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+The Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Alfred de Musset
+
+Author: Arvède Barine
+
+Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ALFRED DE MUSSET
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+ * * * * *
+
+_EN VENTE:_
+
+VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Académie française.
+
+MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.
+
+MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.
+
+GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Académie française.
+
+TURGOT, par M. _Léon Say_, député, de l'Académie française.
+
+THIERS, par M. _P. de Rémusat_, sénateur, de l'Institut.
+
+D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Académie française,
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
+
+VAUVENARGUES, par M. _Maurice Paléologue_.
+
+MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.
+
+THÉOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Académie française.
+
+BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvède Barine_.
+
+MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Académie
+française.
+
+MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Académie française.
+
+RUTEBEUF, par M. _Clédat_, professeur de Faculté.
+
+STENDHAL, par M. _Édouard Rod_.
+
+ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Paléologue_.
+
+BOILEAU, par M. _G. Lanson_.
+
+CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_.
+
+FÉNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut.
+
+SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.
+
+RABELAIS, par M. _René Millet_.
+
+J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_.
+
+LESAGE, par M. _Eugène Lintilhac_.
+
+DESCARTES, par M. _Alfred Fouillée_.
+
+_Chaque volume, avec un portrait en héliogravure..._ 2 fr.
+
+ * * * * *
+
+Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD.
+
+[Illustration: ALFRED DE MUSSET
+
+EN COSTUME DE PAGE
+
+par Achille Deveria.]
+
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+
+
+
+ALFRED DE MUSSET
+
+PAR
+
+ARVÈDE BARINE
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1893
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien
+voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs
+souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité
+d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me
+fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame
+Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis
+profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées
+des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont
+l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs,
+m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir
+pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses
+correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on
+peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son
+inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis
+gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande
+partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements
+qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte
+ici envers tous ma dette de gratitude.
+
+ A. B.
+
+
+
+
+ALFRED DE MUSSET
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES ORIGINES--L'ENFANCE
+
+
+Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a
+ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis
+viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions,
+toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces
+nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si
+émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux,
+ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes
+de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude,
+comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à
+condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils
+les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un
+besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement
+qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils
+prennent conscience d'eux-mêmes.
+
+Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes
+grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre,
+dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans
+les coeurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord
+intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à
+produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont
+déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un
+vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion,
+triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos
+souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne,
+un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est
+trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien
+nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule
+aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de
+ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront
+contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme
+du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à
+l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il
+serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à
+Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il
+n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait
+subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.
+
+On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux
+que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810,
+dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et
+où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter
+jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui
+ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le
+marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par
+lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et
+portant ce titre assorti à la préface: _Correspondance d'un jeune
+militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce
+vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses
+petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son
+château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux
+planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait
+le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la
+culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait
+jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom
+d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas
+complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait
+d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la
+campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion
+extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre
+les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille
+se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien
+au romantisme.
+
+Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune
+que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui
+avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné
+son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la
+littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve
+dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de
+voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend
+sa défense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et
+sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers
+plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à
+l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un
+père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier
+point est à retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de
+Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.
+
+Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et
+confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une
+petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre
+entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes
+d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue,
+elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir
+tête à son frère.--Elle faisait peu de cas de la littérature;
+toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers:
+la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient
+la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne
+se relèvent pas.
+
+[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_.
+Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la
+famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le
+consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des
+inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous
+indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue
+de dérouter le lecteur.]
+
+La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse.
+Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait
+fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit
+jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe
+siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui
+cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note
+mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne
+songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie;
+en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril,
+pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils
+purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père
+était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.--M.
+Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus.
+
+Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les _Chats_. Il
+faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre
+cuisine:
+
+ C'est pour eux que son dos se gonfle,
+ Pour eux, dans sa poitrine, ronfle
+ La patenôtre du plaisir.
+
+Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois
+rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son poème, ou d'inventer
+des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt
+que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci
+eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les
+enjambements et les épithètes imprévues des _Contes d'Espagne et
+d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses.
+
+La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la
+bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon
+sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de
+Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux
+éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait
+dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence
+pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde
+sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de
+Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.
+
+On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à
+démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons
+de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins
+d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une
+sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces
+dernières que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brûlante et
+passionnée de l'oeuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse,
+elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au
+baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres
+d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou
+bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse
+qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui
+insufflant un peu--très peu--de sa mauvaise humeur.
+
+L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin
+caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût
+troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin
+est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un
+ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille
+bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée
+«pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le
+représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles
+boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et
+ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les
+peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était
+déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent,
+s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors
+des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et
+des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses
+plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la
+«disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour
+qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne
+l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant:
+«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin,
+il avait déjà des palpitations de coeur et des suffocations.
+
+Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces
+organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop
+indulgent. Il eût pu dire, lui aussi:
+
+ Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,
+ Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.
+ (C'est mon opinion de gâter les enfants.)
+
+Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des
+marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y
+perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et
+heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables,
+gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une
+condamnation au cabinet noir.
+
+[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses
+frères.]
+
+Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les
+arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y
+eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les _Mille
+et une Nuits_ et la _Bibliothèque bleue_. Sa petite tête en tourna.
+Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux
+enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses
+parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend
+marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les
+traîtres et les libérateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le
+calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt
+enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures
+merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours
+de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés
+et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes
+de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas
+d'Alfred de Musset.
+
+Il avait sept ans lorsqu'il dévora les _Mille et une Nuits_. La même
+année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une
+vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante
+à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans _Margot_: «Mme
+Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons,
+et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
+fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la
+mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du
+pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et
+admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les
+petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette
+tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut
+pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en
+rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de
+son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des
+glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec
+des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte
+d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui
+attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra
+consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive
+lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était
+impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les
+nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils
+étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant
+lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en
+désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas
+moins à la merci de ses nerfs.
+
+[Note 3: _Biographie._]
+
+Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le
+portrait de Valentin par où débutent les _Deux Maîtresses_. La page
+qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré
+aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux
+connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin
+couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la
+chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et
+encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un
+vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée,
+le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit,
+s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
+attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures
+entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière,
+frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où
+nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves;
+une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive,
+plus son coeur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même,
+qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à
+treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser
+son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre,
+et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence
+tourmentée.
+
+Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de
+la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la
+sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de
+poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans
+les _Deux Maîtresses_. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par
+l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des
+enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce
+d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un
+certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau
+milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc
+d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite
+dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la
+chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans
+la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui
+arriva entre neuf et seize ans.
+
+En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours.
+Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de
+sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait
+que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne
+change pas et ne nous soit pas enlevé, _dummodo quæ sunt, nec
+mutentur, nec eripientur_»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien.
+Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un
+ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en
+grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et
+c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous
+n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des
+voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur
+cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se
+préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul
+Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le
+marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail
+intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se
+souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était
+alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le
+corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi
+bête qu'un autre».
+
+[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition:
+_Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_
+Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à
+l'évidence.]
+
+Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme
+Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon
+frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce
+château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est
+vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux
+blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme
+excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent
+ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas
+mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours
+plus vrai et plus exact».
+
+«Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit
+sur lui le savant et érudit Polonius!--Et pourtant cet homme-là est
+bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de
+ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt
+que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le
+ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.»
+
+On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des
+très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à
+penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées
+dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un
+manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En
+1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle
+savait par coeur les _Méditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se
+passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La préface
+de _Cromwell_ allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école
+poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les
+deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'_Hernani_.
+Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son
+indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison
+du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et
+qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui
+prête Alfred de Vigny.
+
+Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je
+m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais
+je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je?
+Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de
+l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les
+journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi
+tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est
+l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me
+dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être
+Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus
+grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives,
+c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien,
+rien ne me rattache ici....»
+
+«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare
+ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si
+plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne
+travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie
+se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos
+poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et
+de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté
+me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer
+les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir
+une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai
+besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si
+elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de
+doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le
+destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne
+peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés
+à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai
+au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore
+au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»
+
+On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé
+du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va
+très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses
+débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges
+à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice
+en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait
+insignifiant.
+
+Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face
+de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là
+dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien
+des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui
+arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset
+lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par
+la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par
+un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts
+violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la
+Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour
+d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva
+le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal
+est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un
+des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment
+de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes
+coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux
+cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes
+gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.»
+
+On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en
+nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que
+Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs
+littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé,
+celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse
+lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse
+abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient
+hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode,
+comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale
+qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait
+entrevoir la mort comme une délivrance.»
+
+Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc
+entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre
+mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait
+la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru
+avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un
+enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la
+duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur
+religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a
+plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées
+anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il
+en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance
+générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à
+l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE
+
+
+Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives
+pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le
+prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux
+Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au
+boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle
+de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de
+cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme,
+déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de
+sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à
+être une espèce d'homme particulière.»
+
+Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul
+Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna
+assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux
+Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les
+deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo
+leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils
+l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en
+principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement
+comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le
+poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»;
+qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au
+beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné
+l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5].
+
+[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.]
+
+On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous
+voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et
+déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami
+de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille;
+fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre
+poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de
+ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.»
+
+On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor
+Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien
+avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit
+édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de
+néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer
+qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine
+Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être
+romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin
+et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes
+respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes
+au paysage.
+
+Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun
+récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance
+insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus
+glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il
+ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur
+des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite,
+que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui
+grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient
+dans des ravissements inoubliables.
+
+C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne,
+moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de
+lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient
+installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y
+recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit
+d'août_:
+
+ LA MUSE.
+
+ Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,
+ Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
+ Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
+ Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
+ Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
+ Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
+ Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
+ Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.
+
+Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas
+admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop
+l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de
+leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie,
+et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de
+l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie:
+
+ Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,
+ Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....
+
+Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite
+un drame à la Victor Hugo. On y lisait:
+
+ Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,
+ Quatre portant bonnet, douze portant perruque,
+ Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.
+
+Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la
+_Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une
+feuille de chou de province. Elle débutait ainsi:
+
+ La corde nue et maigre
+ Grelottant sous le froid
+ Beffroi,
+ Criait d'une voix aigre
+ Qu'on oublie au couvent
+ L'avent.
+ Moines autour d'un cierge,
+ Le front sur le pavé
+ Lavé,
+ Par décence, à la Vierge,
+ Tenaient leurs gros péchés
+ Cachés.
+
+Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à
+la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au
+Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté
+d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur
+certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation
+de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait
+au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu
+verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à
+quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se
+distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne
+s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier
+1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare
+qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et
+que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet».
+
+Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à
+sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les
+ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand
+combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de
+_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis
+sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il
+avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_,
+de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est
+même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne,
+douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un
+esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches
+romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original
+anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui
+du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il
+en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents
+francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent
+vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les
+affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il
+chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle
+de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est
+un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se
+moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.
+
+Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot
+romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers,
+le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur
+propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile
+Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut
+des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_:
+
+ Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.
+
+Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_:
+
+ Vois tes piqueurs alertes,
+ Et sur leurs manches vertes
+ Les pieds noirs des faucons.
+
+Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait
+d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que
+Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné
+tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant
+dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter
+absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du
+milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter.
+Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à
+un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_.
+Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire,
+on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique
+qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on
+avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier.
+J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard
+Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection,
+il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si
+peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait
+toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés
+pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait
+point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient
+pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils
+jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont
+on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en
+pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des
+phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés
+des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut
+appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou
+des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste.
+Cependant Racine en faisait usage.
+
+[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.]
+
+«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails;
+car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai
+probablement plusieurs fois encore.
+
+«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis
+dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec
+toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très
+importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais
+qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier
+1830).»
+
+En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou
+mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et
+ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence
+pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se
+faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et
+_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la
+lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi
+s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à
+se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place
+d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er
+janvier 1830.
+
+Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce
+volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans
+un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A
+sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait
+moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce
+hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et
+raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la
+faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse
+comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui
+soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu
+froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la
+première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses
+camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de
+1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que
+Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un
+coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur
+de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux
+«rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au
+milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de
+poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente
+ans à remarquer autre chose.
+
+On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un
+joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair,
+aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est
+celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout
+frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu,
+que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre
+émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire
+saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires,
+tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux,
+d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable
+de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre,
+absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la
+même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple
+les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours
+adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant
+lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à
+faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres
+instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur;
+à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la
+pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant
+bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif,
+tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il
+aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un
+être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.
+
+Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et
+ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient
+tous une part de vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»
+
+LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»
+
+
+Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne
+s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les
+critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je
+crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de
+l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers
+des _Marrons du feu_:
+
+ N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites
+ Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,
+
+et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier
+cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me
+jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui
+jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute
+le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?»
+
+Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de
+traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le
+volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le
+révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que
+_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme!
+
+Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à
+quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre
+de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il
+en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer
+«sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à
+quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur
+un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne
+s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de
+Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces
+de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon
+sens et de la langue».
+
+Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une
+parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle
+dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images
+charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se
+tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la
+nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par
+des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons
+tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie».
+Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans
+les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de
+la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste
+(l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par
+des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait
+été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le
+même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme
+dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne».
+
+La _Quotidienne_ (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans
+le débutant «un poète et un fou, un inspiré et un écolier de
+rhétorique»; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un «livre
+étrange», où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle poésie
+aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus
+gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus
+vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables». _Don
+Paez_ témoigne d'un véritable sens dramatique et contient des
+observations profondes, des détails d'une grande richesse de poésie.
+D'autre part, c'est un poème «où se presse du ridicule à en fournir à
+une école littéraire tout entière». Le même critique déclare dans un
+second article (23 février) qu'il y a «plus d'avenir» dans M. de
+Musset «que dans aucun des poètes de notre époque», compliment qui a
+trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but d'être désagréable à
+Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' «enfant» se mette
+à l'école s'il veut arriver à quelque chose.
+
+Le _Globe_, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance,
+commence (17 février) par constater l'existence d'un parti avancé pour
+lequel «M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique»,
+et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu'en ce
+qui le concerne, la première impression a été mauvaise: «Deux choses
+étonnent et choquent d'abord dans les poésies de M. de Musset: la
+laideur du fond et la fatuité de la forme». A mesure qu'il avançait
+dans sa lecture, il a aperçu «quelques beautés; puis ces beautés ont
+grandi, puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a plus
+été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à la force de
+l'exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d'autres
+poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts
+de la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de Musset le
+disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue». Néanmoins,
+malgré les _Marrons du feu_, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur
+de l'article, malgré _Mardoche_, qui a l'air écrit par un «fou», les
+_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent «un talent original et vrai».
+
+La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. Elle arriva de
+Vendôme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique
+qu'elle avait un neveu poète, et elle reprochait aigrement à M. de
+Musset-Pathay de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait toujours
+blâmé son frère de trop aimer la littérature; il voyait à présent où
+cela conduisait.
+
+Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En châtiment
+des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse «renia et déshérita
+les mâles de sa famille pour cause de dérogation», et la première
+édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé la conversation
+impie de Mardoche avec le bedeau.
+
+Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et
+d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques
+de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de
+l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne de l'élan et de
+l'ardeur. La critique injuste n'est jamais à craindre. En tout cas,
+j'ai résolu d'aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.»--M.
+de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à
+propos de l'article si cruel de l'_Universel_: «Mes inquiétudes sur
+les disputes possibles n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su
+avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je
+sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul,
+qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande
+partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je
+le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à M. de Cairol.)
+
+[Note 7: Son frère Paul.]
+
+Musset était modeste et extrêmement intelligent. De là son attitude
+patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait
+d'ailleurs été dédommagé des injures de la presse. Non pas que le gros
+public eût été pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne
+virent dans le livre «que la _Ballade à la lune_, et n'entendirent pas
+raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros
+rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent en faveur de
+Musset, et tous les vieux amateurs de poésie qui n'étaient pas
+inféodés au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y
+avait là du nouveau.
+
+Il y en avait en effet.
+
+D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, et puissamment
+exprimées:
+
+ Oh! dans cette saison de verdeur et de force,
+ Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,
+ Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,
+ Heureux, heureux celui qui....
+
+A la page suivante, une sensation très vraie est si fortement rendue
+qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chère
+à don Paez:
+
+ Don Paez cependant, debout et sans parole,
+ Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,
+ Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir
+ Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir.
+
+Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est
+de la poésie sensuelle, mais d'une sensualité très raffinée et très
+délicate:
+
+ Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,
+ Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,
+ Et que tout vent du soir qui les peut effleurer
+ Leur enlève un parfum plus doux à respirer?
+
+Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au poète qu'une
+épithète, et cela suffit pour faire tableau.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi;
+ La lune se levait; sa lueur _souple et molle_,
+ Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,
+ Sur les pâles velours et le marbre changeant,
+ Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.
+
+Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à travers des
+vitraux, et il est obligé de la personnifier pour rendre sa vive
+impression de quelque chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on
+aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres
+fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, si l'on veut, très
+antique. Homère et Virgile ont des épithètes de ce genre, et, avant
+qu'il y eût une poésie écrite ou chantée, les vieux mythes
+traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser
+Endymion, coulait son corps souple et mol à travers le réseau des
+ramures.
+
+Il est de même très antique, et très moderne à la fois, dans ses
+comparaisons, où il se montre entièrement dégagé du souci du mot
+noble, qui préoccupait tant les poètes du XVIIIe siècle. Il a retrouvé
+l'heureuse brutalité des anciens, leur science du détail réaliste qui
+frappe l'imagination et fait surgir la scène devant les yeux:
+
+ Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,
+ Deux louves, remuant les feuilles desséchées,
+ S'arrêter face à face et se montrer la dent;
+ La rage les excite au combat; cependant
+ Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;
+ Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.
+
+Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé d'éléments
+étrangers ce vieux réalisme païen, qui semble lui avoir été naturel.
+Musset nommait Régnier son premier maître, et il y a en effet du
+Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des
+fileuses:
+
+ Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,
+ S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,
+ Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,
+ Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
+ De même l'on dirait que, par l'âge lassée,
+ Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,
+ S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.
+
+Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter
+pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux _Orientales_, et
+Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de
+métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde de l'armée
+révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en
+faisaient une espèce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de
+retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d'avertir qu'on y
+perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans _Mardoche_ à
+l'«école rimeuse» qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:
+
+ Les Muses visitaient sa demeure cachée,
+ Et, quoiqu'il fît rimer _idée_ avec _fâchée_,
+ On le lisait....
+
+Même irrévérence à l'égard des autres réformes. Cet audacieux s'était
+permis de parodier dans la _Ballade à la lune_ les rythmes et les
+images romantiques, et il affichait la prétention d'exprimer ce qu'il
+sentait, non ce qu'il était à la mode de sentir. La mode était aux
+airs funestes et penchés; Musset osait être gai et se moquait des
+mélancoliques:
+
+ RAFAEL.
+
+ Triste, abbé?--Vous avez le vin triste?--Italie,
+ Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.
+ Quant à mélancolie, elle sent trop les trous
+ Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.
+
+Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur disait aussi
+clairement que possible sur quels points il se séparait d'eux. Quant à
+leur dire où il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou
+_Manfred_, il eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, et
+n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. «Les _Contes
+d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte
+d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent.»
+Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus étrange pêle-mêle
+d'enfantillages de collégien[8], et de vers de haut vol, de ceux que
+le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine
+qu'il y prenne.
+
+
+[Note 8:
+
+ . . . . pour la petitesse
+ De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse
+
+On en pourrait citer de moins innocents.]
+
+ Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme,
+ Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.
+ _Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_
+ _Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._
+
+ C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux,
+ _Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux...._
+
+ Heureux un amoureux! . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne;
+ Mais sa folie au front lui met une couronne,
+ À l'épaule une pourpre, et _devant son chemin_
+ _La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain._
+
+Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations et de
+disparates, n'aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les
+fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute
+vérité que le succès des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du
+scandale.
+
+Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité
+dans certaines critiques et se préparait à l'évolution que son
+tempérament poétique rendait inévitable dès qu'il serait hors de page.
+«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait son père, le 19
+septembre 1830, à son ami Cairol. Il n'était plus besoin
+d'indiscrétions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publié en
+juillet le manifeste littéraire intitulé _les Secrètes Pensées de
+Rafaël_, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une
+déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit de sang-froid, on a
+peine à comprendre qu'on ait pu s'y tromper.
+
+ Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,
+ Classiques bien rasés, à la face vermeille,
+ Romantiques barbus, aux visages blêmis!
+ Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,
+ Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge,
+ Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis.
+ Par cent coups meurtriers devenu respectable,
+ Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.
+ Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,
+ S'endort près de Boileau . . . . . . . . . .
+
+On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de
+Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset
+laissait percer un dessein arrêté de marcher à l'avenir sans lisières.
+Le mot _d'école poétique_ lui paraissait maintenant vide de sens.
+«Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son frère; je trouve même
+qu'on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré
+Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé
+peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la
+sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous
+séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté
+de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou
+de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un
+ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur
+dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a
+dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou
+une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire
+sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut à
+l'artiste ou au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un
+vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sûr que
+mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.»
+
+Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose
+que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent
+tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me
+suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en
+lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends
+ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive
+homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle,
+j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et
+_Mardoche_.» (4 août 1831.)
+
+Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte
+secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832),
+détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent
+convoqués la veille de Noël à une lecture de la _Coupe et les Lèvres_
+et d'_A quoi rêvent les jeunes filles_. La séance fut glaciale. Quand
+on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du
+romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait
+voulu et cherché.
+
+Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: _Un
+spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve
+fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) où Alfred de
+Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux
+artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres
+l'exécutèrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans
+nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent dédaigneusement
+l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans
+les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset
+était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne
+s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait
+beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il
+n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont
+assez complexes.
+
+Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous
+prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il
+n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près,
+s'étaient laissé prendre à la _Ballade à la lune_. En franc étourdi,
+il s'était moqué sans pitié, dans les _Secrètes_ _Pensées de Rafaël_,
+de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie:
+
+ O vous, race des dieux, phalange incorruptible,
+ Électeurs brevetés des morts et des vivants;
+ Porte-clefs éternels du mont inaccessible,
+ Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!
+ Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,
+ Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;
+ Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes
+ Secouant le tabac de vos jabots usés,
+ Avez toussé,--soufflé,--passé sur vos lunettes
+ Un parement brossé pour les rendre plus nettes,
+ Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,
+ Sans partialité, sans malveillance aucune,
+ Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!
+ Avez lu posément--la Ballade à la lune!!!
+
+ Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!
+ Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,
+ Pour avoir oublié de faire écrire au bas:
+ _Le public est prié de ne pas se méprendre_...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,
+ En voyant cette lune, et ce point sur cet i,
+ Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!
+
+Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant,
+même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux,
+plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de
+naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune
+gentilhomme» qui «persiflait tout».
+
+Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le
+Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre.
+Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à
+la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les
+Lèvres_, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce choeur
+emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu
+antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le
+lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette;
+plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent
+confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet
+primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble
+qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait
+celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant
+dans une âme ardente et forte.
+
+ Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.
+ L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance
+ Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
+ L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;
+ C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,
+ La probité du pauvre et la grandeur des rois....
+
+ LE CHOEUR.
+
+ Frank, une ambition terrible te dévore.
+ Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;
+ Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,
+ Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....
+
+Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe,
+rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens
+souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant
+celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en
+garde au coeur une flétrissure.
+
+ Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
+ Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
+ Le coeur d'un homme vierge est un vase profond:
+ Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
+ La mer y passerait sans laver la souillure;
+ Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.
+
+Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec
+un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté
+d'un regret.
+
+Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau
+dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un
+pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile
+Faguet a donnée récemment du dénouement de la _Coupe et les
+Lèvres_[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime
+l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M.
+Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et
+à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut
+comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le
+regarde, l'attire, le tue».
+
+[Note 9: _Études littéraires. XIXe siècle._]
+
+Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et
+cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la
+dédicace même de la _Coupe et les Lèvres_, d'avoir cédé à l'influence
+des _Manfred_ et des _Lara_:
+
+ On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;
+ Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
+ Je hais comme la mort l'état de plagiaire;
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
+
+Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se
+débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se
+retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout
+son éclat quand Musset écrira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du
+siècle_.
+
+Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques
+imaginations de la _Coupe et les Lèvres_ n'était guère capable de
+goûter cette perle de poésie qui s'appelle _A quoi rêvent les jeunes
+filles_. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à
+l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation
+l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante
+des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu
+leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de
+toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux
+Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants
+auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont,
+l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises,
+Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de
+profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des
+échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout
+s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et
+Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en
+bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront
+été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi
+élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.
+
+ NINON.
+
+ L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.
+ Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur.
+ J'entends sous les roseaux murmurer des génies....
+ Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur?
+
+ NINETTE.
+
+ Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine
+ Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine,
+ Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?
+ Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus.
+
+ NINON.
+
+ O fleurs des nuits d'été, magnifique nature!
+ O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés!
+
+ NINETTE.
+
+ O feuilles des palmiers, reines de la verdure,
+ Qui versez vos amours dans les vents embrasés!
+
+Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n'avait
+jamais prêté langage plus exquis à l'amour jeune et ingénu. Le duo que
+Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne
+faisaient pas prévoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la
+passion chaste et tendre, trésor des coeurs purs. Le poète y est
+revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours porté bonheur.
+
+Le ton changeait encore avec le dernier poème, _Namouna_, et ne
+cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné,
+tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on sait
+s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout dans la fameuse tirade
+sur _don Juan_ qu'il s'est livré avec abandon. C'était son propre rêve
+qu'il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel
+adolescent
+
+ Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,
+
+que la divinisation de la sensation condamne à la recherche éperdue
+d'un idéal impossible, et qui en meurt le sourire aux lèvres, «plein
+d'espoir dans sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés à
+devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il était trop tard, et il
+ne put que crier d'angoisse comme Frank.
+
+Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient
+plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme
+de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne.
+Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime:
+
+ Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;
+ Quant à ces choses-là, je suis un réformé.
+ Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises;
+ Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.
+ Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,
+ Des rapports trop exacts avec un menuisier.
+ Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime
+ Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!
+ Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée.
+ La vieille liberté par Voltaire laissée
+ Était bonne autrefois pour les petits esprits.
+
+Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des
+voyageurs_:
+
+ Considérez aussi que je n'ai rien volé
+ A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire
+ Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.
+ Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
+ Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire
+ On se tire de tout:--allez voir pour y croire.
+
+ Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti
+ Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée,
+ Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
+ Quelque description de minarets flanquée,
+ Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti,
+ M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?
+
+ (_Namouna_.)
+
+Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi
+comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe
+et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie.
+
+Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était
+pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à
+plaisanter:
+
+ L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,
+ Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte--
+ Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs.
+
+Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être
+lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de
+fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent
+personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à
+l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours
+Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa
+soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit
+que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai
+cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de
+Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par
+lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces
+lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans.
+Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des
+années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une
+mélancolie souriante:
+
+ J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
+ N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
+ Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
+ C'est perdre en désirs le temps du bonheur?
+
+ Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
+ Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
+ Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
+ Nous rend doux et chers les plaisirs passés?
+
+ J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
+ N'est-ce point assez de tant de tristesse?
+ Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
+ C'est à chaque pas trouver la douleur?
+
+ Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
+ Ce n'est point assez de tant de tristesse;
+ Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
+ Nous rend doux et chers les chagrins passés?
+
+ (1831)
+
+Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la
+grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la
+première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont
+«doux et chers».
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GEORGE SAND
+
+
+_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion
+faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très
+dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité
+que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire
+toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la
+place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art
+de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....»
+
+Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent
+à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent
+placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres
+de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de
+prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux
+politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans
+l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait
+envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers
+de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de
+camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset
+s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une
+seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George
+Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de
+Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui
+demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être
+affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une
+tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié
+de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne
+croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette
+affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me
+suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue
+par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas
+s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.»
+(25 août 1833.)
+
+[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la
+_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon
+toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.]
+
+_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis
+je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à
+_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me
+faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles
+choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est,
+il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
+préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.)
+
+Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans
+_Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger
+de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en
+me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....»
+
+Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer
+sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas
+plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle
+met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur
+Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un
+exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait
+faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres
+amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des
+documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du
+siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et
+d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui
+prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant
+au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y
+voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les
+condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette
+correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on
+peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en
+sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset
+travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de
+George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des
+livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des
+amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien
+mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées
+dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les
+besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette
+réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son
+propre héros.
+
+Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a
+comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont
+les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour
+lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand.
+Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts
+dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle
+véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous
+dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue
+en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si
+fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure
+jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
+l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
+bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)
+
+Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on
+s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par
+jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce
+cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne
+veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév.
+ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui
+est arrivé devait arriver.
+
+Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset,
+passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière
+lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de
+Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le
+pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin
+désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les
+amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien
+qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre
+son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à
+retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa
+chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme
+une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des
+questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir
+insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais
+pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire
+inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais
+navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes
+transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour
+réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et
+je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et
+qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits
+entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de
+me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes,
+énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était
+qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses
+humaines et qui, comme lui, avait un passé.
+
+Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset
+repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que
+tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les
+adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait
+d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds.
+Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit:
+«Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut
+parler»; et il passe.
+
+George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité.
+Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un
+idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis
+qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion
+orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et
+elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien.
+Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a
+toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable
+finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique,
+une allusion railleuse, et l'orage recommençait.
+
+Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les
+heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les
+mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient.
+De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à
+l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont
+eux seuls au monde peuvent être juges!»
+
+L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils
+ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les
+vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce
+voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité,
+qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois
+pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait
+trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse.
+
+Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour
+à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour
+Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George
+Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à
+Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier,
+elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au
+physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février,
+elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une
+dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi.
+Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule
+d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour
+s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont
+malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait
+la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un
+état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et
+souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne
+et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset
+commençait sa grande maladie.
+
+Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce
+qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de
+Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter
+George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en
+Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur
+une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail.
+Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a
+le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours
+elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés,
+remontent à la pensée:
+
+ Ote-moi, mémoire importune,
+ Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal.
+Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à
+la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son
+pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un
+chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité.
+
+Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée
+d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez
+un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui
+l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A
+Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs
+du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et
+continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La
+raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit
+dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré
+deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des
+chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel
+spectacle!»
+
+Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin
+nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du
+sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent
+les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut
+le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les
+plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours
+avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la
+fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand
+pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et
+héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions
+humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand
+rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela
+leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre
+enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions
+solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour
+pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit
+d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant:
+«Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et
+corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au
+nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à
+George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre
+amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait
+de joie et d'enthousiasme.
+
+Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de
+médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait
+pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un
+homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une
+séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ
+de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran,
+dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette
+détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour
+entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la
+manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de
+rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de
+sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés
+quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu
+sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de
+la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.»
+
+«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il
+m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si
+incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi
+sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si
+j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et
+surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir
+des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui
+un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre
+adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas
+sur des actions légères.»
+
+«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien
+promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons
+toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous
+pourrons passer ensemble.»
+
+Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres
+sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence
+pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe
+d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et,
+pour ainsi dire, la poétique du genre[11].
+
+[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des
+scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de
+croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses
+lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il
+est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et
+quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de
+ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel
+que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.]
+
+Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su
+l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup
+souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est
+néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les
+voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur
+qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave
+garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui.
+Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera
+toujours l'unique amie.
+
+_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis
+forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille.
+Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui
+soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre
+soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me
+faisais?..._
+
+«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure
+presque autant que moi.»
+
+(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta
+maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou
+de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à
+présent, et c'est tout....»
+
+Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a
+pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout
+mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue
+pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux
+souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?),
+je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends
+ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui
+m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A
+quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui,
+maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que
+j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne
+dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me
+souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que
+nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous
+aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant
+de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y
+comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous
+moquerons de lui.»
+
+«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe
+avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est
+si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il
+la respecte si religieusement!»
+
+Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes.
+Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait
+surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était
+aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant
+que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19,
+il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler
+plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le
+courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son
+affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de
+renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit
+d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son
+mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce coeur qui ne savait que
+nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à
+elle qu'il le devra.
+
+Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire:
+«Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de
+moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont
+empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.»
+On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello,
+aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le
+pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le
+«lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une
+erreur, et une erreur ridicule.
+
+A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un
+petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout
+avec ce débris dans sa poche.
+
+Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire
+notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le
+coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12].»
+
+[Note 12: Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses
+charmants _Souvenirs littéraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).]
+
+Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du siècle_. George
+Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des
+souvenirs. La première des _Lettres d'un voyageur_ était écrite, et
+annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la
+tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en
+prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres,
+qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que
+possible.
+
+Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu.
+George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour
+tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent.
+Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et
+d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de
+dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison:
+«Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois....
+Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Lélia_,
+et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois,
+j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni
+nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai
+besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop
+d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être
+souffrant et fatigué. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous
+deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?»
+Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui
+apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera
+peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute
+heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une
+parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la
+lagune....» (2 juin.)
+
+_Pagello à Musset_ (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas
+encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait
+commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous
+liera toujours de noeuds sublimes, et incompréhensibles aux
+autres...[13].»
+
+[Note 13: L'original est en italien.]
+
+Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès
+le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour
+de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à
+adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une
+solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il
+s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se
+traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste,
+au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute.
+C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de
+Rousseau: «Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Héloïse_. Je dévore toutes
+ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop
+loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait?
+J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui
+entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son
+chagrin (15 juin).
+
+[Note 14: Cité par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.]
+
+_George Sand à Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener
+Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages:
+«Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce
+serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux
+possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie
+à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes
+causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.»
+
+_Musset à George Sand_ (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce
+vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête
+question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature
+ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes
+réponses.»
+
+«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas
+renier, comme saint Pierre[15].»
+
+[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]
+
+La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il
+y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre
+poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul
+et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos,
+qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus
+n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule
+(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir
+mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un
+grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de
+Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice--bien
+innocent, le pauvre garçon--du débordement de romantisme inspiré par
+la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation
+apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent
+brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils
+éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une
+réalité si plate, presque dégradante.
+
+George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août),
+qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un
+réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une
+immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de
+lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui
+reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu
+avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni
+jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un
+désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer
+regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse.
+
+Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en
+changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il
+a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.»
+Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de
+l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la
+chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
+soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous
+laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son
+inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.
+
+George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions.
+Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
+leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde
+ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
+visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont
+elle avait honte maintenant.
+
+Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se
+tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient
+payer chèrement leurs fautes.
+
+George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans
+peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour
+personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce
+dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non
+sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes
+poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne
+bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit
+tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire
+sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne
+me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons
+passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
+baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
+ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les
+joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu
+hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est
+invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien;
+j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus
+grand bonheur.»
+
+[Note 16: Cette lettre a été publiée dans l'_Homme libre_ du 14 avril
+1877.]
+
+Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il
+supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente:
+«Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de
+vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en
+as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu
+te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment
+que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as
+promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre
+sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras
+pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non,
+non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta
+tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton
+épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour.
+La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui
+n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse
+et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je
+terminerai ton histoire par un hymne d'amour....»
+
+Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25
+août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des
+explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834,
+1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu,
+vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il
+mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il
+aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de
+mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu'à cesser de
+battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se
+taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon
+sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé,
+désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non,
+je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux
+cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien
+de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais
+bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!»
+Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes
+de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de
+venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et
+elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle!
+
+Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais
+tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je
+m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien,
+avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent
+qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la
+vie[17].
+
+[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]
+
+En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant
+comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des
+plaintes, d'animal blessé.--_A Gustave Papet_: «Viens me voir, je suis
+dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de
+main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes
+dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas
+abandonnée.» _A Boucoiran_: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont
+venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là.
+C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs
+de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le
+deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir
+absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à
+vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas
+d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous
+aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz
+avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si
+longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].»
+
+[Note 18: On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant
+cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait à
+la séparation de Venise.]
+
+Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort
+méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux
+cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.
+
+_George Sand à Musset_ (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses
+genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela?
+Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que
+jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir,
+par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop;
+il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais
+ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus
+cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les
+expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses
+relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et,
+faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il
+est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée
+jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien,
+il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai
+s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le
+consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je
+l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi
+romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.»
+
+Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le
+coeur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force
+d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de
+croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu
+purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives
+harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions
+que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de
+ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il
+accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la
+réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la
+chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa
+grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux
+recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.
+
+Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre
+douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était
+point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir
+de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne
+jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas,
+ajoute-t-il, de _vendette_.»--_George Sand à Musset_(sans date):
+«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain
+du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu
+avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh
+bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier;
+c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton
+désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je
+t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois,
+j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu
+qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu
+tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que
+tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des
+soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal
+qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes
+qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer.
+Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un
+beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus
+qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce
+passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se
+séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous
+reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni
+amour, ni amitié, mon Dieu!»
+
+Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la
+précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de
+ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A
+peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est
+revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa
+brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si
+malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence,
+et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée
+de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de
+passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose.
+
+Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se
+revoient--et George Sand reprend la plume avec découragement:
+«Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce
+soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le
+croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et
+qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un
+joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre
+qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés
+et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle
+possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce
+serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et
+moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il
+y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas
+revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir?
+Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que
+l'amour....»
+
+Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il
+l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident
+de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être
+fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien,
+auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments
+impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et
+l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se
+débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur.
+
+George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout
+d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal,
+je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai
+lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites
+d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est
+fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., _à Boucoiran_.)
+
+Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien
+vite. _A Musset_: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.--Je ne guéris
+pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il
+m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de
+l'isolement, ces élans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui
+m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si
+j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa
+porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?--Si je me
+jetais--non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est
+l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel
+de l'obséder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais à
+son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en
+souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas
+m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton
+irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit
+jamais avec cet affreux mot: _dernière fois_! Je souffrirai tant que
+tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par
+semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me
+donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et
+que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus
+grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....»
+
+A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est
+brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires
+insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure?
+n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère
+à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi.
+Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne
+peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire,
+ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O
+mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi,
+minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie,
+dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon
+amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de
+l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en
+meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que
+j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais!
+C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y
+vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve
+ne veut pas.»
+
+Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la
+_Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes
+de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour
+ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant
+des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et
+entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée
+dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah!
+rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le
+pavé des églises!»
+
+Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques
+cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur
+son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le
+désespoir sur la figure.
+
+Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand
+à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant».
+
+Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au
+lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y
+résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter
+le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le
+fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les
+souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et
+des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.
+
+Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle
+est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu,
+continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant!
+Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant
+moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en
+as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque
+chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te
+quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je
+t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne
+souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage.
+Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais
+tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait
+écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir
+et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme,
+de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les
+devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une
+sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.
+
+_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez
+tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du
+mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni
+l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et
+misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le
+rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié
+seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon
+départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
+chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis
+apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le
+faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!»
+
+Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se
+conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint
+très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à
+Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était
+brisé en lui, laissant une plaie incurable.
