + + J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: + N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse? + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + C'est perdre en désirs le temps du bonheur? + + Il m'a répondu: Ce n'est point assez, + Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse; + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + Nous rend doux et chers les plaisirs passés? + + J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: + N'est-ce point assez de tant de tristesse? + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, + C'est à chaque pas trouver la douleur? + + Il m'a répondu: Ce n'est point assez, + Ce n'est point assez de tant de tristesse; + Et ne vois-tu pas que changer sans cesse + Nous rend doux et chers les chagrins passés? + + (1831) + +Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la +grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la +première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont +«doux et chers». + + + + +CHAPITRE IV + +GEORGE SAND + + +_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion +faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très +dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité +que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire +toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la +place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art +de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....» + +Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent +à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent +placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres +de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de +prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux +politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans +l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait +envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers +de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de +camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset +s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une +seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George +Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de +Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui +demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être +affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une +tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié +de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne +croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette +affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me +suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue +par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas +s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.» +(25 août 1833.) + +[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la +_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon +toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.] + +_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis +je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à +_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me +faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles +choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, +il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa +préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.) + +Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans +_Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger +de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en +me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....» + +Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer +sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas +plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle +met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur +Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un +exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait +faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres +amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des +documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du +siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et +d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui +prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant +au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y +voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les +condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette +correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on +peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en +sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset +travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de +George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des +livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des +amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien +mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées +dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les +besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette +réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son +propre héros. + +Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a +comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont +les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour +lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand. +Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts +dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle +véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous +dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue +en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si +fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure +jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à +l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une +bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.) + +Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on +s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par +jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce +cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne +veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév. +ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui +est arrivé devait arriver. + +Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset, +passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière +lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de +Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le +pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin +désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les +amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien +qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre +son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à +retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa +chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme +une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des +questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir +insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais +pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire +inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais +navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes +transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour +réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et +je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et +qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits +entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de +me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes, +énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était +qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses +humaines et qui, comme lui, avait un passé. + +Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset +repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que +tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les +adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait +d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds. +Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit: +«Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut +parler»; et il passe. + +George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité. +Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un +idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis +qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion +orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et +elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien. +Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a +toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable +finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique, +une allusion railleuse, et l'orage recommençait. + +Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les +heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les +mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient. +De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à +l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont +eux seuls au monde peuvent être juges!» + +L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils +ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les +vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce +voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité, +qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois +pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait +trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse. + +Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour +à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour +Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George +Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à +Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier, +elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au +physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février, +elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une +dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. +Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule +d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour +s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont +malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait +la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un +état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et +souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne +et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset +commençait sa grande maladie. + +Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce +qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de +Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter +George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en +Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur +une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail. +Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a +le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours +elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés, +remontent à la pensée: + + Ote-moi, mémoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + +Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal. +Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à +la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son +pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un +chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité. + +Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée +d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez +un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui +l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A +Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs +du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et +continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La +raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit +dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré +deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des +chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel +spectacle!» + +Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin +nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du +sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent +les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut +le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les +plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours +avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la +fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand +pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et +héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions +humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand +rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela +leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre +enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions +solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour +pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit +d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant: +«Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et +corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au +nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à +George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre +amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait +de joie et d'enthousiasme. + +Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de +médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait +pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un +homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une +séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ +de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran, +dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette +détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour +entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la +manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de +rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de +sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés +quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu +sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de +la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.» + +«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il +m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si +incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi +sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si +j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et +surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir +des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui +un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre +adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas +sur des actions légères.» + +«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien +promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons +toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous +pourrons passer ensemble.» + +Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres +sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence +pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe +d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et, +pour ainsi dire, la poétique du genre[11]. + +[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des +scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de +croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses +lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il +est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et +quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de +ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel +que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.] + +Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su +l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup +souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est +néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les +voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur +qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave +garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. +Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera +toujours l'unique amie. + +_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis +forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. +Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui +soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre +soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me +faisais?..._ + +«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure +presque autant que moi.» + +(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse +être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta +maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou +de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela +ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à +présent, et c'est tout....» + +Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a +pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout +mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue +pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux +souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?), +je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends +ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui +m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A +quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui, +maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que +j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne +dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me +souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous +aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant +de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y +comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous +moquerons de lui.» + +«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe +avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est +si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il +la respecte si religieusement!» + +Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes. +Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait +surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était +aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant +que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19, +il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler +plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le +courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son +affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de +renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit +d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son +mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce coeur qui ne savait que +nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à +elle qu'il le devra. + +Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire: +«Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de +moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont +empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.» +On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello, +aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le +pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le +«lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une +erreur, et une erreur ridicule. + +A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un +petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout +avec ce débris dans sa poche. + +Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire +notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le +coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12].» + +[Note 12: Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses +charmants _Souvenirs littéraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).] + +Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du siècle_. George +Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des +souvenirs. La première des _Lettres d'un voyageur_ était écrite, et +annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la +tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en +prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres, +qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que +possible. + +Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu. +George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour +tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent. +Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et +d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de +dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison: +«Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois.... +Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Lélia_, +et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois, +j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni +nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai +besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop +d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir +cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être +souffrant et fatigué. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous +deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?» +Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui +apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera +peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute +heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une +parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une +parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la +lagune....» (2 juin.) + +_Pagello à Musset_ (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas +encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait +commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous +liera toujours de noeuds sublimes, et incompréhensibles aux +autres...[13].» + +[Note 13: L'original est en italien.] + +Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès +le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour +de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à +adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une +solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il +s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se +traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste, +au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute. +C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de +Rousseau: «Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Héloïse_. Je dévore toutes +ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop +loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? +J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui +entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son +chagrin (15 juin). + +[Note 14: Cité par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.] + +_George Sand à Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener +Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages: +«Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce +serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux +possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie +à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes +causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.» + +_Musset à George Sand_ (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce +vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête +question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature +ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes +réponses.» + +«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas +renier, comme saint Pierre[15].» + +[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.] + +La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il +y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre +poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul +et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos, +qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus +n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule +(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir +mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un +grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de +Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice--bien +innocent, le pauvre garçon--du débordement de romantisme inspiré par +la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation +apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent +brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils +éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une +réalité si plate, presque dégradante. + +George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août), +qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un +réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une +immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de +lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui +reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu +avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni +jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un +désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer +regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse. + +Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en +changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il +a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.» +Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de +l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la +chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous +laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son +inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement. + +George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions. +Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger +leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde +ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les +visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont +elle avait honte maintenant. + +Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se +tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient +payer chèrement leurs fautes. + +George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans +peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour +personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce +dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non +sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes +poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne +bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit +tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire +sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front +ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas +été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne +me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons +passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un +baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre +ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les +joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le +monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu +hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est +invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien; +j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus +grand bonheur.» + +[Note 16: Cette lettre a été publiée dans l'_Homme libre_ du 14 avril +1877.] + +Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il +supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente: +«Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de +vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en +as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu +te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment +que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as +promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre +sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras +pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, +non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta +tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton +épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. +La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui +n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse +et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je +terminerai ton histoire par un hymne d'amour....» + +Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25 +août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des +explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834, +1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu, +vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il +mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il +aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de +mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu'à cesser de +battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se +taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon +sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, +désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non, +je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux +cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien +de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais +bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!» +Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes +de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de +venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et +elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle! + +Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais +tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je +m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, +avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent +qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la +vie[17]. + +[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.] + +En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant +comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des +plaintes, d'animal blessé.--_A Gustave Papet_: «Viens me voir, je suis +dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de +main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes +dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas +abandonnée.» _A Boucoiran_: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont +venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. +C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs +de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le +deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir +absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à +vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas +d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous +aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz +avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si +longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].» + +[Note 18: On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant +cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait à +la séparation de Venise.] + +Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort +méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux +cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage. + +_George Sand à Musset_ (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses +genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela? +Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que +jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir, +par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop; +il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais +ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus +cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les +expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses +relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et, +faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il +est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée +jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, +il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai +s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le +consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je +l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi +romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.» + +Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le +coeur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force +d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de +croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu +purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives +harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions +que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de +ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il +accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la +réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la +chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa +grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux +recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux. + +Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre +douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était +point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir +de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne +jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas, +ajoute-t-il, de _vendette_.»--_George Sand à Musset_(sans date): +«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain +du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu +avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh +bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier; +c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton +désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je +t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois, +j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu +qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu +tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que +tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des +soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal +qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes +qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer. +Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un +beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus +qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce +passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se +séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous +reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni +amour, ni amitié, mon Dieu!» + +Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la +précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de +ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A +peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est +revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa +brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si +malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence, +et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée +de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de +passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose. + +Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se +revoient--et George Sand reprend la plume avec découragement: +«Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce +soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le +croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et +qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un +joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre +qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés +et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle +possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce +serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et +moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il +y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas +revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? +Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que +l'amour....» + +Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il +l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident +de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être +fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien, +auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments +impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et +l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se +débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur. + +George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout +d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal, +je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai +lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites +d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est +fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., _à Boucoiran_.) + +Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien +vite. _A Musset_: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.--Je ne guéris +pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il +m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de +l'isolement, ces élans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui +m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si +j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa +porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?--Si je me +jetais--non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est +l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel +de l'obséder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais à +son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en +souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas +m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton +irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit +jamais avec cet affreux mot: _dernière fois_! Je souffrirai tant que +tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par +semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me +donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et +que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus +grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....» + +A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est +brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires +insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? +n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère +à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi. +Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne +peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire, +ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O +mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi, +minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, +dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon +amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de +l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en +meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que +j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! +C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y +vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve +ne veut pas.» + +Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la +_Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes +de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour +ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant +des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et +entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée +dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah! +rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le +pavé des églises!» + +Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques +cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur +son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le +désespoir sur la figure. + +Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand +à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant». + +Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au +lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y +résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter +le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le +fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les +souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et +des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses. + +Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle +est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, +continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant! +Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant +moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en +as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque +chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te +quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je +t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne +souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. +Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais +tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait +écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir +et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme, +de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les +devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une +sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant. + +_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez +tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du +mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni +l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et +misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le +rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié +seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon +départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun +chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis +apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le +faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!» + +Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se +conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint +très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à +Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était +brisé en lui, laissant une plaie incurable. + +D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de +leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la +rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais +services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs +dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement, +une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre +contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où +Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en +1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour +lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond +du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans +colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les +_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les +ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à +Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier +paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je +n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me +demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu +me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité +fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter +l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins +qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il +m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions +l'un l'autre à présent.» + +En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront +de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848. + +[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après +la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la +détourna de son projet (1861).] + +Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et +pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils +avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi. +Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non +point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup +aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert. + + + + +CHAPITRE V + +«LES NUITS» + + +La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète +déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je +m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je +vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me +semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, +tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et +tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais +lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les +larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout +ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je +m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du +moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je +savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un +ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.» + +[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul +de Musset dans sa _Biographie_.] + +Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque +de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de +Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. +J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me +sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me +contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je +comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais +conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait +peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui +n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un +petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides +longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les +remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et +Michel-Ange.» + +Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une +scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa +bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque +d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les +classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe, +Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas +un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que +Crébillon fils ou Duclos! + +Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de +vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de +sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, +sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir +un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence. +Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la +jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui; +ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est +naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que +des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur +lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux +nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset +ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en +parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a +ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour +les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent +soleil de poésie qui fut jamais». + +A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise +morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de +l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle +violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de +le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins. + +Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés. +L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel +adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de +l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé +un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela, +écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je +le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans +le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, +des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les +premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa +_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour! +C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue +en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine +enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil +au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la +vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie +adolescent.» + +Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve +avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon +escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui +reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait +avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait +de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il, +est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement +j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus +désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières: +orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc +composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi +d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son +coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives +qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce +sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et +peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il, +et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et +impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite +Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement +quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].» +Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en +eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont +assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des +_Caprices_. + +[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset +citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois +remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes +ont été réunis pour en faire une seule.] + +Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_), +les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la +_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois +autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_, +se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir +en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus +qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15 +février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre +de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors +vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après +les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le +sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans +l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été +consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler. + +Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus +romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content +d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre +ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre +_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_ +(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la +Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que +le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, +fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à +Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si +adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles +devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun +sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien +être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques +jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers +brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; +c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur +laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de +«trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou +_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise +grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu +Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur +retirer aussi _blandices_. + +Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par +Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune +école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme +des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté +de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de +bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que +l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus +original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une +«combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec +l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en +tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la +définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle +s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se +mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre». + +[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._] + +Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne +resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son +malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de +tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui +était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset +d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la +forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le +sentiment. + +La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de +1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand. +Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les +réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps, +l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son +ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et +qui supplie qu'on ne le force pas à parler: + + Je ne chante ni l'espérance, + Ni la gloire, ni le bonheur, + Hélas! pas même la souffrance. + La bouche garde le silence + Pour écouter parler le coeur. + +La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur: + + Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, + Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. + Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . . + +La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son +coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses +fils, mais il lui répond par un cri d'horreur: + + O Muse! spectre insatiable, + Ne m'en demande pas si long. + L'homme n'écrit rien sur le sable + À l'heure où passe l'aquilon. + J'ai vu le temps où ma jeunesse + Sur mes lèvres était sans cesse + Prête à chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre, + La briserait comme un roseau. + +On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement. +Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes +souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de +la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment +accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où +l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des +héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de +sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et +épuisé. + +La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où +Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis +_Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète +s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du +siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est +une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux +larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_, +quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer +les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité: +sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon +l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime +d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par +son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à +l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la +laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un +témoignage qui est pour moi irrécusable. + +La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le +poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé +chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, +comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours +la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se +renouvelle incessamment. + +Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la +cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse +n'a pas voulu pardonner: + + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + Partez, partez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, + Et ne savez pas pardonner! + +On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est +gauche, froid, et n'explique rien. + +La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on +pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de +Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une +querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle +refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême +désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde +fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et +avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le +temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une +pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de +réalité. + +Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle +influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836), +malgré le début du fameux récit: + + Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, + _Pour la première fois j'ai connu la douleur...._ + +Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu +mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il +écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est +d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté +de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature +d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique +amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron +et dans les louanges adressées à Lamartine. + +La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois, +depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa +pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande +affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu +de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop +grande: + + Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances. + Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux; + Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses, + Et que l'immensité ne peut pas être à deux. + +Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans +des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir +puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne +trouble pas le limon des passions terrestres: + + Créature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? + Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure: + Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ton corps est abattu du mal de ta pensée; + Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. + Tombe, agenouille-toi, créature insensée: + Ton âme est immortelle, et la mort va venir. + + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; + Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: + Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir. + +En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume +l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me +tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon +son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à +vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en +a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de +Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi; +le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me +défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport». + +La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans +les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_ +(15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus +impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la +créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant +qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin +de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante +évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de +nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents +enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des +vers sacrilèges: + + O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie? + J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir; + J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_; + J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie + Ruisseler une source impossible à tarir. + + J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_, + Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, + Et je veux raconter et répéter sans cesse + Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, + _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._ + + Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, + Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. + Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore; + Après avoir souffert, il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. + +Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur +vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le +châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en +maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné. +Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement +pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a +distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une +longue théorie de belles dames et de grisettes. + +Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre +1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et +s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain. + +D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de +sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il +trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances: + + Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme. + +Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre +l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers +frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne +subitement: + + Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle, + J'entends sur le gravier marcher à petit bruit... + Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle; + Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit? + Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure? + +Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse +pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre: + + LE POÈTE. + + + Honte à toi qui la première + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colère + M'as fait perdre la raison. + Honte à toi, femme à l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + +Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à +écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les +leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un +coeur tout gonflé d'amertume: + + Je te bannis de ma mémoire, + Reste d'un amour insensé, + Mystérieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passé! + . . . . . . . . . . . . . . . . + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu. + Avec une dernière larme + Reçois un éternel adieu. + +Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre +1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il +traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette +contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour +de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces +bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la +vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur +inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son +inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il +prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable +_Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques +du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa +sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des +souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que +se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait +en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas +un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils +croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours +enfants!» Musset répond à Diderot: + + Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments + Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, + Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents + Sur un roc en poussière. + + Ils prirent à témoin de leur joie éphémère + Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, + Et des astres sans nom que leur propre lumière + Dévore incessamment. + + Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, + La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds, + La source desséchée où vacillait l'image + De leurs traits oubliés. + + Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, + Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, + Ils croyaient échapper à cet Être immobile + Qui regarde mourir! + + Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète. + Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, + Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète, + Si le vent te fait peur? + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + La foudre maintenant peut tomber sur ma tête, + Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché; + Comme le matelot brisé par la tempête, + Je m'y tiens attaché. + + Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, + Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, + Ni si ces vastes cieux éclaireront demain + Ce qu'ils ensevelissent. + + Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu, + Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. + J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, + Et je l'emporte à Dieu! + +Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles +forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la +portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve +faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des +premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la +mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il +avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le +groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux +influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du +dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui +embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au +spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans +l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur +si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce +poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des +retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve +plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à +la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux, +et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et +d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été +unique dans notre poésie lyrique. + +Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies +nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs. +Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres +(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre +de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point +chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe +siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens +insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si +remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux +_Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans +quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans +ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de +l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une +trahison envers l'auteur. + +Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions +quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne +et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas +hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies +nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et +de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il +était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les +dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose +d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M. +de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle, +ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas +plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier: +«C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi +dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les +poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier +plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne +s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_ +valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix, +que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une +fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines +et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles +d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les +sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi +de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume +suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent +aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais +ouvrier. + +[Note 23: _Le Rythme poétique._] + +Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On +offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles +et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et +il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir +«dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi +de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les +vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une +sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer. +C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la +poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit +travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu +avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à +Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de +l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir +mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait +pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la +pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin +qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses +peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_, +_Danaë_ et _tombé_! + +On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières, +ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on +lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les +deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il +a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il +s'était volontairement limité. + +Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il +n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses +alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_, +et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en +loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand +repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos +anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_: + + L'autre, tout au contraire, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Toujours rose, toujours charmant, continua_ + D'épanouir à l'air sa desinvoltura. + +Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier: + + Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières, + A travers le chaos de nos folles misères, + Courir en souriant tes beaux vers ingénus, + _Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_ + +Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la +coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté. +C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement +saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase +musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à +l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des +mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire +bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple: + + Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste? + +Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par +l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des +syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier, +très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de +notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant +la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de +_Phèdre_: + + Ariane, ma soeur, de quel amour blessée + Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. + +De Musset: + + Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Lentement, doucement_, à côté de Marie. + +L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre +la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance +indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large +mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien +habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles +et dansants: + + Cependant du plaisir la frileuse saison + _Sous ses grelots légers rit et voltige encore_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, + _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._ + +Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de +disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des +mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en +particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout +entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial. + +La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre. +Théodore de Banville donne dans son traité de versification des +recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut +faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur +inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de +tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne +sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont +imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa +vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque +toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur. +Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi +l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel +des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions, +d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la +fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique. +Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre +l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une +erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette +illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a +rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des +nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des +âmes: + + Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques + Sortaient autour de nous du calice des fleurs. + +Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers +vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable; +elles nous ouvrent son âme innocente: + + S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, + Quelque alerte beauté de l'école flamande, + Une ronde fillette échappée à Téniers, + Ou quelque ange pensif de candeur allemande: + Une vierge en or fin d'un livre de légende, + Dans un flot de velours traînant ses petits pieds. + +Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que +Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et +dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme +Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché, +dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour +prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano +_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là +allaient sans dire. + +Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez +Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la +découvrir, qu'il fît dire à sa Muse: + + De ton coeur ou de toi lequel est le poète? + C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . . + +Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui +devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait +voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres +souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_: + + Ta pitié dut être profonde + Lorsque avec ses biens et ses maux + Cet admirable et pauvre monde + Sortit en pleurant du chaos! + +Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une +violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le +plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de +vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est +arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance +complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très +gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on +ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès +le premier jour la «saveur amère» du plaisir: + + _Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._ + +C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La +saveur amère finit par dominer toutes les autres. + + + + +CHAPITRE VI + +OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE + + +Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de +ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la +plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_, +qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui +tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus +heureuses conséquences. + +L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint +parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui +donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur +fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que +des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs +passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les +changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes +formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les +moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour +son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps. + +Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu +près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas +douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa +rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution +que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait +eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en +croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une +forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, +écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie +pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais +celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte +observation des règles.» + +«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de +purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux +philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de +fadaises qui encombrent nos planches?... + +«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse +grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur, +dans son atrocité sublime?... + +«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne, +qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse +farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes, +quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?» + +Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour +la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait +demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique, +et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant +été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une +brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_ +(1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter +bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie +distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature +française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins, +tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne +badine pas avec l'amour_. + +Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la +_Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. +Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une +tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion +du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.» + +Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la +_Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable, +Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de +les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement +de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce +shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables +songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile +Gautier, cause avec la gaieté». + +L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les +heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de +1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles +crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement +républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale +éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son +âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les +lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le +plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour +s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires, +que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière, +enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à +l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi +et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce +que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire +aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et +trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre +d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et +l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques +flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange +d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul +de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie. +Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou +quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et +sa maladie. + +L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée, +avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans +l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces +agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre +tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et +de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable +dégradation de l'homme touché par la débauche: + + La mer y passerait sans laver la souillure. + +Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste. +Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir +magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon +tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que +Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots +résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit +des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses +yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. +Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide +que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie, +je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le +toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.» +Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où +Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant +a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par +philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec +cette idée: «Il faut que je sois un Brutus». + +Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée. +Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer +auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses +honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et +d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple +appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le +masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de +frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne +souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il +n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo +avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré; +la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui +échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le +vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau. +Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je +me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.» + +Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie +du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la +cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa +patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et +il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que +le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre +tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre +est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que +le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à +Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime +inutile, est d'une rare grandeur. + +PHILIPPE. + +«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles? + +LORENZO. + +«Pourquoi? tu le demandes? + +PHILIPPE. + +«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le +commets-tu? + +LORENZO. + +«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, +tranquille et vertueux. + +PHILIPPE. + +«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres! + +LORENZO. + +«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je +m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un +spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_), +il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc +que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à +quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre, +c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis +deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin +d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie +plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je +laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si +je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait +s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais +j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores +en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu +honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà +assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et +d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que +l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez +de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures +pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez +d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le +monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est +peut-être demain que je tue Alexandre....» + +Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable. + +LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_. + +«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, +coeur navré de joie! + +SCORONCONCOLO. + +«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous. + +LORENZO. + +«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des +prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos! + +SCORONCONCOLO. + +«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, +seigneur. + +LORENZO. + +«Ah! Dieu de bonté! quel moment!» + +C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion, +courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis, +Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va +s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent. + +Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la +_Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient +restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est +aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de +quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de +l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses +contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là. + +Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu +aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son +orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du +temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et +avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le +marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce +que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout +ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne +paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux +Tuileries. + +LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_. + +«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit +bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de +temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on +attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé, +ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur +le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs. + +L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_. + +«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là +qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de +regret....» + +Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets. + +«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de +rentrer. La cour est une belle chose. + +--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la +porte sur le dos, voyez-vous!» + +Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le +Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont +été les fournisseurs de nos grand'mères. + +Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais +infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la +femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred +de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et +dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou +passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las +de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine. +«Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent, +à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le +premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est +point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les +sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se +cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux +cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit +Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de +mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique. + +La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie +de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en +scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme +et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement, +lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline +habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de +jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset +traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni +chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque +de l'amour, et il était romantique. + +Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit +la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois +maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur +l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux +grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]» + +[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re +édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.] + +Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur +timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou +moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il +s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va +point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le +personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de +mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de +Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés! +Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme +sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de +notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant +irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race +disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de +laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens +se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des +arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate. + +JACQUELINE. + +«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure. +Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par +écrit? + +FORTUNIO. + +«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à +vous. (_Il se jette à genoux._) + +JACQUELINE. + +«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime. + +FORTUNIO. + +«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je +souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace +de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su +mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre +tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez +pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne +fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, +mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous; +je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. +Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais +pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à +moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma +chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par +coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je +m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. +Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, +et que je vous aime à en mourir.» + +La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et +aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi +de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime +qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et +confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y +insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant +«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec +des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait. + +Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une +part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce +libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où +dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est +Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et +blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer, +dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point +les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, +l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un +histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en +veulent plus.» + +L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures, +timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il +fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité +était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de +Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois +aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures +semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le +savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle +lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et +qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours +après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote, +s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la +permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le +début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son +manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire». + +Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs +dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de +l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut +jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu +avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son +bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait +assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte +semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de +Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la +pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène +des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même +chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué. + +COELIO. + +«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois? + +(_Entre Octave._) + +OCTAVE. + +«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie? + +COELIO. + +«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où +te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour? + +OCTAVE. + +«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où +te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval? + +COELIO. + +«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même. + +OCTAVE. + +«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.» + +Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez +la belle Marianne. + +C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux +_moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à +être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie +réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi +ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce: +«Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie +silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous +avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert +aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y +soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est +remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi +qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils +avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit +ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son +chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à +l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de +nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile. + +Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de +_Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous +fuit; fuyez-la, elle court après vous». + +C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_, +écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La +princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située +dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince +de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son +fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore +pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon +les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une +gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois. +Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu +donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé +dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal +est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de +l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à +éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et +idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux +royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit +immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux +sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la +jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une +des moins ressemblantes. + +Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa +conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du +premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les +prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par +soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit +définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio +est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio +s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la +laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme +Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût +invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de +recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir +toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule +maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce +qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de +l'immortelle désespérance....» + +Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage +qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse +et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant, +s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne +s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se +laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser +vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens +symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec +Fantasio, dans le jardin du roi: + +ELSBETH, _seule_. + +«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le +fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis +sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à +cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._) + +FANTASIO (_assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_). + +«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos +beaux yeux.» + +George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes +adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité +quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des +Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi, +minuit (_fin de 1834_)... Me voilà en bousingot, seule, désolée +d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en +deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, +l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, +blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de +cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre +George? _Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses +bluets._» + +Le dénouement de _Fantasio_ est tout souriant. Éros est victorieux: la +gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que +deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers +d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les +ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées +par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que +tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la +scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore +beaucoup trop réels pour _Fantasio_. + +_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-être le +chef-d'oeuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure +et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. Écrite +au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du +_Souvenir_ aux souffrances qu'entraîne l'amour: + + .... O nature! ô ma mère! + En ai-je moins aimé? + +«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», dit Camille, instruite +au couvent à toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes. + +--Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me parles d'une religieuse +qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a +été trompée, qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée. +Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main à +travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne? + +CAMILLE. + +«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu. + +PERDICAN. + +«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir +encore, elle répondrait non? + +CAMILLE. + +«Je le crois.» + +Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de +Perdican lui entre au coeur comme une flèche aiguë: + +«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces +récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: +Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, +orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont +perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais +il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de +ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, +souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est +sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et +on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais +j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par +mon orgueil et mon ennui.» + +Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne +permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec +une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette, +qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le +regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse. +L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti. + +_On ne badine pas avec l'amour_ fut le dernier drame de Musset. Un +rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La _Quenouille +de Barberine_ (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit +met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire +à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours +été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris, +Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et +peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de +trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un +jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point +méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je +lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour, +dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du +haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet +avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que +j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu +qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé +que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet +de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie. +Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai +attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y +a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa +nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du +monde, et il engraisse à vue d'oeil.» Rosemberg a si peu de rancune +qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera +plus. + +Nous avons déjà parlé du _Chandelier_ et conté l'origine d'_Il ne faut +jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche +parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle +soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes +parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de +bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois. +Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à +lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il +épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a +servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si +quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant +d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus +beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection +honnête les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer +l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la +femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle +le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et +de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit. + +VALENTIN. + +«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler? + +CÉCILE. + +«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit? + +VALENTIN. + +«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et +nous sommes seuls. + +CÉCILE. + +«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela? + +VALENTIN. + +«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre +à genoux. + +CÉCILE. + +«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez. + +VALENTIN. + +«Je frissonne de crainte et de joie....» + +Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore à genoux. Il est +sauvé, mais il l'a échappé belle. + +Après _Il ne faut jurer de rien_, Musset écrivit encore deux petits +proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée_ (1845); une gracieuse comédie, +_Carmosine_ (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière, +_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'être nommée à +cause d'un joli petit rôle d'ingénue. + +Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier à la poupée. Le +nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapporté de sa pension des +théories sur le mariage et sur la manière de faire marcher les hommes, +qu'elle applique avec énergie, quitte à pleurer dès que le jeune +premier fait semblant de prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante +silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de +pendant dans notre littérature dramatique. Musset n'avait pas perdu +son temps lorsqu'il passait les nuits à valser--pas toujours en +mesure, m'affirme une de ses valseuses--et à babiller avec ses +danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les règles d'une +figure de cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique +comme un bouton de fleur: la jeune fille. Cécile, Elsbeth, Camille, +Rosette, Ninon et Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite +Marguerite, à peine entrevue, seront ses témoins devant la postérité, +quand on l'accusera de s'être complu aux tableaux hardis et aux +inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son +imagination ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, et que +jamais l'ulcère du mépris ne rongea secrètement son âme en face de +jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles. + +Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait +en même temps quelque gré de ce défaut. L'intérêt de sa maison exige +qu'elle épouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour +permettre à ses rêves de se placer entre elle et son devoir, elle +goûte un plaisir secret à sentir que ce devoir lui est pénible, et +qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent +gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en épousant un malotru: +Après tout, je serai une dame, c'est peut-être amusant; je prendrai +peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma +nouvelle livrée; «heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage +qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille +de noces.»