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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:55:55 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Psychologie de l'éducation + +Author: Gustave Le Bon + +Release Date: March 4, 2010 [EBook #31505] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Pierre Lacaze and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>Bibliothèque de Philosophie scientifique</h3> + +<h1>Psychologie +de l'Éducation</h1> + +<h3>PAR LE</h3> + +<h1>D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</h1> + +<h3>L'éducation est l'art de faire +passer le conscient dans l'inconscient.</h3> + + +<h3>NOUVELLE ÉDITION</h3> + +<h3>Augmentée de plusieurs chapitres sur les méthodes d'éducation +en Amérique +et sur l'enseignement donné aux indigènes des colonies.</h3> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR +26, RUE RACINE, 26</h3> + +<h3>1920</h3> + +<p>Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés +pour tous les pays. +<span class="pagenum"><a name="1" id="Page_1"> [Pg 1]</a></span></p> + + + + +<h1>PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION</h1> + + + + +<h1><a id="pref"></a>PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE ÉDITION</h1> + + +<p>Cet ouvrage a eu beaucoup de lecteurs, 15 éditions +successives et des traductions en plusieurs langues<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> +n'ont pas épuisé son succès. Cependant son influence +sur les universitaires est restée très faible. Encadrés +par de rigoureux programmes, nos professeurs ne +peuvent enseigner que les matières de ces programmes, +et ils les enseignent naturellement avec les méthodes +ayant servi à leur propre instruction.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sur la première page de la traduction russe on lit: «Cette traduction a été +faite par le général Serge Boudaïevsky, sur le désir exprimé par Son Altesse +Impériale le grand-duc Constantin Constantinovich, président de l'Académie des +Sciences et directeur des Écoles militaires de la Russie.»</p></div> + +<p>Bien d'autres raisons, d'ailleurs, s'opposent à la +transformation de notre système d'éducation. On les +trouvera exposées dans cet ouvrage. Elles montrent +pourquoi les meilleures volontés restent impuissantes +aujourd'hui.</p> + +<p>Une preuve nouvelle de cette impuissance me fut +fournie dans la circonstance que voici:</p> + +<p>Après la lecture d'une des premières éditions de +mon livre, un éminent sénateur, que je connaissais +seulement de réputation, le professeur Léon Labbé, +membre de l'Académie des sciences et de l'Académie +<span class="pagenum"><a name="2" id="Page_2"> [Pg 2]</a></span> +de médecine, vint me voir pour m'annoncer son +intention de prononcer un discours énergique au +Sénat dans le but d'obtenir la réforme de notre enseignement. +Le savant académicien revint plusieurs fois +discuter ce sujet avec moi et il le discuta aussi avec +quelques amis. Le résultat final de ces discussions +fut que pour transformer notre système d'éducation, +il faudrait d'abord changer l'âme des professeurs, +puis celle des parents, et enfin celle des élèves. Devant +une pareille évidence, l'illustre sénateur renonça de +lui-même à prononcer son discours.</p> + +<p>Dans mes précédentes éditions, je m'étais borné à +dire quelques mots de l'enseignement à l'étranger. +Considérant qu'il serait utile de descendre aux détails, +j'ai consacré plusieurs chapitres de cette nouvelle +édition, à étudier les méthodes d'éducation employées +dans le pays où l'enseignement atteint son plus haut +degré de perfection: les États-Unis d'Amérique. +Cet exposé montrera combien profond est l'abîme +qui sépare leurs conceptions des nôtres. Guidés par +une psychologie très sûre, les maîtres américains +savent développer chez l'élève l'esprit d'observation, +la réflexion, le jugement et le caractère. Le livre +joue un rôle très faible dans cet enseignement et la +récitation un rôle nul. C'est exactement le contraire +qui se passe dans notre Université. De l'école primaire +à l'enseignement supérieur, le jeune Français +ne fait que réciter des leçons. De rares esprits indépendants +échappent à l'influence universitaire, mais +la grande masse des élèves en gardent toute leur vie +la funeste empreinte. Voilà pourquoi, si nous avons +en France un petit noyau d'hommes supérieurs maintenant +un peu notre rang dans le monde, les hommes +<span class="pagenum"><a name="3" id="Page_3"> [Pg 3]</a></span> +moyens, vrais soutiens d'une civilisation, font de +plus en plus défaut. Comment se formeraient-ils, +puisque notre enseignement ne les crée pas?</p> + +<p>Chaque page de ce livre apportera la preuve, fournie +par les universitaires eux-mêmes, que tout +leur enseignement consiste à faire réciter des manuels. +Dans la plus réputée de nos grandes Écoles, +l'École Polytechnique, la méthode est la même. +L'élève se borne à apprendre par cœur, pour le jour +de l'examen, des choses qui, n'ayant pénétré dans +l'entendement que par la mémoire, seront bientôt +oubliées.</p> + +<p>Le très pauvre enseignement donné dans cette +École a été fort bien jugé par un ancien polytechnicien, +devenu inspecteur général des Mines, M. A. +Pelletan, dans un mémoire publié par la <i>Revue générale +des Sciences</i> du 15 avril 1910. En voici un court +extrait:</p> + +<blockquote><p>L'instruction tournée uniquement vers les questions d'examen +y perd tout caractère scientifique et n'exerce que la mémoire. +Comme on ne demande au polytechnicien que d'apprendre son +cours, et qu'on n'exige de lui aucun travail personnel, rien ne +permet de distinguer sa véritable valeur: ceux qui ont beaucoup +de mémoire et peu d'intelligence peuvent obtenir des notes de +supériorité, même en mathématiques. On les retrouve souvent +à la sortie dans les premiers rangs.</p></blockquote> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Si la transformation de notre enseignement est +à peu près impossible, à quoi peut servir un livre +sur l'éducation? Ne sait-on pas, d'ailleurs, que les +piles innombrables de ceux qui paraissent journellement +sur ce sujet n'ont guère d'autres lecteurs que +leurs auteurs?</p> + +<p>C'est justement ce que je me demandais lorsque, il +<span class="pagenum"><a name="4" id="Page_4"> [Pg 4]</a></span> +y a plus de dix ans, navré de l'état d'abaissement où +nous conduisait notre Université, je songeais à rédiger +ce volume. Je me résignai cependant à l'écrire, +d'abord parce qu'on ne doit jamais hésiter à dire ce +qu'on croit utile, et ensuite parce que j'étais persuadé +que, tôt ou tard, une idée juste finit toujours par germer, +quelque dur que soit le rocher où elle est tombée.</p> + +<p>Je n'ai pas regretté la publication de cet ouvrage. +Il a eu des lecteurs nombreux, sur lesquels je ne +comptais guère, et une influence spéciale moins espérée +encore. Cette dernière ne s'est pas exercée sur +une Université, trop vieille pour changer, mais sur +une catégorie d'hommes auxquels je n'avais nullement +songé.</p> + +<p>Mes recherches ont fini, en effet, par trouver un +écho dans une importante école, destinée à former +nos futurs généraux. Je veux parler de l'<i>École de +guerre</i>, très heureusement soustraite à l'action de +l'Université. De savants maîtres, le général Bonnal, +le colonel de Maud'huy, et bien d'autres y ont inculqué +à une brillante élite d'officiers les principes +fondamentaux développés dans cet ouvrage.</p> + +<p>C'est dans la profession militaire surtout que devait +apparaître l'utilité de méthodes permettant de fortifier +le jugement, la réflexion, l'habitude de l'observation, +la volonté et la domination de soi-même.</p> + +<p>Acquérir de telles qualités, puis les faire passer dans +l'inconscient, de façon à ce qu'elles deviennent des +mobiles de conduite, constitue tout l'art de l'éducation. +Les officiers ont parfaitement compris ce que les +universitaires n'avaient pu saisir. Une nouvelle preuve +m'en a été fournie par l'ouvrage récent de M. le commandant +d'état-major Gaucher, <i>Étude sur la psychologie +<span class="pagenum"><a name="5" id="Page_5"> [Pg 5]</a></span> +de la troupe et du commandement</i>, où se trouvent +reproduites les conférences faites par lui à des officiers, +pour leur exposer les méthodes d'éducation que +j'ai développées, en me basant sur les données +modernes de la Psychologie. Ce sera peut-être par +l'armée que notre Université subira la transformation +qu'elle refuse d'accepter.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement dans l'armée française que +les principes d'éducation établis dans cet ouvrage +commencent à se répandre. Au cours d'une fort +remarquable étude publiée par <i>The Naval and military +Gazette</i> du 8 mai 1909, l'auteur s'exprime ainsi:</p> + +<p>«On n'a jamais donné une meilleure définition de +l'éducation que celle due à Gustave Le Bon: «L'éducation +est l'art de faire passer le conscient dans +l'inconscient». Les chefs de l'état-major général +anglais ont accepté ce principe comme la base fondamentale +de l'établissement d'une unité de doctrine +et d'action dans l'éducation militaire dont +nous avions si besoin.»</p> + +<p>L'auteur montre très bien l'application de ce principe +dans les nouvelles instructions de l'état-major +anglais. Ce dernier a parfaitement compris que ce +n'est pas la raison mais l'instinct qui fait agir sur le +champ de bataille, d'où la nécessité de transformer +le rationnel en instinctif par une éducation spéciale. +C'est de l'inconscient que surgissent les décisions +rapides. «L'habileté et l'unité de doctrine doivent, +par une éducation appropriée, être rendues instinctives.» +On ne saurait mieux dire. +<span class="pagenum"><a name="6" id="Page_6"> [Pg 6]</a></span></p> + + + + +<h1>LIVRE PREMIER</h1> + +<h1>LES ENQUÊTES SUR LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT</h1> + + + + +<h2><a id="I_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>Les conceptions des maîtres de l'Université +en matière d'enseignement.</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>L'histoire des persévérantes et très inutiles tentatives +faites depuis trente ans en France pour modifier +notre système d'éducation est pleine d'enseignements +psychologiques. Elle contribue à prouver combien les +idées héréditaires des peuples régissent leur destinée +et à quel point est illusoire cette indéracinable conception +latine que les institutions, filles de la raison +pure, peuvent se modifier à coups de décrets.</p> + +<p>Depuis longtemps les voix les plus autorisées ne +cessent de proclamer l'absurdité de notre enseignement. +Tout fut tenté pour le réformer. Chaque modification +n'a cependant servi qu'à le rendre plus mauvais +encore.</p> + +<p>On trouvera dans cet ouvrage les raisons de ces +insuccès. Elles tiennent en partie, à l'ignorance profonde +<span class="pagenum"><a name="7" id="Page_7"> [Pg 7]</a></span> +des causes réelles d'infériorité de notre enseignement. +Un mal dont les origines sont méconnues +ne saurait être guéri.</p> + +<p>C'est en lisant les six énormes volumes de la dernière +enquête parlementaire sur l'éducation qu'on +peut le mieux constater l'étendue de cette ignorance. +Comment les choses entrent-elles dans l'esprit? Comment +s'y fixent-elles? Comment apprend-on à observer, +à juger, à raisonner, à posséder de la méthode? +Ces questions fondamentales n'ont guère été abordées. +Les personnes ayant déposé devant la commission +ont été à peu près unanimes à juger les résultats +de notre enseignement déplorables. Pourquoi +déplorables? Elles semblent l'avoir complètement +ignoré.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Frappé d'une telle méconnaissance de certaines +notions fondamentales de psychologie, je m'étais +appliqué dans cet ouvrage à mettre en lumière les +véritables raisons de l'infériorité de notre enseignement +et à montrer que les programmes, causes supposées +de tous les maux, y étaient très étrangers.</p> + +<p>Si nos idées héréditaires pouvaient changer, mon +livre aurait pu être utile. Je suis bien obligé de confesser +que, malgré son succès de vente, il n'a pas—en +France du moins—éclairé ni convaincu un seul +universitaire. Les maîtres de notre enseignement en +sont encore à chercher les causes d'une infériorité +que je m'imaginais avoir mises nettement en évidence.</p> + +<p>On aura une idée de leur impuissance à les trouver +<span class="pagenum"><a name="8" id="Page_8"> [Pg 8]</a></span> +en lisant les discours sur l'Enseignement prononcés +par deux des principaux directeurs de notre Université, +MM. Lippmann et Appell, devant l'Association pour +l'avancement des sciences. Étant donnés le nom et +la situation de leurs auteurs, ces documents peuvent +être considérés comme représentant d'une façon très +exacte les idées directrices des chefs de l'Université.</p> + +<p>D'accord avec la plupart de ses collègues, M. Lippmann +fit voir que notre enseignement, à tous les +degrés, était tombé à un niveau au-dessous duquel il +ne peut guère descendre. Le savant professeur mettait +fort bien en évidence les services rendus à l'industrie +par les élèves des universités allemandes et l'incapacité +de ceux formés par nos facultés et nos écoles à +rendre de tels services. Il montrait «l'influence mondiale +exercée par les universités allemandes qui +fournissent aux usines d'Europe et d'Amérique une +grande partie du personnel savant dont elles ont +besoin». Pendant que la science et l'industrie +allemandes grandissent constamment, les nôtres suivent +une marche inverse et descendent un peu plus +bas chaque jour.</p> + +<p>Cette supériorité d'un côté, cette infériorité de +l'autre étant bien constatées, l'auteur fut nécessairement +conduit à en chercher les causes. Malgré tous +ses efforts pour les trouver, il ne les a même pas +soupçonnées.</p> + +<p>Ses raisonnements possèdent cependant, à défaut +de vraisemblance, une bizarre originalité. L'état misérable +de notre enseignement tiendrait simplement, +selon lui, à ce qu'il est d'origine chinoise et a été +importé en France par les Jésuites! «Si l'on rencontre +ici une ignorance par moments impénétrable, +<span class="pagenum"><a name="9" id="Page_9"> [Pg 9]</a></span> +ignorance bachelière et lettrée qui nous rappelle +la Chine, la raison en est bien simple: notre +pédagogie nous vient de Chine. C'est là un fait +historique. Notre pédagogie est celle de l'ancien +régime. Elle sortit de l'ancien collège Louis-le-Grand, +lequel fut fondé, on ne l'ignore pas, par +des missionnaires revenus d'Extrême-Orient.»</p> + +<p>Ayant ainsi découvert les causes du mal, le distingué +académicien a cherché le remède. Rien n'est plus +simple. Pour que l'enseignement devienne parfait, il +suffirait de le rendre indépendant des fonctionnaires +du Ministère de l'Instruction publique. «Il y a +urgence, s'écrie-t-il avec indignation, à délivrer +l'enseignement du pédantisme bureaucratique et à +libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif. +Car celui-ci n'a pas cessé de peser sur les études +supérieures en leur imposant sa pédagogie d'ancien +régime. Viendra-t-il jamais un grand ministre +pour retirer au pouvoir exécutif la collation des +grades?»</p> + +<p>Les bureaucrates incriminés ont appris avec effarement +de quoi on les accusait. Il leur a semblé un peu +stupéfiant qu'un professeur de la Sorbonne parût +ignorer que les universitaires seuls fixent les programmes +et font passer les examens destinés à l'obtention +des diplômes délivrés ensuite par le pouvoir +exécutif.</p> + +<p>Il ne faudrait pas supposer que les idées analogues +à celles qui viennent d'être exposées soient spéciales +à un seul professeur. Tous les maîtres de l'Université +en possèdent du même ordre. Ces grands spécialistes +semblent, en vérité, perdre toute aptitude à observer +et à raisonner dès qu'ils s'écartent de leur spécialité. +<span class="pagenum"><a name="10" id="Page_10"> [Pg 10]</a></span> +Il n'irait pas loin le pays gouverné par un aréopage +de savants, comme de candides philosophes l'ont plusieurs +fois proposé.</p> + +<p>On aura une nouvelle preuve de cette incapacité +des chefs de notre Université à rien comprendre—absolument +rien—aux causes de l'infériorité de +leurs méthodes d'enseignement, en lisant un autre discours +prononcé, comme celui de M. Lippmann, devant la +même Association pour l'avancement des sciences, +par M. Appell, doyen de la Faculté des sciences de Paris.</p> + +<p>Ainsi que son collègue, M. Appell commence par +une sévère critique de l'enseignement universitaire et +constate qu'il ne peut développer l'esprit scientifique, +les concours et examens n'étant, de l'école primaire +aux sommets de l'enseignement supérieur, que des +épreuves de mémoire.</p> + +<p>Ces critiques sont excellentes, mais l'auteur n'ayant +pas compris les causes du mal qu'il signale, les +remèdes suggérés ou imaginés par lui sont d'une +insignifiance véritablement excessive.</p> + +<p>Chaque ligne trahit l'incertitude de sa pensée. On +en jugera par les extraits suivants de ses projets de +réforme:</p> + +<blockquote><p>L'administration voit le mal et cherche activement le remède: +il consisterait surtout à établir des relations suivies entre les +écoles normales primaires et l'enseignement supérieur (!!).</p></blockquote> + +<p>Plus loin, il propose «l'utilisation des universités +pour l'enseignement scientifique» et, plus loin encore, +considère comme une grande réforme la suppression +d'une partie des cours du Muséum et la transformation +de cet établissement en «Institut national des +collections». +<span class="pagenum"><a name="11" id="Page_11"> [Pg 11]</a></span></p> + +<p>L'auteur a fini par sentir un peu l'extrême faiblesse +de pareilles idées. Dans un article, il est revenu sur +le même sujet et assure que:</p> + +<blockquote><p>La première réforme serait le classement des matières des +programmes par valeur utilitaire, et la seconde l'application de +ce rapport dans l'Université active comme dans son administration, +tel enseignement restreint et tel autre élargi, telles chaires +supprimées et telles autres créées.</p></blockquote> + +<p>On voit qu'aucun de ces éminents spécialistes n'est +encore arrivé à soupçonner que ce sont les méthodes, +et non les programmes, qu'il faudrait modifier. Proposer +d'allonger ou raccourcir ces derniers, de supprimer +certaines chaires ou d'en fonder d'autres, +représente une phraséologie vaine, sans aucune idée +directrice pour soutien.</p> + +<p>Cette question de l'enseignement semble passionner +les esprits aujourd'hui, puisque un troisième discours +vient d'être prononcé sur notre système d'éducation +à l'<i>Association pour l'avancement des Sciences</i>, +par un éminent membre de l'Institut, M. Ch. Lallemand.</p> + +<p>Nul besoin de dire que M. Ch. Lallemand n'est pas +un universitaire. On le voit facilement aux judicieuses +réflexions qui émaillent son discours.</p> + +<p>L'auteur rappelle d'abord que le but de l'instruction +est de former l'esprit. Il constate ensuite que +l'Université ne sait enseigner ni le latin, ni le français, +ni quoi que ce soit. D'un autre côté, sentant +combien les réformes sont actuellement impossibles, +il se contente de demander que le peu qu'on enseigne +porte au moins sur des choses utiles, c'est-à-dire les +langues modernes et les sciences, tout aussi aptes à +former l'esprit que le latin.</p> + +<p>Il faut croire que les critiques de M. Lallemand ont +<span class="pagenum"><a name="12" id="Page_12"> [Pg 12]</a></span> +porté juste, car elles ont provoqué de véritables +explosions de fureur chez les universitaires. Son auteur +ne put même obtenir d'un grand journal quotidien +l'insertion d'une réponse au violent article d'un des +bien rares admirateurs de nos méthodes d'enseignement.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>J'ai reproduit quelques passages des discours officiels +les plus récents pour montrer combien est profonde, +chez les maîtres de notre Université, l'incompréhension +en matière d'enseignement. Tous ces +spécialistes éminents sont, je le répète, excellents +dans leurs laboratoires ou leurs cabinets de travail, +mais dès qu'ils en sortent pour regarder et juger le +monde extérieur, leurs chaînes de raisonnement +deviennent singulièrement peu solides et leurs jugements +très faibles.</p> + +<p>L'incompréhension de l'Université ne lui permet +pas de voir que la cause principale de l'infériorité +dont elle gémit tient à la pauvreté de ses méthodes +d'enseignement. Les lecteurs de cet ouvrage n'auront +pas besoin d'en parcourir beaucoup de pages pour +comprendre l'influence de telles méthodes et s'apercevoir +qu'elles sont identiques dans toutes les branches +de l'enseignement: supérieur, secondaire et +primaire. Qu'il s'agisse d'une Faculté, de l'École +Normale, de l'École Polytechnique, d'une école d'agriculture +ou d'une simple école primaire, ce sont toujours +les mêmes procédés. On pourra modifier, +comme il arrive chaque jour, les programmes, mais +<span class="pagenum"><a name="13" id="Page_13"> [Pg 13]</a></span> +ces modifications ne touchant pas aux méthodes, +les résultats ne sauraient changer.</p> + +<p>Ces derniers sont même devenus très inférieurs à +ce qu'ils étaient il y a une trentaine d'années seulement, +parce qu'on s'est figuré, en chargeant et compliquant +les programmes, améliorer l'enseignement. +La complication, la subtilité byzantine et le dédain +des réalités caractérisent aujourd'hui notre instruction +à tous les degrés. Il suffit de comparer les livres de +classe actuels aux anciens pour voir avec quelle rapidité +ces tendances se sont développées. Les auteurs +des nouveaux manuels savent très bien quel genre +d'ouvrages ils doivent écrire pour plaire aux maîtres +dont leur avancement dépend, et naturellement ils +n'en écrivent pas d'autres. Un professeur qui publierait +aujourd'hui des livres comme les merveilleux +ouvrages de Tyndall sur la lumière, le son et la chaleur, +serait fort peu considéré et végéterait oublié +au fond d'une province.</p> + +<p>Bien entendu, l'élève ne comprend absolument rien +à toutes les chinoiseries que, sous le nom de science +ou de littérature, on lui enseigne. Il en apprend des +bribes par cœur pour l'examen, mais trois mois après +tout est oublié. C'est M. Lippmann lui-même qui a +révélé à la commission d'enquête—et ici on peut le +croire, car sa déclaration a été confirmée par le doyen +de la Faculté des sciences, M. Darboux—que quelques +mois après l'examen la plupart des bacheliers +ne savent même plus résoudre une règle de trois. Il a +fallu instituer à la Sorbonne un cours spécial d'arithmétique +élémentaire pour les bacheliers ès sciences +préparant le certificat des sciences physiques et +naturelles. +<span class="pagenum"><a name="14" id="Page_14"> [Pg 14]</a></span></p> + +<p>De tous ces manuels si péniblement appris et si +vite oubliés, il ne reste à la jeunesse ayant passé par +le lycée qu'une horreur intense de l'étude et une indifférence +profonde pour toutes les choses scientifiques. +C'est encore M. Lippmann qui le signale. +«L'esprit scientifique, dit-il, est moins répandu en +France que dans d'autres contrées de l'Europe, +moins répandu qu'en Amérique et au Japon. L'industrie +nationale a profondément souffert de ce +défaut et le manque d'esprit scientifique se fait +sentir ailleurs que dans l'industrie. Quelle est la +cause du mal? Il faut accuser notre instruction +publique qui ne connaît que la pédagogie de l'ancien +régime.»</p> + +<p>Tout cela est fort vrai, mais encore une fois, ce ne +sont ni les Chinois ni les bureaucrates, comme le croit +M. Lippmann, qui causent le mal. L'Université jouit +aujourd'hui d'une liberté absolue. Les pouvoirs +publics ne lui refusent rien et l'accablent d'incessantes +subventions. Elle changé constamment ses +programmes sans modifier ses méthodes. C'est précisément +l'inverse qu'il faudrait faire, et tant qu'elle ne +le comprendra pas, les résultats de son enseignement +resteront aussi lamentables.</p> + +<p>On ne ressuscite pas les cadavres. Il n'y a donc +aucun espoir que notre Université consente à se +transformer, mais, alors même que, contre toute vraisemblance, +elle voudrait changer ses méthodes, où +trouverait-elle les professeurs nécessaires pour réaliser +une telle transformation? Peut-on espérer de +ces derniers qu'ils consentent à refaire eux-mêmes +toute leur éducation? Le fait suivant montre avec +quelle difficulté se rencontrent aujourd'hui en France +<span class="pagenum"><a name="15" id="Page_15"> [Pg 15]</a></span> +des professeurs capables de donner un enseignement +analogue à celui que reçoivent les étudiants des +peuples voisins.</p> + +<p>Lorsque, il y a quelques années, M. Estaunié fut +nommé directeur de l'École supérieure de Télégraphie, +qui n'avait fourni jusqu'alors que les résultats +les plus médiocres, il essaya en vain d'amener les +professeurs à transformer leurs méthodes d'enseignement. +Ses efforts ayant été entièrement stériles, il lui +fallut se décider à changer le personnel enseignant, +bien que ce dernier renfermât des maîtres fort connus, +et notamment un Professeur à l'École Polytechnique. +Neuf professeurs sur treize furent remplacés. +Mais grande fut la difficulté de leur trouver des successeurs +capables de donner un enseignement utile, +et l'auteur de ce coup d'État se demanda pendant +quelque temps s'il ne serait pas nécessaire d'aller +les chercher à l'étranger. Envoyer instruire leurs +enfants en Allemagne, en Suisse ou en Amérique est +malheureusement le seul conseil que l'on puisse +donner aux familles assez riches pour le suivre. Il +est navrant de constater qu'après tant de centaines +de millions dépensés en France pour l'enseignement, +nous en soyons là.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Malgré la pauvre éducation supérieure qu'ils ont +reçue, beaucoup de professeurs de l'enseignement +secondaire sont très intelligents et pleins de bonne +volonté, mais leur impuissance est complète. Ils appliquent +les méthodes qui leur ont été enseignées et +suivent des programmes dont ils ne peuvent s'écarter. +<span class="pagenum"><a name="16" id="Page_16"> [Pg 16]</a></span> +Les attristantes confidences reçues après la publication +des premières éditions de cet ouvrage m'ont +prouvé que beaucoup de professeurs sont parfaitement +renseignés sur la faible valeur des méthodes +universitaires et savent fort bien que les élèves perdent +inutilement huit à dix années au lycée. Mais, +obligés de suivre scrupuleusement les instructions de +leurs chefs, ils ne peuvent rien changer.</p> + +<p>L'éducation, dans son acception générale, embrasse +la culture des aptitudes morales et intellectuelles. De +l'éducation morale, l'Université ne s'occupe aucunement. +Des aptitudes intellectuelles, elle n'en cultive +qu'une, la mémoire. Jugement, raisonnement, art +d'observer, méthodes, etc., n'étant pas catalogables +en matière d'examen, sont considérés comme entièrement +négligeables.</p> + +<p>Tout l'enseignement secondaire est fait à coups de +manuels ou de dictées, que l'élève doit apprendre par +cœur et réciter. «J'ai fait preuve d'une initiative +très hardie, me disait un jeune professeur d'un grand +lycée, en enseignant la botanique à mes élèves au +moyen de plantes disséquées sous leurs yeux, au lieu +de me borner à leur dicter des nomenclatures.» Toutes +les autres sciences: physique, chimie, etc., sont +enseignées par les mêmes procédés mnémoniques<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. +Quelques instruments, montrés de loin et fonctionnant +fort rarement, constituent la seule concession à +la méthode expérimentale, très méprisée par l'Université, +bien qu'elle ne cesse en théorie de la recommander. +<span class="pagenum"><a name="17" id="Page_17"> [Pg 17]</a></span> +Nous verrons dans cet ouvrage que la littérature, +les langues et l'histoire sont aussi mal +enseignées que les sciences.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Toutes les prescriptions universitaires se sont bornées d'ailleurs à introduire +quelques vagues manipulations de physique et de chimie dans les lycées. Mais, +comme nous l'apprend M. le professeur Mermet (<i>Revue Scientifique</i>, octobre 1909), +«les résultats obtenus sont déplorables». Comment pourrait-il en être autrement? +Professeurs, parents et élèves dédaignent absolument ce qui n'est pas matière +à examen et considèrent comme perdu le temps non consacré à apprendre par +cœur les livres que l'élève devra réciter le jour de cet examen.</p></div> + +<p>Avec ses méthodes surannées, l'Université a définitivement +tué en France le goût des sciences et des +recherches indépendantes. L'élève apprend patiemment +par cœur les lourds manuels dont la récitation +lui ouvrira toutes les carrières, y compris celle de +professeur, mais il sera incapable d'aucun labeur +personnel. Toutes traces d'originalité et d'initiative +ont été éteintes en lui. Nous ne manquons pas de +laboratoires—nous en possédons même beaucoup +trop—mais leurs salles restent généralement +désertes.</p> + +<p>Quand, à de très rares intervalles, un candidat vient +préparer dans ces inutiles et coûteux laboratoires +la thèse nécessaire pour le professorat, on peut être +à peu près certain que ce premier travail sera son +dernier.</p> + +<p>L'Université ne tolère d'ailleurs chez ses professeurs +aucune indépendance, aucune initiative. La plus +vague tentative d'originalité est réprimée chez eux +par une méticuleuse et byzantine surveillance. Nous +étions solidement hiérarchisés déjà par plusieurs +siècles de monarchie et de catholicisme, mais l'Université +nous a beaucoup plus hiérarchisés encore. +C'est elle qui instruit les couches supérieures de la +Société et tient en réalité la clef de toutes les carrières. +Qui n'entre pas dans ses cadres ne peut rien être.</p> + +<p>Jadis, avant la progressive extension du régime +universitaire, la France comptait des savants indépendants +qui furent l'honneur de leur patrie. Les +<span class="pagenum"><a name="18" id="Page_18"> [Pg 18]</a></span> +chercheurs non officiels survivant encore, comme +vestiges, d'un passé disparu, sont bien rares. Privés +de moyens de travail, voyant se dresser devant eux +l'armée universitaire et son redoutable appareil, ils +renoncent à la lutte et ne seront jamais remplacés.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>On trouverait en France des milliers de personnes +capables de reconnaître l'état lamentable de notre +enseignement, mais je doute qu'il en existe dix +aptes à formuler un projet utile de réformes universitaires.</p> + +<p>Elles ne se sont pas montrées, lorsqu'il y a quelques +années, à la suite des révélations de l'enquête parlementaire, +fut tentée la réforme de notre enseignement. +Cette tentative aboutit, on le sait, au système +dit des cycles, reconnu aujourd'hui comme très inférieur +au régime, pourtant fort médiocre, qu'il remplaçait.</p> + +<p>«Quelques années ont suffi, écrivait un ancien +ministre, membre de l'Académie française, M. Hanotaux, +pour mettre à l'épreuve et pour condamner +le régime des cycles. Et ces cinq ans ont suffi aussi +pour démontrer définitivement l'incompatibilité +de l'enseignement secondaire tel qu'il survivait +avec le régime actuel. Il faut en prendre son parti; +le régime des mots est fini, l'éducation verbale +a fait son temps... on a fait de nos générations un +peuple d'écoliers, de candidats, de bêtes à concours. +La prétendue supériorité intellectuelle et +sociale s'affirme par l'art de répéter les mêmes +mots et les mêmes gestes jusqu'à trente ans et au +<span class="pagenum"><a name="19" id="Page_19"> [Pg 19]</a></span> +delà. L'énergie nationale s'endort dans ce ronron +archaïque et vain: apprendre, copier, réciter.»</p> + +<p>L'auteur, comme tant d'autres, a très bien montré +le mal, mais malheureusement, sans indiquer les +remèdes.</p> + +<p>Cette incapacité à trouver le traitement d'un mal +que chacun voit nettement est une conséquence des +influences ancestrales qui nous mènent. Il y a des +choses que les peuples latins n'ont jamais comprises +et ne pourront probablement jamais comprendre.</p> + +<p>D'autres nations, possédant des caractères héréditaires +différents des nôtres, ont très bien su saisir ces +choses si incompréhensibles pour nous. Il est évident, +par exemple, que les Américains ont fort bien su +résoudre le problème de l'éducation. Les Japonais, +qui n'étaient pas gênés par leur passé, ont adopté en +bloc les méthodes allemandes, et on sait à quel degré +de supériorité scientifique, industrielle et militaire +elles les ont conduits en quarante ans.</p> + +<p>Et si le lecteur veut percevoir nettement la profondeur +de l'abîme qui sépare les idées latines de celles +d'autres peuples, je l'engage à lire quelques discours +sur l'éducation<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, prononcés dans une occasion récente +en Angleterre et à les comparer à ceux des universitaires +français dont j'ai cité des passages au commencement +de ce chapitre. Je ne puis, malheureusement, +en donner que de trop brefs extraits:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ils ont été prononcés par M. Asquith, ministre des Finances, M. Haldane, +ministre de la Guerre, et M. Lyttelton, directeur du collège d'Eton. On en trouvera +des résumés dans le journal anglais <i>Nature</i>.</p></div> + +<p>«Rien ne doit être plus éloigné du but de l'Université +que de donner cette vague omniscience qui +touche la surface de tous les sujets et ne va au cœur +d'aucun. On peut juger de la façon dont l'Université +<span class="pagenum"><a name="20" id="Page_20"> [Pg 20]</a></span> +remplit sa tâche par la façon dont elle développe la +mentalité de ses élèves et leur goût pour la connaissance.»</p> + +<p>Après avoir, de son côté, recommandé la méthode +expérimentale, le Directeur d'Eton ajoutait: «Ses +avantages sont d'exiger un service constant de la +raison, de la patience, de l'exactitude, de l'aptitude +à regarder et des plus précieuses facultés de l'imagination».</p> + +<p>Résumant ces divers discours, le Directeur de la +Revue, où ils sont reproduits, écrivait: «Si une bonne +méthode scientifique est enseignée, peu importent les +sujets qui seront étudiés par les élèves. Il y a aujourd'hui +une désapprobation unanime pour le bourrage +de phrases scientifiques et littéraires dont on surchargeait +autrefois la mémoire».</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Je crois inutile d'insister davantage sur des questions +qui seront longuement développées dans cet +ouvrage. Nous y verrons combien sont inutiles, et +vains tous nos projets de réformes. Que soient modifiés +les programmes, comme on ne cesse de le faire, +que soit supprimé ou non le baccalauréat, les résultats +resteront identiques.</p> + +<p>Ils resteront identiques, parce que, je le répète, les +méthodes ne changent pas. On ne peut demander à +des professeurs, formés par certains procédés, de +modifier leur constitution mentale. Ils sont ce que +l'enseignement supérieur les a faits.</p> + +<p>C'est donc l'enseignement supérieur qu'il faudrait +changer, mais comment y songer, puisque cet enseignement +est dirigé, non par des bureaucrates, comme +<span class="pagenum"><a name="21" id="Page_21"> [Pg 21]</a></span> +voudrait le faire croire l'académicien que je citais +plus haut, mais uniquement par des universitaires?</p> + +<p>Toutes les dissertations sur l'enseignement n'ont +qu'un intérêt philosophique. La seule réforme utile +de l'enseignement supérieur est complètement impossible +en France. Il faudrait, en effet, que cet enseignement +fût entièrement libre, qu'on réduisît des trois +quarts les traitements affectés aux chaires des Facultés, +mais en permettant, comme en Allemagne, aux +professeurs de se faire payer par leurs élèves. C'est +dans l'enseignement libre, laissant aux professeurs la +faculté de montrer leur valeur pédagogique et leur +aptitude aux recherches, que les Universités allemandes +recrutent les maîtres de l'enseignement. On +reconnaîtra évident, j'imagine, que si dans nos Facultés +les professeurs et les préparateurs étaient payés +par les élèves et, que les professeurs libres pussent y +enseigner, le jeu même de la concurrence obligerait +les maîtres actuels à modifier entièrement leurs +méthodes, c'est-à-dire à mettre les élèves en contact +avec les réalités, au lieu de transformer la science en +manuels, tableaux et formules. Alors—et seulement +alors—nos professeurs découvriraient que tout le +secret de l'éducation est d'aller du concret à l'abstrait, +suivant la marche de l'esprit humain dans le +temps, au lieu de suivre un procédé exactement +inverse, comme ils le font maintenant.</p> + +<p>Jamais, évidemment, un Parlement français n'osera, +sous prétexte de démocratie, voter de telles mesures. +Lequel vaut mieux, cependant, d'un enseignement +qui, s'il coûte peu aux élèves, ne leur sert à rien, +ou d'un enseignement payé par eux et leur servant à +<span class="pagenum"><a name="22" id="Page_22"> [Pg 22]</a></span> +quelque chose? Le système allemand a fourni ses +preuves, le nôtre les a fournies également. D'un côté, +suprématie scientifique et industrielle éclatante, de +l'autre, décadence non moins évidente et qui s'accentue +chaque jour.</p> + +<p>Le poids de nos préjugés héréditaires est trop +lourd pour que la réforme dont je viens de parler +soit possible. Ce n'est pas vers la liberté de l'enseignement +que nous marchons, mais vers son accaparement +de plus en plus complet par l'État que +l'Université représente. L'Étatisme est aujourd'hui en +France la seule divinité révérée par tous les partis. Il +n'en est pas un qui ne demande sans cesse à l'État de +nous forger des chaînes.</p> + +<p>Nous devons donc nous résigner à subir l'Université. +Elle restera une grande fabrique d'inutiles, de +déclassés et de révoltés jusqu'au jour, probablement +lointain, où le public suffisamment éclairé et +comprenant tous les ravages qu'elle exerce et la +décadence dont elle est cause, s'en détournera définitivement +ou la brisera sans pitié.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Comme conclusion de ce chapitre, je me bornerai +à reproduire une page par laquelle je terminais, il y +plus de vingt ans, un travail sur le rôle possible de +l'enseignement. Elle est aussi vraie maintenant +qu'autrefois et le sera sans doute encore dans cinquante +ans.</p> + +<p>«L'éducation est à peu près l'unique facteur de +l'évolution sociale dont l'homme dispose, et l'expérience +faite par divers pays a montré les résultats +qu'elle peut produire. Ce n'est donc pas sans un sentiment +de tristesse profonde que nous voyons le seul +<span class="pagenum"><a name="23" id="Page_23"> [Pg 23]</a></span> +instrument permettant de perfectionner notre race, +en élevant son intelligence et sa morale, ne servir +qu'à abaisser l'une et à pervertir l'autre.</p> + +<p>«Elle reste pourtant debout, cette vieille Université, +débris caduc d'âges disparus, bagne de l'enfance +et de la jeunesse. Je ne suis pas de ceux qui rêvent +des destructions; mais quand je vois tout le mal +qu'elle a fait et le compare au bien qu'elle aurait pu +faire; quand je pense à ces belles années de la jeunesse +inutilement perdues, à tant d'intelligences +éteintes et de caractères abaissés pour toujours, je +songe aux malédictions indignées que lançait le vieux +Caton à la rivale de Rome, et répéterais volontiers +avec lui: <i>delenda est Carthago</i>.» +<span class="pagenum"><a name="24" id="Page_24"> [Pg 24]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="I_2"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>Documents psychologiques révélés par l'enquête +sur l'enseignement.</h2> + +<h2>Pourquoi les réformes sont impossibles.</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>L'enquête parlementaire publiée, il y a quelques +années, sur la réforme de l'enseignement secondaire, +constitue le document le plus complet que l'on puisse +consulter sur l'état actuel de cet enseignement et ses +résultats. Le psychologue qui voudra connaître les +idées régnant en France au sujet d'une aussi fondamentale +question devra se reporter aux six gros volumes +où sont réunis les rapports des personnes consultées. +Professeurs de l'Université et de l'enseignement congréganiste, +savants, lettrés, conseillers généraux, présidents +des chambres de commerce, etc., y ont exposé +librement leurs idées et leurs projets de réforme.</p> + +<p>Après l'examen de ces volumes, le lecteur est bien +fixé, non pas certes sur les réformes à effectuer, +mais au moins sur l'état mental de ceux qui les ont +proposées. Ils appartiennent tous à l'élite intellectuelle +généralement désignée par l'expression de classes +dirigeantes. +<span class="pagenum"><a name="25" id="Page_25"> [Pg 25]</a></span></p> + +<p>Les qualités comme les défauts de notre race se +révèlent à chaque page de cette enquête. Il faudrait +au plus subtil des psychologues de longues années +d'observation pour découvrir ce que ces six volumes +lui enseigneront.</p> + +<p>Bien que tournant toujours dans un cercle d'idées +infranchissable pour des âmes latines, les projets de +réformes ont été innombrables. Pas un seul cependant +n'est parvenu à réunir tous les suffrages. C'est +avec la même abondance de preuves, supposées irréfutables, +que de très autorisés personnages ont soutenu +les opinions les plus contradictoires. Pour les +uns, le remède consisterait à supprimer l'enseignement +du grec et du latin. Pour d'autres, tout serait +parfait si l'on fortifiait au contraire l'enseignement +de ces langues, du latin surtout, car, assurent-ils, «le +commerce avec le génie latin, donne des idées générales +et universelles». Des savants éminents, qui ne +voient pas très bien en quoi consistent ces idées +«générales et universelles», qu'on n'a jamais réussi +à définir, réclament l'enseignement exclusif des sciences, +ce à quoi d'autres savants non moins éminents +s'empressent de répondre qu'un tel enseignement +nous plongerait dans une couche épaisse de barbarie +intellectuelle. Chacun exige au profit de ses idées +personnelles le bouleversement des programmes.</p> + +<p>Mais si tous les auteurs de l'enquête ont été unanimes +à réclamer des modifications de programme, +aucun ne s'est trouvé qui ait songé à demander des +changements aux méthodes employées pour enseigner +les matières de ces programmes.</p> + +<p>Le sujet pouvait sembler d'une importance essentielle, +et cependant il n'a pas été traité par les professeurs +<span class="pagenum"><a name="26" id="Page_26"> [Pg 26]</a></span> +qui ont déposé devant la Commission. Tous +possèdent une foi très vive dans la vertu des programmes, +mais ne croient pas à la puissance des +méthodes. Formés eux-mêmes par l'emploi exclusif +des anciennes, ils ne supposent pas qu'on puisse en +découvrir d'autres.</p> + +<p>Ce qui m'a le plus frappé dans la lecture des six +gros volumes de l'enquête, c'est l'ignorance totale, +où paraissent être tant d'hommes éminents, des +principes psychologiques fondamentaux sur lesquels +devraient reposer l'instruction et l'éducation. Ils ne +manquent pas, certes, d'idée directrice sur ce point. +Ils en ont une, si universellement admise, si évidente +à leurs yeux, qu'elle semble impossible à discuter.</p> + +<p>Cette idée directrice, base essentielle de notre enseignement +universitaire, est la suivante: par la mémoire +seule les connaissances entrent dans l'entendement +et s'y fixent. C'est donc uniquement en s'adressant +à la mémoire de l'enfant qu'on peut l'éduquer et +l'instruire. De là l'importance des bons programmes, +pères des bons manuels. Apprendre par cœur des +leçons et des manuels doit constituer les assises fondamentales +de l'enseignement.</p> + +<p>Pareille conception représente certainement la plus +dangereuse et la plus néfaste de ce que l'on pourrait +appeler les erreurs fondamentales de l'Université. De +la perpétuité de cette erreur chez les peuples latins +découle l'indiscutable infériorité de leur instruction +et de leur éducation.</p> + +<p>Ce sera pour les psychologues de l'avenir un sujet +d'étonnement profond que tant d'hommes pleins de +savoir et d'expérience, se soient réunis afin de discuter +sur les réformes à introduire dans l'enseignement, +<span class="pagenum"><a name="27" id="Page_27"> [Pg 27]</a></span> +et que nul n'ait songé à se poser des questions +comme celles-ci:</p> + +<p>Par quelle mécanisme les choses entrent-elles dans +l'esprit, et par quel procédé s'y fixent-elles? Que +reste-t-il de ce qui atteint l'entendement uniquement +au moyen de mémoire? Le bagage mnémonique est-il +un bagage durable?</p> + +<p>Sur ce dernier point—la persistance du bagage +mnémonique—la lumière devrait être faite depuis +longtemps. S'il restait quelques doutes, l'enquête les +aura définitivement levés. Puisque les rapports des +professeurs les plus autorisés sont unanimes à constater +que les élèves ne se rappellent absolument rien +de ce qu'ils ont appris, quelques mois après l'examen, +il est expérimentalement prouvé que les connaissances +introduites dans l'entendement par la mémoire n'y +restent que fort peu de temps.</p> + +<p>Les méthodes fondamentales de l'instruction et de +l'éducation universitaires sont donc certainement mauvaises, +et il faut en rechercher d'autres. Les auteurs +de l'enquête auraient rendu de réels services, en remplaçant +par l'étude critique de ces autres méthodes, +leurs byzantines discussions sur les modifications à +faire subir aux programmes.</p> + +<p>Et puisqu'ils ne l'ont pas fait, nous le tenterons +dans ce livre. Nous y montrerons que toute l'éducation +est l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient. +On y arrive par la création de réflexes +qu'engendre la répétition d'associations où, le plus +souvent, la mémoire ne joue qu'un bien faible rôle. +Un éducateur intelligent sait créer les réflexes utiles +et annihiler ceux dangereux ou inutiles.</p> + +<p>Tout l'enseignement est ainsi dominé par quelques +<span class="pagenum"><a name="28" id="Page_28"> [Pg 28]</a></span> +notions psychologiques très simples. Si on les comprend, +elles servent de phare directeur dans les circonstances +les plus difficiles. Ces notions, instinctivement +devinées par certains éducateurs étrangers, sont +à ce point ignorées en France que les formules qui les +contiennent semblent le plus souvent d'insoutenables +paradoxes.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Toutes les discussions de l'enquête ont donc porté +presque exclusivement sur les réformes des programmes.</p> + +<p>On n'avait cependant pas attendu les résultats de +cette enquête pour les changer, ces infortunés programmes, +cause supposée de tous les maux. La transformation +de l'organisation traditionnelle de notre +enseignement a été répétée une demi-douzaine de fois +depuis quarante ans. L'insuccès constant de ces +tentatives n'a éclairé personne sur leur inutilité.</p> + +<p>La puissance merveilleuse attribuée à des programmes +est une des manifestations les plus curieuses et +les plus typiques de cette incurable erreur latine, qui +nous a coûté si cher depuis un siècle: que les choses +peuvent se réformer par des institutions imposées en +bloc à coups de décrets. Qu'il s'agisse de politique, de +colonisation ou d'éducation, ce funeste principe a +toujours été appliqué avec autant d'insuccès que de +constance. Les constitutions nouvelles, destinées à +assurer notre bonheur ont été aussi nombreuses, et, +naturellement, aussi complètement vaines, que les +programmes destinés à assurer notre parfaite éducation. +Il semblerait que les nations latines ne puissent +<span class="pagenum"><a name="29" id="Page_29"> [Pg 29]</a></span> +manifester de persévérance que dans le maintien de +leurs erreurs.</p> + +<p>Les seuls points sur lesquels les dépositions de l'enquête +se sont trouvées parfaitement d'accord sont +relatifs aux résultats de l'instruction et de l'éducation +universitaires. Avec une unanimité presque complète +ces résultats ont été déclarés détestables. Les effets +étant visibles, chacun les a discernés sans peine. Les causes +étant beaucoup plus difficiles à découvrir, on +ne les a pas aperçues.</p> + +<p>Tous les déposants ont raisonné avec ces traditionnelles +idées de leur race dont j'ai montré ailleurs +l'irrésistible force. Il fallait l'aveuglement qu'engendrent +de semblables idées, pour ne pas concevoir que les +programmes ne sont pour rien dans les tristes +résultats de notre enseignement, puisque, avec des +programmes à peu près identiques, d'autres peuples, +les Allemands par exemple, obtiennent des résultats +entièrement différents.</p> + +<p>Notre vieille Université est sortie bien affaiblie de cette +enquête. Elle n'a même plus pour défenseurs +les professeurs formés par ses méthodes. Leurs profondes +divergences sur toutes les questions d'enseignement, +l'impuissance des modifications déjà tentées, +les perpétuels changements de programmes, montrent +qu'il n'y a plus grand'chose à attendre de l'Université. +Elle représente aujourd'hui un navire désemparé, ballotté +au hasard des vents et des flots. Elle ne semble +plus savoir ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle peut, et tourne +sans cesse dans des réformes de mots, sans comprendre +que ses méthodes, son esprit, ont considérablement +vieilli et ne correspondent à aucune des nécessités +de l'âge actuel. Elle ne fait plus un pas en avant +<span class="pagenum"><a name="30" id="Page_30"> [Pg 30]</a></span> +sans en faire immédiatement quelques-uns en arrière. +Un jour elle supprime l'enseignement des vers latins, +mais le lendemain elle le remplace par l'étude de la +métrique latine. Un enseignement dit moderne, où +le grec et le latin sont remplacés par des langues +vivantes est créé, mais ces langues vivantes, l'Université +les enseigne comme des langues mortes en ne +s'occupant que de subtilités littéraires et grammaticales, +de sorte, qu'après sept années d'études, pas un +élève sur cent n'est capable de lire trois lignes d'un +journal étranger sans être obligé de chercher tous les +mots dans un dictionnaire. Elle croit faire une réforme +considérable en acceptant de supprimer le diplôme +du baccalauréat, mais immédiatement elle propose +de le remplacer par un autre diplôme ne différant +du premier que parce qu'il s'appellerait certificat +d'études. Des substitutions de mots semblent constituer +la limite possible aux réformes de l'Université. +Elle est arrivée à cette phase de décrépitude précédant +la mort, où le vieillard ne peut plus changer.</p> + +<p>Ce que l'Université ne voit malheureusement pas, +ce que les auteurs de l'enquête n'ont pas vu davantage, +car cela dépassait les limites du cercle infranchissable +des idées de race dont j'ai parlé plus haut, +c'est que ce ne sont pas les programmes qu'il faut +changer, mais bien les méthodes employées pour +enseigner la matière des programmes.</p> + +<p>Elle sont détestables, ces traditionnelles méthodes. +De profonds penseurs, tels que Taine, l'avaient déjà +dit avec force. Dans un de ses derniers livres, +l'illustre historien montrait que notre Université +est une véritable calamité, et nous conduit lentement +à la décadence. Ce n'était pour le public que boutades +<span class="pagenum"><a name="31" id="Page_31"> [Pg 31]</a></span> +de philosophes. L'enquête a prouvé que ces boutades +constituaient de terribles réalités.</p> + +<p>Si les causes de l'état inférieur de l'enseignement +universitaire ont échappé à la plupart des observateurs, +la mauvaise qualité de cet enseignement avait +été fréquemment signalée avant l'enquête actuelle. Il +y a bien des années que M. Henry Deville, dans une +séance publique de l'Académie des Sciences, s'exprimait +ainsi: «Je fais partie de l'Université depuis longtemps, +je vais avoir ma retraite, eh bien, je le déclare +franchement, voilà en mon âme et conscience ce que +je pense: l'Université telle qu'elle est organisée nous +conduirait à l'ignorance absolue.»</p> + +<p>Dans la même séance, l'illustre chimiste Dumas +faisait remarquer qu'il «avait été reconnu depuis +longtemps que le mode actuel d'enseignement dans +notre pays ne pouvait être continué sans devenir pour +lui une cause de décadence.»</p> + +<p>Et pourquoi ces jugements si sévères, prononcés +tant de fois contre l'Université par les savants les +plus autorisés, n'ont-ils jamais produit d'autres résultats +que de perpétuels et inutiles changements de +programmes? Quelles sont les causes secrètes qui ont +toujours empêché aucune réforme utile d'être réalisée?</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il est aisé de voir les inconvénients d'un ordre de +choses quelconque, institutions politiques ou éducation, +et d'en faire la critique. Une critique négative +est à la portée d'intelligences très modestes. De +telles intelligences ne sauraient découvrir ce qui +peut être modifié, en tenant compte des divers facteurs, +<span class="pagenum"><a name="32" id="Page_32"> [Pg 32]</a></span> +race, milieu, etc., qui maintiennent solidement +les choses créées par le passé. Le sens des possibilités +est malheureusement une des aptitudes dont +certains peuples, les Français surtout, sont très +dépourvus.</p> + +<p>Quand on examine de près les réformes radicales +proposées par diverses personnes consultées dans +l'enquête, il est facile de prouver, non pas seulement +qu'elles sont sans valeur théorique, mais qu'elles +n'ont en outre aucune chance d'être appliquées.</p> + +<p>Elles n'en ont aucune, pour des raisons diverses +que nous examinerons, mais dont la principale est +qu'elles heurteraient une opinion publique toute-puissante +aujourd'hui. Notre enseignement, et surtout +nos méthodes d'enseignement, sont aussi mauvais +que possible, mais correspondent aux exigences +d'une opinion qu'ils ont d'ailleurs contribué à former.</p> + +<p>Un simple coup d'œil jeté sur quelques-unes des +réformes suggérées, fait comprendre pourquoi elles +sont irréalisables dans la pratique.</p> + +<p>On propose, par exemple, de transférer dans les +campagnes les lycées établis dans les villes, comme +l'ont fait depuis longtemps les Anglais, afin de donner +aux élèves de l'air et de l'espace pour leurs jeux. +La réforme peut sembler parfaite, mais comme les +statistiques recueillies dans l'enquête révèlent que les +quelques lycées édifiés à grands frais et avec luxe à +la campagne n'arrivent pas à se peupler, parce que +les parents tiennent à garder près d'eux leurs enfants, +le projet apparaît de suite impraticable. Comment +forcer en effet les parents à changer leurs idées sur ce +point? +<span class="pagenum"><a name="33" id="Page_33"> [Pg 33]</a></span></p> + +<p>On nous propose aussi de remplacer le grec et +le latin inutiles par des langues vivantes fort utiles. +De tels changements peuvent être salutaires, mais +comment les réaliser, puisque nous voyons par l'enquête +que ce sont précisément les parents qui réclament +énergiquement le maintien de l'enseignement +des langues anciennes, persuadés, j'imagine, qu'elles +constituent pour leurs fils une sorte de noblesse les +distinguant du vulgaire. Comment l'État leur ôterait-il +une pareille illusion?</p> + +<p>On nous propose encore de donner aux élèves, si +étroitement emprisonnés et surveillés, un peu de cette +initiative, de cette indépendance qu'ont les élèves +anglais. Rien ne serait plus désirable, assurément. +Mais comment obtenir des directeurs des lycées de +tels essais, quand nous lisons dans l'enquête que les +tribunaux ont accablé d'amendes ruineuses de malheureux +proviseurs, parce que des enfants auxquels +ils avaient voulu laisser un peu de liberté, s'étaient +blessés dans leurs jeux?</p> + +<p>Une des plus naïves réformes suggérées, bien que +ce soit une de celles qui ont réuni le plus de suffrages, +consisterait à supprimer le baccalauréat. On +le remplacerait par sept à huit baccalauréats, dits +examens de passage, subis à la fin de chaque année, +afin d'empêcher les mauvais élèves de continuer à +perdre leur temps au lycée. Excellente peut-être en +théorie, cette proposition, mais combien illusoire +en pratique! La statistique relevée par M. Buisson +nous montre que pour 5.000 bacheliers reçus annuellement, +il y a 5.000 élèves environ évincés, c'est-à-dire +5.000 jeunes gens qui ont perdu entièrement leur +temps. Cela donne une bien pauvre idée des professeurs +<span class="pagenum"><a name="34" id="Page_34"> [Pg 34]</a></span> +et des programmes qui obtiennent de tels +résultats. Mais voit-on les lycées, qui ont tant de +peine à lutter contre la concurrence des maisons +congréganistes, et dont les budgets sont toujours +en déficit, perdre 5.000 élèves par an! Les jurys qui +prononceraient de pareilles exclusions,—dont profiteraient +bien vite les établissements congréganistes,—seraient +l'objet de telles imprécations de la +part des parents, et d'une telle pression de la part des +pouvoirs publics, qu'ils se verraient vite obligés de +devenir assez indulgents pour que tous les élèves +continuent leurs études. Les choses se retrouveraient +donc bientôt exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.</p> + +<p>D'autres réformateurs nous proposent de copier +l'éducation anglaise, si incontestablement supérieure +à la nôtre par le développement qu'elle donne au +caractère, par la façon dont elle exerce l'initiative, la +volonté, et aussi, ce qu'on oublie généralement de +remarquer, par la discipline. La réforme, théoriquement +excellente, serait irréalisable. Adaptée aux +besoins d'un peuple qui possède certaines qualités +héréditaires, comment pourrait-elle convenir à un +peuple possédant des qualités tout à fait différentes? +L'essai d'ailleurs ne durerait pas trois mois. Je ne +connais pas de parents français qui consentiraient à +laisser leurs fils revenir du lycée tout seuls, sans personne +pour leur prendre un ticket à la gare, les faire +monter en omnibus, leur dire de mettre un pardessus +quand il fait froid, les surveiller d'un œil vigilant +pour les empêcher de tomber sous les roues des +trains en marche, d'être écrasés dans les rues par les +voitures, ou d'avoir un œil poché quand ils jouent +<span class="pagenum"><a name="35" id="Page_35"> [Pg 35]</a></span> +librement à la balle avec leurs camarades. Si les fils +de ces pères vigilants étaient soumis au régime de +l'éducation anglaise, faisant leurs devoirs quand ils +veulent et comme ils veulent, se livrant sans surveillance +aux jeux les plus violents et les plus dangereux, +sortant à leur guise, etc., les réclamations seraient +unanimes. Au premier accident, les parents pousseraient +d'épouvantables clameurs, et toute la presse +se soulèverait avec eux. Le ministre serait immédiatement +interpellé et obligé sous peine d'être renversé +de rétablir les anciens règlements. J'ai connu +une respectable dame qui eut une série de violentes +crises de nerfs et menaça son mari de divorcer +parce que ce dernier avait, sur mon conseil, proposé +d'envoyer leur fils, qui venait de terminer ses +études, passer ses vacances en Allemagne pour +apprendre un peu l'allemand. Laisser voyager tout +seul un pauvre petit garçon de dix-huit ans! Il +fallait être un père dénaturé pour concevoir un tel +projet. Le père dénaturé y renonça d'ailleurs bien +vite.</p> + +<p>Et peut-être n'avait-elle pas absolument tort, la +respectable dame, quand elle doutait des aptitudes +de son fils à se diriger seul dans un tout petit voyage. +Ne possédant ces aptitudes, ni par atavisme, ni par +éducation, où les eût-il acquises?</p> + +<p>Si les Anglais n'ont besoin de personne pour se +diriger, c'est qu'ils possèdent une discipline héréditaire +interne qui leur permet de se gouverner eux-mêmes. +Nul peuple n'est plus discipliné, plus respectueux +des traditions et des coutumes établies.</p> + +<p>Et c'est justement parce que les Anglais ont +en eux-mêmes leur discipline qu'ils peuvent se passer +<span class="pagenum"><a name="36" id="Page_36"> [Pg 36]</a></span> +d'une tutelle constante. Une éducation physique très +dure entretient et développe ces aptitudes héréditaires, +mais non sans que le jeune homme ait à courir +des risques d'accidents auxquels aucun parent français +ne consentirait à exposer sa timide progéniture.</p> + +<p>Il faut donc se bien persuader qu'avec les idées +régnant en France, fort peu de choses peuvent +être changées dans notre système d'instruction et +d'éducation avant que l'esprit public ait lui-même +évolué.</p> + +<p>Laissons donc entièrement de côté nos grands +projets de réformes. Ils ne peuvent servir de matière +qu'à d'inutiles discours. Considérons que nos +programmes ont été transformés bien des fois sans +le plus faible bénéfice. Considérons surtout que les +Allemands, avec des programmes fort peu différents +des nôtres, surent réaliser des progrès scientifiques +et industriels qui les ont mis à la tête de tous les +peuples. Envisageons ces faits incontestables, et en +y réfléchissant suffisamment, nous finirons peut-être +par découvrir que tous les programmes sont +indifférents, mais que ce qui peut être bon ou mauvais, +c'est la façon de s'en servir. Les programmes +ne signifient rien et n'ont en eux-mêmes aucune +vertu.</p> + +<p>Détaillés ou sommaires, ils se résument en ceci: +apprendre à des jeunes gens les rudiments des +sciences, de la littérature, de l'histoire et la connaissance +de quelques langues anciennes ou modernes. +Des méthodes qui n'arrivent pas à réaliser +un tel but sont défectueuses, et on pourra changer +indéfiniment les programmes, les allonger d'un côté, +les raccourcir de l'autre, sans que les résultats soient +<span class="pagenum"><a name="37" id="Page_37"> [Pg 37]</a></span> +meilleurs. Le jour où cette vérité sera bien comprise, +les professeurs commenceront à entrevoir que +ce sont leurs méthodes, et non les programmes, qu'il +faudrait changer. Tant qu'elle n'aura pas assez pénétré +les cervelles pour devenir un mobile d'action, +nous persisterons dans les mêmes errements, et personne +n'apercevra que l'instruction peut, comme la +langue d'Ésope, constituer la meilleure ou la pire +des choses<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Au point de vue des fâcheux résultats que peut produire une instruction +mal adaptée aux besoins d'un peuple, et pour juger dans quelle mesure elle +déséquilibre et démoralise ceux qui l'ont reçue, on ne saurait trop méditer l'expérience +faite sur une vaste échelle par les Anglais dans l'Inde. J'en exposai les +résultats dans un discours d'inauguration prononcé au congrès colonial de 1889, +dont j'étais un des présidents. (Voir <i>Revue Scientifique</i>, août 1889.) Ses parties +essentielles sont résumées dans la nouvelle édition de mon livre: <i>les Civilisations +de l'Inde</i>. Le système d'instruction et d'éducation, qui était excellent pour des +Anglais et que, par conséquent, ils ont cru pouvoir appliquer avec avantage à des +Hindous, s'est révélé tout à fait détestable pour ces derniers.</p></div> + +<p>C'est justement parce que toute réforme essentielle +doit viser, non les programmes, mais les méthodes, +que les projets proposés devant l'enquête offrent si +peu d'intérêt. Ils représentent seulement les redites +ressassées depuis longtemps et l'on ne peut dire des +programmes qu'une chose utile: plus ils seront +courts, meilleurs ils seront. Un programme complet +d'instruction ne devrait pas dépasser vingt-cinq lignes, +dont plusieurs consacrées à bien stipuler que l'élève +ne sera tenu d'étudier dans chaque science qu'un +petit nombre de notions, mais devra les connaître à +fond.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Le lecteur commence sans doute à entrevoir combien +sont puissants les obstacles invisibles qui +s'opposent à une réforme profonde de l'enseignement +<span class="pagenum"><a name="38" id="Page_38"> [Pg 38]</a></span> +en France, et cependant nous n'avons pas abordé +encore le plus formidable, le plus irréductible peut-être +de tous ces obstacles: l'état mental des professeurs.</p> + +<p>L'enquête parlementaire n'en a pas tenu compte +une seule fois et elle ne le pouvait guère. Persuadés +que les professeurs universitaires, bourrés +de science livresque et de diplômes, sont par cela +même parfaits, les déposants de l'enquête ne pouvaient +envisager la question des professeurs et les +moyens à employer pour les former comme pouvant +être l'objet d'une discussion quelconque.</p> + +<p>Et c'est pourtant ce point inaperçu, qui contient +le nœud vital des améliorations possibles de l'enseignement.</p> + +<p>L'enquête a couvert de fleurs les professeurs et de +malédictions les programmes. C'est à peu près le +contraire qu'il eût fallu faire. Supposons en effet +anéantis, par une puissance magique, les obstacles +que nous avons vus se dresser devant les réformes. +Les préjugés des familles se sont évanouis, des programmes +parfaits ont été créés, avec des méthodes +excellentes pour les enseigner. Tout, pensez-vous, +va changer. Rien, absolument rien, ne pourra +changer.</p> + +<p>Et pourquoi? Simplement parce que l'état mental +des professeurs créé par les procédés universitaires +n'est pas modifiable. Formés d'après ces principes, +ils sont incapables d'en appliquer d'autres, ou même +d'en comprendre d'autres. Tous sont arrivés à un +âge où on ne refait pas son éducation. Certes ils accepteront +docilement, comme ils les ont acceptés jusqu'ici, +les changements de programmes, et s'inclineront bien +<span class="pagenum"><a name="39" id="Page_39"> [Pg 39]</a></span> +bas devant les circulaires ministérielles, mais ils +continueront à enseigner comme ils l'ont toujours +fait, parce qu'ils ne pourraient enseigner autrement.</p> + +<p>Les dépositions de l'enquête que nous reproduisons +dans cet ouvrage fourniront un frappant exemple de +l'impossibilité où se trouvent aujourd'hui nos professeurs +de changer leurs méthodes d'enseignement. +Il y a un certain nombre d'années, un ministre de +l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois avait rêvé +d'entreprendre à lui seul la réforme de l'Université, +en créant ce qu'on appela l'Enseignement moderne, +terminé par un baccalauréat spécial conférant à peu +près les mêmes privilèges que le baccalauréat classique. +Les langues anciennes se trouvaient remplacées +par les langues vivantes, l'enseignement des +sciences fortifié. Tout était parfait dans le programme. +Il ne manqua que les maîtres capables de +l'appliquer. Les professeurs de l'Université enseignèrent +les langues vivantes comme les langues mortes, +en ne s'occupant que de subtilités grammaticales. +Les sciences furent apprises à coups de manuels. +Les résultats obtenus furent finalement, nous le verrons, +des plus médiocres.</p> + +<p>Il faut rendre justice à la science livresque de nos +professeurs. Tout ce qui est susceptible d'être appris +par cœur, ils l'ont appris, mais leur valeur pédagogique +est entièrement nulle. On l'a insinué parfois +au cours de l'enquête, quoique timidement. C'est en +dehors de l'enquête que se rencontrèrent quelques +esprits assez indépendants pour révéler un état de +choses de plus en plus visible aujourd'hui.</p> + +<p>La faible valeur pédagogique des professeurs de +<span class="pagenum"><a name="40" id="Page_40"> [Pg 40]</a></span> +notre Université frappe d'ailleurs les étrangers qui +ont visité nos établissements d'instruction et assisté +à quelques leçons. M. Max Leclerc cite à ce propos +un article de la <i>Revue Internationale de l'Enseignement</i>, +où se trouve consignée l'opinion d'un +professeur étranger ayant visité, à Paris et en province, +nombre de nos établissements d'éducation. +Il «a rencontré beaucoup d'hommes instruits... très +peu de professeurs et d'éducateurs». Quant au personnel +de proviseurs, censeurs, principaux, il l'a +trouvé «peu éclairé, prétentieux, maladroit et étroit +d'esprit».</p> + +<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que des critiques +analogues ont été formulées. Il y a quarante +ans, M. Bréal, professeur au Collège de France, +écrivait les lignes suivantes sur notre corps enseignant:</p> + +<blockquote><p>Le corps universitaire était, en 1810, à peu près l'expression +des idées de la société. En 1848, il était déjà si arriéré qu'un +observateur étranger pouvait écrire: «Le corps des professeurs +en France est devenu tellement stationnaire, qu'il serait impossible +de trouver une autre corporation qui, en ce temps de progrès +général, surtout chez la nation la plus mobile du monde, +se maintienne avec autant de satisfaction sur les routes battues, +repousse avec autant de hauteur et de vanité toute méthode +étrangère, et voit une révolution dans le changement le plus +insignifiant.»</p></blockquote> + +<p>A quoi tient l'insuffisance pédagogique incontestable +des professeurs de notre Université? Simplement, +je le répète encore, aux méthodes qui les ont +formés. Ils enseignent ce qu'on leur a enseigné, +comme on le leur a enseigné.</p> + +<p>Que peuvent valoir, pour l'instruction et l'éducation +de la jeunesse, les professeurs préparés par les +principes universitaires, c'est-à-dire par l'étude exclusive +<span class="pagenum"><a name="41" id="Page_41"> [Pg 41]</a></span> +des livres? Ces malheureuses victimes du plus +déformant régime intellectuel auquel un homme +puisse être soumis, n'ont jamais quitté les bancs +avant de monter dans une chaire. Bancs des lycées, +bancs de l'École normale ou bancs des Facultés. Ils +ont passé quinze ans de leur vie à subir des examens +et à préparer des concours. A l'École normale, «leurs +devoirs sont littéralement taillés pour chaque jour. +Tout se passe avec une régularité écrasante. Les +programmes des examens ne laissent pas une ombre +de mouvement à ces malheureux esclaves de la +science». Leur mémoire s'est épuisée en efforts +surhumains pour apprendre par cœur ce qui est +dans les livres, les idées des autres, les croyances +des autres, les jugements des autres. De la vie, ils ne +possèdent aucune expérience, n'ayant jamais eu à +exercer ni leur initiative, ni leur discernement, ni +leur volonté. L'ensemble si subtil qu'est la psychologie +d'un enfant, ils n'en savent absolument +rien. Comme le cavalier inexpérimenté sur un cheval +difficile, ils ignorent les moyens de se faire comprendre +de l'être à diriger, les mobiles qui peuvent +agir sur lui et la façon de manier ces mobiles. Ils +récitent, devenus professeurs, les cours que tant de +fois ils récitèrent comme élèves, et pourraient être +facilement remplacés dans leurs chaires par de +simples phonographes.</p> + +<p>Pour arriver à être professeurs, il leur a fallu +apprendre des choses compliquées et subtiles. Ces +mêmes choses compliquées et subtiles, ils les répéteront +devant leurs élèves. En Allemagne, où +l'odieuse institution des concours n'existe pas, on +juge les professeurs de l'enseignement supérieur +<span class="pagenum"><a name="42" id="Page_42"> [Pg 42]</a></span> +d'après leurs travaux personnels et leurs succès dans +l'enseignement libre, par lequel ils doivent le plus +souvent débuter. En France, on les juge par l'amas +de choses qu'ils peuvent réciter dans un concours. +Et, comme le nombre des candidats est considérable, +et celui des places fort petit, on raffine +encore dans ce sens, pour en éliminer davantage. +Celui qui saura répéter sans broncher le plus de formules, +qui aura entassé dans sa tête la plus grande +somme possible de puériles chinoiseries, de subtilités +scientifiques ou grammaticales, l'emportera sûrement +sur ses rivaux. Tout récemment encore, un des +examinateurs des derniers concours d'agrégation, +M. Jullian, faisait remarquer, dans une des séances +du Conseil supérieur de l'Instruction publique, que +le jury était effrayé «de l'effort de mémoire imposé +aux candidats. Il pense que si la mémoire est un +admirable instrument de travail, elle n'est qu'un instrument +au service de ces qualités maîtresses du +professeur, qui sont l'esprit critique, la logique et +la méthode, la mesure et le tact, la pénétration, +l'inspiration et l'ampleur des vues, la simplicité et +la clarté dans l'exposition, la correction et la vivacité +de la parole.»</p> + +<p>Il avait certes raison de se livrer à des réflexions +semblables, le respectable jury, mais de là à un effet +quelconque il y a loin, et pendant longtemps encore, +avec le régime des concours, la mémoire constituera +la seule qualité utile à un candidat. Il se gardera +soigneusement—en eût-il même le temps et la +capacité—de tout travail un peu personnel, sachant +bien qu'à tous les degrés, rien n'est plus mal vu de la +part des examinateurs. +<span class="pagenum"><a name="43" id="Page_43"> [Pg 43]</a></span></p> + +<p>Quand un homme a ainsi consacré quinze ans de +sa vie à entasser dans sa mémoire tout ce qui peut +y être entassé, sans avoir jamais jeté un coup d'œil +sur le monde extérieur, sans avoir eu à exercer une +seule fois son initiative, sa volonté et son jugement, +qu'en peut-on espérer? Rien, sinon qu'il fasse ânonner +machinalement à de malheureux élèves une +partie des choses inutiles que pendant si longtemps +il a ânonnées lui-même. On cite assurément parmi +les professeurs de l'Université quelques esprits d'élite +ayant échappé aux tristes méthodes d'éducation +auxquelles ils ont été soumis, comme sont cités pendant +les épidémies de peste les quelques médecins +qui échappent aux atteintes du fléau. Combien rares +de telles exceptions!</p> + +<p>L'Université vit pourtant sur le prestige exercé +par ces exceptions. Mais en observant la foule des +professeurs, on constate que bien peu savent se +soustraire à l'action du déprimant régime qui les a +formés. Que de cerveaux jadis intelligents, détruits +pour toujours, et bons tout au plus à faire, au fond +d'une province, réciter des leçons ou passer des examens, +avec la certitude qu'ils sont trop usés pour +entreprendre autre chose dans la vie. Leur seule +distraction est d'écrire des livres dits élémentaires, +pâles compilations où s'étale à chaque page la +faiblesse de leur capacité d'éducateurs et ce goût +des subtilités et des choses inutiles qu'inculque +l'Université. Ils croient faire preuve de science en +compliquant les moindres questions et en rendant +obscures les choses les plus claires. M. Fouillée, qui +paraît avoir fait une étude attentive des livres écrits +par ses collègues, a publié d'invraisemblables échantillons +<span class="pagenum"><a name="44" id="Page_44"> [Pg 44]</a></span> +de cette littérature scolaire. Un des plus +curieux est celui de ce professeur dont le livre, +destiné à l'enseignement secondaire des lycées, se +trouve revêtu de l'approbation des plus hautes +autorités universitaires.</p> + +<blockquote><p>«L'auteur déclare avoir volontairement supprimé les termes et +les discussions qui auraient pu effrayer l'inexpérience des enfants: +c'est pourquoi il leur parle longuement de la césure penthémimère +qu'on remplace quelquefois par une césure hepthémimère, +ordinairement accompagnée d'une césure trihémimère. Il les +initie aux synalèphes, aux apocopes et aux aphérèses, et il les +avertit qu'il a adopté la scansion par anacruse et supprimé le +choriambe dans les vers logaédiques. Il leur révèle aussi les +mystères du quaternaire hypermètre ou dimètre hypercatalectique +ou encore ennéasyllabe alcaïque. Que dire du vers hexamètre +dactylique, catalectique in dissylabum, du procéleusmatique +tétramètre catalectique, du dochmiade dimètre, et de la +strophe trochaïque hypponactéenne, du dystique trochaïque +hypponactéen?»</p></blockquote> + +<p>M. Fouillée cite encore un autre professeur qui, dans +un livre d'enseignement élémentaire, s'étend longuement +sur la méthode pour documenter une pièce de +théâtre, en voici un extrait: «On consultera d'abord +le répertoire général 20<sup>e</sup> vol., B N, inventaire y f, +5337=5546, etc.» Suivent trois pages d'indications +semblables!</p> + +<p>Les ouvrages de sciences sont conçus d'après les +mêmes principes. Je pourrais donner comme exemple +un livre de physique écrit par un agrégé de +l'Université pour les candidats au certificat des sciences +physiques et naturelles, lesquels, nous le verrons +par les dépositions de l'enquête, ne possèdent que +des notions très rudimentaires en mathématiques. +L'auteur s'est donné un mal extraordinaire pour +bourrer son livre à chaque page d'intégrales totalement +inutiles. Dans un supplément destiné à apprendre +<span class="pagenum"><a name="45" id="Page_45"> [Pg 45]</a></span> +les manipulations, les équations ne sont pas davantage +épargnées. Pour l'opération si élémentaire du +calibrage d'un tube, l'auteur a trouvé le moyen de +remplir trois pages serrées d'équations. Ce professeur +est assurément tout à fait certain que pas un +élève sur mille ne comprendra quelque chose à ses +formules, mais qu'est-ce que cela peut bien lui faire?</p> + +<p>Avec les nouveaux programmes, les livres pour +l'enseignement n'ont fait que se compliquer encore +et ils arrivent à être totalement illisibles. En un +remarquable article, paru dans le journal l'<i>Enseignement +secondaire</i> du 15 juin 1904, M. Brucker, +professeur au lycée de Versailles, a montré tout le +«verbalisme stérile» dont sont entachés les livres +consacrés à l'enseignement des sciences naturelles, +et en cite d'attristants exemples. En voici un pris au +hasard:</p> + +<blockquote><p>L'auteur d'un autre Précis va plus loin encore. La complication +de son langage dépasse ce que l'on avait imaginé avant lui: +il appelle les mousses des bryophytes, les fougères des ptéridophytes +ou exoprothallées isodiodées, leurs spores des diodes, +et ainsi du reste.</p></blockquote> + +<p>Si nos professeurs donnent un si déplorable enseignement, +c'est que, formés par l'Université, ils +enseignent, je le répète, ce qu'on leur a enseigné +et de la façon dont on le leur a enseigné. Tant que +les professeurs des Facultés se recruteront comme +aujourd'hui, rien ne pourra être modifié dans notre +enseignement universitaire.</p> + +<p>C'est en grande partie parce que le système de +recrutement des professeurs, en Allemagne, diffère +fort du nôtre, que l'enseignement à tous les degrés y +est si supérieur. Nos voisins ont trouvé le secret +<span class="pagenum"><a name="46" id="Page_46"> [Pg 46]</a></span> +d'intéresser les professeurs des Facultés à leurs +élèves et de les obliger à se mettre à leur portée. La +formule est très simple. Ce sont les élèves qui paient +les professeurs, et, comme il y a pour chaque ordre +d'études plusieurs professeurs libres, l'élève va vers +celui qui enseigne le mieux. La concurrence oblige +donc le professeur à s'occuper soigneusement de ses +élèves. Réunir autour de lui beaucoup d'auditeurs +et publier des travaux personnels, est le seul moyen, +il le sait, d'être appelé à devenir titulaire d'une chaire +importante, dont le principal rapport consistera +d'ailleurs dans les rétributions des élèves. En France, +le professeur de Faculté est un fonctionnaire à traitement +fixe, n'ayant aucun intérêt à captiver l'esprit +de ses auditeurs et se plier à leur intelligence. Pas +besoin d'être un profond psychologue pour comprendre +que s'il était payé par eux, son intérêt +entrerait immédiatement en jeu, et que, sous l'influence +de ce puissant mobile d'action, il serait vite +obligé de transformer entièrement ses méthodes +d'enseignement. S'il ne savait pas les transformer, +ses concurrents l'obligeraient à disparaître.</p> + +<p>Malheureusement, un changement aussi capital, le +seul qui amènerait la transformation de notre enseignement +supérieur d'abord, et, par voie de conséquence, +celle de notre enseignement secondaire, +est radicalement impossible avec nos idées latines. +Les bien rares tentatives faites dans ce sens par +l'initiative privée ont été l'objet des persécutions de +l'Université sitôt qu'elles ont réussi. Elle ne tolère +un peu que celles qui échouent. Je me souviens +qu'il y a une vingtaine d'années, le D<sup>r</sup> F*** avait +ouvert pour les étudiants en médecine un cours +<span class="pagenum"><a name="47" id="Page_47"> [Pg 47]</a></span> +privé d'anatomie, auquel on ne pouvait assister +qu'en payant fort cher, mais où ils étaient sûrs d'apprendre +l'anatomie, alors que les leçons officielles +de la Faculté leur apprenaient très peu de chose. +Bien que ces dernières fussent entièrement gratuites, +les étudiants les désertaient pour les leçons payées. +Le D<sup>r</sup> F***, ainsi que ses élèves, fut l'objet de telles +persécutions de la part de la Faculté, qu'après une +dizaine d'années de lutte, il se vit réduit à fermer son +cours.</p> + +<p>Nous voici loin des programmes et de leur réforme. +Le lecteur doit voir nettement maintenant combien +est vaine et inutile toute l'agitation faite à propos de +ces programmes, et combien inutiles aussi les monceaux +de pages publiées à ce propos. Les programmes +ne sont que des façades. On peut les changer à +volonté, mais sans modifier pour cela les choses invisibles +et profondes qu'elles abritent. S'en prendre +aux façades est facile parce qu'on les voit. Essayer +de toucher à ce qui est derrière est fort malaisé, parce +que le plus souvent on ne le discerne pas.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>J'espère avoir montré que le problème de la réforme +de notre enseignement est bien autrement compliqué +que les auteurs de l'enquête parlementaire ne l'ont +soupçonné.</p> + +<p>Nous ne dirons pas certes que cette réforme soit +entièrement impossible. Il n'y a rien d'impossible +pour des volontés fortes. Mais avant de réformer au +hasard, comme on le fait depuis si longtemps et +comme on continue à le faire encore, il faut au +<span class="pagenum"><a name="48" id="Page_48"> [Pg 48]</a></span> +moins connaître à fond l'essence des choses à +réformer. En persistant à l'ignorer, on ne réalisera +que des changements de mots. On troublera inutilement +les esprits, et notre enseignement en sera +rendu plus médiocre encore qu'il ne l'est aujourd'hui.</p> + +<p>C'est parce que les auteurs de l'enquête ne semblent +pas avoir nettement compris les problèmes fondamentaux +de l'enseignement, qu'il nous a semblé utile +de les préciser.</p> + +<p>Cette colossale enquête n'aura pas été inutile. Par +elle beaucoup de faits auront été connus, que l'on +pouvait soupçonner, mais non prouver. Elle a montré +surtout l'état des esprits, et révélé que le mal auquel +on cherche à remédier est bien plus profond que ne +le faisaient supposer les apparences.</p> + +<p>On sait que la conclusion de l'enquête a été un +projet de réforme de l'enseignement, présenté à la +Chambre des Députés et adopté après une courte discussion. +Dans cette discussion, le Ministre de l'Instruction +publique a dit de fort bonnes choses pour en +défendre de bien médiocres. Il a certainement trop +d'esprit philosophique pour ne pas avoir eu conscience +de la faible valeur des réformes proposées par la +Commission. Quelques étiquettes seules ont été changées. +Un député, M. Massé, a dit de ce projet qu'il +«fait l'effet d'une de ces façades brillantes édifiées +à grands frais dans le goût du jour, et qui sont uniquement +destinées à faire illusion sur les commodités +d'un immeuble dans lequel rien ou presque rien n'a +été modifié».</p> + +<p>Toutes ces réformes de programmes, répétées tant +de fois, sont d'ailleurs absolument dépourvues d'intérêt. +<span class="pagenum"><a name="49" id="Page_49"> [Pg 49]</a></span> +Notre enseignement restera ce qu'il est tant que +nos méthodes actuelles n'auront pas été entièrement +changées. Il n'y aura, je continue à le répéter, de +changements possibles que lorsque la nécessité d'une +transformation complète des méthodes aura pénétré +un peu dans la cervelle des parents, des professeurs +et des législateurs.</p> + +<p>La destinée de la plupart de nos grandes enquêtes +parlementaires est de bientôt disparaître dans la poussière +des bibliothèques, d'où elles ne sortent plus. Il +m'a fallu une forte dose de patience pour lire attentivement +les six énormes volumes sur la réforme de +l'enseignement, et j'imagine que bien peu de mes +contemporains ont eu cette patience.</p> + +<p>Les questions d'éducation et d'instruction acquièrent +aujourd'hui une importance telle qu'il m'a semblé +nécessaire de retirer de cette gangue volumineuse les +parties essentielles, de les classer avec méthode, de +les discuter quelquefois. Tous les textes reproduits +émanent de personnages autorisés, les seuls dont la +parole ait quelque influence dans un pays aussi +hiérarchisé que le nôtre, les seuls qui puissent agir +sur l'opinion des parents et finir peut-être par la +changer un peu.