+
+D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de
+leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la
+rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais
+services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs
+dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement,
+une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre
+contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où
+Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en
+1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour
+lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond
+du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
+colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les
+_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les
+ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à
+Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier
+paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je
+n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me
+demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu
+me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité
+fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter
+l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins
+qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il
+m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions
+l'un l'autre à présent.»
+
+En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront
+de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.
+
+[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après
+la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la
+détourna de son projet (1861).]
+
+Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et
+pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils
+avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi.
+Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non
+point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup
+aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+«LES NUITS»
+
+
+La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète
+déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je
+vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et
+tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
+lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les
+larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
+ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je
+m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du
+moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je
+savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un
+ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.»
+
+[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul
+de Musset dans sa _Biographie_.]
+
+Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque
+de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de
+Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier.
+J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me
+sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me
+contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je
+comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais
+conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait
+peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui
+n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un
+petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides
+longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les
+remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et
+Michel-Ange.»
+
+Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une
+scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa
+bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque
+d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les
+classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe,
+Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas
+un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que
+Crébillon fils ou Duclos!
+
+Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de
+vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de
+sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler,
+sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir
+un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence.
+Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la
+jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui;
+ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est
+naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que
+des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur
+lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux
+nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset
+ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en
+parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a
+ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour
+les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent
+soleil de poésie qui fut jamais».
+
+A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise
+morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de
+l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle
+violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de
+le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins.
+
+Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés.
+L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel
+adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de
+l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé
+un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela,
+écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je
+le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans
+le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny,
+des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les
+premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa
+_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour!
+C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue
+en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine
+enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil
+au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la
+vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie
+adolescent.»
+
+Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve
+avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon
+escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui
+reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait
+avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait
+de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il,
+est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement
+j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus
+désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières:
+orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc
+composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi
+d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son
+coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives
+qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce
+sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et
+peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il,
+et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et
+impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite
+Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement
+quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].»
+Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en
+eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont
+assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des
+_Caprices_.
+
+[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset
+citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois
+remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes
+ont été réunis pour en faire une seule.]
+
+Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_),
+les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la
+_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois
+autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_,
+se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir
+en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus
+qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15
+février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre
+de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors
+vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après
+les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le
+sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans
+l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été
+consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.
+
+Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus
+romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content
+d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre
+ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre
+_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_
+(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la
+Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que
+le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud,
+fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à
+Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si
+adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles
+devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun
+sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien
+être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques
+jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers
+brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie;
+c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur
+laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de
+«trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou
+_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise
+grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu
+Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur
+retirer aussi _blandices_.
+
+Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par
+Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune
+école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme
+des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté
+de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de
+bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que
+l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus
+original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une
+«combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec
+l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en
+tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la
+définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle
+s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se
+mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre».
+
+[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._]
+
+Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne
+resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son
+malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de
+tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui
+était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset
+d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la
+forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le
+sentiment.
+
+La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de
+1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand.
+Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les
+réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps,
+l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son
+ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et
+qui supplie qu'on ne le force pas à parler:
+
+ Je ne chante ni l'espérance,
+ Ni la gloire, ni le bonheur,
+ Hélas! pas même la souffrance.
+ La bouche garde le silence
+ Pour écouter parler le coeur.
+
+La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur:
+
+ Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
+ Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
+ Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son
+coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses
+fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:
+
+ O Muse! spectre insatiable,
+ Ne m'en demande pas si long.
+ L'homme n'écrit rien sur le sable
+ À l'heure où passe l'aquilon.
+ J'ai vu le temps où ma jeunesse
+ Sur mes lèvres était sans cesse
+ Prête à chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre,
+ La briserait comme un roseau.
+
+On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement.
+Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes
+souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de
+la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment
+accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où
+l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des
+héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de
+sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et
+épuisé.
+
+La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où
+Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis
+_Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète
+s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du
+siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est
+une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux
+larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_,
+quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer
+les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité:
+sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon
+l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime
+d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par
+son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à
+l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la
+laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un
+témoignage qui est pour moi irrécusable.
+
+La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le
+poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé
+chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît,
+comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours
+la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se
+renouvelle incessamment.
+
+Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la
+cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse
+n'a pas voulu pardonner:
+
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+ Partez, partez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+
+On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est
+gauche, froid, et n'explique rien.
+
+La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on
+pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de
+Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une
+querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle
+refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême
+désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde
+fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et
+avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le
+temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une
+pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de
+réalité.
+
+Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle
+influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836),
+malgré le début du fameux récit:
+
+ Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,
+ _Pour la première fois j'ai connu la douleur...._
+
+Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu
+mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il
+écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est
+d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté
+de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature
+d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique
+amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron
+et dans les louanges adressées à Lamartine.
+
+La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois,
+depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa
+pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande
+affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu
+de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop
+grande:
+
+ Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.
+ Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;
+ Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,
+ Et que l'immensité ne peut pas être à deux.
+
+Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans
+des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir
+puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne
+trouble pas le limon des passions terrestres:
+
+ Créature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
+ Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:
+ Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ton corps est abattu du mal de ta pensée;
+ Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
+ Tombe, agenouille-toi, créature insensée:
+ Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
+
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
+ Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
+ Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.
+
+En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume
+l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me
+tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon
+son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à
+vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en
+a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de
+Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi;
+le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me
+défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport».
+
+La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans
+les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_
+(15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus
+impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la
+créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant
+qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin
+de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante
+évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de
+nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents
+enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des
+vers sacrilèges:
+
+ O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
+ J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;
+ J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_;
+ J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
+ Ruisseler une source impossible à tarir.
+
+ J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_,
+ Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
+ Et je veux raconter et répéter sans cesse
+ Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
+ _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._
+
+ Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
+ Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
+ Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;
+ Après avoir souffert, il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.
+
+Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur
+vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le
+châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en
+maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné.
+Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement
+pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a
+distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une
+longue théorie de belles dames et de grisettes.
+
+Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre
+1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et
+s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.
+
+D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de
+sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il
+trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances:
+
+ Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme.
+
+Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre
+l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers
+frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne
+subitement:
+
+ Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,
+ J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...
+ Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;
+ Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?
+ Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?
+
+Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse
+pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre:
+
+ LE POÈTE.
+
+
+ Honte à toi qui la première
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colère
+ M'as fait perdre la raison.
+ Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+
+Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à
+écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les
+leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un
+coeur tout gonflé d'amertume:
+
+ Je te bannis de ma mémoire,
+ Reste d'un amour insensé,
+ Mystérieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passé!
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu.
+ Avec une dernière larme
+ Reçois un éternel adieu.
+
+Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre
+1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il
+traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette
+contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour
+de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces
+bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la
+vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur
+inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son
+inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il
+prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable
+_Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques
+du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa
+sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des
+souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que
+se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait
+en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas
+un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils
+croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours
+enfants!» Musset répond à Diderot:
+
+ Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
+ Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
+ Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents
+ Sur un roc en poussière.
+
+ Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
+ Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
+ Et des astres sans nom que leur propre lumière
+ Dévore incessamment.
+
+ Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
+ La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
+ La source desséchée où vacillait l'image
+ De leurs traits oubliés.
+
+ Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,
+ Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,
+ Ils croyaient échapper à cet Être immobile
+ Qui regarde mourir!
+
+ Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète.
+ Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
+ Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,
+ Si le vent te fait peur?
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,
+ Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;
+ Comme le matelot brisé par la tempête,
+ Je m'y tiens attaché.
+
+ Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
+ Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
+ Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
+ Ce qu'ils ensevelissent.
+
+ Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,
+ Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.
+ J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
+ Et je l'emporte à Dieu!
+
+Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles
+forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la
+portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve
+faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des
+premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la
+mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il
+avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le
+groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux
+influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du
+dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui
+embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au
+spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans
+l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur
+si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce
+poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des
+retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve
+plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à
+la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux,
+et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et
+d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été
+unique dans notre poésie lyrique.
+
+Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies
+nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs.
+Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres
+(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre
+de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point
+chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe
+siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens
+insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si
+remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux
+_Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans
+quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans
+ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de
+l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une
+trahison envers l'auteur.
+
+Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions
+quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne
+et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas
+hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies
+nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et
+de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il
+était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les
+dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose
+d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M.
+de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle,
+ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas
+plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier:
+«C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi
+dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les
+poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier
+plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne
+s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_
+valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix,
+que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une
+fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines
+et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles
+d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les
+sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi
+de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume
+suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent
+aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais
+ouvrier.
+
+[Note 23: _Le Rythme poétique._]
+
+Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On
+offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles
+et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et
+il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir
+«dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi
+de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les
+vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une
+sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer.
+C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la
+poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit
+travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu
+avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à
+Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de
+l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir
+mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait
+pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la
+pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin
+qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses
+peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_,
+_Danaë_ et _tombé_!
+
+On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières,
+ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on
+lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les
+deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il
+a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il
+s'était volontairement limité.
+
+Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
+n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses
+alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_,
+et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en
+loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand
+repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos
+anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_:
+
+ L'autre, tout au contraire,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Toujours rose, toujours charmant, continua_
+ D'épanouir à l'air sa desinvoltura.
+
+Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier:
+
+ Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,
+ A travers le chaos de nos folles misères,
+ Courir en souriant tes beaux vers ingénus,
+ _Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_
+
+Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la
+coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté.
+C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement
+saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase
+musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à
+l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des
+mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire
+bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple:
+
+ Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste?
+
+Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par
+l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des
+syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier,
+très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de
+notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant
+la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de
+_Phèdre_:
+
+ Ariane, ma soeur, de quel amour blessée
+ Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.
+
+De Musset:
+
+ Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Lentement, doucement_, à côté de Marie.
+
+L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre
+la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance
+indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large
+mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien
+habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles
+et dansants:
+
+ Cependant du plaisir la frileuse saison
+ _Sous ses grelots légers rit et voltige encore_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,
+ _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._
+
+Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de
+disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des
+mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en
+particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout
+entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.
+
+La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre.
+Théodore de Banville donne dans son traité de versification des
+recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut
+faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur
+inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de
+tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne
+sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont
+imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa
+vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque
+toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur.
+Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi
+l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel
+des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions,
+d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la
+fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique.
+Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre
+l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une
+erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette
+illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a
+rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des
+nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des
+âmes:
+
+ Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
+ Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
+
+Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers
+vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable;
+elles nous ouvrent son âme innocente:
+
+ S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,
+ Quelque alerte beauté de l'école flamande,
+ Une ronde fillette échappée à Téniers,
+ Ou quelque ange pensif de candeur allemande:
+ Une vierge en or fin d'un livre de légende,
+ Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.
+
+Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que
+Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et
+dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme
+Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché,
+dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour
+prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano
+_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là
+allaient sans dire.
+
+Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez
+Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la
+découvrir, qu'il fît dire à sa Muse:
+
+ De ton coeur ou de toi lequel est le poète?
+ C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . .
+
+Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui
+devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait
+voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres
+souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_:
+
+ Ta pitié dut être profonde
+ Lorsque avec ses biens et ses maux
+ Cet admirable et pauvre monde
+ Sortit en pleurant du chaos!
+
+Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une
+violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le
+plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de
+vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est
+arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance
+complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très
+gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on
+ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès
+le premier jour la «saveur amère» du plaisir:
+
+ _Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._
+
+C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La
+saveur amère finit par dominer toutes les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE
+
+
+Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de
+ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la
+plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_,
+qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui
+tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus
+heureuses conséquences.
+
+L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint
+parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui
+donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur
+fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que
+des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs
+passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les
+changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes
+formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les
+moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour
+son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.
+
+Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu
+près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas
+douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa
+rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution
+que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait
+eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en
+croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une
+forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose,
+écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie
+pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais
+celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte
+observation des règles.»
+
+«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de
+purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux
+philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de
+fadaises qui encombrent nos planches?...
+
+«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse
+grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur,
+dans son atrocité sublime?...
+
+«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne,
+qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse
+farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes,
+quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»
+
+Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour
+la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait
+demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique,
+et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant
+été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une
+brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_
+(1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter
+bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie
+distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature
+française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins,
+tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne
+badine pas avec l'amour_.
+
+Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la
+_Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M.
+Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une
+tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion
+du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.»
+
+Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la
+_Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable,
+Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de
+les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement
+de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce
+shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables
+songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile
+Gautier, cause avec la gaieté».
+
+L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les
+heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de
+1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles
+crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement
+républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale
+éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son
+âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les
+lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le
+plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour
+s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires,
+que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière,
+enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à
+l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi
+et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce
+que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire
+aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et
+trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre
+d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et
+l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques
+flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange
+d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul
+de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie.
+Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou
+quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et
+sa maladie.
+
+L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée,
+avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans
+l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces
+agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre
+tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et
+de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable
+dégradation de l'homme touché par la débauche:
+
+ La mer y passerait sans laver la souillure.
+
+Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste.
+Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir
+magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon
+tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que
+Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots
+résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit
+des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses
+yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs.
+Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide
+que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie,
+je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le
+toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.»
+Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où
+Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant
+a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par
+philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec
+cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».
+
+Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée.
+Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer
+auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses
+honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et
+d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple
+appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le
+masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de
+frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne
+souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il
+n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo
+avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré;
+la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui
+échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le
+vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau.
+Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je
+me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»
+
+Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie
+du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la
+cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa
+patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et
+il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que
+le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre
+tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre
+est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que
+le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à
+Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime
+inutile, est d'une rare grandeur.
+
+PHILIPPE.
+
+«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?
+
+LORENZO.
+
+«Pourquoi? tu le demandes?
+
+PHILIPPE.
+
+«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le
+commets-tu?
+
+LORENZO.
+
+«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau,
+tranquille et vertueux.
+
+PHILIPPE.
+
+«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!
+
+LORENZO.
+
+«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je
+m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un
+spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_),
+il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc
+que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à
+quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre,
+c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis
+deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin
+d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie
+plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je
+laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si
+je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait
+s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais
+j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores
+en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu
+honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà
+assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et
+d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que
+l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez
+de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures
+pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez
+d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le
+monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est
+peut-être demain que je tue Alexandre....»
+
+Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable.
+
+LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.
+
+«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,
+coeur navré de joie!
+
+SCORONCONCOLO.
+
+«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
+
+LORENZO.
+
+«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des
+prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
+
+SCORONCONCOLO.
+
+«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez,
+seigneur.
+
+LORENZO.
+
+«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»
+
+C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion,
+courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis,
+Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va
+s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.
+
+Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la
+_Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient
+restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est
+aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de
+quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de
+l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses
+contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là.
+
+Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu
+aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son
+orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du
+temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et
+avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le
+marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce
+que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout
+ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne
+paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux
+Tuileries.
+
+LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_.
+
+«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit
+bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de
+temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on
+attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé,
+ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur
+le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.
+
+L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_.
+
+«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là
+qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de
+regret....»
+
+Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.
+
+«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de
+rentrer. La cour est une belle chose.
+
+--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la
+porte sur le dos, voyez-vous!»
+
+Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le
+Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont
+été les fournisseurs de nos grand'mères.
+
+Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais
+infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la
+femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred
+de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et
+dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou
+passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las
+de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine.
+«Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent,
+à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le
+premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est
+point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les
+sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se
+cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux
+cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit
+Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de
+mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique.
+
+La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie
+de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en
+scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme
+et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement,
+lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline
+habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de
+jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset
+traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni
+chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque
+de l'amour, et il était romantique.
+
+Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit
+la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois
+maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur
+l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux
+grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]»
+
+[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re
+édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.]
+
+Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur
+timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou
+moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il
+s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va
+point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le
+personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de
+mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de
+Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés!
+Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme
+sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de
+notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant
+irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race
+disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de
+laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens
+se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des
+arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.
+
+JACQUELINE.
+
+«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure.
+Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par
+écrit?
+
+FORTUNIO.
+
+«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à
+vous. (_Il se jette à genoux._)
+
+JACQUELINE.
+
+«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime.
+
+FORTUNIO.
+
+«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je
+souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace
+de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su
+mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre
+tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez
+pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne
+fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous,
+mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous;
+je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie.
+Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais
+pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à
+moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma
+chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par
+coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je
+m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur.
+Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie,
+et que je vous aime à en mourir.»
+
+La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et
+aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi
+de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime
+qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et
+confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y
+insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant
+«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec
+des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.
+
+Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une
+part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce
+libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où
+dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est
+Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et
+blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer,
+dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point
+les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens,
+l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un
+histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en
+veulent plus.»
+
+L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures,
+timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il
+fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité
+était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de
+Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois
+aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures
+semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le
+savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle
+lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et
+qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours
+après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote,
+s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la
+permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le
+début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son
+manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».
+
+Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs
+dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de
+l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut
+jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu
+avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son
+bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait
+assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte
+semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de
+Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la
+pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène
+des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même
+chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué.
+
+COELIO.
+
+«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?
+
+(_Entre Octave._)
+
+OCTAVE.
+
+«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?
+
+COELIO.
+
+«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où
+te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?
+
+OCTAVE.
+
+«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où
+te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?
+
+COELIO.
+
+«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.
+
+OCTAVE.
+
+«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»
+
+Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez
+la belle Marianne.
+
+C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux
+_moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à
+être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie
+réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi
+ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce:
+«Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie
+silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous
+avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert
+aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y
+soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est
+remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi
+qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils
+avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit
+ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son
+chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à
+l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de
+nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.
+
+Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de
+_Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous
+fuit; fuyez-la, elle court après vous».
+
+C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_,
+écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La
+princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située
+dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince
+de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son
+fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore
+pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon
+les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une
+gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois.
+Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu
+donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé
+dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal
+est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de
+l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à
+éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et
+idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux
+royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit
+immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux
+sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la
+jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une
+des moins ressemblantes.
+
+Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa
+conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du
+premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les
+prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par
+soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit
+définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio
+est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio
+s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la
+laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme
+Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût
+invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de
+recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir
+toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule
+maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce
+qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de
+l'immortelle désespérance....»
+
+Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage
+qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse
+et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant,
+s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne
+s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se
+laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser
+vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens
+symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec
+Fantasio, dans le jardin du roi:
+
+ELSBETH, _seule_.
+
+«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le
+fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis
+sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à
+cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._)
+
+FANTASIO (_assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_).
+
+«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos
+beaux yeux.»
+
+George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes
+adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité
+quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des
+Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi,
+minuit (_fin de 1834_)... Me voilà en bousingot, seule, désolée
+d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en
+deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses,
+l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes,
+blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de
+cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre
+George? _Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses
+bluets._»
+
+Le dénouement de _Fantasio_ est tout souriant. Éros est victorieux: la
+gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que
+deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers
+d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les
+ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées
+par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que
+tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la
+scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore
+beaucoup trop réels pour _Fantasio_.
+
+_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-être le
+chef-d'oeuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure
+et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. Écrite
+au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du
+_Souvenir_ aux souffrances qu'entraîne l'amour:
+
+ .... O nature! ô ma mère!
+ En ai-je moins aimé?
+
+«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», dit Camille, instruite
+au couvent à toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes.
+
+--Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me parles d'une religieuse
+qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a
+été trompée, qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée.
+Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main à
+travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne?
+
+CAMILLE.
+
+«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.
+
+PERDICAN.
+
+«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir
+encore, elle répondrait non?
+
+CAMILLE.
+
+«Je le crois.»
+
+Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de
+Perdican lui entre au coeur comme une flèche aiguë:
+
+«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces
+récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire:
+Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,
+orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont
+perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais
+il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de
+ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour,
+souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est
+sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et
+on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais
+j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par
+mon orgueil et mon ennui.»
+
+Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne
+permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec
+une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette,
+qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le
+regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse.
+L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti.
+
+_On ne badine pas avec l'amour_ fut le dernier drame de Musset. Un
+rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La _Quenouille
+de Barberine_ (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit
+met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire
+à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours
+été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris,
+Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et
+peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de
+trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un
+jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point
+méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je
+lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour,
+dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du
+haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet
+avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que
+j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu
+qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé
+que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet
+de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie.
+Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai
+attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y
+a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa
+nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du
+monde, et il engraisse à vue d'oeil.» Rosemberg a si peu de rancune
+qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera
+plus.
+
+Nous avons déjà parlé du _Chandelier_ et conté l'origine d'_Il ne faut
+jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche
+parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle
+soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes
+parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de
+bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois.
+Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à
+lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il
+épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a
+servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si
+quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant
+d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus
+beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection
+honnête les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer
+l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la
+femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle
+le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et
+de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.
+
+VALENTIN.
+
+«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?
+
+CÉCILE.
+
+«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?
+
+VALENTIN.
+
+«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et
+nous sommes seuls.
+
+CÉCILE.
+
+«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?
+
+VALENTIN.
+
+«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre
+à genoux.
+
+CÉCILE.
+
+«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.
+
+VALENTIN.
+
+«Je frissonne de crainte et de joie....»
+
+Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore à genoux. Il est
+sauvé, mais il l'a échappé belle.
+
+Après _Il ne faut jurer de rien_, Musset écrivit encore deux petits
+proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une
+porte soit ouverte ou fermée_ (1845); une gracieuse comédie,
+_Carmosine_ (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière,
+_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'être nommée à
+cause d'un joli petit rôle d'ingénue.
+
+Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier à la poupée. Le
+nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapporté de sa pension des
+théories sur le mariage et sur la manière de faire marcher les hommes,
+qu'elle applique avec énergie, quitte à pleurer dès que le jeune
+premier fait semblant de prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante
+silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de
+pendant dans notre littérature dramatique. Musset n'avait pas perdu
+son temps lorsqu'il passait les nuits à valser--pas toujours en
+mesure, m'affirme une de ses valseuses--et à babiller avec ses
+danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les règles d'une
+figure de cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique
+comme un bouton de fleur: la jeune fille. Cécile, Elsbeth, Camille,
+Rosette, Ninon et Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite
+Marguerite, à peine entrevue, seront ses témoins devant la postérité,
+quand on l'accusera de s'être complu aux tableaux hardis et aux
+inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son
+imagination ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, et que
+jamais l'ulcère du mépris ne rongea secrètement son âme en face de
+jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles.
+
+Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait
+en même temps quelque gré de ce défaut. L'intérêt de sa maison exige
+qu'elle épouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour
+permettre à ses rêves de se placer entre elle et son devoir, elle
+goûte un plaisir secret à sentir que ce devoir lui est pénible, et
+qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent
+gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en épousant un malotru:
+Après tout, je serai une dame, c'est peut-être amusant; je prendrai
+peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma
+nouvelle livrée; «heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage
+qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille
+de noces.»--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain
+et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup
+de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a été troublée
+par leur romanesque décent et sentimental.
+
+Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu
+tout de suite que Valentin, avec ses prétentions à la clairvoyance et
+à l'expérience, prend pour la réalité ce qui n'est que de la
+littérature, et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce que cela
+veut dire de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour
+quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu
+arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce
+que vous aimez les romans?
+
+VALENTIN.
+
+«Quelquefois....
+
+CÉCILE.
+
+«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne
+signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que
+tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses,
+d'intrigues, de mille choses impossibles.»
+
+Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme incomprise, cette peste
+du romantisme, dont nous ne parvenons pas à nous délivrer et qui n'a
+pas cessé de reparaître sous des déguisements variés. Cécile donnera
+de bons bouillons à son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout
+son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui
+d'avoir du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure.
+Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile sera sa raison et sa
+conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son maître de danse.
+
+LE MAÎTRE DE DANSE
+
+«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
+d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi
+les bras.
+
+CÉCILE
+
+«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder
+devant soi.»
+
+Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature,
+et son mari la payera en estime et en confiance.
+
+Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que
+Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille
+élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La
+première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous
+donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle
+croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui
+tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas:
+«Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir
+dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre.
+Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune
+coeur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de
+l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et
+contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de
+ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles
+font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme
+elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu
+l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir
+plus rien de la femme.
+
+Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu
+voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne
+voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous
+regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le
+masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait
+un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui
+qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous
+voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la
+vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à
+Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu,
+et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle
+imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille!
+
+Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les
+coryphées du choeur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en
+commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir
+par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la
+simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles
+ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un
+poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les
+déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les
+Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et
+elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son
+oeuvre.
+
+L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent
+longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas très
+remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en
+volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque
+ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter
+une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle
+voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction
+pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses
+en lui envoyant un volume intitulé _Comédies et Proverbes_, par Alfred
+de Musset: la petite pièce russe était le _Caprice_.
+
+Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à
+Paris, en 1847, elle «rapporta _Un Caprice_ dans son manchon» et le
+joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées.
+Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était
+mal écrit: «_Rebonsoir, chère!_ En quelle langue est cela?» disait
+Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet.
+Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit
+acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement
+littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la
+Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que
+ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les
+Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés
+de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait
+ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse
+divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour
+la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du
+Scribe.» (_La Presse_, 29 novembre 1847.)
+
+L'_Illustration_ peignit avec vivacité la surprise du public en
+découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout
+le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet,
+gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un
+éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: «Les
+mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et
+cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre
+1847).
+
+Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le
+_Caprice_ une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux
+qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres
+dramatiques de Musset.
+
+Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. _Il
+faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_ fut joué le 7 avril 1848,
+_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journées
+de Juin. _Musset à Alfred Tattet_, le 1er juillet: «Je vous remercie
+de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère
+ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je
+quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je
+ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop
+hideux.
+
+«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre
+oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je
+puis dire complètement,--sans exagération. C'était justement la veille
+de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et
+bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent
+pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma
+soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain,
+bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil
+au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et
+un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si
+admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a
+donné encore de bons battements de coeur. C'étaient presque tous des
+enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.»
+
+Le _Chandelier_ eut son tour en août, _André del Sarto_ en novembre,
+etc. On en est venu à jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_.
+
+L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre,
+parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites
+selon les formules, pas plus les formules romantiques que les
+classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le
+privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est
+vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers
+spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop
+«la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la
+première représentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On
+«n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette
+fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M.
+Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il
+écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la
+pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (_Constitutionnel_, 16
+juin 1851).
+
+Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement
+subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande
+importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du
+_Caprice_. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les
+grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et
+écrivit dans son _Journal_: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite
+pièce de Musset au Théâtre-Français: _Il ne faut jurer de rien_. Il y
+a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens
+m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien
+étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce
+jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette
+petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne,
+qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour
+ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira
+le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on
+nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;--tout
+cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde
+fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin.
+L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène
+et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des
+gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon
+ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un
+tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la
+fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des
+jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du
+genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant
+qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est
+venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original.
+
+«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.»
+
+Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient
+d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et
+inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset,
+confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le
+succès du _Caprice_ a plus fait pour sa réputation que toutes ses
+poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses
+vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète,
+qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins.
+
+L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des
+_Contes_, des _Mélanges_, et la _Confession d'un Enfant du siècle_
+(1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand.
+
+La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée
+sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La
+jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations
+des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un
+médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui
+condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle
+qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de
+tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une
+maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte
+que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche
+me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps.
+Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui
+paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit
+quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher
+une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage;
+j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le
+chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il
+s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse
+lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air
+inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la
+branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua
+sa route.»
+
+C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le
+tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux
+noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de
+l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de
+l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de
+Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée
+sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et
+je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté
+mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les
+tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin
+dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune
+entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des
+marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec
+désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit
+tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de
+grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu.
+J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna
+doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.»
+
+Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien
+belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans
+l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers
+qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes
+genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse
+les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de
+cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût,
+c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre
+d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en
+retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à
+peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse
+explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone
+récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset,
+qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.
+
+[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du
+fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute
+valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît
+chevaleresquement tous les torts sur lui.]
+
+En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt
+supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa
+sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans
+hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et
+qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la
+_Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont
+levés.
+
+Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans
+prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où
+Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes
+est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être
+romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux
+vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père
+saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce
+ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là
+siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et
+toutes les règles?
+
+--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je
+pouvais....
+
+--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui.
+Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas
+mon fils; tu n'es pas un merle.»
+
+L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au
+tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son
+fils, que ce n'était pas là siffler.
+
+Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles
+emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble
+à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète
+célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette
+blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de
+se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur
+de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le
+gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète
+emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur
+comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une
+merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes;
+elle était teinte et elle déteignait!
+
+Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux
+n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du
+moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes
+sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages,
+les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur
+«documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de
+nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les
+mêmes yeux.
+
+Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de
+rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en
+est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec
+souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et
+passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont
+évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser
+jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné.
+
+Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et
+transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et
+naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a
+publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que
+j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on
+comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de
+Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le
+style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un
+peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour:
+«_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul
+imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838).
+Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait
+certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais
+honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible
+que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume:
+«J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le
+_Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été
+spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs,
+_taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_,
+_je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des
+pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait
+été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la
+patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un
+travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise
+de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles
+dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des
+pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui
+devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité
+de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands?
+écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le
+travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile
+que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIÈRES ANNÉES
+
+
+Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora
+pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence,
+jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le
+désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre
+contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich
+Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre
+jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si,
+si perdu et si gâté au fond et en dessous.»
+
+Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère
+raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année
+suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier
+qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de
+Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon:
+
+ J'ai perdu ma force et ma vie,
+ Et mes amis et ma gaieté;
+ J'ai perdu jusqu'à la fierté
+ Qui faisait croire à mon génie.
+
+ Quand j'ai connu la Vérité,
+ J'ai cru que c'était une amie;
+ Quand je l'ai comprise et sentie,
+ J'en étais déjà dégoûté.
+
+ Et pourtant elle est éternelle,
+ Et ceux qui se sont passés d'elle
+ Ici-bas ont tout ignoré.
+
+ Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
+ Le seul bien qui me reste au monde
+ Est d'avoir quelquefois pleuré.
+
+Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on
+veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes
+indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques
+qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un
+soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très
+sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors
+il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura:
+«Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul.
+Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue
+sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet
+suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_:
+
+ Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.
+ Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,
+ Ceux même dont hier j'aurai serré la main
+ Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,
+
+ Ils sont moins mes amis que le verre de vin
+ Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;
+ Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,
+ A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,
+
+ Est-ce à vous de me faire une telle injustice,
+ Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?
+ Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.
+
+ Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,
+ Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié
+ Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.
+
+Détournons la tête et passons,
+
+ Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus,
+
+et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le
+génie à un pareil suicide.
+
+Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il,
+n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant
+sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque
+effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il
+écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de
+vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un
+spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu
+dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec
+les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un
+extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté
+tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée
+faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien
+et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de
+quinze ans.
+
+En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et
+affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche
+assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles.
+Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon
+goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa
+verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale
+pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait
+généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se
+voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule
+14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait
+tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le
+monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14:
+
+ On dit: «Triste comme la porte
+ D'une prison»,
+ Et je crois, le diable m'emporte,
+ Qu'on a raison.
+
+ D'abord, pour ce qui me regarde,
+ Mon sentiment
+ Est qu'il vaut mieux monter sa garde,
+ Décidément.
+
+ Je suis, depuis une semaine,
+ Dans un cachot,
+ Et je m'aperçois avec peine
+ Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._
+
+_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre
+adressée à Augustine Brohan.
+
+ Des Haricots. Vendredi.
+
+«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des
+cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais
+je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce
+moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le
+_Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué
+personne.»
+
+Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait
+morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués
+s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son
+peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en
+vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en
+paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme
+Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que
+j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments,
+il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me
+blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me
+sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites
+des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur,
+venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez
+regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment,
+appelez-moi votre ami.»
+
+Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui
+chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait
+fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens
+sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset,
+malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après
+_Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme
+romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne
+s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus
+belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un
+silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835:
+«Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que
+pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce
+propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris
+le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_.
+Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de
+personnes le duel de _Don Paez_:
+
+ Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,
+ Deux louves,....
+
+L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela.
+
+Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre
+part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset
+vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous
+les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit
+avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire
+des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de
+salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à
+Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les
+applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des
+pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une
+question de vie et de mort.
+
+[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.]
+
+Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner
+au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues
+années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire.
+En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour,
+il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit
+l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable
+le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de
+bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés,
+de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de
+plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont
+passé devant les yeux....»
+
+«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six
+ans, qui se rendait, par les diligences de la rue
+Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est
+historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de
+Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps,
+parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu
+de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur
+s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler
+d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde,
+laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez,
+mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a
+fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une
+bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un
+poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes
+tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et
+de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une
+diligence!»
+
+Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La
+lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse
+Belgiojoso:
+
+ «Marraine!!
+
+«Le fieux est déconfit!!!
+
+«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?
+
+«Il a écrit à coeur ouvert....
+
+«On lui en a flanqué sur la tête.
+
+«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE.
+
+«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en
+recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être?
+
+«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne
+demi-heure.
+
+«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la
+tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur
+ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté
+comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de
+souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement
+un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....»
+
+Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une
+morte_ (1er octobre 1842).
+
+Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de
+frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée.
+L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de
+suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public
+et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout
+quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter
+quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une
+part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de
+symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin,
+cependant, de tout expliquer.
+
+Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_
+de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait
+nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres
+causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à
+trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le
+découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de
+_Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des
+protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans
+les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une
+lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet
+engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité
+des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue
+Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.»
+Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor
+pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il
+en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le
+succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu
+son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de
+1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il
+y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas
+seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse
+dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses
+vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve
+où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe
+de la force[27]._»
+
+[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de
+_François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de
+Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.]
+
+Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher
+Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor
+Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt
+dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût
+de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la
+Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de
+la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme
+franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et
+ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la
+question de la Muse dans la _Nuit d'août_:
+
+ De ton coeur ou de toi lequel est le poète?
+
+eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela
+les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut
+s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint
+en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté
+pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page
+qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante
+qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée
+pendant vingt ans par Alfred de Musset:
+
+«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que
+tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui
+plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au
+théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent
+les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de
+Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme
+vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus
+vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il
+sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a
+fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a
+aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en
+lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il
+s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui
+nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus
+précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la
+jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude
+écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec
+quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la
+soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les
+ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un
+les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré,
+il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
+trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
+cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
+pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
+aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti
+dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa
+beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son
+bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine
+devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les
+sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....»
+
+«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
+écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou
+menteurs.»
+
+Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il
+a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait
+dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun
+autre ne peut le remplacer pour nous.
+
+Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure
+en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies
+s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la
+maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs,
+des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus
+nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en
+tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se
+rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré
+tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable
+aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour
+contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un
+d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de
+Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son
+admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu,
+presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où
+l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure
+encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient
+cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un
+visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce
+animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se
+trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]?
+
+[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de
+M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de
+Musset.]
+
+Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas
+à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que
+je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à
+l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il
+reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux
+puiser plus largement encore».
+
+C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et
+échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait
+trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait
+contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné
+pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont
+il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840):
+«... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année
+prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais
+je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà
+trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et
+je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une
+fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier.
+Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront
+jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est
+décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit
+qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y
+mette que des choses saines.»
+
+A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur
+Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la
+marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,...
+grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la
+moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que
+les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce
+monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un
+verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps
+guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa
+petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant
+de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait
+dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé
+Leopardi lui-même!...»
+
+Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles,
+causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son
+frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance
+mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour
+garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens
+d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine,
+c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la
+chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur
+Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce,
+charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....»
+
+Soeur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé
+d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies
+morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset
+était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle
+gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la
+paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir,
+hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles
+malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie
+de coeur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours
+inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il
+ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni
+soulagement:
+
+ L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
+ De tous les côtés sonne à mes oreilles.
+ Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,
+ Partout je la sens, partout je la vois.
+ Plus je me débats contre ma misère,
+ Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur;
+ Et, dès que je veux faire un pas sur terre,
+ Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur.
+ Ma force à lutter s'use et se prodigue.
+ Jusqu'à mon repos, tout est un combat;
+ Et, comme un coursier brisé de fatigue,
+ Mon courage éteint chancelle et s'abat. (1857)
+
+La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il
+était plus mal et alité. Soeur Marceline n'était pas là, mais son
+visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une
+dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit:
+«Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus
+les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil.
+
+On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot
+et une plume brodée de soie que soeur Marceline lui avait faits
+dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos
+promesses».
+
+L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions
+vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les
+étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur
+cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?
+
+Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors
+éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de
+Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en
+avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une
+partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même
+époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à
+l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il
+se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à
+de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il
+écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop
+crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en
+véritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir.
+
+«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé
+quelque surprise à voir votre admiration pour Musset.
+
+«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu
+souffrir _ce maître des gandins_, son impudence d'enfant gâté qui
+invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son
+torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire
+prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par
+Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations
+littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et
+comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons
+pour Balzac et les délicats pour Musset[29]».
+
+[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les
+dernières lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre
+1869.]
+
+Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué,
+sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de
+certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement
+intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à
+franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en
+revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la _Confession d'un Enfant
+du siècle_, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse,
+malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les
+_Nouvelles_ à côté de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la
+_Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.
+
+[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.]
+
+Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu'on aurait pu
+le croire, mais à Shelley, à Tennyson et «peut-être» aux poètes de
+l'âge d'Élisabeth. Ils sont «musicaux et point déclamatoires». D'après
+lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu'il est moins
+absorbé dans son _moi_, et à Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue
+pas d'antithèses. Certaines de ses pièces possèdent «une grâce
+particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde
+ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et
+ionienne». Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants,
+mais bien vigoureux.
+
+Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait
+rappelé, si nous avions été tenté de l'oublier, qu'on doit parler
+pieusement des grands poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile
+font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que
+respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pâte moins
+fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans
+les souffrances mystérieuses du génie, dans «ses luttes avec ses
+anges», nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais très
+réellement, ces hommes-là souffrent pour nous; qu'ils résument en eux
+nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le
+spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont
+vraiment les confesseurs de l'humanité. Nous convenons sans
+difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la
+_Confession_, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais; que
+ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de
+courage, assez d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que ces
+tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine
+direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas
+qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie
+quelque chose dont l'histoire de la poésie française n'avait pas
+encore offert d'exemple.»
+
+L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a
+consacré tout un volume à Musset[31]. Nous en résumons les
+conclusions: «Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son temps,
+en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne
+l'égale pour la profondeur de l'intuition poétique, et personne n'est
+aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient
+morbides, mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur donne est
+toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les
+phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper
+lui-même.... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....»
+
+[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.]
+
+«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce qui nous captive en
+lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer
+a dit que la source de toute poésie était dans la vérité de la
+sensation. Toute la poésie de Musset s'explique par cette vérité.
+Quand il se trompe, c'est de bonne foi....»
+
+M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine «appelait Musset le
+premier poète lyrique de la France».