--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain +et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup +de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a été troublée +par leur romanesque décent et sentimental. + +Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu +tout de suite que Valentin, avec ses prétentions à la clairvoyance et +à l'expérience, prend pour la réalité ce qui n'est que de la +littérature, et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce que cela +veut dire de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour +quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu +arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce +que vous aimez les romans? + +VALENTIN. + +«Quelquefois.... + +CÉCILE. + +«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne +signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que +tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses, +d'intrigues, de mille choses impossibles.» + +Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme incomprise, cette peste +du romantisme, dont nous ne parvenons pas à nous délivrer et qui n'a +pas cessé de reparaître sous des déguisements variés. Cécile donnera +de bons bouillons à son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout +son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui +d'avoir du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure. +Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile sera sa raison et sa +conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son maître de danse. + +LE MAÎTRE DE DANSE + +«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas +d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi +les bras. + +CÉCILE + +«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder +devant soi.» + +Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature, +et son mari la payera en estime et en confiance. + +Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que +Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille +élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La +première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous +donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle +croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui +tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas: +«Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir +dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre. +Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune +coeur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de +l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et +contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de +ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles +font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme +elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu +l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir +plus rien de la femme. + +Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu +voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne +voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous +regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le +masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait +un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui +qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous +voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la +vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à +Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu, +et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle +imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille! + +Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les +coryphées du choeur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en +commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir +par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la +simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles +ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un +poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les +déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les +Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et +elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son +oeuvre. + +L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent +longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas très +remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en +volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque +ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter +une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle +voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction +pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses +en lui envoyant un volume intitulé _Comédies et Proverbes_, par Alfred +de Musset: la petite pièce russe était le _Caprice_. + +Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à +Paris, en 1847, elle «rapporta _Un Caprice_ dans son manchon» et le +joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées. +Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était +mal écrit: «_Rebonsoir, chère!_ En quelle langue est cela?» disait +Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet. +Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit +acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement +littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la +Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que +ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les +Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés +de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait +ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse +divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour +la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du +Scribe.» (_La Presse_, 29 novembre 1847.) + +L'_Illustration_ peignit avec vivacité la surprise du public en +découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout +le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet, +gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un +éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: «Les +mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et +cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre +1847). + +Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le +_Caprice_ une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux +qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres +dramatiques de Musset. + +Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. _Il +faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_ fut joué le 7 avril 1848, +_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journées +de Juin. _Musset à Alfred Tattet_, le 1er juillet: «Je vous remercie +de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère +ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je +quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je +ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop +hideux. + +«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre +oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je +puis dire complètement,--sans exagération. C'était justement la veille +de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et +bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent +pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma +soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain, +bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil +au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et +un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si +admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a +donné encore de bons battements de coeur. C'étaient presque tous des +enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.» + +Le _Chandelier_ eut son tour en août, _André del Sarto_ en novembre, +etc. On en est venu à jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_. + +L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre, +parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites +selon les formules, pas plus les formules romantiques que les +classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le +privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est +vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers +spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop +«la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la +première représentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On +«n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette +fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M. +Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il +écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la +pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (_Constitutionnel_, 16 +juin 1851). + +Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement +subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande +importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du +_Caprice_. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les +grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et +écrivit dans son _Journal_: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite +pièce de Musset au Théâtre-Français: _Il ne faut jurer de rien_. Il y +a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens +m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien +étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce +jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette +petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne, +qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour +ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira +le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on +nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;--tout +cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde +fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin. +L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène +et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des +gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon +ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un +tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la +fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des +jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du +genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant +qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est +venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original. + +«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.» + +Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient +d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et +inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset, +confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le +succès du _Caprice_ a plus fait pour sa réputation que toutes ses +poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses +vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète, +qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins. + +L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des +_Contes_, des _Mélanges_, et la _Confession d'un Enfant du siècle_ +(1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand. + +La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée +sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La +jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations +des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un +médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui +condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle +qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de +tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une +maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte +que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche +me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps. +Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui +paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit +quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher +une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage; +j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le +chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il +s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse +lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air +inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la +branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua +sa route.» + +C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le +tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux +noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de +l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de +l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de +Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée +sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et +je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté +mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les +tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin +dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune +entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des +marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec +désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit +tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de +grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu. +J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna +doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.» + +Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien +belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans +l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers +qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes +genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse +les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de +cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût, +c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre +d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en +retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à +peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse +explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone +récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset, +qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur. + +[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du +fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute +valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît +chevaleresquement tous les torts sur lui.] + +En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt +supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa +sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans +hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et +qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la +_Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont +levés. + +Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans +prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où +Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes +est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être +romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux +vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père +saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce +ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là +siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et +toutes les règles? + +--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je +pouvais.... + +--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. +Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas +mon fils; tu n'es pas un merle.» + +L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au +tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son +fils, que ce n'était pas là siffler. + +Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles +emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble +à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète +célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette +blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne +lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de +se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur +de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le +gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète +emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur +comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une +merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes; +elle était teinte et elle déteignait! + +Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux +n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du +moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes +sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages, +les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur +«documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de +nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les +mêmes yeux. + +Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de +rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en +est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec +souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et +passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont +évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser +jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné. + +Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et +transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et +naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a +publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que +j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on +comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de +Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le +style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un +peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour: +«_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul +imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838). +Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait +certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais +honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible +que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume: +«J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le +_Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été +spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs, +_taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_, +_je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des +pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait +été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la +patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un +travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise +de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles +dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des +pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui +devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité +de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? +écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le +travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile +que la fabrication des bobèches en pains à cacheter. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIÈRES ANNÉES + + +Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora +pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence, +jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le +désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre +contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich +Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre +jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si, +si perdu et si gâté au fond et en dessous.» + +Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère +raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année +suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier +qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de +Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon: + + J'ai perdu ma force et ma vie, + Et mes amis et ma gaieté; + J'ai perdu jusqu'à la fierté + Qui faisait croire à mon génie. + + Quand j'ai connu la Vérité, + J'ai cru que c'était une amie; + Quand je l'ai comprise et sentie, + J'en étais déjà dégoûté. + + Et pourtant elle est éternelle, + Et ceux qui se sont passés d'elle + Ici-bas ont tout ignoré. + + Dieu parle, il faut qu'on lui réponde. + Le seul bien qui me reste au monde + Est d'avoir quelquefois pleuré. + +Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on +veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes +indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques +qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un +soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très +sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors +il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura: +«Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul. +Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue +sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet +suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_: + + Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère. + Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, + Ceux même dont hier j'aurai serré la main + Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin, + + Ils sont moins mes amis que le verre de vin + Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère; + Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, + A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin, + + Est-ce à vous de me faire une telle injustice, + Et m'avez-vous si vite à ce point oublié? + Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice. + + Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, + Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié + Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié. + +Détournons la tête et passons, + + Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus, + +et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le +génie à un pareil suicide. + +Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il, +n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant +sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque +effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il +écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de +vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un +spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu +dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec +les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un +extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté +tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée +faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien +et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de +quinze ans. + +En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et +affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche +assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles. +Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon +goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa +verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale +pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait +généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se +voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule +14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait +tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le +monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14: + + On dit: «Triste comme la porte + D'une prison», + Et je crois, le diable m'emporte, + Qu'on a raison. + + D'abord, pour ce qui me regarde, + Mon sentiment + Est qu'il vaut mieux monter sa garde, + Décidément. + + Je suis, depuis une semaine, + Dans un cachot, + Et je m'aperçois avec peine + Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._ + +_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre +adressée à Augustine Brohan. + + Des Haricots. Vendredi. + +«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des +cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais +je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce +moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le +_Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué +personne.» + +Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait +morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués +s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son +peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en +vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en +paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme +Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que +j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, +il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me +blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me +sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites +des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur, +venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez +regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment, +appelez-moi votre ami.» + +Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui +chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait +fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens +sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset, +malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après +_Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme +romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne +s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus +belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un +silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835: +«Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que +pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce +propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris +le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_. +Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de +personnes le duel de _Don Paez_: + + Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, + Deux louves,.... + +L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela. + +Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre +part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset +vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous +les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit +avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire +des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de +salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à +Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les +applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des +pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une +question de vie et de mort. + +[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.] + +Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner +au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues +années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire. +En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour, +il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit +l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable +le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de +bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés, +de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de +plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont +passé devant les yeux....» + +«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six +ans, qui se rendait, par les diligences de la rue +Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est +historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de +Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps, +parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu +de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur +s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler +d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde, +laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez, +mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a +fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une +bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un +poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes +tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et +de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une +diligence!» + +Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La +lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse +Belgiojoso: + + «Marraine!! + +«Le fieux est déconfit!!! + +«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête? + +«Il a écrit à coeur ouvert.... + +«On lui en a flanqué sur la tête. + +«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE. + +«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en +recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être? + +«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne +demi-heure. + +«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la +tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur +ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté +comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de +souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement +un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....» + +Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une +morte_ (1er octobre 1842). + +Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de +frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée. +L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de +suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public +et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout +quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter +quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une +part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de +symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin, +cependant, de tout expliquer. + +Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_ +de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait +nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres +causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à +trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le +découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de +_Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des +protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans +les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une +lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet +engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité +des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue +Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.» +Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor +pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il +en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le +succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu +son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de +1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il +y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas +seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse +dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses +vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve +où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe +de la force[27]._» + +[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de +_François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de +Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.] + +Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher +Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor +Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt +dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût +de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la +Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de +la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme +franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et +ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la +question de la Muse dans la _Nuit d'août_: + + De ton coeur ou de toi lequel est le poète? + +eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela +les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut +s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint +en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté +pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page +qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante +qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée +pendant vingt ans par Alfred de Musset: + +«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que +tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui +plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au +théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent +les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de +Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme +vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus +vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il +sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a +fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a +aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en +lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il +s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui +nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus +précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la +jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude +écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec +quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la +soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les +ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un +les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, +il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un +trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point +cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et +pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, +aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti +dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa +beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son +bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine +devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les +sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....» + +«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons +écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou +menteurs.» + +Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il +a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait +dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun +autre ne peut le remplacer pour nous. + +Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure +en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies +s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la +maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs, +des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus +nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en +tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se +rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré +tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable +aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour +contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un +d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de +Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son +admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu, +presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où +l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure +encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient +cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un +visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce +animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se +trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]? + +[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de +M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de +Musset.] + +Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas +à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que +je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à +l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il +reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux +puiser plus largement encore». + +C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et +échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait +trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait +contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné +pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont +il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840): +«... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année +prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais +je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà +trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et +je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une +fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. +Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront +jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est +décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit +qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y +mette que des choses saines.» + +A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur +Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la +marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,... +grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la +moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que +les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce +monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un +verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps +guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa +petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant +de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait +dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé +Leopardi lui-même!...» + +Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles, +causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son +frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance +mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour +garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens +d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine, +c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la +chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur +Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, +charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....» + +Soeur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé +d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies +morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset +était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle +gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la +paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir, +hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles +malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie +de coeur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours +inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il +ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni +soulagement: + + L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, + De tous les côtés sonne à mes oreilles. + Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, + Partout je la sens, partout je la vois. + Plus je me débats contre ma misère, + Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur; + Et, dès que je veux faire un pas sur terre, + Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur. + Ma force à lutter s'use et se prodigue. + Jusqu'à mon repos, tout est un combat; + Et, comme un coursier brisé de fatigue, + Mon courage éteint chancelle et s'abat. (1857) + +La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il +était plus mal et alité. Soeur Marceline n'était pas là, mais son +visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une +dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit: +«Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus +les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil. + +On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot +et une plume brodée de soie que soeur Marceline lui avait faits +dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos +promesses». + +L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions +vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les +étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur +cher poète s'acheminer presque seul au cimetière? + +Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors +éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de +Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en +avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une +partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même +époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à +l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il +se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à +de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il +écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop +crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en +véritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir. + +«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé +quelque surprise à voir votre admiration pour Musset. + +«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu +souffrir _ce maître des gandins_, son impudence d'enfant gâté qui +invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son +torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire +prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par +Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations +littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et +comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons +pour Balzac et les délicats pour Musset[29]». + +[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les +dernières lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre +1869.] + +Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué, +sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de +certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement +intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à +franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en +revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la _Confession d'un Enfant +du siècle_, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse, +malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les +_Nouvelles_ à côté de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la +_Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen. + +[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.] + +Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu'on aurait pu +le croire, mais à Shelley, à Tennyson et «peut-être» aux poètes de +l'âge d'Élisabeth. Ils sont «musicaux et point déclamatoires». D'après +lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu'il est moins +absorbé dans son _moi_, et à Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue +pas d'antithèses. Certaines de ses pièces possèdent «une grâce +particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde +ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et +ionienne». Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants, +mais bien vigoureux. + +Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait +rappelé, si nous avions été tenté de l'oublier, qu'on doit parler +pieusement des grands poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile +font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que +respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pâte moins +fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans +les souffrances mystérieuses du génie, dans «ses luttes avec ses +anges», nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais très +réellement, ces hommes-là souffrent pour nous; qu'ils résument en eux +nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le +spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont +vraiment les confesseurs de l'humanité. Nous convenons sans +difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la +_Confession_, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais; que +ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de +courage, assez d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que ces +tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine +direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas +qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie +quelque chose dont l'histoire de la poésie française n'avait pas +encore offert d'exemple.» + +L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a +consacré tout un volume à Musset[31]. Nous en résumons les +conclusions: «Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son temps, +en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne +l'égale pour la profondeur de l'intuition poétique, et personne n'est +aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient +morbides, mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur donne est +toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les +phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper +lui-même.... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....» + +[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.] + +«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce qui nous captive en +lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer +a dit que la source de toute poésie était dans la vérité de la +sensation. Toute la poésie de Musset s'explique par cette vérité. +Quand il se trompe, c'est de bonne foi....» + +M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine «appelait Musset le +premier poète lyrique de la France». + +Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire +école et d'être imité comme peut l'être un poète: par ses procédés, le +choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts +en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux +fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes +licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon +et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les +Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui +le grand-père responsable devant la postérité, s'il en avait survécu +quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un bonheur, car ce +n'était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands +jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait +allumer l'étincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir +de disciples, car il n'avait pas de procédés, pas de manière, il était +le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son coeur et +ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; en un mot, +on ne lui prend pas son génie, et il n'y avait presque rien à prendre +à Musset que son génie. + +Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des +foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui +grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus +le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les +sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a +ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment +eux-mêmes décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renaît +dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois +sous le masque et malgré les changements d'étiquettes. Il est devenu +bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille +et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi +d'affaissé et d'étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant, +au prix duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et qui +semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de +la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus +affiné, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le +poète du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples, à la portée de +tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares, +aux inventeurs de l'écriture décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné. + +La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprès des +nouvelles générations. Celles-ci contemplent avec étonnement les +emportements de passion et les déploiements de sensibilité des gens de +1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se +dévorer le coeur; les maux que Musset a tour à tour maudits et bénis +avec une égale véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique qu'on +accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une poésie +toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le +sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément. +Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait aussi démodé par le fond +que par la forme. + +Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore trop près de nous. +Les idées et les formes littéraires de la veille choquent toujours, +parce qu'elles sont une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce +n'est que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et qu'elles ne +font plus obstacle à personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi +Lamartine, après une éclipse presque totale, émerge en ce moment même +des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une seconde aurore, +plus brillante que la première. Il est trop tôt pour Musset. Avant d'y +revenir, il faut achever de le quitter, et Musset règne toujours sans +partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes qui «ne +peuvent pas en écouter un autre». Encore quelques années, et les +générations qui lui ont été asservies auront achevé de disparaître. +Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de +la justice sereine. La postérité fera le tri de son oeuvre, et +lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poignée de feuillets +où l'âme de toute une époque frémit et pleure avec Musset, elle dira, +comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: «C'était plus +qu'un poète, c'était un homme». + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction V + + CHAPITRE I + Les origines.--L'enfance 7 + + CHAPITRE II + Musset au Cénacle romantique 25 + + + CHAPITRE III + _Contes d'Espagne et d'Italie._ + --Le _Spectacle dans un fauteuil_ 36 + + CHAPITRE IV + George Sand 57 + + CHAPITRE V + _Les Nuits_ 91 + + CHAPITRE VI + OEuvres en prose.--Le théâtre 117 + + CHAPITRE VII + Les dernières années 159 + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 28210-8.txt or 28210-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/1/28210/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28210-8.zip b/28210-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e89150 --- /dev/null +++ b/28210-8.zip diff --git a/28210-h.zip b/28210-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb53c79 --- /dev/null +++ b/28210-h.zip diff --git a/28210-h/28210-h.htm b/28210-h/28210-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5a8bcf5 --- /dev/null +++ b/28210-h/28210-h.htm @@ -0,0 +1,6636 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + Alfred De Musset, by Arvède Barine. + </title> + <style type="text/css"> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: smaller; + text-align: right; +} /* page numbers */ + +.linenum { + position: absolute; + top: auto; + left: 4%; +} /* poetry number */ + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.sidenote { + width: 20%; + padding-bottom: .5em; + padding-top: .5em; + padding-left: .5em; + padding-right: .5em; + margin-left: 1em; + float: right; + clear: right; + margin-top: 1em; + font-size: smaller; + color: black; + background: #eeeeee; + border: dashed 1px; +} + +.bb {border-bottom: solid 2px;} + +.bl {border-left: solid 2px;} + +.bt {border-top: solid 2px;} + +.br {border-right: solid 2px;} + +.bbox {border: solid 2px;} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.u {text-decoration: underline;} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Images */ +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; +} + +.figleft { + float: left; + clear: left; + margin-left: 0; + margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; + margin-right: 1em; + padding: 0; + text-align: center; +} + +.figright { + float: right; + clear: right; + margin-left: 1em; + margin-bottom: + 1em; + margin-top: 1em; + margin-right: 0; + padding: 0; + text-align: center; +} + +/* Footnotes */ +.footnotes {border: dashed 1px;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +/* Poetry */ +.poem { + margin-left:10%; + margin-right:10%; + text-align: left; +} + +.poem br {display: none;} + +.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + +.poem span.i0 { + display: block; + margin-left: 0em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i2 { + display: block; + margin-left: 2em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i4 { + display: block; + margin-left: 4em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + .poem span.i3 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i8 {display: block; margin-left: 8em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Alfred de Musset + +Author: Arvède Barine + +Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>ALFRED DE MUSSET</h1> + +<h3>LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h3> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3>EN VENTE:</h3> + +<p><span class="smcap">VICTOR COUSIN</span>, par M. <i>Jules Simon</i>, de l'Académie française.</p> + +<p><span class="smcap">MADAME DE SÉVIGNÉ</span>, par M. <i>Gaston Boissier</i>, de l'Académie +française.</p> + +<p><span class="smcap">MONTESQUIEU</span>, par M. <i>Albert Sorel</i>, de l'Institut.</p> + +<p><span class="smcap">GEORGE SAND</span>, par M. <i>E. Caro</i>, de l'Académie française.</p> + +<p><span class="smcap">TURGOT</span>, par M. <i>Léon Say</i>, député, de l'Académie française.</p> + +<p><span class="smcap">THIERS</span>, par M. <i>P. de Rémusat</i>, sénateur, de l'Institut.</p> + +<p><span class="smcap">D'ALEMBERT</span>, par M. <i>Joseph Bertrand</i>, de l'Académie française, +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.</p> + +<p><span class="smcap">VAUVENARGUES</span>, par M. <i>Maurice Paléologue</i>.</p> + +<p><span class="smcap">MADAME DE STAEL</span>, par M. <i>Albert Sorel</i>, de l'Institut.</p> + +<p><span class="smcap">THÉOPHILE GAUTIER</span>, par M. <i>Maxime Du Camp</i>, de l'Académie +française.</p> + +<p><span class="smcap">BERNARDIN DE SAINT-PIERRE</span>, par M. <i>Arvède Barine</i>.</p> + +<p><span class="smcap">MADAME DE LA FAYETTE</span>, par le comte <i>d'Haussonville</i>, de l'Académie +française.</p> + +<p><span class="smcap">MIRABEAU</span>, par M. <i>Edmond Rousse</i>, de l'Académie française.</p> + +<p><span class="smcap">RUTEBEUF</span>, par M. <i>Clédat</i>, professeur de Faculté.</p> + +<p><span class="smcap">STENDHAL</span>, par M. <i>Édouard Rod</i>.</p> + +<p><span class="smcap">ALFRED DE VIGNY</span>, par M. <i>Maurice Paléologue</i>.</p> + +<p><span class="smcap">BOILEAU</span>, par M. <i>G. Lanson</i>.</p> + +<p><span class="smcap">CHATEAUBRIAND</span>, par M. <i>de Lescure</i>.</p> + +<p><span class="smcap">FÉNELON</span>, par M. <i>Paul Janet</i>, de l'Institut.</p> + +<p><span class="smcap">SAINT-SIMON</span>, par M. <i>Gaston Boissier</i>, de l'Académie française.</p> + +<p><span class="smcap">RABELAIS</span>, par M. <i>René Millet</i>.</p> + +<p><span class="smcap">J.-J. ROUSSEAU</span>, par M. <i>Arthur Chuquet</i>.</p> + +<p><span class="smcap">LESAGE</span>, par M. <i>Eugène Lintilhac</i>.</p> + +<p><span class="smcap">DESCARTES</span>, par M. <i>Alfred Fouillée</i>.</p> + +<p><i>Chaque volume, avec un portrait en héliogravure...</i> 2 fr.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + + +<p class="figcenter"> +<img src="images/003_small.jpg" alt="Portrait d'Alfred de Musset en costume de page" /></p> + +<h3>LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>ALFRED DE MUSSET</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h1>ARVÈDE BARINE</h1> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4> + +<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4> + +<h4>1893</h4> + +<h5>Droits de traduction et de reproduction réservés.</h5> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h1> + + +<p>J'adresse ici mes remercîments à toutes les +personnes qui ont bien voulu m'ouvrir leurs +archives ou leurs collections, m'aider de leurs +souvenirs ou de leurs conseils, et me donner +ainsi la possibilité d'écrire ce petit livre. +M. Alexandre Dumas a pris la peine de me +fournir des indications qui m'ont été infiniment +précieuses. Madame Maurice Sand m'a +communiqué, avec une confiance dont je lui +suis profondément reconnaissant, un grand +nombre de lettres inédites tirées des archives +de Nohant. M. le Vicomte de Spœlberch de +Lovenjoul, dont l'obligeance et la bonne grâce +sont connues de tous les chercheurs, m'a admis +à profiter des trésors de sa collection; je lui +dois d'avoir pu consulter le <i>Journal</i> manuscrit +de Sainte-Beuve et de nombreuses correspondances +inédites. M. Maurice Clouard, qui sait +tout ce qu'on peut savoir sur Musset, m'a prêté +libéralement le concours de son inépuisable +érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny +a mis gracieusement à ma disposition des lettres +autographes et en grande partie inédites de +Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements +qui ne sont point dans les livres ni dans +les manuscrits. J'acquitte ici envers tous ma +dette de gratitude.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A. B.<br /></span> +</div></div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h1> + +<h2>LES ORIGINES—L'ENFANCE</h2> + + +<p>Chaque génération chante pour elle-même et dans +son langage. Elle a ses poètes, qui traduisent ses +sentiments et ses aspirations. Puis viennent d'autres +hommes, avec d'autres idées et d'autres passions, +toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs +aînés. Ces nouveaux venus demeurent insensibles à +ce qui paraissait la veille si émouvant. Leurs préoccupations +ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, ni +leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure +les poètes de la génération précédente, c'est à la +réflexion, après une étude, comme s'il s'agissait +d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à +condition de n'avoir plus rien à redouter de leur +influence; sinon ils les prennent en aversion, parce +qu'il y a chez les jeunes gens un besoin inné, et +peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement +qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette +condition qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes.</p> + +<p>Musset commence à être un de ces poètes de la +veille, que les têtes grisonnantes restent seules à +comprendre sans effort. Aucun autre, dans notre +siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé +dans les cœurs autant de ces longs échos qui ne +naissent que d'un accord intime avec le lecteur, et +qu'un simple plaisir d'art est impuissant à produire. +Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants +ont déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous +ne pouvons entendre un vers de lui, fût-ce le plus +insignifiant, sans ressentir une émotion, triste ou +joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune +de nos souffrances, fait remonter à notre mémoire +une page de lui, une ligne, un mot qui nous console +ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est trahir +le secret de nos rêves et de nos passions, c'est +avouer combien nous étions romanesques et sentimentaux, +et nous couvrir de ridicule aux yeux de +nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet +de ce petit livre, et tous les historiens à venir de +Musset seront contraints d'en faire autant, quoi qu'il +puisse leur en coûter. L'âme du poète des Nuits est +reliée par des fils, si nombreux et si forts à l'âme +des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et +1870, qu'il serait vain d'essayer de les séparer. +Qu'on en fasse un reproche à Musset, ou qu'on y +voie au contraire son principal titre de gloire, il +n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes +qu'il avait subjuguées, pour leur bien ou pour +leur mal.</p> + +<p>On ne saurait imaginer pour un enfant de génie +un berceau plus heureux que celui d'Alfred de +Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, +dans une vieille famille où l'amour des lettres était +de tradition et où tout le monde, de père en fils, +avait de l'esprit. Sans remonter jusqu'à Colin de +Musset, ménestrel de profession au XIII<sup>e</sup> siècle, qui +ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand +oncle du poète, le marquis de Musset, avait eu un +vif succès, en 1778, avec un roman par lettres, +«dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et +portant ce titre assorti à la préface: <i>Correspondance +d'un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et +d'Hortense de Saint-Just</i>. Ce vieux marquis, qui ne +mourut qu'en 1839, représentait pour ses petits-neveux +l'ancien régime, y compris les temps féodaux. +Son château avait des parties moyen âge, aux embrasures +profondes, aux planchers doubles, dissimulant +trappe et cachette. Lui-même marchait le jarret +tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait +porté la culotte courte. Il méprisait profondément +les journaux, ne manquait jamais de se découvrir +lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom +d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant +pas complètement échappé à l'influence de +Rousseau. Il lui arrivait d'écrire des phrases à la +Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la campagne, +on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une +dévotion extrême, il avait fait sur ses vieux jours, +en 1827, une satire contre les Jésuites, signée +Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille se +trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne +comprenait rien au romantisme.</p> + +<p>Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, +beaucoup plus jeune que le marquis, n'en voulait +pas comme lui à la Révolution, qui lui avait rendu le +service de lui ôter son petit collet et lui avait donné +son empereur. Il avait entremêlé dans son existence +la guerre, la littérature et les fonctions publiques. +La même diversité se retrouve dans ses écrits, où +il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de +voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, +où il prend sa défense contre la coterie Grimm, +est une œuvre patiente et sérieuse, et il avait d'autre +part le goût et le talent des vers plaisants. Gai, spirituel, +prompt à la riposte et mordant à l'occasion, +c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut +un père aimable, trop indulgent, très XVIII<sup>e</sup> siècle +d'esprit. Ce dernier point est à retenir.—Pas plus +que son oncle le marquis, M. de Musset-Pathay ne +comprenait rien au romantisme.</p> + +<p>Il avait une sœur chanoinesse, ancienne pensionnaire +de Saint-Cyr et confite en dévotion. Elle +habitait à Vendôme, dans un faubourg, une petite +maison moisie, où elle avait tourné tout doucement +à l'aigre entre des chiens hargneux et des exercices +de piété. Quelques lignes d'un de ses neveux<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> +donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, elle +non plus, du don de repartie, et qu'elle était de +taille à tenir tête à son frère.—Elle faisait peu de +cas de la littérature; toutefois elle admettait une +distinction entre la prose et les vers: la prose était +besogne basse, à laisser aux manants; les vers +étaient la dernière des hontes, une de ces humiliations +dont les familles ne se relèvent pas.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> De Paul de Musset, dans la <i>Biographie d'Alfred de +Musset</i>. Ce volume est précieux par les renseignements qu'il +contient sur la famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On +ne doit toutefois le consulter qu'avec une certaine défiance. +Il s'y trouve partout des inexactitudes et des inadvertances, +et, à partir d'un moment que nous indiquerons, ces inexactitudes +sont volontaires, et calculées en vue de dérouter le +lecteur.</p></div> + +<p>La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était +pas moins savoureuse. Son aïeul Guyot-Desherbiers, +qui avait été jadis de robe, et avait fréquenté +les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit +jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio +XVIII<sup>e</sup> siècle, plus mousseux encore que celui +que nous connaissons, et ne lui cédant en rien pour +le pittoresque du langage, mais sans la note mélancolique +et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers +ne songeait guère à s'apitoyer sur les +peines des princesses de féerie; en revanche, il avait +sauvé des têtes, et non toujours sans péril, pendant +les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. +Ses petits-fils purent jouir de sa verve intarissable; +Fantasio devenu grand-père était resté Fantasio. +Il mourut chargé de jours en 1828.—M. Guyot-Desherbiers +faisait des vers à ses moments perdus.</p> + +<p>Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs +chants sur les <i>Chats</i>. Il faisait du chat un humanitaire, +ami des pauvres et de leur maigre cuisine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est pour eux que son dos se gonfle,<br /></span> +<span class="i0">Pour eux, dans sa poitrine, ronfle<br /></span> +<span class="i0">La patenôtre du plaisir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il se plaisait aux difficultés techniques, comme +d'écrire sur trois rimes—et sans chevilles!—tout +un chant de son poème, ou d'inventer des +rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de +Banville plutôt que Victor Hugo. Son influence +manqua à son petit-fils quand celui-ci eut à défendre +contre les siens, nourris dans le classique, les +enjambements et les épithètes imprévues des <i>Contes +d'Espagne et d'Italie</i>. Les Fantasio comprennent +tant de choses.</p> + +<p>La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon +remarquable de la bourgeoise française du +siècle dernier. Elle avait infiniment de bon sens, +et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle +de Rousseau, passionnée comme Julie et +Saint-Preux, et comme eux éloquente dans les +heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait +dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, +mais l'éloquence pathétique qui remue. Elle produisait +alors une impression profonde sur les siens, +habitués à la voir tranquille et grave. Mme de Musset-Pathay, +sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.</p> + +<p>On voit que les origines intellectuelles de Musset +sont faciles à démêler pour qui s'intéresse aux mystères +de l'hérédité. Nous venons de trouver parmi +ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins +d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux +femmes d'une sensibilité vive, d'une éloquence +naturelle et chaude. C'est à ces dernières que +se rattachent les <i>Nuits</i> et toute la partie brûlante +et passionnée de l'œuvre de Musset. Quant à sa +tante la chanoinesse, elle a rempli le rôle de la +fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au baptême +d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse +dans ses lettres d'être grognon, lorsqu'il écrit: +«J'ai grogné tout mon saoul», ou bien: «Je +commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la +chanoinesse qui fait des siennes; elle s'est vengée +d'avoir un neveu poète en lui insufflant un peu—très +peu—de sa mauvaise humeur.</p> + +<p>L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un +joli blondin caressant. Il existe un portrait de lui à +trois ans, dans le goût troubadour, qui était de +mode au temps de la reine Hortense. Le bambin est +assis en chemise dans un site poétique, les pieds +dans un ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent +un air de petite fille bien sage. Auprès de lui est +une grande épée, qu'il avait demandée «pour se +défendre contre les grenouilles». Un autre portrait +le représente plus âgé de quelques années, mais +gardant encore ses belles boucles blondes. Il a aussi +conservé son expression placide et ingénue. Ce +n'était pourtant pas faute de prendre au tragique +les peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur +de ses joies. Il était déjà, au suprême degré, impressionnable, +excitable, et même éloquent, s'il faut +en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à +peine hors des langes, le petit poète en herbe +avait des «mouvements oratoires et des expressions +pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses +plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience +de jouir» et la «disposition à dévorer le temps» +qui ne le quittèrent jamais. Un jour qu'on lui avait +apporté des souliers rouges et que sa mère ne l'habillait +pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant: +«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers +neufs seront vieux». Enfin, il avait déjà des palpitations +de cœur et des suffocations.</p> + +<p>Il faut des mains intelligentes et légères pour +manier ces organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay +n'était que trop indulgent. Il eût pu dire, lui +aussi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,<br /></span> +<span class="i0">Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.<br /></span> +<span class="i0">(C'est mon opinion de gâter les enfants.)<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps +de s'occuper des marmots. Il laissa sa femme élever +Paul et Alfred<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et ceux-ci n'y perdirent rien. Ils +durent à leur mère une de ces enfances saines et +heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements +mémorables, gravés à jamais dans la mémoire, +ont été une partie de jeu, ou une condamnation au +cabinet noir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que +ses frères.</p></div> + +<p>Musset commença ses études avec un précepteur +qui grimpait dans les arbres avec ses élèves. Les +leçons n'en allaient pas plus mal. Il y eut cependant +un moment difficile quand l'écolier découvrit les +<i>Mille et une Nuits</i> et la <i>Bibliothèque bleue</i>. Sa petite +tête en tourna. Pendant des mois, il ne pensa, en +classe et hors de classe, qu'aux enchanteurs et aux +paladins. Il cherchait dans la maison de ses parents, +rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on +entend marcher dans les murs, et les portes dérobées +par où surgissent les traîtres et les libérateurs. +On lui donna <i>Don Quichotte</i>, qui le calma, sans le +corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt +enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent +leurs aventures merveilleuses. Il était né avec la foi +au hasard, et il fut toujours de ceux qui croient aux +surprises du sort, quitte à s'estimer trompés et frustrés, +quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les +hommes de cette humeur subissent la vie au lieu de +la faire, et ce fut le cas d'Alfred de Musset.</p> + +<p>Il avait sept ans lorsqu'il dévora les <i>Mille et une +Nuits</i>. La même année, il fit avec les siens un long +séjour à la campagne, dans une vieille maison biscornue, +très amusante pour des enfants, et attenante +à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite +dans <i>Margot</i>: «Mme Piédeleu, sa femme, lui +avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si +tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne +s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du +bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq +pouces; c'était la plus belle femme du pays. Les huit +garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration +du village, obéissaient en esclaves à leur père.» +Les petits Parisiens ne se lassaient point de regarder +travailler cette tribu de géants et de se rouler sur +les meules de foin. Ce fut pourtant après un été aussi +sainement employé que le cadet, en rentrant rue +Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression +de son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de +Musset<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, il brisa une des glaces du salon avec une +bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec des +ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur +une carte d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. +Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la +moindre réprimande, parce qu'il s'en montra consterné.» +Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, +jette une vive lumière sur les inégalités de caractère +d'Alfred de Musset. Il était impossible d'avoir plus +de bon sens, un esprit plus net, quand les nerfs ne +s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils +étaient irritables, et provoquaient des «accès de +manie» pendant lesquels Musset faisait le mal qu'il +n'aurait pas voulu. Il s'en désolait ensuite, s'accablait +de reproches, et n'en demeurait pas moins à +la merci de ses nerfs.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Biographie.</i></p></div> + +<p>Nous savons également par son frère qu'il s'est +peint lui-même dans le portrait de Valentin par où +débutent les <i>Deux Maîtresses</i>. La page qu'on va lire +est donc un souvenir personnel, et elle nous montré +aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous +le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de +son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, +dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de +sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et +encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre +autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre +doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait +sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en +approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait +endormi, en attendant que l'heure du maître arrivât, +il restait parfois des heures entières le front posé +sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant +sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole +où nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il +faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de +lui. Plus la clarté devenait vive, plus son cœur s'épanouissait.... +Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, qu'il prit +un goût passionné pour l'or et le soleil.» +Notons encore à treize ans, pendant une partie de +chasse où il avait failli blesser son frère, une attaque +de nerfs assez violente pour amener la fièvre, et nous +aurons la clef de bien des incidents de son existence +tourmentée.</p> + +<p>Les années de collège furent aussi dénuées d'événements +que celles de la première enfance. Musset +fut externe à Henri IV à partir de la sixième et fit de +bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de +poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit +le reste dans les <i>Deux Maîtresses</i>. «Ses premiers +pas dans la vie furent guidés par l'instinct de la passion +native. Au collège, il ne se lia qu'avec des +enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais +par goût. Précoce d'esprit dans ses études, l'amour-propre +le poussait moins qu'un certain besoin de +distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau milieu +de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place +au banc d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son +père l'emmenait en visite dans sa famille, et il assistait +à une escarmouche avec sa tante la chanoinesse, +ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher +dans la chambre à cachette de son oncle le marquis. +C'est tout ce qui lui arriva entre neuf et +seize ans.</p> + +<p>En 1827, il obtint le second prix de philosophie +au grand concours. Dans sa composition, l'élève +Musset<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> traitait les pyrrhoniens de sophistes, ainsi +que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait que +peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que +ce qui est ne change pas et ne nous soit pas enlevé, +<i>dummodo quæ sunt, nec mutentur, nec eripientur</i>»; ce +qui paraît au fond assez pyrrhonien. Après la distribution +des prix, sa mère décrivit la cérémonie à +un ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre +facultés en grand costume, et son fils était si joli! +Elle a bien pleuré, et c'était bien délicieux. «Pendant +trois jours, continue-t-elle, nous n'avons vu +que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait +des voitures pour les emporter.» Alfred de +Musset quitta les bancs sur cette apothéose. Il était +bachelier et il refusait énergiquement de se préparer +à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami +Paul Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château +de son oncle le marquis, nous ouvre pour la première +fois une échappée sur le travail intérieur qui +s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se +souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que +Musset était alors à l'âge ingrat où les idées sont +aussi dégingandées que le corps. Il était le premier +à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi bête qu'un +autre».</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition: +<i>Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint +reduci?</i> Musset concluait que tous les motifs de jugement +peuvent se ramener à l'évidence.</p></div> + +<p>Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, +Mme Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont +assombries et désorganisées. «Mon frère, dit-il, +est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce +château, où je ne puis parler à personne qu'à mon +oncle, qui, il est vrai, a mille bontés pour moi; mais +les idées d'une tête à cheveux blancs ne sont pas +celles d'une tête blonde. C'est un homme excessivement +instruit; quand je lui parle des drames qui +me plaisent ou des vers qui m'ont frappé, il me +répond: «Est-ce que tu n'aimes pas mieux lire +tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours +plus vrai et plus exact».</p> + +<p>«Toi qui as lu l'<i>Hamlet</i> de Shakespeare, tu sais +quel effet produit sur lui le savant et érudit Polonius!—Et +pourtant cet homme-là est bon; il +est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est +pas de ces gens pour qui le ruisseau n'est que de +l'eau qui coule, la forêt que du bois de telle ou +telle espèce, et des cents de fagots. Que le ciel +les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi +et moi.»</p> + +<p>On sent que Musset est en proie au malaise qui +s'empare souvent des très jeunes gens lorsqu'ils +s'aperçoivent, au moment de commencer à penser +par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au +cercle d'idées dans lequel ils ont été élevés. Cette +découverte les trouble comme un manque de piété +filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En +1827, le romantisme fermentait dans les veines de la +jeunesse. Elle savait par cœur les <i>Méditations</i> et les +<i>Odes et Ballades</i>. Elle se passionnait pour Shakespeare +et Byron, Gœthe et Schiller. La préface de +<i>Cromwell</i> allait paraître, et les adversaires de la +nouvelle école poétique se préparaient à la résistance; +on voyait déjà se former les deux camps qui +devaient en venir aux mains à la première d'<i>Hernani</i>. +Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, +et l'on conçoit son indignation quand le vieux marquis +lui faisait observer, avec raison du reste, que +Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, +et qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes +les pensées que lui prête Alfred de Vigny.</p> + +<p>Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à +son avenir: «Je m'ennuie et je suis triste, je ne te +crois pas plus gai que moi, mais je n'ai pas même +le courage de travailler. Eh! que ferais-je? Retournerai-je +quelque position bien vieille? Ferai-je de +l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis +que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule +récréation) je ne sais pas pourquoi tout cela me +paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est +l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des +arrangeurs qui me dégoûte, mais je ne voudrais pas +écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller. +Je ne fais donc rien, et je sens que le plus grand +malheur qui puisse arriver à un homme qui a les +passions vives, c'est de n'en avoir point. Je ne suis +point amoureux, je ne fais rien, rien ne me rattache +ici....»</p> + +<p>«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une +pièce de Shakespeare ici en anglais. Ces journaux +sont si insipides,—ces critiques sont si +plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des +règles; vous ne travaillez que sur les froids monuments +du passé. Qu'un homme de génie se présente, +et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos +poétiques.—Je me sens, par moments, une envie de +prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de +papier; mais la première difficulté me rebute, et un +souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer +les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! +J'ai besoin de voir une femme; j'ai besoin d'un joli +pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer.—J'aimerais +ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était +pas pédante et économe.» Suivent deux grandes +pages de doléances sur son ennui et sur les études +de droit auxquelles le destine sa famille: «Non, +mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne peux pas +le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes +destinés à ne faire que des avocats estimables ou des +avoués intelligents. J'ai au fond de l'âme un instinct +qui me crie le contraire. Je crois encore au bonheur, +quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»</p> + +<p>On aura remarqué dans ces effusions de collégien +qu'il est travaillé du besoin d'écrire; le papier blanc +l'attire et l'effraie, ce qui va très bien ensemble. +C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses débuts +mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces +petits prodiges à la façon de Gœthe et de Victor +Hugo, qui réclamaient leur nourrice en vers. A dix-sept +ans, son bagage poétique était tout à fait insignifiant.</p> + +<p>Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son +découragement en face de l'avenir, alors que tout +s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là dedans, qui lui +soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien des +fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération +qui arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, +et que Stendhal, Musset lui-même, ont +attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par +la chute du premier empire. On connaît leur thèse. +Le vide laissé par un Napoléon est impossible à +combler. Au lendemain des efforts violents que l'empereur +avait exigés de la France, la jeunesse de la +Restauration se sentit désœuvrée. Comparant ce qui +se passait autour d'elle à la chevauchée impériale +à travers les capitales, elle trouva le présent pâle et +mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal +est revenu avec insistance sur ces idées. Musset +leur a consacré l'un des chapitres de la <i>Confession +d'un Enfant du siècle</i>: «Un sentiment de malaise +inexprimable commença... à fermenter dans tous +les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains +du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, +à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens... se sentaient +au fond de l'âme une misère insupportable.»</p> + +<p>On peut discuter les origines de cette misère +morale; on ne peut en nier les ravages. Le mal +fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que +Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses +<i>Souvenirs littéraires</i>: «La génération artiste et littéraire +qui m'a précédé, celle à laquelle j'ai appartenu, +ont eu une jeunesse d'une tristesse lamentable, tristesse +sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, +inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes +gens étaient hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était +pas seulement une mode, comme on pourrait le +croire; c'était une sorte de défaillance générale qui +rendait le cœur triste, assombrissait la pensée et +faisait entrevoir la mort comme une délivrance.»</p> + +<p>Le collégien «bien malheureux» de la lettre à +Paul Foucher allait donc entrer dans le monde l'âme +empoisonnée de germes de dégoût. Un autre mal, +qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, +empêchait la plaie de se fermer: «J'ai eu, +écrivait-il longtemps après, ou cru avoir cette vilaine +maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage, +quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» +(<i>A la duchesse de Castries</i>,1840.) Il ne s'agit pas seulement +ici de tiédeur religieuse, mais de cette espèce +d'anémie morale qui fait qu'on n'a plus foi à rien. +Musset attribuait le fléau à l'influence des idées +anglaises et allemandes, représentées par Byron et +Gœthe. Quoi qu'il en soit, le mal existait, et il contribuait +à la «défaillance générale» dont parle +M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à +l'âge où il est le plus important de croire à n'importe +quoi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h1> + +<h2>MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE</h2> + + +<p>Les deux années qui suivirent sa sortie du collège +furent décisives pour son développement. Il avait +l'air de ne rien faire: «Sous le prétexte de faire +son droit, dit-il de lui-même dans les <i>Deux Maîtresses</i>, +il passait son temps à se promener aux Tuileries +et au boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour +la médecine, mais la salle de dissection lui fit horreur; +il s'enfuit, ne put dîner, rêva de cadavres et +renonça solennellement à avoir une profession. +«L'homme, déclara-t-il à sa famille, est déjà trop +peu de chose sur ce grain de sable où nous vivons; +bien décidément, je ne me résignerai jamais à être +une espèce d'homme particulière.»</p> + +<p>Malgré les apparences, il était fort loin de perdre +son temps. Paul Foucher l'avait amené tout enfant +chez Victor Hugo. Il y retourna assidûment après +avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux +Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, +Charles Nodier, les deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, +à l'exemple de Victor Hugo leur chef et +leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils +l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles +on posait en principe que le romantisme sortait +du «besoin de vérité» (exactement comme on +l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que +«le poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, +qu'un guide, la vérité»; qu'il lui faut, par conséquent, +mêler dans ses œuvres le laid au beau, «le grotesque +au sublime», puisque la nature lui en a donné +l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est +dans l'art»<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Préfaces des <i>Odes et Ballades</i> et de <i>Cromwell</i>.</p></div> + +<p>On arrêtait devant lui ce que serait la poétique +nouvelle: «Nous voudrions un vers libre, franc, +loyal,... sachant briser à propos et déplacer la césure +pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami +de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui +l'embrouille; fidèle à la rime, cette esclave reine, +cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur +de notre mètre; inépuisable dans la variété de ses +tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et +de facture.»</p> + +<p>On l'emmenait dans les promenades esthétiques où +le Cénacle, Victor Hugo en tête, s'exerçait aux sensations +romantiques, et il faut bien avouer que +Musset n'y apportait pas toujours des dispositions +d'esprit édifiantes. Ses compagnons prenaient au +sérieux leur rôle de néophytes. Qu'on grimpât sur +les tours de Notre-Dame pour se figurer qu'on contemplait +le Paris des truands, ou qu'on allât dans +la plaine Montrouge voir coucher le soleil, personne +n'oubliait jamais d'être romantique. Musset s'amusait +irrévérencieusement des gilets de satin et des barbes +au vent de ses condisciples, de leurs attitudes respectueuses +devant une ogive et de leurs apostrophes +grandiloquentes au paysage.</p> + +<p>Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, +où chacun récitait ses œuvres, vers ou prose. En un +mot, il avait la chance insigne d'être adopté, gâté, +prêché, endoctriné, par l'une des plus glorieuses +élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, +et il ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas +semé le bon grain sur des pierres ou parmi des épines. +La poésie s'éveillait en lui si vite, que c'était plus +rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui grandissait +à vue d'œil et dont les premières clartés le +plongeaient dans des ravissements inoubliables.</p> + +<p>C'est au cours de promenades solitaires dans le +Bois de Boulogne, moins fréquenté que de nos jours, +qu'il entendit chanter au dedans de lui ses premiers +vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient +installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les +bois, et il y recevait les visites, encore furtives, +rappelées dans la <i>Nuit d'août</i>:</p> + +<p class="center">LA MUSE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,<br /></span> +<span class="i0">Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,<br /></span> +<span class="i0">Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,<br /></span> +<span class="i0">Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.<br /></span> +<span class="i0">Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades<br /></span> +<span class="i0">Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,<br /></span> +<span class="i0">Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades<br /></span> +<span class="i0">Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il rapportait de ses promenades des pièces de +vers qu'il n'a pas admises dans ses recueils, avec +raison, parce qu'on y sentait trop l'imitation, mais +qui sont précieuses pour le biographe à cause de +leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui +cherche sa voie, et n'est pas irrésistiblement entraîné +d'un côté plutôt que de l'autre. Une lecture d'André +Chénier lui inspira une élégie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,<br /></span> +<span class="i0">Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....<br /></span> +</div></div> + +<p>Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset +écrivit ensuite un drame à la Victor Hugo. On y +lisait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,<br /></span> +<span class="i0">Quatre portant bonnet, douze portant perruque,<br /></span> +<span class="i0">Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.<br /></span> +</div></div> + +<p>Une autre ballade, intitulée le <i>Rêve</i> et annonçant +par son rythme la <i>Ballade à la lune</i>, fut imprimée, +grâce à Paul Foucher, dans une feuille de chou de +province. Elle débutait ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La corde nue et maigre<br /></span> +<span class="i0">Grelottant sous le froid<br /></span> +<span class="i2">Beffroi,<br /></span> +<span class="i0">Criait d'une voix aigre<br /></span> +<span class="i0">Qu'on oublie au couvent<br /></span> +<span class="i2">L'avent.<br /></span> +<span class="i0">Moines autour d'un cierge,<br /></span> +<span class="i0">Le front sur le pavé<br /></span> +<span class="i2">Lavé,<br /></span> +<span class="i0">Par décence, à la Vierge,<br /></span> +<span class="i0">Tenaient leurs gros péchés<br /></span> +<span class="i2">Cachés.<br /></span> +</div></div> + +<p>Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, +comme la <i>Ballade à la lune</i>? Il n'y aurait rien +d'impossible à cela. Alfred de Musset au Cénacle a +toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la +bonté d'écouter ce bambin, et il en profitait pour +rompre en visière sur certains points au maître +lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation de la rime +riche. A l'apparition de ses premières poésies, il +écrivait au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui +envoyant son volume: «Tu verras des rimes +faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à quoi +m'en tenir sur leur compte; mais il était important +de se distinguer de cette école <i>rimeuse</i>, qui a voulu +reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme, +croyant rebâtir en replâtrant» (janvier 1830). Sainte-Beuve, +témoin de ses premiers tâtonnements, déclare +qu'il <i>dérima</i> après coup, avec intention, la ballade +<i>andalouse</i>, et que celle-ci était «mieux rimée dans +le premier jet».</p> + +<p>Il se croyait également affranchi—on pardonnera +cette présomption à sa jeunesse—de ce qu'il +y a de déclamatoire et de forcé chez les ancêtres du +romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George +Sand combien il s'était moqué jadis de la <i>Nouvelle +Héloïse</i> et de <i>Werther</i>. Il n'avait pas le droit de tant +s'en moquer, ayant bien pis sur la conscience en +fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il avait +traduit pour un libraire les <i>Confessions d'un mangeur +d'opium</i>, de Thomas de Quincey. Sa traduction est +royalement infidèle; c'est même ce qui en fait l'intérêt. +Non seulement Musset taille et rogne, douze +pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et +dans un esprit très arrêté: il ajoute invariablement, +partout, des panaches romantiques. Il en met d'abord +aux sentiments; le héros de l'original anglais pardonnait +à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; +celui du texte français l'assure de son «respect» +et de son «admiration». Il en met, et d'énormes, +aux sommes d'argent; les deux ou trois cents francs +donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent +vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent +démesurément et les affaires des petits usuriers +prennent des proportions grandioses. Il chamarre +les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de +la salle de dissection, aventures ténébreuses dans +le goût du jour. Bref, c'est un empanachement général, +après lequel il n'était pas permis de se moquer +de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.</p> + +<p>Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté +par le flot romantique. Ses grands amis du Cénacle +lui faisaient réciter ses vers, le conseillaient, et il +va sans dire qu'ils le poussaient dans leur propre +voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. +Émile Deschamps donna une soirée pour faire entendre +<i>Don Paez</i>, et il y eut des cris d'enthousiasme +au vers du <i>dragon</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il y en eut aussi pour les <i>manches vertes</i> du <i>Lever</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vois tes piqueurs alertes,<br /></span> +<span class="i0">Et sur leurs manches vertes<br /></span> +<span class="i0">Les pieds noirs des faucons.<br /></span> +</div></div> + +<p>Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé +et lui reprochait d'abuser des enjambements et des +«trivialités». Il est surprenant que Sainte-Beuve, +avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné +tout d'abord que Musset était un romantique né +classique<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, autant dire un romantique d'occasion, +sur lequel on avait tort de compter absolument, +tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence +du milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne +pas s'en douter. Musset ne cachait pas son goût pour +le XVIII<sup>e</sup> siècle, mais on passe à un échappé de collège +d'aimer Crébillon fils et <i>Clarisse Harlowe</i>. +Quant à son admiration, très significative, pour les +vers de Voltaire, on ne la prenait sans doute pas +au sérieux chez un apprenti romantique qu'on avait +nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui +l'on avait fait étudier son métier, non sans profit, +dans Mathurin Régnier. J'insiste sur ces détails +parce que le Cénacle a accusé plus tard Musset de +désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection, +il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur +des <i>Nuits</i> leur était si peu acquis corps et âme, ainsi +qu'ils se le figuraient, qu'il avait toujours prêté +l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés +pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred +de Musset n'aimait point la nouvelle école littéraire. +Ces aimables gens ne se bornaient pas à une désapprobation +tacite. Ils combattaient des tendances +qu'ils jugeaient funestes, et la lettre de Musset à +l'oncle Desherbiers, dont on a déjà lu un passage, +prouve que leurs efforts n'avaient pas été en pure +perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande +grâce pour des phrases contournées; je m'en crois +revenu.... Quant aux rythmes brisés des vers, je +pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on +peut appeler le récitatif, c'est-à-dire la <i>transition</i> +des sentiments ou des actions. Je crois qu'ils doivent +être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait +usage.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La remarque est de M. Augustin Filon.</p></div> + +<p>«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions +qu'aux détails; car je suis loin d'avoir une +manière arrêtée. J'en changerai probablement plusieurs +fois encore.</p> + +<p>«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des +éloges que j'ai mis dans ma poche de derrière. C'est +à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois +d'avoir réformé mes opinions sur des points très +importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. +Mais tu sais qu'elles ne vont pas encore +jusqu'à me faire aimer Racine (janvier 1830).»</p> + +<p>En attendant que ses réflexions portassent leurs +fruits, bons ou mauvais, il écrivait rapidement les +<i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, et ses amis n'y remarquaient +qu'un heureux <i>crescendo</i> d'impertinence pour +tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques +se faisait un devoir de respecter et d'admirer. +Après les chansons et <i>Don Paez</i> vinrent les +<i>Marrons du feu</i>, <i>Portia</i>, la <i>Ballade à la lune</i>, <i>Mardoche</i>, +et la dernière pièce était la plus effrontée; +aussi s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. +Musset s'était décidé à se faire imprimer pour conquérir +le droit de quitter une place d'expéditionnaire +imposée par son père. Son volume parut vers +le 1<sup>er</sup> janvier 1830.</p> + +<p>Voici le moment de regarder le dessin de Devéria +placé en tête de ce volume. Il représente Musset +aux environs de la vingtième année, dans un costume +de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs +fois. A sa taille svelte, à son visage imberbe +et jeunet, on lui donnerait moins que son âge. Il a +sous le pourpoint et le maillot la grâce hautaine +que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême +et raffinée. La physionomie manque un peu +de flamme. Ce n'est pas la faute de l'artiste. Elle +n'en avait pas toujours; elle était diverse comme +l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le +vent qui soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide +et silencieux, un peu froid d'aspect, était celui qui +se montrait d'ordinaire dans la première jeunesse, +même après le tapage de ses débuts. Un de ses +camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au +printemps de 1833, m'assure n'en avoir guère +connu d'autre. C'est celui que Lamartine aperçut +«nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur +un coussin, la tête supportée par sa main, sur +un divan du salon obscur de Nodier». Lamartine +remarqua sa chevelure flottante, ses yeux «rêveurs +plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel +au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse +de femmes et de poètes», et ne s'en occupa point +davantage; il devait mettre trente ans à remarquer +autre chose.</p> + +<p>On rencontre dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin +de sa vie</i> un joli croquis d'un Musset tout différent, +«au regard ferme et clair, aux narines dilatées, +aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est +celui qui se montrait seulement par échappées, le +Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les +yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait +et qui se laissait terrasser par la moindre émotion, +jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le +délire saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous +les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur +proie. Il était bon, généreux, d'une sensibilité profonde +et passionnée, et il était violent, capable de +grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement +tendre, absurdement confiant, et soupçonneux +à en être méchant, mêlant dans la même haleine +les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple +les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors +des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères, +irrésistibles, pendant lesquels il se détestait, +s'humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner +son cœur perpétuellement douloureux. A d'autres +instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit +et persifleur; à d'autres encore, il ne bougeait d'avec +les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu'il +faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et +chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, +tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur +aux femmes qu'il aimait, mais ayant de très grands +côtés et rien de petit ni de bas; un être séduisant, +attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.</p> + +<p>Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous +ces divers aspects, et ils ont porté sur lui des jugements +contradictoires qui contenaient tous une part +de vérité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h1> + +<h2>«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»</h2> + +<h2>LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»</h2> + + +<p>Les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> effarèrent les +classiques. On ne s'était pas encore moqué d'eux +avec autant de désinvolture. Les critiques saisirent +leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je +crois—sans oser en répondre—que le premier +article fut celui de l'<i>Universel</i> (22-23 janvier 1830). Il +portait en épigraphe ces vers des <i>Marrons du feu</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites<br /></span> +<span class="i0">Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,<br /></span> +</div></div> + +<p>et il commençait ainsi: «Voyez la force de la +conscience! Le premier cri de M. de Musset, qui +n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me jetez +pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera +tenté de lui jeter quelque chose, et naturellement il +pare le danger qu'il redoute le plus. Que jetterons-nous +donc à M. de Musset?»</p> + +<p>Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès +de ses lecteurs «de traîner leur vue sur les <i>poésies</i> +de M. de Musset», et il analyse le volume avec de +grandes marques de dégoût. Les fautes de français +le révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, +tels que <i>pots</i> ou <i>haillons</i>, lui font mal. Le +pauvre homme!</p> + +<p>Le <i>Figaro</i> (4 février) se défie. Il a peur de se +laisser prendre à quelque plaisanterie: «Son livre +est-il une parodie? Est-ce une œuvre de bonne +foi?» Tout considéré, <i>Figaro</i> conclut à la bonne foi, +et il en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune +auteur de commencer «sa vie poétique» par les +exagérations et les folies, et lui montre à quoi il +s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un +front ou sur un nom d'écrivain, y reste souvent +comme une de ces taches, qui ne s'effacent plus, +même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de +Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà +et là des traces de talent dans son recueil, malgré +son «mépris pour les lois du bon sens et de la +langue».</p> + +<p>Le même jour, le <i>Temps</i> constate qu'une partie du +public a cru à une parodie. Il trouve, pour sa part, +une inspiration très personnelle dans les vers du +nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images +charmantes et des dialogues étincelants. Mais les +caractères ne se tiennent pas; par exemple, la Camargo +«contredit à chaque instant la nature de son +âme italienne par des formes de langage abstrait, par +des exclamations métaphysiques, par des images et +des comparaisons tout à fait en dehors du monde +matériel et moral de l'Italie». Serait-il possible que +le critique du <i>Temps</i> n'eût pas reconnu dans les +<i>Marrons du feu</i> la double parodie d'une tragédie +classique et de la forme romantique? La Camargo, +c'est Hermione, obligeant Oreste (l'abbé Annibal) à +tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par +des imprécations. Le respect de «la nature de son +âme italienne» avait été le moindre souci de l'auteur, +et il était dans son droit.—Dans le même +article, sur <i>Mardoche</i>: «D'un bout à l'autre, c'est +une énigme dépourvue d'intérêt, pauvre de style et +platement bouffonne».</p> + +<p>La <i>Quotidienne</i> (12 février) est relativement aimable. +Elle voit dans le débutant «un poète et un +fou, un inspiré et un écolier de rhétorique»; dans +les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> un «livre étrange», +où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle +poésie aux plus incroyables bassesses de langage, +des idées les plus gracieuses aux peintures les plus +hideuses, de l'expression la plus vive et la plus heureuse +aux barbarismes les moins excusables». <i>Don +Paez</i> témoigne d'un véritable sens dramatique et +contient des observations profondes, des détails +d'une grande richesse de poésie. D'autre part, c'est +un poème «où se presse du ridicule à en fournir à +une école littéraire tout entière». Le même critique +déclare dans un second article (23 février) qu'il y a +«plus d'avenir» dans M. de Musset «que dans +aucun des poètes de notre époque», compliment +qui a trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but +d'être désagréable à Victor Hugo; mais il faut, ajoute +le journal, que l' «enfant» se mette à l'école s'il veut +arriver à quelque chose.</p> + +<p>Le <i>Globe</i>, qui témoignait aux romantiques assez de +bienveillance, commence (17 février) par constater +l'existence d'un parti avancé pour lequel «M. Hugo +est presque stationnaire,... M. de Vigny classique», +et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il +avoue qu'en ce qui le concerne, la première impression +a été mauvaise: «Deux choses étonnent et choquent +d'abord dans les poésies de M. de Musset: +la laideur du fond et la fatuité de la forme». A +mesure qu'il avançait dans sa lecture, il a aperçu +«quelques beautés; puis ces beautés ont grandi, +puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a +plus été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à +la force de l'exécution, au sentiment et au mouvement +qui manquent à tant d'autres poètes. Il est vrai que +M. de Musset exagère quelques-uns des défauts de +la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de +Musset le disloque; elle emploie les enjambements, +il les prodigue». Néanmoins, malgré les <i>Marrons +du feu</i>, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur +de l'article, malgré <i>Mardoche</i>, qui a l'air écrit par +un «fou», les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> annoncent +«un talent original et vrai».</p> + +<p>La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. +Elle arriva de Vendôme. La tante chanoinesse avait +appris par la voix publique qu'elle avait un neveu +poète, et elle reprochait aigrement à M. de Musset-Pathay +de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait +toujours blâmé son frère de trop aimer la littérature; +il voyait à présent où cela conduisait.</p> + +<p>Le pardon des injures ne figurait pas dans son +<i>credo</i>. En châtiment des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, +la chanoinesse «renia et déshérita les mâles de sa +famille pour cause de dérogation», et la première +édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé +la conversation impie de Mardoche avec le +bedeau.</p> + +<p>Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup +de calme et d'attention. Il ne s'indignait pas. +Il ne traitait pas les critiques de pions et de cuistres. +Il ne désespérait pas de la littérature et de +l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne +de l'élan et de l'ardeur. La critique injuste n'est +jamais à craindre. En tout cas, j'ai résolu d'aller en +avant, et de ne pas répondre un seul mot.»—M. de +Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait +à un ami, à propos de l'article si cruel de l'<i>Universel</i>: +«Mes inquiétudes sur les disputes possibles +n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su +avec une surprise extrême le stoïcisme de notre +jeune philosophe. Je sais du seul confident qu'il ait<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> +et qui le trahit pour moi seul, qu'il profite de toutes +les critiques, abandonne le genre en grande partie. +Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. +Je le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à +M. de Cairol.)</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Son frère Paul.</p></div> + +<p>Musset était modeste et extrêmement intelligent. +De là son attitude patiente et attentive lorsqu'on +disait du mal de ses vers. Il avait d'ailleurs été +dédommagé des injures de la presse. Non pas que +le gros public eût été pour lui. Les bonnes gens, +raconte Sainte-Beuve, ne virent dans le livre «que +la <i>Ballade à la lune</i>, et n'entendirent pas raillerie +sur ce <i>point</i> d'invention nouvelle: ce fut un haro de +gros rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent +en faveur de Musset, et tous les vieux amateurs +de poésie qui n'étaient pas inféodés au parti +classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y +avait là du nouveau.</p> + +<p>Il y en avait en effet.</p> + +<p>D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, +et puissamment exprimées:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Oh! dans cette saison de verdeur et de force,<br /></span> +<span class="i0">Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,<br /></span> +<span class="i0">Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,<br /></span> +<span class="i0">Heureux, heureux celui qui....<br /></span> +</div></div> + +<p>A la page suivante, une sensation très vraie est +si fortement rendue qu'elle se communique au lecteur, +et qu'on <i>voit</i> passer l'image chère à don +Paez:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Don Paez cependant, debout et sans parole,<br /></span> +<span class="i0">Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,<br /></span> +<span class="i0">Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir<br /></span> +<span class="i0">Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre +de sa force. C'est de la poésie sensuelle, mais d'une +sensualité très raffinée et très délicate:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,<br /></span> +<span class="i0">Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,<br /></span> +<span class="i0">Et que tout vent du soir qui les peut effleurer<br /></span> +<span class="i0">Leur enlève un parfum plus doux à respirer?<br /></span> +</div></div> + +<p>Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit +au poète qu'une épithète, et cela suffit pour faire +tableau.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi;<br /></span> +<span class="i0">La lune se levait; sa lueur <i>souple et molle</i>,<br /></span> +<span class="i0">Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,<br /></span> +<span class="i0">Sur les pâles velours et le marbre changeant,<br /></span> +<span class="i0">Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.<br /></span> +</div></div> + +<p>Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à +travers des vitraux, et il est obligé de la personnifier +pour rendre sa vive impression de quelque +chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on aurait +pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres +fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, +si l'on veut, très antique. Homère et Virgile ont des +épithètes de ce genre, et, avant qu'il y eût une poésie +écrite ou chantée, les vieux mythes traduisaient des +impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser +Endymion, coulait son corps souple et mol à travers +le réseau des ramures.</p> + +<p>Il est de même très antique, et très moderne à la +fois, dans ses comparaisons, où il se montre entièrement +dégagé du souci du mot noble, qui préoccupait +tant les poètes du XVIII<sup>e</sup> siècle. Il a retrouvé +l'heureuse brutalité des anciens, leur science du +détail réaliste qui frappe l'imagination et fait surgir +la scène devant les yeux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,<br /></span> +<span class="i0">Deux louves, remuant les feuilles desséchées,<br /></span> +<span class="i0">S'arrêter face à face et se montrer la dent;<br /></span> +<span class="i0">La rage les excite au combat; cependant<br /></span> +<span class="i0">Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;<br /></span> +<span class="i0">Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.<br /></span> +</div></div> + +<p>Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé +d'éléments étrangers ce vieux réalisme païen, +qui semble lui avoir été naturel. Musset nommait +Régnier son premier maître, et il y a en effet du +Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans +la comparaison des fileuses:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,<br /></span> +<span class="i0">S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,<br /></span> +<span class="i0">Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,<br /></span> +<span class="i0">Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;<br /></span> +<span class="i0">De même l'on dirait que, par l'âge lassée,<br /></span> +<span class="i0">Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,<br /></span> +<span class="i0">S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le romantisme des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> +pouvait aussi compter pour du nouveau. Victor +Hugo en était encore aux <i>Orientales</i>, et Musset le +dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses +débauches de métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde +de l'armée révolutionnaire, tandis que sa verve +turbulente et son ironie en faisaient une espèce +d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de +retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin +d'avertir qu'on y perdrait sa peine et son temps. Il +avait signifié dans <i>Mardoche</i> à l'«école rimeuse» +qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les Muses visitaient sa demeure cachée,<br /></span> +<span class="i0">Et, quoiqu'il fît rimer <i>idée</i> avec <i>fâchée</i>,<br /></span> +<span class="i3">On le lisait....