</p> + +<p>Cette réforme de l'opinion est la première qu'on +doive tenter aujourd'hui. Quand elle sera complète, +mais alors seulement, une réforme de l'éducation +deviendra possible.</p> + +<p>Les difficultés d'une pareille tâche sont immenses. +Elles ne sont pas insurmontables pourtant. Il n'a +jamais fallu beaucoup d'apôtres pour créer les grandes +religions qui ont bouleversé le monde, mais il en +a fallu quelques-uns. Tout le mouvement dont est +<span class="pagenum"><a name="50" id="Page_50"> [Pg 50]</a></span> +sortie l'enquête qui a si profondément ébranlé l'Université +a eu pour unique point de départ la campagne +vigoureuse d'un homme d'action énergique, l'explorateur +Bonvalot. S'il n'a pas su montrer nettement la +voie à suivre, pas plus d'ailleurs que les auteurs +des six volumes de l'enquête, il a au moins fait voir +combien était funeste celle que nous suivions. Nouveau +Pierre l'Ermite, il a secoué l'indifférence du +public, et les noms les plus éminents de l'Université +se sont bientôt rangés modestement derrière lui, +prêts à démolir l'idole dont ils avaient été jadis les +plus ardents défenseurs.</p> + +<p>Le jour où l'opinion, suffisamment instruite, comprendra +le mal que nous a fait notre Université, et le +comparera à tout le bien que réalisent dans d'autres +pays des institutions semblables, ce jour-là notre antique +système d'éducation s'écroulera d'un seul coup, +comme ces monuments trop vieux qui gardent une +apparence de solidité tant qu'on ne les touche pas. +Alors seulement nous pourrons essayer d'obtenir ce +que d'autres peuples ont réalisé avec leurs professeurs.</p> + +<p>Une éducation appropriée permettrait aux Latins +de remonter cette pente rapide de la décadence dont +ils semblent menacés. Ce que les Allemands ont su +accomplir, nous devrons le tenter. Ils avaient médité +longuement le mot profond de Leibniz: «Donnez-moi +l'éducation, et je changerai la face de l'Europe avant +un siècle.» +<span class="pagenum"><a name="51" id="Page_51"> [Pg 51]</a></span></p> + + + + +<h1>LIVRE II</h1> + +<h1><a id="II_1"></a>L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION +AUX ÉTATS-UNIS</h1> + + + + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>Principes généraux de l'Éducation en Amérique.</h2> + + +<p>C'est surtout par voie de comparaison que se forment +nos connaissances. Pour bien saisir les causes +de l'infériorité de notre enseignement universitaire, +il sera utile de le comparer à l'éducation donnée dans +le pays du monde où elle est le plus développée, +l'Amérique.</p> + +<p>Les publications sur l'Éducation aux États-Unis +sont nombreuses; mais rédigées par des universitaires +qui la considèrent à leur point de vue, elles apprennent +peu de chose. C'est pourquoi le magnifique +ouvrage, <i>les Méthodes américaines d'éducation</i>, publié +récemment par M. Buyse, directeur de l'École de +Charleroi, a été une véritable révélation. On a dit +très justement que des peuples éduqués avec de +pareilles méthodes sont appelés à former une humanité +supérieure à la nôtre. +<span class="pagenum"><a name="52" id="Page_52"> [Pg 52]</a></span></p> + +<p>Cette impression est celle qu'éprouveront tous les +lecteurs du livre de M. Buyse. C'est un peu celle ressentie +par un de nos plus éminents savants, M. H. Le +Châtelier. On en jugera par l'extrait suivant d'un de +ses articles:</p> + +<blockquote><p>A la lecture de cet ouvrage, la première impression est un +sentiment d'envie pour une civilisation certainement supérieure +à la nôtre. Une confiance générale et absolue dans les bienfaits +de l'éducation, une liberté complète permettant le développement +parallèle des écoles les plus variées, y autorisant les +expériences les plus audacieuses, un respect rigoureux de l'école +la maintenant complètement à l'écart des luttes politiques si +vives cependant aux États-Unis, une philosophie profonde des +méthodes d'éducation les orientant vers le développement de +l'activité individuelle, témoignent d'une culture intellectuelle peu +commune. Nous aurions grand intérêt à nous assimiler les +méthodes d'éducation américaines, mais il ne faut pas trop y +compter. Le plaisir de l'action, la passion de la liberté sont des +sentiments trop jeunes pour un vieux continent fatigué comme +le nôtre.</p></blockquote> + +<p>Les pages qui vont suivre consacrées à l'éducation +américaine sont entièrement extraites du livre de +M. Buyse<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le lecteur qui voudra étudier son ouvrage +avec soin, y verra vite que non seulement une pareille +éducation développe à son maximum le caractère et +l'intelligence, mais encore <i>tend à effacer entièrement +les différences de classes qui rendent la solution +des problèmes sociaux si difficile chez les peuples +latins</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'auteur a bien voulu me demander d'écrire la préface de la 3<sup>e</sup> édition +de son livre paru récemment.</p></div> + +<blockquote><p>Savamment, les professeurs sèment sous les pas des élèves des +difficultés graduées, que ceux-ci doivent apprendre à juger et à +vaincre; l'acte physique précède ou accompagne l'acte de la +pensée; les branches d'enseignement les plus abstraites pour +nous sont présentées sous des formes matérielles et concrètes +et nécessitent, pour être assimilées, aussi bien l'habileté des +<span class="pagenum"><a name="53" id="Page_53"> [Pg 53]</a></span> +mains que la vivacité de pensée: la géographie est une manipulation; +la littérature scolaire est un travail de laboratoire, car +elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage; la forme +supérieure de l'action, les travaux manuels, universellement +pratiqués dans les écoles, sont des exercices de résistance +morale; tout l'enseignement allie l'effort physique, musculaire, +à l'assimilation des idées.</p> + +<p>L'enseignement secondaire, qui établit le passage de la dépendance +intellectuelle et morale de l'enfance aux convictions intellectuelles +de l'adulte, procède de la même pensée et accentue le +système de l'instruction par l'action. Les difficultés à résoudre +sont plus complexes, le but à atteindre plus éloigné, les obstacles, +plus élevés. Affranchir la pensée et le sentiment de toute +tutelle, en réduisant graduellement le rôle du professeur au +profit de la responsabilité du jeune homme ou de la jeune fille: +tel est le but de l'éducation.</p> + +<p>Faire agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde, en +toute liberté; exalter le plaisir dans l'effort, la joie dans la lutte +contre les difficultés, la possession de soi-même—le self-control—telle +est la tâche supérieure de l'école; ni les faits, ni les +théories ne sont enseignés, ne sont communiqués verbalement +aux élèves. Les Américains, professeurs et élèves, ont une vraie +répugnance pour les théories toutes faites, pour les définitions +et les abstractions, sans sanction pratique.</p> + +<p>Dans les écoles, il n'existe plus de trace des méthodes qui +cherchent l'effet utile dans la doctrine communiquée par la +parole et non traduite en actes par les élèves. Les professeurs +considèrent que l'enseignement en général, et spécialement +l'enseignement scientifique, ne saurait être fécond si les élèves +ne sont pas exercés à trouver eux-mêmes des vérités, à résoudre +des questions scientifiques.</p> + +<p>L'enseignement des sciences pures ou appliquées est pénétré +des principes de la méthode de la «redécouverte» (rediscovery), +pratiquée dans les laboratoires et dans les ateliers. Les leçons +de classes, d'importance très réduite, préparent, accompagnent +ou confirment les études pratiques de laboratoire et d'atelier +qui sont les centres d'intérêt des institutions. Les notes de +laboratoire et d'atelier, dans lesquelles sont enregistrés les faits +et les phénomènes que les élèves ont observés et qui décrivent +les constructions réalisées, constituent la pierre de touche de la +valeur des études. Aucun cas n'est fait des copies des cours +oraux, qui jouent un si grand rôle dans les écoles européennes. +L'élève doit arracher aux appareils et au matériel d'expérimentation +le secret des phénomènes et des lois qui les régissent. +Dans les travaux manuels, la puissance de direction (directive +<span class="pagenum"><a name="54" id="Page_54"> [Pg 54]</a></span> +power) s'exalte par des épreuves de plus en plus dures, développant +la réflexion pour approprier les moyens aux fins, la +patience pour l'accomplissement de tâches longues et ardues.</p> + +<p>Dans les écoles d'enseignement supérieur se continue le +triomphe de l'initiative et de l'effort; l'expérience faite par les +élèves y est la base des études; le professeur guide les individualités +sans les subjuguer; il semble avoir le plus haut souci +de laisser se manifester leurs aspirations propres, leur intelligence +et leurs talents personnels.</p> + +<p>... Déposer dans les cerveaux des enfants et des adolescents le +germe de la volonté; leur donner, dès le jeune âge, le goût de +l'action persévérante; hâter chez eux le passage de l'état de +dépendance à l'esprit d'indépendance; préparer, par une éducation +scolaire appropriée, les enfants des classes les plus +modestes à se subvenir à eux-mêmes; à ne compter que sur +eux-mêmes, au «self-support», telle semble être la plus haute +préoccupation des écoles primaires et moyennes.</p> + +<p> </p> + +<p>L'éducation ouvrière par l'école industrielle et professionnelle +use également à l'extrême de l'expérimentation pratique.</p> + +<p>L'ouvrier américain est le prototype de l'ouvrier européen de +l'avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est un homme +instruit: le règne de l'ouvrier du passé, dont le savoir se bornait +à des recettes, des procédés, des tours de main et des +secrets, est depuis longtemps terminé dans les usines modernes +du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le «labor saving», l'économie +de main-d'œuvre, par l'emploi de machines-outils perfectionnées; +la conduite intelligente de ces outils nécessite plus +de cerveau et de nerfs que de muscles, plus d'attention, de décision +rapide et d'habileté manipulatoire que de force physique.</p> + +<p>Les perfectionnements et les transformations rapides que +l'industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes de +travail ont fait naître, chez les ouvriers, conducteurs et chefs +d'ateliers, des qualités nouvelles, intellectuelles plutôt que physiques; +les écoles industrielles, sous toutes leurs formes, +s'efforcent de développer ces qualités et de les fixer dans la +race.</p> + +<p>Comme dans l'enseignement général, les études théoriques se +font d'après des méthodes très concrètes; les leçons orales +s'appuient sur des exercices d'expérimentation et de manipulation, +qui ont pour effet d'ajouter aux connaissances fondamentales +des métiers l'esprit d'observation, l'habileté manuelle, +l'intelligence industrielle. Sauf dans trois ou quatre écoles professionnelles, +nulle trace de spécialisation; l'école cherche à +<span class="pagenum"><a name="55" id="Page_55"> [Pg 55]</a></span> +développer, chez l'ouvrier, le sens exécutif; elle forme l'homme +complet, lui donne une culture générale professionnelle et +réagit ainsi contre les efforts déprimants de la monotonie et de +la division extrême du travail que comporte la fabrication en +série.</p> + +<p>A en juger par la puissance créatrice du travail américain, +servi par un outillage perfectionné, cette éducation technique +semble être particulièrement efficace.</p> + +<p> </p> + +<p>... Au delà de l'Atlantique on ne trouve nulle trace du préjugé, +indéracinable en Europe, contre le travail manuel. Personne +ne le considère comme humiliant ni déshonorant. Un +professeur, un magistrat n'y semblent pas considérés comme +intellectuellement supérieurs aux ouvriers et contremaîtres +intelligents. Les employés de bureau sont depuis longtemps +fixés sur la valeur sociale de leur situation qui représente, au +maximum, 50 à 75 francs de salaire par semaine, alors que le +maçon, le plafonneur, le menuisier reçoivent 120 francs pour +la même durée de travail.</p> + +<p>Derrière tout Américain se retrouve l'ouvrier; il juge l'homme +par ses capacités de produire et de réaliser; il n'admet pas la +croyance que le diplôme confère une certaine noblesse intellectuelle. +<span class="pagenum"><a name="56" id="Page_56"> [Pg 56]</a></span></p></blockquote> + + + + +<h2><a id="II_2"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>Détails des méthodes usitées dans les écoles +américaines.</h2> + + +<h3>§ 1.—DIVISIONS DE L'ENSEIGNEMENT.</h3> + +<p>En Amérique, l'enseignement est divisé en quatre périodes de +quatre années chacune:</p> + +<p> +6 à 10 ans Élémentaire <i>Primary</i><br /> +10 à 14 ans Primaire <i>Grammar Grades</i><br /> +14 à 18 ans Secondaire ou <i>High Schools</i><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Professionnel <i>Technical School</i></span><br /> +18 à 22 ans Technique supérieur <i>Institute of Technology</i><br /> +</p> + +<p>Tous les jeunes Américains, sans exception, parcourent les +deux premiers degrés de l'enseignement. Un nombre tous les +jours croissant, même parmi les ouvriers, aborde l'enseignement +secondaire avec ses études latines. Beaucoup cependant +l'abandonnent après deux années, vers seize ans, soit pour se +chercher directement une situation dans le commerce, soit pour +se diriger vers les écoles professionnelles dont l'un des principaux +objectifs est de remplacer l'apprentissage dans les usines; +une élite seulement aborde l'enseignement technique supérieur +auquel on reproche de trop reculer l'entrée dans la vie pratique.</p> + +<p>Des cinq catégories d'enseignement résumées dans le tableau +ci-dessus, les trois premières sont les plus intéressantes. Elles +ont fait l'objet d'études, de discussions prolongées, leurs +méthodes ont atteint dans toute l'étendue des États-Unis une +uniformité assez grande. +<span class="pagenum"><a name="57" id="Page_57"> [Pg 57]</a></span></p> + + +<h3>§ 2.—ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE (DE 6 A 10 ANS).</h3> + +<p><b>Travaux manuels.</b>—L'éducation est basée sur l'enseignement +des travaux manuels. Les travaux manuels apprennent à +créer et à exécuter; le principe de création trouve surtout son +expression dans les leçons de dessin, de géométrie, et dans les +cours d'observation. L'exécution est l'œuvre propre des travaux +manuels.</p> + +<p>La spontanéité des initiatives particulières, qui se manifeste +très heureusement en l'absence de prescriptions générales et de +réglementation centrale exclues des écoles américaines, a trouvé +des solutions fort intéressantes en ce qui concerne le passage, +le pont de l'école Frœbel, aux travaux manuels d'atelier. Les +matériaux les plus variés ont été essayés et utilisés dans les +constructions.</p> + +<p>Dans les écoles de New-York on pratique le modelage, les constructions +en papier, le tressage. Le modelage suggère des constructions +ébauchées d'une masse plastique et qui présentent +donc trois dimensions; les constructions en papier reposent +sur la notion des deux dimensions; et enfin la construction +avec des fils, de la corde, dans laquelle domine la ligne, envisage +la seule longueur.</p> + +<p>Dans beaucoup d'écoles américaines, à l'exemple de New-York, +le dessin et les travaux manuels des cours primaires +gravitent autour de certaines idées fondamentales appelées des +«centres d'intérêt» qui se trouvent dans le rayon d'observation +des enfants. Ces centres sont:</p> + +<p>1º La maison: occupations, devoirs, plaisirs de la famille; +2º la vie de la communauté: moyens de transport, occupation +des habitants, amusements; 3º la vie scolaire; 4º la langue +maternelle; 5º les vacances; 6º l'étude de la nature.</p> + +<p>Suivant un procédé constant, la discussion entre les professeurs +et les élèves fait surgir de ces «centres d'intérêt» les +sujets à traiter; l'enfant s'y applique avec ardeur; son imagination +y attache des sentiments et des souvenirs; il y poursuit la +réalisation tangible d'une pensée personnelle.</p> + +<p><b>Dessin.</b>—Le dessin prend un caractère artistique dans les +écoles élémentaires.</p> + +<p>L'Amérique n'accepte pas l'idée européenne que l'œil et la +main doivent se former exclusivement par le dessin à main +levée, d'après des objets géométriques et par la copie de +modèles. Le dessin d'après nature y est fort en honneur; le but +dominant est d'amener les enfants à traduire leur pensée en des +<span class="pagenum"><a name="58" id="Page_58"> [Pg 58]</a></span> +formes artistiques dans le dessin et par l'exécution de travaux. +L'enfant américain manie, dès le début, des pinceaux et des +couleurs à l'eau, le crayon et la plume.</p> + +<p>La technique du dessin consiste dans la reproduction à +l'aquarelle, de feuilles, de fleurs, de plantes, dans leurs masses, +parfois sans avoir fait, au préalable, le contour au crayon. Les +raccourcis sont bannis des modèles; les dessins ne sont que des +ébauches, mais, dans le rendu, il y a souvent du goût et de la +vigueur.</p> + +<p>Le dessin d'après la figure humaine est couramment pratiqué +dans les écoles élémentaires. Un enfant joue généralement le +rôle de modèle. Il est entouré d'accessoires: tels qu'une +échelle, des outils, des avirons de canots, des casses d'écoliers +et simule des scènes dont les élèves font le croquis.</p> + +<p><b>Jardinage.</b>—A Washington, 45.000 enfants font des travaux +de jardinage; tous les ans les écoles organisent une exposition +de fleurs, plantes ornementales, légumes, cultivés par eux, ainsi +que des travaux des classes, dont les sujets ont été directement +empruntés aux jardins.</p> + +<p>Les leçons de choses, les travaux manuels, le calcul, les +notions de géographie, etc., donnés dans les classes de Washington, +évoluent autour de ces minuscules jardinets et remplissent +les cours de données fraîches et concrètes relatives au sol, à +l'humidité, à l'orientation, aux semences, à la germination, aux +types de feuilles, bourgeons, fleurs, fruits sous leurs formes les +plus variées, d'après les espèces de végétaux et les saisons.</p> + +<p>Les enfants tiennent des carnets dans lesquels ils marquent +les dates des semailles, leurs observations sur la croissance des +plantes, l'apparition des fleurs, la maturité et les récoltes.</p> + +<p>Les enfants y cueillent d'abondants bouquets qui leur servent +de modèles au cours de dessin.</p> + +<p>Le dessin, les exercices d'observation et de langage marchent +parallèlement avec les travaux du dehors.</p> + + +<h3>§ 3.—ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (DE 10 A 14 ANS).</h3> + +<p>La théorie psychologique de l'éducation par les travaux +manuels est définitivement établie; elle peut se résumer ainsi, +suivant la conception des Américains: tout mouvement conscient +a son origine dans une excitation des cellules motrices du +cerveau. La pensée, sans action, peut développer l'imagination, +mais laisse inculte la puissance de la volonté. La volonté ne +peut se développer que par l'action. Tout mouvement musculaire +<span class="pagenum"><a name="59" id="Page_59"> [Pg 59]</a></span> +se répercute sur les cellules du cerveau par les sensations, +se fixe dans les centres de projection sous forme de perception +et d'images. Pour augmenter la réceptivité du cerveau, l'éducation +rationnelle veut qu'on varie la nature des mouvements des +travaux manuels, pour intéresser successivement tous les +groupes cellulaires. De ces faits il résulte que, pour développer +la région motrice totale du cerveau, il faut multiplier les exercices +amples et variés, et les régler de façon à aiguiser la sensibilité +et la perception, à faire jaillir la pensée et à fortifier la +volonté. Il en résulte aussi que si le mouvement devient habituel, +il peut se faire sans réflexion et il cesse de développer les +cellules motrices; dès lors, il n'a plus de valeur éducative. Ce +n'est que dans la première période d'excitation que l'action des +travaux manuels est efficace. Des exercices, poussés au delà du +stade éducatif, peuvent devenir des moyens pour préparer à des +travaux plus avancés d'ordre professionnel, mais ils ne sont +plus à ranger parmi les branches qui contribuent à la formation +générale.</p> + +<p>Les travaux manuels variés se réduisent à quatre grands systèmes: +1º le système pédagogique, d'origine suédoise; 2º le +système technique, de provenance russe; 3º le système social; +4º le système artistique.</p> + +<p><i>Le système pédagogique</i>, représenté par le <i>sloyd<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></i>, considère +les travaux manuels, au même titre que les mathématiques, le +dessin, les sciences physiques, etc., comme un instrument de +culture générale, intégrale, exerçant l'attention, la perception +exacte et le raisonnement et tendant au développement harmonique +de toutes les facultés. Il repose sur le principe de Frœbel: +l'éducation par l'action, et a sa source dans l'œuvre scolaire +de Coegnus, de Finlande. Il a été élevé à la hauteur d'un +système par l'école normale de Naas, en Suède, de là a envahi +le monde civilisé, en se transformant suivant les latitudes, les +mœurs, la mentalité des races.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> De l'expression suédoise <i>Slojold</i>, qui signifie travaux manuels.</p></div> + +<p>Le choix des modèles est la pierre de touche du système. Ces +modèles doivent inspirer un intérêt tel que l'élève applique à +leur exécution son effort volontaire et toutes ses facultés. Dans +ce but, il convient de les adapter aux conditions variables de la +capacité, du goût, des mœurs, du milieu, etc.: là se trouve le +point capital des méthodes de sloyd; l'intérêt ne se trouve pas +dans les modèles mêmes, qui ne sont pas inaltérables, mais +dans les raisons immuables qui en sont la base: la difficulté +croissante et progressive des exercices, l'effet de certains outils +sur le développement musculaire, la capacité des élèves d'exécuter +<span class="pagenum"><a name="60" id="Page_60"> [Pg 60]</a></span> +un travail en toute dépendance, l'utilité et l'agrément du +modèle à confectionner dans un espace de temps donné; tous +ces points sont considérés soigneusement à chaque pas dans le +sloyd américain tel que l'a formulé et le pratique M. Larrson.</p> + +<p>L'Amérique est arrivée à un degré de prospérité matérielle +inconnue dans son histoire; après la satisfaction des besoins +matériels, ont surgi des besoins supérieurs dont la satisfaction +se trouve dans le Beau.</p> + +<p>C'est dans les travaux manuels et le dessin que se manifeste +nettement la tendance vers plus de raffinement.</p> + +<p>Des systèmes d'enseignement esthétique se sont fait jour dans +de nombreux centres. Les écoles d'art appliqué se multiplient; +la préparation des professeurs de dessin est l'objet de plus de +soins et les cours publics d'art jouissent d'une vogue grandissante. +Dans les écoles élémentaires, cette même préoccupation +se traduit par des systèmes d'éducation artistique parmi lesquels +le plus original, le plus déconcertant est celui de M. Tadd, +directeur de la «Public Art School» de Philadelphie.</p> + +<p>Dans les salles bondées, s'agitent des enfants, garçons et +fillettes, absorbés en une activité qui semble répondre à leur +goût: les uns s'appliquent à la création de petits projets de panneaux, +de frises, d'encadrements ornés; d'autres dessinent, +d'après nature, des oiseaux empaillés, des fleurs, des poissons, +des squelettes, des coquillages, des minéraux; pour d'autres +encore, le modèle a disparu, et ils s'évertuent à le reconstituer +de mémoire. Mais l'intérêt se porte spécialement sur deux +ordres de travaux, auxquels les élèves prennent un plaisir +intense: le modelage et la sculpture sur bois. Le lien entre +tous ces travaux est assuré par des leçons sur la composition +décorative et l'histoire de l'art, et richement illustrées de projections +lumineuses, de gravures et de photographies.</p> + +<p><b>Formation des professeurs.</b>—Les Américains proclament +hautement l'utilité et la nécessité des travaux manuels, mais +ils sont exigeants en ce qui concerne la qualité de cet enseignement.</p> + +<p>D'après leur conception, les travaux manuels constituent des +disciplines, au même titre que le calcul et les sciences naturelles.</p> + +<p>Nous ne saurions assez insister sur la marche constante des +travaux: la fonction de l'objet est le point de départ de discussions +entre élèves et professeurs. De cet examen en commun +se dégagent la forme, les dimensions, les matériaux à employer, +puis le plan coté de l'objet à confectionner. Les relations entre +la fonction, la forme, les dimensions des objets et les matériaux +<span class="pagenum"><a name="61" id="Page_61"> [Pg 61]</a></span> +constituent la pensée même des travaux manuels. Ces notions +sont subtiles et doivent procéder de la connaissance de la construction. +Ce n'est que par des études sérieuses, que le professeur +se prépare à appliquer ce principe supérieur dans les travaux, +d'une manière constante et compréhensible. On s'en +convaincra par l'exemple suivant: la construction d'une chaise +qui entre comme exercice d'application dans les cours de septième +et huitième années, pour les enfants de onze et quatorze +ans.</p> + +<p>Le thème de la leçon peut se fixer comme suit: l'examen de +la fonction de ce meuble, qui est de servir de siège, conduit +immédiatement à la forme qui doit être celle de l'homme, de +l'enfant assis. En poussant plus loin les investigations interrogatives, +les élèves, guidés par le professeur, trouvent la forme +et les dimensions du dossier; ils peuvent même contrôler la +construction, les points à consolider, etc. Ils sont ainsi amenés +à faire, rationnellement et graduellement, le croquis coté du +meuble, et, munis de ce document qui renferme la pensée à +réaliser, ils passent à l'exécution. Le même système d'études +rationnelles préalables, par lesquelles la pensée, le raisonnement +et le jugement entrent dans les travaux se retrouve dans +l'exécution de tous les objets.</p> + +<p>Les Américains considèrent comme de nulle valeur éducative +et comme de simples «occupations manuelles» les travaux +dont l'élève ne possède pas, dans le cerveau, le plan préalablement +raisonné. C'est dans cette méthode que se trouve la vertu +spéciale des travaux manuels. Ainsi conduites, les opérations se +déroulent avec la rigueur logique d'une suite de propositions +géométriques; elles imposent à l'élève la prévoyance dans +l'établissement du projet, l'adaptation des moyens aux fins, le +principe du moindre effort. Cette méthode d'enseignement exige +des directeurs chargés de l'organisation et de la surveillance +des cours et des professeurs chargés de l'enseigner, des connaissances +et des aptitudes sérieuses et diverses, qu'ils ne sauraient +acquérir à fond par l'étude des travaux manuels, comme +une branche accessoire dans les écoles normales générales.</p> + +<p>Pour suppléer à l'insuffisance de ces professeurs, des institutions +ont organisé un véritable enseignement normal spécial +pour les travaux manuels.</p> + + +<h3>§ 4.—ENSEIGNEMENT SECONDAIRE (DE 14 A 18 ANS).</h3> + +<p>Dans l'école secondaire américaine s'est effacée la limite entre +la culture générale et l'instruction industrielle et commerciale.</p> + +<p>Le problème des études moyennes s'est présenté dans les +<span class="pagenum"><a name="62" id="Page_62"> [Pg 62]</a></span> +mêmes termes qu'en Europe. A côté de la vieille académie ou +«high school» classique, préparatoire aux collèges, ont été +créées des écoles moyennes qui cherchent à résoudre le problème +qui préoccupe tous les pays industriels: la préparation, +par l'enseignement moyen, aux fonctions de la vie réelle en +même temps qu'aux études supérieures.</p> + +<p>Pour satisfaire à la fois aux conditions imposées à l'entrée +des universités et établir les bases d'une préparation solide à la +vie pratique, les programmes d'enseignement se bigarrèrent de +mille façons; on y trouve des matières allant d'Eschyle à la +comptabilité et l'arpentage. De ce chaos se sont dégagés des +groupes de cours qui ont constitué: 1º la section grecque-latine; +2º la section latine; 3º la section scientifique que l'on +retrouve dans l'organisation de notre enseignement moyen.</p> + +<p>Ces divisions existent dans la généralité des grandes écoles +moyennes américaines, non comme un cadre fixe imposé à +l'élève, mais conçues très librement. Le régime actuel d'un +grand nombre des écoles secondaires n'est pas celui des sections +séparées; il est basé sur un noyau de branches prescrites +à tous, qui se complètent d'un grand nombre de +branches facultatives, parmi lesquelles l'élève choisit librement, +sans aucune entrave réglementaire; l'anglais (trois ou quatre +années), les mathématiques (deux années) sont, en général, les +branches communes les plus usuelles; l'histoire, les sciences +naturelles et les langues modernes y sont parfois incluses.</p> + +<p>Dans certaines écoles, 70 p. 100 du temps sont dévolus aux +branches librement choisies; dans les autres, de 40 à 70 p. 100 +du temps. Chose curieuse, les statistiques prouvent que le +nombre d'élèves qui étudient le latin se maintient.</p> + +<p>Les travaux manuels ont même envahi les écoles moyennes +classiques. A Boston, ils sont inscrits au programme comme +branche facultative; les élèves sont si bien entraînés par les +travaux manuels, universellement enseignés dans les écoles +élémentaires, que la plupart de ceux qui passent dans les «high +schools» participent volontairement à ces travaux. Les jeunes +filles font les travaux de cuisine, de confection et s'exercent +dans les arts domestiques, tandis que les garçons travaillent +dans les ateliers. Sauf en ce point, les cours des écoles secondaires +sont identiques pour les représentants des deux sexes. +Les écoles secondaires techniques ne donnent pas l'instruction +professionnelle dans les arts mécaniques; elles sont des institutions +d'enseignement général au même titre que nos athénées et +lycées. Les cours de dessin et de travaux manuels sont des disciplines +à l'égal des mathématiques, de la géographie et de l'histoire. +Leur enseignement scientifique, littéraire et manuel convient +<span class="pagenum"><a name="63" id="Page_63"> [Pg 63]</a></span> +à toutes les catégories sociales et à tous les jeunes gens, +quelle que soit leur profession future, qu'ils deviennent avocats, +médecins, directeurs d'établissements industriels ou simples +travailleurs.</p> + +<p>A titre d'exemple, citons comment est caractérisée la méthode +à suivre dans l'enseignement de la géométrie:</p> + +<p>La géométrie ne peut s'acquérir par la simple lecture des +démonstrations d'un livre ni par un exposé oral; il faut la compléter +de travaux indépendants, attrayants et stimulants. La +géométrie dans les écoles américaines est conçue pour développer +le talent créateur. Les matériaux de la géométrie sont simples, +concrets et admettent un nombre infini de combinaisons +simples ou complexes. La géométrie élémentaire manque de +méthode générale de démonstration. Chaque théorème doit être +traité, en soi, par un procédé différant plus ou moins de tout +autre. L'invention de ces procédés de démonstration est un +exercice intellectuel beaucoup plus puissant que l'application +mécanique de quelque méthode générale telle que le calcul différentiel +et intégral.</p> + +<p>La matière de la géométrie plane ne diffère pas sensiblement +de celle que nous enseignons dans nos écoles; mais dans l'enseignement +de la géométrie dans l'espace, les Américains +emploient des procédés d'intuition dont nos professeurs et +auteurs d'ouvrages de mathématiques élémentaires pourraient +utilement s'inspirer.</p> + +<p>Ils partent du principe que les constructions de la géométrie +dans l'espace ne peuvent se tracer avec le relief, ni à la règle, +ni au compas, ni à l'aide d'aucun instrument de dessin; or, +comme ils jugent l'intuition indispensable, ils font les constructions +à l'aide de lignes et de plans matériels, des tiges en +acier, des carreaux transparents, des formes en bois. A chaque +leçon sur ces matières, le professeur se sert d'appareils ingénieusement +intuitifs de grandes dimensions, sur lesquels les +élèves cherchent, avant toute démonstration théorique, l'explication +des éléments et même la solution du problème ou du +théorème. +<span class="pagenum"><a name="64" id="Page_64"> [Pg 64]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="II_3"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>L'Enseignement des sciences expérimentales +dans les écoles de l'Amérique.</h2> + + +<h3>§ 1.—ENSEIGNEMENT DE LA PHYSIQUE.</h3> + +<p>Dans les auditoires, les professeurs exposent les lois fondamentales +de la physique en illustrant leur exposé d'expériences +qualitatives: dans le laboratoire, l'élève réalise personnellement +une série complète d'expériences quantitatives qui confirment et +précisent les données du cours. Dans bien des cas, le laboratoire +est en avance sur les cours d'auditoire. Le laboratoire de physique +est de création essentiellement américaine: à notre connaissance, +aucune école secondaire de l'Europe continentale ne +pousse aussi loin le «learning by doing», l'étude par l'action, +que les «high schools» des États-Unis.</p> + +<p>Nous avons visité une vingtaine de laboratoires d'écoles +secondaires en fonctionnement, et c'est avec un intérêt croissant +que nous en avons apprécié la saine et forte activité.</p> + +<p>Dans la «Crane Manual Training School», au moment de notre +visite, l'expérience en cours d'exécution se rapportait à la vérification +des lois du pendule. Le lecteur jugera de la satisfaction +des jeunes gens et jeunes filles lorsque, l'expérience terminée, +ils purent mettre, de science personnelle, au bas de leurs notes: +«<i>Lois sur le pendule</i>: les petites oscillations du pendule sont +isochrones; la durée des oscillations est indépendante de la +masse; elle est proportionnelle à la racine carrée de la longueur +du pendule.» Entre le phénomène produit, d'une part, l'œil et +le cerveau de l'élève d'autre part, ne s'interposent ni phraséologie, +ni termes, ni définitions, ni formules à retenir: la vérité +toute nue lui apparaît; elle entre dans sa mémoire comme sa +propriété personnelle.</p> + +<p>Dans la plupart des écoles, le matériel est de construction +<span class="pagenum"><a name="65" id="Page_65"> [Pg 65]</a></span> +rudimentaire et solide; on y trouve des appareils empruntés à +la pratique, tels que des leviers, des balances, des siphons, des +pompes de grandes dimensions et même des moteurs hydrauliques, +des treuils, des cabestans, des plans inclinés, du matériel +électrique pour l'étude de l'électricité expérimentale et même +industrielle; tout cet appareillage a été dans la plupart des cas +projeté et construit par les élèves eux-mêmes dans les ateliers +de l'école. Les expériences s'appuient sur les «text-books» et +sur un syllabus indiquant le but de chaque opération, les précautions +à prendre pour éviter des erreurs, les appareils à utiliser, +etc. Ces travaux sont le plus possible <i>quantitatifs</i>.</p> + +<p>L'élève inscrit soigneusement dans un carnet de notes le +résultat de ses observations. Le professeur surveille la marche +des expériences, tout en laissant à l'élève la responsabilité et le +mérite de ses résultats.</p> + + +<h3>§ 2.—ENSEIGNEMENT DE LA CHIMIE.</h3> + +<p>Les plus petites «high schools» possèdent un laboratoire de +chimie où les élèves peuvent accomplir le minimum de travail +personnel de laboratoire jugé nécessaire pour la vie, ou prescrit +par les examens d'entrée des collèges. La chimie verbale d'auditoire, +quelque talent que mette le professeur à faire des expériences, +n'est guère populaire aux États-Unis. Dans aucun cas, +nous n'avons trouvé d'école qui se contentât de pareil enseignement; +l'enseignement verbal des sciences d'observation jure +avec la mentalité américaine et ne retiendrait pas les élèves +pendant une seule séance. On ne trouve guère, comme chez +nous, des auditoires de sciences pouvant réunir des centaines +d'élèves devant un ameublement, savamment machiné, alimenté +de gaz, d'électricité, d'eau, d'air sous pression et de vide; on n'y +voit pas le professeur agissant au nom des élèves et leur communiquant +de première ou de seconde main les connaissances +qu'il étaye de fragiles expériences. Le pivot des études est pour +toutes les sciences expérimentales, et spécialement pour la chimie, +le laboratoire où l'élève pense et agit.</p> + +<p>Beaucoup d'écoles ne prévoient pas des leçons d'auditoire, vu +l'impopularité de ce genre de leçons qui sont rendues superflues +par l'abondance des manipulations de laboratoire. Celles qui +organisent les cours théoriques ne dépassent pas vingt-cinq +leçons de trois quarts d'heure; la plupart d'entre elles prescrivent +des leçons de récitation où l'élève, après avoir étudié la +théorie des produits examinés, vient la développer devant le +professeur en présence de ses camarades. +<span class="pagenum"><a name="66" id="Page_66"> [Pg 66]</a></span></p> + +<p>L'habitude de l'effort personnel, du débrouille-toi, du «help +yourself», qui est le résultat le plus tangible de tout l'enseignement +américain, rend très élégantes les méthodes d'enseignement +des sciences d'observation.</p> + +<p>Le problème expérimental à résoudre se trouve dans le «text-book» +ou est remis aux élèves sous forme de syllabus. Voici +le texte de quelques-uns de ces documents que nous avons +relevés à la «Mac Kinley Manual training high school» à Chicago. +Ils sont assez explicites pour ne pas nécessiter de commentaires. +Lors de notre visite, les élèves en étaient à la troisième +expérience, portant comme sujet: «Les modifications +physiques et chimiques du cuivre.» Ils trouvaient dans leur +syllabus les directions suivantes:</p> + +<p>1º Examinez un morceau de cuivre. En le chauffant dans une +éprouvette d'essai, observez-vous quelques modifications apparentes? +Se dissout-il dans l'eau? Quelles autres propriétés possède +le cuivre?</p> + +<p>2º Placez un petit fragment de cuivre dans une éprouvette +contenant de l'acide nitrique concentré. Notez avec soin les +phénomènes qui se produisent. Lorsque l'action de l'acide +nitrique cesse, versez le liquide dans une petite coupe en porcelaine, +évaporez-le dans la hotte en la plaçant sur une toile +métallique au-dessus du bec Bunsen; chauffez doucement et +gardez-vous surtout de chauffer fortement au moment où la +dessiccation commence.</p> + +<p>3º Après refroidissement, faites sur la substance qui s'est +déposée les mêmes essais que vous avez faits sur le cuivre, +suivant les prescriptions du 1º.</p> + +<p>4º Si vous évaporez trois ou quatre gouttes d'acide nitrique +dans une éprouvette, obtenez-vous le même résidu que vous +avez trouvé en évaporant le cuivre et l'acide nitrique?</p> + +<p>En comparant 3º et 1º et, en prenant en considération 4º, tirez +vos conclusions et défendez-les avec assurance en vous appuyant +sur votre certitude expérimentale.</p> + +<p>Les cours se développent progressivement par l'étude expérimentale +d'un groupe de faits qui passent sous la main et sous +les yeux des élèves.</p> + +<p>Ceux qui connaissent l'horreur qu'éprouvent les élèves de nos +athénées pour des cours de chimie basés sur le «Manuel» +seraient étonnés de constater le plaisir intense que les jeunes +Américains ressentent et le goût qu'ils mettent dans l'étude de +cette branche importante par ses applications industrielles et +par sa valeur éducative.</p> + +<p>Nos élèves considèrent souvent la chimie verbale comme une +chose à part dans laquelle ils rencontrent des faits sans connexité +<span class="pagenum"><a name="67" id="Page_67"> [Pg 67]</a></span> +directe avec la vie réelle; les théories chimiques leur +semblent ne pas être tirées des faits. L'impression invariable et +tenace qu'on conserve de nos cours de chimie—appelée expérimentale +parce que le professeur fait de temps à autre quelque +manipulation sous le regard des élèves—est que les théories +et les lois seraient fondamentales et essentielles; que les faits +s'efforcent de se conformer aux théories; que toute la science +chimique est suspendue à la théorie atomique et que, sans cette +dernière, il ne peut y avoir ni découverte nouvelle, ni analyse +possible. Le débutant croit avoir fait un progrès énorme s'il sait +appeler l'eau H<sup>2</sup>O, quoiqu'il n'ait aucune idée quant à l'origine +et à la signification réelle des formules.</p> + +<p>Les méthodes d'expériences personnelles des écoles américaines +ne versent pas dans ces tendances erronées; elles conduisent +à des impressions plus conformes à la réalité: les manipulations +systématiques font découvrir des faits nouveaux, elles +font apparaître les relations qui existent entre les faits et conduisent +à des lois et à des théories, qui facilitent l'investigation +et la découverte de nouveaux faits. Aux yeux des élèves, ces +théories restent subordonnées aux faits: cette vérité fondamentale +les guide dans leurs travaux et est pour leurs études futures +un gage de succès.</p> + +<p>A nos méthodes passives, basées sur la mémoire des mots, les +«high schools» et les écoles techniques américaines opposent +triomphalement leurs méthodes actives et éducatives qui mettent +en œuvre l'effort, la volonté, l'habileté manipulatoire, la logique.</p> + +<p>Dans bien des écoles, une importance spéciale est attachée +aux manipulations de chimie quantitative. Ces travaux constituent +d'excellents exercices de mesure et de précision dans +l'observation. Ils conduisent généralement à la vérification des +lois que l'élève serait obligé d'accepter comme une vérité théorique. +Nous relevons, parmi ces expériences quantitatives, des +travaux sur la distillation, l'équivalent de l'hydrogène, l'ionisation, +la loi des proportions multiples, la combinaison d'un +métal avec de l'oxygène, etc. A propos de l'oxygène, on fait, en +général, des expériences sur sa teneur dans l'air, dans le KClO<sup>2</sup>, +le poids dans un litre d'air, la solubilité dans les liquides, etc.</p> + +<p>Les expériences quantitatives sont vivement recommandées: +les calculs ne sont pas poussés au delà de la limite d'approximation +donnée par les pesées et les lectures.</p> + +<p>En Amérique, le monde enseignant est d'accord pour dire que +les leçons expérimentales données par le professeur et les +«récitations» sont nécessaires pour dégager les idées générales +des faits, mais qu'il est inutile d'essayer d'enseigner la chimie +ailleurs que dans un laboratoire bien outillé et bien conduit. +<span class="pagenum"><a name="68" id="Page_68"> [Pg 68]</a></span></p> + + +<h3>§ 3.—LES TRAVAUX MANUELS DANS L'ENSEIGNEMENT +SECONDAIRE.</h3> + +<p>Dans l'esprit des Américains, le critère du progrès en éducation +est l'avancement vers un régime qui assure à l'élève la plus +grande activité personnelle; le souci des professeurs est de +réduire au minimum leur intervention, de façon à donner à +l'élève graduellement l'initiative, le contrôle sur ses actes, l'empire +sur soi, la discipline interne qui le dispense de chercher +des guides hors de lui.</p> + +<p>Sous cette haute préoccupation, toutes les sciences enseignées +dans les écoles secondaires, dont nous avons décrit les méthodes, +mais plus spécialement les travaux manuels sont devenus l'enseignement +de l'activité, de l'énergie, de la volonté appliquées +à l'exécution des travaux éducatifs par lesquels les élèves +acquièrent des connaissances utiles.</p> + +<p>Les principes qui se trouvent à la base des travaux manuels +sont identiques à ceux qui guident les travaux scientifiques des +laboratoires de chimie, de physique et de sciences naturelles, +les méthodes sont celles des sciences expérimentales.</p> + +<p>Que les travaux manuels soient inscrits comme branches +facultatives aux programmes des écoles secondaires ordinaires, +ou qu'ils fassent partie intégrante des programmes comme dans +toutes les écoles secondaires techniques, ils comprennent toujours, +pour les garçons:</p> + +<p>1º Le <i>travail du bois</i>: la menuiserie, le tournage, le modelage +industriel et, dans certaines écoles, l'ébénisterie;</p> + +<p>2º Le <i>travail des métaux</i>: le forgeage du fer et de l'acier, +l'ajustage à la main et mécanique; dans quelques écoles, les éléments +du moulage et de la fonderie.</p> + +<p>Nous avons vu enseigner, en outre, dans certaines écoles, le +repoussage du métal, autant dans ses éléments techniques que +comme application de la composition décorative.</p> + +<p>Les jeunes filles pratiquent les <i>sciences domestiques</i>: la cuisine, +le lessivage, l'entretien de la maison, la couture, l'économie +domestique, et les <i>arts domestiques</i>: la confection, les +modes.</p> + +<p>Comme dans l'enseignement élémentaire, les travaux manuels +présentent un caractère purement éducatif. Les élèves, moyennement +aptes, acquièrent néanmoins une habileté sérieuse, car +chaque nouveau modèle comporte, dans une certaine mesure, +des procédés déjà appliqués dans les travaux antérieurs.</p> + +<p>Les travaux qui se font sans être guidés par une pensée précise +n'ont, aux yeux des Américains, aucune valeur comme +<span class="pagenum"><a name="69" id="Page_69"> [Pg 69]</a></span> +moyen d'éducation; ils accusent les éducateurs suédois d'avoir +retiré la pensée et la vie aux modèles du sloyd, à force de l'épurer +et d'en expulser toute nuance technique; le souci d'introduire +dans les travaux une pensée directrice explique le soin +avec lequel les projets sont préalablement discutés par les +élèves. Dans ce but, ils se groupent autour des professeurs, +échangent leurs vues, questionnent, critiquent, tant que la +pensée à développer dans le travail n'est pas nettement précisée. +De même, pour enseigner une opération nouvelle ou l'usage +d'un outil non étudié, le professeur réunit les élèves autour de +lui, démonte l'outil, en décrit les parties, l'affûte, le remonte, +en explique l'usage et les effets.</p> + +<p>Dans les écoles normales pour professeurs de travaux manuels +et dans les milieux scolaires, les effets de chaque outil, de chaque +opération, et de l'exécution de chaque objet ont été expérimentés +méticuleusement au point de vue éducatif.</p> + +<p>Si la doctrine tend à s'unifier et à se fixer, la forme des objets +auxquels se rattachent les travaux varie à l'infini, suivant la +formation personnelle des professeurs et l'influence des milieux.</p> + +<p>Certaines écoles secondaires accentuent, plus que les autres, +le caractère artistique des travaux et cherchent à développer le +sens du beau par l'exécution d'objets qui présentent de belles +lignes et une décoration de goût. Aux modèles de base, imposés +à tous les élèves et qui relèvent plutôt de la technique de la +menuiserie industrielle, elles ajoutent des objets auxquels les +élèves appliquent des incrustations, le découpage et même la +sculpture, travaux décoratifs qui répondent à une préoccupation +d'art, malgré leur caractère sommaire.</p> + + +<h3>CONCLUSIONS</h3> + +<p>L'Européen envoie ses enfants à l'école pour y apprendre +«quelque chose»; l'Américain désire que l'école assure l'éducation +intégrale, physique, intellectuelle et morale de ses +enfants.</p> + +<p>Les grandes idées sur l'essor d'une nation par l'éducation sont +à l'arrière-plan dans nos écoles; les cadres de l'instruction sont +fixes, les méthodes ne font cas que des notions abstraites, de +l'argumentation purement logique et des conclusions tirées du +syllogisme; les matières sont enseignées par des moyens conventionnels +qui semblent s'éloigner des formes de la vie réelle; +les questions d'organisation, les programmes, les tendances +<span class="pagenum"><a name="70" id="Page_70"> [Pg 70]</a></span> +éducatrices ne sont discutées que dans des cercles restreints: +le public ne comprend pas le langage de nos pédagogues, il +reste étranger et indifférent à ces discussions qui sont l'affaire +de professionnels, de fonctionnaires.</p> + +<p>En Amérique, au contraire, chaque école a ses pulsations +propres: toutes les grandes questions qui touchent à son patrimoine +scientifique et classique sont en discussion permanente +dans les livres, dans les revues, les journaux, et surtout dans +les assemblées et congrès auxquels s'associe et s'intéresse le +peuple. Les innovations qui surgissent sont notées, essayées, +exécutées; le public—qui est cordialement accueilli dans les +classes, les laboratoires,—se préoccupe de leur réalisation et +s'en déclare satisfait. Sous sa poussée, la vie sociale et économique +s'est prolongée jusque dans le domaine scolaire et elle +donne aux études de la fraîcheur et une allure rationnelle et +vraie. Dans tout l'enseignement, l'idée et sa réalisation par l'action +sont associées indissolublement; par l'éducation agissante, +la volonté des enfants et des adolescents prend possession +d'elle-même.</p> + +<p>L'Américain a aussi la conviction que l'avenir de son pays est +entre les mains de la femme qui transmet intégralement l'éducation +reçue aux générations qui suivent. Alors que les pays +européens ne lui font qu'une part infime dans la vie intellectuelle, +par une éducation factice dans les pensionnats ou par +une instruction restreinte dans les écoles moyennes, rares et +relativement peu fréquentées, toutes les institutions d'enseignement +secondaire américaines sont bondées de jeunes filles +pauvres et riches, qui viennent s'y former, intellectuellement, +par les études littéraires et scientifiques, et professionnellement +en vue de leur rôle familial et social, par des travaux de cuisine, +d'économie et d'arts domestiques. Les cuisines et ateliers +de confection, annexés à ces écoles, sont de vrais laboratoires, +où la future épouse acquiert, par une pratique méthodique, les +aptitudes et le savoir nécessaires, pour s'assurer une existence +indépendante et pour soutenir et accentuer la vigueur physique +et morale de la nation.</p> + +<p>Ainsi que dans les vieilles races, nos sentiments nous portent +tout naturellement vers un altruisme qui s'exalte dans des +œuvres de grande philanthropie telles que la mutualité et l'assistance +sociale par la bienfaisance. Ces œuvres sont palliatives +et lénifiantes, mais elles inclinent naturellement à ménager +l'effort des masses en vue de leur propre relèvement.</p> + +<p>Les Américains, que l'on dit volontiers individualistes à +outrance, pratiquent une solidarité moins sentimentale à coup +sûr, mais agissante et préventive. Avec une générosité qui ne +<span class="pagenum"><a name="71" id="Page_71"> [Pg 71]</a></span> +compte pas, les villes comme les particuliers contribuent pécuniairement +à la création et aux frais d'entretien des admirables +bibliothèques pour enfants et adultes, et rivalisent de largesse +envers les institutions d'éducation et toutes les œuvres de relèvement, +productrices d'énergie individuelle. Cette forme de +solidarité nous apparaît également noble et grande et semble +particulièrement propice au progrès social et économique du +pays.</p> + +<p>L'idéal d'éducation qui procède de ce grand sentiment national +est simple et démocratique.</p> + +<p>Les études scolaires générales, comme l'étude d'une profession +manuelle, reposent sur une large instruction fondamentale.</p> + +<p>Pour la même raison de principe, les divers degrés d'enseignement +se greffent les uns sur les autres avec une simplicité +qu'envient les systèmes européens. L'école maternelle, l'école +primaire, l'école moyenne, les collèges, les instituts d'enseignement +technique, les universités, les écoles normales, sont charpentés +en un tout harmonique qui ne présente pas la moindre +lacune ni surcharge.</p> + +<p>L'école européenne témoigne de la plus grossière méconnaissance +de la nature enfantine et humaine. Elle pratique le façonnage +des cerveaux sans honte ni vergogne; elle supprime l'originalité +et fait passer, avec un zèle persistant, les personnalités +naissantes sous les rouleaux du laminoir égalisateur. L'école +américaine exalte l'individualité, lui laisse manifester ses qualités +propres par son régime de travaux dans lesquels l'élève +conserve sa liberté d'appréciation, son discernement propre, +son action originale et sa responsabilité.</p> + +<p>Tous ces travaux renforcent l'équation personnelle des individus +et tendent à donner à la jeunesse «un capital précieux de +méthodes et d'expériences». Nulle part ne résonne la parole +niveleuse et sermonneuse du professeur, exposant doctoralement +les grises théories verbales et les dernières hypothèses de la +science et de la technologie; on n'y voit pas les élèves griffonner +fiévreusement des notes, accumuler dans leurs cahiers et dans +leurs cerveaux surmenés le savoir de seconde main, appris par +ouï-dire et le réciter, sans y ajouter aucun élément de leur +savoir personnel. Les écoles américaines portent ces sciences à +l'intelligence des élèves par des méthodes de manipulations +expérimentales qui forment les facultés et développent les aptitudes, +tout en puisant aux sources de saines et de fortes connaissances.</p> + +<p>En faisant de l'élève, non l'auditeur passif, mais l'acteur de la +vie scolaire, l'école américaine l'incite à se renseigner, à se former +par lui-même, à se complaire dans les recherches soutenues +<span class="pagenum"><a name="72" id="Page_72"> [Pg 72]</a></span> +et le travail d'arrache-pied. Elle développe, en outre, la qualité +stimulante propre à la nation américaine et si bien caractérisée +par le mot «push», c'est-à-dire le besoin d'avancer dans le +monde, à tout prix, l'impatience et la volonté de parvenir, +forme supérieure de l'arrivisme, ressort puissant de son incessante +activité.</p> + +<p>A chaque moment des travaux scolaires, depuis son entrée +dans les jardins d'enfants jusqu'à sa sortie des collèges, le jeune +Américain est amené à faire acte d'initiative. Dans chacune de +ses facultés intellectuelles et morales, il accumule ainsi, au +cours de ses études, une somme d'énergie potentielle qu'il utilisera +dans ses situations ultérieures, dans les diverses circonstances +de sa vie, au gré de ses besoins.</p> + +<p>C'est par leurs méthodes viriles que les écoles déposent dans +les muscles et dans les nerfs de la jeunesse, les vertus qui font +la valeur du peuple américain, le besoin d'activité tenace et +persévérante, l'énergie pour <i>réaliser l'effort</i>. +<span class="pagenum"><a name="73" id="Page_73"> [Pg 73]</a></span></p> + + + + +<h1>LIVRE III</h1> + +<h1>L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE</h1> + + + + +<h2><a id="III_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>La valeur des méthodes universitaires.</h2> + + +<h3>§ 1.—LA MÉTHODE MNÉMONIQUE.</h3> + +<p>Quittant l'Amérique, nous allons revenir maintenant +à notre enseignement universitaire.</p> + +<p>Lorsque tout l'enseignement classique consistait +uniquement à bien apprendre le latin et les rudiments +des sciences qui existaient alors, les méthodes inaugurées +par les Jésuites suffisaient parfaitement. Leurs +élèves écrivaient assez correctement le latin, et il ne +leur fallait pas de grands efforts de mémoire pour +retenir le petit bagage de notions scientifiques qui +était enseigné. La méthode mnémonique suffisait donc +fort bien aux nécessités de l'époque.</p> + +<p>Mais avec le développement considérable des connaissances +modernes, d'autres méthodes d'enseignement +s'imposaient. L'Université n'a pas su le comprendre. +La méthode mnémonique est la seule dont +elle ait continué à faire usage. +<span class="pagenum"><a name="74" id="Page_74"> [Pg 74]</a></span></p> + +<blockquote><p>Les maîtres de notre temps n'ont recours qu'aux exercices de la +mémoire. De là ces programmes surchargés où l'on inscrit constamment +des sciences nouvelles, où l'hygiène, le droit, la paléontologie, +l'archéologie, l'anthropologie ont leur place à côté des +langues mortes, des langues vivantes, des mathématiques, de +l'histoire, de la géographie, etc.</p> + +<p>On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi atteindre +le sérieux et le profond; on n'a rencontré que le superficiel. +On s'est dit que l'enfant devait avoir cet ensemble de connaissances +énormes à son entrée dans le monde: il ne sait plus +rien<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 545. Hanotaux, ancien ministre, ancien professeur à +l'École des Hautes-Études.</p></div> + +<p>Il ne sait plus rien dans aucune branche des connaissances. +Les dépositions de l'enquête vont nous le +prouver. Elles se ressemblent tellement qu'il suffira +d'en choisir quelques-unes relatives aux divers sujets +enseignés par l'Université.</p> + + +<h3>§ 2.—LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN +ET DES LANGUES VIVANTES.</h3> + +<p>L'enquête nous apprend que les neuf dixièmes des +élèves sont incapables, après sept à huit ans d'études, +de traduire à livre ouvert l'auteur le plus facile, +dans l'impossibilité, par conséquent, de lire les +écrivains latins. Inutile donc de disserter sur la +vertu éducatrice d'une langue que l'Université est +incapable d'enseigner. Sur ce point de l'ignorance +totale de l'immense majorité des élèves, les déclarations +ont été à peu près unanimes. Je me bornerai +à donner la déposition de M. Andler, maître +de conférences à la Sorbonne, qui les résume fort +bien.</p> + +<blockquote><p>... Le latin appris à fond n'est propre qu'à former des professeurs +de rhétorique; appris médiocrement, comme aujourd'hui, +il n'est plus qu'un signe extérieur à quoi se reconnaît +<span class="pagenum"><a name="75" id="Page_75"> [Pg 75]</a></span> +une certaine aristocratie bourgeoise. Si l'on pensait que le latin +sert à autre chose, par exemple à maintenir certaine tradition +nationale, cette tradition serait mal assurée. Car les résultats ne +permettent pas de supposer qu'elle tienne à cela; même, il y a +à peine 10% des élèves qui puissent se tirer d'un texte élémentaire +de Cicéron. J'assiste de très près tous les ans au +dépouillement des copies latines du baccalauréat; il y a une +version passable sur dix. Si la tradition nationale repose sur +la connaissance que nous avons de la culture latine, elle est bien +compromise. Toutes les phrases pathétiques sur l'ennoblissement +des âmes, la culture morale, le goût artistique qui nous +viendraient des Latins ne sont plus vraies dès que les connaissances +latines élémentaires sont aussi mal assurées qu'elles le +sont.</p> + +<p>Après une étude qui prend jusqu'à dix heures par semaine et +dure sept ans, les élèves ne sont pas capables de se tirer d'une +version autrement qu'à coups de dictionnaires. C'est du temps +gaspillé<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 63. Andler, maître de conférences à l'École Normale.</p></div> + +<p>C'est à peu près, d'ailleurs, ce qu'avait dit M. Jules +Lemaître, dans une conférence qui fit beaucoup de +bruit, et dont je reproduis un extrait.</p> + +<blockquote><p>J'ai vu les cahiers et les «devoirs» de quelques adolescents, +pris au hasard: c'est lamentable. Il est clair que leur latin ne leur +servira pas même à écrire en français avec propreté, si ce don +n'est infus en eux, ou à comprendre les latinismes de nos écrivains +classiques: ce qui pourtant serait encore un assez petit +gain et hors de toute proportion avec ce qu'il aurait coûté.</p> + +<p>Ainsi ils auront deux fois perdu leur temps, puisqu'ils l'auront +passé à ne pas apprendre une langue, qui, l'eussent-ils +apprise, leur serait à peu près inutile. Et ce temps aurait donc +été mieux employé, je ne dis même pas à l'étude des langues +vivantes, des sciences naturelles et de la géographie (c'est trop +évident), mais au jeu, à la gymnastique, à la menuiserie—à +n'importe quoi.</p></blockquote> + +<p>Cette incapacité de l'Université à enseigner le latin +ou d'ailleurs une langue quelconque, car bien entendu +les élèves ignorent autant les langues modernes que +les langues anciennes, a quelque chose de merveilleux +et de bien propre à exciter l'étonnement. Étant donné +<span class="pagenum"><a name="76" id="Page_76"> [Pg 76]</a></span> +qu'il n'y a rien de plus facile à apprendre qu'une +langue, que c'est même la seule chose apprise sans +difficulté et sans exception par tous les enfants en +bas âge, l'incapacité de l'Université à enseigner les +langues est déconcertante. Il faut pénétrer dans le +détail de ses méthodes pour comprendre comment il +se fait qu'elle enseigne si mal ce que jadis les Jésuites +enseignaient si bien.</p> + +<p>La cause générale de leur insuffisance est aisée à +saisir. Avec quelques traductions interlinéaires et +de nombreuses lectures, les élèves apprendraient +fort vite le latin à peu près sans professeurs. Ces +derniers y ont mis ordre, en ne considérant les traductions +que comme une chose accessoire et obligeant +les élèves à apprendre par cœur de savantes grammaires, +des étymologies, l'histoire des mots, des +formes et de toutes les subtilités qui peuvent germer +dans des cervelles d'universitaires.</p> + +<blockquote><p>Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel dix-sept +sortes de vers sont scandés, où l'attention de l'élève est +appelée avec détails sur les mètres les plus rares, où l'hexamètre +de Virgile tient quelques lignes à peine, tandis que l'auteur +s'étend sur les diverses formes de catalectiques, les dimètres, +les trimètres et les octonaires, pour passer aux asynartètes, +aux anapestiques et entrer enfin dans la distinction des logaédiques +qu'ils soient simples ou composés, ou bien encore phérécratiens +ou asclépiades<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 51. Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences +morales et politiques.</p></div> + +<p>L'élève, heureusement pour lui, oublie ces chinoiseries +le lendemain de l'examen. Quant au latin, il +n'a pas à l'oublier, puisqu'il ne l'a jamais su.</p> + +<p>Les langues vivantes sont naturellement enseignées +de la même façon, c'est-à-dire en obligeant les élèves +à apprendre par cœur des subtilités grammaticales. +<span class="pagenum"><a name="77" id="Page_77"> [Pg 77]</a></span> +Aussi, après sept ou huit ans d'études, sont-ils incapables +de lire un ouvrage quelconque. Les dépositions +de M. Lavisse et d'autres membres de la commission +ont été d'accord sur ce point.</p> + +<blockquote><p>Parmi les étudiants que je connais à la Sorbonne, il est très-rare +qu'il s'en trouve un capable de lire couramment l'anglais +ou l'allemand<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 44, Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + + +<h3>§ 3.—LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTERATURE +ET DE L'HISTOIRE.</h3> + +<p>Mêmes méthodes pour l'enseignement de la littérature +et de l'histoire, et par conséquent mêmes résultats. +Des dates, des appréciations toutes faites, des +subtilités inutiles apprises dans les manuels et destinées +à être oubliées le lendemain de l'examen.</p> + +<blockquote><p>Qu'arrive-t-il aujourd'hui?</p> + +<p>On donne aux enfants des appréciations faites par leurs professeurs, +on leur fait lire des critiques littéraires rédigées par +des auteurs contemporains de talent, il est vrai, mais qui ne +sont ni Racine, ni Pascal, ni Corneille, ni Bossuet, ni Lamartine, +etc.</p> + +<p>Nos élèves sont donc formés avec les œuvres de leurs professeurs +ou d'écrivains de second ordre, mais ils ne lisent pas +nos grands auteurs de génie, ni les auteurs latins ou grecs.</p> + +<p>Quant à leurs compositions françaises, elles sont absolument +défectueuses: on leur donne des sujets trop techniques; et les +malheureux enfants cherchent à se rappeler ce qu'on a bien pu +leur dire sur tel ou tel sujet<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 231. Orain, directeur à l'École de Blois.</p></div> + +<blockquote><p>On a remplacé l'étude de la littérature elle-même par l'étude +de l'histoire littéraire, en sorte qu'on sait moins ce qu'il y a +dans les principales maximes de La Rochefoucauld que la différence +qu'il y a entre les éditions successives des <i>Maximes</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 172. René Doumic, professeur à Stanislas.</p></div> + +<p>C'est là ce que les élèves apprennent le mieux, car +c'est ce que savent le mieux leurs professeurs, les +<span class="pagenum"><a name="78" id="Page_78"> [Pg 78]</a></span> +concours d'agrégation étant surtout des concours +d'ergotage. Les candidats ont appris à ergoter et ne +peuvent guère enseigner autre chose à leurs élèves. +Le monde marche. La concurrence des autres peuples +nous menace. Pendant ce temps, les professeurs +ergotent. Tels les Byzantins, alors que Mahomet les +assiégeait. Les Barbares étaient dans leurs murs. Ils +ergotaient encore.</p> + +<blockquote><p>En faisant, comme on le fait aujourd'hui dans tous les collèges, +ergoter sur des idées, couper des cheveux en quatre, +discuter des idées subtiles, on va exactement contre la destination +elle-même de l'enseignement<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I. p. 171. Doumic, professeur à Stanislas.</p></div> + +<p>Dans un article publié par la <i>Revue de Paris</i>, +M. Lavisse donne une excellente idée de la valeur de +nos méthodes universitaires par les réponses des +élèves à l'examen d'entrée de Saint-Cyr. On y voit +avec quel soin les professeurs s'attachent aux petits +faits isolés, aux détails faciles à emmagasiner dans la +mémoire et leur impuissance à enseigner des idées +générales sur les institutions, les mœurs, les coutumes +d'une époque.</p> + +<blockquote><p>Un candidat interrogé sur Condé, un autre sur Luxembourg, +ne savent ni l'un ni l'autre la vie, le caractère, la méthode de ces +deux hommes de guerre, mais la réponse est toute prête pour +la question: «Qui commandait l'avant-garde au passage du +Rhin?» Et pas un nom ne manque dans l'énumération des +batailles de Condé et de Luxembourg.</p></blockquote> + +<p>M. Lavisse a fort bien résumé, dans les lignes +suivantes, les méthodes d'enseignement de l'Université.</p> + +<blockquote><p>Petits livres appris par cœur, salis par des doigts ennuyés; +mots incompris encombrant les mémoires distraites; opinions +d'autrui, absorbées sans être même assimilées, sur des chefs-d'œuvre +<span class="pagenum"><a name="79" id="Page_79"> [Pg 79]</a></span> +qu'on n'a pas lus; formules pour examens; la morale +et Dieu lui-même mis en face d'accolades, qui engendrent des +sous-accolades. Et ce qui est pire encore, des maîtres préparent +leurs élèves à la réponse qu'ils savent devoir plaire à l'examinateur<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Conférences sur le baccalauréat, par Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + + +<h3>§ 4.—LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES.</h3> + +<p>Mêmes méthodes d'enseignement pour les sciences. +Des mots, toujours des mots, des manuels compliqués +et subtils appris par cœur.</p> + +<blockquote><p>En chimie, au lieu d'exiger la connaissance réelle de la +nomenclature et l'étude très précise, très pratique, des grandes +lois et d'une douzaine des corps les plus importants, ce qui +donnerait à l'élève le goût de la chimie et le désir de compléter +ses connaissances, l'opinion nous oblige d'exiger que notre élève +soit un chimiste encyclopédique. Le sélénium, le tellure, le +brome, l'iode, le fluor, le bore, le silicium, etc., etc., défilent +devant ses yeux: le résultat immédiat est le dégoût; le résultat +éloigné, les lois de la mémoire outrageusement violées l'assurent, +c'est l'oubli.</p> + +<p>En physique, au lieu de l'attention constamment et vigoureusement +appelée sur les grandes lois générales, c'est un abus +fâcheux de descriptions d'appareils compliqués, comme si nous +voulions faire de nos élèves des ouvriers constructeurs: après +la machine d'Atwood, celle de Morin, qui n'ajoute rien à la +compréhension du principe. Après l'expérience de Torricelli, +c'est le baromètre de Fortin, dont les élèves ne se serviront +jamais, sauf s'ils font des études spéciales, puis celui de Gay-Lussac, +puis celui de Bunsen, si bien que les élèves finissent +par ne plus apercevoir l'édifice entouré de tant d'échafaudages, +et très forts sur la description des appareils, ils perdent quelque +peu de vue les lois elles-mêmes.</p> + +<p>Ce mal est le même partout, en littératures ancienne et moderne, +en langues vivantes, en sciences naturelles et même en +philosophie.</p> + +<p>Les élèves, isolés de la vie, de la réalité, par des murailles de +mots, ne sont point habitués à regarder en eux-mêmes, parce +qu'ils sont distraits par le monde extérieur. Ce monde extérieur +lui-même ils le voient, mais ils ne savent point le regarder. +Toute leur vigueur intellectuelle est concentrée sur des mots<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="smcap">Jules Payot.</span> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="80" id="Page_80"> [Pg 80]</a></span> +Les résultats de l'enseignement des mathématiques +au lycée ne sont pas supérieurs aux résultats fournis +par l'enseignement des autres sciences.</p> + +<blockquote><p>Ce qui est très frappant, c'est que, de tous les élèves de rhétorique +qui ont fait cependant pas mal de mathématiques, bien +peu seraient capables de passer le brevet élémentaire à l'Hôtel +de Ville<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 7. Beck, directeur de l'École Alsacienne.</p></div> + +<p>Pour juger de la valeur des méthodes universitaires +et des résultats qu'elles produisent même sur l'élite +des élèves, on ne saurait trop méditer la déposition +suivante de M. Buquet, directeur de l'École Centrale, +dont l'examen d'entrée est à peine inférieur à celui de +l'École Polytechnique.</p> + +<blockquote><p>Nous sommes très préoccupés de constater parmi les jeunes +gens qui nous arrivent de très bons sujets présentés par les professeurs +de lycées comme étant des premiers de leur classe +ayant obtenu des accessits de concours général, sachant admirablement +l'analyse, qui couvrent un tableau de formules sans +s'arrêter, mais ne sachant absolument pas, quand ils arrivent +à la fin, ce qu'ils ont voulu faire et trouver. Ils ne comprennent +rien sinon qu'ils ont résolu une équation.</p> + +<p>Si, à des jeunes gens très forts qui emploient très bien les +formules et l'analyse au tableau, on propose de mettre à la place +de A des kilos et à la place de B des kilomètres, ils se dérobent: +on ne trouve plus personne: ils ne comprennent plus.</p> + +<p>De là cette opinion parmi eux: c'est que le professeur dont +on ne comprend pas bien le cours est un grand homme; on est +dans ces idées-là. Moins on comprend ce qu'il indique, plus on +croit qu'il est supérieur aux autres.</p> + +<p>Tant qu'on reste dans des questions d'examen oral, les jeunes +gens répondent bien. Si nous leur donnons une composition +écrite, un problème comportant une application des sujets de +cours, 75% ne comprennent pas ce problème.</p> + +<p>Il est vraiment déplorable de voir des jeunes gens de vingt ans +arriver à l'Ecole après avoir travaillé et être incapables de comprendre +ce qu'ils ont cherché et voulu après plusieurs lignes de +formules. Nous avons toutes les peines du monde à leur faire +comprendre que les cours pratiques que nous leur faisons +<span class="pagenum"><a name="81" id="Page_81"> [Pg 81]</a></span> +suivre sont d'une utilité quelconque. Le cours d'analyse supérieure, +le cours de mécanique, ils les suivent avec entrain: ils +sont entraînés par les mathématiques spéciales. Mais faites un +cours de ponts et chaussées, de chemins de fer, d'architecture, +ils disent: cela, c'est bon pour les maçons, les ouvriers. Alors +il faut pendant des mois faire campagne pour leur faire comprendre +qu'on ne vit pas d'algèbre<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 503. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div> + + +<h3>§ 5.—LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR +ET DE L'ESPRIT UNIVERSITAIRE.</h3> + +<p>Bien que la question de l'enseignement supérieur +sorte du cadre de cet ouvrage, je suis obligé d'en dire +quelques mots, car, si notre enseignement secondaire +est à ce point défectueux, c'est que l'enseignement +supérieur ne vaut pas davantage. Dans tous les pays +où l'enseignement supérieur est bon, l'enseignement +secondaire l'est nécessairement.</p> + +<p>L'enseignement supérieur se trouve caractérisé chez +nous, comme l'enseignement secondaire, par la récitation +des manuels, l'entassement dans la tête de +théories, qui n'y resteront que jusqu'au jour de l'examen. +Le licencié, le polytechnicien, le normalien, +doivent en réciter plus que le bachelier, et il n'y a +pas entre eux d'autres différences.</p> + +<p>La même méthode mnémonique est appliquée à +toutes les formes de l'enseignement. C'est elle qui +rend notre production scientifique si médiocre et +nous met dans une position si inférieure à l'égard +de l'étranger. Nos agrégés, nos docteurs, nos ingénieurs, +ont appris bien plus de choses que leurs +rivaux étrangers, et pourtant dans la vie ils leur +sont inférieurs. Ils appartiennent trop souvent à +ce type spécial, artificiellement créé par notre +<span class="pagenum"><a name="82" id="Page_82"> [Pg 82]</a></span> +Université et qu'on a justement qualifiés «d'idiots +savants».</p> + +<p>Lorsque l'État fournit des places aux produits +de l'Université, leur infériorité ne se manifeste +pas nettement, mais lorsqu'ils sont livrés à leurs +propres forces et obligés de se créer une situation +dans la vie, la nullité de leur instruction apparaît +aussitôt.</p> + +<p>Elle apparaît surtout dans les métiers, celui d'ingénieur, +par exemple, où les connaissances précises +sont indispensables. On en a fourni des cas intéressants +devant la commission.</p> + +<blockquote><p>Quand un ingénieur allemand sort de l'École de Freyberg, par +exemple, il peut être immédiatement utilisé, et rendre des services +pratiques. Il a déjà une valeur professionnelle.—Lorsqu'un +jeune Français sort de l'École Centrale, il sait beaucoup plus de +choses que son collègue allemand: on lui a enseigné depuis +l'apiculture jusqu'aux constructions navales. Il sait tout, mais +si superficiellement, qu'en fait et pratiquement, il est, comme +on l'a dit, apte à tout, bon à rien<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>...</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 454. Maneuvrier, directeur des établissements de la Vieille-Montagne.</p></div> + +<blockquote><p>Dans l'industrie, les grands patrons, de parti pris, choisissent +leurs ingénieurs de moins en moins parmi les élèves de l'École +Polytechnique. A peine s'ils prennent des élèves de l'École Centrale; +ils s'adressent aux élèves des écoles d'arts et métiers de +Châlons, d'Angers<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 360. Chailley-Bert, professeur à l'École des Sciences +politiques.</p></div> + +<p>Aujourd'hui il a tout envahi, ce terrible esprit universitaire +qui croit que la valeur des hommes se mesure +à la quantité de choses qu'ils peuvent réciter. Il +fait partie maintenant des idées héréditaires de notre +race et fort peu de Latins sont aptes à comprendre +que la récitation des manuels n'est pas le seul idéal +possible de l'éducation. +<span class="pagenum"><a name="83" id="Page_83"> [Pg 83]</a></span></p> + +<p>Qu'il s'agisse de sciences, de médecine, d'art militaire, +d'agriculture, etc., c'est toujours le manuel +remplaçant la vue des choses. Un officier de marine, +M. L. de Saussure, rappelle, dans une publication +récente, les malheureux élèves-officiers obligés de +réciter par cœur pendant des mois la théorie du tir +devant des canons auxquels on ne les laisse pas toucher, +et les amiraux passant l'inspection donnant les +meilleures notes aux élèves qui récitent le mieux. +«Dans une école vraiment éducatrice, ajoute l'auteur, +on s'y prendrait autrement... leur faisant mettre la +main à la pâte, on leur ferait démonter seuls individuellement +les pièces. Le jour où un élève tirera un +coup de canon avec une pièce dont il aura démonté +de sa propre main la culasse et le frein, soyez certain +qu'il connaîtra mieux son métier que par deux années +de récitatifs fastidieux.»</p> + +<p>On est presque honteux d'avoir à répéter des +choses si évidentes. Il faut les avoir vues pour comprendre +à quel point l'esprit universitaire a pénétré +partout et ce qu'il nous a coûté. C'est à l'Université +surtout que nous devons d'être un peuple de théoriciens, +étrangers aux réalités, oscillant toujours entre +les extrêmes, incapables de nous plier aux nécessités, +et de jugement très faible. Et, bien que je me sois +imposé de citer presque exclusivement des universitaires +dans ce livre, je reproduirai encore quelques +lignes de l'officier que je viens de nommer. Homme +d'action, il a beaucoup voyagé et très bien observé.</p> + +<blockquote><p>Dans tous les pays qui ont échappé aux principes abstraits du +rationalisme, dans tous les pays adaptés aux circonstances de +l'évolution et de la concurrence modernes, dans tous les pays +dont le commerce, la population et le commerce vont grandissant, +en Suisse, en Hollande, en Scandinavie, en Allemagne, en +<span class="pagenum"><a name="84" id="Page_84"> [Pg 84]</a></span> +Angleterre, aux États-Unis, l'éducation est à peu près ce qu'elle +doit être: l'art de développer les éléments héréditaires de la +nature humaine en vue de la meilleure utilisation. La pratique, +l'expérience et les sciences naturelles ont fait comprendre que +les facultés de l'homme n'ont rien d'absolu, qu'elles ne se développent +que par l'usage et en employant certains mobiles, +qu'elles sont fort diverses selon les individus, et qu'il n'y a pas +de démarcation entre les facultés du corps et celles de l'esprit. +La volonté, l'énergie, le coup d'œil, le jugement aussi bien que +l'intelligence proprement dite, sont des facultés héréditaires et +variables, mais qui, pour une hérédité donnée, sont susceptibles +de s'épanouir plus ou moins suivant les occasions qu'on +leur fournit. Ces occasions naissent de la vie quotidienne, et +l'éducation consiste à les graduer et à les multiplier.</p> + +<p>Pour que le sentiment des nécessités de la lutte pour l'existence +puisse naître chez ceux qui dirigent l'opinion, encore +faut-il que leur éducation ne les ait pas rendus incapables de +discerner ces nécessités. Or, l'éducation actuelle tend à isoler +les jeunes Français du contact des réalités, à les endormir par +une confiance illimitée dans les destinées de la Patrie, dans le +triomphe assuré des Principes, dans la Justice immanente des +choses, par la conviction que les guerres modernes sont les +dernières manifestations de l'esprit d'arbitraire et qu'une ère de +paix et de fraternité universelle va s'ouvrir pour aboutir à l'apothéose +de la France. Cet état d'esprit peut conduire un pays à la +décadence, car la décadence n'implique nullement la dégénérescence: +les Espagnols n'ont pas dégénéré depuis Charles-Quint, +mais ils n'ont pas su prendre conscience du changement des +circonstances ambiantes; leurs éducateurs les ont fait vivre dans +un monde imaginaire et les ont endormis dans une confiance +vaniteuse en des destinées immanentes. Même de nos jours, +alors que depuis cinquante ans les Américains s'immisçaient +dans leurs affaires de Cuba, ils n'ont pris aucune mesure défensive, +et, jusqu'à la dernière heure, ils se sont refusés à admettre +que leur chevaleresque patrie pût avoir quelque chose à redouter +d'une nation que la presse leur représentait comme composée +de marchands de porcs, uniquement mus par l'esprit de +lucre. A notre époque de progrès rapides et de transformations +incessantes, une nation qui ne sait pas modifier ses idées et +refréner ses sentiments instinctifs même les plus louables, risque +de perdre le sens du réel et d'être surprise par les événements. +<span class="pagenum"><a name="85" id="Page_85"> [Pg 85]</a></span></p></blockquote> + + +<h3>§ 6.—L'OPINION DE L'UNIVERSITÉ SUR LA VALEUR GÉNÉRALE +DE SON ENSEIGNEMENT.</h3> + +<p>Les citations précédentes montrent que les professeurs +éclairés sont parfaitement édifiés sur la +valeur de leur enseignement. Si, comme je l'ai fait +observer dans mon introduction, ils ne perçoivent +pas clairement pourquoi cet enseignement est si +défectueux, ils en voient au moins les résultats. Les +opinions émises devant la Commission d'enquête ont +été formulées avec un pessimisme complet. Il nous +suffira de citer.</p> + +<blockquote><p>La masse sort du collège, ayant vu défiler devant elle une série +d'esquisses rapides, ayant plus ou moins absorbé sans profit un +amas de matières indigestes. En général, ils ne savent ni écrire, +ni même lire le latin; ils n'ont aucune notion des beautés des +littératures antiques dont ils ont péniblement essayé d'expliquer +quelques fragments, sans avoir jamais lu en entier un des chefs-d'œuvre +de ces littératures; la plupart ne peuvent pas écrire +une page sans faute d'orthographe et en un français correct<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 392. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div> + +<blockquote><p>Examinez les copies du baccalauréat; assistez à quelques examens +oraux, vous verrez à quel pénible avortement ont abouti, +pour la plupart des candidats, les efforts de maîtres très consciencieux +et très distingués, répétés pendant six ou huit années +consécutives<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div> + +<blockquote><p>J'estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l'orthographe. +Le mal n'est pas grand peut-être; mais si l'enseignement +classique ne sert même pas à cela, à quoi peut-il servir? +Je suis sûr que la moitié des licenciés en droit et ès lettres ne +sont pas capables de faire une règle de trois ou d'extraire une +racine carrée, et en géographie, si vous posez une question +quelconque à tous les licenciés du monde, ils n'en sauront pas +un mot.</p> + +<p>... Comme examinateur à l'École navale, nous reconnaissons +tout de suite les produits de l'enseignement secondaire. +<span class="pagenum"><a name="86" id="Page_86"> [Pg 86]</a></span></p> + +<p>Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi on s'obstine à lui donner ce +nom: il n'est ni secondaire, ni primaire, ni supérieur, il est +tout et il n'est rien. C'est un fossile qui n'est plus de ce monde: +il date de l'ancien régime et il a cessé de vivre depuis plus de +trente ans<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 293. Bérard, maître de conférences à la Sorbonne, examinateur +à l'École Navale.</p></div> + +<blockquote><p>La situation de l'enseignement classique est en ce moment +exactement celle-ci: cet enseignement miné, menacé de tous les +côtés, n'inspirant plus la même confiance qu'autrefois, tendrait +de plus en plus à devenir une sorte de spécialité, en sorte que +le latin et le grec seraient enseignés à peu près comme l'hébreu +et le sanscrit, réservés à quelques mandarins et par conséquent +n'ayant plus aucune part à la formation générale de l'esprit, de +l'intelligence et du caractère français<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 170. René Doumic, professeur à Stanislas.</p></div> + +<blockquote><p>On doit reconnaître que notre enseignement actuel n'est pas +suffisamment approprié aux besoins de notre époque. Il est, en +partie la cause de l'infériorité économique dans laquelle se trouve +aujourd'hui la France, infériorité relative sans doute, mais très +affligeante, quand on compare le développement si lent de notre +industrie et de notre commerce avec les progrès considérables +que font les peuples voisins, les Allemands surtout<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 438. Blondel, professeur de faculté.</p></div> + +<blockquote><p>Je n'hésite pas à vous le dire tout crûment, je crois que l'enseignement +classique actuel ne répond plus aux besoins; ceux +qui le donnent n'y croient guère plus que ceux qui le reçoivent<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 367. Brunot, maître de conférences à la Sorbonne.