+
+Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire
+école et d'être imité comme peut l'être un poète: par ses procédés, le
+choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts
+en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux
+fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes
+licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon
+et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les
+Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui
+le grand-père responsable devant la postérité, s'il en avait survécu
+quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un bonheur, car ce
+n'était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands
+jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait
+allumer l'étincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir
+de disciples, car il n'avait pas de procédés, pas de manière, il était
+le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son coeur et
+ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; en un mot,
+on ne lui prend pas son génie, et il n'y avait presque rien à prendre
+à Musset que son génie.
+
+Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des
+foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui
+grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus
+le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les
+sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a
+ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment
+eux-mêmes décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renaît
+dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois
+sous le masque et malgré les changements d'étiquettes. Il est devenu
+bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille
+et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi
+d'affaissé et d'étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant,
+au prix duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et qui
+semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de
+la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus
+affiné, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le
+poète du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples, à la portée de
+tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares,
+aux inventeurs de l'écriture décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné.
+
+La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprès des
+nouvelles générations. Celles-ci contemplent avec étonnement les
+emportements de passion et les déploiements de sensibilité des gens de
+1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se
+dévorer le coeur; les maux que Musset a tour à tour maudits et bénis
+avec une égale véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique qu'on
+accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une poésie
+toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le
+sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément.
+Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait aussi démodé par le fond
+que par la forme.
+
+Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore trop près de nous.
+Les idées et les formes littéraires de la veille choquent toujours,
+parce qu'elles sont une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce
+n'est que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et qu'elles ne
+font plus obstacle à personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi
+Lamartine, après une éclipse presque totale, émerge en ce moment même
+des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une seconde aurore,
+plus brillante que la première. Il est trop tôt pour Musset. Avant d'y
+revenir, il faut achever de le quitter, et Musset règne toujours sans
+partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes qui «ne
+peuvent pas en écouter un autre». Encore quelques années, et les
+générations qui lui ont été asservies auront achevé de disparaître.
+Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de
+la justice sereine. La postérité fera le tri de son oeuvre, et
+lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poignée de feuillets
+où l'âme de toute une époque frémit et pleure avec Musset, elle dira,
+comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: «C'était plus
+qu'un poète, c'était un homme».
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction V
+
+ CHAPITRE I
+ Les origines.--L'enfance 7
+
+ CHAPITRE II
+ Musset au Cénacle romantique 25
+
+
+ CHAPITRE III
+ _Contes d'Espagne et d'Italie._
+ --Le _Spectacle dans un fauteuil_ 36
+
+ CHAPITRE IV
+ George Sand 57
+
+ CHAPITRE V
+ _Les Nuits_ 91
+
+ CHAPITRE VI
+ OEuvres en prose.--Le théâtre 117
+
+ CHAPITRE VII
+ Les dernières années 159
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+***** This file should be named 28210-8.txt or 28210-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Alfred de Musset
+
+Author: Arvède Barine
+
+Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>ALFRED DE MUSSET</h1>
+
+<h3>LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h3>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3>EN VENTE:</h3>
+
+<p><span class="smcap">VICTOR COUSIN</span>, par M. <i>Jules Simon</i>, de l'Académie française.</p>
+
+<p><span class="smcap">MADAME DE SÉVIGNÉ</span>, par M. <i>Gaston Boissier</i>, de l'Académie
+française.</p>
+
+<p><span class="smcap">MONTESQUIEU</span>, par M. <i>Albert Sorel</i>, de l'Institut.</p>
+
+<p><span class="smcap">GEORGE SAND</span>, par M. <i>E. Caro</i>, de l'Académie française.</p>
+
+<p><span class="smcap">TURGOT</span>, par M. <i>Léon Say</i>, député, de l'Académie française.</p>
+
+<p><span class="smcap">THIERS</span>, par M. <i>P. de Rémusat</i>, sénateur, de l'Institut.</p>
+
+<p><span class="smcap">D'ALEMBERT</span>, par M. <i>Joseph Bertrand</i>, de l'Académie française,
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.</p>
+
+<p><span class="smcap">VAUVENARGUES</span>, par M. <i>Maurice Paléologue</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">MADAME DE STAEL</span>, par M. <i>Albert Sorel</i>, de l'Institut.</p>
+
+<p><span class="smcap">THÉOPHILE GAUTIER</span>, par M. <i>Maxime Du Camp</i>, de l'Académie
+française.</p>
+
+<p><span class="smcap">BERNARDIN DE SAINT-PIERRE</span>, par M. <i>Arvède Barine</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">MADAME DE LA FAYETTE</span>, par le comte <i>d'Haussonville</i>, de l'Académie
+française.</p>
+
+<p><span class="smcap">MIRABEAU</span>, par M. <i>Edmond Rousse</i>, de l'Académie française.</p>
+
+<p><span class="smcap">RUTEBEUF</span>, par M. <i>Clédat</i>, professeur de Faculté.</p>
+
+<p><span class="smcap">STENDHAL</span>, par M. <i>Édouard Rod</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">ALFRED DE VIGNY</span>, par M. <i>Maurice Paléologue</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">BOILEAU</span>, par M. <i>G. Lanson</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">CHATEAUBRIAND</span>, par M. <i>de Lescure</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">FÉNELON</span>, par M. <i>Paul Janet</i>, de l'Institut.</p>
+
+<p><span class="smcap">SAINT-SIMON</span>, par M. <i>Gaston Boissier</i>, de l'Académie française.</p>
+
+<p><span class="smcap">RABELAIS</span>, par M. <i>René Millet</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">J.-J. ROUSSEAU</span>, par M. <i>Arthur Chuquet</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">LESAGE</span>, par M. <i>Eugène Lintilhac</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">DESCARTES</span>, par M. <i>Alfred Fouillée</i>.</p>
+
+<p><i>Chaque volume, avec un portrait en héliogravure...</i> 2 fr.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/003_small.jpg" alt="Portrait d'Alfred de Musset en costume de page" /></p>
+
+<h3>LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>ALFRED DE MUSSET</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h1>ARVÈDE BARINE</h1>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4>
+
+<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4>
+
+<h4>1893</h4>
+
+<h5>Droits de traduction et de reproduction réservés.</h5>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h1>
+
+
+<p>J'adresse ici mes remercîments à toutes les
+personnes qui ont bien voulu m'ouvrir leurs
+archives ou leurs collections, m'aider de leurs
+souvenirs ou de leurs conseils, et me donner
+ainsi la possibilité d'écrire ce petit livre.
+M. Alexandre Dumas a pris la peine de me
+fournir des indications qui m'ont été infiniment
+précieuses. Madame Maurice Sand m'a
+communiqué, avec une confiance dont je lui
+suis profondément reconnaissant, un grand
+nombre de lettres inédites tirées des archives
+de Nohant. M. le Vicomte de Sp&oelig;lberch de
+Lovenjoul, dont l'obligeance et la bonne grâce
+sont connues de tous les chercheurs, m'a admis
+à profiter des trésors de sa collection; je lui
+dois d'avoir pu consulter le <i>Journal</i> manuscrit
+de Sainte-Beuve et de nombreuses correspondances
+inédites. M. Maurice Clouard, qui sait
+tout ce qu'on peut savoir sur Musset, m'a prêté
+libéralement le concours de son inépuisable
+érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny
+a mis gracieusement à ma disposition des lettres
+autographes et en grande partie inédites de
+Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements
+qui ne sont point dans les livres ni dans
+les manuscrits. J'acquitte ici envers tous ma
+dette de gratitude.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A. B.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h1>
+
+<h2>LES ORIGINES&mdash;L'ENFANCE</h2>
+
+
+<p>Chaque génération chante pour elle-même et dans
+son langage. Elle a ses poètes, qui traduisent ses
+sentiments et ses aspirations. Puis viennent d'autres
+hommes, avec d'autres idées et d'autres passions,
+toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs
+aînés. Ces nouveaux venus demeurent insensibles à
+ce qui paraissait la veille si émouvant. Leurs préoccupations
+ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, ni
+leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure
+les poètes de la génération précédente, c'est à la
+réflexion, après une étude, comme s'il s'agissait
+d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à
+condition de n'avoir plus rien à redouter de leur
+influence; sinon ils les prennent en aversion, parce
+qu'il y a chez les jeunes gens un besoin inné, et
+peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement
+qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette
+condition qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Musset commence à être un de ces poètes de la
+veille, que les têtes grisonnantes restent seules à
+comprendre sans effort. Aucun autre, dans notre
+siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé
+dans les c&oelig;urs autant de ces longs échos qui ne
+naissent que d'un accord intime avec le lecteur, et
+qu'un simple plaisir d'art est impuissant à produire.
+Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants
+ont déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous
+ne pouvons entendre un vers de lui, fût-ce le plus
+insignifiant, sans ressentir une émotion, triste ou
+joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune
+de nos souffrances, fait remonter à notre mémoire
+une page de lui, une ligne, un mot qui nous console
+ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est trahir
+le secret de nos rêves et de nos passions, c'est
+avouer combien nous étions romanesques et sentimentaux,
+et nous couvrir de ridicule aux yeux de
+nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet
+de ce petit livre, et tous les historiens à venir de
+Musset seront contraints d'en faire autant, quoi qu'il
+puisse leur en coûter. L'âme du poète des Nuits est
+reliée par des fils, si nombreux et si forts à l'âme
+des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et
+1870, qu'il serait vain d'essayer de les séparer.
+Qu'on en fasse un reproche à Musset, ou qu'on y
+voie au contraire son principal titre de gloire, il
+n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes
+qu'il avait subjuguées, pour leur bien ou pour
+leur mal.</p>
+
+<p>On ne saurait imaginer pour un enfant de génie
+un berceau plus heureux que celui d'Alfred de
+Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810,
+dans une vieille famille où l'amour des lettres était
+de tradition et où tout le monde, de père en fils,
+avait de l'esprit. Sans remonter jusqu'à Colin de
+Musset, ménestrel de profession au XIII<sup>e</sup> siècle, qui
+ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand
+oncle du poète, le marquis de Musset, avait eu un
+vif succès, en 1778, avec un roman par lettres,
+«dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et
+portant ce titre assorti à la préface: <i>Correspondance
+d'un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et
+d'Hortense de Saint-Just</i>. Ce vieux marquis, qui ne
+mourut qu'en 1839, représentait pour ses petits-neveux
+l'ancien régime, y compris les temps féodaux.
+Son château avait des parties moyen âge, aux embrasures
+profondes, aux planchers doubles, dissimulant
+trappe et cachette. Lui-même marchait le jarret
+tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait
+porté la culotte courte. Il méprisait profondément
+les journaux, ne manquait jamais de se découvrir
+lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom
+d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant
+pas complètement échappé à l'influence de
+Rousseau. Il lui arrivait d'écrire des phrases à la
+Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la campagne,
+on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une
+dévotion extrême, il avait fait sur ses vieux jours,
+en 1827, une satire contre les Jésuites, signée
+Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille se
+trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne
+comprenait rien au romantisme.</p>
+
+<p>Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay,
+beaucoup plus jeune que le marquis, n'en voulait
+pas comme lui à la Révolution, qui lui avait rendu le
+service de lui ôter son petit collet et lui avait donné
+son empereur. Il avait entremêlé dans son existence
+la guerre, la littérature et les fonctions publiques.
+La même diversité se retrouve dans ses écrits, où
+il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de
+voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau,
+où il prend sa défense contre la coterie Grimm,
+est une &oelig;uvre patiente et sérieuse, et il avait d'autre
+part le goût et le talent des vers plaisants. Gai, spirituel,
+prompt à la riposte et mordant à l'occasion,
+c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut
+un père aimable, trop indulgent, très XVIII<sup>e</sup> siècle
+d'esprit. Ce dernier point est à retenir.&mdash;Pas plus
+que son oncle le marquis, M. de Musset-Pathay ne
+comprenait rien au romantisme.</p>
+
+<p>Il avait une s&oelig;ur chanoinesse, ancienne pensionnaire
+de Saint-Cyr et confite en dévotion. Elle
+habitait à Vendôme, dans un faubourg, une petite
+maison moisie, où elle avait tourné tout doucement
+à l'aigre entre des chiens hargneux et des exercices
+de piété. Quelques lignes d'un de ses neveux<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, elle
+non plus, du don de repartie, et qu'elle était de
+taille à tenir tête à son frère.&mdash;Elle faisait peu de
+cas de la littérature; toutefois elle admettait une
+distinction entre la prose et les vers: la prose était
+besogne basse, à laisser aux manants; les vers
+étaient la dernière des hontes, une de ces humiliations
+dont les familles ne se relèvent pas.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> De Paul de Musset, dans la <i>Biographie d'Alfred de
+Musset</i>. Ce volume est précieux par les renseignements qu'il
+contient sur la famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On
+ne doit toutefois le consulter qu'avec une certaine défiance.
+Il s'y trouve partout des inexactitudes et des inadvertances,
+et, à partir d'un moment que nous indiquerons, ces inexactitudes
+sont volontaires, et calculées en vue de dérouter le
+lecteur.</p></div>
+
+<p>La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était
+pas moins savoureuse. Son aïeul Guyot-Desherbiers,
+qui avait été jadis de robe, et avait fréquenté
+les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit
+jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio
+XVIII<sup>e</sup> siècle, plus mousseux encore que celui
+que nous connaissons, et ne lui cédant en rien pour
+le pittoresque du langage, mais sans la note mélancolique
+et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers
+ne songeait guère à s'apitoyer sur les
+peines des princesses de féerie; en revanche, il avait
+sauvé des têtes, et non toujours sans péril, pendant
+les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor.
+Ses petits-fils purent jouir de sa verve intarissable;
+Fantasio devenu grand-père était resté Fantasio.
+Il mourut chargé de jours en 1828.&mdash;M. Guyot-Desherbiers
+faisait des vers à ses moments perdus.</p>
+
+<p>Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs
+chants sur les <i>Chats</i>. Il faisait du chat un humanitaire,
+ami des pauvres et de leur maigre cuisine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est pour eux que son dos se gonfle,<br /></span>
+<span class="i0">Pour eux, dans sa poitrine, ronfle<br /></span>
+<span class="i0">La patenôtre du plaisir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il se plaisait aux difficultés techniques, comme
+d'écrire sur trois rimes&mdash;et sans chevilles!&mdash;tout
+un chant de son poème, ou d'inventer des
+rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de
+Banville plutôt que Victor Hugo. Son influence
+manqua à son petit-fils quand celui-ci eut à défendre
+contre les siens, nourris dans le classique, les
+enjambements et les épithètes imprévues des <i>Contes
+d'Espagne et d'Italie</i>. Les Fantasio comprennent
+tant de choses.</p>
+
+<p>La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon
+remarquable de la bourgeoise française du
+siècle dernier. Elle avait infiniment de bon sens,
+et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle
+de Rousseau, passionnée comme Julie et
+Saint-Preux, et comme eux éloquente dans les
+heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait
+dire d'une femme qu'elle parle comme un livre,
+mais l'éloquence pathétique qui remue. Elle produisait
+alors une impression profonde sur les siens,
+habitués à la voir tranquille et grave. Mme de Musset-Pathay,
+sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.</p>
+
+<p>On voit que les origines intellectuelles de Musset
+sont faciles à démêler pour qui s'intéresse aux mystères
+de l'hérédité. Nous venons de trouver parmi
+ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins
+d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux
+femmes d'une sensibilité vive, d'une éloquence
+naturelle et chaude. C'est à ces dernières que
+se rattachent les <i>Nuits</i> et toute la partie brûlante
+et passionnée de l'&oelig;uvre de Musset. Quant à sa
+tante la chanoinesse, elle a rempli le rôle de la
+fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au baptême
+d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse
+dans ses lettres d'être grognon, lorsqu'il écrit:
+«J'ai grogné tout mon saoul», ou bien: «Je
+commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la
+chanoinesse qui fait des siennes; elle s'est vengée
+d'avoir un neveu poète en lui insufflant un peu&mdash;très
+peu&mdash;de sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p>L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un
+joli blondin caressant. Il existe un portrait de lui à
+trois ans, dans le goût troubadour, qui était de
+mode au temps de la reine Hortense. Le bambin est
+assis en chemise dans un site poétique, les pieds
+dans un ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent
+un air de petite fille bien sage. Auprès de lui est
+une grande épée, qu'il avait demandée «pour se
+défendre contre les grenouilles». Un autre portrait
+le représente plus âgé de quelques années, mais
+gardant encore ses belles boucles blondes. Il a aussi
+conservé son expression placide et ingénue. Ce
+n'était pourtant pas faute de prendre au tragique
+les peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur
+de ses joies. Il était déjà, au suprême degré, impressionnable,
+excitable, et même éloquent, s'il faut
+en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à
+peine hors des langes, le petit poète en herbe
+avait des «mouvements oratoires et des expressions
+pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses
+plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience
+de jouir» et la «disposition à dévorer le temps»
+qui ne le quittèrent jamais. Un jour qu'on lui avait
+apporté des souliers rouges et que sa mère ne l'habillait
+pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant:
+«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers
+neufs seront vieux». Enfin, il avait déjà des palpitations
+de c&oelig;ur et des suffocations.</p>
+
+<p>Il faut des mains intelligentes et légères pour
+manier ces organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay
+n'était que trop indulgent. Il eût pu dire, lui
+aussi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,<br /></span>
+<span class="i0">Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.<br /></span>
+<span class="i0">(C'est mon opinion de gâter les enfants.)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps
+de s'occuper des marmots. Il laissa sa femme élever
+Paul et Alfred<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et ceux-ci n'y perdirent rien. Ils
+durent à leur mère une de ces enfances saines et
+heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements
+mémorables, gravés à jamais dans la mémoire,
+ont été une partie de jeu, ou une condamnation au
+cabinet noir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que
+ses frères.</p></div>
+
+<p>Musset commença ses études avec un précepteur
+qui grimpait dans les arbres avec ses élèves. Les
+leçons n'en allaient pas plus mal. Il y eut cependant
+un moment difficile quand l'écolier découvrit les
+<i>Mille et une Nuits</i> et la <i>Bibliothèque bleue</i>. Sa petite
+tête en tourna. Pendant des mois, il ne pensa, en
+classe et hors de classe, qu'aux enchanteurs et aux
+paladins. Il cherchait dans la maison de ses parents,
+rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on
+entend marcher dans les murs, et les portes dérobées
+par où surgissent les traîtres et les libérateurs.
+On lui donna <i>Don Quichotte</i>, qui le calma, sans le
+corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt
+enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent
+leurs aventures merveilleuses. Il était né avec la foi
+au hasard, et il fut toujours de ceux qui croient aux
+surprises du sort, quitte à s'estimer trompés et frustrés,
+quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les
+hommes de cette humeur subissent la vie au lieu de
+la faire, et ce fut le cas d'Alfred de Musset.</p>
+
+<p>Il avait sept ans lorsqu'il dévora les <i>Mille et une
+Nuits</i>. La même année, il fit avec les siens un long
+séjour à la campagne, dans une vieille maison biscornue,
+très amusante pour des enfants, et attenante
+à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite
+dans <i>Margot</i>: «Mme Piédeleu, sa femme, lui
+avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si
+tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne
+s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du
+bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq
+pouces; c'était la plus belle femme du pays. Les huit
+garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration
+du village, obéissaient en esclaves à leur père.»
+Les petits Parisiens ne se lassaient point de regarder
+travailler cette tribu de géants et de se rouler sur
+les meules de foin. Ce fut pourtant après un été aussi
+sainement employé que le cadet, en rentrant rue
+Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression
+de son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de
+Musset<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, il brisa une des glaces du salon avec une
+bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec des
+ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur
+une carte d'Europe au beau milieu de la Méditerranée.
+Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la
+moindre réprimande, parce qu'il s'en montra consterné.»
+Cette anecdote, qui semble d'abord puérile,
+jette une vive lumière sur les inégalités de caractère
+d'Alfred de Musset. Il était impossible d'avoir plus
+de bon sens, un esprit plus net, quand les nerfs ne
+s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils
+étaient irritables, et provoquaient des «accès de
+manie» pendant lesquels Musset faisait le mal qu'il
+n'aurait pas voulu. Il s'en désolait ensuite, s'accablait
+de reproches, et n'en demeurait pas moins à
+la merci de ses nerfs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Biographie.</i></p></div>
+
+<p>Nous savons également par son frère qu'il s'est
+peint lui-même dans le portrait de Valentin par où
+débutent les <i>Deux Maîtresses</i>. La page qu'on va lire
+est donc un souvenir personnel, et elle nous montré
+aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous
+le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de
+son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans,
+dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de
+sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et
+encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre
+autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre
+doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait
+sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en
+approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait
+endormi, en attendant que l'heure du maître arrivât,
+il restait parfois des heures entières le front posé
+sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant
+sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole
+où nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il
+faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de
+lui. Plus la clarté devenait vive, plus son c&oelig;ur s'épanouissait....
+Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, qu'il prit
+un goût passionné pour l'or et le soleil.»
+Notons encore à treize ans, pendant une partie de
+chasse où il avait failli blesser son frère, une attaque
+de nerfs assez violente pour amener la fièvre, et nous
+aurons la clef de bien des incidents de son existence
+tourmentée.</p>
+
+<p>Les années de collège furent aussi dénuées d'événements
+que celles de la première enfance. Musset
+fut externe à Henri IV à partir de la sixième et fit de
+bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de
+poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit
+le reste dans les <i>Deux Maîtresses</i>. «Ses premiers
+pas dans la vie furent guidés par l'instinct de la passion
+native. Au collège, il ne se lia qu'avec des
+enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais
+par goût. Précoce d'esprit dans ses études, l'amour-propre
+le poussait moins qu'un certain besoin de
+distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau milieu
+de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place
+au banc d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son
+père l'emmenait en visite dans sa famille, et il assistait
+à une escarmouche avec sa tante la chanoinesse,
+ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher
+dans la chambre à cachette de son oncle le marquis.
+C'est tout ce qui lui arriva entre neuf et
+seize ans.</p>
+
+<p>En 1827, il obtint le second prix de philosophie
+au grand concours. Dans sa composition, l'élève
+Musset<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> traitait les pyrrhoniens de sophistes, ainsi
+que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait que
+peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que
+ce qui est ne change pas et ne nous soit pas enlevé,
+<i>dummodo quæ sunt, nec mutentur, nec eripientur</i>»; ce
+qui paraît au fond assez pyrrhonien. Après la distribution
+des prix, sa mère décrivit la cérémonie à
+un ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre
+facultés en grand costume, et son fils était si joli!
+Elle a bien pleuré, et c'était bien délicieux. «Pendant
+trois jours, continue-t-elle, nous n'avons vu
+que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait
+des voitures pour les emporter.» Alfred de
+Musset quitta les bancs sur cette apothéose. Il était
+bachelier et il refusait énergiquement de se préparer
+à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami
+Paul Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château
+de son oncle le marquis, nous ouvre pour la première
+fois une échappée sur le travail intérieur qui
+s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se
+souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que
+Musset était alors à l'âge ingrat où les idées sont
+aussi dégingandées que le corps. Il était le premier
+à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi bête qu'un
+autre».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition:
+<i>Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint
+reduci?</i> Musset concluait que tous les motifs de jugement
+peuvent se ramener à l'évidence.</p></div>
+
+<p>Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère,
+Mme Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont
+assombries et désorganisées. «Mon frère, dit-il,
+est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce
+château, où je ne puis parler à personne qu'à mon
+oncle, qui, il est vrai, a mille bontés pour moi; mais
+les idées d'une tête à cheveux blancs ne sont pas
+celles d'une tête blonde. C'est un homme excessivement
+instruit; quand je lui parle des drames qui
+me plaisent ou des vers qui m'ont frappé, il me
+répond: «Est-ce que tu n'aimes pas mieux lire
+tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours
+plus vrai et plus exact».</p>
+
+<p>«Toi qui as lu l'<i>Hamlet</i> de Shakespeare, tu sais
+quel effet produit sur lui le savant et érudit Polonius!&mdash;Et
+pourtant cet homme-là est bon; il
+est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est
+pas de ces gens pour qui le ruisseau n'est que de
+l'eau qui coule, la forêt que du bois de telle ou
+telle espèce, et des cents de fagots. Que le ciel
+les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi
+et moi.»</p>
+
+<p>On sent que Musset est en proie au malaise qui
+s'empare souvent des très jeunes gens lorsqu'ils
+s'aperçoivent, au moment de commencer à penser
+par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au
+cercle d'idées dans lequel ils ont été élevés. Cette
+découverte les trouble comme un manque de piété
+filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En
+1827, le romantisme fermentait dans les veines de la
+jeunesse. Elle savait par c&oelig;ur les <i>Méditations</i> et les
+<i>Odes et Ballades</i>. Elle se passionnait pour Shakespeare
+et Byron, G&oelig;the et Schiller. La préface de
+<i>Cromwell</i> allait paraître, et les adversaires de la
+nouvelle école poétique se préparaient à la résistance;
+on voyait déjà se former les deux camps qui
+devaient en venir aux mains à la première d'<i>Hernani</i>.
+Alfred de Musset était jeune entre les jeunes,
+et l'on conçoit son indignation quand le vieux marquis
+lui faisait observer, avec raison du reste, que
+Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare,
+et qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes
+les pensées que lui prête Alfred de Vigny.</p>
+
+<p>Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à
+son avenir: «Je m'ennuie et je suis triste, je ne te
+crois pas plus gai que moi, mais je n'ai pas même
+le courage de travailler. Eh! que ferais-je? Retournerai-je
+quelque position bien vieille? Ferai-je de
+l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis
+que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule
+récréation) je ne sais pas pourquoi tout cela me
+paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est
+l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des
+arrangeurs qui me dégoûte, mais je ne voudrais pas
+écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller.
+Je ne fais donc rien, et je sens que le plus grand
+malheur qui puisse arriver à un homme qui a les
+passions vives, c'est de n'en avoir point. Je ne suis
+point amoureux, je ne fais rien, rien ne me rattache
+ici....»</p>
+
+<p>«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une
+pièce de Shakespeare ici en anglais. Ces journaux
+sont si insipides,&mdash;ces critiques sont si
+plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des
+règles; vous ne travaillez que sur les froids monuments
+du passé. Qu'un homme de génie se présente,
+et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos
+poétiques.&mdash;Je me sens, par moments, une envie de
+prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de
+papier; mais la première difficulté me rebute, et un
+souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer
+les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps!
+J'ai besoin de voir une femme; j'ai besoin d'un joli
+pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer.&mdash;J'aimerais
+ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était
+pas pédante et économe.» Suivent deux grandes
+pages de doléances sur son ennui et sur les études
+de droit auxquelles le destine sa famille: «Non,
+mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne peux pas
+le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes
+destinés à ne faire que des avocats estimables ou des
+avoués intelligents. J'ai au fond de l'âme un instinct
+qui me crie le contraire. Je crois encore au bonheur,
+quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»</p>
+
+<p>On aura remarqué dans ces effusions de collégien
+qu'il est travaillé du besoin d'écrire; le papier blanc
+l'attire et l'effraie, ce qui va très bien ensemble.
+C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses débuts
+mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces
+petits prodiges à la façon de G&oelig;the et de Victor
+Hugo, qui réclamaient leur nourrice en vers. A dix-sept
+ans, son bagage poétique était tout à fait insignifiant.</p>
+
+<p>Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son
+découragement en face de l'avenir, alors que tout
+s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là dedans, qui lui
+soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien des
+fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération
+qui arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration,
+et que Stendhal, Musset lui-même, ont
+attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par
+la chute du premier empire. On connaît leur thèse.
+Le vide laissé par un Napoléon est impossible à
+combler. Au lendemain des efforts violents que l'empereur
+avait exigés de la France, la jeunesse de la
+Restauration se sentit dés&oelig;uvrée. Comparant ce qui
+se passait autour d'elle à la chevauchée impériale
+à travers les capitales, elle trouva le présent pâle et
+mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal
+est revenu avec insistance sur ces idées. Musset
+leur a consacré l'un des chapitres de la <i>Confession
+d'un Enfant du siècle</i>: «Un sentiment de malaise
+inexprimable commença... à fermenter dans tous
+les jeunes c&oelig;urs. Condamnés au repos par les souverains
+du monde, livrés aux cuistres de toute espèce,
+à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens... se sentaient
+au fond de l'âme une misère insupportable.»</p>
+
+<p>On peut discuter les origines de cette misère
+morale; on ne peut en nier les ravages. Le mal
+fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que
+Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses
+<i>Souvenirs littéraires</i>: «La génération artiste et littéraire
+qui m'a précédé, celle à laquelle j'ai appartenu,
+ont eu une jeunesse d'une tristesse lamentable, tristesse
+sans cause comme sans objet, tristesse abstraite,
+inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes
+gens étaient hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était
+pas seulement une mode, comme on pourrait le
+croire; c'était une sorte de défaillance générale qui
+rendait le c&oelig;ur triste, assombrissait la pensée et
+faisait entrevoir la mort comme une délivrance.»</p>
+
+<p>Le collégien «bien malheureux» de la lettre à
+Paul Foucher allait donc entrer dans le monde l'âme
+empoisonnée de germes de dégoût. Un autre mal,
+qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains,
+empêchait la plaie de se fermer: «J'ai eu,
+écrivait-il longtemps après, ou cru avoir cette vilaine
+maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage,
+quand ce n'est pas un parti pris et une parade.»
+(<i>A la duchesse de Castries</i>,1840.) Il ne s'agit pas seulement
+ici de tiédeur religieuse, mais de cette espèce
+d'anémie morale qui fait qu'on n'a plus foi à rien.
+Musset attribuait le fléau à l'influence des idées
+anglaises et allemandes, représentées par Byron et
+G&oelig;the. Quoi qu'il en soit, le mal existait, et il contribuait
+à la «défaillance générale» dont parle
+M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à
+l'âge où il est le plus important de croire à n'importe
+quoi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h1>
+
+<h2>MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE</h2>
+
+
+<p>Les deux années qui suivirent sa sortie du collège
+furent décisives pour son développement. Il avait
+l'air de ne rien faire: «Sous le prétexte de faire
+son droit, dit-il de lui-même dans les <i>Deux Maîtresses</i>,
+il passait son temps à se promener aux Tuileries
+et au boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour
+la médecine, mais la salle de dissection lui fit horreur;
+il s'enfuit, ne put dîner, rêva de cadavres et
+renonça solennellement à avoir une profession.
+«L'homme, déclara-t-il à sa famille, est déjà trop
+peu de chose sur ce grain de sable où nous vivons;
+bien décidément, je ne me résignerai jamais à être
+une espèce d'homme particulière.»</p>
+
+<p>Malgré les apparences, il était fort loin de perdre
+son temps. Paul Foucher l'avait amené tout enfant
+chez Victor Hugo. Il y retourna assidûment après
+avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux
+Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée,
+Charles Nodier, les deux frères Deschamps, s'accoutumèrent,
+à l'exemple de Victor Hugo leur chef et
+leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils
+l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles
+on posait en principe que le romantisme sortait
+du «besoin de vérité» (exactement comme on
+l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que
+«le poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature,
+qu'un guide, la vérité»; qu'il lui faut, par conséquent,
+mêler dans ses &oelig;uvres le laid au beau, «le grotesque
+au sublime», puisque la nature lui en a donné
+l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est
+dans l'art»<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Préfaces des <i>Odes et Ballades</i> et de <i>Cromwell</i>.</p></div>
+
+<p>On arrêtait devant lui ce que serait la poétique
+nouvelle: «Nous voudrions un vers libre, franc,
+loyal,... sachant briser à propos et déplacer la césure
+pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami
+de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui
+l'embrouille; fidèle à la rime, cette esclave reine,
+cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur
+de notre mètre; inépuisable dans la variété de ses
+tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et
+de facture.»</p>
+
+<p>On l'emmenait dans les promenades esthétiques où
+le Cénacle, Victor Hugo en tête, s'exerçait aux sensations
+romantiques, et il faut bien avouer que
+Musset n'y apportait pas toujours des dispositions
+d'esprit édifiantes. Ses compagnons prenaient au
+sérieux leur rôle de néophytes. Qu'on grimpât sur
+les tours de Notre-Dame pour se figurer qu'on contemplait
+le Paris des truands, ou qu'on allât dans
+la plaine Montrouge voir coucher le soleil, personne
+n'oubliait jamais d'être romantique. Musset s'amusait
+irrévérencieusement des gilets de satin et des barbes
+au vent de ses condisciples, de leurs attitudes respectueuses
+devant une ogive et de leurs apostrophes
+grandiloquentes au paysage.</p>
+
+<p>Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier,
+où chacun récitait ses &oelig;uvres, vers ou prose. En un
+mot, il avait la chance insigne d'être adopté, gâté,
+prêché, endoctriné, par l'une des plus glorieuses
+élites intellectuelles que pays ait jamais possédées,
+et il ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas
+semé le bon grain sur des pierres ou parmi des épines.
+La poésie s'éveillait en lui si vite, que c'était plus
+rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui grandissait
+à vue d'&oelig;il et dont les premières clartés le
+plongeaient dans des ravissements inoubliables.</p>
+
+<p>C'est au cours de promenades solitaires dans le
+Bois de Boulogne, moins fréquenté que de nos jours,
+qu'il entendit chanter au dedans de lui ses premiers
+vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient
+installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les
+bois, et il y recevait les visites, encore furtives,
+rappelées dans la <i>Nuit d'août</i>:</p>
+
+<p class="center">LA MUSE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,<br /></span>
+<span class="i0">Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,<br /></span>
+<span class="i0">Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,<br /></span>
+<span class="i0">Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades<br /></span>
+<span class="i0">Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,<br /></span>
+<span class="i0">Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades<br /></span>
+<span class="i0">Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il rapportait de ses promenades des pièces de
+vers qu'il n'a pas admises dans ses recueils, avec
+raison, parce qu'on y sentait trop l'imitation, mais
+qui sont précieuses pour le biographe à cause de
+leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui
+cherche sa voie, et n'est pas irrésistiblement entraîné
+d'un côté plutôt que de l'autre. Une lecture d'André
+Chénier lui inspira une élégie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,<br /></span>
+<span class="i0">Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset
+écrivit ensuite un drame à la Victor Hugo. On y
+lisait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,<br /></span>
+<span class="i0">Quatre portant bonnet, douze portant perruque,<br /></span>
+<span class="i0">Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Une autre ballade, intitulée le <i>Rêve</i> et annonçant
+par son rythme la <i>Ballade à la lune</i>, fut imprimée,
+grâce à Paul Foucher, dans une feuille de chou de
+province. Elle débutait ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La corde nue et maigre<br /></span>
+<span class="i0">Grelottant sous le froid<br /></span>
+<span class="i2">Beffroi,<br /></span>
+<span class="i0">Criait d'une voix aigre<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on oublie au couvent<br /></span>
+<span class="i2">L'avent.<br /></span>
+<span class="i0">Moines autour d'un cierge,<br /></span>
+<span class="i0">Le front sur le pavé<br /></span>
+<span class="i2">Lavé,<br /></span>
+<span class="i0">Par décence, à la Vierge,<br /></span>
+<span class="i0">Tenaient leurs gros péchés<br /></span>
+<span class="i2">Cachés.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique,
+comme la <i>Ballade à la lune</i>? Il n'y aurait rien
+d'impossible à cela. Alfred de Musset au Cénacle a
+toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la
+bonté d'écouter ce bambin, et il en profitait pour
+rompre en visière sur certains points au maître
+lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation de la rime
+riche. A l'apparition de ses premières poésies, il
+écrivait au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui
+envoyant son volume: «Tu verras des rimes
+faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à quoi
+m'en tenir sur leur compte; mais il était important
+de se distinguer de cette école <i>rimeuse</i>, qui a voulu
+reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme,
+croyant rebâtir en replâtrant» (janvier 1830). Sainte-Beuve,
+témoin de ses premiers tâtonnements, déclare
+qu'il <i>dérima</i> après coup, avec intention, la ballade
+<i>andalouse</i>, et que celle-ci était «mieux rimée dans
+le premier jet».</p>
+
+<p>Il se croyait également affranchi&mdash;on pardonnera
+cette présomption à sa jeunesse&mdash;de ce qu'il
+y a de déclamatoire et de forcé chez les ancêtres du
+romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George
+Sand combien il s'était moqué jadis de la <i>Nouvelle
+Héloïse</i> et de <i>Werther</i>. Il n'avait pas le droit de tant
+s'en moquer, ayant bien pis sur la conscience en
+fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il avait
+traduit pour un libraire les <i>Confessions d'un mangeur
+d'opium</i>, de Thomas de Quincey. Sa traduction est
+royalement infidèle; c'est même ce qui en fait l'intérêt.
+Non seulement Musset taille et rogne, douze
+pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et
+dans un esprit très arrêté: il ajoute invariablement,
+partout, des panaches romantiques. Il en met d'abord
+aux sentiments; le héros de l'original anglais pardonnait
+à une malheureuse ramassée dans le ruisseau;
+celui du texte français l'assure de son «respect»
+et de son «admiration». Il en met, et d'énormes,
+aux sommes d'argent; les deux ou trois cents francs
+donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent
+vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent
+démesurément et les affaires des petits usuriers
+prennent des proportions grandioses. Il chamarre
+les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de
+la salle de dissection, aventures ténébreuses dans
+le goût du jour. Bref, c'est un empanachement général,
+après lequel il n'était pas permis de se moquer
+de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.</p>
+
+<p>Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté
+par le flot romantique. Ses grands amis du Cénacle
+lui faisaient réciter ses vers, le conseillaient, et il
+va sans dire qu'ils le poussaient dans leur propre
+voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi.
+Émile Deschamps donna une soirée pour faire entendre
+<i>Don Paez</i>, et il y eut des cris d'enthousiasme
+au vers du <i>dragon</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il y en eut aussi pour les <i>manches vertes</i> du <i>Lever</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vois tes piqueurs alertes,<br /></span>
+<span class="i0">Et sur leurs manches vertes<br /></span>
+<span class="i0">Les pieds noirs des faucons.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé
+et lui reprochait d'abuser des enjambements et des
+«trivialités». Il est surprenant que Sainte-Beuve,
+avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné
+tout d'abord que Musset était un romantique né
+classique<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, autant dire un romantique d'occasion,
+sur lequel on avait tort de compter absolument,
+tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence
+du milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne
+pas s'en douter. Musset ne cachait pas son goût pour
+le XVIII<sup>e</sup> siècle, mais on passe à un échappé de collège
+d'aimer Crébillon fils et <i>Clarisse Harlowe</i>.
+Quant à son admiration, très significative, pour les
+vers de Voltaire, on ne la prenait sans doute pas
+au sérieux chez un apprenti romantique qu'on avait
+nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui
+l'on avait fait étudier son métier, non sans profit,
+dans Mathurin Régnier. J'insiste sur ces détails
+parce que le Cénacle a accusé plus tard Musset de
+désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection,
+il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur
+des <i>Nuits</i> leur était si peu acquis corps et âme, ainsi
+qu'ils se le figuraient, qu'il avait toujours prêté
+l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés
+pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred
+de Musset n'aimait point la nouvelle école littéraire.