<br /></span> +</div></div> + +<p>Même irrévérence à l'égard des autres réformes. +Cet audacieux s'était permis de parodier dans la +<i>Ballade à la lune</i> les rythmes et les images romantiques, +et il affichait la prétention d'exprimer +ce qu'il sentait, non ce qu'il était à la mode de +sentir. La mode était aux airs funestes et penchés; +Musset osait être gai et se moquait des mélancoliques:</p> + +<div class="poem"><div class="center"> +RAFAEL.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Triste, abbé?—Vous avez le vin triste?—Italie,<br /></span> +<span class="i0">Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.<br /></span> +<span class="i0">Quant à mélancolie, elle sent trop les trous<br /></span> +<span class="i0">Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur +disait aussi clairement que possible sur quels points +il se séparait d'eux. Quant à leur dire où il en serait +le lendemain, s'il referait <i>Candide</i> ou <i>Manfred</i>, il +eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, +et n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. +«Les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, a dit +Sainte-Beuve, posaient... une sorte d'énigme sur +la nature, les limites et la destinée de ce talent.» +Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus +étrange pêle-mêle d'enfantillages de collégien<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, et +de vers de haut vol, de ceux que le génie trouve et +que le talent ne fabrique jamais, quelque peine qu'il +y prenne.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">. . . . pour la petitesse<br /></span> +<span class="i0">De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse<br /></span> +</div></div> +<p> +On en pourrait citer de moins innocents.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme,<br /></span> +<span class="i0">Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.<br /></span> +<span class="i0"><i>Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Comme un soldat vaincu brise ses javelots....</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux,<br /></span> +<span class="i0"><i>Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux....</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Heureux un amoureux! . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne;<br /></span> +<span class="i0">Mais sa folie au front lui met une couronne,<br /></span> +<span class="i0">À l'épaule une pourpre, et <i>devant son chemin</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations +et de disparates, n'aurait-il pas choqué +les esprits corrects et réjoui les fous? Les bonnes +gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute +vérité que le succès des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> +tenait du scandale.</p> + +<p>Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait +de la vérité dans certaines critiques et se préparait +à l'évolution que son tempérament poétique +rendait inévitable dès qu'il serait hors de page. +«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait +son père, le 19 septembre 1830, à son ami Cairol. Il +n'était plus besoin d'indiscrétions pour s'en douter. +La <i>Revue de Paris</i> avait publié en juillet le manifeste +littéraire intitulé <i>les Secrètes Pensées de Rafaël</i>, que +le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une +déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit +de sang-froid, on a peine à comprendre qu'on ait pu +s'y tromper.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,<br /></span> +<span class="i0">Classiques bien rasés, à la face vermeille,<br /></span> +<span class="i0">Romantiques barbus, aux visages blêmis!<br /></span> +<span class="i0">Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,<br /></span> +<span class="i0">Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge,<br /></span> +<span class="i0">Salut!—J'ai combattu dans vos camps ennemis.<br /></span> +<span class="i0">Par cent coups meurtriers devenu respectable,<br /></span> +<span class="i0">Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.<br /></span> +<span class="i0">Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,<br /></span> +<span class="i0">S'endort près de Boileau . . . . . . . . . .<br /></span> +</div></div> + +<p>On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset +avec le groupe de Victor Hugo se refroidirent. Il est +juste d'ajouter que Musset laissait percer un dessein +arrêté de marcher à l'avenir sans lisières. Le mot +<i>d'école poétique</i> lui paraissait maintenant vide de +sens. «Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son +frère; je trouve même qu'on perd trop de temps +à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré Eugène +Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous +avons causé peinture, en pleine rue, de sa porte à la +mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux +heures du matin; nous ne pouvions pas nous séparer. +Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, +j'ai discuté de huit heures du soir à onze heures. +Quand je sors de chez Nodier ou de chez Achille +(Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un +ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En +fera-t-on un vers meilleur dans un poème, un trait +meilleur dans un tableau? <i>Chacun de nous a dans le +ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un +violon ou une clarinette. Tous les raisonnements du +monde ne pourraient faire sortir du gosier d'un merle +la chanson du sansonnet.</i> Ce qu'il faut à l'artiste ou +au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant +un vers, un certain battement de cœur que je connais, +je suis sûr que mon vers est de la meilleure +qualité que je puisse pondre.»</p> + +<p>Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... +m'a appris une chose que je ne savais pas, c'est que +depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis +converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me +suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé +de la grâce en lisant Laharpe? On s'attend sans +doute que, au lieu de dire: «Prends ton épée +et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras +d'un glaive homicide, et tranche le fil de ses jours». +Bagatelle pour bagatelle, j'aimerais encore mieux +recommencer les <i>Marrons du feu</i> et <i>Mardoche</i>.» +(4 août 1831.)</p> + +<p>Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. +Une forte secousse morale, causée par la mort +de son père (avril 1832), détermina enfin un retour +au travail, et les anciens amis furent convoqués la +veille de Noël à une lecture de la <i>Coupe et les Lèvres</i> +et d'<i>A quoi rêvent les jeunes filles</i>. La séance fut glaciale. +Quand on se quitta, la séparation était consommée +entre le nourrisson du romantisme et le +Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait +voulu et cherché.</p> + +<p>Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, +sous ce titre: <i>Un spectacle dans un fauteuil</i>. La critique +s'en occupa peu. Sainte-Beuve fit un article +(<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 janvier 1833) où Alfred +de Musset était discuté sérieusement et classé «parmi +les plus vigoureux artistes» du temps. Un journal +le loua chaudement; deux autres l'exécutèrent avec +de gros mots: <i>indigeste fatras</i>, <i>œuvre sans nom</i>, <i>fatigantes +divagations</i>; la plupart lui firent dédaigneusement +l'aumône du silence. Leur attitude maussade +ne se démentit point dans les années suivantes, et +elle répondait à celle du gros public. Musset était +retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, +celui qui ne s'oublie plus et classe définitivement un +écrivain, s'est fait beaucoup attendre pour lui. Il a +vu sa gloire avant de mourir; mais il n'en a pas joui +longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont +assez complexes.</p> + +<p>Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des +journalistes. Sous prétexte qu'il ne leur en voulait +nullement de leurs injures, il n'avait pas caché sa +joie gamine de ce que tous, ou à peu près, s'étaient +laissé prendre à la <i>Ballade à la lune</i>. En franc +étourdi, il s'était moqué sans pitié, dans les <i>Secrètes</i> +<i>Pensées de Rafaël</i>, de leurs grands frais d'indignation +pour une plaisanterie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O vous, race des dieux, phalange incorruptible,<br /></span> +<span class="i0">Électeurs brevetés des morts et des vivants;<br /></span> +<span class="i0">Porte-clefs éternels du mont inaccessible,<br /></span> +<span class="i0">Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!<br /></span> +<span class="i0">Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,<br /></span> +<span class="i0">Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;<br /></span> +<span class="i0">Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes<br /></span> +<span class="i0">Secouant le tabac de vos jabots usés,<br /></span> +<span class="i0">Avez toussé,—soufflé,—passé sur vos lunettes<br /></span> +<span class="i0">Un parement brossé pour les rendre plus nettes,<br /></span> +<span class="i0">Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,<br /></span> +<span class="i0">Sans partialité, sans malveillance aucune,<br /></span> +<span class="i0">Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!<br /></span> +<span class="i0">Avez lu posément—la Ballade à la lune!!!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!<br /></span> +<span class="i0">Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,<br /></span> +<span class="i0">Pour avoir oublié de faire écrire au bas:<br /></span> +<span class="i0"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i>...<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,<br /></span> +<span class="i0">En voyant cette lune, et ce point sur cet i,<br /></span> +<span class="i0">Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!<br /></span> +</div></div> + +<p>Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être +traité de pédant, même bridé, même guédé! Mais +rien au monde ne lui est plus odieux, plus insupportable, +exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu +de naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps +rancune à «ce jeune gentilhomme» qui «persiflait +tout».</p> + +<p>Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était +brouillé avec le Cénacle, et son nouveau volume était +justement difficile à comprendre. Des trois poèmes +qui le composaient, aucun n'était très accessible à la +foule sans le secours de commentaires. Le premier, +la <i>Coupe et les Lèvres</i>, étonnait tout d'abord par sa +forme inusitée. Ce chœur emprunté à la tragédie +grecque, qui venait exprimer des idées fort peu antiques +dans un langage très moderne, troublait et +déroutait le lecteur. D'autre part, la donnée de la +pièce est loin d'être nette; plusieurs idées assez +disparates s'y succèdent ou s'y mêlent confusément. +L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son +sujet primitif à un autre sujet tout différent. Au premier +acte, il semble qu'il ait voulu faire la tragédie +de l'orgueil, comme Corneille a fait celle de la +volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant +dans une âme ardente et forte.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.<br /></span> +<span class="i0">L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance<br /></span> +<span class="i0">Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.<br /></span> +<span class="i0">L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;<br /></span> +<span class="i0">C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,<br /></span> +<span class="i0">La probité du pauvre et la grandeur des rois....<br /></span> +</div><div class="center"> +LE CHŒUR.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Frank, une ambition terrible te dévore.<br /></span> +<span class="i0">Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;<br /></span> +<span class="i0">Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,<br /></span> +<span class="i0">Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec +tant de superbe, rencontre dans la forêt Belcolor qui +lui dit: «Monte à cheval et viens souper chez moi», +et le sujet change brusquement. Frank est maintenant +celui que la débauche a touché dans la fleur de sa +jeunesse et qui en garde au cœur une flétrissure.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! malheur à celui qui laisse la débauche<br /></span> +<span class="i0">Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!<br /></span> +<span class="i0">Le cœur d'un homme vierge est un vase profond:<br /></span> +<span class="i0">Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,<br /></span> +<span class="i0">La mer y passerait sans laver la souillure;<br /></span> +<span class="i0">Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.<br /></span> +</div></div> + +<p>Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, +et toujours avec un accent poignant, où se trahit un +retour sur lui-même et l'âpreté d'un regret.</p> + +<p>Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia +fait de nouveau dévier le sujet et termine le drame +par un événement romanesque, un pur accident; à +moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile +Faguet a donnée récemment du dénouement de la +<i>Coupe et les Lèvres</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, interprétation très intéressante, +parce qu'elle supprime l'accident et rend au poème +l'unité qui lui manquait. D'après M. Faguet, Frank +«revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance +et à un rachat... et ne peut le ressaisir; car +Belcolor (qu'il faut comprendre ici comme un symbole), +car le spectre de la débauche le regarde, l'attire, +le tue».</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Études littéraires. XIX<sup>e</sup> siècle.</i></p></div> + +<p>Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des +héros de Musset, et cela est curieux, car Musset se +défendait avec vivacité, dans la dédicace même de +la <i>Coupe et les Lèvres</i>, d'avoir cédé à l'influence des +<i>Manfred</i> et des <i>Lara</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;<br /></span> +<span class="i0">Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.<br /></span> +<span class="i0">Je hais comme la mort l'état de plagiaire;<br /></span> +<span class="i0">Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le byronisme fut un des lambeaux du manteau +romantique dont il ne se débarrassa jamais. Il avait +beau le rejeter, le brillant haillon se retrouvait tout +à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans +tout son éclat quand Musset écrira <i>Rolla</i> et la <i>Confession +d'un Enfant du siècle</i>.</p> + +<p>Un public qui n'avait point prêté d'attention aux +grandes et tragiques imaginations de la <i>Coupe et les +Lèvres</i> n'était guère capable de goûter cette perle de +poésie qui s'appelle <i>A quoi rêvent les jeunes filles</i>. +Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou +s'être mis à l'école des féeries de Shakespeare, pour +accepter sans hésitation l'invraisemblable idée du +bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante +des sérénades sous le balcon de ses filles, afin +qu'elles aient eu leur petit roman avant de faire les +mariages de convenance arrangés de toute éternité +par les familles. Voyez pourtant combien le vieux +Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les +deux prétendants auxquels reviendrait le soin des +romances et des billets doux sont, l'un trop timide, +l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, Silvio +ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de +profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du +bleu sur des échelles de soie. Mais telle est la force +d'une idée juste, que tout s'arrange, malgré tout, +comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et Ninette +auront respiré la poésie de l'amour avant de se +dévouer, en bonnes et honnêtes petites filles, à la +prose du mariage. Elles auront été poètes elles-mêmes +pendant toute une soirée, et se seront ainsi +élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.</p> + +<div class="poem"><div class="center"> +NINON.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.<br /></span> +<span class="i0">Un jeune rossignol chante au fond de mon cœur.<br /></span> +<span class="i0">J'entends sous les roseaux murmurer des génies....<br /></span> +<span class="i0">Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma sœur?<br /></span> +</div><div class="center"> +NINETTE.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine<br /></span> +<span class="i0">Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine,<br /></span> +<span class="i0">Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?<br /></span> +<span class="i0">Ma sœur est une enfant—et je ne le suis plus.<br /></span> +</div><div class="center"> +NINON.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O fleurs des nuits d'été, magnifique nature!<br /></span> +<span class="i0">O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés!<br /></span> +</div><div class="center"> +NINETTE.<br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O feuilles des palmiers, reines de la verdure,<br /></span> +<span class="i0">Qui versez vos amours dans les vents embrasés!<br /></span> +</div></div> + +<p>Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. +On n'avait jamais prêté langage plus exquis à +l'amour jeune et ingénu. Le duo que Ninon et Silvio +soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne +faisaient pas prévoir les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, +envers la passion chaste et tendre, trésor des cœurs +purs. Le poète y est revenu plus d'une fois, et cela +lui a toujours porté bonheur.</p> + +<p>Le ton changeait encore avec le dernier poème, +<i>Namouna</i>, et ne cessait plus de changer, tantôt +cynique, tantôt éloquent et passionné, tantôt attendri. +Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on +sait s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout +dans la fameuse tirade sur <i>don Juan</i> qu'il s'est livré +avec abandon. C'était son propre rêve qu'il contait, +dans les strophes étincelantes où il peint ce bel +adolescent</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,<br /></span> +</div></div> + +<p>que la divinisation de la sensation condamne à la +recherche éperdue d'un idéal impossible, et qui en +meurt le sourire aux lèvres, «plein d'espoir dans +sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés +à devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il +était trop tard, et il ne put que crier d'angoisse +comme Frank.</p> + +<p>Il est à remarquer que le <i>Spectacle dans un fauteuil</i> +ne contient plus guère de rejets et de vers brisés, +sauf dans <i>Namouna</i>. La forme de Musset devient un +compromis entre la nouvelle école et l'ancienne. Il +érige de plus en plus en système la pauvreté de la +rime:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;<br /></span> +<span class="i0">Quant à ces choses-là, je suis un réformé.<br /></span> +<span class="i0">Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises;<br /></span> +<span class="i0">Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.<br /></span> +<span class="i0">Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,<br /></span> +<span class="i0">Des rapports trop exacts avec un menuisier.<br /></span> +<span class="i0">Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime<br /></span> +<span class="i0">Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!<br /></span> +<span class="i0">Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée.<br /></span> +<span class="i0">La vieille liberté par Voltaire laissée<br /></span> +<span class="i0">Était bonne autrefois pour les petits esprits.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec +les <i>Guides des voyageurs</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Considérez aussi que je n'ai rien volé<br /></span> +<span class="i0">A la Bibliothèque;—et, bien que cette histoire<br /></span> +<span class="i0">Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.<br /></span> +<span class="i0">Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.<br /></span> +<span class="i0">Mais c'est si grand, si loin!—Avec de la mémoire<br /></span> +<span class="i0">On se tire de tout:—allez voir pour y croire.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti<br /></span> +<span class="i0">Quelque ville <i>aux toits bleus</i>, quelque <i>blanche</i> mosquée,<br /></span> +<span class="i0">Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,<br /></span> +<span class="i0">Quelque description de minarets flanquée,<br /></span> +<span class="i0">Avec l'horizon <i>rouge</i> et le ciel assorti,<br /></span> +<span class="i0">M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i8">(<i>Namouna</i>.)<br /></span> +</div></div> + +<p>Musset savait mieux que personne ce que valait la +couleur locale ainsi comprise; il venait de faire sa +description du Tyrol, dans la <i>Coupe et les Lèvres</i>, +avec un vieux dictionnaire de géographie.</p> + +<p>Il était donc revenu de ses audaces romantiques, +mais il ne s'était pas réconcilié pour cela avec les +classiques, qu'il continuait à plaisanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,<br /></span> +<span class="i0">Tant que le monde ira,—pas à pas,—côte à côte—<br /></span> +<span class="i0">Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.<br /></span> +</div></div> + +<p>Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait +plus qu'à être lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, +il avait sa poignée de fidèles. Ceux-ci +avaient perçu, dès le premier jour, l'accent personnel +au travers des notes d'emprunt, et ils ne +demandaient à l'auteur du <i>Don Juan</i> que d'être +Musset, encore Musset, toujours Musset. Sa mère +lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de +sa sœur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, +on m'a dit que vous êtes la sœur de +M. Alfred de Musset?—Oui, monsieur, j'ai cet +honneur-là.—Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» +Mme de Musset-Pathay ajoute que toute +l'École polytechnique ne jure que par lui (13 février). +Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces +lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait +vingt-trois ans. Les six années écoulées depuis sa +sortie du collège avaient été des années légères. +Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une +mélancolie souriante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:<br /></span> +<span class="i0">N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?<br /></span> +<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span> +<span class="i0">C'est perdre en désirs le temps du bonheur?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Il m'a répondu: Ce n'est point assez,<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;<br /></span> +<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span> +<span class="i0">Nous rend doux et chers les plaisirs passés?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:<br /></span> +<span class="i0">N'est-ce point assez de tant de tristesse?<br /></span> +<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span> +<span class="i0">C'est à chaque pas trouver la douleur?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Il m'a répondu: Ce n'est point assez,<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est point assez de tant de tristesse;<br /></span> +<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse<br /></span> +<span class="i0">Nous rend doux et chers les chagrins passés?<br /></span> +</div></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">(1831)<br /></span> +</div></div> + +<p>Le temps est passé de l'insouciance heureuse. +Nous arrivons à la grande crise de la vie de Musset. +Il va aimer vraiment pour la première fois, et il ne +trouvera plus que les chagrins d'amour sont «doux +et chers».</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h1> + +<h2>GEORGE SAND</h2> + + +<p><i>George Sand à Sainte-Beuve</i> (mars 1833): «.... A +propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous +m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous +ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité +que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur +d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je +veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art +de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du +talent....»</p> + +<p>Quelque temps après, Alfred de Musset et George +Sand se rencontrèrent à un dîner offert par la <i>Revue +des Deux Mondes</i>. Ils se trouvèrent placés l'un à +côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres +de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, +forment une espèce de prologue au drame. On en est +aux formules cérémonieuses et aux politesses banales. +La première lettre qui marque un progrès dans l'intimité +a été écrite à propos de <i>Lélia</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, que George +Sand avait envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec +chaleur, et glisse au travers de ses compliments +qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de +camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la +correspondance. Musset s'enhardit et se déclare, +une première fois avec gentillesse, une seconde avec +passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. +George Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve +qu'elle est la maîtresse de Musset et ajoute qu'il +peut le dire à tout le monde; elle ne lui demande +pas de «discrétion».—«Ici, dit-elle, bien loin d'être +affligée et méconnue, je trouve une candeur, une +loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un +amour de jeune homme et une amitié de camarade. +C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que +je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je +l'ai niée cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai +refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis +heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par +amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais +pas s'est révélée à moi sans aucune des douleurs +que je croyais accepter.» (25 août 1833.)</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Lélia</i> est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de +la <i>Bibliographie de la France</i>, ce qui place son apparition, +selon toutes probabilités, entre le 1<sup>er</sup> et le 5 août.</p></div> + +<p><i>La même au même:</i> «.... J'ai été malade, mais +je suis bien. Et puis je suis heureuse, très heureuse, +mon ami. Chaque jour je m'attache à <i>lui</i>; chaque +jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me +faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller +les belles choses que j'admirais. Et puis encore, +par-dessus tout ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son +intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été +précieuse.» (21 septembre.)</p> + +<p>Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et +Dieu peut-être, dans <i>Lélia</i>; Dieu qui n'est pas méchant, +et qui n'a que faire de se venger de nous, m'a +fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur +et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des +joies sublimes....»</p> + +<p>Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, +qu'on ne peut passer sous silence dans une biographie +d'Alfred de Musset, non pour le bas plaisir de +remuer des commérages et des scandales, ni parce +qu'elle met en cause deux écrivains célèbres, mais +parce qu'elle a eu sur Musset une influence décisive, +et aussi parce qu'elle présente un exemple unique et +extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait +faire des êtres devenus sa proie. La correspondance +de ces illustres amants, où l'on suit pas à pas les +ravages du monstre, est l'un des documents psychologiques +les plus précieux de la première moitié du +siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux +d'un homme et d'une femme de génie pour +vivre les sentiments d'une littérature qui prenait ses +héros en dehors de toute réalité, et pour être autant +au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani +et les Lélia. On y voit la nature se venger durement +de ceux qui l'ont offensée, et les condamner à +se torturer mutuellement. C'est d'après cette correspondance +que nous allons essayer de raconter une +histoire qu'on peut dire ignorée, quoiqu'on en ait +tant parlé, car tous ceux qui s'en sont occupés ont +pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset travestit +les faits à dessein dans sa <i>Biographie. Elle et Lui</i>, de +George Sand, et la réponse de Paul de Musset, <i>Lui +et Elle</i>, sont des livres de rancune, nés de l'état de +guerre créé et entretenu par des amis, pleins de +bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, +bien mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de +George Sand imprimées dans sa <i>Correspondance</i> +générale qui n'aient été tronquées selon les besoins +de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette +réflexion, qu'en diminuant l'<i>autre</i>, on amoindrissait +d'autant son propre héros.</p> + +<p>Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers +mois, mais Musset a comblé cette lacune dans la +<i>Confession d'un Enfant du siècle</i>, dont les trois dernières +parties sont le tableau, impitoyable pour lui-même, +triomphant pour son amie, de son intimité +avec George Sand. Il ne s'y est pas épargné. Ses +graves défauts de caractère, ses torts dès le début, +y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec +quelle véracité, un fragment inédit de George Sand +en fait foi: «Je vous dirai que cette <i>Confession d'un +Enfant du siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les +moindres détails d'une intimité malheureuse y sont +si fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la +première heure jusqu'à la dernière, depuis la <i>sœur +de charité</i> jusqu'à l'<i>orgueilleuse insensée</i>, que je me +suis mise à pleurer comme une bête en fermant le +livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)</p> + +<p>Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le +dénouement. Qu'on s'en souvienne, et qu'on relise +ce récit haletant: on verra jour par jour, heure par +heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume +ce cri de détresse jeté par George Sand au moment +de la rupture: «Je ne veux plus de toi, mais je +ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév. ou +mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, +que ce qui est arrivé devait arriver.</p> + +<p>Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. +Musset, passionnément épris pour la première fois +de sa vie, avait derrière lui un passé libertin, qui +s'attachait à lui comme la tunique de Nessus et contraignait +son esprit à torturer son cœur. Comme le +pêcheur de <i>Portia</i>, «il ne <i>croyait</i> pas», et il avait +un besoin désespéré de croire. Il rêvait d'un amour +au-dessus de tous les amours, qui fût à la fois un +délire et un culte. Il comprenait bien qu'aucun des +deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre +son parti, passait son temps à essayer d'escalader le +ciel et à retomber dans la boue, et il en voulait alors +à George Sand de sa chute. Un quart d'heure après +l'avoir traitée «comme une idole, comme une divinité», +il l'outrageait par des soupçons jaloux, par +des questions injurieuses sur son passé. «Un quart +d'heure après l'avoir insultée, j'étais à genoux; dès +que je n'accusais plus, je demandais pardon; dès +que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire +inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; +je me montrais navré de joie, je perdais presque la +raison par la violence de mes transports; je ne savais +que dire, que faire, qu'imaginer, pour réparer le +mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes +bras, et je lui faisais répéter cent fois, mille fois, +qu'elle m'aimait et qu'elle me pardonnait.... Ces +élans du cœur duraient des nuits entières, pendant +lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me +rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un +amour sans bornes, énervant, insensé.» Le jour +ramenait le doute, car la divinité n'était qu'une +femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses +humaines et qui, comme lui, avait un passé.</p> + +<p>Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds +soleils. Musset repentant devenait doux et soumis +comme un enfant. Il n'était que tendresse, que respect. +Il faisait vivre son amie parmi les adorations, +l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait +d'un amour dont la violence le jetait pâle +et défaillant à ses pieds. Il s'est tu, dans sa rage +contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit: «Ce +furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il +faut parler»; et il passe.</p> + +<p>George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère +et la réalité. Elle s'était forgé, vis-à-vis de +Musset, plus jeune de six ans, un idéal d'affection +semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis +qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion +orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si +faible, si déraisonnable, et elle lui faisait un peu trop +sentir sa supériorité d'ange gardien. Elle le grondait +avec infiniment de douceur et de raison (elle a toujours +raison, dans leur correspondance), mais cette +voix impeccable finissait par irriter Musset. Il ne +réprimait pas un sourire ironique, une allusion railleuse, +et l'orage recommençait.</p> + +<p>Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, +parce que les heures de sérénité leur paraissaient +encore plus douces que les mauvaises n'étaient +amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient. +De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec +beaucoup de sens à l'un de ces indiscrets: «Il y a +tant de choses entre deux amants dont eux seuls au +monde peuvent être juges!»</p> + +<p>L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion +à Fontainebleau qu'ils ont tour à tour célébrée et +maudite en prose et en vers. Décembre les vit partir +ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de +ce voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport +avec la réalité, qu'il faut ici préciser et mettre +les dates, afin de rétablir une fois pour toutes la +vérité des faits. Les héros du drame—on ne saurait +trop le répéter—n'ont qu'à gagner à ce que la +lumière se fasse.</p> + +<p>Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, +firent un court séjour à Gênes, un autre à Florence, +et repartirent le 28 (ou le 29) pour Venise, où ils +arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George +Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même +de son arrivée à Venise, et y fut retenue deux +semaines par la fièvre. Le 28 janvier, elle peut enfin +annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au +physique comme au moral», mais ce n'est qu'un +répit. Le 4 février, elle lui récrit: «Je viens encore +d'être malade cinq jours d'une dyssenterie affreuse. +Mon compagnon de voyage est très malade aussi. +Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons +à Paris une foule d'ennemis qui se réjouiraient en +disant: «Ils ont été en Italie pour s'amuser et ils +ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont +malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir +si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n'en +soufflez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant, +mais il est fort triste de voir languir et souffrotter +une personne qu'on aime et qui est ordinairement si +bonne et si gaie. J'ai donc le cœur aussi barbouillé +que l'estomac.» Musset commençait sa grande maladie.</p> + +<p>Les deux amants venaient justement d'avoir leur +première brouille, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne +se vissent plus. L'album de voyage de Musset, qui +existe encore, ne cesse pas un instant de représenter +George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume +d'intérieur, en Orientale qui fume sa pipe, en +touriste qui marchande un bibelot. Sur une page, +elle regarde malicieusement Musset à travers son +éventail. Sur une autre, elle fume une cigarette avec +sérénité, tandis qu'il a le mal de mer. On tourne, on +tourne encore, et c'est elle, toujours elle, et deux +vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés, +remontent à la pensée:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ote-moi, mémoire importune,<br /></span> +<span class="i0">Ote-moi ces yeux que je vois toujours!<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été +violent et brutal. Il avait fait pleurer ces grands yeux +noirs qui le hantèrent jusqu'à la mort, et il n'était +pas accouru un quart d'heure après demander son +pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans +leur roman un chapitre nouveau, qui est touchant à +force d'absurdité.</p> + +<p>Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je +suis rongée d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade +et au désespoir.... Gardez un silence absolu sur la +maladie d'Alfred à cause de sa mère qui l'apprendrait +infailliblement et en mourrait de chagrin.» (<i>A Boucoiran.</i>) +Le 8, au même: «Il est réellement en +danger.... Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris +que le délire est affreux et continuel. Aujourd'hui +cependant il y a un mieux extraordinaire. La +raison est pleinement revenue et le calme est parfait. +Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d'une +frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il +courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, +des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon +Dieu! quel spectacle!»</p> + +<p>Musset dut la vie au dévouement de George Sand +et d'un jeune médecin nommé Pagello. A peine +fut-il en convalescence, que le vertige du sublime et +de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent +les déviations de sentiment les plus bizarres, +et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient +en étrangeté les fantaisies les plus audacieuses de +la littérature contemporaine. Musset, toujours avide +d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à +son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello +s'associait à George Sand pour récompenser par une +«amitié sainte» leur victime volontaire et héroïque, +et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions +humaines par la beauté et la pureté de ce +«lien idéal». George Sand rappelle à Musset, dans +une lettre de l'été suivant, combien tout cela leur avait +paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu +étais notre enfant à tous deux.» Elle lui rappelle +aussi leurs émotions solennelles «lorsque tu lui arrachas, +à Venise, l'aveu de son amour pour moi, et +qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit +d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains +en nous disant: «Vous vous aimez, et vous m'aimez +pourtant; vous m'avez sauvé, âme et corps». Ils +avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au +nom du romantisme, dans leur ascension vers +la folie. Pagello disait à George Sand avec attendrissement: +<i>il nostro amore per Alfredo</i>, notre amour +pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui +en pleurait de joie et d'enthousiasme.</p> + +<p>Pagello conservait cependant un reste de bon sens. +En sa qualité de médecin, il jugea que cet état d'exaltation +chronique, qui n'empêchait pas Musset d'être +amoureux—au contraire,—ne valait rien pour un +homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il +conseilla une séparation, qui s'accomplit le 1<sup>er</sup> avril +(ou le 31 mars) par le départ de Musset pour la +France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran, +dans une lettre confidentielle, les raisons +médicales de cette détermination, et elle ajoute: +«Il était encore bien délicat pour entreprendre ce +long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la +manière dont il le supportera. Mais il lui était plus +nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré +à attendre le retour de sa santé le retardait au +lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés quittés peut-être +pour quelques mois, peut-être pour toujours. +Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et +mon cœur. Je me sens de la force pour vivre, pour +travailler, pour souffrir.»</p> + +<p>«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en +a donné beaucoup. Il m'a été doux de voir cet homme +si frivole, si athée en amour, si incapable (à ce qu'il +me semblait d'abord) de s'attacher à moi sérieusement, +devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. +Si j'ai quelquefois souffert de la différence de nos +caractères et surtout de nos âges, j'ai eu encore plus +souvent lieu de m'applaudir des autres rapports qui +nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui un fonds +de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le +rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien +et qui ne le jugeront pas sur des actions légères.»</p> + +<p>«....Je doute que nous redevenions amants. Nous +ne nous sommes rien promis l'un à l'autre, sous ce +rapport, mais nous nous aimerons toujours, et les +plus doux moments de notre vie seront ceux que +nous pourrons passer ensemble.»</p> + +<p>Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la +route. Ses lettres sont des merveilles de passion et +de sensibilité, d'éloquence pathétique et de poésie +pénétrante. Il y a çà et là une pointe d'emphase, un +brin de déclamation; mais c'était le goût du temps +et, pour ainsi dire, la poétique du genre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La famille de Musset s'oppose malheureusement, par +des scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis +m'empêcher de croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé +aucun fragment de ses lettres inédites, et particulièrement de +ses lettres à George Sand. Il est cruel pour le biographe d'être +contraint de traduire du Musset, et quel Musset! dans une +prose quelconque. Il est injuste et imprudent de ne pas laisser +Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel +que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.</p></div> + +<p>Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour +ne pas avoir su l'honorer quand il la possédait, et +pour l'avoir fait beaucoup souffrir. Il pleure la nuit +dans ses chambres d'auberge, et il est néanmoins +presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure +les voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains +d'un homme de cœur qui saura lui donner le bonheur, +et il est reconnaissant à ce brave garçon; il l'aime, +il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. Elle a +beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, +elle restera toujours l'unique amie.</p> + +<p><i>George Sand à Musset</i> (3 avril): «Ne t'inquiète +pas de moi; je suis forte comme un cheval; mais ne +me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera +pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui soignerai-je? +Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je +prendre soin désormais? <i>Comment me passerai-je +du bien et du mal que tu me faisais?...</i></p> + +<p>«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon +qu'il pleure presque autant que moi.»</p> + +<p>(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, +que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir +perdu ton cœur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, +peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou de +l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec +toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme +à présent. Je sais que je t'aime à présent, et c'est +tout....»</p> + +<p>Elle se demande comment une affection aussi +maternelle que la sienne a pu engendrer tant d'amertumes: +«Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon +sang pour te donner une nuit de repos et de calme, +suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un +spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent +(et à quelle heure me laisseront-ils en paix?), je +deviens presque folle, je couvre mon oreiller de +larmes. J'entends ta voix m'appeler dans le silence +de la nuit. Qui est-ce qui m'appellera à présent? +Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A quoi +emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et +qui, maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! +mon enfant, mon enfant! Que j'ai besoin de ta tendresse +et de ton pardon! Ne parle pas du mien, +ne dis jamais que tu as eu des torts envers moi. +Qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, +sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, +que nous nous aimerons toute la vie.... Le sentiment +qui nous unit est fermé à tant de choses, +qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde +n'y comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous +aimerons et nous nous moquerons de lui.»</p> + +<p>«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner +avec moi. Je passe avec lui les plus doux moments +de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et +si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! +Il la respecte si religieusement!»</p> + +<p>Les lettres de George Sand étaient plus généreuses +que prudentes. Elles agirent fortement sur une sensibilité +que la maladie avait surexcitée. Musset était +arrivé à Paris le 12 avril et s'était aussitôt lancé à +corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant +que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le +dévorait. Le 19, il prie son amie de ne plus lui écrire +sur ce ton, et de lui parler plutôt de son bonheur +présent; c'est la seule pensé qui lui rende le courage. +Le 30, il la remercie avec transport de lui +continuer son affection, et la bénit pour son influence +bienfaisante. Il vient de renoncer à la vie de +plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit d'en +avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à +son mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce cœur +qui ne savait que nier et blasphémer: s'il fait jamais +quelque chose de grand, c'est à elle qu'il le devra.</p> + +<p>Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il +va jusqu'à dire: «Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y +ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure, +exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée +en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il +fallait partir.» On remarque cependant une nuance +dans son amitié pour Pagello, aussitôt que Musset +est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le pied +dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon +que le «lien idéal» dont tous trois étaient si fiers +pourrait bien être une erreur, et une erreur ridicule.</p> + +<p>A la page suivante, il confesse ses enfantillages. +Il a retrouvé un petit peigne cassé qui avait servi à +George Sand, et il va partout avec ce débris dans sa +poche.</p> + +<p>Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien +envie d'écrire notre histoire. Il me semble que cela +me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te +bâtir un autel, fût-ce avec mes os<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier +dans ses charmants <i>Souvenirs littéraires</i> (<i>Revue bleue</i> du +15 octobre 1892).</p></div> + +<p>Ce projet est devenu la <i>Confession d'un Enfant +du siècle</i>. George Sand avait déjà commencé, de +son côté, à exploiter la mine des souvenirs. La première +des <i>Lettres d'un voyageur</i> était écrite, et annoncée +à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à +la fin de la tragédie, comme une légère odeur d'encre +d'imprimerie. Il faut en prendre son parti; c'est la +rançon des amours de gens de lettres, qu'on doit +acquitter même avec Musset, qui était aussi peu +auteur que possible.</p> + +<p>Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile +sur le feu. George Sand ne parvenait pas à cacher +que le souvenir de l'amour tumultueux et brûlant +d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent. Elle +était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de +soins et d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de +douceur, de bonté et de dévouement». Mais la vie +avec lui était un peu terne, en comparaison: «Je +m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque +quelquefois.... Ici, je ne suis pas Madame Sand; le +brave Pietro n'a pas lu <i>Lélia</i>, et je crois qu'il n'y +comprendrait goutte.... Pour la première fois, j'aime +sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux +ni nerveux. Ce sont de grandes qualités; et +pourtant! «Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir +pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop +d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai +besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui +s'est habituée à veiller sur un être souffrant et +fatigué. Oh! <i>pourquoi ne pourrais-je vivre entre +vous deux et vous rendre heureux</i> sans appartenir +ni à l'un ni à l'autre?» Elle voudrait connaître la +future maîtresse de Musset; elle lui apprendrait +à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera +peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis +parler de toi à toute heure, sans jamais voir un +front rembruni, sans jamais entendre une parole +amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton +nom est une parole solennelle que je prononce le +soir dans le silence de la lagune....» (2 juin.)</p> + +<p><i>Pagello à Musset</i> (15 juin): «Cher Alfred, nous +ne nous sommes pas encore écrit, peut-être parce +que ni l'un ni l'autre ne voulait commencer. Mais +cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous +liera toujours de nœuds sublimes, et incompréhensibles +aux autres...<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> L'original est en italien.</p></div> + +<p>Des cris d'amour furent la réponse aux aveux +voilés de l'infidèle. Dès le 10 mai, Musset lui écrit +qu'il est perdu, que tout s'écroule autour de lui, qu'il +passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à +adresser à son fantôme des discours insensés. Paris +lui semble une solitude affreuse; il veut le quitter +et fuir jusqu'en Orient. Il s'accuse de nouveau de +l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se traîne +lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature +céleste, au grand génie, qui ont été son bien et +qu'il a perdus par sa faute. C'est le moment où son +âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de Rousseau: +«Je lis <i>Werther</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>. Je dévore +toutes ces folies sublimes, dont je me suis tant +moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, +comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? J'irai +toujours<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.» Il a un besoin impérieux et terrible de +lui entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul +adoucissement à son chagrin (15 juin).</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cité par Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, XIII, 373.</p></div> + +<p><i>George Sand à Musset</i> (26 juin). Elle annonce +l'intention de ramener Pagello avec elle et recommande +à Musset de faire fi des commérages: «Ce +qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas +arriver, ce serait de perdre ton affection. Ce qui me +consolera de tous les maux possibles, c'est encore +elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie à +côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou +trois grandes causes qui puissent m'abattre: leur +mort ou ton indifférence.»</p> + +<p><i>Musset à George Sand</i> (10 juillet): «.... Dites-moi, +monsieur, est-ce vrai que Mme Sand soit une femme +adorable?» Telle est l'honnête question qu'une belle +bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne +l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je +varierais mes réponses.»</p> + +<p>«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, +tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Revue bleue</i>, 15 octobre 1892.</p></div> + +<p>La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse +qui gâta tout. Il y a de ces choses qui paraissent +presque naturelles en gondole, entre poètes, et +qui ne supportent pas le voyage. Le retour de +Musset, seul et visiblement désemparé, avait déjà +provoqué de méchants propos, qu'il s'était vainement +efforcé d'arrêter. George Sand non plus n'avait pu +faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule +(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens +voulaient savoir mieux qu'elle, comme toujours, et +les langues allaient leur train. Un grondement de +médisances s'élevait du boulevard de Gand et du +café de Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène +du complice—bien innocent, le pauvre garçon—du +débordement de romantisme inspiré par la place +Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation +apparut dans toute son extravagance, et les trois +amis furent brutalement tirés de leur rêve par les +rires des badauds. Ils éprouvèrent un froissement +douloureux, en se trouvant en face d'une réalité si +plate, presque dégradante.</p> + +<p>George Sand et son compagnon sont à peine arrivés +(vers la mi-août), qu'une grande agitation s'empare +d'eux tous. Chez Musset, c'est un réveil de +passion auquel la conscience de l'irréparable communique +une immense tristesse. Il écrit à George Sand +qu'il a trop présumé de lui-même en osant la revoir, +et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui reste est de +s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu +avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a +plus en lui ni jalousie, ni amour-propre, ni orgueil +offensé; il n'y a plus qu'un désespéré qui a perdu +l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer +regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la +laisse malheureuse.</p> + +<p>Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était +éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de +sa situation: «Du moment qu'il a mis le pied en +France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.» +Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il +n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux +amis le prenaient pour témoin de la chasteté de leurs +baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand +et vous laissant tomber sur la tête ces pierres +qui brisent tout». Dans son inquiétude, il ouvre les +lettres et clabaude indiscrètement.</p> + +<p>George Sand contemplait avec horreur le naufrage +de ses illusions. Elle avait cru que le monde +comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire +d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le +monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés +ou, pour parler plus exactement, des dispensés +en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, +et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, +dont elle avait honte maintenant.</p> + +<p>Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, +travaillant à se tromper eux-mêmes et à transfigurer +une aventure banale. Ils allaient payer chèrement +leurs fautes.</p> + +<p>George Sand consentit à dire un dernier adieu à +son ami; non sans peine; un instinct l'avertissait +que cela ne vaudrait rien pour personne. Le lendemain, +Musset lui écrivit<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>: «Je t'envoie ce dernier +adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, +non sans douleur, mais sans désespoir. Les +angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes +amères ont fait place en moi à une compagne bien +chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après +une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon +lit avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie +qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier +baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il +pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? +O ma bien-aimée, tu ne me reprocheras jamais les +deux heures si tristes que nous avons passées. Tu +en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma +plaie un baume salutaire; tu ne te repentiras pas +d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il +emportera et que toutes les peines et toutes les joies +futures trouveront comme un talisman sur son cœur +entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, +mon enfant. Elle a reçu hier, devant Dieu, le saint +baptême de nos larmes. Elle est invulnérable comme +lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien; j'ai +fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un +plus grand bonheur.