</p></div> + +<blockquote><p>Je vous dirai ma pensée avec une très grande franchise: je +suis convaincu que, en tant que formant la base de l'éducation +secondaire générale, l'enseignement classique est destiné tôt ou +tard à disparaître, à faire place à un enseignement nouveau; je +crois que c'est un fait qui appartient à l'évolution de la civilisation +moderne<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 82. Gaston Paris, de l'Institut.</p></div> + + + + +<h2><a id="III_2"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>Les résultats finals de l'éducation universitaire. +Son influence sur l'intelligence et le caractère.</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a name="87" id="Page_87"> [Pg 87]</a></span> +Nous venons de voir que les méthodes universitaires, +employées aujourd'hui, ne permettent à l'élève +d'apprendre réellement aucune des choses qui font +partie des programmes.</p> + +<p>Le premier résultat de l'enseignement classique est +donc l'ignorance finale, mais cet enseignement n'aurait-il +pas d'autre résultat plus dangereux encore? +Ne serait-ce pas à lui que nous devons, d'une part, +cette légion d'esprits faux, aigris, déclassés, devenus +fatalement de redoutables ennemis de la société +qui les a élevés? Ne serait-ce pas au même enseignement +que nous devrions encore cet encombrement +d'hommes sans caractère, sans volonté, sans initiative, +incapables de rien entreprendre sans la protection +de l'État?</p> + +<p>Pour répondre à ces graves questions, nous n'aurons +qu'à reproduire certains passages de l'enquête. +Ils sont tout à fait navrants. «Qu'est-il besoin +d'ajouter à ces réquisitoires? Qui pourrait nier après +<span class="pagenum"><a name="88" id="Page_88"> [Pg 88]</a></span> +les avoir lus le méfait social de l'enseignement secondaire?» +pourrions-nous répéter avec un des rapporteurs +chargés de résumer les conclusions de l'enquête.</p> + +<blockquote><p>Les vices essentiels dont souffre actuellement l'enseignement +classique le condamnent à produire de plus en plus non une +élite d'hommes dignes de ce nom, mais une foule d'aspirants +aux fonctions publiques, de littérateurs de vingtième ordre ou +de déclassés.</p> + +<p>Ajoutez à cela l'épreuve finale qui le termine, le baccalauréat, +et qui, en raison même du grand nombre des concurrents et de +la rapidité des interrogations, devient, de plus en plus, une +loterie: les élèves le savent bien et sortent du collège imbus de +cette idée qu'il en est de la vie entière comme du baccalauréat, +que tout s'y décide par chance ou par protection<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 391. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div> + +<blockquote><p>Cette absence de force virile, de persévérance, cette inhabileté +à soutenir l'effort, à le conduire jusqu'au bout, la comparaison +de nos adolescents avec ceux de beaucoup d'autres pays, les font +clairement apparaître. Cela se manifeste d'abord par la façon +dont le Français choisit sa carrière. Sur ce point, je n'insiste +pas: il suffit de sortir de France pour se rendre compte à quel +point nos jeunes gens sont dans l'erreur, lorsqu'ils choisissent +une carrière; ils se tournent vers celle qu'ils croient devoir leur +donner le moins de lutte et se devoir terminer le plus doucement +possible<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 661. De Courbertin, chargé de missions relatives à l'étude +des divers systèmes d'éducation.</p></div> + +<blockquote><p>On nous reproche avec raison de ne pas marquer nos élèves +d'une empreinte morale assez profonde.</p> + +<p>... Nous laissons échapper de nos mains des caractères sans +couleur et sans relief, que la vie fait muer ensuite sans résistance +en indifférents, en sceptiques et en jouisseurs<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 652. Rocafort, professeur de rhétorique.</p></div> + +<blockquote><p>L'enseignement public est organisé par le Gouvernement de la +France; c'est au premier chef une œuvre d'État. Il devrait préparer +nos jeunes gens à la vie; or nous ne les préparons pas +à la vie; nous les préparons au rêve et au discours; nous ne les +préparons pas à l'action; nous cultivons par-dessus tout leur +imagination.</p> + +<p>Cet enseignement ne nous donne pas les hommes dont le pays +a plus que jamais besoin<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 313. Léveillé, professeur à la Faculté de droit de Paris.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="89" id="Page_89"> [Pg 89]</a></span> +Rien n'est plus exact que cette dernière assertion. +Notre Université ne fabrique que des rêveurs et des +discoureurs, étrangers au monde où ils sont appelés +à vivre.</p> + +<p>Ils sont surtout incapables d'agir sans appui. Au +foyer familial, c'est la main maternelle qui les guide. +Au collège, c'est la main du pion. Jetés dans la vie, +ils resteront désorientés tant que l'État ne les guidera +pas à son tour.</p> + +<blockquote><p>La peur des responsabilités est signalée aujourd'hui comme +une des caractéristiques du Français, en particulier de la bourgeoisie. +Ce qui tendrait à prouver que le régime scolaire des +collèges est bien pour quelque chose dans cette dangereuse +maladie de la volonté.</p> + +<p>... Où trouverait-on en France de ces enfants que j'ai vus à +l'étranger? L'un, âgé de dix ans, s'en allait seul de Londres à +Saint-Pétersbourg;—une escouade de huit ou dix collégiens +étaient établis sous la tente dans une île du Saint-Laurent pendant +la moitié de leurs vacances. Ils vivaient de pêche et de +chasse. A vingt-cinq ans ces élèves pourront coloniser<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à Angers.</p></div> + +<p>Certes non, on ne rencontre pas une telle valeur et +de telles aptitudes chez nos pauvres lycéens tout +effarés dès qu'ils n'ont plus un surveillant derrière +eux, pour les faire marcher. Prendre un billet de +chemin de fer tout seuls, pour rejoindre le domicile +paternel pendant les vacances, constitue une difficulté +à laquelle peu de familles osent les soumettre. +Toujours ils porteront les traces de ce défaut d'éducation +première.</p> + +<p>Toutes les personnes qui ont voyagé ont pu vérifier +la justesse du passage suivant emprunté au rapport +de M. Raymond Poincaré, ancien ministre de l'Instruction +publique, devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>Je ne connais pas d'humiliation plus profonde que celle qu'on +<span class="pagenum"><a name="90" id="Page_90"> [Pg 90]</a></span> +éprouve quand on rencontre des Français à l'étranger. Rien +n'est aussi triste. Le Français, hors de France, est dépaysé, +incapable de répondre à quoi que ce soit<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 681. R. Poincaré.</p></div> + +<p>Et pourquoi est-il si dépaysé? Toujours pour la +même raison, que n'ayant jamais appris à se diriger, +il ne sait pas se conduire lorsque personne n'est plus +là pour le guider. Il ne voit rien, ne sait rien, ne +comprend rien. On peut le définir avec M. Payot, +un emmuré:</p> + +<blockquote><p>On a appelé les aveugles du nom d'<i>emmurés</i>: mais nos élèves +sont plus emmurés que les aveugles, qui eux, du moins, ne +sont privés que d'un seul sens. A la suite de l'atrophie qui +affaiblit progressivement les centres nerveux qui demeurent +longtemps inactifs, ils finissent par être presque totalement privés +de l'usage de leurs cinq sens<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899, J. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>Aussi, non seulement ne savent-ils pas se conduire, +mais encore sont-ils incapables de toute réflexion. Le +même auteur l'a exprimé devant la Commission dans +les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>Ils ne savent pas penser personnellement parce qu'ils ont été +toute leur vie d'écoliers victimes d'un bourrage qui les a rendus +incapables de réflexion.</p> + +<p>D'autre part, par ce procédé, on les dégoûte des lectures; ils +ne prennent aucun appétit pour les choses que nous leur enseignons. +Ils sont dans la situation d'un enfant qu'on gaverait de +nourriture<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 640. J. Payot.</p></div> + +<p>Parmi les défauts artificiellement créés par notre +misérable système d'éducation, un des plus curieux +au point de vue psychologique, bien que des plus +faciles à prévoir, est l'indifférence profonde qu'éprouvent +nos jeunes gens pour le monde extérieur, +indifférence égale à celle du sauvage à l'égard des +<span class="pagenum"><a name="91" id="Page_91"> [Pg 91]</a></span> +merveilles de la civilisation. Tout ce qui ne fait pas +partie des programmes d'examen n'existe pas. Parle-t-on +devant eux de la guerre de 1870, le sujet n'étant +pas matière à examen, ils n'écoutent pas. Devant eux +fonctionne le téléphone. Cela ne se demande pas aux +examens, ils ne regardent pas.</p> + +<p>Et, comme de telles assertions pourraient sembler +invraisemblables, il faut s'empresser de citer. Devant +l'énormité de telles constatations, je ne mentionnerai +que des autorités de premier ordre.</p> + +<blockquote><p>Nous arrivons quelquefois à constater des résultats navrants. +Je le disais récemment à la Société de l'enseignement supérieur, +et cela a été confirmé par plusieurs de mes collègues, il y a de +malheureux candidats qui ne savent presque rien de la guerre +de 1870, qui ignorent que Metz et Strasbourg n'appartiennent +plus à la France. Je ne vous apporterais pas mon témoignage +s'il était unique, mais il a été confirmé d'une façon très nette +l'autre jour par M. Hauvette et d'autres personnes. Il y a une +inertie tout à fait regrettable chez les jeunes gens<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 302. Darboux, doyen de la Faculté des sciences de l'Université +de Paris.</p></div> + +<blockquote><p>Le doyen de la Faculté de médecine citait récemment le cas +d'un bachelier qui n'avait jamais entendu parler de la guerre +de 1870.</p> + +<p>Cela est dû à une incuriosité totale: beaucoup de jeunes +gens ont horreur, en sortant des classes, d'apprendre et d'écouter +quoi que ce soit; une fois sortis du lycée, ils ne veulent plus +rien voir, rien entendre; ils ont horreur de tout enseignement, +même sur un fait presque contemporain.</p> + +<p>Un jeune homme que j'interrogeai sur le téléphone, parut +complètement étonné de ma question, et je constatai qu'il n'avait +jamais entendu parler du téléphone<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 34. Lippmann, professeur de physique à la Faculté des +sciences de Paris, membre de l'Institut.</p></div> + +<p>Cette incuriosité complète, signalée par les membres +les plus éminents de l'enseignement, s'accompagne +d'un autre phénomène très explicable psychologiquement—bien +qu'il ait paru beaucoup surprendre +<span class="pagenum"><a name="92" id="Page_92"> [Pg 92]</a></span> +le Président de la Commission—je veux parler de +l'oubli rapide et total, quelques mois après être +sortis du lycée, de tout ce que les élèves y ont appris. +Ces malheureux qui, le jour de l'examen, savaient +sans broncher la généalogie des Sassanides et toutes +les démonstrations de la géométrie, sont incapables, +au bout de quelque temps, de résoudre une règle de +trois. De là le fait souvent remarqué, que dans les +examens élémentaires exigés par plusieurs administrations: +Postes, Douanes, Contributions, etc., les +bacheliers sont fort souvent refusés, et quand ils +sont reçus, classés généralement après les élèves +des écoles primaires, qui ayant peu appris savent +mieux ce qu'ils ont appris. Ici encore hâtons-nous +de citer.</p> + +<blockquote><p>Quinze jours après l'examen, il se produit un véritable déclenchement; +les candidats ne retiennent rien, ou si peu, qu'on peut +dire rien<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 266. Pasquier, recteur à Angers.</p></div> + +<blockquote><p>Vous savez, Messieurs, que les Facultés des sciences ont maintenant +une année de préparation aux études médicales.</p> + +<p>Eh bien, au commencement de l'année, nous sommes obligés +de donner des répétitions de mathématiques à nos nouveaux +élèves. Bien entendu ce n'est pas pour leur apprendre l'algèbre +ou la géométrie; non, c'est simplement pour leur rappeler les +éléments de l'arithmétique la plus simple, la règle de trois, par +exemple, ou la division, qu'ils ont oubliée<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 305. Darboux, doyen de la Faculté des sciences.</p></div> + +<blockquote><p>Les meilleurs élèves, parmi les bacheliers, passent à la Faculté +des lettres pour préparer leur licence; or en ce moment on +s'aperçoit qu'ils ne savent pas faire un thème. On a été obligé +d'installer à la Faculté des lettres de Paris un professeur spécial, +qui fait aux étudiants une classe de lycée avec des thèmes +comme en quatrième.</p> + +<p>On a constaté que nombre de nos futurs médecins, bacheliers +ès sciences, ne savent faire ni une division, ni une règle de +trois. On a donc été obligé de charger un des jeunes maîtres du +<span class="pagenum"><a name="93" id="Page_93"> [Pg 93]</a></span> +P. C. N. de Paris d'enseigner aux élèves en question de l'arithmétique +élémentaire.</p> + +<p>Pour compléter le tableau, j'ajouterai que, s'ils savent peu +d'arithmétique élémentaire, ils ignorent encore davantage l'algèbre. +Ils ne sont donc guère en état de suivre un cours de +physique élémentaire<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 33. Lippmann, professeur de physique à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Cet oubli total, que l'expérience a fini enfin par +prouver à tous les professeurs, avait été parfaitement +montré par Taine, dans le dernier ouvrage qu'écrivit +cet illustre philosophe. Voici comment il s'exprimait:</p> + +<blockquote><p>Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine; ils +ont perdu des années efficaces, importantes ou même décisives: +comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent +à l'examen, je veux dire les <i>refusés</i>; ensuite, parmi les +admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les +deux tiers, je veux dire les <i>surmenés</i>. On leur a demandé trop +en exigeant que tel jour, sur une chaise ou sur un tableau, ils +fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des +répertoires vivants de toute la connaissance humaine. En effet, +ils ont été cela ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures; +mais un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient +pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions trop nombreuses +et trop lourdes glissent incessamment hors de leur +esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur morale a +fléchi: la sève féconde est tarie; l'homme fait apparaît, et souvent +c'est l'homme fini.</p></blockquote> + +<p>Voilà ce que l'Université fait de la jeunesse qui lui +est confiée, de cet espoir de la France, dont elle +ne réussit qu'à pervertir ou atrophier les âmes. +Que vont devenir les jeunes gens ainsi formés? Que +seront-ils un jour?</p> + +<p>Ce qu'ils seront, nous le savons déjà, des résignés ou +des déclassés. Résignés, ceux qui pourront entrer dans +les emplois publics, et devenir fonctionnaires, professeurs, +magistrats, etc. Les pions qui les dirigeaient +au collège seront remplacés par d'autres pions ne +<span class="pagenum"><a name="94" id="Page_94"> [Pg 94]</a></span> +différant des premiers que par leurs titres. Sous leur +direction ils feront avec inertie et indifférence de +nouveaux devoirs. Ils s'achemineront lentement vers +l'âge mûr, la vieillesse, puis disparaîtront de ce +monde, après trente ou quarante ans de vie végétative, +avec la certitude d'avoir été des êtres nuls, +aussi inutiles à eux-mêmes qu'à leur pays.</p> + +<p>Et les autres?</p> + +<p>Les autres pourraient se diriger vers l'agriculture, +l'industrie, le commerce, mais ils ne s'y résignent +qu'après avoir tout tenté. Ils y entrent à contre-cœur +et, par conséquent, n'y réussissent guère. Ces +professions, qui font la richesse et la grandeur d'un +pays, l'Université leur en a enseigné le mépris. Ce +n'est certes pas un membre de l'Université qui eût +écrit cette réflexion profonde d'un éminent homme +d'État anglais: «L'homme capable de bien diriger +une ferme serait capable de gouverner l'empire des +Indes».</p> + +<p>Sur les résultats finals de notre enseignement +universitaire, l'accord a été, je le répète, à peu près +complet. Voici comment le Président de la Commission +d'enquête, M. Ribot, a résumé les dépositions +dans son rapport officiel:</p> + +<blockquote><p>Notre système d'éducation est, dans une certaine mesure, responsable +des maux de la Société française. La Révolution, qui +a renouvelé tant de choses, n'a pas eu le temps de donner à la +France un système d'éducation secondaire. Avec l'Empire, nous +avons repris et nous gardons encore les cadres, déjà vieillis à la +fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, d'un enseignement qui ne répondait plus au +caractère et aux besoins du pays; c'est pourquoi la question de +l'enseignement secondaire est encore à cette heure un des problèmes +les plus complexes, et, par certains côtés, les plus brûlants +que nous ayons à résoudre<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, Rapport général, t. VI, p. 3.</p></div> + +<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="95" id="Page_95"> [Pg 95]</a></span> +Un système qui classe les hommes à vingt ans, d'après les +diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de choisir ceux +qui se sont faits eux-mêmes, et que les professions libres ont +mis hors de pair. Appliqué seulement à certaines carrières, +comme celle d'ingénieur, ce système n'est pas sans inconvénient. +Étendu à la plupart des emplois publics, il devient un danger +parce qu'il pousse toute la jeunesse à la poursuite de diplômes +inutiles, qu'il fausse les idées sur le rôle de l'éducation, qu'il +affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou moins +des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui n'ont +pas la force d'entreprendre après coup une seconde éducation, +et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion qu'ils n'ont plus +qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir un emploi public.</p> + +<p>... M. Berthelot est du même avis. Il critique les programmes +et les procédés de classement adoptés pour l'entrée aux grandes +écoles.</p> + +<p>«C'est là, dit-il, le minotaure qui dévore chaque année une +multitude de jeunes gens incapables de résister à la préparation +à des épreuves si mal combinées pour constater la véritable +intelligence et la valeur personnelle, mais si propres à +faire triompher la mnémotechnie et la préparation mécanique. +Les plus forts passent malgré tout; mais combien y périssent +ou sont faussés pour toute leur vie. Aucun peuple n'a adopté +de régime analogue, et tous s'accordent à regarder le nôtre +comme une cause d'affaiblissement physique et intellectuel pour +notre jeunesse<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.»</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, t. VI, pp. 45 et 50.</p></div> + +<p>C'est donc très justement que, dans son rapport +devant la Commission, un magistrat distingué, +M. Houyvet, s'est exprimé ainsi:</p> + +<blockquote><p>Cet enseignement, <i>tel qu'il est donné</i>, fait des déclassés, des +propres à rien, il n'est pas à la hauteur des besoins de l'époque; +il nous faut des industriels, des agriculteurs, des colonisateurs, +des gens qui sachent autre chose qu'ânonner quelques mots de +latin et de grec<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 302. Houyvet, premier président honoraire.</p></div> + +<p>Notre enseignement classique fait surtout des +déclassés et c'est là qu'est son danger. Je l'ai déjà +expliqué longuement dans un chapitre de ma <i>Psychologie +du Socialisme</i> consacré aux inadaptés. J'y ai +<span class="pagenum"><a name="96" id="Page_96"> [Pg 96]</a></span> +montré combien devient dangereuse et menaçante +la légion des bacheliers et licenciés sans emploi et +quelles recrues redoutables elle apporte à l'armée +de l'anarchie, des révolutions et du désordre. Ils +sont prêts à toutes les destructions mais ne sont +prêts qu'à cela.</p> + +<p>Cette vérité, les universitaires eux-mêmes commencent +à l'entrevoir.</p> + +<blockquote><p>Ce bourrage encyclopédique qui laisse sommeiller les facultés +actives et principalement l'esprit d'observation et la sagacité +d'interprétation des faits constitue, dans un état démocratique, +un danger terrible. Le jeune homme, jeté dans la mêlée sociale +avec toute la fougue de son âge, avec son besoin d'affirmation +et sans avoir été formé à la méditation tranquille et prolongée +ni au doute philosophique, ira grossir la clientèle des journaux +violents, rédigés par quelque impulsif spirituel et inintelligent +ou par quelque illuminé haineux et sectaire et par la tourbe des +«ratés», pour qui la violence n'est qu'un moyen de gagner +malhonnêtement le pain quotidien, et aussi de satisfaire un fond +trouble de jalousie. Les éducateurs sont directement responsables +du naufrage de beaucoup d'intelligences et de caractères<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899, J. Payot, inspecteur.</p></div> + +<p>Cette redoutable question n'a pas été négligée +entièrement devant la Commission, mais elle n'a été +qu'effleurée. Il y a des choses que chacun pense +mais que peu de personnes osent dire tout haut. +M. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de Paris, +y a rappelé une discussion de la Société d'économie +politique de Paris du 5 mai 1894 dans laquelle Léon +Say avait posé la question suivante: «Les faits qui +se sont produits depuis quarante ans justifient-ils +les conclusions du pamphlet de Bastiat: Baccalauréat +et socialisme».</p> + +<p>L'opinion de Léon Say et de la plupart des membres +<span class="pagenum"><a name="97" id="Page_97"> [Pg 97]</a></span> +présents fut que nos études classiques étaient responsables +des progrès actuels du socialisme.</p> + +<p>Le type de déclassés qu'elles fabriquent, type destiné +à se multiplier bientôt, est assez bien représenté +par l'anarchiste bachelier Émile Henry, qui avait +poussé ses études jusqu'au concours de l'École Polytechnique +et finit sur l'échafaud, se croyant, comme +tous les diplômés sans emplois, victime des iniquités +sociales.</p> + +<p>Le demi-savoir, qui porte à mépriser le travail +utile, ne fait qu'aiguiser les appétits sans donner les +moyens de les satisfaire. Tous ces malheureux bacheliers +et licenciés qui ont vu défiler tant de choses +sans en comprendre aucune, sont absolument incapables +d'apercevoir la complexité des phénomènes +sociaux et ne peuvent en saisir que les injustices +apparentes.</p> + +<p>Leur armée grandit chaque jour. Avec le mépris +progressif du travail manuel, elle ne peut que s'accroître +encore. En 1850, 20.000 familles seulement +réclamaient pour leurs fils l'enseignement secondaire. +Leur nombre a décuplé maintenant<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Enquête</i>, t. VI, 5<sup>e</sup> partie, p. 3.</p></div> + +<p>Parmi les causes diverses de décadence qui agissent +sur les peuples latins, l'avenir dira sans doute que +nulle ne fut plus active que l'enseignement universitaire. +<span class="pagenum"><a name="98" id="Page_98"> [Pg 98]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="III_3"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>Les Lycées.</h2> + + +<h3>§ 1.—LA VIE AU LYCÉE, LE TRAVAIL ET LA DISCIPLINE.</h3> + +<p>Il y a bien longtemps que la question de l'internat, +c'est-à-dire des lycées, est agitée, et elle l'est bien +vainement puisque ces discussions laissent toujours +de côté l'opinion des intéressés, celle des parents. +Or cette opinion est la seule qui puisse compter.</p> + +<p>Le lycée représente en France l'expression de certains +besoins, désirs et sentiments des familles. Si +elles ne gardent pas les enfants chez elles ou ne les +placent pas chez des professeurs comme cela se +pratique dans d'autres pays, c'est évidemment qu'elles +ne le peuvent ou ne le veulent. Leur volonté devrait +donc avant tout être modifiée pour pouvoir changer +l'état de l'enseignement et ce n'est pas avec +des règlements ou des projets en l'air qu'on y +arrivera.</p> + +<p>Évidemment les lycées sont de tristes casernes où +se déforment le corps, l'esprit et le caractère de la +jeunesse. Tout ce qu'on peut dire en leur faveur +c'est qu'ils constituent des nécessités. Il faut savoir +s'accommoder à ces nécessités, jusqu'à ce que l'opinion +ait été transformée. +<span class="pagenum"><a name="99" id="Page_99"> [Pg 99]</a></span></p> + +<p>L'enquête dont nous allons reproduire quelques +passages y contribuera peut-être. Elle nous montrera +surtout combien est difficile chez les peuples latins +le problème de la réforme de l'éducation.</p> + +<p>Le lycée est une caserne fort mal tenue, si l'on +veut, mais enfin une caserne. Cette définition a été +plusieurs fois donnée devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>Dans les grands lycées, vous avez 400, 500, 600 et jusqu'à +800 internes; par conséquent le lycée ne peut être qu'une +caserne, chaque élève est un numéro, et il est impossible, quels +que soient l'attention et le scrupule du proviseur et du censeur, +qu'ils connaissent les élèves même par leur nom<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 267. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<blockquote><p>Quand un lycée a 1.200 internes, sans préjudice de plusieurs +centaines d'externes, il est encombré. Pour y maintenir l'ordre +matériel, on ne peut qu'y adopter des règlements étroits et +rigoureux, semblables à ceux d'une caserne. En tout cas, il est +impossible de faire autre chose que suivre la tradition aveuglément, +en se conformant de point en point aux précédents<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 15. Berthelot, secrétaire perpétuel de l'Académie des +sciences.</p></div> + +<p>Le lycée est sur tous les points du territoire géré +par des règlements méticuleux et uniformes, partout +identiques.</p> + +<blockquote><p>Les élèves de nos lycées et collèges, en ce qui concerne le +travail sédentaire, sont divisés, d'après leur âge, en deux catégories:</p> + +<p><i>a</i>) Les enfants de sept à treize ans, qui sont astreints à un +travail de dix heures par jour;</p> + +<p><i>b</i>) Les enfants de treize ans et au-dessus, qui sont astreints à +un travail de douze heures et même treize heures par jour quand +ils assistent à la veillée facultative.</p> + +<p>La Commission considère ce règlement comme tout à fait +contraire aux exigences d'une bonne hygiène. On ne saurait +imposer, sans de graves inconvénients, à des hommes faits, dix +et douze heures par jour de silence et d'immobilité, d'application +intellectuelle, dans un local fermé et insuffisamment aéré. +Et ces exigences ne sont pas seulement nuisibles, elles sont +<span class="pagenum"><a name="100" id="Page_100"> [Pg 100]</a></span> +inutiles. En effet, une telle continuité d'efforts intellectuels étant +presque impossible, et la somme d'attention soutenue dont l'enfant +le mieux doué est capable étant fort au-dessous de la limite +réglementaire, on produit la lassitude et l'ennui, sans obtenir +plus de travail utile. Par ces excès, on compromet en quelque +sorte la discipline en la rendant oppressive, et on justifie la dissipation +en la rendant presque nécessaire<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 415. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale.</p></div> + +<blockquote><p>Dans tous les lycées de France, on se lève à la même heure, +on se couche à la même heure; mêmes heures pour les repas, +les classes, les récréations. De même, le régime des études, programmes, +exercices scolaires, est réglé jusque dans les plus +petits détails<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Le nombre d'heures de travail au lycée est excessif +et très supérieur à celui qu'on impose aux forçats. +L'hygiène y est déplorable. Le régime alimentaire +généralement détestable.</p> + +<blockquote><p>Je puis vous parler du régime de l'internat, au point de vue +matériel, intellectuel et moral.</p> + +<p>Au point de vue matériel, c'est un régime absurde à première +vue. Si nous faisons le compte des moments que l'élève passe +debout en plein air, nous arrivons à deux heures et demie au +total.</p> + +<p>Il semble que, pour des êtres qui se développent, il y a là +une situation dangereuse, anormale; être deux heures et demie +à l'air libre, sur vingt-quatre, c'est trop peu.</p> + +<p>Nos promenades du jeudi et du dimanche sont sans intérêt +et sans utilité. L'élève s'y traîne dans les rues et sur les routes. +Il en revient fatigué, sans profit pour son développement physique.</p> + +<p>... J'en viens à la nourriture. Elle est, en général, franchement +mauvaise, parce que mal préparée<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 417. Pequignat, répétiteur au lycée Henri IV.</p></div> + +<p>Ce régime abrutissant plonge les élèves sinon dans +la tristesse au moins dans une sorte de résignation +hébétée que trahit leurs faces mornes.</p> + +<blockquote><p>La plupart de nos élèves ne sont pas gais; nous leur infligeons +tant d'heures de travail que nécessairement leur santé +<span class="pagenum"><a name="101" id="Page_101"> [Pg 101]</a></span> +laisse quelque peu à désirer, et lorsque arrivent les vacances, ils +ont un véritable besoin de repos<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 640. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>Aucun exercice physique ne vient rompre la monotonie +de ce fastidieux labeur. On a beaucoup parlé +des exercices physiques, on a fondé de belles ligues, +prononcé d'éloquents discours, mais, devant l'opposition +sourde de l'Université, qui méprise ces exercices +rappelant pour elle le travail manuel, objet de tous +ses dédains, ils ont progressivement disparu.</p> + +<blockquote><p>Les exercices physiques n'existent même pas. Chaque élève y +consacre quarante minutes environ par semaine<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 396. Potot, surveillant général à Sainte-Barbe.</p></div> + +<p>Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est la discipline +ou au moins la surveillance étroite et méticuleuse à +laquelle sont soumis les élèves. Leurs surveillants ne +doivent pas les quitter d'une minute. Dans les lycées +construits à la campagne et qui possèdent de vastes +parcs, ils n'ont même pas le droit d'y jouer.</p> + +<p>Les choses touchant ici à l'invraisemblable, il faut +bien vite nous abriter derrière des citations. Le lecteur +sera suffisamment éclairé par le dialogue suivant +qui s'est engagé entre M. Ribot, Président de la +Commission, et deux proviseurs, sur cette interdiction +faite aux élèves de circuler avec liberté aux +heures de récréation.</p> + +<blockquote><p>M. Marc Sauzet. Vous avez été au lycée de Vanves, qui est +à la campagne. Avez-vous remarqué quelque différence, au point +de vue du régime des élèves, avec les autres lycées?</p> + +<p>M. Béjambes. Le régime est absolument le même. Le lever et +le coucher sont à la même heure. La seule différence, c'est que +l'été le matin les élèves passaient une demi-heure dans le parc, +en promenade, sous la surveillance des répétiteurs, au lieu +d'aller en étude directement. +<span class="pagenum"><a name="102" id="Page_102"> [Pg 102]</a></span></p> + +<p>M. le Président. Ils n'allaient pas en rang, j'espère?</p> + +<p>M. Béjambes. En rang, dans les allées du parc. Jamais je n'ai +vu les élèves aller jouer dans le parc. Il y avait des cours qui +donnaient sur le parc, mais il était bien interdit aux élèves de +dépasser la limite de la cour<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 416. MM. Marc Sauzet, Béjambes et Ribot.</p></div> + +<blockquote><p>M. le Président (s'adressant à M. Plançon, proviseur du lycée +Michelet). Vous n'avez pas osé prendre la responsabilité de leur +laisser une certaine indépendance?</p> + +<p>M. Plançon. Non, d'abord pour des raisons de moralité, puis +parce que nous avons la garde du parc; il faut y éviter quelquefois +des petites déprédations, et nous ne pouvons naturellement +pas ne pas veiller à ce que le parc soit toujours en bon état; +nous y avons intérêt, parce que d'abord c'est une propriété de +l'État que nous avons le droit de maintenir intacte et propre, et +ensuite pour les familles. Nous ne pouvons pas les laisser errer +seuls dans le parc.</p> + +<p>M. le Président. On n'a jamais essayé de leur laisser un peu +plus de liberté dans le parc?</p> + +<p>M. Plançon. Je ne crois pas que mes prédécesseurs l'aient +essayé<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, pp. 582 et 583.</p></div> + +<p>Quelque peu interloqué et supposant peut-être qu'il +se trouvait en présence de cas exceptionnels, le Président +s'est tourné vers M. Staub, proviseur du lycée +Lakanal, et alors s'est engagé le dialogue suivant, +digne, comme le précédent, d'être livré à la méditation +des écrivains de l'avenir qui rédigeront l'invraisemblable +histoire de l'éducation du peuple français +à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<blockquote><p>M. le Président. Quelle est l'étendue du parc?</p> + +<p>M. Staub. 10 hectares.</p> + +<p>M. le Président. Et vous croyez qu'il y aurait des inconvénients +graves à laisser les élèves jouer dans le parc?</p> + +<p>M. Staub. Très graves.</p> + +<p>M. le Président. Et ces inconvénients sont de nature assez +délicate pour que vous ne puissiez pas nous les dire?</p> + +<p>M. Staub. Nullement. Ce sont nos mœurs qui s'y opposent. +<span class="pagenum"><a name="103" id="Page_103"> [Pg 103]</a></span> +Le moindre accident nous amène les responsabilités les plus +graves.</p> + +<p>M. le Président. Ne peut-il pas arriver des accidents dans les +cours aussi bien que dans le parc?</p> + +<p>M. Staub. Les élèves y sont surveillés.</p> + +<p>M. le Président. Et vous craignez les responsabilités pénales?</p> + +<p>M. Staub. Ce n'est pas une crainte vaine.</p> + +<p>M. Plançon. Nous avons l'exemple de nos collègues de Louis-le-Grand +et de Charlemagne, celui-ci a été bel et bien condamné +à 5.000 francs d'amende, parce qu'un élève, en jouant, avait +passé la main dans une vitre et s'était blessé.</p> + +<p>M. le Président. C'est donc la magistrature qui doit être accusée +du peu de liberté des élèves au lycée Lakanal?</p> + +<p>M. Staub. Tous les arrêts rendus en ce sens ont recherché +s'il y avait eu ou non manque de surveillance.</p> + +<p>M. le Président. Si la jurisprudence était modifiée, auriez-vous +une raison d'exercer la même surveillance sur les élèves?</p> + +<p>M. Staub. Oui, monsieur le Président.</p> + +<p>M. le Président. Il est un peu pénible de ne pas même procurer +aux enfants cet agrément qui est un des meilleurs à leur +offrir.</p> + +<p>Vous ne voyez pas le moyen d'utiliser ces grands espaces pour +l'éducation des enfants. Vous n'en sentez pas le besoin?</p> + +<p>M. Staub. Je ne dis pas que ce serait une mauvaise chose, +mais ce serait une organisation spéciale; j'ai trouvé une organisation +toute faite en arrivant.</p></blockquote> + +<p>Bien entendu, avec un régime pareil et conforme, +d'ailleurs, à la volonté des parents, ce lycée champêtre +ne saurait attirer plus d'élèves que les lycées +urbains. La suite du dialogue entre le Président et le +proviseur indique bien que le digne fonctionnaire n'a +jamais compris pourquoi.</p> + +<blockquote><p>M. le Président. Le lycée Lakanal se développe lentement.</p> + +<p>M. Staub. Nous avons eu un moment de prospérité au début, +puis le lycée a baissé, mais il a remonté.</p> + +<p>M. le Président. Combien pourrait-il loger d'élèves?</p> + +<p>M. Staub. 630 internes.</p> + +<p>M. le Président. Et combien en a-t-il? +<span class="pagenum"><a name="104" id="Page_104"> [Pg 104]</a></span></p> + +<p>M. Staub. 210 environ.</p> + +<p>M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez +cher?</p> + +<p>M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les +internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau lycée +de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée, mais il n'est +pas comparable à Lakanal<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 585.</p></div> + +<p>Eh! oui, sans doute, c'est le plus beau lycée de +France et j'imagine qu'il refuserait beaucoup d'élèves +s'il était administré par un proviseur anglais avec des +règlements anglais. Cependant encore faudrait-il supposer +des parents assez audacieux pour y placer leurs +enfants dans ces conditions de liberté relative.</p> + +<p>Quel que soit le degré de routine et d'aveuglement +atteint par la plupart des universitaires, il ne faudrait +pas supposer que quelques-uns n'aient pas +entrevu tout ce qu'a d'absurde le régime de surveillance +tatillonne auquel sont soumis nos lycéens, mais +leurs efforts pour y remédier ont toujours été rudement +réprimés.</p> + +<blockquote><p>Je sais qu'un grand nombre d'administrateurs ne demanderaient +pas mieux que d'entrer dans une voie plus libérale; mais +ils ne se sentent pas la liberté nécessaire.</p> + +<p>J'ai fait, une fois, dans ma classe, la tentative que voici: j'ai +dit à mes élèves: «Je vais voir si je puis avoir confiance en +vous, je vais sortir pendant deux minutes; je suis sûr que vous +vous conduirez bien».</p> + +<p>Je fis comme j'avais dit, mais pendant ce temps, le surveillant +général vint à passer,—c'était en province,—«C'est épouvantable +ce que vous venez de faire là, me dit-il, songez donc, si, +pendant votre absence, un enfant avait crevé l'œil de son +voisin...»</p> + +<p>Je lui répondis que, même présent, il m'était difficile, à moi +comme à tout autre, d'empêcher un élève de mettre une plume +dans l'œil de son camarade.</p> + +<p>Avec cet esprit-là, on n'arrive à rien<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 379. Weil, professeur au lycée Voltaire.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="105" id="Page_105"> [Pg 105]</a></span> +Hélas! si, on arrive à quelque chose! On forme +pour l'avenir ces tristes générations d'êtres impuissants, +oscillant sans cesse entre la révolution et la +servitude.</p> + +<p>Quant aux conséquences immédiates d'un tel +régime, M. Lavisse les a nettement indiquées.</p> + +<blockquote><p>Nous nous exposons à cette conséquence si périlleuse: des +jeunes gens surveillés à outrance, dont tous les mouvements +ont été épiés, sont, du jour au lendemain, leurs études terminées, +jetés dans les rues des villes et exposés à tous les abus +d'une liberté dont ils n'ont pas fait l'expérience<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + + +<h3>§ 2.—LA DIRECTION DES LYCÉES. LES PROVISEURS.</h3> + +<p>La valeur d'un établissement industriel et commercial +dépend étroitement de la personnalité qui le +dirige. C'est là une banalité ne nécessitant, je pense, +aucune démonstration. Nous devons donc admettre +que la valeur d'un lycée dépendra de l'homme qui +est à sa tête.</p> + +<p>Il en est réellement ainsi dans l'enseignement congréganiste. +Il ne saurait en être de même dans les +établissements de l'État et voici pourquoi:</p> + +<p>Chaque lycée est théoriquement administré par un +proviseur. En pratique, ce directeur n'est guère qu'un +modeste comptable guidé dans ses moindres actes +par les ordres que lui envoient les commis des +bureaux du ministre. Sans autorité, sans pouvoir, suspecté +par ses supérieurs, dédaigné par les professeurs, +peu redouté par les élèves, son rôle est celui +d'un humble bureaucrate et non celui d'un directeur.</p> + +<blockquote><p>C'est un fonctionnaire, et, dans les grands établissements, un +fonctionnaire débordé de besogne administrative. La centralisation, +<span class="pagenum"><a name="106" id="Page_106"> [Pg 106]</a></span> +qui rend le ministre légalement, parlementairement responsable +de tout ce qui se passe dans chaque maison, a cette +conséquence d'obliger le proviseur à passer le meilleur de son +temps, non à diriger cette vie intérieure, mais à en rendre +compte. Ce sont incessamment des rapports, des notices, des +statistiques, une correspondance sans fin avec inspecteur, recteur +ou ministre. Comment, dans les très grands lycées, le proviseur +pourrait-il, ainsi surchargé, suivre chacun des élèves, en +prendre la charge intellectuelle et morale?</p> + +<p>Ajoutez qu'il n'a aucun pouvoir sur les programmes; il n'a +aucun droit de modifier, d'assouplir les cadres des enseignements +pour répondre aux besoins, aux vœux, de la ville, de la région. +Il est enfermé dans son budget comme un simple comptable, et +l'établissement de ce budget, qu'arrête seule l'autorité centrale, +n'est pour lui, comme l'a fort bien dit M. Poincaré, qu'une opération +administrative<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 686. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<blockquote><p>L'esprit bureaucratique, en France, envahit tout. La besogne +matérielle, la correspondance, la tenue des registres de toute +sorte, la paperasserie, tiennent de plus en plus de place dans +les fonctions des chefs d'une maison<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 130. Bernès, professeur de rhétorique au lycée Lakanal.</p></div> + +<blockquote><p>Aujourd'hui tout a été concentré entre les mains de l'Administration +centrale, et notre initiative personnelle n'existe pour +ainsi dire plus. Même pour le renvoi d'un élève, il faut recourir +à un conseil.</p> + +<p>Un recteur ne pourrait même pas affecter un maître au grand +ou au petit lycée d'une ville. Le ministre règle les moindres +détails de l'administration<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 559, Dalimier, proviseur du lycée Buffon.</p></div> + +<blockquote><p>Peu à peu on nous a retiré toutes nos prérogatives et +nous sommes arrivés à être enserrés par les règlements d'une +façon telle que, si nous nous laissions faire, nous n'aurions +absolument qu'à suivre l'impulsion qui nous viendrait d'en +haut<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 466. Follioley, proviseur honoraire.</p></div> + +<blockquote><p>Je crains que les proviseurs et principaux de collège n'aient +pas plus d'autorité sur les professeurs que sur leurs maîtres +répétiteurs. Par la fatalité même du système, qui est administratif +et paperassier, on en est arrivé à les considérer comme des +administrateurs et des bureaucrates, et non pas comme des +<span class="pagenum"><a name="107" id="Page_107"> [Pg 107]</a></span> +éducateurs. Et cela n'est pas étonnant! Ils n'ont ni initiative +ni responsabilité, pas plus pour l'instruction que pour l'éducation<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>!</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 295. Clairin, président de la Commission de l'Enseignement.</p></div> + +<blockquote><p>Nous avons vu, a dit M. Ribot devant la Chambre des députés, +et cela sautait aux yeux, que dans nos lycées s'était introduit +un système de centralisation poussé si loin, avec une minutie +bureaucratique si perfectionnée, que nos proviseurs, les +chefs de nos établissements, ceux qui ont la charge de développer +l'initiative chez les élèves, à qui on dit toujours: «Faites +des hommes et exaltez le sentiment de la responsabilité,» +quand ils se regardent eux-mêmes, sont les serviteurs liés par +les chaînes les plus étroites, par les ordres venus soit de la rue +de Grenelle, soit du cabinet d'un recteur.</p> + +<p>La situation est véritablement pénible et je n'y veux pas insister. +Un proviseur ne peut pas disposer d'une somme de 5 francs +pour gratifier un serviteur fidèle; il ne peut ordonner une promenade, +introduire une innovation quelconque—je ne parle +pas des études, mais de l'administration intérieure du lycée et +de la discipline—sans se heurter à des règlements; un proviseur +passe son temps à accuser réception des circulaires qui +viennent par centaines s'empiler sur son bureau; bien plus, un +proviseur d'un de nos lycées, que nous avons mis à la campagne +sans doute pour faire des expériences et pour donner aux +élèves la liberté dans les champs reconquis, ce proviseur se +croit obligé de suivre fidèlement la consigne donnée aux proviseurs +des lycées urbains, de mettre en rang ses élèves le +dimanche ou le jeudi pour aller sur les routes poudreuses de +nos villages de banlieue au lieu de leur ouvrir le parc de dix ou +de quinze hectares que l'État a acquis à grands frais. Quand nous +lui demandons: pourquoi faites-vous ainsi? Parce que, dit-il, +mes prédécesseurs ont fait ainsi et que je ne veux pas m'exposer +à des reproches en faisant autrement<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Séance de la Chambre des Députés du 13 février 1902, p. 657 de l'<i>Officiel</i>.</p></div> + +<blockquote><p>Un proviseur, en général, ne sait pas toujours exactement ce +qui se passe dans son établissement. Il n'ose pas intervenir +dans les classes. Il éprouve à l'égard du professeur un certain +sentiment de défiance et il ne prend pas la liberté de lui donner +des conseils. De son côté, le professeur le tient quelquefois en +faible estime.</p> + +<p>J'estime,—avec M. le Président—que le véritable défaut de +nos lycées, c'est le manque de solidarité, d'unité, d'harmonie. +<span class="pagenum"><a name="108" id="Page_108"> [Pg 108]</a></span> +Chacun va de son côté, et il est fort heureux que, malgré ce +défaut, les lycées ne marchent pas plus mal<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 223. Gautier, professeur au lycée Henri IV.</p></div> + +<p>En fait, proviseurs et professeurs se détestent cordialement +et ne sont pas moins détestés par leurs +élèves. Il n'est pas admissible que, dans de semblables +conditions, un établissement puisse prospérer.</p> + +<p>On ne saurait s'en prendre aux proviseurs du fonctionnement +si défectueux des établissements qu'ils +dirigent. Enserrés comme ils le sont, ils ne peuvent +mieux faire. Dès qu'on leur donne l'indépendance et +la responsabilité, ils se transforment. M. Dupuy l'a +très bien marqué dans le passage suivant de son rapport:</p> + +<blockquote><p>Les collèges qui sont au compte du principal sont plus florissants +que les autres; là où le principal est plus directement +intéressé au succès du collège, le succès se manifeste assez vite. +Je prendrai pour exemple certains collèges de l'Académie de Lille: +ils étaient languissants, on les a mis au compte du principal, et +aujourd'hui, ils sont florissants, et ce changement s'est produit +assez vite. Je crois que cela tient précisément, non seulement à +ce que le principal a un intérêt plus direct, mais à ce qu'il est +plus libre de ses actions, à ce qu'il peut modifier un peu le +régime à son gré, à ce qu'il peut faire aux familles certaines +concessions qu'un principal ordinaire ne peut pas faire<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 241. E. Dupuy, inspecteur général de l'Université.</p></div> + +<p>Un malheureux proviseur est aujourd'hui enfermé +dans un lacis de règlements, une surveillance méticuleuse +et soupçonneuse qui le paralysent entièrement +et en font le plus tyrannisé et le moins indépendant +des fonctionnaires. Voici comment le Président de la +Commission, M. Ribot, a résumé les vœux formulés à +ce sujet.</p> + +<blockquote><p>Moins d'uniformité, moins de bureaucratie, un peu de liberté: +c'est le vœu général qui se dégage de l'enquête. Les lycées +<span class="pagenum"><a name="109" id="Page_109"> [Pg 109]</a></span> +étouffent sous la centralisation. On n'a fait, depuis dix ans, que +la rendre plus pesante. On s'est appliqué à enlever aux proviseurs +ce qui restait de leur initiative. Il n'est pas une académie, +pas un lycée d'où ne s'élève une plainte, partout la même et +partout aussi vive<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, t. VI, p. 4.</p></div> + + +<h3>§ 3.—CE QUE COUTENT LES LYCÉES A L'ÉTAT.</h3> + +<p>Il est utile de savoir ce que coûte un pareil enseignement. +Cela est d'autant plus intéressant que nous +aurons comme point de comparaison l'enseignement +congréganiste. C'est une règle générale bien connue et +sur laquelle nous avons insisté dans un autre ouvrage, +que tout ce qui est géré par l'État, qu'il s'agisse de +chemins de fer, de navires ou de n'importe quoi, +coûte de 25 à 50% plus cher que ce qui est géré par +l'initiative privée.</p> + +<p>Les lycées, bien entendu, n'échappent pas à cette +loi. Alors que les maisons congréganistes, qui ne +reçoivent aucune subvention, réalisent des bénéfices, +l'État trouve le moyen de perdre des sommes énormes +avec les lycées.</p> + +<blockquote><p>En restant sur le terrain économique mais en me plaçant à un +point de vue plus général, j'ai eu la curiosité de relever un +point intéressant de la statistique d'après le budget de l'Instruction +publique de 1895; je suis arrivé à cette conclusion que +l'État donne pour les collèges une subvention de 75 francs par +tête de collégien, pour les lycées une somme de 300 francs par +tête de collégien, pour les facultés une subvention de 495 francs +par tête d'étudiant.</p> + +<p>On voit que, pour les enfants des classes dirigeantes, l'État +fournit une subvention beaucoup plus considérable que celle qui +est afférente à l'enseignement primaire<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 427. Brocard, répétiteur général à Condorcet.</p></div> + +<blockquote><p>En 1869, il y avait 22 lycées qui ne demandaient aucune subvention +<span class="pagenum"><a name="110" id="Page_110"> [Pg 110]</a></span> +à l'État; en 1870, 19; en 1871, 12; en 1872, 11; en 1873, +10; en 1874, 1875, 1876, 3 ou 4. Aujourd'hui, tous sans exception +doivent être subventionnés<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 530. Moreau, inspecteur général des finances.</p></div> + +<p>Et à quoi tiennent ces frais énormes? En voici les +raisons principales: d'abord le luxe entièrement +inutile des lycées. Les architectes actuels croient +devoir bâtir somptueusement ces casernes. Tout est +en façade—comme l'enseignement universitaire—mais +ces façades se paient très cher. M. Sabatier<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> a +fait remarquer que le lycée Lakanal, qui compte cent +cinquante élèves, revient à une dizaine de millions. +Le logement de chaque élève revient à 750 francs. +Pour le même prix, on aurait pu donner à chacun +d'eux une petite villa et un jardin suffisants à le loger +lui et ses parents.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 201.</p></div> + +<p>Ceci est une première raison, mais il en existe bien +d'autres. Le règlement étant uniforme pour tous les +lycées, les frais sont partout égaux. Alors même qu'il +n'y a pas d'élèves, on nomme des professeurs.</p> + +<blockquote><p>Je pourrais citer tel collège qui coûte 20.000 francs à la ville +et qui compte un élève en rhétorique, un en deuxième, deux en +troisième et quatre en quatrième. En tout, 60 élèves dans les +petites classes<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale +d'Agriculture.</p></div> + +<blockquote><p>Quand on voit, dans le budget d'un petit lycée, qu'une classe +de sixième, qui compte quatre élèves, a un professeur agrégé +au traitement de plus de 5.000 francs, on peut se demander s'il +ne serait pas possible de trouver là une économie<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 533. Ribot, président de la Commission d'enquête.</p></div> + +<p>Dans le même lycée, le professeur de cinquième, +également agrégé, a cinq élèves. Les exemples analogues +sont fréquents. Il serait difficile d'imaginer un +plus complet gaspillage. +<span class="pagenum"><a name="111" id="Page_111"> [Pg 111]</a></span></p> + +<p>La troisième raison du prix excessif de l'enseignement +des lycées est que les proviseurs n'ont absolument +aucun intérêt à faire des économies et ont même +un intérêt sérieux à n'en pas faire. S'ils économisent, +ils gênent la comptabilité des bureaux. Immédiatement, +on réduit leur budget et on ne le rétablira plus, +même en cas de nécessité, ce qui, pour l'avenir, leur +servira de leçon.</p> + +<p>Le passage suivant de l'enquête est fort typique sur +ce point.</p> + +<blockquote><p>Une petite réforme pourrait être intronisée immédiatement. +Elle consisterait à permettre aux proviseurs, sous contrôle toujours, +de disposer librement des économies qu'ils réalisent sur +le budget de leur établissement. Aujourd'hui, lorsqu'un budget +est fixé, le proviseur n'a aucun avantage à faire des économies. +S'il en a réalisé 1.500 francs par une surveillance attentive sur +le chauffage, l'éclairage, etc., on lui dit: «Cette année vous +pourrez faire les mêmes économies que l'an passé,» et on +diminue d'autant son budget. Il faudrait laisser le proviseur +appliquer à ce qu'il croirait bon les économies qu'il parviendrait +à réaliser<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 537. J. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + + + +<h2> +<a id="III_4"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h2>Les professeurs et les répétiteurs.</h2> + + +<h3>§ 1.—LES PROFESSEURS.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="112" id="Page_112"> [Pg 112]</a></span> +Nous venons de voir l'état et l'administration des +maisons scolaires où la jeunesse française est élevée. +Nous avons vu la qualité de l'enseignement qu'elle +y reçoit. Il nous reste à examiner—toujours d'après +les dépositions de l'enquête—la valeur pédagogique +de ses professeurs.</p> + +<p>Les professeurs sont, par définition, des personnes +qui enseignent et, par conséquent, doivent savoir +enseigner. Or, l'éducation qu'ils ont reçue ne leur a +jamais rien appris de cet art si difficile. Ils savent par +cœur beaucoup de choses, mais très peu sont capables +d'en enseigner aucune. C'est ce qui ressort nettement +des déclarations faites devant la Commission par les +universitaires les plus autorisés.</p> + +<p>L'incapacité éducatrice des professeurs tient surtout +au mode de préparation à l'agrégation. M. Léon Bourgeois +l'a parfaitement marqué dans les lignes suivantes:</p> + +<blockquote><p>L'agrégation devrait être, non un grade des études supérieures, +mais un certificat d'aptitude à l'enseignement secondaire. Or elle +<span class="pagenum"><a name="113" id="Page_113"> [Pg 113]</a></span> +devient de plus en plus un concours entre candidats aussi +savants et aussi spécialisés que possible. «Spécialisés», c'est ce +dernier mot qui contient la condamnation du système<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 694. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<p>La valeur pédagogique des professeurs est nettement +indiquée dans les dépositions dont j'extrais les +passages suivants:</p> + +<blockquote><p>Il y a énormément de professeurs qui ne savent plus professer. +Ils savent tout, sauf leur métier, la partie pratique de leur +métier. Ce n'est pas tout que de gaver les jeunes gens d'un +stock de questions sans leur faire comprendre le pourquoi des +choses. Il faut les faire raisonner. Ce n'est pas la mémoire seulement +qu'il faut exercer, mais le jugement. Aujourd'hui, c'est +par le jugement que les élèves pèchent<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 505. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div> + +<p>Et c'est là peut-être un des plus dangereux résultats +de notre éducation. Les produits de l'Université, +élèves et professeurs, pèchent surtout par leur défaut +de jugement et leur incapacité à raisonner correctement. +Or le but fondamental de l'instruction devrait +être précisément de développer le jugement et le raisonnement.</p> + +<p>La très grande insuffisance pédagogique de nos +professeurs est certainement une des causes principales +des pauvres résultats de notre éducation classique.</p> + +<blockquote><p>Je crois que la préparation pédagogique des professeurs laisse +à désirer. Il y a même chez la plupart d'entre eux une sorte de +préjugé contre la pédagogie, préjugé dont ils sont les premiers +victimes, puisque beaucoup des plus brillants échouent dans +leur classe, faute d'avoir réfléchi sur les procédés à employer +pour communiquer leur savoir à autrui. Mais ce n'est pas seulement +sur ce point que la préparation des professeurs est insuffisante: +elle l'est aussi au point de vue historique et philosophique. +Une des raisons de la crise incontestable chez la jeunesse +actuelle, qui manque évidemment de direction, c'est que les +<span class="pagenum"><a name="114" id="Page_114"> [Pg 114]</a></span> +enfants ne reçoivent pas, dès le lycée, les grandes idées directrices +qui devraient les dominer. Cela tient à ce que trop de +professeurs n'ont pas eux-mêmes des idées très nettes à ce +sujet; ils n'ont pas reçu aussi l'enseignement pédagogique et +civique qui leur dirait quel est le rôle de l'Université dans la +France républicaine d'aujourd'hui<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 639. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>M. Lavisse, à qui l'on doit en grande partie les +programmes d'après lesquels se formèrent nos plus +récentes générations de professeurs, ne s'est pas +montré beaucoup plus tendre pour les éducateurs +stylés par les méthodes qu'il a contribué mieux que +personne à fortifier.</p> + +<blockquote><p>Il sait qu'il sera professeur, mais il n'a pas le temps d'y penser. +Et quelques semaines après qu'il a conquis son titre d'agrégé +il tombe dans un lycée. Il ne connaît ni les lois, ni les règlements +auxquels il doit obéir; il est exposé à se tromper sur +ses droits, à méconnaître ses obligations, à regimber à tort. +C'est le moindre des inconvénients. Il peut ne pas savoir enseigner +du tout. Dans l'enseignement de l'histoire, pour ne parler +que de celui que je connais le mieux, il faut savoir choisir +entre les faits et les idées, éliminer ceux qui ne sont pas intelligibles, +n'employer que des mots clairs ou qui puissent être +clairement définis. Autrement, l'enseignement de l'histoire ne +laisse dans les esprits que des notions confuses enveloppées +dans un verbalisme vague. Il perd toute puissance éducative. +Il faudrait que le futur professeur fût averti de ces difficultés, +habitué à les vaincre<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 42. Lavisse, de l'Académie française.</p></div> + +<p>Sans doute, pourraient répondre les professeurs. +Mais qui aurait dû nous «avertir de ces difficultés» +sinon ceux qui nous ont formés? On commence à voir +maintenant les mauvais résultats des méthodes qu'on +nous a appliquées, mais est-ce bien à nous qu'il faut +s'en prendre?</p> + +<p>Les méthodes universitaires ne font du professeur +qu'un subtil rhéteur et nullement un éducateur. +<span class="pagenum"><a name="115" id="Page_115"> [Pg 115]</a></span> +Elles lui laissent une mentalité très déformée. Ne +connaissant rien du monde ni des nécessités qui +le mènent, il vivra toujours dans le chimérique et +l'irréel.</p> + +<p>Les professeurs de l'Université constituent une +caste dont les contours sont aussi arrêtés que celle +des militaires et des magistrats. L'uniformité des programmes +qu'ils ont dû subir leur donne des pensées +identiques et des façons non moins identiques de les +formuler. Très indifférents au fond des choses, ils +n'attachent guère d'importance qu'à la façon de les +exprimer. Ils redoutent fort les opinions nouvelles et +ne s'y rallient que lorsqu'elles sont approuvées par +des maîtres d'une autorité reconnue, acceptant alors +sans difficulté les opinions les plus extrêmes. Leurs +rares tentatives d'originalité n'aboutissent le plus +souvent qu'à donner une forme paradoxale à des idées +fort banales.</p> + +<p>Ce qu'ils savent le mieux, c'est compliquer les choses +les plus simples, et c'est ce qui rend leur enseignement +si mauvais. M. Léon Bourgeois a su le dire, +bien qu'en termes un peu voilés, devant la Commission +d'enquête.</p> + +<blockquote><p>Il y a certaines manières de «faire la classe» que j'admire et +que je redoute en même temps. Je parle de beaucoup de professeurs +distingués, brillants même, qui y mettent toute leur ardeur +et tout leur talent. C'est une occasion pour eux de se distinguer +personnellement, en suivant et en faisant valoir leurs propres +goûts, devant quelques élèves d'élite auxquels ils se communiquent. +Mais les autres, dont nous avons cependant la charge? +Certes, ces professeurs sont très aimés de tous les élèves: ils +laissent <i>tranquilles</i> les médiocres et les mauvais, et les <i>forts</i> +sont ravis d'un maître dont ils semblent partager un peu la +renommée. Je ne puis m'empêcher de penser que le but de +l'enseignement public, qui doit s'adresser à tous, est mieux +atteint, et le profit pour l'État encore plus considérable, lorsqu'un +<span class="pagenum"><a name="116" id="Page_116"> [Pg 116]</a></span> +professeur plus modeste parvient à faire travailler l'ensemble +de ses élèves, à entraîner la masse, dont il a charge, à tirer de +tous ce qu'ils peuvent véritablement donner<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 693. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<p>Ce zèle accidentel se refroidit d'ailleurs assez vite, +et au bout de fort peu de temps, le rhéteur disert +devient un simple bureaucrate faisant son cours à +heure fixe sans s'occuper de ses élèves. C'est alors +que, comme je le faisais remarquer dans l'introduction, +il pourrait être remplacé par un phonographe. +M. Raymond Poincaré, ancien Ministre de l'Instruction +publique, a fort bien marqué l'évolution bureaucratique +finale de l'Universitaire.</p> + +<blockquote><p>Le professeur arrive généralement avec l'idée de partir à la fin +de sa classe, il fait son travail très consciencieusement, mais il +ne fait que son travail.</p> + +<p>Il vient, comme un bureaucrate ou un employé de ministère, +passer deux heures dans le lycée. Il ne connaît pas ses élèves, +il n'a aucun rapport avec eux<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 677. Raymond Poincaré.</p></div> + +<p>Il ne faut pas trop en vouloir au professeur de se +transformer si vite en bureaucrate et d'avoir la plus +parfaite indifférence à l'égard de ses élèves. Il est le +plus souvent un mécontent et un aigri. Le public a +pour lui une considération assez faible, et l'Université +le traite un peu en fonctionnaire subalterne auquel +on ne ménage pas les tracasseries.</p> + +<p>Le défaut de prestige de l'universitaire en France +est un point fort délicat, lourd de conséquences +de toutes sortes, mais qu'il serait inutile de dissimuler.</p> + +<p>Ce qui contribue, dans le public, au manque de +considération pour les professeurs de l'Université, +<span class="pagenum"><a name="117" id="Page_117"> [Pg 117]</a></span> +c'est l'insuffisance d'éducation extérieure de beaucoup +d'entre eux. Cette absence d'éducation et ses +causes ont été sobrement indiquées devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>Chacun connaît la principale raison pour laquelle nombre de +familles se portent de préférence vers l'enseignement libre;—c'est +qu'elles croient y trouver plus de garanties, non pas assurément +pour l'instruction, mais pour l'éducation. Cela seul, à +mon sens, indique dans quelle voie on doit chercher à améliorer +l'enseignement public. Les professeurs et les maîtres d'étude +offrent assurément toutes garanties au point de vue de l'enseignement +et de l'instruction, mais peut-être n'en offrent-ils pas +toujours autant au point de vue de l'éducation<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 150. A. Leroy-Beaulieu, de l'Institut.</p></div> + +<blockquote><p>Aujourd'hui, nous recrutons encore nos candidats dans les +couches profondes de la démocratie ouvrière ou rurale.</p> + +<p>Nous recevons des fils d'ouvriers, de paysans, surtout des fils +d'instituteurs, qui nous arrivent après avoir pu faire, grâce aux +secours des municipalités et de l'État, leurs études dans les collèges, +puis dans le lycée du département, pour les terminer +dans les lycées de Paris<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 139. Perrot, de l'Institut, directeur de l'École Normale Supérieure.</p></div> + +<p>Sortis de couches fort modestes, où naturellement +l'éducation laisse un peu à désirer, les jeunes professeurs +n'ont pas trouvé dans le milieu universitaire +les moyens de réparer les lacunes de leur éducation +première. Ils ne connaissent rien du monde, où ils +sont brusquement lancés, et ils y restent trop souvent +dépaysés.</p> + +<p>Cette raison d'origine ne suffirait pas à expliquer +le défaut d'éducation et de tenue qu'on reproche +trop souvent aux universitaires puisque l'enseignement +congréganiste recrute ses professeurs dans des +couches sociales tout aussi modestes. Mais les congréganistes +ont toujours attaché une importance très +<span class="pagenum"><a name="118" id="Page_118"> [Pg 118]</a></span> +grande aux formes extérieures. Ils ont des traditions +perpétuées dans un milieu homogène, et, +si l'on peut redouter leurs doctrines, on ne saurait +contester qu'au point de vue de l'éducation extérieure +ils sont fort supérieurs aux professeurs de +l'Université.</p> + +<p>Quelles que soient les causes de son défaut de +prestige, l'universitaire est peu considéré par le public, +et il en souffre vivement. Sa profession est tenue +comme honorable assurément, mais faiblement cotée. +A peine au-dessus du vétérinaire et assez au-dessous +du pharmacien. Bien qu'il soit très convenablement +rétribué, les familles voient toujours en lui le monsieur +légèrement râpé, besogneux et courant le +cachet. Si par hasard on le reçoit au moment des +examens, il passe toujours après l'ingénieur, l'officier, +le magistrat et le notaire. C'est l'invité sans importance +qu'on met au bout de la table, qu'on n'écoute +guère et que les héritières ne regardent pas. Un peu +gauche, un peu emprunté, d'aspect assez fruste, il se +sent mal à son aise dans le monde, et redoute de +s'y montrer.</p> + +<p>Ce défaut de prestige que l'universitaire sent fort +bien, reste toujours un mystère irritant pour lui. Les +illusions dont il est saturé lui ont laissé croire que +c'est par les diplômes que se marquent les différences +intellectuelles et sociales entre les hommes. Persuadé +qu'avec ses parchemins il devrait être aux meilleures +places dans la vie, il s'indigne secrètement d'en rester +fort loin, et finalement n'a qu'antipathie pour une +société qui ne lui donne pas la situation à laquelle il +s'imagine avoir droit. De là en grande partie les tendances +cachées ou avouées de la plupart des universitaires +<span class="pagenum"><a name="119" id="Page_119"> [Pg 119]</a></span> +pour les doctrines révolutionnaires les plus +avancées.</p> + +<p>Un écrivain qui a longtemps appartenu à l'Université +a très bien marqué ces causes de l'antipathie des +professeurs pour la société, et surtout pour l'armée, +dans les lignes suivantes:</p> + +<blockquote><p>Quelques professeurs détestent l'armée par jalousie plus que +par politique.</p> + +<p>Chez les membres de l'Université, l'éducation première n'est +pas toujours au niveau du savoir acquis. C'est par les honorables +et modestes fonctions de l'enseignement que beaucoup d'enfants +du peuple font leur entrée dans la bourgeoisie. Ils s'y trouvent +d'abord un peu dépaysés. Munis de leurs diplômes, ils se jugent +très supérieurs au monde qui les entoure.</p> + +<p>Si leurs manières un peu gauches, leurs vêtements dépourvus +d'élégance ne leur assurent pas dans la haute compagnie des +petites villes la place qu'ils estiment due à leur mérite, ils +rendent, au fond de leurs cœurs froissés, les dédains au centuple. +Ils jurent une haine mortelle à la société futile ou ignorante +qui les tient si injustement à l'écart.</p> + +<p>Ainsi s'expliquent les opinions révolutionnaires de certains +professeurs.</p> + +<p>Au contraire, l'officier, avec son brillant uniforme, est partout +accueilli, recherché, fêté. Il orne les salons de la préfecture, il +participe aux grandes chasses, aux aristocratiques réunions.</p> + +<p>Par surcroît, le décret de messidor lui assigne dans les cérémonies +la préséance sur les professeurs des lycées.</p> + +<p>Que fait-on de l'adage «Que les armes passent après la +toge?»</p> + +<p>Il y a de quoi gonfler de venin et faire crever de dépit les +amours-propres vulgaires<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <span class="smcap">H. des Houx</span>, <i>Figaro</i>, 1<sup>er</sup> décembre 1901.</p></div> + +<p>Et malheureusement la considération que l'universitaire +n'obtient pas dans le monde, il ne l'obtient pas +beaucoup plus dans l'Université, qui ne voit en lui +qu'un fonctionnaire subalterne qu'on peut rudoyer à +son gré. M. de Coubertin a très bien marqué dans les +lignes suivantes la situation actuelle des professeurs +de notre Université. +<span class="pagenum"><a name="120" id="Page_120"> [Pg 120]</a></span></p> + +<blockquote><p>A voir le professeur dans son lycée, on le prendrait trop souvent +pour le petit employé subalterne d'une administration +publique, avec cette différence qu'il n'y jouit pas du confort +relatif qu'offre le bureau. Dès la porte, l'absence de considération +se marque dans le regard dédaigneux et les propos bourrus +du concierge. Le professeur n'est pas là chez lui.</p> + +<p>... Si l'Université veut que ses professeurs soient traités partout +avec égards, c'est à elle à commencer; car elle est en grande +partie responsable de leur effacement. Eux le sentent et ils en +souffrent. J'ai été surpris de constater à quel point cette souffrance +inavouée influait sur leur manière d'être et sur leurs +pensées. Elle se traduit chez les plus âgés par une sorte de raideur, +de froideur solennelle dont ils ont peine à se dépouiller +en dehors même de leurs fonctions et qui leur devient comme +une seconde nature; l'expérience des mille tracas auxquels ils +sont en butte leur donne en plus une circonspection exagérée +qui dégénère facilement en méfiance; leur enseignement se fait +alors austère et sec; ils n'ont plus cette indulgente gaieté, cette +bonne humeur qui sont indispensables à l'éducateur. Les autres—les +jeunes—sont poussés inconsciemment au pessimisme; +ils voient le monde en noir et laissent percer, lorsqu'ils en +parlent, de l'âpreté ou de l'ironie. Sortir de la carrière serait +l'ambition secrète de beaucoup d'entre eux: ils n'osent y +songer<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <span class="smcap">De Coubertin</span>. <i>Revue Bleue</i>, 1898, p. 80.</p></div> + +<p>Tel est le professeur que l'Université nous a fait. +C'est à lui que revient le rôle d'élever la jeunesse. +Nous connaissons déjà les résultats de son enseignement. +Il était facile de les prévoir.</p> + +<p>Des exceptions existent assurément, mais si rares, +qu'elles n'ont aucune action. On doit les signaler +cependant pour les encourager, car l'Université ne les +favorise guère. Deux ou trois professeurs ont exposé +devant la Commission les efforts qu'ils avaient faits +pour rendre aux élèves leur enseignement utile et on +ne saurait trop les donner en exemple.</p> + +<blockquote><p>Parfois ma classe a lieu à l'Hôtel Carnavalet, au Louvre, au +musée de Cluny.</p> + +<p>Je choisis le moment où, dans les textes, nous avons rassemblé +<span class="pagenum"><a name="121" id="Page_121"> [Pg 121]</a></span> +un certain nombre de faits qu'il y a lieu d'élucider par la vue +même des choses.</p> + +<p>Traduisons-nous, par exemple, le discours où Cicéron reproche +à Verrès d'avoir volé en Sicile tant d'objets de prix, je conduis +mes élèves au Louvre, à la vitrine renfermant le trésor de +Bosco-Reale, et je leur dis: Voilà une collection qui est à peu +près de l'époque de Verrès, voilà quelques-unes des œuvres +d'art qu'il aimait; voilà, sur des plats d'argent, de ces figures en +relief qu'il admirait tant. Regardez comment, la plaque de métal +qui les porte étant soudée au plat, il pouvait faire détacher ces +hauts-reliefs pour se les approprier, si le plat ne lui plaisait +point, etc.</p> + +<p>M. le Président. C'est très intéressant, si c'est bien fait.</p> + +<p>M. Rabaud. Je citerai encore le musée de Montpellier, qui est +dirigé par un ancien surveillant général de Saint-Louis. Ce proviseur—il +n'est pas apprécié à sa valeur—a organisé des +excursions à Nîmes, à Arles et dans toute cette admirable région +du Midi, pleine de vestiges de l'antiquité.</p> + +<p>M. le Président. Tient-on compte au professeur des efforts +qu'il tente en ce sens?</p> + +<p>M. Rabaud. Jamais, monsieur le Président<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 235. Rabaud, professeur au lycée Charlemagne.</p></div> + +<p>Je suis persuadé que le Président de la Commission +d'enquête aurait rendu un grand service à son +pays en demandant immédiatement au nom de la +Commission, la croix pour les deux ou trois professeurs +qui ont donné de telles preuves d'initiative, de +zèle et de vraie intelligence des méthodes d'éducation. +Cette récompense eût rendu peut-être de tels exemples +un peu plus contagieux.</p> + +<p>Le jour semble bien éloigné où de semblables méthodes +se vulgariseront, et pendant longtemps encore +nous aurons des professeurs aussi ignorants de +la psychologie de l'enfance qu'incapables de modifier +leurs méthodes d'enseignement. Quelques +rares professeurs commencent d'ailleurs à l'apercevoir. +<span class="pagenum"><a name="122" id="Page_122"> [Pg 122]</a></span></p> + +<blockquote><p>Il ne serait peut-être pas mauvais que des hommes chargés +d'instruire la jeunesse, de l'élever, au sens le plus complet et +le plus noble du mot, étudiassent ce que c'est que la jeunesse, +par quels procédés, depuis qu'on élève des enfants, on les a +élevés, quels ont été les meilleurs de ces procédés, comment on +s'y est pris pour enseigner telle ou telle science, pour en tirer +le plus grand profit possible, comment on s'y est pris pour former +les caractères, les cœurs des jeunes gens, en un mot pour +préparer des hommes. Or, cela, je suis bien obligé de dire qu'on +ne l'apprend pas. La plupart d'entre nous, pour ne pas dire +tous, que nous ayons passé par l'Ecole Normale ou par une +Faculté, ou que nous nous soyons formés seuls, nous avons, au +cours de nos études, appris beaucoup de choses, sauf la façon de +les enseigner. On nous a jetés brusquement dans le torrent de +l'enseignement en nous laissant nous débrouiller.</p> + +<p>Les réformes proposées ont presque toutes surpris la majorité +de l'opinion publique universitaire; habituée à certaines méthodes, +elle s'est trouvée malhabile à s'accommoder de méthodes +nouvelles. Telle est la raison essentielle de l'échec de ces +réformes, et toutes les modifications qu'on pourra imaginer +d'apporter dans l'enseignement secondaire risqueront toujours +de rester lettre morte, tant qu'on ne se préoccupera pas d'abord +de préparer un personnel qui les accepte volontairement, les +comprenne bien et les applique<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 627. Jules Gautier, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>Rien n'est plus juste que ces dernières lignes. On +ne saurait trop répéter qu'il n'y a pas de réformes +possibles tant qu'on n'aura pas donné aux professeurs +une éducation tout autre que celle qu'ils reçoivent +aujourd'hui. L'auteur de la déposition précédente +est un des bien rares universitaires qui l'aient +compris.</p> + + +<h3>§ 2.—LES RÉPÉTITEURS.</h3> + +<p>Le répétiteur n'a guère d'autres fonctions que la +surveillance des élèves. En relation constante avec +ces derniers, il pourrait rendre à l'enseignement +d'immenses services, car il est le plus souvent très +<span class="pagenum"><a name="123" id="Page_123"> [Pg 123]</a></span> +instruit. Pratiquement il est réduit au rôle pénible de +simple surveillant. Méprisé par les professeurs, détesté +par les élèves, tenu en défiance par le proviseur, il +mène l'existence la plus dure et la plus ingrate qu'on +puisse rêver.</p> + +<blockquote><p>Une difficulté presque insoluble, est celle du maître d'études. +C'est lui qui vit réellement avec les élèves, qui donc pourrait +devenir leur éducateur?</p> + +<p>C'est un subordonné, qu'on ne paraît pas apprécier beaucoup, +envers lequel, s'il le rencontre, le professeur se croit quitte +quand il lui a envoyé un petit salut. Les relations des élèves +avec les répétiteurs se ressentent des relations des répétiteurs +avec les professeurs; les répétiteurs ont, à leurs yeux d'enfants, +une infériorité marquée, ce sont des hommes sans prix. Au +contraire, une autorité morale très grande est indispensable à +celui qui veut donner une éducation<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 650. Rocafort, professeur de rhétorique au lycée de Nîmes.</p></div> + +<p>Parmi eux il s'en rencontre parfois qui sont désireux +d'être utiles aux élèves. L'Administration les +guérit vite de pareilles fantaisies.</p> + +<blockquote><p>Je connais beaucoup de maîtres d'études qui ne demanderaient +pas mieux que de bien faire, mais c'est toujours difficile de +bien faire. Il m'est arrivé d'envoyer de ces jeunes gens dans les +lycées, et je leur disais qu'il n'y a pas de petite besogne, que +leur besogne est extrêmement importante, capitale même dans +un établissement d'enseignement secondaire; ils arrivaient +pleins de zèle, d'ardeur; ils s'efforçaient de faire une discipline +morale, de connaître les élèves, de les attacher à eux et d'agir +par des procédés éducateurs. Mais aussitôt l'inquiétude s'emparait +de l'Administration, on disait: il ne fait pas comme les +autres, c'est un mauvais esprit; et parce que ce garçon arrivait +plein de zèle et n'aspirait qu'à bien faire, on se débarrassait +de lui<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Tant que les trois dernières lignes qui précèdent +resteront l'expression de la vérité, l'instruction et +l'éducation des jeunes Français demeureront au bas +degré où nous les voyons aujourd'hui. +<span class="pagenum"><a name="124" id="Page_124"> [Pg 124]</a></span></p> + +<p>L'Administration se méfie tout à fait des capacités +éducatrices du répétiteur et s'obstine à le maintenir +dans son rôle subalterne de surveillant. C'est pour cela +sans doute qu'elle redoute si fort de voir des relations +cordiales s'établir entre le répétiteur et l'élève.</p> + +<p>Dans un article publié par une revue, je trouve le +passage suivant:</p> + +<blockquote><p>Un répétiteur fut un jour très durement relevé par son proviseur +pour avoir serré la main à un élève; un autre fut révoqué +pour avoir fait de la gymnastique avec sa division. Et lui qui +pourrait exercer une grande influence sur ses élèves, en est +réduit à se faire détester<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>La France de demain</i>, 1899, p. 415.</p></div> + +<p>Il ne faut pas croire que ces malheureux répétiteurs +soient des individus quelconques, des sortes de manœuvres. +Ils sont traités en manœuvres, mais ne le +sont nullement. Leur instruction est à peu près celle +des professeurs, et dans tous les cas beaucoup plus +que suffisante pour instruire les élèves. La plupart +sont licenciés et beaucoup sont docteurs.</p> + +<blockquote><p>Au lycée Montaigne, en particulier, sur sept ou huit répétiteurs +généraux, cinq étaient ou sont docteurs en médecine, candidats +à la licence en droit...</p> + +<p>Ils tâchent de trouver un débouché de ce côté puisque le professorat +leur est fermé. Un de mes camarades était bi-licencié; +il n'avait jamais pu obtenir un poste de professeur; il a pris son +doctorat en médecine. Quand il en trouvera l'occasion, il s'en +ira; il reste dans le répétitorat comme pis-aller, la carrière de +médecin étant, elle aussi, paraît-il, déjà fort encombrée<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 407. Provost, répétiteur général au lycée Montaigne.</p></div> + +<p>Parmi les réformes proposées devant la Commission, +la plus utile peut-être serait de supprimer la distinction +entre professeurs et répétiteurs. Avant d'être professeur +il faudrait avoir été répétiteur pendant cinq +à six ans. Dans ce milieu transitoire, le professeur +<span class="pagenum"><a name="125" id="Page_125"> [Pg 125]</a></span> +apprendrait l'art d'enseigner qu'il ignore totalement +aujourd'hui. J'ajouterai que l'enseignement donné par +le répétiteur sera toujours supérieur à celui donné +par des agrégés, simplement parce qu'il est moins +bourré de choses inutiles, et parce que, possédant +une science plus récente, se rappelant la peine qu'il +eut pour l'acquérir, il saura mieux se mettre à la +portée des élèves.</p> + +<p>Si le lecteur a suffisamment médité sur ce chapitre +et sur ceux qui précèdent, s'il a bien compris ce +qu'est le lycée, ce que sont les professeurs, il doit +commencer à entrevoir nettement combien les réformes +apparentes proposées sont peu de chose devant +les réformes profondes qu'il faudrait accomplir, mais +que nul aujourd'hui ne pourrait, ni même n'oserait +tenter. C'est pourquoi, sans doute, on n'en +parle pas. +<span class="pagenum"><a name="126" id="Page_126"> [Pg 126]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="III_5"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h2>L'enseignement congréganiste.</h2> + + +<p>L'enquête parlementaire s'est beaucoup occupée +des progrès de l'enseignement congréganiste. Elle a +rappelé certains faits connus de tout le monde, mais +elle a aussi révélé des choses que le public ne soupçonnait +pas. On n'eût guère pensé, par exemple, que +les Frères des Écoles chrétiennes, jadis relégués dans +l'enseignement primaire le plus humble, arriveraient +à faire une très sérieuse concurrence à l'Université +dans l'enseignement secondaire et supérieur. +En quelques années leurs progrès ont été foudroyants. +Dans nos grandes écoles, l'École Centrale notamment, +sur les 134 élèves présentés par eux en dix ans, +les neuf dixièmes ont été reçus. Ils avaient 30 établissements +qui donnaient l'enseignement secondaire. +En outre, le seul enseignement agricole véritable +en France était dans leurs mains. Ils possédaient +des fermes de 35 hectares, où les élèves recevaient +une instruction pratique et obtenaient tous les prix +dans les concours. Ils dirigeaient également des écoles +commerciales et industrielles sans rivales. Et, +alors que nos établissements d'instruction coûtent si +cher à l'État, les leurs rapportaient des dividendes +<span class="pagenum"><a name="127" id="Page_127"> [Pg 127]</a></span> +aux commanditaires qui avaient prêté des fonds pour +les créer. Quant aux autres maisons d'éducation congréganistes, +bien que ne recevant aucune rétribution +du budget, alors que les lycées lui sont si onéreux, +ils faisaient à ces lycées une concurrence des plus +redoutables et leurs succès s'accroissent chaque +jour.</p> + +<p>Toutes ces observations sont d'ailleurs de l'histoire +déjà ancienne. L'Université ne pouvant lutter contre +l'enseignement des Frères a obtenu qu'il fût supprimé. +Les professeurs durent aller porter leurs méthodes dans +des pays étrangers qui les ont reçus à bras ouverts.</p> + +<p>Les résultats obtenus par l'enseignement congréganiste +sont incontestables, mais l'enquête n'a pas +su en montrer les causes. Elles sont pourtant bien +évidentes. Elles résident simplement dans la qualité +morale des maîtres. Tous avaient un idéal commun +et l'esprit de dévouement qu'un idéal inspire. Cet +idéal peut être scientifiquement traité de chimère, +mais la qualité philosophique d'un idéal est absolument +sans importance. Ce n'est pas à sa valeur +théorique qu'il faut le mesurer, c'est à l'influence +qu'il exerce sur les âmes. Or, l'influence de l'idéal qui +guide les congréganistes est immense. Tous ces professeurs +à peine rétribués sont dévoués à leur tâche +et ne reculent pas devant les plus humbles besognes. +A la fois surveillants et professeurs, ils s'occupent +sans cesse de leurs élèves, les étudient, les comprennent +et savent se mettre à leur portée. Leurs origines +familiales sont au moins aussi modestes que celles +des professeurs de l'Université, mais leur tenue générale +est infiniment supérieure, et, par contagion, celle +de leurs élèves le devient également. Il n'y a pas à +<span class="pagenum"><a name="128" id="Page_128"> [Pg 128]</a></span> +contester que ces élèves ne soient, au moins extérieurement, +beaucoup mieux élevés que ceux de nos +lycées. Les parents s'aperçoivent très bien de la différence +et les libres penseurs eux-mêmes envoyaient +de plus en plus leurs enfants chez les congréganistes. +Ils savaient d'ailleurs aussi que ces congréganistes +s'intéressaient personnellement à leurs élèves, ce qui +n'est pas le cas des professeurs des lycées, et les faisaient +très bien réussir dans la préparation aux examens +ouvrant l'entrée des grandes écoles.