+Ces aimables gens ne se bornaient pas à une désapprobation
+tacite. Ils combattaient des tendances
+qu'ils jugeaient funestes, et la lettre de Musset à
+l'oncle Desherbiers, dont on a déjà lu un passage,
+prouve que leurs efforts n'avaient pas été en pure
+perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande
+grâce pour des phrases contournées; je m'en crois
+revenu.... Quant aux rythmes brisés des vers, je
+pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on
+peut appeler le récitatif, c'est-à-dire la <i>transition</i>
+des sentiments ou des actions. Je crois qu'ils doivent
+être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait
+usage.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La remarque est de M. Augustin Filon.</p></div>
+
+<p>«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions
+qu'aux détails; car je suis loin d'avoir une
+manière arrêtée. J'en changerai probablement plusieurs
+fois encore.</p>
+
+<p>«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des
+éloges que j'ai mis dans ma poche de derrière. C'est
+à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois
+d'avoir réformé mes opinions sur des points très
+importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions.
+Mais tu sais qu'elles ne vont pas encore
+jusqu'à me faire aimer Racine (janvier 1830).»</p>
+
+<p>En attendant que ses réflexions portassent leurs
+fruits, bons ou mauvais, il écrivait rapidement les
+<i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, et ses amis n'y remarquaient
+qu'un heureux <i>crescendo</i> d'impertinence pour
+tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques
+se faisait un devoir de respecter et d'admirer.
+Après les chansons et <i>Don Paez</i> vinrent les
+<i>Marrons du feu</i>, <i>Portia</i>, la <i>Ballade à la lune</i>, <i>Mardoche</i>,
+et la dernière pièce était la plus effrontée;
+aussi s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès.
+Musset s'était décidé à se faire imprimer pour conquérir
+le droit de quitter une place d'expéditionnaire
+imposée par son père. Son volume parut vers
+le 1<sup>er</sup> janvier 1830.</p>
+
+<p>Voici le moment de regarder le dessin de Devéria
+placé en tête de ce volume. Il représente Musset
+aux environs de la vingtième année, dans un costume
+de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs
+fois. A sa taille svelte, à son visage imberbe
+et jeunet, on lui donnerait moins que son âge. Il a
+sous le pourpoint et le maillot la grâce hautaine
+que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême
+et raffinée. La physionomie manque un peu
+de flamme. Ce n'est pas la faute de l'artiste. Elle
+n'en avait pas toujours; elle était diverse comme
+l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le
+vent qui soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide
+et silencieux, un peu froid d'aspect, était celui qui
+se montrait d'ordinaire dans la première jeunesse,
+même après le tapage de ses débuts. Un de ses
+camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au
+printemps de 1833, m'assure n'en avoir guère
+connu d'autre. C'est celui que Lamartine aperçut
+«nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur
+un coussin, la tête supportée par sa main, sur
+un divan du salon obscur de Nodier». Lamartine
+remarqua sa chevelure flottante, ses yeux «rêveurs
+plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel
+au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse
+de femmes et de poètes», et ne s'en occupa point
+davantage; il devait mettre trente ans à remarquer
+autre chose.</p>
+
+<p>On rencontre dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin
+de sa vie</i> un joli croquis d'un Musset tout différent,
+«au regard ferme et clair, aux narines dilatées,
+aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est
+celui qui se montrait seulement par échappées, le
+Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les
+yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait
+et qui se laissait terrasser par la moindre émotion,
+jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le
+délire saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous
+les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur
+proie. Il était bon, généreux, d'une sensibilité profonde
+et passionnée, et il était violent, capable de
+grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement
+tendre, absurdement confiant, et soupçonneux
+à en être méchant, mêlant dans la même haleine
+les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple
+les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors
+des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères,
+irrésistibles, pendant lesquels il se détestait,
+s'humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner
+son c&oelig;ur perpétuellement douloureux. A d'autres
+instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit
+et persifleur; à d'autres encore, il ne bougeait d'avec
+les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu'il
+faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et
+chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif,
+tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur
+aux femmes qu'il aimait, mais ayant de très grands
+côtés et rien de petit ni de bas; un être séduisant,
+attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.</p>
+
+<p>Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous
+ces divers aspects, et ils ont porté sur lui des jugements
+contradictoires qui contenaient tous une part
+de vérité.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h1>
+
+<h2>«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»</h2>
+
+<h2>LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»</h2>
+
+
+<p>Les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> effarèrent les
+classiques. On ne s'était pas encore moqué d'eux
+avec autant de désinvolture. Les critiques saisirent
+leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je
+crois&mdash;sans oser en répondre&mdash;que le premier
+article fut celui de l'<i>Universel</i> (22-23 janvier 1830). Il
+portait en épigraphe ces vers des <i>Marrons du feu</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites<br /></span>
+<span class="i0">Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>et il commençait ainsi: «Voyez la force de la
+conscience! Le premier cri de M. de Musset, qui
+n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me jetez
+pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera
+tenté de lui jeter quelque chose, et naturellement il
+pare le danger qu'il redoute le plus. Que jetterons-nous
+donc à M. de Musset?»</p>
+
+<p>Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès
+de ses lecteurs «de traîner leur vue sur les <i>poésies</i>
+de M. de Musset», et il analyse le volume avec de
+grandes marques de dégoût. Les fautes de français
+le révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes,
+tels que <i>pots</i> ou <i>haillons</i>, lui font mal. Le
+pauvre homme!</p>
+
+<p>Le <i>Figaro</i> (4 février) se défie. Il a peur de se
+laisser prendre à quelque plaisanterie: «Son livre
+est-il une parodie? Est-ce une &oelig;uvre de bonne
+foi?» Tout considéré, <i>Figaro</i> conclut à la bonne foi,
+et il en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune
+auteur de commencer «sa vie poétique» par les
+exagérations et les folies, et lui montre à quoi il
+s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un
+front ou sur un nom d'écrivain, y reste souvent
+comme une de ces taches, qui ne s'effacent plus,
+même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de
+Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà
+et là des traces de talent dans son recueil, malgré
+son «mépris pour les lois du bon sens et de la
+langue».</p>
+
+<p>Le même jour, le <i>Temps</i> constate qu'une partie du
+public a cru à une parodie. Il trouve, pour sa part,
+une inspiration très personnelle dans les vers du
+nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images
+charmantes et des dialogues étincelants. Mais les
+caractères ne se tiennent pas; par exemple, la Camargo
+«contredit à chaque instant la nature de son
+âme italienne par des formes de langage abstrait, par
+des exclamations métaphysiques, par des images et
+des comparaisons tout à fait en dehors du monde
+matériel et moral de l'Italie». Serait-il possible que
+le critique du <i>Temps</i> n'eût pas reconnu dans les
+<i>Marrons du feu</i> la double parodie d'une tragédie
+classique et de la forme romantique? La Camargo,
+c'est Hermione, obligeant Oreste (l'abbé Annibal) à
+tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par
+des imprécations. Le respect de «la nature de son
+âme italienne» avait été le moindre souci de l'auteur,
+et il était dans son droit.&mdash;Dans le même
+article, sur <i>Mardoche</i>: «D'un bout à l'autre, c'est
+une énigme dépourvue d'intérêt, pauvre de style et
+platement bouffonne».</p>
+
+<p>La <i>Quotidienne</i> (12 février) est relativement aimable.
+Elle voit dans le débutant «un poète et un
+fou, un inspiré et un écolier de rhétorique»; dans
+les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> un «livre étrange»,
+où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle
+poésie aux plus incroyables bassesses de langage,
+des idées les plus gracieuses aux peintures les plus
+hideuses, de l'expression la plus vive et la plus heureuse
+aux barbarismes les moins excusables». <i>Don
+Paez</i> témoigne d'un véritable sens dramatique et
+contient des observations profondes, des détails
+d'une grande richesse de poésie. D'autre part, c'est
+un poème «où se presse du ridicule à en fournir à
+une école littéraire tout entière». Le même critique
+déclare dans un second article (23 février) qu'il y a
+«plus d'avenir» dans M. de Musset «que dans
+aucun des poètes de notre époque», compliment
+qui a trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but
+d'être désagréable à Victor Hugo; mais il faut, ajoute
+le journal, que l' «enfant» se mette à l'école s'il veut
+arriver à quelque chose.</p>
+
+<p>Le <i>Globe</i>, qui témoignait aux romantiques assez de
+bienveillance, commence (17 février) par constater
+l'existence d'un parti avancé pour lequel «M. Hugo
+est presque stationnaire,... M. de Vigny classique»,
+et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il
+avoue qu'en ce qui le concerne, la première impression
+a été mauvaise: «Deux choses étonnent et choquent
+d'abord dans les poésies de M. de Musset:
+la laideur du fond et la fatuité de la forme». A
+mesure qu'il avançait dans sa lecture, il a aperçu
+«quelques beautés; puis ces beautés ont grandi,
+puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a
+plus été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à
+la force de l'exécution, au sentiment et au mouvement
+qui manquent à tant d'autres poètes. Il est vrai que
+M. de Musset exagère quelques-uns des défauts de
+la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de
+Musset le disloque; elle emploie les enjambements,
+il les prodigue». Néanmoins, malgré les <i>Marrons
+du feu</i>, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur
+de l'article, malgré <i>Mardoche</i>, qui a l'air écrit par
+un «fou», les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> annoncent
+«un talent original et vrai».</p>
+
+<p>La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite.
+Elle arriva de Vendôme. La tante chanoinesse avait
+appris par la voix publique qu'elle avait un neveu
+poète, et elle reprochait aigrement à M. de Musset-Pathay
+de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait
+toujours blâmé son frère de trop aimer la littérature;
+il voyait à présent où cela conduisait.</p>
+
+<p>Le pardon des injures ne figurait pas dans son
+<i>credo</i>. En châtiment des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>,
+la chanoinesse «renia et déshérita les mâles de sa
+famille pour cause de dérogation», et la première
+édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé
+la conversation impie de Mardoche avec le
+bedeau.</p>
+
+<p>Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup
+de calme et d'attention. Il ne s'indignait pas.
+Il ne traitait pas les critiques de pions et de cuistres.
+Il ne désespérait pas de la littérature et de
+l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne
+de l'élan et de l'ardeur. La critique injuste n'est
+jamais à craindre. En tout cas, j'ai résolu d'aller en
+avant, et de ne pas répondre un seul mot.»&mdash;M. de
+Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait
+à un ami, à propos de l'article si cruel de l'<i>Universel</i>:
+«Mes inquiétudes sur les disputes possibles
+n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su
+avec une surprise extrême le stoïcisme de notre
+jeune philosophe. Je sais du seul confident qu'il ait<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>
+et qui le trahit pour moi seul, qu'il profite de toutes
+les critiques, abandonne le genre en grande partie.
+Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement.
+Je le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à
+M. de Cairol.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Son frère Paul.</p></div>
+
+<p>Musset était modeste et extrêmement intelligent.
+De là son attitude patiente et attentive lorsqu'on
+disait du mal de ses vers. Il avait d'ailleurs été
+dédommagé des injures de la presse. Non pas que
+le gros public eût été pour lui. Les bonnes gens,
+raconte Sainte-Beuve, ne virent dans le livre «que
+la <i>Ballade à la lune</i>, et n'entendirent pas raillerie
+sur ce <i>point</i> d'invention nouvelle: ce fut un haro de
+gros rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent
+en faveur de Musset, et tous les vieux amateurs
+de poésie qui n'étaient pas inféodés au parti
+classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y
+avait là du nouveau.</p>
+
+<p>Il y en avait en effet.</p>
+
+<p>D'abord, des sensations d'une vivacité singulière,
+et puissamment exprimées:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Oh! dans cette saison de verdeur et de force,<br /></span>
+<span class="i0">Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,<br /></span>
+<span class="i0">Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,<br /></span>
+<span class="i0">Heureux, heureux celui qui....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>A la page suivante, une sensation très vraie est
+si fortement rendue qu'elle se communique au lecteur,
+et qu'on <i>voit</i> passer l'image chère à don
+Paez:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Don Paez cependant, debout et sans parole,<br /></span>
+<span class="i0">Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,<br /></span>
+<span class="i0">Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir<br /></span>
+<span class="i0">Sa maîtresse passer, blanche avec un &oelig;il noir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre
+de sa force. C'est de la poésie sensuelle, mais d'une
+sensualité très raffinée et très délicate:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,<br /></span>
+<span class="i0">Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,<br /></span>
+<span class="i0">Et que tout vent du soir qui les peut effleurer<br /></span>
+<span class="i0">Leur enlève un parfum plus doux à respirer?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit
+au poète qu'une épithète, et cela suffit pour faire
+tableau.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi;<br /></span>
+<span class="i0">La lune se levait; sa lueur <i>souple et molle</i>,<br /></span>
+<span class="i0">Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,<br /></span>
+<span class="i0">Sur les pâles velours et le marbre changeant,<br /></span>
+<span class="i0">Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à
+travers des vitraux, et il est obligé de la personnifier
+pour rendre sa vive impression de quelque
+chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on aurait
+pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres
+fermées. C'était très nouveau, très moderne ou,
+si l'on veut, très antique. Homère et Virgile ont des
+épithètes de ce genre, et, avant qu'il y eût une poésie
+écrite ou chantée, les vieux mythes traduisaient des
+impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser
+Endymion, coulait son corps souple et mol à travers
+le réseau des ramures.</p>
+
+<p>Il est de même très antique, et très moderne à la
+fois, dans ses comparaisons, où il se montre entièrement
+dégagé du souci du mot noble, qui préoccupait
+tant les poètes du XVIII<sup>e</sup> siècle. Il a retrouvé
+l'heureuse brutalité des anciens, leur science du
+détail réaliste qui frappe l'imagination et fait surgir
+la scène devant les yeux:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,<br /></span>
+<span class="i0">Deux louves, remuant les feuilles desséchées,<br /></span>
+<span class="i0">S'arrêter face à face et se montrer la dent;<br /></span>
+<span class="i0">La rage les excite au combat; cependant<br /></span>
+<span class="i0">Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;<br /></span>
+<span class="i0">Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé
+d'éléments étrangers ce vieux réalisme païen,
+qui semble lui avoir été naturel. Musset nommait
+Régnier son premier maître, et il y a en effet du
+Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans
+la comparaison des fileuses:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,<br /></span>
+<span class="i0">S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,<br /></span>
+<span class="i0">Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;<br /></span>
+<span class="i0">De même l'on dirait que, par l'âge lassée,<br /></span>
+<span class="i0">Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,<br /></span>
+<span class="i0">S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le romantisme des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>
+pouvait aussi compter pour du nouveau. Victor
+Hugo en était encore aux <i>Orientales</i>, et Musset le
+dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses
+débauches de métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde
+de l'armée révolutionnaire, tandis que sa verve
+turbulente et son ironie en faisaient une espèce
+d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de
+retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin
+d'avertir qu'on y perdrait sa peine et son temps. Il
+avait signifié dans <i>Mardoche</i> à l'«école rimeuse»
+qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les Muses visitaient sa demeure cachée,<br /></span>
+<span class="i0">Et, quoiqu'il fît rimer <i>idée</i> avec <i>fâchée</i>,<br /></span>
+<span class="i3">On le lisait....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Même irrévérence à l'égard des autres réformes.
+Cet audacieux s'était permis de parodier dans la
+<i>Ballade à la lune</i> les rythmes et les images romantiques,
+et il affichait la prétention d'exprimer
+ce qu'il sentait, non ce qu'il était à la mode de
+sentir. La mode était aux airs funestes et penchés;
+Musset osait être gai et se moquait des mélancoliques:</p>
+
+<div class="poem"><div class="center">
+RAFAEL.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Triste, abbé?&mdash;Vous avez le vin triste?&mdash;Italie,<br /></span>
+<span class="i0">Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.<br /></span>
+<span class="i0">Quant à mélancolie, elle sent trop les trous<br /></span>
+<span class="i0">Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur
+disait aussi clairement que possible sur quels points
+il se séparait d'eux. Quant à leur dire où il en serait
+le lendemain, s'il referait <i>Candide</i> ou <i>Manfred</i>, il
+eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien,
+et n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même.
+«Les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>, a dit
+Sainte-Beuve, posaient... une sorte d'énigme sur
+la nature, les limites et la destinée de ce talent.»
+Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus
+étrange pêle-mêle d'enfantillages de collégien<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, et
+de vers de haut vol, de ceux que le génie trouve et
+que le talent ne fabrique jamais, quelque peine qu'il
+y prenne.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">. . . . pour la petitesse<br /></span>
+<span class="i0">De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On en pourrait citer de moins innocents.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ulric, nul &oelig;il des mers n'a mesuré l'abîme,<br /></span>
+<span class="i0">Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.<br /></span>
+<span class="i0"><i>Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Comme un soldat vaincu brise ses javelots....</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux,<br /></span>
+<span class="i0"><i>Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux....</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Heureux un amoureux! . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne;<br /></span>
+<span class="i0">Mais sa folie au front lui met une couronne,<br /></span>
+<span class="i0">À l'épaule une pourpre, et <i>devant son chemin</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations
+et de disparates, n'aurait-il pas choqué
+les esprits corrects et réjoui les fous? Les bonnes
+gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute
+vérité que le succès des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>
+tenait du scandale.</p>
+
+<p>Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait
+de la vérité dans certaines critiques et se préparait
+à l'évolution que son tempérament poétique
+rendait inévitable dès qu'il serait hors de page.
+«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait
+son père, le 19 septembre 1830, à son ami Cairol. Il
+n'était plus besoin d'indiscrétions pour s'en douter.
+La <i>Revue de Paris</i> avait publié en juillet le manifeste
+littéraire intitulé <i>les Secrètes Pensées de Rafaël</i>, que
+le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une
+déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit
+de sang-froid, on a peine à comprendre qu'on ait pu
+s'y tromper.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,<br /></span>
+<span class="i0">Classiques bien rasés, à la face vermeille,<br /></span>
+<span class="i0">Romantiques barbus, aux visages blêmis!<br /></span>
+<span class="i0">Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,<br /></span>
+<span class="i0">Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge,<br /></span>
+<span class="i0">Salut!&mdash;J'ai combattu dans vos camps ennemis.<br /></span>
+<span class="i0">Par cent coups meurtriers devenu respectable,<br /></span>
+<span class="i0">Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.<br /></span>
+<span class="i0">Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,<br /></span>
+<span class="i0">S'endort près de Boileau . . . . . . . . . .<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset
+avec le groupe de Victor Hugo se refroidirent. Il est
+juste d'ajouter que Musset laissait percer un dessein
+arrêté de marcher à l'avenir sans lisières. Le mot
+<i>d'école poétique</i> lui paraissait maintenant vide de
+sens. «Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son
+frère; je trouve même qu'on perd trop de temps
+à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré Eugène
+Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous
+avons causé peinture, en pleine rue, de sa porte à la
+mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux
+heures du matin; nous ne pouvions pas nous séparer.
+Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard,
+j'ai discuté de huit heures du soir à onze heures.
+Quand je sors de chez Nodier ou de chez Achille
+(Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un
+ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En
+fera-t-on un vers meilleur dans un poème, un trait
+meilleur dans un tableau? <i>Chacun de nous a dans le
+ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un
+violon ou une clarinette. Tous les raisonnements du
+monde ne pourraient faire sortir du gosier d'un merle
+la chanson du sansonnet.</i> Ce qu'il faut à l'artiste ou
+au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant
+un vers, un certain battement de c&oelig;ur que je connais,
+je suis sûr que mon vers est de la meilleure
+qualité que je puisse pondre.»</p>
+
+<p>Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V....
+m'a appris une chose que je ne savais pas, c'est que
+depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis
+converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me
+suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé
+de la grâce en lisant Laharpe? On s'attend sans
+doute que, au lieu de dire: «Prends ton épée
+et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras
+d'un glaive homicide, et tranche le fil de ses jours».
+Bagatelle pour bagatelle, j'aimerais encore mieux
+recommencer les <i>Marrons du feu</i> et <i>Mardoche</i>.»
+(4 août 1831.)</p>
+
+<p>Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles.
+Une forte secousse morale, causée par la mort
+de son père (avril 1832), détermina enfin un retour
+au travail, et les anciens amis furent convoqués la
+veille de Noël à une lecture de la <i>Coupe et les Lèvres</i>
+et d'<i>A quoi rêvent les jeunes filles</i>. La séance fut glaciale.
+Quand on se quitta, la séparation était consommée
+entre le nourrisson du romantisme et le
+Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait
+voulu et cherché.</p>
+
+<p>Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832,
+sous ce titre: <i>Un spectacle dans un fauteuil</i>. La critique
+s'en occupa peu. Sainte-Beuve fit un article
+(<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 janvier 1833) où Alfred
+de Musset était discuté sérieusement et classé «parmi
+les plus vigoureux artistes» du temps. Un journal
+le loua chaudement; deux autres l'exécutèrent avec
+de gros mots: <i>indigeste fatras</i>, <i>&oelig;uvre sans nom</i>, <i>fatigantes
+divagations</i>; la plupart lui firent dédaigneusement
+l'aumône du silence. Leur attitude maussade
+ne se démentit point dans les années suivantes, et
+elle répondait à celle du gros public. Musset était
+retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès,
+celui qui ne s'oublie plus et classe définitivement un
+écrivain, s'est fait beaucoup attendre pour lui. Il a
+vu sa gloire avant de mourir; mais il n'en a pas joui
+longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont
+assez complexes.</p>
+
+<p>Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des
+journalistes. Sous prétexte qu'il ne leur en voulait
+nullement de leurs injures, il n'avait pas caché sa
+joie gamine de ce que tous, ou à peu près, s'étaient
+laissé prendre à la <i>Ballade à la lune</i>. En franc
+étourdi, il s'était moqué sans pitié, dans les <i>Secrètes</i>
+<i>Pensées de Rafaël</i>, de leurs grands frais d'indignation
+pour une plaisanterie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O vous, race des dieux, phalange incorruptible,<br /></span>
+<span class="i0">Électeurs brevetés des morts et des vivants;<br /></span>
+<span class="i0">Porte-clefs éternels du mont inaccessible,<br /></span>
+<span class="i0">Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!<br /></span>
+<span class="i0">Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,<br /></span>
+<span class="i0">Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;<br /></span>
+<span class="i0">Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes<br /></span>
+<span class="i0">Secouant le tabac de vos jabots usés,<br /></span>
+<span class="i0">Avez toussé,&mdash;soufflé,&mdash;passé sur vos lunettes<br /></span>
+<span class="i0">Un parement brossé pour les rendre plus nettes,<br /></span>
+<span class="i0">Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,<br /></span>
+<span class="i0">Sans partialité, sans malveillance aucune,<br /></span>
+<span class="i0">Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!<br /></span>
+<span class="i0">Avez lu posément&mdash;la Ballade à la lune!!!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!<br /></span>
+<span class="i0">Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,<br /></span>
+<span class="i0">Pour avoir oublié de faire écrire au bas:<br /></span>
+<span class="i0"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i>...<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,<br /></span>
+<span class="i0">En voyant cette lune, et ce point sur cet i,<br /></span>
+<span class="i0">Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être
+traité de pédant, même bridé, même guédé! Mais
+rien au monde ne lui est plus odieux, plus insupportable,
+exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu
+de naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps
+rancune à «ce jeune gentilhomme» qui «persiflait
+tout».</p>
+
+<p>Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était
+brouillé avec le Cénacle, et son nouveau volume était
+justement difficile à comprendre. Des trois poèmes
+qui le composaient, aucun n'était très accessible à la
+foule sans le secours de commentaires. Le premier,
+la <i>Coupe et les Lèvres</i>, étonnait tout d'abord par sa
+forme inusitée. Ce ch&oelig;ur emprunté à la tragédie
+grecque, qui venait exprimer des idées fort peu antiques
+dans un langage très moderne, troublait et
+déroutait le lecteur. D'autre part, la donnée de la
+pièce est loin d'être nette; plusieurs idées assez
+disparates s'y succèdent ou s'y mêlent confusément.
+L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son
+sujet primitif à un autre sujet tout différent. Au premier
+acte, il semble qu'il ait voulu faire la tragédie
+de l'orgueil, comme Corneille a fait celle de la
+volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant
+dans une âme ardente et forte.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.<br /></span>
+<span class="i0">L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance<br /></span>
+<span class="i0">Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.<br /></span>
+<span class="i0">L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;<br /></span>
+<span class="i0">C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,<br /></span>
+<span class="i0">La probité du pauvre et la grandeur des rois....<br /></span>
+</div><div class="center">
+LE CH&OElig;UR.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Frank, une ambition terrible te dévore.<br /></span>
+<span class="i0">Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;<br /></span>
+<span class="i0">Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,<br /></span>
+<span class="i0">Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec
+tant de superbe, rencontre dans la forêt Belcolor qui
+lui dit: «Monte à cheval et viens souper chez moi»,
+et le sujet change brusquement. Frank est maintenant
+celui que la débauche a touché dans la fleur de sa
+jeunesse et qui en garde au c&oelig;ur une flétrissure.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! malheur à celui qui laisse la débauche<br /></span>
+<span class="i0">Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!<br /></span>
+<span class="i0">Le c&oelig;ur d'un homme vierge est un vase profond:<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,<br /></span>
+<span class="i0">La mer y passerait sans laver la souillure;<br /></span>
+<span class="i0">Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises,
+et toujours avec un accent poignant, où se trahit un
+retour sur lui-même et l'âpreté d'un regret.</p>
+
+<p>Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia
+fait de nouveau dévier le sujet et termine le drame
+par un événement romanesque, un pur accident; à
+moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile
+Faguet a donnée récemment du dénouement de la
+<i>Coupe et les Lèvres</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, interprétation très intéressante,
+parce qu'elle supprime l'accident et rend au poème
+l'unité qui lui manquait. D'après M. Faguet, Frank
+«revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance
+et à un rachat... et ne peut le ressaisir; car
+Belcolor (qu'il faut comprendre ici comme un symbole),
+car le spectre de la débauche le regarde, l'attire,
+le tue».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Études littéraires. XIX<sup>e</sup> siècle.</i></p></div>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des
+héros de Musset, et cela est curieux, car Musset se
+défendait avec vivacité, dans la dédicace même de
+la <i>Coupe et les Lèvres</i>, d'avoir cédé à l'influence des
+<i>Manfred</i> et des <i>Lara</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;<br /></span>
+<span class="i0">Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.<br /></span>
+<span class="i0">Je hais comme la mort l'état de plagiaire;<br /></span>
+<span class="i0">Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le byronisme fut un des lambeaux du manteau
+romantique dont il ne se débarrassa jamais. Il avait
+beau le rejeter, le brillant haillon se retrouvait tout
+à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans
+tout son éclat quand Musset écrira <i>Rolla</i> et la <i>Confession
+d'un Enfant du siècle</i>.</p>
+
+<p>Un public qui n'avait point prêté d'attention aux
+grandes et tragiques imaginations de la <i>Coupe et les
+Lèvres</i> n'était guère capable de goûter cette perle de
+poésie qui s'appelle <i>A quoi rêvent les jeunes filles</i>.
+Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou
+s'être mis à l'école des féeries de Shakespeare, pour
+accepter sans hésitation l'invraisemblable idée du
+bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante
+des sérénades sous le balcon de ses filles, afin
+qu'elles aient eu leur petit roman avant de faire les
+mariages de convenance arrangés de toute éternité
+par les familles. Voyez pourtant combien le vieux
+Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les
+deux prétendants auxquels reviendrait le soin des
+romances et des billets doux sont, l'un trop timide,
+l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, Silvio
+ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de
+profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du
+bleu sur des échelles de soie. Mais telle est la force
+d'une idée juste, que tout s'arrange, malgré tout,
+comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et Ninette
+auront respiré la poésie de l'amour avant de se
+dévouer, en bonnes et honnêtes petites filles, à la
+prose du mariage. Elles auront été poètes elles-mêmes
+pendant toute une soirée, et se seront ainsi
+élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.</p>
+
+<div class="poem"><div class="center">
+NINON.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.<br /></span>
+<span class="i0">Un jeune rossignol chante au fond de mon c&oelig;ur.<br /></span>
+<span class="i0">J'entends sous les roseaux murmurer des génies....<br /></span>
+<span class="i0">Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma s&oelig;ur?<br /></span>
+</div><div class="center">
+NINETTE.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine<br /></span>
+<span class="i0">Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?<br /></span>
+<span class="i0">Ma s&oelig;ur est une enfant&mdash;et je ne le suis plus.<br /></span>
+</div><div class="center">
+NINON.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O fleurs des nuits d'été, magnifique nature!<br /></span>
+<span class="i0">O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés!<br /></span>
+</div><div class="center">
+NINETTE.<br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O feuilles des palmiers, reines de la verdure,<br /></span>
+<span class="i0">Qui versez vos amours dans les vents embrasés!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante.
+On n'avait jamais prêté langage plus exquis à
+l'amour jeune et ingénu. Le duo que Ninon et Silvio
+soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne
+faisaient pas prévoir les <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i>,
+envers la passion chaste et tendre, trésor des c&oelig;urs
+purs. Le poète y est revenu plus d'une fois, et cela
+lui a toujours porté bonheur.</p>
+
+<p>Le ton changeait encore avec le dernier poème,
+<i>Namouna</i>, et ne cessait plus de changer, tantôt
+cynique, tantôt éloquent et passionné, tantôt attendri.
+Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on
+sait s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout
+dans la fameuse tirade sur <i>don Juan</i> qu'il s'est livré
+avec abandon. C'était son propre rêve qu'il contait,
+dans les strophes étincelantes où il peint ce bel
+adolescent</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>que la divinisation de la sensation condamne à la
+recherche éperdue d'un idéal impossible, et qui en
+meurt le sourire aux lèvres, «plein d'espoir dans
+sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés
+à devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il
+était trop tard, et il ne put que crier d'angoisse
+comme Frank.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que le <i>Spectacle dans un fauteuil</i>
+ne contient plus guère de rejets et de vers brisés,
+sauf dans <i>Namouna</i>. La forme de Musset devient un
+compromis entre la nouvelle école et l'ancienne. Il
+érige de plus en plus en système la pauvreté de la
+rime:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;<br /></span>
+<span class="i0">Quant à ces choses-là, je suis un réformé.<br /></span>
+<span class="i0">Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises;<br /></span>
+<span class="i0">Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.<br /></span>
+<span class="i0">Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,<br /></span>
+<span class="i0">Des rapports trop exacts avec un menuisier.<br /></span>
+<span class="i0">Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime<br /></span>
+<span class="i0">Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!<br /></span>
+<span class="i0">Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée.<br /></span>
+<span class="i0">La vieille liberté par Voltaire laissée<br /></span>
+<span class="i0">Était bonne autrefois pour les petits esprits.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec
+les <i>Guides des voyageurs</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Considérez aussi que je n'ai rien volé<br /></span>
+<span class="i0">A la Bibliothèque;&mdash;et, bien que cette histoire<br /></span>
+<span class="i0">Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.<br /></span>
+<span class="i0">Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.<br /></span>
+<span class="i0">Mais c'est si grand, si loin!&mdash;Avec de la mémoire<br /></span>
+<span class="i0">On se tire de tout:&mdash;allez voir pour y croire.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti<br /></span>
+<span class="i0">Quelque ville <i>aux toits bleus</i>, quelque <i>blanche</i> mosquée,<br /></span>
+<span class="i0">Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,<br /></span>
+<span class="i0">Quelque description de minarets flanquée,<br /></span>
+<span class="i0">Avec l'horizon <i>rouge</i> et le ciel assorti,<br /></span>
+<span class="i0">M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i8">(<i>Namouna</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Musset savait mieux que personne ce que valait la
+couleur locale ainsi comprise; il venait de faire sa
+description du Tyrol, dans la <i>Coupe et les Lèvres</i>,
+avec un vieux dictionnaire de géographie.</p>
+
+<p>Il était donc revenu de ses audaces romantiques,
+mais il ne s'était pas réconcilié pour cela avec les
+classiques, qu'il continuait à plaisanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,<br /></span>
+<span class="i0">Tant que le monde ira,&mdash;pas à pas,&mdash;côte à côte&mdash;<br /></span>
+<span class="i0">Comme s'en vont les vers classiques et les b&oelig;ufs.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait
+plus qu'à être lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs,
+il avait sa poignée de fidèles. Ceux-ci
+avaient perçu, dès le premier jour, l'accent personnel
+au travers des notes d'emprunt, et ils ne
+demandaient à l'auteur du <i>Don Juan</i> que d'être
+Musset, encore Musset, toujours Musset. Sa mère
+lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de
+sa s&oelig;ur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle,
+on m'a dit que vous êtes la s&oelig;ur de
+M. Alfred de Musset?&mdash;Oui, monsieur, j'ai cet
+honneur-là.&mdash;Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.»
+Mme de Musset-Pathay ajoute que toute
+l'École polytechnique ne jure que par lui (13 février).
+Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces
+lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait
+vingt-trois ans. Les six années écoulées depuis sa
+sortie du collège avaient été des années légères.
+Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une
+mélancolie souriante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai dit à mon c&oelig;ur, à mon faible c&oelig;ur:<br /></span>
+<span class="i0">N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?<br /></span>
+<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span>
+<span class="i0">C'est perdre en désirs le temps du bonheur?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Il m'a répondu: Ce n'est point assez,<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;<br /></span>
+<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span>
+<span class="i0">Nous rend doux et chers les plaisirs passés?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai dit à mon c&oelig;ur, à mon faible c&oelig;ur:<br /></span>
+<span class="i0">N'est-ce point assez de tant de tristesse?<br /></span>
+<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,<br /></span>
+<span class="i0">C'est à chaque pas trouver la douleur?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Il m'a répondu: Ce n'est point assez,<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est point assez de tant de tristesse;<br /></span>
+<span class="i0">Et ne vois-tu pas que changer sans cesse<br /></span>
+<span class="i0">Nous rend doux et chers les chagrins passés?<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">(1831)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le temps est passé de l'insouciance heureuse.
+Nous arrivons à la grande crise de la vie de Musset.
+Il va aimer vraiment pour la première fois, et il ne
+trouvera plus que les chagrins d'amour sont «doux
+et chers».</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h1>
+
+<h2>GEORGE SAND</h2>
+
+
+<p><i>George Sand à Sainte-Beuve</i> (mars 1833): «.... A
+propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous
+m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous
+ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité
+que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur
+d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je
+veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art
+de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du
+talent....»</p>
+
+<p>Quelque temps après, Alfred de Musset et George
+Sand se rencontrèrent à un dîner offert par la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>. Ils se trouvèrent placés l'un à
+côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres
+de Musset non datées, que j'ai sous les yeux,
+forment une espèce de prologue au drame. On en est
+aux formules cérémonieuses et aux politesses banales.
+La première lettre qui marque un progrès dans l'intimité
+a été écrite à propos de <i>Lélia</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, que George
+Sand avait envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec
+chaleur, et glisse au travers de ses compliments
+qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de
+camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la
+correspondance. Musset s'enhardit et se déclare,
+une première fois avec gentillesse, une seconde avec
+passion, et leur destin à tous deux s'accomplit.
+George Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve
+qu'elle est la maîtresse de Musset et ajoute qu'il
+peut le dire à tout le monde; elle ne lui demande
+pas de «discrétion».&mdash;«Ici, dit-elle, bien loin d'être
+affligée et méconnue, je trouve une candeur, une
+loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un
+amour de jeune homme et une amitié de camarade.
+C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que
+je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je
+l'ai niée cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
+refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis
+heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par
+amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais
+pas s'est révélée à moi sans aucune des douleurs
+que je croyais accepter.» (25 août 1833.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Lélia</i> est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de
+la <i>Bibliographie de la France</i>, ce qui place son apparition,
+selon toutes probabilités, entre le 1<sup>er</sup> et le 5 août.</p></div>
+
+<p><i>La même au même:</i> «.... J'ai été malade, mais
+je suis bien. Et puis je suis heureuse, très heureuse,
+mon ami. Chaque jour je m'attache à <i>lui</i>; chaque
+jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me
+faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller
+les belles choses que j'admirais. Et puis encore,
+par-dessus tout ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son
+intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été
+précieuse.» (21 septembre.)</p>
+
+<p>Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et
+Dieu peut-être, dans <i>Lélia</i>; Dieu qui n'est pas méchant,
+et qui n'a que faire de se venger de nous, m'a
+fermé la bouche en me rendant la jeunesse du c&oelig;ur
+et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des
+joies sublimes....»</p>
+
+<p>Tels furent les débuts de cette liaison fameuse,
+qu'on ne peut passer sous silence dans une biographie
+d'Alfred de Musset, non pour le bas plaisir de
+remuer des commérages et des scandales, ni parce
+qu'elle met en cause deux écrivains célèbres, mais
+parce qu'elle a eu sur Musset une influence décisive,
+et aussi parce qu'elle présente un exemple unique et
+extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait
+faire des êtres devenus sa proie. La correspondance
+de ces illustres amants, où l'on suit pas à pas les
+ravages du monstre, est l'un des documents psychologiques
+les plus précieux de la première moitié du
+siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux
+d'un homme et d'une femme de génie pour
+vivre les sentiments d'une littérature qui prenait ses
+héros en dehors de toute réalité, et pour être autant
+au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani
+et les Lélia. On y voit la nature se venger durement
+de ceux qui l'ont offensée, et les condamner à
+se torturer mutuellement. C'est d'après cette correspondance
+que nous allons essayer de raconter une
+histoire qu'on peut dire ignorée, quoiqu'on en ait
+tant parlé, car tous ceux qui s'en sont occupés ont
+pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset travestit
+les faits à dessein dans sa <i>Biographie. Elle et Lui</i>, de
+George Sand, et la réponse de Paul de Musset, <i>Lui
+et Elle</i>, sont des livres de rancune, nés de l'état de
+guerre créé et entretenu par des amis, pleins de
+bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr,
+bien mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de
+George Sand imprimées dans sa <i>Correspondance</i>
+générale qui n'aient été tronquées selon les besoins
+de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette
+réflexion, qu'en diminuant l'<i>autre</i>, on amoindrissait
+d'autant son propre héros.</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers
+mois, mais Musset a comblé cette lacune dans la
+<i>Confession d'un Enfant du siècle</i>, dont les trois dernières
+parties sont le tableau, impitoyable pour lui-même,
+triomphant pour son amie, de son intimité
+avec George Sand. Il ne s'y est pas épargné. Ses
+graves défauts de caractère, ses torts dès le début,
+y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec
+quelle véracité, un fragment inédit de George Sand
+en fait foi: «Je vous dirai que cette <i>Confession d'un
+Enfant du siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les
+moindres détails d'une intimité malheureuse y sont
+si fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la
+première heure jusqu'à la dernière, depuis la <i>s&oelig;ur
+de charité</i> jusqu'à l'<i>orgueilleuse insensée</i>, que je me
+suis mise à pleurer comme une bête en fermant le
+livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)</p>
+
+<p>Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le
+dénouement. Qu'on s'en souvienne, et qu'on relise
+ce récit haletant: on verra jour par jour, heure par
+heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume
+ce cri de détresse jeté par George Sand au moment
+de la rupture: «Je ne veux plus de toi, mais je
+ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév. ou
+mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux,
+que ce qui est arrivé devait arriver.</p>
+
+<p>Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible.