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette lettre a été publiée dans l'<i>Homme libre</i> du +14 avril 1877.</p></div> + +<p>Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui +écrire; il supportera tout sans se plaindre, pourvu +qu'il la sache contente: «Sois heureuse, aie du +courage, de la patience, de la pitié, tâche de vaincre +ce juste orgueil, rétrécis ton cœur, mon grand +George; tu en as trop pour une poitrine humaine. +Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais +seule en face du malheur, rappelle-toi le serment +que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi +que tu me l'as promis devant Dieu. Mais je ne +mourrai pas sans avoir fait un livre sur moi, sur toi +surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras +pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui +elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse +et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que +des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que +voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues +de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos +noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en +ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, +comme Héloïse et Abailard. On ne parlera jamais de +l'un sans l'autre.... Je terminerai ton histoire par un +hymne d'amour....»</p> + +<p>Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour +Bade (vers le 25 août; il est passé à Strasbourg le +28), et ce sont aussitôt des explosions de passion, +des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834, +1<sup>er</sup> septembre). Jamais homme n'a aimé comme je +t'aime, je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé +d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il mange, s'il +marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement +qu'il aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et +que c'est affreux de mourir d'amour, de sentir son +cœur se serrer jusqu'à cesser de battre, ses yeux +se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni +se taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma +chair et mes os et mon sang. Je meurs d'amour, +d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, +perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. +Non, je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas +de vivre, et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant +vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce +qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, +je le sais bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... +Qu'ils m'empêchent d'aimer!» Pourquoi se séparer? +Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes +de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle +lui dise de venir.... Mais non; toujours ces phrases, +ces prétendus devoirs.... Et elle le laisse mourir de +la soif qu'il a d'elle!</p> + +<p>Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion +très sage, mais tardive: «Il ne fallait pas +nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit +qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, +avoir du courage. J'essayais, je le tentais du +moins....» A présent qu'il l'a revue, c'est impossible; +il aime mieux sa souffrance que la vie<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Revue bleue</i>, 15 octobre 1892.</p></div> + +<p>En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George +Sand s'enfuit à Nohant comme affolée. Les lettres +qu'elle adresse à ses amis sont des plaintes, d'animal +blessé.—<i>A Gustave Papet</i>: «Viens me voir, je +suis dans une douleur affreuse. Viens me donner +une éloquente poignée de main, mon pauvre ami. +Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes +dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne +m'a pas abandonnée.» <i>A Boucoiran</i>: «Nohant, +31 août. Tous mes amis... sont venus me voir.... +J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. +C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à +tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance, +car vous avez dû le comprendre et le deviner, ma vie +est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir +absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement +avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand +nous aurons parlé ensemble une heure, quand je +vous aurai fait connaître l'état de mon cerveau et +de mon cœur, vous direz avec moi qu'il y a paresse +et lâcheté à essayer de vivre, depuis si longtemps +que je devrais en avoir fini déjà<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit +durant cette crise dans la 4<sup>e</sup> des <i>Lettres d'Un Voyageur</i>. +La 1<sup>re</sup> a trait à la séparation de Venise.</p></div> + +<p>Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il +était de fort méchante humeur. Il trouvait très mauvais +qu'on l'eût emmené à deux cent cinquante +lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.</p> + +<p><i>George Sand à Musset</i> (au crayon et sans date. +Elle écrit sur ses genoux, dans un petit bois): +«Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela? Pourquoi +oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus +que jamais, que ce sentiment devait se transformer, +et ne plus pouvoir, par sa nature, faire ombrage à +personne? Ah! tu m'aimes encore trop; il ne faut +plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; +mais ce n'est plus le saint enthousiasme de +tes bons moments. Ce n'est plus cette amitié pure +dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les expressions +trop vives....» Elle lui expose l'état pénible +de ses relations avec Pagello: «Tout, de moi, le +blesse et l'irrite, et, faut-il te le dire? il part, il est +peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le +retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au +fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens +bien, il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus +d'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais +y retourner dans l'intention de le consoler; me justifier, +non; le retenir, non.... Et pourtant, je l'aimais +sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, +aussi romanesque que moi, et que je croyais +plus fort que moi.»</p> + +<p>Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre +à se dévorer le cœur et à se torturer mutuellement. +Aucun des deux n'avait la force d'en finir. +Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer +de croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre +et dans la vertu purifiante de l'amour. Les jours +s'écoulèrent dans des alternatives harassantes. Musset, +qui avait gardé de son passé moins d'illusions +que George Sand, sentait la nausée lui monter aux +lèvres au milieu de ses serments d'amour. Son dégoût +se tournait en colère; et il accablait son amie +d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la réalité +s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus +que la chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. +Il obtenait sa grâce à force de désespoir et +d'éloquence, et tous les deux recommençaient à +rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.</p> + +<p>Le 13 octobre (1834), Musset remercie George +Sand, dans une lettre douce et triste, de consentir +à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était point fait +pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans +savoir de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet +en le conjurant «de ne jamais dire un mot de ses +amours avec la George. Je ne veux pas, ajoute-t-il, +de <i>vendette</i>.»—<i>George Sand à Musset</i>(sans date): +«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient +dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, +et que tu me ferais un crime de ce que tu +avais accepté comme un droit. En sommes-nous +déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin; +laisse-moi partir. Je le voulais hier; c'est un éternel +adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton +désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire +croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu +étais perdu. Et, encore une fois, j'ai été assez folle +pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu qu'auparavant, +puisque, à peine satisfait, c'est contre +moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que +faire, mon Dieu? Qu'est-ce que tu veux à présent? +Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des +soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui +rappelle le mal qu'il lui a déjà fait à Venise, les +choses offensantes ou navrantes qu'il lui a dites, et, +pour l'a première fois, son langage est amer. Elle +avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui +t'exaltait comme un beau poème, tant que je me +refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar +à présent que tu me ressaisis comme une +proie...»: ce passé devait infailliblement le faire +souffrir. Il faut absolument se séparer; ils seraient +tous les deux trop malheureux: «Que nous reste-t-il +donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé +si beau? Ni amour, ni amitié, mon Dieu!»</p> + +<p>Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée +avec la précédente, accuse un trouble encore plus +grand. Il est consterné de ce qu'il a fait. Il n'y comprend +rien; c'est un accès de folie. A peine avait-il +fait trois pas dans la rue que la raison lui est revenue, +et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude +et de sa brutalité stupide. Il ne mérite +pas d'être pardonné, mais il est si malheureux +qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence, +et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait +pas à la pensée de la perdre. Il lui peint une +fois de plus son amour avec l'ardeur de passion qui +fait de ces lettres des <i>Nuits</i> en prose.</p> + +<p>Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre +de bonheur—ils se revoient—et George Sand +reprend la plume avec découragement: «Pourquoi +nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous +ce soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit +que oui et j'essaie de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et qu'à la +moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme +contre un joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, +voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre +nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés +et ne nous empêcheront pas de nous aimer. +Mais notre vie est-elle possible ensemble?» Elle lui +propose de se séparer, définitivement; ce serait le +plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais +t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je +te tuerai peut-être, et moi avec toi. Penses-y bien. +Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à +craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas +revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser +ou la bénir? Il y a des heures, je te l'avoue, où +l'effroi est plus fort que l'amour....»</p> + +<p>Musset se lassa le premier. La rupture vint de +lui. Le 12 novembre, il l'annonce à Alfred Tattet. +Sainte-Beuve, qui était alors le confident de George +Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait +être fini, et cependant les orages passés ne sont +rien, moins que rien, auprès de ceux qui s'apprêtent. +On dirait un de ces châtiments impitoyables où les +anciens reconnaissaient la main de la divinité, et l'on +n'a plus que de la compassion pour ces malheureux +qui se débattent dans l'angoisse avec des cris de +douleur.</p> + +<p>George Sand était retournée à Nohant, et elle +avait éprouvé tout d'abord un sentiment de délivrance +et de repos: «Je ne vais pas mal, je me +distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. +J'ai lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de +parler comme vous faites d'Alf. N'en parlez pas +du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est fini à +jamais entre lui et moi.» (15 nov., <i>à Boucoiran</i>.)</p> + +<p>Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses +lettres change bien vite. <i>A Musset</i>: «Paris, mardi +soir, 25 décembre 1834.—Je ne guéris pourtant +pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, +il m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme +cette horreur de l'isolement, ces élans de mon cœur +pour aller rejoindre ce cœur qui m'était ouvert! Et +si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si +j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce +qu'il m'ouvrît sa porte? Si je m'y couchais en travers +jusqu'à ce qu'il passe?—Si je me jetais—non +pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est l'implorer, +et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il +est cruel de l'obséder et de lui demander l'impossible;—mais +si je me jetais à son cou, dans ses +bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en +souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour +ne pas m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité +se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, +maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet +affreux mot: <i>dernière fois</i>! Je souffrirai tant que tu +voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce +qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, +un baiser qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais +tu ne peux pas. Ah! que tu es las de +moi, et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon +Dieu, j'ai eu de plus grands torts certainement que +tu n'en eus, à Venise....»</p> + +<p>A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. +Son orgueil est brisé. Elle prend un amer plaisir à se +ravaler, à justifier les pires insultes de Musset. Mais +est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? n'est-elle +pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain +la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou +Dieu fera un miracle pour moi. Il me donnera l'ambition +littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne peux +pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux +ni écrire, ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le +droit de m'en empêcher? O mes pauvres enfants, +que votre mère est malheureuse!—Samedi, minuit...: +Insensé, tu me quittes dans le plus beau +moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus +passionné, le plus saignant de mon amour! N'est-ce +rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de +l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir +qu'elle en meurt?... Tourment de ma vie! Amour +funeste! je donnerais tout ce que j'ai vécu pour un +seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! C'est +trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y +aller. J'y vais.—Non.—Crier, hurler, mais il ne +faut pas y aller, Sainte-Beuve ne veut pas.»</p> + +<p>Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses +lettres de la <i>Religieuse portugaise</i> sont tièdes et +calmes auprès de quelques-unes de ces pages, qui +peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour +ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à +ses pieds, mendiant des coups faute de mieux: +«J'aimerais mieux des coups que rien», et entremêlant +ses supplications de reproches à Dieu, qui +l'a abandonnée dans cette circonstance et à qui elle +propose un marché: «Ah! rendez-moi mon amant, +et je serai dévote, et mes genoux useront le pavé des +églises!»</p> + +<p>Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa +ses magnifiques cheveux et les envoya à Musset. +Elle venait pleurer à sa porte ou sur son escalier. +Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, +le désespoir sur la figure.</p> + +<p>Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.—<i>Billet +de George Sand à Tattet</i>(14 janvier 1835): +«Alfred est redevenu mon amant».</p> + +<p>Les semaines qui suivirent furent affreuses, et +nous en épargnerons au lecteur le récit pénible et +monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y résister +et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas +accepter le passé, <i>leur</i> passé impur et ineffaçable, et +à poursuivre le fantôme d'une affection sublime et +sacrée. Plus que jamais, les souvenirs et les soupçons +empoisonnaient chacune de leurs joies, et des +querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.</p> + +<p>Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en +peut plus, et qu'elle est décidément incapable de +le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, continue-t-elle, +je te fais des reproches, à toi qui souffres +tant! Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, +mon infortuné. Je souffre tant moi-même.... Et toi, +tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en as-tu pas +assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait +quelque chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, +adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te +reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.... +Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne +souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire +souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes +entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi +en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui +avait écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se +décidait pas à partir et que la tempête d'amour et de +colère faisait toujours rage; comme, de plus, une +femme qui a été quittée est disposée à prendre les +devants pour ne pas l'être une seconde fois, +George Sand complota une sorte d'évasion pour le +7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.</p> + +<p><i>George Sand à Boucoiran</i> (Nohant, 14 mars 1835): +«Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alf. +Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal.... +Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. +Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis +regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, +je ne puis mépriser un homme que, sous le rapport +de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais +prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet +que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se +porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est +tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis +apprendre de plus heureux. Tout mon désir était +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, +Dieu soit loué!»</p> + +<p>Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, +et cela se conçoit. George Sand eut une crise +de foie, après quoi elle en vint très vite à l'indifférence. +Musset se crut aussi guéri (<i>Lettre à Tattet</i>, +21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose +s'était brisé en lui, laissant une plaie incurable.</p> + +<p>D'aucun côté—cette remarque est essentielle +pour la connaissance de leurs caractères,—d'aucun +côté il n'y a trace, au début de la rupture, de l'abîme +de rancune et d'irritation que les mauvais services +de leur entourage allaient creuser entre eux, et à +leurs dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, +pour un renseignement, une personne à recommander, +et persistent à se défendre l'un l'autre +contre les médisances. La <i>Confession d'un Enfant du +siècle</i>, où Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel +à son amie, a paru en 1836, et George Sand écrivait +à cette occasion: «Je sens toujours pour lui, je +vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de +mère au fond du cœur. Il m'est impossible d'entendre +dire du mal de lui sans colère....» (<i>A Mme +d'Agoult</i>, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les +<i>Nuits</i> ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter +les ressentiments. On sent l'approche des hostilités. +<i>George Sand à Musset</i>: «Paris, 19 avril 1838: Mon +cher Alfred (<i>un premier paragraphe a trait à une +personne qu'il lui avait recommandée</i>),... je n'ai pas +bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi +tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. +Il me semble que tu es venu me voir l'autre hiver, +et que nous avons eu six heures d'intimité fraternelle +après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre +à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir +et sans s'écrire, à moins qu'on ne voulût aussi +douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il m'est +impossible d'imaginer comment et pourquoi nous +nous tromperions l'un l'autre à présent.»</p> + +<p>En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour +décider ce qu'ils feront de leur correspondance<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. +Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. +Après la mort de Musset, elle songea à la publier, mais +Sainte-Beuve la détourna de son projet (1861).</p></div> + +<p>Nous empruntons la conclusion de leur histoire à +George Sand: «Paix et pardon», disait-elle dans +sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils avaient +remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit +ainsi. Paix et pardon à ces malheureuses victimes de +l'amour romantique, non point, comme le voulait +George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup aimé, +mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h1> + +<h2>«LES NUITS»</h2> + + +<p>La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit +Musset dans le <i>Poète déchu</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, n'éprouver ni regret +ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; +mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis +un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. +Il me semblait que toutes mes pensées tombaient +comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel +sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait +dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais +lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» +Peu à peu, les larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, +je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. +Au premier livre qui me tomba sous la main, je +m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé +n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. +Un vieux tableau, une tragédie que je savais par +cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien +avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus +le sens accoutumé.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par +Paul de Musset dans sa <i>Biographie</i>.</p></div> + +<p>Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. +Sa bibliothèque de jeune homme l'importunait. +«Je commençai, comme le curé de Cervantes, par +purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. +J'avais dans ma chambre quantité de lithographies +dont la meilleure me sembla hideuse. Je ne +montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai +de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent +faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; +mais le peu que j'avais conservé m'inspira un certain +respect. Ma bibliothèque vide me faisait peine; j'en +achetai une autre, large à peu près de trois pieds et +qui n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement +et avec réflexion un petit nombre de volumes; quant +à mes cadres, ils demeurèrent vides longtemps; ce +ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les +remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures +d'après Raphaël et Michel-Ange.»</p> + +<p>Les gravures représentaient des Madones, des +sujets de sainteté, une scène de guerre. La liste des +livres qu'il avait admis dans sa bibliothèque neuve +est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque +d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, +Régnier, les classiques du XVII<sup>e</sup> siècle et +André Chénier; Shakespeare, Goethe, Byron, Boccace +et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, +pas un seul écrivain du XVIII<sup>e</sup> siècle; pas +plus Voltaire ou Rousseau que Crébillon fils ou +Duclos!</p> + +<p>Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque +pas écrit de vers depuis <i>Rolla</i>, qui avait été publié +le 15 août 1833, au début de sa liaison avec George +Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, sous +peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut +donc revenir un instant en arrière, car <i>Rolla</i> ne peut +être passé sous silence. Aucun des poèmes de Musset +n'a plus contribué à lui conquérir la jeunesse. +Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont +pas nui; ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, +car la jeunesse est naturellement et sincèrement +déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que des +étudiants en droit, en médecine, savaient le poème +par cœur lorsqu'il n'avait encore paru que dans une +revue, et le récitaient aux nouveaux arrivants. Et +depuis, les véritables admirateurs de Musset ont +toujours eu une tendresse particulière pour <i>Rolla</i>. +Taine en parle comme du «plus passionné des +poèmes» où un «cœur meurtri» a ramassé «toutes +les magnificences de la nature et de l'histoire pour +les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le +plus ardent soleil de poésie qui fut jamais».</p> + +<p>A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu +deviner qu'une crise morale était proche, et que la +passion <i>cherchait</i> l'auteur de l'<i>Andalouse</i>. Avec quelle +soudaineté la crise a éclaté, avec quelle violence impitoyable +la passion s'est abattue sur lui, nous +venons de le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, +en vers du moins.</p> + +<p>Durant ce long silence, le poète et l'homme +s'étaient transformés. L'homme mûri par la douleur +n'avait presque plus rien du bel adolescent qui avait +séduit et charmé les poètes du Cénacle, de l'apparition +juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait +conservé un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a +vingt-neuf ans de cela, écrivait Sainte-Beuve en 1857, +au lendemain de la mort de Musset; je le vois encore +faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord +dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui +d'Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel début! +quelle bonne grâce aisée! et dès les premiers +vers qu'il récitait, son <i>Andalouse</i>, son <i>Don Paez</i>, et +sa <i>Juana</i>, que de surprise et quel ravissement il +excitait alentour! C'était le printemps même, tout +un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il +n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue +en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, +la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le +talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa +conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie +adolescent.»</p> + +<p>Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué +par Sainte-Beuve avait succédé un homme froid et +hautain, qui ne se livrait qu'à bon escient. L'amie +dévouée qu'il appelait sa <i>marraine</i>, Mme Jaubert, lui +reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. +Il en convenait avec empressement, ainsi qu'il faisait +toujours de ce qu'on trouvait de mal en lui ou +dans ses œuvres: «Tout le monde, lui répondait-il, +est d'accord du désagrément de mon abord dans +un salon. Non seulement j'en suis d'accord avec tout +le monde, mais ce désagrément m'est plus désagréable +qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières: +orgueil, timidité.... On ne change pas sa +nature, il faut donc composer avec elle.» Il promettait +à la <i>marraine</i> de prendre sur soi d'être poli, +mais il se défendait de donner la moindre parcelle de +son cœur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies +légères et fugitives qui font l'ordinaire attrait +des relations mondaines. Était-ce sécheresse d'âme? +Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et +peur instinctive de la souffrance? «Je me suis +regardé, poursuit-il, et je me suis demandé si, sous +cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu +sympathique, quoi qu'en dise la belle petite Milanaise, +si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement +quelque chose de passionné et d'exalté à la manière +de Rousseau<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.» Cela n'est point douteux. Il y +avait eu du Saint-Preux en lui; il y en eut toujours, +sans quoi nous n'aurions pas les <i>Nuits</i>, qui n'ont +assurément pas été écrites par Mardoche, ou par +l'Octave des <i>Caprices</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> 1837?—<i>Souvenirs de Mme C. Jaubert.</i> Les lettres de +Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, +mais parfois remaniées; des fragments empruntés à des lettres +de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.</p></div> + +<p>Sauf deux pièces d'importance secondaire (<i>Une +bonne fortune, Lucie</i>), les premiers vers qu'il écrivit +après le voyage d'Italie furent la <i>Nuit de Mai</i> (<i>Revue +des Deux Mondes</i>, 15 juin 1835). Les trois autres +<i>Nuits</i>, la <i>Lettre à Lamartine</i>, les <i>Stances à la Malibran</i>, +se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le +15 février, l'<i>Espoir en Dieu</i> vient clore la série. Le +grand poète, ne se réveillera plus qu'un jour, trois +ans après, pour écrire son admirable <i>Souvenir</i> +(15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et +les chefs d'œuvre de son théâtre sont déjà achevés à +cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après +les promesses d'un incomparable printemps, après +les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de +Musset, on le sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. +Son œuvre entière tient dans l'espace de dix années, +sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à +réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.</p> + +<p>Dans les poésies de cette seconde période, Musset +n'est plus romantique, si l'on ne considère que la +forme. Non content d'abandonner les conquêtes du +Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens +alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre +<i>lettre</i> de Dupuis et Cotonet sur l'<i>Abus qu'on fait des +adjectifs</i> (<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 sept. 1836), où +deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant +entrepris de comprendre «ce que c'était que le +romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, +fabriqué avec du vieux-neuf pris à +Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles, +aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement +recollé et redoré, que les badauds bayent aux +corneilles devant l'étalage, sans s'apercevoir que les +étiquettes n'ont aucun sens et que personne n'a jamais +su et ne saura jamais ce que peut bien être l'art social +ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques +jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: +«Le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut +dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les +dieux, une offense à la Muse». Il leur laisse en tout +et pour tout, en fait de «découverte» et de «trouvaille», +la gloire de dire <i>stupéfié</i> au lieu de <i>stupéfait</i>, +ou <i>blandices</i> au lieu de <i>flatteries</i>; encore est-ce +de très mauvaise grâce, et visiblement à regret; si +Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se +trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer +aussi <i>blandices</i>.</p> + +<p>Victor Hugo et ses amis furent vengés de <i>Dupuis +et Cotonet</i> par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer +des formules de la jeune école; il n'en avait pas +moins le romantisme dans les moelles. L'âme des +temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de +sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830 +avait apporté autre chose, de bien plus important et +plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que l'a +dit excellemment M. Brunetière<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, ce qu'il y avait de +plus original, de propre et de particulier dans le +romantisme, c'était une «combinaison de la liberté +ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion +de la personnalité du poète». En d'autres +termes, à s'en tenir à l'essence des choses, «le romantisme, +c'est le lyrisme», et la définition a l'air +d'avoir été inspirée par Musset, tant elle s'applique +exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se +mettre lui-même, de sa personne, dans son œuvre».</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Les Epoques du théâtre français.</i></p></div> + +<p>Ce goût devint un besoin impérieux après sa +grande passion. Il ne resta plus au poète de pensées +ni de paroles pour autre chose que son malheur. +Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas +trop de tout son génie pour raconter les épouvantes +de la catastrophe qui était venue scinder sa vie en +deux, obligeant à dire «le Musset d'avant l'Italie» et +«le Musset d'après George Sand». Au recul vers la +forme classique correspondit un débordement de +romantisme dans le sentiment.</p> + +<p>La <i>Nuit de mai</i> fut écrite en deux nuits et un jour, +au printemps de 1835, quelques semaines après la +rupture définitive avec George Sand. Elle respire +une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans +les réponses du poète à la Muse qui l'invite à +chanter le printemps, l'amour, la gloire, le bonheur +ou ses semblants, le plaisir ou son ombre. C'est la +douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, +et qui supplie qu'on ne le force pas à parler:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne chante ni l'espérance,<br /></span> +<span class="i0">Ni la gloire, ni le bonheur,<br /></span> +<span class="i0">Hélas! pas même la souffrance.<br /></span> +<span class="i0">La bouche garde le silence<br /></span> +<span class="i0">Pour écouter parler le cœur.<br /></span> +</div></div> + +<p>La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il +chante sa douleur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,<br /></span> +<span class="i0">Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.<br /></span> +<span class="i0">Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +</div></div> + +<p>La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le +convie à servir son cœur au festin divin, comme le +pélican partage ses entrailles à ses fils, mais il lui +répond par un cri d'horreur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O Muse! spectre insatiable,<br /></span> +<span class="i0">Ne m'en demande pas si long.<br /></span> +<span class="i0">L'homme n'écrit rien sur le sable<br /></span> +<span class="i0">À l'heure où passe l'aquilon.<br /></span> +<span class="i0">J'ai vu le temps où ma jeunesse<br /></span> +<span class="i0">Sur mes lèvres était sans cesse<br /></span> +<span class="i0">Prête à chanter comme un oiseau;<br /></span> +<span class="i0">Mais j'ai souffert un dur martyre,<br /></span> +<span class="i0">Et le moins que j'en pourrais dire,<br /></span> +<span class="i0">Si je l'essayais sur ma lyre,<br /></span> +<span class="i0">La briserait comme un roseau.<br /></span> +</div></div> + +<p>On a vu au chapitre précédent les causes profondes +de son abattement. Il avait fait des efforts +stériles pour se purifier de ses anciennes souillures +au feu d'une passion qui était elle-même une violation +de la règle morale, et à ses chagrins d'amour +s'ajoutait le sentiment accablant d'avoir commis une +erreur capitale, au jour solennel où l'homme choisit +l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des +héros romantiques, il avait demandé à la passion le +point d'appui de sa vie morale, et l'appui s'était +brisé, le laissant meurtri et épuisé.</p> + +<p>La <i>Nuit de mai</i> parut le 15 juin dans la <i>Revue des +Deux Mondes</i>, où Musset a publié presque tout ce +qui est sorti de sa plume depuis <i>Namouna</i>. Six mois +après, vint la <i>Nuit de décembre</i>. Le poète s'était interrompu +pour l'écrire de la <i>Confession d'un Enfant du +siècle</i>, qui, dans ses deux derniers tiers—on ne l'a +pas oublié,—est une véritable confession, dont la +sincérité émut George Sand jusqu'aux larmes. Il ne +changea pas de sujet en écrivant la seconde des +<i>Nuits</i>, quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est +ici le lieu d'expliquer les confusions volontaires. Il +avait deux raisons d'altérer la vérité: sa haine contre +George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», +selon l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; +et le désir légitime d'égarer le lecteur, dans la mêlée +de femmes du monde compromises par son frère. La +<i>Nuit de décembre</i> faisait la part trop belle à l'héroïne, +pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre +à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui +rendre, sur la foi d'un témoignage qui est pour moi +irrécusable.</p> + +<p>La première partie de la pièce est un tissu mystérieux +de rêves. Le poète se voit lui-même, fantôme +aussitôt évanoui, tel que l'a laissé chaque étape du +pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, +comme les songes intermittents des mauvais sommeils. +Elle est toujours la même, et toujours diverse; +ainsi l'homme réel se modifie et se renouvelle incessamment.</p> + +<p>Soudain, le ton change. Le poète raconte en +phrases haletantes la cruelle séparation, et qu'il +avait eu les torts, et que sa maîtresse n'a pas voulu +pardonner:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Partez, partez, et dans ce cœur de glace<br /></span> +<span class="i0">Emportez l'orgueil satisfait.<br /></span> +<span class="i0">Je sens encor le mien jeune et vivace,<br /></span> +<span class="i0">Et bien des maux pourront y trouver place<br /></span> +<span class="i0">Sur le mal que vous m'avez fait.<br /></span> +<span class="i0">Partez, partez! la Nature immortelle<br /></span> +<span class="i0">N'a pas tout voulu vous donner.<br /></span> +<span class="i0">Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,<br /></span> +<span class="i0">Et ne savez pas pardonner!<br /></span> +</div></div> + +<p>On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la <i>Solitude</i>, +qui est gauche, froid, et n'explique rien.</p> + +<p>La <i>Nuit de décembre</i> prendra une vie extraordinaire +le jour où l'on pourra imprimer à la suite, en +guise de commentaire, deux lettres de Musset reçues +par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une +querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur +folle qu'elle refuse de pardonner. L'autre, écrite au +crayon et dans un extrême désordre d'esprit, sur des +visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde fantastique +où leurs deux spectres prenaient des formes étranges +et avaient des conversations de rêve. Musset s'était +souvenu tout le temps, en écrivant la <i>Nuit de décembre</i>. +Ce qu'on a pris pour une pure fantaisie, dans +cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de réalité.</p> + +<p>Les contemporains se sont accordés à reconnaître +une nouvelle influence féminine dans la <i>Lettre à Lamartine</i> +(1<sup>er</sup> mars 1836), malgré le début du fameux +récit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,<br /></span> +<span class="i0"><i>Pour la première fois j'ai connu la douleur....</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer +qu'il y a eu mélange, et comme confusion, dans les +regrets de Musset, pendant qu'il écrivait la <i>Lettre à +Lamartine</i>. Quoi qu'il en soit, la pièce est d'une veine +poétique moins pure, moins égale, que les <i>Nuits</i>. A +côté de morceaux devenus classiques (<i>Lorsque le +laboureur</i>,... <i>Créature d'un jour</i>...), de vers qui sont +de vrais sanglots (<i>O mon unique amour...</i>), il y a des +parties de rhétorique dans le début sur Byron et +dans les louanges adressées à Lamartine.</p> + +<p>La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est +la première fois, depuis les chagrins qui l'ont changé +et mûri, que Musset nous livre sa pensée sur les +questions fondamentales dont la solution est la +grande affaire de l'être pensant. Il commence par +adopter sans examen le Dieu de Lamartine, ce qui +est peut-être une simplification un peu trop grande:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.<br /></span> +<span class="i0">Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;<br /></span> +<span class="i0">Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,<br /></span> +<span class="i0">Et que l'immensité ne peut pas être à deux.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine +avec l'infini, dans des strophes d'une grande élévation. +Le poète a été récompensé d'avoir puisé cette +fois son inspiration aux sources éternelles, que ne +trouble pas le limon des passions terrestres:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Créature d'un jour qui t'agites une heure,<br /></span> +<span class="i0">De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?<br /></span> +<span class="i0">Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:<br /></span> +<span class="i0">Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Ton corps est abattu du mal de ta pensée;<br /></span> +<span class="i0">Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.<br /></span> +<span class="i0">Tombe, agenouille-toi, créature insensée:<br /></span> +<span class="i0">Ton âme est immortelle, et la mort va venir.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;<br /></span> +<span class="i0">Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,<br /></span> +<span class="i0">Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:<br /></span> +<span class="i0">Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.<br /></span> +</div></div> + +<p>En rapprochant de cette page le fragment de vers +où se résume l'<i>Espoir en Dieu</i> (15 février 1838): +«malgré moi l'infini me tourmente», on a toute +la religion de Musset, du Musset guéri, selon son +expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa +religion n'est, à vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, +pas assez gênante. Il en a précisé la nature +et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries +(sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu +est innée en moi; le dogme et la pratique me sont +impossibles, mais je ne veux me défendre de rien; +certainement je ne suis pas <i>mûr</i> sous ce rapport».</p> + +<p>La conclusion de la <i>Lettre à Lamartine</i> avait été +une parenthèse dans les préoccupations de Musset. +Combien vite fermée, la <i>Nuit d'août</i> (15 août 1836) +est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus +impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie +de la créature» à un tel degré, et avec autant +d'éloquence, ne laissant qu'elle pour horizon à l'humanité +avilie, ne voyant qu'elle pour fin de l'«immortelle +nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante +évocation du dieu impassible qui marche dans +notre sang et se rit de nos larmes! Il grandit démesurément +au fur et à mesure de ces accents enflammés; +il remplit l'univers de sa divinité et souffle au +poète des vers sacrilèges:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?<br /></span> +<span class="i0">J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;<br /></span> +<span class="i0">J'aime, <i>et pour un baiser je donne mon génie</i>;<br /></span> +<span class="i0">J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie<br /></span> +<span class="i0">Ruisseler une source impossible à tarir.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">J'aime, <i>et je veux chanter la joie et la paresse</i>,<br /></span> +<span class="i0">Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,<br /></span> +<span class="i0">Et je veux raconter et répéter sans cesse<br /></span> +<span class="i0">Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,<br /></span> +<span class="i0"><i>J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,<br /></span> +<span class="i0">Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.<br /></span> +<span class="i0">Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;<br /></span> +<span class="i0">Après avoir souffert, il faut souffrir encore;<br /></span> +<span class="i0">Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, +«qui passent leur vie à remplir l'univers des folies +de leur jeunesse égarée». Le châtiment ne se fit pas +attendre. Le souvenir de George Sand rentra en +maître dans ce cœur ravagé, dont il n'avait jamais +été bien éloigné. Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne +prouve rien. Ce n'est certainement pas le même +amour que Musset avait donné à une George Sand, +qu'il a distribué ensuite, comme il aurait fait d'un +cornet de dragées, à une longue théorie de belles +dames et de grisettes.</p> + +<p>Ce retour vers le passé produisit la <i>Nuit d'octobre</i> +(15 octobre 1837), la dernière de la série et la plus +belle, qui éclate et s'apaise comme un orage apporté +par les vents, et balayé soudain.</p> + +<p>D'abord, un mouvement lent, donnant une impression +de paix et de sérénité. Le poète assure la Muse +qu'il est si bien guéri, qu'il trouve de la douceur à +lui parler de ses anciennes souffrances:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous saurez tout, et je vais vous conter<br /></span> +<span class="i0">Le mal que peut faire une femme.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il commence avec assez de calme le récit de la +nuit passée à attendre l'infidèle. L'approche de la +tempête s'annonce bientôt par des vers frémissants, +mais le poète se contient encore. L'ouragan se +déchaîne subitement:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,<br /></span> +<span class="i0">J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...<br /></span> +<span class="i0">Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;<br /></span> +<span class="i0">Elle entre.—D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?<br /></span> +<span class="i0">Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?<br /></span> +</div></div> + +<p>Le mouvement se précipite et devient furieux. Les +efforts de la Muse pour apaiser son enfant ne +servent qu'à faire éclater la foudre:</p> + + +<p class="center">LE POÈTE.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Honte à toi qui la première<br /></span> +<span class="i0">M'as appris la trahison,<br /></span> +<span class="i0">Et d'horreur et de colère<br /></span> +<span class="i0">M'as fait perdre la raison.<br /></span> +<span class="i0">Honte à toi, femme à l'œil sombre,<br /></span> +<span class="i0">Dont les funestes amours<br /></span> +<span class="i0">Ont enseveli dans l'ombre<br /></span> +<span class="i0">Mon printemps et mes beaux jours!<br /></span> +</div></div> + +<p>Longtemps encore les malédictions retentissent. +Enfin il consent à écouter la Muse lui parlant de +pardon et lui enseignant à bénir les leçons amères +de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne +d'un cœur tout gonflé d'amertume:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je te bannis de ma mémoire,<br /></span> +<span class="i0">Reste d'un amour insensé,<br /></span> +<span class="i0">Mystérieuse et sombre histoire<br /></span> +<span class="i0">Qui dormiras dans le passé!<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Pardonnons-nous;—je romps le charme<br /></span> +<span class="i0">Qui nous unissait devant Dieu.<br /></span> +<span class="i0">Avec une dernière larme<br /></span> +<span class="i0">Reçois un éternel adieu.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au +mois de septembre 1840, Musset se rendait chez Berryer, +au château d'Augerville. Il traversa la forêt de +Fontainebleau en voiture, dans une muette contemplation +des fantômes qui se dressaient devant lui +à chaque tour de roue. Sept ans s'étaient écoulés +depuis qu'il avait parcouru ces bois avec George +Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la +vue des lieux témoins de son bonheur versait dans +son âme une douceur inattendue. De retour à Paris, +il la rencontra elle-même, son inoubliable, dans le +couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il prit la +plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable +<i>Souvenir</i> (15 février 1841) tout imprégné du respect +dû aux «reliques du cœur» et tout plein de l'idée +qu'un sentiment vaut par sa sincérité et son intensité, +indépendamment des joies ou des souffrances +qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment +que se firent deux êtres de chair, ce fut au +pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent +de leur constance un ciel qui n'est pas un +instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, +et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. +O enfants! toujours enfants!» Musset répond +à Diderot:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments<br /></span> +<span class="i0">Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,<br /></span> +<span class="i0">Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents<br /></span> +<span class="i2">Sur un roc en poussière.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils prirent à témoin de leur joie éphémère<br /></span> +<span class="i0">Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,<br /></span> +<span class="i0">Et des astres sans nom que leur propre lumière<br /></span> +<span class="i2">Dévore incessamment.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,<br /></span> +<span class="i0">La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,<br /></span> +<span class="i0">La source desséchée où vacillait l'image<br /></span> +<span class="i2">De leurs traits oubliés.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,<br /></span> +<span class="i0">Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,<br /></span> +<span class="i0">Ils croyaient échapper à cet Être immobile<br /></span> +<span class="i2">Qui regarde mourir!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Insensés! dit le sage.—Heureux! dit le poète.<br /></span> +<span class="i0">Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur,<br /></span> +<span class="i0">Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,<br /></span> +<span class="i2">Si le vent te fait peur?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,<br /></span> +<span class="i0">Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;<br /></span> +<span class="i0">Comme le matelot brisé par la tempête,<br /></span> +<span class="i2">Je m'y tiens attaché.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,<br /></span> +<span class="i0">Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,<br /></span> +<span class="i0">Ni si ces vastes cieux éclaireront demain<br /></span> +<span class="i2">Ce qu'ils ensevelissent.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,<br /></span> +<span class="i0">Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.<br /></span> +<span class="i0">J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,<br /></span> +<span class="i2">Et je l'emporte à Dieu!<br /></span> +</div></div> + +<p>Les pièces que nous venons de passer en revue sont +inséparables. Elles forment l'épilogue du drame +romantique de Venise et de Paris. C'est la portion +originale entre toutes de l'œuvre en vers de Musset, +réserve faite pour le <i>don Juan</i> de <i>Namouna</i> et +quelques morceaux des premiers recueils. Le Musset +première manière avait subi le joug de la mode pour +le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. +Il avait, en un mot, reçu du dehors une part de +son inspiration. Dans le groupe de poèmes que +dominent les <i>Nuits</i>, plus rien n'est donné aux +influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, +«c'est du dedans que jaillit l'inspiration, la flamme +qui colore, le souffle qui embaume la nature». Le +poète est tout entier à lui-même et au spectacle de +l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, +dans l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire +d'une douleur si profonde et d'une âme si +ouverte encore aux impressions vives. Ce poète +blessé au cœur, et qui crie avec de si vrais sanglots, +a des retours de jeunesse et comme des ivresses de +printemps. Il se retrouve plus sensible qu'auparavant +aux innombrables beautés de l'univers, à la +verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants +des oiseaux, et il porte aussi frais qu'à quinze ans +son bouquet de muguet et d'églantine.» Musset +affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été unique +dans notre poésie lyrique.</p> + +<p>Des petits poèmes qui remplissent les deux autres +tiers des <i>Poésies nouvelles</i>, aucun, tant s'en faut, +ne s'élève aux mêmes hauteurs. Quelques-uns (<i>Sur +une morte</i>, <i>Tristesse</i>) ont de l'émotion. D'autres +(<i>Chanson de Fortunio</i>, <i>A Ninon</i>) sont de minuscules +chefs-d'œuvre de grâce et de sentiment. D'autres, +plus petits encore et point chefs-d'œuvre, ont pourtant +un certain tour, à la façon du XVIII<sup>e</sup> siècle. Il y +a enfin les babioles, les marivaudages, les riens +insignifiants, et il y a <i>Dupont et Durand</i> (15 juillet +1838), si remarquable par la frappe du vers, et qu'il +faut comparer aux <i>Plaideurs</i> et aux vers réalistes de +Boileau pour bien comprendre dans quel sens et +quelle mesure Musset avait les instincts classiques. +Dans ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent +du neuf ou de l'essentiel; on pourrait négliger +presque tout sans commettre une trahison envers +l'auteur.</p> + +<p>Si maintenant nous revenons en arrière et que +nous nous demandions quel rang occupent dans +l'ensemble de son œuvre les <i>Contes d'Espagne et +d'Italie</i> et le <i>Spectacle dans un fauteuil</i>, nous ne +devons pas hésiter à reconnaître que ce rang est +inférieur à celui des <i>Poésies nouvelles</i>. Musset +n'avait pas encore pris conscience de lui-même et +de son génie propre. Il subissait l'influence des +romantiques, et il était au fond le moins romantique +des hommes. Il avait beau les dépasser tous en +audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose +d'artificiel. Un historien attentif de la versification +française, M. de Souza, parlant de la renaissance du +vers lyrique dans notre siècle, ne tient aucun compte +des premières œuvres de Musset. Elles n'ont pas +plus d'importance à ses yeux que l'<i>Albertus</i> de Théophile +Gautier: «C'étaient, dit-il, des poésies de +jeunesse et de bravade pour ainsi dire où s'affirmaient +toutes les outrances du premier feu et que +les poètes eux-mêmes, par des œuvres ultérieures, +ont remis au dernier plan<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.» Ce jugement est bien +sévère et bien absolu. M. de Souza ne s'occupe que +de la technique du vers, et les <i>Premières Poésies</i> +valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie +est chose sans prix, que rien ne remplace, et elle +rayonne ici splendidement. C'est une fête pour l'esprit +de voir cette heureuse jeunesse, aux mains +pleines et prodigues, lancer à la volée les images +heureuses, les trouvailles d'une imagination neuve, +les idées folles et charmantes ou les sensations +enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de +faire fi de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut +chercher dans le volume suivant les vrais procédés +techniques de Musset, qui lui attirent aujourd'hui de +si dures critiques, et le font traiter de mauvais ouvrier.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Le Rythme poétique.</i></p></div> + +<p>Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué +les attaques. On offenserait son ombre en essayant de +nier que ses rimes sont faibles et quelquefois pis. Il +tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et il y a +réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir +«dérimée» après coup la ballade <i>Andalouse</i>. Il lui +reprochait aussi de se vanter trop souvent au public +de l'avantage de mal rimer: (Les vers) «de Musset +(<i>Après une lecture</i>), avec tout leur esprit, ont une sorte +de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se +passer. C'est toujours de la réaction contre la rime +et les rimeurs, contre la poésie lyrique et haute +dont, après tout, il est sorti. C'est un petit travers. +Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a +voulu avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la +nôtre.» (<i>Lettre à Guttinguer</i>, le 2 décembre 1842.) +<i>La nôtre</i>, c'est la cocarde de l'école de la forme, que +Musset craignait toujours de ne pas avoir mise assez +ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il +avait pu lire le passage où M. Faguet, après avoir +rendu justice à la pauvreté de ses rimes, se hâte +d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin qu'on n'y songe +point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses +peines en faisant rimer <i>lévrier</i> et <i>griser</i>, <i>saule</i> et <i>espagnole</i>, +<i>Danaë</i> et <i>tombé</i>!