</p> + +<p>Comme je ne vois aucun moyen d'infuser à nos +universitaires les qualités incontestables que les congréganistes +devaient à leurs croyances religieuses, +j'ignore de quelle façon on ralentira les progrès des +derniers. Des règlements, si rigides puissent-ils être, +n'y pourront rien. Les supprimer est simplement les +obliger à changer de costume. La diffusion de l'esprit +clérical est assurément fâcheuse dans un pays +aussi divisé que le nôtre, mais aucune persécution +ne saurait l'entraver. On peut évidemment décréter, +comme on l'a proposé, que l'État ne laissera les fonctions +publiques accessibles qu'aux élèves ayant passé +par le lycée, mais une telle loi serait facile à tourner, +car les congréganistes n'auraient qu'à envoyer leurs +élèves au lycée le nombre d'heures suffisant pour +obtenir les certificats nécessaires. Supposons cependant +que par des moyens draconiens, on les oblige +tous à fermer leurs établissements comme il a déjà été +fait pour les plus prospères. De telles lois auraient pour +conséquence immédiate de transformer en ennemis du +Gouvernement les parents tenant à confier leurs enfants +aux congréganistes. Elles auraient aussi cette autre +conséquence, beaucoup plus grave encore, de supprimer +<span class="pagenum"><a name="129" id="Page_129"> [Pg 129]</a></span> +toute concurrence à l'Université, et par conséquent +de détruire le seul stimulant qui l'empêche de +descendre plus bas qu'elle ne l'est aujourd'hui.</p> + +<p>Tout ce qui vient d'être dit de l'enseignement congréganiste, +et surtout de la supériorité de son éducation, +a été très bien mis en évidence dans l'enquête +et cela par les professeurs de l'Université eux-mêmes. +Je n'ai maintenant qu'à citer.</p> + +<blockquote><p>Dans les maisons religieuses, les professeurs sont très souvent +improvisés: à peine deux ou trois qui ont voulu être professeurs +et qui ont leurs grades. En revanche, l'entraînement particulier +qu'ils subissent en vue de l'apostolat sacerdotal les prépare +admirablement au métier d'éducateur. Les pensées élevées sur +lesquelles on les tient attachés, les sentiments de dévouement +et de sacrifice dont on les pénètre, les leçons de psychologie +pratique et de direction spirituelle qu'on leur enseigne, tout +cela constitue des ressources pédagogiques de premier ordre, +utilisables dès leur entrée en fonctions<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 651. Rocafert, professeur d'histoire.</p></div> + +<blockquote><p>Au point de vue moral, il n'y a pas d'éducation, de direction +dans l'Université. Nous n'avons pas de doctrine morale comme +nous n'avons pas de doctrine disciplinaire. Nous n'enseignons +rien de précis sur ce point important. Les maisons religieuses +ont sur nous l'avantage d'enseigner au moins la morale d'une +religion; nous, nous n'enseignons même pas la morale de la +solidarité, qu'on enseigne dans les écoles primaires. Nos élèves +n'ont part aux théories morales qu'en philosophie; à ce moment +ils sont déjà formés, il est trop tard<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 419. Pequignat, répétiteur à Henri IV.</p></div> + +<blockquote><p>Les enfants, dans les lycées, ne vivent qu'entre eux, n'ayant +de rapport avec l'Administration que pour en recevoir des +ordres ou des punitions. Or, la pire des écoles, c'est celle des +enfants entre eux; c'est ce qui rend si dangereuse l'école de la +rue. Un enfant ne peut être élevé que par quelqu'un de formé, +de plus âgé, de plus équilibré. En somme, nos jeunes gens ne +sont pas assez avec des personnes qu'ils aiment et qui les +aiment. Les établissements religieux n'ont évidemment pas une +supériorité réelle sur les établissements laïques, mais ils tiennent +compte des sentiments des enfants, ils occupent leur imagination, +ils excitent leurs bons sentiments. Je lisais même +<span class="pagenum"><a name="130" id="Page_130"> [Pg 130]</a></span> +récemment dans un livre sur les patronages catholiques que, +dans les écoles classiques, les grands garçons sont peu à peu +habitués à se préoccuper de leurs futurs devoirs, de leur futur +rôle dans la société.</p> + +<p>On leur enseigne à s'intéresser aux autres, surtout aux petits, +aux faibles; enfin, on leur trace une sorte de programme moral, +tandis que ces précautions d'ordre élevé ne sont pas prises chez +nous<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 436. Gaufrès, ancien chef d'institution.</p></div> + +<p>Aux raisons qui précèdent, il faut joindre les succès +que les congréganistes font obtenir à leurs élèves. +Aussi leurs progrès s'accroissaient-ils rapidement.</p> + +<blockquote><p>Il y a une poussée de concurrence de la part des établissements +ecclésiastiques, ce n'est pas douteux; tandis que les établissements +publics ne s'accroissent plus guère, les établissements +ecclésiastiques en particulier, parmi les établissements +libres, s'accroissent rapidement<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 83. Max Leclerc, chargé de missions relatives a l'enseignement.</p></div> + +<p>Actuellement, d'après les chiffres donnés par MM. Leclerc +et Mercadier devant la Commission, l'enseignement +libre, c'est-à-dire congréganiste, possède 53,4% +du nombre des élèves, celui de l'État 46,5% seulement.</p> + +<p>La proportion au profit de l'enseignement congréganiste +s'élève d'année en année, et pour l'entrée aux +grandes écoles, il fait une rude concurrence aux +lycées. D'après M. Mercadier, les établissements congréganistes +fournissent à eux seuls 24% des élèves +de l'École Polytechnique. Pour d'autres écoles du Gouvernement, +la proportion est plus élevée encore.</p> + +<p>Mais ce qui est beaucoup plus intéressant et constitue +une véritable révélation, ce sont les résultats +qu'obtenaient les Frères des Écoles chrétiennes dans +tous les ordres d'enseignement, aussi bien ceux +<span class="pagenum"><a name="131" id="Page_131"> [Pg 131]</a></span> +régis par les programmes de l'État que ceux créés +par eux pour répondre aux besoins modernes dont +l'Université ne se préoccupe nullement et dont les +Frères ont été à peu près les seuls à s'occuper jusqu'ici. +La déposition du Frère Justinus, assistant du +Supérieur général de ces Écoles, a été aussi longue +qu'intéressante, et montre à quels merveilleux +résultats peuvent arriver des hommes de cœur, d'initiative +et de volonté. Sans aucune assistance pécuniaire +de l'État, alors que notre Université pèse si +lourdement sur le budget des contribuables, ils réussissaient +à donner des dividendes aux actionnaires +qui leur avaient prêté des fonds.</p> + +<p>Voyons d'abord les résultats obtenus dans l'enseignement +secondaire par les Frères, puisque c'est de +lui qu'il s'agit maintenant. Je n'ai qu'à leur laisser la +parole. Ce ne seront plus les belles périodes, les +phrases sonores, autant que vides, des académiciens +universitaires sur les beautés de l'enseignement classique, +la vertu éducatrice du latin, etc., mais des +faits bien nets, simplement exprimés. Les Frères ont +montré tout le parti que l'on peut tirer des programmes +et justifié une de mes assertions fondamentales, +à savoir que ce ne sont pas les programmes, +mais les professeurs, qu'il faudrait pouvoir changer.</p> + +<p>D'après les renseignements donnés à la Commission, +les Frères possédaient 456 écoles, dont 342 en +France, les autres établies dans huit colonies, dont +cinq sont françaises. Ces écoles étaient de toute nature: +primaires, industrielles, secondaires, etc., suivant les +besoins du milieu où elles se trouvaient créées. Celles +d'enseignement uniquement secondaire étaient au +nombre d'une trentaine environ. Dans les maisons +<span class="pagenum"><a name="132" id="Page_132"> [Pg 132]</a></span> +d'enseignement secondaire de Passy, de 1892 à 1898, +ils ont préparé avec succès 365 élèves au baccalauréat. +48 élèves ont obtenu un double baccalauréat.</p> + +<blockquote><p>Pour couronnement des études, il a été organisé, à Passy, un +cours de préparation à l'Ecole Centrale, faisant immédiatement +suite aux classes secondaires modernes. De 1887 à 1898, le pensionnat +de Passy a eu quatre fois le <i>major</i> de la promotion, deux +fois le <i>sous-major</i> et un certain nombre d'élèves dans les dix +premiers. Sur 134 élèves présentés durant cette période, 119 ont +été admis, soit plus de 89%.</p> + +<p>A l'Ecole des Mines de Saint-Étienne, durant les dix dernières +années, nous avons eu 11 majors sur les 20 réunis de l'entrée et +de la sortie.</p> + +<p>49 de nos élèves font actuellement partie de l'École des Mines, +et 287 ont déjà obtenu à leur sortie le diplôme d'ingénieur. +Plusieurs occupent aujourd'hui les positions les plus honorables +(ingénieurs en chef ou directeurs) dans les bassins de la +Loire, de l'Aveyron, du Gard, du Nord et du Pas-de-Calais.</p> + +<p>En ce qui concerne les carrières suivies par les élèves sortis +de nos établissements secondaires, voici les indications données +par une statistique récente:</p> + +<p> +Commerce 35%<br /> +Agriculture 33%<br /> +Industrie 15%<br /> +Administration 7%<br /> +Armées et colonies 5%<br /> +Etudes 5%<br /> +</p> + +<p>La grande majorité se dirige donc vers les carrières du commerce, +de l'agriculture et de l'industrie<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, pp. 592 et suiv. Frère Justinus.</p></div> + +<p>Ces résultats indiquent la supériorité des méthodes +employées, mais une chose beaucoup plus intéressante +encore, c'est le développement que les Frères ont su +donner aux établissements agricoles et industriels, +rendant ainsi d'immenses services dont on ne saurait +leur être trop reconnaissant. Je laisse de côté +leurs écoles d'agriculture, notamment celle dont il +est parlé dans l'enquête, comprenant une ferme de +<span class="pagenum"><a name="133" id="Page_133"> [Pg 133]</a></span> +35 hectares où les élèves doivent exécuter tous les +travaux agricoles, y compris ceux du labourage, ce +qui a valu au directeur de cette école, en 1899, le titre +de premier lauréat de la Société des Agriculteurs de +France. Je me bornerai à reproduire le passage de la +déposition où il est montré comment l'enseignement +varie suivant les besoins des régions.</p> + +<blockquote><p>Nous avons organisé pour l'industrie des cours pratiques analogues +à ceux qui existent pour l'agriculture.</p> + +<p>Aux derniers examens d'admission pour l'École des apprentis +élèves-mécaniciens de la flotte, nos établissements de Brest, de +Quimper et de Lambézellec ont fait admettre 27 de leurs élèves.—L'école +de Brest a eu le nº 1 de la promotion; le pensionnat +de Quimper, le nº 2; celui de Lambézellec, le nº 3.</p> + +<p>A l'autre extrémité de la France, 30 de nos élèves de la seule +école Saint-Éloi d'Aix ont été déclarés admissibles à l'École +Nationale d'Arts et Métiers, dans les examens du 30 juin au +2 juillet 1898.</p> + +<p>Notre pensionnat secondaire moderne de Rodez possède également +une section industrielle très prospère. De 1890 à 1898, +on compte 88 de ses élèves admis à l'École Nationale d'Arts et +Métiers, aux Équipages de la flotte ou à l'École des contremaîtres +de Cluny.</p> + +<p>Des organisations semblables existent dans un certain nombre +de nos établissements. Plusieurs, comme à Saint-Malo, à Paimpol, +à Dunkerque, ont des cours spéciaux de répétitions de +sciences, de calculs nautiques, etc., pour les élèves inscrits aux +écoles d'hydrographie. Il y a quelques semaines à peine, 24 de +ces jeunes gens, ainsi préparés à Saint-Malo et à Paimpol, ont +été reçus capitaines au long cours et 6 autres capitaines pour le +cabotage.</p> + +<p>En ce qui concerne les cours professionnels proprement dits, +le type le plus généralement connu est offert par l'établissement +Saint-Nicolas, de Paris.</p> + +<p>Dans sa séance du 12 juin 1897, l'Académie des Sciences +morales et politiques décernait à cette œuvre, reconnue d'utilité +publique, le prix Audéoud. Voici comment s'exprimait à ce +sujet M. Léon Aucoc, dans son rapport:</p> + +<p>La maison principale (Paris) compte à elle seule 1.030 élèves; +celle d'Issy, 1.050; celle d'Igny, 830.</p> + +<p>Chaque année, le Conseil d'administration est obligé de refuser +des enfants, faute de place. +<span class="pagenum"><a name="134" id="Page_134"> [Pg 134]</a></span></p> + +<p>Selon le désir des parents, les enfants reçoivent uniquement +l'instruction primaire à ses différents degrés ou une instruction +spéciale qui les prépare soit à l'industrie, soit à l'horticulture.</p> + +<p>Les ateliers de la maison de Paris sont un des traits caractéristiques +de l'œuvre de Saint-Nicolas.</p> + +<p>La maison traite avec des patrons, qui font toutes les dépenses +et profitent de toutes les recettes qui résultent du travail fait dans +les ateliers, sous la direction d'un contremaître choisi par eux. +Suivant les professions, l'apprentissage dure trois ou quatre +ans. Il n'y a pas, dans ces ateliers, un instant perdu pour l'instruction +professionnelle, et les apprentis ne sont pas exposés à +subir, dès l'âge de treize ans, de mauvaises influences. En +général, c'est à des métiers qui exigent une intelligence développée +et du goût que sont préparés les enfants: imprimeurs, +graveurs-géographes, lithographes, relieurs, facteurs d'instruments +de précision, mécaniciens, sculpteurs sur bois, monteurs +en bronze, ciseleurs sur métaux. Chaque jour, les apprentis +reçoivent, des Frères qui s'occupent de leur éducation, des leçons +spéciales de dessin et de modelage appropriés à leurs travaux. +Les contremaîtres se louent beaucoup de leurs apprentis, et +chaque année, au moment des vacances, le supérieur de la maison +reçoit un grand nombre de propositions qui lui sont faites +pour donner de l'emploi à ces jeunes gens.</p> + +<p>Les résultats de l'instruction primaire proprement dite ont été, +dans toutes les expositions universelles, à Chicago comme à +Paris, l'objet de distinctions éclatantes. Ce que nous aimons +surtout à signaler, c'est le travail de tous les jours: 346 certificats +d'études, 36 brevets d'instruction primaire élémentaire et +5 d'instruction primaire supérieure, tel est le résultat de l'année +1895-1896.</p> + +<p>Pour l'instruction agricole et horticole, donnée à Igny, les +jeunes apprentis ont obtenu 44 prix: 19 au concours de Reims, +13 à celui de Paris, 12 à celui de Versailles, parmi lesquels un +<i>prix d'honneur</i> et un <i>premier grand prix</i>.</p> + +<p>Tout ce travail est soutenu par une discipline douce et affectueuse, +qui produit les meilleurs résultats.</p> + +<p>L'œuvre de Saint-Nicolas a été à Paris la première institution +de travail manuel; elle en est restée un des modèles.</p> + +<p>A Lyon, l'école de La Salle a été organisée par les Frères en +faveur des élèves d'élite de leurs écoles. Les fondateurs offrent +aux familles qui le désirent pour leurs enfants, avec une éducation +religieuse et morale, un complément d'instruction primaire +et professionnelle.</p> + +<p>Les cours sont de trois années à l'école de La Salle.</p> + +<p>L'instruction est à la fois industrielle et commerciale. +<span class="pagenum"><a name="135" id="Page_135"> [Pg 135]</a></span></p> + +<p>Elle comprend le dessin industriel et toutes les mathématiques +qu'il exige, le français, la correspondance, le droit usuel, la +comptabilité, l'économie sociale, l'histoire et la géographie, +l'anglais, l'étude de la physique et de la chimie appliquées à +l'industrie.</p> + +<p>Des ateliers d'ajustage, de forge, de tissage, de menuiserie, de +modelage, de manipulations chimiques, de typographie et de +gravure, permettent aux élèves de connaître leurs aptitudes +spéciales et de préparer sûrement leur avenir.</p> + +<p>Le système des ateliers extérieurs à l'établissement, dirigés +par de véritables chefs d'industrie, et dans lesquels les élèves +restent sous la surveillance de l'École, parut donc au Comité +être la vraie solution de la question de l'apprentissage. Ce fut +aussi l'avis des principaux industriels de la région.</p> + +<p>L'expérience a établi que l'on avait bien jugé, car le système +adopté a donné les meilleurs résultats. Il a aussi pour lui l'expérience +de l'étranger. Dans les grandes villes industrielles de +Hollande, d'Allemagne, de Belgique, de Suisse, qui sont nos +rivales, les écoles professionnelles sont généralement des fondations +libres qu'encouragent par des subventions les villes ou +le gouvernement.</p> + +<p>Les industriels de la localité leur prêtent leur concours, et +c'est pour elles une garantie de progrès incessants<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, pp. 598 et suiv. Frère Justinus, assistant du Supérieur général +des Frères des Écoles chrétiennes.</p></div> + +<p>Un fait très caractéristique et prouvant une fois +de plus la supériorité de tout ce qui sort de l'initiative +privée, c'est que cet enseignement, qui donne +de si remarquables résultats, non seulement ne +demandait comme je l'ai déjà dit, aucune subvention +à l'État, aucune assistance de personnes bienfaisantes, +mais constituait au contraire une source de bénéfices +pour ceux qui l'avaient fondé. Voici d'ailleurs sur ce +point la déclaration du Frère Justinus.</p> + +<blockquote><p>Toutes les sociétés civiles, propriétaires des locaux dans lesquels +nous avons organisé nos pensionnats, ont toujours distribué +leurs dividendes annuels. Il n'en est pas une, à ma connaissance, +qui ait dérogé à cette règle.</p> + +<p>Nous nous sommes imposé le devoir de ne point frustrer des +légitimes intérêts de leurs capitaux les amis qui nous prêtent +<span class="pagenum"><a name="136" id="Page_136"> [Pg 136]</a></span> +leur concours dans notre œuvre d'éducation. Aussi les directeurs +de nos pensionnats s'attachent-ils scrupuleusement à satisfaire +à toutes les obligations qui leur incombent envers les +sociétés civiles propriétaires. C'est la première de leurs obligations +financières.</p> + +<p>M. le Président. Vous arrivez à faire une concurrence qui +est redoutable, non pas seulement aux établissements publics, +mais aux collèges ecclésiastiques. Partout on le constate<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 602. Frère Justinus.</p></div> + +<p>Concurrence redoutable sans doute, mais j'ajouterai, +bienfaisante et utile, et il serait à souhaiter qu'elle +se fût développée encore. Je ne suis pas suspect, je +pense, de cléricalisme, mais j'avoue que si j'étais +Ministre de l'Instruction publique, mon premier acte +serait de nommer directeur de l'enseignement primaire +et secondaire en France le Supérieur des Écoles +chrétiennes qui a obtenu de tels résultats. Je lui laisserais +toute liberté quant au choix des méthodes et +des professeurs, exigeant simplement qu'il renonçât +rigoureusement à toute prédication religieuse, de +façon à laisser aux parents une liberté totale sur ce +point.</p> + +<p> </p> + +<p>Je me suis étendu sur la déposition qui précède +plus que sur aucune autre parce que au point de vue +de l'enseignement secondaire, les Frères arrivent à +des résultats supérieurs à ceux de nos meilleurs +lycées, et qu'au point de vue de l'enseignement agricole +et professionnel, si nécessaire aujourd'hui, ils +sont sans rivaux. La première chose à faire pour +rivaliser avec eux serait d'étudier leurs méthodes. On +est libre d'avoir, au point de vue religieux, des opinions +différentes des leurs, mais nous devons tâcher +d'acquérir assez d'indépendance d'esprit pour reconnaître +<span class="pagenum"><a name="137" id="Page_137"> [Pg 137]</a></span> +leur supériorité, surtout quand elle est aussi +manifestement écrasante.</p> + +<p>Le Directeur de tels maîtres méritait une statue. +Leur sauvage expulsion doit être considérée comme +un désastre national. Personne et surtout l'Université +n'est capable de donner l'enseignement industriel, +agricole et technique qui va nous manquer maintenant. +<span class="pagenum"><a name="138" id="Page_138"> [Pg 138]</a></span></p> + + + + +<h1>LIVRE IV</h1> + +<h1>LES RÉFORMES PROPOSÉES +ET LES RÉFORMATEURS</h1> + + + + +<h2><a id="IV_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>Les réformateurs. La transformation des +professeurs.</h2> + +<h2>La réduction des heures de travail.</h2> + +<h2>L'éducation anglaise.</h2> + + +<h3>§ 1.—LES RÉFORMATEURS.</h3> + +<p>Nous avons vu dans les pages qui précèdent que la +plupart des personnes ayant déposé devant la Commission +d'enquête ont montré avec éloquence l'insuffisance +et les dangers de notre système universitaire. +Quand il s'est agi d'exposer les moyens de le remplacer, +cette éloquence a été vite tarie et la plupart des +réformateurs se sont montrés singulièrement incertains +dans leurs projets, se bornant le plus souvent à +des modifications de programmes, bien des fois +essayées déjà sans succès, à des conseils vagues, à des +projets en l'air, sans indication des procédés capables +<span class="pagenum"><a name="139" id="Page_139"> [Pg 139]</a></span> +de les réaliser. C'est très bien de dire, par exemple, +avec M. Gréard, recteur de l'Académie de Paris, qu'il +faut «diversifier, assouplir les formes de l'instruction +secondaire». Mais combien cet éloquent académicien +n'aurait-il pas fait œuvre plus utile en donnant, au +lieu de phrases très vides, des conseils un peu pratiques.</p> + +<p>Il est à remarquer que ce sont justement les +auteurs des critiques les plus vives qui se sont montrés +le plus insuffisants dans leurs projets de réforme. +On aurait peine à suivre, en vérité, des conseils +comme celui de M. Jules Lemaître, quand il propose +de «laisser l'enseignement un peu à la merci du professeur, +qui, dans la branche qui le concerne, enseignerait +ce qu'il saurait lui-même et ce qu'il aimerait +le mieux»<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 187.</p></div> + +<p>Devant des propositions aussi vagues, les critiques +des critiques avaient une belle occasion d'exercer leur +verve. Ils n'y ont pas manqué. Devant la Commission, +M. Darlu s'est exprimé de la façon suivante:</p> + +<blockquote><p>Malgré sa sagesse et sa philosophie, M. Fouillée a cédé à une +tentation à laquelle nous ne résistons guère, et qui nous entraîne +à concevoir chacun notre système. Car il y a autour de chaque +chose réelle, comme le dit Leibniz, une infinité de possibilités +qui ont tout le charme que leur prête notre imagination, tandis +que les défauts de la réalité frappent nos yeux.</p> + +<p>Je suis un peu effrayé, je l'avoue, de voir tant d'esprits en +travail pour enfanter des systèmes d'éducation nouveaux. Il y a +quelque temps, c'était M. Jules Lemaître qui prenait en main la +direction de l'Instruction publique en France.</p> + +<p>Il est vrai qu'il l'a abandonnée pour réclamer celle des Affaires +étrangères et ensuite celle de l'Intérieur. Eh bien, M. Jules +Lemaître avait commencé par demander la suppression pure et +simple de l'enseignement classique, sauf dans quatre ou cinq +lycées qu'il conservait comme des échantillons d'une flore disparue. +<span class="pagenum"><a name="140" id="Page_140"> [Pg 140]</a></span> +Puis il entendit parler du système des cycles; il se précipita +sur cette idée, et quelques jours après c'était la thèse qu'il +soutenait ardemment<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 532. Darlu, maître de conférences.</p></div> + +<p>La plupart des professeurs envisagent d'ailleurs +avec une parfaite indifférence tous ces projets de +réforme, dont ils perçoivent aisément l'inanité. +M. Sabatier n'a pas hésité à le dire devant la Commission:</p> + +<blockquote><p>L'on constate que tous les essais de réforme de l'enseignement +secondaire faits parallèlement ont misérablement échoué, +et n'ont servi qu'à aggraver la situation de cet enseignement. +Si bien que j'ai entendu plusieurs professeurs me dire: Au +nom du ciel, qu'on ne fasse plus de réformes, qu'on ne change +plus les programmes, qu'on n'annonce plus d'ères nouvelles<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>!</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 204. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante.</p></div> + +<p>Tous ces projets sont, je l'ai répété, la conséquence, +de l'indéracinable illusion latine qu'un peuple peut +modifier à son gré ses institutions. En réalité, il ne +peut pas plus choisir ses institutions que sa littérature, +sa langue, ses croyances, ses arts, ou tout autre +élément de civilisation. Nous avons bien des fois +montré dans nos ouvrages que ces éléments sont le +produit de l'âme de la race et que pour les changer +il faudrait changer d'abord cette âme.</p> + +<p>L'éducation ne saurait échapper à une loi aussi +générale. Bonne ou mauvaise, elle est fille de nécessités +sur lesquelles nous ne pouvons que bien peu de +chose. Les réformes en bloc sont absolument sans +valeur, et alors même qu'un tyran les imposerait par +la force, elles ne pourraient durer, car, pour les +maintenir, il faudrait réformer l'âme des professeurs, +des parents et des élèves.</p> + +<p>Tous ces pompeux projets de réforme radicale ne +<span class="pagenum"><a name="141" id="Page_141"> [Pg 141]</a></span> +constituent qu'une inutile phraséologie. Pour l'éducation, +tout comme, d'ailleurs, pour les institutions, les +seules réformes possibles et efficaces sont les modifications +de détail, accomplies d'une façon successive +et continue. Elles constituent les grains de sable +dont l'addition finit, à la longue, par former des +montagnes.</p> + +<p>Et même ces petites réformes successives ne sont +possibles qu'à la condition d'être en rapport avec les +nécessités du moment et les exigences de l'opinion. +En matière d'éducation, la volonté et les préjugés des +parents sont aujourd'hui tout-puissants.</p> + +<p>Nous allons essayer d'extraire du monceau de projets +présentés devant la Commission les quelques +réformes possibles, sinon aujourd'hui, au moins plus +tard, c'est-à-dire lorsque les préjugés qui s'opposent +à leur réalisation auront été suffisamment ébranlés.</p> + +<p>Voici l'énumération des principales.</p> + + +<h3>§ 2. TRANSFORMATION DU PROFESSORAT.</h3> + +<h3>NÉCESSITÉ POUR TOUS LES PROFESSEURS DE PASSER +PAR LE RÉPÉTITORAT.</h3> + +<p>Je ne crois pas cette réforme réalisable avant longtemps, +avec nos idées latines, mais je la mentionne +cependant en premier rang, parce qu'elle a figuré +dans les projets présentés par un ministre à la Chambre +des Députés. Elle est capitale, et pourrait, quand +il sera possible de l'appliquer sérieusement, amener +des résultats considérables.</p> + +<p>Cette réforme entraînerait deux conséquences, dont +la première est la suppression de l'agrégation, la +seconde un recrutement des professeurs fort différent +du recrutement actuel. +<span class="pagenum"><a name="142" id="Page_142"> [Pg 142]</a></span></p> + +<p>La suppression de l'agrégation serait fort importante. +Nous avons vu, en effet, par les dépositions de +l'enquête, que si notre corps de professeurs est si +faible au point de vue pédagogique, c'est que les +nécessités du concours de l'agrégation en font des +spécialistes au lieu d'en faire des professeurs. Un des +meilleurs ministres de l'Instruction publique, M. Léon +Bourgeois, l'a dit en termes excellents devant la +Commission.</p> + +<p>Le concours de l'agrégation pourrait tout au plus +être maintenu pour l'enseignement dans les Facultés, +bien qu'il fût infiniment préférable d'agir comme en +Allemagne, où les professeurs de l'enseignement supérieur +sont choisis d'après la valeur de leurs travaux +personnels, le succès de leur enseignement libre, et +nullement d'après leur aptitude à réciter ce qu'ils ont +appris dans les livres. La méthode allemande façonne +des savants capables de faire avancer la science, la +méthode française ne fabrique que des perroquets.</p> + +<p>Mais nous n'avons à nous occuper ici que de +l'enseignement secondaire et non de l'enseignement +supérieur. Or, pour l'enseignement secondaire, il n'est +aucunement besoin de spécialistes versés dans les +subtilités des livres. De simples licenciés, dont la +cervelle est moins bourrée de choses inutiles, sont +infiniment préférables, et la meilleure preuve en est +fournie par les professeurs de l'enseignement congréganiste, +qui sont tout au plus licenciés. La plupart +de nos répétiteurs, étant licenciés, sont très aptes, +pourvu qu'ils possèdent les qualités pédagogiques +nécessaires, à donner l'enseignement secondaire. Ce +qu'il importe uniquement de savoir, c'est s'ils ont ces +qualités pédagogiques. +<span class="pagenum"><a name="143" id="Page_143"> [Pg 143]</a></span></p> + +<p>Supposons donc l'agrégation supprimée entièrement +pour l'enseignement secondaire, et voyons de +quelle manière un jeune licencié pourrait devenir +professeur. Il entrerait au lycée comme répétiteur, +mais avec le droit, qu'il n'a guère aujourd'hui, de +donner des répétitions et de suppléer le professeur en +congé ou malade, ce qui permettrait de juger de ses +aptitudes pédagogiques. Au bout de quatre ou cinq ans +de stage, et s'il était reconnu capable d'enseigner, il +serait nommé professeur titulaire d'une chaire élémentaire. +Il avancerait ensuite à l'ancienneté, comme +le font actuellement les professeurs. Du même coup +serait supprimé l'antagonisme entre les professeurs +et les répétiteurs. Tous les professeurs obligés d'être +d'abord répétiteurs, c'est-à-dire de vivre sans cesse +avec les élèves, apprendraient à les connaître et la +pratique les rendrait d'excellents pédagogues.</p> + +<p>Cette réforme ne coûterait absolument rien à l'État. +Au lieu d'agrégés beaucoup trop payés et de répétiteurs +très insuffisamment payés, les lycées auraient +des professeurs moyennement payés, mais auxquels +la perspective de l'avancement et de la retraite serait +un stimulant suffisant.</p> + +<p>Quant aux fonctions de surveillant: conduite des +élèves, inspection des dortoirs, etc., on pourrait les +confier, comme l'a proposé M. Léon Bourgeois, à de +simples sous-officiers. Leurs habitudes de discipline +en feraient des agents excellents, qui exécuteraient +avec ponctualité et plaisir une besogne que les répétiteurs +actuels exécutent sans ponctualité et sans +plaisir.</p> + +<p>C'est un peu timidement qu'une telle réforme a été +proposée par MM. Bourgeois et Payot. Il est aisé +<span class="pagenum"><a name="144" id="Page_144"> [Pg 144]</a></span> +cependant de lire le fond de leur pensée et je ne fais +que la préciser. Voici d'ailleurs les parties essentielles +de leurs dépositions.</p> + +<blockquote><p>Au lieu de faire parmi eux des catégories distinctes, j'admettrais +que le professeur pût et dût même, dans certains cas, +prendre des enfants en dehors de la classe et les faire travailler; +j'admettrais aussi que les répétiteurs pussent contribuer à l'enseignement +pour certaines parties; je les chargerais de cours +complémentaires. Pourquoi ne feraient-ils pas des cours de +langues vivantes, de sciences élémentaires, etc., s'ils possèdent +des licences correspondantes?</p> + +<p>M. le Président. Vous inclineriez à les fondre dans le corps +des professeurs, à ne plus faire une démarcation aussi absolue? +Ce seraient des professeurs adjoints?</p> + +<p>M. Léon Bourgeois. Oui<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 690. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<blockquote><p>Quant aux répétiteurs, j'estime que nous ne savons pas les +associer à notre enseignement. La plupart sont jeunes, intelligents, +cultivés, enthousiastes; ils ont foi dans leurs fonctions +d'éducateurs. Nous les confinons de façon un peu dédaigneuse +dans des fonctions policières de pure surveillance. Nous pourrions +tirer meilleur parti de leur ardeur, notamment en leur +confiant certaines parties de l'enseignement. Je voudrais aussi +voir les professeurs ne pas considérer comme une déchéance de +s'associer à la surveillance. On pourrait commencer par déclarer +interchangeables les heures du professeur et celles du répétiteur; +les professeurs chargeraient les répétiteurs plus spécialement +attachés à leur ordre d'enseignement de faire la classe pendant +certains jours, quitte pour les professeurs à rendre ce travail +sous forme d'heures de surveillance<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p, 638. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>Ajoutons enfin que le professeur, un peu plus +démocratisé et cessant de se croire autre chose que +ce qu'il est réellement, c'est-à-dire un modeste fonctionnaire, +sera obligé de s'occuper des élèves, et +même, pour augmenter ses ressources, d'en prendre +en pension quelques-uns chez lui. Ce serait presque +le système du tutoriat, très en honneur en Angleterre +<span class="pagenum"><a name="145" id="Page_145"> [Pg 145]</a></span> +et en Allemagne, et que l'Université interdit aujourd'hui +à ses professeurs.</p> + +<blockquote><p>L'éducation, ne l'oublions pas, est la chose essentielle. Nous +n'aurons rien fait, tant que nous n'aurons pas reconnu sincèrement +les graves lacunes de notre système. Ici je voudrais d'abord +la franchise d'avouer le mal et la ferme volonté d'y porter +remède. Loin d'être: le plus d'internes possibles dans un +lycée, l'idéal doit être: peu d'internes.</p> + +<p>Nous interdisons, sous une forme ou sous une autre, aux professeurs +d'avoir des élèves chez eux, c'est une concurrence! Il +faudrait les y encourager; il faudrait créer des maîtres-répétiteurs +externes, mariés, ayant un groupe d'élèves, une petite +famille; il faudrait, au lycée même, donner au maître-répétiteur +un rôle au moins égal à celui du professeur<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Donner au répétiteur «un rôle égal à celui du professeur», +c'est justement la première réforme que +nous avons demandée. Ce rôle sera égal quand le +répétiteur saura que son emploi est un début, et +que les futurs professeurs constateront qu'on ne +peut arriver à être professeur qu'après avoir été répétiteur.</p> + +<p>M. Couyba, ancien agrégé de l'Université, a très bien +montré devant la Chambre des Députés la nécessité de +transformer les répétiteurs en professeurs après un +stage suffisant. Mais je crains qu'il n'ait pas senti +tout le poids des préjugés universitaires, s'opposant +absolument à une telle réforme, si capitale pourtant.</p> + +<blockquote><p>Renoncez à l'utopie du professeur-adjoint, et préparez à tous +ces jeunes gens l'accès aux fonctions de professeur titulaire; s'il +le faut, diminuez pendant quelques années le nombre des boursiers +de licence et d'agrégation et des normaliens, et, par conséquent, +le nombre des licenciés et des agrégés; réservez, au +fur et à mesure des extinctions, les postes de professeurs de collège +aux répétiteurs licenciés. Je souscris d'avance, monsieur le +Ministre, et toute l'Université souscrira, aux mesures transitoires +qui auront pour but d'améliorer en ce sens la situation des répétiteurs. +<span class="pagenum"><a name="146" id="Page_146"> [Pg 146]</a></span></p> + +<p>Mais—j'y insiste à nouveau—toutes ces mesures ne peuvent +avoir qu'un caractère provisoire. Dès aujourd'hui il faut préparer +cette réforme profonde qui réalisera l'idéal de l'éducation, +je veux dire l'union dans la personne d'un même maître des +fonctions de professeur et de répétiteur<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <span class="smcap">Couyba</span>. Séance de la Chambre des Députés du 12 février 1902; p. 614 de +l'<i>Officiel</i>.</p></div> + +<p>Malheureusement, bien que,—un philosophe dirait +parce que—sortis des rangs les plus humbles de la +démocratie, les universitaires se croient des personnages +importants, et rougiraient d'être confondus +avec les répétiteurs, personnages sans aucune valeur +évidemment, puisqu'ils ne sont que licenciés, +c'est-à-dire incapables de réciter autant de choses +qu'eux!</p> + +<p>En Allemagne, ces grotesques préjugés n'existent +pas.</p> + +<blockquote><p>J'ai vu en Allemagne un professeur, très versé dans la philosophie +de Kant, enseigner à la fois la danse, l'histoire naturelle +et la musique, au lycée de jeunes filles<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 335. Boutroux, de l'Institut, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Mais nous sommes en France, pays démocratique, +et non en Allemagne, pays aristocratique. Il faudrait +donc qu'un ministre eût la main prodigieusement +énergique pour exécuter la réforme dont il vient d'être +question dans ce paragraphe, et qui est pourtant une +des plus importantes à réaliser aujourd'hui.</p> + + +<h3>§ 3.—LA RÉDUCTION DES HEURES DE TRAVAIL.</h3> + +<p>La réduction des heures de travail, plusieurs fois +proposée devant la Commission, serait évidemment +une excellente mesure, mais bien difficilement applicable +avec l'organisation actuelle des lycées. On a +fait remarquer très justement devant la Commission +<span class="pagenum"><a name="147" id="Page_147"> [Pg 147]</a></span> +qu'il est impossible de travailler de tête douze +heures par jour. C'est de toute évidence, et on peut +être bien certain que les élèves ne travaillent pas +pendant ces douze heures. La vérité est que s'ils +sont tenus assis douze heures par jour, c'est simplement +parce qu'on ne sait que faire d'eux. Parents, +professeurs, surveillants, chacun cherche simplement +à s'en débarrasser. M. Keller l'a dit nettement +et avec raison.</p> + +<blockquote><p>Il ne manque pas de parents qui mettent leurs enfants au collège +pour s'en débarrasser, et là, les maîtres se laissent aller à +garder leurs élèves dans les salles d'étude pour les surveiller +plus facilement<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div> + +<p>Sans doute il vaudrait beaucoup mieux que les +élèves passassent une moitié de leur temps à se +promener, à faire de l'exercice, etc. Mais, devant +l'opposition des proviseurs, des professeurs, et probablement +aussi des parents, je crois la réforme +sinon impossible, au moins d'une réalisation bien +difficile.</p> + +<p>Cette unique raison, tenir les élèves assis pour +n'avoir pas à s'occuper d'eux, est aussi celle qui prolonge +la durée des classes et leur donne une absurde +longueur.</p> + +<blockquote><p>Dans nos lycées, les classes ont une durée de deux heures +consécutives. Or, cette durée dépasse la capacité normale d'attention +chez les adultes, à plus forte raison chez les enfants. Nous +tous qui faisons des cours, nous savons très bien qu'une heure +de suite est, pour le professeur et pour les auditeurs, l'extrême +limite de l'effort utile.</p> + +<p>J'avoue même que je préférerais encore le système allemand +proprement dit, qui fixe la durée de toutes les classes à cinquante +minutes<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 333. Boutroux, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="148" id="Page_148"> [Pg 148]</a></span> +Cette réforme est une de celles qui ont été adoptées +dans les nouveaux programmes. Je doute que les +élèves y gagnent quelque chose. Le temps qu'ils +passaient assis dans une classe, ils le passeront assis +dans une étude. On peut avoir la parfaite certitude +qu'ils ne le passeront pas à se promener ou à faire des +exercices, qui leur seraient cependant si nécessaires.</p> + + +<h3>§ 4.—L'ÉDUCATION ANGLAISE.</h3> + +<p>La réforme consistant à introduire l'éducation +anglaise en France a été à peine mentionnée devant +la Commission. Ceux qui s'en étaient faits les bruyants +apôtres n'ont pas songé à venir la défendre.</p> + +<p>Je suis très partisan de l'éducation anglaise, dont +j'ai parlé bien souvent dans mes livres, et dont j'ai +montré les avantages fort longtemps avant ses propagateurs +actuels. Mais cette éducation, admirablement +adaptée aux besoins d'un peuple chez lequel la discipline +est une vertu héréditaire, ne l'est en aucune +façon aux besoins de jeunes Latins, qui n'ont pas de +discipline du tout et ne travaillent guère que lorsqu'ils +y sont forcés.</p> + +<p>Le principal mirage fascinant les partisans du système +anglais, ce sont les grandes écoles confortables +situées à la campagne, mais ils oublient que le prix +de pension étant extrêmement cher, ces établissements +ne peuvent être fréquentés que par les fils +de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. L'éducation +y est excellente, l'instruction très faible, mais +ceux qui en sortent sont assurés par l'influence de +leurs parents d'entrer dans les hautes fonctions du +Gouvernement, de la magistrature, de l'industrie, etc. +<span class="pagenum"><a name="149" id="Page_149"> [Pg 149]</a></span></p> + +<p>D'ailleurs il est bien inutile de discuter là-dessus, +puisque l'adoption du système anglais obligerait à +renverser de fond en comble notre Université actuelle, +à changer les idées des parents, des professeurs +et l'âme héréditaire des enfants. C'est d'ailleurs ce +qu'a bien marqué M. Gaston Boissier.</p> + +<blockquote><p>Maintenant, la mode est à l'éducation anglaise. Il ne sera pas +facile de l'introduire chez nous. Comment voulez-vous laisser la +liberté qu'on demande pour les grands élèves dans des établissements +organisés comme les nôtres? Il faudrait, pour y arriver, +absolument détruire ce qui est la condition même de notre éducation; +il faudrait revenir sur tout ce qui a été fait sous l'Empire, +renoncer à l'internat, changer la discipline, créer enfin de +toutes pièces une autre Université sur des bases tout à fait nouvelles. +Est-on sûr d'ailleurs que l'éducation secondaire anglaise +mérite tous les éloges qu'on lui prodigue<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 67. Gaston Boissier, de l'Institut, professeur au Collège de +France.</p></div> + +<p>Et puis, il y a toujours ce facteur fondamental +dont les réformateurs négligent entièrement de tenir +compte, la volonté des parents. Croit-on que des établissements +anglais établis en France auraient quelque +succès? En aucune façon. Les parents auraient trop +peur que leurs rejetons s'enrhument ou se blessent +en jouant, et la liberté accordée ne serait pas acceptée +par eux.</p> + +<p>Il ne faudrait pas me répondre que je n'en sais +rien, aucun établissement analogue n'existant en +France. Je pourrais alors faire remarquer que nous +avons des lycées qui se rapprochent des établissements +anglais au moins pour le séjour à la campagne et le +confortable. Or, loin d'obtenir des succès, ils déclinent, +et il en est de même pour les établissements congréganistes +analogues.</p> + +<blockquote><p>Le lycée Michelet offre aux familles de superbes ombrages, +<span class="pagenum"><a name="150" id="Page_150"> [Pg 150]</a></span> +des terrains pour les jeux, une piscine, un manège, des jardins, +l'espace dans le plein air, sur une hauteur salubre, toutes les +conditions d'isolement propres au développement d'une forte et +saine éducation. Lakanal non plus n'a rien à envier aux établissements +d'Angleterre les plus justement renommés. Eh bien, +Michelet est pour nous une inquiétude. Pendant plusieurs +années il s'est développé. Il a perdu, il perd encore, quoique +moins sensiblement. Quant à Lakanal, il a de la peine à se peupler. +Ce n'est pas au surplus une situation propre à Paris. Les +petits lycées de Talence à Bordeaux, de Saint-Rambert à Lyon, +de la Belle-de-Mai à Nice, n'ont pas meilleure fortune. Évidemment, +ce mode d'éducation n'est point pour le moment en faveur<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 11. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris.</p></div> + +<blockquote><p>Voyez les trois établissements de cette région: l'État, représenté +par le lycée Lakanal, l'enseignement libre, intermédiaire +entre l'État et les maisons religieuses, représenté par Sainte-Barbe-des-Champs, +et, tout à côté, les Dominicains d'Arcueil.</p> + +<p>Or, aucun de ces trois établissements n'a pu résister à cette +sorte de répugnance que les familles ont aujourd'hui à envoyer +leurs enfants à la campagne.</p> + +<p>Voilà trois établissements tout à fait différents, dont pas un n'a +échappé à cette sorte de désertion des familles.</p> + +<p>Et la crise continue, en dépit des réformes de Sainte-Barbe et +malgré les efforts du P. Didon, qui s'est transporté à Arcueil +pour essayer de donner lui-même une nouvelle impulsion à +l'établissement des Dominicains.</p> + +<p>L'établissement de Marseille a atteint le chiffre de 1.683 élèves; +mais le petit lycée, construit avec tous les perfectionnements +modernes, a toujours été en décroissant; à Bordeaux également, +cette crise existe, comme partout ailleurs. Je citerai encore le cas +du lycée de Vanves, qui n'est pas non plus en prospérité<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 350. Morlet, censeur à Rollin.</p></div> + +<p>Et c'est ainsi qu'en pénétrant dans le détail des +projets de réforme que chacun propose et qui semblent +au premier abord d'une réalisation si facile, +nous voyons se dresser ce mur inébranlable des facteurs +moraux, que les rhéteurs ne soupçonnent pas, +et qui rendent vains leurs beaux discours. Ce sont +les ressorts invisibles du monde visible. L'heure ne +paraît pas prochaine où nous serons soustraits à leur +empire. +<span class="pagenum"><a name="151" id="Page_151"> [Pg 151]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="IV_2"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>Les changements de programmes.</h2> + + +<p>Toutes les discussions de la Commission d'enquête +ont naturellement abouti à de nouvelles modifications +des programmes. Le ministre de l'Instruction publique +a fait adopter par la Chambre des Députés un nouveau +programme d'enseignement, rédigé par une Commission, +dans lequel on a essayé de concilier les opinions +les plus contradictoires. La seule partie utile des +réformes adoptées, si jamais elle est appliquée, ce +qui est fort douteux, étant données les idées de nos +professeurs, serait que désormais l'enseignement +secondaire fût combiné avec l'enseignement primaire +de manière à faire suite à un cours d'études élémentaires +de quatre années.</p> + +<p>Tout le reste a eu pour résultat la plus complète +confusion. Un ancien Ministre, M. Hanotaux, l'a signalée +dans les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>Visiblement on a voulu donner satisfaction à tout le monde:</p> + +<p>... On a donc tout gardé, tout empilé dans ce nouveau second +cycle, et on aboutit ainsi à une complication qui ressemble beaucoup +à de la confusion.</p> + +<p>Par la crainte légitime de surcharger les programmes, on a +divisé les études, dans le second cycle, en un certain nombre de +sections se complétant ou s'excluant l'une l'autre, si bien que +<span class="pagenum"><a name="152" id="Page_152"> [Pg 152]</a></span> +les programmes futurs ressembleront à une sorte d'opération +algébrique où il sera bien difficile de se reconnaître. M. Fortoul +avait inventé la bifurcation; on nous présente aujourd'hui la +décifurcation, la fourche à dix dents; c'est à faire frémir.</p> + +<p>Efforçons-nous d'être clairs: déjà, dès le premier cycle, on +distingue entre trois catégories d'élèves: ceux qui font du latin +et du grec, ceux qui font du latin et pas de grec, enfin ceux qui +ne font ni latin, ni grec. Ainsi, à l'entrée du second cycle, on +trouve les élèves qui ont fait du latin et du grec et qui continuent, +soit le groupe A; puis, ceux qui ont fait du latin et pas +de grec et qui continuent, le groupe B; enfin, ceux qui ne font +ni latin, ni grec et continuent, groupe C. Mais il y a, dans +chaque groupe, ceux qui, tout en continuant, veulent joindre à +leurs nouvelles études, soit l'étude des sciences, groupe D, soit +l'étude des langues étrangères, groupe E. Il y a aussi ceux qui +ont fait du latin et du grec et qui y renoncent tout en poursuivant +l'étude des sciences et des langues, ceux-là retombent dans +la catégorie de ceux qui, dans le premier cycle, n'ont fait ni +latin ni grec et forment, auprès d'eux, le groupe F. Il y a, enfin, +ceux qui veulent tout continuer à la fois; on prévoit qu'il s'en +trouvera, et on forme ainsi un groupe G.</p> + +<p>Vous croyez que c'est fini: pas du tout. Il y a un paragraphe +insidieux, intitulé <i>section nouvelle</i>, et qui crée, «au-dessus du +premier cycle, et à côté du second», une suite d'études plus +courtes, spécialement consacrées aux sciences et aux langues +vivantes et qui se rapprochent de ce que les Allemands appellent +«l'enseignement réel». C'est donc un groupe nouveau, très distinct +des autres et que, pour la commodité de la conversation, +nous qualifierons groupe H. Cela fait huit; et j'en passe.</p> + +<p>Ainsi, quand le grand garçon, frais émoulu de la troisième, +arrivera aux portes de bronze du second cycle, on lui posera +gravement cette question: jeune homme, où prétendez-vous +aller? Groupe C ou groupe H; ou bien: combinez-vous A +avec C? Voyons, réfléchissez; surtout, ne vous trompez pas: car +ici, quand on est entré, on ne revient pas en arrière: laissez +toute espérance, <i>lasciate ogni speranza</i>.</p> + +<p>Évidemment, tout le monde est content, et, plus que tout le +monde, notre vieille connaissance le «préjugé scolaire». Les +élèves suivront, tant bien que mal, par petits paquets, ces voies +différentes. Mais, les professeurs, comment feront-ils, courant +sans cesse après le petit bataillon sacré qui entrera, sortira, se +dispersera, se reconstituera, s'égaillera, et se retrouvera enfin, +pour livrer l'assaut décisif, en masse compacte, au pied de la +forteresse indestructible<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Gabriel Hanotaux, ancien ministre, <i>Le Journal</i>, 27 janvier 1902.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="153" id="Page_153"> [Pg 153]</a></span> +L'erreur latine de la puissance des constitutions, +des institutions et des programmes est trop irréductible +pour qu'il y ait intérêt à essayer de la combattre. +Un étranger qui voudrait comprendre l'intensité +de cette erreur n'aurait qu'à parcourir le petit volume +de 230 pages publié en 1890 sous ce titre: «<i>Instructions, +programmes et règlements</i>», qui régit encore +notre enseignement universitaire. Il est signé de +M. Léon Bourgeois, alors Ministre de l'Instruction +publique, qui en a rédigé lui-même une grande +partie.</p> + +<p>On pourrait difficilement citer, sauf en ce qui concerne +l'enseignement des langues, un meilleur ouvrage +sur l'enseignement, et les professeurs ne trouveraient +nulle part de conseils plus sages. L'étranger +qui lirait un tel programme déclarerait notre enseignement +parfait. Après avoir visité nos lycées et +examiné leurs élèves, il déclarerait au contraire, +avec la Commission d'enquête, que notre enseignement +est le plus inférieur, peut-être, que possède +aucun peuple civilisé. Du même coup, il verrait +se dégager l'évidence de cette notion que personne +n'a exposée devant la Commission d'enquête, probablement +parce que personne ne l'a comprise, que +les programmes sont sans importance. Avec de +bons professeurs, tous les programmes sont excellents.</p> + +<p>L'essentiel est donc, je le répète encore, de réformer +les méthodes et non les programmes.</p> + +<p>La seule réforme utile des programmes consisterait +à supprimer les trois quarts des choses enseignées. +Malheureusement, loin de supprimer, on ne fait qu'ajouter +toujours. Il y a déjà plusieurs années, un +<span class="pagenum"><a name="154" id="Page_154"> [Pg 154]</a></span> +savant éminent, M. Armand Gautier, avait montré les +conséquences de cette surcharge.</p> + +<blockquote><p>... Une même quantité de travail ou de volonté appliquée à un +ensemble de matières et de programmes de plus en plus variés +et de plus en plus amples, produit, résultat inévitable, une +médiocrité de plus en plus évidente sur chaque sujet, excepté +sur celui ou sur ceux que l'élève préfère et conçoit bien.—Augmenter +indéfiniment les programmes, c'est effrayer les +timides, les faibles, les moyens; c'est surtout créer logiquement +la médiocrité générale et le superficialisme; c'est habituer l'enfant +à savoir en vue de l'examen et par une série d'artifices qui +ne laissent presque rien dans l'esprit passé le jour de l'épreuve; +c'est tendre à développer la mémoire aux dépens de l'intelligence +et du jugement; c'est faire du plaqué qui ait un jour, une +heure au moins, l'aspect de l'or solide et pur.</p> + +<p>Je suis donc de l'avis de la plupart de mes collègues, de +MM. Rochard et Hardy en particulier, lorsqu'ils demandent qu'on +simplifie les épreuves du baccalauréat. Je suis plus de cet avis +qu'eux-mêmes, car, sans regret, je verrais disparaître cet examen, +principale cause, sous sa forme actuelle, de notre surmenage +scolaire, du travail en vue du diplôme, de ce cauchemar +incessant des dernières années passées au lycée: <i>la préparation +au bachot!</i> mot bien trouvé dans son enveloppe méprisante +pour caractériser un résultat méprisable en lui-même. Si cette +épreuve n'est pas prise au sérieux par l'élève qui n'y voit qu'un +bon débarras, par le maître qui la présente comme une amère +pilule qu'il faut bien une fois avaler; par l'examinateur enfin, +qui se sent de plus en plus disposé à faiblir devant cette générale +médiocrité<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Armand Gautier, professeur à la Faculté de Médecine. (Communication faite +à l'Académie de Médecine, le 26 juillet 1887.)</p></div> + +<p>La nécessité de réduire les programmes a été +signalée également devant la Commission d'enquête.</p> + +<blockquote><p>Si l'on consentait à réformer les programmes, il faudrait +prendre le contre-pied des programmes actuels: se contenter de +ce qu'il est possible de demander, mais le demander à fond: +remettre l'esprit scientifique en honneur à la place de l'esprit +d'érudition<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 32. Lippmann, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>On ne saurait mieux dire, mais une telle réduction +des programmes semble peu réalisable aujourd'hui +<span class="pagenum"><a name="155" id="Page_155"> [Pg 155]</a></span> +avec les théories actuelles. L'idée persistante de +l'Université est que la valeur des hommes se mesure +à la quantité de choses qu'ils peuvent réciter, et, loin +de vouloir réduire cette quantité, elle ne cherche qu'à +l'augmenter. Elle éprouve d'ailleurs un tel besoin +d'uniformité et de réglementation, et a en outre une +telle méfiance de ses professeurs, qu'elle croit devoir +indiquer méticuleusement, pour ainsi dire page par +page, ce qui doit être enseigné.</p> + +<p>L'idée d'apprendre peu de choses mais de les +apprendre à fond devrait être l'idée maîtresse de l'enseignement. +Il est douteux qu'elle rallie aujourd'hui +beaucoup de suffrages aussi bien parmi les professeurs +que parmi les parents.</p> + +<p>Je ne saurais donc trop répéter combien sont oiseuses +toutes ces discussions sur des programmes. Un +long temps s'écoulera malheureusement avant qu'il +soit possible de faire pénétrer dans une cervelle +d'universitaire que, seules, les méthodes d'enseignement +ont de l'importance. Avec une bonne méthode +les programmes peuvent, je l'ai dit déjà, tenir +en quelques lignes.</p> + +<p>Et telle est la force des préjugés latins sur la +valeur des programmes que dans les innombrables +enquêtes publiées en France à propos de l'enseignement +à l'étranger il est à peu près impossible de +découvrir des renseignements précis sur les méthodes +employées. Les auteurs de ces enquêtes ont jugé sans +doute qu'il s'agissait là de détails sans importance.</p> + +<p>L'éducation d'un peuple ne peut évidemment s'adapter +de toutes pièces à un autre, mais il y a toujours +beaucoup à apprendre en l'étudiant dans ses détails. +Et puisque nous prenons parfois la peine de copier les +<span class="pagenum"><a name="156" id="Page_156"> [Pg 156]</a></span> +plans des établissements étrangers, nous pourrions +prendre aussi celle d'observer ce qui se passe à leur +intérieur.</p> + +<blockquote><p>Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres +du monde, dit Montesquieu, c'est qu'ayant combattu successivement +contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs +usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs.</p></blockquote> + +<p>Il fait aussi remarquer que les Gaulois ne surent +jamais s'élever à cette conception.</p> + +<blockquote><p>Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, que les +Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dans +presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns après les +autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la cause de +leurs malheurs.</p></blockquote> + +<p>Notre enseignement universitaire est une des principales +causes de notre infériorité actuelle, mais nous +ne le comprenons pas. Nous continuerons à descendre +la pente de la décadence précisément parce que nous +ne le comprenons pas. +<span class="pagenum"><a name="157" id="Page_157"> [Pg 157]</a></span></p> + + + + +<h2><a id ="IV_3"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>La question du grec et du latin.</h2> + + +<h3>§ 1.—L'UTILITÉ DU GREC ET DU LATIN.</h3> + +<p>On connaît les interminables discussions auxquelles +a donné lieu, depuis plus de trente ans, la question +du grec et du latin. Elle est entrée maintenant dans +cette phase sentimentale où la raison n'intervient plus.</p> + +<p>Toutes ces discussions ont fini cependant par ébranler +un peu chez les générations nouvelles, n'ayant pas +encore d'opinion arrêtée, le prestige des langues +mortes. Les esprits indépendants remarquent facilement +que ces langues n'ont plus guère pour défenseurs—en +dehors des pères de famille intimidés par +le fantôme des traditions séculaires et d'un certain +nombre de commerçants illettrés—que les professeurs +qui vivent de ces langues ou de vénérables académiciens +qui en ont vécu. Ces derniers défenseurs +de l'éducation gréco-latine se montrent eux-mêmes +de plus en plus hésitants, de moins en moins affirmatifs. +Tous d'ailleurs sont bien obligés de confesser +que les langues anciennes sont si mal enseignées par +l'Université, qu'après sept ou huit ans d'études les +élèves n'en possèdent que de vagues notions très +vite oubliées aussitôt l'examen passé. Les élèves les +<span class="pagenum"><a name="158" id="Page_158"> [Pg 158]</a></span> +plus forts sont à peine capables de traduire en deux +heures et à coups de dictionnaire une page d'un +auteur facile.</p> + +<p>Les dépositions de l'enquête vont, d'ailleurs, nous +éclairer sur l'utilité des langues qui forment encore +la base de l'éducation classique et à l'étude desquelles +tant d'années précieuses sont consacrées.</p> + +<p>L'argument le plus invoqué en faveur du grec et du +latin, celui auquel on revient toujours, est la mystérieuse +«vertu éducative» que posséderaient les langues +mortes. Cet argument d'ordre sentimental impressionne +toujours les cerveaux faibles par le fait +seul qu'il a longtemps servi.</p> + +<p>On peut prévoir cependant qu'il ne servira plus +beaucoup, car des autorités fort compétentes se sont +chargées d'y répondre devant la Commission d'enquête, +en montrant que la fameuse «vertu éducative» +des langues anciennes réside tout autant dans +les langues modernes, qui possèdent au moins le +mérite de l'utilité. Voici, d'ailleurs, les parties les +plus saillantes de ces dépositions:</p> + +<blockquote><p>Les versions grecques et latines sont certainement, je n'en +disconviens pas, une très bonne gymnastique intellectuelle. Pourquoi? +Parce qu'elles habituent les enfants à détacher les idées +des mots et les objets des signes; parce qu'elles les forcent, par +le fait, à réfléchir sur les choses elles-mêmes et, en même temps, +sur leurs diverses représentations nominales; mais le bénéfice +de ce travail cérébral se retrouve, à très peu de chose près, dans +la version allemande, anglaise, italienne<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 673. Raymond Poincaré, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<blockquote><p>J'ai eu un second prix de discours latin au concours général. +Il m'est donc permis, ce me semble, de parler librement de +l'enseignement classique et de ses résultats. Or, j'estime qu'on +peut initier les élèves de l'enseignement moderne aux idées +antiques, à la beauté antique, d'une façon bien plus rapide, plus +<span class="pagenum"><a name="159" id="Page_159"> [Pg 159]</a></span> +sûre et plus complète, par de bonnes traductions convenablement +commentées, que par l'explication pénible, tâtonnante, +chaque jour abandonnée et chaque jour reprise, de fragments +minuscules des grandes œuvres. Jamais les élèves de l'enseignement +classique n'ont sous les yeux un ensemble. Courbés sur +quelques vers qu'ils déchiffrent lentement, ils ne voient jamais +d'affilée dans le texte un chant d'Homère ou de Virgile.</p> + +<p>Quand je m'interroge en toute sincérité, je fais bon marché de +ce que j'ai appris de grec et de latin. Que n'ai-je songé plutôt à +faire de l'allemand ou de l'anglais, à m'initier aux questions +artistiques<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>!</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 493. Maldidier, professeur agrégé de l'Université.</p></div> + +<blockquote><p>Le fait de traduire et de comparer des expressions est instructif +au même degré, <i>quelle que soit</i> la langue dont il s'agit. On +parle de la valeur éminemment éducative des auteurs anciens; +on a raison, mais à condition que l'élève possède des connaissances +linguistiques suffisantes pour les apprécier. Or, on se +fait souvent des illusions sur les notions qu'ont les écoliers. Je +me demande si les enfants, qui ont déjà de la peine à comprendre +les déclinaisons et les conjugaisons, qui trouvent une +très grande difficulté à traduire une version et ne remettent +parfois qu'un devoir informe sans aucune espèce de sens, je me +demande, dis-je, si ces enfants goûtent la pensée des auteurs +qu'ils torturent<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 376. Weil, professeur au lycée Voltaire.</p></div> + +<blockquote><p>Je ne crois pas que les langues mortes aient une vertu éducative +particulière. Je crois, au contraire, que les langues vivantes, +par le fait même qu'elles sont vivantes, ont un avantage sur les +autres<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 456. Aulard, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Il faut, en vérité, posséder un mysticisme spécial +pour parler encore de la force éducative des langues +anciennes, des idées générales et universelles qu'elles +nous livrent. Un des auteurs de l'instruction officielle +de 1890 donne, pour démontrer l'utilité de la grammaire +et de la langue latines, l'étrange argument que +voici: «Il s'agit, en un mot, d'apprendre la grammaire +pour pouvoir lire Virgile et Tacite, de lire +Virgile pour apprendre à aimer la campagne et +<span class="pagenum"><a name="160" id="Page_160"> [Pg 160]</a></span> +Tacite pour prendre les sentiments de Thraséas et +d'Helvédius Priscus». Seules, des cervelles d'universitaires +peuvent enfanter des raisonnements d'une +aussi pauvre psychologie. Tous nos jeunes élèves +seraient des héros pleins de hardiesse s'il leur suffisait +de lire les exploits des grands hommes pour +acquérir leurs sentiments. En admettant même l'invraisemblable +conception que des lectures puissent +posséder une telle vertu, pourquoi la perdraient-elles +par une traduction que chacun comprendrait +aisément alors que les originaux restent incompréhensibles +pour l'immense majorité des écoliers?</p> + +<p>Laissons entièrement de côté la question utilitaire +peu négligeable cependant à l'âge actuel, et demandons-nous +s'il n'y a pas d'autres connaissances +possédant une vertu éducative supérieure à celle +du latin. Dans un discours prononcé devant la +Chambre des députés à propos de la réforme de +l'enseignement, M. Massé répondait à cette question +dans les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>Les humanistes, dont tout à l'heure M. le Ministre s'est fait +l'interprète, combattent cette évolution en invoquant les qualités +éducatives des langues mortes, seules susceptibles, selon eux, +de former le cœur et de donner une large culture intellectuelle. +Mais les sciences n'ont-elles pas, elles aussi, leur vertu éducative, +et l'étude des grandes lois de la nature, des phénomènes +physiques et chimiques auxquels nous assistons, des révolutions +dont notre globe a été le théâtre, l'évocation des espèces disparues, +le lien qui unit les sciences entre elles et qui constitue +l'objet même de la philosophie, tout cela n'est-il point de nature +à former le cœur des jeunes générations? Quant à l'esprit, sera-t-il +moins fortement trempé lorsque, au lieu d'étudier les abstractions +de la logique, il aura employé successivement les différents +modes de raisonnement, la déduction dans les mathématiques, +l'induction dans les sciences physiques et naturelles<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Séance du 13 février 1902; p. 632 de l'<i>Officiel</i>.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="161" id="Page_161"> [Pg 161]</a></span> +Parmi les arguments classiques en faveur du latin +on a naturellement invoqué l'utilité qu'il pouvait +avoir pour l'étude du droit. La réponse a été faite +d'une façon catégorique par des juristes dont personne +ne discutera l'autorité, notamment par M. Sarrut, +avocat général à la Cour de Cassation.</p> + +<blockquote><p>De nos huit codes, il n'y a évidemment que le Code civil qui +ait quelques points de contact avec le droit romain; on ne peut +pas trouver la moindre trace de droit romain dans les sept +autres codes.</p> + +<p>En fait, le droit romain n'est pas étudié. Sur quarante licenciés +en droit, trente-neuf n'ont pas ouvert un livre de droit +romain. <i>A peine un élève de nos lycées sur dix est-il en état de +traduire un texte de droit romain, même à coups de dictionnaire<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</i></p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 575. Sarrut, avocat général à la Cour de cassation.</p></div> + +<p>Dans la liste des arguments, d'ailleurs peu variés, +que l'on a fait valoir devant la Commission en faveur +du latin, il en est un que sa bizarrerie mérite de +sauver de l'oubli. Son auteur est un professeur, +M. Boudhors, qui a découvert que dans la littérature +latine «nous avons une littérature républicaine que +nous ne retrouverons pas ailleurs.» L'antiquité +grecque et latine représente, dans l'opinion de ce +brave universitaire, «des citoyens libres dans des +pays libres<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 140.</p></div> + +<p>On s'étonne de voir des idées aussi vieillottes et +aussi fausses répandues encore dans l'Université. +Est-il vraiment nécessaire de les réfuter? Toutes ces +républiques antiques n'étaient que de petites oligarchies +où des familles aristocratiques régnaient souverainement +sur une vile multitude, et rien n'était moins +démocratique qu'un tel régime, pas plus au temps de +Caton qu'au temps de César ou à celui des républiques +<span class="pagenum"><a name="162" id="Page_162"> [Pg 162]</a></span> +grecques. Les luttes de Cicéron, Catilina, etc., +n'étaient pas des luttes de principes, comme celles qui +nous divisent aujourd'hui, mais des rivalités d'ambition +personnelle.</p> + +<p>Quant à la prétendue liberté des républiques grecques, +il faut avoir aussi peu pénétré les choses de +l'histoire que le font beaucoup d'historiens pour +croire à la liberté de la Grèce antique et la vanter. +Jamais divinité tyrannique ne tint ses adorateurs plus +profondément pliés sous son joug que ne le furent +les peuples les plus civilisés de l'antiquité grecque et +latine sous la main de fer de la coutume.</p> + +<p>L'État, c'est-à-dire le faisceau de lois, de traditions +et d'usages dont il se constituait le gardien, était tout, +et l'individu rien. Aucune puissance n'eût pu sauver +le téméraire assez audacieux pour essayer de toucher +à ce dépôt sacré. Eût-il possédé la sagesse de Socrate, le +peuple entier se serait dressé immédiatement contre +lui. L'empire des morts sur les vivants était alors +tout-puissant. De ce que nous nommons la liberté, +l'homme n'avait pas même l'idée. Que les gouvernements +s'appelassent aristocratie, monarchie, +démocratie, aucun d'eux ne tolérait la liberté individuelle, +et il est facile de comprendre qu'avec +l'étroite solidarité nécessaire aux nations qui voulaient +rester puissantes, nul ne pouvait la tolérer. +L'antiquité grecque ne connut ni la liberté politique, +ni la liberté religieuse, ni la liberté de la +vie privée, ni celle des opinions, ni celle de l'éducation, +ni liberté d'aucune sorte. Rien dans l'homme, +ni le corps, ni l'âme, n'était indépendant. Il appartenait +tout entier à l'État, qui pouvait toujours disposer +de sa personne et de ses biens à son gré. +<span class="pagenum"><a name="163" id="Page_163"> [Pg 163]</a></span> +Dans ces âges antiques, qu'on nous offre encore +pour modèles, il n'était pas permis au père d'avoir +un enfant difforme; et, s'il lui en naissait un contrefait, +cet enfant devait mourir. A Sparte, l'État +dirigeait l'éducation, sur laquelle le père n'avait +aucun droit. La loi athénienne ne permettait pas au +citoyen de vivre à l'écart des assemblées et de ne pas +être magistrat à son tour. Quant à la liberté religieuse +elle ne fut jamais réclamée. Il venait fort rarement +à un Athénien l'idée de douter des dieux de la cité. +Socrate paya de sa vie un tel doute. La loi punissait +sévèrement quiconque se fût abstenu de célébrer religieusement +une fête nationale. L'État interdisait +même à l'homme les sentiments les plus naturels et +n'autorisait chez lui qu'une sorte d'immense égoïsme +collectif. Les Spartiates ayant éprouvé une défaite à +Leuctres, les mères des morts durent se montrer en +public avec un visage gai et remercier les dieux, alors +que les mères des vivants devaient montrer de l'affliction. +Quand Rousseau admire ce trait, il montre à +quel point il ignorait ce que fut, dans l'antiquité, +la tyrannie de l'État. La prétendue liberté antique +dont les disciples de ce philosophe ont fait la base +de leur système politique n'était que l'assujettissement +absolu des citoyens. L'Inquisition, avec ses +bûchers, ne constituait pas un régime plus dur.</p> + +<p>Le seul argument sérieux que l'on pouvait invoquer, +jadis, en faveur de l'éducation gréco-latine, c'est +qu'elle avait contribué à former les hommes éminents +des derniers siècles. A cette époque, elle représentait, +en effet, l'encyclopédie des connaissances humaines. +La Bible et les ouvrages grecs et latins constituaient +à peu près les seules sources de connaissances auxquelles +<span class="pagenum"><a name="164" id="Page_164"> [Pg 164]</a></span> +on pouvait puiser. Mais, aujourd'hui, le monde +a entièrement changé, et les livres qui ont instruit +tant de générations ne représentent plus guère que +des documents historiques bons à occuper les loisirs +de quelques érudits.</p> + +<p>Du reste le fameux argument du trésor d'idées +générales, donné par l'éducation gréco-latine, n'a +pas trop été invoqué devant la Commission. On s'est +souvenu d'une conférence célèbre de M. Jules Lemaître, +qui fut professeur avant d'être académicien. J'en +reproduis quelques passages pouvant servir de conclusion +à ce qui précède.</p> + +<blockquote><p>Et qu'est-ce donc enfin que ce fameux trésor d'idées générales, +d'idées éducatrices, dont les littératures grecque et latine +auraient le monopole?</p> + +<p>Ne parlons pas du grec qui, même dans l'enseignement supérieur, +n'est très bien su que de quelques spécialistes. Ce trésor, +prétendu unique et irremplaçable, ce sont quelques pages de +Lucrèce, dont le principal intérêt est d'être vaguement darwiniennes; +ce sont, dans Virgile, quelques morceaux des <i>Géorgiques</i>, +qui ne valent pas tels passages de Lamartine ou de Michelet, +et les amours de Didon, qui ne valent pas les amours raciniennes +d'Hermione ou de Roxane; ce sont les chapitres de +Tacite sur Néron; c'est, dans les épîtres d'Horace, la sagesse de +Béranger et de Sarcey; c'est le spiritualisme déjà cousinien des +compilations philosophiques de Cicéron; c'est le stoïcisme +théâtral des lettres et des traités de Sénèque; et c'est enfin la +rhétorique savante, mais presque toujours ennuyeuse, de Tite-Live +et du <i>Conciones</i>. Rien de plus, en vérité. Or, cela se trouve +tout entier ramassé dans Montaigne, et tout entier répandu +dans les écrivains du XVII<sup>e</sup> siècle, où nous n'avons qu'à l'aller +prendre.</p> + +<p>Non, je le sens bien, ce n'est pas aux Grecs ni aux Romains +que je dois la formation de mon cœur et de mon esprit.</p> + +<p>Si donc le bénéfice que j'ai pu retirer du latin m'échappe, à +moi qui l'ai très bien su il y a vingt-cinq ans, de quel profit +peut-il être pour les neuf dixièmes de nos collégiens, qui ont +encore l'air de l'apprendre, mais qui ne le savent pas et ne +peuvent pas le savoir<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> J. Lemaire.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="165" id="Page_165"> [Pg 165]</a></span> +En admettant même que les ouvrages latins contiennent +un trésor d'idées générales, il semble évident +que pour le découvrir on devrait au moins les lire. Un +document officiel va nous dire ce que les élèves ont +lu de livres classiques, après sept ans d'études. «Si +toutes les pages de grec, de latin, de français, qui +ont été lues et expliquées, dans un cours d'études, +étaient rassemblées, on n'en ferait pas toujours un +volume de l'épaisseur du doigt.» (<i>Instructions du +Ministère de l'Instruction publique de 1890</i>, p. 23.)</p> + +<p>Je n'ai guère parlé que du latin dans les pages qui +précèdent. Il serait sans intérêt de s'appesantir sur +la question du grec, qui a été à peu près entièrement +abandonné devant la Commission. On a reconnu que +les notions qu'en possèdent les élèves sont presque +totalement nulles et ne dépassent guère la connaissance +de l'alphabet et la conjugaison de quelques +verbes.</p> + +<p>Les professeurs ne paraissent pas, eux-mêmes, bien +ferrés sur la langue qu'ils enseignent. M. Brunot, +maître de conférences à la Sorbonne, a donné d'intéressants +documents sur ce point.</p> + +<blockquote><p>Je puis vous dire qu'à l'agrégation, où nous avons institué, +depuis plusieurs années, des épreuves improvisées, il est impossible +de proposer à nos futurs agrégés autre chose que certains +textes très faciles. Cette année même, nous avons discuté la +question de mettre à l'agrégation, comme texte improvisé, de +l'Homère. Eh bien, ce n'est pas possible<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 367. Brunot, maître de conférences à la Sorbonne.</p></div> + +<blockquote><p>Dans ces conditions, l'enseignement du grec ne devrait donc +pas être conservé, à mon avis, comme obligatoire même dans +l'enseignement classique ancien, si ce n'est pour les jeunes gens +ou les familles qui désirent avoir cette culture spéciale et qui ont +un goût suffisant pour s'y adonner de bonne volonté<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 24. Berthelot, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="166" id="Page_166"> [Pg 166]</a></span> +En Allemagne, la question de l'éducation classique, +si supérieure pourtant à la nôtre, a soulevé aussi de +violentes discussions. Dans une Commission spéciale +réunie à Berlin en 1890, l'empereur a prononcé un +véhément réquisitoire contre l'éducation gréco-latine. +Mais le tout-puissant césar ne put triompher entièrement +de l'opposition des Universités et l'enseignement +du grec et du latin n'a pas été modifié. Cependant, +comme le dit justement M. Lichtenberger, ex-professeur +d'allemand à l'Université de Nancy, «l'humanisme +apparaît à l'Allemagne moderne comme le +culte stérile d'un passé mort à tout jamais, d'un idéal +de beauté périmé, comme une religion déchue, bonne +tout au plus pour quelques attardés et quelques délicats, +mais sans action sur l'homme contemporain qui +doit être formé en vue de l'action».</p> + + +<h3>§ 2.—L'OPINION DES FAMILLES SUR L'ENSEIGNEMENT +DU GREC ET DU LATIN.</h3> + +<p>Il ressort clairement de ce qui précède que l'enseignement +du grec et du latin équivaut à une perte +totale de temps. Ces langues sont dépourvues—d'après +l'opinion des savants les plus autorisés—de +toute utilité et, alors même qu'elles seraient utiles, +cela n'aurait aucun intérêt, puisque l'Université est +obligée de se reconnaître incapable de les enseigner à +ses élèves. Il est donc évident que les heures ainsi +perdues pourraient être consacrées à apprendre de +très utiles choses, les langues modernes, par exemple.</p> + +<p>En conclurons-nous qu'une chance quelconque +existe pour que l'enseignement du grec et du latin +disparaisse des lycées? En aucune façon. Devant cette +<span class="pagenum"><a name="167" id="Page_167"> [Pg 167]</a></span> +réforme, nous trouverions encore ce mur solide des +facteurs moraux que nous avons déjà rencontré plusieurs +fois. Il est constitué ici par la volonté des +parents, toute-puissante en ces matières. Le bourgeois +français est essentiellement conservateur, et d'autant +plus conservateur qu'il raisonne généralement assez +mal. Ses pères ont appris le latin, lui-même l'a +appris, ses fils doivent, par conséquent, l'apprendre. +Il est d'ailleurs persuadé que la connaissance de cette +langue confère une sorte de noblesse à ses enfants +et les fait entrer dans une caste spéciale.</p> + +<p>L'enquête va nous éclairer à ce sujet; c'est une +des rares questions sur lesquelles elle nous ait révélé +des faits peu connus.</p> + +<blockquote><p>Nous avons été frappés de l'unanimité des pères de famille à +demander le maintien de l'enseignement classique complet. Pour +le grec seulement, il y a eu quelques exceptions, d'ailleurs très +rares. Mais, à part ce point particulier, ces hommes, qui sont +dans des conditions de vie et de carrières très différentes, se +sont tous prononcés avec ensemble et énergie pour le maintien +des études classiques<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div> + +<blockquote><p>La raison fondamentale qui a poussé tant de jeunes gens vers +les carrières dites libérales, et vers l'enseignement gréco-latin, +c'est une raison de <i>vanité</i>. C'est par vanité pure que bien des +pères de famille se sont obstinés jusqu'ici à demander pour leurs +enfants (quelles que fussent les aptitudes de ceux-ci) l'enseignement +secondaire classique.</p> + +<p>Une partie de notre bourgeoisie française eût cru signer sa +déchéance, si elle n'avait pas obligé ses enfants, quelque +médiocres qu'ils fussent parfois, à apprendre le grec et le latin.</p> + +<p>Si les Allemands ont plus de goût que nous pour la vie économique +moderne, s'ils n'ont pas les mêmes superstitions vaniteuses +en ce qui concerne les carrières industrielles et commerciales, +cela tient en grande partie à ce que la bourgeoisie est en +Allemagne une classe récente. Elle plonge ses racines immédiates +dans le monde des industriels, des marchands, des boutiquiers. +<span class="pagenum"><a name="168" id="Page_168"> [Pg 168]</a></span></p> + +<p>Et c'est aussi pour cela que les mères allemandes retiennent +moins leurs enfants que les mères françaises, les poussent beaucoup +moins à faire du latin ou du grec et à rechercher les carrières +et les positions tranquilles<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 439. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Droit de +Lyon.</p></div> + +<blockquote><p>Je voudrais conserver le latin: les familles y tiennent beaucoup +plus qu'on ne croit, tellement qu'on appelle encore, j'hésite +à le dire, l'enseignement moderne «l'enseignement des +épiciers». L'opinion courante inflige à l'enseignement moderne +un caractère de déchéance, d'amoindrissement qu'il vaudrait +mieux éviter pour beaucoup d'enfants qui ne sont pas faits pour +les études littéraires véritables et qui cependant mériteraient de +ne pas être mis dans la catégorie des épiciers. Les enfants eux-mêmes +tiennent au latin pour une raison qui est un enfantillage, +mais d'une influence réelle lorsqu'ils commencent leurs études: +c'est que les filles n'en font pas. Pour un garçon de dix ans, +apprendre le latin, c'est comme s'il mettait sa première culotte. +Ils sont fiers quand ils rentrent à la maison: leurs sœurs ne +savent pas le latin, ne le sauront jamais; elles apprennent la +physique, la chimie, la littérature; elles en sauront autant que +leurs frères et leurs maris: mais elles n'ont pas appris le latin +et les garçons ont le sentiment de cette supériorité.</p> + +<p>Si donc on veut avoir un enseignement autre que l'enseignement +classique complet, qui réunisse la grande majorité des +enfants de France, il y faut garder le latin<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 307. Girodon, fondateur de l'École Fénelon.</p></div> + +<blockquote><p>Il faut tenir compte des préjugés, si puissants et si tenaces en +France, et de la vanité des familles. Trop souvent, on place des +enfants dans les lycées ou dans les collèges, non par suite d'un choix +judicieux et réfléchi, mais par vanité et par amour-propre; on tient, +avant tout, à ce que les enfants fassent leurs études classiques<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement technique.</p></div> + +<blockquote><p>A Marseille, en 1861 ou 1863, il y avait déjà—c'était alors une +nouveauté due à M. Fortoul ou à M. Rouland—un enseignement +commercial qui durait normalement cinq ans. Il n'a +jamais fait fortune, quoiqu'il eût d'excellents professeurs. Même +dans une ville comme Marseille, le moindre bourgeois, le +moindre négociant voulait que son fils, puisqu'il y avait des +bacheliers latins, fût bachelier en latin comme celui du plus +gros négociant. Si nous déracinions la passion égalitaire du +corps des trente-huit millions de Français, nous arriverions +peut-être à quelque chose sur ce point<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 186. Brunetière, maître de conférences à l'École Normale +supérieure.</p></div> + +<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="169" id="Page_169"> [Pg 169]</a></span> +Il y a une maladie générale de la bourgeoisie qui domine en +quelque sorte la question et l'empêche d'aboutir. Nos classes +bourgeoises ont une tendance fatale et invétérée, qui survit à +tous les régimes, à vouloir se séparer rapidement du peuple et +à organiser pour elles-mêmes une éducation de caste. Si l'on +veut bien y réfléchir, notre enseignement secondaire est précisément +cette éducation de caste. Tel que nous le comprenons à +l'heure actuelle, il n'est pas le complément de l'enseignement +primaire, il n'est pas non plus l'épanouissement, par sélection, +de cet enseignement primaire, il est autre chose, il est un enseignement +qui se juxtapose au précédent, qui ne le continue pas, +et qui établit, d'un côté un enseignement pour le peuple, de +l'autre un enseignement pour les riches, auxquels vient se +joindre l'élite populaire, dont nous ne devons pas tenir compte, +pour cette raison qu'elle prend tous les défauts ou toutes les +qualités de la classe dite «bourgeoise» ou dite «riche»<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 489. Henry Bérenger, publiciste.</p></div> + +<p>Le préjugé des familles est d'ailleurs partagé par +les grandes administrations publiques. M. Goblet en +a donné une bien amusante preuve devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>En même temps nous donnions à cet enseignement ainsi +transformé les premières sanctions qui devaient y attirer les +familles, en ouvrant à son baccalauréat l'accès de certaines +grandes écoles et de certaines administrations de l'État. Je me +souviens à ce sujet que, si j'obtins facilement des ministères de +la Guerre et de la Marine que le baccalauréat du nouvel enseignement +fût reçu pour l'entrée aux écoles Polytechnique et de +Saint-Cyr et à l'École navale, il me fut impossible d'avoir l'adhésion +de certaines administrations financières, comme les contributions +directes et l'enregistrement, les honorables représentants +de ces administrations soutenant qu'une des principales +obligations de leurs agents était de savoir rédiger un +rapport et que la connaissance du grec et du latin y était nécessaire<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Enquête</i> t. II, p. 662. René Goblet, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<p>On ne saisit pas du tout l'influence que pourraient +exercer quelques notions de grec et de latin sur les +rapports que sont appelés à écrire de modestes +<span class="pagenum"><a name="170" id="Page_170"> [Pg 170]</a></span> +bureaucrates, mais on saisit très bien, et ceci justifie +ce que j'ai voulu démontrer, que, devant des préjugés +aussi tenaces, les réformes sérieuses sont totalement +impossibles.