+Musset, passionnément épris pour la première fois
+de sa vie, avait derrière lui un passé libertin, qui
+s'attachait à lui comme la tunique de Nessus et contraignait
+son esprit à torturer son c&oelig;ur. Comme le
+pêcheur de <i>Portia</i>, «il ne <i>croyait</i> pas», et il avait
+un besoin désespéré de croire. Il rêvait d'un amour
+au-dessus de tous les amours, qui fût à la fois un
+délire et un culte. Il comprenait bien qu'aucun des
+deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre
+son parti, passait son temps à essayer d'escalader le
+ciel et à retomber dans la boue, et il en voulait alors
+à George Sand de sa chute. Un quart d'heure après
+l'avoir traitée «comme une idole, comme une divinité»,
+il l'outrageait par des soupçons jaloux, par
+des questions injurieuses sur son passé. «Un quart
+d'heure après l'avoir insultée, j'étais à genoux; dès
+que je n'accusais plus, je demandais pardon; dès
+que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire
+inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi;
+je me montrais navré de joie, je perdais presque la
+raison par la violence de mes transports; je ne savais
+que dire, que faire, qu'imaginer, pour réparer le
+mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes
+bras, et je lui faisais répéter cent fois, mille fois,
+qu'elle m'aimait et qu'elle me pardonnait.... Ces
+élans du c&oelig;ur duraient des nuits entières, pendant
+lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me
+rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un
+amour sans bornes, énervant, insensé.» Le jour
+ramenait le doute, car la divinité n'était qu'une
+femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses
+humaines et qui, comme lui, avait un passé.</p>
+
+<p>Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds
+soleils. Musset repentant devenait doux et soumis
+comme un enfant. Il n'était que tendresse, que respect.
+Il faisait vivre son amie parmi les adorations,
+l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait
+d'un amour dont la violence le jetait pâle
+et défaillant à ses pieds. Il s'est tu, dans sa rage
+contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit: «Ce
+furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il
+faut parler»; et il passe.</p>
+
+<p>George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère
+et la réalité. Elle s'était forgé, vis-à-vis de
+Musset, plus jeune de six ans, un idéal d'affection
+semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis
+qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion
+orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si
+faible, si déraisonnable, et elle lui faisait un peu trop
+sentir sa supériorité d'ange gardien. Elle le grondait
+avec infiniment de douceur et de raison (elle a toujours
+raison, dans leur correspondance), mais cette
+voix impeccable finissait par irriter Musset. Il ne
+réprimait pas un sourire ironique, une allusion railleuse,
+et l'orage recommençait.</p>
+
+<p>Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes,
+parce que les heures de sérénité leur paraissaient
+encore plus douces que les mauvaises n'étaient
+amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient.
+De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec
+beaucoup de sens à l'un de ces indiscrets: «Il y a
+tant de choses entre deux amants dont eux seuls au
+monde peuvent être juges!»</p>
+
+<p>L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion
+à Fontainebleau qu'ils ont tour à tour célébrée et
+maudite en prose et en vers. Décembre les vit partir
+ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de
+ce voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport
+avec la réalité, qu'il faut ici préciser et mettre
+les dates, afin de rétablir une fois pour toutes la
+vérité des faits. Les héros du drame&mdash;on ne saurait
+trop le répéter&mdash;n'ont qu'à gagner à ce que la
+lumière se fasse.</p>
+
+<p>Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille,
+firent un court séjour à Gênes, un autre à Florence,
+et repartirent le 28 (ou le 29) pour Venise, où ils
+arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George
+Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même
+de son arrivée à Venise, et y fut retenue deux
+semaines par la fièvre. Le 28 janvier, elle peut enfin
+annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au
+physique comme au moral», mais ce n'est qu'un
+répit. Le 4 février, elle lui récrit: «Je viens encore
+d'être malade cinq jours d'une dyssenterie affreuse.
+Mon compagnon de voyage est très malade aussi.
+Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons
+à Paris une foule d'ennemis qui se réjouiraient en
+disant: «Ils ont été en Italie pour s'amuser et ils
+ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont
+malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir
+si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n'en
+soufflez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant,
+mais il est fort triste de voir languir et souffrotter
+une personne qu'on aime et qui est ordinairement si
+bonne et si gaie. J'ai donc le c&oelig;ur aussi barbouillé
+que l'estomac.» Musset commençait sa grande maladie.</p>
+
+<p>Les deux amants venaient justement d'avoir leur
+première brouille, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne
+se vissent plus. L'album de voyage de Musset, qui
+existe encore, ne cesse pas un instant de représenter
+George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume
+d'intérieur, en Orientale qui fume sa pipe, en
+touriste qui marchande un bibelot. Sur une page,
+elle regarde malicieusement Musset à travers son
+éventail. Sur une autre, elle fume une cigarette avec
+sérénité, tandis qu'il a le mal de mer. On tourne, on
+tourne encore, et c'est elle, toujours elle, et deux
+vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés,
+remontent à la pensée:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ote-moi, mémoire importune,<br /></span>
+<span class="i0">Ote-moi ces yeux que je vois toujours!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été
+violent et brutal. Il avait fait pleurer ces grands yeux
+noirs qui le hantèrent jusqu'à la mort, et il n'était
+pas accouru un quart d'heure après demander son
+pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans
+leur roman un chapitre nouveau, qui est touchant à
+force d'absurdité.</p>
+
+<p>Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je
+suis rongée d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade
+et au désespoir.... Gardez un silence absolu sur la
+maladie d'Alfred à cause de sa mère qui l'apprendrait
+infailliblement et en mourrait de chagrin.» (<i>A Boucoiran.</i>)
+Le 8, au même: «Il est réellement en
+danger.... Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris
+que le délire est affreux et continuel. Aujourd'hui
+cependant il y a un mieux extraordinaire. La
+raison est pleinement revenue et le calme est parfait.
+Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d'une
+frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il
+courait nu dans la chambre. Des cris, des chants,
+des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon
+Dieu! quel spectacle!»</p>
+
+<p>Musset dut la vie au dévouement de George Sand
+et d'un jeune médecin nommé Pagello. A peine
+fut-il en convalescence, que le vertige du sublime et
+de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent
+les déviations de sentiment les plus bizarres,
+et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient
+en étrangeté les fantaisies les plus audacieuses de
+la littérature contemporaine. Musset, toujours avide
+d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à
+son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello
+s'associait à George Sand pour récompenser par une
+«amitié sainte» leur victime volontaire et héroïque,
+et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions
+humaines par la beauté et la pureté de ce
+«lien idéal». George Sand rappelle à Musset, dans
+une lettre de l'été suivant, combien tout cela leur avait
+paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu
+étais notre enfant à tous deux.» Elle lui rappelle
+aussi leurs émotions solennelles «lorsque tu lui arrachas,
+à Venise, l'aveu de son amour pour moi, et
+qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit
+d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains
+en nous disant: «Vous vous aimez, et vous m'aimez
+pourtant; vous m'avez sauvé, âme et corps». Ils
+avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au
+nom du romantisme, dans leur ascension vers
+la folie. Pagello disait à George Sand avec attendrissement:
+<i>il nostro amore per Alfredo</i>, notre amour
+pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui
+en pleurait de joie et d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Pagello conservait cependant un reste de bon sens.
+En sa qualité de médecin, il jugea que cet état d'exaltation
+chronique, qui n'empêchait pas Musset d'être
+amoureux&mdash;au contraire,&mdash;ne valait rien pour un
+homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il
+conseilla une séparation, qui s'accomplit le 1<sup>er</sup> avril
+(ou le 31 mars) par le départ de Musset pour la
+France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran,
+dans une lettre confidentielle, les raisons
+médicales de cette détermination, et elle ajoute:
+«Il était encore bien délicat pour entreprendre ce
+long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la
+manière dont il le supportera. Mais il lui était plus
+nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
+à attendre le retour de sa santé le retardait au
+lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés quittés peut-être
+pour quelques mois, peut-être pour toujours.
+Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et
+mon c&oelig;ur. Je me sens de la force pour vivre, pour
+travailler, pour souffrir.»</p>
+
+<p>«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en
+a donné beaucoup. Il m'a été doux de voir cet homme
+si frivole, si athée en amour, si incapable (à ce qu'il
+me semblait d'abord) de s'attacher à moi sérieusement,
+devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour.
+Si j'ai quelquefois souffert de la différence de nos
+caractères et surtout de nos âges, j'ai eu encore plus
+souvent lieu de m'applaudir des autres rapports qui
+nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui un fonds
+de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le
+rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien
+et qui ne le jugeront pas sur des actions légères.»</p>
+
+<p>«....Je doute que nous redevenions amants. Nous
+ne nous sommes rien promis l'un à l'autre, sous ce
+rapport, mais nous nous aimerons toujours, et les
+plus doux moments de notre vie seront ceux que
+nous pourrons passer ensemble.»</p>
+
+<p>Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la
+route. Ses lettres sont des merveilles de passion et
+de sensibilité, d'éloquence pathétique et de poésie
+pénétrante. Il y a çà et là une pointe d'emphase, un
+brin de déclamation; mais c'était le goût du temps
+et, pour ainsi dire, la poétique du genre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La famille de Musset s'oppose malheureusement, par
+des scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis
+m'empêcher de croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé
+aucun fragment de ses lettres inédites, et particulièrement de
+ses lettres à George Sand. Il est cruel pour le biographe d'être
+contraint de traduire du Musset, et quel Musset! dans une
+prose quelconque. Il est injuste et imprudent de ne pas laisser
+Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel
+que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.</p></div>
+
+<p>Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour
+ne pas avoir su l'honorer quand il la possédait, et
+pour l'avoir fait beaucoup souffrir. Il pleure la nuit
+dans ses chambres d'auberge, et il est néanmoins
+presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure
+les voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains
+d'un homme de c&oelig;ur qui saura lui donner le bonheur,
+et il est reconnaissant à ce brave garçon; il l'aime,
+il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. Elle a
+beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri,
+elle restera toujours l'unique amie.</p>
+
+<p><i>George Sand à Musset</i> (3 avril): «Ne t'inquiète
+pas de moi; je suis forte comme un cheval; mais ne
+me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera
+pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui soignerai-je?
+Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je
+prendre soin désormais? <i>Comment me passerai-je
+du bien et du mal que tu me faisais?...</i></p>
+
+<p>«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon
+qu'il pleure presque autant que moi.»</p>
+
+<p>(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred,
+que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir
+perdu ton c&oelig;ur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère,
+peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou de
+l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec
+toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme
+à présent. Je sais que je t'aime à présent, et c'est
+tout....»</p>
+
+<p>Elle se demande comment une affection aussi
+maternelle que la sienne a pu engendrer tant d'amertumes:
+«Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon
+sang pour te donner une nuit de repos et de calme,
+suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un
+spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent
+(et à quelle heure me laisseront-ils en paix?), je
+deviens presque folle, je couvre mon oreiller de
+larmes. J'entends ta voix m'appeler dans le silence
+de la nuit. Qui est-ce qui m'appellera à présent?
+Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A quoi
+emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et
+qui, maintenant, se tourne contre moi-même? Oh!
+mon enfant, mon enfant! Que j'ai besoin de ta tendresse
+et de ton pardon! Ne parle pas du mien,
+ne dis jamais que tu as eu des torts envers moi.
+Qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien,
+sinon que nous avons été bien malheureux et que
+nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens,
+que nous nous aimerons toute la vie.... Le sentiment
+qui nous unit est fermé à tant de choses,
+qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde
+n'y comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous
+aimerons et nous nous moquerons de lui.»</p>
+
+<p>«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner
+avec moi. Je passe avec lui les plus doux moments
+de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et
+si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse!
+Il la respecte si religieusement!»</p>
+
+<p>Les lettres de George Sand étaient plus généreuses
+que prudentes. Elles agirent fortement sur une sensibilité
+que la maladie avait surexcitée. Musset était
+arrivé à Paris le 12 avril et s'était aussitôt lancé à
+corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant
+que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le
+dévorait. Le 19, il prie son amie de ne plus lui écrire
+sur ce ton, et de lui parler plutôt de son bonheur
+présent; c'est la seule pensé qui lui rende le courage.
+Le 30, il la remercie avec transport de lui
+continuer son affection, et la bénit pour son influence
+bienfaisante. Il vient de renoncer à la vie de
+plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit d'en
+avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à
+son mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce c&oelig;ur
+qui ne savait que nier et blasphémer: s'il fait jamais
+quelque chose de grand, c'est à elle qu'il le devra.</p>
+
+<p>Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il
+va jusqu'à dire: «Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y
+ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure,
+exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée
+en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il
+fallait partir.» On remarque cependant une nuance
+dans son amitié pour Pagello, aussitôt que Musset
+est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le pied
+dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon
+que le «lien idéal» dont tous trois étaient si fiers
+pourrait bien être une erreur, et une erreur ridicule.</p>
+
+<p>A la page suivante, il confesse ses enfantillages.
+Il a retrouvé un petit peigne cassé qui avait servi à
+George Sand, et il va partout avec ce débris dans sa
+poche.</p>
+
+<p>Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien
+envie d'écrire notre histoire. Il me semble que cela
+me guérirait et m'élèverait le c&oelig;ur. Je voudrais te
+bâtir un autel, fût-ce avec mes os<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier
+dans ses charmants <i>Souvenirs littéraires</i> (<i>Revue bleue</i> du
+15 octobre 1892).</p></div>
+
+<p>Ce projet est devenu la <i>Confession d'un Enfant
+du siècle</i>. George Sand avait déjà commencé, de
+son côté, à exploiter la mine des souvenirs. La première
+des <i>Lettres d'un voyageur</i> était écrite, et annoncée
+à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à
+la fin de la tragédie, comme une légère odeur d'encre
+d'imprimerie. Il faut en prendre son parti; c'est la
+rançon des amours de gens de lettres, qu'on doit
+acquitter même avec Musset, qui était aussi peu
+auteur que possible.</p>
+
+<p>Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile
+sur le feu. George Sand ne parvenait pas à cacher
+que le souvenir de l'amour tumultueux et brûlant
+d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent. Elle
+était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de
+soins et d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de
+douceur, de bonté et de dévouement». Mais la vie
+avec lui était un peu terne, en comparaison: «Je
+m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque
+quelquefois.... Ici, je ne suis pas Madame Sand; le
+brave Pietro n'a pas lu <i>Lélia</i>, et je crois qu'il n'y
+comprendrait goutte.... Pour la première fois, j'aime
+sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux
+ni nerveux. Ce sont de grandes qualités; et
+pourtant! «Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir
+pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop
+d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai
+besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui
+s'est habituée à veiller sur un être souffrant et
+fatigué. Oh! <i>pourquoi ne pourrais-je vivre entre
+vous deux et vous rendre heureux</i> sans appartenir
+ni à l'un ni à l'autre?» Elle voudrait connaître la
+future maîtresse de Musset; elle lui apprendrait
+à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera
+peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis
+parler de toi à toute heure, sans jamais voir un
+front rembruni, sans jamais entendre une parole
+amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton
+nom est une parole solennelle que je prononce le
+soir dans le silence de la lagune....» (2 juin.)</p>
+
+<p><i>Pagello à Musset</i> (15 juin): «Cher Alfred, nous
+ne nous sommes pas encore écrit, peut-être parce
+que ni l'un ni l'autre ne voulait commencer. Mais
+cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous
+liera toujours de n&oelig;uds sublimes, et incompréhensibles
+aux autres...<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> L'original est en italien.</p></div>
+
+<p>Des cris d'amour furent la réponse aux aveux
+voilés de l'infidèle. Dès le 10 mai, Musset lui écrit
+qu'il est perdu, que tout s'écroule autour de lui, qu'il
+passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à
+adresser à son fantôme des discours insensés. Paris
+lui semble une solitude affreuse; il veut le quitter
+et fuir jusqu'en Orient. Il s'accuse de nouveau de
+l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se traîne
+lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature
+céleste, au grand génie, qui ont été son bien et
+qu'il a perdus par sa faute. C'est le moment où son
+âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de Rousseau:
+«Je lis <i>Werther</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>. Je dévore
+toutes ces folies sublimes, dont je me suis tant
+moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là,
+comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? J'irai
+toujours<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.» Il a un besoin impérieux et terrible de
+lui entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul
+adoucissement à son chagrin (15 juin).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cité par Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, XIII, 373.</p></div>
+
+<p><i>George Sand à Musset</i> (26 juin). Elle annonce
+l'intention de ramener Pagello avec elle et recommande
+à Musset de faire fi des commérages: «Ce
+qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas
+arriver, ce serait de perdre ton affection. Ce qui me
+consolera de tous les maux possibles, c'est encore
+elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie à
+côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou
+trois grandes causes qui puissent m'abattre: leur
+mort ou ton indifférence.»</p>
+
+<p><i>Musset à George Sand</i> (10 juillet): «.... Dites-moi,
+monsieur, est-ce vrai que Mme Sand soit une femme
+adorable?» Telle est l'honnête question qu'une belle
+bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne
+l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je
+varierais mes réponses.»</p>
+
+<p>«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas,
+tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Revue bleue</i>, 15 octobre 1892.</p></div>
+
+<p>La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse
+qui gâta tout. Il y a de ces choses qui paraissent
+presque naturelles en gondole, entre poètes, et
+qui ne supportent pas le voyage. Le retour de
+Musset, seul et visiblement désemparé, avait déjà
+provoqué de méchants propos, qu'il s'était vainement
+efforcé d'arrêter. George Sand non plus n'avait pu
+faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule
+(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens
+voulaient savoir mieux qu'elle, comme toujours, et
+les langues allaient leur train. Un grondement de
+médisances s'élevait du boulevard de Gand et du
+café de Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène
+du complice&mdash;bien innocent, le pauvre garçon&mdash;du
+débordement de romantisme inspiré par la place
+Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation
+apparut dans toute son extravagance, et les trois
+amis furent brutalement tirés de leur rêve par les
+rires des badauds. Ils éprouvèrent un froissement
+douloureux, en se trouvant en face d'une réalité si
+plate, presque dégradante.</p>
+
+<p>George Sand et son compagnon sont à peine arrivés
+(vers la mi-août), qu'une grande agitation s'empare
+d'eux tous. Chez Musset, c'est un réveil de
+passion auquel la conscience de l'irréparable communique
+une immense tristesse. Il écrit à George Sand
+qu'il a trop présumé de lui-même en osant la revoir,
+et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui reste est de
+s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu
+avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a
+plus en lui ni jalousie, ni amour-propre, ni orgueil
+offensé; il n'y a plus qu'un désespéré qui a perdu
+l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer
+regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la
+laisse malheureuse.</p>
+
+<p>Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était
+éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de
+sa situation: «Du moment qu'il a mis le pied en
+France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.»
+Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il
+n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux
+amis le prenaient pour témoin de la chasteté de leurs
+baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
+soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand
+et vous laissant tomber sur la tête ces pierres
+qui brisent tout». Dans son inquiétude, il ouvre les
+lettres et clabaude indiscrètement.</p>
+
+<p>George Sand contemplait avec horreur le naufrage
+de ses illusions. Elle avait cru que le monde
+comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire
+d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le
+monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés
+ou, pour parler plus exactement, des dispensés
+en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages,
+et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant,
+dont elle avait honte maintenant.</p>
+
+<p>Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux,
+travaillant à se tromper eux-mêmes et à transfigurer
+une aventure banale. Ils allaient payer chèrement
+leurs fautes.</p>
+
+<p>George Sand consentit à dire un dernier adieu à
+son ami; non sans peine; un instinct l'avertissait
+que cela ne vaudrait rien pour personne. Le lendemain,
+Musset lui écrivit<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>: «Je t'envoie ce dernier
+adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance,
+non sans douleur, mais sans désespoir. Les
+angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes
+amères ont fait place en moi à une compagne bien
+chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après
+une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon
+lit avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie
+qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier
+baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il
+pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme?
+O ma bien-aimée, tu ne me reprocheras jamais les
+deux heures si tristes que nous avons passées. Tu
+en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma
+plaie un baume salutaire; tu ne te repentiras pas
+d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il
+emportera et que toutes les peines et toutes les joies
+futures trouveront comme un talisman sur son c&oelig;ur
+entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée,
+mon enfant. Elle a reçu hier, devant Dieu, le saint
+baptême de nos larmes. Elle est invulnérable comme
+lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien; j'ai
+fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un
+plus grand bonheur.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette lettre a été publiée dans l'<i>Homme libre</i> du
+14 avril 1877.</p></div>
+
+<p>Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui
+écrire; il supportera tout sans se plaindre, pourvu
+qu'il la sache contente: «Sois heureuse, aie du
+courage, de la patience, de la pitié, tâche de vaincre
+ce juste orgueil, rétrécis ton c&oelig;ur, mon grand
+George; tu en as trop pour une poitrine humaine.
+Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais
+seule en face du malheur, rappelle-toi le serment
+que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi
+que tu me l'as promis devant Dieu. Mais je ne
+mourrai pas sans avoir fait un livre sur moi, sur toi
+surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras
+pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui
+elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse
+et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que
+des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que
+voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues
+de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos
+noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en
+ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette,
+comme Héloïse et Abailard. On ne parlera jamais de
+l'un sans l'autre.... Je terminerai ton histoire par un
+hymne d'amour....»</p>
+
+<p>Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour
+Bade (vers le 25 août; il est passé à Strasbourg le
+28), et ce sont aussitôt des explosions de passion,
+des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834,
+1<sup>er</sup> septembre). Jamais homme n'a aimé comme je
+t'aime, je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé
+d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il mange, s'il
+marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement
+qu'il aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et
+que c'est affreux de mourir d'amour, de sentir son
+c&oelig;ur se serrer jusqu'à cesser de battre, ses yeux
+se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni
+se taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma
+chair et mes os et mon sang. Je meurs d'amour,
+d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré,
+perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir.
+Non, je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas
+de vivre, et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant
+vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant,
+je le sais bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime....
+Qu'ils m'empêchent d'aimer!» Pourquoi se séparer?
+Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes
+de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle
+lui dise de venir.... Mais non; toujours ces phrases,
+ces prétendus devoirs.... Et elle le laisse mourir de
+la soif qu'il a d'elle!</p>
+
+<p>Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion
+très sage, mais tardive: «Il ne fallait pas
+nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit
+qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien,
+avoir du courage. J'essayais, je le tentais du
+moins....» A présent qu'il l'a revue, c'est impossible;
+il aime mieux sa souffrance que la vie<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Revue bleue</i>, 15 octobre 1892.</p></div>
+
+<p>En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George
+Sand s'enfuit à Nohant comme affolée. Les lettres
+qu'elle adresse à ses amis sont des plaintes, d'animal
+blessé.&mdash;<i>A Gustave Papet</i>: «Viens me voir, je
+suis dans une douleur affreuse. Viens me donner
+une éloquente poignée de main, mon pauvre ami.
+Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes
+dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne
+m'a pas abandonnée.» <i>A Boucoiran</i>: «Nohant,
+31 août. Tous mes amis... sont venus me voir....
+J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là.
+C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à
+tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance,
+car vous avez dû le comprendre et le deviner, ma vie
+est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir
+absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement
+avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand
+nous aurons parlé ensemble une heure, quand je
+vous aurai fait connaître l'état de mon cerveau et
+de mon c&oelig;ur, vous direz avec moi qu'il y a paresse
+et lâcheté à essayer de vivre, depuis si longtemps
+que je devrais en avoir fini déjà<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit
+durant cette crise dans la 4<sup>e</sup> des <i>Lettres d'Un Voyageur</i>.
+La 1<sup>re</sup> a trait à la séparation de Venise.</p></div>
+
+<p>Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il
+était de fort méchante humeur. Il trouvait très mauvais
+qu'on l'eût emmené à deux cent cinquante
+lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.</p>
+
+<p><i>George Sand à Musset</i> (au crayon et sans date.
+Elle écrit sur ses genoux, dans un petit bois):
+«Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela? Pourquoi
+oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus
+que jamais, que ce sentiment devait se transformer,
+et ne plus pouvoir, par sa nature, faire ombrage à
+personne? Ah! tu m'aimes encore trop; il ne faut
+plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes;
+mais ce n'est plus le saint enthousiasme de
+tes bons moments. Ce n'est plus cette amitié pure
+dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les expressions
+trop vives....» Elle lui expose l'état pénible
+de ses relations avec Pagello: «Tout, de moi, le
+blesse et l'irrite, et, faut-il te le dire? il part, il est
+peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le
+retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au
+fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens
+bien, il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus
+d'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais
+y retourner dans l'intention de le consoler; me justifier,
+non; le retenir, non.... Et pourtant, je l'aimais
+sincèrement et sérieusement, cet homme généreux,
+aussi romanesque que moi, et que je croyais
+plus fort que moi.»</p>
+
+<p>Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre
+à se dévorer le c&oelig;ur et à se torturer mutuellement.
+Aucun des deux n'avait la force d'en finir.
+Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer
+de croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre
+et dans la vertu purifiante de l'amour. Les jours
+s'écoulèrent dans des alternatives harassantes. Musset,
+qui avait gardé de son passé moins d'illusions
+que George Sand, sentait la nausée lui monter aux
+lèvres au milieu de ses serments d'amour. Son dégoût
+se tournait en colère; et il accablait son amie
+d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la réalité
+s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus
+que la chimère enfantée par leurs imaginations enflammées.
+Il obtenait sa grâce à force de désespoir et
+d'éloquence, et tous les deux recommençaient à
+rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.</p>
+
+<p>Le 13 octobre (1834), Musset remercie George
+Sand, dans une lettre douce et triste, de consentir
+à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était point fait
+pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans
+savoir de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet
+en le conjurant «de ne jamais dire un mot de ses
+amours avec la George. Je ne veux pas, ajoute-t-il,
+de <i>vendette</i>.»&mdash;<i>George Sand à Musset</i>(sans date):
+«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient
+dès le lendemain du bonheur rêvé et promis,
+et que tu me ferais un crime de ce que tu
+avais accepté comme un droit. En sommes-nous
+déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin;
+laisse-moi partir. Je le voulais hier; c'est un éternel
+adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton
+désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu
+étais perdu. Et, encore une fois, j'ai été assez folle
+pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu qu'auparavant,
+puisque, à peine satisfait, c'est contre
+moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que
+faire, mon Dieu? Qu'est-ce que tu veux à présent?
+Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des
+soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui
+rappelle le mal qu'il lui a déjà fait à Venise, les
+choses offensantes ou navrantes qu'il lui a dites, et,
+pour l'a première fois, son langage est amer. Elle
+avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui
+t'exaltait comme un beau poème, tant que je me
+refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar
+à présent que tu me ressaisis comme une
+proie...»: ce passé devait infailliblement le faire
+souffrir. Il faut absolument se séparer; ils seraient
+tous les deux trop malheureux: «Que nous reste-t-il
+donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé
+si beau? Ni amour, ni amitié, mon Dieu!»</p>
+
+<p>Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée
+avec la précédente, accuse un trouble encore plus
+grand. Il est consterné de ce qu'il a fait. Il n'y comprend
+rien; c'est un accès de folie. A peine avait-il
+fait trois pas dans la rue que la raison lui est revenue,
+et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude
+et de sa brutalité stupide. Il ne mérite
+pas d'être pardonné, mais il est si malheureux
+qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence,
+et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait
+pas à la pensée de la perdre. Il lui peint une
+fois de plus son amour avec l'ardeur de passion qui
+fait de ces lettres des <i>Nuits</i> en prose.</p>
+
+<p>Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre
+de bonheur&mdash;ils se revoient&mdash;et George Sand
+reprend la plume avec découragement: «Pourquoi
+nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous
+ce soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit
+que oui et j'essaie de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et qu'à la
+moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme
+contre un joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons,
+voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre
+nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés
+et ne nous empêcheront pas de nous aimer.
+Mais notre vie est-elle possible ensemble?» Elle lui
+propose de se séparer, définitivement; ce serait le
+plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais
+t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je
+te tuerai peut-être, et moi avec toi. Penses-y bien.
+Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à
+craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas
+revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser
+ou la bénir? Il y a des heures, je te l'avoue, où
+l'effroi est plus fort que l'amour....»</p>
+
+<p>Musset se lassa le premier. La rupture vint de
+lui. Le 12 novembre, il l'annonce à Alfred Tattet.
+Sainte-Beuve, qui était alors le confident de George
+Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait
+être fini, et cependant les orages passés ne sont
+rien, moins que rien, auprès de ceux qui s'apprêtent.
+On dirait un de ces châtiments impitoyables où les
+anciens reconnaissaient la main de la divinité, et l'on
+n'a plus que de la compassion pour ces malheureux
+qui se débattent dans l'angoisse avec des cris de
+douleur.</p>
+
+<p>George Sand était retournée à Nohant, et elle
+avait éprouvé tout d'abord un sentiment de délivrance
+et de repos: «Je ne vais pas mal, je me
+distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée.
+J'ai lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de
+parler comme vous faites d'Alf. N'en parlez pas
+du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est fini à
+jamais entre lui et moi.» (15 nov., <i>à Boucoiran</i>.)</p>
+
+<p>Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses
+lettres change bien vite. <i>A Musset</i>: «Paris, mardi
+soir, 25 décembre 1834.&mdash;Je ne guéris pourtant
+pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge,
+il m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme
+cette horreur de l'isolement, ces élans de mon c&oelig;ur
+pour aller rejoindre ce c&oelig;ur qui m'était ouvert! Et
+si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si
+j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce
+qu'il m'ouvrît sa porte? Si je m'y couchais en travers
+jusqu'à ce qu'il passe?&mdash;Si je me jetais&mdash;non
+pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est l'implorer,
+et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il
+est cruel de l'obséder et de lui demander l'impossible;&mdash;mais
+si je me jetais à son cou, dans ses
+bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en
+souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour
+ne pas m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité
+se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
+maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+affreux mot: <i>dernière fois</i>! Je souffrirai tant que tu
+voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce
+qu'une fois par semaine, venir chercher une larme,
+un baiser qui me fasse vivre et me donne du courage.&mdash;Mais
+tu ne peux pas. Ah! que tu es las de
+moi, et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon
+Dieu, j'ai eu de plus grands torts certainement que
+tu n'en eus, à Venise....»</p>
+
+<p>A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon.
+Son orgueil est brisé. Elle prend un amer plaisir à se
+ravaler, à justifier les pires insultes de Musset. Mais
+est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? n'est-elle
+pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain
+la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou
+Dieu fera un miracle pour moi. Il me donnera l'ambition
+littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne peux
+pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux
+ni écrire, ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le
+droit de m'en empêcher? O mes pauvres enfants,
+que votre mère est malheureuse!&mdash;Samedi, minuit...:
+Insensé, tu me quittes dans le plus beau
+moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus
+passionné, le plus saignant de mon amour! N'est-ce
+rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de
+l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir
+qu'elle en meurt?... Tourment de ma vie! Amour
+funeste! je donnerais tout ce que j'ai vécu pour un
+seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! C'est
+trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y
+aller. J'y vais.&mdash;Non.&mdash;Crier, hurler, mais il ne
+faut pas y aller, Sainte-Beuve ne veut pas.»</p>
+
+<p>Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses
+lettres de la <i>Religieuse portugaise</i> sont tièdes et
+calmes auprès de quelques-unes de ces pages, qui
+peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour
+ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à
+ses pieds, mendiant des coups faute de mieux:
+«J'aimerais mieux des coups que rien», et entremêlant
+ses supplications de reproches à Dieu, qui
+l'a abandonnée dans cette circonstance et à qui elle
+propose un marché: «Ah! rendez-moi mon amant,
+et je serai dévote, et mes genoux useront le pavé des
+églises!»</p>
+
+<p>Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa
+ses magnifiques cheveux et les envoya à Musset.
+Elle venait pleurer à sa porte ou sur son escalier.
+Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés,
+le désespoir sur la figure.</p>
+
+<p>Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.&mdash;<i>Billet
+de George Sand à Tattet</i>(14 janvier 1835):
+«Alfred est redevenu mon amant».</p>
+
+<p>Les semaines qui suivirent furent affreuses, et
+nous en épargnerons au lecteur le récit pénible et
+monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y résister
+et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas
+accepter le passé, <i>leur</i> passé impur et ineffaçable, et
+à poursuivre le fantôme d'une affection sublime et
+sacrée. Plus que jamais, les souvenirs et les soupçons
+empoisonnaient chacune de leurs joies, et des
+querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.</p>
+
+<p>Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en
+peut plus, et qu'elle est décidément incapable de
+le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, continue-t-elle,
+je te fais des reproches, à toi qui souffres
+tant! Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé,
+mon infortuné. Je souffre tant moi-même.... Et toi,
+tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en as-tu pas
+assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait
+quelque chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu,
+adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te
+reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours....
+Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne
+souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire
+souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes
+entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi
+en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui
+avait écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se
+décidait pas à partir et que la tempête d'amour et de
+colère faisait toujours rage; comme, de plus, une
+femme qui a été quittée est disposée à prendre les
+devants pour ne pas l'être une seconde fois,
+George Sand complota une sorte d'évasion pour le
+7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.</p>
+
+<p><i>George Sand à Boucoiran</i> (Nohant, 14 mars 1835):
+«Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alf.
+Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal....
+Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter.
+Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis
+regretter la vie orageuse et misérable que je quitte,
+je ne puis mépriser un homme que, sous le rapport
+de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais
+prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet
+que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se
+porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est
+tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis
+apprendre de plus heureux. Tout mon désir était
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi,
+Dieu soit loué!»</p>
+
+<p>Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés,
+et cela se conçoit. George Sand eut une crise
+de foie, après quoi elle en vint très vite à l'indifférence.
+Musset se crut aussi guéri (<i>Lettre à Tattet</i>,
+21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose
+s'était brisé en lui, laissant une plaie incurable.</p>
+
+<p>D'aucun côté&mdash;cette remarque est essentielle
+pour la connaissance de leurs caractères,&mdash;d'aucun
+côté il n'y a trace, au début de la rupture, de l'abîme
+de rancune et d'irritation que les mauvais services
+de leur entourage allaient creuser entre eux, et à
+leurs dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin,
+pour un renseignement, une personne à recommander,
+et persistent à se défendre l'un l'autre
+contre les médisances. La <i>Confession d'un Enfant du
+siècle</i>, où Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel
+à son amie, a paru en 1836, et George Sand écrivait
+à cette occasion: «Je sens toujours pour lui, je
+vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+mère au fond du c&oelig;ur. Il m'est impossible d'entendre
+dire du mal de lui sans colère....» (<i>A Mme
+d'Agoult</i>, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les
+<i>Nuits</i> ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter
+les ressentiments. On sent l'approche des hostilités.
+<i>George Sand à Musset</i>: «Paris, 19 avril 1838: Mon
+cher Alfred (<i>un premier paragraphe a trait à une
+personne qu'il lui avait recommandée</i>),... je n'ai pas
+bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi
+tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis.
+Il me semble que tu es venu me voir l'autre hiver,
+et que nous avons eu six heures d'intimité fraternelle
+après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre
+à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir
+et sans s'écrire, à moins qu'on ne voulût aussi
+douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il m'est
+impossible d'imaginer comment et pourquoi nous
+nous tromperions l'un l'autre à présent.»</p>
+
+<p>En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour
+décider ce qu'ils feront de leur correspondance<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.
+Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand.
+Après la mort de Musset, elle songea à la publier, mais
+Sainte-Beuve la détourna de son projet (1861).</p></div>
+
+<p>Nous empruntons la conclusion de leur histoire à
+George Sand: «Paix et pardon», disait-elle dans
+sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils avaient
+remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit
+ainsi. Paix et pardon à ces malheureuses victimes de
+l'amour romantique, non point, comme le voulait
+George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup aimé,
+mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h1>
+
+<h2>«LES NUITS»</h2>
+
+
+<p>La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit
+Musset dans le <i>Poète déchu</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, n'éprouver ni regret
+ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement;
+mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis
+un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue.
+Il me semblait que toutes mes pensées tombaient
+comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel
+sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait
+dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
+lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.»
+Peu à peu, les larmes tarirent. «Devenu plus tranquille,
+je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté.
+Au premier livre qui me tomba sous la main, je
+m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé
+n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait.
+Un vieux tableau, une tragédie que je savais par
+c&oelig;ur, une romance cent fois rebattue, un entretien
+avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus
+le sens accoutumé.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par
+Paul de Musset dans sa <i>Biographie</i>.</p></div>
+
+<p>Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient.
+Sa bibliothèque de jeune homme l'importunait.
+«Je commençai, comme le curé de Cervantes, par
+purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier.
+J'avais dans ma chambre quantité de lithographies
+dont la meilleure me sembla hideuse. Je ne
+montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai
+de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent
+faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long;
+mais le peu que j'avais conservé m'inspira un certain
+respect. Ma bibliothèque vide me faisait peine; j'en
+achetai une autre, large à peu près de trois pieds et
+qui n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement
+et avec réflexion un petit nombre de volumes; quant
+à mes cadres, ils demeurèrent vides longtemps; ce
+ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les
+remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures
+d'après Raphaël et Michel-Ange.»</p>
+
+<p>Les gravures représentaient des Madones, des
+sujets de sainteté, une scène de guerre. La liste des
+livres qu'il avait admis dans sa bibliothèque neuve
+est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque
+d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne,
+Régnier, les classiques du XVII<sup>e</sup> siècle et
+André Chénier; Shakespeare, Goethe, Byron, Boccace
+et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier,
+pas un seul écrivain du XVIII<sup>e</sup> siècle; pas
+plus Voltaire ou Rousseau que Crébillon fils ou
+Duclos!</p>
+
+<p>Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque
+pas écrit de vers depuis <i>Rolla</i>, qui avait été publié
+le 15 août 1833, au début de sa liaison avec George
+Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, sous
+peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut
+donc revenir un instant en arrière, car <i>Rolla</i> ne peut
+être passé sous silence. Aucun des poèmes de Musset
+n'a plus contribué à lui conquérir la jeunesse.
+Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont
+pas nui; ainsi l'accent déclamatoire de certains passages,
+car la jeunesse est naturellement et sincèrement
+déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que des
+étudiants en droit, en médecine, savaient le poème
+par c&oelig;ur lorsqu'il n'avait encore paru que dans une
+revue, et le récitaient aux nouveaux arrivants. Et
+depuis, les véritables admirateurs de Musset ont
+toujours eu une tendresse particulière pour <i>Rolla</i>.
+Taine en parle comme du «plus passionné des
+poèmes» où un «c&oelig;ur meurtri» a ramassé «toutes
+les magnificences de la nature et de l'histoire pour
+les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le
+plus ardent soleil de poésie qui fut jamais».</p>
+
+<p>A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu
+deviner qu'une crise morale était proche, et que la
+passion <i>cherchait</i> l'auteur de l'<i>Andalouse</i>. Avec quelle
+soudaineté la crise a éclaté, avec quelle violence impitoyable
+la passion s'est abattue sur lui, nous
+venons de le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus,
+en vers du moins.</p>
+
+<p>Durant ce long silence, le poète et l'homme
+s'étaient transformés. L'homme mûri par la douleur
+n'avait presque plus rien du bel adolescent qui avait
+séduit et charmé les poètes du Cénacle, de l'apparition
+juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait
+conservé un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a
+vingt-neuf ans de cela, écrivait Sainte-Beuve en 1857,
+au lendemain de la mort de Musset; je le vois encore
+faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord
+dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui
+d'Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel début!
+quelle bonne grâce aisée! et dès les premiers
+vers qu'il récitait, son <i>Andalouse</i>, son <i>Don Paez</i>, et
+sa <i>Juana</i>, que de surprise et quel ravissement il
+excitait alentour! C'était le printemps même, tout
+un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il
+n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue
+en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance,
+la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le
+talon sonnant et l'&oelig;il au ciel, comme assuré de sa
+conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie
+adolescent.»</p>
+
+<p>Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué
+par Sainte-Beuve avait succédé un homme froid et
+hautain, qui ne se livrait qu'à bon escient. L'amie
+dévouée qu'il appelait sa <i>marraine</i>, Mme Jaubert, lui
+reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux.