</p> + +<p>On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses +césures régulières, ses négligences et sa facilité à +se contenter. En d'autres termes, on lui reproche +de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, +et les deux sont vrais. Au moins serait-il juste de +ne pas méconnaître qu'il a tiré un magnifique parti +des ressources techniques auxquelles il s'était volontairement +limité.</p> + +<p>Il est incontestable qu'après les <i>Contes d'Espagne +et d'Italie</i>, il n'a guère profité des nouvelles formules +romantiques pour varier ses alexandrins. Le Musset +seconde manière, celui qui se disait <i>réformé</i>, et que +Sainte-Beuve appelait un <i>relâché</i>, admet encore de +loin en loin la coupe ternaire, qui substitue deux +césures mobiles au grand repos de l'hémistiche, et +dont il existait quelques exemples chez nos anciens +poètes. Il écrit dans <i>Suzon</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'autre, tout au contraire,<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0"><i>Toujours rose, toujours charmant, continua</i><br /></span> +<span class="i0">D'épanouir à l'air sa desinvoltura.<br /></span> +</div></div> + +<p>Dans l'épître <i>Sur la Paresse</i>, en s'adressant à +Régnier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,<br /></span> +<span class="i0">A travers le chaos de nos folles misères,<br /></span> +<span class="i0">Courir en souriant tes beaux vers ingénus,<br /></span> +<span class="i0"><i>Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Le dernier vers est délicieux de légèreté et de +vivacité, mais la coupe ternaire a peu d'importance +chez Musset, à cause de sa rareté. C'est à des éléments +rythmiques plus délicats, moins facilement +saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier +la phrase musicale de son vers. Il est un maître pour +la distribution, à l'intérieur des hémistiches, des +syllabes accentuées des mots, et des mots qui portent +l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire bien +placé peut allonger un vers, en voici un exemple:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Est-ce bien toi, <i>grande</i> âme immortellement triste?<br /></span> +</div></div> + +<p>Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers +produits par l'entrelacement des syllabes sourdes et +des syllabes éclatantes, des syllabes pleines et des +syllabes muettes. Il avait, en particulier, très bien +observé de quel prix sont ces dernières, l'un des +trésors de notre langue poétique, pour ralentir la +marche du vers en prolongeant la syllabe qui les +précède, comme dans les deux vers souvent cités +de <i>Phèdre</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ariane, ma sœur, de quel amour blessée<br /></span> +<span class="i0">Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.<br /></span> +</div></div> + +<p>De Musset:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si ce n'est pas ta mère, ô <i>pâle jeune fille</i>!<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Quels <i>mystères</i> profonds dans l'<i>humaine</i> misère!<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0"><i>Lentement, doucement</i>, à côté de Marie.<br /></span> +</div></div> + +<p>L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui +existent entre la sonorité des mots employés et +l'image qu'on veut évoquer, puissance indépendante +de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le +large mouvement de l'alexandrin est au plus haut +degré favorable. Bien habile qui pourrait expliquer +pourquoi les vers suivants sont agiles et dansants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cependant du plaisir la frileuse saison<br /></span> +<span class="i0"><i>Sous ses grelots légers rit et voltige encore</i>.<br /></span> +<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,<br /></span> +<span class="i0"><i>Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient +Musset de disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient +nullement au mélange des mètres, et il en a tiré à +maintes reprises le plus heureux parti, en particulier +dans la <i>Nuit d'octobre</i>. La pièce est à relire tout entière, +une fois de plus, à ce point de vue spécial.</p> + +<p>La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter +et se transmettre. Théodore de Banville donne +dans son traité de versification des recettes grâce +auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu +peut faire de très bons vers. Mais le choix des mots, +et la valeur inattendue, la résonance particulière +qu'ils prennent sous la plume de tel ou tel poète, +tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne sont +pas des choses dont le poète décide librement: elles +lui sont imposées; elles sont déterminées d'avance +par le caractère même de sa vision poétique. Ainsi, +chez Théophile Gautier, l'épithète est presque toujours +purement matérielle, n'exprimant que la forme +ou la couleur. Il en est souvent de même chez Victor +Hugo; mais souvent aussi l'épithète y est symbolique, +traduisant beaucoup moins l'aspect réel des +choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, +d'impressions, d'images étrangères et lointaines. +L'épithète de Musset peint à la fois l'apparence +extérieure de l'objet et sa signification poétique. Il +semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire +entre l'essence des choses et leur forme sensible. +C'est peut-être une erreur métaphysique, mais que +deviendrait la poésie sans cette illusion? On peut +juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a +rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, +les splendeurs des nuits d'été et les émotions qu'elles +éveillent au plus profond des âmes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques<br /></span> +<span class="i0">Sortaient autour de nous du calice des fleurs.<br /></span> +</div></div> + +<p>Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes +des deux derniers vers ne nous aident pas seulement +à voir la petite vierge adorable; elles nous ouvrent +son âme innocente:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,<br /></span> +<span class="i0">Quelque alerte beauté de l'école flamande,<br /></span> +<span class="i0">Une ronde fillette échappée à Téniers,<br /></span> +<span class="i0">Ou quelque ange pensif de candeur allemande:<br /></span> +<span class="i0">Une vierge en or fin d'un livre de légende,<br /></span> +<span class="i0">Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les curieux de sensations rares apprendront peut-être +avec intérêt que Musset possédait l'audition +colorée, dont personne ne parlait alors et dont la +psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte +à Mme Jaubert dans une de ses lettres (<i>inédite</i>) qu'il +a été très fâché, dînant avec sa famille, d'être obligé +de soutenir une discussion pour prouver que le <i>fa</i> +était jaune, le <i>sol</i> rouge, une voix de soprano <i>blonde</i>, +une voix de contralto <i>brune</i>. Il croyait que ces +choses-là allaient sans dire.</p> + +<p>Continuons à remonter vers la source même de +l'inspiration chez Musset. Elle n'est pas cachée, et +nous n'avions pas besoin, pour la découvrir, qu'il +fît dire à sa Muse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De ton cœur ou de toi lequel est le poète?<br /></span> +<span class="i0">C'est ton cœur. . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +</div></div> + +<p>Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle +sacrée. Il lui devait une sincérité qu'il n'aurait +pas pu contenir, s'il l'avait voulu, et une éloquence +frémissante qui savait plaindre d'autres souffrances +que les siennes; souvenez-vous de l'<i>Espoir en Dieu</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ta pitié dut être profonde<br /></span> +<span class="i0">Lorsque avec ses biens et ses maux<br /></span> +<span class="i0">Cet admirable et pauvre monde<br /></span> +<span class="i0">Sortit en pleurant du chaos!<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il +sentait avec une violence douloureuse, il a tout rapporté +à la sensation, et donné le plaisir pour but à +la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de vulgarité +et de bassesse, est tombée dans cette erreur, +elle est arrivée à une incurable mélancolie, si ce +n'est à une désespérance complète. Musset n'a pas +échappé à cette fatalité. Avec un esprit très gai, il +avait l'âme saignante et désolée; association moins +rare qu'on ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, +mais il avait senti dès le premier jour la +«saveur amère» du plaisir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Surgit amari aliquid medio de fonte leporum.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>C'est pourquoi la lecture de son œuvre poétique +laisse triste. La saveur amère finit par dominer +toutes les autres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h1> + +<h2>ŒUVRES EN PROSE.—LE THÉÂTRE</h2> + + +<p>Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. +Après le tapage de ses premiers vers, l'Odéon +lui demanda une pièce, «la plus neuve et la plus +hardie possible». Il fit la bluette appelée <i>la Nuit +vénitienne</i>, qui aurait passé inaperçue dans un temps +de paix littéraire, et qui tomba sous les sifflets, le +1<sup>er</sup> décembre 1830. Cet échec eut les plus heureuses +conséquences.</p> + +<p>L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour +la scène et tint parole. Il se trouva ainsi dégagé du +souci de suivre la mode, qui donne aux pièces de +théâtre un éclat factice et passager, et le leur fait +payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se +préoccuper que des éléments supérieurs et immuables +de l'art, les âmes et leurs passions, les +lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les changeantes +conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes +formules, filles de l'heure et du caprice, +il écrivit les pièces les moins périssables de ce +siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour son +temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.</p> + +<p>Qu'on ne s'imagine pas que ses œuvres dramatiques +auraient été à peu près les mêmes, s'il avait +eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas douteux +que s'il avait continué à écrire pour la scène, après +sa rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait +accompli la même évolution que sa poésie, dans le +même sens classique. Musset «déhugotisé» avait +eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame +romantique. Tout en croyant à sa vitalité, il pensait +qu'il y avait place à côté pour une forme d'art plus +sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, écrivait-il +en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie +tragédie pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, +non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans +toute sa simplicité, avec la stricte observation des +règles.»</p> + +<p>«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais +louable, que de purger la scène de ces vains discours, +de ces madrigaux philosophiques, de ces +lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises +qui encombrent nos planches?...</p> + +<p>«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de +réveiller la muse grecque, d'oser la présenter aux +Français dans sa féroce grandeur, dans son atrocité +sublime?...</p> + +<p>«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec +le drame moderne, qui se croit souvent terrible +quand il n'est que ridicule, cette muse farouche, +inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes, +quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»</p> + +<p>Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé +une fois pour la scène depuis la chute de la +<i>Nuit vénitienne</i>. Rachel lui avait demandé une pièce. +Il entreprit sans balancer une tragédie classique, et +songea d'abord à refaire l'<i>Alceste</i> d'Euripide. Ce +projet ayant été remis à plus tard, il se rabattit +sur un sujet mérovingien. Une brouille avec Rachel +interrompit pour toujours la <i>Servante du roi</i> (1839), +mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas +regretter bien vivement la perte des autres; elles +n'annonçaient qu'une tragédie distinguée, et il est +de bien peu d'importance pour la littérature française +que nous ayons une tragédie distinguée de +plus ou de moins, tandis qu'il est très important +que nous ayons <i>Lorenzaccio</i> et <i>On ne badine pas avec +l'amour</i>.</p> + +<p>Je dois ajouter que Musset fut au nombre des +chauds admirateurs de la <i>Lucrèce</i> de Ponsard. Il +écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. Ponsard, +jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à +l'Odéon une tragédie de <i>Lucrèce</i>, très belle—malgré +les acteurs.—C'est le lion du jour; on ne +parle que de lui, et c'est justice.»</p> + +<p>Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si +brutalement la <i>Nuit vénitienne</i>. Ne s'inquiétant plus +désormais d'être jouable, Musset ne s'est plus mis +en peine que de saisir ses rêves au vol et de les +fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet +affranchissement de toute règle un rêve historique +qui est la seule pièce shakespearienne de notre +théâtre, et une demi-douzaine d'adorables songeries +sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait +Théophile Gautier, cause avec la gaieté».</p> + +<p>L'idée de <i>Lorenzaccio</i> germa dans l'esprit de +Musset durant les heures rapides passées à Florence +avec George Sand, tout à la fin de 1833. La +noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles +crénelées dont l'avait entourée au XIV<sup>e</sup> siècle +le gouvernement républicain, et qu'on a démolie de +nos jours pour élargir la capitale éphémère du jeune +royaume italien. Elle avait conservé dans toute son +âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si +étrangement avec les lignes pures et souples de ses +riantes collines, et qui en fait le plus étonnant +exemple de ce que peut le génie de l'homme pour +s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers +populaires, que de larges percées n'avaient pas +encore ouverts à la lumière, enchevêtraient leurs +rues étroites et tortueuses, favorables à l'émeute et +aux guets-apens, autour des palais-forteresses des +Strozzi et des Riccardi. La ville tout entière, pour +qui sait comprendre ce que racontent les pierres, +servait d'illustration et de commentaire aux vieilles +chroniques florentines. Musset profita de la leçon, +et trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son +drame: le meurtre d'Alexandre de Médicis, tyran de +Florence, par son cousin Lorenzo, et l'inutilité de ce +meurtre pour les libertés de la ville. Quelques flâneries +dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier +mélange d'intuitions historiques et de souvenirs +personnels fit le reste. Paul de Musset dit, dans <i>Lui +et Elle</i>, que la pièce fut écrite en Italie. Il faut donc +que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois +ou quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée +d'Alfred de Musset et sa maladie.</p> + +<p>L'action de <i>Lorenzaccio</i> met sous nos yeux une +révolution manquée, avec tout ce qu'elle comporte +d'intrigues et de violences, dans l'Italie brillante et +pourrie du XVI<sup>e</sup> siècle. Au travers de ces agitations, +que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une +sombre tragédie se déroule dans une âme éperdue, +qu'elle remplit d'horreur et de désespoir. C'est +encore une fois l'histoire de l'irréparable dégradation +de l'homme touché par la débauche:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La mer y passerait sans laver la souillure.<br /></span> +</div></div> + +<p>Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, +idéaliste et utopiste. Il croit à la vertu, au progrès, +à la grandeur humaine, au pouvoir magique des +mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon +tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon +plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, +le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à +son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le +bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. +Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient +à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent +l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que +nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, +dans ma vie, je l'ai vu traverser les cieux. J'étais +courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait +frémir mes cheveux comme une plume légère.» +Depuis que cette radieuse apparition a traversé le +cabinet d'études où Lorenzo s'occupait paisiblement +d'art et de science, le jeune étudiant a renoncé à +son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par +philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé +à vivre avec cette idée: «Il faut que je sois +un Brutus».</p> + +<p>Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne +sur Florence accablée. Lorenzo contrefait ses vices +pour gagner sa confiance, s'insinuer auprès de lui +et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses +honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet +de honte et d'opprobre auquel sa mère ne peut +penser sans larmes et que le peuple appelle par +mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le +masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être +libre. Près de frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit +avec épouvante que nul ne souille impunément son +âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il n'est +pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. +Lorenzo avait revêtu un déguisement qu'il croyait +pouvoir rejeter à son gré; la débauche l'a saisi et +gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui échappera +plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. +Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant, +il est collé à ma peau. Je suis vraiment un +ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me +sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»</p> + +<p>Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans +la grande confrérie du vice en a fait un mépriseur +d'hommes, qui ne croit même plus à la cause pour +laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir +sa patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir +la liberté, et il sait que leur égoïste indifférence +n'en profitera pas, il sait que le peuple délivré +d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre +tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein +de ce meurtre est le dernier reste du temps où +il était «pur comme un lis», et que le sang du tyran +lavera son ignominie. La scène où il explique à Philippe +Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il +commette un crime inutile, est d'une rare grandeur.</p> + +<p class="center">PHILIPPE.</p> + +<p>«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des +idées pareilles?</p> + +<p class="center">LORENZO.</p> + +<p>«Pourquoi? tu le demandes?</p> + +<p class="center">PHILIPPE.</p> + +<p>«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta +patrie, comment le commets-tu?</p> + +<p class="center">LORENZO.</p> + +<p>«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un +peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.</p> + +<p class="center">PHILIPPE.</p> + +<p>«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!</p> + +<p class="center">LORENZO.</p> + +<p>«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? +Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute +dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et +qu'en frappant sur ce squelette (<i>il frappe sa poitrine</i>), +il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, +veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui +rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de +mon cœur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre, +c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu +que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, +et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu +cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie +plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et +veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de +ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à +la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, +j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. +Mais j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu +cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui +me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être +justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà +assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent +de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que +les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes +empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez de +me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent +d'injures pour se dispenser de m'assommer +comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre +brailler en plein vent le bavardage humain; il faut +que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. +Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue +Alexandre....»</p> + +<p>Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes +d'un bonheur ineffable.</p> + +<p class="center">LORENZO, <i>s'asseyant sur la fenêtre</i>.</p> + +<p>«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! +Respire, respire, cœur navré de joie!</p> + +<p class="center">SCORONCONCOLO.</p> + +<p>«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.</p> + +<p class="center">LORENZO.</p> + +<p>«Que le vent du soir est doux et embaumé! +comme les fleurs des prairies s'entr'ouvrent! O nature +magnifique! ô éternel repos!</p> + +<p class="center">SCORONCONCOLO.</p> + +<p>«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui +en découle. Venez, seigneur.</p> + +<p class="center">LORENZO.</p> + +<p>«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»</p> + +<p>C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. +Courte est l'illusion, courte la joie. Tandis que Florence +se donne à un autre Médicis, Lorenzo sent +que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va +s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.</p> + +<p>Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si +dramatique dans la <i>Coupe et les Lèvres</i>; mais les +causes de la misère de Frank étaient restées à demi +voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est aussi +clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu +de quelques pas, dans sa jeunesse imprudente +et libertine, les bords de l'abîme où a roulé Lorenzaccio, +et il tenait à dire à ses contemporains qu'on +ne peut plus remonter cette pente-là.</p> + +<p>Il y a dans son drame deux autres personnages +pour lesquels il n'a eu aussi qu'à faire appel à des +souvenirs, moins intimes toutefois. Son orfèvre et +son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens +du temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait +être abonné au <i>National</i> et avoir le portrait d'Armand +Carrel dans son arrière-boutique. Le marchand de +soieries est monarchiste par raison d'inventaire, +parce que les cours font marcher les commerces de +luxe. L'un critique tout ce que fait le gouvernement +et le rend responsable des clients qui ne paient pas; +l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux Tuileries.</p> + +<p class="center">LE MARCHAND, <i>en ouvrant sa boutique</i>.</p> + +<p>«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. +On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de +ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps +les lumières qui vont et viennent dans le palais; on +attrape un petit air de danse sans rien payer, et on +se dit: Hé, hé, ce sont mes étoffes qui dansent, mes +belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous +ces braves et loyaux seigneurs.</p> + +<p class="center">L'ORFÈVRE, <i>ouvrant aussi sa boutique</i>.</p> + +<p>«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, +voisin; ce sont celles-là qu'on arrose de vin et +qu'on frotte aux murailles avec le moins de regret....»</p> + +<p>Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.</p> + +<p>«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand +à l'instant de rentrer. La cour est une belle +chose.</p> + +<p>—La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; +le peuple la porte sur le dos, voyez-vous!»</p> + +<p>Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno +ni le Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au +coin du quai, et ils ont été les fournisseurs de nos +grand'mères.</p> + +<p>Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque +unique, mais infiniment divers, l'amour. L'amour +chez la jeune fille, chez la femme, chez la coquette, +chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred de +Musset à différents âges: adolescent candide ou homme +blasé, et dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, +ironique ou passionné. Car il s'est mis dans +tous ses amoureux, n'étant jamais las de dire sa +pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus +divine. «Les idées de Musset sur l'amour, a dit +M. Jules Lemaître, rejoignent, à travers les siècles, +celles des poètes primitifs. L'amour est le premier-né +des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce +n'est point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée +qui fait graviter les sphères, mais l'éternel amour. +Ces mondes vivent parce qu'ils se cherchent, et les +soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux cessait +d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!—Oui, +répondit Valentin, toute la vie...» L'amour +ainsi compris s'élève au rang de mystère sacré. Paganisme +si l'on veut, mais grand et poétique.</p> + +<p>La comédie du <i>Chandelier</i> doit venir la première +dans une biographie de Musset, bien qu'elle n'ait été +écrite qu'en 1835. Elle le met en scène à l'heure charmante +et périlleuse où le collégien devenait homme +et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins +le dénouement, lui est arrivée en 1828, pendant l'été +passé à Auteuil. Jacqueline habitait aux environs de +Paris. Pour le bonheur de la contempler, de jouer +avec son éventail ou de lui apporter un coussin, +Musset traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, +et il n'existait alors ni chemins de fer ni tramways. +Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque de l'amour, +et il était romantique.</p> + +<p>Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. +«Un petit blond, dit la servante de Jacqueline.—Oui-da, +réplique sa maîtresse, je le vois maintenant. +Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur +l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la +cour aux grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux +bleus?<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Toutes nos citations du <i>Théâtre</i> sont conformes à la +1<sup>re</sup> édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue +de la scène.</p></div> + +<p>Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, +le cœur timide et passionné de son héros, qu'il +était comme lui—plus ou moins—un ange de candeur +et un petit monstre d'effronterie; et s'il s'exhale +du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore +ne va point contre une certaine ressemblance. Quoi +qu'il en soit, le personnage est bien joli. C'est un +Chérubin attendri et touché de mélancolie. Combien il +est différent du petit polisson de Beaumarchais, qui +court après toutes les jupes avec des airs délurés! +Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du +XIX<sup>e</sup> siècle, à l'âme sèche et prudente! La déclaration +de Fortunio, troisième clerc de notaire, à sa jolie +patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant irréprochablement +simple. Par le fond, elle appartient à une +race disparue d'adolescents au cœur jeune, qui ne +craignaient pas de laisser trembler une larme au bord +de leur paupière. Nos rhétoriciens se moqueraient de +son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des +arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.</p> + +<p class="center">JACQUELINE.</p> + +<p>«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, +tout à l'heure. Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? +Me la voulez-vous donner par écrit?</p> + +<p class="center">FORTUNIO.</p> + +<p>«Elle est faite pour vous, madame; je meurs +d'amour, et ma vie est à vous. (<i>Il se jette à genoux.</i>)</p> + +<p class="center">JACQUELINE.</p> + +<p>«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait +de dire qui on aime.</p> + +<p class="center">FORTUNIO.</p> + +<p>«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas +d'hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces +charmilles, je suis la trace de vos pas. Depuis deux +ans, sans que jamais peut-être vous ayez su mon +existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre +ombre tremblante et légère n'a pas paru derrière +vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre, +vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne fusse +là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher +de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait +comme le soleil à tous; je la cherchais, je +la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous +passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y +revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos +lèvres, avaient pu venir jusqu'à moi, je les répétais +tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambre +en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je +savais par cœur vos romances. Tout ce que vous +aimiez, je l'aimais; je m'enivrais de ce qui avait +passé sur votre bouche et dans votre cœur. Hélas! +je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur +est vraie, et que je vous aime à en mourir.»</p> + +<p>La Jacqueline de la réalité demeura insensible à +ce doux langage et aux reproches dont Fortunio l'accabla +en découvrant qu'il avait servi de paravent au +capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du +crime qu'elle avait commis contre l'amour en trompant +le cœur novice et confiant où sa science perverse +avait fait éclore la passion; en y insinuant ce +venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant +«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme +un voleur avec des dés pipés»; et elle sourit du mal +qu'elle avait fait.</p> + +<p>Les <i>Caprices de Marianne</i> ont paru le 15 mai 1833. +Musset y a mis une part de lui-même dans deux de +ses personnages. Octave, le précoce libertin dont +les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi +où dort la poussière des illusions généreuses de la +jeunesse, c'est Musset, c'est son mauvais <i>moi</i> à l'inspiration +sensuelle et blasphématoire, le meurtrier +de son génie. «Je ne sais point aimer, dit Octave. +Je ne suis qu'un débauché sans cœur; je n'estime +point les femmes; l'amour que j'inspire est comme +celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe.... +Ma gaieté est comme le masque d'un histrion; mon +cœur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en +veulent plus.»</p> + +<p>L'amoureux Cœlio, c'est encore Musset, le Musset +des bonnes heures, timide et sensible, un peu triste de +l'immoralité d'Octave, auquel il fait d'inutiles représentations. +J'ai déjà dit combien cette dualité était +marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu +Alfred de Musset, écrit son frère Paul, savent combien +il ressemblait à la fois aux deux personnages d'Octave +et de Cœlio, quoique ces deux figures semblent aux +antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes +le savaient. L'une des premières fois que George Sand +vit Musset, elle lui conta qu'on lui avait demandé s'il +était Octave ou Cœlio, et qu'elle avait répondu: +«Tous les deux, je crois». Quelques jours après, il +lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote, +s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant +la permission de laisser parler Cœlio. Et ce +fut sa déclaration, le début de leur roman. Il disait +aussi de lui-même, connaissant bien son manque +d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».</p> + +<p>Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des +dialogues intérieurs dont nous possédons un échantillon +authentique. La conversation de l'oncle Van +Buck avec son vaurien de neveu, au début d'<i>Il ne +faut jurer de rien</i>, est historique. C'est un entretien +que Musset avait eu avec lui-même, un matin, dans +sa chambre, après quelques folies. Son bon <i>moi</i> lui +avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, +l'avait assis dans un honnête fauteuil de famille, et +avait adressé une verte semonce à l'<i>autre</i>, qui lui +répondait par les impertinences de Valentin. Quelques +jours après, le dialogue était écrit et toute la +pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la +première scène des <i>Caprices de Marianne</i>, a tout l'air +d'avoir eu lieu dans la même chambre, devant la +glace, au retour d'un bal masqué.</p> + +<p class="center">CŒLIO.</p> + +<p>«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas +Octave que j'aperçois?</p> + +<p>(<i>Entre Octave.</i>)</p> + +<p class="center">OCTAVE.</p> + +<p>«Comment se porte, mon bon monsieur, cette +gracieuse mélancolie?</p> + +<p class="center">CŒLIO.</p> + +<p>«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge +sur les joues! D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu +pas de honte, en plein jour?</p> + +<p class="center">OCTAVE.</p> + +<p>«O Cœlio! fou que tu es! tu as un pied de blanc +sur les joues!—D'où te vient ce large habit noir? +N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?</p> + +<p class="center">CŒLIO.</p> + +<p>«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le +suis moi-même.</p> + +<p class="center">OCTAVE.</p> + +<p>«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»</p> + +<p>Morale du sermon: Octave va s'employer à faire +recevoir son ami chez la belle Marianne.</p> + +<p>C'est pour compléter la ressemblance entre ses +deux héros et ses deux <i>moi</i>, que Musset a condamné +le débauché des <i>Caprices de Marianne</i> à être le +bourreau involontaire du personnage noble. Le +Cœlio de la vie réelle était continuellement assassiné +par Octave, qui exhalait aussi ses remords en +lamentations poétiques, comme il le fait dans la +pièce: «Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour +moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un +mystère. Les longues soirées que nous avons passées +ensemble sont comme de fraîches oasis dans un +désert aride; elles ont versé sur mon cœur les seules +gouttes de rosée qui y soient tombées. Cœlio était la +bonne partie de moi-même; elle est remontée au +ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi +qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour +moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils +ont tué.» S'étant dit ces choses sur le mal qu'il se +faisait à lui-même, Musset prenait son chapeau et +retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers +à l'ombre des forêts». Cœlio ne ressuscitait +que pour être tué de nouveau, et il avait chaque fois +la vie un peu plus fragile.</p> + +<p>Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une +des épigraphes de <i>Namouna</i>: «Une femme est +comme votre ombre: courez après, elle vous fuit; +fuyez-la, elle court après vous».</p> + +<p>C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit +dans <i>Fantasio</i>, écrit avant le voyage d'Italie et publié +le 1<sup>er</sup> janvier 1834. La princesse Elsbeth, fille d'un +roi de Bavière, d'une Bavière située dans le pays +du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le +prince de Mantoue, et elle pleure quand on ne la +voit pas, parce que son fiancé est un imbécile qu'il +lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore pas que le +sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, +selon les besoins de la politique; mais cela lui coûte, +par la faute d'une gouvernante romanesque qui lui +a donné des sentiments bourgeois. Elsbeth le lui +reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, +m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de +fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée +tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal est +à présent sans remède. Au mépris de la raison +d'État et de l'étiquette, son jeune cœur est gonflé +de germes d'amour prêts à éclore, qu'il faut tuer +en devenant la femme d'un homme «horrible et +idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre +à deux royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée +toute chrétienne qu'on doit immoler l'amour à des +devoirs plus hauts, paraît un monstrueux sacrilège +à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le +dire à la jeune princesse, et cette nouvelle incarnation +ne passe pas pour une des moins ressemblantes.</p> + +<p>Il a été Fantasio—toujours par boutades—vers +vingt ans. Sa conversation était alors riche d'imprévu, +comme dans le dialogue du premier acte avec +l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les +prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait +par soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou +l'autre des états d'esprit définis par M. Jules +Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio +est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son +âme. Fantasio s'ennuie—parce qu'il a trop aimé; +il se croit désespéré, il voit la laideur et l'inutilité +du monde—parce qu'il n'aime plus. Il a, comme +Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, +le dégoût invincible, et, après chaque dégoût, +l'invincible besoin de recommencer l'expérience, et +dans la satiété toujours revenue le désir toujours +renaissant; en somme, la grande maladie humaine, +la seule maladie, l'impatience de n'être que soi et +que le monde ne soit que ce qu'il est, et l'immortelle +illusion renaissant indéfiniment de l'immortelle +désespérance....»</p> + +<p>Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement +de rompre un mariage qui serait une offense envers +le divin Éros. Il s'affuble de la bosse et de la perruque +du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant, +s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car +cela ne s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, +par lequel il faut se laisser bercer sans exiger trop +de logique et sans craindre de laisser vaguer son +imagination. Les initiés aimaient à y chercher des +sens symboliques. On se rappelle la première rencontre +de la princesse avec Fantasio, dans le jardin +du roi:</p> + +<p class="center">ELSBETH, <i>seule</i>.</p> + +<p>«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces +bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon +que j'aperçois dans ces bluets, assis sur la prairie? +Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là +à cueillir ces fleurs? (<i>Elle s'avance vers un tertre.</i>)</p> + +<p class="center">FANTASIO (<i>assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et +une perruque</i>).</p> + +<p>«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite +le bonjour à vos beaux yeux.»</p> + +<p>George Sand fait allusion à ce passage dans une +des lettres brûlantes adressées à Musset pendant +une brouille, et dont nous avons déjà cité quelques +fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en +rentrant des Italiens, où elle était allée seule, +habillée en homme: «Samedi, minuit (<i>fin de 1834</i>)... +Me voilà en bousingot, seule, désolée d'entrer au +milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis +en deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, +les joues creuses, l'air bête et vieux. Et là-haut, il +y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, +couleur de rose, des plumes, des grosses boucles +de cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, +où suis-je, pauvre George? <i>Voilà, au-dessus de moi, +le champ où Fantasio va cueillir ses bluets.</i>»</p> + +<p>Le dénouement de <i>Fantasio</i> est tout souriant. +Éros est victorieux: la gentille Elsbeth n'épousera +pas son benêt de prétendu. Il est vrai que deux +peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques +milliers d'hommes n'a jamais eu d'importance dans +un conte de fées, où on les ressuscite d'un coup de +baguette, pas plus que les bourses d'or jetées par +les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, +pas plus que tout ce qui peut choquer si l'on a le +malheur de voir la pièce à la scène. Des arbres +de carton et un soleil électrique sont encore beaucoup +trop réels pour <i>Fantasio</i>.</p> + +<p><i>On ne badine pas avec l'amour</i> (1<sup>er</sup> juillet 1834) +est peut-être le chef-d'œuvre du théâtre de Musset. +La pièce est de moindre envergure et moins puissante +que <i>Lorenzaccio</i>, mais elle est parfaite. Écrite +au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation +du <i>Souvenir</i> aux souffrances qu'entraîne +l'amour:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">.... O nature! ô ma mère!<br /></span> +<span class="i0">En ai-je moins aimé?<br /></span> +</div></div> + +<p>«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», +dit Camille, instruite au couvent à toutes sortes de +prudences douillettes et poltronnes.</p> + +<p>—Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me +parles d'une religieuse qui me paraît avoir eu sur toi +une influence funeste; tu dis qu'elle a été trompée, +qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée. +Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait +lui tendre la main à travers la grille du parloir, elle +ne lui tendrait pas la sienne?</p> + +<p class="center">CAMILLE.</p> + +<p>«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.</p> + +<p class="center">PERDICAN.</p> + +<p>«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait +lui dire de souffrir encore, elle répondrait non?</p> + +<p class="center">CAMILLE.</p> + +<p>«Je le crois.»</p> + +<p>Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le +dit, et l'adieu de Perdican lui entre au cœur comme +une flèche aiguë:</p> + +<p>«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et +lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont +empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: Tous +les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, +hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables +et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, +vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais +il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est +l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si +affreux. On est souvent trompé en amour, souvent +blessé et souvent malheureux; mais on aime, et +quand on est sur le bord de sa tombe, on se +retourne pour regarder en arrière, et on se dit: +J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, +mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un +être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»</p> + +<p>Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative +qui ne permet pas qu'on joue avec l'amour. +Le cruel badinage de Perdican avec une pauvre petite +paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette, +qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse +Camille, que le regret du bonheur entrevu consumera +sous son voile de religieuse. L'amour est vengé +des deux insensés qui lui avaient menti.</p> + +<p><i>On ne badine pas avec l'amour</i> fut le dernier +drame de Musset. Un rayon de gaieté descendit sur +son théâtre et s'y posa. La <i>Quenouille de Barberine</i> +(1<sup>er</sup> août 1835) nous montre comment une femme +d'esprit met en pénitence les blancs-becs qui font +profession de ne pas croire à la vertu des femmes, +pour donner à comprendre qu'ils ont toujours été +irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser +de cris, Barberine donne au jeune Rosemberg une +leçon dont il se souviendra, et peut-être sans trop +d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de +trouver amusant, au fond, de gagner son souper +en filant. «C'est un jeune homme de bonne famille, +écrit Barberine à son mari, et point méchant. Il +ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que +je lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son +père à la cour, dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. +Il est dans la chambre du haut de notre tourelle où +il a un bon lit, un bon feu, et un rouet avec une +quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire +que j'aie choisi pour lui cette occupation; mais +comme j'ai reconnu qu'avec de bonnes qualités il ne +manquait que de réflexion, j'ai pensé que c'était +pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui +permet de réfléchir à son aise, en même temps qu'il +lui fait gagner sa vie. Vous savez que notre tourelle +était, autrefois une prison; je l'y ai attiré en lui +disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il +y a au mur un guichet fort commode, par lequel on +lui passe sa nourriture, et il s'en trouve bien, car +il a le meilleur visage du monde, et il engraisse à +vue d'œil.» Rosemberg a si peu de rancune qu'il +engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne +recommencera plus.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé du <i>Chandelier</i> et conté +l'origine d'<i>Il ne faut jurer de rien</i> (1<sup>er</sup> juillet 1836), +dont l'héroïne, Cécile, est proche parente de Barberine. +Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle +soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent +connaître les femmes parce qu'ils ont eu des succès +dans les coulisses et dans les fêtes de bienfaisance +internationales. La punition est douce, cette fois. +Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il +n'a pas tenu à lui de devenir odieux; néanmoins ses +fautes lui sont remises, et il épouse Cécile au +dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure +a servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve +du châtiment. Si quelque lectrice austère, estimant +que Valentin ne méritait point tant d'indulgence, +blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un +des plus beaux privilèges de son sexe, celui de +purifier par une affection honnête les cœurs salis +dans les plaisirs faciles, et d'en forcer l'entrée au +respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses +pour la femme que la scène du rendez-vous dans la +forêt, à la fin de laquelle le libertin vaincu remercie +l'innocence, dans un fol élan de joie et de reconnaissance, +de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.</p> + +<p class="center">VALENTIN.</p> + +<p>«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans +trembler?</p> + +<p class="center">CÉCILE.</p> + +<p>«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de +vous ou de la nuit?</p> + +<p class="center">VALENTIN.</p> + +<p>«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis +jeune, tu es belle, et nous sommes seuls.</p> + +<p class="center">CÉCILE.</p> + +<p>«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?</p> + +<p class="center">VALENTIN.</p> + +<p>«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et +laissez-moi me mettre à genoux.</p> + +<p class="center">CÉCILE.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.</p> + +<p class="center">VALENTIN.</p> + +<p>«Je frissonne de crainte et de joie....»</p> + +<p>Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore +à genoux. Il est sauvé, mais il l'a échappé belle.</p> + +<p>Après <i>Il ne faut jurer de rien</i>, Musset écrivit +encore deux petits proverbes pleins d'esprit: <i>Un +Caprice</i> (1837), et <i>Il faut qu'une porte soit ouverte ou +fermée</i> (1845); une gracieuse comédie, <i>Carmosine</i> +(1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière, +<i>l'Ane et le Ruisseau</i> (1855), a pourtant le +droit d'être nommée à cause d'un joli petit rôle +d'ingénue.</p> + +<p>Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore +hier à la poupée. Le nez au vent et l'œil fureteur, +elle a rapporté de sa pension des théories sur le +mariage et sur la manière de faire marcher les +hommes, qu'elle applique avec énergie, quitte à +pleurer dès que le jeune premier fait semblant de +prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante silhouette +ferme gentiment une galerie de jeunes filles +qui n'a pas de pendant dans notre littérature dramatique. +Musset n'avait pas perdu son temps lorsqu'il +passait les nuits à valser—pas toujours en +mesure, m'affirme une de ses valseuses—et à +babiller avec ses danseuses. Tout en discutant la +coupe d'une robe ou les règles d'une figure de +cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique +comme un bouton de fleur: la jeune +fille. Cécile, Elsbeth, Camille, Rosette, Ninon et +Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite Marguerite, +à peine entrevue, seront ses témoins devant +la postérité, quand on l'accusera de s'être complu +aux tableaux hardis et aux inspirations sensuelles. +Leurs ombres charmantes attesteront que son imagination +ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, +et que jamais l'ulcère du mépris ne rongea +secrètement son âme en face de jeunes filles, qu'elles +fussent paysannes ou nobles demoiselles.</p> + +<p>Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le +reproche, et se sait en même temps quelque gré de +ce défaut. L'intérêt de sa maison exige qu'elle épouse +un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour +permettre à ses rêves de se placer entre elle et son +devoir, elle goûte un plaisir secret à sentir que +ce devoir lui est pénible, et qu'elle n'est pas de ces +filles positives et froides qui songent gaiement, et +non pas ironiquement comme elle, en épousant un +malotru: Après tout, je serai une dame, c'est peut-être +amusant; je prendrai peut-être goût à mes +parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma nouvelle +livrée; «heureusement qu'il y a autre chose +dans un mariage qu'un mari. Je trouverai peut-être +le bonheur au fond de ma corbeille de noces.»—C'est +la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit +sain et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire +imprudemment beaucoup de romans anglais, et qui, +dans son ignorance du monde, a été troublée par +leur romanesque décent et sentimental.</p> + +<p>Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme +en action. Elle a vu tout de suite que Valentin, avec +ses prétentions à la clairvoyance et à l'expérience, +prend pour la réalité ce qui n'est que de la littérature, +et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce +que cela veut dire de s'aller jeter dans un +fossé? risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous +saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez +voulu arriver tout seul, je le comprends; mais +à quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les +romans?</p> + +<p class="center">VALENTIN.</p> + +<p>«Quelquefois....</p> + +<p class="center">CÉCILE.</p> + +<p>«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; +ceux que j'ai lus ne signifient rien. Il me semble que +ce ne sont que des mensonges, et que tout s'y invente +à plaisir. On n'y parle que de séductions, de +ruses, d'intrigues, de mille choses impossibles.»</p> + +<p>Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme +incomprise, cette peste du romantisme, dont nous ne +parvenons pas à nous délivrer et qui n'a pas cessé +de reparaître sous des déguisements variés. Cécile +donnera de bons bouillons à son mari, selon sa +promesse, et l'aimera de tout son brave petit cœur, +parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui d'avoir +du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure. +Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile +sera sa raison et sa conscience. Rappelez-vous sa +conversation avec son maître de danse.</p> + +<p class="center">LE MAÎTRE DE DANSE</p> + +<p>«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne +faites pas d'oppositions. Détournez donc légèrement +la tête, et arrondissez-moi les bras.</p> + +<p class="center">CÉCILE</p> + +<p>«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, +il faut bien regarder devant soi.»</p> + +<p>Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise +et modeste créature, et son mari la payera en estime +et en confiance.</p> + +<p>Camille est plus instruite du mal et de la vie, +moins innocente, que Cécile. Musset a pensé à faire +la différence entre la jeune fille élevée dans sa +famille et celle qui a été élevée au couvent. La première +se hâte, dans une sainte ignorance du danger, +au rendez-vous donné la nuit, dans les bois, par +l'homme, inconnu la veille, qu'elle croit son fiancé. +L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui +tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile +ne comprendrait pas: «Je n'aime pas les attouchements». +Pauvre Camille! Elle vient d'avoir +dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais +livre. Cependant il n'y a plus ni confiance, ni +joie de vivre dans son jeune cœur, flétri par les +dangereuses confidences des naufragées de l'existence +qui demandent aux couvents un abri contre +le monde et contre elles-mêmes. Savent-elles, lui +demande Perdican, épouvanté de ce désenchantement +précoce, «savent-elles que c'est un crime +qu'elles font, de venir chuchoter à une vierge des +paroles de femme? Ah! comme elles t'ont fait la +leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu +l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié +Dieu de n'avoir plus rien de la femme.</p> + +<p>Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre +du cloître. «Tu voulais partir sans me serrer la +main, lui dit son cousin; tu ne voulais revoir ni ce +bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde +toute en larmes; tu reniais les jours de ton +enfance, et le masque de plâtre que les nonnes t'ont +plaqué sur les joues me refusait un baiser de frère; +mais ton cœur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui +ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe +où nous voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis +se sont rouverts à la vérité. Elle croit maintenant à +l'amour, à la vie, au bonheur, à Perdican. Elle accepte +avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu, +et elle était redevenue une faible femme, quand leur +mutuelle imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. +Pauvre, pauvre Camille!</p> + +<p>Les autres jeunes filles de Musset ont un air de +famille avec les coryphées du chœur. Toutes ces +chastes héroïnes ont deux traits en commun. Elles +sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir +par l'amour et le mariage, et elles sont très +honnêtes, y compris la simple Rosette, que Perdican +abuse par des paroles trompeuses. Elles +ont le charme des natures saines, et n'ont pu être +créées que par un poète qui avait gardé intact, à +travers les désillusions et les déchéances, le respect +de la jeune fille. Musset a toujours vu les Ninon et +les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, +et elles lui ont inspiré en récompense la partie la +plus pure de son œuvre.</p> + +<p>L'histoire du théâtre de Musset est singulière. +Ses pièces dormirent longtemps dans la collection +de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, pas très remarquées +à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication +en volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. +Elles étaient presque ignorées quand Mme Allan, +alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter une +petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. +Elle voulut la voir, la trouva de son goût et en +demanda une traduction pour la jouer devant la cour +impériale. Quelqu'un simplifia les choses en lui +envoyant un volume intitulé <i>Comédies et Proverbes</i>, +par Alfred de Musset: la petite pièce russe était le +<i>Caprice</i>.</p> + +<p>Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, +qu'à son retour à Paris, en 1847, elle «rapporta +<i>Un Caprice</i> dans son manchon» et le joua à la +Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents +et marées. Personne, ou à peu près, ne savait d'où +cela sortait. Et puis, c'était mal écrit: «<i>Rebonsoir, +chère!</i> En quelle langue est cela?» disait Samson +suffoqué. Le lendemain de la première, revirement +complet. Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton +dramatique: «Ce petit acte, joué samedi aux +Français, est tout bonnement un grand événement +littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit +à la Comédie-Française de si fin, de si délicat, +de si doucement enjoué que ce chef-d'œuvre mignon +enfoui dans les pages d'une revue et que les Russes +de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont +été obligés de découvrir pour nous le faire accepter.» +Théophile Gautier louait ensuite «la prodigieuse +habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse +divination des planches» de ce proverbe qui n'avait +pas été écrit pour la scène, et qui était pourtant +plus adroitement conduit que du Scribe.» (<i>La Presse</i>, +29 novembre 1847.)</p> + +<p>L'<i>Illustration</i> peignit avec vivacité la surprise du +public en découvrant Musset auteur dramatique: +«Un événement inattendu pour tout le monde s'est +passé au Théâtre-Français, le succès complet, gigantesque, +étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» +Suit un éloge de Musset poète, puis le +chroniqueur revient au <i>Caprice</i>: «Les mots rayonnent +comme des diamants; chaque scène est une féerie, +et cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est +ravi» (4 décembre 1847).</p> + +<p>Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui +voyons dans le <i>Caprice</i> une pièce charmante sans +doute, quelque chose de mieux qu'une bluette, mais +enfin l'une des moindres parmi les œuvres dramatiques +de Musset.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste +y passa. <i>Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée</i> fut +joué le 7 avril 1848, <i>Il ne faut jurer de rien</i> le 22 juin +suivant, la veille des journées de Juin. <i>Musset à +Alfred Tattet</i>, le 1<sup>er</sup> juillet: «Je vous remercie de +votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, +à mon frère ni à moi, que beaucoup de fatigue. A +l'instant où je vous écris, je quitte mon uniforme, +que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je ne vous +dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est +trop hideux.</p> + +<p>«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez +que le pauvre oncle Van Buck est resté dans +l'eau. Il avait pourtant réussi, et je puis dire complètement,—sans +exagération. C'était justement la +veille de l'insurrection; j'avais encore trouvé une +salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de +gens d'esprit, un parterre excellent pour moi, de +très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu +ma soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le +lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, +nous avions le fusil au poing, avec le canon +pour orchestre, l'incendie pour éclairage et un parterre +de vandales enragés. La garde mobile a été si +admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, +nous a donné encore de bons battements +de cœur. C'étaient presque tous des enfants. Je n'ai +jamais rien rêvé de pareil.»</p> + +<p>Le <i>Chandelier</i> eut son tour en août, <i>André del +Sarto</i> en novembre, etc. On en est venu à jouer l'injouable: +<i>Fantasio</i>, et les <i>Nuits</i>.</p> + +<p>L'une des causes de ce prodigieux succès fut que +Musset, au théâtre, parut un novateur et un réaliste. +Ses pièces n'étaient pas faites selon les formules, pas +plus les formules romantiques que les classiques, et +elles possédaient cette vérité supérieure qui est le +privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, +et cependant c'est vrai, c'est la nature». Ces +mots résument les impressions des premiers spectateurs, +dont quelques-uns reprochaient même à +Musset d'être trop «la nature». Auguste Lireux +en fait la remarque à propos de la première représentation +des <i>Caprices de Marianne</i> (14 juin 1851). +On «n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, +et à cette fantaisie si semblable à la vérité même, +qui est le propre de M. Alfred de Musset». Il ajoute +qu'on aime trop le faux, au moment où il écrit, pour +supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la +pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (<i>Constitutionnel</i>, +16 juin 1851).</p> + +<p>Cependant, quelques personnes étaient scandalisées +de l'engouement subit du public. Sainte-Beuve, +qui n'a jamais attaché grande importance au théâtre +de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du +<i>Caprice</i>. Quand il vit que cela devenait sérieux et +qu'on prenait les grandes pièces pour plus et mieux +que des badinages, il s'indigna et écrivit dans son +<i>Journal</i>: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite pièce +de Musset au Théâtre-Français: <i>Il ne faut jurer de +rien</i>. Il y a de bien jolies choses, mais le décousu et +le manque de bon sens m'ont frappé. Les caractères +sont vraiment pris dans un monde bien étrange: cet +oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce +jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; +cette petite fille franche petite coquine, vraie +modiste de la rue Vivienne, qu'on nous donne pour +une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour +ramener un libertin autrement que par un caprice +dont il se repentira le quart d'heure d'après; cette +baronne insolente et commune, qu'on nous présente +tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;—tout +cela est sans tenue, sans consistance, sans +suite. C'est d'un monde fabuleux ou vu à travers une +goguette et dans une pointe de vin. L'esprit de détail +et la drôlerie imprévue font les frais de la scène et +raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. +Mais il y a des gens qui vont sérieusement s'imaginer +que c'était là le suprême bon ton du monde le plus +délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un tel +monde n'a jamais existé autre part que dans les +fumées de la fantaisie du poète revenant de la tabagie. +Je me trompe: il y a des jeunes gens, et même des +jeunes femmes qui, s'étant engoués du genre-Musset, +se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, +tant qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. +L'original ici n'est venu qu'après la copie, et +n'est pas du tout un original.</p> + +<p>«Alfred de Musset est le caprice d'une époque +blasée et libertine.»</p> + +<p>Il faut passer un mouvement de dépit au critique +dont l'arrêt vient d'être cassé par la foule. Nous avons +cité cette page maussade et inintelligente parce +qu'elle précise le moment où la gloire de Musset, +confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son +essor. Le succès du <i>Caprice</i> a plus fait pour sa réputation +que toutes ses poésies mises ensemble. Il +devint populaire en quelques jours, et ses vers en +profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan +au poète, qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait +le moins.</p> + +<p>L'œuvre en prose de Musset comprend encore des +<i>Nouvelles</i>, des <i>Contes</i>, des <i>Mélanges</i>, et la <i>Confession +d'un Enfant du siècle</i> (1836), dont il a déjà été question +à propos de George Sand.</p> + +<p>La <i>Confession</i> a eu l'étrange fortune d'être presque +toujours jugée sur ses défauts et ses mauvaises +pages, même par ses admirateurs. La jeunesse d'il +y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations +des deux premières parties, dans lesquelles +Musset n'est qu'un médiocre élève de Rousseau et +de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui condamne le +livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer +l'idylle qui leur succède: «Comme je me promenais +un soir dans une allée de tilleuls, à l'entrée du village, +je vis sortir une jeune femme d'une maison +écartée. Elle était mise très simplement et voilée, +en sorte que je ne pouvais voir son visage; cependant +sa taille et sa démarche me parurent si charmantes, +que je la suivis des yeux quelque temps. Comme elle +traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui +paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; +elle lui fit quelques caresses, et regarda de côté et +d'autre, comme pour chercher une herbe favorite à +lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage; +j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à +la main. Le chevreau vint à moi à pas comptés, d'un +air craintif; puis il s'arrêta, n'osant pas prendre la +branche dans ma main. Sa maîtresse lui fit signe +comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air +inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la +main sur la branche, que le chevreau prit aussitôt. +Je la saluai, et elle continua sa route.»</p> + +<p>C'est la première rencontre avec Brigitte. Non +moins charmant est le tableau du modeste intérieur +de la pâle jeune femme aux grands yeux noirs. Le +récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale +de l'amour dans ces deux cœurs qui s'étaient cru usés, +et la scène de l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, +ils sont sur le balcon de Brigitte, contemplant les +splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée sur son +coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté +d'elle, et je la regardais rêver. Bientôt je levai les +yeux moi-même; une volupté mélancolique nous enivrait +tous deux. Nous respirions ensemble les tièdes +bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions +au loin dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur +pâle que la lune entraînait avec elle en descendant +derrière les masses noires des marronniers. +Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé +avec désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce +souvenir me fit tressaillir; tout était si plein maintenant! +Je sentis qu'un hymne de grâce s'élevait dans +mon cœur, et que notre amour montait à Dieu. J'entourai +de mon bras la taille de ma chère maîtresse; +elle tourna doucement la tête: ses yeux étaient noyés +de larmes.»</p> + +<p>Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau +sont aussi bien belles. George Sand et Musset +les avaient faites ensemble dans l'automne de 1833. +Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers qu'Octave +et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux +mêmes genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient +échangé à voix basse les mêmes confidences. Les +habits d'homme de Brigitte, sa blouse de cotonnade +bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute +de goût, c'était le costume de voyage de son amie, +celui de la première <i>Lettre d'un voyageur</i>. J'ai dit +ailleurs<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> l'émotion de George Sand en retrouvant +dans la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> l'histoire à +peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette +véracité scrupuleuse explique et excuse les longueurs +de la cinquième partie, monotone récit de +querelles si pénibles, que la victoire du rival de +Musset, qui met fin au volume, est un soulagement +pour le lecteur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du +fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever +toute valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que +son frère prît chevaleresquement tous les torts sur lui.</p></div> + +<p>En résumé: une œuvre d'art très inégale, tantôt +déclamatoire, tantôt supérieure, quelquefois fatigante; +mais un livre précieux par sa sincérité et très +honorable pour Musset, qui y donne partout, sans +hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme +qu'il a aimée, et qui n'avait pourtant pas été sans +reproches. Telle apparaît la <i>Confession d'un enfant +du siècle</i>, à présent que tous les voiles sont levés.</p> + +<p>Les <i>Contes</i> et les <i>Nouvelles</i> sont de petits récits +sans prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, +selon le sujet, et où Musset a atteint deux ou trois +fois la perfection. La perle des contes est le <i>Merle +blanc</i> (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être +romantique dans une famille vouée depuis plusieurs +générations aux vers classiques. A la première note +hasardée par le héros, son père saute en l'air: +«Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce ainsi +qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là +siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous +les usages et toutes les règles?</p> + +<p>—Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai +sifflé comme je pouvais....</p> + +<p>—On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit +mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous +sifflons de père en fils.... Tu n'es pas mon fils; tu +n'es pas un merle.»</p> + +<p>L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les +choses moins au tragique, mais il croyait tout de +bon, après le premier volume de son fils, que ce +n'était pas là siffler.</p> + +<p>Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu +des cénacles emplumés auprès desquels il +cherche un asile, parce qu'il ne ressemble à personne. +Il prend le parti de chanter à sa mode et +devient un poète célèbre. La suite n'est pas moins +transparente. Il épouse une merlette blanche qui fait +des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne +lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un +plan avant de se mettre à l'œuvre». Elle avait aussi +les idées avancées de l'auteur de <i>Lélia</i>, «ayant toujours +soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et +de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète +emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti +à sa couleur comme à son génie. Hélas! sa femme +l'avait trompé. Ce n'était pas une merlette blanche; +c'était une merlette comme toutes les merlettes; elle +était teinte et elle déteignait!</p> + +<p>Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. +Quand l'amoureux n'est pas Musset en chair et en +os, il est rare qu'il n'ait pas du moins avec lui +quelque trait, quelque aventure en commun. Les +héroïnes sont presque toutes croquées d'après nature, +comme aussi les paysages, les intérieurs, les épisodes. +Il inventait peu. Il travaillait sur «documents +humains» et racontait des «choses vécues», à la +façon de nos romanciers naturalistes; seulement, il +ne regardait pas avec les mêmes yeux.</p> + +<p>Musset a employé dans son théâtre une prose poétique +qui a peu de rivales dans notre langue. Elle +est éminemment musicale. L'harmonie en est caressante, +le rythme doux et ferme. Le mouvement suit +avec souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, +tantôt pressé et passionné. Les épithètes sont mieux +que sonores ou rares: elles sont évocatrices. L'ensemble +est pittoresque et éloquent, sans cesser +jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et +très raffiné.</p> + +<p>Sa prose courante est parfaite. C'est une langue +franche et transparente, où l'expression est juste, le +tour de phrase net et naturel. Ses lettres familières +sont vives et aisées. Son frère en a publié quelques-unes +dans les <i>Œuvres posthumes</i>, mais celles que +j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En +ce temps-là, on comprenait autrement que de nos +jours les devoirs d'éditeur. Paul de Musset ne s'est +pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir +le style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il +arrangeait aussi un peu le sens. Musset avait écrit à +<i>la marraine</i>, à propos d'amour: «<i>Je me suis</i> passablement +brûlé les ailes en temps et lieu». Paul imprime: +«<i>L'on m'a</i> passablement brûlé les ailes...» +(17 déc 1838). Musset disait ailleurs, à propos d'un +article pour lequel il demandait certains renseignements: +«J'aime mieux faire une page <i>médiocre</i>, +mais honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». +Il était inadmissible que Musset pût écrire +une page <i>médiocre</i>; on lit dans le volume: «J'aime +mieux faire une page <i>simple</i>». Sur Mlle Plessy dans +le <i>Barbier de Séville</i>: «Rosine n'a pas été <i>espagnole</i>, +mais elle a été spirituelle». Correction: +«Rosine n'a pas été <i>espiègle</i>». Ailleurs, <i>taper</i> +est remplacé par <i>frapper</i>, <i>au beau milieu</i> par +<i>au milieu</i>, <i>je me suis en allé</i> par <i>je m'en suis +allé</i>, etc., etc. Il y a des pages entièrement récrites. +Si Musset avait vu le volume, il aurait été pénétré +d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la +patience de son frère, mais peut-être se serait-il +souvenu d'un travail d'agrément pour lequel l'aristocratie +française s'était prise de passion au temps +de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles +dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs +journées à coller des pains à cacheter en rond, sur +de petits morceaux de carton qui devenaient des +bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre +l'utilité de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches +chez les marchands? écrivait-il; d'où nous vient +cette rage de bobèches?» Je ne sais si le travail +d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup +plus utile que la fabrication des bobèches en pains à +cacheter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h1> + +<h2>LES DERNIÈRES ANNÉES</h2> + + +<p>Musset sentit venir et grandir l'impuissance +d'écrire, et n'en ignora pas la cause. Il savait qu'il +détruisait lui-même son intelligence, jour par jour, +heure par heure, et il assistait au désastre le désespoir +dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de +se défendre contre lui-même. Le mal venait de loin. +<i>Sainte-Beuve à Ulrich Guttinguer</i>: «28 avril 1837, +ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre jour, bien +aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être +si, si perdu et si gâté au fond et en dessous.»</p> + +<p>Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. +Son frère raconte comment, en 1839, il fut +sur le point de se tuer. L'année suivante, Alfred +Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier +qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, +sur la table de Musset. On y lisait ces vers tracés +au crayon:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai perdu ma force et ma vie,<br /></span> +<span class="i0">Et mes amis et ma gaieté;<br /></span> +<span class="i0">J'ai perdu jusqu'à la fierté<br /></span> +<span class="i0">Qui faisait croire à mon génie.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand j'ai connu la Vérité,<br /></span> +<span class="i0">J'ai cru que c'était une amie;<br /></span> +<span class="i0">Quand je l'ai comprise et sentie,<br /></span> +<span class="i0">J'en étais déjà dégoûté.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et pourtant elle est éternelle,<br /></span> +<span class="i0">Et ceux qui se sont passés d'elle<br /></span> +<span class="i0">Ici-bas ont tout ignoré.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.<br /></span> +<span class="i0">Le seul bien qui me reste au monde<br /></span> +<span class="i0">Est d'avoir quelquefois pleuré.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les causes de cette mort anticipée sont affreusement +tristes. Qu'on veuille bien se rappeler la fragilité +de sa machine et les révoltes indomptables de +ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques +qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement +de lui-même. Un soir—c'était le 13 août 1844,—la +marraine lui avait parlé très sérieusement, dans +l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors il +leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle +en pleura: «Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a +dit, disait-elle ensuite à Paul. Cela est au-dessus de +mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue sur +tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya +le sonnet suivant, qui a été imprimé dans la <i>Biographie</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.<br /></span> +<span class="i0">Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,<br /></span> +<span class="i0">Ceux même dont hier j'aurai serré la main<br /></span> +<span class="i0">Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils sont moins mes amis que le verre de vin<br /></span> +<span class="i0">Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;<br /></span> +<span class="i0">Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,<br /></span> +<span class="i0">A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Est-ce à vous de me faire une telle injustice,<br /></span> +<span class="i0">Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?<br /></span> +<span class="i0">Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,<br /></span> +<span class="i0">Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié<br /></span> +<span class="i0">Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.<br /></span> +</div></div> + +<p>Détournons la tête et passons,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus,<br /></span> +</div></div> + +<p>et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable +de pousser le génie à un pareil suicide.</p> + +<p>Musset n'attendait du public aucune indulgence. +«Le monde, disait-il, n'a de pitié que pour les maux +dont on meurt.» Il s'abandonnait devant sa famille +à une tristesse profonde, qui augmentait après +chaque effort pour s'étourdir. Un soir, au retour +d'une partie de plaisir, il écrivit: «Parmi les coureurs +de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils; +il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on +voir un spectacle plus pénible que celui d'un libertin +qui souffre? J'en ai vu dont le rire faisait frissonner. +Celui qui veut dompter son âme avec les armes des +sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un extérieur +impassible; il peut enfermer sa pensée dans +une volonté tenace; sa pensée mugira toujours dans +le taureau d'airain.» Sa pensée faisait son devoir et +«mugissait». Sa volonté malade manquait au sien et +ne venait pas à son secours. Cette agonie morale +dura plus de quinze ans.</p> + +<p>En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne +contenance et affectait la gaieté. Son extraordinaire +mobilité lui rendait la tâche assez facile. Il s'amusait +comme un enfant des moindres bagatelles. Les petits +malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé +de bon goût de prendre au tragique, avaient aussi +le don de réveiller sa verve. On peut dire que ses +perpétuels démêlés avec la garde nationale pour ne +pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il +avait généralement le dessous et s'en allait coucher +en prison. Quand il se voyait bel et bien sous clef à +l'hôtel des Haricots, dans la cellule 14, réservée aux +artistes et aux gens de lettres, il se trouvait tellement +absurde, qu'il se riait au nez en prose et en +vers. Tout le monde a lu <i>Le mie prigioni</i>, écrites +dans la cellule 14:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On dit: «Triste comme la porte<br /></span> +<span class="i2">D'une prison»,<br /></span> +<span class="i0">Et je crois, le diable m'emporte,<br /></span> +<span class="i2">Qu'on a raison.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">D'abord, pour ce qui me regarde,<br /></span> +<span class="i2">Mon sentiment<br /></span> +<span class="i0">Est qu'il vaut mieux monter sa garde,<br /></span> +<span class="i2">Décidément.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je suis, depuis une semaine,<br /></span> +<span class="i2">Dans un cachot,<br /></span> +<span class="i0">Et je m'aperçois avec peine<br /></span> +<span class="i2">Qu'il fait très chaud, <i>etc.</i>, <i>etc.</i><br /></span> +</div></div> + +<p><i>Le mie prigioni</i> ont un pendant qui est moins +connu. C'est une lettre adressée à Augustine Brohan.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Des Haricots. Vendredi.<br /></span> +</div></div> + +<p>«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je +gémis au sein des cachots. Cela ne m'empêchera +pas d'aller vous voir demain samedi. Mais je vous +écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis +en ce moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui +fut mal gravé dans le <i>Diable à Paris</i>. C'est pour +cause de patrouille, car je n'ai tué personne.»</p> + +<p>Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même +et redevenait morne. Aux trop justes sujets +de tristesse que nous avons indiqués s'ajoutaient des +ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son +peu de succès. Il était toujours modeste (un peu +moins, cependant, en vieillissant) et avait toujours +horreur des compliments, au point d'en paraître hautain +et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à +Mme Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois +volontiers le plaisir que j'ai pu leur faire. Je vous +donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a +neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils +me blessent ni que je les croie faux, mais ils me +donnent envie de me sauver.» <i>A Alfred Tattet</i>, +août 1838: «Et vous aussi, vous me faites des +compliments! <i>tu quoque, Brute!</i> Mais je les reçois de +bon cœur, venant de vous—ne m'appelez jamais +<i>illustre</i>, vous me feriez regretter de ne pas l'être. +Quand vous voudrez me faire un compliment, appelez-moi +votre ami.»</p> + +<p>Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence +qui chagrine et décourage un écrivain, et +le poète des <i>Nuits</i> en avait fait la dure expérience. Il +y avait toujours eu des jeunes gens sachant <i>Rolla</i> +par cœur. La foule avait presque oublié Musset, +malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était +détaché après <i>Rolla</i> du groupe des écrivains novateurs. +Il avait abjuré la forme romantique au moment +où le romantisme triomphait: la presse ne s'occupa +plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses +plus belles œuvres furent accueillies les unes après +les autres par un silence indifférent. Henri Heine +disait avec étonnement, en 1835: «Parmi les gens +du monde, il est aussi inconnu comme auteur que +pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, +qui rapporte ce propos, ajoute que Heine disait +vrai; les salons parisiens, y compris le sien, ne +connaissaient que la <i>Ballade à la lune</i> et l'<i>Andalouse</i>. +Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter +devant une trentaine de personnes le duel de <i>Don +Paez</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,<br /></span> +<span class="i0">Deux louves,....<br /></span> +</div></div> + +<p>L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait +lu cela.</p> + +<p>Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel +et étant, d'autre part, assez détaché (un peu +trop) des affaires publiques, Musset vieillissant a eu +l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous les +grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce +qui a été dit avec tant de bon sens<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> sur les dangers +de l'influence littéraire des salons et des femmes. +Musset a beaucoup trop vécu de la vie de salon et +dans la société des femmes. A force de rimer des +bouquets à Chloé pour ses «petits becs roses» et +de rechercher les applaudissements de leurs «menottes +blanches», il s'est déshabitué des pensées et +des efforts virils au moment où c'était pour lui une +question de vie et de mort.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> M. Brunetière, <i>l'Évolution des genres</i>.</p></div> + +<p>Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il +cessa de les donner au travail. Ses lettres en font +foi. Les événements de ces longues années sont +quelques petits voyages et beaucoup de passions +pour rire. En 1845, il passe une partie de l'été dans +les Vosges. A son retour, il écrit au fidèle Tattet: +«Rien n'élève le cœur et n'embellit l'esprit comme +ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable +le nombre de maisons, de paysans, de +troupeaux d'oies, de chopes de bière, de garçons +d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés, +de curés de village, de personnes lettrées, de hauts +dignitaires, de plants de houblon, de chevaux +vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont passé devant +les yeux....»</p> + +<p>«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq +à quarante-six ans, qui se rendait, par +les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires, +de Varsovie aux Batignolles. Le fait est historique; +elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage +de Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure +de temps en temps, parce qu'un grand monsieur de +sept ou huit pieds de long sur très peu de large +s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur +s'appelait <i>mon bien-aimé</i>, du moins ne l'ai-je +pas entendu appeler d'un autre nom....» Le <i>bien-aimé</i> +était allé bouder dans la rotonde, laissant +Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: +«Jugez, mon cher ami, de ma situation. Heureusement +sa figure d'Ariane m'a fait penser à Bacchus. +Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une bouteille +de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un +poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous +cheminâmes tristement. O mon ami, que de drames +poignants, que de souffrances et de palpitations peuvent +renfermer les trois compartiments d'une diligence!»</p> + +<p>Madame Jaubert était la confidente attitrée des +affaires de cœur. La lettre suivante se rapporte à la +brouille de Musset avec la princesse Belgiojoso:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Marraine!!<br /></span> +</div></div> + +<p>«Le fieux est déconfit!!!</p> + +<p>«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?</p> + +<p>«Il a écrit à cœur ouvert....</p> + +<p>«On lui en a flanqué sur la tête.</p> + +<p>«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une +réponse... <span class="smcap">imprimable</span>.</p> + +<p>«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a +commencé par faire en recevant cette réponse +immortelle, ou du moins digne de l'être?</p> + +<p>«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme +un veau pendant une bonne demi-heure.</p> + +<p>«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans +mon meilleur temps, la tête dans mes mains, les +deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, +les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai +sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et +en outre j'ai eu l'avantage de souffrir comme un +chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement +un <i>océan d'amertume</i>, comme disent les bonnes +gens....»</p> + +<p>Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop +cruels <i>Sur une morte</i> (1<sup>er</sup> octobre 1842).</p> + +<p>Musset semblait prendre à tâche de se faire une +réputation de frivolité, dans le pays du monde où +elle est le moins pardonnée. L'heure de la gloire +approchait pourtant. Il est très difficile de suivre le +travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du +public et qui aboutit tout d'un coup à une explosion +de célébrité, surtout quand il s'agit d'un écrivain +imprimé depuis longtemps. On peut noter quelques +indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours +une part de mystère. Le revirement en faveur +de Musset a été précédé de symptômes qui étaient +assurément très significatifs. Ils sont loin, cependant, +de tout expliquer.</p> + +<p>Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par +la médiocre <i>Lucrèce</i> de Ponsard montrait combien +on était las du romantisme. Musset devait nécessairement +profiter de cette révolution du goût. Pour +d'autres causes, qui forment ici la part du mystère, +ses vers commençaient à trouver le chemin de tous +les cœurs; beaucoup de personnes le découvraient. +Cela alla si vite que, trois ans après le succès de +<i>Lucrèce</i> et la chute des <i>Burgraves</i>, on rencontre déjà +des protestations contre l'excès de sa faveur auprès +de la jeunesse. Dans les premiers mois de 1846, +Sainte-Beuve copie dans son <i>Journal</i> une lettre où +Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet +engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu +comme art la solennité des châteaux de Louis XIV, +mais pas davantage l'entresol de la rue Saint-Georges; +il y a entre les deux Florence et la nature.» +Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une +note qui les aggrave. L'essor pris soudain par +Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il +en parle avec aigreur. L'explosion de popularité +déterminée par le succès du <i>Caprice</i> acheva de le +mettre hors des gonds. On a déjà vu son réquisitoire +contre <i>Il ne faut jurer de rien</i>. Vers la fin +de 1849, revenant sur la vogue du <i>Caprice</i>, il écrit: +«On outre tout. Il y a dans le succès de Musset du +vrai et de l'engouement. Ce n'est pas seulement le +distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse +dissolue adore chez Musset l'expression de ses +propres vices; dans ses vers elle ne trouve rien de +plus beau que certaines poussées de verve où il +donne comme un forcené. <i>Ils prennent l'inhumanité +pour le signe de la force<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</i>»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Écrit au lendemain de la première représentation de +<i>François le Champi</i> (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre +de Brizeux dans les <i>Notes et Pensées</i>, mais sans indication +de date.</p></div> + +<p>Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de +personne d'empêcher Musset de passer au premier +rang, à côté de Lamartine et de Victor Hugo. Après +les débauches de clinquant et de panaches des vingt +dernières années, on revenait à la vérité et au +naturel. Mis en goût de Musset par son théâtre, +ceux qui l'avaient applaudi la veille à la Comédie-Française +ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité +de la langue les ravissait. Ils rencontraient +des vers dont le réalisme franc et savoureux répondait +aux besoins nouveaux de leur esprit, et ils étaient +non moins frappés de la sincérité des sentiments. A +la question de la Muse dans la <i>Nuit d'août</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De ton cœur ou de toi lequel est le poète?<br /></span> +</div></div> + +<p>eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est +ton cœur», et cela les attirait vers l'auteur comme +vers un ami avec qui l'on peut s'épancher et ouvrir +son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint +en peu de temps pour les nouvelles générations, ce +qu'il est resté pour elles jusqu'à la guerre, nul ne +l'a mieux dit que Taine. La page qu'on va lire est +de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante +qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible +exercée pendant vingt ans par Alfred de Musset:</p> + +<p>«Nous le savons tous par cœur. Il est mort, et il +nous semble que tous les jours nous l'entendons +parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans +un atelier, une belle jeune fille qui se penche au +théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la +pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée +riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a +rien qui ne nous le rende présent et comme vivant +une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant +et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il +n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le +sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession +de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a +aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. +Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les +plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il +se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous +restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le +plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation +vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de +cette chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui +couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! +Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué +l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les +impétueuses passions qui montent avec les ondées +d'un sang vierge du plus profond d'un jeune cœur! +Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop +plein, il s'y est livré, il s'en est enivré.... Il a trop +demandé aux choses; il a voulu d'un trait, âprement +et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point +cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme +une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il +est resté les mains salies, aussi altéré que devant. +Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans +tous les cœurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La +Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur +immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, +tout l'essaim de visions divines passe à peine devant +ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions +et les sarcasmes tous les spectres de la débauche et +de la mort....»</p> + +<p>«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: +nous n'en pouvons écouter un autre; tous à +côté de lui nous semblent froids ou menteurs.»</p> + +<p>Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines +qu'il a chantées; il a été «plus qu'un poète,... un +homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait dire; c'est +pour cela que nous avons tant aimé Musset, et +qu'aucun autre ne peut le remplacer pour nous.</p> + +<p>Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant +que si l'heure en avait sonné dix ans plus tôt. +A partir de 1840, les maladies s'acharnèrent sur lui: +une fluxion de poitrine, une pleurésie, la maladie de +cœur qui devait l'emporter, et puis des crises de +nerfs, des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut +le laissait plus nerveux et plus excessif, trop sensible, +trop mobile, trop extrême en tout, soit qu'il +s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se +rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. +Charmant malgré tout dans ses bonnes heures, +et laissant une impression ineffaçable aux échappés +de collège qui venaient frapper à sa porte pour contempler +le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, +écrivait l'un d'eux longtemps après, cette image +presque d'adolescent, sorte de Chérubin de la Muse, +que David d'Angers nous a conservée dans son +admirable médaillon; mais combien ce beau visage +grave, résolu, presque énergique, était différent +de ce portrait de Landelle où l'œil atone est sans +lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure +encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils +d'argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est +pas sans harmonie, couronnait un visage un peu +froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce +animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur +bistrée où se trahissait le mal dont il était déjà +atteint<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Eugène Asse, <i>Revue de France</i>, 1<sup>er</sup> mars 1881. La visite +de M. Asse doit être placée dans les dernières années de la +vie de Musset.</p></div> + +<p>Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, +dit Musset, n'est pas à tout jamais brisée dans ma +main, ce n'est plus Suzette et Suzon que je chanterai.» +Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion +à l'<i>Espoir en Dieu</i> et à d'autres pages d'une inspiration +analogue, il reprit: «Oui, j'ai puisé à cette +source de la poésie, mais j'y veux puiser plus largement +encore».</p> + +<p>C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur +la fin, sérieux, et échappant du moins par la pensée +à la fange dans laquelle il roulait trop souvent son +corps. L'influence d'une humble religieuse avait contribué +au développement des idées graves. Il avait +été soigné pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, +par la sœur Marceline, dont il est souvent question +dans ses lettres: <i>A son frère</i> (juin 1840): «... Je +finirai mes vers à la sœur Marceline un de ces jours, +l'année prochaine, dans dix ans, quand il me plaira +et si cela me plaît; mais je ne les publierai jamais et +ne veux même pas les écrire. C'est déjà trop de te +les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds +et je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien +le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes +pour mon usage particulier. Mon admiration +et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront +jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. +C'est décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de +Castries m'approuve; elle dit qu'il est bon d'avoir +dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y mette +que des choses saines.»</p> + +<p>A la maladie suivante, il avait fait redemander à +son couvent la sœur Marceline. Très prudemment, +on lui en envoya une autre. <i>A la marraine</i>: «... Au +lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,... +grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se +faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien +soigné et fort ennuyé. Ah! que les sœurs Marceline +sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce +monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, +que vous donner un verre de tisane! Combien il y en +a peu qui sachent en même temps guérir et consoler! +Quand ma sœur Marceline venait à mon lit, sa petite +tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant +de chœur: « Quel <i>nœud</i> terrible vous vous faites là!» +(elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre +chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même!...»</p> + +<p>Sœur Marceline venait de loin en loin prendre de +ses nouvelles, causait quelques instants et disparaissait. +Musset, rapporte son frère, considérait ces visites +«comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et +consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour +garde-malade. <i>A Alfred Tattet</i>: «Le samedi 14 mai +1844.—Je viens d'avoir une fluxion de poitrine.... +Quand je dis fluxion de poitrine, c'est <i>pleurésie</i> que +je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose.... +Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne +sœur Marceline est revenue, plus une seconde avec +elle, bonne, douce, charmante comme elles le sont +toutes, et de plus femme d'esprit....»</p> + +<p>Sœur Marceline avait soigné l'âme en même +temps que le corps et pansé d'une main pieuse, +avec la hardiesse des cœurs purs, les plaies morales +béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à +Musset était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. +Ce qu'elle gagna à Dieu, personne ne l'a +jamais su, mais il est certain que la paix entrait dans +la chambre avec sœur Marceline pour en repartir, +hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont +été pénibles malgré les joies, vivement goûtées, du +succès grandissant. Sa maladie de cœur lui avait +donné une agitation fatigante. Il était toujours inquiet +et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers +vers qu'il ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, +sans repos ni soulagement:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,<br /></span> +<span class="i0">De tous les côtés sonne à mes oreilles.<br /></span> +<span class="i0">Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,<br /></span> +<span class="i0">Partout je la sens, partout je la vois.<br /></span> +<span class="i0">Plus je me débats contre ma misère,<br /></span> +<span class="i0">Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur;<br /></span> +<span class="i0">Et, dès que je veux faire un pas sur terre,<br /></span> +<span class="i0">Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur.<br /></span> +<span class="i0">Ma force à lutter s'use et se prodigue.<br /></span> +<span class="i0">Jusqu'à mon repos, tout est un combat;<br /></span> +<span class="i0">Et, comme un coursier brisé de fatigue,<br /></span> +<span class="i0">Mon courage éteint chancelle et s'abat. <br/></span> +<span class="i4">(1857)<br /></span> +</div></div> + +<p>La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir +du 1<sup>er</sup> mai 1857, il était plus mal et alité. Sœur Marceline +n'était pas là, mais son visage patient passa +devant les yeux du mourant, lui apportant une dernière +fois l'apaisement. Vers une heure du matin, +Musset dit: «Dormir!... enfin je vais dormir!» et il +ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. La mort +l'avait pris doucement dans son sommeil.</p> + +<p>On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, +un laid petit tricot et une plume brodée de soie que +sœur Marceline lui avait faits dix-sept ans auparavant. +On lisait sur la plume: «Pensez à vos promesses».</p> + +<p>L'enterrement eut lieu par un temps triste et +humide. «Nous étions vingt-sept en tout», dit +Arsène Houssaye. Où donc étaient les étudiants, et +comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur +cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?</p> + +<p>Sa renommée atteignit son zénith sous le second +empire. Elle fut alors éblouissante. Il n'était plus +question d'hésiter à le mettre à côté de Lamartine +et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même +un peu en avant, en tête des trois. Tandis que le +courant réaliste emportait une partie des esprits +vers Balzac, dont le grand succès date de la même +époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient +à l'entrée de la route, auprès du poète qui +«n'avait jamais menti», s'il se gardait de tout dire. +Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à de la +poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa +peine. Il écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre +dont les termes sont trop crus pour la pouvoir +donner en entier: «Vous sentez la poésie en véritable +<i>dilettantiste</i>. C'est comme cela qu'il faut la +sentir.</p> + +<p>«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner +que j'ai éprouvé quelque surprise à voir votre +admiration pour Musset.</p> + +<p>«Excepté à l'âge de la première communion,... +je n'ai jamais pu souffrir <i>ce maître des gandins</i>, son +impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer +pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux +de fautes de grammaire et de prosodie....» +Baudelaire prêchait dans le désert, comme le prouve +une note mise par Sainte-Beuve au bas de sa lettre: +«Rien ne juge mieux les générations littéraires +qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste +et comme frénétique dont tous ces jeunes ont été +saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour +Musset<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>».</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque +les dernières lignes de son <i>Journal</i>. Sainte-Beuve est mort le +13 octobre 1869.</p></div> + +<p>Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain +anglais distingué, sir Francis Palgrave, lui a +consacré un essai<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> que l'inattendu de certaines +idées, de certaines comparaisons, rend doublement +intéressant pour nous. Après avoir constaté que +«Musset a réussi à franchir les barrières de Paris», +sir Francis passe ses ouvrages en revue. Il en +trouve guère qu'à blâmer dans la <i>Confession d'un +Enfant du siècle</i>, qui lui paraît violente et désordonnée, +très fausse, malgré ses prétentions au réalisme. +En revanche, il place les <i>Nouvelles</i> à côté de +<i>Werther</i>, du <i>Vicaire de Wakefield</i>, de la <i>Rosamund +Grey</i> de Charles Lamb et de certaines pages de +Jane Austen.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Oxford Essays</i>, 1855.</p></div> + +<p>Les vers de Musset le font penser, non à Byron, +ainsi qu'on aurait pu le croire, mais à Shelley, à +Tennyson et «peut-être» aux poètes de l'âge d'Élisabeth. +Ils sont «musicaux et point déclamatoires». +D'après lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine +parce qu'il est moins absorbé dans son <i>moi</i>, et à +Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue pas d'antithèses. +Certaines de ses pièces possèdent «une +grâce particulière et indéfinissable, une beauté +comme celle du monde ancien, un quelque chose qui +rappelle la perfection éolienne et ionienne». Les +<i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> sont bien extravagants, +mais bien vigoureux.</p> + +<p>Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. +Il nous aurait rappelé, si nous avions été tenté de +l'oublier, qu'on doit parler pieusement des grands +poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile +font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les +juger que respectueusement et avec tendresse. Nous +qui sommes d'une pâte moins fine et moins sensible, +et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans les souffrances +mystérieuses du génie, dans «ses luttes +avec ses anges», nous ne devons pas oublier qu'en +un certain sens, mais très réellement, ces hommes-là +souffrent pour nous; qu'ils résument en eux nos +aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos +yeux le spectacle de combats plus rudes que les +nôtres, et que ce sont vraiment les confesseurs de +l'humanité. Nous convenons sans difficulté... que +beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que +la <i>Confession</i>, ne seraient pas à leur place dans un +salon anglais; que ce sont des ouvrages à réserver +à ceux-là seuls qui ont assez de courage, assez +d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que +ces tableaux des abîmes de la nature humaine profitent +à la saine direction de leur vie. Mais, tout +cela accordé, nous ne pensons pas qu'on puisse lire +Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie +quelque chose dont l'histoire de la poésie française +n'avait pas encore offert d'exemple.»</p> + +<p>L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. +M. Paul Lindau a consacré tout un volume +à Musset<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Nous en résumons les conclusions: +«Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son +temps, en est certainement le tempérament le plus +poétique. Personne ne l'égale pour la profondeur de +l'intuition poétique, et personne n'est aussi sincère +et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient morbides, +mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur +donne est toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie +du sentiment et les phrases. Il vit dans une +crainte perpétuelle de se tromper lui-même.... Il +aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Alfred de Musset</i>, Berlin, 1876.</p></div> + +<p>«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce +qui nous captive en lui et nous reprend toujours, ce +qui nous le rend si cher. Grillparzer a dit que la +source de toute poésie était dans la vérité de la sensation. +Toute la poésie de Musset s'explique par cette +vérité. Quand il se trompe, c'est de bonne foi....»</p> + +<p>M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine +«appelait Musset le premier poète lyrique de la +France».</p> + +<p>Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux +honneur de faire école et d'être imité comme +peut l'être un poète: par ses procédés, le choix de +ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits +défauts en tous genres. Innombrables furent les +chansons, les madrigaux fringants, les petits vers +cavaliers et impertinents, les piécettes licencieuses, +plus proches de Crébillon fils que de Musset, les +Ninon et les Ninette de la rue Bréda, les marquises +de contrebande et les Andalouses des Batignolles, +dont Alfred de Musset serait aujourd'hui le grand-père +responsable devant la postérité, s'il en avait survécu +quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un +bonheur, car ce n'était pas une famille enviable. Le +Musset des bons jours, des grands jours, celui des +<i>Nuits</i>, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait +allumer l'étincelle couvant dans les cœurs; il ne +pouvait pas avoir de disciples, car il n'avait pas de +procédés, pas de manière, il était le plus personnel +des poètes. On ne prend pas à un homme son cœur et +ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; +en un mot, on ne lui prend pas son génie, et il n'y +avait presque rien à prendre à Musset que son génie.</p> + +<p>Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut +dans la faveur des foules détournent maintenant de +lui la nouvelle école, celle qui grandit sur les ruines +du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus le +naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni +dans les sentiments, ni même dans les choses. Le +goût du singulier les a ressaisis, et celui des déformations +de la réalité. Qu'ils se nomment eux-mêmes +décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui +renaît dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, +reconnaissable toutefois sous le masque et malgré +les changements d'étiquettes. Il est devenu bien plus +mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait +Corneille et les héroïnes de la Fronde, pour prendre +au moral un je ne sais quoi d'affaissé et d'étriqué. Il +est servi par un art compliqué et savant, au prix +duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et +qui semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant +développement de la phrase romantique. Il a le +sang moins riche, le tempérament plus affiné, mais +c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le +poète du <i>Souvenir</i>, avec ses chagrins si simples, à la +portée de tous, et son français classique, à nos +curieux de sensations rares, aux inventeurs de l'écriture +décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné.</p> + +<p>La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup +nui auprès des nouvelles générations. Celles-ci contemplent +avec étonnement les emportements de passion +et les déploiements de sensibilité des gens +de 1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles +pour se dévorer le cœur; les maux que +Musset a tour à tour maudits et bénis avec une égale +véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique +qu'on accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait +peut avoir une poésie toute de sentiment et de passion, +aux yeux d'une jeunesse pour qui le sentiment +est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément. +Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait +aussi démodé par le fond que par la forme.</p> + +<p>Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore +trop près de nous. Les idées et les formes littéraires +de la veille choquent toujours, parce qu'elles sont +une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce n'est +que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et +qu'elles ne font plus obstacle à personne, qu'on les +juge impartialement. Ainsi Lamartine, après une +éclipse presque totale, émerge en ce moment même +des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une +seconde aurore, plus brillante que la première. Il est +trop tôt pour Musset. Avant d'y revenir, il faut +achever de le quitter, et Musset règne toujours sans +partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes +qui «ne peuvent pas en écouter un autre». +Encore quelques années, et les générations qui lui +ont été asservies auront achevé de disparaître. Alors; +pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera +l'heure de la justice sereine. La postérité fera le tri +de son œuvre, et lorsqu'elle tiendra dans le creux de +sa main la poignée de feuillets où l'âme de toute une +époque frémit et pleure avec Musset, elle dira, comprenant +son empire et reprenant le mot de Taine: +«C'était plus qu'un poète, c'était un homme».</p> + + +<h3>FIN</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<p> +<a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br /> +<a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE I</a> Les origines.—L'enfance<br /> +<a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a> Musset au Cénacle romantique<br /> +<a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a> <i>Contes d'Espagne et d'Italie.</i>—Le <i>Spectacle dans un fauteuil</i><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a> George Sand<br /> +<a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a> Les Nuits<br /> +<a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a> Œuvres en prose.—Le théâtre<br /> +<a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a> Les dernières années<br /> +</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 28210-h.htm or 28210-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/1/28210/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/28210-h/images/003_small.jpg b/28210-h/images/003_small.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d96dea7 --- /dev/null +++ b/28210-h/images/003_small.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..45ed155 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #28210 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28210) |