</p> + +<p>La force du latin réside, on le voit, dans le prestige +qu'il exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup +n'en ont d'ailleurs jamais retenu un seul mot. +La corporation des épiciers tient cette langue en +haute estime et veut absolument que ses fils la connaissent. +C'est dans les Chambres de Commerce que +l'éducation classique a rencontré le plus de défenseurs. +Ce fait a frappé le Président de la Commission +d'enquête et il a eu soin de le noter dans son rapport.</p> + +<blockquote><p>C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui reste +profondément attachée, l'enseignement classique a partout des +défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce des grandes +villes se sont énergiquement prononcées en sa faveur<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Enquête</i>, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23.</p></div> + + +<h3>§ 3.—L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN +AVEC LES PRÉJUGÉS ACTUELS.</h3> + +<p>Concilier les préjugés des parents avec la nécessité +de substituer l'enseignement de choses utiles à celui +du grec et du latin semble un problème difficile. Il +n'est pas cependant insoluble. Chez les peuples latins, +la forme l'emportant toujours de beaucoup sur le +fond, il suffit de conserver les façades pour satisfaire +l'opinion. Conservons donc la façade gréco-latine afin de +respecter les préjugés, mais changeons ce qui est derrière. +Gardons le mot et supprimons presque entièrement +la chose. En consacrant une heure par semaine +à l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier +<span class="pagenum"><a name="171" id="Page_171"> [Pg 171]</a></span> +les intérêts opposés et en apparence irréductibles que +je viens de signaler.</p> + +<p>Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure +unique de grec et de latin par semaine les élèves en +sauront moins qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent +leur apprendra plus, au contraire, que ne +savent les élèves actuels et même le plus savant des +bacheliers six mois après son examen.</p> + +<p>Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin +par semaine à l'explication de chinoiseries grammaticales +destinées à être immédiatement oubliées, +comme cela se fait actuellement, nous la consacrerons +à apprendre les citations latines les plus courantes, +quelques racines grecques et à lire des traductions +interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous +aurons ainsi économisé un nombre immense d'heures +qui pourra être employé à enseigner une foule de +choses utiles: langues vivantes, sciences, dessin, etc.</p> + +<p>Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes +pourront être utilisées pour faire lire dans +des traductions françaises les principaux auteurs +grecs et latins, dont actuellement, après sept ou huit +ans d'éducation gréco-latine, les élèves n'ont traduit +péniblement que de vagues fragments.</p> + +<p>Malgré ce que cet enseignement peut avoir de +superficiel en apparence, je suis persuadé que les +élèves qui l'auraient reçu connaîtraient beaucoup +mieux l'antiquité gréco-latine que les bacheliers +actuels.</p> + +<p>L'enseignement de l'antiquité par la lecture de traductions<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a> +aurait en plus l'avantage d'intéresser les +<span class="pagenum"><a name="172" id="Page_172"> [Pg 172]</a></span> +élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur, +ils les liraient avec intérêt, car l'<i>Énéide</i> et l'<i>Iliade</i> sont +de vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques +aux écoliers, c'est l'ennui d'en traduire des +fragments à coups de dictionnaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le prix d'une bibliothèque des +anciens auteurs très suffisante ne dépasserait guère 10 francs.</p></div> + +<blockquote><p>Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix: c'est, comme +je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans les études +grecques et latines, qui est, en grande partie, la cause de la +décadence de ces études. C'est l'enseignement du grec et du +latin qui s'est tué lui-même. Si l'on continue dans cette voie, le +suicide sera complet; le latin et le grec succomberont au discrédit +général où ils seront tombés devant le monde, devant les +élèves et devant un certain nombre de professeurs même<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 197. Belot, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand.</p></div> + +<p>Quant à l'étude des principales citations latines, +dont il existe plusieurs recueils, et de quelques +racines grecques et latines, c'est l'unique moyen de +conserver du grec et du latin ce qui peut avoir quelque +ombre d'utilité, non seulement au point de vue des +étymologies, mais surtout pour ne pas paraître +ignorer des choses que connaissent nos contemporains +instruits.</p> + +<blockquote><p>Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute neuve +de nos élèves un certain nombre de racines grecques et latines? +J'ai constaté que les miens se prêtent volontiers à cet exercice. +Je leur mets entre les mains un vocabulaire de deux cents mots +ou radicaux grecs et latins, quelque chose comme notre ancien +Jardin des racines grecques; ils l'apprennent à petites doses +sans la moindre difficulté et il suffit amplement à tous leurs +besoins présents et futurs<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 495. Maldidier, professeur agrégé à l'Université.</p></div> + +<p>J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué, +M. Torau Beyle<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, adopter à peu près la même +conclusion que moi en ce qui concerne le temps à +<span class="pagenum"><a name="173" id="Page_173"> [Pg 173]</a></span> +consacrer à l'étude du grec et du latin. Il propose, +lui aussi, de les enseigner seulement pendant une +heure par semaine à titre de cours supplémentaire. +C'est à peu près le temps accordé aujourd'hui à l'escrime +et à la danse.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Revue Politique et Parlementaire</i>, 10 mai 1899.</p></div> + +<p>Un partisan convaincu des études gréco-latines, +M. Hanotaux, est arrivé par une autre voie à des conclusions +analogues. Dans un article que publia <i>le +Journal</i> en faveur de l'enseignement du latin, il formulait +le souhait que tout jeune Français cultivé +puisse comprendre l'<i>Epitome Historiæ Græcæ</i> et le +<i>Selectæ</i>. Je n'y découvre aucune utilité, mais je n'y +vois non plus aucun inconvénient, attendu qu'un tel +souhait est d'une réalisation extrêmement facile. Cette +lecture, par les méthodes que j'indiquerai dans un +autre chapitre, ne demanderait pas au dernier élève +d'une école primaire plus d'un mois de travail<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Pour les personnes qui voudraient pousser plus loin l'étude du latin, je +signalerai le volume de M. le professeur Bézard, déjà auteur d'un livre sur la +méthode littéraire. Dans son nouvel ouvrage, <i>Comment apprendre le latin</i>, +l'auteur, après avoir montré la pauvreté des méthodes actuelles, essaie d'unifier et +de simplifier un peu cet enseignement.</p></div> + +<p>Au risque de sembler paradoxal, j'ajouterai aux +observations qui précèdent qu'il y aurait un grand +intérêt psychologique à introduire le grec et le latin à +la dose que j'ai dite—une heure environ par semaine—dans +l'enseignement primaire. Ce serait le seul +moyen de faire perdre à ces deux langues le prestige +mystérieux qu'elles exercent encore dans l'esprit de la +bourgeoisie actuelle. Quand l'on constatera que +de jeunes maçons ou des apprentis cordonniers +peuvent hardiment citer à propos une douzaine de +citations latines, personne ne se figurera plus que la +connaissance de quelques mots de cette langue confère +<span class="pagenum"><a name="174" id="Page_174"> [Pg 174]</a></span> +une sorte de noblesse. Son prestige s'évanouira +alors très vite. Ce sera comme si la plupart +des ouvriers recevaient les palmes académiques en +récompense de leurs services. Les classes dites +dirigeantes n'en voudraient bientôt plus.</p> + +<p>Je n'imagine pas assurément que des réformes +aussi simples aient la moindre chance d'être jamais +acceptées en France. Les grandes réformes imposées +à coups de décrets seules nous tentent. Elles n'ont +pourtant d'autres résultats que de produire des révolutions +apparentes qui rendent impossible aucune +évolution. +<span class="pagenum"><a name="175" id="Page_175"> [Pg 175]</a></span></p> + + + + +<h2><a id ="IV_4"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h2>La question du baccalauréat et du certificat +d'études.</h2> + + +<h3>§ 1.—LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.</h3> + +<p>Les résultats désastreux de l'enseignement classique +ayant été reconnus par la presque totalité des universitaires +qui ont déposé devant la Commission +d'enquête, ces derniers se sont naturellement demandé +comment y remédier.</p> + +<p>Avec cette logique simpliste si répandue chez les +Latins, ils ont vite découvert la cause secrète du mal, +le bouc émissaire qu'il fallait charger des crimes +d'Israël. Le coupable, c'était le baccalauréat! Et avec +ce radicalisme énergique, produit nécessaire des +raisonnements simplistes, le remède a été immédiatement +signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente +de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer. +Sans perdre de temps, un projet de loi fut déposé +dans ce sens au Sénat.</p> + +<p>Supprimer est, bien entendu, une façon de parler. +L'esprit latin n'hésite jamais à demander des réformes +radicales, mais étant doté, de par son hérédité, +<span class="pagenum"><a name="176" id="Page_176"> [Pg 176]</a></span> +d'un conservatisme extrêmement tenace, il concilie +ces deux tendances contraires en se bornant à changer +simplement les mots sans toucher aux choses.</p> + +<p>L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant +exemple de cette mentalité spéciale. Après avoir proposé +de le supprimer, on propose immédiatement,—et +cela dans le même projet de loi,—de le rétablir +sous un autre nom. Il ne s'appellera plus baccalauréat, +il s'appellera certificat d'études, à l'imitation de +ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre +enseignement classique vaudra évidemment celui +des Allemands. Rien n'est, comme on le voit, plus +simple.</p> + +<p>Une chose tout à fait remarquable et digne d'être +offerte aux méditations des psychologues, c'est que +personne n'ait soupçonné, ou du moins n'ait dit, que +les parchemins sur lesquels on aura remplacé le mot +«baccalauréat» par «certificat d'études» ne sauraient +en aucune façon posséder la vertu de modifier +les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur +à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute, +on nous prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié +de certificat d'études, sera précédé de sept à huit +baccalauréats spéciaux, dits examens de passage, que +l'élève sera obligé de subir devant un jury à la fin de +chaque année scolaire. J'ai déjà montré, dans un +autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet de réforme. +Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen final +du baccalauréat actuel—et pourquoi seraient-ils +différents—la moitié seulement des élèves serait +reçue. Les lycées perdraient donc d'un seul coup +la moitié de leurs élèves et leur budget, qui présente +déjà des déficits énormes, serait si onéreux pour l'État +<span class="pagenum"><a name="177" id="Page_177"> [Pg 177]</a></span> +que les professeurs arriveraient vite à recevoir tous +les candidats. Les choses redeviendraient donc exactement +ce qu'elles sont aujourd'hui.</p> + +<p>Nous sommes loin de penser cependant que la campagne +entreprise contre le baccalauréat ait été inutile. +Elle a contribué à montrer aux moins clairvoyants ce +que valent nos études classiques et c'est pourquoi +nous n'avons pas jugé superflu de consacrer un +chapitre à la question. Les examens du baccalauréat +ont mis en évidence la pauvreté des résultats produits +par les études classiques.</p> + +<p>Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un +effet et nullement une cause. Qu'on le maintienne +ou qu'on le supprime, ou encore qu'on change son +nom, cela ne changera en aucune façon les méthodes +universitaires. S'il est remplacé par un certificat +obtenu après un examen passé dans l'intérieur du +lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs +de faire constater au public l'ignorance des +élèves qu'ils ont formés.</p> + + +<h3>§ 2.—L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT</h3> + +<p>Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit +pour rien dans l'état actuel de notre enseignement +classique, la campagne menée contre lui a été des +plus violentes et la violence s'est accentuée chez +les créateurs mêmes des programmes actuels, tels que +M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes +et à leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à +eux-mêmes, les universitaires accusent le baccalauréat +et aucune injure ne lui est épargnée. M. Lavisse +le qualifie de «malfaiteur». +<span class="pagenum"><a name="178" id="Page_178"> [Pg 178]</a></span></p> + +<blockquote><p>Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je considère—passez-moi +le mot violent—comme un malfaiteur<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite +une qualification aussi sévère? J'en doute un +peu.</p> + +<p>Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence +publique les origines des programmes actuels +du baccalauréat.</p> + +<blockquote><p>Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été +rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs, +trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs. Nous +l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent avoir +vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions. Ce programme, +nous le modifions assez souvent, il est vrai, preuve +que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et cette inquiétude +nous est une circonstance atténuante. Mais à travers toutes +les modifications, nous gardons des principes fixes: celui-ci, +que l'éducation qui a formé des hommes comme nous, est la +meilleure de toutes évidemment et que nous en devons le bénéfice +aux générations futures; celui-ci encore, qu'il faut que tout +écolier sache toutes choses à un moment donné: le grec, le +latin, le français, une langue étrangère, l'histoire, la géographie, +la philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie, l'histoire +naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et quelques autres +choses encore<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.</p></div> + +<p>En résumé, l'élève est censé savoir par cœur une +Encyclopédie complète. Comme il ne peut évidemment +en retenir qu'une faible partie, l'examen est +pour lui uniquement une question de chance. C'est ce +que nous montre très bien M. Lavisse. Après avoir +constaté que la façon dont on fait passer l'examen +est «scandaleuse», il ajoute:</p> + +<blockquote><p>Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme, des +habitudes de large indulgence,—si large qu'être bachelier cela +ne signifie à peu près rien,—il est certain que, dans l'examen +<span class="pagenum"><a name="179" id="Page_179"> [Pg 179]</a></span> +oral comme dans l'examen écrit, des juges cotent plus haut et +d'autres plus bas. Ici encore, un candidat peut être refusé +salle A, qui aurait été reçu en face, salle B. C'est le palier qui +fait la différence.</p></blockquote> + +<p>Les personnes qui ont déposé devant la Commission +d'enquête ne se sont pas d'ailleurs montrées +beaucoup plus indulgentes, bien que n'ayant en +aucune façon participé à la confection des programmes. +Voici quelques extraits de leurs dépositions.</p> + +<blockquote><p>Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat, c'est +que cet examen donne, non pas le maximum de la constatation +des efforts faits par l'enfant, mais tout au contraire un minimum +accidentel, tiré en quelque sorte à la loterie, sur deux ou trois +points déterminés.</p> + +<p>La part de chance y est tout à fait excessive<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction +publique.</p></div> + +<p>Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et +ont recours à tous les moyens capables de fixer la +chance. Recommandations par des gens influents, +sans parler de la fraude.</p> + +<blockquote><p>Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats +ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il est +pratiqué, est démoralisateur<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les +réponses chères au professeur. Devant tel examinateur, +on doit assurer que Marat était un grand homme, +et devant tel autre examinateur déclarer qu'il n'était +qu'un immonde gredin. Toute erreur de doctrine est +fatale au candidat.</p> + +<blockquote><p>Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs, +qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées d'années +en années, et qui ne se préparent que pour ces questions.</p> + +<p>Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât des +cinq périodes du génie de Corneille; les élèves connaissaient sa +<span class="pagenum"><a name="180" id="Page_180"> [Pg 180]</a></span> +petite faiblesse et, formés par leurs professeurs, ils apprenaient +les cinq périodes du génie de Corneille. Un jour, le professeur +était absent et remplacé par son suppléant. Un pauvre candidat +croyant avoir affaire à l'homme aux cinq périodes, répondit à +cette question: Que savez-vous de Corneille?: «On distingue +cinq périodes». Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez, +je ne suis pas M. X...»<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à Angers.</p></div> + +<p>Les questions posées par les professeurs sont parfois +invraisemblables et dénotent de leur part une +mentalité déconcertante.</p> + +<p>Il semble que leur principale préoccupation ne soit +par des rechercher ce que sait l'élève, mais bien de +l'embarrasser. Voici quelques-unes des questions +posées dans diverses facultés et citées devant la Commission +d'enquête.</p> + +<blockquote><p>Quelles sont, en France, les terres propres à la culture des +asperges?</p> + +<p>Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de +France?</p> + +<p>Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par +l'électeur de Bavière au XVIII<sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée Voltaire.</p></div> + +<p>Est-il beaucoup de membres de l'Institut—en +dehors de quelques spécialistes—capables de +répondre à ces questions?</p> + +<p>La seule règle qui guide réellement les examinateurs +est d'arriver à une certaine moyenne constante +de refusés et d'admis. Ils maintiennent soigneusement +la proportion de 50 % d'admis, d'après la statistique +présentée par M. Buisson à la Commission<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. La +régularité annuelle de ce chiffre indique la préoccupation +des examinateurs. Ils iraient plus vite et les +résultats seraient absolument les mêmes si la réception +des candidats était tirée simplement à pile ou face.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 438.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="181" id="Page_181"> [Pg 181]</a></span> +Malgré le hasard qui préside à la réception des +candidats, les examinateurs ne cessent de se plaindre +de leur insuffisance. A les entendre, la très immense +majorité des élèves ne se composerait que de misérables +crétins. Voici quelques extraits de doléances +présentées devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de +droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante des +jeunes gens.</p> + +<p>Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de +droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre aux +étudiants en droit, c'est le français, le latin, l'histoire et la philosophie, +que, pour la plupart d'entre eux, l'enseignement secondaire +serait à refaire tout entier<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 124. Bernès, professeur au lycée Lakanal.</p></div> + +<blockquote><p>La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de +notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance parfois +excessive, la plupart des jeunes gens ne recevraient pas leur +diplôme de bachelier. Voilà la vérité sur cet examen encyclopédique<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale d'encouragement +à l'agriculture.</p></div> + +<blockquote><p>Le baccalauréat sera toujours un détestable «psychomètre»: +il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non de +la force intellectuelle acquise, mais des connaissances emmagasinées. +Il mesure des quantités plus qu'il n'est apte à apprécier +les qualités<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 540. Bertrand, ancien professeur à l'École Polytechnique.</p></div> + +<blockquote><p>Plus le baccalauréat se complique et se hérisse, plus les bacheliers +sont médiocres, plus nous sommes obligés de leur verser +à flots l'indulgence et la pitié<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Le Baccalauréat et les études classiques</i>, in-18, par Gebhart, professeur +à la Sorbonne.</p></div> + +<p>Je ne suis pas bien sûr que ce ne soient pas les +professeurs qui auraient besoin d'indulgence et de +pitié, mais ils n'en méritent guère, puisqu'ils se montrent +si incapables de comprendre à quel point la +surcharge des programmes est absurde. Oui, sans +<span class="pagenum"><a name="182" id="Page_182"> [Pg 182]</a></span> +doute, plus on charge les programmes plus les bacheliers +sont médiocres, et en vérité il est surprenant +qu'une chose si simple semble incompréhensible aux +universitaires. Vous grossissez sans cesse l'encyclopédie +que les malheureux candidats doivent enfermer +dans leur tête. Ils ne peuvent donc en retenir que +de vagues lambeaux. Êtes-vous bien certains qu'en +dehors de votre spécialité, votre ignorance ne soit +pas aussi complète—peut-être même beaucoup plus—que +celle des candidats?</p> + +<p>Ce qui fera longtemps encore la force du baccalauréat +c'est, comme l'étude du latin dont nous parlions +tout à l'heure, son prestige aux yeux des familles. +Elles l'estiment comme une sorte de titre nobiliaire +destiné à séparer leurs fils de la multitude. Le Président +de la Commission, M. Ribot, l'a marqué dans +les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du décret +de messidor sur les préséances. Il n'est plus une garantie de +bonnes études, il est devenu une sorte d'institution sociale, un +procédé artificiel qui tend à diviser la nation en deux castes, +dont l'une peut prétendre à toutes les fonctions publiques et +dont l'autre est formée des agriculteurs, des industriels, des +commerçants, de tous ceux qui vivent de leur travail et en font +vivre le pays<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <span class="smcap">Ribot.</span> <i>Rapport général</i>, t. VI, p. 44.</p></div> + + + + +<h2><a id= "IV_5"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h2>La question de l'enseignement moderne et de +l'enseignement professionnel.</h2> + + +<h3>§ 1.—L'ENSEIGNEMENT MODERNE.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="183" id="Page_183"> [Pg 183]</a></span> +L'histoire de l'enseignement dit moderne constitue +un exemple frappant de l'impossibilité d'accepter les +réformes, les plus simples, les plus urgentes, lorsqu'elles +ont à lutter contre les facteurs moraux—opinions, +préjugés, etc.,—que nous retrouvons à +chaque page de cet ouvrage.</p> + +<p>Un ministre entreprenant, M. Léon Bourgeois, avait +rêvé, il y a quelques années, de réformer à lui seul et +sans bruit notre détestable éducation classique. A +force de ténacité, nous l'avons vu plus haut, il obtint +d'établir à côté de l'enseignement gréco-latin, un +enseignement dit moderne, que terminait un baccalauréat +spécial. Le latin et le grec étaient remplacés +par des langues vivantes et des sciences.</p> + +<p>Les programmes de cet enseignement étaient +excellents, la réforme théoriquement parfaite. Les +résultats furent pitoyables.</p> + +<p>Ils furent pitoyables parce que la réforme eut +contre elle l'opposition sourde de toute l'Université. +<span class="pagenum"><a name="184" id="Page_184"> [Pg 184]</a></span> +L'enseignement dit moderne répondait à d'incontestables +besoins, et cependant il végéta misérablement. +Nous allons en avoir la preuve en lisant quelques +extraits des rapports présentés à la Commission. Montrons +d'abord le but de cette éducation, tel que l'a +résumé un ancien ministre de l'Instruction publique, +M. Berthelot.</p> + +<blockquote><p>L'éducation moderne, si elle était convenablement dirigée, +devrait reposer essentiellement sur l'étude du français, des langues +modernes et des sciences, et préparer d'une façon fructueuse +aux carrières par lesquelles les citoyens peuvent vivre et +servir leur patrie d'une manière indépendante<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 22. Berthelot.</p></div> + +<p>Certes, ce programme était excellent; voyons comment +l'Université en a tiré parti:</p> + +<blockquote><p>Au lieu de se borner à détruire les défauts de l'enseignement +classique, on lui a juxtaposé un nouvel enseignement fait à son +image; une sorte de contrefaçon, de reproduction de second +ordre; on a créé une sorte d'Odéon à côté du Théâtre-Français.</p> + +<p>Le nouveau venu n'a rien innové, rien guéri. Il nous apparaît +avec les mêmes défauts de son ancien:—même surcharge des +programmes:—on a supprimé les langues mortes, mais on a +ajouté les langues vivantes, la législation usuelle, l'économie +politique, etc., etc...—Même système de classes rigides, imposant +des efforts égaux à des esprits inégaux; même déchet dans +les résultats; même production de non-valeurs<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div> + +<blockquote><p>L'enseignement secondaire moderne est de création toute +récente, puisqu'il ne date que de sept ou huit années; il est +encore difficile d'en apprécier les résultats. Mais, dès maintenant, +il est permis de craindre qu'au point de vue qui nous +occupe ces résultats ne soient pas sensiblement meilleurs que +ceux de son frère aîné. L'enseignement moderne n'est guère +autre chose que l'enseignement classique débarrassé du grec et +du latin et quelque peu fortifié du côté des sciences et des +langues vivantes; cet enseignement reste toujours et avant tout +théorique, tout ce qui, dans ses programmes, pourrait présenter +un caractère pratique étant relégué au second plan<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 512. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement.</p></div> + +<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="185" id="Page_185"> [Pg 185]</a></span> +Vous rencontrez contre cet enseignement moderne la coalition +de tous les classiques. Je lisais récemment dans un livre de +M. Renan: «Il n'y a pas de gens qu'il soit plus difficile de faire +changer d'avis que les pédagogues; ils tiennent à une idée, il +n'y a pas moyen de les en faire revenir. Ce sont des gens de +parti pris hostiles».</p> + +<p>Il y a à Caen un homme éminent, M. Zévort, recteur de l'Académie. +Il parlait en ces termes de l'enseignement spécial qui a +précédé l'enseignement moderne:</p> + +<p>«A part des exceptions très peu nombreuses, recteurs, inspecteurs +d'Académie, proviseurs et principaux ne virent, dans l'enseignement +nouveau, qu'un intrus, une superfétation plutôt +tolérée à regret que franchement acceptée. Les professeurs firent +également défaut au ministre réformateur; la situation des +maîtres des cours spéciaux, un peu améliorée au point de vue +matériel, continua d'être amoindrie au point de vue moral, inférieure +à celle de leurs collègues de l'enseignement classique. +Que si ces derniers, pour compléter le total des heures qu'ils +devaient à l'État, étaient envoyés dans des classes d'enseignement +spécial, leur présence y était plus nuisible qu'utile, tant ils +mettaient de mauvaise grâce à s'acquitter de leur tâche, qu'ils +considéraient comme la plus humiliante corvée».</p> + +<p>La même chose se produit actuellement pour l'enseignement +moderne. On lui fait la même guerre. On veut lui rendre toute +concurrence impossible.</p> + +<p>On a voulu tenter un essai loyal, mais on a fait l'essai le plus +déloyal<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 303. Houyvet, premier président honoraire.</p></div> + +<p>A l'opposition de l'Université est venue se joindre +aussi celle des parents.</p> + +<blockquote><p>Une réforme de notre enseignement secondaire ne sera efficace +que si elle se combine avec une réforme de l'esprit public, de +l'esprit qui règne dans nos familles françaises.</p> + +<p>Nos familles françaises sentent vaguement la nécessité d'une +réforme dans l'éducation, mais elles ne comprennent pas suffisamment +ce qu'elles ont à faire pour y collaborer.</p> + +<p>La plupart des parents persistent à ambitionner pour leur fils +des carrières tranquilles: carrières du gouvernement, de la +magistrature, de l'armée, de l'administration... carrières où on +évite le plus possible les soucis et les tribulations.</p> + +<p>Ils ne se préoccupent ni de rendre leurs enfants capables +d'affronter par leur valeur personnelle les luttes de la vie, ni de +développer chez eux le sentiment de la responsabilité. +<span class="pagenum"><a name="186" id="Page_186"> [Pg 186]</a></span></p> + +<p>Et c'est pourquoi nos jeunes gens sont aujourd'hui soutenus +beaucoup moins par leur volonté propre que par le cadre dans +lequel ils sont placés. Et ce cadre n'est pas celui qui convient à +notre société démocratique.</p> + +<p>La principale préoccupation des parents, c'est de maintenir les +enfants dans ce cadre le plus qu'ils peuvent, et de les soustraire +aux nécessités de la lutte pour l'existence. Ils ne sont pas encouragés +au travail.</p> + +<p>C'est aux parents que j'impute la plus grande partie des +erreurs actuelles de notre enseignement; c'est de ce côté qu'il +faudrait un grand changement, c'est aux parents qu'il faut inculquer +l'idée d'inspirer aux enfants plus d'ardeur pour le travail, +et de les pousser un peu, leurs études une fois terminées, à +voyager à l'étranger. J'ai conseillé moi-même à un certain nombre +de jeunes gens des séjours à l'étranger; j'ai été attristé de voir +le peu de profit qu'ils en avaient tiré. A peine étaient-ils arrivés +quelque part que leurs parents les pressaient de revenir, ou +bien ils se mettaient à la recherche de jeunes gens avec qui ils +pouvaient parler français<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 444. Blondet, ancien professeur à la Faculté de droit de +Dijon.</p></div> + +<p>L'histoire lamentable de l'essai d'enseignement +moderne en France prouve mieux que tout autre la +justesse de quelques-unes des propositions fondamentales +de cet ouvrage et notamment celles-ci: on ne +réforme pas des préjugés à coup de décrets et les +programmes n'ont en eux-mêmes aucune vertu. Il n'y +a pas de mauvais programmes avec de bons professeurs +et pas de bons programmes avec des maîtres +ignorant l'art d'enseigner.</p> + +<p>De telles vérités ne sauraient être considérées +comme banales, puisque l'Université ne les a pas +encore comprises, non plus que les auteurs des divers +projets de réforme.</p> + +<p>Le mouvement vers les études scientifiques auquel +nous ne pouvons pas nous résoudre, les Allemands +l'ont entrepris depuis longtemps et s'y engagent de +plus en plus résolument chaque jour. +<span class="pagenum"><a name="187" id="Page_187"> [Pg 187]</a></span></p> + +<blockquote><p>Je viens de voir dans un journal allemand la toute récente +statistique des gymnases et des écoles réales de Prusse. Il y a +seize ans, en 1882, le nombre total des élèves recevant l'instruction +sans le latin était de 12.000 contre 120.000 recevant l'éducation +latine et grecque. Aujourd'hui,—grâce à une série de +réformes qui ont consisté à multiplier les types intermédiaires, +à avoir des établissements très divers dans lesquels il est fait +soit beaucoup, soit un peu, soit pas du tout de latin, les uns +avec du grec, les autres sans—la proportion des élèves qui +font des études secondaires, classiques ou demi-classiques, sans +grec et sans latin, sur 150.000 élèves en tout s'est élevée à 65.000 +contre 86.000 qui ont gardé le type classique traditionnel<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Enquête</i>, M. Buisson, t. I, p. 439.</p></div> + +<blockquote><p>En Allemagne, nous l'avons dit, il y a des établissements spéciaux +pour chaque genre d'enseignement, gymnases, réalgymnases, +écoles réales, écoles techniques; rien n'est mêlé et chaque +genre d'enseignement a ses sanctions et ses débouchés propres; +c'est là le secret du succès des Allemands. En France, au contraire, +on veut ouvrir toutes les carrières à tous, en dépit des +différences d'instruction et d'éducation, par conséquent de capacité +générale. Les carrières doivent être sans doute, accessibles +à tous, mais sous de communes conditions de préparation +suffisante et d'aptitude suffisante. Au lieu de tout confondre et +égaliser, les autres pays, Allemagne, Autriche, Angleterre, États-Unis, +Italie, etc., distinguent et classent hiérarchiquement<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Enquête</i>, Fouillée, t. I, p. 276.</p></div> + +<p>Toutes ces critiques ont été répétées devant la +Chambre des Députés, à propos de la discussion de la +réforme qui aboutit à de si médiocres résultats. +M. Massé s'est exprimé de la façon suivante:</p> + +<blockquote><p>En dépit des transformations apportées au régime des lycées +et collèges, en dépit des modifications introduites dans nos programmes, +notre enseignement secondaire et supérieur continuera, +comme par le passé, à former uniquement des fonctionnaires, +si vous ne permettez pas à l'enseignement primaire et à +l'enseignement professionnel de le pénétrer davantage.</p> + +<p>Plus d'hommes se consacreraient au commerce, à l'industrie, +à l'agriculture, aux colonies, si les études primitives qu'ils ont +faites avaient dirigé de ce côté leur activité. Ils sollicitent des +emplois du Gouvernement parce qu'en dehors des fonctions +publiques, leurs facultés resteraient sans emploi. Et, cependant, +<span class="pagenum"><a name="188" id="Page_188"> [Pg 188]</a></span> +déjà les fonctions publiques sont encombrées, déjà s'accroît +chaque jour davantage le nombre de ceux qui constituent ce +qu'on a appelé le prolétariat intellectuel, c'est-à-dire le nombre +de ces hommes chez lesquels l'instruction a développé des +besoins, des goûts, des aspirations qu'ils sont absolument +impuissants à satisfaire.</p> + +<p>Si l'enseignement secondaire actuel détourne du commerce, +de l'agriculture, de l'industrie, des colonies, de tout ce qui constitue +la richesse d'un peuple, l'enseignement secondaire de +demain doit poursuivre un but diamétralement opposé; ses +méthodes, ses programmes, ses plans d'études doivent différer. +Ce qu'il doit avant tout se proposer, c'est de développer, en +même temps que la personnalité, l'esprit d'initiative, l'énergie et +la volonté.</p> + +<p>Il est dangereux, Messieurs, de tourner vers un but unique +l'activité et les facultés de tout un peuple, alors surtout qu'on +sait que ces facultés et cette activité resteront fatalement sans +emploi.</p> + +<p>Puisse notre système d'enseignement et d'éducation ne point +préparer à la République des légions d'oisifs, de mécontents et +de déclassés, qui, un jour aussi, pourraient tourner contre elle +leurs facultés sans emploi et empêcher la France de poursuivre +le rôle glorieux qui doit être le sien<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> M. Massé, séance du 13 février 1902; p. 633 de l'<i>Officiel</i>.</p></div> + +<p>M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, a +appuyé ces conclusions et très bien montré les conséquences +de notre enseignement universitaire.</p> + +<blockquote><p>Le travail de l'ouvrier n'est pas rémunéré suffisamment dans +bien des cas, c'est vrai. Mais combien plus maigre encore est le +salaire et plus misérable la condition de ceux qui sans fortune +se sont engagés dans des professions libérales et qui n'ont ni +clients ni causes, qui errent dans la vie désabusés, découragés, +meurtris de toutes leurs déceptions et de tous leurs désespoirs. +Il n'est pas de sort plus triste que le leur, de misère plus sombre +que leur misère; il n'est pas d'êtres plus dignes de pitié.</p> + +<p>Que deviennent-ils, ces déclassés? Selon la nature de leur +âme, quand la souffrance est trop aiguë, ils tombent dans le +servilisme ou la révolte.</p> + +<p>Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire pour enrayer l'émigration +perpétuelle vers les villes où tant d'énergies s'usent, où +sombrent tant de courages, pour que, sous prétexte de favoriser +la démocratie, nous ne soyons pas exposés à voir ce qui serait +la fin de la démocratie: l'atelier vide et la terre déserte. +<span class="pagenum"><a name="189" id="Page_189"> [Pg 189]</a></span></p> + +<p>Dans un pays comme la France où la population professionnelle +et active (industriels, négociants, agriculteurs) représente +48 p. 100 de la population totale, 18 millions d'individus sur +38 millions d'habitants, où le capital industriel s'élève à 96 milliards +700 millions de francs, où le capital agricole atteint 78 milliards +de francs; où les exportations se sont chiffrées en 1900 +pour plus de 4 milliards de francs, l'Université ne peut se contenter +de préparer les jeunes gens qui lui sont confiés aux carrières +libérales, aux grandes écoles et au professorat; elle doit +les préparer aussi à la vie économique, à l'action<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, séances des 12 et 14 février 1902 +pp. 615 et 666 de l'<i>Officiel</i>.</p></div> + +<p>Personne n'a jamais contesté la justesse de telles +assertions et l'on peut dire cependant que depuis le +temps qu'on les répète, elles n'ont encore converti +personne.</p> + + +<h3>§ 2.—L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.</h3> + +<p>L'enseignement professionnel est donné presque +exclusivement en France par des universitaires, et par +conséquent avec leurs méthodes théoriques. Le manuel +appris de mémoire en étant l'unique base, les +résultats obtenus sont naturellement aussi parfaitement +nuls que ceux de l'enseignement classique.</p> + +<p>Si nous ne possédions pas un petit nombre d'écoles +techniques, dues le plus souvent d'ailleurs, comme +celles des Frères dont nous avons parlé, à l'initiative +privée, on pourrait dire que l'enseignement professionnel +n'existe pas en France.</p> + +<p>Les causes de son insuffisance ne sont pas uniquement +imputables à l'Université. Sous l'influence +de préjugés héréditaires fortement développés par +notre éducation classique, l'enseignement professionnel +jouit auprès des familles d'une considération très +faible. Elles croient toujours que l'instruction gréco-latine +<span class="pagenum"><a name="190" id="Page_190"> [Pg 190]</a></span> +seule peut développer l'intelligence et conférer +à ceux qui l'ont reçue de grands avantages dans +la vie. Nous sommes à un âge de transition où peu +de personnes comprennent qu'il y a dans cette opinion +une double erreur. En réalité, notre enseignement +classique déprime l'intelligence et n'assure à +ceux qui l'ont reçue aucune supériorité réelle dans +la vie.</p> + +<p>La principale cause de notre antipathie pour le travail +manuel et tout ce qui s'en rapproche n'est pas +tant l'effort qu'il demande que le mépris qu'il inspire. +Ce sentiment, énergiquement entretenu par l'Université +et ses concours, est un de ceux qui ont le mieux +contribué à précipiter notre décadence industrielle et +économique actuelle. Chez les peuples latins, le plus +infime clerc, le plus humble commis, le plus modeste +professeur, se jugent d'une caste fort supérieure à +celle d'un industriel ou d'un artisan, bien que ceux-ci +gagnent davantage et exécutent des travaux exigeant +beaucoup plus d'intelligence.</p> + +<p>Il résulte de cette croyance générale que la plupart +des parents tâchent de faire entrer leurs fils dans la +caste réputée supérieure et de les sortir de la caste +considérée comme inférieure.</p> + +<p>Une revue importante a publié sur ce sujet une +lettre d'un industriel du nord de la France dont je +reproduis l'extrait suivant:</p> + +<blockquote><p>Il est désolant de voir, dans un arrondissement qui a été si +vivant au point de vue industriel et qui possède de grandes ressources, +que la bourgeoisie se désintéresse de plus en plus des +affaires pour les places administratives.</p> + +<p>Il en est malheureusement ainsi du peuple qui ne voit dans +l'instruction que le moyen de faire de ses enfants, soit des employés, +soit des fonctionnaires. Tout le monde veut des places. +<span class="pagenum"><a name="191" id="Page_191"> [Pg 191]</a></span></p> + +<p>Pendant ce temps nous sommes à peu près colonisés par les +Belges, qui détiennent la plupart des grands établissements industriels +qui prospèrent dans la région.</p> + +<p>Un exemple frappant est ce qui s'est passé dans le bassin +industriel de Maubeuge, depuis l'établissement des droits protecteurs. +Ce pays s'est développé, depuis 1892, dans des proportions +considérables, mais sous l'influence des Belges de Liège +et de Charleroi qui sont venus créer en masse des établissements +à la frontière et qui ont trouvé chez eux tous les capitaux nécessaires. +Nos nationaux assistaient à cette invasion les bras croisés +et employaient leurs capitaux en rentes ou en fonds portugais, +brésiliens ou grecs!</p> + +<p>C'est navrant et désespérant.</p> + +<p>Nous sommes bien malades. C'est une consomption très lente +dont on ne s'apercevra que quand il sera trop tard<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>France de demain</i>, 15 janvier 1899.</p></div> + +<p>Le même journal a publié également une lettre qui +montre bien ce qu'ont coûté à nos colonies les préjugés +qui régissent l'enseignement théorique que nous +donnons aux jeunes indigènes.</p> + +<blockquote><p>L'indigène qui sait lire, écrire et compter regarde d'un œil de +mépris tous ceux qui bêchent la terre ou qui transforment, dans +l'atelier, le fer et la pierre inertes; il se croit d'essence supérieure +et indigne de peiner et de suer; il se dit Européen, et il +exige les mêmes prérogatives que ce dernier.</p> + +<p>On n'insiste pas assez là-bas, dans nos écoles, sur l'utilité du +cultivateur et de l'ouvrier, sur la noblesse de leur tâche, sur leur +rôle dans le monde. On ne montre jamais à la fin des études et +comme récompense que le diplôme et la sinécure tant enviée à +laquelle on pourra prétendre. On dégarnit les champs, les usines, +les ateliers, pour encombrer les bureaux et sevrer ainsi la colonie +de la partie la plus intelligente de sa population.</p> + +<p>Si au lieu de suivre les programmes métropolitains et d'apprendre +aux indigènes la suite des rois de France depuis Pharamond +jusqu'à Napoléon III, on leur avait seulement donné les +principes élémentaires de lecture, d'écriture et de calcul, tout en +leur indiquant le maniement des outils ou des instruments aratoires, +et la façon de tripler le rendement d'un champ de canne +à sucre, de coton ou d'arachide, croyez-vous qu'on n'aurait pas +augmenté la richesse du pays, et, partant, le chiffre des opérations +commerciales?</p> + +<p>Qui peut énumérer les services que rendrait à nos colonies +<span class="pagenum"><a name="192" id="Page_192"> [Pg 192]</a></span> +une armée indigène de bons contremaîtres et de bons fermiers +choisis parmi les jeunes gens intelligents et laborieux.</p> + +<p>Nos colonies ne rapportent rien, dit-on! Précisément parce que +nous nous empressons d'immobiliser ceux-là seuls, qui pourraient +produire et les enrichir<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> <i>France de demain</i>, 15 janvier 1902.</p></div> + +<p>Nous touchons ici à un des points les plus fondamentaux +de la question des réformes de l'enseignement. +Les classes dirigeantes n'en comprennent aucunement +l'utilité. Elles ne voient pas que notre enseignement +classique—sous toutes ses formes—n'est +plus en rapport avec les besoins de l'âge actuel, que +sa triste insuffisance et l'absence d'enseignement professionnel +sont les causes de notre profonde décadence +industrielle, commerciale et coloniale.</p> + +<p>La bourgeoisie française ne comprend pas l'évolution +du monde moderne et par conséquent ne pourra +pas l'aider. Les réformes, filles de la nécessité, se +feront à côté d'elle, sans elle, et naturellement contre +elle.</p> + +<p>C'est surtout à notre Université que l'évolution économique +actuelle du monde échappe entièrement. +Figée dans de vieilles traditions, les yeux fixés sur le +passé, elle ne voit pas qu'avec les progrès des sciences +et de l'industrie, le rôle des grammairiens, des rhéteurs, +des érudits et de toutes les variétés connues +de vains parleurs, s'efface chaque jour davantage. Le +monde moderne est gouverné par la technique, et la +supériorité appartient à ceux qui, dans toutes les +branches des connaissances, sont le plus versés dans +la technique. On a essayé, mais sans grand succès, +de le faire comprendre à la Commission d'enquête.</p> + +<blockquote><p>En 1870, nous avons été vaincus par un ennemi qui, au point +de vue militaire, était plus scientifiquement organisé que nous. +<span class="pagenum"><a name="193" id="Page_193"> [Pg 193]</a></span> +Aujourd'hui, sur le terrain industriel et commercial, nous +sommes également vaincus par un ennemi scientifiquement +organisé<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur de faculté.</p></div> + +<p>Cet enseignement professionnel qui nous manque +et pour lequel il serait bien difficile d'ailleurs de trouver +des professeurs, pourrait avoir—sans les préjugés +de l'opinion dont je viens de parler—un nombre +immense d'élèves. Les documents statistiques fournis +à l'enquête en donnent la preuve incontestable.</p> + +<blockquote><p>On peut se faire une idée, par les chiffres suivants, du préjudice +causé à notre prospérité économique par ce véritable accaparement +de la jeunesse par l'enseignement secondaire. Le +nombre des élèves recevant en France l'enseignement secondaire +s'élève aujourd'hui à cent quatre-vingt mille. Or la clientèle +de l'enseignement technique industriel, commercial et même +agricole, ne dépasse pas vingt-deux mille. La proportion est +donc de huit contre un, au désavantage de ce dernier. Or c'est +le contraire qui devrait se produire, si l'on remarque que la +population commerciale, industrielle et agricole de la France +forme les neuf dixièmes de la population totale, et que c'est en +somme l'agriculture, le commerce et l'industrie qui font vivre +et grandir les nations<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement.</p></div> + +<p>Eh oui, sans doute, c'est l'agriculture, l'industrie et +le commerce qui font vivre et grandir les nations, et +nullement les avocats et les bureaucrates<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Tous les +efforts d'une Université éclairée devraient tendre à +fortifier l'enseignement donné à la fraction la plus +importante d'un pays, aussi bien par le nombre que +par la richesse qu'elle lui procure. Or, c'est justement +le contraire qui se produit. L'enseignement professionnel +n'a pas seulement à lutter contre les préjugés +<span class="pagenum"><a name="194" id="Page_194"> [Pg 194]</a></span> +des parents, il doit lutter encore contre la mauvaise +volonté de l'Université et l'incapacité de ses +professeurs. Mauvaise volonté et incapacité que nous +avons déjà signalées à propos de l'enseignement dit +moderne.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Les Allemands le savent fort bien et c'est pourquoi ils multiplient chaque +jour leurs écoles professionnelles. La Saxe, qui n'a que trois millions d'habitants, +possède trois écoles d'art industriel, trois écoles d'industrie supérieure, cent onze +écoles professionnelles pour les professions spéciales, quarante écoles de commerce, +etc.</p></div> + +<p>Le plus important des enseignements professionnels +devrait être, dans un pays agricole comme la +France, celui de l'agriculture. Les démonstrations au +tableau et la récitation des manuels en forment malheureusement +l'unique base.</p> + +<p>Un rapport de M. Méline, inséré à l'<i>Officiel</i>, contient +à ce sujet des documents fort précis. Ils montrent +à quel point toutes nos méthodes générales d'enseignement +reposent sur les mêmes principes.</p> + +<p>Sans parler de l'Institut agronomique établi à Paris, +la France possède 82 écoles d'agriculture dites pratiques, +coûtant annuellement plus de 4 millions. Elles +comptent 651 professeurs et 2.850 élèves, ce qui +fait à peine 4 élèves par professeur. Chaque élève +revient, on le voit, à un peu plus de 1.400 francs par +an à l'État. «Dans beaucoup d'établissements il n'y +a guère que des boursiers et sans eux, il faudrait +presque fermer l'école.»</p> + +<p>Il est parfois difficile de rendre pratique un enseignement +donné à beaucoup d'élèves. Ce n'est plus le +cas quand un professeur a une moyenne de 4 élèves. +On pouvait donc espérer que l'enseignement agricole +de ces nombreuses écoles aurait un caractère réellement +utilitaire et que les jeunes agronomes si coûteusement +formés rendraient quelques services. Hélas! +il n'en a rien été, et un psychologue connaissant un +peu nos méthodes d'enseignement aurait pu le prévoir. +L'éducation des élèves est restée si théorique +<span class="pagenum"><a name="195" id="Page_195"> [Pg 195]</a></span> +que pas un agriculteur ne peut les utiliser, fût-ce +comme simples garçons de ferme. N'étant absolument +bons à rien, ces agronomes qui devaient régénérer +notre agriculture demandent presque tous des +emplois de l'État et surtout des places de professeurs. +Il y a plus de 500 de ces demandes pour une +quinzaine de places annuellement vacantes.</p> + +<p>«Cela n'est-il pas grotesque? conclut le journal <i>Le +Temps</i>, en résumant ce rapport. Cet enseignement +scientifique, ce grand orchestre de formules abstraites +a donc pour effet d'enlever des forces vives à l'agriculture +au lieu de lui en donner? Ces écoles n'ont +plus qu'un but, qui est, non de préparer des praticiens, +mais des concurrents bourrés de formules et +de superfluités d'apparence scientifique, pour mieux +triompher dans les épreuves des concours et arriver +aux fonctions administratives. Tous mandarins ici +comme ailleurs.»</p> + +<p>On a bien expliqué devant la Commission d'enquête +ce que sont ces cours d'agriculture pratique.</p> + +<blockquote><p>Les professeurs se contentent de dicter purement et simplement +un cours, devant une classe d'élèves qui écrivent pendant +une heure sur les matières fertilisantes, ou sur un autre sujet, +des développements auxquels ils ne comprennent rien<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 631. Jules Gautier, professeur au lycée Henri IV.</p></div> + +<blockquote><p>Il est navrant de voir de telles copies, et comment nos petits +cultivateurs perdent rapidement toutes les notions apprises +dans les manuels. D'autre part, les enfants qui sont présentés +savent encore la lettre, mais ils ne savent absolument pas ce +qu'est la chose, ils sont d'une ignorance inouïe au point de vue +pratique; ils ont appris des mots au sujet des engrais, du bétail, +des plantes, mais ils ne savent absolument pas les utiliser. Si +vous n'arrivez pas à organiser des visites de fermes et d'exploitations, +ce que vous faites actuellement ou rien, c'est absolument +la même chose<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 71. Duport, président d'une Commission supérieure d'enseignement +agricole.</p></div> + +<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="196" id="Page_196"> [Pg 196]</a></span> +Un de nos collègues disait naguère: «S'il faut s'étonner +d'une chose, c'est qu'il se trouve encore quelques jeunes gens +disposés à suivre la carrière agricole, car tout les en détourne.» +Rien n'est plus vrai, et un simple coup d'œil jeté sur notre +régime scolaire suffira pour le démontrer.</p> + +<p>... Rien, dans ses études, ne réveille en lui le goût de la vie +rurale, rien ne le ramène aux champs: tout semble fait pour +l'en éloigner. La nature de ses études, d'abord: elles sont, +comme disait Montaigne, «purement livresques»; elles lui +inspirent le dédain des travaux manuels; exclusivement théoriques, +linguistiques et grammaticales, elles ne développent ni +le sens pratique, ni l'esprit d'observation, ces deux conditions +essentielles de succès en toute carrière, mais principalement +dans la carrière agricole<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 388. R. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div> + +<p>La conséquence de cet enseignement est que l'élève, +qui devrait acquérir le goût de l'agriculture, prend +au contraire cette profession en horreur, comme +aussi tous les métiers manuels qu'il voit méprisés +partout.</p> + +<blockquote><p>Aujourd'hui l'ouvrier ne veut plus que son fils travaille de ses +mains; il préfère en faire un petit employé, mal payé, et nos +écoles primaires ne contribuent que trop à cultiver ces illusions.</p> + +<p>A la campagne, beaucoup d'agriculteurs ne veulent plus que +leurs fils cultivent la terre; ils cherchent à en faire de petits +fonctionnaires. C'est une véritable contagion, si bien qu'en +France, pour les travaux manuels, le terrassement, la culture, +nous sommes obligés de faire venir des Italiens ou des Belges.</p> + +<p>L'Algérie se peuple de Maltais, d'Espagnols, et pendant ce +temps-là nos villes fourmillent de scribes, qui, en vertu de la loi +de l'offre et de la demande, se contentent de traitements tout à +fait insuffisants<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div> + +<p>Les nécessités économiques de l'âge actuel deviennent +de plus en plus pressantes, et, chez les peuples +latins, ni les familles, ni l'Université ne les comprennent. +Un ancien ministre, M. Hanotaux, a proposé +<span class="pagenum"><a name="197" id="Page_197"> [Pg 197]</a></span> +devant la Commission d'enquête la création +d'écoles professionnelles parallèles à l'enseignement +classique actuel. Ce dernier enseignement, dit-il, +ne serait maintenu que pour le très petit nombre de +futurs érudits qui étudieraient le grec et le latin tout +comme on étudie ailleurs le persan et l'arménien. +De tels projets sont excellents et leur réalisation +assurée le jour où nous aurons changé l'âme des +parents, des professeurs et des élèves.</p> + +<p>Mais alors même que cette transformation serait +effectuée, on ne voit guère où se recruteraient les professeurs +du nouvel enseignement. Sans doute les +Frères des Écoles chrétiennes ont bien su en trouver +pour l'enseignement technique, où ils peuvent servir +de modèles, mais leurs professeurs sont des techniciens +auxquels—imitant en cela les Américains—on +ne demande que de connaître leur profession sans +s'occuper un seul instant de savoir s'ils possèdent +aucun diplôme. Du jour où cet enseignement serait +organisé par l'État, c'est-à-dire par l'Université, il y +aurait immédiatement des concours, une agrégation +et l'instruction serait donnée uniquement par +ces méthodes théoriques dont nous connaissons les +résultats.</p> + +<p>Toute grande réforme sur ce point étant irréalisable +avant une réforme totale de l'opinion, il ne faut songer +aujourd'hui qu'à de modestes changements accomplis +sur une petite échelle. Un des meilleurs proposés +devant la Commission consisterait à transformer les +petits collèges de province en établissements d'enseignement +professionnel. Devant l'impossibilité de +trouver des professeurs capables de donner cet enseignement, +on doit bien se contenter d'un enseignement +<span class="pagenum"><a name="198" id="Page_198"> [Pg 198]</a></span> +exclusivement théorique qui, si mauvais soit-il, est +encore supérieur à l'enseignement classique.</p> + +<blockquote><p>Nous avons eu occasion, notamment pendant ma direction, +de sauver un certain nombre de ces petits collèges en y introduisant +un peu d'agriculture théorique, c'est-à-dire un peu d'histoire +naturelle, de physique et de chimie, de façon à initier les +enfants aux choses de la vie rurale. Cette introduction seule a +suffi pour sauver ces petits collèges. L'école de Neubourg, qui +comprend des bâtiments superbes, était complètement tombée. +On nous a demandé d'y introduire un peu d'enseignement agricole +primaire supérieur; aussitôt l'école s'est remplie et elle est +aujourd'hui prospère. C'est la preuve que les programmes doivent +s'adapter aux milieux et au temps<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 626. Tisserand, représentant de la Société nationale +d'agriculture.</p></div> + +<blockquote><p>J'estime qu'il faudrait transformer nos petits établissements +secondaires, suivant les besoins des régions, comme le disait +si bien M. Tisserand, en écoles industrielles ou agricoles préparatoires +à nos écoles spéciales d'un ordre supérieur. Cela vaudrait +beaucoup mieux pour les budgets des villes et pour l'avenir +des enfants<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale +d'agriculture.</p></div> + +<p>Ce sont là des réformes de détail qui ne sauraient +conduire bien loin. De vraies réformes ne seront possibles, +comme je l'ai dit tant de fois déjà, que lorsque +les méthodes d'enseignement des professeurs, et surtout +l'opinion des familles, auront changé.</p> + +<p>De tels changements ne peuvent être amenés que +par des nécessités impérieuses, et ni les programmes +ni les discours ne sauraient les déterminer.</p> + +<p>Les nécessités impérieuses qui transformeront peut-être +un jour l'opinion des parents commencent à se +dessiner un peu. Aujourd'hui les classes vraiment +influentes, et par conséquent vraiment dirigeantes, +tendent de plus en plus à se composer exclusivement +d'individus possédant une certaine aisance. Or, il +<span class="pagenum"><a name="199" id="Page_199"> [Pg 199]</a></span> +devient évident que dans un avenir assez prochain ce +seront surtout les industriels, les artisans, les colons, +les agriculteurs, les commerçants qui posséderont +cette aisance. Avec le développement des besoins +actuels et l'invariabilité de leurs salaires, depuis longtemps +fixés par l'État, les ressources des classes lettrées: +magistrats, fonctionnaires, professeurs, etc., +deviennent absolument insuffisantes, alors que l'aisance +des autres classes grandit chaque jour.</p> + +<p>Les classes jadis dirigeantes devenant chaque jour +plus besoigneuses, et jouant par conséquent un rôle +de plus en plus effacé, finiront peut-être par comprendre +qu'elles doivent orienter autrement l'éducation +de leurs fils.</p> + +<p>La dernière supériorité des classes jadis dirigeantes +réside aujourd'hui dans le port habituel d'un vêtement +élégant. Mais il devient si râpé, que bientôt +tout son prestige disparaîtra. Quand ce prestige +sera totalement évanoui, comme il l'est depuis longtemps +en Amérique et en Angleterre, une révolution +profonde s'accomplira dans l'âme des peuples latins. +Elle sera terminée le jour où on admettra comme +exactes les définitions suivantes des diverses catégories +sociales données par un des déposants de l'enquête.</p> + +<blockquote><p>Le bon industriel, le bon agriculteur, le bon commerçant, le +bon fonctionnaire, le bon officier, ce sont termes qui se valent. +D'une manière générale, ce sont des hommes qui remplissent +dans les cadres d'une démocratie des professions diverses, mais +une même fonction sociale. La différence des carrières ne supprime +pas l'égalité des mérites.</p> + +<p>En définitive, ils sont tous de la classe dirigeante future; cette +classe ne peut pas se composer d'esprits façonnés sur le même +patron, répondant au même signalement; elle doit se composer +des meilleurs dans toutes les spécialités. Qu'ils diffèrent par la +<span class="pagenum"><a name="200" id="Page_200"> [Pg 200]</a></span> +spécialité de la profession, mais qu'ils se ressemblent par la +supériorité de l'homme<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 441. Buisson, ancien directeur de l'Enseignement primaire +au Ministère de l'Instruction publique.</p></div> + +<p>Il y a longtemps déjà que Diderot avait dit la même +chose.</p> + +<blockquote><p>Les études théoriques, écrivait-il, sont propres à remplir les +villes d'orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs inutiles et +les campagnes de petits tyrans, ignorants, oisifs et dédaigneux. +On a bien plus loué des hommes occupés à faire croire que nous +étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le +fussions en effet. Nos artisans se sont crus méprisables, parce +qu'on les a méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d'eux-mêmes, +c'est le seul moyen d'obtenir des productions parfaites.</p></blockquote> + +<p>Avant d'arriver à répandre de telles idées, il faudra +subir pas mal de bouleversements et de révolutions +accomplis par l'armée des bacheliers, licenciés et +professeurs sans emploi.</p> + +<p>Aujourd'hui, des assertions analogues à celles contenues +dans les citations que je viens de reproduire, +appartiennent à l'immense catégorie des choses que +chacun répète volontiers, que l'on est prêt à applaudir +bruyamment, mais dont personne ne croit un +seul mot. Il ne faut pas se lasser cependant de les +redire.</p> + +<blockquote><p>Lorsque le rabot et la lime, écrivait jadis Jules Ferry alors +qu'il était Ministre de l'Instruction publique, auront pris à côté +du compas, de la carte géographique et du livre d'histoire, la +même place et qu'ils seront l'objet d'un enseignement raisonné +et systématique, bien des préjugés disparaîtront, bien des oppositions +de castes s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur +les bancs de l'école primaire, et la concorde éclairera de son jour +radieux l'avenir de la société française.</p></blockquote> + +<p>On ne peut pas dire que de telles idées soient tout +à fait irréalisables, puisque les Américains les ont à +peu près réalisées. Aux États-Unis la séparation des +<span class="pagenum"><a name="201" id="Page_201"> [Pg 201]</a></span> +classes est très faible et le passage de l'une à l'autre +fréquent et facile. Mais ces peuples n'ont pas derrière +eux le poids des traditions séculaires qui pèsent +sur les Latins. Ils n'ont pas eu à lutter contre une +Université toute puissante, infiniment peu démocratique +et hostile à tous les progrès. Ce qui gêne surtout +les sociétés latines dans leur évolution et les +oblige à procéder par bonds désordonnés qui ne font +souvent que les ramener un peu plus en arrière, c'est +la lourde tyrannie des morts.</p> + +<p>La raison cherche vainement à repousser ces ombres +formidables. Le temps seul réussit quelquefois à les +dominer. Dans la lutte violente que les Latins soutiennent +contre les morts depuis un siècle, ce ne sont +pas les vivants qui ont triomphé. +<span class="pagenum"><a name="202" id="Page_202"> [Pg 202]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="IV_6"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h2>La question de l'éducation.</h2> + + +<h3>§ 1.—INCERTITUDE DES PRINCIPES UNIVERSITAIRES +EN MATIÈRE D'ÉDUCATION.</h3> + +<p>Le problème de l'éducation est beaucoup plus +important encore que celui de l'instruction. C'est le +caractère des hommes bien plus que leur savoir qui +détermine leurs succès dans la vie. L'Université ne +s'est pas malheureusement montrée plus apte à +donner une bonne éducation qu'une instruction convenable.</p> + +<p>A la vérité on ne peut dire qu'en matière d'éducation +les méthodes de l'Université soient bonnes ou +mauvaises, attendu qu'elle ne possède aucune méthode, +aucune idée directrice.</p> + +<p>Pendant longtemps, elle a cru que l'éducation se +faisait avec des manuels et des préceptes appris +par cœur. Commençant à revenir d'une aussi évidente +erreur, elle en est encore à chercher les moyens +de remplacer les manuels. Pour le moment, elle se +borne à proclamer très haut les bienfaits d'une bonne +éducation.</p> + +<blockquote><p>Lorsqu'on se réfère aux manifestations officielles de l'Université, +aux circulaires des ministres et des recteurs, aux discours +<span class="pagenum"><a name="203" id="Page_203"> [Pg 203]</a></span> +de distribution de prix, qui sont comme les professions de foi +du corps enseignant, on y trouve constamment répétée cette +affirmation que «le but de l'enseignement secondaire est de former +l'homme et le citoyen». Là-dessus, tout le monde est +d'accord. C'est un truisme. Mais lorsqu'on descend de la région +des principes à celle de l'application et du fait, on voit combien +nous sommes loin de cet idéal et combien on a fait peu de +choses pour le réaliser<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 444. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div> + +<p>En réalité, on n'a rien fait du tout et on s'en est +tenu à ces brillants discours si chers aux professeurs. +Les résultats obtenus sont indiqués dans le passage +suivant de l'enquête.</p> + +<blockquote><p>C'est parce que l'éducation de notre démocratie française est +insuffisante, que notre régime politique et social actuel n'a pas +porté tous les fruits qu'on en pouvait attendre, et c'est aussi +l'une des causes qui permet à ceux qui n'aiment pas ce régime +de multiplier leurs attaques<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 438. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Droit de +Dijon.</p></div> + +<p>Quant aux moyens à employer pour donner la +bonne éducation rêvée, les auteurs de l'enquête +semblent les ignorer totalement. Beaucoup s'imaginent +qu'elle s'inculque uniquement par les exercices +physiques et déplorent leur rareté. Cette rareté +paraît en effet très grande, malgré d'éloquentes circulaires +ministérielles et la fondation de sociétés +spéciales. Il n'y a rien derrière toutes ces brillantes +façades.</p> + +<blockquote><p>Si le temps ne nous pressait, j'aurais parlé de l'éducation physique. +En fait, elle n'existe pas et c'est une lacune déplorable. +Je voudrais que l'éducation physique fût mise sur la même ligne +et même, dans les premières années, au-dessus de l'éducation +intellectuelle.</p> + +<p>En Allemagne, cette éducation est très développée. Elle est +mise au même rang que l'enseignement du grec, des mathématiques +<span class="pagenum"><a name="204" id="Page_204"> [Pg 204]</a></span> +ou de telle autre branche. Elle est obligatoire pour +tous.</p> + +<p>J'ai vu en Allemagne le professeur de grec être en même +temps professeur de gymnastique, et il me semble que c'est +d'un bon exemple.</p> + +<p>L'insuffisance de notre éducation physique me paraît constituer +un danger inquiétant pour l'avenir de notre race<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 340. Boutroux, de l'Institut, professeur de philosophie à la +Sorbonne.</p></div> + +<p>Tout cela est fort juste, mais les exercices physiques +ne constituent qu'une très faible partie de l'éducation. +On peut faire des hercules avec de bons +exercices gymnastiques, mais je ne vois pas très +bien en quoi ces exercices développeront beaucoup +les qualités que doit cultiver l'éducation: initiative, +persévérance, jugement, maîtrise de soi-même, volonté, +etc.</p> + +<p>On peut juger à quel point les idées des universitaires +sur l'éducation sont confuses, en examinant le +programme de réformes proposé par M. Payot devant +la Commission. C'est le seul d'ailleurs qui ait été +formulé avec quelques détails.</p> + +<blockquote><p>Si vous voulez me permettre d'énumérer les conditions nécessaires +pour former les volontés énergiques et persévérantes dont +le pays a besoin, les voici, à mon avis:</p> + +<p>1º Il faut considérablement réduire le temps de la sédentarité. +Il faut que les élèves passent beaucoup de temps au grand air, +qu'ils s'amusent au soleil;</p> + +<p>2º Il faut lutter contre le préjugé anglais et contre la faveur +accordée aux exercices violents;</p> + +<p>3º Il faut substituer partout aux méthodes passives héritées +des jésuites et qui dominent encore notre enseignement, les +méthodes qui provoquent l'activité d'esprit des élèves, qui développent +leur esprit d'observation, leur jugement, leurs facultés +de raisonnement;</p> + +<p>4º Il faut donner aux idées directrices de la vie morale et aux +sentiments moraux une force, une cohésion qui ne peut être +que l'œuvre lente et patiente de tout le personnel d'un collège +<span class="pagenum"><a name="205" id="Page_205"> [Pg 205]</a></span> +ou lycée, des répétiteurs, des professeurs, des principaux, des +proviseurs<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 642. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>On voit le vague et l'imprécision d'un tel programme. +«Substituer aux méthodes des Jésuites des +méthodes qui provoquent l'activité d'esprit des élèves, +leur esprit d'observation, leur jugement.» Parfait, +mais quelles sont ces méthodes? C'est justement ce +que M. Payot, et tous les auteurs de l'enquête, omettent +de nous dire. Et s'ils ne le disent pas, c'est assurément +qu'ils ne le savent pas. Quant à donner «aux +idées directrices de la vie morale et aux sentiments +moraux, une force, une cohésion qui ne peuvent être +que l'œuvre lente et patiente de tout le personnel», +n'est-ce pas évidemment parler pour ne rien dire? +Puisque le personnel en question n'a pas obtenu +jusqu'ici les résultats demandés, c'est qu'il est incapable +de les obtenir. Croit-on vraiment avec d'aussi +vaines objurgations modifier sa mentalité actuelle? +Des conseils un peu plus pratiques eussent été avantageusement +substitués à ces considérations enfantines.</p> + +<p>M. Payot n'est pas le seul qui ait formulé devant +l'enquête d'aussi vagues conseils. Nombreux sont +les déposants ayant aperçu les qualités qu'il faudrait +donner aux élèves. Aucune perspicacité n'était nécessaire +pour cela.</p> + +<blockquote><p>Il faudrait donner aux élèves non pas le goût de l'abstrait, +mais du concret, développer chez eux l'esprit d'observation et +d'initiative, toutes qualités qu'on rencontrera assez difficilement +chez nos élèves, parce que rien dans notre éducation ne les y +dispose<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 564. Potel, professeur au lycée Voltaire.</p></div> + +<p>Rien n'est plus vrai, mais encore une fois, quelles +<span class="pagenum"><a name="206" id="Page_206"> [Pg 206]</a></span> +sont les méthodes à employer pour donner les qualités +requises? L'auteur a sans doute préféré se taire +que de donner des conseils de force analogue à +ceux de M. l'inspecteur Payot.</p> + +<p>En fait, les professeurs formés par l'Université n'ont +absolument aucune idée arrêtée, bonne ou mauvaise, +en matière d'éducation. Un d'entre eux, et des plus +distingués, M. Belot, professeur à Louis-le-Grand, a +très bien exprimé leur embarras et leur incertitude +dans un discours de distribution de prix dont voici un +extrait:</p> + +<blockquote><p>On nous demande, et plus que jamais aujourd'hui, de faire +œuvre d'éducateurs, de fournir des principes à la jeunesse, de +discipliner les volontés. Comment le ferons-nous sans empiéter +sur les droits de la personnalité qui se forme, sans compromettre +la liberté de ses choix futurs, sans exercer une pression +sur son originalité native? Notre devoir se présente ainsi sous +deux faces contradictoires. Il nous faut d'un côté exercer une +action, être des initiateurs, des directeurs, des maîtres enfin; +et d'autre part nous devons respecter la liberté de la réflexion et +la spontanéité de la nature individuelle. Si nous négligeons +cette seconde partie de notre tâche, on nous reprochera d'être +des dogmatiques et de paralyser l'énergie naissante; et si nous +oublions l'autre, on nous accusera de faire des sceptiques, de +jeter l'âme de nos élèves désemparée et sans boussole au milieu +des tourbillons de la vie!<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a></p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Le Temps</i>, 30 juillet 1899.</p></div> + + +<h3>§ 2.—LA DISCIPLINE SCOLAIRE COMME BASE UNIQUE +DE L'ÉDUCATION UNIVERSITAIRE.</h3> + +<p>Avec de pareilles incertitudes, on conçoit que l'Université +laisse à peu près exclusivement de côté dans +la pratique toute éducation et n'en parle que dans +des discours destinés au public. En fait toute l'éducation +qu'elle donne se borne à la lourde et brutale +discipline du lycée, destinée uniquement à maintenir +<span class="pagenum"><a name="207" id="Page_207"> [Pg 207]</a></span> +le silence dans les salles où sont enfermés +les élèves.</p> + +<p>Il ne faut certes pas médire de la discipline. C'est +une des qualités du caractère la plus indispensable +peut-être à acquérir. Pour apprendre à commander +aux autres, il faut d'abord avoir appris à se dominer +soi-même, et on n'y arrive que par la pratique de +l'obéissance. Malheureusement la discipline étroite, +tatillonne, formaliste, des lycées est la pire de +toutes. C'est très vainement cependant que les déposants +de l'enquête ont cherché les moyens de la +remplacer.</p> + +<p>Partageant une illusion trop répandue et qui montre +à quel point la psychologie de l'enfance est ignorée, +le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a +demandé si l'on ne pourrait pas «obtenir de bons +résultats en s'adressant à la raison des élèves.» Il lui +a été répondu de la façon suivante:</p> + +<blockquote><p>Je suis persuadé du contraire. Il faut vivre avec nos élèves +pour se douter de cette difficulté; nous ne pouvons pas attendre +un résultat en nous adressant à la raison de nos élèves<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 419. Pequignat, répétiteur divisionnaire au lycée Henri IV.</p></div> + +<p>Ce n'est pas assurément en s'adressant à la raison +de l'enfant qu'on peut le discipliner. Ceux qui connaissent +sa psychologie sont fixés. Très à tort, on +s'imagine que les éducateurs anglais s'adressent à la +raison de leurs élèves. Ils ne s'adressent pas à leur +raison, base très fragile, mais uniquement à leur +intérêt, substratum fort solide sur lequel on peut +bâtir avec sécurité. L'élève fait ses devoirs comme il +veut et quand il veut. Il a toute liberté de circuler +librement dans l'établissement. Mais si son devoir +est mal fait, il le refait; s'il abuse de sa liberté et +<span class="pagenum"><a name="208" id="Page_208"> [Pg 208]</a></span> +commet une faute grave, il reçoit publiquement le +fouet, quel que soit son âge; s'il ne travaille pas ou +ne laisse pas les autres travailler, on le renvoie. Il +a donc tout intérêt à se bien conduire et il le comprend +vite.</p> + +<p>Je me hâte de répéter que le système anglais, +qu'on ne cesse de nous recommander, ne vaudrait +rien pour de jeunes Latins possédant à un degré +très faible le sentiment de la responsabilité. Le +directeur d'une grande école anglaise établie en +France, à Azay, l'a indiqué dans les termes suivants, +en s'adressant à un journaliste qui visitait son +établissement:</p> + +<blockquote><p>—L'adolescent anglais ne ressemble pas plus à l'adolescent +français que le lait au vitriol. La méthode qui profite au premier +serait funeste au second. L'Anglais est raisonnable, réfléchi, +assidu à son devoir. Je n'ai pas besoin de le plier à la discipline, +il se l'impose à lui-même; il sait ce qui est permis et ce +qui est défendu, et jamais il n'outrepasse le règlement qui lui +est très paternellement infligé. Avec le Français, il m'en faudrait +un féroce; j'aurais à réprimer des rébellions, des excès d'indépendance. +Que voulez-vous, cher monsieur? Chaque peuple a +ses qualités et ses défauts. La jeunesse française est généreuse, +mais impétueuse, ardente, impatiente du joug. Ajouterai-je qu'elle +est un peu libertine? Ses sens s'éveillent de bonne heure; ceux +de nos jeunes Anglais, assoupis par de violents exercices, s'usent +aux fatigues de tennis, du foot-ball, du polo.</p></blockquote> + +<p>Ces réflexions sont fort justes. Les Anglais possédant +en eux-mêmes par hérédité une discipline interne, +aucune discipline externe ne leur est nécessaire. +M. Bellessort, professeur au lycée Janson-de-Sailly, +qui a beaucoup voyagé, notait ce fait fondamental +dans un discours de distribution de prix:</p> + +<blockquote><p>... J'entends de tous côtés des voix qui vous exhortent à +prendre modèle sur les Anglo-Saxons, et je me reprocherais de +rompre, ne fût-ce qu'une minute, un si beau concert. Imitez-les +<span class="pagenum"><a name="209" id="Page_209"> [Pg 209]</a></span> +donc, si vous croyez en avoir besoin. J'en ai rencontré dans des +pays où leur liberté s'étale: ils avaient tous un admirable respect +de l'autorité, tous dépendaient religieusement de leurs traditions +séculaires et semblaient obéir à une consigne reçue de +toute éternité<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Le Temps</i>, 30 juillet 1899.</p></div> + +<p>Sans vouloir entreprendre la tâche aussi inutile +que dangereuse d'imiter l'éducation anglaise, il est +facile de voir ce qu'on pourrait aisément modifier +dans la discipline des lycées. La surveillance constante +et harcelante exaspère l'enfant. Laissez-lui un +peu de liberté jusqu'à ce qu'il ait violé les règlements. +C'est alors seulement que la discipline devrait peser +sur lui de tout son poids. A un certain âge on pourrait +parfois le laisser sortir seul. Sachant que cette faculté +lui serait retirée s'il se conduisait mal, son intérêt +suffirait à lui faire comprendre qu'il y a des inconvénients +à abuser de la liberté. C'est là ce que quelques +professeurs, en nombre infiniment restreint d'ailleurs, +commencent à comprendre.</p> + +<blockquote><p>J'ai fait quelques expériences dans le sens de la liberté et de +la confiance accordée aux grands. Sans entrer dans les détails, +je citerai un exemple. Quand je suis arrivé à Sainte-Barbe, on +ne laissait sortir un élève seul sous aucun prétexte; pour aller +chez le dentiste, par exemple, on le faisait conduire par un garçon; +j'ai eu beaucoup de peine à obtenir qu'ils sortissent seuls; +il a fallu que je trouvasse un de mes élèves au Salon avec le +garçon auquel il avait payé l'entrée, et que je pusse le dire au +directeur. J'ai, depuis, obtenu de laisser quelquefois sortir les +élèves seuls sur parole. Je n'ai jamais eu à le regretter<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 572. Lucien Lévy, directeur des études à Sainte-Barbe, +examinateur d'admission à l'École Polytechnique.</p></div> + +<p>La cause de ce résultat se saisit aisément. Il faudrait +supposer l'élève infiniment borné pour croire qu'il +abusera immédiatement d'une liberté qu'on lui retirerait +au premier abus. Pour que les jeunes gens +<span class="pagenum"><a name="210" id="Page_210"> [Pg 210]</a></span> +apprennent à se conduire quand ils seront seuls dans +la vie, il faut au moins leur accorder quelques lueurs +de liberté. En France, au début des chemins de fer, +on enfermait les voyageurs à clef dans leur compartiment +afin qu'ils ne pussent s'échapper en route. Tout +récemment encore, on les enfermait dans les salles +d'attente jusqu'à l'arrivée des trains, pour qu'ils n'allassent +pas se précipiter sous les roues des locomotives. +Aujourd'hui on ne ferme plus à clef les compartiments, +on laisse les voyageurs circuler sur les quais, et les +Compagnies ont constaté avec surprise que les voyageurs +ne s'échappent pas durant le voyage et ne se +font pas écraser dans les gares par les locomotives. +Ce n'est qu'en accordant un peu de liberté aux hommes +ou aux enfants qu'on leur apprend à ne pas en +abuser.</p> + +<p>Nos universitaires sont fort éloignés encore de +telles conceptions. La scène suivante rapportée par +M. de Coubertin montre à quel point est faible leur +psychologie en matière d'éducation.</p> + +<blockquote><p>Un jeudi, dans un lycée de Paris, se passa cette scène poignante +dont j'ai gardé un souvenir amer. Quinze élèves, moyens +et grands, autorisés par leurs parents, devaient aller au Bois de +Boulogne pour disputer une des épreuves du championnat +interscolaire de foot-ball contre une équipe d'un autre lycée. Au +dernier moment, le maître d'études désigné pour les accompagner +se trouva empêché. Qu'allait-on faire? Leur chef d'équipe, +leur «capitaine», un bon élève, aimé et respecté de ses camarades, +se porta garant que tout se passerait comme si le maître +d'études était là. «Ils m'ont promis, dit-il, j'engage ma parole +d'honneur.» Et celui à qui il parlait répondit: «Mon ami, est-ce +que je puis accepter la parole d'honneur d'un élève?»—Toute +notre pédagogie est dans ce mot: la parole d'honneur ne vaut +point. L'élève le sentit et baissa la tête... De telles scènes ne +sont-elles point faites pour fausser toute une vie<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> <span class="smcap">De Coubertin</span>. <i>Revue Bleue</i>, 1898, p. 303.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="211" id="Page_211"> [Pg 211]</a></span> +Quelques professeurs ont cité les désastreux effets +de cette surveillance tatillonne de toutes les minutes +à laquelle sont soumis les élèves. Voici comment +s'exprime à cet égard le Père Didon.</p> + +<blockquote><p>L'enfant qui se sent soumis à une surveillance de tous les +instants est tenté de se tenir toujours sur ses gardes, et ce principe +de la défiance est un des plus dangereux de l'éducation. Il +amène la compression, l'oppression; et c'est lui qui produit les +passifs et les esclaves, les révoltés et les finauds, qui, eux, +échappent toujours à la surveillance en la bravant ou en la +trompant<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p.459. Père Didon, professeur à l'école d'Arcueil.</p></div> + +<p>Dès qu'il ne sent plus cette surveillance autour +de lui, l'enfant se croit tout permis. Les parents s'en +aperçoivent vite. L'enfant ne les respecte guère, alors +que chez l'Anglais l'autorité paternelle est quelque +chose d'immense qui n'est même pas discuté. La +déférence des enfants pour les parents diminue de +plus en plus chez les Latins.</p> + +<blockquote><p>Lorsque j'étais au lycée, les enfants osaient à peine parler, +sans autorisation, à la table de leur père; quel changement! +aujourd'hui, les pères laissent les enfants exprimer leur opinion +sur toutes choses et se taisent même volontiers pour les laisser +parler, sinon pour les admirer. La fermeté paternelle a donc +beaucoup faibli depuis quelques années, mais les parents veulent +l'autorité chez ceux à qui ils confient l'éducation de leurs +enfants. On a diminué l'autorité des chefs d'établissement au +moment où elle était le plus nécessaire; on a relâché la discipline +chez nous au moment où on aurait dû la relever<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 557. Dalimier, professeur au lycée Buffon.</p></div> + +<p>Si les parents français ne savent pas se faire respecter +de leurs enfants, il y a certes beaucoup de leur +faute. Ils se familiarisent trop avec eux pour avoir +aucun prestige.</p> + +<blockquote><p>Pour ma part, je ne crois pas que l'enfant soit naturellement +bon. Il est méchant et, avant de s'en faire aimer, il faut s'en +<span class="pagenum"><a name="212" id="Page_212"> [Pg 212]</a></span> +faire craindre. La peur sera pour lui le commencement de la +sagesse et quand il est sage, on s'en fait facilement aimer<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 393. Potot, surveillant général à Sainte-Barbe.