+Il en convenait avec empressement, ainsi qu'il faisait
+toujours de ce qu'on trouvait de mal en lui ou
+dans ses &oelig;uvres: «Tout le monde, lui répondait-il,
+est d'accord du désagrément de mon abord dans
+un salon. Non seulement j'en suis d'accord avec tout
+le monde, mais ce désagrément m'est plus désagréable
+qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières:
+orgueil, timidité.... On ne change pas sa
+nature, il faut donc composer avec elle.» Il promettait
+à la <i>marraine</i> de prendre sur soi d'être poli,
+mais il se défendait de donner la moindre parcelle de
+son c&oelig;ur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies
+légères et fugitives qui font l'ordinaire attrait
+des relations mondaines. Était-ce sécheresse d'âme?
+Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et
+peur instinctive de la souffrance? «Je me suis
+regardé, poursuit-il, et je me suis demandé si, sous
+cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu
+sympathique, quoi qu'en dise la belle petite Milanaise,
+si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement
+quelque chose de passionné et d'exalté à la manière
+de Rousseau<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.» Cela n'est point douteux. Il y
+avait eu du Saint-Preux en lui; il y en eut toujours,
+sans quoi nous n'aurions pas les <i>Nuits</i>, qui n'ont
+assurément pas été écrites par Mardoche, ou par
+l'Octave des <i>Caprices</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> 1837?&mdash;<i>Souvenirs de Mme C. Jaubert.</i> Les lettres de
+Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées,
+mais parfois remaniées; des fragments empruntés à des lettres
+de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.</p></div>
+
+<p>Sauf deux pièces d'importance secondaire (<i>Une
+bonne fortune, Lucie</i>), les premiers vers qu'il écrivit
+après le voyage d'Italie furent la <i>Nuit de Mai</i> (<i>Revue
+des Deux Mondes</i>, 15 juin 1835). Les trois autres
+<i>Nuits</i>, la <i>Lettre à Lamartine</i>, les <i>Stances à la Malibran</i>,
+se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le
+15 février, l'<i>Espoir en Dieu</i> vient clore la série. Le
+grand poète, ne se réveillera plus qu'un jour, trois
+ans après, pour écrire son admirable <i>Souvenir</i>
+(15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et
+les chefs d'&oelig;uvre de son théâtre sont déjà achevés à
+cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après
+les promesses d'un incomparable printemps, après
+les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de
+Musset, on le sait, n'eut point d'automne ni d'hiver.
+Son &oelig;uvre entière tient dans l'espace de dix années,
+sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à
+réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.</p>
+
+<p>Dans les poésies de cette seconde période, Musset
+n'est plus romantique, si l'on ne considère que la
+forme. Non content d'abandonner les conquêtes du
+Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens
+alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre
+<i>lettre</i> de Dupuis et Cotonet sur l'<i>Abus qu'on fait des
+adjectifs</i> (<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 sept. 1836), où
+deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant
+entrepris de comprendre «ce que c'était que le
+romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud,
+fabriqué avec du vieux-neuf pris à
+Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles,
+aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement
+recollé et redoré, que les badauds bayent aux
+corneilles devant l'étalage, sans s'apercevoir que les
+étiquettes n'ont aucun sens et que personne n'a jamais
+su et ne saura jamais ce que peut bien être l'art social
+ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques
+jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat:
+«Le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut
+dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les
+dieux, une offense à la Muse». Il leur laisse en tout
+et pour tout, en fait de «découverte» et de «trouvaille»,
+la gloire de dire <i>stupéfié</i> au lieu de <i>stupéfait</i>,
+ou <i>blandices</i> au lieu de <i>flatteries</i>; encore est-ce
+de très mauvaise grâce, et visiblement à regret; si
+Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se
+trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer
+aussi <i>blandices</i>.</p>
+
+<p>Victor Hugo et ses amis furent vengés de <i>Dupuis
+et Cotonet</i> par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer
+des formules de la jeune école; il n'en avait pas
+moins le romantisme dans les moelles. L'âme des
+temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de
+sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830
+avait apporté autre chose, de bien plus important et
+plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que l'a
+dit excellemment M. Brunetière<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, ce qu'il y avait de
+plus original, de propre et de particulier dans le
+romantisme, c'était une «combinaison de la liberté
+ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion
+de la personnalité du poète». En d'autres
+termes, à s'en tenir à l'essence des choses, «le romantisme,
+c'est le lyrisme», et la définition a l'air
+d'avoir été inspirée par Musset, tant elle s'applique
+exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se
+mettre lui-même, de sa personne, dans son &oelig;uvre».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Les Epoques du théâtre français.</i></p></div>
+
+<p>Ce goût devint un besoin impérieux après sa
+grande passion. Il ne resta plus au poète de pensées
+ni de paroles pour autre chose que son malheur.
+Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas
+trop de tout son génie pour raconter les épouvantes
+de la catastrophe qui était venue scinder sa vie en
+deux, obligeant à dire «le Musset d'avant l'Italie» et
+«le Musset d'après George Sand». Au recul vers la
+forme classique correspondit un débordement de
+romantisme dans le sentiment.</p>
+
+<p>La <i>Nuit de mai</i> fut écrite en deux nuits et un jour,
+au printemps de 1835, quelques semaines après la
+rupture définitive avec George Sand. Elle respire
+une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans
+les réponses du poète à la Muse qui l'invite à
+chanter le printemps, l'amour, la gloire, le bonheur
+ou ses semblants, le plaisir ou son ombre. C'est la
+douceur plaintive d'un malade accablé par son mal,
+et qui supplie qu'on ne le force pas à parler:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne chante ni l'espérance,<br /></span>
+<span class="i0">Ni la gloire, ni le bonheur,<br /></span>
+<span class="i0">Hélas! pas même la souffrance.<br /></span>
+<span class="i0">La bouche garde le silence<br /></span>
+<span class="i0">Pour écouter parler le c&oelig;ur.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il
+chante sa douleur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,<br /></span>
+<span class="i0">Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le
+convie à servir son c&oelig;ur au festin divin, comme le
+pélican partage ses entrailles à ses fils, mais il lui
+répond par un cri d'horreur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O Muse! spectre insatiable,<br /></span>
+<span class="i0">Ne m'en demande pas si long.<br /></span>
+<span class="i0">L'homme n'écrit rien sur le sable<br /></span>
+<span class="i0">À l'heure où passe l'aquilon.<br /></span>
+<span class="i0">J'ai vu le temps où ma jeunesse<br /></span>
+<span class="i0">Sur mes lèvres était sans cesse<br /></span>
+<span class="i0">Prête à chanter comme un oiseau;<br /></span>
+<span class="i0">Mais j'ai souffert un dur martyre,<br /></span>
+<span class="i0">Et le moins que j'en pourrais dire,<br /></span>
+<span class="i0">Si je l'essayais sur ma lyre,<br /></span>
+<span class="i0">La briserait comme un roseau.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>On a vu au chapitre précédent les causes profondes
+de son abattement. Il avait fait des efforts
+stériles pour se purifier de ses anciennes souillures
+au feu d'une passion qui était elle-même une violation
+de la règle morale, et à ses chagrins d'amour
+s'ajoutait le sentiment accablant d'avoir commis une
+erreur capitale, au jour solennel où l'homme choisit
+l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des
+héros romantiques, il avait demandé à la passion le
+point d'appui de sa vie morale, et l'appui s'était
+brisé, le laissant meurtri et épuisé.</p>
+
+<p>La <i>Nuit de mai</i> parut le 15 juin dans la <i>Revue des
+Deux Mondes</i>, où Musset a publié presque tout ce
+qui est sorti de sa plume depuis <i>Namouna</i>. Six mois
+après, vint la <i>Nuit de décembre</i>. Le poète s'était interrompu
+pour l'écrire de la <i>Confession d'un Enfant du
+siècle</i>, qui, dans ses deux derniers tiers&mdash;on ne l'a
+pas oublié,&mdash;est une véritable confession, dont la
+sincérité émut George Sand jusqu'aux larmes. Il ne
+changea pas de sujet en écrivant la seconde des
+<i>Nuits</i>, quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est
+ici le lieu d'expliquer les confusions volontaires. Il
+avait deux raisons d'altérer la vérité: sa haine contre
+George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part»,
+selon l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu;
+et le désir légitime d'égarer le lecteur, dans la mêlée
+de femmes du monde compromises par son frère. La
+<i>Nuit de décembre</i> faisait la part trop belle à l'héroïne,
+pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre
+à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui
+rendre, sur la foi d'un témoignage qui est pour moi
+irrécusable.</p>
+
+<p>La première partie de la pièce est un tissu mystérieux
+de rêves. Le poète se voit lui-même, fantôme
+aussitôt évanoui, tel que l'a laissé chaque étape du
+pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît,
+comme les songes intermittents des mauvais sommeils.
+Elle est toujours la même, et toujours diverse;
+ainsi l'homme réel se modifie et se renouvelle incessamment.</p>
+
+<p>Soudain, le ton change. Le poète raconte en
+phrases haletantes la cruelle séparation, et qu'il
+avait eu les torts, et que sa maîtresse n'a pas voulu
+pardonner:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Partez, partez, et dans ce c&oelig;ur de glace<br /></span>
+<span class="i0">Emportez l'orgueil satisfait.<br /></span>
+<span class="i0">Je sens encor le mien jeune et vivace,<br /></span>
+<span class="i0">Et bien des maux pourront y trouver place<br /></span>
+<span class="i0">Sur le mal que vous m'avez fait.<br /></span>
+<span class="i0">Partez, partez! la Nature immortelle<br /></span>
+<span class="i0">N'a pas tout voulu vous donner.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,<br /></span>
+<span class="i0">Et ne savez pas pardonner!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la <i>Solitude</i>,
+qui est gauche, froid, et n'explique rien.</p>
+
+<p>La <i>Nuit de décembre</i> prendra une vie extraordinaire
+le jour où l'on pourra imprimer à la suite, en
+guise de commentaire, deux lettres de Musset reçues
+par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une
+querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur
+folle qu'elle refuse de pardonner. L'autre, écrite au
+crayon et dans un extrême désordre d'esprit, sur des
+visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde fantastique
+où leurs deux spectres prenaient des formes étranges
+et avaient des conversations de rêve. Musset s'était
+souvenu tout le temps, en écrivant la <i>Nuit de décembre</i>.
+Ce qu'on a pris pour une pure fantaisie, dans
+cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de réalité.</p>
+
+<p>Les contemporains se sont accordés à reconnaître
+une nouvelle influence féminine dans la <i>Lettre à Lamartine</i>
+(1<sup>er</sup> mars 1836), malgré le début du fameux
+récit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,<br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour la première fois j'ai connu la douleur....</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer
+qu'il y a eu mélange, et comme confusion, dans les
+regrets de Musset, pendant qu'il écrivait la <i>Lettre à
+Lamartine</i>. Quoi qu'il en soit, la pièce est d'une veine
+poétique moins pure, moins égale, que les <i>Nuits</i>. A
+côté de morceaux devenus classiques (<i>Lorsque le
+laboureur</i>,... <i>Créature d'un jour</i>...), de vers qui sont
+de vrais sanglots (<i>O mon unique amour...</i>), il y a des
+parties de rhétorique dans le début sur Byron et
+dans les louanges adressées à Lamartine.</p>
+
+<p>La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est
+la première fois, depuis les chagrins qui l'ont changé
+et mûri, que Musset nous livre sa pensée sur les
+questions fondamentales dont la solution est la
+grande affaire de l'être pensant. Il commence par
+adopter sans examen le Dieu de Lamartine, ce qui
+est peut-être une simplification un peu trop grande:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.<br /></span>
+<span class="i0">Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;<br /></span>
+<span class="i0">Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,<br /></span>
+<span class="i0">Et que l'immensité ne peut pas être à deux.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine
+avec l'infini, dans des strophes d'une grande élévation.
+Le poète a été récompensé d'avoir puisé cette
+fois son inspiration aux sources éternelles, que ne
+trouble pas le limon des passions terrestres:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Créature d'un jour qui t'agites une heure,<br /></span>
+<span class="i0">De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?<br /></span>
+<span class="i0">Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:<br /></span>
+<span class="i0">Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">Ton corps est abattu du mal de ta pensée;<br /></span>
+<span class="i0">Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.<br /></span>
+<span class="i0">Tombe, agenouille-toi, créature insensée:<br /></span>
+<span class="i0">Ton âme est immortelle, et la mort va venir.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;<br /></span>
+<span class="i0">Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,<br /></span>
+<span class="i0">Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:<br /></span>
+<span class="i0">Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>En rapprochant de cette page le fragment de vers
+où se résume l'<i>Espoir en Dieu</i> (15 février 1838):
+«malgré moi l'infini me tourmente», on a toute
+la religion de Musset, du Musset guéri, selon son
+expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa
+religion n'est, à vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante,
+pas assez gênante. Il en a précisé la nature
+et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries
+(sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu
+est innée en moi; le dogme et la pratique me sont
+impossibles, mais je ne veux me défendre de rien;
+certainement je ne suis pas <i>mûr</i> sous ce rapport».</p>
+
+<p>La conclusion de la <i>Lettre à Lamartine</i> avait été
+une parenthèse dans les préoccupations de Musset.
+Combien vite fermée, la <i>Nuit d'août</i> (15 août 1836)
+est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus
+impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie
+de la créature» à un tel degré, et avec autant
+d'éloquence, ne laissant qu'elle pour horizon à l'humanité
+avilie, ne voyant qu'elle pour fin de l'«immortelle
+nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante
+évocation du dieu impassible qui marche dans
+notre sang et se rit de nos larmes! Il grandit démesurément
+au fur et à mesure de ces accents enflammés;
+il remplit l'univers de sa divinité et souffle au
+poète des vers sacrilèges:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?<br /></span>
+<span class="i0">J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;<br /></span>
+<span class="i0">J'aime, <i>et pour un baiser je donne mon génie</i>;<br /></span>
+<span class="i0">J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie<br /></span>
+<span class="i0">Ruisseler une source impossible à tarir.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">J'aime, <i>et je veux chanter la joie et la paresse</i>,<br /></span>
+<span class="i0">Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,<br /></span>
+<span class="i0">Et je veux raconter et répéter sans cesse<br /></span>
+<span class="i0">Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,<br /></span>
+<span class="i0"><i>J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,<br /></span>
+<span class="i0">C&oelig;ur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.<br /></span>
+<span class="i0">Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;<br /></span>
+<span class="i0">Après avoir souffert, il faut souffrir encore;<br /></span>
+<span class="i0">Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet,
+«qui passent leur vie à remplir l'univers des folies
+de leur jeunesse égarée». Le châtiment ne se fit pas
+attendre. Le souvenir de George Sand rentra en
+maître dans ce c&oelig;ur ravagé, dont il n'avait jamais
+été bien éloigné. Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne
+prouve rien. Ce n'est certainement pas le même
+amour que Musset avait donné à une George Sand,
+qu'il a distribué ensuite, comme il aurait fait d'un
+cornet de dragées, à une longue théorie de belles
+dames et de grisettes.</p>
+
+<p>Ce retour vers le passé produisit la <i>Nuit d'octobre</i>
+(15 octobre 1837), la dernière de la série et la plus
+belle, qui éclate et s'apaise comme un orage apporté
+par les vents, et balayé soudain.</p>
+
+<p>D'abord, un mouvement lent, donnant une impression
+de paix et de sérénité. Le poète assure la Muse
+qu'il est si bien guéri, qu'il trouve de la douceur à
+lui parler de ses anciennes souffrances:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous saurez tout, et je vais vous conter<br /></span>
+<span class="i0">Le mal que peut faire une femme.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il commence avec assez de calme le récit de la
+nuit passée à attendre l'infidèle. L'approche de la
+tempête s'annonce bientôt par des vers frémissants,
+mais le poète se contient encore. L'ouragan se
+déchaîne subitement:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,<br /></span>
+<span class="i0">J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...<br /></span>
+<span class="i0">Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;<br /></span>
+<span class="i0">Elle entre.&mdash;D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?<br /></span>
+<span class="i0">Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le mouvement se précipite et devient furieux. Les
+efforts de la Muse pour apaiser son enfant ne
+servent qu'à faire éclater la foudre:</p>
+
+
+<p class="center">LE POÈTE.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Honte à toi qui la première<br /></span>
+<span class="i0">M'as appris la trahison,<br /></span>
+<span class="i0">Et d'horreur et de colère<br /></span>
+<span class="i0">M'as fait perdre la raison.<br /></span>
+<span class="i0">Honte à toi, femme à l'&oelig;il sombre,<br /></span>
+<span class="i0">Dont les funestes amours<br /></span>
+<span class="i0">Ont enseveli dans l'ombre<br /></span>
+<span class="i0">Mon printemps et mes beaux jours!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Longtemps encore les malédictions retentissent.
+Enfin il consent à écouter la Muse lui parlant de
+pardon et lui enseignant à bénir les leçons amères
+de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne
+d'un c&oelig;ur tout gonflé d'amertume:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je te bannis de ma mémoire,<br /></span>
+<span class="i0">Reste d'un amour insensé,<br /></span>
+<span class="i0">Mystérieuse et sombre histoire<br /></span>
+<span class="i0">Qui dormiras dans le passé!<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">Pardonnons-nous;&mdash;je romps le charme<br /></span>
+<span class="i0">Qui nous unissait devant Dieu.<br /></span>
+<span class="i0">Avec une dernière larme<br /></span>
+<span class="i0">Reçois un éternel adieu.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au
+mois de septembre 1840, Musset se rendait chez Berryer,
+au château d'Augerville. Il traversa la forêt de
+Fontainebleau en voiture, dans une muette contemplation
+des fantômes qui se dressaient devant lui
+à chaque tour de roue. Sept ans s'étaient écoulés
+depuis qu'il avait parcouru ces bois avec George
+Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la
+vue des lieux témoins de son bonheur versait dans
+son âme une douceur inattendue. De retour à Paris,
+il la rencontra elle-même, son inoubliable, dans le
+couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il prit la
+plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable
+<i>Souvenir</i> (15 février 1841) tout imprégné du respect
+dû aux «reliques du c&oelig;ur» et tout plein de l'idée
+qu'un sentiment vaut par sa sincérité et son intensité,
+indépendamment des joies ou des souffrances
+qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment
+que se firent deux êtres de chair, ce fut au
+pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent
+de leur constance un ciel qui n'est pas un
+instant le même; tout passait en eux et autour d'eux,
+et ils croyaient leurs c&oelig;urs affranchis de vicissitudes.
+O enfants! toujours enfants!» Musset répond
+à Diderot:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments<br /></span>
+<span class="i0">Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,<br /></span>
+<span class="i0">Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents<br /></span>
+<span class="i2">Sur un roc en poussière.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils prirent à témoin de leur joie éphémère<br /></span>
+<span class="i0">Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,<br /></span>
+<span class="i0">Et des astres sans nom que leur propre lumière<br /></span>
+<span class="i2">Dévore incessamment.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,<br /></span>
+<span class="i0">La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,<br /></span>
+<span class="i0">La source desséchée où vacillait l'image<br /></span>
+<span class="i2">De leurs traits oubliés.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,<br /></span>
+<span class="i0">Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,<br /></span>
+<span class="i0">Ils croyaient échapper à cet Être immobile<br /></span>
+<span class="i2">Qui regarde mourir!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Insensés! dit le sage.&mdash;Heureux! dit le poète.<br /></span>
+<span class="i0">Et quels tristes amours as-tu donc dans le c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,<br /></span>
+<span class="i2">Si le vent te fait peur?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,<br /></span>
+<span class="i0">Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;<br /></span>
+<span class="i0">Comme le matelot brisé par la tempête,<br /></span>
+<span class="i2">Je m'y tiens attaché.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,<br /></span>
+<span class="i0">Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,<br /></span>
+<span class="i0">Ni si ces vastes cieux éclaireront demain<br /></span>
+<span class="i2">Ce qu'ils ensevelissent.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,<br /></span>
+<span class="i0">Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.<br /></span>
+<span class="i0">J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,<br /></span>
+<span class="i2">Et je l'emporte à Dieu!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les pièces que nous venons de passer en revue sont
+inséparables. Elles forment l'épilogue du drame
+romantique de Venise et de Paris. C'est la portion
+originale entre toutes de l'&oelig;uvre en vers de Musset,
+réserve faite pour le <i>don Juan</i> de <i>Namouna</i> et
+quelques morceaux des premiers recueils. Le Musset
+première manière avait subi le joug de la mode pour
+le rythme, le style, le décor, le choix des sujets.
+Il avait, en un mot, reçu du dehors une part de
+son inspiration. Dans le groupe de poèmes que
+dominent les <i>Nuits</i>, plus rien n'est donné aux
+influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve,
+«c'est du dedans que jaillit l'inspiration, la flamme
+qui colore, le souffle qui embaume la nature». Le
+poète est tout entier à lui-même et au spectacle de
+l'univers, et «son charme consiste dans le mélange,
+dans l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire
+d'une douleur si profonde et d'une âme si
+ouverte encore aux impressions vives. Ce poète
+blessé au c&oelig;ur, et qui crie avec de si vrais sanglots,
+a des retours de jeunesse et comme des ivresses de
+printemps. Il se retrouve plus sensible qu'auparavant
+aux innombrables beautés de l'univers, à la
+verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants
+des oiseaux, et il porte aussi frais qu'à quinze ans
+son bouquet de muguet et d'églantine.» Musset
+affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été unique
+dans notre poésie lyrique.</p>
+
+<p>Des petits poèmes qui remplissent les deux autres
+tiers des <i>Poésies nouvelles</i>, aucun, tant s'en faut,
+ne s'élève aux mêmes hauteurs. Quelques-uns (<i>Sur
+une morte</i>, <i>Tristesse</i>) ont de l'émotion. D'autres
+(<i>Chanson de Fortunio</i>, <i>A Ninon</i>) sont de minuscules
+chefs-d'&oelig;uvre de grâce et de sentiment. D'autres,
+plus petits encore et point chefs-d'&oelig;uvre, ont pourtant
+un certain tour, à la façon du XVIII<sup>e</sup> siècle. Il y
+a enfin les babioles, les marivaudages, les riens
+insignifiants, et il y a <i>Dupont et Durand</i> (15 juillet
+1838), si remarquable par la frappe du vers, et qu'il
+faut comparer aux <i>Plaideurs</i> et aux vers réalistes de
+Boileau pour bien comprendre dans quel sens et
+quelle mesure Musset avait les instincts classiques.
+Dans ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent
+du neuf ou de l'essentiel; on pourrait négliger
+presque tout sans commettre une trahison envers
+l'auteur.</p>
+
+<p>Si maintenant nous revenons en arrière et que
+nous nous demandions quel rang occupent dans
+l'ensemble de son &oelig;uvre les <i>Contes d'Espagne et
+d'Italie</i> et le <i>Spectacle dans un fauteuil</i>, nous ne
+devons pas hésiter à reconnaître que ce rang est
+inférieur à celui des <i>Poésies nouvelles</i>. Musset
+n'avait pas encore pris conscience de lui-même et
+de son génie propre. Il subissait l'influence des
+romantiques, et il était au fond le moins romantique
+des hommes. Il avait beau les dépasser tous en
+audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose
+d'artificiel. Un historien attentif de la versification
+française, M. de Souza, parlant de la renaissance du
+vers lyrique dans notre siècle, ne tient aucun compte
+des premières &oelig;uvres de Musset. Elles n'ont pas
+plus d'importance à ses yeux que l'<i>Albertus</i> de Théophile
+Gautier: «C'étaient, dit-il, des poésies de
+jeunesse et de bravade pour ainsi dire où s'affirmaient
+toutes les outrances du premier feu et que
+les poètes eux-mêmes, par des &oelig;uvres ultérieures,
+ont remis au dernier plan<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.» Ce jugement est bien
+sévère et bien absolu. M. de Souza ne s'occupe que
+de la technique du vers, et les <i>Premières Poésies</i>
+valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie
+est chose sans prix, que rien ne remplace, et elle
+rayonne ici splendidement. C'est une fête pour l'esprit
+de voir cette heureuse jeunesse, aux mains
+pleines et prodigues, lancer à la volée les images
+heureuses, les trouvailles d'une imagination neuve,
+les idées folles et charmantes ou les sensations
+enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de
+faire fi de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut
+chercher dans le volume suivant les vrais procédés
+techniques de Musset, qui lui attirent aujourd'hui de
+si dures critiques, et le font traiter de mauvais ouvrier.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Le Rythme poétique.</i></p></div>
+
+<p>Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué
+les attaques. On offenserait son ombre en essayant de
+nier que ses rimes sont faibles et quelquefois pis. Il
+tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et il y a
+réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir
+«dérimée» après coup la ballade <i>Andalouse</i>. Il lui
+reprochait aussi de se vanter trop souvent au public
+de l'avantage de mal rimer: (Les vers) «de Musset
+(<i>Après une lecture</i>), avec tout leur esprit, ont une sorte
+de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se
+passer. C'est toujours de la réaction contre la rime
+et les rimeurs, contre la poésie lyrique et haute
+dont, après tout, il est sorti. C'est un petit travers.
+Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a
+voulu avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la
+nôtre.» (<i>Lettre à Guttinguer</i>, le 2 décembre 1842.)
+<i>La nôtre</i>, c'est la cocarde de l'école de la forme, que
+Musset craignait toujours de ne pas avoir mise assez
+ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il
+avait pu lire le passage où M. Faguet, après avoir
+rendu justice à la pauvreté de ses rimes, se hâte
+d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin qu'on n'y songe
+point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses
+peines en faisant rimer <i>lévrier</i> et <i>griser</i>, <i>saule</i> et <i>espagnole</i>,
+<i>Danaë</i> et <i>tombé</i>!</p>
+
+<p>On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses
+césures régulières, ses négligences et sa facilité à
+se contenter. En d'autres termes, on lui reproche
+de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache,
+et les deux sont vrais. Au moins serait-il juste de
+ne pas méconnaître qu'il a tiré un magnifique parti
+des ressources techniques auxquelles il s'était volontairement
+limité.</p>
+
+<p>Il est incontestable qu'après les <i>Contes d'Espagne
+et d'Italie</i>, il n'a guère profité des nouvelles formules
+romantiques pour varier ses alexandrins. Le Musset
+seconde manière, celui qui se disait <i>réformé</i>, et que
+Sainte-Beuve appelait un <i>relâché</i>, admet encore de
+loin en loin la coupe ternaire, qui substitue deux
+césures mobiles au grand repos de l'hémistiche, et
+dont il existait quelques exemples chez nos anciens
+poètes. Il écrit dans <i>Suzon</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'autre, tout au contraire,<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0"><i>Toujours rose, toujours charmant, continua</i><br /></span>
+<span class="i0">D'épanouir à l'air sa desinvoltura.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Dans l'épître <i>Sur la Paresse</i>, en s'adressant à
+Régnier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,<br /></span>
+<span class="i0">A travers le chaos de nos folles misères,<br /></span>
+<span class="i0">Courir en souriant tes beaux vers ingénus,<br /></span>
+<span class="i0"><i>Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le dernier vers est délicieux de légèreté et de
+vivacité, mais la coupe ternaire a peu d'importance
+chez Musset, à cause de sa rareté. C'est à des éléments
+rythmiques plus délicats, moins facilement
+saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier
+la phrase musicale de son vers. Il est un maître pour
+la distribution, à l'intérieur des hémistiches, des
+syllabes accentuées des mots, et des mots qui portent
+l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire bien
+placé peut allonger un vers, en voici un exemple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Est-ce bien toi, <i>grande</i> âme immortellement triste?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers
+produits par l'entrelacement des syllabes sourdes et
+des syllabes éclatantes, des syllabes pleines et des
+syllabes muettes. Il avait, en particulier, très bien
+observé de quel prix sont ces dernières, l'un des
+trésors de notre langue poétique, pour ralentir la
+marche du vers en prolongeant la syllabe qui les
+précède, comme dans les deux vers souvent cités
+de <i>Phèdre</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ariane, ma s&oelig;ur, de quel amour blessée<br /></span>
+<span class="i0">Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>De Musset:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si ce n'est pas ta mère, ô <i>pâle jeune fille</i>!<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">Quels <i>mystères</i> profonds dans l'<i>humaine</i> misère!<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0"><i>Lentement, doucement</i>, à côté de Marie.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui
+existent entre la sonorité des mots employés et
+l'image qu'on veut évoquer, puissance indépendante
+de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le
+large mouvement de l'alexandrin est au plus haut
+degré favorable. Bien habile qui pourrait expliquer
+pourquoi les vers suivants sont agiles et dansants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cependant du plaisir la frileuse saison<br /></span>
+<span class="i0"><i>Sous ses grelots légers rit et voltige encore</i>.<br /></span>
+<span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,<br /></span>
+<span class="i0"><i>Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient
+Musset de disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient
+nullement au mélange des mètres, et il en a tiré à
+maintes reprises le plus heureux parti, en particulier
+dans la <i>Nuit d'octobre</i>. La pièce est à relire tout entière,
+une fois de plus, à ce point de vue spécial.</p>
+
+<p>La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter
+et se transmettre. Théodore de Banville donne
+dans son traité de versification des recettes grâce
+auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu
+peut faire de très bons vers. Mais le choix des mots,
+et la valeur inattendue, la résonance particulière
+qu'ils prennent sous la plume de tel ou tel poète,
+tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne sont
+pas des choses dont le poète décide librement: elles
+lui sont imposées; elles sont déterminées d'avance
+par le caractère même de sa vision poétique. Ainsi,
+chez Théophile Gautier, l'épithète est presque toujours
+purement matérielle, n'exprimant que la forme
+ou la couleur. Il en est souvent de même chez Victor
+Hugo; mais souvent aussi l'épithète y est symbolique,
+traduisant beaucoup moins l'aspect réel des
+choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées,
+d'impressions, d'images étrangères et lointaines.
+L'épithète de Musset peint à la fois l'apparence
+extérieure de l'objet et sa signification poétique. Il
+semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire
+entre l'essence des choses et leur forme sensible.
+C'est peut-être une erreur métaphysique, mais que
+deviendrait la poésie sans cette illusion? On peut
+juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a
+rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs,
+les splendeurs des nuits d'été et les émotions qu'elles
+éveillent au plus profond des âmes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques<br /></span>
+<span class="i0">Sortaient autour de nous du calice des fleurs.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes
+des deux derniers vers ne nous aident pas seulement
+à voir la petite vierge adorable; elles nous ouvrent
+son âme innocente:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,<br /></span>
+<span class="i0">Quelque alerte beauté de l'école flamande,<br /></span>
+<span class="i0">Une ronde fillette échappée à Téniers,<br /></span>
+<span class="i0">Ou quelque ange pensif de candeur allemande:<br /></span>
+<span class="i0">Une vierge en or fin d'un livre de légende,<br /></span>
+<span class="i0">Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les curieux de sensations rares apprendront peut-être
+avec intérêt que Musset possédait l'audition
+colorée, dont personne ne parlait alors et dont la
+psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte
+à Mme Jaubert dans une de ses lettres (<i>inédite</i>) qu'il
+a été très fâché, dînant avec sa famille, d'être obligé
+de soutenir une discussion pour prouver que le <i>fa</i>
+était jaune, le <i>sol</i> rouge, une voix de soprano <i>blonde</i>,
+une voix de contralto <i>brune</i>. Il croyait que ces
+choses-là allaient sans dire.</p>
+
+<p>Continuons à remonter vers la source même de
+l'inspiration chez Musset. Elle n'est pas cachée, et
+nous n'avions pas besoin, pour la découvrir, qu'il
+fît dire à sa Muse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De ton c&oelig;ur ou de toi lequel est le poète?<br /></span>
+<span class="i0">C'est ton c&oelig;ur. . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle
+sacrée. Il lui devait une sincérité qu'il n'aurait
+pas pu contenir, s'il l'avait voulu, et une éloquence
+frémissante qui savait plaindre d'autres souffrances
+que les siennes; souvenez-vous de l'<i>Espoir en Dieu</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ta pitié dut être profonde<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque avec ses biens et ses maux<br /></span>
+<span class="i0">Cet admirable et pauvre monde<br /></span>
+<span class="i0">Sortit en pleurant du chaos!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il
+sentait avec une violence douloureuse, il a tout rapporté
+à la sensation, et donné le plaisir pour but à
+la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de vulgarité
+et de bassesse, est tombée dans cette erreur,
+elle est arrivée à une incurable mélancolie, si ce
+n'est à une désespérance complète. Musset n'a pas
+échappé à cette fatalité. Avec un esprit très gai, il
+avait l'âme saignante et désolée; association moins
+rare qu'on ne pense. Ses poésies divinisent la sensation,
+mais il avait senti dès le premier jour la
+«saveur amère» du plaisir:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Surgit amari aliquid medio de fonte leporum.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C'est pourquoi la lecture de son &oelig;uvre poétique
+laisse triste. La saveur amère finit par dominer
+toutes les autres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h1>
+
+<h2>&OElig;UVRES EN PROSE.&mdash;LE THÉÂTRE</h2>
+
+
+<p>Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante.
+Après le tapage de ses premiers vers, l'Odéon
+lui demanda une pièce, «la plus neuve et la plus
+hardie possible». Il fit la bluette appelée <i>la Nuit
+vénitienne</i>, qui aurait passé inaperçue dans un temps
+de paix littéraire, et qui tomba sous les sifflets, le
+1<sup>er</sup> décembre 1830. Cet échec eut les plus heureuses
+conséquences.</p>
+
+<p>L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour
+la scène et tint parole. Il se trouva ainsi dégagé du
+souci de suivre la mode, qui donne aux pièces de
+théâtre un éclat factice et passager, et le leur fait
+payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se
+préoccuper que des éléments supérieurs et immuables
+de l'art, les âmes et leurs passions, les
+lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les changeantes
+conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes
+formules, filles de l'heure et du caprice,
+il écrivit les pièces les moins périssables de ce
+siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour son
+temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.</p>
+
+<p>Qu'on ne s'imagine pas que ses &oelig;uvres dramatiques
+auraient été à peu près les mêmes, s'il avait
+eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas douteux
+que s'il avait continué à écrire pour la scène, après
+sa rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait
+accompli la même évolution que sa poésie, dans le
+même sens classique. Musset «déhugotisé» avait
+eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame
+romantique. Tout en croyant à sa vitalité, il pensait
+qu'il y avait place à côté pour une forme d'art plus
+sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, écrivait-il
+en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie
+tragédie pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie,
+non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans
+toute sa simplicité, avec la stricte observation des
+règles.»</p>
+
+<p>«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais
+louable, que de purger la scène de ces vains discours,
+de ces madrigaux philosophiques, de ces
+lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises
+qui encombrent nos planches?...</p>
+
+<p>«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de
+réveiller la muse grecque, d'oser la présenter aux
+Français dans sa féroce grandeur, dans son atrocité
+sublime?...</p>
+
+<p>«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec
+le drame moderne, qui se croit souvent terrible
+quand il n'est que ridicule, cette muse farouche,
+inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes,
+quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»</p>
+
+<p>Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé
+une fois pour la scène depuis la chute de la
+<i>Nuit vénitienne</i>. Rachel lui avait demandé une pièce.
+Il entreprit sans balancer une tragédie classique, et
+songea d'abord à refaire l'<i>Alceste</i> d'Euripide. Ce
+projet ayant été remis à plus tard, il se rabattit
+sur un sujet mérovingien. Une brouille avec Rachel
+interrompit pour toujours la <i>Servante du roi</i> (1839),
+mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas
+regretter bien vivement la perte des autres; elles
+n'annonçaient qu'une tragédie distinguée, et il est
+de bien peu d'importance pour la littérature française
+que nous ayons une tragédie distinguée de
+plus ou de moins, tandis qu'il est très important
+que nous ayons <i>Lorenzaccio</i> et <i>On ne badine pas avec
+l'amour</i>.</p>
+
+<p>Je dois ajouter que Musset fut au nombre des
+chauds admirateurs de la <i>Lucrèce</i> de Ponsard. Il
+écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. Ponsard,
+jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à
+l'Odéon une tragédie de <i>Lucrèce</i>, très belle&mdash;malgré
+les acteurs.&mdash;C'est le lion du jour; on ne
+parle que de lui, et c'est justice.»</p>
+
+<p>Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si
+brutalement la <i>Nuit vénitienne</i>. Ne s'inquiétant plus
+désormais d'être jouable, Musset ne s'est plus mis
+en peine que de saisir ses rêves au vol et de les
+fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet
+affranchissement de toute règle un rêve historique
+qui est la seule pièce shakespearienne de notre
+théâtre, et une demi-douzaine d'adorables songeries
+sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait
+Théophile Gautier, cause avec la gaieté».</p>
+
+<p>L'idée de <i>Lorenzaccio</i> germa dans l'esprit de
+Musset durant les heures rapides passées à Florence
+avec George Sand, tout à la fin de 1833. La
+noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles
+crénelées dont l'avait entourée au XIV<sup>e</sup> siècle
+le gouvernement républicain, et qu'on a démolie de
+nos jours pour élargir la capitale éphémère du jeune
+royaume italien. Elle avait conservé dans toute son
+âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si
+étrangement avec les lignes pures et souples de ses
+riantes collines, et qui en fait le plus étonnant
+exemple de ce que peut le génie de l'homme pour
+s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers
+populaires, que de larges percées n'avaient pas
+encore ouverts à la lumière, enchevêtraient leurs
+rues étroites et tortueuses, favorables à l'émeute et
+aux guets-apens, autour des palais-forteresses des
+Strozzi et des Riccardi. La ville tout entière, pour
+qui sait comprendre ce que racontent les pierres,
+servait d'illustration et de commentaire aux vieilles
+chroniques florentines. Musset profita de la leçon,
+et trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son
+drame: le meurtre d'Alexandre de Médicis, tyran de
+Florence, par son cousin Lorenzo, et l'inutilité de ce
+meurtre pour les libertés de la ville. Quelques flâneries
+dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier
+mélange d'intuitions historiques et de souvenirs
+personnels fit le reste. Paul de Musset dit, dans <i>Lui
+et Elle</i>, que la pièce fut écrite en Italie. Il faut donc
+que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois
+ou quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée
+d'Alfred de Musset et sa maladie.</p>
+
+<p>L'action de <i>Lorenzaccio</i> met sous nos yeux une
+révolution manquée, avec tout ce qu'elle comporte
+d'intrigues et de violences, dans l'Italie brillante et
+pourrie du XVI<sup>e</sup> siècle. Au travers de ces agitations,
+que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une
+sombre tragédie se déroule dans une âme éperdue,
+qu'elle remplit d'horreur et de désespoir. C'est
+encore une fois l'histoire de l'irréparable dégradation
+de l'homme touché par la débauche:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La mer y passerait sans laver la souillure.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830,
+idéaliste et utopiste. Il croit à la vertu, au progrès,
+à la grandeur humaine, au pouvoir magique des
+mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon
+tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon
+plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie,
+le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à
+son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le
+bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes.
+Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient
+à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent
+l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que
+nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois,
+dans ma vie, je l'ai vu traverser les cieux. J'étais
+courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait
+frémir mes cheveux comme une plume légère.»