</p></div> + +<p>Le modeste surveillant qui a émis cette assertion +me semble beaucoup mieux connaître la psychologie +de l'enfant que l'immense majorité des parents et des +professeurs. L'enfant, qui répète dans les premières +phases de sa vie la série ancestrale, a tous les défauts +des primitifs, avec leur force en moins. Il est méchant +quand il peut l'être sans inconvénient pour lui. La +crainte seule, et non la raison, peut limiter ses mauvais +instincts. Si on sait se faire craindre, on sait se +faire obéir. Le Père Didon a dit avec raison devant +la Commission:</p> + +<blockquote><p>Quand on commande bien, on est toujours obéi, et quand on +commande mal, on ne l'est jamais, même par les êtres disciplinés +qu'on a cru former<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 458.</p></div> + +<p>L'art de commander manque tout à fait, malheureusement, +à la plupart de nos professeurs. C'est un +art qui ne s'enseigne pas dans les livres.</p> + +<p>L'insupportable discipline du collège, ne laissant +aucune initiative à l'élève, jointe aux tolérances de la +vie familiale et au défaut de prestige des parents, +transforme vite le lycéen en un petit être intolérable, +férocement égoïste, et incapable de faire un pas sans +être dirigé. Le jeune Anglais, qui ne se sent pas protégé +par ses parents ni surveillé par ses professeurs +au collège, est conduit à une conception de la vie +toute différente de celle de nos lycéens. Habitué dès +le jeune âge à ne compter sur personne, à donner +et recevoir des coups, il apprend vite le respect +des autres, la maîtrise de ses désirs, et la nette +<span class="pagenum"><a name="213" id="Page_213"> [Pg 213]</a></span> +connaissance de ce qui est défendu et de ce qui est +permis. L'expérience lui enseigne que l'on ne peut +avoir de camarades et d'amis qu'à la condition de leur +sacrifier en partie son égoïsme, de céder à la collectivité +une partie de son individualité.</p> + +<p>C'est à son éducation surtout que le Latin doit son +égoïsme individuel, égoïsme si funeste pour la stabilité +d'un peuple. C'est à son éducation également que +l'Anglo-Saxon doit cet égoïsme collectif qui le rend +si dangereux pour les autres nations, mais a été un +des premiers facteurs de la puissance politique de +l'Angleterre. +<span class="pagenum"><a name="214" id="Page_214"> [Pg 214]</a></span></p> + + + + +<h1>LIVRE V</h1> + +<h1>PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION +ET DE L'ÉDUCATION</h1> + + + + +<h2><a id="V_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>Les bases psychologiques de l'instruction.</h2> + + +<h3>§ 1.—FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L'INSTRUCTION +D'APRÈS LES IDÉES UNIVERSITAIRES.</h3> + +<p>La partie critique de notre livre est à peu près terminée. +Nous avons montré ce que valent, d'après les +dépositions mêmes des universitaires, l'instruction +et l'éducation données par eux. Ayant prouvé également +l'impossibilité actuelle de toute réforme, nous +pourrions nous dispenser d'en proposer aucune.</p> + +<p>Aussi n'en proposerons-nous guère, et si nous continuons +notre étude, c'est parce qu'il nous a semblé +intéressant de déterminer les principes psychologiques +de l'instruction et de l'éducation, si totalement ignorés +encore de nos universitaires. Après avoir exposé +ces principes, il sera nécessaire, pour justifier leur +importance, de montrer comment ils s'appliquent à +toutes les branches de l'enseignement. +<span class="pagenum"><a name="215" id="Page_215"> [Pg 215]</a></span></p> + +<p>Au point de vue exclusivement utilitaire, une telle +étude est dépourvue d'intérêt aujourd'hui. Elle en +trouvera le jour où des nécessités économiques et +sociales impérieuses auront réussi à modifier l'état +mental actuel des professeurs, des parents et des +élèves.</p> + +<p>Avant d'exposer les principes psychologiques qui +devraient servir de base à l'enseignement, rappelons +en quelques mots ceux que l'Université admet.</p> + +<p>Nous avons déjà fait observer, à propos de l'enquête +officielle, qu'il était frappant de voir tant d'hommes +éminents disserter longuement sur l'instruction et +l'éducation sans s'être demandé une seule fois comment +les choses pénètrent dans l'entendement et +comment elles s'y fixent.</p> + +<p>A vrai dire, ils n'avaient aucune raison de se le +demander. Dans une réunion, on ne discute jamais +les principes sur lesquels tout le monde est d'accord. +Or, tous les universitaires de race latine tiennent +pour un principe à l'abri de la discussion que seule +la mémoire verbale fixe les choses dans l'esprit. Si +donc l'instruction classique donne de navrants résultats, +cela n'est explicable que par l'emploi de mauvais +programmes et de mauvais manuels. Pourquoi +dès lors chercher d'autres raisons?</p> + +<p>De ce principe fondamental, indéracinable aujourd'hui +chez les Latins, nous avons vu les conséquences. +Il a conduit notre enseignement à un degré au-dessous +duquel il ne peut plus descendre. Les élèves +perdent inutilement huit ans au collège, et six mois +après l'examen rien absolument ne leur reste de ce +qu'ils ont appris dans les livres. De leurs huit années +de bagne, ils n'ont gardé qu'une horreur intense de +<span class="pagenum"><a name="216" id="Page_216"> [Pg 216]</a></span> +l'étude, et un caractère déformé pour longtemps. Les +plus intelligents en seront réduits à refaire dans la +seconde partie de leur vie l'éducation manquée dans +la première.</p> + + +<h3>§ 2.—THÉORIE PSYCHOLOGIQUE DE L'INSTRUCTION +ET DE L'ÉDUCATION.</h3> + +<h3>TRANSFORMATION DU CONSCIENT EN INCONSCIENT.</h3> + +<p>Mais si la mémoire n'est pas la base de l'instruction +et de l'éducation, sur quels éléments psychologiques +doivent reposer les méthodes qui permettent de +fixer d'une façon durable les choses dans l'entendement?</p> + +<p>Les véritables bases psychologiques de l'instruction +et de l'éducation sont indépendantes des programmes +et applicables avec tous les programmes. On ne les +trouve pas formulées dans les livres, mais beaucoup +d'éducateurs étrangers ont su les deviner et les appliquer. +C'est justement pour cette raison que nous +voyons les mêmes programmes produire, suivant les +peuples et les lieux, des résultats extrêmement dissemblables. +Rien ne diffère en apparence, puisque +les programmes sont les mêmes, mais tout diffère en +réalité.</p> + +<p>Le principe psychologique fondamental de tout +enseignement peut être résumé en une formule que +j'ai répétée plusieurs fois dans mes livres. <i>Toute éducation +consiste dans l'art de faire passer le conscient +dans l'inconscient.</i> Lorsque ce passage est effectué, +l'éducateur a, par ce seul fait, créé chez l'éduqué des +réflexes nouveaux, dont la trame est toujours +durable.</p> + +<p>La méthode générale qui conduit à ce résultat—faire +<span class="pagenum"><a name="217" id="Page_217"> [Pg 217]</a></span> +passer le conscient dans l'inconscient—consiste +à créer des associations, d'abord conscientes et qui +deviennent inconscientes ensuite.</p> + +<p>Quelle que soit la connaissance à acquérir: parler +une langue, monter à bicyclette ou à cheval, jouer du +piano, peindre, apprendre une science ou un art, le +mécanisme est toujours le même. Il faut, au moyen +d'artifices divers, faire passer le conscient dans l'inconscient +par l'établissement d'associations<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a> qui +engendrent progressivement des réflexes.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> La loi des associations est trop connue évidemment des lecteurs de cet +ouvrage pour qu'il soit nécessaire d'en exposer le principe ici. Je me bornerai à +rappeler que les deux formes de l'association auxquelles se ramènent toutes les +autres, sont les associations par contiguïté, et les associations par ressemblance. +</p><p> +Le principe des associations par contiguïté est le suivant: +</p><p> +Lorsque des impressions ont été produites simultanément ou se sont succédé +immédiatement, il suffit que l'une soit présentée à l'esprit pour que les autres s'y +représentent aussitôt. +</p><p> +Le principe des associations par ressemblance peut se formuler de la façon suivante: +</p><p> +Les impressions présentes ravivent les impressions passées qui leur ressemblent. +</p><p> +C'est surtout sur le principe des associations par contiguïté qu'est édifiée toute +l'éducation des êtres vivants. +</p><p> +C'est en se basant sur le principe des associations par contiguïté que se fait le +dressage du cheval et que l'on obtient de lui les choses les plus contradictoires en +apparence, par exemple s'arrêter quand il reçoit un coup de cravache étant au +galop. Si on a associé pendant plusieurs jours ces deux opérations successives: +1º coup de cravache; 2º arrêt brusque avec la bride; la première opération, le +coup de cravache, suffira bientôt (association par contiguïté) à déterminer l'arrêt +sans qu'il soit besoin de passer à la seconde opération: action sur la bride.</p></div> + +<p>La formation de la morale elle-même—on pourrait +dire surtout—n'échappe pas à cette loi. La +morale n'est sérieusement constituée que quand elle +est devenue inconsciente. Alors seulement elle peut +servir de guide dans la vie. La raison, quoi qu'on +puisse penser, en serait incapable. Les enseignements +des livres encore moins.</p> + +<p>La psychologie moderne a montré que le rôle de +<span class="pagenum"><a name="218" id="Page_218"> [Pg 218]</a></span> +l'inconscient dans la vie de chaque jour est immensément +supérieur au rôle du raisonnement conscient. +Le développement de l'inconscient se fait par formation +artificielle de réflexes résultant de la répétition +de certaines associations. Répétées suffisamment, ces +associations créent des actes réflexes inconscients, +c'est-à-dire des habitudes. Répétées pendant plusieurs +générations, ces habitudes deviennent héréditaires et +constituent alors des caractères de races.</p> + +<p>Le rôle de l'éducateur est de créer ou de modifier +ces réflexes. Il doit cultiver les réflexes innés utiles, +tâcher d'annuler ou tout au moins affaiblir les réflexes +nuisibles. Dans certaines limites, nous pouvons former +notre inconscient, mais une fois formé, il est +maître à son tour et nous dirige.</p> + +<p>Ces réflexes artificiels, modificateurs de l'inconscient, +se créent toujours par des associations d'abord +conscientes. L'apprentissage de la marche chez l'enfant, +celui du piano ou d'un art manuel quelconque +chez l'adulte, montrent les résultats de ces associations.</p> + +<p>Les réflexes engendrés par l'éducation n'ont pas +naturellement la fixité de ceux qu'a consolidés l'hérédité, +et c'est pourquoi l'éducation ne peut qu'atténuer +les caractères des races.</p> + +<p>S'ils ne sont pas exercés sans cesse, les réflexes +acquis par l'éducation tendent à se dissocier. Issus +de l'habitude, ils ne sont maintenus que par l'habitude. +L'équilibriste, l'écuyer, le musicien ont besoin +de s'exercer constamment pour éviter la dissociation +des réflexes qu'ils ont péniblement acquis.</p> + +<p>Les réflexes peuvent être opposés aux réflexes. Une +volonté forte suffit souvent à les dominer. Lorsqu'une +<span class="pagenum"><a name="219" id="Page_219"> [Pg 219]</a></span> +main étrangère s'approche de l'œil, il se ferme +par un mouvement réflexe, mais un peu d'exercice +et de volonté suffisent pour apprendre à dominer ce +réflexe et maintenir l'œil ouvert lorsque la main +s'approche.</p> + +<p>Un des buts principaux de l'éducation est, comme il +a été dit plus haut, de créer des réflexes artificiels qui +puissent, suivant les cas, développer, ou au contraire +affaiblir, les réflexes héréditaires. Tous les primitifs, +femmes, sauvages, enfants, et même des hommes +très civilisés à certaines heures, sont guidés par +leurs réflexes héréditaires. Cédant aux impulsions du +moment sans songer aux conséquences, ils se conduisent +comme le nègre qui vend le matin pour un +verre d'alcool la couverture qu'il sera obligé de racheter +le soir quand le froid sera venu ou, comme Esaü, +auquel la légende fait céder son droit d'aînesse, droit +important mais d'une utilité lointaine, pour un plat +de lentilles, avantage peu important mais d'une utilité +immédiate.</p> + +<p>L'homme n'a commencé à sortir de la barbarie, où +par tant de racines il plonge encore, qu'après avoir +appris à se discipliner, c'est-à-dire à dominer ses +réflexes héréditaires. L'individu arrivé à un haut +degré de culture sait se servir de ses réflexes comme +le pianiste de son instrument. La prévision des effets +lointains de ses actes lui enseigne à dominer les impulsions +auxquelles il serait tenté de céder.</p> + +<p>A cette tâche immense d'acquérir une discipline +interne, une faible partie de l'humanité a réussi, malgré +des siècles d'efforts, malgré la rigidité des Codes +et leurs menaces redoutables. Pour la majorité des +hommes, la discipline externe créée par les Codes +<span class="pagenum"><a name="220" id="Page_220"> [Pg 220]</a></span> +remplace la discipline interne qu'ils n'ont pas su +acquérir. Mais la discipline qui n'a pas d'autre soutien +que la peur des lois n'est jamais très sûre, et une +société ne reposant que sur la crainte du gendarme +n'est jamais bien solide.</p> + +<p>La puissance d'un peuple a toujours pu se mesurer +assez exactement à sa richesse en hommes possédant +cette discipline interne, qui permet de dominer ses +réflexes et par conséquent de substituer les prévisions +lointaines aux impulsions du moment. Une éducation +intelligente ou les nécessités du milieu peuvent créer +cette discipline. Fixée par l'hérédité, elle devient un +caractère de race. C'est avec raison que les Anglais +placent au premier degré des qualités de caractère, le +<i>self control</i>, c'est-à-dire la domination de soi-même. +Elle constitue un des grands éléments de leur puissance. +Ce n'est pas «connais-toi toi-même», mais +«domine-toi toi-même», que le sage antique aurait +dû écrire sur le fronton de sa demeure. Se connaître +est bien difficile, et cela ne sert qu'à rendre infiniment +modeste. Se dominer, on y arrive quelquefois, +et cette qualité donne une force considérable +dans la vie.</p> + +<p>Le rôle de l'éducateur doit tendre à agir sur l'inconscient +de l'enfant et non sur sa faible raison. On +peut quelquefois raisonner devant lui, mais jamais +avec lui. Il est donc tout à fait inutile de lui expliquer +le but de la volonté qu'on lui impose. La plus petite +discipline, pourvu qu'elle soit suffisamment inflexible, +est toujours supérieure au plus parfait et au plus raisonné +des systèmes d'éthique, parce qu'elle finit, +grâce aux répétitions d'associations, par créer des +réflexes qui, s'ajoutant ou se superposant aux réflexes +<span class="pagenum"><a name="221" id="Page_221"> [Pg 221]</a></span> +héréditaires, peuvent les fortifier, ou au contraire +les modifier, quand cela est nécessaire. La discipline +externe crée la discipline interne lorsqu'on +ne possède pas héréditairement cette dernière. L'habileté +manuelle de l'ouvrier, les vertus professionnelles +des militaires et des marins, sont formées par la +création progressive de tels réflexes.</p> + +<p>Les méthodes à employer pour engendrer ces +réflexes varient naturellement suivant les choses à +enseigner, mais le principe fondamental est toujours +le même: répétition de la chose à exécuter jusqu'à +ce qu'elle soit parfaitement exécutée. Alors seulement +les réflexes nécessaires sont créés et, peut-on ajouter, +fixés durablement.</p> + +<p>Pour atteindre ce but, le professeur peut agir sur +l'élève par des moyens divers, que la psychologie +lui enseigne, ou du moins devrait lui enseigner. +L'imitation, la suggestion, le prestige, l'exemple, +l'entraînement, sont des procédés qu'il doit savoir +manier. Le raisonnement et la discussion sont les +seules méthodes qu'il faille rejeter absolument, bien +que la plupart des universitaires pensent exactement +le contraire. Ils ne le pensent d'ailleurs que parce +qu'ils n'ont jamais pris la peine d'étudier l'âme de +l'enfant, de se demander comment se forment ses +conceptions et les mobiles capables de le faire +agir.</p> + +<p>Les brèves généralités qui précèdent sembleront, +j'imagine, suffisamment évidentes pour quelques-unes +des connaissances que j'ai mentionnées. Le bicycliste, +le pianiste, l'écuyer, qui se souviennent de leurs +débuts, se rappellent par quelles difficultés ils ont +passé, les efforts inutiles de leur raison, tant que les +<span class="pagenum"><a name="222" id="Page_222"> [Pg 222]</a></span> +réflexes nécessaires n'étaient pas créés. L'application +consciente ne leur donnait ni l'équilibre sur la +bicyclette ou le cheval, ni l'habileté des doigts sur le +piano. Ce n'est que quand, par des répétitions d'associations +convenables, des réflexes ont été constitués, +et que leur travail est devenu inconscient, qu'ils ont +pu monter sans difficulté à bicyclette et à cheval, ou +jouer du piano.</p> + +<p>Or, ce que les éducateurs de race latine semblent +ignorer complètement, c'est: 1º que le mécanisme +régissant l'enseignement de certains arts s'applique +invariablement à tout ce qui peut s'enseigner; 2º que +parmi les procédés divers permettant d'établir des +associations créatrices de réflexes, l'enseignement par +les livres et la mémoire est peut-être le seul qui ne +saurait conduire au résultat cherché.</p> + +<p>Chacun comprend bien que l'on pourrait étudier pendant +l'éternité les règles de la musique, de l'équitation +ou de la peinture, être capable de réciter tous les livres +composés sur ces arts, sans pouvoir jouer du piano, +monter à cheval ou manier des couleurs. Il n'y a pas +de contestation possible au sujet de tels arts. L'erreur +est de croire que pour l'immense domaine de l'instruction +classique, existent des lois d'acquisition différentes. +C'est seulement le jour où le public et les professeurs +commenceront à soupçonner que pour toutes +les branches de l'enseignement les lois d'acquisition +sont les mêmes, que les méthodes actuelles de l'éducation +latine pourront se transformer. Nous n'en +sommes pas encore là, mais dès que l'opinion sera +orientée vers ces idées, il suffira, je pense, d'une +vingtaine d'années de discussions et de polémiques +pour que l'absurdité de notre enseignement purement +<span class="pagenum"><a name="223" id="Page_223"> [Pg 223]</a></span> +mnémonique éclate à tous les yeux. Alors il s'écroulera +de lui-même, comme les vieilles institutions que +personne ne défend plus.</p> + + +<h3>3.—COMMENT LA THÉORIE DES ASSOCIATIONS CONSCIENTES +DEVENUES INCONSCIENTES +EXPLIQUE LA FORMATION DE CERTAINS INSTINCTS +ET CELLE DES CARACTÈRES DES PEUPLES.</h3> + +<p>Les principes que je viens d'exposer sont absolument +généraux. Ils s'appliquent à l'éducation de +l'homme aussi bien qu'à l'acquisition des instincts des +animaux et à la formation des caractères des peuples.</p> + +<p>La base de toutes les acquisitions mentales durables +est toujours la formation de réflexes inconscients +produits par des associations d'abord conscientes. Il +n'y a pas d'autres moyens de faire passer le conscient +dans l'inconscient.</p> + +<p>Et pour montrer la généralité et la fécondité de ces +principes fondamentaux de l'éducation, nous allons +les appliquer à des cas difficiles, tels que la formation +de certains instincts et des caractères psychologiques +des races.</p> + +<p>Beaucoup d'instincts sont constitués par le mécanisme +des associations qui permet au bicycliste de +monter à bicyclette, au violoniste de jouer du violon, +à l'équilibriste de marcher sur une corde, à l'enfant +d'acquérir une morale. Parmi les associations infinies +que le bicycliste, le violoniste, l'équilibriste, etc., +peuvent réaliser, la répétition finit par fixer les plus +utiles. Elles deviennent alors inconscientes et forment +des réflexes. Les relations entre les éléments constitutifs +du système nerveux, c'est-à-dire les neurones, +<span class="pagenum"><a name="224" id="Page_224"> [Pg 224]</a></span> +relations d'abord accidentelles, difficiles et variables, +finissent par devenir régulières et faciles. L'acte est +alors inconscient, mais non pas encore héréditaire et +ne peut constituer, par conséquent, un instinct. Il ne +pourra le devenir qu'après avoir été répété pendant +un grand nombre de générations. C'est seulement +lorsqu'il est devenu héréditaire, et n'a besoin, par +conséquent, d'aucune éducation pour se manifester, +que l'acte inconscient mérite le nom d'instinct.</p> + +<p>Il suffit d'observer les animaux qui nous entourent +pour voir comment les réflexes créés par des associations, +d'abord conscientes, naissent, se fixent au +moyen de l'hérédité, et se transforment suivant l'éducation +et les nécessités d'existence auxquelles ils sont +soumis. C'est un sujet bien peu étudié encore, mais +sur lequel l'attention se fixera dès que l'on s'apercevra +qu'il peut avoir pour la détermination des méthodes à +employer dans l'éducation de l'enfant une importance +prépondérante.</p> + +<p>Les exemples connus d'instincts nouvellement +créés chez les animaux domestiques ne sont pas +encore nombreux. On sait cependant que l'arrêt chez +le chien, devenu héréditaire aujourd'hui, et par conséquent +instinctif, a été créé autrefois par le dressage. +Nous voyons d'autres actes analogues en train de +devenir héréditaires, mais qui ne le sont pas encore +tout à fait. Tel, par exemple, celui consistant à +déjouer la ruse spéciale du cerf qui substitue un autre +cerf à lui-même lorsqu'il est fatigué par la poursuite +des chiens. Il y a soixante ans seulement, d'après +M. Couteaux, que dans le Poitou, on a su dresser +les chiens à combattre cette ruse. Ils n'exécutent pas +encore d'une façon instinctive les manœuvres nécessaires, +<span class="pagenum"><a name="225" id="Page_225"> [Pg 225]</a></span> +et l'éducation doit intervenir à chaque génération, +mais elle intervient de moins en moins, +et, dès leurs premières années, ils commencent à +faire ce que leurs ancêtres ne pouvaient accomplir +que vers la troisième ou quatrième année.</p> + +<p>Toutes les remarques qui précèdent nous permettent +de comprendre le rôle que peut jouer l'éducation +dans la formation des qualités ou des défauts d'un +peuple. Formés par certaines nécessités d'existence et +de milieu persistant pendant plusieurs générations, +ils ont fini par devenir héréditaires et survivent aux +conditions qui les ont fait naître. Les caractères psychologiques +des peuples constituent en réalité des +instincts que la nécessité a créés.</p> + +<p>Il est évident, par exemple, qu'une nation pauvre, +habitant une île au dur climat, et obligée de vivre +d'expéditions maritimes pendant des siècles, deviendra +forcément, sans éducation spéciale, entreprenante +et hardie.</p> + +<p>Ces nécessités de milieu que nous ne saurions créer +pourraient être remplacées par une éducation convenable. +Dirigée avec des règles sûres, elle finirait par +créer des réflexes héréditaires et par modifier à la longue +le caractère d'un peuple. Ainsi se justifierait le +mot de Leibniz qu'avec l'éducation on changerait en +un siècle la face d'un pays.</p> + +<p>Un siècle ne suffirait probablement pas, comme le +croyait l'illustre philosophe, pour créer des caractères +héréditaires, mais il suffirait sûrement pour créer +certaines aptitudes. +<span class="pagenum"><a name="226" id="Page_226"> [Pg 226]</a></span></p> + + +<h3>§ 4—LA PÉDAGOGIE ACTUELLE</h3> + +<p>Tout ce que nous venons de dire montre l'importance +extrême de posséder des règles d'éducation +dérivées des principes que nous avons exposés. +Ces règles ne pourront être établies que lorsque, +ayant étudié avec beaucoup de soin la psychologie +des animaux et des enfants, nous saurons dans +les moindres détails comment fixer chez eux les +habitudes et créer les instincts. On peut dire de +ce sujet qu'il est à peiné effleuré. C'est seulement +lorsqu'il sera bien connu qu'un véritable traité de +pédagogie pourra être écrit. Ce serait un des livres +les plus utiles composés depuis les origines de +l'histoire.</p> + +<p>En attendant, il faut nous résigner à n'avoir que +l'empirisme pour guide, et nous borner à tirer des +principes fondamentaux que nous avons exposés +quelques règles générales pour les cas particuliers +qui se présentent. C'est évidemment demander beaucoup +à l'intelligence des éducateurs, et voilà pourquoi +nous voyons si peu d'entre eux réussir dans leur +tâche. Les bons éducateurs sont aussi rares que les +bons dresseurs.</p> + +<p>Les universitaires les plus éclairés reconnaissent +eux-mêmes combien leur pédagogie est rudimentaire +et incertaine.</p> + +<blockquote><p>Il ne peut être question, écrit justement M. Compayré, d'établir +une pédagogie définitive, qui ne sera possible que lorsqu'une +psychologie rationnelle aura été constituée.</p></blockquote> + +<p>Dans le volume, <i>Instructions, programmes et règlements</i>, +publié en 1890, et qui régit toujours notre +enseignement, M. Léon Bourgeois, alors ministre de +<span class="pagenum"><a name="227" id="Page_227"> [Pg 227]</a></span> +l'Instruction publique, recommande aux professeurs +de tâcher de «contribuer pour leur part à cette +science, qui n'existe encore qu'à l'état de fragments, +la psychologie de l'enfant, et à cette autre +qui n'existe pas du tout, la psychologie du jeune +homme».</p> + +<p>Très judicieux sont ces conseils. Il est tout à fait +surprenant que l'étude d'une science aussi utile n'ait +jamais tenté personne. Les générations de professeurs +se succèdent sans qu'un seul songe à étudier la +psychologie des jeunes gens qui les entourent. Ce ne +sont pourtant que les personnes vivant avec la jeunesse +qui pourraient l'observer. Les savants de laboratoire +ont réussi, en disséquant un nombre infini de +grenouilles et de lapins, à constater quelques faits +intéressants, tels que la vitesse de l'agent nerveux, +les rapports mathématiques reliant l'excitation à la +sensation, mais, en matière de psychologie usuelle, +ils ne nous ont encore rien appris<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Je suis persuadé, comme je l'ai dit plus haut, que pour donner une base +sérieuse à la psychologie si complexe de l'enfant, il faut commencer par étudier +celle, beaucoup plus simple, des animaux. On découvre alors très vite des choses +qu'on ne soupçonnait guère et dont l'application à l'éducation est immédiate. Le +lecteur en trouvera la preuve en parcourant le mémoire que j'ai autrefois publié +dans la <i>Revue Philosophique</i>, sur les bases psychologiques de l'éducation du +cheval et que j'ai développé ensuite dans un ouvrage spécial (<i>l'Équitation +actuelle et ses principes</i>), dont la 4<sup>e</sup> édition a paru récemment avec un atlas +montrant au moyen d'images cinématographiques les changements d'allure qu'on +peut imprimer au cheval par le dressage. L'équitation ayant toujours constitué ma +principale distraction, j'ai eu l'occasion de dresser des chevaux difficiles et d'apprendre +ainsi certains principes fondamentaux qui sont applicables à toute la série +des êtres et qu'on ne trouve pas formulés dans les livres.</p></div> + +<p>A défaut d'un traité de pédagogie qui ne saurait +être écrit aujourd'hui, une enquête—non sur des +généralités et des programmes comme toutes celles +publiées jusqu'ici—mais sur le détail des méthodes +employées dans les divers établissements d'enseignement +<span class="pagenum"><a name="228" id="Page_228"> [Pg 228]</a></span> +à l'étranger, serait d'une utilité immense. Elle +seule pourrait montrer les résultats des diverses +méthodes pédagogiques. Des procédés de chaque établissement, +il y aurait à apprendre quelque chose. +Comme indication à ce sujet, voici un extrait concernant +quelques-unes des méthodes d'éducation utilisées, +à la célèbre école allemande de Kœnigsfeld, que je +trouve dans le <i>Temps</i> du 25 septembre 1901, sous +la signature de M. Masson-Forestier.</p> + +<blockquote><p>Leur système pédagogique consiste à réduire au minimum—deux +heures par jour—l'effort de contention personnelle que +réclame le travail des devoirs. Six autres heures sont consacrées +à des cours où l'élève apprend par les oreilles comme par les +yeux. Jamais aucun d'eux ne se prolonge au delà de trois +quarts d'heure. Beaucoup de récréations et aussi beaucoup de +repas.</p> + +<p>Le jeune homme suit dans <i>chaque classe</i>, les cours de <i>sa +force</i>, c'est-à-dire que si un élève de seconde est en retard pour +les mathématiques, il suivra, pour cette partie, les cours de troisième, +voire de quatrième. Aucun professeur n'a jamais plus de +12 à 13 élèves. L'enfant qui n'a pas bien saisi une explication +peut, aussitôt après la classe, venir demander à s'entretenir à +part avec son professeur.</p> + +<p>La punition la plus usitée est la <i>stillstrafe</i> ou silence. Ce +silence subsiste pendant toutes les récréations d'une journée. Il +paraît que c'est fort pénible. La <i>stillstrafe</i> est pourtant infligée +fréquemment, les Moraves la considérant, en outre, comme un +excellent régime. Un jeune homme qui l'a subie assez souvent +prend peu à peu l'habitude de ne parler que rarement. De la +sorte, les élèves les plus punis ne seront ni dissipés, ni brouillons, +ni vantards. Sachant se dominer ils écouteront beaucoup, +pèseront leurs mots, méditeront leurs actions. Ils ne blesseront +pas leurs semblables par des railleries, seront de caractère +plus accommodant et dès lors auront moins d'ennemis dans la +vie.</p> + +<p>Je prie un des jeunes Français de l'école de m'accompagner +dans une promenade. Alors je le presse de questions. Comment +peut-il supporter une discipline si dure? N'a-t-il pas hâte de +rentrer dans sa famille?—Monsieur, me répond ce garçon, un +petit Bordelais intelligent, je me sens si peu malheureux qu'au +mois d'août, au lieu de me rendre dans ma famille, j'ai demandé +<span class="pagenum"><a name="229" id="Page_229"> [Pg 229]</a></span> +à rester, afin de pouvoir participer à l'excursion que l'école fait à +l'étranger chaque année. Vingt de mes camarades ont sollicité la +même faveur de leurs parents. A l'instant nous arrivons du Tyrol.</p></blockquote> + +<p>En attendant que nous possédions des méthodes +d'éducation et d'instruction applicables à toutes les +choses susceptibles d'être enseignées, nous connaissons +au moins les principes généraux d'où ces méthodes +dérivent. Sachant que le but de toute éducation +est de faire passer le conscient dans l'inconscient, le +problème se ramènera toujours à déterminer pour +chaque cas particulier, les associations qui permettent +de créer le plus vite possible les réflexes nécessaires. +La pratique a déjà fait connaître plusieurs de ces +méthodes. Nous aurons à y revenir dans divers +chapitres et notamment dans celui qui traitera l'éducation.</p> + +<p>Ce qui empêchera longtemps sans doute les peuples +latins d'attacher aucune importance aux méthodes +d'instruction et d'éducation, c'est que les résultats +obtenus ne sauraient être évalués par des diplômes +et des concours.</p> + +<p>Dès qu'il s'agit de notions n'ayant besoin d'être fixées +dans l'entendement que pour peu de temps, la mémoire +suffit parfaitement. En outre, les qualités de +caractère acquises au moyen de l'éducation n'étant +appréciables par aucun examen, ne provoqueront +jamais chez les Latins d'efforts pour être acquises.</p> + +<p>Les Anglais ont eu récemment l'occasion de voir +l'erreur fondamentale des concours, qui ne tiennent +compte que des qualités de mémoire, lorsque, pour +répondre aux campagnes de presse faites par les indigènes +de l'Inde, ils consentirent à mettre au concours +les emplois du <i>civil service</i>, c'est-à-dire de l'administration +<span class="pagenum"><a name="230" id="Page_230"> [Pg 230]</a></span> +générale de l'empire. Les Babous du Bengale, +qui ont une mémoire merveilleuse, l'emportaient toujours +sur leurs concurrents européens, mais comme +on a constaté qu'ils ne manifestaient dans leurs +emplois aucune trace de moralité, de jugement et +d'énergie, et que leur administration eût vite conduit +l'Inde à l'anarchie, il fallut trouver des moyens détournés +pour les priver du droit théorique qu'ils possédaient +d'occuper des fonctions importantes. La prospérité +des colonies anglaises est due à la supériorité de +leur administration, que ne contestent aucun de ceux +qui ont pu l'étudier de près. Ce n'est pas l'étude des +livres qui peut inculquer les qualités de caractère +nécessaires pour faire des administrateurs intègres et +capables, au jugement sûr, sachant diriger les +hommes et conduire avec succès une entreprise.</p> + +<p>Les concours à tous les degrés sont d'ailleurs aussi +impuissants à révéler les qualités de caractère que +celles de l'intelligence. Les Allemands l'ont compris +depuis longtemps, et pour toutes les fonctions importantes, +celle de professeur de Faculté par exemple, +ce n'est pas par des examens qu'ils jugent les candidats, +mais d'après leurs travaux personnels. Ainsi +ont-ils pu créer un corps de professeurs qui est +assurément le premier du monde, alors que le nôtre +se maintient à un niveau fort bas.</p> + +<p>Les malheureux forçats de la mémoire que nous +voyons en France passer, jusqu'au delà de quarante +ans, des examens, pour être professeurs, agrégés, etc., +sont incapables, lorsqu'ils arrivent à la place souhaitée, +d'aucun travail personnel. Leur usure mentale +est complète, la science n'a plus à compter sur eux. +<span class="pagenum"><a name="231" id="Page_231"> [Pg 231]</a></span></p> + + +<h3>§ 5.—L'INSTRUCTION EXPÉRIMENTALE.</h3> + +<p>La théorie psychologique que nous avons donnée +de l'instruction et de l'éducation aboutit à cette conclusion +que l'enseignement ne doit pas être mnémonique. +Ne devant pas être mnémonique, il ne peut +être qu'expérimental.</p> + +<p>La faible valeur de l'instruction mnémonique a +été signalée depuis longtemps. «Sçavoir par cœur +n'est pas sçavoir», disait déjà Montaigne.</p> + +<p>«Quand un enfant, dit Kant, ne met pas en pratique +une règle de grammaire, peu importe qu'il la +récite; il ne la sait pas. Celui-là la sait infailliblement +qui l'applique, peu importe qu'il ne la récite pas.» +«Le meilleur moyen de comprendre, dit encore le +grand philosophe, c'est de faire. Ce que l'on apprend +le plus solidement et ce que l'on retient le mieux, +c'est ce que l'on apprend en quelque sorte par soi-même.»</p> + +<p>La méthode mnémonique consiste à enseigner +oralement ou par les livres; la méthode expérimentale +met d'abord l'élève en contact avec les réalités +et n'expose les théories qu'ensuite. La première est +exclusivement adoptée par les Latins, la seconde par +les Anglo-Saxons, les Américains notamment. Le jeune +Latin apprend une langue avec une grammaire et des +dictionnaires et ne la parle jamais. Il apprend la +physique ou telle autre science avec des livres et ne +sait jamais manier un instrument de physique. S'il +devient apte à appliquer ses connaissances, ce ne +sera qu'après avoir refait toute son éducation. Un +jeune Américain n'ouvrira guère de grammaires ni +de dictionnaires. Il apprend une langue en la lisant +<span class="pagenum"><a name="232" id="Page_232"> [Pg 232]</a></span> +ou en parlant. Il apprend la physique en manipulant +des instruments de physique, une profession quelconque, +celle d'ingénieur par exemple, en la pratiquant, +c'est-à-dire en commençant par entrer comme ouvrier +dans un atelier ou chez un constructeur. La théorie +viendra ensuite. C'est par des méthodes si simples +que les Anglais et les Américains ont créé cette pépinière +de savants et d'ingénieurs qui comptent parmi +les premiers du monde.</p> + +<p>Je ne suis en aucune façon un utilitaire, ou du +moins ne le suis pas à la façon de ceux qui voudraient +qu'on n'enseignât aux élèves que des choses immédiatement +utilisables. Ce que je demande à l'instruction +et à l'éducation, c'est de développer l'esprit d'observation +et de réflexion, la volonté, le jugement et +l'initiative. Avec ces qualités-là l'homme réussit toujours +dans ce qu'il entreprend et apprend ce qu'il +veut quand cela lui est nécessaire. Peu importe comment +on acquiert de telles qualités. S'il m'était +démontré que la confection de vers latins et de thèmes +grecs ou sanscrits conduisît à cette acquisition, +je serais le premier à défendre thèmes et versions.</p> + +<p>Si je défends renseignement expérimental, c'est +qu'il paraît le seul susceptible d'apprendre à observer, +à réfléchir et à raisonner. Il n'est pas besoin +de raisonner du tout pour apprendre une leçon et +très peu pour fabriquer un discours composé de réminiscences. +Il faut au contraire raisonner avec justesse +et avoir acquis l'habitude de la précision pour exécuter +correctement une expérience.</p> + +<p>Si l'on voulait résumer d'un mot les différences +psychologiques fondamentales qui séparent l'enseignement +mnémonique et l'enseignement expérimental, +<span class="pagenum"><a name="233" id="Page_233"> [Pg 233]</a></span> +on pourrait dire que le premier repose uniquement +sur l'étude des livres, et le second exclusivement sur +l'expérience. Les Latins croient à la toute-puissance +éducatrice des leçons, alors que les Anglais et les +Américains n'y croient aucunement. Ces derniers +veulent que l'enfant, dès le début de ses études, s'instruise +surtout par l'expérience.</p> + +<blockquote><p>J'engage fortement les jeunes gens, écrit S. Blakie, professeur +à l'Université d'Edimbourg, à commencer leurs études par l'observation +directe des faits, au lieu de se borner aux exposés +qu'ils trouvent dans les livres... Les sources originales et réelles +de la connaissance ne sont pas les livres; c'est la vie même, +l'expérience, la pensée, le sentiment, l'action personnelle. Quand +un homme entre ainsi muni dans la carrière, les livres peuvent +combler mainte lacune, corriger bien des négligences, fortifier +bien des points faibles; mais sans l'expérience de la vie, les +livres sont comme la pluie et le rayon de soleil tombés sur un +sol que nulle charrue n'a ouvert.</p></blockquote> + +<p>Les conséquences de ces deux méthodes d'instruction +peuvent être jugées d'après leurs résultats. Le +jeune Anglais, le jeune Américain, à la sortie du +collège, n'ont aucune difficulté pour trouver leur voie +dans l'industrie, les sciences, l'agriculture ou le +commerce, tandis que nos bacheliers, nos licenciés, +nos ingénieurs, ne sont bons qu'à exécuter des +démonstrations au tableau. Quelques années après +avoir terminé leur éducation, ils ont totalement oublié +leur inutile science. Si l'État ne les cage pas, ce sont +des déclassés. S'ils se rabattent sur l'industrie, ils +n'y seront acceptés que dans les emplois les plus +infimes jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le temps de +refaire entièrement leur éducation, tâche qui leur sera +très difficile. S'ils écrivent des livres, ce ne seront +que de pâles rééditions de leurs manuels, aussi pauvres +dans la forme que dans la pensée. +<span class="pagenum"><a name="234" id="Page_234"> [Pg 234]</a></span></p> + +<p>Actuellement il n'est peut-être pas un professeur +de l'Université sur cent à qui de telles idées ne sembleront +absurdes. L'enseignement par les livres, +même pour les notions les plus pratiques, l'agriculture +par exemple, leur apparaît comme le seul +possible. Le meilleur élève, qu'il s'agisse d'un lycéen, +d'un polytechnicien, d'un licencié, d'un élève de +l'École Centrale, de l'École Normale, ou de toute +autre école, est celui qui récite le mieux ses manuels. +Quelques expériences montrées à distance, quelques +manipulations sommaires, semblent à l'Université le +maximum des concessions que l'on puisse faire à +l'éducation expérimentale. Tout ce qui ressemble, +même de loin, au travail manuel, est tenu en mépris +par elle. On provoquerait un rire de pitié chez la +plupart des professeurs en leur assurant qu'un travail +manuel quelconque, si peu important soit-il, exerce +beaucoup plus le raisonnement que la récitation de +tous les traités de logique, et que l'expérience seule +crée les associations au moyen desquelles les notions +se fixent dans l'esprit. On les étonnerait fort en +essayant de leur persuader qu'un homme qui connaît +bien un métier a, par ce seul fait, plus de jugement, +de logique, d'aptitude à réfléchir, que le plus parfait +des rhétoriciens fabriqués par l'Université. Ce sont +des tours d'esprit, tout autant que des tours de main, +que donne le travail manuel.</p> + +<p>Il ne faudrait pas supposer que les sciences dites +expérimentales puissent seules être enseignées par +l'expérience. Nous verrons bientôt que les langues, +l'histoire, la géographie, la morale, etc., en un mot +tout ce qui fait partie de l'instruction et de l'éducation, +peut et doit être enseigné de la même façon. +<span class="pagenum"><a name="235" id="Page_235"> [Pg 235]</a></span> +<i>L'expérience doit toujours précéder la théorie</i>. Ce +point est absolument fondamental. La géographie, +par exemple, ne devrait être abordée que lorsque +l'élève, muni d'un morceau de papier quadrillé, d'un +crayon et d'une boussole de poche, aurait fait la +carte des régions qu'il parcourt dans ses promenades, +appris ainsi à comprendre la figuration du terrain, +et à passer de la vue perspective du sol—la +seule que l'œil puisse saisir—à sa représentation +géométrique.</p> + +<p>Quand les notions ne peuvent entrer dans l'esprit +par la méthode expérimentale directe, il faut remplacer +les livres par la représentation de ce qu'ils +décrivent. Un élève qui aura vu, sous forme de projections, +de photographies ou de collections dans les +musées, les débris des anciennes civilisations, aura +une idée autrement nette et autrement durable de +l'histoire que celle qu'il puiserait dans les descriptions +des meilleurs livres.</p> + +<p>Les Anglais et les Allemands sont allés très loin +dans cette voie, et c'est pourquoi leur enseignement, +dont les programmes sont souvent identiques aux +nôtres, est généralement excellent.</p> + +<p>Dans notre exposé des moyens à employer pour +inculquer les connaissances et les principes qui font +l'objet de l'instruction et de l'éducation, c'est uniquement +la méthode expérimentale que nous préconiserons. +Par elle, et par elle seule, on peut arriver à +faire passer le conscient dans l'inconscient et à former +des hommes. +<span class="pagenum"><a name="236" id="Page_236"> [Pg 236]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_2"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h2>Les bases psychologiques de l'éducation.</h2> + + +<h3>§ 1.—BUT DE L'ÉDUCATION.</h3> + +<p>On parle plus que jamais aujourd'hui d'éducation +morale, de la nécessité de former des hommes, de +développer leur caractère, etc. C'est là matière à de +beaux discours. Mais où sont les professeurs qui aient +tenté de réaliser l'œuvre dont ils vantent l'utilité? Où +sont ceux qui aient même cherché à déterminer les +méthodes à employer? Les six volumes de l'enquête +ne contiennent sur l'éducation proprement dite que +les généralités les plus vagues. Elles montrent à quel +point les notions relatives à l'éducation sont incertaines +dans l'esprit de ceux qui les formulent.</p> + +<p>Et cependant il n'est guère de sujet présentant une +importance plus grande. L'instruction a certainement +une utilité beaucoup moindre que celle de l'éducation.</p> + +<p>Par quoi est constituée, en effet, la valeur d'un individu? +«Par ce qu'il a appris, c'est-à-dire par le +nombre de diplômes qu'il possède,» répondra un +Latin. Un Anglais ou un Américain estimeront, au +contraire, que la valeur d'un homme se mesure très +<span class="pagenum"><a name="237" id="Page_237"> [Pg 237]</a></span> +peu à son instruction, et beaucoup à son caractère, +c'est-à-dire à son initiative, à son esprit d'observation, +à son jugement et à sa volonté. Avec de telles +qualités, peu importe que l'individu ait un bagage +scientifique faible. Il apprendra, quand cela lui sera +nécessaire, tout ce qu'il aura besoin d'apprendre, et +réussira le plus souvent à devenir quelqu'un, s'il +n'est pas toujours certain de devenir quelque chose. +L'homme pourvu seulement de diplômes mnémoniques, +n'est bon à rien si l'État ne l'utilise pas dans +des carrières où, la besogne lui étant toute tracée, +le dispense de la plus légère trace d'initiative, de +réflexion, de décision, de volonté. Toute sa vie il +restera un mineur qu'on devra diriger.</p> + +<p>Le vrai but de l'éducation est, je le répète, de développer +certaines qualités du caractère, telles que l'attention, +la réflexion, le jugement, l'initiative, la discipline, +l'esprit de solidarité, la persévérance, la +volonté, etc. On ne les développe naturellement qu'en +les exerçant. Il faut exercer surtout celles dont l'élève +est le plus dépourvu. Ces qualités varient suivant les +races, voilà pourquoi l'éducation adaptée aux besoins +d'un peuple ne saurait convenir à un autre. Un Italien, +un Russe, un Anglais et un nègre ne peuvent pas être +éduqués de la même façon.</p> + +<p>L'éducation doit fortifier le caractère d'une race et +corriger ses défauts. Or, loin de tendre à améliorer +nos défauts nationaux, notre régime universitaire ne +fait que les développer.</p> + +<p>Les Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>, +fort peu de sympathie les uns pour les autres, +<span class="pagenum"><a name="238" id="Page_238"> [Pg 238]</a></span> +et nous nous empressons d'étouffer les faibles traces +de solidarité qu'ils possèdent et de développer leurs +rivalités et leur égoïsme par cet odieux régime de +prix et de concours, si justement condamné depuis +longtemps par les Anglais et les Allemands.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux anglais après les +humiliantes défaites infligées par une poignée de paysans aux armées anglaises +dans le Transvaal, à celle des journaux français après l'échauffourée de Langson. +Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous renversâmes +le nôtre en quelques heures.</p></div> + +<p>Les Latins ne possèdent qu'une capacité très minime +d'initiative, et nous leur imposons un régime de surveillance +permanente, de vie réglée, de devoirs à +heures fixes, qui ne leur laisse pas, dans leurs sept +à huit ans de vie scolaire, une seule minute où ils aient +à prendre la plus légère décision, la plus modeste +initiative. Comment auraient-ils appris à se gouverner, +puisqu'ils ne sont pas sortis sans maîtres un seul jour? +Les professeurs et les parents jugeraient très redoutable +de leur laisser prendre l'initiative de monter +seuls en omnibus pour aller visiter un musée.</p> + +<p>Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment +en posséderaient-ils, puisqu'ils n'ont jamais eu à vouloir +quelque chose? Enfants, ils sont dirigés dans +leurs moindres actes par leurs parents; adolescents, par +leurs professeurs. Devenus hommes, ils réclament +bien vite la protection de l'État, et, sans cette +protection, ne savent rien entreprendre.</p> + +<p>Les Latins sont intolérants et sectaires, ils oscillent +de l'intransigeance cléricale à l'intransigeance jacobine. +Mais comment en serait-il autrement, puisqu'ils +ne voient autour d'eux qu'intolérance? Intolérance +libre penseuse et intolérance religieuse. C'est toujours +avec mépris qu'ils entendent traiter les opinions d'autrui. +Professeurs universitaires et professeurs congréganistes +<span class="pagenum"><a name="239" id="Page_239"> [Pg 239]</a></span> +sont saturés de l'esprit sectaire et n'ont de +commun que la haine réciproque qui les anime. Ce +n'est pas avec de tels sentiments qu'ils pourraient +guider leurs élèves dans ces régions sereines des +causes, où la compréhension de la genèse des croyances +remplace la haine et l'invective. L'intolérance est +peut-être le plus terrible défaut des Latins, celui +contre lequel une Université éclairée, possédant un +peu d'esprit philosophique, devrait réagir chaque +jour. La perte en bloc de leurs colonies n'a pas amené +les Espagnols à faire trêve aux perpétuelles dissensions +religieuses qui les déchirent. L'Italie donne le +même spectacle, la France également. Il semblerait +que la notion de solidarité, si puissante chez les Anglo-Saxons, +s'efface de plus en plus chez les peuples +latins. C'est là peut-être une des principales raisons +pour lesquelles ces peuples, si longtemps au premier +rang de la civilisation, descendent lentement à des +rangs inférieurs. A cette décadence, l'esprit universitaire, +comme l'esprit congréganiste, aura contribué +pour une large part.</p> + + +<h3>§ 2.—MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES D'ÉDUCATION.</h3> + +<p>Les bases psychologiques de l'éducation sont les +mêmes que celles de l'instruction.</p> + +<p>Plus encore de l'éducation que de l'instruction, on +peut dire qu'elle est seulement complète lorsque le +conscient est passé dans l'inconscient. Les qualités +du caractère: volonté, persévérance, initiative, etc., +ne sont pas filles de raisonnements abstraits et ne +s'apprennent jamais dans les livres. Elles ne sont +fixées que lorsque—héréditaires ou acquises—elles +<span class="pagenum"><a name="240" id="Page_240"> [Pg 240]</a></span> +se trouvent devenues des habitudes échappant +entièrement à la sphère du raisonnement. La +morale qui discute est une pauvre morale, une morale +qui s'évanouira au premier souffle de l'intérêt. +Ce n'est pas par le raisonnement, mais le plus souvent +à l'encontre de ses suggestions, qu'on expose +sa vie avec héroïsme ou qu'on se dévoue à de nobles +causes.</p> + +<p>Toutes les qualités du caractère ne s'acquièrent pas +par l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquence +d'un long passé. Ce sont les qualités de race. Des +siècles sont nécessaires pour les créer.</p> + +<p>Mais si l'éducation ne suffit pas à donner certaines +qualités, elle peut au moins développer en quelque +mesure, les aptitudes n'existant qu'à un faible degré. +Il devrait être de toute évidence que cette éducation +du caractère ne peut se faire avec des préceptes, +mais uniquement par l'expérience.</p> + +<p>Nous avons indiqué déjà le principe général des +méthodes, toujours expérimentales, sur lesquelles +doit reposer l'éducation. Il faudrait écrire tout un +volume pour entrer dans le détail des procédés à employer +suivant les cas. Je me bornerai ici à quelques +exemples, choisis parmi les plus faciles.</p> + +<p> </p> + +<p><i>Développement de l'esprit d'observation et de précision.</i>—Ces +qualités de caractère ont parmi les plus +utiles à acquérir et pourtant des moins répandues.</p> + +<blockquote><p>Il y a des gens, écrit S. Blakie, qui passent dans la vie les +yeux ouverts et ne voient rien.</p> + +<p>Rien d'étrange comme notre façon d'aller les yeux ouverts +sans rien voir. La cause en est que l'œil, comme tout autre +organe, a besoin d'exercice; trop asservi aux livres, il perd sa +force, son activité et finalement n'est plus capable de remplir +<span class="pagenum"><a name="241" id="Page_241"> [Pg 241]</a></span> +son office naturel. Regardez donc comme les vraies études primaires, +celles qui apprennent à l'enfant à connaître ce qu'il voit +et à voir ce qui autrement lui échapperait.</p></blockquote> + +<p>Faut-il des procédés bien savants pour créer les +réflexes inconscients qui donneront à l'élève l'habitude +d'observer exactement et de décrire avec précision +ce qu'il a observé? En aucune façon. La méthode +d'enseignement est très simple, bien que peu +connue.</p> + +<p>On arrive au résultat cherché par divers moyens et +notamment en utilisant les promenades où chaque +objet peut fournir matière à des observations précises. +Nous habituerons d'abord l'élève à ne regarder +qu'un détail déterminé d'un ensemble, fût-ce simplement +les fenêtres des maisons ou la forme des voitures +rencontrées, et à le décrire ensuite avec netteté, +ce qui exige de sa part beaucoup d'attention. Au bout +de quelque temps, il percevra les moindres différences +existant entre des parties de choses presque +semblables. On passera alors à un autre détail des +mêmes objets. Après quelques semaines, l'élève aura +appris à voir d'un coup d'œil, c'est-à-dire inconsciemment, +les différences séparant des groupes de formes +auprès desquels il eût passé jadis sans les discerner. +Si alors, au lieu de ces compositions ridicules de +style où l'écolier doit décrire des tempêtes qu'il n'a +pas vues, des combats de héros qu'il ne connaît que +par les livres, on lui fait résumer ce qui l'aura frappé +dans une simple promenade, on sera tout surpris des +habitudes d'observation, de précision, et, plus tard, +de réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas employé +d'autre méthode pour apprendre, en Asie, dans des +régions non explorées, couvertes de monuments en +<span class="pagenum"><a name="242" id="Page_242"> [Pg 242]</a></span> +apparence semblables, à distinguer très vite les analogies +et les différences de ces monuments, ce qui +m'a permis de comprendre ensuite l'évolution de toute +leur architecture.</p> + +<p>Quand l'élève aura ainsi accompli quelques progrès, +nous étendrons le champ de ses observations. Nous lui +ferons décrire, par exemple, le magasin devant lequel +il a passé, le monument qu'il a rencontré et nous +l'habituerons à aider ses descriptions d'un dessin +schématique sans nous préoccuper des imperfections +de ce dessin, ne le considérant que comme un moyen +d'abréger ses descriptions. C'est alors qu'il reconnaîtra +par lui-même la difficulté de voir les détails +les plus importants d'un objet qu'on croit avoir bien +regardé. Essayez de reproduire de mémoire, par une +description ou un dessin, un monument devant lequel +vous passez tous les jours depuis des années et vous +serez étonné des énormes inexactitudes et des oublis +que vous commettrez alors même que votre esquisse +sera parfaite au point de vue artistique. Il faut +recommencer bien des fois de tels exercices pour +<i>apprendre à voir</i> et à acquérir quelque précision dans +l'observation.</p> + +<p>Ce sont là des méthodes d'enseignement que ne +comprennent guère nos universitaires. J'ai eu occasion +de rencontrer en voyage, dans un des plus curieux +pays de l'Europe, quelques Normaliens que j'ai +observés. Regardaient-ils le pays, ses habitants, ses +monuments? Hélas! non. Ils cherchaient dans de +savants livres des jugements tout faits sur les +paysages et les arts qu'ils avaient sous les yeux et +ne songeaient même pas à se créer de tout cela une +compréhension personnelle. +<span class="pagenum"><a name="243" id="Page_243"> [Pg 243]</a></span></p> + +<p> </p> + +<p><i>Développement de la discipline, de la solidarité, du +coup d'œil, de l'esprit de décision, etc.</i>—Les qualités +que je viens d'énumérer ont une utilité capitale dans +la vie et c'est pour cette raison que les Anglais +tiennent tant à les développer chez les jeunes gens. Ils +y arrivent par les jeux dits éducateurs, jeux qu'il serait +inutile d'expliquer ici, car étant violents et parfois +dangereux, les familles ne les accepteraient jamais. +Les parents français sont, comme on le sait, fort +craintifs pour leurs enfants<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>. D'ailleurs les directeurs +d'établissements étant rendus pécuniairement responsables +par les tribunaux des accidents qui se produisent, +il est évident qu'aucun d'eux ne consentirait +à courir de pareils risques.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> «La terreur des mères françaises pénètre jusqu'au régiment, écrit M. Max +Leclerc; elle paralyse même des officiers de cavalerie. J'ai vu, pendant mon +volontariat, un capitaine instructeur qui n'osait pas faire galoper nos précieuses +personnes à travers champ, de peur des chutes et des réclamations des +familles.» +</p><p> +«Au collège anglais de Harrow, lisons-nous dans <i>la France de demain</i>, les +élèves se rendent à la piscine, suivant leur bon plaisir, sous la seule garde des +principes d'hygiène qui leur ont été inculqués. S'ils y contreviennent, tant pis +pour eux. L'année dernière, l'un d'eux se noya. Dans son estomac on trouva une +livre et demie de cerises. A cette occasion, tous furent réunis dans la grande +salle des «speeches», et un médecin leur expliqua pourquoi leur camarade était +mort. Nulle autre précaution préventive ne fut prise et les parents n'en réclamèrent +pas.» Qu'on rapproche cette attitude si sage de celle de ces pères français—cités +dans l'enquête—qui intentent des poursuites contre le proviseur, parce +que leurs fils ont été légèrement blessés dans les jeux.</p></div> + +<p>Ce n'est pourtant qu'en exposant le jeune homme à +quelques accidents, d'autant moins graves qu'il possédera +un peu les qualités de discipline, d'endurance, +de hardiesse, de décision, de coup d'œil, de solidarité, +développées par ces exercices, qu'on peut lui faire +acquérir de telles aptitudes. Elles font la force des +Anglais, mais, pour les raisons que je viens de dire, +les Latins doivent renoncer à les acquérir. Nos ridicules +exercices de gymnastique ne sauraient les développer +<span class="pagenum"><a name="244" id="Page_244"> [Pg 244]</a></span> +en aucune façon. Le service militaire, avec +quelques campagnes lointaines, peut seul les donner +un peu.</p> + +<p>Un des plus grands bienfaits de ces jeux éducateurs +des Anglais est l'esprit d'étroite solidarité qu'ils +donnent à ceux qui s'y livrent. J'ai rappelé dans un +de mes livres l'exemple suivant dont fut frappé plus +d'un observateur.</p> + +<p>Dans les jeux de balle avec des Anglais, les jeunes +Français perdent généralement la partie, simplement +parce que le joueur anglais, préoccupé du succès de +son équipe et non d'un succès personnel, passe à son +voisin la balle qu'il ne peut garder, alors que le +joueur français s'obstine à la conserver, préférant +que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée +par un camarade. Le succès de son groupe lui est +indifférent, il ne s'intéresse qu'au sien propre. Cet +égoïsme le suivra naturellement dans la vie et, s'il +devient chef militaire, il lui arrivera parfois de laisser +écraser un collègue auquel il aurait pu porter +secours pour éviter de lui procurer un succès. Nous +avons vu d'aussi tristes exemples dans notre dernière +guerre.</p> + +<p>Ce que les mêmes jeux éducateurs donnent également, +c'est un grand empire sur soi, ce <i>self control</i> +que les Anglais mettent au-dessus de toutes les autres +qualités et qu'ils travaillent sans cesse à perfectionner +quand ils ne le possèdent pas à un haut degré. Je me +souviens d'une réflexion que me fit à ce propos un +major anglais au mont Abou, région de l'Inde située +au milieu de jungles épaisses infestées de tigres et de +serpents et qu'il est fort dangereux de parcourir la +nuit. Comme il sortait un soir du bungalow que nous +<span class="pagenum"><a name="245" id="Page_245"> [Pg 245]</a></span> +habitions, je lui demandai où il pouvait bien aller +seul dans une localité aussi mal fréquentée. Après +quelques moments d'hésitation, il me répondit en +rougissant que, ne possédant pas encore assez de +sang-froid et d'empire sur ses nerfs, il allait s'exercer +tous les soirs à en acquérir. Ce fut indirectement +que je sus la nature de cet exercice. Il consistait à se +poster au fond d'un ravin absolument désert et où l'on +ne pouvait espérer aucun secours, pour guetter à l'affût +le tigre quand il vient se désaltérer. L'attente peut durer +des heures ou même une nuit entière sans succès. +Pendant tout ce temps, on tâche de réfléchir sur l'utilité +de dominer ses nerfs, car, lorsque le tigre a paru, +on a juste deux ou trois secondes pour le viser à la +tête et le tuer net. Si on se borne à le blesser, on +est infailliblement perdu. L'exercice est évidemment +fort chanceux, mais, après s'y être livré quelque +temps, on est sûr de soi-même et on ne redoute rien +dans la vie. Quand une nation possède beaucoup +d'hommes ainsi trempés, elle est destinée à dominer +le monde.</p> + +<p> </p> + +<p><i>Développement de la persévérance et de la volonté.</i>—De +telles qualités sont le plus souvent héréditaires +et ne s'acquièrent pas facilement. On peut cependant +les développer quelque peu par l'éducation. Il n'y a +d'autre méthode à employer que de placer le plus +souvent possible l'élève dans des circonstances où il +ait à réfléchir avant de se décider et de l'obliger, +quand il a pris une résolution, à l'exécuter complètement. +S. Blakie rapporte que le poète Wordsworth, +ayant un jour résolu de faire une excursion dans une +montagne, la continua malgré un violent orage, donnant +<span class="pagenum"><a name="246" id="Page_246"> [Pg 246]</a></span> +pour raison «qu'abandonner un projet pour +éviter un léger inconvénient est dangereux pour le +caractère».</p> + +<p>Les Anglais connaissent bien la valeur de ces qualités +viriles, et c'est pourquoi elles provoquent toujours +chez eux une vive admiration, même quand ils +les rencontrent chez leurs ennemis. J'emprunte au +journal la <i>France de demain</i> l'extrait suivant d'un discours +prononcé au collège d'Epsom par lord Roseberry:</p> + +<blockquote><p>Lorsque nous apprenons qu'un homme, en quelque lieu que +ce soit, s'est élevé au-dessus de ses compagnons, par ses qualités +viriles, nous l'admirons et nous l'honorons, sans nous soucier +du pays auquel il appartient. Je veux vous donner en +exemple un homme dont le nom est familier à la plupart d'entre +vous. Je veux parler du colonel Marchand. C'est un Français. +Il y a peu de temps, il accomplit un voyage de trois années à +travers l'Afrique, de l'Ouest à l'Est, au prix d'incroyables +fatigues, entouré et suivi par des sauvages qu'il sut s'attacher, +et il réussit dans son entreprise d'une manière qui couronne à +jamais son nom de gloire. Et j'ajoute qu'après avoir accompli +son devoir il se comporta avec une telle dignité et modestie +qu'il est un des hommes que les Anglais ont plaisir à honorer. +L'an dernier, comme quelques-uns d'entre vous le savent, son +devoir le plaça dans une collision momentanée avec les intérêts +de l'Angleterre. Mais, je suis convaincu que malgré cet incident +passager, si le colonel Marchand venait en Angleterre, il aurait +une réception le cédant seulement à celle qu'il eut dans son +propre pays. Et toujours il en a été ainsi en Angleterre. Les +plus chaleureuses réceptions qui ont été faites à Londres, dans +la dernière moitié du siècle, ont été faites à des étrangers.</p> + +<p>J'ai assisté à l'enthousiasme en l'honneur de Kossuth, dont +bien peu d'entre vous peut-être ont entendu parler. Les Anglais +voyaient en lui un homme, et leur cœur bondissait pour le +saluer. Ma mémoire d'enfant se rappelle les drapeaux et les +décorations qui l'accueillirent. L'autre réception fut offerte à +Garibaldi. Garibaldi fut reçu avec un tel honneur que personne +jamais, excepté la princesse de Galles, à son arrivée, n'en reçut +un semblable. Pour quelle raison? Parce qu'il était un homme.</p></blockquote> + +<p>Les Latins possédant peu de persévérance et de +<span class="pagenum"><a name="247" id="Page_247"> [Pg 247]</a></span> +volonté, il faudrait multiplier énormément les occasions +pouvant se présenter pour eux d'exercer ces +qualités maîtresses. Elles suffisent à assurer le succès +d'un homme dans la vie, si modestes et difficiles que +soient ses débuts. Rien ne résiste à une volonté forte +et persévérante, les physiologistes savent qu'elle +triomphe de la douleur même<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. L'histoire nous +montre qu'elle peut triompher aussi des hommes et +des dieux et que par elle se sont fondés les plus puissants +empires.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> «Jusqu'ici, écrit le D<sup>r</sup> Eifer, on a peu tenu compte de la volonté du sujet +dans l'apparition de phénomènes regardés comme hystériques. Je rapprocherai +des faits divers observés de divers côtés le cas d'un amateur européen que j'ai +connu aux Indes. Ayant vu les exercices des fakirs, il voulut les imiter. En +appliquant fortement sa volonté, il s'enfonçait de longues aiguilles dans les joues +et dans les mains sans souffrir aucunement, et les plaies restaient exsangues. +S'il négligeait de vouloir, au contraire, il souffrait et la plaie saignait. Pour gagner +sa vie comme prodige, il suffit donc de vouloir, mais il faut vouloir fortement et +longtemps, cela n'est pas donné à tout le monde.»</p></div> + +<p>L'histoire nous apprend aussi que c'est par l'affaiblissement +de leur caractère—et jamais par celle +de leur intelligence—que les peuples périssent. +Quand on lit les récits de la désastreuse campagne +de 1870, ce qui frappe d'abord, c'est l'absence totale, +chez les chefs de tout grade, des qualités de caractère. +On constate en eux le même manque total de +décision, de hardiesse et surtout d'initiative. Les combinaisons +stratégiques des Allemands étaient des plus +simples, mais les officiers, quel que fût leur grade, +possédaient de l'initiative et savaient ce qu'il fallait +faire dans un cas donné, alors même qu'ils ne recevaient +pas d'ordres. Nous ne possédions que le courage, +qualité pouvant suffire avec les petites armées +de jadis qui manœuvraient sous les yeux d'un chef. +Elles valaient ce que valait le chef et un homme +<span class="pagenum"><a name="248" id="Page_248"> [Pg 248]</a></span> +capable suffisait pour les diriger. Aujourd'hui, chaque +officier doit jouer le rôle que jouait jadis un général +en chef et, dans l'avenir, le succès sera aux armées +qui posséderont le plus d'officiers au caractère vigoureusement +trempé. Ce n'est pas par la lecture des +livres que se forment de tels hommes. +<span class="pagenum"><a name="249" id="Page_249"> [Pg 249]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_3"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h2>L'enseignement de la morale.</h2> + + +<p>Il est un point fondamental de l'éducation, l'enseignement +de la morale, dont l'importance est trop +grande pour que nous ne lui consacrions pas un chapitre +spécial. Le niveau moral d'un peuple, c'est-à-dire +la façon dont il observe certaines règles de conduite, +marque sa place dans l'échelle de la civilisation et +aussi sa puissance. Dès que sa morale se dissocie, tous +les liens de l'édifice social se dissocient également.</p> + +<p>Les règles de conduite peuvent varier d'une race à +une autre, d'un temps à un autre, mais, pour un +temps donné et un peuple donné, elles sont invariables.</p> + +<p>L'éducation morale doit être, comme toute éducation, +uniquement basée sur l'expérience et jamais +enseignée par les préceptes des livres.</p> + +<p>Tout enseignement moral sera insuffisant tant que +le maître ne saura pas apprendre expérimentalement +à l'élève à distinguer nettement ce qui est bien de ce +qui est mal et à lui inculquer une claire notion du +devoir.</p> + +<p>Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au +moyen de règles de morale apprises par cœur et de +<span class="pagenum"><a name="250" id="Page_250"> [Pg 250]</a></span> +sentencieux discours? Il faut avoir une grande ignorance +de la constitution mentale d'un enfant pour +supposer qu'on puisse exercer ainsi sur sa conduite +l'influence la plus légère.</p> + +<p>Les éléments de l'éducation morale de l'enfant +doivent dériver de son expérience personnelle. L'expérience +seule instruit les hommes et seule aussi elle +peut instruire la jeunesse. La réprobation générale +suivant certains actes, l'approbation s'attachant à +d'autres montrent bientôt à l'enfant ce qui est bien et +ce qui est mal. L'expérience lui indique les conséquences +avantageuses ou fâcheuses de certaines +actions et les nécessités qu'entraînent les rapports +avec ses semblables, surtout si l'on a toujours soin de +lui faire supporter les conséquences de ses actes et +réparer les dommages qu'il a causés. Il doit apprendre +par lui-même que le travail, l'économie, l'ordre, la +loyauté, le goût de l'étude ayant pour résultat final +d'accroître son bien-être et satisfaire sa conscience, +portent en eux leur récompense. Le maître ne +peut intervenir utilement qu'en condensant sous +forme de préceptes les résultats de cette expérience.</p> + +<p>L'éducation morale n'est complète que lorsque l'habitude +de faire le bien et d'éviter le mal est devenue +inconsciente. Alors seulement la morale se trouve +formée. Il est très beau de savoir lutter contre une +tentation. Il est beaucoup plus sûr de n'avoir même +pas à lutter contre elle.</p> + +<p>L'éducation morale doit surtout apprendre à se +gouverner soi-même et à acquérir un respect inviolable +du devoir. C'est vers ce but essentiel que tend +l'éducation anglaise et il faut avouer qu'elle l'atteint +<span class="pagenum"><a name="251" id="Page_251"> [Pg 251]</a></span> +parfaitement. Le souci constant de ceux qui la +dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer lui-même +le bien et le mal et à savoir se décider tout seul, alors +que nous ne lui apprenons qu'à se laisser conduire<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>. +Il faut avoir observé de près deux enfants, l'un français +et l'autre anglais, du même âge, en présence +d'une difficulté, les irrésolutions du premier, la décision +du second, pour comprendre la différence de +résultats des deux éducations.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> «On donne à l'enfant anglais, écrit M. Max Leclerc, confiance en lui-même +en le livrant de bonne heure à ses seules forces, on fait naître le sentiment de la +responsabilité en lui laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le mal. +S'il fait le mal, il supportera la peine de sa faute ou les conséquences de son +acte... On lui inspire l'horreur du mensonge, on le croit toujours sur parole jusqu'à +preuve qu'il a menti.»</p></div> + +<p>Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale +est le milieu. Les suggestions engendrées par le +milieu jouent un rôle tout à fait prépondérant dans +l'éducation de l'enfant. Sa tendance à l'imitation étant +inconsciente se trouve par cela même très forte. C'est +d'après la conduite des êtres qui l'entourent que se +forment ses règles instinctives de conduite et que se +crée son idéal. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui +tu es», est un de nos plus sages proverbes. L'enfant +estime ce qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit +méprisé. Ces suggestions, subies d'abord, se transformeront +chez lui en des réflexes qui finiront par se +fixer pour la vie. De là le rôle immense—utile ou +funeste—des parents ou des professeurs. L'action +inconsciente de l'entourage et du milieu est une des +plus importantes formes de l'éducation morale.</p> + +<p>Bien que s'occupant beaucoup de leurs enfants, les +parents français sont cependant de très insuffisants +moralisateurs. Ils ont trop de faiblesse pour posséder +<span class="pagenum"><a name="252" id="Page_252"> [Pg 252]</a></span> +beaucoup d'autorité, et leur défaut d'autorité réduit +singulièrement leur prestige. Conscients de cette +faiblesse, ils mettent le plus tôt possible leurs enfants +au lycée, persuadés que les professeurs sauront +imposer l'éducation qu'ils se sentent impuissants à +donner. Mais le lycée constitue généralement un triste +milieu d'éducation morale. Chez les élèves, la seule +loi reconnue est celle du plus fort. Le surveillant +représente pour eux un ennemi, qu'ils subissent en +professant pour lui une antipathie d'ailleurs réciproque. +Quant aux professeurs, ils considèrent que +leur unique tâche est de faire leur cours sans avoir +à s'occuper en aucune façon de moraliser les élèves. +«Quand le professeur, écrit M. Fouillée, aura dit +qu'il faut aimer sa famille et mourir pour sa patrie, +il sera au bout de sa morale.»</p> + +<p>Ce seront seulement les très zélés qui iront aussi +loin. Les autres se montrent en général fort sceptiques +pour tout ce qui concerne de telles notions, et +gardent à leur égard un dédaigneux silence ou se +bornent à d'ironiques allusions sur l'incertitude +des idées morales. Très rompus aux méthodes de +critique négative, ils possèdent trop peu d'expérience +des hommes et des choses pour comprendre +que ce n'est pas à l'enfant qu'il faut enseigner des +incertitudes. Ils oublient souvent que leur rôle +n'est pas de combattre, fût-ce simplement au moyen +d'un méprisant silence, trop bien interprété par la jeunesse, +les traditions et les sentiments qui sont la base +même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est +pas de société possible. Avec une philosophie moins +livresque, et par conséquent plus haute, ils verraient +vite que si la morale, comme la science, comme toute +<span class="pagenum"><a name="253" id="Page_253"> [Pg 253]</a></span> +chose en un mot, ne présente au point de vue philosophique +qu'une valeur relative, cette valeur relative +devient très absolue pour un peuple donné, à un +moment donné, et doit être rigoureusement respectée. +Une société ne peut durer que lorsqu'elle possède des +règles communes et surtout un idéal commun, +capable de créer des coutumes morales admises par +tous ses membres.</p> + +<p>Peu importe la valeur théorique de cet idéal et +de la morale qui en dérive, peu importe qu'il soit +constitué par le culte de la patrie, la gloire du Christ, +la grandeur d'Allah, ou par toute autre conception +du même ordre. L'acquisition d'un idéal quelconque +a toujours suffi pour donner à un peuple des sentiments +communs, des intérêts communs et l'élever de +la barbarie à la civilisation.</p> + +<p>C'est sur cet héritage de traditions, d'idéal, ou, si +l'on veut, de préjugés communs, que se fonde la +discipline intérieure, mère de toutes les habitudes +morales, qui dispense de subir la loi d'un maître. +Mieux vaut encore obéir aux morts qu'aux vivants. +Les peuples qui ne veulent plus supporter la loi des +premiers sont condamnés à subir la tyrannie des +derniers. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous +faisons tous partie de cette chaîne ininterrompue qui +constitue une race. Un peuple ne sort de la barbarie +que lorsqu'il a un idéal à défendre. Dès qu'il l'a +perdu, il ne forme plus qu'une poussière d'individus +sans cohésion, et retourne bientôt à la barbarie.</p> + +<p>La grande difficulté de l'enseignement de l'éthique, +chez les peuples catholiques, c'est que pendant de +longs siècles leur morale n'a eu d'autres fondements +que des prescriptions religieuses aujourd'hui +<span class="pagenum"><a name="254" id="Page_254"> [Pg 254]</a></span> +sans force. La morale, c'était simplement ce qui plaisait +à un Dieu punissant par des supplices éternels +les coupables osant transgresser ses lois.</p> + +<p>La religion et la morale, si intimement liées dans +les cultes sémitiques, ont toujours été complètement +indépendantes dans d'autres, ceux de l'Inde par +exemple. Cette indépendance, si contraire à nos idées +héréditaires, nous devons tâcher de l'acquérir. Sa +démonstration est facile.</p> + +<p>Il suffit, en effet, de réfléchir un instant pour +reconnaître que la religion et la morale sont choses +entièrement distinctes. Au gré de nos sentiments et +de nos intérêts, nous pouvons adopter ou rejeter la +première, mais nous sommes tous obligés de subir la +seconde.</p> + +<p>Aussitôt que des êtres vivants, animaux ou hommes, +sont constitués en société, ils doivent nécessairement +obéir à certaines règles, sans lesquelles l'existence de +cette société serait impossible. Le dévouement aux +intérêts de la collectivité, le respect de l'ordre et des +coutumes établies, l'obéissance aux chefs, la protection +des enfants et des vieillards, etc., sont des +nécessités sociales indépendantes de tous les cultes, +puisque les religions peuvent changer sans que se +modifient ces nécessités. Les banalités du Décalogue +ne sont que la mise en formules de règles créées par +des obligations sociales impérieuses.</p> + +<p>En matière d'enseignement de la morale, il faut, +comme je l'ai dit déjà, créer chez l'enfant des habitudes +mentales, et ne pas perdre son temps à lui enseigner +des règles ou lui faire de sentencieux discours.</p> + +<p>Que si, cependant, le professeur se croyait obligé de +disserter sur la morale, il lui serait possible de le +<span class="pagenum"><a name="255" id="Page_255"> [Pg 255]</a></span> +faire de façon à intéresser ses élèves. Commençant +par l'étude de la morale chez les animaux, le professeur +décrirait les sociétés animales, puis montrerait +comment on peut donner, par création de réflexes, +à certains animaux, des sentiments de moralité supérieurs, +parfois, à ceux de l'homme parce que la raison +ne vient pas comme chez ce dernier se superposer +aux réflexes acquis. Passant ensuite à l'histoire des +civilisations, il montrerait de quelle façon les peuples +sont sortis de la barbarie dès qu'ils ont pu acquérir +des règles morales assez stables, et comment ils y +sont retournés quand ils les ont perdues.</p> + +<p>Descendant ensuite de ces généralités pour arriver +à l'individu, le professeur ferait voir à l'élève que +celui-ci n'est qu'un fragment de sa famille et ne +serait rien sans elle, d'où ses devoirs envers sa +famille, que cette famille n'est qu'un fragment de la +société et ne vivrait pas sans elle, d'où ses devoirs +envers la société. Ayant chaque jour à nous appuyer +sur l'ordre social, nous sommes aussi intéressés à sa +prospérité qu'à la nôtre. La société a, dans une très +petite mesure, besoin de chacun de nous individuellement, +mais nous avons beaucoup plus besoin d'elle. +De ces considérations évidentes découle la nécessité +d'observer certaines règles de conduite.</p> + +<p>Leur ensemble constitue la morale. Ces règles +varient nécessairement d'un peuple à un autre, +puisque les sociétés ne sont pas partout identiques +et évoluent lentement, mais pour un temps et un +peuple donnés elles demeurent, je le répète, invariables. +C'est seulement quand elles sont solidement fixées +dans les âmes qu'un peuple peut s'élever au sommet +de la civilisation. +<span class="pagenum"><a name="256" id="Page_256"> [Pg 256]</a></span></p> + +<p>La véritable force de l'Angleterre, ce n'est pas +seulement la valeur de l'éducation donnée à ses fils, +ce n'est pas sa richesse, ce ne sont pas ses flottes +innombrables, c'est, avant tout et au-dessus de tout, +la puissance considérable de son idéal moral. Elle +a des traditions stables et respectées, des chefs +obéis et dont l'autorité n'est jamais contestée. Elle +possède un Dieu national, synthèse des aspirations, +de l'énergie et des besoins de la race qui l'a créé. +L'antique Jéhovah de la Bible est devenu depuis longtemps +un Dieu exclusivement anglais, gouvernant le +monde au profit de l'Angleterre, et donnant pour base +au droit et à la justice les intérêts anglais. Les autres +peuples ne représentent qu'une masse confuse d'êtres +inférieurs, destinés à devenir tributaires de la puissance +britannique. En essayant de soumettre les peuples +lointains à leurs lois, les Anglais sont persuadés +qu'ils ne font qu'accomplir leur divine mission de +civiliser le monde et le sortir de l'erreur. Les Arabes, +eux aussi, croyaient obéir à la volonté du Dieu de +Mahomet, quand ils réussirent—grâce à cette +croyance—à conquérir une partie du monde gréco-romain +et à fonder un des plus vastes empires qu'ait +connus l'histoire.</p> + +<p>Le philosophe doit s'incliner devant de telles +croyances, quand il voit la grandeur de leurs effets. +Elles font partie des forces de la nature, et vainement +essaierait-on de les combattre.</p> + +<p>C'est en dehors des sphères de la raison que naissent +et meurent les traditions et les croyances. Quand +la discussion semble provoquer leur chute, elles +étaient déjà bien ébranlées. Aujourd'hui, rien de ce +qui touche à l'idéal anglais n'est discuté ni discutable +<span class="pagenum"><a name="257" id="Page_257"> [Pg 257]</a></span> +sur le sol britannique. Aucun argument rationaliste +ne saurait l'entamer. Petits et grands vénèrent profondément +leur Dieu national, respectent des traditions +fixées par une hérédité séculaire et les principes +de morale invariables qui en découlent. Possédant +en outre à un haut degré le sens du réel, et +comprenant la puissance des faits, ils savent s'y +accommoder et y accommodent aussi leurs principes. +Aussi les revers les plus humiliants ne sauraient les +accabler. Que peuvent signifier d'ailleurs des événements +transitoires contre le peuple de Dieu, qui est +éternel?</p> + +<p>Les Français, eux aussi, ont possédé jadis un idéal +assez fort, mais dès qu'il n'a plus semblé s'adapter à +leurs besoins, ils l'ont détruit violemment et n'ont pas +réussi encore à le remplacer.</p> + +<p>Ayant perdu leurs traditions et leurs dieux, ils +cherchèrent à baser sur la raison pure des principes +nouveaux destinés à soutenir l'édifice social, mais +ces principes incertains sont devenus de plus en plus +discutés et flottants. La raison humaine ne s'est pas +montrée encore assez forte ni assez haute pour construire +les bases d'un édifice social. Elle n'a servi qu'à +bâtir des monuments fragiles, qui tombent en ruines +avant même d'être terminés. Elle n'a rien élevé de +solide, mais a tout ébranlé. Les peuples qui se sont +confiés à elle ne croient plus à leurs dieux, à leurs +traditions et à leurs principes. Ils ne croient pas +davantage à leurs chefs et les renversent après les +avoir acclamés. Ne possédant à aucun degré le sens +des possibilités et des réalités, ils vivent de plus en +plus dans l'irréel, poursuivant sans cesse d'hallucinantes +chimères. +<span class="pagenum"><a name="258" id="Page_258"> [Pg 258]</a></span></p> + +<p>Comment réussir à édifier un idéal social sur d'aussi +inconstantes bases, sur d'aussi fragiles incertitudes? +Sous peine de périr, il faut y arriver pourtant. Une +nation peut bien subsister quelque temps sans idéal, +mais l'histoire nous apprend que, dans ces conditions, +elle ne saurait durer. Un peuple n'a jamais survécu +longtemps à la perte de son idéal.</p> + +<p>L'idéal à défendre est toujours fils du temps et +non de nos volontés. Ne pouvant le créer par notre +vouloir, nous sommes condamnés à l'accepter sans +chercher à le discuter.</p> + +<p>Trop de choses ont été détruites en France pour +que beaucoup d'idéals aient survécu. Il nous en reste +un cependant, constitué par la notion de patrie. C'est +à peu près le seul demeuré debout sur les vestiges +des religions et des croyances que le temps a +brisées.</p> + +<p>Cette notion de patrie qui, heureusement pour +nous, survit encore dans la majorité des âmes, représente +l'héritage de sentiments, de traditions, de +pensées et d'intérêts communs dont je parlais plus +haut. Elle est le dernier lien qui maintienne encore +l'existence des sociétés latines. Il faut dès l'enfance +apprendre à l'aimer et le défendre et jamais le discuter.</p> + +<p>C'est parce que pendant près d'un siècle les Universités +allemandes ont sans cesse exalté l'idée de patrie +que l'Allemagne est devenue si forte et si grande. En +Angleterre, un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné, +car il se trouve depuis longtemps fixé par l'hérédité +dans les âmes. En Amérique, où l'idée de patrie +est encore un peu neuve et pourrait être ébranlée +par l'apport constant de sang étranger,—si dangereux +<span class="pagenum"><a name="259" id="Page_259"> [Pg 259]</a></span> +pour les pays qui ne sont pas assez forts pour +l'absorber,—il constitue un de ceux sur lesquels les +éducateurs insistent le plus.</p> + +<p>«Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie +jamais que chaque élève est un citoyen américain, et +que, dans tous les enseignements, et en particulier +dans celui de la géographie et de l'histoire, c'est la +question de patriotisme qui doit dominer, afin d'inspirer +à l'enfant une admiration presque sans bornes +pour la grande nation qu'il doit appeler sienne.»</p> + +<p>Ce ne sont plus malheureusement de telles idées +qui semblent dominer dans notre Université. Elle est +très imbue de socialisme, de cosmopolitisme et de +rationalisme. La notion de patrie paraît à beaucoup de +jeunes professeurs une vieillerie quelque peu méprisable<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>. +Un universitaire éminent, devenu depuis académicien, +a marqué en termes très forts, longtemps +avant de verser dans la politique, ce vice profond de +notre Université, vice qui rend si dangereuse l'éducation +qu'elle donne.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Quelques-uns vont beaucoup plus loin encore. Le ministre de l'Instruction +publique s'est vu forcé de révoquer un professeur qui enseignait à ses élèves +que le drapeau français devrait être planté dans du fumier, et assimilait les soldats +à des cambrioleurs. Une souscription fut immédiatement ouverte en sa faveur par +un professeur à la Sorbonne, contre lequel le Ministre dut également sévir. Interpellé +à la Chambre des députés à propos de ces faits, le Ministre prononça les +paroles suivantes qui—heureusement—furent couvertes d'applaudissements: +</p><p> +«... C'en serait fait, non pas de l'Université seulement, mais de la France +elle-même, si le drapeau pouvait être outragé, si l'idée supérieure de la patrie, +du dévouement et des sacrifices qu'aux heures de péril chacun doit être prêt à lui +consentir, pouvait être reniée et condamnée par ceux-là mêmes qui sont chargés +de préparer la France de demain.» +</p><p> +Les faits que le ministre de l'Instruction publique a dû réprimer jettent le plus +triste jour sur l'état mental de certains de nos professeurs. Des faits semblables +seraient impossibles en Allemagne et en Angleterre, où le respect de l'idée de +patrie est universel. Une guerre récente a montré sa puissance au Japon.</p></div> + +<p>Quand on n'a pas assez de philosophie pour comprendre +les nécessités qui créent un idéal, il faut +<span class="pagenum"><a name="260" id="Page_260"> [Pg 260]</a></span> +au moins ne pas oublier que, sans cet idéal, il n'est +pas de société possible. Critiquer l'idée de patrie, +vouloir affaiblir les armées qui la défendent, c'est se +condamner à subir les invasions, les révolutions sanglantes, +les Césars libérateurs, c'est-à-dire toutes les +formes de cette basse décadence par laquelle tant de +peuples ont vu clore leur histoire.</p> + +<p>L'esprit nouveau qui se répand de plus en plus +dans l'Université constitue, je le répète, un redoutable +danger pour notre avenir. La menace en est trop +visible pour ne pas avoir frappé tous les esprits qui +s'intéressent aux destinées de notre pays.</p> + +<blockquote><p>... Il semble, disait dans un discours un ancien ministre, +M. Raymond Poincaré, que, depuis quelque temps, un vent +mauvais ait soufflé sur certaines âmes françaises et ait effacé +en elles des souvenirs qu'on aurait pu croire ineffaçables! Il +s'est trouvé, jusque dans l'Université, des esprits qui se sont +laissé séduire et dévoyer par une sorte de mysticisme humanitaire. +Il s'est rencontré des gens pour ne plus reconnaître dans +le drapeau tricolore l'emblème de notre unité nationale, le symbole +sacré de nos regrets et de nos espérances, et pour proférer +contre l'armée des injures criminelles. Maudite soit la philosophie +mensongère dont se couvrent ces attentats contre la patrie! +Elle méconnaît, sous prétexte d'humanité, les sentiments qui +contribuent le plus à élever le cœur des hommes, à fortifier leur +caractère et à ennoblir leur destinée.</p></blockquote> + +<blockquote><p>Ce qui est grave, dans certaine affaire récente, dit de son côté +M. P. Deschanel, Président de la Chambre des Députés, dans un +de ses discours, ce n'est pas seulement qu'un Français, un +maître de la jeunesse, un professeur de l'Université, ait outragé +le drapeau et traité d'«escarpes» les soldats et les marins français +morts à Madagascar: c'est qu'il se soit trouvé dans les premiers +rangs de la hiérarchie universitaire d'autres professeurs +pour le défendre, un parti pour organiser des manifestations en +son honneur, c'est qu'ici même, au milieu de nos populations +si pondérées, si sages, et qui ont vu, il y a trente ans, l'invasion, +plusieurs journaux, au lieu de se faire l'écho de l'indignation +publique, aient cherché des excuses à de pareilles insultes +contre nos soldats et contre le drapeau.</p></blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="261" id="Page_261"> [Pg 261]</a></span> +Et quelle est la cause profonde de pareils accès +d'humanitarisme apparent? Simplement cette soif +intense d'inégalité qui fait le fond secret des principes +d'égalité que nous proclamons bien haut. Sortis +généralement des couches les plus obscures de la +démocratie, nos professeurs ne veulent souffrir aucun +contact avec les membres de la classe où ils sont nés. +Leurs diplômes leur confèrent, suivant eux, une véritable +aristocratie, qui doit leur éviter de telles promiscuités. +M. Georges Goyau a fort bien mis à nu +ces mobiles dans un article de la <i>Revue des Deux +Mondes</i> dont voici quelques extraits:</p> + +<blockquote><p>... On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du militarisme, +dénoncée par ces écrivains, leur en faisait oublier la +grandeur, c'est que cette servitude avait choqué surtout, en eux, +une certaine indolence d'agir et un aristocratique besoin d'inégalité. +Le temps et l'audace aidant, ils ont mis leurs âmes à nu; +si laides soient-elles, il nous faut regarder.</p> + +<p>Ce qui l'irrite et l'exaspère, durant son séjour à la caserne, +c'est qu'il a pour camarades des faubouriens et des paysans, +rustres pour tout de bon, grossiers sans morbidesse, brutaux +sans raffinement, faisant l'amour sans érotisme. Un rêveur +voluptueux et distingué se répute déclassé, lorsque la caserne +l'oblige à de pareils contacts.</p> + +<p>Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et—pourquoi ne +pas le dire?—de sophistique, c'est de s'emparer du mot de +«démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un fouet, +pour venger certaines susceptibilités et certaines souffrances de +caserne provenant précisément, chez nos «intellectuels», d'un +dégoût inné de la démocratie.</p> + +<p>La masse prolétarienne, assure un écrivain, n'a aucun intérêt +à rendre un culte à cette entité indéfinie, embrouillardée, qui est +la patrie. Dès lors, faisons savoir au prolétaire que les conséquences +d'une défaite intéressent peu sa destinée, et que son +bien personnel ne lui commande point de se battre; il ne se +battra plus. Voilà l'avant-dernier mot de la propagande antimilitariste: +c'est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir +l'égoïsme comme mobile.</p> + +<p>En un pareil tournant, c'est un vilain spectacle que celui de +l'humanitarisme. L'homme qui faillit à son devoir aime bien se +<span class="pagenum"><a name="262" id="Page_262"> [Pg 262]</a></span> +donner l'illusion d'un motif élevé, se considérer, au moment +même où il se désintéresse de ses semblables, comme un fragment +de l'humanité en mue, et intercaler sa défaillance dans +l'évolution de cette humanité.</p></blockquote> + +<p>On ne saurait trop insister sur cette question, elle +est vitale aujourd'hui. Un peuple ne peut subsister +qu'en possédant quelques idées communes. Il ne +nous en reste plus qu'une, qui soit défendable par +tous les partis: l'idée de patrie.</p> + +<p>Et pas n'est besoin de considérations métaphysiques +ou sentimentales pour enseigner à la jeunesse +la valeur de cet idéal. Il n'y a qu'à lui montrer ce que +deviennent les peuples ayant perdu leur patrie. L'histoire +de l'Irlande, de la Pologne, de l'Arménie, de +l'Alsace, etc., nous disent le sort des nations qui +tombent sous la loi de maîtres étrangers. Polonais +bâtonnés par les Allemands, bâtonnés aussi par les +Russes, et de plus expédiés en Sibérie dès qu'ils protestent +contre ce régime de fer, Alsaciens fustigés au +régiment par des chefs soucieux de bien montrer qu'ils +sont leurs maîtres, Irlandais condamnés à des avanies +journalières par les Anglais, etc., montrent le sort +des peuples qui n'ont plus de patrie. En la perdant, +ils ont tout perdu, jusqu'au droit d'avoir une histoire.</p> + +<p>L'idée de patrie implique naturellement le respect +de l'armée chargée de la protéger.</p> + +<p>Certes, le militarisme est une des plaies de l'Europe. +Il est dangereux et ruineux, mais beaucoup +plus dangereuse et beaucoup plus ruineuse encore +serait sa suppression. Les gendarmes sont également +d'un entretien fort coûteux. Personne ne parle +cependant de s'en passer, parce que chacun sait bien +que sans eux nous serions promptement victimes des +voleurs et des assassins. +<span class="pagenum"><a name="263" id="Page_263"> [Pg 263]</a></span></p> + +<p>Rien n'est plus funeste pour l'avenir d'un pays que +les discours de quelques philanthropes à courte vue, +parlant de désarmement, de fraternité et de paix universelle. +Leur humanitarisme vague finirait par saper +entièrement notre patriotisme et nous laisserait désarmés +devant des adversaires qui ne désarment jamais. +Attendons pour écouter tous ces discoureurs que nous +n'ayons plus d'ennemis.</p> + +<p>Et nous sommes bien loin, hélas! de n'en plus +avoir. A la vérité, nous n'en avons jamais eu davantage. +Il faut être singulièrement aveuglé par des chimères +pour ne pas le voir.</p> + +<p>M. Faguet a montré dans de belles pages, dont je +vais reproduire quelques fragments, qu'en ne se plaçant +même qu'à un point de vue strictement utilitaire, +nous devons respecter profondément notre patrie et +respecter profondément aussi l'armée chargée de la +défendre.</p> + +<blockquote><p>La France, écrit-il, est presque universellement détestée et +ces trois mobiles: la haine, la crainte et la cupidité, qui ont +réuni contre la Pologne ses puissants voisins, animent parfaitement +contre la France des voisins tout aussi redoutables.</p> + +<p>La disparition de la France est en train de devenir un rêve +européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé +l'Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l'a longtemps +gênée du contre-coup de ses agitations intérieures; comme +la Pologne, elle est un peuple qu'on juge trop brave et trop +aventureux, bien que, sans perdre sa bravoure, elle semble +avoir perdu le goût des aventures; comme la Pologne, elle est +facile à partager, ayant des voisins de tous les côtés...</p> + +<p>Il faut donc aimer la patrie profondément; mais comment +convient-il de l'aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni circonlocutions, +et disons nettement qu'il faut l'aimer dans son moyen +de défense, c'est-à-dire dans son armée, comme tous les peuples +du monde ont aimé leur pays dans la force organisée pour le +défendre. Le patriotisme n'est pas le militarisme; il va plus loin, +il va, si vous voulez, plus haut, il va ailleurs; mais c'est là qu'il va +d'abord, et le militarisme est le signe et la mesure du patriotisme. +<span class="pagenum"><a name="264" id="Page_264"> [Pg 264]</a></span></p> + +<p>Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays, c'est parfaitement +le signe que ce pays se renonce; qu'il y ait seulement +un parti antimilitariste dans un pays, c'est un très mauvais +signe et il y a déjà lieu de pousser le cri d'alarme...</p> + +<p>La Patrie, c'est l'armée, l'armée c'est la Patrie elle-même, en +ce sens qu'elle est l'organe que, lentement, depuis des siècles, +la Patrie s'est construit et a ajusté au milieu qui lui a été fait, +pour subsister et se maintenir.</p> + +<p>... L'armée n'est pas seulement l'arme de la nation, elle en +est l'armature. C'est l'armée qui fait que la nation n'est pas un +être invertébré; c'est l'armée qui fait que la nation se tient +debout...</p> + +<p>Ce n'est qu'à titre de soldats, ce n'est que comme membres +de l'armée, que les Français se connaissent, comme coopérant à +une même œuvre, et comme réunis bien manifestement dans la +même idée.</p> + +<p>Les peuples très civilisés qui ont oublié d'être militaires ont +péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui revient à dire, ont +fait reculer la civilisation.</p></blockquote> + +<p>Il serait à souhaiter que beaucoup d'universitaires +partageassent les idées qui précèdent, au lieu de professer +plus ou moins ouvertement des théories diamétralement +contraires. Si l'esprit qui s'infiltre progressivement +chez nos professeurs continuait à s'y +répandre, nous serions menacés d'une dissociation +rapide. Un peuple peut perdre des batailles, perdre +des provinces et se relever encore. Il a tout perdu +et ne se relève pas quand il ne possède plus les +sentiments qui formaient l'armature de son âme +et le ressort de sa puissance. +<span class="pagenum"><a name="265" id="Page_265"> [Pg 265]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_4"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h2>L'enseignement de l'histoire et de la littérature.</h2> + + +<h3>§ 1.—L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE.</h3> + +<p>Ce sont principalement les universitaires ayant le +plus contribué à surcharger les programmes d'enseignement +de l'histoire, qui les ont maltraités devant la +Commission d'enquête. L'expérience devait nécessairement +leur apprendre que l'enseignement mnémonique +de l'histoire, tel qu'il est donné par l'Université, +constitue une perte totale de temps pour les élèves. +Aujourd'hui, les plus savants professeurs reconnaissent +eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les programmes.</p> + +<blockquote><p>L'histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant +qu'elle restes une mnémotechnie, elle risque d'être pour l'enfant +une fatigue en pure perte; elle ne devient une philosophie +qu'avec l'âge et surtout lorsque l'adolescent est appelé à appliquer +sa réflexion au monde voisin de celui où il doit vivre.</p> + +<p>Pour l'enfant, n'y aurait-il pas avantage à ne lui présenter +que les grandes étapes de l'histoire ancienne et des premiers +siècles de notre propre histoire sous forme de tableaux qui +frappent son imagination et, en provoquant des comparaisons +avec ce qu'il voit journellement autour de lui, lui laissent une +impression durable<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>?</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris.</p></div> + +<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="266" id="Page_266"> [Pg 266]</a></span> +Actuellement, l'enseignement historique, pendant toute la +classe de troisième et une partie de la classe de seconde, est +consacré au Moyen Age. C'est beaucoup trop, et pour un résultat +très mince. Pour la très grande majorité des écoliers, et je +crois que je pourrais dire pour tous, l'histoire du Moyen Age, +sauf les grands faits que l'on pourrait exposer en beaucoup +moins de temps, est à peu près inintelligible. Il serait donc possible +de faire de grandes économies sur le temps consacré aux +Mérovingiens, aux Carlovingiens et aux premiers Capétiens<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div> + +<p>«Fatigue en pure perte», dit M. Gréard. Enseignement +de choses «à peu près inintelligibles», dit +M. Lavisse. Voilà le bilan de l'enseignement universitaire +de l'histoire. Sous peine de refus aux examens, +les infortunés élèves sont bien obligés d'accumuler +dans leur tête l'énorme entassement de dates de +batailles, de généalogies de souverains, qui constituent +les programmes classiques. Hors cela, ils ne +veulent rien apprendre. Et c'est pourquoi, connaissant +très bien l'histoire des Perses et la liste de tous +les rois achéménides, ils ne savent que quelques +mots de l'histoire moderne. Beaucoup de bacheliers, +nous l'avons vu dans une précédente citation, n'ont +jamais entendu parler de la guerre de 1870<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas partie des programmes, +la plupart des élèves des écoles primaires n'en avaient pas entendu parler davantage. +<i>Le Temps</i> du 8 mars 1901 publiait la lettre d'un chef d'escadron qui, tous +les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu'il reçoit et qui doivent +répondre par écrit aux questions très simples qu'on leur pose. Sur ces +50 recrues, 30 n'ont jamais entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions +très vagues à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce que fut +cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la moitié des Français de la génération +actuelle n'a jamais entendu parler de la guerre franco-allemande et ne +soupçonne par conséquent aucun des enseignements profonds que nos défaites +comportent.</p></div> + +<p>Je suis tout à fait de l'avis de MM. Lavisse et Gréard +sur la nécessité de réduire l'étude de l'histoire +ancienne à quelque bref tableau facile à renfermer +dans un fort petit nombre de pages. Je serai peut-être +<span class="pagenum"><a name="267" id="Page_267"> [Pg 267]</a></span> +moins d'accord avec eux en assurant que l'enseignement +détaillé de l'histoire, comme on le trouve exposé +dans les livres classiques, n'est propre qu'à fausser le +jugement de l'élève et pervertir un peu sa moralité. +Les faits historiques représentant presque toujours +le triomphe de la ruse, de la violence et de la force, +ne paraissent pas très aptes à former l'esprit des +enfants. Pour peu d'ailleurs que ces derniers parcourent +quelques œuvres d'historiens—et ils le feront +tôt ou tard—ils s'apercevront bien vite que les +mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus +opposée par des auteurs différents. Cette constatation, +qu'ils étendront naturellement à ce qu'on leur enseigne, +affaiblira leur confiance dans l'autorité des +professeurs.</p> + +<p>Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l'enseignement +de l'histoire pour la formation de l'intelligence +de la jeunesse, si cet enseignement était donné +dans un tout autre esprit que celui qui règne chez nos +universitaires.</p> + +<p>Au lieu des généalogies de souverains et des récits +de bataille, il faudrait montrer à l'élève ce que chaque +peuple a laissé derrière lui, c'est-à-dire expliquer +l'histoire de sa civilisation. Elle s'éclaire surtout +par l'étude des monuments et des diverses œuvres +d'art. Si ces œuvres sont mises sous les yeux de l'élève +par des photographies, des projections, des visites +dans les musées, il est intéressé et retient toujours ce +qu'il a vu, alors qu'il ne retient pas ce qu'il a appris +par cœur<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Comme exemple des documents que peuvent fournir à l'histoire les œuvres +d'art et les monuments, je renvoie le lecteur à mon <i>Histoire des Civilisations +de l'Orient</i>, 3 vol. in-4<sup>o</sup> avec 1200 gravures, exécutées la plupart d'après des +photographies recueillies dans mes voyages.</p></div> + + +<h3>§ 2.—L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="268" id="Page_268"> [Pg 268]</a></span> +L'étude de la littérature se borne, dans les lycées, +à des analyses d'auteurs célèbres, dont on ne fait lire +à l'élève que de courts fragments, à des étymologies, +des exceptions grammaticales et toutes les subtilités +qui peuvent germer dans des cervelles de cuistres +inoccupés. L'élève saura très bien définir, au moment +de l'examen, ce que c'est que la pastourelle, la +fatrasie, etc. Il n'aura lu aucun auteur, mais pourra +réciter les byzantines discussions des commentateurs +sur les grands écrivains. Voici d'ailleurs comment un +universitaire distingué, ancien professeur à l'École +Normale, M. Fouillée, juge la valeur de l'éducation +littéraire de nos lycéens.</p> + +<blockquote><p>Voulez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de +toutes ces études mnémotechniques? Qu'on lise les rapports de +la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat. Vous y verrez +que les compositions françaises deviennent de plus en plus des +compositions de mémoire sur l'histoire littéraire et théâtrale, +qu'elles finissent par atteindre chez la masse des élèves un +degré d'uniforme médiocrité qui rend presque impossible le +classement...</p> + +<p>... L'étude de la littérature, telle qu'elle est comprise par les +plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait une démoralisation +de la jeunesse; heureusement elle est superficielle et au +lieu de corrompre le cœur, elle se contente d'hébéter l'intelligence +en surchargeant la mémoire<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <span class="smcap">A. Fouillée</span>. <i>L'Échec pédagogique des lettrés et des savants</i>, p. 481.</p></div> + +<p>La littérature est à peu près la seule connaissance +qui puisse s'enseigner utilement par la lecture des +livres, et c'est justement la seule pour laquelle l'Université +proscrive l'emploi des livres. On se plaint du +lamentable français de la plupart des bacheliers. S'il +n'est pas plus lamentable encore, c'est que les élèves +lisent un peu en cachette malgré leurs professeurs. +<span class="pagenum"><a name="269" id="Page_269"> [Pg 269]</a></span></p> + +<p>Pour apprendre à penser clairement, à connaître la +littérature de son pays, et à s'exprimer correctement, +il n'y a qu'un moyen. Jeter d'abord au feu les grammaires +savantes, les recueils de morceaux choisis, les +résumés des manuels et surtout les dissertations des +commentateurs, puis lire et relire une centaine de +chefs-d'œuvre classiques. Pour le prix de deux ou +trois de ces grammaires savantes, de ces traités de +rhétorique insupportables avec lesquels on déprime +aujourd'hui la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25 +le volume donneraient à l'élève une centaine de +chefs-d'œuvre des auteurs classiques anciens et modernes. +Avec deux cents volumes on aurait une bibliothèque +très complète. Le professeur pourrait alors +se borner à faire analyser, non pas des analyses, mais +bien ce que l'élève a lu, et les compositions consisteraient +uniquement à traiter un sujet déjà traité +par un écrivain, une simple anecdote, par exemple. +Le professeur montrerait ensuite, ce que d'ailleurs +la plupart des élèves apercevraient très bien eux-mêmes, +la différence entre leur style et celui des +grands auteurs. La comparaison leur apprendrait à +se rectifier. Ils verraient vite les phrases longues et +enchevêtrées, les épithètes trop abondantes, les idées +mal enchaînées, etc. Par des corrections successives, +l'élève arriverait rapidement et inconsciemment +à modifier son style, à trouver le mot juste, à +préciser ce qui était confus. Je n'insiste pas d'ailleurs +sur une méthode trop simple et beaucoup trop +efficace pour être jamais appliquée par l'Université, +mais que chaque élève peut heureusement appliquer +tout seul. Pendant de longues années encore, les +Universités latines donneront au monde le grotesque +<span class="pagenum"><a name="270" id="Page_270"> [Pg 270]</a></span> +et stupéfiant spectacle d'obliger des garçons de quinze +ans, ne sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre +les mobiles qui ont fait agir les héros de +l'histoire, à composer ces ridicules harangues dont +les grands concours donnent de si pitoyables exemples.</p> + +<p>Sans vouloir défendre davantage la méthode que +j'indique, j'ajouterai qu'elle éviterait aux élèves leur +ignorance presque totale des auteurs de l'antiquité +grecque et latine, dont ils ne connaissent que quelques +pages péniblement traduites à coups de dictionnaire. +Homère est fastidieux quand on en lit des fragments +au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient +intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction, +et ainsi est-il de beaucoup d'auteurs grecs +et latins. Le nombre de pages traduites par un +élève en huit ans d'études classiques est lamentablement +restreint. Le nombre des chefs-d'œuvre d'auteurs +grecs, latins, allemands, anglais et français, +que l'on pourrait lire et relire en moins de deux ans, +dans des traductions, serait au contraire considérable. +Cette lecture aurait de plus le grand avantage d'intéresser +l'élève, et elles sont singulièrement rares, dans +notre Université, les choses enseignées de façon à +intéresser. +<span class="pagenum"><a name="271" id="Page_271"> [Pg 271]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_5"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h2>L'enseignement des langues.</h2> + + +<p>On sait combien sont variables les aptitudes mentales +des hommes. Tel qui apprendra sans difficulté +la mécanique n'apprendra jamais la peinture, et l'on +peut être un grand physicien sans posséder la moindre +disposition musicale. Ce devrait être même un +des rôles les plus importants des professeurs de diagnostiquer +les vraies aptitudes d'un élève et de le +diriger vers les études pour lesquelles il a des dispositions +naturelles.</p> + +<p>Mais, si variées que soient les aptitudes des individus, +si grande soit l'impossibilité de leur apprendre +à tous les mêmes choses, il en est une cependant, la +langue parlée autour d'eux, que tous les enfants, des +plus intelligents aux plus bornés, apprennent sans +difficulté et sans travail.</p> + +<p>Seuls font exception les individus atteints d'idiotie +congénitale complète. Le fait même qu'un individu +ne peut apprendre sa langue maternelle suffit, sans +autre examen, à le faire enfermer dans un établissement +d'aliénés.</p> + +<p>Et il ne s'agit pas, bien entendu, uniquement de la +<span class="pagenum"><a name="272" id="Page_272"> [Pg 272]</a></span> +langue maternelle, pour laquelle on pourrait supposer +des aptitudes héréditaires spéciales. Un enfant +quelconque, transporté dans un pays quelconque, ne +mettra jamais plus de six mois, et généralement +beaucoup moins, pour parler et comprendre la langue +des individus qui l'entourent. Il y arrivera par un travail +tout à fait inconscient, sans avoir jamais ouvert +un dictionnaire ou une grammaire.</p> + +<p>Et pourtant cette chose si facile à apprendre, la +seule que puissent acquérir les esprits les plus bornés, +l'Université ne réussit pas à l'enseigner pendant les +sept années de travail qu'elle impose à ses élèves. +Nous avons vu qu'au moment de l'examen, l'immense +majorité de ces élèves est incapable de lire sans dictionnaire +une langue ancienne ou moderne, et à plus +forte raison d'en parler quelques mots.</p> + +<p>L'Université le sait d'ailleurs parfaitement, mais +elle s'en console, en faisant la très gratuite et très +erronée supposition, que les élèves ont retiré quelque +chose de leurs inutiles efforts. Voici d'ailleurs comment +elle s'exprime dans un document officiel.</p> + +<blockquote><p>Si grand est le nombre des élèves qui sortent des lycées et +collèges sans être en état de lire un texte latin, grec, anglais ou +allemand, que notre système d'études serait vraiment criminel +si ces élèves n'avaient tiré cependant quelque sérieux profit des +efforts qu'ils ont faits et du temps qu'ils ont consacré pour les +apprendre sans parvenir à les savoir<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Instructions concernant les plans d'études de l'enseignement secondaire +classique</i>, p. 14 (cité dans l'enquête parlementaire, t. VI, rapport général, +p. 33).</p></div> + +<p>Je ne puis qu'approuver l'expression de «criminel» +appliquée à notre système d'enseignement des langues +par un document officiel. J'ajouterai seulement que +c'est une «criminelle» bêtise d'insinuer que les élèves +<span class="pagenum"><a name="273" id="Page_273"> [Pg 273]</a></span> +pourraient avoir retiré un profit quelconque de +tout ce temps inutilement perdu, de tout ce gaspillage +d'heures précieuses qui ne reviendront plus et pendant +lesquelles tant de choses intéressantes ou utiles +auraient pu être apprises.</p> + +<p>Au point de vue de la psychologie pure, les résultats +négatifs obtenus par l'Université sont fort curieux et +pleins d'enseignements.</p> + +<p>Ce n'est d'ailleurs qu'à une époque récente, depuis +le développement de l'agrégation et de la formation +de professeurs par les concours subtils et savants, +que ces résultats négatifs ont été observés. De l'époque +de la Renaissance au dernier siècle, le latin était +la langue courante des examens, des livres savants et +de la correspondance des lettrés. Tous les élèves +des Jésuites la lisaient et l'écrivaient très suffisamment. +On ne connaissait pas, il est vrai, à cette +époque, les grammaires savantes des érudits, les +byzantines discussions des commentateurs et toutes +les chinoiseries que, sous prétexte d'enseignement +linguistique, on fait apprendre aujourd'hui par cœur +aux élèves.</p> + +<p>Il n'y a pas à espérer que l'enseignement des langues +se modifie tant que les professeurs resteront +imbus des mêmes principes et se recruteront, comme +aujourd'hui, parmi des normaliens et des agrégés, qui, +se croyant des savants, se jugeraient déshonorés +s'ils ne consacraient pas leur temps à discuter des +subtilités grammaticales et à épiloguer sur les grands +auteurs. MM. Berthelot et Poincaré, tous deux anciens +Ministres de l'instruction publique, ont fort bien mis +ce point fondamental en évidence devant la Commission. +<span class="pagenum"><a name="274" id="Page_274"> [Pg 274]</a></span></p> + +<blockquote><p>Un certain nombre de professeurs de langues vivantes dédaignent +leur besogne; ils la considèrent comme au-dessous d'eux. +Eux aussi sont des agrégés, eux aussi ont des prétentions, d'ailleurs +légitimes, à être des littérateurs ou des savants, et ils +dédaignent d'être des «maîtres de langues»<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 681. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div> + +<blockquote><p>L'esprit de ces professeurs est rompu ainsi à de certaines +méthodes, en dehors desquelles ils ne comprennent pas leur +rôle éducateur. J'ai entendu maintes fois des professeurs d'allemand +ou d'anglais, qui se considéreraient comme déshonorés +s'ils apprenaient à leurs élèves à parler et à écrire pour l'usage +courant les langues qu'ils enseignent. «C'est aux maîtres de +langues à faire cette besogne», et ils la méprisent.</p> + +<p>L'idée fondamentale de ces professeurs, fort honorables et +fort instruits d'ailleurs, c'est qu'ils doivent enseigner avant tout +les auteurs classiques allemands ou anglais, c'est qu'ils doivent +commenter Gœthe, Shakespeare, Schiller, comme on le fait +dans les classes de lettres, pour les grands auteurs grecs ou +latins, Homère, Sophocle, Cicéron<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 25. Berthelot, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div> + +<p>Un préjugé assez répandu consiste à croire que +les Français sont réfractaires à l'étude des langues +alors qu'en réalité il n'y a pas d'êtres humains, +comme je le disais plus haut, réfractaires à cette +étude. La vérité c'est que ce sont les professeurs de +l'Université qui demeurent totalement réfractaires à +l'enseignement des langues. La preuve en est fournie +par les résultats obtenus dans certains établissements +congréganistes qui savent recruter des professeurs +convenables. La chose n'est pas difficile, puisqu'il suffit +d'individus parlant la langues qu'ils veulent enseigner +et ignorant le plus possible les grammaires savantes, +les auteurs obscurs, les critiques des érudits, etc. On +n'aurait qu'à procéder comme les Pères Maristes dont +il a été parlé devant la Commission d'enquête.</p> + +<blockquote><p>Les Pères Maristes, qui résident à côté de nous et nous font +une concurrence sérieuse, ont chez eux des Frères anglais et +<span class="pagenum"><a name="275" id="Page_275"> [Pg 275]</a></span> +allemands, ils font des échanges avec leurs maisons de l'étranger; +ces Frères parlent toute la journée anglais ou allemand, en +récréation comme en classe, et ils font chez eux ce que nous ne +pouvons pas faire chez nous<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 561. Dalimier, professeur au lycée Buffon.</p></div> + +<p>Telle est la très simple méthode par laquelle on +apprend sûrement à un enfant <i>quelconque</i> à comprendre +et à parler une langue étrangère sans lui imposer +aucun travail. Les peuples qui ont besoin de connaître +les langues étrangères, tels que les Suisses, les Hollandais, +les Allemands, n'en utilisent pas d'autres, et +c'est grâce en partie à la connaissance des langues +ainsi acquises qu'ils envahissent de plus en plus nos +marchés et nous opposent une si redoutable concurrence +à l'étranger.</p> + +<p>Le fait est trop connu pour qu'il soit utile d'y insister. +Voici cependant quelques-unes des dépositions +faites à ce sujet devant la Commission.</p> + +<blockquote><p>Les Allemands ont des heures de récréation, pendant lesquelles +les enfants sont obligés de parler français ou anglais; ils +s'en tirent comme ils peuvent; certaines classes sont faites +entièrement en français, les questions comme les réponses. Je +crois que c'est ce système vivant qu'il faut appliquer aux langues +vivantes, sinon on arrivera à d'aussi misérables résultats que +ceux qu'on obtient pour le grec et le latin<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 205. Sabatier, doyen de la Faculté de Théologie.</p></div> + +<blockquote><p>Leur méthode (des Hollandais) est si parfaite qu'elle donne +des résultats sérieux, même dans des conditions défavorables. +Ç'a été pour moi une grande surprise de voir à Java des jeunes +gens qui n'étaient jamais venus en Europe, qui n'avaient jamais +ou presque jamais occasion de parler nos langues, et qui cependant, +par la seule application des méthodes de leurs écoles, +savaient parfaitement l'anglais, l'allemand et le français<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 364. Chailley-Bert, professeur à l'École des Sciences +politiques.</p></div> + +<blockquote><p>Il existe en Suisse des écoles pratiques—je le sais, parce +que j'ai un neveu qui a été dans une de ces écoles—où, dans +l'espace d'une année scolaire ou même d'un semestre, on met +<span class="pagenum"><a name="276" id="Page_276"> [Pg 276]</a></span> +des enfants en état de se servir convenablement de trois langues; +or, jamais, dans nos lycées, les enfants ne seraient capables +d'arriver à ce résultat, par la raison très simple qu'on leur +apprend les langues vivantes comme le grec et le latin et nullement +d'une façon active<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 644. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div> + +<p>C'est avec raison, il faut bien l'avouer, que les +Allemands se montrent pleins de mépris pour notre +système d'enseignement des langues aussi bien d'ailleurs +que pour tout notre système universitaire.</p> + +<p>Voici une conversation relevée dans le <i>Temps</i> du +6 janvier 1899, entre un Allemand et le rédacteur +de ce journal:</p> + +<blockquote><p>«Tandis que nous autres, Allemands, nous nous sommes +fait un devoir de réduire, pour la grande majorité de la nation, +le temps d'études et de modifier en conséquence les programmes +de nos établissements d'instruction, vous autres, Français, vous +vous appliquez au contraire à les surcharger de plus en plus, +à retenir sur les bancs de l'école vos enfants, jusqu'à l'heure +où le service militaire vous les prend, à leur donner à tous, +dans la classe bourgeoise, une éducation surannée, capable +évidemment de faire d'eux, dans toute l'acception du mot, des +lettrés, incapable de leur fournir aucune arme dans cette lutte +de plus en plus sérieuse pour la vie, à laquelle toutes les +nations à présent se trouvent acculées. A l'heure où nos enfants +savent un minimum de trois langues et se jettent dans l'inconnu, +comme j'ai fait, courant le monde, les vôtres se préparent +encore à ce ridicule examen du baccalauréat. Ils y +dépensent le meilleur de leurs forces, et quand ils sont bacheliers, +que savent-ils? Un atome de grec, quelques mots de latin +qui leur seront parfaitement inutiles».</p></blockquote> + +<p>Il n'y a pas à espérer une modification de nos +pitoyables méthodes d'enseignement, et nous continuerons +longtemps, par notre ignorance des langues +étrangères, à être la risée des autres peuples. Tout a +été inutilement essayé, et ce n'est pas avec des règlements +qu'on changera la mauvaise volonté et l'incapacité +des professeurs. Il faut donc y renoncer entièrement, +<span class="pagenum"><a name="277" id="Page_277"> [Pg 277]</a></span> +jusqu'au jour où l'opinion publique, suffisamment +révoltée, obligera l'Université à évoluer.</p> + +<p>En attendant cet âge lointain, force est bien de +s'accommoder de ce qui existe. Recherchons donc +si, à défaut de l'art de parler et comprendre une langue +étrangère, que nous sommes incapables d'enseigner +aux élèves, nous ne pouvons au moins leur +apprendre l'art de la lire couramment, ce qui serait +déjà un fort utile résultat.</p> + +<p>Nous allons voir que, sans professeur, sans grammaire, +sans dictionnaire, et presque sans travail, un +individu quelconque peut, comme je l'ai constaté sur +moi-même et sur d'autres, atteindre ce but en +moins de deux mois, pour une langue de difficulté +moyenne, comme l'anglais, avec une dépense de +temps de deux heures par jour. Je me hâte d'ajouter +que je ne suis nullement l'inventeur de cette très +ancienne méthode, qui fut employée jadis pour enseigner +rapidement le latin à la reine Anne d'Angleterre.</p> + +<p>Elle repose sur notre principe général de substituer +le plus rapidement possible le travail inconscient +au travail conscient, et je lui ai seulement ajouté la +condition de choisir des livres tellement captivants +que l'élève les lise par curiosité et n'ait par conséquent +aucun labeur fastidieux.</p> + +<p>Dans les deux mois dont j'ai parlé, quinze jours +au plus, en effet, sont consacrés à un travail ennuyeux. +Quinze jours de travail, à deux heures par jour, sont +en réalité le seul effort que je demande à l'individu +le plus obtus pour apprendre à dire couramment l'anglais. +Durant les six semaines ajoutées à ces quinze +jours, je lui propose, non du travail, mais une intéressante +distraction. +<span class="pagenum"><a name="278" id="Page_278"> [Pg 278]</a></span></p> + +<p>Et d'ailleurs cette application de quinze jours est +bien peu fatigante, puisqu'elle n'exige pas qu'on +ouvre une seule fois une grammaire, ni un dictionnaire. +Il faut même éviter soigneusement d'en posséder +pour éviter de perdre son temps à les consulter.</p> + +<p>Voici du reste comment j'ai opéré sur moi-même +à l'époque lointaine où j'ignorais l'anglais.</p> + +<p>Puisque pour lire il suffit de reconnaître visuellement +les mots sans nécessité de les apprendre +par cœur—chose beaucoup plus difficile—il fallait +tout d'abord être capable d'en reconnaître un certain +nombre. Je pris simplement un livre anglais +quelconque, <i>le Vicaire de Wakefield</i>, ayant sur une +page le texte anglais, et sur l'autre page, le mot à +mot français<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>. Je lisais d'abord une ligne d'anglais, +puis une ligne de français et répétais la même opération +jusqu'à ce que je pusse comprendre la ligne +anglaise sans regarder le texte français. Je passais +alors à la ligne suivante. Au bout de quelques jours, +reconnaissant dans le texte anglais un grand nombre +de mots déjà vus, j'étais de moins en moins obligé +d'avoir recours au texte français.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Éviter absolument les traductions dites interlinéaires qui maintiennent toujours +devant les yeux le texte français sous le texte étranger. Elles constituent un +détestable moyen d'apprendre à lire une langue.</p></div> + +<p>Après une quinzaine de jours j'avais lu une bonne +partie du livre anglais, mais comme l'histoire était +passablement ennuyeuse et que je ne trouvais pas +dans le commerce d'autres traductions analogues, +je me demandai si je ne pourrais pas lire un texte +anglais facile sans traduction. Je fis alors venir d'Angleterre +les œuvres d'Alexandre Dumas, traduites en +anglais, et que je n'avais jamais lues. Je commençai +<span class="pagenum"><a name="279" id="Page_279"> [Pg 279]</a></span> +par essayer de déchiffrer <i>Monte-Cristo</i>. Comme je m'y +attendais, je ne comprenais que fort peu de mots et +le sens général m'échappait à peu près entièrement. +Me fiant au lent travail de l'inconscient, qui finirait +par deviner les mots inconnus d'après les indications +des mots connus, je continuai la lecture incomprise +du livre, me bornant pour tout travail à relire trois +fois la même page. Au bout de quelques jours le +texte commença à s'éclairer et l'histoire étant fort +captivante, je m'y intéressai vivement. Le plaisir +devint bientôt tel, à mesure que se développait +inconsciemment ma connaissance de la langue, que +je dévorai la moitié du second volume en une seule +nuit. Un mois juste s'était écoulé depuis que j'avais +commencé l'anglais. Je profitai de ce que je me +trouvais dans une période de vacances pour lire ainsi +une vingtaine de romans, toujours des traductions +de français en anglais.</p> + +<p>Ce n'était pas sans intention que je choisissais des +auteurs français traduits en anglais, et toujours le +même auteur, me doutant bien que lorsque j'aborderais +un auteur anglais, dont la pensée et le style +sont différents, les difficultés deviendraient beaucoup +plus considérables. Ayant épuisé cependant la lecture +des œuvres de Dumas, j'entrepris celle d'un romancier +anglais, et, dès les premières pages, ces difficultés +apparurent. Je ne comprenais guère que le +quart de ce que je lisais. Je continuai cependant, et +de même que pour <i>Monte-Cristo</i>, il arriva, par un +travail inconscient de l'esprit, un moment où la +lecture devint facile. Je pus lire ensuite aisément +d'autres auteurs, mais toujours avec un peu de +difficulté au début quand il s'agissait d'un nouvel +<span class="pagenum"><a name="280" id="Page_280"> [Pg 280]</a></span> +auteur. Ce dernier point a des causes psychologiques +très simples, et je ne le signale que pour +montrer en passant l'intense absurdité des collections +de morceaux choisis d'auteurs différents mises +par l'Université dans les mains des lycéens.</p> + +<p>Il ne faudrait pas supposer que l'élève qui aura +ainsi appris à lire une langue en ignorera la grammaire, +il la connaîtra au contraire parfaitement, +l'ayant apprise inconsciemment par la pratique. Quand +il aura lu des centaines de fois les mots <i>un</i>happy, +<i>un</i>changeable, <i>un</i>acceptable, <i>un</i>certain, il saura que +<i>un</i> en anglais placé devant un mot indique la +négation. De même en allemand. Le sens invariable +des préfixes tels que <i>aus</i>, <i>mit</i>, <i>durch</i>, etc., se dégagera +nettement de la lecture répétée des mots tels +que <i>auf gehen</i> (se lever), <i>mit gehen</i> (accompagner), +<i>um gehen</i> (aller autour), <i>nach gehen</i> (suivre), <i>aus +gehen</i> (sortir), <i>durch gehen</i> (traverser), etc.</p> + +<p>Si l'élève capable de bien lire l'anglais, veut passer +ensuite à une autre langue, l'allemand par exemple, +il devra d'abord prendre un livre allemand, dont la +traduction littérale soit faite, non en français, mais en +anglais, c'est-à-dire un livre à l'usage des Anglais qui +veulent apprendre l'allemand. Quand il saura reconnaître +quelques mots, il évitera soigneusement d'essayer +de lire d'abord les grands auteurs classiques. Il +commencera toujours par des traductions de français +en allemand d'ouvrages intéressants, tels par exemple +les <i>Mille et une Nuits</i>, dont il existe une bonne +traduction allemande en deux volumes, ou encore les +innombrables romans français, ceux d'Alexandre +Dumas notamment, traduits en allemand dans la collection +à 25 centimes le volume. +<span class="pagenum"><a name="281" id="Page_281"> [Pg 281]</a></span></p> + +<p>La méthode que je viens d'exposer, est naturellement +applicable à toutes les langues, y compris le +latin. Elle n'implique qu'une seule condition fondamentale, +lire au moins une vingtaine de volumes. +Comme elle rend absolument inutile l'intervention +des professeurs, il est de toute évidence qu'elle n'a +aucune chance d'être jamais conseillée par eux. Si je +l'ai exposée, c'est parce que, parmi mes lecteurs, +il pourrait se trouver peut-être un père de famille +comprenant que son fils perd totalement son temps +au collège, et voulant le rendre capable de lire une +ou deux langues étrangères. +<span class="pagenum"><a name="282" id="Page_282"> [Pg 282]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_6"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h2>L'enseignement des mathématiques.</h2> + + +<p>Au point de vue de leur rôle éducateur, on peut +classer les sciences de la façon suivante:</p> + +<p>1º Les sciences naturelles, qui exercent l'esprit +d'observation;</p> + +<p>2º Les sciences physiques et chimiques qui exercent +à la fois l'esprit d'observation et le jugement;</p> + +<p>3º Les sciences mathématiques, qui sont considérées +comme des sciences exclusivement de raisonnement, +mais que nous montrerons être expérimentales +et devant être apprises d'abord d'une façon expérimentale.</p> + +<p>L'enseignement des mathématiques est très développé +chez tous les peuples latins. Ce sont les connaissances +qui exercent chez eux le plus de prestige. +Elles constituent le moyen de sélection employé pour +recruter les candidats des grandes écoles. Les programmes +d'admission à l'École Polytechnique ou à +l'École Centrale, roulent presque exclusivement sur +les mathématiques, et l'enseignement y est surtout +mathématique. Les démonstrations au tableau y remplacent +entièrement les expériences. +<span class="pagenum"><a name="283" id="Page_283"> [Pg 283]</a></span></p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si l'aptitude +aux mathématiques constitue une supériorité transcendante, +comme pourraient le faire croire les programmes +d'admission aux grandes écoles. On montrerait +aisément que c'est une faculté analogue à toute +autre disposition pour un art ou une science quelconques.</p> + +<p>Prétendre que le développement de l'enseignement +des mathématiques, tel qu'il est donné par nos +grandes écoles, fortifie le raisonnement et développe +le jugement, constitue une assertion illusoire. Cet +avis est, du reste, celui des savants qui sont le mieux +à même de connaître les élèves adonnés presque +exclusivement à ces études. Voici, par exemple, +comment s'est exprimé M. Buquet, directeur de l'École +Centrale, devant la Commission d'enquête:</p> + +<blockquote><p>C'est par les mathématiques élémentaires, par la géométrie, +que les élèves se rendent compte des choses, raisonnent. Quand +on s'enfonce plus avant dans les mathématiques spéciales, on +arrive à une certaine gymnastique de chiffres, de lettres et de +formules, qui ne forme pas beaucoup l'intelligence, et pas du +tout le jugement quand ils ne sont pas suivis d'explications +qu'on devrait donner et qu'à mon avis on ne donne pas assez, +ou précédés d'études approfondies<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 503. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div> + +<p>Les mathématiques peuvent développer le goût des +raisonnements subtils, mais il est fort douteux qu'elles +exercent le jugement. Les mathématiciens les plus +éminents ne savent souvent pas se conduire dans la +vie et sont embarrassés par les choses les plus simples. +Napoléon le constata quand il eut fait de Laplace, le +plus illustre mathématicien de son temps, un administrateur. +Voici comment il raconte lui-même l'aventure: +<span class="pagenum"><a name="284" id="Page_284"> [Pg 284]</a></span></p> + +<blockquote><p>Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer +administrateur plus que médiocre. Dès son premier travail, nous +reconnûmes que nous nous étions trompé. Laplace ne saisissait +aucune question sous son véritable point de vue; il +cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques +et portait enfin l'esprit des infiniment petits jusque dans +l'administration<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Cité par A. Rebierre, <i>Mathématiques et Mathématiciens</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 185.</p></div> + +<p>Ce fut, on le sait, à un des plus célèbres mathématiciens +modernes, qu'un facétieux escroc vendit, +pendant plusieurs années, des autographes fabriqués +de toutes pièces, de divers savants illustres, +autographes qui furent d'ailleurs reproduits dans les +comptes rendus de l'Académie des sciences. Parmi +les documents ainsi achetés par le candide mathématicien, +il y en avait, paraît-il, de Cléopâtre et de Jésus-Christ! +On peut raisonner parfaitement sur les quantités +toujours très simples qui entrent dans une +équation et ne rien comprendre à l'enchaînement des +phénomènes.</p> + +<p>Les mathématiques constituent une langue dont la +connaissance ne développe pas plus l'intelligence que +celle des autres langues. Un idiome ne s'apprend pas +pour exercer l'intelligence, mais uniquement parce +qu'il est utile à connaître. Or l'habitude d'écrire les +choses les plus simples en langage mathématique est +tellement répandue aujourd'hui qu'il y a nécessité +pour les élèves d'apprendre ce langage, tout comme +ils seraient obligés d'apprendre le japonais ou le sanscrit +si tous les livres de sciences étaient écrits dans +ces langues.</p> + +<p>Le seul point important est de savoir comment on +peut arriver rapidement à comprendre puis à parler +la langue spéciale des mathématiciens. Les débuts +<span class="pagenum"><a name="285" id="Page_285"> [Pg 285]</a></span> +seuls de cette étude, comme ceux de toutes les langues, +sont difficiles.</p> + +<p>Il faut la commencer dès l'enfance, en même temps +que la lecture et l'écriture, mais d'une façon diamétralement +opposée à celle qui s'emploie aujourd'hui.</p> + +<p>Elle doit s'enseigner par l'expérience, en substituant +aux raisonnements effectués sur des symboles, +l'observation directe de quantités qu'on peut voir et +toucher. Ce qui rend si difficile l'instruction mathématique +pour l'enfant, c'est l'indéracinable habitude +latine de toujours commencer par l'abstrait sans passer +d'abord par le concret.</p> + +<p>Si l'ignorance de la psychologie infantile était +moins universelle et moins profonde, tous les pédagogues +sauraient que l'enfant ne peut comprendre les +définitions abstraites de grammaire, d'arithmétique +ou de géométrie, et qu'il les récite comme il le +ferait pour les mots d'une langue inconnue. Seul le concret +lui est accessible. Quand les cas concrets se seront +suffisamment multipliés, c'est son inconscient qui se +chargera d'en dégager les généralités abstraites.</p> + +<p>Donc les mathématiques doivent, à leur début surtout, +s'enseigner expérimentalement, car, contrairement +à l'idée courante, ce sont des sciences expérimentales. +C'est une opinion que j'ai été heureux de +voir défendre par un illustre mathématicien, M. Laisant:</p> + +<blockquote><p>Je considère, dit-il, <i>que toutes les sciences</i> sans exception +sont expérimentales au moins dans une certaine mesure. En +dépit de certaines doctrines qui ont voulu faire des sciences +mathématiques une suite d'opérations de pure logique reposant +sur des idées pures, il est permis d'affirmer qu'en mathématiques +aussi bien que dans tous les autres domaines scientifiques, +il n'existe pas une notion, pas une idée qui pourrait +pénétrer dans notre cerveau sans la contemplation préalable +<span class="pagenum"><a name="286" id="Page_286"> [Pg 286]</a></span> +du monde extérieur et des faits que ce monde présente à notre +observation<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Laisant, examinateur à l'École Polytechnique. <i>L'Instruction mathématique, +Revue Scientifique</i>, 1899, p. 358</p></div> + +<p>Joignant l'exemple à la théorie, M. Laisant montre +comment on peut, avec la règle, le compas, quelques +morceaux de carton et du papier quadrillé, apprendre +expérimentalement à un enfant une partie de l'algèbre, +y compris les quantités négatives et une foule +de connaissances géométriques, telles que l'équivalence +du parallélogramme et du rectangle de même +base et de même hauteur, l'aire du triangle, le carré +de l'hypoténuse, etc. J'ajouterai qu'avec un ruban +gradué et un cylindre, on peut lui faire trouver tout +seul le rapport du diamètre à la circonférence et bien +d'autres choses encore.</p> + +<p>M. Duclaux, membre de l'Académie des sciences, a +traité le même sujet dans un mémoire sur l'enseignement +des mathématiques<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a> et arrive à des conclusions +analogues.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Revue Scientifique</i>, 1899, p. 353.</p></div> + +<p>Ce savant pense, comme M. Laisant et nous-même, +que c'est dès la plus tendre enfance, c'est-à-dire à +l'âge où se créent certaines habitudes d'esprit, qu'il +faut commencer l'étude des mathématiques, de la +géométrie notamment. Il s'est rencontré avec le +célèbre philosophe Schopenhauer, sur les dangers +pédagogiques de la géométrie d'Euclide, livre que +2.000 ans de vénération respectueuse ont auréolé +d'une autorité presque divine dans l'enseignement, +et qui n'a guère réussi qu'à infuser chez des milliers +d'êtres l'horreur intense de la géométrie. Voici comment +s'exprime Schopenhauer:</p> + +<blockquote><p>Nous sommes certainement forcés de reconnaître, en vertu +<span class="pagenum"><a name="287" id="Page_287"> [Pg 287]</a></span> +du principe de contradiction, que ce qu'Euclide démontre est bien +tel qu'il le démontre; mais nous n'apprenons pas pourquoi il en +est ainsi. Aussi éprouve-t-on presque le même sentiment de +malaise qu'on éprouve après avoir assisté à des tours d'escamotage, +auxquels, en effet, la plupart des démonstrations d'Euclide +ressemblent étonnamment. Presque toujours, chez lui, la +vérité s'introduit par la petite porte dérobée, car elle résulte, par +accident, de quelque circonstance accessoire; dans certains cas +la preuve par l'absurde ferme successivement toutes les portes, +et n'en laisse ouverte qu'une seule, par laquelle nous sommes +contraints de passer, pour ce seul motif. Dans d'autres, comme +dans le théorème de Pythagore, on tire des lignes, on ne sait +pas pour quelle raison; on s'aperçoit, plus tard, que c'étaient +des nœuds coulants qui se serrent à l'improviste, pour surprendre +le consentement du curieux qui cherchait à s'instruire; +celui-ci, tout saisi, est obligé d'admettre une chose dont la contexture +intime lui est encore parfaitement incomprise, et cela à +tel point qu'il pourra étudier l'Euclide entier sans avoir une +compréhension effective des relations de l'espace; à leur place, +il aura seulement appris par cœur quelques-uns de leurs résultats... +A nos yeux, la méthode d'Euclide n'est qu'une brillante +absurdité<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> <i>Le monde comme volonté et comme représentation</i>, t. I, p. 76.</p></div> + +<p>M. Duclaux qualifie très justement l'ouvrage d'Euclide +de livre «terriblement ennuyeux, méticuleux, +pédant et qui subtilise sur tout». Il montre l'absurdité +de vouloir démontrer des vérités qu'on saisit par +intuition, telles par exemple celle-ci: un côté quelconque +d'un triangle est plus petit que la somme +des deux autres—proposition connue du plus +humble caniche, qui sait fort bien que la ligne droite +est le plus court chemin d'un point à un autre. Pourquoi +vouloir démontrer à l'enfant que deux circonférences +de même rayon sont égales? L'élève s'apercevra +parfaitement tout seul que si après avoir tracé +une circonférence avec son compas ouvert, il en fait +une seconde sans changer l'écartement du compas, il +tracera la même courbe que la première fois. «Rien +<span class="pagenum"><a name="288" id="Page_288"> [Pg 288]</a></span> +n'est plus pitoyable, conclut M. Duclaux, que l'enseignement +de la géométrie. Voici plus de trente ans +que je fais passer des examens du baccalauréat et +que je constate cette décadence. Je ne crois pas qu'il +y ait en ce moment plus d'un élève sur vingt qui ait +le sentiment net de la méthode euclidienne. C'est bien +la peine de l'avoir suivie, et vraiment je crois que +l'enseignement secondaire ferait bien d'y renoncer.»</p> + +<p>Peu d'auteurs ont tenté de présenter les mathématiques +sous forme concrète, ou du moins de n'arriver +à l'abstrait qu'après être passé par le concret<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>. +Il faudrait, il est vrai, avoir presque du génie pour +réussir à écrire un livre qui conduirait l'élève par des +méthodes expérimentales de l'enseignement primaire +jusqu'au calcul infinitésimal. Un tel ouvrage n'ayant +aucune chance d'être adopté dans les écoles ne sera +certainement jamais écrit.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Je ne vois que quatre auteurs à citer. Macé pour l'arithmétique, Clairaut +pour la géométrie, Lagout, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, pour l'algèbre +et la géométrie, et Laisant pour l'enseignement général des mathématiques.</p></div> + +<p>Pour qu'il puisse l'être, les pédagogues devraient +d'abord essayer de se faire une idée de la psychologie +de l'enfant, qu'ils ne soupçonnent guère, à en +juger par leurs méthodes d'enseignement. Seulement +alors ils pourraient comprendre l'absurdité de commencer +l'enseignement de toutes choses, langues, mathématiques, +etc., par l'apprentissage mnémonique de +règles et de symboles abstraits, alors que l'intelligence +de l'enfant—et sur ce point beaucoup d'hommes restent +longtemps enfants—ne peut saisir que le concret.</p> + +<p>Le principe général de tout ce qui précède: donner +la notion expérimentale des choses avant d'expliquer +les transformations de leurs symboles, ne s'applique +<span class="pagenum"><a name="289" id="Page_289"> [Pg 289]</a></span> +pas seulement à l'enseignement primaire des mathématiques, +mais bien à l'enseignement secondaire et +même supérieur. Il existe une méthode, la méthode +graphique, qui a transformé l'art de l'ingénieur et qui +permet de représenter les diverses phases des phénomènes, +les variations des grandeurs, et révèle, tout +aussi bien aux mathématiciens qu'aux élèves, les +relations voilées sous les symboles.</p> + +<p>Une grandeur quelconque, force, poids, durée, température, +etc., peut s'exprimer soit par des chiffres +ou des lettres équivalentes, soit par des lignes. L'expression +par des chiffres ou des lettres représente les +méthodes numérique et algébrique, l'expression par +des lignes, la méthode graphique. Quand il s'agit de +traduire, et surtout de comparer les rapports et les +changements de grandeurs variables, la seconde est à +la première ce que serait la carte d'un fleuve à la +description en langage ordinaire des sinuosités de ce +fleuve.</p> + +<p>Rien n'est plus facile que d'amener un jeune élève +à comprendre par la méthode graphique les principes +fondamentaux de la géométrie analytique, qui +ne fait que traduire les relations existant entre les +coordonnées d'une courbe. On montre très facilement, +d'une façon expérimentale, qu'une courbe quelconque +est graphiquement déterminée quand on connaît la +distance de plusieurs de ses points à deux axes +fixes, perpendiculaires l'un à l'autre. Il sera bien +aisé ensuite de faire saisir que le géomètre, l'astronome, +le géographe, l'architecte, n'emploient pas +d'autre méthode que ce procédé graphique pour +déterminer sur la carte la position d'un point quelconque. +Il suffit de montrer expérimentalement que +<span class="pagenum"><a name="290" id="Page_290"> [Pg 290]</a></span> +la position d'une partie quelconque d'un objet est +déterminée sur un plan quand on connaît ses distances +horizontales et verticales à ce plan. On +explique alors à l'élève que le nom seul de ces deux +longueurs, dites coordonnées, varie suivant les choses +auxquelles on les applique. En géographie, les deux +coordonnées d'un point s'appellent longitude et latitude; +en astronomie, ascension droite et déclinaison; +en géométrie analytique, abscisse et ordonnée. Sous +des noms différents, c'est exactement la même chose.</p> + +<p>Si l'élève arrive en réfléchissant, à voir qu'avec +l'emploi de deux coordonnées on ne donne que deux +des dimensions d'un même objet, c'est-à-dire la longueur +et la largeur, mais non son épaisseur, il sera +bien simple de lui montrer expérimentalement que +la troisième dimension des corps, la hauteur d'une +montagne par exemple, peut être représentée également +par la méthode graphique. Il suffira de lui indiquer +avec un verre d'eau et un corps solide quelconque +plus ou moins immergé comment se construisent +les courbes dites d'égal niveau, avec lesquelles sont +fabriqués les plans en relief et qu'un enfant peut +apprendre facilement à construire.</p> + +<p>Les équations et les formules par lesquelles les +mathématiciens expriment les relations entre les +diverses grandeurs, constituent un mode de raisonnement +très abrégé, très utile à connaître, mais qui +présente, surtout au début de l'enseignement, l'inconvénient +de faire perdre de vue la nature des faits sous +les transformations des signes qui les représentent.</p> + +<p>Les résultats de la méthode graphique sont fort +différents. Elle donne aux grandeurs des valeurs +figurées, dont l'aspect est frappant, et dont il est +<span class="pagenum"><a name="291" id="Page_291"> [Pg 291]</a></span> +facile de saisir les relations, alors même que ces relations +ne pourraient être traduites que par des équations +d'une complexité extrême. Sans doute de telles +lignes sont, elles aussi, des symboles, mais ces symboles +figurés ont une clarté que les chiffres ou les +lettres ne sauraient offrir à l'esprit<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> On connaît les applications de la méthode graphique à la statistique. Elle a +été aussi, bien que trop rarement, appliquée à l'histoire. Elle y remplacerait +utilement bien des pages de littérature. Je citerai comme exemple de cette application +le graphique construit autrefois par Minard et destiné à représenter les +pertes de l'armée française dans la campagne de Russie de 1812. Il constitue la +plus concise, la plus éloquente et la plus instructive des pages d'histoire que je +connaisse. L'armée française, au moment où elle franchit le Niémen, est représentée +par un ruban qui va en décroissant toujours dans la proportion des pertes +qu'elle subit. La large bande du départ n'est plus qu'un mince filet au retour. +Ce tableau montre tout de suite combien sont erronées les idées qu'on se fait +souvent de cette campagne, en répétant que ce sont les froids et la neige qui +anéantirent la Grande Armée. La vérité est que plus des trois quarts en étaient +détruits avant que la retraite fût commencée. Des 422.000 hommes qui franchirent +le Niémen, et dont 10.000 à peine devaient le revoir, 322.000 hommes étaient +morts avant d'arriver à Moscou, et, quand les grands froids commencèrent, des +100.000 repartis de Moscou, il en restait à peine la moitié. Le froid n'eut donc à +sévir que sur des débris, et sans son action, la campagne n'en fût pas moins restée +un des plus grands désastres des temps modernes.</p></div> + +<p>Appliquée à la recherche des relations des diverses +grandeurs entre elles, la méthode graphique possède +sur l'expression algébrique et numérique une +supériorité incontestable, et il serait fort utile de l'introduire +dans l'enseignement des mathématiques élémentaires. +On leur ôterait ainsi ce qu'elles ont parfois d'empirique +et d'abstrait. Loin de développer l'aptitude à +raisonner, les mathématiques, telles qu'on les enseigne, +produisent souvent un résultat tout à fait contraire.</p> + +<p>La plupart des raisonnements mathématiques sont +d'ailleurs d'une très grande simplicité. C'est uniquement +la difficulté de manier des formules, dont on ne +saisit pas le sens pendant la série de leurs transformations, +et l'impossibilité de considérer les choses en +elles-mêmes, qui rendent ces formules d'un emploi +<span class="pagenum"><a name="292" id="Page_292"> [Pg 292]</a></span> +compliqué. «Ce qui a pu faire illusion à quelques +esprits, dit le grand mathématicien Poinsot, sur +cette espèce de force qu'ils supposent aux formules +de l'analyse, c'est qu'on en retire avec assez de facilité +des vérités déjà connues, et qu'on y a pour ainsi dire +soi-même introduites, et alors il semble que l'analyse +nous donne ce qu'elle ne fait que nous rendre dans +un autre langage.»</p> + +<p>La simplicité des raisonnements mathématiques est +prouvée d'ailleurs par ce fait que l'on construit des +machines peu compliquées résolvant aisément les +plus difficiles problèmes de l'algèbre et du calcul intégral. +(Résolution des équations, quadrature des surfaces, +etc.) On ne voit pas d'autres sciences où le raisonnement +direct pourrait être remplacé par les +opérations d'une machine. +<span class="pagenum"><a name="293" id="Page_293"> [Pg 293]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_7"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<h2>L'enseignement des sciences physiques +naturelles.</h2> + + +<p>Les connaissances dont nous nous sommes précédemment +occupé, les langues notamment, doivent +être apprises fort jeune, parce que pendant l'enfance +la mémoire est très vive. Elles ont une utilité considérable, +mais ne possèdent aucune vertu éducative +et ne développent ni l'esprit d'observation, ni le +jugement. Seules les sciences physiques et naturelles +peuvent exercer un tel rôle.</p> + + +<h3>§ 1.—L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES NATURELLES.</h3> + +<p>De tous les moyens d'exercer chez l'enfant, le jeune +homme ou l'adulte, l'esprit d'observation sans fatigue +ni ennui, il n'en est pas de meilleur que l'enseignement +des sciences naturelles. Elles apprennent à +voir et montrent que l'objet en apparence le plus +insignifiant, l'herbe ou la plante foulée par nos +pieds, l'insecte qui voltige, sont des mondes de faits +merveilleux, qu'on découvre dès qu'on apprend à les +observer. +<span class="pagenum"><a name="294" id="Page_294"> [Pg 294]</a></span></p> + +<p>De cette étude, si attrayante et si utile comme +facteur d'éducation, l'Université a trouvé moyen de +faire la plus lourde des corvées, la plus fastidieuse +des récitations mnémoniques. Continuant à appliquer +son principe de remplacer la vue des choses par leur +description, elle oblige l'élève à entasser dans sa +mémoire la définition d'objets qu'on ne lui montre +jamais et des classifications qu'il ne peut comprendre.</p> + +<p>Et pourtant ce n'est pas le matériel qui serait coûteux, +puisque avec les plantes, les pierres, les insectes +rencontrés dans une promenade, un professeur doué +d'un peu d'esprit pédagogique, pourrait enseigner à +l'élève les points les plus essentiels de la zoologie, de +la botanique et de la minéralogie. Il est de toute évidence +que ce ne sont pas les manuels, mais la vue +des êtres, qui peuvent enseigner les sciences naturelles. +Voici du reste comment s'exprime à ce +sujet un savant éminent, doublé d'un philosophe, +M. Dastre, professeur de physiologie à la Sorbonne:</p> + +<blockquote><p>Je comprendrais l'enseignement des sciences naturelles d'une +manière toute différente. Il se ferait non point entre quatre +murs, devant un tableau noir et avec un morceau de craie; il +se donnerait en plein air, dans des excursions, dans des visites +aux jardins zoologiques, dans les musées anatomiques ou dans +les galeries d'histoire naturelle. En d'autres termes, pour que +l'enseignement des sciences naturelles portât tous ses fruits, il +devrait avoir lieu en présence de la nature même. Alors il remplirait +son but éducationnel. Tandis que les sciences mathématiques +développent la réflexion interne et la faculté logique, +l'étude des sciences naturelles aurait pour fonction de développer +l'esprit d'observation. Les premières apprennent à l'enfant +et à l'homme à regarder au dedans de lui-même; les autres +le transportent au dehors et le rendent attentif à l'immensité +des phénomènes qui se déroulent sous ses yeux<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Leçons d'anatomie</i>, de Besson. Préface.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="295" id="Page_295"> [Pg 295]</a></span> +Il n'y a pas à espérer que les professeurs formés +par l'Université consentent à employer d'aussi fécondes +méthodes. Mieux vaudrait donc la suppression totale +de l'enseignement de l'histoire naturelle dans les +lycées. Les élèves ne seront ni plus ni moins instruits +qu'aujourd'hui, car six mois après l'examen, ils +ont oublié toutes les définitions et les classifications +apprises, mais au moins n'auront-ils pas acquis +l'horreur profonde d'une science qui est peut-être +de toutes la plus attrayante et certainement la plus +facile à enseigner.</p> + + +<h3>§ 2.—L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE DES SCIENCES +EXPÉRIMENTALES.</h3> + +<p>Quand on possède une méthode, on l'applique +nécessairement au plus grand nombre de sujets possible. +L'Université applique naturellement la sienne à +tout ce qu'elle enseigne. Les sciences expérimentales, +telles que la physique et la chimie, sont apprises +comme l'histoire naturelle ou les langues, à coups +de manuels. Si par hasard un instrument est montré +à l'élève, c'est de loin, de façon que personne ne +puisse y toucher. Le professeur y touchera lui-même +le moins possible, d'abord parce qu'il n'est pas très +sûr de pouvoir le faire fonctionner, et ensuite parce +qu'un maniement trop fréquent finirait par altérer +le poli des cuivres dont l'éclat fait très bon effet +dans les vitrines.</p> + +<p>Ces rares exhibitions sont d'ailleurs de pure +forme. Professeurs et élèves se soucient fort peu des +expériences. On n'en demande pas aux examens, et +<span class="pagenum"><a name="296" id="Page_296"> [Pg 296]</a></span> +il semble bien préférable de consacrer son temps à +étudier dans les livres la description d'instruments +sur lesquels l'examinateur pourra tâcher de «coller +un candidat».</p> + +<p>En prévision de ces futures «colles», les manuels +grossissent chaque année, et pour peu qu'un appareil +ait été imaginé récemment par un examinateur, il +figure bientôt dans la totalité des manuels.</p> + +<p>On devine ce que doit être un semblable enseignement +et ce que peuvent être de tels manuels. Un de +nos plus distingués universitaires, M. H. Le Châtelier, +professeur au Collège de France, l'a fort bien montré +au cours d'un mémoire sur l'enseignement scientifique +paru dans la <i>Revue des Sciences</i>, et dont j'extrais +le passage suivant:</p> + +<blockquote><p>On arrive, sous la préoccupation dominante des examens, à +augmenter outre mesure le nombre des appareils décrits, ce qui +présente de graves inconvénients. Quand, par exemple, on +donne treize méthodes calorimétriques, comme dans certains +ouvrages destinés à l'enseignement, on trompe les élèves en +leur laissant croire qu'elles ont une existence réelle; en fait, il +y en a deux: la calorimétrie à eau et la calorimétrie à glace. En +outre, en décrivant ces méthodes au pas de course, comme on +est obligé nécessairement de le faire, on passe sous silence la +seule chose intéressante et utile à connaître: le degré de précision. +On ne trouverait pas un élève sur cent qui soupçonne +quel intérêt il y a à se servir en calorimétrie de thermomètres +donnant le centième de degré plutôt que le dixième. La seule +impression qui puisse rester de ces descriptions d'appareils +est que leur choix est surtout une question de mode. Il n'en +résulte aucune notion de ce que peut être une expérience de +mesure.</p></blockquote> + +<p>L'enseignement de la chimie n'est pas naturellement +meilleur. Voici comment s'exprimait le grand +chimiste Dumas dans l'instruction de 1854 sur le plan +d'études des lycées à propos de cette science. Les +<span class="pagenum"><a name="297" id="Page_297"> [Pg 297]</a></span> +lignes suivantes sont aussi vraies aujourd'hui qu'elles +l'étaient de son temps.</p> + +<blockquote><p>Rien de plus facile, avec la souplesse et la sûreté de mémoire +qu'on rencontre chez nos jeunes élèves, que de leur faire +apprendre par cœur un cours de chimie. Ils retiendront tout, +principes généraux, formules, chiffres, développements, et pourront +se faire illusion sur leur savoir réel, mais, à peine sortis +du lycée, il s'apercevront qu'ils s'étaient bien trompés, <i>car il +ne restera rien de ce qu'ils avaient si aisément appris</i>.</p></blockquote> + +<p>Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et l'enseignement +n'a pas été amélioré. Voici ce qu'écrit M. H. Le Châtelier +dans le travail cité plus haut.</p> + +<blockquote><p>L'enseignement de la chimie est celui qui est le plus en souffrance; +il a conservé de la tradition des alchimistes, des collections +de recettes, de préparations souvent démodées, et des +listes de petits faits certainement intéressants en eux-mêmes, +mais dont la place serait plutôt dans les dictionnaires de +chimie.</p> + +<p>Les lois générales, ou tout au moins les relations qualitatives +d'analogie et de causalité, là où les lois précises font défaut, +sont tout à fait laissées au second plan. Les listes des petits faits +sont stériles, parce qu'il y a bien peu de chances que ceux que +l'on a appris soient précisément ceux que l'on ait besoin de connaître +plus tard.</p> + +<p>C'est une erreur trop répandue de penser que l'idéal, en fait +d'enseignement scientifique, est d'infuser à de jeunes esprits des +idées toutes faites, choisies parmi celles qui passent pour les +plus exactes. De là le système actuel d'occuper la moitié du +temps des études à prendre des notes et l'autre moitié à les +apprendre. On oublie trop facilement que, si la formule apprise +est adéquate à la formule enseignée, l'idée attachée dans les +deux cas à cette même formule est toute différente. Pour le professeur, +derrière les mots employés il y a tout un ensemble de +faits, empruntés à son expérience personnelle, qui viennent se +presser dans sa mémoire; pour l'élève, il n'y a rien, à moins +que, par un effort personnel, il n'ait, en rapprochant une série +de faits antérieurement connus de lui, fait cette idée sienne. Ce +sont ces idées personnelles qui seules <i>ont une valeur pratique +quelconque; les autres, celles qui ont été apprises mécaniquement, +glissent sur l'entendement sans y pénétrer. Au bout de +quelques années leur trace est totalement effacée.</i></p></blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="298" id="Page_298"> [Pg 298]</a></span> +M. H. Le Châtelier attribue, «tout le monde, dit-il, +est d'accord sur ce point», l'état de stagnation de +notre enseignement scientifique aux examens et aux +concours qui uniformisent et immobilisent l'enseignement +«<i>après lui avoir imprimé la direction la plus +funeste</i>». Il indique aussi comme cause de notre +décadence scientifique l'insuffisance de nos professeurs. +«Il faudrait avant tout et surtout avoir un +recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire +pour lesquels la préoccupation de l'examinateur +ne soit pas le commencement et la fin de la +sagesse.»</p> + +<p>Tout cela est assurément très juste, mais comme, +avec les idées latines actuelles, les concours et les +professeurs ne sont pas modifiables, on ne peut +espérer aucune réforme de notre enseignement scientifique.</p> + +<p>Ce n'est donc qu'à un point de vue philosophique +pur et tout en sachant très bien que les idées qui +vont être exposées ne sont pas réalisables aujourd'hui +que nous indiquerons ce que pourrait être un +enseignement des sciences physiques, organisé de +façon à ce que l'élève pût en retirer grand profit.</p> + + +<h3>§ 3.—IMPORTANCE DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES +EXPÉRIMENTALES DANS L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.</h3> + +<p>L'enseignement expérimental a une telle puissance +éducative qu'on ne saurait le commencer trop tôt. +Il faut s'y prendre de très bonne heure pour tâcher +d'inculquer à l'enfant de l'esprit d'observation et +du jugement.</p> + +<p>Avant donc de rechercher ce que devrait être l'étude +<span class="pagenum"><a name="299" id="Page_299"> [Pg 299]</a></span> +des sciences expérimentales dans l'enseignement +secondaire, nous allons montrer ce qu'elle pourrait +être dans l'enseignement primaire.</p> + +<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que des +pédagogues éminents ont compris l'importance des +sciences expérimentales dans l'éducation de l'enfant. +On sait les résultats obtenus en Allemagne par Frœbel +et Pestalozzi, au moyen de ce qu'ils appelaient les +leçons de choses.</p> + +<p>Malheureusement tout ce qui est expérimental et +ressemble au travail manuel se trouve tenu en grand +mépris par les Universités latines, et c'est là, je le +répète, une des causes de l'impossibilité pour elles +d'accomplir aucune réforme sérieuse.</p> + +<p>Cette disposition d'esprit, les Allemands l'ont partagée +longtemps, mais ils ont su s'y soustraire, et c'est +parce qu'ils sont arrivés à comprendre l'importance +de l'enseignement expérimental que les sciences et +l'industrie ont pris chez eux le développement prodigieux +constaté aujourd'hui.</p> + +<p>Les Anglais n'avaient pas à faire d'efforts pour +entrer dans cette voie, car ils n'en ont jamais connu +d'autre. Leur enseignement a toujours été expérimental. +L'éducation de leurs ingénieurs se fait exclusivement +dans les ateliers.</p> + +<p>Dès l'école primaire, les Anglais manifestent leur +goût pour l'enseignement expérimental et leur conviction +bien arrêtée que rien n'entre dans l'esprit que +par la voie de l'expérience.</p> + +<blockquote><p>A l'école de Bradford, fréquentée par des enfants de petite +classe moyenne, j'ai vu, dit M. Leclerc, des élèves de douze à +quinze ans travaillant chacun pour son compte et de son côté, +chacun sachant ce qu'il avait à faire, dessinant, maniant des +produits chimiques ou des appareils de physique, tous faisant +<span class="pagenum"><a name="300" id="Page_300"> [Pg 300]</a></span> +en toute liberté, silencieusement et sérieusement, leur besogne +sans perdre une minute<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Éducation des classes moyennes en Angleterre.</i></p></div> + +<p>Même dans les grandes écoles anglaises, dont le prix +ne permet l'accès qu'aux enfants des classes riches +ne devant jamais avoir le besoin de gagner leur vie, +le travail manuel est tenu en grande estime à cause +de son rôle éducateur. A Harrow, dont les professeurs +reçoivent de 20 à 60.000 francs d'appointements et le +directeur 200.000 francs, il existe un atelier de menuiserie +dirigé par un contremaître et où travaillent tour +à tour les élèves. Il y a quelques années, le professeur +de rhétorique était en même temps menuisier et mécanicien +tellement habile qu'il fut chargé d'installer +entièrement l'électricité dans l'établissement.</p> + +<p>C'est dès les classes primaires que l'instruction +expérimentale devrait être commencée, pour continuer +ensuite dans l'enseignement secondaire et +supérieur. Cette opinion n'a été soutenue devant la +Commission d'enquête que par quelques rares professeurs. +Je citerai parmi eux M. Morlet, qui a préconisé +le travail manuel, la vue des objets ou la projection +de leurs images, alors que «trop souvent les leçons +des meilleurs maîtres ne laissent pas plus de traces +que de beaux caractères marqués dans le sable»<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 347. Morlet, censeur à Rollin.</p></div> + +<p>On ne saurait mieux dire, ni dans un sens plus +contraire à notre esprit universitaire.</p> + +<p>L'opinion qui résume le mieux cet esprit à propos des +leçons de choses a été traduite de la façon suivante, +par un inspecteur général de l'Université:</p> + +<blockquote><p>Les leçons de choses constituent un petit enseignement scientifique +très prématuré. +<span class="pagenum"><a name="301" id="Page_301"> [Pg 301]</a></span></p> + +<p>Les enfants ne sont pas aptes à le recevoir, car ils n'ont encore +à leur disposition que la mémoire. Cette faculté leur permet +d'emmagasiner des mots, dont ils n'arrivent pas toujours à +comprendre le sens. Ils saisissent les mots par leur ressemblance +extérieure, ils les confondent ensuite et diront volontiers «acide» +pour «silice» ou inversement<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 247. Dupuy, inspecteur général de l'enseignement, ancien +professeur de rhétorique.</p></div> + +<p>La pauvreté d'un tel raisonnement montre une fois +de plus à quel point la psychologie de l'enfant est +ignorée dans l'Université. Que l'enfant confonde les +mots silice et acide, quelle importance cela peut-il bien +avoir? Ce qui importe, c'est qu'il ne confonde pas les +choses qu'on lui montre, or quand il les aura vues et +touchées, il ne les confondra jamais. Si on lui met +dans la main des morceaux de coke et d'anthracite ou +des fragments de plomb et d'aluminium, il pourra +confondre le nom de ces substances, mais les reconnaîtra +toujours à leur différence de densité quand on +les lui présentera de nouveau. Ce sont des réalités et +non des mots que doivent lui enseigner les leçons de +choses. Voilà ce que les universitaires, qui raisonnent +comme l'inspecteur que je viens de citer, n'ont pas +encore réussi à comprendre.</p> + +<p>Dans une conférence fort intéressante, M. Laisant a +insisté longuement sur l'utilité, pour le développement +de l'esprit, de donner à l'enfant dès le jeune âge +l'habitude de l'observation et de la réflexion par des +expériences scientifiques, faites avec les objets usuels. +Des savants éminents n'ont pas dédaigné de consacrer +des ouvrages spéciaux à ces récréations scientifiques. +Elles permettent de constater d'importantes +lois physiques avec des objets qu'on trouve partout +sous la main ou de petits instruments très peu +<span class="pagenum"><a name="302" id="Page_302"> [Pg 302]</a></span> +coûteux. Ainsi peuvent être étudiées les lois de +la gravitation, de la chute des corps, les propriétés +du centre de gravité, du levier, de l'équilibre des +liquides, les principales données de l'acoustique et de +l'optique et même certaines opérations chimiques, +telles que la production du gaz d'éclairage avec un +fourneau de cuisine, un peu de terre glaise et une +pipe.</p> + +<blockquote><p>Les hommes chargés, par leurs fonctions, du développement +intellectuel de la jeunesse, dit M. le professeur Laisant<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>, auraient +dû se précipiter avec avidité sur les nouveaux moyens qui leur +étaient offerts, les analyser, les étudier, en tirer la quintessence, +réformer de fond en comble l'enseignement avec le secours de +ces éléments inespérés. Tout au contraire ils sont passés à côté +de ces tentatives avec une suprême indifférence, accompagnée +d'un dédain non dissimulé. Les auteurs des <i>Récréations scientifiques</i> +n'étaient à leurs yeux que de vulgaires amuseurs. Songez +donc! apprendre quelque chose à l'enfant sans l'ennuyer, +quelle folie! Lui mettre dans le cerveau une longue suite d'observations, +de faits, de résultats, et le préparer ainsi à recevoir +plus tard des idées justes, à réfléchir, à raisonner; quelle entreprise +révolutionnaire! Le spectacle que nous donne l'administration +pédagogique m'autorise à dire que nous ne sommes pas +beaucoup plus avancés à ce point de vue qu'on ne l'était au +Moyen Âge.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Revue Scientifique</i>, 9 mars 1901.</p></div> + +<p>C'est également mon avis.</p> + + +<h3>§ 4.—L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES +DANS L'INSTRUCTION SECONDAIRE.</h3> + +<p>L'enfant, préparé comme il vient d'être dit, aborderait, +au lycée, sans difficulté l'étude de la physique et +de la chimie. La valeur éducative de ces sciences est +immense à condition que leur enseignement soit +exclusivement expérimental. Le matériel de la plupart +des expériences n'est ni encombrant ni coûteux et +<span class="pagenum"><a name="303" id="Page_303"> [Pg 303]</a></span> +aucune manipulation n'est dangereuse quand on opère +sur de petites quantités. Pour la chimie, quelques +tubes et éprouvettes, une lampe à alcool et un petit +nombre de produits chimiques suffisent. Plusieurs +auteurs ont déjà montré dans divers ouvrages le parti +qu'on peut tirer de pareils éléments.