+Depuis que cette radieuse apparition a traversé le
+cabinet d'études où Lorenzo s'occupait paisiblement
+d'art et de science, le jeune étudiant a renoncé à
+son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par
+philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé
+à vivre avec cette idée: «Il faut que je sois
+un Brutus».</p>
+
+<p>Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne
+sur Florence accablée. Lorenzo contrefait ses vices
+pour gagner sa confiance, s'insinuer auprès de lui
+et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses
+honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet
+de honte et d'opprobre auquel sa mère ne peut
+penser sans larmes et que le peuple appelle par
+mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le
+masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être
+libre. Près de frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit
+avec épouvante que nul ne souille impunément son
+âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il n'est
+pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe.
+Lorenzo avait revêtu un déguisement qu'il croyait
+pouvoir rejeter à son gré; la débauche l'a saisi et
+gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui échappera
+plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement.
+Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant,
+il est collé à ma peau. Je suis vraiment un
+ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me
+sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»</p>
+
+<p>Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans
+la grande confrérie du vice en a fait un mépriseur
+d'hommes, qui ne croit même plus à la cause pour
+laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir
+sa patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir
+la liberté, et il sait que leur égoïste indifférence
+n'en profitera pas, il sait que le peuple délivré
+d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre
+tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein
+de ce meurtre est le dernier reste du temps où
+il était «pur comme un lis», et que le sang du tyran
+lavera son ignominie. La scène où il explique à Philippe
+Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il
+commette un crime inutile, est d'une rare grandeur.</p>
+
+<p class="center">PHILIPPE.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des
+idées pareilles?</p>
+
+<p class="center">LORENZO.</p>
+
+<p>«Pourquoi? tu le demandes?</p>
+
+<p class="center">PHILIPPE.</p>
+
+<p>«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta
+patrie, comment le commets-tu?</p>
+
+<p class="center">LORENZO.</p>
+
+<p>«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un
+peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.</p>
+
+<p class="center">PHILIPPE.</p>
+
+<p>«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!</p>
+
+<p class="center">LORENZO.</p>
+
+<p>«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre?
+Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute
+dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et
+qu'en frappant sur ce squelette (<i>il frappe sa poitrine</i>),
+il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même,
+veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui
+rattache aujourd'hui mon c&oelig;ur à quelques fibres de
+mon c&oelig;ur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre,
+c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu
+que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic,
+et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu
+cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie
+plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et
+veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de
+ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à
+la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir,
+j'épargnerais peut-être ce conducteur de b&oelig;ufs.
+Mais j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu
+cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui
+me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être
+justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà
+assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent
+de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que
+les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes
+empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez de
+me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent
+d'injures pour se dispenser de m'assommer
+comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre
+brailler en plein vent le bavardage humain; il faut
+que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est.
+Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue
+Alexandre....»</p>
+
+<p>Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes
+d'un bonheur ineffable.</p>
+
+<p class="center">LORENZO, <i>s'asseyant sur la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur!
+Respire, respire, c&oelig;ur navré de joie!</p>
+
+<p class="center">SCORONCONCOLO.</p>
+
+<p>«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.</p>
+
+<p class="center">LORENZO.</p>
+
+<p>«Que le vent du soir est doux et embaumé!
+comme les fleurs des prairies s'entr'ouvrent! O nature
+magnifique! ô éternel repos!</p>
+
+<p class="center">SCORONCONCOLO.</p>
+
+<p>«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui
+en découle. Venez, seigneur.</p>
+
+<p class="center">LORENZO.</p>
+
+<p>«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»</p>
+
+<p>C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal.
+Courte est l'illusion, courte la joie. Tandis que Florence
+se donne à un autre Médicis, Lorenzo sent
+que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va
+s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.</p>
+
+<p>Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si
+dramatique dans la <i>Coupe et les Lèvres</i>; mais les
+causes de la misère de Frank étaient restées à demi
+voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est aussi
+clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu
+de quelques pas, dans sa jeunesse imprudente
+et libertine, les bords de l'abîme où a roulé Lorenzaccio,
+et il tenait à dire à ses contemporains qu'on
+ne peut plus remonter cette pente-là.</p>
+
+<p>Il y a dans son drame deux autres personnages
+pour lesquels il n'a eu aussi qu'à faire appel à des
+souvenirs, moins intimes toutefois. Son orfèvre et
+son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens
+du temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait
+être abonné au <i>National</i> et avoir le portrait d'Armand
+Carrel dans son arrière-boutique. Le marchand de
+soieries est monarchiste par raison d'inventaire,
+parce que les cours font marcher les commerces de
+luxe. L'un critique tout ce que fait le gouvernement
+et le rend responsable des clients qui ne paient pas;
+l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux Tuileries.</p>
+
+<p class="center">LE MARCHAND, <i>en ouvrant sa boutique</i>.</p>
+
+<p>«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi.
+On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de
+ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps
+les lumières qui vont et viennent dans le palais; on
+attrape un petit air de danse sans rien payer, et on
+se dit: Hé, hé, ce sont mes étoffes qui dansent, mes
+belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous
+ces braves et loyaux seigneurs.</p>
+
+<p class="center">L'ORFÈVRE, <i>ouvrant aussi sa boutique</i>.</p>
+
+<p>«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée,
+voisin; ce sont celles-là qu'on arrose de vin et
+qu'on frotte aux murailles avec le moins de regret....»</p>
+
+<p>Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.</p>
+
+<p>«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand
+à l'instant de rentrer. La cour est une belle
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique;
+le peuple la porte sur le dos, voyez-vous!»</p>
+
+<p>Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno
+ni le Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au
+coin du quai, et ils ont été les fournisseurs de nos
+grand'mères.</p>
+
+<p>Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque
+unique, mais infiniment divers, l'amour. L'amour
+chez la jeune fille, chez la femme, chez la coquette,
+chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred de
+Musset à différents âges: adolescent candide ou homme
+blasé, et dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique,
+ironique ou passionné. Car il s'est mis dans
+tous ses amoureux, n'étant jamais las de dire sa
+pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus
+divine. «Les idées de Musset sur l'amour, a dit
+M. Jules Lemaître, rejoignent, à travers les siècles,
+celles des poètes primitifs. L'amour est le premier-né
+des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce
+n'est point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée
+qui fait graviter les sphères, mais l'éternel amour.
+Ces mondes vivent parce qu'ils se cherchent, et les
+soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux cessait
+d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!&mdash;Oui,
+répondit Valentin, toute la vie...» L'amour
+ainsi compris s'élève au rang de mystère sacré. Paganisme
+si l'on veut, mais grand et poétique.</p>
+
+<p>La comédie du <i>Chandelier</i> doit venir la première
+dans une biographie de Musset, bien qu'elle n'ait été
+écrite qu'en 1835. Elle le met en scène à l'heure charmante
+et périlleuse où le collégien devenait homme
+et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins
+le dénouement, lui est arrivée en 1828, pendant l'été
+passé à Auteuil. Jacqueline habitait aux environs de
+Paris. Pour le bonheur de la contempler, de jouer
+avec son éventail ou de lui apporter un coussin,
+Musset traversait sans cesse la plaine Saint-Denis,
+et il n'existait alors ni chemins de fer ni tramways.
+Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque de l'amour,
+et il était romantique.</p>
+
+<p>Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure.
+«Un petit blond, dit la servante de Jacqueline.&mdash;Oui-da,
+réplique sa maîtresse, je le vois maintenant.
+Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur
+l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la
+cour aux grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux
+bleus?<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Toutes nos citations du <i>Théâtre</i> sont conformes à la
+1<sup>re</sup> édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue
+de la scène.</p></div>
+
+<p>Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là,
+le c&oelig;ur timide et passionné de son héros, qu'il
+était comme lui&mdash;plus ou moins&mdash;un ange de candeur
+et un petit monstre d'effronterie; et s'il s'exhale
+du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore
+ne va point contre une certaine ressemblance. Quoi
+qu'il en soit, le personnage est bien joli. C'est un
+Chérubin attendri et touché de mélancolie. Combien il
+est différent du petit polisson de Beaumarchais, qui
+court après toutes les jupes avec des airs délurés!
+Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du
+XIX<sup>e</sup> siècle, à l'âme sèche et prudente! La déclaration
+de Fortunio, troisième clerc de notaire, à sa jolie
+patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant irréprochablement
+simple. Par le fond, elle appartient à une
+race disparue d'adolescents au c&oelig;ur jeune, qui ne
+craignaient pas de laisser trembler une larme au bord
+de leur paupière. Nos rhétoriciens se moqueraient de
+son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des
+arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.</p>
+
+<p class="center">JACQUELINE.</p>
+
+<p>«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson,
+tout à l'heure. Pour qui est-ce donc qu'elle était faite?
+Me la voulez-vous donner par écrit?</p>
+
+<p class="center">FORTUNIO.</p>
+
+<p>«Elle est faite pour vous, madame; je meurs
+d'amour, et ma vie est à vous. (<i>Il se jette à genoux.</i>)</p>
+
+<p class="center">JACQUELINE.</p>
+
+<p>«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait
+de dire qui on aime.</p>
+
+<p class="center">FORTUNIO.</p>
+
+<p>«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas
+d'hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces
+charmilles, je suis la trace de vos pas. Depuis deux
+ans, sans que jamais peut-être vous ayez su mon
+existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre
+ombre tremblante et légère n'a pas paru derrière
+vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre,
+vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne fusse
+là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher
+de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait
+comme le soleil à tous; je la cherchais, je
+la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous
+passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y
+revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos
+lèvres, avaient pu venir jusqu'à moi, je les répétais
+tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambre
+en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je
+savais par c&oelig;ur vos romances. Tout ce que vous
+aimiez, je l'aimais; je m'enivrais de ce qui avait
+passé sur votre bouche et dans votre c&oelig;ur. Hélas!
+je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur
+est vraie, et que je vous aime à en mourir.»</p>
+
+<p>La Jacqueline de la réalité demeura insensible à
+ce doux langage et aux reproches dont Fortunio l'accabla
+en découvrant qu'il avait servi de paravent au
+capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du
+crime qu'elle avait commis contre l'amour en trompant
+le c&oelig;ur novice et confiant où sa science perverse
+avait fait éclore la passion; en y insinuant ce
+venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant
+«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme
+un voleur avec des dés pipés»; et elle sourit du mal
+qu'elle avait fait.</p>
+
+<p>Les <i>Caprices de Marianne</i> ont paru le 15 mai 1833.
+Musset y a mis une part de lui-même dans deux de
+ses personnages. Octave, le précoce libertin dont
+les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi
+où dort la poussière des illusions généreuses de la
+jeunesse, c'est Musset, c'est son mauvais <i>moi</i> à l'inspiration
+sensuelle et blasphématoire, le meurtrier
+de son génie. «Je ne sais point aimer, dit Octave.
+Je ne suis qu'un débauché sans c&oelig;ur; je n'estime
+point les femmes; l'amour que j'inspire est comme
+celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe....
+Ma gaieté est comme le masque d'un histrion; mon
+c&oelig;ur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en
+veulent plus.»</p>
+
+<p>L'amoureux C&oelig;lio, c'est encore Musset, le Musset
+des bonnes heures, timide et sensible, un peu triste de
+l'immoralité d'Octave, auquel il fait d'inutiles représentations.
+J'ai déjà dit combien cette dualité était
+marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu
+Alfred de Musset, écrit son frère Paul, savent combien
+il ressemblait à la fois aux deux personnages d'Octave
+et de C&oelig;lio, quoique ces deux figures semblent aux
+antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes
+le savaient. L'une des premières fois que George Sand
+vit Musset, elle lui conta qu'on lui avait demandé s'il
+était Octave ou C&oelig;lio, et qu'elle avait répondu:
+«Tous les deux, je crois». Quelques jours après, il
+lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote,
+s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant
+la permission de laisser parler C&oelig;lio. Et ce
+fut sa déclaration, le début de leur roman. Il disait
+aussi de lui-même, connaissant bien son manque
+d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».</p>
+
+<p>Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des
+dialogues intérieurs dont nous possédons un échantillon
+authentique. La conversation de l'oncle Van
+Buck avec son vaurien de neveu, au début d'<i>Il ne
+faut jurer de rien</i>, est historique. C'est un entretien
+que Musset avait eu avec lui-même, un matin, dans
+sa chambre, après quelques folies. Son bon <i>moi</i> lui
+avait mis une robe de chambre, symbole de vertu,
+l'avait assis dans un honnête fauteuil de famille, et
+avait adressé une verte semonce à l'<i>autre</i>, qui lui
+répondait par les impertinences de Valentin. Quelques
+jours après, le dialogue était écrit et toute la
+pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la
+première scène des <i>Caprices de Marianne</i>, a tout l'air
+d'avoir eu lieu dans la même chambre, devant la
+glace, au retour d'un bal masqué.</p>
+
+<p class="center">C&OElig;LIO.</p>
+
+<p>«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas
+Octave que j'aperçois?</p>
+
+<p>(<i>Entre Octave.</i>)</p>
+
+<p class="center">OCTAVE.</p>
+
+<p>«Comment se porte, mon bon monsieur, cette
+gracieuse mélancolie?</p>
+
+<p class="center">C&OElig;LIO.</p>
+
+<p>«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge
+sur les joues! D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu
+pas de honte, en plein jour?</p>
+
+<p class="center">OCTAVE.</p>
+
+<p>«O C&oelig;lio! fou que tu es! tu as un pied de blanc
+sur les joues!&mdash;D'où te vient ce large habit noir?
+N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?</p>
+
+<p class="center">C&OElig;LIO.</p>
+
+<p>«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le
+suis moi-même.</p>
+
+<p class="center">OCTAVE.</p>
+
+<p>«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»</p>
+
+<p>Morale du sermon: Octave va s'employer à faire
+recevoir son ami chez la belle Marianne.</p>
+
+<p>C'est pour compléter la ressemblance entre ses
+deux héros et ses deux <i>moi</i>, que Musset a condamné
+le débauché des <i>Caprices de Marianne</i> à être le
+bourreau involontaire du personnage noble. Le
+C&oelig;lio de la vie réelle était continuellement assassiné
+par Octave, qui exhalait aussi ses remords en
+lamentations poétiques, comme il le fait dans la
+pièce: «Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour
+moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un
+mystère. Les longues soirées que nous avons passées
+ensemble sont comme de fraîches oasis dans un
+désert aride; elles ont versé sur mon c&oelig;ur les seules
+gouttes de rosée qui y soient tombées. C&oelig;lio était la
+bonne partie de moi-même; elle est remontée au
+ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi
+qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour
+moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils
+ont tué.» S'étant dit ces choses sur le mal qu'il se
+faisait à lui-même, Musset prenait son chapeau et
+retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers
+à l'ombre des forêts». C&oelig;lio ne ressuscitait
+que pour être tué de nouveau, et il avait chaque fois
+la vie un peu plus fragile.</p>
+
+<p>Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une
+des épigraphes de <i>Namouna</i>: «Une femme est
+comme votre ombre: courez après, elle vous fuit;
+fuyez-la, elle court après vous».</p>
+
+<p>C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit
+dans <i>Fantasio</i>, écrit avant le voyage d'Italie et publié
+le 1<sup>er</sup> janvier 1834. La princesse Elsbeth, fille d'un
+roi de Bavière, d'une Bavière située dans le pays
+du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le
+prince de Mantoue, et elle pleure quand on ne la
+voit pas, parce que son fiancé est un imbécile qu'il
+lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore pas que le
+sort des filles de roi est d'épouser le premier venu,
+selon les besoins de la politique; mais cela lui coûte,
+par la faute d'une gouvernante romanesque qui lui
+a donné des sentiments bourgeois. Elsbeth le lui
+reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle,
+m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de
+fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée
+tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal est
+à présent sans remède. Au mépris de la raison
+d'État et de l'étiquette, son jeune c&oelig;ur est gonflé
+de germes d'amour prêts à éclore, qu'il faut tuer
+en devenant la femme d'un homme «horrible et
+idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre
+à deux royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée
+toute chrétienne qu'on doit immoler l'amour à des
+devoirs plus hauts, paraît un monstrueux sacrilège
+à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le
+dire à la jeune princesse, et cette nouvelle incarnation
+ne passe pas pour une des moins ressemblantes.</p>
+
+<p>Il a été Fantasio&mdash;toujours par boutades&mdash;vers
+vingt ans. Sa conversation était alors riche d'imprévu,
+comme dans le dialogue du premier acte avec
+l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les
+prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait
+par soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou
+l'autre des états d'esprit définis par M. Jules
+Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio
+est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son
+âme. Fantasio s'ennuie&mdash;parce qu'il a trop aimé;
+il se croit désespéré, il voit la laideur et l'inutilité
+du monde&mdash;parce qu'il n'aime plus. Il a, comme
+Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience,
+le dégoût invincible, et, après chaque dégoût,
+l'invincible besoin de recommencer l'expérience, et
+dans la satiété toujours revenue le désir toujours
+renaissant; en somme, la grande maladie humaine,
+la seule maladie, l'impatience de n'être que soi et
+que le monde ne soit que ce qu'il est, et l'immortelle
+illusion renaissant indéfiniment de l'immortelle
+désespérance....»</p>
+
+<p>Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement
+de rompre un mariage qui serait une offense envers
+le divin Éros. Il s'affuble de la bosse et de la perruque
+du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant,
+s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car
+cela ne s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué,
+par lequel il faut se laisser bercer sans exiger trop
+de logique et sans craindre de laisser vaguer son
+imagination. Les initiés aimaient à y chercher des
+sens symboliques. On se rappelle la première rencontre
+de la princesse avec Fantasio, dans le jardin
+du roi:</p>
+
+<p class="center">ELSBETH, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces
+bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon
+que j'aperçois dans ces bluets, assis sur la prairie?
+Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là
+à cueillir ces fleurs? (<i>Elle s'avance vers un tertre.</i>)</p>
+
+<p class="center">FANTASIO (<i>assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et
+une perruque</i>).</p>
+
+<p>«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite
+le bonjour à vos beaux yeux.»</p>
+
+<p>George Sand fait allusion à ce passage dans une
+des lettres brûlantes adressées à Musset pendant
+une brouille, et dont nous avons déjà cité quelques
+fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en
+rentrant des Italiens, où elle était allée seule,
+habillée en homme: «Samedi, minuit (<i>fin de 1834</i>)...
+Me voilà en bousingot, seule, désolée d'entrer au
+milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis
+en deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés,
+les joues creuses, l'air bête et vieux. Et là-haut, il
+y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées,
+couleur de rose, des plumes, des grosses boucles
+de cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi,
+où suis-je, pauvre George? <i>Voilà, au-dessus de moi,
+le champ où Fantasio va cueillir ses bluets.</i>»</p>
+
+<p>Le dénouement de <i>Fantasio</i> est tout souriant.
+Éros est victorieux: la gentille Elsbeth n'épousera
+pas son benêt de prétendu. Il est vrai que deux
+peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques
+milliers d'hommes n'a jamais eu d'importance dans
+un conte de fées, où on les ressuscite d'un coup de
+baguette, pas plus que les bourses d'or jetées par
+les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras,
+pas plus que tout ce qui peut choquer si l'on a le
+malheur de voir la pièce à la scène. Des arbres
+de carton et un soleil électrique sont encore beaucoup
+trop réels pour <i>Fantasio</i>.</p>
+
+<p><i>On ne badine pas avec l'amour</i> (1<sup>er</sup> juillet 1834)
+est peut-être le chef-d'&oelig;uvre du théâtre de Musset.
+La pièce est de moindre envergure et moins puissante
+que <i>Lorenzaccio</i>, mais elle est parfaite. Écrite
+au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation
+du <i>Souvenir</i> aux souffrances qu'entraîne
+l'amour:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">.... O nature! ô ma mère!<br /></span>
+<span class="i0">En ai-je moins aimé?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir»,
+dit Camille, instruite au couvent à toutes sortes de
+prudences douillettes et poltronnes.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me
+parles d'une religieuse qui me paraît avoir eu sur toi
+une influence funeste; tu dis qu'elle a été trompée,
+qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée.
+Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait
+lui tendre la main à travers la grille du parloir, elle
+ne lui tendrait pas la sienne?</p>
+
+<p class="center">CAMILLE.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.</p>
+
+<p class="center">PERDICAN.</p>
+
+<p>«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait
+lui dire de souffrir encore, elle répondrait non?</p>
+
+<p class="center">CAMILLE.</p>
+
+<p>«Je le crois.»</p>
+
+<p>Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le
+dit, et l'adieu de Perdican lui entre au c&oelig;ur comme
+une flèche aiguë:</p>
+
+<p>«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et
+lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont
+empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: Tous
+les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards,
+hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables
+et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses,
+vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais
+il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est
+l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si
+affreux. On est souvent trompé en amour, souvent
+blessé et souvent malheureux; mais on aime, et
+quand on est sur le bord de sa tombe, on se
+retourne pour regarder en arrière, et on se dit:
+J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois,
+mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un
+être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»</p>
+
+<p>Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative
+qui ne permet pas qu'on joue avec l'amour.
+Le cruel badinage de Perdican avec une pauvre petite
+paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette,
+qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse
+Camille, que le regret du bonheur entrevu consumera
+sous son voile de religieuse. L'amour est vengé
+des deux insensés qui lui avaient menti.</p>
+
+<p><i>On ne badine pas avec l'amour</i> fut le dernier
+drame de Musset. Un rayon de gaieté descendit sur
+son théâtre et s'y posa. La <i>Quenouille de Barberine</i>
+(1<sup>er</sup> août 1835) nous montre comment une femme
+d'esprit met en pénitence les blancs-becs qui font
+profession de ne pas croire à la vertu des femmes,
+pour donner à comprendre qu'ils ont toujours été
+irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser
+de cris, Barberine donne au jeune Rosemberg une
+leçon dont il se souviendra, et peut-être sans trop
+d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de
+trouver amusant, au fond, de gagner son souper
+en filant. «C'est un jeune homme de bonne famille,
+écrit Barberine à son mari, et point méchant. Il
+ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que
+je lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son
+père à la cour, dites-lui qu'il n'en soit point inquiet.
+Il est dans la chambre du haut de notre tourelle où
+il a un bon lit, un bon feu, et un rouet avec une
+quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire
+que j'aie choisi pour lui cette occupation; mais
+comme j'ai reconnu qu'avec de bonnes qualités il ne
+manquait que de réflexion, j'ai pensé que c'était
+pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui
+permet de réfléchir à son aise, en même temps qu'il
+lui fait gagner sa vie. Vous savez que notre tourelle
+était, autrefois une prison; je l'y ai attiré en lui
+disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il
+y a au mur un guichet fort commode, par lequel on
+lui passe sa nourriture, et il s'en trouve bien, car
+il a le meilleur visage du monde, et il engraisse à
+vue d'&oelig;il.» Rosemberg a si peu de rancune qu'il
+engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne
+recommencera plus.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé du <i>Chandelier</i> et conté
+l'origine d'<i>Il ne faut jurer de rien</i> (1<sup>er</sup> juillet 1836),
+dont l'héroïne, Cécile, est proche parente de Barberine.
+Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle
+soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent
+connaître les femmes parce qu'ils ont eu des succès
+dans les coulisses et dans les fêtes de bienfaisance
+internationales. La punition est douce, cette fois.
+Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il
+n'a pas tenu à lui de devenir odieux; néanmoins ses
+fautes lui sont remises, et il épouse Cécile au
+dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure
+a servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve
+du châtiment. Si quelque lectrice austère, estimant
+que Valentin ne méritait point tant d'indulgence,
+blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un
+des plus beaux privilèges de son sexe, celui de
+purifier par une affection honnête les c&oelig;urs salis
+dans les plaisirs faciles, et d'en forcer l'entrée au
+respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses
+pour la femme que la scène du rendez-vous dans la
+forêt, à la fin de laquelle le libertin vaincu remercie
+l'innocence, dans un fol élan de joie et de reconnaissance,
+de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.</p>
+
+<p class="center">VALENTIN.</p>
+
+<p>«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans
+trembler?</p>
+
+<p class="center">CÉCILE.</p>
+
+<p>«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de
+vous ou de la nuit?</p>
+
+<p class="center">VALENTIN.</p>
+
+<p>«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis
+jeune, tu es belle, et nous sommes seuls.</p>
+
+<p class="center">CÉCILE.</p>
+
+<p>«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?</p>
+
+<p class="center">VALENTIN.</p>
+
+<p>«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et
+laissez-moi me mettre à genoux.</p>
+
+<p class="center">CÉCILE.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.</p>
+
+<p class="center">VALENTIN.</p>
+
+<p>«Je frissonne de crainte et de joie....»</p>
+
+<p>Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore
+à genoux. Il est sauvé, mais il l'a échappé belle.</p>
+
+<p>Après <i>Il ne faut jurer de rien</i>, Musset écrivit
+encore deux petits proverbes pleins d'esprit: <i>Un
+Caprice</i> (1837), et <i>Il faut qu'une porte soit ouverte ou
+fermée</i> (1845); une gracieuse comédie, <i>Carmosine</i>
+(1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière,
+<i>l'Ane et le Ruisseau</i> (1855), a pourtant le
+droit d'être nommée à cause d'un joli petit rôle
+d'ingénue.</p>
+
+<p>Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore
+hier à la poupée. Le nez au vent et l'&oelig;il fureteur,
+elle a rapporté de sa pension des théories sur le
+mariage et sur la manière de faire marcher les
+hommes, qu'elle applique avec énergie, quitte à
+pleurer dès que le jeune premier fait semblant de
+prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante silhouette
+ferme gentiment une galerie de jeunes filles
+qui n'a pas de pendant dans notre littérature dramatique.
+Musset n'avait pas perdu son temps lorsqu'il
+passait les nuits à valser&mdash;pas toujours en
+mesure, m'affirme une de ses valseuses&mdash;et à
+babiller avec ses danseuses. Tout en discutant la
+coupe d'une robe ou les règles d'une figure de
+cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique
+comme un bouton de fleur: la jeune
+fille. Cécile, Elsbeth, Camille, Rosette, Ninon et
+Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite Marguerite,
+à peine entrevue, seront ses témoins devant
+la postérité, quand on l'accusera de s'être complu
+aux tableaux hardis et aux inspirations sensuelles.
+Leurs ombres charmantes attesteront que son imagination
+ne s'était pas dépeuplée de figures virginales,
+et que jamais l'ulcère du mépris ne rongea
+secrètement son âme en face de jeunes filles, qu'elles
+fussent paysannes ou nobles demoiselles.</p>
+
+<p>Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le
+reproche, et se sait en même temps quelque gré de
+ce défaut. L'intérêt de sa maison exige qu'elle épouse
+un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour
+permettre à ses rêves de se placer entre elle et son
+devoir, elle goûte un plaisir secret à sentir que
+ce devoir lui est pénible, et qu'elle n'est pas de ces
+filles positives et froides qui songent gaiement, et
+non pas ironiquement comme elle, en épousant un
+malotru: Après tout, je serai une dame, c'est peut-être
+amusant; je prendrai peut-être goût à mes
+parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma nouvelle
+livrée; «heureusement qu'il y a autre chose
+dans un mariage qu'un mari. Je trouverai peut-être
+le bonheur au fond de ma corbeille de noces.»&mdash;C'est
+la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit
+sain et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire
+imprudemment beaucoup de romans anglais, et qui,
+dans son ignorance du monde, a été troublée par
+leur romanesque décent et sentimental.</p>
+
+<p>Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme
+en action. Elle a vu tout de suite que Valentin, avec
+ses prétentions à la clairvoyance et à l'expérience,
+prend pour la réalité ce qui n'est que de la littérature,
+et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce
+que cela veut dire de s'aller jeter dans un
+fossé? risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous
+saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez
+voulu arriver tout seul, je le comprends; mais
+à quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les
+romans?</p>
+
+<p class="center">VALENTIN.</p>
+
+<p>«Quelquefois....</p>
+
+<p class="center">CÉCILE.</p>
+
+<p>«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère;
+ceux que j'ai lus ne signifient rien. Il me semble que
+ce ne sont que des mensonges, et que tout s'y invente
+à plaisir. On n'y parle que de séductions, de
+ruses, d'intrigues, de mille choses impossibles.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme
+incomprise, cette peste du romantisme, dont nous ne
+parvenons pas à nous délivrer et qui n'a pas cessé
+de reparaître sous des déguisements variés. Cécile
+donnera de bons bouillons à son mari, selon sa
+promesse, et l'aimera de tout son brave petit c&oelig;ur,
+parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui d'avoir
+du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure.
+Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile
+sera sa raison et sa conscience. Rappelez-vous sa
+conversation avec son maître de danse.</p>
+
+<p class="center">LE MAÎTRE DE DANSE</p>
+
+<p>«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne
+faites pas d'oppositions. Détournez donc légèrement
+la tête, et arrondissez-moi les bras.</p>
+
+<p class="center">CÉCILE</p>
+
+<p>«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber,
+il faut bien regarder devant soi.»</p>
+
+<p>Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise
+et modeste créature, et son mari la payera en estime
+et en confiance.</p>
+
+<p>Camille est plus instruite du mal et de la vie,
+moins innocente, que Cécile. Musset a pensé à faire
+la différence entre la jeune fille élevée dans sa
+famille et celle qui a été élevée au couvent. La première
+se hâte, dans une sainte ignorance du danger,
+au rendez-vous donné la nuit, dans les bois, par
+l'homme, inconnu la veille, qu'elle croit son fiancé.
+L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui
+tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile
+ne comprendrait pas: «Je n'aime pas les attouchements».
+Pauvre Camille! Elle vient d'avoir
+dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais
+livre. Cependant il n'y a plus ni confiance, ni
+joie de vivre dans son jeune c&oelig;ur, flétri par les
+dangereuses confidences des naufragées de l'existence
+qui demandent aux couvents un abri contre
+le monde et contre elles-mêmes. Savent-elles, lui
+demande Perdican, épouvanté de ce désenchantement
+précoce, «savent-elles que c'est un crime
+qu'elles font, de venir chuchoter à une vierge des
+paroles de femme? Ah! comme elles t'ont fait la
+leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu
+l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié
+Dieu de n'avoir plus rien de la femme.</p>
+
+<p>Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre
+du cloître. «Tu voulais partir sans me serrer la
+main, lui dit son cousin; tu ne voulais revoir ni ce
+bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde
+toute en larmes; tu reniais les jours de ton
+enfance, et le masque de plâtre que les nonnes t'ont
+plaqué sur les joues me refusait un baiser de frère;
+mais ton c&oelig;ur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui
+ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe
+où nous voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis
+se sont rouverts à la vérité. Elle croit maintenant à
+l'amour, à la vie, au bonheur, à Perdican. Elle accepte
+avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu,
+et elle était redevenue une faible femme, quand leur
+mutuelle imprudence l'a séparée à jamais de Perdican.
+Pauvre, pauvre Camille!</p>
+
+<p>Les autres jeunes filles de Musset ont un air de
+famille avec les coryphées du ch&oelig;ur. Toutes ces
+chastes héroïnes ont deux traits en commun. Elles
+sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir
+par l'amour et le mariage, et elles sont très
+honnêtes, y compris la simple Rosette, que Perdican
+abuse par des paroles trompeuses. Elles
+ont le charme des natures saines, et n'ont pu être
+créées que par un poète qui avait gardé intact, à
+travers les désillusions et les déchéances, le respect
+de la jeune fille. Musset a toujours vu les Ninon et
+les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant,
+et elles lui ont inspiré en récompense la partie la
+plus pure de son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>L'histoire du théâtre de Musset est singulière.
+Ses pièces dormirent longtemps dans la collection
+de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, pas très remarquées
+à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication
+en volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit.
+Elles étaient presque ignorées quand Mme Allan,
+alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter une
+petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre.
+Elle voulut la voir, la trouva de son goût et en
+demanda une traduction pour la jouer devant la cour
+impériale. Quelqu'un simplifia les choses en lui
+envoyant un volume intitulé <i>Comédies et Proverbes</i>,
+par Alfred de Musset: la petite pièce russe était le
+<i>Caprice</i>.</p>
+
+<p>Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg,
+qu'à son retour à Paris, en 1847, elle «rapporta
+<i>Un Caprice</i> dans son manchon» et le joua à la
+Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents
+et marées. Personne, ou à peu près, ne savait d'où
+cela sortait. Et puis, c'était mal écrit: «<i>Rebonsoir,
+chère!</i> En quelle langue est cela?» disait Samson
+suffoqué. Le lendemain de la première, revirement
+complet. Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton
+dramatique: «Ce petit acte, joué samedi aux
+Français, est tout bonnement un grand événement
+littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit
+à la Comédie-Française de si fin, de si délicat,
+de si doucement enjoué que ce chef-d'&oelig;uvre mignon
+enfoui dans les pages d'une revue et que les Russes
+de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont
+été obligés de découvrir pour nous le faire accepter.»
+Théophile Gautier louait ensuite «la prodigieuse
+habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse
+divination des planches» de ce proverbe qui n'avait
+pas été écrit pour la scène, et qui était pourtant
+plus adroitement conduit que du Scribe.» (<i>La Presse</i>,
+29 novembre 1847.)</p>
+
+<p>L'<i>Illustration</i> peignit avec vivacité la surprise du
+public en découvrant Musset auteur dramatique:
+«Un événement inattendu pour tout le monde s'est
+passé au Théâtre-Français, le succès complet, gigantesque,
+étourdissant d'un tout petit acte de comédie.»
+Suit un éloge de Musset poète, puis le
+chroniqueur revient au <i>Caprice</i>: «Les mots rayonnent
+comme des diamants; chaque scène est une féerie,
+et cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est
+ravi» (4 décembre 1847).</p>
+
+<p>Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui
+voyons dans le <i>Caprice</i> une pièce charmante sans
+doute, quelque chose de mieux qu'une bluette, mais
+enfin l'une des moindres parmi les &oelig;uvres dramatiques
+de Musset.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste
+y passa. <i>Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée</i> fut
+joué le 7 avril 1848, <i>Il ne faut jurer de rien</i> le 22 juin
+suivant, la veille des journées de Juin. <i>Musset à
+Alfred Tattet</i>, le 1<sup>er</sup> juillet: «Je vous remercie de
+votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé,
+à mon frère ni à moi, que beaucoup de fatigue. A
+l'instant où je vous écris, je quitte mon uniforme,
+que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je ne vous
+dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est
+trop hideux.</p>
+
+<p>«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez
+que le pauvre oncle Van Buck est resté dans
+l'eau. Il avait pourtant réussi, et je puis dire complètement,&mdash;sans
+exagération. C'était justement la
+veille de l'insurrection; j'avais encore trouvé une
+salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de
+gens d'esprit, un parterre excellent pour moi, de
+très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu
+ma soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le
+lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur,
+nous avions le fusil au poing, avec le canon
+pour orchestre, l'incendie pour éclairage et un parterre
+de vandales enragés. La garde mobile a été si
+admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement,
+nous a donné encore de bons battements
+de c&oelig;ur. C'étaient presque tous des enfants. Je n'ai
+jamais rien rêvé de pareil.»</p>
+
+<p>Le <i>Chandelier</i> eut son tour en août, <i>André del
+Sarto</i> en novembre, etc. On en est venu à jouer l'injouable:
+<i>Fantasio</i>, et les <i>Nuits</i>.</p>
+
+<p>L'une des causes de ce prodigieux succès fut que
+Musset, au théâtre, parut un novateur et un réaliste.
+Ses pièces n'étaient pas faites selon les formules, pas
+plus les formules romantiques que les classiques, et
+elles possédaient cette vérité supérieure qui est le
+privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie,
+et cependant c'est vrai, c'est la nature». Ces
+mots résument les impressions des premiers spectateurs,
+dont quelques-uns reprochaient même à
+Musset d'être trop «la nature». Auguste Lireux
+en fait la remarque à propos de la première représentation
+des <i>Caprices de Marianne</i> (14 juin 1851).
+On «n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles,
+et à cette fantaisie si semblable à la vérité même,
+qui est le propre de M. Alfred de Musset». Il ajoute
+qu'on aime trop le faux, au moment où il écrit, pour
+supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la
+pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (<i>Constitutionnel</i>,
+16 juin 1851).</p>
+
+<p>Cependant, quelques personnes étaient scandalisées
+de l'engouement subit du public. Sainte-Beuve,
+qui n'a jamais attaché grande importance au théâtre
+de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du
+<i>Caprice</i>. Quand il vit que cela devenait sérieux et
+qu'on prenait les grandes pièces pour plus et mieux
+que des badinages, il s'indigna et écrivit dans son
+<i>Journal</i>: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite pièce
+de Musset au Théâtre-Français: <i>Il ne faut jurer de
+rien</i>. Il y a de bien jolies choses, mais le décousu et
+le manque de bon sens m'ont frappé. Les caractères
+sont vraiment pris dans un monde bien étrange: cet
+oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce
+jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel;
+cette petite fille franche petite coquine, vraie
+modiste de la rue Vivienne, qu'on nous donne pour
+une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour
+ramener un libertin autrement que par un caprice
+dont il se repentira le quart d'heure d'après; cette
+baronne insolente et commune, qu'on nous présente
+tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;&mdash;tout
+cela est sans tenue, sans consistance, sans
+suite. C'est d'un monde fabuleux ou vu à travers une
+goguette et dans une pointe de vin. L'esprit de détail
+et la drôlerie imprévue font les frais de la scène et
+raccommodent à chaque instant la déchirure du fond.
+Mais il y a des gens qui vont sérieusement s'imaginer
+que c'était là le suprême bon ton du monde le plus
+délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un tel
+monde n'a jamais existé autre part que dans les
+fumées de la fantaisie du poète revenant de la tabagie.
+Je me trompe: il y a des jeunes gens, et même des
+jeunes femmes qui, s'étant engoués du genre-Musset,
+se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie,
+tant qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron.
+L'original ici n'est venu qu'après la copie, et
+n'est pas du tout un original.</p>
+
+<p>«Alfred de Musset est le caprice d'une époque
+blasée et libertine.»</p>
+
+<p>Il faut passer un mouvement de dépit au critique
+dont l'arrêt vient d'être cassé par la foule. Nous avons
+cité cette page maussade et inintelligente parce
+qu'elle précise le moment où la gloire de Musset,
+confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son
+essor. Le succès du <i>Caprice</i> a plus fait pour sa réputation
+que toutes ses poésies mises ensemble. Il
+devint populaire en quelques jours, et ses vers en
+profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan
+au poète, qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait
+le moins.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre en prose de Musset comprend encore des
+<i>Nouvelles</i>, des <i>Contes</i>, des <i>Mélanges</i>, et la <i>Confession
+d'un Enfant du siècle</i> (1836), dont il a déjà été question
+à propos de George Sand.</p>
+
+<p>La <i>Confession</i> a eu l'étrange fortune d'être presque
+toujours jugée sur ses défauts et ses mauvaises
+pages, même par ses admirateurs. La jeunesse d'il
+y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations
+des deux premières parties, dans lesquelles
+Musset n'est qu'un médiocre élève de Rousseau et
+de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui condamne le
+livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer
+l'idylle qui leur succède: «Comme je me promenais
+un soir dans une allée de tilleuls, à l'entrée du village,
+je vis sortir une jeune femme d'une maison
+écartée. Elle était mise très simplement et voilée,
+en sorte que je ne pouvais voir son visage; cependant
+sa taille et sa démarche me parurent si charmantes,
+que je la suivis des yeux quelque temps. Comme elle
+traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui
+paissait en liberté dans un champ, accourut à elle;
+elle lui fit quelques caresses, et regarda de côté et
+d'autre, comme pour chercher une herbe favorite à
+lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage;
+j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à
+la main. Le chevreau vint à moi à pas comptés, d'un
+air craintif; puis il s'arrêta, n'osant pas prendre la
+branche dans ma main. Sa maîtresse lui fit signe
+comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air
+inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la
+main sur la branche, que le chevreau prit aussitôt.