</p> + +<p>Pour la physique, les expériences seraient à peine +plus onéreuses. Il n'y aurait qu'à imiter ce que font +les Anglais et les Allemands. Grâce à l'ingéniosité de +leurs constructeurs, ils ont pu mettre entre les mains +des enfants, à des prix insignifiants, des collections +d'instruments de physique, de chimie, de mécanique, +etc., qui leur permettent de résoudre expérimentalement +des problèmes difficiles. En matière de physique +seulement, je citerai une collection d'appareils +que j'ai achetée par curiosité<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>. Pour 35 francs, on a +tout ce qui concerne l'optique, y compris la polarisation +et la diffraction (banc d'optique, lentilles, prisme, +matériel d'analyse spectrale), c'est-à-dire une collection +d'objets qui, construits en France, avec le luxe +des appareils de nos fabricants coûterait plus d'un +millier de francs. Pour la même somme, on possède +les instruments fondamentaux de l'électricité. Le plus +souvent l'élève doit fabriquer lui-même les appareils +avec le matériel qui lui est livré. La brochure qui les +accompagne lui pose environ cinq cents problèmes à +résoudre, qui embarrasseraient la plupart des licenciés +de notre Université. En voici quelques-uns: +mesurer la résistance de la bobine d'un galvanomètre, +d'un élément thermoélectrique, la résistance +intérieure d'une pile, combiner des résistances de +1, 2, 5 ohms, etc., fabriquer avec le matériel livré +<span class="pagenum"><a name="304" id="Page_304"> [Pg 304]</a></span> +un spectroscope et déterminer les raies des métaux +incandescents, fabriquer un polariscope, un sextant +à réflexion, un appareil de diffraction, une longue-vue +terrestre à réticule et mesurer son grossissement, +rechercher si des lames de verre ont leurs faces parallèles, +etc., etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Chez Meiser et Mertig, à Dresde.</p></div> + +<blockquote><p>En Angleterre et en Amérique, les élèves apprennent à travailler +dans des laboratoires bien outillés. Là, les étudiants font +des expériences relatives à la science qu'ils étudient, sous la direction +d'un professeur qui fait ensuite la critique des résultats +obtenus. On met en pratique la méthode de redécouverte +(<i>the method of rediscovery</i>). Sans doute, on ne va pas jusqu'à +espérer que les élèves pourront eux-mêmes retrouver les lois de +la nature; mais un mélange harmonieux de découvertes, de +vérifications et de corrections, semble être l'idéal des meilleurs +professeurs de sciences naturelles. On attache beaucoup d'importance +au compte rendu exact des observations et des expériences. +Les carnets d'observations et de notes des élèves sont +considérés comme une des meilleures preuves de l'excellence +de leur travail<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Le Temps</i>, 13 octobre 1901.</p></div> + +<p>Il n'y a rien de nouveau assurément dans ce qui +précède et les Allemands comme les Anglais n'ont +fait qu'appliquer chez eux des idées exposées depuis +bien longtemps chez nous. Voici comment s'exprimait +à ce propos, il y a plus d'un demi-siècle, l'illustre +savant français Dumas, dans une instruction sur le +plan d'études des lycées, instruction dont les principaux +passages ont été reproduits dans le règlement +de 1890. Ces recommandations n'ont pas eu d'ailleurs +plus de succès auprès des professeurs de 1890 qu'auprès +de leurs prédécesseurs.</p> + +<blockquote><p>... C'est dans la nature bien plus que dans les livres qu'il +faut chercher des inspirations...</p> + +<p>L'homme n'a pas inventé la physique; il a saisi des observations +données par le hasard; il en a varié les conditions, et il en +a déduit les conséquences. +<span class="pagenum"><a name="305" id="Page_305"> [Pg 305]</a></span></p> + +<p>Persuader aux jeunes gens que l'esprit humain pouvait se +passer du fait qui sert de base à chaque découverte importante, +qu'il pouvait créer la science par le raisonnement seul, c'est +préparer au pays une jeunesse orgueilleuse et stérile...</p> + +<p>On ne saurait trop recommander aux professeurs de physique +de commencer l'exposition de toutes les grandes théories par +un précis historique très fidèle, et, au besoin, par l'exacte +reproduction de l'expérience d'où l'inventeur est parti. Ils n'oublieront +pas que la physique est une science expérimentale qui +tire parti des mathématiques pour coordonner et pour exposer +ses découvertes, et non point une science mathématique qui se +soumettrait au contrôle de l'expérience.</p> + +<p>Les professeurs de physique ne sauraient trop se défier d'ailleurs +d'une particularité de leur enseignement qui se rattache +plus qu'il ne semble à la considération précédente. On veut parler +de ces appareils de luxe que l'usage a introduits dans leurs +cabinets.</p> + +<p>Le plus souvent, la pensée première de l'inventeur, dénaturée +dans ces appareils pour revêtir une forme qui en fait disparaître +toute la naïveté, s'éloigne trop des dispositions premières qu'il +avait adoptées.</p> + +<p>Presque toujours, ces appareils offrent des dispositions accessoires +compliquées, sur lesquelles l'attention des élèves s'égare +et qui les distraient de l'objet essentiel de la démonstration.</p> + +<p>Leur prix élevé éloigne de l'esprit des élèves toute pensée de +s'occuper un jour de physique, cette science leur semble réservée +aux personnes qui disposent d'un grand cabinet ou d'une +grande fortune.</p> + +<p>Nous ne saurions donc trop rappeler aux élèves de l'École +Normale l'utilité des travaux d'atelier qu'ils ont à accomplir; aux +proviseurs, le parti qu'ils peuvent tirer, au profit de l'enseignement, +d'un cabinet placé près du cabinet de physique comme +sa dépendance nécessaire; nous ne saurions trop encourager les +professeurs de physique à simplifier leurs appareils; à les +construire eux-mêmes toutes les fois qu'ils le peuvent; à n'y +employer que des matériaux communs; à se rapprocher dans +leur construction des appareils primitifs des inventeurs; à éviter +ces machines à double et à triple fin dont la description devient +presque toujours inintelligible pour les élèves.</p> + +<p>Quoi de plus simple que les moyens à l'aide desquels Volta, +Dalton, Gay-Lussac, Biot, Arago, Malus, Fresnel, ont fondé la +physique moderne?</p> + +<p>Il y a quarante ou cinquante ans, lorsque cette génération de +physiciens illustres reconstituait sur de nouvelles bases tout +l'édifice de la science, elle y parvenait avec des outils si communs, +<span class="pagenum"><a name="306" id="Page_306"> [Pg 306]</a></span> +d'un prix si modique et d'une démonstration si facile, +qu'on a le droit de se demander si l'enseignement de la physique +ne s'est pas trop soumis à l'empire des constructeurs +d'instruments...</p> + +<p>Prétendre, par exemple, qu'on ne peut parler de la dilatation +des gaz par la chaleur sans faire connaître les appareils délicats +qui en ont donné la dernière mesure, c'est une erreur...</p> + +<p>... Gay-Lussac s'était assuré que tous les gaz se dilatent de +la même manière, au moyen de tubes gradués contenant des +quantités de divers gaz et disposés dans une étuve qu'on chauffait +de 10 à 100 degrés. La mesure directe du volume occupé par +chaque gaz au commencement et à la fin de l'expérience lui +avait suffi pour donner la loi du phénomène.</p></blockquote> + +<p>On ne saurait trop insister sur la justesse des idées +qui viennent d'être exposées. Leur vérité profonde ne +peut être nettement comprise que par les personnes +ayant exploré des champs nouveaux de la science. +Il y a bien d'autres noms, ceux d'[OE]rsted et de +Faraday, par exemple, à ajouter à ceux des savants +cités par Dumas, qui ont fait de très grandes découvertes +avec des appareils infiniment simples. Beaucoup +d'inventions récentes, le téléphone, par exemple, +ont été faites avec des appareils fort rudimentaires, +comme on pouvait s'en convaincre en parcourant les +salles consacrées aux instruments de science rétrospective +à la grande Exposition de 1900. Les appareils +compliqués ne sont nécessaires que lorsqu'on veut +vérifier avec une grande précision des résultats déjà +trouvés avec des appareils simples. L'emploi des appareils +coûteux, compliqués et nécessairement longs à +manier empêche souvent de bien observer les phénomènes. +Si l'on a mis vingt ans à découvrir—et +encore par hasard—que toutes les fois qu'on fait +fonctionner un tube de Crookes il en sort des rayons +particuliers, dits rayons X, c'est que de tels tubes, +étant jadis difficiles à fabriquer, on s'en servait fort +<span class="pagenum"><a name="307" id="Page_307"> [Pg 307]</a></span> +rarement. Si, dans les expériences que j'ai publiées +pendant dix ans sur la dématérialisation de la matière, +la phosphorescence invisible, l'opacité de certains +corps pour les ondes hertziennes, la généralité dans +la nature des phénomènes radio-actifs, etc., il m'a +été possible de découvrir quelques faits entièrement +nouveaux, c'est en partie parce que, travaillant dans +mon propre laboratoire et à mes frais, j'étais toujours +obligé de me servir d'instruments simples et +peu coûteux.</p> + +<p>Dans le passage précédemment cité, Dumas insiste +avec raison sur l'utilité de répéter les expériences +avec des instruments aussi simples que ceux dont les +inventeurs faisaient usage. Il serait tout à fait capital +pour le développement mental de l'élève de lui montrer, +ce que les livres n'indiquent guère, comment les +grands fondateurs de la science ont réalisé leurs découvertes +et les difficultés auxquelles ils se sont heurtés. +La chose est d'autant plus facile que ces illustres +novateurs, comme le dit fort bien Dumas, ont presque +toujours fait usage d'appareils rudimentaires qui ne +sont devenus compliqués que plus tard. L'expérience +fondamentale d'[OE]rsted, de la déviation de la boussole +par un courant, peut être répétée avec une dépense +de quelques francs et le professeur ne manquera pas +de montrer à l'élève pourquoi [OE]rsted n'arriva pas à +la réussir pendant longtemps. Il lui montrera aussi +pourquoi l'expérience fondamentale de l'induction +(déviation d'un galvanomètre relié aux deux pôles d'un +aimant, quand on introduit un morceau de fer entre +les deux branches de l'aimant) demanda beaucoup de +recherches à Faraday, bien qu'elle soit des plus faciles +à répéter. L'histoire de la découverte de la longue-vue +<span class="pagenum"><a name="308" id="Page_308"> [Pg 308]</a></span> +peut être refaite avec quelques lentilles ne valant pas +plus de 1 franc, etc. Un professeur ayant un peu de +philosophie dans l'esprit pourrait créer, avec l'histoire +des découvertes scientifiques et la lecture des +fragments des mémoires originaux, un cours qui remplacerait +fort avantageusement la lecture des plus +volumineux traités de logique. Alors seulement l'élève +comprendrait l'évolution de l'esprit humain, les difficultés +auxquelles se heurtent toujours les expérimentateurs, +comment on sort des sentiers battus et avec +quelles difficultés un chercheur se soustrait au poids +des idées antérieurement admises.</p> + +<p>Il faut donc attacher une importance spéciale à +l'histoire des découvertes scientifiques, si parfaitement +ignorée et dédaignée par l'Université, aussi +bien dans l'enseignement secondaire que dans l'enseignement +supérieur. Le nombre des savants qui +ont compris la force éducatrice de cet enseignement +est fort restreint. Je puis cependant, outre Dumas, en +citer deux, l'un Anglais, l'autre Français, occupant +chacun des situations éminentes dans l'enseignement.</p> + +<blockquote><p>L'entraînement à espérer de la science est le résultat, non de +l'accumulation des connaissances scientifiques, mais de la pratique +de l'enquête scientifique. Un homme peut connaître à fond +tous les résultats obtenus et toutes les opinions courantes sur +une branche quelconque, ou même sur toutes les branches de +la science, et ne pas avoir l'esprit scientifique, mais personne ne +saurait mener à bien la plus humble recherche sans que l'esprit +scientifique lui reste dans une certaine mesure. Cet esprit peut +d'ailleurs être acquis, même sans recherche d'une vérité nouvelle. +L'élève peut être amené de plus d'une façon à de vieilles +vérités; il peut être mis en leur présence brutalement comme +un voleur sautant par-dessus un mur, et malheureusement la +hâte de la vie moderne pousse beaucoup de gens à adopter cette +voie rapide. <i>Mais il peut aussi être amené aux mêmes vérités +en suivant les voies suivies par ceux qui les mirent en évidence. +<span class="pagenum"><a name="309" id="Page_309"> [Pg 309]</a></span> +C'est par cette dernière méthode, et par là seulement, +que l'élève peut espérer acquérir au moins quelque chose de +l'esprit du chercheur scientifique<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>.</i></p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Michael Forster. Discours politique au Congrès de l'Association britannique +pour l'avancement des sciences. <i>Revue Scientifique</i>, 1899, p. 393.</p></div> + +<p>La méthode indiquée ici pour retrouver les vieilles +vérités est la méthode expérimentale, si chère aux +Anglais. M. H. Le Châtelier, sans contester nullement +sa valeur, recommande avec raison la lecture de +mémoires originaux des créateurs de la science.</p> + +<blockquote><p>On pourrait faire analyser les mémoires scientifiques originaux +qui sont restés classiques: ceux de Lavoisier, Gay-Lussac, +Dumas, Sadi-Carnot, Regnault, Poinsot, en demandant de bien +mettre en relief leurs points essentiels, ou discuter les avantages +comparatifs de deux méthodes expérimentales ayant un même +objet, celle du calorimètre à glace et du calorimètre à eau, par +exemple; faire des programmes d'expériences pour des recherches +sur un sujet donné; en un mot, imiter ce qui se fait avec +beaucoup de raison dans l'enseignement littéraire. Avant tout, +ce qu'il faudrait emprunter à cet enseignement est la lecture +régulière des auteurs classiques. En apprenant dans un cours +les résumés des expériences de Lavoisier ou de Dumas, on +n'étudie pas mieux la science qu'on étudierait la poésie dramatique +en apprenant des résumés des pièces de Corneille. A côté +et autour des faits, il y a tout un cortège d'idées dans un cas, de +sentiment et de mélodie dans l'autre, qui constituent bien plus +que les faits matériels la science ou la poésie. Les résumés, +bons pour la préparation aux examens, sont stériles pour le +développement de l'esprit et de l'imagination.</p> + +<p>Mais avant tout, pour communiquer à l'esprit des jeunes gens +cette activité indispensable, il faut d'abord l'obtenir de leurs professeurs. +Pour apprendre à leurs élèves à penser et à vouloir, il +faut qu'ils commencent par penser et par vouloir eux-mêmes. +S'ils ne sont pas activement mêlés au mouvement des recherches +scientifiques, s'ils ne parlent de la science que par ouï-dire +et sans conviction, ils ne peuvent avoir de prise sur l'esprit de +leurs auditeurs. Ils prépareront peut-être d'excellents candidats +aux examens, ils ne formeront pas d'intelligences<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <span class="smcap">Le Châtelier.</span> <i>L'Enseignement scientifique. Revue des Sciences.</i></p></div> + +<p>Bien rares sont les professeurs ne se bornant pas à +parler de la science autrement que par ouï dire et +<span class="pagenum"><a name="310" id="Page_310"> [Pg 310]</a></span> +c'est pourquoi bien rares aussi sont les intelligences +qu'ils réussissent à former.</p> + +<p>Dans un discours prononcé devant la Chambre des +Députés, M. Ribot, président de la Commission d'enquête, +a parfaitement montré en quelques lignes cette +importance de l'histoire des découvertes. Tout le +monde semble donc bien d'accord en théorie—en +théorie seulement—sur ce point.</p> + +<blockquote><p>Si l'on apprend aux élèves, non pas seulement les notions +positives, les chiffres, tout ce qui est technique, tout ce qui +s'oublie, si on leur enseigne la voie qu'on a suivie pour créer la +science de nos jours, si on leur montre par quel effort et par +quelle méthode l'esprit humain s'est élevé, jusqu'à ces vérités +éternelles, si on leur fait l'histoire des découvertes d'un Pasteur, +on peut saisir l'intelligence et quelque chose encore de plus +noble que l'intelligence, le cœur de l'enfant.</p> + +<p>Je crois qu'on peut inspirer à l'enfant, pour notre société, +pour les prodiges qu'elle crée en développant la science, cet +amour et cette admiration, qui font de lui un véritable citoyen +de la société moderne.</p> + +<p>Je le crois de toutes mes forces, c'est une question de méthode +et, je le répète, d'éducation des professeurs eux-mêmes<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Chambre des députés, séance du 13 février 1902. Page 657 du <i>Journal +officiel</i>.</p></div> + +<p>Écoutant ou lisant l'histoire des découvertes scientifiques, +répétant les expériences des créateurs de la +science, ainsi que celles qui en découlent, et pouvant +ainsi juger des progrès accomplis, l'élève acquerrait +vite, avec le jugement et l'habitude de l'observation, +ce qu'on peut appeler l'esprit scientifique.</p> + +<p>Il oublierait sans doute, après la sortie du lycée, +les formules et les théories, mais il aurait le jugement +formé, saurait réfléchir et posséderait l'art d'apprendre +quand cela lui deviendrait nécessaire. Il +n'oublierait jamais, parce que cela serait passé dans +son inconscient, ce qu'il y a de plus fondamental à +<span class="pagenum"><a name="311" id="Page_311"> [Pg 311]</a></span> +connaître dans les sciences, les méthodes. Ces +méthodes et ces qualités de jugement s'appliquent +aussi bien aux obligations courantes de la vie qu'à +des entreprises scientifiques, industrielles ou commerciales.</p> + +<p>Et telle est la force d'une bonne méthode qu'elle +donne même aux esprits médiocres l'aptitude au travail +utile. Un des déposants de l'enquête, M. Blondel, +l'a fort bien marqué dans le passage suivant:</p> + +<blockquote><p>L'essor économique du peuple allemand est si inquiétant pour +nous parce qu'il fait de l'industrie et de la science comme il fait +de la guerre, en calculant tout d'avance, en apprenant aux étudiants +si nombreux qui, après une bonne préparation générale, +viennent fréquenter les laboratoires des Universités, non pas +seulement la science faite, mais le métier de savant, métier qui +ne s'improvise pas, qui exige un apprentissage, et que les dons +naturels ne sauraient remplacer. Ce qui caractérise la production +allemande, c'est que grâce à un enseignement mieux conçu +que le nôtre, un grand nombre de travaux de détail, secondaires +mais utiles, sont faits et bien faits par des jeunes gens médiocres, +qui n'ont pas l'intelligence aussi vive que les nôtres, mais +qui savent en définitive (façonnés par une meilleure formation) +produire une somme plus considérable de travail utile.</p> + +<p>La force de certaines usines allemandes, j'en ai visité cette +année un bon nombre, c'est le caractère de laboratoires de +recherches scientifiques qu'on a su leur donner<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Lyon.</p></div> + +<p>La conséquence finale de l'enseignement des Universités +allemandes a été ce prodigieux essor de la +science et de l'industrie, attribuée bien vainement à +des laboratoires ne dépassant pas matériellement les +nôtres, puisque nous les avons copiés. Cet essor est +dû tout entier à des méthodes d'enseignement que +nous n'avons pas su saisir. Grâce à elles les +Allemands absorbent de plus en plus toutes les industries +basées sur des méthodes scientifiques. Il faut +aller en Allemagne pour trouver des usines d'électricité +<span class="pagenum"><a name="312" id="Page_312"> [Pg 312]</a></span> +employant 17.000 ouvriers, des usines métallurgiques +qui en occupent 40.000, des établissements +capables de fournir 300 locomotives par an, des +usines de produits chimiques fabriquant annuellement +pour 1 milliard de produits<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>. Et la force de production +de l'industrie allemande est telle que, pour éviter les +droits de douane protecteurs, les patrons n'hésitent +pas à aller établir des usines dans les pays étrangers. +Il existe à Paris une fabrique allemande d'objectifs +photographiques et microscopiques qui occupe déjà +plus de 300 ouvriers, et dont les produits sont tellement +supérieurs aux nôtres que, en quelques années, +les objectifs français sont devenus invendables et ne +sont plus utilisés que pour les instruments de pacotille.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> On trouvera tous les détails nécessaires dans les catalogues collectifs des +industries de chimie et de physique allemandes de l'Exposition de 1900. Deux vol. +in-8<sup>o</sup>.</p></div> + +<p>Et pendant que se poursuit un si formidable mouvement, +nos enfants continuent à apprendre les connaissances +les plus futiles, enseignées de la plus futile +façon. Ils préparent des examens et des concours, +pendant que les autres peuples préparent leurs fils +aux réalités de la vie. Vainement nous nous débattrons +tant que nous ne comprendrons pas les causes +de notre impuissance. +<span class="pagenum"><a name="313" id="Page_313"> [Pg 313]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_8"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<h2>L'Éducation des indigènes aux Colonies.</h2> + + +<p>Exportées dans les colonies que nous gouvernons +nos méthodes universitaires ont produit des conséquences +encore plus lamentables qu'en France. Un +de leurs premiers résultats a été de transformer en +ennemis irréductibles tous les indigènes auxquels +on les appliquait.</p> + +<p>M. Paul Giran, administrateur en Indochine, a +bien voulu consigner pour nous dans les pages qui +vont suivre ce que devrait être notre enseignement +aux colonies. Je lui laisse entièrement la parole maintenant:</p> + +<p>L'expérience démontre que la plupart des peuples +colonisateurs, la France notamment, ont échoué dans +leurs tentatives d'éducation de races étrangères.</p> + +<p>L'éducation de race à race ne peut se comprendre, +qu'autant que l'éducatrice, faisant abstraction de +son propre idéal, ne proposera qu'un idéal immédiatement +accessible à son élève, c'est-à-dire un idéal +de très peu supérieur à celui que l'élève a déjà pu +lui-même concevoir, sous l'influence du milieu où +il vit. +<span class="pagenum"><a name="314" id="Page_314"> [Pg 314]</a></span></p> + +<p>Or, en raison de certaines dispositions d'esprit +particulières qui nous font considérer tous les +peuples comme semblables à nous, l'éducation d'un +peuple inférieur a toujours été synonyme d'assimilation. +Éduquer une race signifie à nos yeux: modifier +l'idéal social de cette race et lui proposer comme +principe directeur notre propre idéal; on lui demande +donc en réalité d'abandonner ses institutions, transformer +ses mœurs, modifier sa mentalité, choses +impossibles.</p> + +<p>C'est en réformant les institutions que nous prétendons +agir sur les esprits; c'est en agissant sur +les esprits, par l'instruction, que nous prétendons +former les caractères. Nous commençons la construction +par le sommet. Nous agissons sur l'effet +pour modifier la cause. Nous renversons l'ordre +naturel.</p> + +<p>Les résultats obtenus dans ces conditions ne peuvent +être que négatifs. Nous allons le constater.</p> + +<p>C'est une théorie admise par la plupart des peuples +civilisés que l'éducation peut être donnée par +l'instruction. Or, celle-ci s'adresse surtout à la +mémoire; elle sert à meubler l'esprit, et peut, dans +une certaine mesure, contribuer à former le jugement. +Mais là s'arrête son action. L'instruction ne +saurait servir à l'éducation morale. La morale n'est +pas une affaire de mémoire ou de raisonnement. Or, +c'est l'exemple et non le livre qui peut produire la +formation d'habitudes morales. Aussi, le facteur le +plus important de l'éducation morale est-il le milieu.</p> + +<p>On commet donc une faute contre la logique +naturelle si l'on veut, par la seule instruction, transformer +les idées et les sentiments d'un peuple. Et la +<span class="pagenum"><a name="315" id="Page_315"> [Pg 315]</a></span> +faute est double si cette instruction est dispensée en +une langue étrangère à l'élève.</p> + +<p>Il y a en effet derrière les vocables de toute langue, +des idées et des sentiments que les mots étrangers +ne permettent pas d'atteindre. A des mots même +d'un usage général à tous les peuples, correspondent, +suivant les latitudes ou les époques, des conceptions +différentes. L'idéal de <i>beauté</i> est-il le même chez les +Hottentots que chez les Chinois, les Japonais, le Français +du moyen âge et le Français moderne? La <i>bonté</i> +chrétienne a-t-elle rien de commun avec la bonté de +l'Hindou ou du Musulman?</p> + +<p>Lorsqu'un peuple emprunte, de gré ou de force, la +langue d'un autre peuple, il peut en acquérir les +mots, non les idées et les sentiments que ces mots +sous-entendent.</p> + +<p>L'évolution linguistique correspond à une lente +transformation physiologique du cerveau. Or, le +cerveau n'étant pas conformé de la même façon +suivant les races, et le nombre de ses circonvolutions +et son volume augmentant à mesure qu'on +s'élève au point de vue intellectuel, on comprend +qu'une langue supérieure ne puisse être adoptée par +un peuple inférieur, sans être aussitôt déformée, +c'est-à-dire adaptée à sa complexion mentale. Du +latin importé chez les Gaulois est sorti le français; +notre français importé aux Antilles est devenu le parler +créole.</p> + +<p>Ce qui précède permet de pressentir quels résultats +peut donner l'instruction moderne dispensée +à des peuples inférieurs en une langue européenne. +Nous avons pu le constater bien des fois chez les +Annamites. +<span class="pagenum"><a name="316" id="Page_316"> [Pg 316]</a></span></p> + +<p>L'Annamite, comme tout autre peuple, transforme, +défigure toutes les idées étrangères, pour les adapter +à sa mentalité; c'est une vérité que nous ne concevons +aisément que lorsqu'il ne s'agit pas de nos propres +idées. Nous admettons bien que l'Annamite ait pu +déformer jusqu'à la rendre méconnaissable la doctrine +bouddhique importée chez lui il y a plusieurs siècles; +mais nous ne voulons pas convenir qu'il ne puisse +s'assimiler les idées d'égalité, de liberté, de solidarité +que nous avons, nous-mêmes, acquises depuis un +siècle à peine.</p> + +<p>Il serait intéressant, mais trop long, de montrer ici +comment toutes ces idées se sont trouvées faussées +dès qu'on a voulu les introduire en Annam. Notre +culture intellectuelle ne convient en rien à la mentalité +annamite; elle ne donnera jamais que des produits +anormaux, parfois monstrueux; nos théories transplantées +en Extrême-Orient ne pourront qu'y apporter +tôt ou tard le trouble et la désorganisation.</p> + +<p>On s'en est déjà rendu compte et on a dû enrayer +le mouvement commencé. On a notamment supprimé +l'Université indochinoise créée en 1906 qui comprenait +diverses écoles supérieures de droit et d'administration, +de sciences, de lettres, etc., et dont le +but était «de répandre en Extrême-Orient, <i>surtout +par l'intermédiaire de la langue française</i>, la connaissance +des sciences et des méthodes européennes». +Tout comme aux Indes, l'université indigène ne nous +eût donné que des déclassés, des exaltés, des individus +dangereux pour nous et pour leurs compatriotes. +Notre colonie avait vite d'ailleurs éprouvé les +premiers symptômes de cette malsaine effervescence +des esprits! +<span class="pagenum"><a name="317" id="Page_317"> [Pg 317]</a></span></p> + +<p>Les peuples sont soumis à des évolutions déterminées +par des lois précises, dont il leur est impossible +de s'affranchir. C'est cependant un des traits particuliers +de notre psychologie nationale que la croyance +à la toute puissance des révolutions, des réformes <i>a +priori</i>.</p> + +<blockquote><p>«Nous croyons, écrit M. Fouillée, qu'il suffit de +proclamer des principes pour en réaliser les conséquences, +de changer d'un coup de baguette la constitution +pour métamorphoser lois et mœurs, d'improviser +des décrets pour hâter le cours du temps. +Article I, tous les Français seront vertueux; article +II, tous les Français seront heureux.»</p></blockquote> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>L'expérience a largement confirmé la règle précédemment +établie: que l'éducation ne saurait être efficace +lorsqu'elle ne se trouve pas en rapport avec +les habitudes héréditaires de l'élève.</p> + +<p>Dès lors comment éduquer utilement les indigènes? +Nous devons nous occuper surtout de leur +instruction.</p> + +<p>Celle-ci ne porte ses fruits qu'autant qu'elle est +convenablement adaptée à la mentalité de l'élève. A +un peuple inférieur, une instruction élémentaire peut +seule convenir. On ne se pénètre pas assez de cette +vérité qu'il y a des peuples adultes et des peuples en +bas âge, et que c'est seulement à la suite d'une longue +évolution que les peuples de la dernière classe pourront +monter à la première. Si l'on tient compte, en +outre, des différences fondamentales qui, à degré égal +de civilisation, séparent les peuples au point de vue +<span class="pagenum"><a name="318" id="Page_318"> [Pg 318]</a></span> +mental, on comprend que l'instruction étrangère dispensée +à un peuple donné doit, pour être rendue accessible, +et pour amener un progrès certain, remplir des +conditions nettement déterminées.</p> + +<p>Nous écarterons tout d'abord de notre programme +l'enseignement de la philosophie, de la morale, du +droit, de la politique, etc...</p> + +<p>Quel champ nous reste alors ouvert? Celui des +sciences pratiques. Il est suffisamment vaste pour +satisfaire notre désir de répandre l'instruction. De +plus les sciences pratiques sont un excellent moyen +d'éducation intellectuelle. C'est à l'école des réalités +expérimentales, c'est avec elle, et non avec les livres +qu'on forme véritablement les esprits.</p> + +<p>Notre enseignement sera surtout technique et professionnel. +Nous ferons ainsi de nos indigènes de bons +auxiliaires.</p> + +<p>La première école à créer dans un pays nouveau +est donc une école professionnelle. Et son programme +doit consister d'abord exclusivement à améliorer les +méthodes employées dans le pays. En agriculture, +par exemple, il sera, évidemment inutile, dans un +pays tropical, d'enseigner aux élèves la culture des +pays tempérés.</p> + +<p>C'est un principe qu'il est bon d'énoncer malgré +son évidence, notre tendance étant de donner l'enseignement +pour lui-même et de faire apprendre ainsi +à l'élève toutes sortes de choses dont il n'aura jamais +à se servir plus tard.</p> + +<p>Donc le premier effort d'éducation directe doit +consister à améliorer la technique des métiers déjà +existants, des petites industries locales. Et encore +faut-il en cela beaucoup de discernement. Vouloir +<span class="pagenum"><a name="319" id="Page_319"> [Pg 319]</a></span> +aller trop vite, agir inconsidérément, c'est détruire +purement et simplement ce qu'on voulait améliorer. +La déchéance actuelle des petites industries du Tonkin +en est la preuve.</p> + +<p><i>Pas de révolution</i> et progresser lentement, telle doit +être la devise de l'éducateur. Pour les professions +nouvelles introduites dans le pays, il faut user des +mêmes précautions que pour les professions déjà +existantes: <i>aller lentement</i> toujours. Même si on se +trouve en présence de peuples déjà civilisés, tels que +les Hindous, les Annamites, les Arabes, il ne faut pas +vouloir les transformer d'un seul coup en ingénieurs +ou en médecins; mais commencer d'abord par en +faire de bons mécaniciens ou de bons ouvriers.</p> + +<p>Ainsi se trouvera préparé le terrain où pourra +être jetée plus tard la semence d'une éducation plus +élevée. +<span class="pagenum"><a name="320" id="Page_320"> [Pg 320]</a></span></p> + + + + +<h2><a id="V_9"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<h2>L'éducation par l'armée.</h2> + + +<h3>§ 1.—ROLE POSSIBLE DU SERVICE MILITAIRE +DANS L'ÉDUCATION.</h3> + +<p>Nous avons montré que, si l'instruction universitaire +est très faible, son éducation est tout à fait +nulle. Or, dans l'évolution actuelle des civilisations, +ce qu'il importe le plus de développer, ce sont surtout +les qualités du caractère.</p> + +<p>Sur la nullité de l'éducation donnée par l'Université, +tout le monde, nous l'avons vu, est d'accord et +l'on peut répéter aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a +déjà longtemps un ancien ministre de l'Instruction +publique, Jules Simon.</p> + +<blockquote><p>Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un licencié, un +docteur, mais un homme, il n'en est pas question; au contraire, +on passe quinze années à détruire sa virilité. On rend à la +société un petit mandarin ridicule qui n'a pas de muscles, qui +ne sait pas sauter une barrière, qui a peur de tout, qui, en +revanche, s'est bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, +qui ne sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut +donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même, qui +a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui, sentant sa faiblesse +et ayant perdu ses lisières, se jette pour dernière ressource +au socialisme d'État.—Il faut que l'État me prenne par +<span class="pagenum"><a name="321" id="Page_321"> [Pg 321]</a></span> +la main, comme l'a fait jusqu'ici l'Université. On ne m'a appris +qu'à être passif. Un citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un +citoyen, si j'étais un homme.</p></blockquote> + +<blockquote><p>Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la +dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un autre +Ministre de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois, le caractère +pèse d'un bien autre poids que l'esprit. Qu'importe ce que +sait un homme en comparaison de ce qu'il veut, et qu'importe +ce qu'il pense au prix de ce qu'il fait<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <span class="smcap">Léon Bourgeois.</span> <i>Instructions</i>, etc., p. 183</p></div> + +<p>Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités +qui font la force des Anglais: la discipline, la +solidarité, l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment +du devoir.</p> + +<p>Ces qualités, non seulement l'Université ne les +donne pas, mais son pesant régime les ôte à qui les +possède.</p> + +<p>Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette +armée de bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules +et nuls que l'Université nous fabrique?</p> + +<p>Étant donné que le régime universitaire n'est pas +modifiable avec les idées latines actuelles et que tous +les projets de réforme sont d'irréalisables chimères, il +faut chercher ailleurs, mais ne chercher que dans le +cycle des choses possibles, c'est-à-dire dans le cycle +des choses ne heurtant pas trop le courant des opinions +actuelles.</p> + +<p>Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul. +Aujourd'hui, la totalité de nos bacheliers et licenciés +est obligée de faire un service militaire. L'armée +pourrait les transformer, car elle est, ou au moins +devrait être un centre éducateur par excellence. Elle +peut devenir l'agent efficace du perfectionnement et +du relèvement de la race française dégradée par l'Université. +D'éminents officiers, tels que les généraux +<span class="pagenum"><a name="322" id="Page_322"> [Pg 322]</a></span> +Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement +de quel développement physique et moral est susceptible +le soldat bien commandé.</p> + +<p>Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur +le service obligatoire de trois ans, obtenir un corps +de sous-officiers excellent et réduire un peu le nombre +écrasant des candidats fonctionnaires, il y aurait +seulement à promulguer que, en dehors de quelques +professions techniques—magistrats et ingénieurs, +par exemple—nul ne pourra entrer dans une administration +de l'État avant d'avoir été sous-officier +pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un +bon sous-officier est parfaitement apte à remplir +tous les emplois publics n'exigeant de lui que l'application +des règlements, c'est-à-dire la très immense +majorité de ces emplois.</p> + +<p>Il faut bien reconnaître malheureusement que le +service militaire a produit uniquement jusqu'ici chez +les intellectuels une antipathie croissante pour l'armée, +dont ils ne voient que les côtés gênants. L'expansion +de tels sentiments parmi la masse populaire, +qui fut seule pendant longtemps à subir les duretés +nécessaires du régime militaire, marquerait la fin +irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les +sentiments subsistant encore dans la foule, non intellectualisée, +qui rendent possible le maintien de l'armée, +dernier soutien d'une société en proie aux plus +profondes divisions et prête à se dissocier suivant le +rêve des socialistes.</p> + +<p>La raison qu'on invoquait autrefois pour dispenser +toute une classe de la nation du service +militaire, c'est qu'il constituait une entrave aux +études, mais personne n'a jamais pu fournir une seule +<span class="pagenum"><a name="323" id="Page_323"> [Pg 323]</a></span> +preuve à l'appui d'une telle assertion. Durant leurs trois +années de service militaire, les jeunes gens pourraient +acquérir des qualités qui leur seraient bien autrement +utiles au cours de la vie que ce qu'ils apprendraient +dans leurs manuels pendant le même temps. Si +d'ailleurs la raison invoquée était sérieuse, elle serait +applicable à toutes les professions.</p> + +<blockquote><p>Personne, écrit M. Gouzy, ne s'est jamais informé si une interruption +de trois ans dans leurs travaux ne diminuait pas la +valeur professionnelle des charpentiers, des serruriers ou des +laboureurs, catégorie de citoyens tout aussi intéressante dans une +démocratie, que celle des avocats, des médecins ou des receveurs +de l'enregistrement. On a accepté comme tout naturel le +sacrifice qu'ils font à leur pays d'aptitudes acquises par un +pénible apprentissage. On semble avoir dit, sans s'en soucier +autrement: Si après trois ans de service militaire ils ont oublié +leur métier, eh bien, ils le rapprendront.</p></blockquote> + + +<h3>§ 2.—LES CONSÉQUENCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS +MILITAIRES.</h3> + +<p>La loi qui multipliait, il y a quelques années, le +nombre des exemptés, a multiplié du même coup le +nombre des diplômés. Elle a détourné des fonctions +utiles l'élite de la jeunesse française pour la lancer +dans des carrières ultra-encombrées et créer un +nombre chaque jour plus grand de mécontents et de +déclassés. Les documents statistiques fournis à ce +propos devant la Commission d'enquête, et dont je +vais reproduire quelques-uns, sont catégoriques.</p> + +<blockquote><p>La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a établi +d'autres cas de dispense dont les conséquences sociales et économiques +sont infiniment plus profondes.</p> + +<p>... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement +aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément +au commerce et à l'industrie. Elle a faussé nombre de vocations, +elle a jeté dans certaines carrières, dites libérales, une foule de +<span class="pagenum"><a name="324" id="Page_324"> [Pg 324]</a></span> +jeunes gens qui se seraient tournés, naturellement vers les professions +productives.</p> + +<p>... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591 en +1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et 1,202 en +1897<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> L'augmentation est analogue pour les docteurs en droit. Il y en avait 117 par +an en 1889 et 446 en 1899, d'après le rapport de M. Raiberti. +</p><p> +«La dispense, telle que la loi de 1889 l'a comprise, écrit cet auteur, abaisse +donc la valeur des examens ou la niveau d'entrée dans les grandes écoles. Elle +encombre les carrières libérales et elle écarte des affaires, du commerce et de l'industrie, +un grand nombre de jeunes gens qui y auraient réussi et qui échoueront +ailleurs. Elle frappe donc le pays dans les forces vives de sa production.»</p></div> + +<p>... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves a +décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande si ces +jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de persan, +de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de javanais, le font +parce qu'ils seront consuls, drogmans, professeurs, traducteurs, +ou parce qu'ils se fixeront dans le pays dont ils auront commencé +d'apprendre la langue; non, c'est parce qu'ils cherchent +la dispense de deux ans de service militaire.</p> + +<p>... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène +d'afflux artificiel se produire: de 586 candidats à l'entrée, en +1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897; et, à la sortie, il y +avait 20 dispensés en 1890, et, en 1897, il y en avait 78.</p> + +<p>... A l'Institut agronomique, la situation est presque aussi +extraordinaire qu'à l'École des langues orientales. L'Institut +agronomique forme des ingénieurs agronomes, et je ne crois +pas que notre agriculture ait besoin d'un nombre infini d'ingénieurs, +elle a surtout besoin de gens qui apprennent l'agriculture +par la pratique, il y avait 32 candidats à l'Institut agronomique +à l'entrée en 1876; et en 1893, peu de temps après le vote +de la loi militaire, il y en avait 348; et en 1896, il y en a encore +312.</p> + +<p>... A l'École Centrale, phénomène analogue: en 1889, avant +l'application de la loi militaire, il y avait 376 candidats, et en +1896 ce chiffre monte à 721. Et je vous demande si notre industrie +a, d'après les chiffres que vous savez, profité en quoi que ce +soit de cet afflux vers les écoles spéciales<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de missions scientifiques par le +Gouvernement.</p></div> + +<p>Le même auteur donne des chiffres analogues pour +les écoles dites commerciales, écoles de théorie pure +et dont le diplôme confère également la dispense. Le +<span class="pagenum"><a name="325" id="Page_325"> [Pg 325]</a></span> +modeste et ignoré «<i>Institut commercial de Paris</i>», +qui comptait dix candidats par an avant la loi, en a +compté une centaine ensuite.</p> + +<p>On voit à quel point le service militaire est redouté +en France des classes lettrées. Ceux qui le fuient ne +se doutent pas combien ils gagneraient à le subir. +Certes, comme l'a dit justement un ministre de l'Instruction +publique dans un discours, le but de l'enseignement +classique devrait être de former une élite, +car c'est cette élite qui fait la grandeur du pays, mais +elle n'est apte à remplir son rôle que si son caractère +est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir +commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne +à obéir.</p> + +<p>Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité +et de discipline dont manquent si complètement +les peuples latins. A l'armée, on apprend à se supporter, +puis à s'aider et enfin à s'aimer. On apprend +la discipline quand on en subit la nécessité. On +apprend à se dominer et on acquiert le sentiment +du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner +soi-même, si on ne l'est pas héréditairement, +il faut d'abord avoir été discipliné par d'autres. A la +discipline externe la discipline interne succède bientôt +par association inconsciente de réflexes. L'homme qui +ne sait pas subir la première pour acquérir la seconde +restera, dans le cours de sa vie, une insignifiante +épave.</p> + +<p>Le séjour au régiment, surtout quand le soldat +passe quelque temps aux colonies, lui apprend bien +autre chose encore. Il lui enseigne surtout à se +«débrouiller», comme on dit vulgairement. On sait +tout le parti qu'un général habile sut tirer à Madagascar +<span class="pagenum"><a name="326" id="Page_326"> [Pg 326]</a></span> +de soldats transformés en colons comme les +anciens légionnaires romains. Dans tous les pays du +monde où l'on a eu occasion d'utiliser des soldats, on +a été frappé des résultats qu'il est possible d'en tirer.</p> + +<blockquote><p>Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chomé, dans la <i>Belgique +militaire</i>, les chemins de fer qu'on a réussi à établir +jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise, française, allemande, +portugaise et surtout congolaise sont dus à des hommes appartenant +à l'armée. Toutes les grandes missions scientifiques ont +été confiées à des soldats. C'est donc sans doute que cette +éducation militaire tant honnie des «intellectuels» a encore +quelque vertu efficiente, et pour notre part nous le déclarons +très nettement, cette éducation est restée la première de toutes, +et elle le montre toutes les fois que l'occasion lui en est fournie; +aussi bien dans les milieux éclairés que dans le milieu humble +des travailleurs, où l'ancien bon soldat prime toujours.</p></blockquote> + + +<h3>§ 3.—LE ROLE ÉDUCATEUR DES OFFICIERS.</h3> + +<p>L'action tout à fait prépondérante que pourrait produire +le service militaire universel a été signalée +depuis longtemps par divers écrivains. Voici comment +s'exprimait à ce sujet, il y a déjà plusieurs années, +M. Melchior de Vogüé:</p> + +<blockquote><p>Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans notre +reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le lourd présent de +l'ennemi, peut être l'instrument de notre rédemption. Nous ne +sentons aujourd'hui que ses charges; j'en attends des bénéfices +incalculables: fusion des dissidences politiques, restauration de +l'esprit de sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de discipline +dans les classes populaires, bref de toutes les vertus qui +repoussent à l'ombre du drapeau...</p></blockquote> + +<p>Malheureusement, les résultats obtenus n'ont +répondu en aucune façon à ces espérances. Les écrivains +militaires les plus autorisés commencent à le +reconnaître. Il faut attribuer principalement les causes +d'un tel échec à ce que les officiers ne sont nullement +<span class="pagenum"><a name="327" id="Page_327"> [Pg 327]</a></span> +préparés au rôle d'éducateurs qu'ils devraient +remplir. Le premier moyen de les y préparer consisterait +à leur enseigner ce rôle, dans toutes les écoles +militaires, à l'École supérieure de Guerre surtout. Le +second, fort supérieur au précédent, est d'obliger +tous les futurs officiers, ainsi d'ailleurs qu'on le fait à +peu près maintenant, à servir d'abord comme simples +soldats pendant un an. C'est uniquement en vivant +parmi les hommes qu'ils réussiront à comprendre +leur psychologie. Dans le rang, ils apprendront d'abord +à obéir, seule façon d'arriver ensuite à commander.</p> + +<p>Aujourd'hui, nos officiers ne saisissent pas encore +très bien leur rôle d'éducateurs. Et, pour qu'il ne +reste aucun doute sur ce point, je vais reproduire +quelques passages des conférences faites à l'École +de Saint-Cyr, avec approbation du ministre de la +Guerre, par un professeur à cette École, M. Ebener. +Elles sont exagérées peut-être mais pleines de très +graves enseignements.</p> + +<blockquote><p>Le service obligatoire, en faisant passer toute la nation par +les mains de l'officier, a grandi dans la mesure la plus large +son rôle d'éducateur.</p> + +<p>La préparation du corps d'officiers à ce rôle, sa formation +morale, intéressent donc la société tout entière.</p> + +<p>Il ne la remplit qu'imparfaitement, parce que, s'il y est apte, +<i>il n'y est nullement préparé, et que l'idée de sa mission sociale +ne tient presque aucune place, ni dans son éducation, ni dans +l'exercice de sa profession</i>.</p> + +<p>Nous sommes seuls à ne pas nous apercevoir que nous avons +à côté de notre rôle de préparation à la guerre, à remplir une +mission sociale d'une importance capitale, et qu'il nous appartient +de contribuer à l'éducation de la démocratie. De là ce +malentendu entre les classes intelligentes et le corps d'officiers, +malentendu qu'il serait puéril de nier...</p> + +<p>On pourrait s'attendre à retrouver dans le peuple la trace +d'une influence heureuse et durable exercée par l'officier sur les +<span class="pagenum"><a name="328" id="Page_328"> [Pg 328]</a></span> +jeunes Français qui, chaque année, lui passent par les mains. +Il s'en faut malheureusement, et nous sommes obligés de constater +que les résultats ne sont pas ce qu'ils pourraient être. En +somme, ce que nous rendons au pays ne paraît pas valoir +beaucoup mieux que ce que nous en avons reçu; dans le bain +de l'armée, le fer ne se change pas en acier.</p> + +<p>... Les officiers, dit-on, ne savent pas profiter des longues +heures d'oisiveté dont jouissent les militaires—si toutefois +c'est une jouissance de se traîner dans les rues ou d'errer dans +les corridors des quartiers—et qui, mises bout à bout, forment +un total respectable. Ils ne savent pas les employer en partie à +cultiver l'esprit de leurs soldats, à façonner leur caractère, à +transformer leurs âmes, à en faire, en un mot, des individualités +solidaires et conscientes, à préparer à l'État des citoyens au courant +de toutes leurs obligations sociales. Il n'y a que dans l'armée, +ajoute-t-on, que se rencontre un pareil gaspillage de temps.</p> + +<p>... Dans les régiments, la partie éducation se borne presque +toujours à quelques théories, dites morales, prévues à l'avance +comme toutes les autres parties du service.</p> + +<p>... Les officiers espèrent sauvegarder leur supériorité en +tenant l'homme à distance, en se renfermant dans une sorte de +morgue indifférente.</p> + +<p>Les généraux de notre glorieuse époque étaient loin d'avoir +vis-à-vis de leurs compagnons d'armes la morgue et le dédain +qu'affichent beaucoup trop de jeunes officiers de nos jours. +Il est vrai que ceux-ci ont pour excuse de n'avoir fait que passer +des examens à un âge où leurs anciens avaient gagné des +batailles.</p> + +<p>... Nous avons, nous, officiers, à remplir un devoir dont +beaucoup d'entre nous ne se doutent même pas. Il n'est pas inutile +de le rappeler, à notre époque où l'armée se dresse encore +debout, mais où elle sent sa base entamée par les théories +subversives, tel un phare dont les fondations sont minées par +les flots.</p> + +<p>... Le désir de paraître n'est pas le seul reproche qu'on fasse, +dans l'armée, aux dernières générations d'officiers prises dans +leur ensemble. On trouve le plus grand nombre d'entre eux trop +personnels, trop occupés du culte de leur «moi».</p> + +<p>... Un fait certain, c'est qu'on est assez mécontent, dans l'armée, +de l'état d'esprit des jeunes officiers: on leur trouve trop +de prétentions et pas assez de zèle, plus préoccupés de leur +propre carrière que de l'accomplissement de leurs devoirs professionnels<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Rôle social de l'officier</i>, conférences faites aux élèves de l'École spéciale +militaire, par le commandant Ebener. In-8<sup>o</sup>, Paris, Librairie militaire.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="329" id="Page_329"> [Pg 329]</a></span> +Le tableau n'est pas brillant sans doute. Lorsque la +démoralisation et l'indifférence s'étendent à l'armée, +l'heure de la décadence finale est bien proche. Dès +qu'une armée cesse d'être le soutien d'une société, +elle en devient le danger.</p> + +<p>Les nouvelles générations formées à l'École de +Guerre comprennent d'ailleurs parfaitement la grandeur +et l'importance du rôle éducateur qui leur incombe. +Malgré les nuages qui s'amoncellent, il ne faut donc +pas désespérer de l'avenir. L'éducation peut nous +donner les qualités indispensables aux peuples qui +veulent ne pas finir. L'Université et l'Armée ont +pris, en Allemagne, une influence qu'elles pourraient +avoir en France, mais qu'elles n'ont pas su exercer +encore.</p> + +<p>Y réussiront-elles? Là est le problème. Les générations +qui grandissent sont appelées à les résoudre. Si +elles n'y parviennent pas, ce sera la continuation +d'une lente décadence, puis des défaites économiques +et sociales qui marqueront la fin de notre histoire.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Et voici enfin terminé un livre qui restera sans +doute le plus inutile de tous ceux que j'ai écrits. +Récriminer contre des fatalités est toujours une +pauvre tâche, indigne en vérité des labeurs d'un philosophe.</p> + +<p>Si, cependant, j'ai publié cet ouvrage sans grandes +illusions sur son efficacité, c'est que les idées semées +par la plume finissent quelquefois par germer, si +dur soit le roc où elles sont tombées. Malgré tant +d'apparences trompeuses, les pensées qui mènent les +<span class="pagenum"><a name="330" id="Page_330"> [Pg 330]</a></span> +hommes de chaque race ne se modifient guère dans +le cours des âges. Elles changent cependant quelquefois.</p> + +<p>Il semble que nous soyons arrivés à un de ces +rares moments de l'histoire où nos idées puissent se +transformer un peu. Le choix des méthodes d'enseignement +est autrement capital pour un peuple que +celui de ses institutions ou de son gouvernement. Si +l'enquête parlementaire a prouvé que le problème de +l'éducation est généralement fort peu compris, elle a +montré en même temps que ce sujet commence à +préoccuper les esprits. Souhaitons qu'il les préoccupe +davantage encore et que l'opinion finisse par se +transformer. L'avenir de la France dépend surtout de +la solution qu'elle saura donner au problème de +l'éducation.</p> + +<p>Le monde évolue rapidement et, sous peine de +périr, il faut savoir s'adapter à cette évolution. L'éloquence, +le beau langage, le goût des finesses grammaticales, +les aptitudes littéraires et artistiques pouvaient +suffire à maintenir un peuple à la tête de la +civilisation à l'époque où il remettait ses destinées +entre les mains des dieux ou des rois qui les représentaient. +Aujourd'hui, les dieux sont morts et il ne +reste guère de nations qui soient complètement dans +la main d'un maître. Les événements échappent de +plus en plus à l'action des gouvernements. Les +volontés des plus autocratiques souverains sont actuellement +conditionnées par des nécessités économiques +et sociales, proches ou lointaines, hors de leur sphère +d'action. L'homme, gouverné jadis par ses dieux +et ses rois, est régi maintenant par un engrenage de +nécessités qui ne fléchissent pas. Les conditions +<span class="pagenum"><a name="331" id="Page_331"> [Pg 331]</a></span> +d'existence de chaque pays deviennent toujours davantage +subordonnées à des lois générales que les relations +commerciales et industrielles des peuples imposent.</p> + +<p>N'ayant plus à espérer l'aide de la Providence +bienveillante qui guidait jadis le cours des choses, +l'homme moderne ne doit compter que sur lui-même +pour trouver sa place dans la vie. Elle n'est pas marquée +seulement par ce qu'il sait, mais surtout par ce +qu'il peut.</p> + +<p>Dans la phase d'évolution où la science et l'industrie +ont conduit le monde, les qualités de caractère jouent +un rôle de plus en plus prépondérant. L'initiative, la +persévérance, le jugement, l'énergie, la volonté, la +domination de soi-même sont des aptitudes sans lesquelles +tous les dons de l'intelligence restent à peu +près dénués d'efficacité. L'éducation seule peut les +créer un peu quand l'hérédité ne les a pas données.</p> + +<p>Nous avons vu combien est misérable notre éducation +et à quel point cette dernière laisse l'homme +désarmé dans la vie. Nous avons montré que notre instruction +universitaire, à tous ses degrés, est plus misérable +encore, puisqu'elle se borne à entasser dans la +mémoire un chaos de choses inutiles destinées à être +oubliées totalement quelques mois après l'examen.</p> + +<p>Nous avons fait voir aussi combien seront illusoires +nos projets de réforme tant que nos professeurs resteront +ce qu'ils sont aujourd'hui.</p> + +<p>Nos citations ont prouvé que, si les tristes résultats +de notre enseignement éclatent à tous les yeux, les +causes profondes de ces résultats demeurent généralement +méconnues.</p> + +<p>L'édifice entier de notre enseignement, de sa base +à son sommet, serait à refaire. Ce livre a prouvé +<span class="pagenum"><a name="332" id="Page_332"> [Pg 332]</a></span> +pourquoi une telle tâche ne saurait être maintenant +tentée. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de +parvenir à utiliser le moins mal possible les éléments +si défectueux que nous avons entre les mains. Un peu +de bonne volonté y suffirait sans doute, mais à qui +demander cette petite dose de bon vouloir devant la +lourde indifférence de l'Université et du public pour +toutes ces questions. Elles passionnent parfois un +court instant, mais l'oubli les submerge bientôt.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, j'ai terminé ma tâche. Elle devait +se borner à éclairer une opinion très incertaine et très +égarée aujourd'hui. C'est aux apôtres maintenant à +agiter les foules, pour provoquer ces grands courants +auxquels les institutions usées ne résistent guère. +Il s'agit ici d'une œuvre qui ne peut rencontrer les +hostilités d'aucun parti et qu'appuieront sûrement +un jour tous les partis. De son succès l'avenir de la +France dépend. Ce grand pays, qui fut pendant longtemps +un des phares de la civilisation, s'éloigne +chaque jour du premier rang qu'il occupait jadis. Si +notre Université ne change pas, il descendra bientôt +à ce degré où une nation ne compte plus et devient la +victime de tous les hasards.</p> + + +<h2>FIN</h2> + + + + +<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1> + + +<p> +<span class="pagenum"><a name="333" id="Page_333"> [Pg 333]</a></span><br /> +<a href="#pref">PRÉFACE DE LA SEIZIÈME ÉDITION</a> <br /> +</p> + + +<p><b>LIVRE PREMIER</b></p> + +<p>LES ENQUÊTES SUR LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT</p> + +<p> +<a href="#I_1">CHAPITRE PREMIER</a>.—Les conceptions des maîtres de +l'Université en matière d'enseignement <br /> +</p> + +<p>Constants insuccès de toutes les tentatives faites pour réformer +l'enseignement universitaire.—Les maîtres de l'Université sont +d'accord pour proclamer l'infériorité de cet enseignement mais +ils sont incapables d'en découvrir les causes.—Preuves fournies +par les récents discours de MM. Lippmann et Appell.—L'enseignement +en Angleterre et en Allemagne.—Complète +différence des principes directeurs.</p> + +<p> +<a href="#I_2">CHAPITRE II</a>.—Documents psychologiques révélés par l'enquête +sur l'enseignement. Pourquoi les réformes sont +impossibles <br /> +</p> + +<p>Importance documentaire de l'enquête.—Principes psychologiques +qui ont dirigé les dépositions.—Les discussions ont porté +sur des programmes et non sur les méthodes de l'enseignement.—Importance +illusoire attachée aux programmes.—Puissance +que leur attribue l'Université.—Faible importance qu'elle attache +aux méthodes.—Pourquoi l'infériorité de notre éducation +a été vue facilement par les auteurs de l'enquête et pourquoi +les causes de cette infériorité leur ont échappé.—Raisons qui +rendent actuellement impossibles les réformes.—Les illusions +et la volonté des parents.—L'état mental des professeurs.—Comment +ils sont formés en France et ce qu'ils enseignent.—Comment +ils sont formés en Allemagne.—But de cet ouvrage. +<span class="pagenum"><a name="334" id="Page_334"> [Pg 334]</a></span></p> + + +<p><b>LIVRE II</b></p> + +<p>L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION AUX ÉTATS-UNIS</p> + +<p> +<a href="#II_1">CHAPITRE PREMIER</a>.—Principes généraux de l'Éducation +en Amérique <br /> +<br /> +<a href="#II_2">CHAPITRE II</a>.—Détails des méthodes usitées dans les +écoles américaines <br /> +<br /> +<a href="#II_3">CHAPITRE III</a>.—L'enseignement des sciences expérimentales +dans les Écoles de l'Amérique <br /> +<br /> +<br /> +<b>LIVRE III</b><br /> +<br /> +L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE<br /> +<br /> +<a href="#III_1">CHAPITRE PREMIER</a>.—La valeur des méthodes universitaires <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>La Méthode mnémonique.</i>—Cette méthode est la seule acceptée +par l'Université.—Examen successif des résultats qu'elle +produit dans les diverses branches de connaissances.—§ 2. <i>Les +résultats de l'enseignement du latin et des langues vivantes.</i>—Rapports +présentés à la Commission d'enquête sur le degré de +connaissance des langues par les élèves de l'Université.—Ignorance +totale de l'immense majorité des élèves après sept ans +d'études.—§ 3. <i>Les résultats de l'enseignement de la littérature +et de l'histoire.</i>—Les élèves se bornent à apprendre des dates, +des subtilités, des dissertations sur des auteurs qu'ils ne lisent +jamais.—Leur ignorance complète de la littérature et de l'histoire.—Extraits +des rapports présentés à la Commission d'enquête.—§ 4.—<i>Les +résultats de l'enseignement des sciences.</i>—Les +méthodes d'enseignement des sciences sont les mêmes que +celles employées pour les autres branches de connaissances et +produisent les mêmes résultats négatifs.—Documents présentés +à la Commission d'enquête.—§ 5.—<i>Les résultats de l'enseignement +supérieur et l'esprit universitaire.</i>—L'enseignement supérieur +est caractérisé comme l'enseignement secondaire par la +récitation des manuels.—Le licencié, le polytechnicien, le +normalien, l'élève des écoles d'industrie et d'agriculture sont +soumis aux mêmes procédés mnémoniques.—L'Université considère +que la valeur des hommes se mesure uniquement à la +quantité des choses qu'ils peuvent réciter.—§ 6. <i>L'opinion de +l'Université sur la valeur générale de l'enseignement universitaire.</i>—Extraits +des rapports de la Commission d'enquête montrant +à quel point les professeurs eux-mêmes sont convaincus +de la nullité de leur enseignement.—Leur conviction que notre +enseignement classique est destiné à disparaître. +<span class="pagenum"><a name="335" id="Page_335"> [Pg 335]</a></span></p> + +<p> +<a href="#III_2">CHAPITRE II</a>.—Les résultats finals de l'enseignement universitaire. +Son influence sur l'intelligence et le caractère <br /> +</p> + +<p>Les résultats de l'enseignement classique ne sont pas seulement +l'ignorance finale de l'élève.—C'est à cet enseignement qu'est +due une production croissante d'esprits faux, aigris, déclassés et +révoltés.—L'enseignement secondaire, qualifié de «méfait +social» par un des rapporteurs de la Commission.—Extraits +des divers rapports.—Les élèves sont incapables de réflexion, +d'initiative, de jugement et ne savent pas se conduire dans la +vie.—Leur incuriosité et leur indifférence.—Leur oubli total +de ce qu'ils ont appris quelques mois après l'examen.—Conclusion +générale du Président de la Commission d'enquête sur +les funestes effets de l'enseignement universitaire.—Opinion +d'anciens Ministres de l'Instruction publique.</p> + +<p> +<a href="#III_3">CHAPITRE III</a>.—Les lycées <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>La vie au lycée.</i>—<i>Le travail et la discipline.</i>—L'internat +constitue une nécessité imposée par la volonté des familles.—Les +grands lycées.—Règlements méticuleux et uniformes qui +les régissent.—Exagération du nombre d'heures de travail.—Insuffisance +de l'hygiène et de l'alimentation.—Absence d'exercices +physiques.—Etroitesse de la surveillance.—La vie dans +les lycées édifiés à la campagne.—Interdiction aux élèves de +circuler dans les parcs entourant les établissements.—§ 2. <i>La +Direction des lycées.</i>—<i>Les proviseurs.</i>—Le proviseur n'est +qu'un comptable régi par des règlements méticuleux et ne pouvant +s'occuper de la maison qu'il est censé diriger.—Les +bureaux du Ministre règlent les moindres détails.—Extraits des +rapports de la Commission d'enquête.—§ 3. <i>Ce que coûtent +les lycées à l'État.</i>—L'État perd des sommes énormes avec les +lycées, alors que les établissements congréganistes dus à l'initiative +privée réalisent des bénéfices.—Causes des dépenses +des lycées.—Classes comptant quatre élèves et un professeur +payé 5.000 francs.—Généralité du gaspillage.—Pourquoi les +proviseurs n'ont aucun intérêt à réaliser des économies.</p> + +<p> +<a href="#III_4">CHAPITRE IV</a>.—Les professeurs et les répétiteurs <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>Les professeurs.</i>—Leur insuffisance pédagogique comme conséquence +de leur mode de préparation.—Déclaration des chefs +de l'Université.—Psychologie du professeur universitaire.—Il +est maltraité par l'Université et peu considéré par le public.—Insuffisance +de son éducation extérieure.—Son défaut de +prestige.—Pourquoi il devient vite indifférent pour ses élèves, +mécontent et ennemi de l'ordre social.—§ 2. <i>Les répétiteurs.</i>—Les +répétiteurs ne sont aujourd'hui que des surveillants.—Leur +impuissance à être utiles aux élèves malgré leur bonne +volonté, alors qu'ils pourraient être beaucoup plus utiles que +les professeurs.—L'Administration tient à les maintenir dans +<span class="pagenum"><a name="336" id="Page_336"> [Pg 336]</a></span> +un rôle subalterne.—Opinion de la Commission d'enquête sur +la nécessité de supprimer la distinction entre professeurs et +répétiteurs.—Importance considérable qu'aurait cette mesure +si elle pouvait être réalisée.</p> + +<p> +<a href="#III_5">CHAPITRE V</a>.—L'enseignement congréganiste <br /> +</p> + +<p>Importance des faits nouveaux révélés devant la Commission +d'enquête.—Concurrence redoutable des établissements +congréganistes.—Raisons psychologiques de leurs succès.—Pourquoi +les professeurs congréganistes, malgré leurs connaissances +élémentaires, font très bien réussir les élèves.—Rapports des +Frères des Ecoles chrétiennes.—Succès de leurs élèves dans +l'enseignement industriel, agricole, secondaire et +supérieur.—Chiffres présentés à la Commission.—Leur enseignement dû +entièrement à l'initiative privée ne coûte rien à l'État et laisse +des bénéfices aux actionnaires.—Dangers de l'esprit clérical, +mais utilité de la concurrence, des établissements congréganistes.</p> + + +<p> +<b>LIVRE IV</b><br /> +<br /> +LES RÉFORMES PROPOSÉES ET LES RÉFORMATEURS<br /> +<br /> +<a href="#IV_1">CHAPITRE PREMIER</a>.—Les réformateurs. La transformation<br /> +des professeurs. La réduction des heures de travail. +L'éducation anglaise <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>Les Réformateurs.</i>—Les rapports de la Commission d'enquête +s'étendent longuement sur la nullité de notre enseignement +universitaire, mais sont très brefs et très vagues sur les +moyens de le remplacer.—Faible valeur de la plupart des +réformes proposées.—Raisons générales de leur inutilité.—Examen +des principales réformes proposées.—§ 2. <i>Transformation +du professorat.</i>—<i>Nécessité pour les professeurs de passer +par le répétitorat.</i>—Cette réforme, plusieurs fois proposée +devant la Commission d'enquête, serait la plus importante de +celles proposées, mais elle est irréalisable avec les préjugés +latins.—Pourquoi les répétiteurs pourraient donner un enseignement +supérieur à celui des professeurs.—§ 3. <i>La réduction +des heures de travail.</i>—Côté illusoire de ce projet de réforme.—Les +élèves sont maintenus assis douze heures par jour simplement +parce que parents et professeurs ne savent qu'en faire.—Absurdité +de la longueur des classes.—Leur durée en Allemagne.—§ 4. +<i>L'éducation anglaise.</i>—Elle n'est nullement +adaptée aux besoins des Latins et ne serait jamais acceptée par +les parents.—Le mur des facteurs moraux.</p> + +<p> +<a href="#IV_2">CHAPITRE II</a>.—Les changements de programmes <br /> +</p> + +<p>Modifications de programmes proposées par la Commission et +votées par le Parlement.—Confusion de ces nouveaux programmes.—Persistance +<span class="pagenum"><a name="337" id="Page_337"> [Pg 337]</a></span> +de l'erreur latine sur la puissance des institutions, +des constitutions et des programmes.—Impossibilité +actuelle de toute réforme sérieuse avec les idées régnantes.—Ce +sont les méthodes, les professeurs et non les programmes +qu'il faudrait réformer.—Tous les programmes sont bons +quand on sait s'en servir.—Les motifs de l'insuffisance de l'Université +échappent entièrement aux réformateurs.</p> + +<p> +<a href="#IV_3">CHAPITRE III</a>.—La question du grec et du latin <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>L'utilité du grec et du latin.</i>—Toute discussion sur l'utilité +de ces langues est sans objet, puisque les élèves n'en connaissent +que quelques mots.—Opinions des universitaires les plus +autorisés sur les langues anciennes.—Les prétendues vertus +éducatives du latin.—Pourquoi les langues modernes possèdent +la même vertu éducative.—Ce que les élèves connaissent en +matière de langues après sept années d'études.—La question +du grec et du latin en Allemagne.—§ 2. <i>L'opinion des familles +sur l'enseignement du grec et du latin.</i>—Les familles sont tout +à fait opposées à la suppression de l'enseignement du grec et +du latin.—Cette opposition a été partagée par les Chambres +de commerce.—Résultats de l'enquête sur les exigences des +familles.—Raisons psychologiques des idées de la bourgeoisie +sur les avantages de l'enseignement du latin.—§ 3. <i>L'enseignement +du grec et du latin avec les préjugés actuels.</i>—Nécessité +de conserver la façade gréco-latine pour satisfaire les préjugés +des familles.—Une heure de latin par semaine suffirait.—Comment +avec cette heure bien employée les élèves sauraient +beaucoup plus de latin qu'aujourd'hui.—Le prestige du latin +ne disparaîtra qu'avec son introduction dans l'enseignement primaire.</p> + +<p> +<a href="#IV_4">CHAPITRE IV</a>.—La question du baccalauréat et du certificat +d'études <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>La réforme du baccalauréat.</i>—Les maux attribués au baccalauréat.—Le +projet de réforme proposé au Sénat.—Après +avoir supprimé le diplôme du baccalauréat on propose aussitôt +de le remplacer par un autre ne différant du premier que par +le nom.—Enfantillage de la réforme.—Les examens dits de +passage et leurs conséquences.—Le baccalauréat est un effet +et non une cause.—§ 2. <i>L'opinion des universitaires sur le +baccalauréat.</i>—Violence de la campagne menée contre le baccalauréat +par des professeurs les plus éminents de l'Université.—L'examen +du baccalauréat.—Absurdité des questions posées.—Le +hasard seul préside aux admissions.—Principes qui dirigent +les examinateurs.—Conclusions sévères du Président de +la Commission.</p> + +<p> +<a href="#IV_5">CHAPITRE V</a>.—La question de l'enseignement moderne et +de l'enseignement professionnel <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>L'enseignement moderne.</i>—Histoire de cet enseignement.—Pourquoi, +avec des programmes excellents, il a abouti à des +<span class="pagenum"><a name="338" id="Page_338"> [Pg 338]</a></span> +résultats pitoyables.—L'opposition de l'Université.—Opinion +du Ministre de l'Instruction publique sur le sort des déclassés +créés par l'Université et sur l'impuissance de cette dernière à +préparer à la vie économique et à l'action.—§ 2. <i>L'enseignement +professionnel.</i>—Il est donné en France par les méthodes +universitaires, c'est-à-dire par l'emploi exclusif des démonstrations +au tableau et des manuels.—Les préjugés des classes +dirigeantes.—L'évolution économique actuelle du monde leur +échappe entièrement.—Importance de la technique.—Insuffisance +complète de l'enseignement professionnel en France et +son développement en Allemagne.—État misérable de notre +enseignement industriel et agricole.—Extraits des rapports.—Ce +sont surtout les préjugés de l'opinion qui entravent l'évolution +des sociétés latines et les obligent à procéder par bonds +désordonnés qui ne font, le plus souvent, que les ramener en +arrière.—La tyrannie des morts.</p> + +<p> +<a href="#IV_6">CHAPITRE VI</a>.—La question de l'éducation <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>Incertitude des principes universitaires en matière d'éducation.</i>—L'Université +ne s'est pas montrée plus apte à donner +une bonne éducation qu'une instruction convenable.—Elle proclame +bien haut les bienfaits d'une bonne éducation, mais est +encore à la recherche des méthodes.—Pauvreté des rares +projets d'éducation formulés devant la Commission.—La plupart +des professeurs n'ont aucune idée bonne ou mauvaise en +matière d'éducation.—§ 2. <i>La discipline universitaire comme +base unique de l'éducation universitaire.</i>—En pratique, toute +l'éducation universitaire se borne à la lourde discipline du +lycée, destinée principalement à maintenir le silence dans les +salles où se trouvent les élèves.—Illusions de quelques auteurs +de l'enquête sur l'utilité de s'adresser à la raison des élèves.—Résultats +obtenus par les éducateurs anglais en s'adressant à +l'intérêt de l'élève et non à sa raison.—Motifs de l'impuissance +des parents français à éduquer convenablement leurs +enfants.—C'est à l'éducation universitaire que les Latins doivent +en partie leur égoïsme individuel.—C'est à leur éducation +que les Anglais doivent l'égoïsme collectif qui est un des grands +facteurs de la puissance politique de l'Angleterre.</p> + + +<p> +<b>LIVRE V</b><br /> +<br /> +PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION<br /> +<br /> +<a href="#V_1">CHAPITRE PREMIER</a>.—Les bases psychologiques de l'instruction <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>Les fondements psychologiques de l'instruction, d'après les +idées universitaires.</i>—Pourquoi les déposants de l'enquête ont +disserté longuement sur l'instruction sans se demander comment +les choses pénètrent dans l'esprit et s'y fixent.—Tout le +<span class="pagenum"><a name="339" id="Page_339"> [Pg 339]</a></span> +monde étant d'accord sur le principe de l'enseignement mnémonique, +personne ne pouvait songer à le discuter.—§ 2. <i>Théorie +psychologique de l'instruction et de l'éducation.</i>—<i>Transformation +du conscient en inconscient.</i>—Toute éducation consiste +dans l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient.—On +y arrive par la création d'associations, d'abord conscientes, qui +deviennent inconscientes ensuite.—La loi des associations et +la création des réflexes.—La dissociation des réflexes.—Leur +domination.—L'homme n'est sorti de la barbarie qu'après +avoir appris à dominer ses réflexes héréditaires.—La discipline +interne.—L'éducation doit agir sur l'inconscient de l'enfant et +non sur sa faible raison.—Les principes qui précèdent s'appliquent +à toutes les choses qui peuvent s'enseigner.—Les lois +d'acquisition sont les mêmes pour toutes les branches de l'instruction +et de l'éducation.—§ 3. <i>Comment la théorie des associations +conscientes devenues inconscientes explique la formation +des instincts et celle des caractères des peuples.</i>—Application +des principes généraux qui précèdent à des cas particuliers.—Formation +des instincts des animaux.—Formation des +caractères des peuples.—Comment l'expérience crée l'habitude +et comment celle-ci finit par devenir héréditaire, c'est-à-dire un +instinct, et constitue alors un caractère de race.—§ 4. <i>La +pédagogie actuelle.</i>—Opinion des professeurs sur la faible +valeur des règles pédagogiques.—Ignorance générale de la +psychologie de l'enfant.—Notre pédagogie n'a que l'empirisme +pour base.—Possibilité de lui donner une base psychologique.—§ 5. +<i>L'instruction expérimentale.</i>—Tout enseignement doit +être d'abord expérimental.—L'expérience doit toujours précéder +la théorie.—La supériorité de l'instruction anglaise et allemande +tient à l'application constante de ce principe.—Ce ne +sont pas les sciences seulement, mais l'histoire, les langues, la +géographie, etc., qui doivent être enseignées par la méthode +expérimentale.</p> + +<p> +<a href="#V_2">CHAPITRE II</a>.—Les bases psychologiques de l'éducation <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>But de l'éducation.</i>—L'éducation du caractère a beaucoup +plus d'importance que l'instruction.—La valeur d'un homme et +son succès dans la vie se mesurent surtout au développement +de son caractère.—Qualités de caractère que l'éducation doit +savoir développer.—Jugement, initiative, discipline, réflexion, +esprit d'observation, solidarité, volonté, etc.—Loin de développer +ces aptitudes, l'éducation universitaire les détruit chez ceux +qui les possèdent.—§ 2. <i>Méthodes psychologiques d'éducation.</i>—Application +de nos principes généraux à des cas déterminés.—Développement +de l'esprit d'observation et de précision.—Développement +de la discipline, de la solidarité, du coup d'œil, +de l'esprit de décision, etc.—Développement de la persévérance +et de la volonté.—Importance et nécessité des méthodes à +employer.—Les peuples ne périssent jamais par l'abaissement +de leur intelligence, mais par l'affaissement de leur caractère.—Dans +l'évolution actuelle du monde, les qualités de caractère +deviennent de plus en plus nécessaires. +<span class="pagenum"><a name="340" id="Page_340"> [Pg 340]</a></span></p> + +<p> +<a href="#V_3">CHAPITRE III</a>.—L'enseignement de la morale <br /> +</p> + +<p>Importance de l'enseignement de la morale.—Le niveau moral +d'un peuple marque sa place sur l'échelle de la civilisation.—Les +règles morales sont invariables pour un peuple donné dans +un temps donné.—La seule base de l'éducation morale est +l'expérience.—Méthodes d'enseignement à employer.—Nécessité +d'apprendre à l'enfant à se gouverner lui-même.—Nécessité +d'un idéal pour un peuple, quelque faible que puisse être +la valeur philosophique de cet idéal.—Indépendance de la religion +et de la morale.—La morale est l'expression de nécessités +sociales.—Force des peuples ayant un idéal moral héréditaire +solidement constitué.—La raison peut détruire un idéal +mais ne peut en créer aucun.—Idéal qui peut être enseigné +aujourd'hui.—Le culte de la Patrie.—Sa puissance en Angleterre, +en Amérique et en Allemagne.—Dangers de l'humanitarisme +pour les peuples latins.—Action dissociante des philanthropes.—Le +rôle des armées.</p> + +<p> +<a href="#V_4">CHAPITRE IV</a>.—L'enseignement de l'histoire et de la littérature <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>L'enseignement de l'histoire</i>.—L'enseignement du lycée en +fait une mnémotechnie et non une philosophie.—Les généalogies +et les récits de batailles.—L'enseignement expérimental +de l'histoire.—Les monuments et les œuvres d'art.—Comment +il faut enseigner.—L'histoire des civilisations.—§ 2. +<i>L'enseignement de la littérature</i>.—Comment elle est enseignée +par l'Université et comment elle pourrait l'être.—Méthodes +à employer.—Principe des lectures répétées et des rectifications +successives.—Comment on apprend à un élève à +modifier de lui-même son style.—La lecture des chefs-d'œuvre.—Inutilité +des commentateurs.—Valeur des harangues et des +discours dont on impose la composition aux élèves.</p> + +<p> +<a href="#V_5">CHAPITRE V</a>.—L'enseignement des langues <br /> +</p> + +<p>Les langues représentent le seul ordre des connaissances qu'on +puisse enseigner à tous les élèves, quelles que soient leurs aptitudes.—Raisons +de l'impuissance de l'Université à enseigner +les langues.—Pourquoi cette impuissance n'existait pas autrefois +et existe aujourd'hui.—Les méthodes des professeurs +actuels.—Comment s'y prennent les congréganistes pour enseigner +rapidement les langues.—Résultats obtenus par les Allemands, +les Suisses et les Hollandais.—Comment, devant l'impossibilité +de réformer les méthodes universitaires, les élèves +doivent s'y prendre pour arriver à lire seuls une langue en deux +mois sans grammaire, sans dictionnaire et sans professeur.—Exposé +détaillé de la méthode.—Absurdité des recueils de +morceaux choisis et ignorance psychologique qu'ils révèlent chez +leurs auteurs. +<span class="pagenum"><a name="341" id="Page_341"> [Pg 341]</a></span></p> + +<p> +<a href="#V_6">CHAPITRE VI</a>.—L'enseignement des mathématiques <br /> +</p> + +<p>Classification des sciences au point de vue de leur rôle éducateur.—Les +sciences mathématiques considérées généralement comme +des sciences de raisonnement sont en réalité des sciences expérimentales +devant être enseignées par l'expérience.—Opinions +de mathématiciens éminents sur la déformation du jugement +produite par les méthodes actuelles d'enseignement des mathématiques.—Nécessité +de l'enseignement du langage mathématique +dès le plus jeune âge, en substituant aux raisonnements +effectués sur des symboles l'observation directs de quantités +qu'on peut voir et toucher.—Danger de l'habitude latine de +toujours commencer par l'abstrait, sans d'abord passer par le +concret.—Comment on peut enseigner expérimentalement les +mathématiques.—Inconvénients de la géométrie d'Euclide et +pourquoi elle donne aux élèves l'horreur de la géométrie.—La +méthode graphique.—Elle permet de saisir facilement les +relations existant entre les grandeurs qui ne pourraient être +souvent traduites que par des formules compliquées.—La simplicité +des raisonnements mathématiques explique pourquoi les +problèmes les plus compliqués de l'algèbre et du calcul intégral +peuvent être résolus par des machines.</p> + +<p> +<a href="#V_7">CHAPITRE VII</a>.—L'enseignement des sciences physiques +et naturelles <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>L'enseignement des sciences naturelles.</i>—Elles constituent +un excellent moyen de développer l'esprit d'observation quand +on ne remplace pas la vue des choses par leur description +comme le fait l'enseignement universitaire.—Comment elles +sont enseignées aujourd'hui et comment elles devraient être +enseignées.—§ 2. <i>L'enseignement universitaire des sciences +expérimentales.</i>—L'Université les enseigne également par la +méthode mnémonique.—Opinions des professeurs sur la +valeur de l'enseignement universitaire des sciences expérimentales.—§ 3. +<i>Importance de l'enseignement des sciences expérimentales +dans l'enseignement primaire.</i>—Puissance éducative +de cet enseignement.—C'est dès l'enfance qu'il faut le commencer.—Son +enseignement dans les classes primaires en +Angleterre et en Allemagne.—Comment des expériences faciles +à exécuter donnent aux enfants l'habitude de l'observation et de +la réflexion.—§ 4. <i>Enseignement des sciences expérimentales +dans l'enseignement secondaire.</i>—Méthode à employer.—Problèmes +qu'on peut résoudre avec des appareils simples et peu +coûteux.—Les collections de petits instruments scientifiques en +Allemagne.—Inutilité et inconvénients des appareils compliqués.—Simplicité +des appareils employés par les créateurs de +chaque science et utilité de répéter leurs découvertes avec les +mêmes appareils.—Opinions formulées à ce sujet par les plus +illustres savants.—L'esprit scientifique.—Importance de l'histoire +des découvertes.—Les bonnes méthodes rendent les +<span class="pagenum"><a name="342" id="Page_342"> [Pg 342]</a></span> +esprits médiocres aptes à entreprendre des travaux utiles.—L'essor +économique du peuple allemand est dû à la qualité de +son enseignement.</p> + +<p> +<a href="#V_8">CHAPITRE VIII</a>.—L'Éducation des indigènes aux Colonies <br /> +</p> + +<p>Exportation des méthodes universitaires dans nos colonies.—Résultats +obtenus.—Causes de notre insuccès.—En quoi +consiste l'éducation d'une race.—Méthode d'éducation applicables +aux colonies.</p> + +<p> +<a href="#V_9">CHAPITRE IX</a>.—L'éducation par l'armée <br /> +</p> + +<p>§ 1. <i>Rôle possible du service militaire dans l'éducation.</i>—Le +passage par l'armée aurait pu donner aux diplômés de l'Université +la discipline et les qualités de caractère qui leur manquent.—L'ancien +régime militaire n'a fait qu'accroître le fossé +existant entre les diverses classes de la nation.—§ 2. <i>Les conséquences +sociales des anciennes lois militaires.</i>—Elles ont +amené l'encombrement de toutes les carrières entretenues par +l'État et créé un nombre immense de déclassés.—Documents +statistiques.—§ 3. <i>Le rôle éducateur des officiers.</i>—Pourquoi +ce rôle est presque nul aujourd'hui.—Opinions formulées par +les chefs actuels de l'armée.—L'officier n'ayant jamais été +préparé au rôle éducateur qu'il devrait exercer ne s'en préoccupe +pas.—Comment on pourrait l'y préparer.—Une armée +qui n'est plus le soutien d'une société en devient vite le danger.—Conclusions +de l'ouvrage. +<span class="pagenum"><a name="343" id="Page_343"> [Pg 343]</a></span></p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>2382-7-20.—<span class="smcap">PARIS.—IMP. HEMMERLÉ, PETIT</span> <span class="smcap">et</span> C<sup>ie</sup> +Rue de Damiette, 2, 4 et 4 <i>bis</i>.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Psychologie de l'éducation, by Gustave Le Bon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION *** + +***** This file should be named 31505-h.htm or 31505-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/5/0/31505/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Pierre Lacaze and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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