+Je la saluai, et elle continua sa route.»</p>
+
+<p>C'est la première rencontre avec Brigitte. Non
+moins charmant est le tableau du modeste intérieur
+de la pâle jeune femme aux grands yeux noirs. Le
+récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale
+de l'amour dans ces deux c&oelig;urs qui s'étaient cru usés,
+et la scène de l'aveu est d'une douceur grave. Un soir,
+ils sont sur le balcon de Brigitte, contemplant les
+splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée sur son
+coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté
+d'elle, et je la regardais rêver. Bientôt je levai les
+yeux moi-même; une volupté mélancolique nous enivrait
+tous deux. Nous respirions ensemble les tièdes
+bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions
+au loin dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur
+pâle que la lune entraînait avec elle en descendant
+derrière les masses noires des marronniers.
+Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé
+avec désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce
+souvenir me fit tressaillir; tout était si plein maintenant!
+Je sentis qu'un hymne de grâce s'élevait dans
+mon c&oelig;ur, et que notre amour montait à Dieu. J'entourai
+de mon bras la taille de ma chère maîtresse;
+elle tourna doucement la tête: ses yeux étaient noyés
+de larmes.»</p>
+
+<p>Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau
+sont aussi bien belles. George Sand et Musset
+les avaient faites ensemble dans l'automne de 1833.
+Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers qu'Octave
+et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux
+mêmes genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient
+échangé à voix basse les mêmes confidences. Les
+habits d'homme de Brigitte, sa blouse de cotonnade
+bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute
+de goût, c'était le costume de voyage de son amie,
+celui de la première <i>Lettre d'un voyageur</i>. J'ai dit
+ailleurs<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> l'émotion de George Sand en retrouvant
+dans la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> l'histoire à
+peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette
+véracité scrupuleuse explique et excuse les longueurs
+de la cinquième partie, monotone récit de
+querelles si pénibles, que la victoire du rival de
+Musset, qui met fin au volume, est un soulagement
+pour le lecteur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du
+fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever
+toute valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que
+son frère prît chevaleresquement tous les torts sur lui.</p></div>
+
+<p>En résumé: une &oelig;uvre d'art très inégale, tantôt
+déclamatoire, tantôt supérieure, quelquefois fatigante;
+mais un livre précieux par sa sincérité et très
+honorable pour Musset, qui y donne partout, sans
+hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme
+qu'il a aimée, et qui n'avait pourtant pas été sans
+reproches. Telle apparaît la <i>Confession d'un enfant
+du siècle</i>, à présent que tous les voiles sont levés.</p>
+
+<p>Les <i>Contes</i> et les <i>Nouvelles</i> sont de petits récits
+sans prétentions, écrits avec sentiment ou esprit,
+selon le sujet, et où Musset a atteint deux ou trois
+fois la perfection. La perle des contes est le <i>Merle
+blanc</i> (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être
+romantique dans une famille vouée depuis plusieurs
+générations aux vers classiques. A la première note
+hasardée par le héros, son père saute en l'air:
+«Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce ainsi
+qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là
+siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous
+les usages et toutes les règles?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai
+sifflé comme je pouvais....</p>
+
+<p>&mdash;On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit
+mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous
+sifflons de père en fils.... Tu n'es pas mon fils; tu
+n'es pas un merle.»</p>
+
+<p>L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les
+choses moins au tragique, mais il croyait tout de
+bon, après le premier volume de son fils, que ce
+n'était pas là siffler.</p>
+
+<p>Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu
+des cénacles emplumés auprès desquels il
+cherche un asile, parce qu'il ne ressemble à personne.
+Il prend le parti de chanter à sa mode et
+devient un poète célèbre. La suite n'est pas moins
+transparente. Il épouse une merlette blanche qui fait
+des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un
+plan avant de se mettre à l'&oelig;uvre». Elle avait aussi
+les idées avancées de l'auteur de <i>Lélia</i>, «ayant toujours
+soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et
+de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète
+emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti
+à sa couleur comme à son génie. Hélas! sa femme
+l'avait trompé. Ce n'était pas une merlette blanche;
+c'était une merlette comme toutes les merlettes; elle
+était teinte et elle déteignait!</p>
+
+<p>Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels.
+Quand l'amoureux n'est pas Musset en chair et en
+os, il est rare qu'il n'ait pas du moins avec lui
+quelque trait, quelque aventure en commun. Les
+héroïnes sont presque toutes croquées d'après nature,
+comme aussi les paysages, les intérieurs, les épisodes.
+Il inventait peu. Il travaillait sur «documents
+humains» et racontait des «choses vécues», à la
+façon de nos romanciers naturalistes; seulement, il
+ne regardait pas avec les mêmes yeux.</p>
+
+<p>Musset a employé dans son théâtre une prose poétique
+qui a peu de rivales dans notre langue. Elle
+est éminemment musicale. L'harmonie en est caressante,
+le rythme doux et ferme. Le mouvement suit
+avec souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible,
+tantôt pressé et passionné. Les épithètes sont mieux
+que sonores ou rares: elles sont évocatrices. L'ensemble
+est pittoresque et éloquent, sans cesser
+jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et
+très raffiné.</p>
+
+<p>Sa prose courante est parfaite. C'est une langue
+franche et transparente, où l'expression est juste, le
+tour de phrase net et naturel. Ses lettres familières
+sont vives et aisées. Son frère en a publié quelques-unes
+dans les <i>&OElig;uvres posthumes</i>, mais celles que
+j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En
+ce temps-là, on comprenait autrement que de nos
+jours les devoirs d'éditeur. Paul de Musset ne s'est
+pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir
+le style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il
+arrangeait aussi un peu le sens. Musset avait écrit à
+<i>la marraine</i>, à propos d'amour: «<i>Je me suis</i> passablement
+brûlé les ailes en temps et lieu». Paul imprime:
+«<i>L'on m'a</i> passablement brûlé les ailes...»
+(17 déc 1838). Musset disait ailleurs, à propos d'un
+article pour lequel il demandait certains renseignements:
+«J'aime mieux faire une page <i>médiocre</i>,
+mais honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée».
+Il était inadmissible que Musset pût écrire
+une page <i>médiocre</i>; on lit dans le volume: «J'aime
+mieux faire une page <i>simple</i>». Sur Mlle Plessy dans
+le <i>Barbier de Séville</i>: «Rosine n'a pas été <i>espagnole</i>,
+mais elle a été spirituelle». Correction:
+«Rosine n'a pas été <i>espiègle</i>». Ailleurs, <i>taper</i>
+est remplacé par <i>frapper</i>, <i>au beau milieu</i> par
+<i>au milieu</i>, <i>je me suis en allé</i> par <i>je m'en suis
+allé</i>, etc., etc. Il y a des pages entièrement récrites.
+Si Musset avait vu le volume, il aurait été pénétré
+d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la
+patience de son frère, mais peut-être se serait-il
+souvenu d'un travail d'agrément pour lequel l'aristocratie
+française s'était prise de passion au temps
+de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles
+dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs
+journées à coller des pains à cacheter en rond, sur
+de petits morceaux de carton qui devenaient des
+bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre
+l'utilité de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches
+chez les marchands? écrivait-il; d'où nous vient
+cette rage de bobèches?» Je ne sais si le travail
+d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup
+plus utile que la fabrication des bobèches en pains à
+cacheter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h1>
+
+<h2>LES DERNIÈRES ANNÉES</h2>
+
+
+<p>Musset sentit venir et grandir l'impuissance
+d'écrire, et n'en ignora pas la cause. Il savait qu'il
+détruisait lui-même son intelligence, jour par jour,
+heure par heure, et il assistait au désastre le désespoir
+dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de
+se défendre contre lui-même. Le mal venait de loin.
+<i>Sainte-Beuve à Ulrich Guttinguer</i>: «28 avril 1837,
+ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre jour, bien
+aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être
+si, si perdu et si gâté au fond et en dessous.»</p>
+
+<p>Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait.
+Son frère raconte comment, en 1839, il fut
+sur le point de se tuer. L'année suivante, Alfred
+Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier
+qu'il avait surpris le matin même, à la campagne,
+sur la table de Musset. On y lisait ces vers tracés
+au crayon:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai perdu ma force et ma vie,<br /></span>
+<span class="i0">Et mes amis et ma gaieté;<br /></span>
+<span class="i0">J'ai perdu jusqu'à la fierté<br /></span>
+<span class="i0">Qui faisait croire à mon génie.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand j'ai connu la Vérité,<br /></span>
+<span class="i0">J'ai cru que c'était une amie;<br /></span>
+<span class="i0">Quand je l'ai comprise et sentie,<br /></span>
+<span class="i0">J'en étais déjà dégoûté.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et pourtant elle est éternelle,<br /></span>
+<span class="i0">Et ceux qui se sont passés d'elle<br /></span>
+<span class="i0">Ici-bas ont tout ignoré.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.<br /></span>
+<span class="i0">Le seul bien qui me reste au monde<br /></span>
+<span class="i0">Est d'avoir quelquefois pleuré.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les causes de cette mort anticipée sont affreusement
+tristes. Qu'on veuille bien se rappeler la fragilité
+de sa machine et les révoltes indomptables de
+ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques
+qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement
+de lui-même. Un soir&mdash;c'était le 13 août 1844,&mdash;la
+marraine lui avait parlé très sérieusement, dans
+l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors il
+leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle
+en pleura: «Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a
+dit, disait-elle ensuite à Paul. Cela est au-dessus de
+mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue sur
+tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya
+le sonnet suivant, qui a été imprimé dans la <i>Biographie</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.<br /></span>
+<span class="i0">Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,<br /></span>
+<span class="i0">Ceux même dont hier j'aurai serré la main<br /></span>
+<span class="i0">Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils sont moins mes amis que le verre de vin<br /></span>
+<span class="i0">Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;<br /></span>
+<span class="i0">Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,<br /></span>
+<span class="i0">A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Est-ce à vous de me faire une telle injustice,<br /></span>
+<span class="i0">Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?<br /></span>
+<span class="i0">Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,<br /></span>
+<span class="i0">Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié<br /></span>
+<span class="i0">Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Détournons la tête et passons,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le c&oelig;ur plein de pitié pour des maux inconnus,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable
+de pousser le génie à un pareil suicide.</p>
+
+<p>Musset n'attendait du public aucune indulgence.
+«Le monde, disait-il, n'a de pitié que pour les maux
+dont on meurt.» Il s'abandonnait devant sa famille
+à une tristesse profonde, qui augmentait après
+chaque effort pour s'étourdir. Un soir, au retour
+d'une partie de plaisir, il écrivit: «Parmi les coureurs
+de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils;
+il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on
+voir un spectacle plus pénible que celui d'un libertin
+qui souffre? J'en ai vu dont le rire faisait frissonner.
+Celui qui veut dompter son âme avec les armes des
+sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un extérieur
+impassible; il peut enfermer sa pensée dans
+une volonté tenace; sa pensée mugira toujours dans
+le taureau d'airain.» Sa pensée faisait son devoir et
+«mugissait». Sa volonté malade manquait au sien et
+ne venait pas à son secours. Cette agonie morale
+dura plus de quinze ans.</p>
+
+<p>En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne
+contenance et affectait la gaieté. Son extraordinaire
+mobilité lui rendait la tâche assez facile. Il s'amusait
+comme un enfant des moindres bagatelles. Les petits
+malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé
+de bon goût de prendre au tragique, avaient aussi
+le don de réveiller sa verve. On peut dire que ses
+perpétuels démêlés avec la garde nationale pour ne
+pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il
+avait généralement le dessous et s'en allait coucher
+en prison. Quand il se voyait bel et bien sous clef à
+l'hôtel des Haricots, dans la cellule 14, réservée aux
+artistes et aux gens de lettres, il se trouvait tellement
+absurde, qu'il se riait au nez en prose et en
+vers. Tout le monde a lu <i>Le mie prigioni</i>, écrites
+dans la cellule 14:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On dit: «Triste comme la porte<br /></span>
+<span class="i2">D'une prison»,<br /></span>
+<span class="i0">Et je crois, le diable m'emporte,<br /></span>
+<span class="i2">Qu'on a raison.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D'abord, pour ce qui me regarde,<br /></span>
+<span class="i2">Mon sentiment<br /></span>
+<span class="i0">Est qu'il vaut mieux monter sa garde,<br /></span>
+<span class="i2">Décidément.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je suis, depuis une semaine,<br /></span>
+<span class="i2">Dans un cachot,<br /></span>
+<span class="i0">Et je m'aperçois avec peine<br /></span>
+<span class="i2">Qu'il fait très chaud, <i>etc.</i>, <i>etc.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p><i>Le mie prigioni</i> ont un pendant qui est moins
+connu. C'est une lettre adressée à Augustine Brohan.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Des Haricots. Vendredi.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je
+gémis au sein des cachots. Cela ne m'empêchera
+pas d'aller vous voir demain samedi. Mais je vous
+écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis
+en ce moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui
+fut mal gravé dans le <i>Diable à Paris</i>. C'est pour
+cause de patrouille, car je n'ai tué personne.»</p>
+
+<p>Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même
+et redevenait morne. Aux trop justes sujets
+de tristesse que nous avons indiqués s'ajoutaient des
+ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son
+peu de succès. Il était toujours modeste (un peu
+moins, cependant, en vieillissant) et avait toujours
+horreur des compliments, au point d'en paraître hautain
+et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à
+Mme Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois
+volontiers le plaisir que j'ai pu leur faire. Je vous
+donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a
+neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils
+me blessent ni que je les croie faux, mais ils me
+donnent envie de me sauver.» <i>A Alfred Tattet</i>,
+août 1838: «Et vous aussi, vous me faites des
+compliments! <i>tu quoque, Brute!</i> Mais je les reçois de
+bon c&oelig;ur, venant de vous&mdash;ne m'appelez jamais
+<i>illustre</i>, vous me feriez regretter de ne pas l'être.
+Quand vous voudrez me faire un compliment, appelez-moi
+votre ami.»</p>
+
+<p>Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence
+qui chagrine et décourage un écrivain, et
+le poète des <i>Nuits</i> en avait fait la dure expérience. Il
+y avait toujours eu des jeunes gens sachant <i>Rolla</i>
+par c&oelig;ur. La foule avait presque oublié Musset,
+malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était
+détaché après <i>Rolla</i> du groupe des écrivains novateurs.
+Il avait abjuré la forme romantique au moment
+où le romantisme triomphait: la presse ne s'occupa
+plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses
+plus belles &oelig;uvres furent accueillies les unes après
+les autres par un silence indifférent. Henri Heine
+disait avec étonnement, en 1835: «Parmi les gens
+du monde, il est aussi inconnu comme auteur que
+pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert,
+qui rapporte ce propos, ajoute que Heine disait
+vrai; les salons parisiens, y compris le sien, ne
+connaissaient que la <i>Ballade à la lune</i> et l'<i>Andalouse</i>.
+Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter
+devant une trentaine de personnes le duel de <i>Don
+Paez</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,<br /></span>
+<span class="i0">Deux louves,....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait
+lu cela.</p>
+
+<p>Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel
+et étant, d'autre part, assez détaché (un peu
+trop) des affaires publiques, Musset vieillissant a eu
+l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous les
+grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce
+qui a été dit avec tant de bon sens<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> sur les dangers
+de l'influence littéraire des salons et des femmes.
+Musset a beaucoup trop vécu de la vie de salon et
+dans la société des femmes. A force de rimer des
+bouquets à Chloé pour ses «petits becs roses» et
+de rechercher les applaudissements de leurs «menottes
+blanches», il s'est déshabitué des pensées et
+des efforts virils au moment où c'était pour lui une
+question de vie et de mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> M. Brunetière, <i>l'Évolution des genres</i>.</p></div>
+
+<p>Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il
+cessa de les donner au travail. Ses lettres en font
+foi. Les événements de ces longues années sont
+quelques petits voyages et beaucoup de passions
+pour rire. En 1845, il passe une partie de l'été dans
+les Vosges. A son retour, il écrit au fidèle Tattet:
+«Rien n'élève le c&oelig;ur et n'embellit l'esprit comme
+ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable
+le nombre de maisons, de paysans, de
+troupeaux d'oies, de chopes de bière, de garçons
+d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés,
+de curés de village, de personnes lettrées, de hauts
+dignitaires, de plants de houblon, de chevaux
+vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont passé devant
+les yeux....»</p>
+
+<p>«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq
+à quarante-six ans, qui se rendait, par
+les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires,
+de Varsovie aux Batignolles. Le fait est historique;
+elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage
+de Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure
+de temps en temps, parce qu'un grand monsieur de
+sept ou huit pieds de long sur très peu de large
+s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur
+s'appelait <i>mon bien-aimé</i>, du moins ne l'ai-je
+pas entendu appeler d'un autre nom....» Le <i>bien-aimé</i>
+était allé bouder dans la rotonde, laissant
+Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée:
+«Jugez, mon cher ami, de ma situation. Heureusement
+sa figure d'Ariane m'a fait penser à Bacchus.
+Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une bouteille
+de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un
+poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous
+cheminâmes tristement. O mon ami, que de drames
+poignants, que de souffrances et de palpitations peuvent
+renfermer les trois compartiments d'une diligence!»</p>
+
+<p>Madame Jaubert était la confidente attitrée des
+affaires de c&oelig;ur. La lettre suivante se rapporte à la
+brouille de Musset avec la princesse Belgiojoso:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Marraine!!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Le fieux est déconfit!!!</p>
+
+<p>«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?</p>
+
+<p>«Il a écrit à c&oelig;ur ouvert....</p>
+
+<p>«On lui en a flanqué sur la tête.</p>
+
+<p>«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une
+réponse... <span class="smcap">imprimable</span>.</p>
+
+<p>«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a
+commencé par faire en recevant cette réponse
+immortelle, ou du moins digne de l'être?</p>
+
+<p>«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme
+un veau pendant une bonne demi-heure.</p>
+
+<p>«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans
+mon meilleur temps, la tête dans mes mains, les
+deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate,
+les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai
+sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et
+en outre j'ai eu l'avantage de souffrir comme un
+chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement
+un <i>océan d'amertume</i>, comme disent les bonnes
+gens....»</p>
+
+<p>Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop
+cruels <i>Sur une morte</i> (1<sup>er</sup> octobre 1842).</p>
+
+<p>Musset semblait prendre à tâche de se faire une
+réputation de frivolité, dans le pays du monde où
+elle est le moins pardonnée. L'heure de la gloire
+approchait pourtant. Il est très difficile de suivre le
+travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du
+public et qui aboutit tout d'un coup à une explosion
+de célébrité, surtout quand il s'agit d'un écrivain
+imprimé depuis longtemps. On peut noter quelques
+indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours
+une part de mystère. Le revirement en faveur
+de Musset a été précédé de symptômes qui étaient
+assurément très significatifs. Ils sont loin, cependant,
+de tout expliquer.</p>
+
+<p>Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par
+la médiocre <i>Lucrèce</i> de Ponsard montrait combien
+on était las du romantisme. Musset devait nécessairement
+profiter de cette révolution du goût. Pour
+d'autres causes, qui forment ici la part du mystère,
+ses vers commençaient à trouver le chemin de tous
+les c&oelig;urs; beaucoup de personnes le découvraient.
+Cela alla si vite que, trois ans après le succès de
+<i>Lucrèce</i> et la chute des <i>Burgraves</i>, on rencontre déjà
+des protestations contre l'excès de sa faveur auprès
+de la jeunesse. Dans les premiers mois de 1846,
+Sainte-Beuve copie dans son <i>Journal</i> une lettre où
+Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet
+engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu
+comme art la solennité des châteaux de Louis XIV,
+mais pas davantage l'entresol de la rue Saint-Georges;
+il y a entre les deux Florence et la nature.»
+Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une
+note qui les aggrave. L'essor pris soudain par
+Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il
+en parle avec aigreur. L'explosion de popularité
+déterminée par le succès du <i>Caprice</i> acheva de le
+mettre hors des gonds. On a déjà vu son réquisitoire
+contre <i>Il ne faut jurer de rien</i>. Vers la fin
+de 1849, revenant sur la vogue du <i>Caprice</i>, il écrit:
+«On outre tout. Il y a dans le succès de Musset du
+vrai et de l'engouement. Ce n'est pas seulement le
+distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse
+dissolue adore chez Musset l'expression de ses
+propres vices; dans ses vers elle ne trouve rien de
+plus beau que certaines poussées de verve où il
+donne comme un forcené. <i>Ils prennent l'inhumanité
+pour le signe de la force<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</i>»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Écrit au lendemain de la première représentation de
+<i>François le Champi</i> (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre
+de Brizeux dans les <i>Notes et Pensées</i>, mais sans indication
+de date.</p></div>
+
+<p>Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de
+personne d'empêcher Musset de passer au premier
+rang, à côté de Lamartine et de Victor Hugo. Après
+les débauches de clinquant et de panaches des vingt
+dernières années, on revenait à la vérité et au
+naturel. Mis en goût de Musset par son théâtre,
+ceux qui l'avaient applaudi la veille à la Comédie-Française
+ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité
+de la langue les ravissait. Ils rencontraient
+des vers dont le réalisme franc et savoureux répondait
+aux besoins nouveaux de leur esprit, et ils étaient
+non moins frappés de la sincérité des sentiments. A
+la question de la Muse dans la <i>Nuit d'août</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De ton c&oelig;ur ou de toi lequel est le poète?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est
+ton c&oelig;ur», et cela les attirait vers l'auteur comme
+vers un ami avec qui l'on peut s'épancher et ouvrir
+son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint
+en peu de temps pour les nouvelles générations, ce
+qu'il est resté pour elles jusqu'à la guerre, nul ne
+l'a mieux dit que Taine. La page qu'on va lire est
+de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante
+qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible
+exercée pendant vingt ans par Alfred de Musset:</p>
+
+<p>«Nous le savons tous par c&oelig;ur. Il est mort, et il
+nous semble que tous les jours nous l'entendons
+parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans
+un atelier, une belle jeune fille qui se penche au
+théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la
+pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée
+riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a
+rien qui ne nous le rende présent et comme vivant
+une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant
+et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il
+n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le
+sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession
+de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a
+aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme.
+Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
+plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il
+se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous
+restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le
+plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation
+vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de
+cette chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui
+couvre tout de son ombre, horizons et chemins»!
+Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué
+l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les
+impétueuses passions qui montent avec les ondées
+d'un sang vierge du plus profond d'un jeune c&oelig;ur!
+Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop
+plein, il s'y est livré, il s'en est enivré.... Il a trop
+demandé aux choses; il a voulu d'un trait, âprement
+et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
+cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme
+une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il
+est resté les mains salies, aussi altéré que devant.
+Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans
+tous les c&oelig;urs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La
+Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur
+immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire,
+tout l'essaim de visions divines passe à peine devant
+ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions
+et les sarcasmes tous les spectres de la débauche et
+de la mort....»</p>
+
+<p>«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours:
+nous n'en pouvons écouter un autre; tous à
+côté de lui nous semblent froids ou menteurs.»</p>
+
+<p>Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines
+qu'il a chantées; il a été «plus qu'un poète,... un
+homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait dire; c'est
+pour cela que nous avons tant aimé Musset, et
+qu'aucun autre ne peut le remplacer pour nous.</p>
+
+<p>Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant
+que si l'heure en avait sonné dix ans plus tôt.
+A partir de 1840, les maladies s'acharnèrent sur lui:
+une fluxion de poitrine, une pleurésie, la maladie de
+c&oelig;ur qui devait l'emporter, et puis des crises de
+nerfs, des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut
+le laissait plus nerveux et plus excessif, trop sensible,
+trop mobile, trop extrême en tout, soit qu'il
+s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se
+rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux.
+Charmant malgré tout dans ses bonnes heures,
+et laissant une impression ineffaçable aux échappés
+de collège qui venaient frapper à sa porte pour contempler
+le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus,
+écrivait l'un d'eux longtemps après, cette image
+presque d'adolescent, sorte de Chérubin de la Muse,
+que David d'Angers nous a conservée dans son
+admirable médaillon; mais combien ce beau visage
+grave, résolu, presque énergique, était différent
+de ce portrait de Landelle où l'&oelig;il atone est sans
+lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure
+encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils
+d'argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est
+pas sans harmonie, couronnait un visage un peu
+froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce
+animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur
+bistrée où se trahissait le mal dont il était déjà
+atteint<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Eugène Asse, <i>Revue de France</i>, 1<sup>er</sup> mars 1881. La visite
+de M. Asse doit être placée dans les dernières années de la
+vie de Musset.</p></div>
+
+<p>Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume,
+dit Musset, n'est pas à tout jamais brisée dans ma
+main, ce n'est plus Suzette et Suzon que je chanterai.»
+Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion
+à l'<i>Espoir en Dieu</i> et à d'autres pages d'une inspiration
+analogue, il reprit: «Oui, j'ai puisé à cette
+source de la poésie, mais j'y veux puiser plus largement
+encore».</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur
+la fin, sérieux, et échappant du moins par la pensée
+à la fange dans laquelle il roulait trop souvent son
+corps. L'influence d'une humble religieuse avait contribué
+au développement des idées graves. Il avait
+été soigné pendant sa fluxion de poitrine, en 1840,
+par la s&oelig;ur Marceline, dont il est souvent question
+dans ses lettres: <i>A son frère</i> (juin 1840): «... Je
+finirai mes vers à la s&oelig;ur Marceline un de ces jours,
+l'année prochaine, dans dix ans, quand il me plaira
+et si cela me plaît; mais je ne les publierai jamais et
+ne veux même pas les écrire. C'est déjà trop de te
+les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds
+et je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien
+le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes
+pour mon usage particulier. Mon admiration
+et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront
+jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur.
+C'est décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de
+Castries m'approuve; elle dit qu'il est bon d'avoir
+dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y mette
+que des choses saines.»</p>
+
+<p>A la maladie suivante, il avait fait redemander à
+son couvent la s&oelig;ur Marceline. Très prudemment,
+on lui en envoya une autre. <i>A la marraine</i>: «... Au
+lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,...
+grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se
+faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien
+soigné et fort ennuyé. Ah! que les s&oelig;urs Marceline
+sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce
+monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez,
+que vous donner un verre de tisane! Combien il y en
+a peu qui sachent en même temps guérir et consoler!
+Quand ma s&oelig;ur Marceline venait à mon lit, sa petite
+tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant
+de ch&oelig;ur: « Quel <i>n&oelig;ud</i> terrible vous vous faites là!»
+(elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre
+chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même!...»</p>
+
+<p>S&oelig;ur Marceline venait de loin en loin prendre de
+ses nouvelles, causait quelques instants et disparaissait.
+Musset, rapporte son frère, considérait ces visites
+«comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et
+consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour
+garde-malade. <i>A Alfred Tattet</i>: «Le samedi 14 mai
+1844.&mdash;Je viens d'avoir une fluxion de poitrine....
+Quand je dis fluxion de poitrine, c'est <i>pleurésie</i> que
+je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose....
+Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne
+s&oelig;ur Marceline est revenue, plus une seconde avec
+elle, bonne, douce, charmante comme elles le sont
+toutes, et de plus femme d'esprit....»</p>
+
+<p>S&oelig;ur Marceline avait soigné l'âme en même
+temps que le corps et pansé d'une main pieuse,
+avec la hardiesse des c&oelig;urs purs, les plaies morales
+béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à
+Musset était nouveau pour lui. Il était austère et consolant.
+Ce qu'elle gagna à Dieu, personne ne l'a
+jamais su, mais il est certain que la paix entrait dans
+la chambre avec s&oelig;ur Marceline pour en repartir,
+hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont
+été pénibles malgré les joies, vivement goûtées, du
+succès grandissant. Sa maladie de c&oelig;ur lui avait
+donné une agitation fatigante. Il était toujours inquiet
+et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers
+vers qu'il ait écrits. Ils peignent cet état angoissant,
+sans repos ni soulagement:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,<br /></span>
+<span class="i0">De tous les côtés sonne à mes oreilles.<br /></span>
+<span class="i0">Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,<br /></span>
+<span class="i0">Partout je la sens, partout je la vois.<br /></span>
+<span class="i0">Plus je me débats contre ma misère,<br /></span>
+<span class="i0">Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur;<br /></span>
+<span class="i0">Et, dès que je veux faire un pas sur terre,<br /></span>
+<span class="i0">Je sens tout à coup s'arrêter mon c&oelig;ur.<br /></span>
+<span class="i0">Ma force à lutter s'use et se prodigue.<br /></span>
+<span class="i0">Jusqu'à mon repos, tout est un combat;<br /></span>
+<span class="i0">Et, comme un coursier brisé de fatigue,<br /></span>
+<span class="i0">Mon courage éteint chancelle et s'abat. <br/></span>
+<span class="i4">(1857)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir
+du 1<sup>er</sup> mai 1857, il était plus mal et alité. S&oelig;ur Marceline
+n'était pas là, mais son visage patient passa
+devant les yeux du mourant, lui apportant une dernière
+fois l'apaisement. Vers une heure du matin,
+Musset dit: «Dormir!... enfin je vais dormir!» et il
+ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. La mort
+l'avait pris doucement dans son sommeil.</p>
+
+<p>On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné,
+un laid petit tricot et une plume brodée de soie que
+s&oelig;ur Marceline lui avait faits dix-sept ans auparavant.
+On lisait sur la plume: «Pensez à vos promesses».</p>
+
+<p>L'enterrement eut lieu par un temps triste et
+humide. «Nous étions vingt-sept en tout», dit
+Arsène Houssaye. Où donc étaient les étudiants, et
+comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur
+cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?</p>
+
+<p>Sa renommée atteignit son zénith sous le second
+empire. Elle fut alors éblouissante. Il n'était plus
+question d'hésiter à le mettre à côté de Lamartine
+et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même
+un peu en avant, en tête des trois. Tandis que le
+courant réaliste emportait une partie des esprits
+vers Balzac, dont le grand succès date de la même
+époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient
+à l'entrée de la route, auprès du poète qui
+«n'avait jamais menti», s'il se gardait de tout dire.
+Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à de la
+poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa
+peine. Il écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre
+dont les termes sont trop crus pour la pouvoir
+donner en entier: «Vous sentez la poésie en véritable
+<i>dilettantiste</i>. C'est comme cela qu'il faut la
+sentir.</p>
+
+<p>«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner
+que j'ai éprouvé quelque surprise à voir votre
+admiration pour Musset.</p>
+
+<p>«Excepté à l'âge de la première communion,...
+je n'ai jamais pu souffrir <i>ce maître des gandins</i>, son
+impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer
+pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux
+de fautes de grammaire et de prosodie....»
+Baudelaire prêchait dans le désert, comme le prouve
+une note mise par Sainte-Beuve au bas de sa lettre:
+«Rien ne juge mieux les générations littéraires
+qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste
+et comme frénétique dont tous ces jeunes ont été
+saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour
+Musset<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque
+les dernières lignes de son <i>Journal</i>. Sainte-Beuve est mort le
+13 octobre 1869.</p></div>
+
+<p>Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain
+anglais distingué, sir Francis Palgrave, lui a
+consacré un essai<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> que l'inattendu de certaines
+idées, de certaines comparaisons, rend doublement
+intéressant pour nous. Après avoir constaté que
+«Musset a réussi à franchir les barrières de Paris»,
+sir Francis passe ses ouvrages en revue. Il en
+trouve guère qu'à blâmer dans la <i>Confession d'un
+Enfant du siècle</i>, qui lui paraît violente et désordonnée,
+très fausse, malgré ses prétentions au réalisme.
+En revanche, il place les <i>Nouvelles</i> à côté de
+<i>Werther</i>, du <i>Vicaire de Wakefield</i>, de la <i>Rosamund
+Grey</i> de Charles Lamb et de certaines pages de
+Jane Austen.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Oxford Essays</i>, 1855.</p></div>
+
+<p>Les vers de Musset le font penser, non à Byron,
+ainsi qu'on aurait pu le croire, mais à Shelley, à
+Tennyson et «peut-être» aux poètes de l'âge d'Élisabeth.
+Ils sont «musicaux et point déclamatoires».
+D'après lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine
+parce qu'il est moins absorbé dans son <i>moi</i>, et à
+Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue pas d'antithèses.
+Certaines de ses pièces possèdent «une
+grâce particulière et indéfinissable, une beauté
+comme celle du monde ancien, un quelque chose qui
+rappelle la perfection éolienne et ionienne». Les
+<i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> sont bien extravagants,
+mais bien vigoureux.</p>
+
+<p>Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse.
+Il nous aurait rappelé, si nous avions été tenté de
+l'oublier, qu'on doit parler pieusement des grands
+poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile
+font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les
+juger que respectueusement et avec tendresse. Nous
+qui sommes d'une pâte moins fine et moins sensible,
+et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans les souffrances
+mystérieuses du génie, dans «ses luttes
+avec ses anges», nous ne devons pas oublier qu'en
+un certain sens, mais très réellement, ces hommes-là
+souffrent pour nous; qu'ils résument en eux nos
+aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos
+yeux le spectacle de combats plus rudes que les
+nôtres, et que ce sont vraiment les confesseurs de
+l'humanité. Nous convenons sans difficulté... que
+beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que
+la <i>Confession</i>, ne seraient pas à leur place dans un
+salon anglais; que ce sont des ouvrages à réserver
+à ceux-là seuls qui ont assez de courage, assez
+d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que
+ces tableaux des abîmes de la nature humaine profitent
+à la saine direction de leur vie. Mais, tout
+cela accordé, nous ne pensons pas qu'on puisse lire
+Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie
+quelque chose dont l'histoire de la poésie française
+n'avait pas encore offert d'exemple.»</p>
+
+<p>L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable.
+M. Paul Lindau a consacré tout un volume
+à Musset<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Nous en résumons les conclusions:
+«Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son
+temps, en est certainement le tempérament le plus
+poétique. Personne ne l'égale pour la profondeur de
+l'intuition poétique, et personne n'est aussi sincère
+et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient morbides,
+mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur
+donne est toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie
+du sentiment et les phrases. Il vit dans une
+crainte perpétuelle de se tromper lui-même.... Il
+aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Alfred de Musset</i>, Berlin, 1876.</p></div>
+
+<p>«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce
+qui nous captive en lui et nous reprend toujours, ce
+qui nous le rend si cher. Grillparzer a dit que la
+source de toute poésie était dans la vérité de la sensation.
+Toute la poésie de Musset s'explique par cette
+vérité. Quand il se trompe, c'est de bonne foi....»</p>
+
+<p>M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine
+«appelait Musset le premier poète lyrique de la
+France».</p>
+
+<p>Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux
+honneur de faire école et d'être imité comme
+peut l'être un poète: par ses procédés, le choix de
+ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits
+défauts en tous genres. Innombrables furent les
+chansons, les madrigaux fringants, les petits vers
+cavaliers et impertinents, les piécettes licencieuses,
+plus proches de Crébillon fils que de Musset, les
+Ninon et les Ninette de la rue Bréda, les marquises
+de contrebande et les Andalouses des Batignolles,
+dont Alfred de Musset serait aujourd'hui le grand-père
+responsable devant la postérité, s'il en avait survécu
+quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un
+bonheur, car ce n'était pas une famille enviable. Le
+Musset des bons jours, des grands jours, celui des
+<i>Nuits</i>, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait
+allumer l'étincelle couvant dans les c&oelig;urs; il ne
+pouvait pas avoir de disciples, car il n'avait pas de
+procédés, pas de manière, il était le plus personnel
+des poètes. On ne prend pas à un homme son c&oelig;ur et
+ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique;
+en un mot, on ne lui prend pas son génie, et il n'y
+avait presque rien à prendre à Musset que son génie.</p>
+
+<p>Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut
+dans la faveur des foules détournent maintenant de
+lui la nouvelle école, celle qui grandit sur les ruines
+du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus le
+naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni
+dans les sentiments, ni même dans les choses. Le
+goût du singulier les a ressaisis, et celui des déformations
+de la réalité. Qu'ils se nomment eux-mêmes
+décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui
+renaît dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé,
+reconnaissable toutefois sous le masque et malgré
+les changements d'étiquettes. Il est devenu bien plus
+mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait
+Corneille et les héroïnes de la Fronde, pour prendre
+au moral un je ne sais quoi d'affaissé et d'étriqué. Il
+est servi par un art compliqué et savant, au prix
+duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et
+qui semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant
+développement de la phrase romantique. Il a le
+sang moins riche, le tempérament plus affiné, mais
+c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le
+poète du <i>Souvenir</i>, avec ses chagrins si simples, à la
+portée de tous, et son français classique, à nos
+curieux de sensations rares, aux inventeurs de l'écriture
+décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné.</p>
+
+<p>La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup
+nui auprès des nouvelles générations. Celles-ci contemplent
+avec étonnement les emportements de passion
+et les déploiements de sensibilité des gens
+de 1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles
+pour se dévorer le c&oelig;ur; les maux que
+Musset a tour à tour maudits et bénis avec une égale
+véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique
+qu'on accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait
+peut avoir une poésie toute de sentiment et de passion,
+aux yeux d'une jeunesse pour qui le sentiment
+est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément.
+Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait
+aussi démodé par le fond que par la forme.</p>
+
+<p>Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore
+trop près de nous. Les idées et les formes littéraires
+de la veille choquent toujours, parce qu'elles sont
+une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce n'est
+que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et
+qu'elles ne font plus obstacle à personne, qu'on les
+juge impartialement. Ainsi Lamartine, après une
+éclipse presque totale, émerge en ce moment même
+des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une
+seconde aurore, plus brillante que la première. Il est
+trop tôt pour Musset. Avant d'y revenir, il faut
+achever de le quitter, et Musset règne toujours sans
+partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes
+qui «ne peuvent pas en écouter un autre».
+Encore quelques années, et les générations qui lui
+ont été asservies auront achevé de disparaître. Alors;
+pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera
+l'heure de la justice sereine. La postérité fera le tri
+de son &oelig;uvre, et lorsqu'elle tiendra dans le creux de
+sa main la poignée de feuillets où l'âme de toute une
+époque frémit et pleure avec Musset, elle dira, comprenant
+son empire et reprenant le mot de Taine:
+«C'était plus qu'un poète, c'était un homme».</p>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<p>
+<a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br />
+<a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE I</a> Les origines.&mdash;L'enfance<br />
+<a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a> Musset au Cénacle romantique<br />
+<a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a> <i>Contes d'Espagne et d'Italie.</i>&mdash;Le <i>Spectacle dans un fauteuil</i><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a> George Sand<br />
+<a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a> Les Nuits<br />
+<a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a> &OElig;uvres en prose.&mdash;Le théâtre<br />
+<a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a> Les dernières années<br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvède Barine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+***** This file should be named 28210-h.htm or 28210-h.zip *****
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Foundation
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #28210 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28210)